summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--17738-0.txt11922
-rw-r--r--17738-0.zipbin0 -> 190920 bytes
-rw-r--r--17738-8.txt11922
-rw-r--r--17738-8.zipbin0 -> 189173 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 23860 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/17738-0.txt b/17738-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..02770aa
--- /dev/null
+++ b/17738-0.txt
@@ -0,0 +1,11922 @@
+Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme du mort, Tome I (1897)
+
+Author: Alexis Bouvier
+
+Release Date: February 10, 2006 [EBook #17738]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ LA FEMME
+ DU MORT
+
+ PAR
+
+ ALEXIS BOUVIER
+
+ TOME I
+
+
+ QUARANTE-CINQUIÈME ÉDITION
+
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON
+
+
+(De la série LA GRANDE IZA)
+
+La Femme du Mort (45e édition.).................. 2 vol.
+La Grande Iza (80e édition)...................... 1 vol.
+Iza, Lolotte et Cie, (28e édition)............... 1 vol.
+Iza la Ruine (8e édition)........................ 1 vol.
+La Mort d'Iza.................................... 1 vol.
+
+
+
+ LA FEMME
+ DU MORT
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+OÙ PIERRE DAVENNE APPREND UN TERRIBLE SECRET.
+
+
+C'était par une chaude soirée d'été; à l'accablante ardeur de la
+journée succédait une nuit lourde et pleine d'orage; de longues nuées
+noires s'étendaient sur le ciel gris, éteignant les dernières lueurs
+rouges du soleil couchant.
+
+En même temps que la nuit, le silence envahissait le vieux quartier du
+Marais.
+
+Neuf heures et demie venaient de sonner; la rue Payenne était déserte.
+
+Les rares boutiques étaient fermées, les hauts contrevents des
+vieux hôtels étaient clos. De la rue du Parc-Royal à la rue
+des Francs-Bourgeois une seule maison avait encore ses fenêtres
+éclairées.
+
+Petite maison d'apparence discrète, construite au milieu d'un jardin
+touffu,--arraché dans une vente au parc du grand hôtel voisin,--dans
+l'ombre des arbres séculaires, elle paraissait le nid frais et fleuri
+d'un ménage heureux.
+
+C'était une de ces constructions modernes qui, cherchant à corriger un
+style, n'a plus même l'originalité du sien. Élevée sur un sous-sol
+qui servait aux cuisines, on arrivait au rez-de-chaussée par un perron
+sur la grille duquel se tordaient les plantes grimpantes de saison.
+
+Le rez-de-chaussée se composait d'un vaste salon, d'un fumoir et d'une
+salle à manger. C'est de cette dernière pièce que jaillissait la
+lumière, qui, tamisée par le feuillage des arbres, étalait ses
+arabesques lumineuses sur le pavé noir de la rue.
+
+Les maîtres de la maison venaient de terminer le repas du soir; ils se
+levaient de table.
+
+C'était Pierre Davenne, sa jeune femme Geneviève et leur fille Jeanne;
+le plus heureux ménage, la plus charmante famille, de l'avis de tout le
+quartier.
+
+Après avoir embrassé sa femme et sa fille, qui se disposaient à
+gagner leur chambre, Pierre Davenne dit à la première avec une
+tendresse inquiète:
+
+--Allons, ma belle aimée, repose-toi bien, que demain tu n'aies plus
+ce teint pâli, ce front soucieux. C'est ce temps lourd, étouffant, cet
+orage menaçant qui t'indisposent.
+
+--Ce n'est rien, mon ami, un bon sommeil près de ma Jeanne, et demain
+il n'y paraîtra plus. Mais il me semble qu'au contraire c'est toi qui
+es malade.
+
+--Moi?
+
+--Oui, tu parais nerveux, fiévreux, tourmenté.
+
+--Tu es folle, ma chère enfant, je n'ai absolument rien; l'orage
+peut-être.
+
+--Que vas-tu faire à cette heure?
+
+--J'étouffe. Je vais me promener une heure dans le jardin, en fumant un
+cigare.
+
+--Tu ferais beaucoup mieux de te reposer.
+
+--Je ne pourrais pas dormir. Allez vous coucher bien vite; et
+s'adressant à sa fille, tendant ses lèvres épaissies, beubeuses, pour
+offrir un baiser, il lui dit:
+
+--Bonsoir, ma petite Jeanne, allez dormir avec maman.
+
+L'enfant se jeta au cou de son père qui la caressa, en zézayant les
+noms les plus doux. La mère les regardait, heureuse, attendrie; enfin
+elle prit le gracieux bébé, sonna la bonne et se dirigea vers sa
+chambre en rendant à son mari le sourire tendre qu'il lui donnait.
+
+Lorsque la mère, l'enfant et la bonne eurent disparu dans l'escalier,
+qu'il entendit leurs pas au-dessus de lui, Pierre Davenne rentra dans la
+salle à manger; il tira de sa poche un petit papier qu'il déplia, et
+sur lequel il lut:
+
+
+«Monsieur,
+
+»On vous demande une demi-heure d'entretien. Il y va de votre avenir et
+de votre honneur. Sous la condition du secret absolu, je me présenterai
+chez vous ce soir, à dix heures.»
+
+--C'est bien à dix heures! fit-il après avoir lu, et il regarda
+l'heure à sa montre.
+
+Il était dix heures moins vingt minutes.
+
+Il se mit à la fenêtre, cherchant à deviner l'objet de ce singulier
+rendez-vous, et se demandant si la lettre était d'un homme ou d'une
+femme.
+
+Pierre Davenne avait environ trente ans. Lieutenant de vaisseau, il
+avait servi dix ans dans la marine. Un jour, ayant hérité d'un oncle
+qui composait à lui seul toute sa famille, il résolut d'abandonner la
+mer pour se marier et remplacer ainsi la famille absente. Il rencontra
+Geneviève, orpheline d'un officier qui avait été son ami et son
+professeur à bord.
+
+Geneviève Drouet était une petite ouvrière bien modeste, bien sage,
+qui avait été élevée par sa tante, la sœur de feu le lieutenant
+Drouet, le vieil ami de Pierre.
+
+Pierre épousa la jeune fille et garda chez lui la vieille femme; elle
+mourut l'année même qui suivit le mariage de sa nièce.
+
+Davenne, après un an de ménage, se déclarait le plus heureux des
+hommes: il vivait avec sa femme et son enfant et ne recevait chez lui
+qu'un de ses anciens compagnons d'armes, démissionnaire comme lui,
+son seul ami; brave et loyal garçon ayant son âge, qu'il considérait
+comme son frère, et auquel il avait fourni la commandite de sa maison:
+il se nommait Fernand Séglin.
+
+Le service de la maison se composait de deux domestiques: Annette,
+qui servait à la fois de cuisinière et de femme de chambre, et Simon
+Rivet, l'ancien brosseur de Pierre Davenne, un matelot à tous crins qui
+était à la fois le domestique et le jardinier. Simon était plus qu'un
+serviteur; c'était un chien fidèle, un dévoué, qui se serait fait
+tuer pour son maître. Après son chef, Simon adorait la petite Jeanne;
+il n'avait pour Mme Davenne qu'une amitié beaucoup plus réservée; il
+disait qu'elle lui avait «volé» l'affection de son maître.
+
+Davenne quitta la fenêtre et descendit dans le petit jardin; il se
+promena, aspirant à pleins poumons l'air tiède, cherchant vainement
+la fraîcheur sous les feuilles des arbres immobiles que pas un souffle
+n'agitait. Après avoir été jusqu'au bout du jardin, il revint vers
+l'entrée du sous-sol, juste au moment où Annette redescendait; il lui
+demanda:
+
+--Madame va-t-elle mieux? Ne vous a-t-elle rien demandé?
+
+--Non, monsieur, madame est couchée; elle a prié qu'on fît le moins
+de bruit possible, qu'elle voulait dormir.
+
+--Vous auriez dû lui faire un peu de tisane.
+
+--Madame a refusé, je lui avais offert. Monsieur n'a pas à
+s'inquiéter, madame n'est pas malade, elle m'a recommandé de
+l'éveiller demain de bonne heure.
+
+--Bien! Annette, dites à Simon que je me promène sous les arbres; on
+doit venir me demander vers dix heures, qu'il me prévienne dès qu'on
+sera venu.
+
+--Oui, monsieur, je vais le lui dire tout de suite.
+
+Pierre Davenne ralluma son cigare et continua sa nocturne promenade dans
+l'étroit jardin. Arrivé à l'extrémité, il s'assit devant une
+petite table de fer. Accoudé, les yeux fixés sur la fenêtre de la
+chambre--où reposaient ceux qu'il aimait,--éclairée à cette heure
+par la lueur pâle de la veilleuse, il rêvait d'amour et de bonheur, et
+il remerciait Dieu qui l'avait élevé à ces deux sommets, la fortune
+et l'amour.
+
+Il rêvait depuis quelques minutes, lorsqu'il lui sembla entendre
+s'ouvrir et se fermer la porte de la rue. Il vit une ombre se diriger
+vers lui.
+
+--C'est toi, Simon, demanda-t-il.
+
+--Oui, lieutenant.
+
+--Que veux-tu?
+
+--La dame qui vous a écrit vient d'arriver.
+
+--C'est une dame? fit Pierre intrigué. Tu l'as fait entrer au salon.
+
+--Mon lieutenant, je le lui ai offert, mais elle a refusé, elle ne veut
+pas entrer dans la maison.
+
+--Est-elle jeune?
+
+--Ça, ça n'est guère facile à voir, elle est encapuchonnée dans un
+voile noir.
+
+Pierre Davenne se leva et se dirigea aussitôt vers l'entrée, suivi par
+Simon.
+
+L'inconnue, debout dans l'ombre de la nuit, s'avança en les voyant
+paraître. Pierre vint vers elle et lui dit:
+
+--C'est vous, madame, qui désirez me parler?
+
+--Oui, monsieur.
+
+En disant ces mots elle fit un signe pour montrer que le domestique qui
+la regardait les yeux ronds, la bouche béante, était de trop. Sur
+un mot de son maître, Simon s'éloigna en clignant de l'œil et en
+haussant les épaules.
+
+--Madame, dit aussitôt Pierre, je suis à vos ordres, et lui désignant
+le perron il s'effaça pour la laisser passer.
+
+--Je désirerais, monsieur, ne pas entrer chez vous.
+
+--Mon Dieu, madame, je ne vois pas alors le moyen d'être assuré du
+secret que vous m'avez demandé; la bonne ou mon domestique peuvent
+se trouver dans le jardin sans que nous les voyions. Un de mes voisins
+peut, comme moi, prendre le frais à cette heure.
+
+--Vous avez raison, monsieur, fit l'inconnue avec un désappointement
+visible, mais nous serons seuls, et je ne risque point d'être vue?
+
+--Je suis le seul encore debout dans la maison. Permettez-moi de vous
+diriger.
+
+Tout à fait intrigué, et surtout gêné par les allures singulières
+de la visiteuse, il monta rapidement le perron, ferma à clef la porte
+du vestibule qui donnait sur l'escalier de service; puis il ouvrit
+la porte du salon, et, ayant pris la lampe de la salle à manger pour
+s'éclairer, il fit entrer la femme voilée.
+
+Dès qu'elle fut dans le salon, Pierre ferma la porte du vestibule, puis
+poussa le verrou, et ayant approché un siège, il dit:
+
+--Madame, nous sommes absolument seuls, vous pouvez parler.
+
+--La lettre que je vous ai adressée ce matin vous a dit la gravité du
+motif qui me dirige.
+
+--Madame, j'espère que vous avez exagéré les mots. Vous me parlez de
+mon honneur, de mon avenir, ce sont bien les mots.
+
+--Oui, monsieur, vous en jugerez tout à l'heure.
+
+--Avant, madame, pour avoir dans vos paroles la confiance qu'elles
+méritent, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
+
+--Monsieur, mon nom ne vous servirait à rien, vous ne me connaissez
+pas.
+
+--Permettez-moi de vous dire encore, madame, que je vous prierai au
+moins de relever votre voile, le mystère dont vous vous entourez
+m'embarrasse.
+
+La dame resta muette un instant, puis tout à coup, comme si elle
+prenait un violent parti, elle dit:
+
+--J'ai la certitude que vous ne mettrez pas en doute ce que je vous
+dirai, ce que je vous prouverai; au reste, je saurai ainsi s'il a parlé
+de moi chez vous. Monsieur, je me nomme Madeleine de Soizé.
+
+Et, arrachant vivement son voile, elle ajouta en regardant fixement le
+jeune homme:
+
+--Vous voyez, monsieur, que vous ne me connaissez pas.
+
+--Excusez-moi, je vous en prie, madame; mais, en réclamant ma
+discrétion, vous trouverez juste que j'aie désiré savoir à qui je la
+devais. Je vous écoute.
+
+A son tour, Davenne prit un siège et s'assit.
+
+La femme qui se présentait d'une si singulière façon était
+absolument belle, elle paraissait âgée de vingt à vingt-deux ans.
+
+Assez grande, gracieusement élancée, la taille souple, lorsque le
+châle de dentelle qui lui couvrait le visage et les épaules tomba à
+ses pieds, elle se révéla comme une beauté.
+
+Elle était blonde, de ce blond marron si chaud de ton sous l'éclat des
+lumières, ses yeux brun vert semblaient noirs sous les longs cils qui
+leur jetaient leur ombre, sa bouche sévère à cette heure appelait le
+sourire entre deux fossettes ravissantes, son nez était fin et pur de
+lignes, ses sourcils étaient bruns, ses oreilles roses, son cou blanc
+et long était traversé de ce pli charmant qu'on nomme collier de
+déesse.
+
+Bien faite, élégante dans une robe simple, on sentait à son air, on
+voyait dans sa mise, on lisait sur son visage une nature distinguée
+qu'un grave motif forçait à rompre un instant avec ce qu'elle devait
+toujours être.
+
+Pierre Davenne en subit l'impression, car c'est confus et respectueux
+qu'il dit:
+
+--Madame, je vous écoute.
+
+--Vous allez, monsieur, juger d'un mot la gravité de l'entretien que
+je vous demande; j'ai écrit la lettre que vous avez reçue ce matin
+lorsque j'ai été décidée à me tuer.
+
+--Ah! mon Dieu, que me dites-vous là?
+
+--La vérité simple. Je suis, monsieur, l'unique enfant d'une famille
+honnête, portant un nom jusqu'à ce jour respecté; adorée par un
+vieillard, mon père, qui me tuera, si je n'ai le courage de le faire,
+lorsqu'il saura la vérité. Un jeune homme, ami de ma famille, un
+officier, un ami d'enfance, par cela plus familier avec moi, a abusé
+de la confiance que j'avais en lui... Épargnez-moi, monsieur, des
+explications que vous comprenez. Je fus victime, puis je fus amante;
+c'est du crime que l'amour naquit. Sur ses promesses, je m'abandonnai,
+certaine que celui auquel j'avais pardonné en l'aimant me rendrait
+l'honneur qu'il m'avait volé en me faisant son épouse. Le jour où je
+sentis que la faute ne pouvait plus se cacher, j'allai réclamer de lui
+la promesse sainte et sacrée avec laquelle il avait acheté mon silence
+après le crime. Ce jour-là, monsieur, ce jour-là je connus l'homme.
+Froid, dédaigneux, méprisant même, las de l'amour éteint, il sourit
+et me dit: «Ma chère enfant, le mariage n'est la consécration de
+l'amour »que dans les livres que tu as tort de lire! Le mariage »est
+l'assemblage de deux situations commerciales, ou »l'augmentation d'une
+fortune! Ma chère Madeleine, »tu es pauvre et tu ne voudrais pas
+augmenter mon »malheur du tien!» En entendant ces mots, dont je ne
+puis vous rendre le ton, il me sembla qu'on m'écrasait; je sentis mes
+forces m'abandonner et je tombai à ses pieds... J'oubliais de vous dire
+que lâche et souriante, comme pour parler de bonheur, je m'étais mise
+à genoux et que je tenais une de ses mains... Il me retint. Quand je
+revins à moi, on m'avait ramenée chez nous; on avait raconté à
+mon père que cette défaillance m'avait prise dans mon magasin, car
+monsieur, c'est vrai, je suis pauvre, je suis première demoiselle dans
+un magasin. Mon père pleurait.»
+
+Les yeux de la jeune fille s'emplissaient de larmes; mais, faisant
+un effort et comme honteuse de sa faiblesse, elle essuya vivement ses
+paupières. Pierre Davenne restait confondu; il se demandait quelle
+était la raison qui poussait cette inconnue à lui faire semblable
+confidence, et, songeant à ce que disait la lettre, il cherchait
+vainement comment, dans cette affaire, son honneur et son avenir se
+trouvaient en jeu.
+
+Mais, profondément ému par l'accent sincère, par l'honnêteté voulue
+de son langage, il lui dit doucement:
+
+--Madame, plein de compassion, je suis prêt...
+
+--Monsieur, je ne viens pas vous implorer, fit avec hauteur Madeleine de
+Soizé; vous vous méprenez...
+
+Fronçant le sourcil, Pierre regarda son interlocutrice, se demandant
+cette fois si ce n'était pas une folle qu'il avait devant lui, et
+s'il n'avait pas été bien imprudent d'accorder aussi facilement un
+entretien à pareille heure à une personne qu'il ne connaissait pas et
+dont le langage étrange répondait si peu à l'allure et à la mise; i1
+dit poliment et froidement:
+
+--Madame, pardonnez-moi, vous m'avez mal compris; je voulais vous
+demander en quoi votre douloureuse histoire m'intéressait?
+
+--Monsieur, vous connaissez le misérable dont je parle.
+
+--Moi, je connais...
+
+Et du même ton singulier avec lequel elle avait dit son nom,
+interrompant Davenne, elle dit:
+
+--Je suis la maîtresse, c'est le mot dont on se sert, ajouta-t-elle
+sardoniquement, je suis la maîtresse de M. Fernand Séglin.
+
+--Ah! mon Dieu, mademoiselle! Et vous voulez de moi? fit vivement
+Pierre, cette fois véritablement ému et désagréablement surpris,
+tant sa pensée était loin de son ami.
+
+Madeleine de Soizé lui dit avec le plus grand calme:
+
+--Ce que je veux, vous le saurez, malheureusement pour vous tout à
+l'heure; mais permettez-moi d'achever.
+
+Le jeune homme s'accouda sur le guéridon, obéissant à la jeune fille,
+et il écouta:
+
+Au dehors, les grondements sourds du tonnerre se faisaient entendre, le
+vent mugissait dans les grands arbres du jardin et du parc voisin,
+et parfois les éclairs, projetant leurs lueurs, inondaient de leur
+fantastique lumière les armes étranges des panoplies du salon; on
+entendait frapper sur les vitres les larges gouttes par lesquelles
+commencent les pluies d'orage. Madeleine de Soizé, sourde à la
+tempête du dehors, continua:
+
+--Lorsque je pensais à ce qui s'était passé chez Fernand, mon être
+tout entier se révoltait; puis le calme revint, et alors, me souvenant
+de tout ce qu'il m'avait dit, n'ayant qu'à fermer les yeux pour
+entendre encore l'accent sincère avec lequel il jurait que je serais sa
+femme, me rappelant l'heure fatale où je fus sa victime, le voyant en
+larmes, suppliant à mes genoux, implorant à la fois mon pardon et
+mon silence, me jurant sur les siens de racheter sa faute si je voulais
+pardonner et aimer, je me dis qu'il était impossible que ce fût le
+même homme dont je venais de subir l'ingrat et dédaigneux outrage....
+Fernand m'aimait... et mon miroir me disait que je n'étais pas indigne
+d'inspirer cet amour... Amour puissant, puisque pour le satisfaire il
+n'avait pas reculé devant une lâcheté, une infamie, un crime... Je
+me dis que ce n'était pas à l'heure où cet amour était partagé,
+que cet homme pouvait changer ainsi... Je voulus le revoir, lui
+parler, marchant sur ma dignité... mettant l'amour au-dessus de toute
+fierté... Il me refusa sa porte... J'insistai... il me fit chasser...
+Oui, monsieur, chasser comme la dernière des créatures... Tenez,
+monsieur, en évoquant ce souvenir, excusez-moi... le rouge me monte au
+front, et les larmes coulent malgré moi de mes yeux...
+
+--Remettez-vous, mademoiselle... dit Pierre, se levant pour cacher son
+émotion. Il alla fermer les rideaux, car l'orage se déchaînait avec
+violence et les éclairs à chaque minute donnaient à la jeune fille
+des crispations nerveuses.
+
+L'ancien lieutenant avait le cœur serré comme dans un étau,
+ces confidences le gênaient; il avait hâte d'être arrivé à la
+conclusion et en même temps un secret pressentiment la lui faisait
+redouter.
+
+Madeleine, ayant dominé son émotion, reprit:
+
+--Enfin, monsieur, abreuvée de toutes les hontes, altérée de
+vengeance, dévorée de jalousie... je voulus savoir si la cause de mon
+malheur ne venait pas d'une autre femme, si l'amour ancien n'était pas
+effacé par un amour nouveau... Je m'informai, j'appris que deux fois
+par semaine le matin une jeune femme venait chez lui!... Cette femme
+prenait toutes les précautions pour n'être pas reconnue... A sa
+tournure, à sa mise, à son élégance distinguée, on reconnaissait
+une femme du monde... Vous jugez le coup terrible que me porta cette
+révélation... J'avais une rivale, une rivale préférée... Une
+autre avait ces baisers qui m'avaient déshonorée et que je mendiais
+vainement aujourd'hui... Oh! quelles nuits j'ai passées! Eh bien, vous
+allez juger de ma faiblesse... de ma lâcheté, devrais-je dire... Je me
+dis à moi-même que cet amour-là n'était qu'un amour banal, passager,
+que l'élégance de cette femme l'avait charmé, mais qu'il n'avait pas
+pour elle la passion qu'il avait pour moi... J'en arrivai à lui écrire
+dans ce sens, je lui pardonnai cette infidélité... le suppliant de
+revenir à moi!... Cette fois encore je fus repoussée...
+
+Écoutez, monsieur, lorsqu'une femme aime, lorsqu'elle se trouve dans la
+situation où je me trouve, il ne faut plus parler de raison,--la preuve
+c'est ma présence chez vous,--il ne faut plus parler que de moyens
+indignes.... Je fis interroger les domestiques ... et j'appris que cette
+femme avait dirigé Fernand dans son indigne conduite, que c'était elle
+qui avait exigé que je fusse honteusement chassée de chez lui ... et
+qu'elle s'était servie pour me qualifier de noms que je ne veux pas
+répéter.... Cette fois, la nature humaine est bizarre, l'amour se
+changea en haine, je résolus de me venger de lui et d'elle que je
+confonds dans une haine mortelle.... Mais je suis femme, et par cela
+incapable de la vengeance terrible que je rêve.... Il faut avec moi un
+homme décidé....
+
+--Et c'est moi? fit avec stupéfaction Pierre Davenne, c'est moi que
+vous avez choisi....
+
+--Je vous en supplie, monsieur, écoutez-moi jusqu'au bout, la force
+nerveuse qui me soutient à cette heure me fera défaut tout à l'heure.
+
+Le jeune homme se tut, hochant la tête, étourdi de ce qu'on venait de
+lui dire.
+
+Madeleine continua:
+
+--Un homme décidé, et plein de la même haine, du même désir de
+vengeance....
+
+Pierre écouta, car cette condition lui manquait, ce n'était donc pas
+de lui qu'il était question.
+
+--Je n'ai pas à vous dire par quel moyen je réussis à pénétrer chez
+lui à une heure où il était absent.--Je vous ai dit qu'il y a des
+situations où on ne recule pas devant l'indignité des moyens.--Je
+voulais connaître sa maîtresse, j'allai chez lui, je fouillai le
+coffre où se trouvaient autrefois mon portrait et mes cheveux, le
+coffret du souvenir.--Sa banalité m'assurait que je ne me tromperais
+pas.... On avait déchiré mon portrait,--la femme, la nouvelle,--je le
+savais, et je trouvai le portrait de ma rivale, et deux lettres....
+
+--Avec le nom de la femme? demanda Pierre.
+
+La jeune fille fit un signe affirmatif de la tête.
+
+--Les imprudents, dit Davenne à mi-voix, et plus haut: Alors,
+qu'avez-vous fait?
+
+--Ce que j'ai fait, répondit Madeleine étonnée de la question, ce que
+j'ai fait?... J'ai pris le médaillon, j'ai écrit au mari.
+
+--Elle est mariée?... dit Pierre avec un tremblement dans la voix.
+
+La jeune fille, les yeux ardents, la voix sifflante, poursuivit:
+
+--Et je me suis rendue chez lui, pour lui livrer les preuves que j'avais
+volées.... Les voici, voyez....
+
+Et en disant ces mots, elle plaça sur la table les lettres et le
+portrait.
+
+Pierre Davenne les avait à peine regardés, qu'il jeta un cri et se
+redressa, pâle, menaçant, terrible; il s'écria:
+
+--Vous mentez, madame, vous mentez....
+
+Devant l'attitude agressive de Pierre Davenne, la jeune fille ne bougea
+pas; elle affirma avec calme:
+
+--Monsieur, votre femme est la maîtresse de mon amant, de votre ami
+Fernand Séglin, et je viens vous le révéler, pour que vous vous
+vengiez en me vengeant moi-même....
+
+Pierre Davenne regarda les lettres, le portrait.... Il restait sans
+voix, sans mouvement, les yeux fixes, oubliant celle qui lui avait
+parlé.
+
+Celle-ci avait vivement ramassé son châle, s'était enveloppée dedans
+et se sauvait, insoucieuse de la pluie et du fracas du tonnerre; elle se
+fit ouvrir la grille de la rue par Simon stupéfait, et lui remettant sa
+carte elle lui dit:
+
+--Dites à M. Davenne qu'il m'écrive à cette adresse ... s'il a besoin
+de moi.
+
+Le matelot clignait de l'œil et hochait la tête en murmurant:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? Affalons la langue et
+mystère!
+
+Et il remonta le perron pour remettre la carte à son maître.
+
+Quand Pierre avait entendu la porte se fermer derrière la jeune fille,
+il avait regardé autour de lui, puis avait pris les lettres, les avait
+lues, relues....
+
+Elles ne laissaient aucun doute, car le malheureux s'écria:
+
+--La misérable!...
+
+Et fou de rage, de colère et de douleur, s'arrachant les cheveux,
+il marchait dans le salon, se buttant aux meubles.... Tout à coup il
+s'arrêta devant la panoplie, et l'œil ardent, les lèvres moussues,
+les dents serrées, il décrocha un pistolet, s'assura qu'il était
+chargé, l'arma et poussant un cri rauque il courut vers le vestibule,
+grimpa l'escalier, entra dans la chambre de sa femme où la veilleuse
+ne jetait qu'une lueur douteuse; il s'élança vers le lit et dirigea le
+canon de son arme sur sa femme endormie.
+
+Il fit feu!
+
+Un éclair illumina la chambre, dévoilant le plus charmant tableau.
+Geneviève était endormie sur son bras inondé de ses admirables
+cheveux bruns, sa tête reposait souriante, et, couchée sur elle,
+mêlant ses cheveux d'or aux cheveux noirs de la mère, la petite Jeanne
+dont la bouche entr'ouverte montrait ses petites quenottes blanches...
+et cela dans un flot de dentelles chiffonnées et sous les grands
+rideaux jaunes de l'alcôve... C'était un merveilleux spectacle.
+
+Pierre Davenne jeta un cri terrible en voyant son enfant dont la petite
+tête rose protégeait la mère; il avait tué sa fille!
+
+Au même instant il se sentit terrassé, puis enlevé.
+
+Un coup de tonnerre effroyable résonna.
+
+Pierre Davenne, fou, éperdu, se trouvait à la porte de la chambre; il
+entendit crier l'enfant... puis la mère, réveillées toutes les deux
+par le coup de foudre.
+
+Perdant connaissance en entendant la voix de Jeanne, il dit:
+
+--Seigneur! merci... je ne l'ai pas tuée...
+
+Et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, des sanglots
+hoquetèrent dans sa gorge.
+
+--Grâce à moi!... Je suis arrivé à temps pour lever l'arme... et
+vous enlever. Bon! voilà qu'il s'affale... C'est pas tout ça, faut
+l'enlever et qu'on ne se doute de rien là dedans... Elles ont eu peur
+et elles se lèvent.
+
+Et Simon, prenant son lieutenant dans ses bras, l'enleva et le porta
+dans sa chambre qui se trouvait en face de celle de sa femme;--il ferma
+doucement la porte et coucha son maître toujours évanoui.
+
+
+
+
+II
+
+OU SIMON SE PROMET DE NE SE MARIER JAMAIS.
+
+
+Le matelot, en apportant la carte de Madeleine à son maître, entrait
+dans le vestibule, lorsque celui-ci, le pistolet à la main, le
+traversait. Se précipitant derrière lui, il vit l'arme, il entendit
+les cris inarticulés que poussait le malheureux; il s'élança sur ses
+pas et arriva assez à temps pour lever l'arme au moment juste où le
+coup partait. Il avait aussitôt saisi Pierre, l'avait entraîné hors
+de la chambre.
+
+Et Geneviève, en se réveillant effrayée par le coup de tonnerre, ne
+vit rien du danger auquel elle venait d'échapper.
+
+Quand Simon Rivet eut étendu son maître sur son lit, il alluma la
+lampe, et, afin de n'éveiller personne, il ôta ses chaussures;
+il retira ensuite le pistolet que Pierre tenait encore dans sa main
+crispée et le cacha. Puis, s'occupant de son maître, comme un père
+soignerait son enfant, il détacha son col, mouilla ses tempes, essaya
+de lui glisser dans la bouche un peu de rhum; quand il vit qu'il
+commençait à respirer plus facilement, que ses yeux s'entr'ouvraient,
+il dit, pour que l'idée de ce qui s'était passé ne lui revînt pas
+aussitôt:
+
+--Quel chien de temps! On étouffe, quoi! Tout le monde est malade par
+des temps comme ça. Espère espère! ça revient.
+
+Le tonnerre ne grondait plus et l'orage paraissait s'éloigner. Simon
+entre-bâilla la fenêtre, et quand l'air fraîchi par la pluie entra
+dans la chambre, Pierre dit:
+
+--Ouvre la fenêtre toute grande, cela me fait du bien... Viens ici,
+Simon.
+
+--Présent, lieutenant.
+
+--Que s'est-il passé?
+
+--Rien du tout; reposez-vous donc.
+
+--Réponds-moi, je me souviens de tout. Quand je me suis évanoui, que
+s'est-il passé? Et Jeanne?
+
+--Mlle Jeanne? Elle dort. Il n'y a pas de mal. Écoutez.
+
+Et le matelot lui raconta comment il l'avait suivi et tout ce que nous
+avons vu.
+
+Pierre serra la main de son matelot et lui dit avec émotion:
+
+--Mon vieux Simon, tu es le protecteur de la famille; tu m'as deux fois
+sauvé la vie, et aujourd'hui je te dois la vie de mon enfant.
+
+--Allons, parlons pas de ça, monsieur Pierre.
+
+Pierre se leva et alla se placer à la fenêtre: il était sombre; le
+matelot le suivait des yeux et grognait tout bas:
+
+--Qu'est-ce que cette gourgandine-là est venue faire ici? C'est à
+cause d'elle qu'il a eu cet accès de fièvre chaude.
+
+Car Simon attribuait à un accès de folie l'épouvantable scène dont
+il avait empêché le terrible dénouement.
+
+Simon Rivet, le matelot de Pierre Davenne, avait passé la quarantaine;
+c'était un grand gaillard, long comme un mât et maigre comme une
+arête; il avait les cheveux rares, mais bruns, les yeux bruns, les
+favoris bruns qui formaient le collier, la peau brune, les lèvres
+rouges et épaisses, la bouche immense; les dents étaient brunes
+aussi, les narines toujours ouvertes; ses oreilles plates et sans ourlet
+étaient ornées de deux anneaux d'or, grands comme des bracelets; il
+avait au-dessus des yeux deux touffes de poils fauves qui ressemblaient
+à une brosse à dents; ses sourcils et l'ensemble de tout ça était
+gai. Quand il faisait risette à la petite Jeanne, celle-ci se tordait
+de rire. Quand sa petite maîtresse s'avisait de tirer sur ses boucles
+d'oreilles, il riait comme un fou.
+
+Quoique habillé en civil, il avait toujours l'allure du matelot; son
+pantalon étroit au genou faisait le pied d'éléphant sur la chaussure.
+Il portait en ceinture un vieux châle à ramage, et sa chemise à col
+lâche tombait sans empois sur sa poitrine, rattachée par des ancres
+d'or et laissant voir un tricot à raies bleues ou rouges; par-dessus il
+avait une jaquette droite semblable à une vareuse. À la maison, il se
+coiffait du toquet; mais, pour aller en ville, il avait un petit chapeau
+bas qu'il portait par un prodige d'équilibre sur le derrière de la
+tête; quand le vent enlevait la coiffure des passants, Simon, droit et
+fier, marchait et son petit chapeau restait vissé comme un chignon.
+
+Il avait navigué avec son maître pendant les dix années que celui-ci
+avait passées dans la marine. Le jour où Pierre avait donné sa
+démission, Simon avait obtenu son congé; il avait fait les malles du
+lieutenant en faisant la sienne. Dans la malle du matelot, il y avait
+son uniforme, qu'il gardait soigneusement et qu'il endossait les grands
+jours... Il l'avait mis deux fois déjà, le jour du mariage de Pierre
+et le jour du baptême de Jeanne. Simon aimait beaucoup à raconter ses
+voyages, et alors il mentait comme un candidat; son grand plaisir était
+d'assurer à Annette, la cuisinière, qu'il avait mangé des biftecks de
+sauvages, et que cela était délicieux. La servante le repoussait avec
+dégoût, et alors le matelot s'esclaffait de rire.
+
+Pierre Davenne était un brave et beau garçon de trente ans, aux yeux
+bleus, au teint pâle, portant toute sa barbe fine et soyeuse qui, au
+soleil, avait des reflets d'or; élégant, il paraissait un peu faible;
+mais il cachait sous cette apparence délicate une force extraordinaire.
+Après être resté quelques minutes à la fenêtre, il revint dans
+la chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et, les coudes sur ses
+genoux, la tête dans ses mains, vaincu par la douleur, il se mit à
+sangloter.
+
+En entendant pleurer son maître, le matelot se retourna d'un saut et
+s'écria:
+
+--Eh! bon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?... Mon lieutenant, monsieur Pierre,
+vous pleurez... vous pleurez... mais, qu'est-ce qu'on vous a fait?...
+carcasse de chien!... Vous n'allez pas vous mouiller comme ça!... En
+v'là des affaires!...
+
+Et comme Pierre sanglotait en gémissant, le vieux matelot dit, pleurant
+à son tour:
+
+--Ah! si vous avez des douleurs comme ça à vous seul... moi aussi
+alors je vas pleurer... C'est-y du bon sens, un homme qui pleure...
+Mais, il y a quelque chose... je vas réveiller madame.
+
+--Tais-toi malheureux..., tais-toi, dit vivement Pierre, pendant que le
+matelot maugréait:
+
+--C'est cette femme de malheur qui a fait tout ça... Espère...
+espère!
+
+--Simon, écoute-moi, reprit Pierre Davenne après s'être efforcé
+d'arrêter ses sanglots... écoute-moi, mon vieux fidèle... Un malheur,
+un grand malheur me frappe... Es-tu homme si je disparaissais à veiller
+et protéger mon enfant?
+
+--Qu'est-ce que vous dites là, monsieur... qu'est-ce que vous dites
+là?... Ah! je comprends! nom d'un tonnerre! Vous, un homme, vous
+pensez à vous tuer... Ah! mais vous ne ferez pas ça... Comment, j'ai
+sacrifié ma vie, à vous, après être resté dix ans près de votre
+père et puis, pour récompense, vous me laisserez seul... moi... Vous
+êtes jeune, riche... et pour des... des... gourgandines, vous voulez
+vous tuer...
+
+--De qui parles-tu? fit Pierre le sourcil froncé.
+
+--De la femme de ce soir...
+
+--Écoute, mon vieux camarade... écoute; je puis tout te dire à
+toi, car ma vie doit changer d'aujourd'hui et je te sais incapable de
+répéter un mot de ce que je te dirai.
+
+--Je me ferai plutôt hacher...
+
+--Simon, tu sais comment je me suis marié, tu sais quel amour profond
+je ressentais lorsque j'allai demander la main de Geneviève... tu sais
+de quelle tendresse je l'ai entourée, je l'aimais plus que tout au
+monde... J'étais heureux qu'elle fût pauvre parce que je me disais:
+Ainsi elle me devra tout... Tu sais si un jour, une heure, mon cerveau a
+eu d'autre pensée...
+
+--Eh bien, mon lieutenant, mais Mme Davenne vous aime toujours...
+
+--Ah! malheureux! que dis-tu là! dit Pierre fondant en larmes...
+
+--Qu'y a-t-il donc?...
+
+--Mme Davenne n'est plus... fit en se domptant Davenne.
+
+--Hein!
+
+--Mme Davenne est la maîtresse de Fernand Séglin...
+
+--Fernand, votre ami. Ah! le coquin! exclama le matelot... Mme
+Davenne...
+
+--Oui, le misérable! lui que j'ai fait ce qu'il est, dit avec rage le
+jeune homme... Puis, la douleur reprenant le dessus, il retomba anéanti
+et gémit en pleurant:
+
+--Que faire, mon Dieu? Tout ce qui me vient au cerveau, c'est le malheur
+de Jeanne.
+
+Le vieux matelot rongeait ses lèvres et rageait tout seul. Après un
+long silence, il dit:
+
+--Si j'avais su que la péronnelle qui est venue ce soir venait raconter
+ça... je l'aurais étranglée... Mais ce n'est pas tout ça. Est-ce
+sûr? C'est pas des méchancetés de femme?
+
+Pierre se contenta d'affirmer de la tête.
+
+Simon se promenait à grand pas dans la chambre, regardant son
+maître, et terrifié de ce désespoir, de ces larmes. Ah! qu'il aurait
+préféré la colère... Et c'était un triste spectacle que cet homme
+jeune, accablé de douleur, et pleurant comme un enfant, et auquel
+chaque mot de consolation semblait une blessure nouvelle.
+
+--Mon lieutenant, fit tout à coup le matelot,... l'honneur d'un homme
+est au-dessus de la conduite d'une femme... Il faut en finir cette nuit,
+nous allons aller chez M. Fernand, je l'éveille, il fera jour dans une
+heure, nous emportons des armes... et je vous ai vu à l'œuvre, je sais
+la suite. Si je me trompe, je vous venge et je le tue comme un chien...
+Vite, apprêtez-vous.
+
+--Ce n'est pas une vengeance ça...
+
+--Comment, ce n'est pas une vengeance? exclama le matelot étonné.
+
+--Si je me bats avec Fernand, je le tuerai, je le sais... et après...
+
+--Comment après? répéta Simon abruti. Après il ne revient plus.....
+
+--Crois-tu donc que de ce jour je reverrai ma femme...
+
+--Ça, ce n'est pas une difficulté... Vous vous séparez, et tout est
+dit.
+
+Pierre eut un amer sourire.
+
+--Simon, on m'a brisé le cœur; en une heure j'ai vécu dix ans...
+Je suis de l'avis de cette femme. Je veux d'abord me venger et je les
+tuerai après...
+
+Simon écarquillait les yeux, ouvrait la bouche, plissait son front,
+faisait enfin des efforts pour comprendre et n'y réussissait pas.
+
+--Simon, si je tue Fernand, je n'en reste pas moins le malheureux que sa
+femme a trompé et qu'on ridiculise... Si je me sépare de ma femme, je
+la fais libre et riche... et je reste le mari de la femme perdue,
+qui traîne éternellement mon nom dans son vice et le flétrit en le
+faisant porter à des enfants illégitimes...
+
+Pierre Davenne se redressa tout à coup, et fier, les bras croisés, il
+dit:
+
+--Fernand Séglin est un infâme, un misérable et un lâche; j'ai été
+sa dupe... mais il ne me rendra pas ridicule... Geneviève est une fille
+perdue... un monstre... mais personne ne saura que Mme Davenne, que la
+mère de mon enfant, s'est déshonorée en trompant son mari!
+
+--Qu'allez-vous faire?...
+
+--Je te raconterai cela à l'heure voulue... Simon, sais-tu où demeure,
+à Paris, Rigobert?
+
+--Rigobert le sauvage?...
+
+--Oui!...
+
+--Je sais que c'est du côté de Montrouge, je ne peux pas dire où
+précisément... Mais ne vous inquiétez pas de ça; il faut le trouver,
+je le trouverai...
+
+--Il faut que je le voie demain.
+
+--Mon lieutenant, ce sera fait...
+
+--Eh bien, mon vieux Simon, va te coucher... Simon tournait son béret
+dans ses mains et ne bougeait pas.
+
+--Eh bien, tu ne m'as pas entendu?...
+
+--Écoutez, mon lieutenant, faites-moi une grâce: laissez-moi coucher
+là...
+
+--Comment, dans ma chambre?
+
+--Vous savez bien que je dors partout, moi, sur un fauteuil, sur le
+tapis...
+
+Pierre Davenne eut un triste sourire en disant:
+
+--Mon pauvre et bon camarade, tu ne crois pas à ma dernière
+résolution, tu crois que je veux t'éloigner...
+
+--Eh bien, oui... j'ai peur de ça... Une fois seul, vous perdez la
+tramontane, ça vous prend, une cartouche; v'lan et ça y est... bonsoir
+les gabiers.
+
+Davenne serra la main de son matelot, haussant imperceptiblement les
+épaules, et lui dit:
+
+--Reste, Simon!... Demain, tu verras quelle campagne je te prépare et
+combien j'ai besoin de vivre pour la faire...
+
+--Merci... Tenez, couchez-vous; je prends ce coin-là, un tapis qui est
+plus doux qu'un matelas.
+
+Et le matelot se coucha aussitôt; il feignit de dormir et ne quittait
+pas de l'œil son lieutenant.
+
+Celui-ci alla respirer à la fenêtre, puis, revenant, il s'étendit sur
+son lit et éteignit la lampe...
+
+Au bout de quelques instants, le matelot se glissa sans bruit sur le
+tapis et se plaça juste devant le lit en se disant:
+
+--S'il se lève, comme ça il sera forcé de me marcher sur le corps,
+faudra bien que je me réveille.
+
+Il lui sembla que Pierre respirait plus fort et s'endormait; il écouta;
+le malheureux pleurait et gémissait: c'étaient les larmes qu'il
+versait sur le bonheur à jamais perdu.
+
+Et Simon grognait tout bas:
+
+--Carcan de chien, faut-il que les hommes soient bêtes de s'attacher à
+ces choses-là!... Les femmes!... L'une fait le mal, vite l'autre vient
+le raconter... Quel monde!... Tant qu'au Fernand, je crois que le jour
+où nous nous aborderons tous les deux dans un coin, il passera un
+mauvais quart d'heure!
+
+Pierre ne put dormir, poursuivi sans cesse par la révélation cruelle
+qui venait, en une heure, de détruire tous les projets de sa vie;
+vainement il cherchait à se contenir; aux larmes succédaient des cris
+de rage... puis des cris d'effroi, lorsque la pensée lui revenait qu'il
+avait failli tuer sa fille...
+
+Ce fut pour le malheureux une épouvantable nuit, dans laquelle,
+obligeant la volonté à faire taire la matière, il reconstruisit son
+avenir.
+
+C'est la pensée unique de son enfant qui fit sa force... C'est pour
+elle qu'il résolut d'éviter le scandale en chassant la femme et en
+châtiant le faux ami.
+
+Au point du jour, Simon se leva; on pense qu'il avait peu dormi. Malgré
+les précautions prises par lui pour ne pas réveiller son lieutenant,
+il fut tout désappointé en le voyant se dresser sur son lit et lui
+demander:
+
+--Quelle heure est-il, Simon?
+
+--Mon lieutenant, fit celui-ci, il est encore l'heure de dormir...
+
+Pierre se leva et dit:
+
+--Nous avons beaucoup à faire aujourd'hui...
+
+--Vous ne voulez pas vous reposer et vous tomberez malade.
+
+--Lorsqu'il y avait du danger à bord, est-ce que l'on se reposait?...
+
+--Nous ne sommes pas à bord, fit le matelot en secouant tête.
+
+D'un ton singulier, qui fit lever la tête à Simon, Pierre dit:
+
+--Nous montons d'aujourd'hui la _Vengeance_... et la campagne
+commence... Simon, à l'œuvre... Toute la nuit, je n'ai pas fermé
+l'œil; j'ai arrêté mon plan. De cette heure, tout est fini... L'amour
+est mort, je n'ai plus de pitié...
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Simon en voyant le bouleversement des
+traits de son maître, en constatant le changement qui s'était opéré
+en une nuit sur son visage...
+
+--Il faut aujourd'hui que nous retrouvions Rigobert.
+
+--Vous venez avec moi?...
+
+--Je t'accompagnerai; je ne veux pas rester ici ce matin, je ne veux pas
+la voir...
+
+--Mon lieutenant, il faut être fort...
+
+--Je t'ai dit, Simon, que j'avais mis ma nuit à arrêter mon plan.
+
+Le matelot ne répliqua pas, il savait que si Pierre était quelquefois
+long à prendre un parti, du jour où ce parti était arrêté, rien ne
+l'aurait fait changer... Simon se contenta de maugréer.
+
+--Bon Dieu! c'est pas gaiement qu'il l'a pris...
+
+--Tu m'as vu pleurer pour la dernière fois... entends-tu, mon vieux
+fidèle, je n'ai plus au cœur qu'un amour, ma fille!... Il faut que
+nous l'arrachions à ceux que je hais...
+
+--Mon lieutenant, j'ose pas vous dire ça... mais je vous jure que vous
+avez besoin d'un peu de sommeil, la tête n'y est plus.
+
+Pierre eut un triste sourire et haussa les épaules.
+
+--J'ose pas vous demander ce que vous allez faire, dit le matelot en
+aidant son maître dans sa toilette... Vous ne voulez pas casser la
+tête du coquin... Vous ne voulez pas vous séparer de madame, et vous
+parlez d'enlever votre enfant.
+
+--Je veux, Simon, que ma femme soit veuve...
+
+--Hein! exclama le matelot.
+
+--Je veux en mourant la châtier dans ce qui fait sa vie heureuse.
+
+--Ah çà! bon sang! est-ce que j'ai du calfat dans les oreilles?...
+Vous voulez mourir pour punir madame... Autant aller vous promener et
+m'envoyer chercher... l'autre...
+
+La nuit avait éteint dans la nature de Pierre les douleurs aiguës de
+la veille... Il ne ressentait plus de colère en entendant parler de
+sa femme et de son ami, la haine avait tout effacé; il reprit avec ce
+même sourire navré:
+
+--Elle était pauvre, je l'ai faite riche; je veux la rendre veuve à la
+misère...à la misère qui rend laids ceux qui n'ont que le vice pour
+la combattre... Elle avait le respect et l'amour, je veux la laisser
+au mépris et à l'abandon de son... amant... Elle avait conservé une
+vertu, elle était mère... Je veux lui enlever son enfant, sans amis...
+avec la honte... et je la condamne à son amant dont je connais le
+cœur.
+
+Le matelot se taisait effrayé, car il lisait sur le visage de son
+maître que tout ce qu'il avait dit était arrêté irrévocablement
+et serait exécuté... Mais il y avait dans tout cela un point contre
+lequel Simon protestait, et il dit:
+
+--Tout ce que vous voudrez, mon lieutenant... Mais il y a une chose à
+laquelle je m'oppose absolument...
+
+Pierre le regarda dans les yeux, mais le matelot continua:
+
+--Et que vous ne ferez pas... Vous ne la ferez pas veuve...
+
+Pierre Davenne haussa imperceptiblement les épaules et, répondant,
+dit:
+
+--Descends voir Annette, dis-lui qu'indisposé à la suite de l'orage,
+je sors avec toi, pour aller à Vincennes, qu'elle en informe madame à
+son réveil... Nous ne rentrerons pas déjeuner...
+
+Le matelot obéit, secouant la tête, et grognant tout bas:
+
+--Potence à l'ail!... Je ne le quitte pas d'une semelle... Ah! mais,
+faut pas croire qu'on fera ce que je ne veux pas... pour des femelles...
+des... Espère! espère! j'ai l'œil...
+
+Après avoir rempli sa commission, Simon vint rejoindre son maître qui
+l'attendait à la porte. Celui-ci lui dit:
+
+--En route!
+
+--Où allons-nous?
+
+--Est-ce que je sais, c'est toi qui me conduis... Nous devons retrouver
+Rigobert...
+
+--Ah! très bien!...
+
+--Allons jusqu'à la place, nous prendrons une voiture...
+
+Ce dernier point fit faire la grimace à Simon... la voiture lui donnait
+le mal de mer.
+
+Quelques minutes après, Pierre était étendu dans une voiture
+découverte et Simon Rivet, assis sur le siège près du cocher... lui
+racontait qu'il avait été dans une île où les cailloux étaient des
+pièces d'or, seulement elles n'avaient pas cours en France et c'est
+pour cela qu'il n'en avait pas rapporté; l'or était si commun dans ce
+pays-là que la monnaie se faisait avec du papier... mais toujours par
+jalousie la France ne voulait pas l'accepter.
+
+Simon était bon et pas fier, il tira une petite boîte et pria le
+cocher d'y fouiller en y fouillant lui-même; celui-ci accepta... Leurs
+goûts sympathisaient, car tous deux se glissèrent dans la bouche une
+pincée de tabac, et le matelot joyeux dit en frappant sur l'épaule de
+l'automédon:
+
+--Dis donc, le phoque, tu aimes donc ça aussi, les pralines?... Et ils
+éclatèrent de rire.
+
+
+
+
+III
+
+OÙ RÉSIDAIT ET CE QU'ÉTAIT RIGOBERT.
+
+
+Après s'être arrêté dix fois devant tous les bouges des environs de
+la Glacière, pour permettre à Simon de se renseigner, dirigé par
+le matelot, le cocher conduisit sa voiture sur la grande route, et
+sur l'ordre de Pierre il attendit; celui-ci, guidé par son matelot,
+s'engagea dans un sentier étroit qui menait au milieu des champs.
+
+Où Montrouge finit, où les carrières commencent, un village étrange
+avait poussé; sur une terre aride, rebelle à la culture, des tentes,
+des échoppes, des baraques s'étaient dressées. C'était bien le
+plus étonnant tableau, le plus fantastique paysage... mais le moins
+rassurant quartier qu'on pût voir. C'était la ville de repos du monde
+forain, c'est là qu'avaient leur résidence fixe les colosses, les
+femmes à barbe, les grimaciers, les hercules, les femmes à trois
+jambes, les Vénus à moignons, les tirangeurs de brèmes... le monde
+des saltimbanques enfin... C'est dans ce lieu singulier qu'ils vivent,
+lorsqu'ils ne font pas _l'entre-sort_.
+
+Ils appellent ainsi le théâtre en toile, la voiture, la baraque qui
+sert à leurs exhibitions, «le mot est caractéristique,--le public
+monte, il voit un phénomène et s'en va: on entre, on sort,--de là le
+nom.»
+
+Lorsque Pierre et le matelot arrivèrent dans cet étrange campement,
+tout semblait dormir; ils furent salués par un chœur d'aboiements
+de chiens; Simon, pour s'orienter, s'adressa au seul être qu'il vit
+accroupi devant une porte, un nain, vieux, laid, ayant une grosse tête
+noire sur un corps d'enfant. Il lui demanda:
+
+--Dis donc, Mal-Venu, sais-tu où demeure Rigobert?
+
+D'une voix profonde de basse, le nain répondit:
+
+--Rigobert?...--le père sauvage, le tirangeur de brèmes?
+
+--C'est ça... le sauvage... le ti... comme tu as dit... je ne sais
+pas...
+
+--Là, au coin... la grande maison...
+
+Le matelot était hésitant, il cherchait la grande maison! Ce que
+le petit monstre qualifiait ainsi était une hutte, une tanière
+épouvantable... Sur une rue percée dans l'imagination des gens, au
+milieu des champs, s'ouvrait devant un cloaque la porte étroite d'une
+cour non pavée, close par des planches provenant du _déchirage_
+d'un bateau; de nombreux clous montraient leurs dents et servaient à
+accrocher les loques qu'une lessive hâtive avait la prétention de
+nettoyer...
+
+A droite était une écurie dont le fumier faisait tapis; devant une
+auge vide se dressait le squelette d'un cheval recouvert d'une peau
+pelée qui semblait trouée par les aspérités des os; sur le cuir,
+ayant usé le poil, les harnais avaient laissé leurs traces luisantes.
+A gauche était la voiture, _l'entre-sort_; au fond, ce que le petit
+monstre appelait la grande maison, était un hangar vitré, sans ligne,
+sans appui, bâti avec des débris de démolitions. Nous avons dit
+vitré, il faut ajouter que les vitres ayant été brisées, elles
+avaient été remplacées par de vieilles affiches, par des papiers de
+couleurs diverses; portes, fenêtres, vitres étaient rassemblées par
+à peu près; les araignées et les cloportes, aidés par la poussière,
+avaient comblé les assemblages mal joints.
+
+C'est à la porte de cette tanière que Simon alla frapper.
+
+La pluie de la veille avait défoncé les terrains, et les deux hommes
+pataugeaient dans un immense cloaque, ils entraient dans la boue
+jusqu'aux chevilles.
+
+En entendant frapper, un chien aboya, et l'harmonie canine qui les avait
+salués à leur arrivée recommença de plus belle. A leur gauche, la
+porte de _l'entre-sort_ s'ouvrit, et sur l'escalier une étrange jeune
+fille parut, qui leur demanda avec un accent étranger:
+
+--Que voulez-vous, messieurs?
+
+--Le père sauvage... Rigobert.
+
+--Veuillez attendre une seconde et je vais ouvrir, le maître ne
+répondrait pas...
+
+La jeune fille disparut une minute pour reparaître aussitôt
+enveloppée dans un long châle turc... aux couleurs criardes, mais que
+l'usage avait un peu éteintes et que l'âge avait déchiré.
+
+Malgré l'état de prostration dans lequel se trouvait Pierre Davenne,
+aux accents bizarres de la jeune fille, il leva la tête et resta
+comme ébloui de sa singulière beauté. Celle-ci, semblant ne pas
+s'apercevoir de l'effet produit, descendit les quatre marches qui
+ascendaient à sa voiture et, vive et légère, sautant, sans mouiller
+ses pieds, par-dessus les mares d'eau, elle vint ouvrir l'huis, entra et
+alla frapper à une autre porte en disant:
+
+--Père Rig! deux messieurs te demandent.
+
+On entendit un grognement, la jeune fille dit:
+
+--Il se lève, asseyez-vous, messieurs...
+
+Et elle désignait des caisses vides... Pierre et Simon regardaient
+l'étrange demeure où ils se trouvaient. C'était le taudis le plus
+inénarrable, tout ce que l'avarice sordide et malpropre peut recueillir
+était là.
+
+Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois
+tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides
+de toutes les couleurs... et au-dessus, dans d'immenses bocaux,
+grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants.
+
+Pierre, poursuivant assurément un but secret, regardait attentivement
+la jeune fille... un joli tableau, nous l'avons dit.
+
+Elle avait environ dix-huit à vingt ans; elle était excessivement
+belle, son front était pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le
+velours, étaient bordés de cils longs et épais, retroussés à leur
+extrémité. Son nez, fin et légèrement busqué, avait ces fraîches
+narines roses des femmes impressionnables. Ses lèvres solidement
+arquées étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage
+la blancheur nacrée de ses dents. Ses oreilles toutes petites étaient
+presque aussi rouges que ses lèvres; sous sa peau au teint chaud et
+duvetée, on sentait courir dans le sang une robuste santé, et des
+cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement
+son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beautés antiques, dont
+la sculpture grecque nous a conservé l'image, elle était grande, forte
+et souple; l'œil et la bouche étaient provocants et l'éclair de son
+regard révélait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-là.
+
+Elle était à peine vêtue lorsque les deux hommes s'étaient
+présentés, et hâtivement elle s'était fait un manteau du vieux
+châle; ses pieds, mignons et haut cambrés, chaussaient de hideuses
+savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs
+criardes, mêlées de fils dorés... sur lesquels la misère avait
+traîné son étrille... Tout cela était en loques...
+
+Et cependant, dans ses guenilles, elle était superbe; superbe à
+ce point que Simon stupéfait regarda son maître auquel il venait
+d'entendre dire, si bas qu'on eût pu croire qu'il pensait:
+
+--Oh! l'adorable créature! et qu'elle serait bien _la Femme_...
+
+A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle
+la jeune fille avait frappé s'entrebâilla et une tête, presque un
+masque, parut... qui demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as dit, Iza?
+
+--Tu vois, maître, ce sont ces messieurs qui te demandent.
+
+L'homme regarda avec défiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre.
+
+Simon s'avança...
+
+--Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!... Espère! espère!
+
+A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et
+regarda comme un myope en clignant de l'œil celui qui parlait... Il
+faisait des signes négatifs; le matelot, haussant les épaules, dit
+alors:
+
+--Voyons, le sauvage... à bord de la _Souveraine_ tu n'étais pas si
+fier!
+
+--La _Souveraine_! exclama Rigobert avec épouvante et pris d'un
+tremblement.--Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant à
+large bouche, nous ne venons pas pour le passé... Je t'amène mon
+lieutenant qui veut te parler.
+
+Pierre dit aussitôt:
+
+--J'ai besoin d'abord d'être seul avec toi!... Tu t'occupes toujours de
+ça? ajouta-t-il, en montrant les fioles.
+
+--Oui!...
+
+--Alors j'ai à te parler.
+
+--Maître, je suis à vous, je vais me parer, dit aussitôt Rigobert.
+
+--Si le seigneur a besoin d'être seul, dit la jeune fille en dardant
+curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous
+retirer.
+
+Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre créature et lui
+dit:
+
+--Ma chère enfant, j'aurai peut-être à vous parler aussi tout à
+l'heure.
+
+--A moi!... Vous voulez les cartes?...
+
+--A tout à l'heure, reprit Pierre en souriant.
+
+Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant
+offert pour siège les marches de sa voiture, s'occupait à allumer le
+feu... il lui dit:
+
+--Vous n'êtes pas d'ici... vous?... vous avez dû voyager, comme moi.
+Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi
+j'ai été dans un pays où pour faire du feu, même dans l'eau, dans
+la neige, nous frottions deux bouts de bois... ça s'allumait tout de
+suite... Ah! quel beau pays... c'est le pays des statues vivantes...
+vous n'avez rien vu de beau comme ça... ça rend froid pour les autres.
+Vous êtes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par là vous ne seriez que
+de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!... Quand une
+femme veut vous faire un cadeau... aussi vrai que nous sommes là tous
+les deux, ça m'est arrivé à moi qui vous parle... à votre fête, à
+la Noël, elle se fait arracher une dent et vous la donne... Ce sont
+des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce
+pays-là, on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en
+portent... Moi, qui vous parle... je peux me flatter d'avoir vu les deux
+plus jolies filles du monde...
+
+--Quelle est l'autre?... demanda en riant finement la jeune fille..
+
+Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine
+kanake qui lui avait offert de partager son trône.
+
+Dans la maison, Rigobert s'étant paré, selon son expression, sortit
+enfin de sa niche.
+
+C'était un petit homme sec... la tête était un peu grosse pour le
+corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de
+l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse,
+ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les
+étrillait de ses doigts minces et crochus; l'œil était brun feu comme
+celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître
+les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son
+regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes
+de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat.
+
+Il s'était paré!... Vêtu d'une houppelande trop longue, il était
+boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux;
+sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées
+par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se
+relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on
+voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage.
+
+Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus
+tard, se sauver du bord dans un atterrissage... Pris par les sauvages,
+il avait vécu quinze années avec eux...
+
+On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à
+la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un
+faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la
+marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il
+avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la
+décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus
+désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus
+mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il
+passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté...
+Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait
+qu'un maître: sa volonté, lui.
+
+Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les
+dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter
+sur lui... Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec
+l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue... la
+police!
+
+Pierre dit au vieux Rigobert:
+
+--J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens,
+pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de
+vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le
+connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter
+son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la
+_Sémillante_.
+
+En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda
+par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix:
+
+--Taisez-vous... taisez-vous... lieutenant, je vous en prie, ici les
+murs ont des oreilles... Que voulez-vous de moi?
+
+--Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses
+tout ce que je te demanderai... Il n'y a pas de danger pour toi, et il y
+a beaucoup d'argent à gagner...
+
+En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il
+essaya de faire passer pour un sourire,--habitude de tromper sur la
+qualité de la marchandise vendue.--Ses yeux lançaient des éclairs, il
+s'avança près du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant:
+
+--Mon lieutenant, nous sommes ici entourés de tout ce qu'il y a de plus
+mauvais au monde... tous coquins, bandits, misérables, qui me rendent
+le bien que je leur fais en me haïssant mortellement... Je me mets tout
+près de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas... tout bas...
+j'entends très bien... très bas, n'est-ce pas?
+
+Pierre reprit:
+
+--Tu exerces toujours ici ton même métier?...
+
+--Je prédis l'avenir... et je fais un peu de médecine.
+
+--La médecine qui tue.
+
+--Chut!... la médecine secrète!... Mon lieutenant, je suis à vos
+ordres, que voulez-vous de moi?...
+
+Pierre Davenne accoudé sur son genou, le front dans ses mains,
+réfléchit quelques minutes, puis il dit:
+
+--Rig... te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire évader
+un condamné à mort?
+
+--Vous savez ça?... C'est au Canada...
+
+--Tu te chargeas de l'évasion, et tu réussis, elle te fut payée
+cinquante louis.
+
+--Oui... je fis évader le cadavre avant l'exécution, dit en riant le
+vieux hibou.
+
+--C'est cela!... je viens te demander aujourd'hui de faire la même
+expérience.
+
+--Sur un condamné?... demanda le vieillard avec inquiétude.
+
+--Ceci ne te regarde pas... Que t'importe sur qui... Je viens te
+demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents
+louis...
+
+--Deux cents louis... fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux
+brillèrent.
+
+--Il y a quelques dangers à courir?... La police va...
+
+--Aucun... interrompit Pierre.
+
+--Ah!... sur qui devrai-je faire... l'expérience?
+
+--Sur moi!
+
+--Hein! fit Rigobert sursautant, étourdi... Sur vous!... quel est votre
+but?
+
+--Ceci ne te regarde pas... Je te demande, es-tu capable de recommencer
+ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis...
+
+--Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible...
+
+--Je le sais!...
+
+--Savez-vous que ce peut être la mort...
+
+--Je le sais... Mais je sais aussi que tout dépend de toi... et que
+Simon qui te servira dans l'œuvre te fera sauter la cervelle si tu n'as
+pas réussi...
+
+Le vieux Rig se contenta de hausser les épaules.
+
+--Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien... Vous m'offrez quatre
+mille francs... mettez-en cinq... et comme c'est payable par vous, vous
+êtes bien certain que... je réussirai...
+
+--Cinq mille francs, soit!... tu acceptes?...
+
+--Je suis à vos ordres, maître.
+
+--Tu as encore de ce poison?
+
+--Toujours.... c'est du curare... Vous allez voir.
+
+Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche
+où il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une
+matière noire, à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de
+l'extrait de jus de réglisse noir... qu'il montra à Pierre; celui-ci
+le prit avec précaution.
+
+--Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en
+manger.
+
+Pierre se contenta de hocher la tête. Le vieux Rig était heureux de
+parler de sa science, ce qu'il appelait la médecine secrète.
+
+--Ça, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en
+Europe... J'ai eu ça quand j'étais avec les sauvages. C'est à la
+suite du pillage d'une tribu... Ceci vient des Indiens de Messaya, une
+des tribus les plus féroces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent
+qu'au milieu des forêts, et qui ne font guère que ce poison...
+
+--Voilà longtemps que tu as ça?... Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu
+de sa force?
+
+--C'est inaltérable, ça ne bouge pas... Au reste vous allez voir.
+
+Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grès, y mit le morceau
+qu'il avait montré à Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau
+dessus; l'eau forma immédiatement une pâte liquide, le vieux Rig prit
+dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attaché une patte, il
+la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide
+noir.
+
+Pierre Davenne observait attentif...
+
+La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir... Après
+quelques minutes, Rig dit:
+
+--Le poison n'a rien fait, vous le voyez... Absorbé ainsi, il est
+inoffensif; mais regardez maintenant.
+
+Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une légère incision sur
+le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison.
+
+Puis ils observèrent l'animal.
+
+Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant
+l'opération, avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille;
+au bout de cinq minutes les jambes de devant cédèrent, le corps
+s'aplatit et s'affaissa peu à peu; après cinq minutes la grenouille
+était morte, c'est-à-dire qu'elle était devenue molle, flasque,
+et que le vieux Rig, la pinçant de ses ongles, la piquant avec une
+aiguille, ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale.
+
+--Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une
+patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir.
+
+Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille
+empoisonnée pour découvrir le cœur.
+
+Le sang rougissait à l'air et présentait ses propriétés
+physiologiques normales et le cœur continuait à battre...
+
+--Le cœur bat! voilà tout le mystère...
+
+--Ainsi tu aurais pu la sauver?...
+
+--Absolument..., dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la
+grenouille en appelant: Radis!...
+
+--Qui appelles-tu?...
+
+--Mon chien, pour qu'il mange la bête.
+
+--Mais tu risques de l'empoisonner.
+
+--Maître, vous oubliez ce que je vous ai démontré...
+
+--C'est vrai--, finissons... Demain soir tu viendras à l'adresse que je
+vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu
+ne le quitteras que lorsque tout sera fini...
+
+--Je m'entendrai avec lui...
+
+--Oui... Écoute bien, Rigobert: peut-être aurai-je besoin quelquefois
+de tes services, ils te seront largement payés... Mais garde-toi de la
+moindre trahison..., ce serait pour toi la mort...
+
+--Maître, ma vie s'est passée à me dire: Quand donc emploiera-t-on
+mon intelligence? J'étais né pour être le serviteur fidèle et
+dévoué d'un maître... généreux... Ce maître, ce peut être vous?
+
+Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et à la
+révérence pleine d'humilité du vieux misérable... Il le tenait par
+ses deux rêves: l'argent et la vie. Il lui demanda:
+
+--Qu'est-ce que cette étrange fille qui nous a reçus...
+
+--Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages... Il faut faire le
+bien quand on peut.
+
+Pierre sourit malgré lui...
+
+--Elle travaille avec moi, elle fait de la divination... elle tire les
+cartes...
+
+--Quel âge a-t-elle?
+
+--Elle l'ignore elle-même... Elle doit avoir dix-huit ans.
+
+--Et pourquoi... puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce
+milieu horrible une enfant de cet âge?... Ne penses-tu pas qu'elle peut
+se perdre à chaque instant...
+
+--Se perdre, fit le vieux Rig étourdi, penchant sa tête et riant
+malicieusement, se perdre! Maître, vous croyez donc que la vertu
+traîne par le monde derrière nos baraques?
+
+--Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?...
+
+--Maître..., quand j'ai rencontré Iza, c'était en allant de Widdin
+à la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pillé huit
+jours avant... Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs
+de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitements qu'on lui
+faisait subir, se souvint qu'elle était chrétienne et qu'elle ne
+devait pas vivre avec ses ennemis... Elle se sauva, je la trouvai sur la
+route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains
+de ceux qu'elle fuyait... Iza n'était pas née pour être vierge et
+martyre... Je la considère non comme une domestique, mais comme une
+ouvrière... je la paye, je la nourris, elle a son gîte indépendant
+du mien, elle est libre... elle a pour elle le quart de ce qu'elle me
+rapporte...
+
+Pierre, étonné d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui
+parlait avec le visage franc qu'il avait vu, écoutait silencieux... Et
+tout bas il répéta encore...:
+
+--C'est peut-être... _la Femme_!...
+
+Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla... Son
+matelot vint aussitôt, il dit alors...
+
+--A cette nuit, vieux Rig... entends-toi avec Simon, c'est lui qui te
+recevra...
+
+Et il se dirigea vers la jeune Iza... pendant que les deux anciens
+compagnons s'entendaient.
+
+--Ma belle enfant... dites-moi ma bonne aventure...
+
+Iza releva la tête, et toute souriante...
+
+--Voulez-vous les cartes... ou la main?
+
+--La main!...
+
+Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa
+et dit:
+
+--Vous devez être heureux... la ligne de vie est longue... mais
+traversée par un grand malheur... puis... je ne veux pas dire ça...
+
+--Dites toujours...
+
+--La ligne de vie est brisée... absolument brisée... et la ligne
+était longue.
+
+--Merci, à votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main.
+
+--Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement
+la jeune Iza.
+
+--Si, mon enfant, je crois... et je sais!
+
+Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles
+roses, attachée au bras comme une main de duchesse.
+
+Pierre la prit et la pressant... le front plissé, fixant son regard
+ardent sur les yeux étincelants de la jeune fille, il dit:
+
+--L'avenir est riant pour toi... le malheur est passé... tu seras
+riche, aimée, adorée, tu seras belle et enviée...
+
+--Oh! maître, dit la jeune fille, fermant les yeux, éblouie et ravie
+de ce qu'elle entendait... oh! je vous en prie, ne mentez pas... et
+superstitieuse, croyant malgré elle à la parole de Pierre: parlez,
+parlez encore...
+
+Davenne, comme halluciné, la regardait toujours, et quand Iza relevait
+sa paupière, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les
+yeux, pendant qu'elle écoutait...
+
+Il reprit d'un ton étrange:
+
+--Mais si tu veux être heureuse, sois sans foi, sans âme, sans cœur;
+le jour où tu seras riche, méprise celui qui t'aura connue pauvre...
+le jour où tu seras aimée, rends la haine pour l'amour... à celui
+qui te fera l'honneur de te donner son nom... rends la honte... si tu
+es capable de cela... espère... tu seras riche, bien riche... très
+riche...
+
+Et laissant la jeune fille, étourdie, chancelante, prête à défaillir
+devant le tableau évoqué... Pierre sortit de la tanière du vieux
+Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crâne, en se demandant ce
+que son maître voulait faire...
+
+Le vieux Rig avait été très réservé: il avait dit à Simon que le
+soir même, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que
+là une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter
+la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir.
+
+Certainement, Simon était discret; pourtant, après les événements
+qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait
+bien voulu que son lieutenant lui fît l'honneur d'une demi-confidence.
+Il marchait à ses côtés, en regardant en dessous; mais Pierre, la
+tête baissée, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir--le
+monde étrange qui sortait de toutes les échoppes, de toutes les
+baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer.
+
+Arrivés sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher:
+
+--A Charonne!
+
+--Pardon, mon lieutenant, où dites-vous? exclama le matelot, aussi
+ébahi que le cocher.
+
+--A Charonne, près du Père-Lachaise, répéta Pierre impatienté...
+
+--Très bien... très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher:
+
+--Allons, mon vieux, lève l'ancre... je vais changer ta praline.
+
+Et la voiture partit.
+
+
+
+
+IV
+
+LES STUPÉFACTIONS DE SIMON RIVET.
+
+
+La gaieté de Simon Rivet s'était envolée; vainement il cherchait
+à raconter à son nouvel ami, le cocher, quelques péripéties de ses
+voyages, sa mémoire était infidèle, et son imagination se refusait à
+toute complaisance à cet égard. Il avait regardé son maître blotti
+dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attristé.
+
+C'est que les révélations de la veille restaient présentes à sa
+mémoire, et, malgré toute sa volonté, le tableau du passé, si
+calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets à
+l'irréparable malheur... L'avenir était maintenant muré, sa pensée
+n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une idée
+obstinée, tenace: rompre à tout jamais avec le présent et oublier
+le passé... Son cœur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la
+honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'était son maître dans
+les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa
+douceur évangélique, il cachait une nature de fer, une force morale
+énorme... lorsque son maître lui avait dit la veille:
+
+--Simon, désormais nous entrons en campagne à bord de la _Vengeance_;
+tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de pitié.
+
+Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'était arrêté. Il
+était de fait séparé de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il
+n'avait plus de regret. Il s'étonnait que cela ne se terminât pas par
+un coup de pistolet dans la tête de l'un «et un peu de salive sur le
+front, avec une poussée dans les épaules, de l'autre.» Ça voulait
+dire: Mettre à la porte. Mais il était certain que ceux qui avaient
+outragé le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre...
+Confiant, il obéissait, se répétant son mot:
+
+--Espère! espère!
+
+Lorsque la voiture entra dans Charonne, le matelot se retourna pour
+prendre les ordres de son maître; Pierre dit seulement:
+
+--Allez au pas.
+
+Et, au grand étonnement de Simon, il regardait de chaque côté, comme
+s'il cherchait à reconnaître une maison. Le matelot, qui connaissait
+tous les amis de son maître, était bien certain qu'il n'y en avait
+aucun dans ces quartiers... Devant une grille sur les barreaux de
+laquelle pendait un écriteau sur lequel on lisait: _Maison de campagne
+meublée à louer_, il fit arrêter la voiture et descendit. Il
+sonna, on ne répondit pas. Il regarda l'écriteau et lut au-dessous:
+_S'adresser chez M. Savard, place de l'Église_. Il s'y rendit à pied,
+suivi de Simon, qui se demandait si son maître avait bien toute sa
+raison.
+
+Il trouva M. Savard, qui lui dit qu'il était chargé de louer la maison
+mille francs pour la saison.
+
+--Mille francs! répéta machinalement Pierre.
+
+--Oh! monsieur, fit Savard, elle vaudrait six mille francs si elle ne se
+trouvait pas derrière le Père-Lachaise... Si vous voulez la voir...
+
+--C'est inutile, fit Pierre, je la connais.
+
+Simon releva la tête, étonné. Pierre, calme, fouilla dans son
+portefeuille et en tira mille francs, qu'il donna à l'individu, assez
+surpris de la rapidité de la location, en lui disant:
+
+--Veuillez me donner un reçu... On peut entrer en jouissance ce soir?
+
+--Tout de suite si vous voulez, monsieur, dit Savard en signant... Je
+vais vous remettre les clefs.
+
+--Prends-les, Simon.
+
+Le matelot ne répondit pas; sa bouche s'ouvrit, sa «praline» tomba,
+tant il restait stupéfait... Il prit les clefs, suivit son maître;
+devant la grille, celui-ci lui dit:
+
+--Visite la maison, afin de la bien connaître, et viens me retrouver au
+café de la Bourse, sur la place, dans deux heures.
+
+Simon ne trouva pas un mot à répondre. Il tenait encore les clefs dans
+sa main et était appuyé sur la grille, que la voiture de son maître
+était déjà loin... Il ouvrit, puis entra cependant, et, suivant la
+petite avenue de tilleuls qui conduisait à la maison, il pensait:
+
+--Ah çà! potence à l'ail, est-ce que ça souffle là-haut? est-ce
+qu'il a un grain? Je sais qu'il n'est pas long à prendre son parti des
+choses... Mais c'est pas parce que madame ne compte plus... qu'il se
+retourne comme ça... Est-ce que cette gourgandine de là-bas..., cette
+vivandière turque... lui a tapé le cerveau?... Déjà! et il veut la
+mettre dans cette maison... Ça irait vite!...
+
+Et le matelot visitait l'appartement.
+
+L'ameublement avait le mauvais goût des appartements meublés au jour
+le jour avec les meubles bon marché des ventes publiques.
+
+Ce qui fit exclamer le matelot:
+
+--Il ne va pas au moins nous faire demeurer ici... C'est une salle de
+l'hôtel des ventes!...
+
+Et il ouvrit la fenêtre.
+
+--Ah bien! voilà quelque chose de joli pour aider à la digestion!...
+La vue du Père-Lachaise!... Tonnerre de bon sens!... on croirait qu'on
+vient enterrer jusque dans le jardin!... Espère, espère! Si on reste
+ici... je m'arrangerai à ce qu'on ne soit pas long à nous donner
+congé... Je l'ai assez vue, cette cabine-là!... J'y ferai pas
+longtemps escale!... Bonsoir, la compagnie!
+
+Et saluant les tableaux,--quels tableaux!--plaçant son chapeau en
+arrière à croire que le bord était dans son col... il fouilla dans sa
+blague, prit sa praline et fermant les portes il dit:
+
+--Je vous ferme, par conscience... parce que ceux qui voudraient venir
+en seraient suffisamment punis pour ne plus recommencer... Bon sens,
+c'est moi qui trouve qu'on serait mieux en face... C'est son cerveau qui
+bourlingue, ça ne durera pas... Espère! espère!
+
+Et ayant fermé la grille, il partit pour rejoindre son maître au
+rendez-vous qu'il lui avait donné.
+
+Pierre Davenne l'attendait, Simon reprit sa place près du cocher, mais
+tout soucieux cette fois; c'est que le pauvre matelot avait beau
+se creuser la tête, il ne pouvait deviner le but où visaient les
+agissements de son maître. Il se pencha vers Pierre et lui demanda:
+
+--Et maintenant, où allons-nous?
+
+--Boulevard Beaumarchais.
+
+La voiture partit et, sur l'ordre de Davenne, s'arrêta au coin de la
+rue des Filles-du-Calvaire. Là il envoya son matelot chez le chevalier
+de Soizé, pour porter à Mlle de Soizé une lettre cachetée qu'il
+devait lui remettre en mains propres.
+
+Simon, obéissant, hochait la tête, comprenant de moins en moins et
+grognant:
+
+--Qu'est-ce que c'est encore que celle-là? Espère! espère!
+
+Il remplit la commission scrupuleusement, ce qui au reste fut facile.
+M. de Soizé, aveugle et impotent, ne quittait pas la chambre, et c'est
+Mlle de Soizé qui vint recevoir le matelot.
+
+En entendant le nom de celui qui lui adressait la lettre, elle manifesta
+une certaine émotion et dit à Simon:
+
+--Monsieur, je vous prie d'attendre une seconde...
+
+Elle se plaça près de la fenêtre et lut la lettre... Le matelot qui
+l'observait vit que pendant la lecture ses mains tremblaient, que sa
+bouche se contractait, puis un sourire triste s'étendit sur son visage,
+lorsqu'elle revint dire au matelot:
+
+--Dites à M. Davenne que je suis prête... j'y serai... et
+j'obéirai...
+
+--C'est tout? demanda Simon écarquillant les yeux et ouvrant
+imprudemment sa large bouche.
+
+--C'est tout... Dites enfin qu'il peut absolument compter sur moi...
+
+--Mam'zelle... et la compagnie, dit-il par habitude, je vous salue bien.
+
+Et étrillant son crâne de ses doigts, mordant sa chique, il grommelait
+en descendant l'escalier.
+
+--Je navigue dans du cirage... Je n'y vois rien... Si ces gens-là
+se compromettent, ça ne sera pas à cause de ce qu'ils auront dit...
+Enfin, il faut affaler tout, c'est le lieutenant qui gouverne... Il
+sait où il va!... Si ça avait été moi, pas tant d'affaires,
+on bourlinguait tout,--la femme, la bonne;--en voilà une qu'est
+obstinée.--On restait avec la petite Jeanne... On me mettait de quart
+pour recevoir ceux qui viendraient... et vogue la galère!...
+
+Il revint près de Pierre qui, à son grand étonnement, semblait
+attacher une énorme importance à ce qu'il lui disait:
+
+--Répète-moi mot à mot ce qu'elle t'a dit, lui demanda-t-il pour la
+troisième fois.
+
+Et Simon, absolument étourdi, répéta:
+
+Elle a dit: «Je suis prête... j'y serai! j'obéirai! Il peut
+absolument compter sur moi!»
+
+Pierre eut un soupir de satisfaction... et il dit à Simon:
+
+--Hâtons-nous!
+
+--Nous rentrons? demanda Simon.
+
+--Non pas...
+
+--Mais, mon lieutenant... je vous prie de ne pas m'en vouloir...; mais
+vous oubliez l'heure de la soupe.
+
+--Tu as faim? demanda naïvement Pierre.
+
+--Comment si j'ai faim! exclama le matelot... Mais, mon lieutenant, vous
+ne vous figurez pas ce que ça creuse de sortir comme ça le matin... Si
+j'ai faim!
+
+Rien ne peut dépeindre l'expression de Simon, en disant ces mots.
+
+Depuis la veille une force nerveuse soutenait le jeune homme: il n'avait
+pas dormi et ne se sentait pas fatigué; il n'avait pas mangé et ne
+ressentait aucun appétit; il n'avait plus conscience du temps, il
+lui semblait que de longs jours déjà s'étaient écoulés depuis la
+terrible révélation et que la vengeance était tardive. Il regarda
+l'heure à sa montre et, haussant les épaules, il dit à son matelot:
+
+--Tu as raison, il faut manger.
+
+Alors il paya son cocher et ils entrèrent dans un cabaret voisin...
+
+Entièrement perdu dans ses pensées, Pierre dit au matelot
+de commander; celui-ci s'en acquitta en conscience... Mais une
+stupéfaction nouvelle lui était réservée... Son maître ne mangea
+pas!... Il voulut le décider à prendre quelque nourriture, mais le
+maître lui dit sèchement.
+
+--Mange, et tais-toi.
+
+Quoique contrarié, le matelot Simon était trop respectueux envers son
+lieutenant pour ne pas obéir; il mangea seul... le dîner commandé
+pour deux.
+
+Le repas terminé, le matelot dit:
+
+--Mon lieutenant, nous rentrons?
+
+--Non! fit Pierre du même ton sec, va chercher une voiture...
+
+--Encore! se dit Simon.
+
+Il revint bientôt avec la voiture. Pierre alluma un cigare et
+s'étendit sur les coussins.
+
+--Où allons-nous? demanda-t-il.
+
+--Où tu voudras, répondit Davenne...
+
+Le matelot regarda son maître avec inquiétude. Est-ce que la
+découverte de la veille l'avait rendu fou?... Enfin, faisant un
+geste d'abnégation, il obéit, et après avoir cherché une minute la
+promenade qu'il pourrait faire, il dit au cocher:
+
+--Mène-nous sur les quais... ce n'est encore que là où ça ressemble
+à quelque chose. On voit de l'eau et des canots.
+
+Davenne, toujours sombre, vivant de ses tristes pensées, ne poursuivait
+qu'un but, il ne voulait pas rentrer de jour chez lui; quoique résolu,
+il évitait de se trouver en présence de sa femme, il n'était pas
+certain de se pouvoir contenir devant celle qui l'avait trompé, il
+craignait que ses caresses et ses sourires hypocrites n'entraînassent
+chez lui un mouvement de colère, où fou, aveugle et n'écoutant que sa
+haine, il punirait la faute par un crime.
+
+C'est au reste le propre des natures douces et calmes, de ne pouvoir
+s'arrêter lorsque la colère les envahit; la douceur fait place à la
+cruauté...
+
+Après avoir descendu et remonté les quais, après avoir été du bois
+de Boulogne à la Bastille, la voiture s'arrêta, enfin, place Royale.
+
+Pierre Davenne prit le bras de son matelot et s'appuya sur lui pour
+regagner sa demeure.
+
+--Eh bon sang!... mon lieutenant... qu'est-ce que vous avez?... Vous
+ne tenez plus debout... Voilà ce que c'est... vous n'avez pas voulu
+déjeuner... Espère!... espère... Nous voilà arrivés... je vais vous
+faire faire... un...
+
+--Tu vas rester avec moi et me donner le bras pour gagner ma chambre...
+
+Cela était dit d'un ton qui ne permettait pas de réplique, et Simon
+resta ahuri.
+
+Lorsque la servante Annette vint ouvrir la grille et qu'elle vit son
+maître, que l'insomnie, les tourments et la fatigue avaient pâli,
+quand elle vit ses yeux caves et qu'il était obligé de s'appuyer
+pour rentrer sur son matelot... en voyant la figure à l'envers de ce
+dernier, elle s'exclama...
+
+--Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc!
+
+--Ce n'est rien, Annette... Je me sens indisposé...
+
+--Ça vient de vous prendre... là!... demandait-elle, et Simon ouvrait
+la bouche et répondait...
+
+--C'est incroyable, au bout de la rue, à la min...
+
+Pierre lui pressa le bras à le briser, ce qui fit faire une laide
+grimace au matelot,--et l'interrompant:
+
+--Non, j'ai été malade toute la nuit, c'est pour cela que je suis
+sorti ce matin... Mais toute la journée j'ai été ainsi...
+
+Cette fois, Simon crut qu'il s'affalait, tant le mensonge de son maître
+le stupéfiait.
+
+--Et madame qui est en visite...
+
+--Ah! fit Pierre, elle est sortie ce matin, avant le déjeuner?...
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et comme monsieur ne devait pas rentrer, elle a dit qu'elle en
+profiterait pour faire quelques visites...
+
+--Elle n'a pas emmené sa fille?...
+
+--Non, monsieur; Mlle Jeanne est dans le jardin.
+
+Le matelot sentit les ongles de son maître qui lui rentraient dans les
+chairs, mais Simon avait compris et il se tut; en emmenant son maître,
+il l'entendit dire bas:
+
+--Elle est chez lui... l'infâme... les misérables!
+
+Il monta ainsi à sa chambre; là, il se redressa et n'étonna pas peu
+Simon en lui disant:
+
+--Aide-moi, je vais me mettre au lit!
+
+--Mais, s'écria le matelot inquiet, c'est donc vrai que vous êtes
+malade?
+
+Pierre lui dit:
+
+--Je vais me coucher, tu vas veiller là, à quiconque viendra, tu diras
+que j'ai recommandé de me laisser dormir... tu diras... que je suis
+très faible.
+
+Simon cette fois fut si stupéfait qu'il ne trouva pas un mot à
+répondre, et il prit sa faction!
+
+
+
+
+V
+
+LES TERREURS DU MATELOT SIMON RIVET.
+
+
+Le bouleversement de Simon était tel qu'il en avait avalé sa...
+«praline» et il rageait tout bas. Il repassait dans sa mémoire tout
+ce qui s'était accompli depuis la veille, et, malgré tous ses efforts,
+il ne pouvait rattacher tout cela ensemble. La catastrophe de la veille
+s'expliquait; dans un moment de rage, de folie furieuse, en apprenant
+qu'il était trompé, son lieutenant avait voulu tuer sa femme, c'était
+fort bien! Disons même que le matelot, à cette heure, regrettait
+presque d'être si heureusement intervenu. Après cette crise de rage,
+de fureur, une crise de larmes était survenue... Tout cela allait
+encore. Il connaissait le caractère de son maître, de son chef, il
+savait qu'il était de force à arracher de son cœur le sentiment qui
+faisait sa vie heureuse, de l'heure qu'il avait appris que celle qui en
+était l'objet en était indigne. Or, son maître n'avait plus d'amour
+pour Geneviève!... et c'est là que le trouble commençait dans ses
+idées... Qu'avait été faire le lieutenant Davenne chez le vieux
+coquin de sauvage?... Il savait mieux que tout autre ce que valait
+l'ancien écumeur de mer: il fallait avoir besoin de lui pour s'en
+servir!
+
+Le matelot Rigobert, en vivant longtemps chez les Indiens de Messaya,
+avait appris la vertu de certaines plantes avec lesquelles il
+faisait des remèdes étranges... pour guérir des maladies non moins
+étranges,--guérir n'est peut-être pas le mot juste; aussi Rivet
+disait-il souvent qu'il n'accepterait pas même un verre d'eau de la
+main de celui que les saltimbanques appelaient le vieux Rig ou le
+père sauvage. Quelles relations pouvaient s'être établies entre
+son maître, l'honneur et l'honnêteté mêmes, et ce vieux gibier de
+potence? Car son lieutenant avait été jusqu'à lui offrir un
+domicile chez lui, dans sa maison, et il espérait bien que le sommeil
+ramènerait son cher maître à des idées plus saines, et qu'il le
+chargerait à son réveil de recevoir d'une autre façon le vieux Rig.
+Simon se pencha vers le lit.
+
+Pierre étendu avait les yeux ouverts, le regard fixe; il ne dormait
+pas.
+
+--Espère! espère! grogna le matelot, et grattant son crâne de ses
+ongles durs, comme s'il faisait des fouilles dans son cerveau, il
+pensait: En sortant de chez le vieux loup de mer, le lieutenant s'était
+dirigé vers la jeune fille et lui avait parlé d'une si singulière
+façon qu'en lui abandonnant sa main qu'il tenait dans la sienne, la
+pauvre petite avait failli s'évanouir. Que diable! pouvait bien lui
+avoir dit son chef?... Partant du cloaque, impatient, fiévreux, il
+s'était fait conduire à l'entrée de Charonne; là, sans marchander,
+il avait loué mille francs une lapinière, un trou à taupes, une
+baraque que lui Simon, qui n'était pas difficile comme logement,
+n'aurait certainement pas consenti à habiter une année si on lui avait
+donné la même somme. Dans quel but? Était-ce pour l'offrir à la
+«sauvagesse?» comme il l'appelait. Assurément la maison de Charonne
+était plus habitable que la voiture _entre-sort_ dans laquelle elle
+résidait... Alors, son maître était donc amoureux de la jeune fille;
+pour que l'amour soit né si vite, c'était logique, le cerveau devait
+être atteint...
+
+Mais si c'était pour la jeune fille qu'il prenait la maison, dans quel
+but la faisait-il visiter par son matelot, sans lui demander après la
+visite ce qu'il en pensait? Simon grattait son crâne, fouillait ses
+crins... il ne trouvait rien.
+
+De là, il avait été à la Bourse, son lieutenant avait écrit une
+longue lettre... à une femme, à une femme noble... Qu'était-ce encore
+que cela? Que signifiaient les mots qu'elle avait répondus et qui
+semblaient si importants? Pourquoi encore cette feinte maladie, qui
+l'obligeait à rester chez lui, quand, au contraire, il semblait le
+matin même désirer n'y jamais revenir?
+
+Et enfin pourquoi, depuis le matin, n'avait-il plus été question des
+événements de la veille, pourquoi n'y avait-il pas eu commencement
+d'exécution du plan arrêté la nuit même et qui devait purifier la
+maison?... Et cependant il n'avait pas oublié, pas pardonné. Simon
+savait que le seul nom de sa femme le rendait nerveux... il avait encore
+sur les bras la marque des ongles de son maître.
+
+--Assurément, se disait le matelot, tout le branle-bas du matin n'a
+aucun rapport avec l'aventure d'hier!...
+
+Toutes ces questions se heurtaient dans le cerveau de Simon et,
+contrairement au proverbe qui dit: Du choc jaillit la lumière, le
+matelot ne comprenait rien et il était si bouleversé qu'il avait
+oublié de renouveler sa «praline,» si bien que ses joues creuses
+ajoutaient à son air lamentable.
+
+A l'heure du dîner, Mme Davenne rentra. Annette l'ayant informée de
+l'état dans lequel son mari était revenu, elle jeta son chapeau sur
+une chaise, commanda d'aller chercher le docteur et, tout inquiète,
+monta aussitôt. En la voyant, le matelot comprima un mouvement de rage,
+pour mettre son béret à la main...
+
+--Qu'est-ce que l'on me dit, Simon?... Pierre est malade?...
+
+--Chut! chut! fit celui-ci à mi-voix... pas de bruit, madame; il dort
+et m'a bien recommandé de ne pas le laisser éveiller...
+
+Et il voulut empêcher Geneviève de rentrer, craignant qu'elle ne
+trouvât Davenne éveillé; mais, à la voix de sa femme, celui-ci avait
+fermé les yeux...
+
+Geneviève s'avança, inquiète, marchant sur la pointe des pieds,
+évitant de faire du bruit; elle le regarda un instant et dit:
+
+--Oh! qu'il est pâle!
+
+Elle mit la main sur son front et lui prit délicatement le poignet...
+
+--Son front brûle... il a la fièvre!... dit-elle, et, après l'avoir
+contemplé avec amour quelques minutes, au grand étonnement du matelot,
+elle vint vers lui et lui dit tout bas:
+
+--Je viens d'envoyer chercher un médecin, et je vais le veiller avec
+vous. Dites-moi, Simon, comment cela est-il arrivé?... Il n'était pas
+malade hier...
+
+Là, le matelot se trouva embarrassé; moins que tout autre, il était
+à même de donner des renseignements sur cette maladie-là, cependant
+il fallait répondre et il dit:
+
+--Je dois vous dire, madame... on ne sait jamais comment ça prend,
+le mal... ce matin il n'était pas bien... et puis après, ça n'a pas
+été mieux... Il souffrait ici et là, et là... enfin, ça n'allait
+pas, et puis nous sommes rentrés... et tous les gens qui ont navigué
+ont de ça... C'est des fièvres... on les a plus ou moins, mais on les
+a...
+
+--Et enfin, il ne lui est pas arrivé d'accident?... demanda Geneviève
+impatientée.
+
+--Des accidents... avec moi!... jamais...
+
+--J'ai dit à Annette de courir chercher le médecin.
+
+--Vous savez, moi, madame, je suis de votre avis... Il y a des fois où
+c'est utile... d'autres fois c'est inutile... ça vaut toujours mieux,
+on est fixé, dit le matelot tout rouge et ne sachant plus ce qu'il
+disait...
+
+Après avoir fait quelques recommandations sur les soins hâtifs à
+donner, Geneviève sortit en disant:
+
+--Je reviens tout de suite; veillez-le bien, Simon, et s'il s'éveille,
+appelez-moi aussitôt, je vais embrasser ma fille... Pauvre aimé, mon
+Pierre, pourvu qu'il ne soit pas malade!
+
+Simon se demanda, en voyant l'inquiétude et la douleur peintes sur
+le visage de la jeune femme, en entendant ses accents sincères, si la
+soirée de la veille n'était pas un rêve.
+
+--Vous avez entendu, mon lieutenant, dit-il lorsque la porte fut
+fermée, en voyant celui-ci ouvrir les yeux.
+
+--Oui, fit Pierre calme... Simon, quand le médecin sera venu, il faut
+que personne n'entre plus ici...
+
+--Mlle Jeanne?
+
+--Jeanne, répéta-t-il.--Puis, après un silence d'une minute:
+
+--Non, elle me parlerait de sa mère.
+
+Le médecin vint bientôt; il était accompagné de Geneviève; elle le
+conduisit vers le grand lit à colonnes et se plaça de l'autre côté.
+Pierre sembla s'éveiller. Alors elle lui prit la tête, l'embrassa, et
+la voix émue, les yeux humides, elle lui dit:
+
+--Oh! mon ami, tu souffres?... Que j'ai eu peur en rentrant!... Docteur,
+il refuse toujours de se soigner...
+
+Pierre laissa dire et ne répondit pas... Le docteur le regarda
+attentivement, lui tâta le pouls, l'interrogea et enfin, après un
+examen attentif, il écrivit une ordonnance...
+
+Simon regardait le docteur sans comprendre pourquoi il restait si
+longtemps pour affirmer ce qu'il savait, lui: que son maître n'était
+pas malade!... Pierre appela le docteur, et comme celui-ci, penché sur
+lui, lui demandait:
+
+--Vous souffrez beaucoup?
+
+Il lui dit à voix basse:
+
+--Ce qui augmente mon mal, c'est la douleur, l'inquiétude de ma
+femme; elle veut me veiller cette nuit et risquerait de tomber malade
+elle-même; je vous prie, docteur, d'exiger d'elle qu'elle me laisse
+seul... et ne revienne que demain au matin.
+
+--Vous avez raison, dit le docteur.
+
+Ayant fait son ordonnance, il sortit avec Geneviève et le matelot, leur
+disant, lorsqu'il fut assez éloigné du malade pour être certain de
+n'être point entendu...
+
+--C'est grave, très grave...
+
+--Que me dites-vous là? exclama Geneviève épouvantée.
+
+Cette fois le matelot resta comme hébété devant le docteur...
+
+--Mon Dieu! mais qu'a-t-il, monsieur, qu'a-t-il?
+
+--Je ne puis me prononcer aujourd'hui... demain nous verrons. Qu'on
+exécute mon ordonnance. Et comme il vit que la jeune femme allait
+pleurer, il continua:
+
+--Je ne vous dis pas que tout est perdu, il y a certainement de
+l'espoir... on est venu me chercher bien tard...
+
+--Mais, exclama vite Geneviève fondant en larmes,--mais vous
+m'épouvantez, docteur... Vous me dites tout n'est pas perdu... Il y a
+encore de l'espoir... mais il est très gravement malade, alors!... Oh!
+mon Dieu! mon Dieu!... mon pauvre Pierre!... Ah! il est mal... il est
+bien mal et nous n'avons rien vu...
+
+Et la malheureuse femme affolée, hoquetant de sanglots, se laissa choir
+sur un fauteuil.
+
+Le docteur lui dit gravement alors:
+
+--Madame, il n'y a pas encore de danger. Mais il faut qu'il passe une
+nuit absolument calme, il faut qu'il soit seul... il faut, madame, que
+vous vous absteniez, à moins de crise, de rester dans sa chambre; il
+faut qu'il soit seul avec celui qu'il a choisi pour le soigner, et que
+celui-ci ne l'éveille qu'aux heures nécessaires.
+
+--J'obéirai... monsieur... mais dites-moi qu'il n'y a pas de danger!...
+
+--Mon Dieu, madame, je puis vous assurer que le danger n'est pas
+immédiat... et j'ajouterai que j'espère le conjurer... Je me
+prononcerai demain.
+
+--Allez, Simon, allez, mon ami; vous aimez votre maître comme un père
+aime son enfant. Veillez-le bien et venez de temps à autre me dire s'il
+se sent mieux.
+
+Et s'accoudant sur un guéridon, la tête dans ses mains, Geneviève
+fondit en larmes.
+
+Le docteur sortit sans que Simon pensât seulement à le reconduire...
+Il n'en revenait pas; on aurait parlé hébreu, il aurait mieux compris;
+il aurait reçu sur la tête une douche d'eau glacée qu'il ne serait
+pas resté plus saisi!... Son maître malade! son maître mourant!...
+Décidément la journée était aux événements fantastiques. Tout à
+coup une épouvantable idée lui traversa le cerveau:
+
+Son maître avait été le matin même chez le vieux Rig et c'était
+pour s'empoisonner! Il l'avait empêché de se tuer la veille, et
+Pierre avait recommencé le matin! C'était cela! Les événements de
+la journée se précipitaient dans son cerveau et s'expliquaient
+d'eux-mêmes. Il avait épouvanté la jeune bohémienne en lui disant
+qu'il venait de s'empoisonner; de là l'émotion de la jeune fille. Il
+était allé à Charonne louer une maison, c'était pour lui, Simon,
+pour qu'il ne fût pas sans gîte après la mort de son lieutenant;
+il avait été à la Bourse trouver son banquier pour arranger ses
+affaires. La lettre à la jeune femme du boulevard Beaumarchais était
+un testament!... et s'il avait refusé de déjeuner, c'est que le poison
+faisait déjà son effet.
+
+Tout ça lui traversa l'esprit en une seconde avec la rapidité d'une
+étincelle électrique... Il ne fit qu'un bond, du rez-de-chaussée à
+la chambre de son maître, il entra... Pierre lui dit avec calme:
+
+--Ferme la porte et pousse le verrou...
+
+Le matelot ferma la porte, et il allait s'élancer vers son maître, il
+allait l'obliger à lui faire l'aveu du poison pour courir vite chercher
+le contre-poison... Mais encore une fois il resta anéanti; en dépit
+de l'état constaté par le médecin, Pierre se levait très alerte, se
+revêtait d'un pantalon à pied, d'une veste de chambre, et disait très
+gaillardement:
+
+--Allons, mon vieux Simon, à l'œuvre! Il faut commencer... tu vas
+avoir de l'ouvrage, mais je sais que tu ne recules pas.
+
+Simon ne tenait plus sûr ses jambes, il s'assit et demanda:
+
+--Voyons, mon lieutenant... faut en finir et ne pas me donner des
+secousses comme ça... Êtes-vous bien portant?... Êtes-vous malade?...
+Est-ce vous ou le docteur qui avez raison?
+
+Malgré la terrible situation dans laquelle Pierre Davenne se trouvait,
+il ne put s'empêcher de rire... et, voyant la mine inquiète et comique
+de son fidèle matelot, il lui prit la main et lui dit:
+
+--Je me porte bien, mon vieux Simon, le corps est fort et robuste...,
+le cœur seulement est profondément atteint... Mais ne plaisante pas le
+docteur, c'est un grand médecin, puisqu'il me trouve une maladie que je
+n'ai pas.
+
+--Eh bien! mon lieutenant, ce que vous me dites là sauve un homme,
+exclama le matelot.
+
+--Que veux-tu dire?...
+
+--Dame!... je ne sais pas mentir, moi!...
+
+Cette fois Pierre ne put s'empêcher de sourire, Simon ne vit rien et
+continua:
+
+--Je croyais que vous aviez fait des bêtises... et que le vieux Rig
+vous avait aidé... qu'il vous avait fait avaler une de ses drogues...
+Ah! malheur, la vieille vermine... je l'aurais étranglé... puis,
+changeant subitement de physionomie, le matelot éclata de rire, se
+tordant, se frappant sur les cuisses à grands coups de sa large main et
+exclamant:
+
+--Ah! elle est fameuse, celle-là... je le retiens, le major... c'est un
+médecin pour les héritiers... Ah! ah!...
+
+Pierre, d'un signe, commanda à son matelot de modérer sa joie
+bruyante. Celui-ci comprit et, les mains sur la bouche pour mettre une
+sourdine à sa voix, il fit en se contraignant la plus laide grimace.
+Enfin il se tut.
+
+Davenne fouillait dans une armoire. Il y prit des liasses de papiers,
+qu'il mit dans un coffre solide et tout cerclé de ferrures, puis des
+bijoux, des objets précieux... Simon le regardait faire étonné, son
+maître fouillait partout, prenant et plaçant toujours dans le grand
+coffre. Lorsqu'il fut comblé il le ferma et, ayant regardé l'heure à
+sa montre, il dit à son matelot:
+
+--Madame t'a prié de lui porter de mes nouvelles, va lui dire que je
+me suis éveillé... que j'ai pris la première potion... et que me
+rendormant j'ai recommandé qu'on ne fît pas de bruit et qu'on me
+laissât dormir.
+
+Simon avait la raison absolument bouleversée, il eut un haussement
+d'épaules qui voulait dire:
+
+--Décidément, je renonce à comprendre, et, obéissant, il alla
+s'acquitter de sa commission.
+
+Il trouva Geneviève en larmes, et celle-ci lui prenant la main lui dit:
+
+--Simon, ne le quittez pas... si vous êtes fatigué... venez me
+chercher et je veillerai pendant que vous vous reposerez... S'il
+appelle, je vous éveillerai.
+
+--Pas cette nuit, madame, il n'y a pas de danger... fit le matelot tout
+à fait déconcerté en voyant les larmes de celle qui était la cause
+de tout.
+
+Il revint raconter ce qu'il avait vu à son maître; celui-ci resta
+froid et il dit à son matelot:
+
+--Personne ne viendra ici avant deux heures; il est dix heures, tu vas
+descendre ce coffre, il faut t'arranger à n'être pas vu...
+
+--C'est facile, dit le matelot, tout le monde est couché... et madame
+est dans sa chambre...
+
+--Tu prendras une voiture... et tu vas aller à Charonne, dans la
+maison que nous avons louée ce matin... tu cacheras ça... Fais bien
+attention, Simon... que c'est très important. Tu portes ma fortune.
+
+Encore une fois, le matelot regarda son maître avec inquiétude...
+Avait-il sa raison?... Il allait faire une observation discrète, mais
+Pierre lui dit:
+
+--Vite.... vite, Simon, c'est à minuit que le sauvage vient; il faut
+que tu sois là pour le recevoir, car personne ne doit le voir ici.
+
+Simon allait encore essayer de parler. Pierre avait soulevé le coffre
+et le lui plaçait sur les épaules, puis il lui glissait l'ordonnance
+dans les mains et le poussait dehors en disant:
+
+--Va... et pas de bruit... ferme doucement la grille... tu feras faire
+l'ordonnance en route et, avant de la rapporter, tu jetteras dans la rue
+la moitié des médicaments.
+
+Le matelot maugréant obéit. Mais sorti de la maison, une fois dans le
+fiacre, ayant renouvelé sa praline pour se rafraîchir... après une
+grande demi-heure de réflexions muettes, le front plissé, les lèvres
+faisant la moue, il eut un geste violent et dit comme un homme qui prend
+une décision:
+
+--Je veux en finir.. Non, non! pas de ça... je ne veux pas marcher en
+aveugle et me trouver perdu, sans boussole... pas de ça... Espère!...
+espère!... Il faut qu'il me dise où nous allons... ou sans ça... ou
+sans ça...
+
+Il ne formula pas sa menace, il était arrivé; il se hâta d'aller
+enfouir dans la cave de la maison le coffre qui lui avait été si
+vivement recommandé.
+
+Pendant ce temps, Pierre, seul, avait fermé le verrou de sa chambre
+pour n'être pas surpris debout; il s'était assis aussitôt devant sa
+table et avait écrit deux lettres courtes. Il les avait fermées, puis,
+les ayant mises dans une grande enveloppe, après avoir posé trois
+cachets, il écrivit:
+
+«A ma femme Geneviève, pour être ouvert seulement lorsque ma
+dépouille mortelle sera dans la tombe.»
+
+Il plaça la grande lettre, sur la tablette d'un petit chiffonnier, bien
+en vue. Quelques minutes après il entendit gratter à la porte, et par
+la serrure la voix de son matelot qui disait:
+
+--C'est Simon, lieutenant.
+
+Il ouvrit aussitôt. Le fidèle serviteur ferma la porte derrière lui
+et, se plaçant devant son maître, il dit:
+
+--Mon lieutenant, c'est fait... vous pouvez être tranquille...
+D'abord je crois que personne n'aura jamais l'idée d'aller dans cette
+maison-là... Mais c'est pas tout ça...
+
+Simon, embarrassé, les yeux baissés, balbutiait, changeant sa chique
+de côté, tournant son béret dans ses mains, cherchant le
+commencement de la phrase par laquelle il voulait demander à Pierre des
+explications... Il répétait:
+
+--C'est pas tout ça... il faut faire ce qu'il faut faire... mais pour
+naviguer, il faut voir clair... C'est pas tout ça... Espère! espère!
+qu'on dit toujours...
+
+Pierre haussait les épaules, et l'interrompant:
+
+--Simon, le vieux Rig va venir accomplir son œuvre, il est nécessaire
+que tu saches ce qu'il vient faire, puisque c'est sur vous deux que je
+compte pour exécuter ce que j'ai arrêté. Ecoute-moi donc avec la plus
+grande attention.
+
+Le matelot eut un gros soupir de satisfaction... et il pensa:
+
+--J'ai bien fait de lui parler comme ça... au moins je vais savoir le
+fin mot.
+
+Et assis devant son maître, le toquet à la main, les yeux fixes, la
+bouche entr'ouverte, les oreilles au vent, il écouta.
+
+Pierre Davenne raconta à son matelot ce qu'il avait décidé avec le
+vieux Rig; il parlait bas, et ce devait être terrible, car, lorsqu'il
+eut fini, Simon, pâle, livide, lui dit d'une voix brisée par la
+terreur:
+
+--Et vous êtes absolument décidé à ça?...
+
+--Absolument.
+
+--Mais c'est épouvantable!...
+
+--Il le faut, et tu vas ici me jurer que tu exécuteras en tout point ce
+que je t'ai dit...
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit le matelot passant sa main sur son front
+en sueur... et le bras levé, il reprit: Je vous jure de faire ce que
+vous avez commandé, mon lieutenant... je vous le jure, sur les cendres
+de feu ma pauvre mère!
+
+--Merci, Simon! dit Pierre le prenant dans ses bras et le baisant au
+front, merci, mon vieux fidèle... Allons descends, Rig va venir.
+
+--Ah! Seigneur du bon Dieu! exclamait le matelot... c'est-y possible...
+et, obéissant comme une machine, il sortit. Il rencontra Geneviève
+qui, entendant du bruit, était sortie de la chambre pour lui demander
+à mi-voix:
+
+--Eh bien, comment ça va-t-il?
+
+Le matelot la regarda, il ne savait plus que répondre, tant tout son
+être avait reçu une secousse... il dit:
+
+--Très bien... Espère!... espère!...
+
+Et il descendit.
+
+Il ouvrait la porte du vestibule lorsque tout à coup une ombre se
+plaça devant lui...
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? fit le matelot.
+
+--Chut!... tais-toi!... répondit-on... c'est moi, Rigobert...
+
+--Ah! bien, et par où es-tu entré? demanda le matelot ébahi...
+
+--Par-dessus le mur et par les arbres... pour ne pas être vu...
+
+--Bon sang de bon Dieu!... gémit le matelot, si je ne deviens pas
+fou!... et prenant sa tête dans ses mains, il grogna:
+
+--C'est moi qui vais avoir la maladie que le médecin voulait lui
+guérir.
+
+Puis, hochant la tête, il reprit:
+
+--C'est pas tout ça... madame est là-haut, elle peut te voir...
+comment te faire entrer?...
+
+Le vieux Rig lui dit...
+
+--Ne prends pas de lumière... marche et je te suivrai dans l'ombre sans
+être vu ni entendu.
+
+--Bon! fit le matelot, sans énergie, sans volonté, et rentrant sous
+le vestibule il éteignit la lampe, puis il monta pour prévenir son
+maître que celui qu'on appelait le sauvage venait d'arriver... Il
+montait l'escalier, tout soucieux, grognant entre ses dents, rongeant sa
+«praline;» en passant devant la porte de la chambre de Mme Davenne, il
+s'appliqua à ne pas faire de bruit, et il entra chez son maître; ayant
+fermé la porte sur lui, il disait à Pierre:
+
+--Le sauvage est en bas, où faut-il le cacher?
+
+--Mais non, me voilà!... fit le vieux Rig, en se dressant devant le
+matelot étourdi...
+
+--Ah çà! par où es-tu entré ici, toi?... exclama-t-il.
+
+--Derrière toi, sur tes pas.
+
+En effet, le vieux Rig se glissant comme une couleuvre avait suivi le
+matelot, rampant presque dans ses jambes sans que celui-ci l'eût vu
+ni entendu; ce n'était plus le vieil empoisonneur que nous avons
+vu, tremblotant tout frileux dans sa houppelande usée... C'était le
+sauvage, le faux Indien de Messaya.
+
+Pour s'introduire dans la maison de Pierre Davenne, il avait grimpé
+après la conduite d'eau, s'était hissé sur le mur, puis se pendant à
+une branche d'arbre il s'était laissé tomber dans le jardin, tout cela
+sans bruit; toujours invisible, perdu dans l'ombre du petit jardin,
+il cherchait le moyen de grimper vers les chambres lorsque le matelot
+était descendu. Pierre lui dit:
+
+--C'est bien ça, Rig, tu es à l'heure et tu es prêt?
+
+--Oui, maître!
+
+--Bien, nous allons commencer... Avant il faut bien s'entendre.
+
+--Et lui!... fit le vieux Rig en désignant Simon.
+
+--Il sait tout... c'est ton aide...
+
+Simon prit le bras de Rig, pendant que Pierre se déshabillait pour se
+remettre au lit; l'entraînant dans un coin de la chambre, il tira de
+sa poche un revolver, et le montrant au vieux sauvage, il lui dit, les
+dents serrées:
+
+--Si ça ne marche pas comme c'est convenu, sur mon saint patron Simon
+l'apôtre, sur ma part de paradis... je te flanque ces six balles-là
+dans la tête.
+
+Le vieux Rig se contenta de rire,--le matelot frissonna en disant:
+
+--Le vieux coquin... c'est le diable!
+
+
+
+
+VI
+
+UNE MAUVAISE NUIT EST BIENTOT PASSÉE.
+
+
+Pendant que le vieux Rig, ayant tiré sa trousse, préparait ses
+instruments, Pierre calme donnait à voix basse des instructions à
+son matelot, car celui-ci, le regard fixe, l'oreille tendue, cherchant
+vainement à dompter le tremblement fiévreux qui secouait ses membres,
+écoutait muet, essuyant toutes les dix secondes la sueur qui perlait
+sur son front.
+
+Le vieux Rig, tout occupé aux préparatifs de son art mystérieux,
+n'écoutait pas... Cependant il releva la tête en entendant Pierre
+Davenne dire:
+
+--Sur les cendres de ta vieille mère, Simon, tu le jures?...
+
+Simon, pâle, essuya ses yeux mouillés de larmes, son front ruisselant
+de sueur, du revers de sa manche, et étendit le bras, puis respirant
+bruyamment comme s'il suffoquait, il dit d'une voix tremblante:
+
+--Devant le bon Dieu qui m'écoute!... par-devant tous les saints du
+paradis... sur les os de la vieille mère Rivet qui dort là-bas dans le
+cimetière de la falaise... je le jure!
+
+Il y eut un silence de quelques secondes; le matelot Simon, en relevant
+la tête, vit le vieux Rig qui, tendant l'oreille, faisait la grimace
+pour écouter... Il crut que le sauvage avait entendu, que la grimace
+était un sourire narquois. Pour se débarrasser de l'émotion qui
+l'étouffait, se secouant comme un chien mouillé, Simon courut vers son
+ancien collègue et, étendant le bras jusque sous son nez, il lui
+dit d'un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'exécution de la
+promesse:
+
+--Tu as entendu, Rig... eh bien si cela arrive... je le jure sur mes os
+à moi, que je t'étranglerai.
+
+Le vieux matelot eut un haussement d'épaules plein de mépris, et,
+calme, fouillant dans une petite boîte, il y prit délicatement une
+minuscule ampoule de verre, à pointe effilée comme une aiguille,
+pleine d'une substance blanche, et mira sa transparence à la lumière.
+
+Simon restait coi; sa grosse colère se heurtait sur l'inerte; il laissa
+gauchement retomber son bras... et, embarrassé, il demanda, pour parler
+et sortir de sa situation niaise plutôt que pour se renseigner:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?... Des pilules?...
+
+--Ça?... fit le vieux Rig avec un sourire singulier... Ça, mon cher
+Simon, c'est la mort!
+
+Cette fois encore, une sueur glacée perla au front du matelot; il
+l'essuya de sa manche en grognant:
+
+--Oh! le vieux coquin!... Vieille vermine, va!...
+
+Et il se dirigea vers la fenêtre entre-bâillée; l'air manquait à ses
+poumons; il suffoquait.
+
+Accoudé sur la coudière, pour se consoler, il répétait sans cesse sa
+phrase favorite:
+
+--Espère! espère!
+
+--Rig avait prié Pierre de se découvrir les épaules; celui-ci obéit.
+Il lui fit alors lever le bras droit et, à la limite de l'aisselle, en
+arrière, il fit une légère incision, dans laquelle, en l'écrasant,
+il enfonça la petite perle de verre pleine de curarine. La petite plaie
+était absolument invisible. Le vieux sauvage aida le jeune homme à
+remettre sa chemise, et, l'ayant fait coucher, il lui dit:
+
+--N'avez-vous rien à dire, maître? Avant dix minutes, vous ne pourrez
+plus parler...
+
+--Appelle Simon...
+
+Simon avait entendu; il accourut aussitôt. Pierre lui dit:
+
+--Dès que j'aurai perdu connaissance... ou plutôt, dès que je serai
+immobilisé...
+
+--Mourant, enfin, fit le vieux Rig.
+
+--Ne dis pas ce mot-là, vieux coquin!... exclama Simon. Quand vous
+serez immobile?...
+
+--Oui; tu courras à la chambre de Mme Davenne, appelant au secours...
+Avant, tu vas cacher le vieux Rig...
+
+--Me cacher, oui, mais près de vous; il faut que je puisse constamment
+vous observer... Une minute d'erreur, de retard serait la mort.
+
+Un frisson courut dans les os et dans les moelles de Simon, qui dit, en
+prenant la main du sauvage et en la serrant à la faire éclater:
+
+--Mais ne dis donc pas ce mot-là!...
+
+Le vieux Rig était de fer; il se contenta de hausser les épaules et
+continua:
+
+--Quand je le dirai, tu courras appeler madame pendant que je me
+cacherai; mais tu ne devras pas permettre qu'elle demeure près du
+maître...
+
+--Bon!... toi, dit Simon en montrant une porte qui se trouvait à la
+tête du lit, tu rentreras là, c'est le cabinet de toilette; sous les
+vêtements, en cas d'alerte, tu peux te cacher... Au reste, je veillerai
+à ce qu'on n'y entre pas.
+
+--Très bien.
+
+Et le vieux sauvage se plaça près du lit, observant silencieusement
+son sujet... Simon, les yeux mouillés et mordillant ses lèvres,
+regardait et Rig et son maître, plein de terreur et de pitié.
+
+L'ancien matelot de la _Souveraine_, ayant besoin d'une montre, avait
+été tranquillement prendre sur la cheminée, dans une coupe, celle
+que Pierre y avait mise en se déshabillant. C'était un superbe
+chronomètre de marine. Il le tenait d'une main, pendant que de l'autre
+il tâtait le pouls de Davenne; il observait sur l'aiguille des secondes
+l'affaiblissement des pulsations.
+
+C'était un saisissant tableau que celui de la chambre de Pierre Davenne
+à cette heure de nuit, vaguement éclairée par la veilleuse qui
+pendait sous le lustre du plafond dans un globe d'albâtre. C'était
+la chambre d'un artiste, faite pour le rêve, sombre, meublée de vieux
+chêne, tendue de tapisseries épaisses, aux dessins étranges; les
+sculptures prenaient en cette nuit un aspect singulier, et Simon,
+frissonnant, croyait, dans le vacillement de la lueur de la veilleuse,
+voir les sujets des tapisseries prendre une forme humaine; il lui
+semblait qu'en se penchant sur le large lit à colonnes torses, le
+vieux sorcier le rétrécissait pour en faire un cercueil. Les lueurs
+faisaient scintiller diaboliquement à ses yeux les cuivres polis des
+candélabres et des chenets... Simon avait la mort dans l'âme, et,
+terrifié, il regardait le vieux Rig. Celui-ci observait, en l'étudiant
+silencieux, le maître, qui paraissait assoupi.
+
+Après dix minutes, Rigobert demanda:
+
+--Que ressentez-vous?
+
+--Je suis fatigué, sans force; mon corps,--non, mon cerveau,--semble
+s'assoupir.
+
+--Souffrez-vous?
+
+--Non!...
+
+Il y eut un silence. Cinq minutes après, Rig demanda:
+
+--Et maintenant?
+
+Pierre remua les lèvres... mais aucun son ne sortit, et son regard se
+fixa sur celui qui lui avait parlé... Effrayé, Simon se cramponna
+au lit pour ne pas tomber... Rig, calme au contraire, comptait sur le
+chronomètre et observait le maître...
+
+--Va maintenant chercher madame, dit-il en lâchant le bras, qui retomba
+inerte près du corps inanimé...
+
+Simon, épouvanté, terrifié, cria et se lamenta, et, du fond du cœur,
+l'inertie du corps de son maître était pour lui le prélude d'une mort
+voulue... Il courut vers le vestibule en gémissant.
+
+--Madame! madame! au secours... au secours... Monsieur meurt...
+Madame!... et il frappait à la porte de l'antichambre.
+
+Effrayée, échevelée, à peine vêtue, Geneviève parut; en entendant
+le matelot, elle jeta un cri et se précipita dans la chambre de son
+mari.
+
+A cet instant seulement, Simon pensa qu'il devait éloigner celui qu'il
+considérait comme un empoisonneur; il rentra bien vite pour expliquer
+sa présence, mais Rig n'était plus là...
+
+Geneviève s'était précipitée sur son mari, elle lui avait pris
+la tête, et la tête était retombée sur l'oreiller; elle l'avait
+appelé, et son œil vitreux ne lui avait pas donné un seul regard.
+Elle jeta un cri déchirant, et, folle, tombant à genoux, elle se
+tordit de douleur. Simon, penché sur son maître, n'en pouvait croire
+ses yeux et s'écriait:
+
+--Mais il est mort!... il est mort! Ils m'ont trompé tous les deux, il
+l'a tué...
+
+En entendant ces mots, Mme Davenne, éplorée, écartait ses cheveux
+pour regarder le matelot et demandait:
+
+--Que dites-vous, Simon? Qui l'a tué?
+
+Simon, perdant la tête, allait répondre...
+
+--Je vais vous dire la vérité, il...
+
+Le matelot jeta un cri terrible; le vieux Rig, se glissant comme une
+couleuvre, rampant dans l'ombre sur le tapis, lui mordait la jambe... Il
+se tut, non de la douleur, mais en se souvenant de ce qu'il avait juré
+à son maître...
+
+Et quand Geneviève lui demanda encore:
+
+--Répondez, Simon, que voulez-vous dire?
+
+Il se dompta, d'un geste brusque, du revers de sa manche il essuya ses
+yeux et dit d'une voix sourde, qui tinta comme un glas aux oreilles de
+la jeune femme:
+
+--Je dis qu'il est mort parce qu'on l'a trompé... Je dis que c'est
+votre faute qui l'a tué.
+
+L'accusation écrasa la jeune femme; elle ne s'étonna pas que ce secret
+fût connu de Simon; elle saisit la main inerte de son mari et, à
+genoux, suppliante, la portant à ses lèvres, elle dit:
+
+--Grâce, Pierre! grâce! grâce!...
+
+Et elle restait une grande minute ainsi, sanglotant, couvrant de baisers
+la main qu'elle mouillait de ses larmes... Simon s'était reculé,
+et dans un coin de la chambre, les bras ballants, l'œil fixe et sans
+regard, il cherchait vainement à mettre de l'ordre dans ses idées. Il
+devait se taire, et il voulait parler; malgré tout ce qu'on lui avait
+dit, il voyait son maître mort; il s'en voulait d'avoir été dupe,
+d'avoir juré, et par cela de s'être rendu l'inconscient complice de la
+mort de son maître, de celui qu'il aimait comme son enfant. Il pensait
+plein de regret, de douleur et de remords et ne voyait plus rien de ce
+qui se passait autour de lui.
+
+Geneviève s'était relevée, et l'œil hagard elle avait regardé son
+mari; se refusant à croire à cette mort si prompte, elle glissa son
+bras sous le col, et lui relevant la tête comme s'il devait l'entendre,
+elle priait:
+
+--Pierre, Pierre, réponds-moi... Pierre, la mort ne prend pas les
+hommes jeunes et forts... Je suis une misérable, une indigne...
+pardon!... mais, réponds-moi... Non, ce n'est pas à cause de moi que
+tu es mort... que tu t'es tué. Oh! ce serait trop horrible... Dis,
+mon homme aimé... j'ai commis une faute, un crime, mais reviens,
+punis-moi... châtie-moi, c'est moi qui suis coupable... c'est moi qui
+dois être punie... Pierre... au nom de notre enfant... Ah! mais, ce
+n'est pas possible, son front est encore tiède... non! non... il n'est
+pas mort... Pierre... Pierre... entends-moi...
+
+Et la jeune femme pressait la tête de son mari sur son sein,
+l'embrassant sans cesse, cherchant dans ses baisers à lui redonner une
+part de sa vie... et la tête, lourde de peser sur son bras, retomba
+sans regard, inerte sur l'oreiller.
+
+Il sembla à la malheureuse que le mort se retirait de ses bras,
+cherchant à éviter la souillure de ses baisers; elle eut peur, se
+recula en jetant un cri, et, ne sachant ce qu'elle disait, elle gémit:
+
+--Oui, je sais une misérable, une indigne... pas de pardon... je suis
+maudite!
+
+Et vainement elle chercha à se dresser, les forces lui manquèrent;
+elle se sentit défaillir et, n'osant s'accrocher au lit mortuaire, elle
+tomba raide sur le tapis.
+
+Simon se précipita vers elle... La bonne s'était levée au bruit, elle
+aida à transporter la jeune femme dans sa chambre.
+
+Dès qu'ils furent sortis, le vieux Rig parut; il se précipita vers le
+lit, découvrit le corps et lui pressa la poitrine par des mouvements
+réguliers.
+
+Simon rentra, menaçant. Il venait de prendre un parti héroïque, son
+maître était mort, bien mort, il n'avait plus qu'une idée, étrangler
+le vieux Rig.
+
+Quand en entrant il vit le sauvage sur le lit de son maître, il recula,
+puis avança un peu; il resta étourdi. Rig lui dit:
+
+--Ferme bien la porte; que nous soyons seuls maintenant jusqu'au jour...
+
+Les idées à l'envers, bouleversé, mais obéissant, le matelot alla
+pousser le verrou de la chambre en maugréant.
+
+--C'est le diable, assurément... J'en suis déjà à moitié fou...
+
+Mais cependant Simon était moins inquiet, car il remplaça sa
+«praline.»
+
+
+
+
+VII
+
+AMOUR ET REMORDS.
+
+
+Dans la pièce voisine, une scène navrante se passait. Geneviève, par
+les soins d'Annette, avait bientôt repris ses sens; un instant elle
+était restée inconsciente, regardant autour d'elle, étonnée de se
+trouver à peine vêtue sur un canapé, de voir près d'elle sa servante
+bouleversée, de voir surtout à genoux sur le lit, appuyée sur ses
+deux mains mignonnes, sa fille.
+
+L'adorable bébé, Mlle Jeanne, l'œil brillant d'une fièvre inquiète,
+les lèvres épaissies par la moue, le front presque ridé de retenir
+ses larmes,--car, lorsqu'elle s'était éveillée, on lui avait défendu
+de pleurer pour ne pas faire du mal à «sa petite mère». On lui avait
+recommandé de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effrayée, ne
+pleurait pas; mais ses joues roses étaient mouillées, mais ses lèvres
+tremblaient. En voyant sa mère relever la tête, en voyant son regard
+se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renaître
+devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'auréole
+de ses cheveux blonds; un sourire timide s'étendit sur ses traits,
+comme un rayon de soleil qui vient sécher la pluie: ses regards
+lancèrent sur sa mère toute leur flamme, ses lèvres appelèrent le
+baiser...
+
+En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Geneviève
+se précipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lèvres la
+suprême et éternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses
+de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui
+venait de couvrir la maison de deuil.
+
+Mais il était nuit, et l'enfant, arrachée au sommeil par la peur,
+en retrouvant le calme, en retrouvant près d'elle l'ange gardien des
+petits enfants: la mère! l'enfant dit:
+
+--Petite mère chérie, tu vas dormir près de ta Jeanne... tu vas
+dormir aussi... petit père te gronderait demain... et il est bon, petit
+père, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus.
+
+L'enfant avait dit ces mots avec un accent indéfinissable, ce
+zézayement qui semble être une langue écrite avec des baisers; la
+jolie petite Jeanne avait balbutié ces derniers mots, car le sommeil
+revenait avec le calme, et elle s'était endormie en voyant sa mère
+près d'elle.
+
+Ce langage si doux à l'oreille des mères qu'il semble un chant divin,
+qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la
+vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacrée, patois
+pour l'indifférent, langage sublime, révélation de l'avenir pour la
+mère... terrifia Geneviève, et alors qu'elle avait à peine repris ses
+sens, elle fut prête une seconde fois à défaillir; un froid glacial
+courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'âme de son
+âme, sa Jeanne, lui dit en s'endormant:
+
+«Si tu fais du mal à petit père, Jeanne ne t'aimera plus!»
+
+Cette phrase, dite à cette heure par l'enfant s'endormant, acquérait
+une importance énorme; il lui parut que c'était plus qu'une menace:
+une condamnation!
+
+Elle resta inerte, l'œil fixe, regardant son enfant endormi sur son
+bras, n'osant le retirer, de peur d'éveiller Jeanne et de l'entendre
+répéter la même phrase en dormant, car son état était tel qu'elle
+eût cru que c'était l'âme de son mari outragé qui venait, dans le
+rêve de son enfant, châtier sa faute.
+
+Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la
+soutenant, vers le canapé; mais le regard de la malheureuse restait
+fixé sur son enfant.
+
+Jeanne endormie disait en rêvant:
+
+--Pardonne, petit père!
+
+Et soudain, terrifiée, épouvantée, la tête basse, les mains
+crispées, presque folle, la malheureuse Geneviève dit tout bas:
+
+--Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie à rougir et à
+trembler quand Jeanne me parlera de son père?» Et voyant alors le
+vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant
+tomber sa tête dans ses mains, elle sanglota en gémissant:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grâce!...
+
+Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter
+les faits; que le lecteur s'explique l'étrangeté de la nature de
+Geneviève: à cette heure, la veuve était épouvantée; jamais elle
+n'avait pensé aux résultats d'une faute; inconsciente, elle avait
+compté sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu
+l'idée que la mort viendrait en châtiment. Si elle avait pensé à la
+possibilité de la découverte, elle avait escompté la bonté de son
+mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte
+du scandale forcerait à la discrétion. Jamais elle n'avait pensé que
+celui qu'elle s'apprêtait à tromper, à vaincre, ne résisterait pas;
+que là où elle appréhendait la lutte, elle trouverait le vide, la
+mort... L'inertie l'accablait.
+
+Tant que Pierre avait été autour d'elle, confiant dans son affection,
+honnête, buvant à la coupe toujours pleine d'un amour sacré, sans
+désir, parce que leurs yeux et leurs mains se rencontraient chaque
+jour... il lui avait semblé que son ménage était l'habitude et qu'il
+devait toujours durer ainsi. Dans ce gris bleu des horizons calmes,
+elle n'avait jamais ressenti pour son mari d'autre désir que de
+l'avoir près d'elle; il était le pendant nécessaire au tableau qu'ils
+formaient en se plaçant chacun d'un côté de leur enfant...
+
+C'était surtout en l'admirant, en le respectant et en l'estimant
+qu'elle l'avait accepté pour époux; elle était si jeune, si seule,
+qu'elle cherchait bien plus un compagnon qu'un mari. Pierre était
+venu et elle avait pris Pierre. Depuis il ne lui avait pas paru que le
+sentiment qu'elle avait pour lui se fût modifié ou augmenté... elle
+avait trompé son mari, et c'était pour elle la moitié de l'excuse,
+que, dans la faute, elle avait été moins coupable que victime...
+(ce que nous saurons plus tard). Mais à cette heure, veuve devant son
+enfant, elle sentait que ce qui était sa vie allait disparaître; elle
+aimait son mari, elle l'aimait d'un amour véritable, ainsi que toutes
+les natures légères, qui ont besoin de voir mourir leurs proches pour
+sentir combien ils avaient de place dans leur vie: elle était effrayée
+du vide.
+
+Pierre aimait saintement. Jamais on ne désirait chez lui, et sa
+prévenance avait amené sinon l'ingratitude, au moins l'indifférence;
+on avait l'habitude de ne manquer de rien, et le superflu, l'inutile
+étaient devenus le nécessaire...
+
+Quand la jeune femme pensa que Pierre allait disparaître à jamais,
+qu'elle allait se trouver libre pour celui qui l'avait perdue, elle se
+leva tout à coup, et le rouge au front, elle s'écria:
+
+--Ah! non! non! c'est impossible...
+
+Et la servante stupéfaite la vit se précipiter sur le lit,
+s'agenouiller devant l'enfant endormie et l'entendit dire d'une voix
+étrange:
+
+--Ma Jeanne, c'est pour toi... c'est par toi que je serai forte!...
+
+Et les sanglots hoquetèrent dans sa gorge; et, malgré les plaintes
+et les conseils d'Annette, elle refusa de quitter le lit de son enfant.
+Pressant sur ses lèvres ses petites mains, elle semblait sucer sur
+cette chair sainte le baume sacré qui lui rendrait la force dont elle
+avait manqué pour être chaste épouse, et qu'elle voulait retrouver
+pour être une digne mère.
+
+Après avoir obligé sa maîtresse à revêtir une robe de chambre,
+lasse de l'insuccès de ses conseils, Annette laissa la veuve et prit
+sur elle d'aller prévenir le seul être qu'elle avait vu dans la maison
+et qu'on considérait presque comme s'il faisait partie de la famille,
+l'ancien compagnon, le frère d'armes de Pierre Davenne, Fernand
+Séglin, enfin!...
+
+L'aube jetait ses lueurs par les interstices des rideaux, que
+Geneviève, tout entière à la douleur et aux remords, était encore
+agenouillée près de sa fille; se refusant à croire à la catastrophe,
+cherchant à se consoler en regardant endormie, souriante, la belle
+petite Jeanne... Dieu seul à cette heure eût pu dire de quelle honte
+elle se sentait couverte en songeant au passé, quel mépris haineux
+elle avait pour celui qui l'avait obligée à rougir d'elle-même...
+
+Ayant épuisé toutes ses larmes, brisée de fatigue, écrasée par le
+souvenir, et comprenant seulement par le châtiment l'étendue de sa
+faute, la malheureuse était sans force et comme endolorie.
+
+Tout à coup, il lui sembla entendre marcher dans la chambre; elle
+se retourna et, à la lueur du jour naissant, reconnaissant celui qui
+venait d'entrer si librement chez elle, elle se releva aussitôt.
+
+On eût pu croire qu'un choc électrique l'avait dressée, tant le
+mouvement fut rapide; debout dans sa longue robe de chambre jaune et
+blanche, d'un geste fébrile, elle écarta les grands cheveux bruns en
+désordre qui couvraient son visage, et étendant le bras vers la porte,
+elle dit d'une voix sèche:
+
+--Tu oses venir ici... à cette heure... va-t'en, malheureux,
+va-t'en!...
+
+Fernand,--c'était lui,--d'abord stupéfait, regarda autour d'eux,
+puis il s'avança vers Geneviève; mais celle-ci, reculant avec effroi,
+s'écria:
+
+--Va-t'en! va-t'en! ou j'appelle au secours!...
+
+Fernand Séglin devint blême, il courut aussitôt vers la jeune femme,
+et, la saisissant dans ses bras robustes, il appuya sa main sur sa
+bouche pour la faire taire en disant d'une voix sourde:
+
+--Mais tais-toi donc, malheureuse! Es-tu devenue folle?... Veux-tu donc
+que tout le monde ici sache la vérité?... Est-ce à l'heure où sa
+mort nous rend maîtres de l'avenir, où nous pouvons enfin justifier le
+passé que tu vas jeter le déshonneur dans la maison?...
+
+Geneviève avait repoussé la main qui l'étouffait et, en entendant la
+cynique pensée de Fernand, elle le regarda les sourcils froncés et,
+comme si sa raison se refusait à comprendre, elle demanda, en appuyant
+sur chaque syllabe:
+
+--Mais qu'espères-tu donc?
+
+--Veuve respectée de Pierre Davenne, avant un an tu seras la femme
+légitime de Fernand Séglin.
+
+--Ah!... exclama Geneviève.
+
+Rien ne peut rendre l'expression de mépris, de dégoût, de répulsion,
+contenue dans cette seule exclamation; et de ce même accent, la jeune
+femme montrant sa fille endormie ajouta:
+
+--Et c'est devant cet ange que tu oses parler ainsi!...
+
+Le ton et le geste de Mme Davenne avaient fait sur le jeune homme
+l'effet d'un coup de cravache; le rouge lui monta au visage, ses dents
+grincèrent, ses yeux eurent un regard de fauve; il saisit la jeune
+femme par le bras. Elle voulut crier. Il appliqua sa main sur sa bouche;
+elle se débattait, il la traîna, la pressant au risque de l'étouffer;
+d'un coup de genou, il ouvrit la porte d'un petit boudoir et y traîna
+la malheureuse. Là, il la jeta sur un canapé où elle tomba, inerte,
+étouffant, suffoquant, cherchant à recouvrer sa respiration.
+
+La voyant dans l'impossibilité momentanée de bouger, Fernand alla
+fermer la porte de la chambre; s'étant assuré que l'enfant n'avait
+pas été éveillée, il rentra dans le boudoir dont il ferma la porte
+derrière lui.
+
+Geneviève, remise de la secousse, mais tremblante de peur, était
+accroupie dans un coin du canapé, la tête dans ses mains, pleurant de
+douleur, de honte et de rage. Fernand, les sourcils froncés, s'avança
+vers elle, et croisant les bras, il dit:
+
+--Nous sommes seuls ici, Geneviève... tu vas m'écouter... tu vas me
+répondre...
+
+La jeune femme se laissa glisser sur les genoux, et les mains jointes,
+elle s'écria en levant les yeux au ciel:
+
+--Seigneur!... ayez pitié de moi... le châtiment est terrible...
+
+Fernand eut un mouvement de colère en disant:
+
+--Il est trop tard pour prier... il est l'heure d'agir.
+
+Geneviève releva la tête... elle ne comprenait pas ce que son complice
+voulait dire. Celui-ci prit un siège, et avant de s'asseoir, il releva
+la jeune femme, la conduisit vers le canapé et lui dit:
+
+--Écoute-moi.
+
+Geneviève, sans force, sans volonté, terrifiée par les menaçantes
+façons de Fernand, le regardait hébétée, se refusant à croire que
+c'était là l'homme pour lequel elle avait été criminelle.
+
+La chambre dans laquelle se trouvaient Geneviève et Fernand était
+plutôt un petit salon qu'un boudoir. Les portes étaient garnies de
+lourdes tentures de soie jaune, les murs étaient tapissés de la même
+étoffe, encadrés d'épaisses baguettes d'ébène. Sur la cheminée
+noire était une glace de Venise à large cadre sculpté. Tous les
+bibelots d'art, familiers aux femmes de goût, emplissaient les vitrines
+et encombraient les étagères. Une porte communiquait à une pièce
+semblable qui servait de fumoir à Pierre Davenne, et qui avait une
+entrée sur sa chambre. Cette porte se trouvait placée juste en face
+de la glace.--Nous l'avons dit, de lourds rideaux de soie jaune la
+masquaient.
+
+A cette heure, les lueurs blafardes du matin jetaient dans le petit
+boudoir un jour gris, auquel l'œil avait besoin d'être habitué pour
+voir.
+
+Assis en face de Geneviève, Fernand commença:
+
+--Geneviève, ici, personne ne peut nous entendre, parlons franchement.
+D'abord, m'aimes-tu?
+
+La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.
+
+--Il faut répondre... Tu m'as aimé, au moins?...
+
+Il y eut encore un silence.
+
+--Mais enfin, hier, chez moi, tu mentais donc, lorsque tu me disais:
+«Quel malheur que la fatalité sépare ainsi ceux qui étaient faits
+pour vivre ensemble... Ah! si le ciel était juste...»
+
+--Ne dis pas cela... Ne dis pas cela! exclama aussitôt la jeune femme
+en fondant en larmes... C'est ce blasphème que j'expie aujourd'hui...
+
+Puis, pleine de fièvre, continuant:
+
+--Non, non, je ne t'ai pas aimé... C'est lui que j'aimais... C'est sa
+confiance, c'est ma coquetterie qui m'ont perdue... Et toi, tu as abusé
+de tout à mesure que tu as vu que mon mari ne s'occupait pas de moi;
+tu t'es appliqué, par tes façons, par ton langage, à forcer mon
+imagination à te comparer sans cesse à lui... Tu guettais les petites
+querelles du foyer... J'ai été indigne... Je n'ai pas à revenir
+sur ce qui a été... J'expie aujourd'hui la faute!... Parle!... Que
+viens-tu me proposer?...
+
+Fernand se leva et marcha quelques minutes dans la chambre, comme s'il
+voulait donner à ses paroles le poids d'une chose raisonnée..., puis
+il vint s'asseoir sur le canapé, près de Geneviève qui, l'observant
+avec attention, ne recula pas.
+
+--Geneviève, dit-il avec calme, je t'obéirai. Ne revenons pas sur le
+passé!... Une faute a été commise; tu m'en accuses; soit! C'est moi
+qui t'ai dérangée de tes devoirs!... J'ai ainsi outragé mon ami,
+je suis un misérable... Soit!... Mais je t'aimais, moi... Je t'aime,
+moi!... Oui, je t'aime!...
+
+Et il regarda fixement la jeune femme dont les yeux se baissèrent. Il
+y avait dans le regard de Fernand une puissance contre laquelle,
+vainement, on aurait voulu lutter. Après une grande minute de silence,
+il reprit:
+
+--Ne parlons pas du passé!... Parlons du présent. J'avais, dans nos
+coupables relations, une terreur, c'était que Pierre ne vînt à les
+connaître; c'était que celui auquel, je le reconnais, je dois tout,
+ne fût obligé de me mépriser... Un malheur, aujourd'hui, efface tout
+cela.
+
+Geneviève releva la tête et dit d'un ton glacial:
+
+--Tu te trompes, Fernand...
+
+--Hein? interrogea aussitôt celui-ci.
+
+D'un ton calme, monotone, comme celui du greffier lisant un jugement,
+elle dit:
+
+--Lorsque j'ai demandé à Simon, à l'heure où il m'a appelée, la
+cause de la mort de mon mari, Simon m'a répondu: «Il meurt parce qu'on
+l'a trompé; c'est votre faute qui l'a tué.»
+
+--C'est impossible! exclama Fernand.
+
+Et il passa la main sur son front, en répétant:
+
+--C'est impossible; puis il reprit:
+
+--Non, non! tu as mal compris... Simon adore son maître; il s'exprime
+mal, il a voulu dire que ce sont tes soins qui lui ont manqué... mais
+personne, personne ne sait...
+
+--Je voudrais le croire, dit Geneviève malgré elle, ce serait un
+remords de moins.
+
+Fernand lui prit les mains, elle le laissa faire; il continua:
+
+--Geneviève, nous avons été coupables. Dieu et nous seuls le savons,
+il faut racheter dans l'avenir la faute commise; Geneviève, il faut
+avoir du sang-froid... de la raison...
+
+Comme elle ne répondait pas, un mauvais sourire s'étendit sur les
+lèvres de Fernand, qui reprit en l'observant:
+
+--Tu as un enfant à élever... Tu lui dois la fortune de ton mari... Tu
+lui dois un nom respecté... Il ne faut pas qu'il se trouve au monde
+un homme qui puisse dire de Mme veuve Davenne: «Cette femme a été ma
+maîtresse!...»
+
+--Un seul homme peut dire cela!...
+
+--C'est trop...
+
+Geneviève le regarda épouvantée, et, arrachant ses mains de celles du
+jeune homme, elle en couvrit son visage et pleura en disant:
+
+--Ainsi, si je ne t'obéis pas, tu serais capable de cette infamie?...
+
+--Geneviève, reprit sardoniquement Fernand, le malheur des uns fait
+le bonheur des autres... Écoute-moi, crois-moi, obéis-moi et tu seras
+heureuse...
+
+Étouffant, suffoquant, la jeune femme se recula en s'écriant:
+
+--Mon Dieu! que ne le faites-vous revivre une minute pour l'entendre!
+
+Fernand haussait les épaules, lorsque tout à coup, s'étant tourné
+vers la glace de Venise, il jeta un cri terrible. Geneviève, étonnée,
+le regardait sans s'expliquer la cause de l'effroi qui se peignait sur
+son visage.
+
+Dans l'encadrement de la glace de Venise, Fernand venait de voir le
+spectre de son ami, de celui qu'il avait si indignement trompé; il
+avait vu son visage, sur lequel la mort étendait sa pâleur mate; il
+avait sursauté sous l'ardent éclat de son regard... Il avait jeté et
+fermé les yeux une seconde, et quand, se domptant, il avait regardé,
+la vision était disparue; alors, ne voulant pas croire à une cause
+fantastique, il courut vers la porte qui se trouvait en face de la
+glace, il releva les lourdes portières, la porte était fermée; il
+essaya de l'ouvrir, un verrou la fermait en dehors.
+
+--Quelle folie! dit-il, cherchant à vaincre le malaise que lui avait
+donné cette hallucination. Éveillé au milieu de la nuit... et plein
+de cette idée, c'est mon imagination..., c'est la fièvre qui me
+dévore... Je deviens fou d'avoir ces peurs d'enfant.
+
+Geneviève, en voyant sur le visage de Fernand les impressions diverses
+par lesquelles il passait, lui demanda:
+
+--Qu'as-tu donc?
+
+--Rien, fit vivement le jeune homme... Rien!...
+
+Puis, après quelques minutes de silence, il reprit:
+
+--Allons, Geneviève..., nous parlerons plus tard de ce que l'avenir
+nous réserve; à cette heure, il faut s'occuper absolument de lui... Je
+ferai les démarches... Je connais ses affaires comme les miennes... Tu
+n'as donc à t'occuper de rien... Pleure et prie près de ton enfant...
+
+Geneviève ne répondit pas... Fernand se leva et sortit.
+
+Quand il fut hors de la chambre, la jeune femme hocha la tête et dit:
+
+--Oh! le misérable!... Malheureuse que je suis... Et elle fondit en
+larmes.
+
+Lorsque Fernand fut dans l'antichambre, il se trouva en face de Simon
+adossé sur la porte de la chambre de son maître.
+
+Fernand se souvint alors de ce que lui avait dit Geneviève, et, voyant
+le matelot comme en faction, il fronça le sourcil et lui demanda
+sévèrement:
+
+--Que fais-tu là?
+
+--Je vous attendais, monsieur Fernand.
+
+--Ah! tu m'attendais, et pourquoi?
+
+--Si vous voulez descendre au jardin... je vais vous le dire...; car,
+ajouta-t-il à mi-voix, je ne voudrais pas que madame entendît... la
+pauvre femme...
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Oh!... c'est des recommandations que mon pauvre cher maître m'a
+chargé de vous transmettre.
+
+--Bien... Que je voie ce pauvre ami d'abord...
+
+--Vous remonterez tout de suite... fit Simon... cherchant à entraîner
+Fernand, il faut que je parte et je voudrais vous parler avant de
+sortir...
+
+--Voyons, fit indifféremment Fernand se disposant à descendre;
+mais, au même instant, Simon appuya la tête sur la porte comme
+s'il écoutait... Trois petits coups secs venaient d'être frappés,
+perceptibles pour Simon seul, et le matelot, changeant aussitôt
+d'allure, dit:
+
+--Au fait... je peux aussi bien vous dire ça dans la chambre..., car il
+ne faut pas le laisser seul...
+
+--Comment, personne ne le veille? fit Fernand. Y penses-tu, Simon?
+Entrons alors; et, suivant le matelot, il entra dans la chambre
+mortuaire.
+
+En voyant sur le lit, étrangement éclairé par la lumière du cierge,
+le cadavre de son ami, Fernand se précipita et tomba à genoux;
+saisissant la main froide du mort dans ses mains fiévreuses, éclatant
+en sanglots, il s'écria avec un hurlement de douleur:
+
+--Pierre! Pierre, mon vieil ami, est-ce possible?
+
+Et ses larmes coulaient sur la main glacée...
+
+C'était un imposant tableau que celui devant lequel le matelot Simon,
+les dents serrées, le front plissé, restait comme anéanti.
+
+Le jour naissant jetait à travers les vitraux de la fenêtre des lueurs
+fantastiques, qui luttaient avec la lumière rouge du cierge, le corps
+raide étendu sur le lit et couvert d'ombre par les rideaux soulevés,
+sur un fauteuil un grand vase de bronze rempli d'eau bénite dans
+laquelle trempait une branche de buis jauni...
+
+Fernand faisant un effort se leva, et, baisant son ami au front, il dit:
+
+--Pierre, mon frère, mon ami, je veillerai sur les tiens...
+
+Simon, les mains crispées, le regardait; un instant sa rage fut telle
+qu'il allait s'élancer pour essuyer sur le front de son maître la
+trace des lèvres de Fernand... Celui-ci se relevait à ce moment; il
+dit:
+
+--Que veux-tu, Simon?...
+
+Le matelot se dompta en se souvenant du serment fait à son maître...
+et, enfonçant ses ongles dans sa chair, faisant une grimace pour
+paraître sourire, il répondit:
+
+--Je descends, vous allez le veiller un peu... je vais remonter
+bientôt...
+
+--Va, mon pauvre ami... je veillerai.
+
+Simon qui étouffait sortit; mais la porte fermée son cœur se souleva,
+et crachant, il dit:
+
+--Judas! va.
+
+
+
+
+VIII
+
+UN AMI LOYAL.
+
+
+Le matelot, en sortant de la chambre, apprit par Annette que Mme Davenne
+s'était enfermée chez elle avec sa fille, après avoir recommandé de
+ne laisser entrer personne.
+
+--Mais, demanda Simon, si M. Fernand veut lui parler?
+
+--Elle m'a surtout recommandé de lui refuser la porte, répondit la
+servante.
+
+--Ah! fit l'ex-matelot avec un clignement d'yeux.
+
+Il descendit dans le jardin et, comme les événements qui s'étaient
+précipités en cette seule nuit avaient mis la fièvre dans son sang et
+la migraine sous son front, il se promena lentement, humant l'air humide
+du matin. Simon était agité, une idée constante le préoccupait et le
+terrifiait: la volonté du maître!
+
+Et devant le corps froid qui était étendu raidi dans la chambre, il
+sentait courir dans ses veines, dans ses os, de mortels frissons.
+Il vivait dans un mystérieux complot, dont la non-réussite
+l'épouvantait. Parfois, mordant «sa praline,» il souriait, puis tout
+à coup de sinistres pressentiments traversant son cerveau, son front
+se plissait, un tremblement nerveux agitait ses lèvres, son poing
+menaçant frappait dans le vide et il disait d'une voix sourde:
+
+--Oh! je t'étranglerais sur son corps...
+
+Puis Simon se secouait, comme s'il voulait se dégager de ses tristes
+pensées, il passait sa main sur son front brûlant et, pour se rassurer
+lui-même, il répétait:
+
+--Espère! espère!
+
+Après une grande heure de cette promenade, il remonta dans la chambre;
+entrant sans frapper, il surprit Fernand qui, à sa vue, s'éloigna
+vivement d'un petit meuble.
+
+D'un coup d'œil, Simon jugea ce qui s'était passé; Fernand, seul,
+avait cherché à se renseigner sur la situation de son ami. Mais il
+s'était heurté à l'impossible; le matelot, sur l'ordre de Pierre,
+avait fermé tous les meubles et en avait gardé les clefs. La lettre
+placée sur le chiffonnier avait été tournée et retournée en tous
+sens; sur les trois cachets, il y en avait un de brisé... Fernand avait
+eu un instant l'idée d'ouvrir la lettre. En voyant le serviteur de son
+ami, surmontant son embarras, il lui demanda:
+
+--Simon, qu'est-ce cela? Et il montrait la lettre.
+
+--Je l'ignore, monsieur Fernand; mon lieutenant m'a donné cette lettre
+quand il s'est senti tout à fait mal, et lorsque je lui demandai si
+je devais la remettre à madame, il m'a dit: «Non! mets-la sur
+le chiffonnier, lorsque tout sera fini, quand vous reviendrez du
+cimetière, dans cette chambre même, madame brisera le cachet, ce sont
+mes dernières volontés.»
+
+--Ah! tu devrais alors serrer cette lettre... il est imprudent de la
+laisser là...
+
+C'était bien la pensée de Simon, relativement surtout à celui qui lui
+parlait; mais il dit:
+
+--Oh! il n'y a pas de danger... personne ne devait entrer ici...
+C'était la volonté formelle de mon lieutenant; comme vous êtes plus
+qu'un ami, plus qu'un frère, pour vous j'ai pu manquer à l'ordre...
+mais personne autre n'y entrera...
+
+Il y eut un long silence au bout duquel Fernand dit à Simon:
+
+--Nous allons nous rendre ensemble à la mairie pour déclarer le
+décès.
+
+--Je suis à vos ordres.
+
+--Mais, fit Fernand avec embarras, il faut que nous causions avant.
+
+Simon, inquiet, clignait de l'œil et pinçait les lèvres en tendant
+l'oreille.
+
+--Simon, continua le jeune homme, tu vois quelle douleur... cette mort
+incroyable, foudroyante, a jetée dans la maison; après lui, il y a là
+la malheureuse Geneviève, que ce coup a presque rendue folle; l'état
+dans lequel elle se trouve est effrayant, le moindre incident survenant
+peut amener une catastrophe nouvelle... J'ai peur qu'elle ne veuille
+absolument revoir celui qu'elle aimait tant et que cette scène
+déchirante ne fasse se déclarer en elle une maladie mortelle...
+
+Toujours la tête penchée, l'oreille tendue, l'œil demi-clos et
+clignant, le matelot de Pierre écoutait, cherchant avec inquiétude où
+l'ami de son maître voulait en venir.
+
+--Il faut empêcher cela!
+
+--Mais, comment? fit le matelot. Je ne peux pas refuser à madame
+d'entrer pour dire adieu à son mari.
+
+--Ce n'est pas cela, Simon... il faut avoir de la force, de la raison,
+éteindre toute sentimentalité... il faut enfin hâter les funérailles
+et faire enlever au plus tôt ce pauvre Pierre, empêcher que la vue de
+ce lugubre tableau n'amène enfin la catastrophe que je redoute.
+
+--Ah! je comprends, fit Simon, paraissant presque heureux de ce qu'on
+lui disait. Vous avez raison, c'est une bonne idée, ça... c'est d'un
+bon cœur... Mais comment faire?
+
+--C'est simple comme tout... Nous allons à la mairie.
+
+--Bien!
+
+--Nous déclarons le décès, nous l'avançons de sept heures.
+
+--Bien! et alors!
+
+--Alors... nous pouvons ce soir même faire les funérailles...
+
+--Mais vous avez raison... Quand on est mort, on est bien mort! dit
+Simon qui paraissait absolument ravi de l'idée de Fernand; ainsi nous
+en terminons vite, nous sommes des hommes... Un malheur est arrivé, il
+faut au plus tôt en finir... comme à bord... Je suis à vos ordres,
+monsieur Fernand.
+
+Et, tout bas, le matelot pensait:
+
+--Ah! coquin, tu as hâte d'être seul ici, d'ouvrir le testament,
+d'être avec elle, chez elle, c'est-à-dire chez toi... Coquin, va...
+Espère! espère!
+
+--Eh bien! partons tout de suite, tu reviendras aussitôt, seul, pendant
+que je m'occuperai des préparatifs... Tu vas mettre quelqu'un près de
+lui...
+
+--Non! non! c'est sa volonté! Sortez, je ferme la porte à clef... Nous
+ne serons pas longs.
+
+Fernand approuva et sortit... Simon, sous prétexte de jeter un coup
+d'œil au corps, alla frapper trois coups secs sur le panneau derrière
+lequel était caché le vieux Rig, puis il sortit, ferma soigneusement
+la porte et accompagna Fernand. Ainsi qu'ils l'avaient arrêté, ils
+déclarèrent le décès en l'avançant, et l'inhumation fut décidée
+pour le même soir, à cinq heures.
+
+Tout se passa selon les prévisions de Fernand; Geneviève ne quitta pas
+sa chambre, elle avait peur de rencontrer Fernand, et les remords qui la
+poursuivaient avaient anéanti son courage, elle n'osait entrer dans
+la chambre de son mari; quand on vint lui dire que les funérailles
+auraient lieu à cinq heures, elle éclata en sanglots et dit:
+
+--J'irai!
+
+On chercha à la dissuader. Mais Simon s'interposa en disant vivement:
+
+--C'est un devoir sacré, et ça serait indigne d'empêcher madame de le
+remplir. M. Fernand s'occupera de madame...
+
+Fernand leva les yeux et son regard flamboyant chercha à rencontrer
+celui de Simon; il voulait y lire l'intention mise dans la phrase; mais
+le matelot, calme, essuyait ses yeux avec son mouchoir de cotonnade.
+
+Le médecin de service était venu le matin constater le décès; il se
+contenta de soulever les paupières pour regarder l'œil vitreux sans
+regard. Il avait lu l'ordonnance du médecin venu la veille et avait
+conclu que le malade était mort d'une hypertrophie du cœur...
+
+Alors Simon s'était enfermé dans la chambre avec son maître, refusant
+de prendre aucune nourriture. Lorsque les employés des pompes funèbres
+s'étaient présentés, il avait fait porter le cercueil dans la chambre
+et avait demandé qu'on le laissât seul ensevelir son maître. On
+l'avait écouté. Puis il avait rappelé les croque-morts et leur avait
+fait placer et visser le couvercle. Le corps fut exposé. Alors il alla
+prévenir Geneviève que l'heure de la triste cérémonie était venue.
+
+Celle-ci, toute vêtue de deuil, embrassa sa fille, et muette,
+étouffant sous la douloureuse émotion, elle suivit le matelot
+et descendit au salon, où Fernand racontait aux quelques amis qui
+attendaient pour conduire Pierre Davenne à sa dernière demeure
+l'étrangeté et la rapidité de cette mort presque foudroyante.
+
+Lorsque le convoi se mit en marche, Geneviève monta dans une voiture,
+seule; derrière le corps marchait Fernand. Derrière les assistants
+marchaient, se donnant le bras, le matelot Simon et son ancien collègue
+Rigobert, vêtu pour la circonstance d'un large pardessus qu'il avait
+décroché sans façon dans la garde-robe de Pierre, prétextant qu'il
+ne pouvait retourner chez lui.
+
+Pendant tout le temps que dura la funèbre cérémonie, le vieux Rig
+regardait la montre qu'il avait par mégarde prise sur la cheminée, et
+il maugréait tout bas:
+
+--Ils n'en finiront donc pas avec leur lenteur!
+
+--Nous avons le temps? demandait Simon.
+
+--Nous avons le temps, oui... mais il ne faut guère en perdre... ou...
+
+--Ou? interrogea Simon.
+
+--Ou je ne réponds de rien.
+
+---Ne dis pas ça, vieux coquin! râlait Simon en lui serrant le bras à
+le faire éclater, ne dis pas ça...
+
+Et le fidèle matelot devenait livide. Au contraire, Rig grimaçait un
+sourire. La cérémonie religieuse fut courte; cependant on arriva au
+cimetière à l'heure où le jour commençait à baisser. La famille
+Davenne avait un caveau grand comme une chapelle, le corps y fut placé.
+
+Alors une scène déchirante se passa. Geneviève était descendue de
+voiture à la porte du cimetière; lorsque les employés enlevèrent
+le cercueil pour le porter dans le caveau, la malheureuse femme se
+précipita, et l'embrassant en tombant à genoux, laissant éclater ses
+sanglots, elle s'écria:
+
+--Grâce! mon Pierre, grâce!... Non! non! ce n'est pas vrai, ce n'est
+pas moi qui suis cause de ta mort!... Pierre, pardon!... Toute ma vie,
+je le jure, je l'emploierai à racheter la _faute_! Pierre, grâce!...
+Pierre!...
+
+On juge de la stupéfaction des assistants. Fernand, livide, mordait
+ses lèvres, se contraignait pour ne point se précipiter sur elle
+et éteindre dans sa gorge les aveux que le remords lui dictait. Se
+domptant et maître de lui, il dit à l'un des assistants:
+
+--La pauvre sainte femme, ce malheur la rend folle. Aidez-moi, nous
+allons l'arracher à ce triste spectacle et la reconduire à sa voiture.
+
+Cela sembla si naturel, si vrai, que deux ou trois hommes aidèrent
+Fernand. On enleva presque la malheureuse et on la porta jusqu'à sa
+voiture, malgré ses cris:
+
+--Laissez-moi... laissez-moi... Mon Pierre, adieu... Adieu, pardon,
+grâce...
+
+Et elle perdit connaissance.
+
+Le corps était dans le caveau, les assistants, douloureusement émus,
+se retiraient après avoir pressé la main de Fernand, qui représentait
+la famille, et après lui avoir dit quelques paroles de consolation,
+tant il semblait désolé. Les gens partaient en pensant:
+
+«Pauvre jeune homme, c'est presque son frère qu'il perd... C'étaient
+deux braves et loyaux amis... pauvre garçon... pauvre femme!»
+
+Quand tout le monde se fut éloigné, Fernand pensa au retour, il
+chercha le matelot. Comme il désirait être seul avec Geneviève dans
+la voiture, afin que personne n'assistât à la scène qui allait suivre
+la crise, il voulait dire au matelot de prendre un autre fiacre, et
+qu'il le retrouverait rue Payenne; il l'aperçut, alla vers lui et dit:
+
+--Simon, prends une voiture et rejoins-nous... Je vais reconduire madame
+Davenne.
+
+Simon le regarda, et, lui tendant la main, il dit:
+
+--Adieu, monsieur Fernand... Je ne vais plus rue Payenne.
+
+--Que dis-tu? fit Fernand étonné.
+
+--Monsieur Fernand, là-bas, j'aimais mon maître... c'est pour lui que
+j'y restais. Mon maître est mort... Adieu... Je ne veux plus revoir
+cette maison-là... La maison maudite...
+
+--Mais tu n'es pas raisonnable... La douleur t'égare...
+
+--Adieu, je vous dis... Demain je serai à Brest et dans trois jours en
+mer... Qui sait, nous nous reverrons peut-être un jour... Adieu...
+
+Fernand allait insister, mais le matelot était déjà loin. Il
+réfléchit une longue minute, puis, ayant passé son mouchoir sur sa
+figure et, chose singulière, ayant enlevé par ce mouvement et les
+larmes et l'air désolé répandu sur son visage, il sourit et dit entre
+ses dents:
+
+--Au reste, cela vaut mieux! À nouveau maître, il faut nouveau valet.
+
+Et il monta dans la voiture, s'assit près de Geneviève, qui, ayant
+repris connaissance, se tenait dans un coin, presque accroupie, les
+mains jointes entre ses genoux, les yeux secs, le regard fixe, anéantie
+par ses remords et par sa douleur.
+
+Et la voiture se mit en marche; alors, de sa voix la plus douce, Fernand
+dit à la veuve:
+
+--Geneviève, mon enfant, c'est fini..., il faut oublier..., il faut
+avoir de la raison... Écoute-moi, ma bonne amie, et causons.
+
+
+
+
+IX
+
+UNE PETITE PROMENADE GAIE LA NUIT.
+
+
+Avec la nuit, la pluie était tombée; la pluie chaude des jours
+d'été, tombant dru et transformant en torrent les ruisseaux en pente
+raide du cimetière. Le silence n'était troublé dans le vieux champ du
+repos que par le gloussement de l'eau dans les rigoles. La nuit épaisse
+enveloppait dans ses ombres les tombes, les croix et les arbres noirs
+qu'aucun souffle de vent n'agitait. Les jardinets des tombes formaient
+de petits lacs entourés de buis; d'autres semblaient un écusson
+d'acier à croix noire; sur les toits de zinc, sur le sable, sur les
+pierres, sur les feuilles la pluie battante crépitait, et c'était
+lugubre à cette heure, dans ce silence, au milieu duquel la mort
+planait.
+
+Les gardiens, trempés jusqu'aux moelles, étaient rentrés dans leurs
+petites maisons gaies, au milieu des plantes pariétaires qui les
+enveloppent, les colorant de leur verdure, les parfumant de leurs
+fleurs... Il faisait nuit, il faisait humide, il faisait triste, et,
+après s'être séchés devant le feu gai du bois sec des entourages
+et des vieilles croix funéraires, ils s'étaient glissés dans le lit
+moelleux, sous l'édredon, et s'étaient enfoncés dans ce bon sommeil
+calme qui vous prend sous un bon abri, sur les contrevents duquel la
+pluie bat.
+
+Les rondes étaient suspendues cette nuit à cause du temps; les chiens,
+eux aussi, faisaient le _cimetière buissonnier_; ils étaient rentrés
+mouillés, tout boueux, et s'étant vigoureusement secoués, après
+avoir consulté l'œil du maître, ils s'étaient couchés devant
+l'âtre, le museau sur les pattes, roussissant leurs poils aux cendres,
+puis séchés ils avaient gagné la niche.
+
+Il pleuvait, il faisait nuit; et la demie de neuf heures sonnait lorsque
+deux hommes enjambèrent la brèche d'un mur en réparation; insoucieux
+de la pluie, ils coururent vers le haut cimetière, le plus petit des
+deux hommes disant à l'autre:
+
+--Vite! vite! courons, ils ont été longs à se coucher, mais
+maintenant nous n'avons à craindre ni les hommes ni les chiens...
+
+--Il est temps au moins? demanda l'autre.
+
+--C'est bien juste, et j'ai peur.
+
+--Filons donc, alors, vieux coquin, exclama l'autre en doublant sa
+course.
+
+Les deux hommes couraient comme deux soldats, les coudes au corps, le
+pas égal... S'enfonçant ici, trébuchant là, mais toujours droits,
+courant non par les chemins, mais par les sentes qui séparent les
+tombes. Après trois minutes de cette course, tout ruisselants de sueur
+et de pluie, ils s'arrêtèrent devant la chapelle funéraire, où
+quelques heures avant on avait porté le corps de Pierre Davenne.
+
+Tout haletant, le plus grand (nos lecteurs l'ont reconnu), Simon, ouvrit
+la porte, fit entrer son compagnon Rigobert; le vieux sauvage entra et
+la referma aussitôt.
+
+Le matelot ôta son caban tout mouillé et l'accrocha devant la porte,
+faisant un rideau protecteur, pendant que le vieux Rig, ayant tiré
+des allumettes de ses poches, allumait les deux cierges de la petite
+chapelle. Le vieux Rig était méconnaissable; lui si tranquille, si
+calme d'ordinaire, à cette heure il semblait secoué par une fièvre
+violente; il avait jeté à terre le long pardessus qu'il avait pris
+le matin chez Pierre, et, avec une adresse et une force étonnantes, il
+avait glissé dans le plâtre frais qui scellait la pierre un ciseau à
+froid et d'un coup sec il avait fait vaciller la pierre.
+
+--Allons, Simon... vite là, dit-il.
+
+Le matelot vint et l'aida à soulever la pierre, qu'ils placèrent sur
+les dalles.
+
+Le corps n'avait pas été descendu dans une fosse. Le monument de la
+famille Davenne était une longue salle dans laquelle on descendait par
+huit marches. Devant la porte, en face de l'escalier, était un petit
+autel, et, à gauche, quatre cases, semblables à des tiroirs, ayant de
+larges anneaux; au-dessus de chacun étaient gravés la date du décès,
+l'âge et le nom de celui qui y reposait.
+
+C'est la pierre qui murait une de ces caves presque au niveau du sol que
+le sauvage venait de desceller si rapidement. Simon et Rig traînèrent
+avec précaution le lourd cercueil et le placèrent au pied de l'autel.
+Les deux hommes avaient chacun un tournevis... Une crainte épouvantable
+les étreignait à ce moment; car, sans dire une parole, ils se mirent
+à dévisser chacun un côté du couvercle. Deux minutes après le
+cercueil était ouvert; le linceul arraché laissait voir la face
+livide, les yeux caves, la bouche sèche de Pierre Davenne.
+
+Le vieux sauvage avait arraché la chemise en même temps que le suaire,
+et il avait appliqué sa tête sur le cœur du cadavre.
+
+Simon, l'œil ardent, les lèvres serrées, la main crispée sur le
+manche du tournevis qu'il tenait comme un poignard, cherchait à lire
+sur la physionomie du vieux Rig.
+
+Et c'était une vilaine page à lire que le visage du sorcier. Il
+faisait en auscultant la plus hideuse grimace.
+
+--Eh bien? demanda Simon.
+
+--J'ai peur, fit lugubrement le vieux Rig!...
+
+Simon sursauta, son bras se leva menaçant, ses yeux lancèrent des
+éclairs, et il râla:
+
+--Vieille vermine... si tu l'as tué, je t'enferme vivant dans son
+cercueil.
+
+Rigobert parut ne pas avoir entendu; avec une force qu'on n'eût jamais
+cru devoir trouver chez cet être vieux et maigre, il prit le corps de
+Pierre dans le cercueil, le coucha à terre, et d'une main appuyant sur
+l'épigastre en faisant des pressions régulières, il colla sa bouche
+sur les lèvres du mort, lui jetant son souffle dans les poumons...
+
+Épouvanté, Simon restait le bras levé, la bouche béante...
+
+Au bout de dix minutes, il dit vite à Simon:
+
+--Prends dans le paletot une fiole roulée dans du cuir... Verse-la sur
+le ventre et frictionne-le à faire venir le sang...
+
+Et aussitôt, continuant à faire des pressions sur l'estomac, il
+replaça sa bouche sur les lèvres du cadavre.
+
+C'était un étrange tableau que celui de ces deux hommes penchés sur
+ce corps livide, dans le tombeau, à la lueur vacillante des cierges,
+et faisant des efforts surhumains pour lui rendre la vie. Le silence
+sépulcral n'était troublé que par le bruit monotone de l'eau qui
+gloussait dans la gargouille du monument, et qui, inondant les allées,
+se glissait sous la porte et commençait à mouiller l'escalier.
+
+Ce n'était pas le visage de Pierre qui était le plus blême;
+Simon épouvanté obéissait au vieux Rig; mais on sentait en lui la
+désespérance, et chaque fois que son regard se portait sur le vieux
+sauvage, on devinait la résolution absolue de faire payer à l'ancien
+matelot la mort de son maître.
+
+Deux longues heures se passèrent ainsi sans résultat... On sait comme
+elles sont cruelles les heures du désespoir. Le vieux Rig replaça son
+oreille sous le sein gauche et jeta une exclamation.
+
+--Vite, vite. Simon, prends ma place, fais-le respirer... Il vivra...
+
+La figure du matelot s'illumina; obéissant, il reprit les fonctions de
+Rig...
+
+Nous ne voulons pas qu'on croie, en écrivant ces lignes, que nous
+faisons de la fantaisie, de l'invraisemblable! C'est au regretté savant
+Claude Bernard, qui a préconisé la respiration artificielle pour faire
+revenir à la vie un sujet empoisonné par le curare, que nous prenons
+tous nos renseignements.
+
+«On doit pratiquer alors des pressions alternatives sur le ventre et la
+poitrine; ces pressions ont pour but de chasser l'air des poumons, et,
+dans l'intervalle des pressions, on insuffle de l'air par la bouche, en
+ayant soin d'agir doucement pour que le courant d'air introduit dans le
+poumon ne vienne pas, par sa vitesse et sa force excessive, rompre les
+alvéoles pulmonaires; on doit s'efforcer, dans ces deux temps de la
+respiration artificielle, de se rapprocher de la respiration normale.
+
+Cette opération doit être longtemps continuée, car beaucoup de
+sujets ont été rappelés à la vie après _plusieurs heures_ de mort
+apparente.»
+
+Simon avait glissé son bras sous la tête de son maître, et c'est les
+larmes aux yeux qu'après l'avoir embrassé il continua l'opération
+commencée par le vieux Rig. Celui-ci fouillait dans ses poches; ayant
+ouvert sa trousse pour en tirer un bistouri, et après avoir pris sur
+l'autel un vase contenant des fleurs, il avait jeté le bouquet et il
+avait placé le vase près de la tête de Pierre.
+
+Ayant dit au matelot de continuer les insufflations sans s'occuper de ce
+qu'il allait faire, le vieux sauvage plaça sa trousse près de lui; il
+prépara une pelote de fil de soie ciré et une petite pince à verrou.
+
+Nous avons dit que Simon supportait la tête de son maître sur son
+bras; Rig lui dit:
+
+--Continue toujours et ne bouge plus ton bras... Maintenant j'en
+réponds.
+
+Les lèvres de Simon étaient sur les lèvres de son maître, il ne
+pouvait répondre, mais ses yeux eurent un regard pour remercier son
+compagnon.
+
+Rig, ayant pris son bistouri, appliqua une main sur le front livide de
+Pierre Davenne, et de l'autre coupa, au devant de l'oreille, l'artère
+temporale; le sang noir coula d'abord doucement dans le vase que le
+vieux sorcier tendait, puis il jaillit plus abondant... Le corps s'agita
+légèrement.
+
+--Arrête, dit Rig, et viens vite m'aider.
+
+Simon tout tremblant de joie, d'émotion, se leva, se cognant au marbre
+de l'autel, trébuchant aux marches, mais ne sentant ni douleur ni choc,
+et vint s'agenouiller près de Rig. Celui-ci lui fit tenir le vase plein
+de sang, et aussitôt rassemblant par sa pince à verrou les deux bouts
+de l'artère, il fit une ligature avec les fils de soie qu'il avait
+préparés. C'était un habile praticien que le vieux Rig, car, en moins
+de dix minutes, la ligature était faite, le front était bandé.
+
+Ayant placé sa main sous le sein gauche, il dit à Simon:
+
+--Maintenant..., Simon, il est sauvé.
+
+Le matelot suffoquant prit alors celui qu'il appelait le vieux coquin
+dans ses bras; il l'embrassa, mouillant ses joues de larmes heureuses.
+Il l'aurait fait danser dans le tombeau si Rig ne l'avait retenu...
+
+Mais celui-ci, calme, se fit aider pour vêtir Pierre du pardessus qu'il
+avait apporté, et il dit:
+
+--Allons, Simon, remettons le cercueil, replaçons la pierre, que tout
+soit en ordre, si un curieux regardait ici; et demain tu viendras faire
+le scellement.
+
+Ce fut fait en quelques minutes... Les cierges furent éteints.
+--Allons, Simon, marche devant, tu sais le chemin, guide-moi...
+
+--Mais, vieux, il faut porter...
+
+--Je le porte, marche, je ne quitterai mon malade que guéri, chez lui..
+Allons, va!
+
+Simon haussait les épaules: ce petit vieux, malingre, avait la
+prétention de porter un homme! Il ne fut pas peu stupéfait en voyant
+le vieux sauvage prendre Pierre Davenne dans ses bras et, sans efforts
+apparents, le porter comme un enfant. L'estime lui était venue pour
+le vieux Rig, lorsque celui-ci lui avait assuré que son maître était
+sauvé; en constatant cette force extraordinaire, elle doubla.
+
+Ils partirent en portant le corps, la pluie tombait toujours... Cette
+fois, rassuré sur la vie de son maître, Simon, en passant à travers
+les tombes, eut des frissons qu'il n'avait pas eus en venant... Ils
+repassèrent par la brèche du mur. Au bout d'une demi-heure, et grâce
+à la pluie battante, ils arrivèrent sans incident à la petite maison
+de Charonne que Pierre avait louée trois jours avant; les fenêtres
+étaient éclairées et la petite porte qui donnait du côté du
+cimetière était ouverte. En la fermant, le matelot joyeux, glissant
+une praline dans sa bouche, disait:
+
+--Nous avons eu de la chance, c'est un beau temps ça...
+
+Les deux pauvres gars étaient trempés jusqu'aux moelles.
+
+
+
+
+X
+
+LES BONS ET LES MAUVAIS RÊVES DU MATELOT SIMON RIVET.
+
+
+Dirigé par Simon, le vieux Rig, portant dans ses bras son malade,
+s'engagea dans le jardin boisé. Ils arrivèrent bientôt devant la
+porte du vestibule. Simon l'ouvrit: la petite pièce était éclairée
+par une veilleuse; ils se dirigèrent vers l'escalier et montèrent au
+premier étage: une chambre était éclairée, un feu de bois brûlait
+dans l'âtre, mais autour d'eux régnait le silence le plus profond et
+la petite maison semblait abandonnée; cependant le lit couvert de draps
+blancs était préparé pour recevoir le malade. Simon ne parut pas
+étonné, et le vieux Rig était impassible.
+
+Ayant étendu Pierre Davenne dans le lit, le sauvage tira des
+profondeurs de ses poches une petite fiole; puis, entr'ouvrant de ses
+doigts secs les lèvres de son sujet, il lui versa avec précaution
+quelques gouttes d'une liqueur rouge. Il observa alors le malade avec
+attention.
+
+Simon, placé derrière lui, regardait, n'osant parler, envahi par
+ce silence qui les enveloppait. Après quelques minutes d'attente, la
+teinte livide qui couvrait le visage disparut, les pommettes des joues
+devinrent roses, les lèvres se colorèrent, et la poitrine se souleva
+sous la respiration régulièrement rétablie.
+
+Alors le vieux sauvage se tourna vers Simon et lui dit de façon à ne
+pas éveiller le malade:
+
+--Maintenant, il est sauvé... Il faut le laisser dormir; avec le jour,
+il s'éveillera plus faible mais voilà tout...
+
+Le matelot ne trouva pas un mot à répondre. Deux grosses larmes
+glissèrent sur ses joues; il fit une grimace qui avait la prétention
+d'être un sourire, et, serrant la main de son ancien compagnon d'armes
+à l'en faire éclater, il respira bruyamment.
+
+--Maintenant, dit le sorcier, il n'a plus besoin de nous; les portes
+sont fermées, il pleut dehors et fait bon ici: nous sommes fatigués;
+fais comme moi, je vais dormir...
+
+Simon serra encore les mains de son compagnon et fit un effort pour
+parler, il ne trouvait rien à dire; il articula enfin:
+
+--Espère! espère!
+
+Le vieux Rig prit le tapis qui se trouvait devant le lit et, le plaçant
+dans un coin, il s'accroupit dessus; puis, ayant fait deux ou trois
+tours comme le chien qui fait sa couche, il se roula dans sa houppelande
+et ne bougea plus... Moins de dix minutes après, un petit sifflement
+nasal indiqua que le vieux saltimbanque était endormi.
+
+Simon, après avoir bien couvert et longuement regardé son maître,
+après avoir baissé la lumière de la lampe, avança sans bruit
+devant le feu un grand fauteuil. Il retira ses chaussures boueuses,
+ses vêtements trempés, se souriant dans la glace ou se faisant la
+grimace,--ceci est affaire d'appréciation.--Il se fit avec son mouchoir
+multicolore une superbe marmotte... Ainsi la peau tannée faisait de sa
+face un de ces bronzes que nous envoie le Japon, la marmotte était le
+couvert d'émail étrange, et les boucles d'oreilles les deux anses de
+la potiche.
+
+Le matelot s'étendit dans le fauteuil, les pieds presque dans
+la cendre; car la peau de Simon était comme de la corne, et bien
+pelotonné, les mains sur le ventre, il s'endormit; mais, moins discret
+que son ancien collègue, son sommeil s'annonça par un ronflement
+sonore, quelque chose comme le clapotement du vent dans les focs au
+moment du lof.
+
+La pluie cessait au dehors.
+
+Lorsque tout le monde fut endormi, une porte invisible s'ouvrit au fond
+de l'alcôve du lit: une femme parut, elle s'appuya avec précaution sur
+le lit. On eût dit que Pierre l'avait devinée ou l'avait entendue, car
+ses yeux s'ouvrirent aussitôt. Il remua les lèvres, la femme se pencha
+encore pour entendre, mais aucun son ne sortit; elle comprit cependant,
+et, avançant sa bouche près de l'oreille du ressuscité, elle lui dit
+d'une voix faite de râle que lui seul pouvait entendre:
+
+--C'est fait!...
+
+Il y eut dans les yeux du malade un regard heureux; mais pas un muscle
+du visage ne remua; seules les lèvres s'agitèrent comme pour dire:
+
+--Merci!
+
+La femme se pencha alors et l'embrassa en disant:
+
+--Dieu nous protège et nous pardonne!
+
+Et elle partit aussitôt. La porte se referma et, quelques minutes
+après, on entendit le bruit d'une voiture qui s'éloignait. Pierre, les
+yeux ouverts, semblait écouter; il entendit la voix de son matelot, il
+ferma aussitôt les yeux, feignant de dormir.
+
+Mais Simon n'était pas éveillé: heureux de sa nuit, dans laquelle il
+avait retrouvé son maître, il rêvait, et c'était un rêve agréable,
+car il riait et disait en dormant:
+
+--Oui, princesse... j'accepte et en souvenir de vous, avec l'anneau
+de votre nez, je me ferai faire des anneaux d'oreilles... je ne les
+quitterai jamais... Princesse, vous verrez l'Europe... Ne cousez pas
+tant de diamants sur ma tunique: c'est trop chaud, je suis trop vêtu
+ainsi... J'étouffe...
+
+Et la sueur suintait sur le front du matelot, qui se tortillait dans son
+fauteuil.
+
+--Mettez-moi tout de suite mes bottes... en peau d'éléphant bleu...
+vite... le sable est brûlant... quel soleil... le sable brûle,
+tonnerre... dépêchez-vous donc... Aïe!... Aïe!... Ah!...
+
+Et le matelot s'éveilla, en se trémoussant dans le fauteuil; croyant
+mettre ses bottes en peau d'éléphant bleu, il enfonçait ses larges
+pieds dans les cendres brûlantes; éveillé, il se recula aussitôt; il
+était temps, la peau s'écaillait.
+
+Il passa la main sur son front mouillé de sueur, sourit avec regret
+eu constatant que l'heureuse situation qu'il quittait n'était qu'un
+rêve... et tout de suite sa première pensée fut pour son maître.
+Il alla, amortissant ses pas, jusqu'au lit et il le regarda. Pierre
+lui parut changé: il le regarda une seconde fois, et constatant la
+rigidité de ses traits, il eut peur... L'épouvante le prit alors, il
+mit sa main sur le front de son maître, la face ne bougea pas, il lui
+sembla même que le front était froid...
+
+Alors, fou, il jeta un cri terrible et recula.
+
+En une seconde, le vieux Rig fut debout. Simon tremblant, trébuchant,
+se reprochant son sommeil comme un crime, montra du doigt son maître en
+gémissant:
+
+--Il est mort! il est mort!
+
+Rig se précipita...
+
+Pierre ouvrit les yeux...
+
+--Ah çà! est-ce que tu deviens idiot? demanda le vieux Rig.
+
+Simon, étourdi, s'avança...
+
+--Qu'est-ce qui t'a pris... tu rêvais donc?
+
+Le matelot tout heureux, mais confus, dit:
+
+--Bon sang! je ne peux pas expliquer ça... vous avez les yeux qui
+vivent et quand ils sont fermés... votre visage est tout autre...
+rien ne bouge... C'est bête! C'est l'émotion... qui me fait voir de
+travers.
+
+Cependant, en entendant les derniers mots de Simon, le vieux Rig avait
+froncé le sourcil..., et, voyant le regard de Pierre fixé sur lui, qui
+semblait demander une explication, il souleva la tête du malade, enleva
+le bandage de toile, regarda attentivement la plaie presque cicatrisée
+et exclama après une seconde d'examen:
+
+--Ah! maladroit que je suis!...
+
+--Qu'y a-t-il, demanda Pierre d'une voix faible.
+
+--Oh! il parle... il parle..., cria Simon joyeux et prêt à danser dans
+la chambre en entendant cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis
+deux jours, et qu'il avait craint un instant d'être éteinte pour
+l'éternité. Il se tut, sur un signe violent du vieux Rig.
+
+--Tais-toi!... et répondant à Pierre: Lieutenant, j'ai été
+maladroit, j'avais une telle crainte d'arriver trop tard que, dans ma
+précipitation, en vous saignant à l'artère temporale, j'ai coupé la
+branche supérieure du nerf facial.
+
+--Et? demanda Pierre.
+
+--Et il en résultera une paralysie d'un côté de la face qui vous
+change tout à fait.
+
+--Tant mieux! répondit simplement Pierre...
+
+--Avez-vous besoin de quelque chose?...
+
+--Non, avec le repos, je sens les forces revenir... Reposez-vous, mes
+amis, je vais reposer moi-même... Au jour, je serai mieux.
+
+Sur un signe du vieux matelot, Simon se tut et regagna son fauteuil,
+pendant qu'obéissant à son malade l'étrange docteur allait se coucher
+sur son tapis...
+
+Quand Simon s'éveilla, il se dirigea aussitôt vers le lit de son
+maître. Pierre avait les yeux ouverts; en le voyant il dit:
+
+--Aide-moi à m'habiller.
+
+Le matelot, stupéfait, allait refuser; mais le vieux Rig était déjà
+derrière lui et, satisfait, il disait:
+
+--Maintenant, à part un peu de faiblesse, il n'y paraît plus...
+Habillons-le. Lorsque Pierre fut vêtu, soutenu par les deux anciens
+matelots, il se fit conduire près de la fenêtre, et on l'étendit dans
+un large fauteuil.
+
+--Rigobert, dit-il, tu vas retourner chez toi, et demain, en venant
+toucher ce que je te dois, tu m'amèneras l'étrange fille que tu as
+recueillie.
+
+--Bien, maître, fit le vieux sauvage, glissant dans son gousset
+la montre qu'il avait prise rue Payenne, et, malgré la chaleur, se
+couvrant du pardessus de Pierre... Nous serons ici demain soir.
+
+Le vieux sauvage, ayant pressé la main de Simon, se retira après lui
+avoir donné quelques instructions relatives aux soins nécessaires à
+son malade.
+
+Lorsqu'il fut sorti, Pierre appela son matelot et lui parla à
+l'oreille; celui-ci exclama joyeusement:
+
+--Bon sang de bon Dieu! elle est ici!... Ah! mon lieutenant, j'y vais...
+Espère! espère! espère!
+
+Et il sortit aussitôt.
+
+Seul, Pierre, assis dans le fauteuil, s'accouda sur l'appui de la
+fenêtre; il regarda longuement le panorama de Paris qui se développait
+devant lui dans les vapeurs ensoleillées du lever du jour.
+
+La veille, le soleil était resté caché, la bise et la pluie
+attristaient tout, il semblait que la nature était en deuil. À cette
+aube, au contraire, les arbres étaient tout brillants de la pluie de
+la veille, et dorant l'horizon, miroitant dans les flaques d'eau des
+routes, scintillant à travers les feuilles, embrasant la plaine,
+avec le jour, le soleil paraissait, éclairant tous les vitraux; il
+incendiait les cadres dorés, il faisait sourire les vieux portraits, il
+illuminait la chambre, et dans ses rayons, dans les pétillements de
+sa poussière d'or, il jetait la lumière, la gaieté, la santé et
+l'amour.
+
+Le visage de Pierre Davenne était à jamais immobile, le soleil
+l'éclairait sans le changer, et une pensée sombre dormait sous son
+front: la vengeance.
+
+Le regard fixé sur Paris, il dit à mi-voix:
+
+--Maintenant, épouse infidèle, Geneviève, tu es veuve, tu as été
+ingrate, indigne, infâme! Je te laisse la honte, la misère, le
+remords... et le désespoir... À toi, traître, à toi, faux ami, à
+toi, lâche, qui n'as pas reculé devant le déshonneur dont tu pouvais
+couvrir mon nom... je garde ma haine... À toi qui as mordu la main qui
+te soutenait, je veux rendre le mal fait... Tu m'as fait souffrir par
+mon amour... L'amour que je te mettrai au cœur te tuera... Tu n'as pas
+reculé pour être riche devant le crime, devant la séduction de la
+femme sacrée de l'ami, du frère qui te faisait vivre..., tu auras la
+ruine, et je porterai chez toi, Fernand, la banqueroute, l'adultère et
+la misère... Et tout cela dans la honte, pour qu'il n'y ait autour de
+toi ni merci, ni pitié... rien que du mépris et de la haine! Elle!
+elle... nous verrons après...
+
+La porte s'ouvrit: c'était Simon amenant la petite Jeanne, qui venait
+dire bonjour à son père.
+
+
+
+
+XI
+
+LES LETTRES LAISSÉES PAR PIERRE DAVENNE.
+
+
+Fernand, ramenant la jeune veuve chez elle, avait cherché à la
+consoler du passé en parlant de l'avenir; connaissant l'amour profond
+de Geneviève pour son enfant, c'est de la petite Jeanne qu'il parlait,
+c'est à cause d'elle qu'il espérait que la malheureuse femme devrait
+l'écouter; mais Geneviève avait répondu:
+
+--C'est pour Jeanne que je consens à vivre, sans elle je me tuerais...
+Aujourd'hui, je vois l'étendue de ma faute; couverte de honte, rongée
+par les remords, je n'ai qu'un devoir: racheter par une vie nouvelle,
+toute de sacrifice, ma conduite passée.
+
+--Geneviève, reprenait Fernand, il n'y a pas de sacrifice à faire...
+il faut vivre pour ton enfant, il faut que tu aies un nom respecté, il
+faut lui garder une fortune qui assurera son avenir...
+
+--Elle a pour elle la fortune de son père...
+
+--Non, Geneviève, cela ne suffit pas... Il ne faut plus parler du
+malheur survenu; tu ne peux à ton âge rester veuve... L'amour que
+j'avais pour toi est resté le même, malgré ce qui s'est passé entre
+nous depuis la catastrophe... Mais je fais la part de la douleur, de
+l'état nerveux dans lequel tu es... Geneviève, tu deviendras ma femme.
+
+La jeune veuve eut un frisson, son être se révoltait d'entendre les
+projets de Fernand quand le corps de Pierre était à peine refroidi;
+et comme elle n'avait pas la force de se révolter contre lui, qu'elle
+était dominée, un mot glissa de ses lèvres...
+
+--Oh! le châtiment.
+
+Si bas qu'il fût dit, Fernand l'entendit, son front se plissa et il
+reprit d'un ton sec:
+
+--Au reste, Geneviève, il est trop tard aujourd'hui pour reculer... tu
+ne seras à personne qu'à moi...
+
+Cette phrase fut dite d'un ton tel que Geneviève releva les yeux; son
+regard se croisa avec celui de Fernand... elle le baissa aussitôt, et
+de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Jusqu'à la rue Payenne,
+les étranges amants n'échangèrent plus une parole; lorsqu'ils
+arrivèrent, la pluie commençait à tomber.
+
+La rentrée dans la maison mortuaire fut sinistre; en montant
+l'escalier, les forces manquèrent à la malheureuse femme et Fernand
+fut obligé de la soutenir. Des sanglots déchirants roulaient dans sa
+gorge, l'étouffant...
+
+Et la maison était lugubre dans le mortel silence qui l'emplissait; le
+gloussement de l'eau au dehors, les sifflements de bise dans les pièces
+vides dont toutes les portes étaient ouvertes... et répandue dans
+l'atmosphère cette odeur pénétrante de la sciure qui sert à
+l'ensevelissement... tout cela glaçait la moelle des os.
+
+Arrivée sur le palier, Geneviève se dégagea des bras de Fernand qui
+la soutenait, et, tombant à genoux, elle se traîna jusqu'à la porte
+de la chambre de son époux, puis se tordant de douleur dans ses habits
+de deuil, les mains jointes, suffoquant et pleurant, elle gémit:
+
+--Seigneur mon Dieu... pardon, pardon!... Mon Pierre, là-haut,
+pardon!... Ah! je suis une misérable!...
+
+Fernand, impatient, la souleva et la porta sur un fauteuil, en disant
+brutalement:
+
+--Assez de faiblesse, à la fin il faut de la raison...
+
+Geneviève était comme un enfant: elle eut peur, et elle s'efforça
+d'étouffer le bruit de ses sanglots. Fernand alluma une lampe et,
+allant prendre la lettre qu'il avait vue le matin même, il dit:
+
+--Geneviève... Allons, sois un peu raisonnable et écoute... Voici une
+lettre laissée par Pierre et qui porte pour suscription:
+
+«À ma femme Geneviève, _pour être ouverte_ lorsque ma _dépouille
+mortelle sera dans la tombe_.»
+
+La jeune femme, dominant son émotion, releva sa tête éplorée pour
+écouter.
+
+Fernand brisa le cachet et lut:
+
+ «À Geneviève,
+
+»Tu étais malheureuse et sans famille, je t'ai faite riche et aimée;
+je t'adorais... tu m'as trompé!... Sois maudite!...
+
+»Je meurs par toi et pour toi, mais après avoir disposé de tous mes
+biens... Je te lègue la misère... et l'abandon... Sois maudite!...
+
+»Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère...
+Je te lègue ton amant... Sois maudite!...
+
+ »Pierre DAVENNE.»
+
+
+Geneviève jeta un cri et se laissa tomber à genoux, la tête dans
+ses mains, penchée sur le fauteuil et comme écrasée sous cette
+malédiction posthume.
+
+Fernand était devenu pâle en trouvant une autre lettre qui portait son
+nom; il l'ouvrit et lut:
+
+«Je suis convaincu que tu seras avec ta complice, au retour du
+cimetière, pour partager mes dépouilles... Ingrat et infâme, tu dois
+avoir ta part dans ce testament...
+
+»Je te lègue la banqueroute!...
+
+»Lâche! sois maudit!»
+
+Fernand passa plusieurs fois la main sur son front, ne pouvant croire ce
+qu'il avait lu... Puis, se redressant et revenant au côté pratique
+du but qu'il poursuivait, il alla fouiller les meubles. Les meubles, si
+solidement fermés le matin même, étaient ouverts, béants. Il mit la
+main sur le portefeuille de Pierre dans lequel il trouva des fiches de
+l'agent de change qui avait liquidé les valeurs... C'était vrai, la
+caisse était vide, il ne restait que le mobilier qui meublait la maison
+et dont la vente couvrirait à peine les dettes journalières...
+Il resta un instant silencieux; un sourire singulier glissa sur ses
+lèvres, puis, son regard tombant sur Geneviève éplorée, il dit bas
+en hochant la tête:
+
+--Heureusement, nous ne sommes pas mariés...
+
+Puis, touchant l'épaule de la veuve et se disposant à sortir, il eut
+un air cynique en lui disant:
+
+--Geneviève, adieu!
+
+Geneviève, sanglotant, ne bougea pas... Alors il continua:
+
+--Madame veuve Davenne, adieu! Vous êtes libre.
+
+Et il sortit.
+
+La malheureuse femme n'avait pas bougé; mais le dernier mot du
+misérable fut une consolation dans sa douleur.
+
+Elle était libre; ce remords vivant, cette honte éternelle ne seraient
+pas rivés à sa vie... Femme coupable et à cette heure repentie,
+résolue à racheter le passé par une vie sans reproche, elle se
+retira.
+
+Elle était seule dans la chambre mortuaire, débarrassée à jamais du
+misérable qui avait été la cause de son malheur. Elle se traîna vers
+le lit et baisa le drap sur lequel son époux avait été étendu...
+Puis, effrayée de ce silence, étouffée par cette atmosphère dans
+laquelle la mort pesait encore, elle prit la lampe et se dirigea vers le
+sanctuaire saint du suprême pardon: la chambre de sa fille...
+
+Elle allait donc trouver des lèvres pour essuyer ses larmes, des
+caresses pour consoler son cœur, des sourires pour oublier sa faute!...
+
+Elle entra et s'avança doucement vers le lit... Le lit était vide!
+
+Elle regarda autour d'elle étonnée... elle appela, rien ne
+répondit... la maison était abandonnée... Elle appela encore. Rien!
+elle écoutait et n'entendait que la pluie qui frappait les vitres
+et les arbres, et que l'eau qui gargouillait dans les gouttières...
+Seule!.... Elle était seule! Et sa Jeanne!
+
+Tout à coup elle se rappela la phrase de la lettre de son mari:
+
+«Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère.»
+
+--Ô mon Dieu, est-ce qu'on lui avait pris son enfant?
+
+À cette pensée, une pâleur livide couvrit ses traits, un frisson
+courut dans son sang... Elle se redressa, et, arrachant son voile de
+veuve, passant ses mains sur son front, dans ses cheveux, elle s'écria:
+
+--Non, je suis folle, c'est impossible!... Non! non!
+
+Et, retrouvant toute son énergie, elle saisit la lampe et courut dans
+toutes les chambres de la maison, appelant:
+
+--Jeanne! Jeanne!
+
+L'écho et le vent seuls lui répondirent.
+
+Elle revint dans sa chambre et aperçut un papier sur une table, elle le
+prit et lut épouvantée:
+
+«Jeanne est morte pour toi, oublie-la.
+
+ »PIERRE.»
+
+Ce coup fut terrible; la malheureuse laissa tomber la lampe qu'elle
+tenait à la main, et, folle, échevelée, elle se sauvait en criant:
+
+--Mon enfant! je veux mon enfant!...
+
+Et elle courait, trébuchant, se heurtant aux meubles, sans conscience,
+sans idée, la tête perdue... Elle descendit dans le jardin et criait
+toujours:
+
+--Jeanne! mon enfant! on m'a volé mon enfant!... Je suis maudite!
+
+Elle pouvait à peine se soutenir, brisée par l'émotion; elle ouvrit
+la porte de la rue, voulant crier:
+
+--Au secours!
+
+Mais sa voix s'éteignit dans sa gorge. C'était plus que sa nature
+frêle pouvait supporter, elle jeta un cri et tomba raide sur le pavé
+de la rue.
+
+Ses cris avaient été entendus; malgré la pluie, quelques voisins
+sortirent; on releva la malheureuse. Les gens épouvantés croyaient à
+un crime; on transporta Geneviève dans la maison voisine. Là, un gamin
+la reconnut et dit:
+
+--C'est la _Femme du mort_.
+
+On la transporta aussitôt chez elle, et une femme resta pour la
+soigner.
+
+--Pauvre femme! disaient les gens qui l'avaient secourue, et quel
+malheur! un si heureux ménage, ils s'adoraient!...
+
+Le lendemain, Geneviève n'avait pas repris connaissance; atteinte d'une
+méningite, sur l'avis du médecin elle fut transportée dans une maison
+de santé.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+UN MARIAGE D'AMOUR.
+
+
+Quelques semaines après les événements que nous avons racontés,
+Fernand Séglin était assis devant son bureau; accoudé, le menton dans
+la paume de sa main et mordillant ses ongles, le front plissé, les yeux
+fixes, sans regard, il pensait.
+
+La maison Séglin occupait le rez-de-chaussée et le premier étage
+d'une habitation de riche apparence du boulevard Magenta dans les
+environs de la rue Lafayette. F. Séglin était commissionnaire en
+marchandises. Il était le successeur d'un homme qui avait eu une grande
+réputation commerciale, réputation moins brillamment soutenue par
+lui. Le papier de la maison Séglin ne passait plus comme les billets
+de Banque. La maison, établie sur de vastes proportions, avait un
+personnel nombreux; aussi disait-on que les bénéfices devaient être
+énormes, car Fernand menait une existence très coûteuse. Au cercle il
+avait souvent perdu; une fois, entre autres, en une seule nuit, il avait
+perdu près de 120,000 francs.
+
+On était à la veille de la fin du mois, et le caissier venait
+d'apporter à Fernand Séglin son carnet d'échéances, le livre de
+caisse et le bordereau de fin de mois. Le caissier avait dit:
+
+--Il me manque pour l'échéance 47,000 francs.
+
+Fernand avait souri en répondant:
+
+--Tout à l'heure, je vous donnerai une valeur à porter chez le
+banquier...
+
+Le caissier s'était retiré, et seul Séglin pensait, hésitant à
+prendre une décision.
+
+--Bah! murmura-t-il, je réussirai! En pressant le mariage, j'ai ce
+qu'il me faut avant l'échéance... et tout est sauvé...
+
+Puis, les deux coudes sur le bureau, le front dans ses mains, il
+réfléchit longuement. Nous devons dire que, quatre jours après
+la mort de Pierre Davenne, un homme s'était présenté chez Fernand
+Séglin.
+
+Cet homme avait entre les mains pour cent cinquante mille francs de
+valeurs échues, que Fernand avait souscrites à Pierre Davenne, lorsque
+celui-ci lui avait prêté cette somme, pour acheter la maison de
+commission du boulevard Magenta... La créance avait été vendue, et
+les demandes d'arrangement faites par Séglin avaient été absolument
+repoussées. L'homme avait accordé deux mois seulement, sinon il
+poursuivait, et la poursuite, c'était le crédit perdu, c'était
+la faillite; or, la faillite, en montrant le gâchis des livres, ne
+manquerait pas d'entraîner la banqueroute, car... car il circulait
+avec l'endos de la maison F. Séglin certaines valeurs dont la signature
+pouvait mener au bagne.
+
+Séglin enfin était sur le bord de l'abîme; tous ses efforts
+consistaient à le cacher à tous; il n'avait pour se sauver qu'une
+ressource, le mariage. Fernand était sur le point de se marier, et sa
+femme devait lui apporter plus d'un million. Mais, pour réussir, il
+ne fallait pas manquer une échéance... et c'est sous le coup de cette
+idée que Fernand sortit de son bureau un livre de chèques en blanc; il
+en coupa un et écrivit la somme: _Deux mille cinq cents livres_.
+
+Le chèque était d'une maison anglaise;--puis, prenant dans un livre
+une signature dont les lettres étaient piquées avec une épingle,
+il l'appliqua sur le chèque et passa dessus un petit tampon. Ayant la
+signature au poncif, il prit la plume et suivit le décalque.
+
+Cela fait, il sécha le papier au feu, afin que l'encre ne parût pas
+fraîche. Il prit alors une fiche sur laquelle il releva les échéances
+et les encaissements de fin de mois,--établit la balance,--qui
+produisait un déficit de quarante-six mille six cents francs. Ceci
+fait, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées
+sombres que son criminel travail avait amenées, disant bas pour se
+rassurer lui-même:
+
+--Il faut que je réussisse, et je réussirai.
+
+Alors il sonna, le caissier vint.
+
+--Tenez, Picard, voici le bordereau. Voici un chèque qui vous couvre,
+que vous ferez encaisser...
+
+--Bien, monsieur...
+
+Picard pria son patron de signer le chèque et sortit...
+
+Aussitôt Fernand se leva en disant:
+
+--Allons, je suis tranquille pour un mois; pendant ce mois, il faut que
+tout soit fini...
+
+Et il regarda sa montre.
+
+--C'est à cinq heures qu'ils arrivent, je n'ai que le temps.
+
+Et ayant envoyé chercher une voiture, il se fit conduire à la gare de
+Lyon. Il demanda si le train d'Italie était arrivé. Le train était
+signalé et allait entrer en gare. Il alla se placer aussitôt à la
+petite porte grillée par laquelle sortent les voyageurs.
+
+Quelques minutes après le sifflet strident de la locomotive annonçait
+l'arrivée en gare du train, et aussitôt la salle était envahie par
+les voyageurs, portant des sacs et des bagages... Fernand fouillait du
+regard tous les arrivants pour reconnaître ceux qu'il attendait.
+
+Un groupe nombreux stationnait devant la porte de la salle des bagages,
+et tous les autres voyageurs étaient sortis, les employés de l'octroi
+allaient quitter la petite porte et Fernand contrarié pensait à se
+retirer, lorsque, au moment où l'on allait fermer la porte du quai
+d'arrivée, deux voyageurs suivis de deux domestiques partirent à leur
+tour: un vieillard et une jeune fille. Sur un signe du premier, les deux
+domestiques, un valet et une femme de chambre, attendirent à la porte
+pour s'occuper des bagages. Puis l'homme regarda autour d'eux et,
+apercevant Fernand, il se dirigea vers lui. Les deux hommes se
+saluèrent et le vieillard demanda:
+
+--Monsieur Fernand Séglin?
+
+--C'est moi!... Monsieur Danielo de Zintsky?
+
+--Salut, meinher! dit le vieillard en tendant cordialement la main
+au jeune homme; puis, prenant la main de la jeune fille, il dit en la
+présentant:
+
+--Ich habe die Ehre ihnen meine Nichte Iza vorzustellen... Mais, se
+reprenant aussitôt en voyant l'air étonné de Fernand, il dit avec un
+fort accent allemand:
+
+--Je présente à vous ma nièce Iza Georgina de Zintsky...
+
+Fernand, après avoir salué, releva la tête pour regarder la jeune
+fille; il resta comme ébloui de sa splendide beauté.
+
+Elle paraissait dix-huit ans à peine; les yeux bruns avaient la douceur
+du velours; leurs cils longs et recourbés à l'extrémité jetaient de
+la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant
+plus mat le blanc de l'orbite; le nez, légèrement busqué, était fin
+et franc de lignes; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient
+suivant l'impression ressentie; les lèvres, d'un rouge ardent, étaient
+admirablement dessinées et formaient dans le rire un splendide écrin
+pour les dents d'une blancheur nacrée; les oreilles, toutes petites,
+étaient d'une transparence rose; le front était pur et superbe dans
+l'encadrement des cheveux si noirs qu'ils avaient les reflets bleus des
+ailes du corbeau. Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des
+cheveux; mais ce que nous ne pouvons peindre, c'est le charme, la grâce
+sauvage, l'allure étrange et distinguée de l'admirable femme; c'est
+ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces
+formes puissantes, et jeunes, et élégantes...
+
+Iza Georgina de Zintsky était superbement vêtue; une longue robe de
+faille noire, épaisse comme du drap, la dessinait dans les étroitesses
+de la mode nouvelle, révélant son étrange beauté; le corsage de
+la robe, échancré sur la poitrine, laissait sortir des flots de
+dentelles, à travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair.
+Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, étroitement
+gantées, jaillissaient d'un même flot de dentelles, tranchant de leur
+couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de
+nos mères.
+
+Comme si la mode collante de nos jours gênait la pudeur de ses dix-huit
+ans, un châle immense, éblouissant de ses couleurs et de ses
+broderies d'or, l'enveloppait à demi, tordu autour d'elle. Une dentelle
+singulière, dans le noir de laquelle se détachaient des sequins et des
+festons de fils d'or, était accrochée dans son peigne et encadrait sa
+figure, se mêlant à ses cheveux qu'elle portait en lionne...
+
+Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et
+femmes se retournaient émerveillés, et ce fut un concert de louanges
+échangées à voix basse, car dans ces éclatements de beauté, dans
+ce regard enflammé, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle
+se révélait... la pureté, l'innocence!... Sur ce feu était
+cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits
+éclatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire.
+L'air du visage était tel que, ainsi que devant les habits criards de
+clinquant des madones, on s'inclinait respectueux.
+
+Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en
+tremblant... oui, en tremblant, et l'avait portée à ses lèvres...
+
+L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante à
+soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le
+teint cuivré des gens habitués aux ardeurs du soleil; ses cheveux
+crépus étaient gris et tombaient sur son front en mèches frisées
+comme des tire-bouchons, ils étaient tout luisants de pommade, les
+sourcils étaient épais et bruns; l'œil, enfoncé sous l'arcade
+sourcilière, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait;
+le nez était droit et épais comme ceux que nous retrouvons sur les
+profils des médailles grecques; les oreilles un peu plates étaient
+ornées de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans
+une barbe assez longue et absolument blanche.
+
+Il était vêtu d'une espèce de tunique de velours noir, boutonnée sur
+le côté de la poitrine par des boutons de métal; cette tunique
+avait des manches de drap lie de vin. Il était coiffé d'une calotte
+d'astracan; le pantalon large, de velours brun à côtes, se perdait
+dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky
+était bouclé dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle
+pendait une petite sacoche... Sur son bras le vieillard portait un de
+ces manteaux immenses que la jeunesse élégante de 1830 appelait le
+manteau Byron.
+
+--Selon votre désir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Hôtel vos
+appartements...
+
+--Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficulté en français,
+si j'ai décliné votre offre... Mais vous vivez en garçon, et cela
+était impossible.
+
+--Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre
+à la voiture, d'offrir le bras à Mlle de Zintsky?
+
+Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots à la jeune fille;
+celle-ci, souriante, prit aussitôt le bras du jeune homme. Le vieillard
+dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Hôtel,
+et, se tenant au côté de Fernand qui donnait le bras à sa nièce, ils
+sortirent de la salle d'arrivée, au milieu du murmure admiratif de ceux
+qui étaient dans la salle.
+
+--Est-ce la première fois, mademoiselle, que vous venez à Paris?
+demanda Fernand qui bouillait d'entendre parler la jeune fille.
+
+Celle-ci, sans être gênée pour s'exprimer, au contraire, ajoutant par
+son accent mélodieux un charme de plus à son langage, lui répondit:
+
+--Oui, maître... C'est la première fois!... Je suis restée deux jours
+à Vienne, que l'on m'a dit ressembler beaucoup à Paris...
+
+--Ce sera pour moi, mademoiselle, une bien grande joie de vous diriger
+et de vous servir de cicérone dans mon beau pays... Et M. de Zintsky?
+
+--Moi, je suis venu deux fois déjà.
+
+On monta en voiture, et, une demi-heure après, Fernand, ravi, offrait
+la main à la jeune Moldave pour descendre de voiture et la diriger,
+précédé par le domestique, vers ses appartements.
+
+La jeune fille, lasse du voyage, demanda à son oncle à se retirer chez
+elle, ce qu'il accepta. Fernand allait le quitter, lorsque le vieillard
+lui dit:
+
+--Mais moi, je ne suis pas fatigué, nous avons à causer....et, si vous
+le voulez, nous nous retrouverons dans vingt minutes, le temps de me
+vêtir à la parisienne, et nous passerons la soirée ensemble. Iza
+ne descendra pas pour dîner, elle va avoir sa migraine... mais nous
+pouvons dîner ensemble.
+
+--Monsieur de Zintsky, j'allais vous le proposer.
+
+--Alors, là, tout est bien... attendez-moi.
+
+Fernand sortit devant pour prendre des cigares, et, se promenant en
+fumant sur le boulevard, il sourit à l'avenir.
+
+--Je suis sauvé, et ma parole, ce n'est pas un mariage de raison
+seulement que je vais faire, c'est un mariage d'amour.
+
+Au second étage, le rideau d'une fenêtre était à peine écarté, et
+le regard de la superbe Iza de Zintsky guettait le jeune homme. Souriant
+à son tour, elle se retira et dit à un homme jeune encore placé à
+côté d'elle:
+
+--Maître, je vous en réponds, et je ne vous demande que le temps que
+la loi exige... Ce n'est pas demain, c'est ce soir qu'il va obliger le
+vieux à lui donner son consentement.
+
+À ce moment Danielo de Zintsky paraissait dans le salon et demandait à
+Pierre Davenne (c'était lui):--Eh bien, maître, êtes-vous content de
+nous?
+
+
+
+
+II
+
+UN MARIAGE À LA VAPEUR.
+
+
+Quelques minutes après, le vieux Moldave et Fernand Séglin étaient
+attablés dans un cabinet de chez Brébant, et, en achevant de dîner,
+ils causaient. Le vieux Danielo disait:
+
+--Lorsque, par l'entremise de la maison Strucko, de Vienne, nous vous
+avons connu, sur les propositions qui nous furent faites, nous dûmes
+nous renseigner auprès de nos correspondants de Paris. Je dois vous
+le déclarer, les renseignements furent absolument à votre avantage...
+C'est alors que je vous adressai la réponse à votre lettre.
+
+--La réponse, monsieur de Zintsky, me fut agréable; mais le portrait
+que vous me fîtes parvenir, tout admirable qu'il fût, est bien
+au-dessous de la réalité... et c'est aujourd'hui que je bénis ce
+jour...
+
+--Mon cher monsieur, je vous connais à peine; déjà, vous m'êtes
+sympathique, et je crois qu'il en est de même de ma nièce...
+
+Fernand était un peu gêné de la rondeur de son futur oncle, et il
+était surtout étonné de ses façons. C'est que, assurément, Danielo
+n'était pas un petit-maître habitué aux délicatesses élégantes de
+la table; il buvait sec, en emplissant son verre au ras; il ne faisait
+de sa fourchette qu'un usage très modéré, ses doigts lui servaient
+très simplement pour prendre délicatement dans le plat le morceau qui
+le tentait. Fernand pensa que ces façons étaient particulières à son
+pays, et il se promit, lorsqu'il offrirait à dîner, de choisir le jour
+où son oncle serait forcé de refuser l'invitation.
+
+Après avoir vidé d'un trait un plein verre de vieux corton, tenant
+comme en une pince, entre ses doigts, une côtelette de chevreuil qui
+lui barbouillait les lèvres de sa purée de marrons, le petit vieux
+continuait:
+
+--En deux mots, cher monsieur Séglin, voici la chose: la guerre est
+menaçante chez nous, la pauvre Iza a peur et c'est ce qui l'a si vite
+décidée à quitter son pays. Élevée comme une sainte, elle n'a
+quitté les esclaves aux soins desquels sa mère l'avait confiée
+que pour venir à Paris. Paris, c'était son idéal: élevée en
+chrétienne, elle voulait trouver en France le mari de son choix. C'est
+ce rêve que je viens réaliser. Or, je vous ai dit sa situation, Iza
+a environ douze cent mille francs de dot. Vous avez, je le sais, une
+maison qui vaut presque cette somme. Cela est donc pour le mieux. Mais
+moi je ne suis pas éternel, et c'est à ma nièce que reviendra ce que
+j'ai, c'est-à-dire une somme à peu près égale à celle que je vous
+apporte.
+
+Deux ou trois fois les paupières de Fernand eurent des clignotements,
+comme si ses yeux étaient éblouis par trop de lumière.
+
+--Monsieur Danielo, dit Séglin, en faisant demander par notre ami
+commun, M. Strucko, la main de votre nièce, je ne voyais dans ce
+mariage que l'assemblage de deux situations qui devait assurer aux
+époux une vie heureuse. J'y voyais la possibilité de donner
+plus d'étendue à ma maison; la respectabilité de votre nom,
+l'honorabilité de votre famille m'assuraient que j'aurais une femme
+digne... Nous vivons à une époque où ces seules conditions suffisent:
+on s'épouse bien plus pour se faire une maison que pour se faire une
+famille...
+
+--Oui, on fait une affaire...
+
+--C'est le mot sec... Eh bien, monsieur Danielo, j'ai le bonheur de vous
+dire qu'il n'en est plus ainsi de moi... Depuis que j'ai vu Mlle Iza de
+Zintsky... je l'aime et c'est un mariage d'amour que je vais faire... et
+à cette heure... vous auriez modifié les conditions premières, que je
+passerais outre. Ce n'est plus une affaire que je fais... Ce n'est plus
+le négociant qui parle..., c'est l'amoureux...
+
+--À la bonne heure, monsieur Séglin, exclama le vieux Danielo en
+tendant sa main de squelette au jeune homme.
+
+--En la voyant si noble, si belle, en voyant ses grands yeux que voilent
+la candeur et la pureté, en voyant cette superbe ardeur de la jeunesse
+presque éteinte par cette innocence, j'ai été ravi, charmé; j'ai
+senti, comme aux heures suprêmes, se briser quelque chose en moi; une
+voix secrète me disait: Voilà celle qui va transformer ta vie...
+
+--C'est ma nièce et il conviendrait que je fusse réservé! Cependant
+je ne puis. Tout ce que votre imagination peut vous donner est
+au-dessous de la vérité... Avant un mois, monsieur, je défie à
+la plus élégante de vos Parisiennes de lutter avec elle de grâces,
+honnêtes, bien entendu.
+
+Et sans doute parce qu'il était heureux des compliments qu'on faisait
+de sa nièce, le vieux Danielo avait un singulier sourire en disant
+cela.
+
+Le bout du nez du vieux Moldave se rougissait et tranchait sur son
+visage bronzé et sur sa barbe blanche. Le vin le rendait expansif. Il
+dit:
+
+--En somme, j'ai consulté ma nièce... elle accepte. J'ai, je vous
+l'ai écrit, de grands intérêts au pays; à ces heures menaçantes ma
+présence est nécessaire, je vous demanderai donc de hâter ce mariage.
+
+--C'est, monsieur, le plus cher de mes vœux... Lorsque j'aurai le
+bonheur de me trouver demain avec Mlle Iza, vous lui demanderez d'en
+fixer elle-même la date.
+
+--Iza n'a rien à voir là dedans, c'est une petite fille qui fait
+aujourd'hui ma volonté jusqu'au jour où elle fera la vôtre... Faisons
+donc cela nous-mêmes... Tout en étant chrétiens, la différence de
+nos Églises nous empêche le mariage religieux. Or, votre loi exige, je
+crois, environ seize jours de publication... Eh bien! dès demain, nous
+pouvons nous occuper de cela... Maintenant, le notaire?...
+
+--Cela, quand nous voudrons...
+
+--C'est que les fonds ne m'arriveront pas avant quinze jours...
+
+--Plaisantez-vous et croyez-vous que je veuille qu'on dépose en
+signant...
+
+--J'aimerais mieux ça, insista le vieux Danielo... les affaires sont
+les affaires...
+
+--Pardon, cher monsieur Danielo... je vous ai dit que je ne faisais pas
+une affaire...
+
+--Alors... fixez vous-même.
+
+--Je m'occuperai du notaire et, avant huit jours, nous terminerons.
+
+--C'est cela... eh bien, topez là, mon neveu!... dit Danielo en lui
+tendant la main... et à votre bonheur! ajouta-t-il en levant son verre.
+
+Puis étendu dans son fauteuil, ayant arrêté et conclu la situation
+de sa nièce, le vieux Moldave, heureux de vivre, tira de sa poche une
+longue pipe, la bourra lentement et l'alluma méthodiquement, pendant
+que Fernand faisait sauter le bouchon de la troisième bouteille de
+champagne.
+
+À cette heure où, devisant amicalement avec son futur oncle, Fernand
+faisait sur l'avenir de beaux rêves d'or et de rose... une scène toute
+différente se passait près de la maison du boulevard Magenta; nous
+allons y ramener le lecteur.
+
+
+
+
+III
+
+DEUX VIEUX AMIS DE... QUINZE JOURS.
+
+
+En face de la maison de banque et de commission Fernand Séglin, juste
+au coin d'une rue qui fait angle avec le boulevard Magenta, se trouvait
+un petit cabaret, un de ces cabarets qui tiennent le milieu entre le
+restaurant et le marchand de vin. Une boutique discrète, derrière
+les vitres de laquelle s'étendaient des rognons noirs, des côtelettes
+minces, des salades vertes, et, par-dessus tout cela, les petits rideaux
+blancs qui masquaient l'intérieur de la boutique.
+
+C'était dans cette maison que les petits employés de la maison Séglin
+prenaient pension. Il y avait dans le fond de la grande salle, à gauche
+et comme isolée des autres, une petite table de marbre qui ne pouvait
+porter que deux couverts. À l'heure où tous les employés sortaient,
+c'est-à-dire de onze heures à midi, ils se plaçaient à la grande
+table qui se trouvait au milieu de la salle; les autres tables étaient
+occupées par les employés de diverses maisons du quartier; c'était
+dans le cabaret un envahissement. Les ouvriers et les garçons de
+magasin entraient, jouant, se bousculant, se poussant d'une claque sur
+les épaules, en criant joyeusement comme des enfants. Les vieux, l'air
+réfléchi, grognant, haussant les épaules de ces gamineries, entraient
+prendre leurs places.
+
+Alors c'étaient dans la grande salle des cris, des éclats de voix, des
+heurtements de poings sur les tables, qui faisaient sauter les verres
+et les assiettes... Au milieu de ce brouhaha, le garçon et la servante
+passaient froids, calmes, avec une attitude mécanique en servant à
+chacun le plat du jour... Au fond, dans la vapeur de la cuisine, on
+voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu'aux épaules,
+plongeant à chaque commandement sa cuiller immense dans des chaudrons
+vastes comme des futailles et répondant sans en avoir conscience à
+chaque commande:
+
+--Boum! enlevez...
+
+Dans le comptoir était une femme énorme, jeune encore, ayant sur les
+lèvres un perpétuel sourire, et dont le triple menton se perdait dans
+les charmes gras et robustes que soutenait un corset solide; ses bras
+étaient nus et de ses mains replètes et petites elle emplissait sans
+cesse des demi-bouteilles et des carafons, puis avec une vivacité
+étonnante elle recevait le solde des additions et plongeait une main
+dans son tiroir ouvert et regorgeant de monnaie de billon.
+
+Jeune encore, elle eût été jolie sans l'envahissement de cette
+graisse, acquise dans ce milieu sans air, étouffé, plein de vapeur,
+qui lui donnait le teint mat de l'anémie; mais cette maladive blancheur
+ressortait mieux sur le fond de bouteilles de liqueur, de bocaux de
+fruits qui encombraient les étagères et encadraient la glace...
+C'était dans la gargote, pendant une heure, un bruit incessant; puis,
+lorsque midi sonnait, le silence revenait avec le vide, le patron
+quittait la cuisine et venait s'asseoir au comptoir près de sa femme,
+se livrant au rinçage des verres pendant qu'elle mettait en ordre la
+comptabilité du matin. Le garçon et la servante, ayant desservi et
+essuyé les tables, ayant balayé, étaient dans la cuisine et lavaient
+la vaisselle.
+
+C'est dans cette accalmie qu'arrivait toujours, à midi un quart, un
+grand gaillard, maigre et blême, dont l'extrémité du nez était rouge
+et givelée. Il entrait calme, allait à la petite table du fond, se
+faisait servir le plat du jour et demandait un litre... C'était le
+garçon de magasin de la maison Séglin; il couchait dans le magasin,
+balayait et rangeait tout, avant l'arrivée des employés; puis, à
+l'heure du déjeuner, c'est lui qui gardait la maison. Lorsque tout
+le monde était revenu, il allait à son tour prendre son repas et se
+trouvait libre jusqu'à cinq heures, heure de la fermeture des magasins
+et des bureaux.
+
+D'ordinaire, ce garçon de bureau, qui se nommait Martin, était seul à
+cette heure. Mais, depuis une quinzaine de jours, lorsque le dîner
+de midi sonnait, un homme entrait et se faisait également servir son
+déjeuner à la table voisine de celle de Martin.
+
+Le troisième jour, l'inconnu avait prié Martin de lui prêter son sel;
+le quatrième il l'avait salué, le cinquième il lui avait demandé son
+avis sur le plat du jour; le sixième, en arrivant, il lui avait tendu
+la main... et celui-ci, à la fin du repas, lui avait proposé de jouer
+le _petit noir_ (le café); enfin, le lendemain, Martin, en le voyant
+venir, lui avait offert une place en face de lui. On avait accepté,
+et, depuis ce jour, Martin attendait que son camarade fût venu pour
+commencer son repas.
+
+Martin était arrivé; placide et les deux poings sur la table, il
+attendait, ne prenant pas la peine de lire le petit papier gras sur
+lequel était griffonné dans une langue spéciale à la maison le menu
+du jour. Son compagnon entra. Lorsqu'il le vit dépasser la porte et se
+diriger vers le fond de la salle, il lui sourit et retira de son rond sa
+serviette que le garçon, en dressant les deux couverts, avait placée
+dans son assiette.
+
+Celui qui entrait était un homme de quarante à quarante-quatre ans,
+grand, gras et laid..., mais d'une laideur sympathique; les cheveux
+glissant sur la surface polie de son crâne étaient tombés, ils
+étaient restés en touffe comme une couronne autour de la tête noire
+et frisée; les yeux étaient bruns; la bouche, aux lèvres lourdes,
+était cachée sous une moustache brune qui se perdait dans une barbiche
+touffue, laquelle couvrait tout le menton; le nez un peu camard ouvrait
+ses narines poilues; au-dessous des yeux, les sourcils se dressaient
+roux, fauves; les oreilles plates et sans ourlets étaient percées d'un
+trou énorme.
+
+La face était comme zébrée; c'est que sans doute la peau ridée et
+bronzée s'étendait plissant autrefois sur l'ossature de la tête; la
+graisse, en venant, avait soulevé le tissu cutané, l'avait gonflé en
+le blanchissant ainsi que dans l'engraissement obtenu par l'abreuvage
+forcé chez les volailles; mais sur la peau couverte de cette pâleur
+mate s'étendaient toujours, comme des tatouages, des raies, des rides,
+hâlées par de longues années... Cet homme était laid, mais d'une
+laideur gaie. La peau tendue autour des yeux avait des lignes en l'air
+qui rendaient toujours l'œil riant.
+
+Il était vêtu comme un ancien militaire, un cavalier; le cou était
+nu, la chemise n'avait pas de col, mais un foulard la protégeait joint
+par un nœud énorme dont les deux bouts retombaient sur le gilet, un
+gilet spécial, étroit comme un plastron et long comme un _mie der_
+de palefrenier, boutonné ainsi qu'une soutane par cinquante boutons
+formant de petites boules d'or, sur lequel s'ouvrait une vareuse de
+molleton sans col et à larges poches; le pantalon, fait de cette
+étoffe appelée peau de souris, étant collant comme une culotte de
+peau et, arrivant aux chevilles en formant de nombreuses spirales,
+faisait ressortir des pieds qui auraient fait rougir Charlemagne.
+
+Cet homme se nommait Sper; ancien soldat, il avait récemment perdu son
+maître et cherchait une place de garçon de bureau.
+
+En arrivant à la table, Martin lui tendit la main et lui dit:
+
+--Vous venez tard aujourd'hui, et j'ai une faim de gueux...
+
+--Espère, espère, fit le nouveau venu, nous allons rattraper ça... Je
+me suis abordé en route avec un particulier qui sombrait à cause de ce
+qu'il était mouillé.
+
+--Voici le menu, commandez.
+
+--Ça ne va pas être long...
+
+Il regarda le papier et dit aussitôt:
+
+--Ah! pas de poisson, hein?
+
+--Non, je n'y tiens pas!
+
+--Moi, je l'ai en horreur; c'est que dans les voyages on ne vous fait
+manger que de ça... au service.
+
+--Comment, on vous fait manger du poisson? vous n'avez pas à vous
+plaindre...
+
+--Mais pas du poisson frais, des salaisons.
+
+--Ah! je ne savais pas ça... nos soldats ont du poisson... en
+campagne...
+
+--Pas vos pioupious... dans la mar... dans la cavalerie... ça arrive
+des fois, reprit Sper tout embarrassé; il se leva et alla trouver le
+garçon à la cuisine et lui commanda le déjeuner.
+
+Lorsqu'ils furent servis, lorsque, le déjeuner près de finir, ils
+s'étendirent repus sur leurs chaises, Martin, arrivant à la conclusion
+d'une discussion soutenue la bouche pleine, disait:
+
+--Enfin, mon vieux, vous vous trouvez sans place pour le moment, vous
+êtes certain d'en trouver une prochainement; mais, pendant les deux
+mois qu'il faut attendre pour avoir celle-là, vous voudriez avoir un
+petit emploi.
+
+--Voila! justement, je ne voudrais pas prendre d'engagement; donner
+un coup de main à un camarade... ça me serait égal de ne pas gagner
+grand'chose... Je n'ai pas besoin, j'ai mon affaire, des économies qui
+me permettent d'attendre... Mais je ne veux pas rester à rien faire;
+on est désœuvré, on ne sait où aller, un camarade ici, un autre
+là-bas, on cause, on boit, on dépense ce qu'on a et puis on se trouve
+sans rien... Je veux m'occuper.
+
+--C'est très bien pensé...
+
+Il y eut un silence pendant lequel Sper, assurément peu satisfait du
+dessert qui lui avait été servi, fouilla dans sa poche et dans une
+boite de métal prit discrètement... un bonbon sans doute... et le
+glissa dans sa bouche... Le silence durait toujours, Martin fumait sa
+pipe; Sper, accoudé sur la table, pensait. Le premier dit:
+
+--Moi, j'ai dans ce moment-ci beaucoup de travail... On parle chez nous
+du mariage du patron, ça va être des inventaires, des changements, des
+nettoyages, peut-être bien que je me trouverai pas mal d'un camarade
+qui m'aiderait.
+
+Sper eut un mouvement si étonnant que son camarade lui dit:
+
+--Qu'est-ce que vous avez?
+
+--Moi... rien! des secousses... les nerfs... la digestion...
+
+--Ah!... si vous... je pourrai peut-être vous prendre avec moi... Je
+demanderai un petit supplément.
+
+--Ah! fit vivement Sper, il faudrait aller voir votre bourgeois?
+
+--Oh non! depuis deux ans que je suis dans la maison, je ne l'ai vu
+qu'une fois, un matin, on a dit qu'il revenait de son cercle; il m'a
+demandé du feu pour son cigare...
+
+--Ah! vous ne le voyez jamais?
+
+--Jamais... j'ai affaire au caissier, M. Picard, un brave homme...
+
+--Mais qu'est-ce que je ferai avec vous?
+
+--Vous viendrez le matin... ah! de bonne heure... et vous rangerez...
+Voilà mon travail: d'abord j'ai les magasins, je range et je nettoie
+tout ça en me levant; l'hiver, j'allume les feux... quand ces messieurs
+viennent tout est prêt, je monte aux bureaux, j'en fais autant... et,
+quand tout ça est fini, je fais le cabinet de monsieur... La chambre et
+l'appartement sont faits par un domestique et sa femme... Mais le bureau
+de monsieur est le difficile... parce que je ne dois rien déranger...
+
+--C'est facile, au contraire.
+
+--Mais non, on ne peut pas nettoyer sans déplacer les choses.
+
+--On les replace.
+
+--Mais ce sont des papiers... des lettres...
+
+--C'est plus facile... puisque vous n'avez qu'à lire...
+
+--Ah! oui... fit Martin en se grattant et embarrassé, mais voilà...
+c'est que je ne sais pas lire.
+
+--Ah je comprends... ça doit vous gêner.
+
+--Eh bien, monsieur Sper..., vous ne croiriez pas ça, aussi vrai que je
+suis là devant vous, ça m'a servi...
+
+--Comment ça? fit Sper stupéfait.
+
+--C'est comme je vous le dis, ça m'a valu une augmentation...
+
+--Parce que vous ne saviez pas lire?
+
+--Oui, écoutez. Un jour, monsieur avait offert un déjeuner à des
+amis... On me prend pour aider... bien!... Monsieur avait un verre qu'on
+lui avait donné, avec une gravure dessus... En l'emportant je casse
+le verre, je cache les morceaux, je ne dis rien et, pour ne pas être
+grondé, je me dis: j'en achèterai un. Il m'a bien coûté six francs,
+s'il vous plaît; seulement, moi, je vais dans le magasin, je vois le
+verre pareil avec un mot dessus, je me dis: c'est ça, tous les mêmes.
+Je prends le plus beau et je le place dans le dressoir du buffet;
+j'étais tranquille, personne n'avait rien vu, pas même Morand ni sa
+femme,--les deux domestiques.--Le lendemain, à l'heure du déjeuner,
+monsieur me fait appeler. Je monte, Morand était tout rouge, et
+monsieur avait l'air de rire... Je regarde sur la table, je vois mon
+beau verre,--il était bien plus beau.--«Martin, qu'il me dit, tu as
+cassé quelque chose hier...» Je deviens tout rouge. Je ne sais pas
+mentir, mais je fais un effort et je dis: «--Monsieur, il ne doit rien
+manquer dans la maison.» Je ne mentais pas. Monsieur reprend en riant:
+«Tu as cassé un verre.» Cette fois, je dis tout honteux: «--Oui,
+monsieur, mais il est remplacé!» «--Le voici,» dit monsieur, en
+montrant... Vous savez, j'étais bleu! Et il ajouta en riant toujours:
+«--Imbécile, je ne me nomme pas Agathe...» et il me montra les
+lettres... Fallait bien avouer; alors j'ai dit, craignant de perdre ma
+place: «--Monsieur, je ne sais pas lire...»
+
+--Ah! ah! ah! elle est bonne! exclamait Sper en frappant à pleines
+mains sur ses larges cuisses.
+
+--Eh bien! mon cher, le lendemain je suis appelé au bureau... Je me
+dis: bon j'aurais dû ne rien dire. Je vais avoir mon congé...
+
+--Alors?
+
+--Alors M. Picard me dit: M. Séglin est content de vous. Martin, vous
+êtes augmenté de quarante francs; seulement vous ferez seul le bureau
+de monsieur... Voici la clef, personne que vous et lui n'y peuvent
+entrer, c'est une responsabilité, mais je sais que vous êtes un homme
+sérieux... Et depuis ce temps-là, il n'y a que moi qui entre dans le
+bureau du patron en son absence.
+
+--Et vous avez toujours sa clef?
+
+--Oh! elle ne me quitte pas...
+
+--Moi, je sais un peu lire... et pour ça, si vous le voulez, je vous
+serai utile.
+
+--Ce n'est pas de refus...
+
+--Enfin, vous m'occupez?
+
+--Pourquoi me demandez-vous ça comme ça?
+
+--Parce que, mon petit père Martin, si c'est vrai... je suis
+tranquille, et pour fêter ça je paye une bonne bouteille.
+
+--Ah! ah!...
+
+Martin regarda l'heure à sa montre et dit:
+
+--J'ai encore trois heures devant moi... j'accepte!... et pour le
+coup de main, c'est entendu... Vous savez, vous m'allez, vous, j'ai
+confiance...
+
+--Garçon! cria Sper, une bonne bouteille!
+
+--Voulez-vous que je vous dise le bon ici?
+
+--Pardi, c'est pour nous deux!
+
+--Il y a du fleury qui a sept ans.... demandez-en.
+
+Le garçon arriva, essuyant ses bras gras sur lesquels l'eau de
+vaisselle laissait ses globules huileux, et demanda:
+
+--Voulez-vous du bordeaux, du bourgogne... nous en avons à vingt-cinq
+sous la bouteille. Les deux amis éclatèrent de rire et Sper tapant sur
+la table cria:
+
+--Espère! espère! je phoque! envoie-nous une bouteille de vieux
+fleury.
+
+Il y eut dans le comptoir un frémissement joyeux, et le marchand de vin
+sourit à sa grosse femme.
+
+
+
+
+IV
+
+DE LA SINGULIÈRE FAÇON DONT SPER FAISAIT LE MÉNAGE.
+
+
+Lorsque le vin fut sur la table, Sper emplit les deux verres et faisant
+claquer sa langue, en clignant de l'œil, il dit à son ami Martin:
+
+--Nous allons goûter ça; à la vôtre!
+
+Et il prit son verre par le plat du pied et le secoua lentement, puis il
+l'engloba dans ses deux mains; il le reprit encore par le bas et le leva
+dans le rayon du soleil, clignant de l'œil pour voir la transparence de
+son rubis liquide, et, l'ayant encore secoué, il le redescendit et le
+promena lentement sous ses larges narines, aspirant à plein cerveau.
+Ses narines frémissaient, ses yeux papillotaient aux émanations du
+chaud parfum. Après, la figure calme, la tête penchée en arrière,
+l'œil demi-clos, il but, faisant crépiter jusque dans sa gorge le
+liquide enivrant... Il fit encore claquer sa langue et dit en reposant
+le verre sur la table:
+
+--Je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec ce vin-là... nous
+l'inviterons souvent dans notre société... il est aimable.
+
+Et les deux hommes éclatèrent de rire... Puis Sper remplit les verres
+et reprit:
+
+--Nous disions donc, mon vieux Martin, qu'à compter d'aujourd'hui je
+vous donne un coup de main.
+
+--Oui, et je m'arrangerai à vous faire avoir à la fin du mois une
+somme ronde.
+
+--C'est ça. A la vôtre! Et qu'est-ce que j'aurai à faire?
+
+--Je ne sais pas, vous m'aiderez... Nous rangerons ensemble.
+
+--Est-ce que le bourgeois est bon enfant?
+
+--La crème des hommes, et puis on ne le voit jamais...
+
+--Ça, ça le rend meilleur... Nous allons bien en prendre une autre,
+dit Sper en montrant la bouteille.
+
+--Ah! mon cher... Ce soir je ne pourrai pas fermer si je suis
+mouillé... C'est que j'ai encore à travailler, moi.
+
+--Espère! espère! je vous aiderai, nous serons deux... Garçon, une
+bouteille... et du pareil...
+
+Lorsque cinq heures sonnèrent, il y avait cinq bouteilles sur la table
+et Martin chantait à Sper une chanson de son pays. Le concierge de la
+maison vint prévenir le premier que Ces messieurs partaient. Aussitôt
+l'habitude reprit le dessus. Martin se dressa et, marchant droit et
+raide comme l'ivrogne qui veut cacher sa situation, il traversa la rue
+et entra dans les magasins desquels sortaient les derniers employés.
+Sper, au contraire, semblait absolument de sang-froid; l'œil était
+allumé, les joues étaient plus rouges, le bout du nez luisait, mais la
+langue n'était pas embarrassée et les jambes étaient solides. Il se
+leva, alla au comptoir, paya et sortit en riant et en disant:
+
+--Il y a un peu de roulis... Mais, espère, espère, je vais le
+piloter...
+
+Et à son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans
+le magasin. Martin était penché sur la manivelle qui servait à
+manœuvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire
+tourner...
+
+--Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper... donne un peu que
+j'apprenne à tourner ton orgue...
+
+--Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place.
+
+En deux minutes le magasin fut fermé.
+
+--Il faut ranger? demanda le nouvel employé.
+
+--Non!... je ne suis pas en train aujourd'hui... puisque tu m'aides,
+demain nous commencerons plus tôt... Allons prendre l'air... on
+étouffe ici...
+
+--Ça, c'est vrai!
+
+Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda à
+Martin:
+
+--Où allons-nous prendre l'air?
+
+--En face...
+
+--Ah! farceur, va... c'est ça qui s'appelle de l'air...
+
+--Oui, et nous dînerons.
+
+Donnant le bras à son nouvel ami, Martin traversa la chaussée et
+rentra dans la petite gargote où ils se firent servir à dîner. Le
+dîner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garçon de magasin
+ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand
+de vin les ayant mis à la porte, Sper porta son camarade jusque dans le
+magasin. Martin était dans un tel état d'ivresse que son compagnon dut
+faire son lit et, sur la prière de l'employé, dut s'étendre sur un
+matelas, près du sien.
+
+Moins de dix minutes après, le ronflement sonore de Martin ébranlait
+les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se
+leva, s'assura que son ami dormait profondément et se dirigea aussitôt
+vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier étage, traversa les
+bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Séglin.
+
+Là il ferma soigneusement les grands rideaux des fenêtres, et, ayant
+fouillé dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs;
+il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la
+correspondance de M. Séglin. Un carnet lui parut plus intéressant sans
+doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets.
+
+Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouvé une
+liasse de traites échues et payées, il fouilla dedans et en prit une;
+il la serra précieusement dans son portefeuille et, après avoir bien
+soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, éteignit
+sa lumière et se coucha sur le matelas étendu près du lit de son
+compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et,
+plaçant sa tête sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas:
+
+--Espère! espère! Nous sommes parés maintenant...
+
+Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin... un
+ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur
+la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant
+au travail des boulangers pétrissant leur pâte, il s'éloigna.
+
+Vers six heures les deux amis s'éveillèrent; des excès de la
+veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allèrent
+aussitôt «tuer le ver» en prenant un verre de vin blanc et revinrent
+préparer les bureaux et les magasins... Sper, qui avait servi dans la
+cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il
+était pieds nus et l'éponge ou la brosse à la main, vif, alerte, il
+sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort...
+semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans,
+lors de la toilette du navire. Martin était stupéfait de sa vigueur,
+de sa légèreté; assurément un homme de vingt ans n'aurait pas été
+plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il terminé, et
+Martin disait:
+
+--Jamais je n'en ai fait autant.
+
+Le bureau du patron était symétriquement rangé, les meubles frottés,
+les tentures brossées, les papiers surtout absolument en ordre. Martin
+était émerveillé; c'était plus qu'un aide, c'était un remplaçant.
+
+À l'heure où les employés devaient arriver, Sper se rendit chez le
+marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait près
+du valet de chambre savoir les ordres du patron.
+
+Il rejoignit presque aussitôt son camarade, ils se mirent à table et
+continuèrent à _tuer le ver_.
+
+--Tu as fini? demanda Sper.
+
+--J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journée.
+
+--Il faut que j'aille chez moi et je me ramène aussitôt.
+
+--Non, pour ça tu ne peux pas m'aider.
+
+--A cause donc?
+
+--A cause que ce soir il y a un grand dîner, la fiancée et sa famille.
+
+--Ah! bah!
+
+--Alors, je suis de corvée près du fourneau, j'aide la cuisinière.
+
+--Ah oui, ça se comprend...
+
+--Nous allons déjeuner ensemble... et puis tu pourras partir.
+
+--Bien...
+
+--Seulement, tu reviens demain matin.
+
+--À six heures je serai là.
+
+--Nous allons déjeuner plus tôt, parce que je vais avoir des
+occupations pour l'après-midi...
+
+--Je veux bien... notre dîner d'hier m'a creusé...
+
+Ils se firent servir et se mirent à table. A midi, le singulier aide de
+Martin lui serrait la main et retournait chez lui.
+
+
+
+
+V
+
+OÙ L'ON VOIT QU'IL NE FAUT PAS JOUER AVEC L'AMOUR.
+
+
+Lorsque Fernand, voulant sauver la situation de sa maison, compromise
+par la catastrophe, qui, de son commanditaire, avait fait un créancier
+féroce,--nous parlons de la créance vendue par Pierre Davenne,--avait
+accepté la proposition d'un sieur Strucko, de Vienne, qui lui parlait
+de mariage, l'amour n'entrait pour rien dans l'affaire... En demandant
+qu'on lui adressât le portrait de celle dont on voulait faire son
+épouse, il se disait: «Qu'elle ne soit pas tout à fait une guenon, et
+cela me suffit.» L'envoi du portrait l'avait consolé. Celle qu'on lui
+offrait était belle et ferait assurément une admirable maîtresse de
+logis. C'était tout ce qu'il demandait.
+
+La grande question était uniquement dans le million et demi comptant et
+dans le million «d'espérances» que sa femme apporterait. Qu'elle
+fût sotte, acariâtre, insociable, qu'elle n'eût ni cœur ni âme,
+peu importait, il épousait la dot. Si la femme rendait la maison
+insupportable, il savait où trouver des consolations. La vie riche a
+des coutumes qui permettent d'échapper à une promiscuité gênante,
+et bon nombre de ménages sont ainsi bâtis. Chacun vit à part, l'union
+n'est que superficielle.
+
+Fernand, indifférent pour la femme, faisait une affaire; il la faisait
+sérieusement, parce qu'à cette heure il ne pouvait plus reculer; le
+mariage manqué, c'était... plus que la ruine. En allant à la gare,
+pas une autre pensée n'occupait son cerveau. Le jour saint, le jour
+béni de l'hymen, était pour lui le jour d'échéance...
+
+Mais lorsqu'il vit devant lui celle qu'on lui destinait, lorsque son
+regard croisa celui de la jeune fille, lorsqu'il sentit sur son bras
+la chaleur du sien... il eut un tressaillement. En se trouvant dans
+la voiture en face d'elle, il l'admirait, et d'abord heureux, fier, au
+départ, du murmure flatteur qui suivait sa fiancée, il arriva à en
+être fâché, jaloux!...
+
+Lorsque, le premier soir, il quitta le vieux Moldave Danielo, seul sur
+le boulevard, se dirigeant vers le cercle, il se rappelait sa fiancée,
+il eut un haussement d'épaules et dit:
+
+--Ma parole d'honneur, je deviens fou! Amoureux, moi!... c'est trop
+bête... Pauvre belle, vous aurez le calme de votre pension; ce n'est
+point mon amour qui vous fatiguera...
+
+Et cependant, le lendemain, à dix heures, il était au Grand-Hôtel et
+priait le vieux Danielo de le présenter à sa fiancée. Il est vrai que
+chez la bouquetière, en faisant faire un bouquet, il disait tout bas:
+
+--Il faut faire ses affaires...
+
+Tous les jours Fernand se rendait au Grand-Hôtel; il passait une heure
+près de la belle Iza et revenait, se répétant toujours la même
+phrase:
+
+--Suis-je assez ridicule près d'elle! C'est là le propre de ceux qui
+veulent parler d'amour en n'en ressentant pas.
+
+C'est absolument le contraire, car l'amour se ressent, se devine et ne
+sait s'exprimer; mais Fernand ne voulait point se l'avouer. Il affectait
+avec l'oncle Danielo de discuter les clauses du contrat, alors qu'il
+aurait accepté toutes les conditions qu'on lui aurait dictées, et son
+mensonge du premier jour était devenu une vérité.
+
+«Depuis que j'ai vu Mlle Iza... je l'aime, et c'est un mariage d'amour
+que je vais faire. À cette heure, vous auriez modifié les conditions
+premières que je passerais outre. Ce n'est plus le négociant qui agit,
+c'est l'amoureux.»
+
+Le jour où le soir même on devait aller chez le notaire, Fernand
+était dans le salon de l'appartement d'Iza; le vieux Danielo était
+dans son appartement, écrivant. Les deux fiancés étaient près de
+la fenêtre grande ouverte sur le balcon: Iza dans un grand fauteuil,
+Fernand assis presque à ses pieds sur une petite chaise basse.
+
+Sur le boulevard, un monde s'agitait, bruyant, affairé; il y avait des
+flots de foule sur le trottoir qui, semblant prêts à se heurter,
+se mêlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit
+assourdissant, où rien ne ressortait de distinct. Sur la chaussée,
+les fiacres et les omnibus se croisaient, cherchant à se dégager d'une
+triple file d'équipages qui revenaient du bois. Au-dessus s'étendait
+le ciel pourpre du coucher du soleil des jours d'été.
+
+La jeune Iza paraissait admirer cette vie bruyante...
+
+--Iza, dit Fernand, croyez-vous pouvoir oublier à Paris votre beau
+pays?
+
+--Oh oui! fit la jeune fille avec une joie d'enfant. Paris est le plus
+beau pays du monde, et là-bas, je n'ai laissé personne, ceux que
+j'aimais ne sont plus!
+
+--C'est une triste existence que celle de l'orpheline! Iza, vous
+retrouverez ici les affections perdues. Laissez tomber un instant sur
+moi vos regards profonds... Lisez dans mes yeux l'amour qui emplit mon
+âme.
+
+La jeune fille baissa les yeux.
+
+--Ne détournez pas vos regards... C'est presque un époux qui vous
+parle... et vous pouvez, Iza, entendre les aveux de votre fiancé. Si
+vous saviez avec quelle impatience j'attends le jour où nous serons
+pour toujours unis! Depuis l'heure où je vous ai vue, ma vie n'est plus
+la même... Indifférent à tout, je n'ai qu'une pensée... vous voir...
+Je ne sais quel trouble est en moi, je n'ai ni le désir ni le courage
+de penser à mes affaires... Ma maison est abandonnée, mes relations
+sont brisées, mes amitiés oubliées... Seule vous m'occupez tout
+entier, et je ne me sens heureux qu'à cette heure où je suis près de
+vous, à vos pieds, vous parlant, vous admirant, vous adorant.
+
+La jeune fille eut un sourire de doute.
+
+--Ne me croyez-vous pas? demanda Fernand...
+
+--Monsieur Fernand, vous vivez au milieu d'un monde où vous avez
+rencontré plus belle que moi... Vous avez dit à d'autres les mêmes
+paroles que vous me dites.
+
+--Non, Iza... non!... au contraire, ma vie s'est passée sans qu'aucun
+être au monde fît impression sur moi... Je niais l'amour... Et le
+ciel a voulu que celle qui devait être ma femme me le fît connaître
+aujourd'hui... J'ai hâte que notre union soit consacrée, parce que je
+crains sans cesse... et je sens que maintenant sans vous je ne pourrais
+vivre...
+
+--Là-bas, j'entendais conter qu'à Paris l'on n'existait que pour
+le plaisir, vivant si vite qu'on ne prenait pas même le temps de
+s'aimer... et j'avais peur.. j'ai peur!
+
+--Peur? de quoi?
+
+--Peur que cet amour que vous jurez ne soit point si profond...
+
+--N'entendez-vous pas aux accents de ma voix que je ne pourrais
+mentir!... Ce que je voudrais, ma belle fiancée, c'est vous inspirer
+une partie de l'amour que je ressens pour vous...
+
+--Ne vous ai-je pas dit que j'ai peur?
+
+--Oui!
+
+--Eh bien, fit-elle en baissant les yeux et laissant sa main dans
+celle de Fernand, j'ai peur, parce que vous aimant, moi qui suis une
+étrangère, je crains que ma gaucherie ne vous éloigne de moi...
+
+--Mais, vous m'aimez? demanda hardiment le jeune homme.
+
+Elle lui prit la main, et, souriante, elle détourna la tête comme
+pour échapper à son regard. Fernand, ravi, porta la main d'Iza à
+ses lèvres et tomba à ses genoux, puis, comme enivré, après l'avoir
+contemplée un instant, il dit:
+
+--Iza, c'est une passion folle qui s'est emparée de moi; votre image
+est constamment devant mes yeux, dans la vie maintenant je marche
+inconscient, mon regard ne voit que vous; comme les Mages guidés par
+l'étoile le jour de la naissance du Seigneur, je marche ébloui, ne
+voyant rien de ce qui s'agite autour de moi, allant à cette étoile
+de ma vie, à cette lumière: Vous!... Aujourd'hui il adviendrait un
+obstacle à notre union, je marcherais résolu au-devant; déjà vous
+êtes à moi, déjà c'est vous qui êtes mon âme, ma vie... et je
+deviendrais criminel si vous ne deviez être ma compagne.
+
+Iza écoutait souriante, laissant sa main dans la main brûlante de
+son amoureux et penchant la tête pour bien entendre, comme les oiseaux
+penchent leur tête pour écouter la chanson qui ressemble à ce qu'ils
+chantent.
+
+Et la voix de Fernand était pénétrante et son aveu était sincère.
+Habitué à vivre dans les amours faciles de la vie parisienne, jamais
+son cœur n'avait tressailli devant une femme; le cerveau seul avait
+aimé, un jour, une heure. Il appelait amour le désir de la possession,
+et la possession amenait l'ennui.
+
+Cette fois, au contraire, il désirait l'âme de cette jeune fille; les
+charmes de la femme l'éblouissaient, mais il admirait, il respectait,
+il adorait enfin. Cet amour aurait tué celui qui à cette heure se
+serait placé sur son chemin; il lui semblait avoir trouvé, découvert
+Iza, elle lui appartenait, et les regards qu'on lui adressait le
+faisaient souffrir.
+
+Lui, le cynique, le dépravé, pour parler à cet enfant, il châtiait
+son langage: le langage du vieil oncle Danielo lui donnait des
+crispations; il supportait avec peine le ton familier du vieux Moldave,
+ses façons irrespectueuses de traiter les femmes. Iza, c'était pour
+lui la madone qu'il venait chaque jour prier, aimer et adorer.
+
+À genoux à ses pieds, la voyant sourire, il reprit avec exaltation...
+
+--Iza, vous ne vous doutez point de ce que je souffre... À ces heures
+seulement, je suis heureux, je suis près de vous et nous sommes
+seuls... Mais, lorsqu'au bois chacun vous regarde, lorsque dans la rue
+on reste ébloui sur votre passage... lorsqu'au théâtre les lorgnettes
+sont braquées sur vous... je voudrais pouvoir insulter ces hommes...
+Il me semble qu'ils vous outragent... Je le sens bien, je deviens fou...
+Que voulez-vous? Je vous aime!
+
+--Et vous serez toujours ainsi?
+
+--Toujours!... Oh! si vous saviez quels tourments je traîne sans cesse,
+quels doutes me tuent!
+
+--Quels tourments? quels doutes?...
+
+--Iza, je vous aime, nous allons ensemble lier notre vie... Je crains
+que la volonté de votre oncle ne vous fasse faire un mariage de
+raison... Je crains que vous ne m'aimiez pas.
+
+--C'est ce doute qui vous attriste!
+
+--Je voudrais vous entendre, Iza, dire une fois ce mot...
+
+--Une fois?... répéta-t-elle!
+
+Elle se leva et obligea le jeune homme à se lever; puis, se disposant
+à se retirer, pleine de confusion, elle dit avec effort comme si elle
+voulait vaincre sa timidité:
+
+--Avancez-vous, monsieur Fernand... écoutez-moi.
+
+Celui-ci, obéissant, pencha sa tête, tendant l'oreille, et alors elle
+s'avança gauchement:
+
+--Fernand... je vous aime...
+
+Elle voulut se sauver, mais Fernand lui tenait les mains; il eut un
+mouvement fébrile qui attira la jeune fille vers lui... leurs lèvres
+se rencontrèrent.
+
+Iza jeta un petit cri... comme le bruissement d'ailes d'une colombe
+affolée et elle se sauva.
+
+Ému, ravi, tout tressaillant, Fernand se mit au balcon, il crut
+étouffer... et malgré lui, constatant son état, il dit:
+
+--Ah! c'est effrayant ce que je l'aime!
+
+Le vieux Danielo, à ce moment, lui frappa sur l'épaule; il avait
+entendu, et il dit joyeusement:
+
+--À la bonne heure... Maintenant, je suis tranquille, elle sera
+heureuse!
+
+Fernand, tout confus, lui tendit la main, et le vieux Zintsky lui dit:
+
+--Vous savez que c'est dans une heure que nous signons le contrat?
+
+
+
+
+VI
+
+UNE SOIRÉE DE LA BELLE IZA.
+
+
+Le soir même, le contrat de mariage était signé chez le notaire de
+Séglin. Le vieux Danielo avait déclaré que la future apportait en dot
+la somme de quinze cent mille francs en espèces, plus cent mille francs
+de bijoux et des propriétés sises à Jassy et à Galali, estimées
+plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiancée apportait deux
+millions, sur lesquels un million devait être réalisé et versé entre
+les mains de Séglin le jour du mariage.
+
+Quand Fernand sortit de chez le notaire, il était ivre d'amour et
+ébloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait
+être calme; mais, agité, fiévreux, il ne pouvait rester en place.
+
+Enfin, il touchait au but rêvé. Il aimait et allait épouser celle
+qu'il aimait... Il était malheureux, presque ruiné, et il se trouvait
+tout à coup riche, immensément riche. Lorsqu'il eut reconduit au
+Grand-Hôtel Iza et son oncle, il dit à son cocher de le conduire au
+bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fraîcheur
+de la nuit, son corps fiévreux; il avait besoin de ce silence et de
+cette ombre pour vivre un peu seul avec son rêve.
+
+La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-Élysées, lorsque,
+enveloppée dans un long manteau et le visage couvert d'un voile
+épais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Hôtel, accompagnée par le vieux
+Danielo; celui-ci, étant sorti le premier, avait jeté un regard rapide
+autour de lui et était rentré sous la porte prendre le bras de sa
+nièce. Ils traversèrent le boulevard et remontèrent jusqu'à la rue
+du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher:
+
+--Vite à Montrouge.
+
+Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire
+s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener.
+
+Une heure après, la voiture s'arrêtait sur la route.
+
+Les deux voyageurs descendirent et se dirigèrent vers le village
+étrange où nous avons déjà conduit le lecteur. Le vieux Moldave
+s'arrêta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser.
+Danielo, qui n'était autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui.
+Iza courant lui dit alors:
+
+--Attends, maître... Je reviens te prendre dans une heure!
+
+Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'était pas
+éclairé, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant
+à travers les baraques, et, arrivée à l'extrémité du village, elle
+frappa à la porte d'une hutte, à travers les interstices de laquelle
+filtrait de la lumière. Une voix d'homme demanda:
+
+--Wer ist da?
+
+--Iza! répondit-elle.
+
+La porte s'ouvrit aussitôt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les
+bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion.
+
+La porte fermée, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant
+lui, lui prit les mains.
+
+Ils se regardèrent longuement, et le jeune homme demanda:
+
+--Tu reviens enfin, Iza?
+
+--Non, dit-elle, pas encore... mais bientôt... Ce soir, j'ai voulu
+venir quand même, je ne pouvais plus me passer de te voir... Tu m'aimes
+toujours, Golesko?
+
+--Toujours, répondit-il simplement en lui pressant les mains, et
+il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tête sur son
+épaule, ils restèrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette
+hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulière
+beauté faisait un contraste étrange... C'était un radieux tableau,
+plus éclatant par son fond misérable. Celui qu'elle avait appelé
+Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il était superbe. Il était grand,
+svelte, sans être maigre; les membres étaient robustes; sous son
+bizarre costume, il était élégant. Il avait le teint cuivré, les
+yeux étaient noirs; les cheveux châtain brun étaient longs; partagés
+au milieu, ils retombaient en mèches épaisses sur ses épaules;
+la moustache douce couvrait à peine les lèvres d'un rouge vif, qui
+resplendissait par le sourire sur les dents d'une éclatante blancheur.
+
+Sa voix était douce comme un chant, il avait le même accent mélodieux
+qu'Iza... Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces
+valaques. C'était un enfant des montagnes. Il portait le costume
+singulier--étrillé par l'usage--des enfants des monts Karpathes.
+
+--J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi...
+
+--C'est seulement pour ça que tu es venue?... Pourtant tu es riche
+maintenant, tu ne dois manquer de rien.
+
+--Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi.
+
+--Viens.
+
+Et Golesko se hâta de dresser deux couverts sur une table boiteuse,
+c'est-à-dire qu'il y plaça deux gobelets et deux couteaux, puis une
+grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier épais
+comme du drap, sur lequel était une tranche grasse de jambon.
+
+Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur
+la table en disant:
+
+--Et le vin du pays!...
+
+La chandelle, fichée dans un cruchon, éclairait le groupe.
+
+Iza s'était assise d'un côté de la table, Georgeo se mit de l'autre,
+et alors s'accoudant sa tête entre ses deux mains, le rire sur les
+lèvres, il dit:
+
+--Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu
+viennes ici faire un si mauvais repas?
+
+--Georgeo, la grande belle table où l'on me sert me rend triste,
+toute leur bonne cuisine me porte au cœur... la pièce où je dors est
+triste... je voulais être riche, je veux être riche, mais il faut que
+tu sois près de moi... Ici je me trouve bien, je suis à l'aise: je
+suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre...
+Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux...
+
+Et leurs regards étincelèrent en se croisant.
+
+Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans
+l'air empesté de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce
+le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des
+bouchées. Elle avait dégrafé sa robe pour rendre à sa poitrine ses
+contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel
+elle trouvait une saveur nouvelle... Sa vie, sa vie de bohème, elle la
+revoyait en promenant ses regards autour d'elle, à la lueur fumeuse du
+suif.
+
+--Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde,
+habillés comme nous voudrons, couchant une nuit là et l'autre bien
+loin..., nous aimant bien et méprisant tout le monde. Mon Georgeo,
+donne-moi à boire.
+
+--C'est ce qui reste de notre vin de là-bas..., dit le jeune homme en
+versant.
+
+Iza fit la lippe pour y tremper ses lèvres; elle but en faisant tourner
+ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet à
+Georgeo...
+
+--Bois à moi, Georgeo...
+
+Heureux d'obéir, le grand bohémien chercha sur le gobelet la trace
+grasse des lèvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant
+devant elle, il lui dit:
+
+--Iza, conte-moi ce que tu fais.
+
+--Je deviens riche, Georgeo...
+
+--Conte-moi ça...
+
+--Georgeo, je ne peux rien dire... Mais tu dois m'aider à réussir; le
+maître pour lequel j'agis veut te voir.
+
+--Moi?
+
+--Oui! toi aussi, tu dois servir...
+
+--À quoi?
+
+--Je l'ignore... je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est
+tracée.
+
+--Mais un jour, tu peux être prise... tu peux revoir derrière toi les
+soldats... tu te souviens, à Jassy...
+
+--Ne crains rien, le maître est puissant...
+
+--Tu le disais aussi de celui que tu avais alors... Souviens-toi.
+
+--Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrière
+la mosquée... je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de là... et,
+le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'étais
+sans connaissance... Quand je revins à moi dans ta cabane... sur ma
+chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du
+sang!
+
+Le grand jeune homme eut un méchant sourire, en disant:
+
+--J'en avais tué deux!...
+
+--Mais ce n'est pas la même chose aujourd'hui; j'ai juré que je me
+tairais... je me tairai; c'est le maître qui t'engagera...
+
+--C'est la vie encore à risquer... et en France nous sommes
+tranquilles.
+
+--Tiens... regarde, tu vois qu'il est généreux, le maître.
+
+Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira
+des poignées de pièces d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la
+table.
+
+Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillèrent et il passa
+ses doigts sur l'or comme pour le caresser...
+
+--Tu vois, mon Georgeo, le maître agit bien.
+
+--Et il me payerait ainsi?
+
+--Il t'attend...
+
+--Où?
+
+--Demain... à dix heures du matin. Voici sa carte... Georgeo la prit
+vivement et dit:
+
+--J'y serai!...
+
+Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jeté sur la
+table, qu'il le faisait tinter, charmé de cette harmonie, elle lui dit:
+
+--Garde ça, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et
+nous serons riches.
+
+Golesko secouait l'or et disait:
+
+--Comme c'est beau l'or!... Riches! Nous serons riches... C'est ça qui
+manquait pour nous bien aimer!
+
+On frappa à la porte. Golesko bondit en se plaçant devant son or;
+prenant le couteau qui était sur la table, l'œil ardent, les sourcils
+froncés, il dit d'une voix sèche:
+
+--Qui est là?
+
+Iza, souriant, l'avait regardé et admirait son ami. On répondit
+
+--C'est moi, ouvre donc, Georgeo, il faut qu'Iza parte!...
+
+--Ah! c'est le sauvage! fit-il en haussant les épaules pendant qu'Iza,
+éclatant de rire, disait:
+
+--Voilà, maître, je suis à toi.
+
+Georgeo fit un signe à Iza pour l'empêcher d'aller ouvrir. Il ramassa
+l'or, le roula dans une loque sale et le glissa sous son grabat; puis il
+alla ouvrir la porte.
+
+--Entre, vieux Rig, fit-il.
+
+--Nous n'avons pas le temps... répondit celui-ci.--Vite, vite, il faut
+partir, Iza, tu lui as fait la commission?
+
+--Oui, demain il ira!
+
+--Tu vas être riche, Georgeo... Conduis-toi honnêtement avec le
+maître.
+
+--Je lui vendrai sang et peau... s'il le veut...
+
+--Vilaine marchandise qu'il ne te demandera pas... Allons, Iza, en
+route.
+
+--Avant, sauvage, tu vas prendre un verre du vin de notre pays.
+
+--Vite, alors.
+
+Georgeo versa, emplit les deux gobelets, ils burent. Rig fit la grimace.
+
+--C'est bon, ça... hein? disait le jeune homme.
+
+--Pour faire des conserves! dit le vieux Rig... En route, Iza.
+
+La jeune fille se jeta au cou de Georgeo; ils s'embrassèrent
+amoureusement.
+
+--À bientôt, dit Iza... Et n'oublie pas,... chez le maître à dix
+heures.
+
+Une heure après, le garçon du Grand-Hôtel commandait:
+
+--Le service de M. et de Mlle de Zintsky...
+
+
+
+
+VII
+
+UN HEUREUX MARIAGE
+
+
+Fernand Séglin s'était contenté jusqu'alors du petit appartement
+qui se trouvait au-dessus des magasins; mais ce logis allait devenir
+insuffisant d'abord et trop modeste en raison de la situation de celle
+qui épousait. Puis, il ne voulait pas que sa femme fût en rien mêlée
+à ses affaires. Il voulait pour son idole un temple, pour son culte,
+ses adorations, un autel.
+
+Il en parla aussitôt au vieux Danielo, lequel lui dit qu'il en
+parlerait à sa nièce. La réponse ne se fit pas attendre. Le
+lendemain, le vieux Moldave lui donnait l'approbation d'Iza, de laquelle
+il avait deviné le désir. Le surlendemain, Danielo dit à Fernand
+qu'il avait trouvé, près d'Auteuil, un petit hôtel superbe, composé
+d'un grand pavillon isolé au milieu d'un vaste jardin. C'était une
+demeure ombreuse et discrète, un jardin plein de fleurs.
+
+Les deux fiancés allèrent avec le vieil oncle visiter le petit hôtel;
+il plut et fut loué aussitôt. On se hâtait, car le mariage était
+prochain.
+
+Le petit hôtel était situé tout près du bois de Boulogne. Les
+grilles toutes dorées étaient surmontées de deux becs de gaz et
+s'ouvraient sur une cour dont le milieu était occupé par un massif de
+fleurs, devant lequel était le perron abrité par une marquise vitrée,
+sous laquelle s'ouvrait la porte du vestibule.
+
+L'hôtel avait deux étages: les fenêtres hautes et étroites avaient
+des rampes dorées; élégant de construction, riche de sculpture, le
+pavillon se dressait bien blanc, bien propre, tranchant sur le fond
+vert des arbres d'un petit parc où l'on entendait crépiter l'eau
+d'un bassin; il était gai, surtout lorsque le soleil, dardant sur
+les pierres blanches et sur l'or de la grille et du balcon, faisait
+ressortir le trou noir des fenêtres ouvertes, encadrées par les
+franges des rideaux éclatants; dans le noir on voyait les cuivres
+dorés des coins de meubles luxueux, et le scintillement des verroteries
+des lustres...
+
+Iza était dans le ravissement. Les meubles, les tentures étaient
+presque neufs, et Fernand loua l'hôtel et acheta le mobilier.
+
+Le lendemain, les domestiques de Séglin s'y installèrent et le
+préparèrent pour recevoir leur maître. Le mariage était décidé, le
+jour fixé.
+
+Le jour où la jeune Iza, dans sa blanche toilette, descendait
+l'escalier du Grand-Hôtel pour monter dans la voiture qui la conduisait
+à la mairie, il y eut dans la foule de curieux assemblés devant la
+porte un murmure d'admiration.
+
+Toute la finance et le haut commerce assistaient au mariage du banquier
+commissionnaire, Fernand Séglin, et c'était un concert de louanges
+et de félicitations... Naturellement les plus extravagants mensonges
+circulaient comme des vérités. On disait que la mariée était d'une
+famille princière, qu'elle apportait à son mari plus de cinq millions,
+qu'elle avait en bijoux la moitié de cette somme; on disait que
+le vieil oncle était un grand personnage, bien plus riche encore,
+intriguant avec la Russie, et qui se débarrassait de sa nièce pour
+aller là-bas recommencer ses intrigues.
+
+La vérité, c'est que le vieux Danielo avait dit qu'il attendait
+impatiemment la célébration du mariage; car il était rappelé dans
+son pays pour des affaires urgentes, et il avait dit à Fernand qu'il
+partirait le lendemain de son union avec sa nièce.
+
+Ce fut pour Séglin une journée qui dura un siècle, tant il avait
+hâte d'être débarrassé des indifférents qui l'entouraient pour se
+trouver seul enfin avec celle à laquelle, il le sentait, il appartenait
+corps et âme.
+
+Ces félicitations, ces compliments, dont la banalité égalait
+l'indifférence, l'agaçaient; les regards admiratifs qui couvraient
+sa femme le blessaient; il était forcé de sourire lorsque la mauvaise
+humeur l'étouffait, forcé de remercier d'un mot agréable lorsque
+l'injure lui venait aux lèvres.
+
+Le soir, on dînait au Grand-Hôtel.
+
+Oh! l'interminable journée. Et que les gens étaient lents à servir!
+Le dîner n'en finissait plus: il semblait à Fernand qu'on prenait un
+malin plaisir à prolonger cette cérémonieuse soirée...
+
+Il était agité, nerveux, inquiet, car il lui sembla que son oncle
+affectait trop le mépris qu'il avait pour les lois du Coran... Il
+buvait!... il buvait!... et paraissait,--à en juger par les rires de
+ceux qui l'entouraient,--avoir une conversation bien gaie; les dames
+plusieurs fois avaient tourné la tête...
+
+Enfin, vers dix heures, on se retira, et Fernand tout tremblant
+enveloppait Iza d'une longue pelisse et ne voulait laisser à personne
+le soin de s'occuper d'elle. Il prit son bras et la conduisit à sa
+voiture; le vieil oncle Danielo embrassa sa nièce, et Fernand s'étant
+placé près de sa femme, la voiture les conduisit au petit hôtel
+d'Auteuil.
+
+Dans la grande voiture, ils s'étaient placés l'un en face de l'autre,
+Fernand tournant le dos aux lanternes, dont la lumière éclairait le
+visage d'Iza, placée devant lui.
+
+Quand les chevaux partirent, Fernand dit:
+
+--Enfin, nous sommes seuls!
+
+Il lui prit la main, et elle sourit; il la regardait heureux, ne
+trouvant pas une parole à dire, l'admirant, car la lumière qui
+l'inondait la rendait semblable à ces belles saintes de notre art
+païen; elle paraissait enveloppée d'une auréole, et son teint chaud
+et ses cheveux bruns tranchaient violemment, dans son voile blanc, sur
+lequel les boutons de fleurs d'oranger s'égrenaient; dans ses mains
+brûlantes, il sentait sa main molle et fraîche.
+
+Il était heureux, il la contemplait en souriant à son sourire, la
+tête penchée, n'osant parler, ne trouvant pas de mots qui rendissent
+ce qu'il voulait exprimer; longtemps ils restèrent ainsi, les regards
+dans les regards; Fernand transformé par sa passion, devenu chaste, et
+sachant que, sans s'être dit un mot, ils avaient eu un long entretien
+d'amour.
+
+Et au contraire de ce que lui avait paru être la journée, il fut
+surpris quand la voiture s'arrêta et que le domestique ouvrit la
+portière. Ils étaient chez eux, et il lui sembla qu'il venait à peine
+de sortir du Grand-Hôtel.
+
+Il prit Iza dans ses bras et la porta sous le vestibule, craignant
+qu'elle ne se fatiguât; puis, s'étant fait éclairer jusqu'à son
+appartement, il renvoya la femme de chambre, lui disant que madame la
+sonnerait quand elle aurait besoin d'elle.
+
+Les soubrettes baissèrent la tête pour cacher un malin sourire et se
+retirèrent. Ils étaient dans le boudoir qui précédait la chambre de
+madame. Seul avec Iza, Fernand l'aida à retirer sa pelisse, détacha
+doucement son voile et sa couronne, embrassa ses beaux cheveux dont
+quelques mèches tombèrent sur son épaule. Il la conduisit comme un
+enfant vers une grande causeuse; lorsqu'elle fut assise, il se mit
+à genoux, s'étendit à ses pieds, et, prenant ses petites mains et
+cachant sa tête, il dit:
+
+--Iza, que je suis heureux... que je t'aime!
+
+La jeune fille le regardait souriante, et d'une voix douce comme un
+chant d'oiseau elle lui dit:
+
+--Et vous m'aimerez toujours ainsi?...
+
+--Toujours!...
+
+Et il y eut encore un silence pendant lequel il l'admira. Il semblait
+qu'il n'osait toucher à son idole, et qu'il craignait que son contact
+ne la souillât.
+
+--Iza, dit-il, au bout d'un moment, sais-tu pourquoi je suis heureux?...
+C'est que je suis jaloux, jaloux à tuer qui exciterait ma jalousie, à
+me tuer moi-même.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? Vous êtes mon maître...
+
+--Non, je suis ton époux, je suis ton esclave... qui t'adore! Je suis
+heureux, Iza, parce que tu viens de l'autre coin de l'Europe, que tu ne
+connais personne ici que moi, et que je voudrais qu'il en soit toujours
+ainsi, que ton amour, ta vie, soient à moi... Tu n'as ici ni amis ni
+parents qui puissent me prendre une part de ton affection... C'est moi
+qui serai toute ta famille.
+
+--Oui, je vous aimerai bien!
+
+--Tu ne sais pas ce qu'est la vie, toi! ma pure et chaste Iza... Après
+l'amour saint de la mère, tu cherches l'amour honnête de l'époux...
+Tu ne sais pas qu'il y a dans la vie deux sortes d'amour, l'un léger,
+fou, bestial..., l'amour que tu dépeignais l'autre soir, dans ton naïf
+langage, en contant qu'au pays on disait qu'à Paris on n'avait pas le
+temps de s'aimer; cet amour-là n'occupe que le cerveau, il s'éteint
+sans laisser de trace... Mais il est un autre amour que j'ignorais,
+celui qui m'étreint aujourd'hui, qui s'appuie à la fois sur
+l'affection, sur l'estime, qui a pour avenir la famille!... Oh!
+qu'il est fort et puissant, qu'il est pur, cet amour! Et combien
+moi, l'abandonné, j'en suis rempli aujourd'hui! moi qui vivais seul,
+égoïste, je vis pour quelqu'un! j'aime quelqu'un! J'aime! oh! mais
+comme c'est différent d'aimer ainsi!... Ô ma sainte et pure femme, je
+t'adore! je t'aime et je me sens meilleur près de toi... je t'aime!
+
+Iza avançait la tête, la bouche, le regardant avec étonnement; elle
+finit par dire:
+
+--Mais que me dites-vous là?... Je ne comprends pas.
+
+Fernand haussa les épaules en disant:
+
+--Je suis fou! ma parole d'honneur!... Excuse-moi, ma belle Iza, ma
+femme aimée, je t'aime!
+
+Et alors, comme une pensionnaire, Iza prit dans ses deux petites mains
+la tête de son mari, la releva pour bien la regarder en face et elle
+dit naïvement:
+
+--Moi aussi... je vous aimerai bien...
+
+Fernand se releva, et prenant sa femme entre ses bras, il l'embrassa
+avec effusion, en disant:
+
+--Mon Dieu que c'est beau la candeur, la pureté! et comme leur contact
+rend meilleur...
+
+Il regarda un instant Iza, en s'appuyant sur son épaule, et lui
+demanda:
+
+--Ma chère petite femme... n'es-tu pas fatiguée?
+
+--Oh! si, maître!
+
+--Vous allez dormir, ma belle!
+
+Et il sonna; les femmes de chambre entrèrent et conduisirent Iza dans
+sa chambre. Lorsqu'elle fut entrée, la porte fermée, Séglin descendit
+dans le jardin... Il se promenait, passant la main sur son front, comme
+pour calmer son cerveau troublé par la passion et il disait:
+
+--Si je ne m'étais marié avec elle... je me serais tué! Est-ce
+possible? moi! moi! qui ai tant ri, tant médit... souillé l'amour des
+autres!...
+
+À cette pensée, son front se plissa, une idée atroce lui traversa le
+cerveau.
+
+--À moi! si cela m'arrivait, oh! je la tuerais... mais j'en
+mourrais!...
+
+Il vit les femmes de chambre qui montaient se coucher. Heureux, il
+rentra dans la maison et se dirigea vers la chambre de sa femme.
+
+
+
+
+VIII
+
+OÙ L'ON PRÉSENTE UN SINGULIER COMPTE.
+
+
+Le mariage de Fernand Séglin avait rétabli sa situation; calme dans
+l'avenir, il vivait heureux, enivré, tout entier à la pensée de sa
+femme. Il avait totalement oublié sa maison de commerce, se reposant
+sur son caissier Picard. Celui-ci était venu le trouver à Auteuil pour
+assurer l'échéance de fin de mois, fort lourde en raison du changement
+survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit:
+
+--Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un
+avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites
+le nécessaire, agissez comme si j'étais là, je vous donne carte
+blanche.
+
+Et calme il était retourné près de sa femme. Les jours passaient dans
+cette situation. Fernand, voulant présenter officiellement sa femme
+dans le monde au milieu duquel il vivait, avait résolu de donner une
+soirée qui devait inaugurer le petit hôtel d'Auteuil.
+
+On avait beaucoup parlé du riche mariage de Séglin, de la beauté
+extraordinaire de sa jeune femme, de son originalité. La situation
+brillante faite par cette union à la maison Séglin était une raison
+de plus pour que les invitations à la soirée fussent recherchées.
+
+Depuis deux jours, on ne s'occupait à Auteuil que de préparer l'hôtel
+pour la grande soirée. La veille du jour choisi, le vieux Picard
+était venu et avait parlé de nouveau à Séglin de l'échéance qui se
+trouvait quatre jours après, et rien n'était encore parvenu de Jassy.
+Séglin eut une légère contraction; mais, se remettant aussitôt, il
+dit:
+
+--La négligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends
+après la dot de ma femme... Ce soir, Picard, vous écrirez en demandant
+un premier envoi. Dites, qu'indifférent à cela... vous êtes mon
+chargé d'affaires, au besoin même que j'ignore votre démarche...
+
+--Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour être rendue...
+
+--Envoyez alors un télégramme...
+
+--Bien, monsieur, fit le docile caissier.
+
+Et tranquille, confiant, Séglin alla surveiller les préparatifs de la
+soirée.
+
+--Quelle indifférence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages.
+
+Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de
+sa nièce, le vieux Danielo était parti, et depuis ce jour pas une
+nouvelle! Cependant Séglin, tranquille, ne pensa pas seulement à en
+parler à sa belle Iza; il avait bien autre chose à lui dire.
+
+L'amour l'occupait tout entier, il était heureux, et rien ne pouvait
+amener un nuage sur son front. Il avait reçu de l'individu qui avait
+acheté la créance de Pierre Davenne une lettre absolument menaçante,
+il s'était contenté de hausser les épaules, et il avait écrit au
+coin:--Payer le 30,--puis il l'avait fait remettre à son caissier... Il
+était calme, il allait recevoir un million!...
+
+Aussi la soirée s'annonçait-elle brillante. Fernand avait fait de doux
+reproches à sa femme; pendant une partie de la journée elle s'était
+absentée, et il avait été malheureux de cette absence; il disait en
+minaudant qu'il était jaloux... que ses regards ne lui appartenaient
+pas, qu'ils étaient à lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent
+ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait répondu que, voulant
+être la plus belle, elle avait été elle-même chez la couturière
+surveiller son travail... et ils s'étaient embrassés.
+
+À huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les
+tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers
+époussetaient et arrosaient les fleurs...
+
+Les invitations portaient neuf heures; à dix heures, les salons
+étaient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un
+vaste velum, servait de promenade et de fumoir.
+
+C'était une indéfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes
+des femmes, sur les épaules nues, toutes scintillantes de bijoux,
+tranchaient les habits noirs des hommes.
+
+Ce n'était que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la
+beauté de la belle Mme Iza Séglin; elle faisait les honneurs de son
+salon avec une gaucherie pleine de grâce.
+
+À dix heures et demie, le concert commença; les femmes étaient
+assises sur des fauteuils rangés en ligne devant l'estrade qui portait
+le piano. Les hommes se tenaient debout.
+
+Le concert fut peu écouté; un grand murmure emplissait le salon. Les
+dames avaient hâte de voir le bal commencer.
+
+Il était près de minuit lorsque les premiers quadrilles se
+formèrent... Alors la foule s'était divisée, des groupes étaient
+autour des tables de jeu, dressées dans le petit salon; d'autres,
+étouffant dans le grand salon, s'étaient réfugiés dans le jardin,
+où le bassin jetait une certaine fraîcheur.
+
+Fernand se sentait revivre; il était entouré, choyé, envié; enfin
+le crédit, prêt à s'écrouler, était rétabli, tout le monde avait
+reçu avec empressement son invitation...
+
+Il était fier, heureux des compliments qui s'adressaient à sa femme,
+de ce parti admiratif des femmes. Il avait été voir la salle où l'on
+jouait, surveillant partout...; il avait été s'assurer que le service
+des buffets était bien fait; il avait laissé Iza au milieu d'un groupe
+de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha
+sa femme dans le groupe. Iza n'y était pas; il la chercha et la trouva
+assise dans le petit salon qui précédait le jardin, causant avec un
+homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'était levée, et,
+le présentant aussitôt à son mari, elle lui dit:
+
+--Mon ami, je vous présente le comte Otto..., un de mes compatriotes,
+un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait
+présenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne
+pensée...
+
+--Je suis heureux, monsieur, et très flatté de l'honneur que vous nous
+faites...
+
+Et en disant ces mots, Fernand avait regardé l'homme et avait froncé
+le sourcil.
+
+Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'éloigna aussitôt,
+paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander à
+Iza quel était cet individu; mais un ami de Fernand vint réclamer une
+valse promise.
+
+Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait éprouvé son
+mari, elle se pencha à son oreille et lui dit gaiement:
+
+--Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui... c'est un
+importun... nous le verrions tous les jours.
+
+--Oui, oui, fit-il de la tête, tout à fait rassuré et décidé à
+faire ce que lui recommandait sa femme.
+
+L'homme, comme gêné du milieu dans lequel il se trouvait, était
+rentré dans la salle de bal, et, accoudé sur le chambranle d'une
+fenêtre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser.
+Lorsque Iza, entraînée par son cavalier, se mêla aux valseurs, son
+regard plein d'admiration la suivait sans cesse... Fernand, accoté sur
+la porte du petit salon, le vit, et ennuyé, blessé, il murmura les
+dents serrées:
+
+--Monsieur le comte Otto..., je crois que nous ne nous verrons pas
+souvent.
+
+Il lui sembla qu'Iza avait en souriant répondu à son regard. Il ajouta
+avec rage:
+
+--Mais cet homme est fou!...
+
+Puis, regardant sa femme qui lui souriait à son tour, cherchant dans
+chaque mouvement de la valse à ne pas quitter son regard... il passa la
+main sur son front, et, haussant les épaules, il dit:
+
+--C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur!
+
+Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mêla à ses invités.
+
+Celui qu'Iza avait présenté comme le comte Otto, nos lecteurs le
+connaissent: c'était Georgeo Golesko, le beau bohémien, qu'elle avait
+été voir quelques jours avant son mariage.
+
+Mais, à cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait guère au
+misérable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il était fort
+beau dans sa toilette de soirée, son teint chaud ressortait sur son col
+blanc. Il y avait de la superbe dans sa façon de porter la tête;
+sa tête magnifique dans ses longs cheveux frisés par le fer et sa
+gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait
+réservé, embarrassé comme un étranger. Et dans les salons, sur son
+passage, maintes femmes avaient tourné la tête.
+
+Vers trois heures du matin, un domestique vint dire à Fernand que M.
+Picard, qui assistait au commencement de la soirée, avait trouvé en
+rentrant chez lui une lettre de Jassy à l'adresse de Fernand et était
+revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta
+où étaient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait.
+
+--Dites à Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre
+dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que
+la lettre ne le renseignât sur le banquier chez lequel il devait aller
+toucher,--calme, disons-nous, il se mit à une table de whist, où l'on
+demandait un quatrième.
+
+Vers quatre heures tout le monde était parti, à part quelques amis
+plus intimes, avec lesquels Fernand se mit à table dans le jardin,
+devant le buffet, pour souper.
+
+Iza, vers trois heures, s'était retirée. Le calme était revenu dans
+le petit hôtel si agité quelques heures auparavant. Les jeunes gens
+qui soupaient avec Fernand étaient ses amis avant son mariage; aussi,
+naturellement en vint-on à parler des _anciennes_. L'un d'eux lui
+demanda:
+
+--Et Madeleine de Soizé... la Superbe!... Ça a donc été bien grave
+pour vous quitter? Tu devais l'épouser...
+
+--Quelle folie!... dit Fernand. Nous nous sommes quittés le plus
+banalement du monde..., à la suite d'une scène de jalousie, bien avant
+mon mariage.
+
+--Dame, elle le disait. Je l'ai rencontrée il y a deux jours...
+
+--Et que t'a-t-elle dit?
+
+--C'est inutile de te le dire... C'était si fin! si fin! que je n'ai
+pas compris...
+
+--Dis toujours?
+
+--Mon Dieu, je lui ai dit que tu étais marié.--Je le sais! dit-elle!
+et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu?
+
+--Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les épaules.
+Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre à la porte...
+Restez si vous voulez, moi je monte me coucher... Je tombe de sommeil.
+
+--Oui, oui, nous connaissons ça, firent-ils en riant... Bonne nuit...
+
+Ils se serrèrent la main, les jeunes gens se retirèrent et Fernand se
+dirigea vers sa chambre. En montant, pensant à ce que lui avait dit son
+ami, il murmura:
+
+--C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?...
+Bah! Et, haussant encore les épaules, il entra dans sa chambre.
+
+Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apportée quelques
+heures avant; il la lut aussitôt. Elle était adressée de Vienne par
+la maison Strucko, ce qui ne l'étonna pas, puisque c'était le client
+qui avait servi d'intermédiaire à son mariage. On lui disait que les
+fonds devaient être déposés dans une maison de Vienne et que sous
+deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crédit sur une maison de
+Paris.
+
+Tout à fait rassuré, et pour n'être pas réveillé le matin, il
+écrivit à son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de
+recevoir. Cette fois l'échéance était assurée, et enfin la maison
+allait entrer dans une voie de prospérité depuis longtemps inconnue.
+
+Le silence qui régnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les
+différentes scènes pénibles des derniers mois repassaient devant
+ses yeux. Il avait failli être ruiné, déshonoré, et pendant quelque
+temps la tête perdue. Il lui avait semblé que la malédiction _in
+extremis_ de son ami s'abattait sur lui, et, juste à l'heure où la
+désespérance s'emparait de lui, il avait reçu de son correspondant de
+Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer
+au mariage, un riche mariage lui permettrait d'étendre sa maison. Il
+avait aussitôt répondu qu'il était bien disposé à se marier, mais
+que les jeunes filles dotées aussi richement qu'il désirait que le
+fût sa fiancés étaient rares.
+
+À cette lettre, il recevait presque aussitôt une réponse dans
+laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui
+désirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille,
+on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits
+furent échangés, les situations de chacun établies, toujours par
+l'intermédiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite
+directement par Fernand fut agréée.
+
+Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par
+l'intermédiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait être également
+trompé. Suivant sa maxime, Séglin faisait de son mariage l'assemblage
+de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'était
+nullement question. Il s'attendait à se trouver avec une fille
+bien sotte, bien naïve, qui resterait à la maison et en ferait les
+honneurs. Nous avons vu combien peu ses prévisions se réalisèrent;
+fasciné, ravi, ébloui, il avait été pris tout entier, il adorait sa
+femme à ce point que si, à la dernière heure, on lui avait dit que la
+dot promise ne pouvait être donnée, il aurait passé outre...
+
+Aussi était-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en
+était aimé, il était riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il
+avait rêvée. La malédiction de Pierre Davenne avait eu pour résultat
+d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soizé était sans
+valeur, le dépit de la femme abandonnée en était la cause, et puis
+cet amour-là était bien vieux, ce n'était pas pour se marier qu'il
+l'avait quittée; celle qu'il avait quittée pour se marier, c'était
+Geneviève.
+
+Geneviève! qu'était-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui, à cette
+heure, portait seule le poids de la malédiction de Pierre...? Comment
+vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'était jamais occupé
+de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui
+avait été enlevée. Il savait que la pauvre femme était restée sans
+ressource, qu'il en avait été la cause; mais le souvenir du mépris
+avec lequel il avait été traité par elle dominait tout autre
+sentiment. Riche à cette heure, il ne pensa pas une seconde à secourir
+celle qu'il avait ruinée.
+
+Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes pensées,
+il dit:
+
+--Allons, oublions tout ça... Maintenant la vie a des horizons roses.
+
+
+
+
+IX
+
+LE JOUR D'ÉCHÉANCE.
+
+
+La veille du jour d'échéance, lorsque Fernand se rendit à sa maison
+d'affaires, il s'attendait à trouver le caissier calme, venant lui
+apporter le bordereau à signer; au contraire, Picard entra dans le
+cabinet de son patron, le teint livide.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda aussitôt Séglin avec inquiétude à son homme
+de confiance.
+
+--Monsieur Séglin, l'heure du courrier est passée et nous n'avons rien
+reçu.
+
+--Que me dites-vous là? exclama le jeune homme atterré. C'est
+impossible, il faut aller à la poste; assurément la lettre est
+égarée...
+
+--Non, monsieur... Il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai
+envoyé trois télégrammes demandant une réponse, et je n'ai rien
+reçu.
+
+--Oh! mais c'est épouvantable! fit Fernand, prenant sa tête dans ses
+mains... Un malheur, un accident est arrivé... Mais je suis perdu!...
+Il faut trouver cette somme! De combien est le bordereau?...
+
+--Le bordereau personnel, en dehors des valeurs de la maison Wilson,
+payables ici?
+
+Fernand devint rouge, et comme s'il avait un étourdissement il se
+retint à son bureau pour ne pas chanceler; il fit un effort et dit
+d'une voix sourde:
+
+--Avec ces valeurs, les fonds m'ont été adressés il y a quelques...
+et ce sont ces valeurs qu'il faut au contraire payer...
+
+--Le bordereau est énorme, monsieur. Nous avons trois cent dix mille
+francs!
+
+--Et vous avez ici?
+
+--Oh! presque rien! Vingt mille six cents francs!
+
+Fernand se laissa tomber dans son fauteuil, porta la main à son front
+et dit:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! que faire?... Il faut absolument trouver la somme
+aujourd'hui... Assurément nous recevrons ce soir ou demain... Il y a un
+retard, un accident, je ne sais quelle chose imprévue...
+
+--C'est pourquoi j'insistais près de vous, il y a deux jours encore; on
+avait alors le temps de se retourner...
+
+--Trois cent mille francs!... répétait-il... C'est trois cent mille
+francs qu'il faut trouver. Au reste, ma situation n'est plus la même,
+je trouverai bien cette somme chez les Ardouin. Picard, dites qu'on
+attelle. Je vais expliquer le retard à Ardouin... il me fera la somme
+en une traite à dix jours, et si nous n'avons pas de nouvelle ce soir,
+on télégraphiera au Strucko de Vienne.
+
+La quiétude du patron ramena la sérénité sur les traits du vieux
+caissier.
+
+--Peut-être l'oncle Danielo est en route et vient lui-même apporter
+les valeurs, ce qui expliquerait que les télégrammes et les lettres
+sont restés sans réponse.
+
+En montant en voiture, cette dernière pensée était pour lui presque
+un fait; il hésita un instant à aller d'abord à Auteuil voir si le
+vieux Moldave n'était pas arrivé le matin même. Mais il se rendit
+d'abord chez les grands banquiers Ardouin, qui, lors de la soirée à
+Auteuil, avaient insisté pour entrer en affaires avec lui.
+
+Lorsqu'il eut fait passer sa carte, M. Ardouin aîné le fit aussitôt
+entrer dans son cabinet.
+
+L'accueil froid du vieillard l'embarrassa et le gêna un peu pour
+parler; mais, se domptant aussitôt, il lui expliqua le but de sa
+visite, en même temps que le motif.
+
+D'un ton froid, glacial, Ardouin aîné lui répondit:
+
+--Monsieur Séglin, je le regrette beaucoup, mais il m'est absolument
+impossible de vous faire cette somme; l'échéance de ce mois est la
+plus forte de l'année...
+
+Fernand était tout décontenancé; cependant il insista en disant:
+
+--Si vous ne pouvez me faire toute la somme, voulez-vous m'en faire une
+partie?
+
+--Non, monsieur Séglin... Nous ne faisons pas ce genre d'affaires...
+et je m'étonne que vous ne vous adressiez pas aux personnes avec
+lesquelles vous traitez d'ordinaire.
+
+Fernand blessé, au moins autant par le refus que par l'allure
+singulière du banquier, se leva et dit:
+
+--Il me reste, monsieur, à m'excuser de vous avoir dérangé.
+
+Le banquier le salua de la tête, et Fernand se retira. En descendant
+l'escalier, le rouge au front, les dents serrées, il murmurait:
+
+--Que signifie cet accueil?... Que se passe-t-il donc autour de moi...
+Est-ce que les billets Wilson?... Oh! non!...
+
+Et haletant, il s'arrêta à la dernière marche, se soutenant à la
+rampe... Puis, se dégageant, il haussa les épaules et dit:
+
+--Je deviens fou, ma parole d'honneur!... C'est la jalousie!... Voyons,
+je vais aller chez Bernet et Lausart, et ils feront mon affaire.
+
+Quelques minutes après il était introduit dans le cabinet du banquier.
+Il eut comme un soubresaut en constatant que le même accueil lui était
+fait. Un instant, il hésita à formuler sa demande.
+
+Il se décida cependant.
+
+Bernet lui dit qu'en l'absence de son associé il se trouvait absolument
+dans l'impossibilité de répondre favorablement à sa demande... et
+M. Lausart était absent pour huit jours! Il sortit de chez le banquier
+anéanti, écrasé.--Sans s'en rendre compte, il devinait qu'une
+défaveur l'enveloppait... Il eut peur! Mais pas une fois, pas une
+seconde la pensée ne lui vint qu'il pouvait être la dupe de sa femme;
+à ce point que, ne voulant pas chagriner Iza, il était résolu à ne
+lui point parler de ce retard, qui du reste devait éclairer aussitôt
+sa femme sur sa véritable situation.
+
+
+
+
+X
+
+LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)
+
+
+Fernand alla dans trois autres maisons... Il retrouva partout le même
+accueil et le même refus.
+
+Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo...
+Mais non seulement le vieil oncle n'était pas là, mais madame était
+en promenade. Il fut heureux de cette dernière circonstance, car il
+était dans un tel état qu'il n'aurait pu cacher ses tourments.
+
+Il se fit conduire boulevard Magenta... Il demanda, anxieux, si l'on
+avait reçu des nouvelles! Rien, rien!
+
+Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et là,
+accoudé, la tête dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait.
+
+--Arrivé au port... y toucher pour sombrer...
+
+Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout à coup...
+
+--Eh bien, quoi! après tout... je touche demain... on liquide... et
+dans un mois, je me relève plus brillant... car j'ai de l'argent, j'ai
+de l'argent, je suis riche...
+
+Il s'arrêta une minute et devint blême: une affreuse pensée venait de
+traverser son cerveau.
+
+--Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas payés... s'ils
+vont là-bas... c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde... À tout
+prix, il me faut de l'argent aujourd'hui... à tout prix.
+
+Il sonna le caissier, celui-ci parut.
+
+--Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson?
+
+--Cent quarante-cinq mille francs, monsieur.
+
+--Bien! et n'avez-vous rien à encaisser aujourd'hui?
+
+--Oh! presque rien, à peine dix mille francs...
+
+--Merci! demain matin, vous aurez les fonds.
+
+Et comme s'il avait tout à coup trouvé ce qu'il cherchait, il devint
+calme; le caissier était à peine sorti qu'il disait en souriant:
+
+--Je suis sauvé... et je ne pensais pas à cela... elle n'en saura
+rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque
+la somme m'arrive de Jassy... Allons, je suis sauvé... je devenais
+fou...
+
+Et résolu il se leva, décidé à engager les bijoux de sa femme qu'on
+avait tant remarqués et auxquels les bavards attribuaient une valeur de
+plus de cinq cent mille francs.
+
+Ce n'était point la délicatesse qui étouffait Séglin; devant la
+nécessité, tout le côté vil de sa nature reparaissait. Il combina
+quelques minutes le moyen d'arriver à son but sans donner l'éveil chez
+lui, car il était certain que l'emprunt forcé qu'il allait faire à la
+corbeille de sa femme serait remboursé sous deux ou trois jours.
+
+Dans le petit hôtel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que
+madame; mais c'était là une affaire d'élégance confortable. L'amour,
+qui avait présidé au mariage de Séglin, avait mis les scellés
+sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza était la chambre
+conjugale; le soir, veille d'échéance, il rentrait et se mettait à
+travailler dans le boudoir qui précédait la chambre, pendant qu'Iza
+s'endormait.
+
+Les meubles, les armoires étaient communs, puisque ce seul appartement,
+depuis l'entrée dans l'hôtel, avait été habité; Fernand avait pris
+l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il était donc
+tout naturel qu'il fouillât partout sans que cela occupât l'attention
+de sa jeune femme.
+
+Le soir même, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de
+Russie dans lequel se trouvaient les écrins... Si,--il prévoyait tout,
+un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle désirât voir ses
+bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous
+la main des domestiques;--qu'il les avait prudemment rangées dans son
+coffre-fort. Et tout cela passait naturellement.
+
+Calme cette fois, il gagna sa demeure... Tout se passa ainsi qu'il
+l'avait prévu. Il raconta à sa femme, qui lui demandait la raison
+de son front soucieux, qu'il était à la veille d'une échéance
+l'obligeant à un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses
+désirs, lui dit en minaudant:
+
+--Tu ne travailleras pas dans ton cabinet... seule, j'ai peur... Tu
+feras porter tes livres sur le guéridon du boudoir et tu travailleras
+près de moi.
+
+--Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se
+reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos.
+
+--C'est bien ça!... vous veillerez sur votre esclave.
+
+--Sur mon amour!
+
+Et ils échangèrent un long regard...
+
+L'heure du repos sonnée, Iza appela ses femmes et monta à sa chambre,
+pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour
+justifier sa veille...
+
+Lorsqu'il monta à son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et
+prit le petit sac de cuir de Russie, orné d'une garniture de platine.
+Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la
+chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et évitant
+de faire du bruit, il revint vers le guéridon.
+
+
+
+
+XI
+
+LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)
+
+
+Là, il tira du sac les écrins, les ouvrit, et à la lumière de sa
+lampe il admira les colliers, les parures; ce fut un éblouissement.
+Jamais la joaillerie n'avait fait plus beau, les brillants sans tache
+lançaient leurs flammes vives; en les faisant jouer sous la lumière,
+on eût dit qu'on renversait du feu. Séglin, rassuré, heureux,
+admirait, ravi, et estimait chaque pièce en disant:
+
+--Sur ce collier et cette rivière, j'aurai plus de cent mille francs;
+sur cette parure au moins autant...; sur ces trois écrins le même
+chiffre...; tout cela lui reste...
+
+Il enveloppa bien précieusement les écrins, les replaça dans le sac,
+puis, prenant sa lampe, il ouvrit la porte de la chambre et se dirigea
+vers le lit. Iza dormait souriante; il posa amoureusement, mais
+doucement, ses lèvres sur son front et se retira sur la pointe des
+pieds. Lorsque la tapisserie fut retombée sur la porte, il descendit
+dans son cabinet et serra précieusement dans son coffre-fort le petit
+sac de cuir de Russie. Puis, calme, il regagna la chambre.
+
+Il fut étonné de voir la porte ouverte; cependant, il croyait bien
+qu'en sortant de la chambre, avant de laisser retomber la tapisserie,
+il avait doucement fermé la porte; il avança vers le lit, Iza dormait
+profondément. Il n'y pensa plus et il se hâta sans bruit de se
+coucher, voulant partir de très bonne heure. En moins d'une minute, il
+fut couché. Il lui sembla que sa femme était glacée... il eut peur.
+Il plaça la main sur son front; elle s'éveilla à demi et dit:
+
+--Bonsoir! je dors... Et elle se rendormit.
+
+--Pauvre petite! fit-il, elle est gelée; ses pieds sont comme des
+morceaux de glace!
+
+Et il tira sur elle le couvre-pied et l'édredon; lui, il brûlait de
+fièvre. Il s'endormit presque aussitôt cependant...
+
+Au jour, il était debout, faisant tous ses efforts pour ne point
+l'éveiller; il gagna son cabinet de toilette.
+
+Il sortait à peine de la chambre... qu'Iza se levait à son tour et
+se hâtait de se vêtir... Elle était chaussée, à moitié habillée;
+elle entendit marcher..., elle se hâta vite de se coucher dans le lit
+et feignit de dormir.
+
+C'était Fernand; il vint vers elle, la contempla avec amour, en disant:
+
+--Pauvre petite jolie! elle dort... heureuse... Aujourd'hui, ma
+belle aimée, c'est mon dernier jour de tourment, et c'est toi qui me
+sauves...
+
+Il se penchait pour l'embrasser, mais il se recula aussitôt: il avait
+craint de l'éveiller. Il revint dans le boudoir, écrivit sur le dos de
+sa carte:
+
+ «Ma belle mignonne aimée,
+
+ C'est jour d'échéance... Pardonne-moi d'être parti
+ avant ton bon baiser... Je serai de retour à l'heure du
+ déjeuner,
+
+ Ton mari qui t'adore,
+
+ FERNAND.»
+
+Il plaça la carte sur un chiffonnier et partit sur la pointe du pied.
+
+Si doucement qu'il eût fermé la porte, Iza l'entendit; elle se leva
+aussitôt et, avant qu'il eût passé la grille, elle était déjà
+habillée et elle sortait par une porte qui donnait sur la Seine.
+Arrivée sur le quai, elle siffla. Au coup de sifflet, une voiture qui
+se trouvait près du pont d'Auteuil s'avança au grand galop...
+
+--Me voilà, dit aussitôt le cocher... On a l'oreille au vent, hein?
+
+--Vite, Simon, commanda la jeune femme, en montant dans la voiture...
+Vite, vite, chez le maître!
+
+--Espère! espère!... fit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un
+solide coup de fouet... J'ai des canards qui savent trotter... nous
+accosterons dans dix minutes.
+
+Et la voiture emportant Iza partit rapidement.
+
+
+
+
+XII
+
+OÙ LE LECTEUR SE RETROUVE EN PAYS DE CONNAISSANCE.
+
+
+À cette heure, la belle Iza, la séduisante Mme Séglin, n'était plus
+la même; une fébrile agitation secouait ses membres délicats. Dans la
+voiture, accroupie dans un coin, l'œil ardent, le regard fixe, secouant
+la tête de temps en temps d'un air menaçant, elle était tout à fait
+transformée... Elle ne ressemblait guère à la timide, à la naïve,
+à la douce jeune fille que le tout Paris fashionable enviait et
+admirait: c'était simplement un joli petit monstre qui de ses dents
+pointues déchirait avec rage le mouchoir de riche dentelle avec lequel
+elle croyait essuyer ses lèvres, et qui, toute nerveuse, arrachait les
+effilés de soie de la tunique de son costume.
+
+Elle se penchait à tout moment par la portière de la voiture pour voir
+si l'on approchait. Mais c'est une chose que tout le monde a observée,
+plus l'on a besoin de courir et plus les cochers dirigent lentement
+leurs chevaux. La règle, cette fois, était absolument suivie; le
+cocher, calme sur son siège, semblait être occupé d'un tout autre
+travail que de la conduite de ses chevaux.
+
+D'abord en partant, bien décidé sans doute à ne pas fouetter en route
+ses quadrupèdes, il leur avait appliqué, pour les prévenir, un nombre
+généreux de solides coups de fouet; il était parti, suivant la Seine.
+Sans doute ennuyé de ressembler sur son char, son fouet à la main,
+au matinal citadin qui taquinait le goujon sur les bords du fleuve, il
+avait déposé son fouet sur le dessus de la voilure et plongeait ses
+doigts épais dans une large calotte, ressemblant à une quêteuse;
+il en tirait une pincée... soyons juste, une poignée de tabac qu'il
+glissait entre ses lèvres, après avoir dit:
+
+--Espère! espère! l'air est fraîche, on va se chauffer un peu.
+
+Et, sans doute pour se donner de l'exercice, pendant dix grandes minutes
+il mâcha, mâcha; lorsque ses mâchoires furent au repos, sa face
+engraissée d'un côté, il recommença sur ses chevaux la correction du
+début, en disant:
+
+--Qu'est-ce que c'est? On prend du ris... on a peur du vent, on craint
+d'aller trop vite!... Avant là!
+
+Et le fouet claqua et cingla à droite et à gauche; les chevaux, à
+la grande joie de Mme Séglin, faillirent s'emporter. La voiture ayant
+suivi les quais--on eût pu croire que le cocher avait une passion pour
+ce chemin--tourna dans la rue Saint-Paul, remonta la rue Saint-Antoine,
+la rue Charonne et s'arrêta enfin devant la grille de la petite maison
+que nous connaissons. Sur un coup de sifflet du cocher, on vint ouvrir,
+la voiture entra, suivit l'allée et s'arrêta devant le perron; les
+chevaux n'étaient pas arrêtés, que la belle Iza avait légèrement
+sauté à terre, avait ouvert la porte du vestibule et demandait à un
+nègre qui descendait à moitié vêtu:
+
+--Le maître est levé?
+
+--Maître? dit le nègre; c'est lui qui m'a éveillé en entendant la
+voiture.
+
+--Cours dire que c'est moi...
+
+Le nègre grimpa l'escalier; mais Iza, qui craignait de perdre du
+temps sans doute, le suivait... Elle attendit seulement à la porte
+de l'antichambre, lorsque, arrivé au premier, le nègre entra dans
+l'appartement. Il revint aussitôt et introduisit la jeune femme.
+
+Iza entra dans une vaste chambre dont les tentures étaient baissées
+devant chaque fenêtre; au milieu était un lit à colonnes, rideaux
+fermés. Elle se dirigea vers ce lit et dit:
+
+--Maître, maître, je viens vous parler.
+
+--Je suis à toi, Iza; mais je t'entends... Qu'y a-t-il?
+
+--Maître, vous m'avez dit d'obéir en tout, de dire oui toujours, de
+laisser faire, sans dire, au besoin sans voir...
+
+--Oui; pourquoi me dis-tu cela?
+
+--Parce que je n'ai pu empêcher ce qu'il a fait ce matin.
+
+--Mais qu'a-t-il fait?
+
+--Les beaux bijoux, les beaux diamants, il a tout volé, maître...
+tout!
+
+--Enfin, tant mieux!
+
+En entendant ces mots, Iza resta stupéfaite. La même voix dit:
+
+--Attends une minute, Iza.
+
+Une minute après, les lourdes tapisseries du lit se soulevèrent,
+et celui que nos lecteurs connaissent, le malheureux héros de notre
+histoire, parut. Ce n'était plus le même homme. Les quelques mois
+écoulés avaient laissé sur son front la trace de leur passage. Beau
+toujours, l'immobilité à laquelle l'opération du vieux Rig l'avait
+condamné changeait absolument sa physionomie; pour reconnaître dans
+l'homme nouveau l'heureux époux de Geneviève, il fallait avoir suivi
+les phases de sa transformation.
+
+Autrefois, le visage toujours souriant vous accueillait. À cette heure,
+une rigidité froide clouait sur les lèvres de ceux qui lui parlaient
+la gaieté naissante. Était-ce bien seulement l'opération maladroite
+du vieux sauvage qui était la cause de ce changement? Assurément non!
+C'est que, depuis l'heure où il avait consenti à passer dans une tombe
+la terrible nuit qui le rendait libre, depuis cette heure, les pensées
+s'étaient heurtées dans son cerveau.
+
+Pierre Davenne aimait Geneviève à l'adoration; le mouvement de honte,
+de colère passé... l'heure de la souffrance aiguë épuisée, la
+haine qu'il avait pour sa femme s'était insensiblement éteinte; non
+le pardon, mais la pitié était entrée dans son cœur. Il avait fait
+surveiller la vie nouvelle de sa _veuve_, et les misères honorablement
+supportées, le changement survenu dans la vie de Geneviève avaient
+arrêté momentanément ses projets de vengeance à son égard.
+
+Au contraire, la vie de celui qu'il savait être le véritable auteur de
+tout était devenue plus malhonnêtement audacieuse; par l'introduction
+de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait été assuré que
+la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'écrouler le lendemain
+de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements;
+Séglin était un faussaire.
+
+Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il était
+entraîné, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne
+raisonnait pas ses moyens; il fallait à tout prix faire face au péril:
+il y faisait face par le crime.
+
+Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le
+vieil employé de la maison Séglin, Simon avait fouillé le bureau,
+regardé les livres, et il était venu déclarer à son maître que le
+compte particulier de Fernand Séglin donnait un passif de plus de douze
+cent mille francs.
+
+Fernand avait lancé dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson,
+des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs... et
+Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du
+misérable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit à son amant, Pierre,
+à cette heure, était heureux que cette infamie n'eût pas eu lieu. Il
+avait cru le misérable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse
+qu'il avait trompée augmenta son ressentiment contre lui, en même
+temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle.
+
+Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait
+de sa mère, il était arrivé qu'il avait embrassé l'enfant et avait
+pleuré.
+
+Mais, en même temps que de ce côté la haine s'effaçait, le désir de
+se venger de Séglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi
+sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison
+de Charonne, avait combiné, machiné et fait exécuter le mariage de
+son ancien ami.
+
+À cette heure, il le tenait; à cette heure, la vengeance rêvée,
+voulue, s'offrait... et Séglin y avait aidé, car jamais, dans le
+jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Séglin, il n'avait
+pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans
+cœur, il le savait traître... Mais tout cela n'a rien à faire avec
+le code, et il croyait que Séglin était de ceux qui font du code leur
+Évangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont
+point au delà, qui ont enfin l'honnêteté légale... Point. Fernand
+n'avait point reculé; pour satisfaire à sa volonté d'être riche, il
+était devenu faussaire... et aujourd'hui, à l'heure où il espérait
+encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, où il se
+croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre
+ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas présentées
+à l'échéance, mais qu'il gardait pour le jour où l'heure de la
+vengeance serait sonnée...
+
+Pierre était vêtu d'un pantalon à pied et d'un veston de velours; il
+alla vers Iza et lui dit aussitôt:
+
+--Il a pris tous tes bijoux?
+
+--Oui, maître.
+
+--Et tu n'as pas dit un mot?...
+
+--Rien! vous me l'aviez défendu!
+
+--Tant mieux! tant mieux!
+
+Iza restait devant lui la bouche ouverte, ne pouvant pas comprendre son
+calme. La nature d'Iza ne la portait guère à parler; d'ordinaire, elle
+restait muette, obéissante, elle subissait placidement le sort; mais
+la circonstance, cette fois, lui semblant trop grave, elle ne put se
+retenir et dit:
+
+--Maître, vous n'avez pas compris... Mais il a tout pris, tout... le
+gros collier, les bracelets... la grande parure... tout.
+
+--Tant mieux!...
+
+C'était trop pour la belle enfant; deux grosses larmes coulèrent de
+ses yeux, et elle dit:
+
+--Ah maître! maître! j'avais promis à Georgeo que le jour où je
+retournerais vers lui je rapporterais les beaux bijoux!
+
+--Tu les auras, Iza!... Mais, dis-moi ce qui s'est passé depuis deux
+jours chez toi; qu'a-t-il fait et comment a-t-il enlevé les bijoux?...
+
+Iza lui raconta en détail la soirée et la matinée: elle avait
+feint de dormir et pas une seconde elle n'avait quitté de l'œil
+les agissements de son mari; elle l'avait vu fouiller les armoires,
+compulser des papiers, et enfin le matin s'en aller en évitant de
+l'éveiller, pour sortir en emportant les bijoux... Alors elle s'était
+levée aussitôt, avait couru à la voiture qui devait toujours attendre
+pendant les dix jours où tout devait se terminer.
+
+Iza ayant terminé son récit, Pierre lui dit qu'on allait la reconduire
+à Auteuil, qu'elle avait bien fait de le venir prévenir aussitôt,
+mais qu'elle ne devait avoir aucune inquiétude sur les beaux bijoux,
+qu'ils lui seraient rendus.
+
+Le visage de la belle Iza reprit se sérénité. Elle allait sortir,
+quand, se ravisant, elle revint vers Pierre et lui demanda.
+
+--Maître, quand serai-je libre?
+
+--Dans deux jours, Iza..., Georgeo ira te chercher...
+
+--Oh! merci, maître..., fit Iza joyeuse en battant des mains.
+
+Pierre Davenne siffla, Simon parut.
+
+--Simon, dit Pierre, vite, reconduis Iza à Auteuil... Il faut être
+arrivé avant qu'on soit éveillé chez elle.
+
+--Espère! espère! dit Simon, on y sera.
+
+Et la belle Iza, heureuse et tranquille, partit suivie de Simon.
+
+
+
+
+XIII
+
+DE L'INTÉRÊT DE L'ARGENT CHEZ LE PÈRE SAMUEL.
+
+
+En sortant de chez lui, Fernand sauta en voiture et se fit conduire
+boulevard Magenta. Il sonna Martin et l'envoya chercher un individu
+avec qui il avait fait quelques affaires, le père Samuel. Celui-ci vint
+aussitôt. Fernand n'avait pas à se gêner; le vieux Samuel connaissait
+sa situation, puisqu'il avait eu plusieurs fois recours à lui pour y
+faire face... et à quel prix! Samuel savait que le mariage de Séglin
+lui avait mis une fortune dans les mains, il écouta le jeune homme qui
+lui disait:
+
+--Père Samuel, mon mariage s'est fait moins rapidement que je ne
+l'espérais... J'avais pris de gros engagements pour cette fin de mois,
+et je n'ai pas encore reçu la totalité de la dot...
+
+--Et vous vous trouvez gêné pour votre échéance.
+
+--Absolument... Je m'adresse à vous... C'est pour trois ou quatre
+jours, dix jours au plus.
+
+--Et de combien avez-vous besoin?
+
+--Une somme considérable...
+
+--Ah! fit le vieil avare sans s'effrayer. Combien?
+
+--Trois cent mille francs...
+
+Le vieux Samuel, dont les joues étaient jaunes comme les feuillets de
+sa Bible, devint tout rouge et faillit tomber à la renverse.
+
+--Trois cent mille francs! répéta-t-il.
+
+--Je sais, père Samuel, qu'avec un mot de vous je les ai dans une heure
+à la Banque.
+
+--Mais jamais je ne ferai une affaire semblable sans garantie.
+
+--Père Samuel, je vous connais trop pour avoir pensé autrement... Je
+vous signe une traite payable en dix jours... de trois cent vingt-cinq
+mille francs...
+
+--Oui, fit Samuel..., mais ce n'est pas une garantie, ça...
+
+--Ma signature, dit Séglin en riant de la brutale franchise du père
+Samuel, ne vous paraît pas encore valoir ce chiffre.
+
+--Monsieur Séglin, je n'ai pas la somme et pour la trouver je serai
+forcé moi-même de donner une garantie...
+
+--J'avais prévu cela, Samuel... Vous êtes venu à la soirée que j'ai
+donnée à Auteuil, vous avez vu Mme Séglin...
+
+--C'est, monsieur, la plus adorable femme du monde..., dit le vieil
+avare le regardant étonné et cherchant ce que le nom de Mme Séglin
+venait faire à propos de garantie.
+
+--Mon cher Samuel, je sais que vous n'êtes pas homme à n'avoir vu que
+la beauté de Mme Séglin... vous avez remarqué ses bijoux...
+
+--Ah! fit Samuel.... Eh bien! monsieur Séglin, je vais vous étonner,
+je ne me connais absolument pas en bijoux... Vous le savez, je fais
+plutôt des affaires de banque...
+
+--Des affaires de?... interrogea en souriant Fernand.
+
+--De banque, répéta très sérieusement Samuel... Mais j'ai entendu
+autour de moi les dames qui ne tarissaient pas sur la beauté des
+bijoux, et les estimaient être d'un prix fou...
+
+--Environ le double de ce que je vous demande, cher monsieur Samuel...
+
+--Et vous me donnez ces bijoux en garantie?..,
+
+--Oui!...
+
+--Vous les avez?...
+
+--Les voici!
+
+Et Séglin ouvrit le petit coffret et montra les brillants dans leur
+écrin. Samuel pensait. Et sa pensée, nous pouvons la suivre. Il se
+souvenait avoir entendu estimer, par des gens s'y connaissant, des
+spécialistes, les bijoux qui couvraient les épaules et pendaient aux
+oreilles de Mme Séglin plus de cinq cent mille francs...; car c'était
+vrai, le vieux Samuel ne se connaissait pas en joaillerie: il faisait
+de l'usure; papier et or étaient son affaire... Il faisait sonner et
+toucher l'or, et il mettait ses lunettes pour bien voir une signature...
+Mais, en cette affaire, il n'avait pas besoin d'être appréciateur, il
+connaissait l'origine des bijoux.
+
+De plus il se disait: Maintenant la maison Séglin est sérieuse. Des
+gens qui avaient été s'informer chez le notaire avaient appris que
+la jeune femme apportait plus d'un million espèces... La situation de
+Séglin à cette heure était toute naturelle, sa gêne venait de la
+lenteur du versement en raison de l'éloignement de la famille. Mais
+ces versements étaient certains... Il ne courrait donc aucun risque en
+prêtant... Il s'agissait, l'affaire étant sûre, de la rendre bonne.
+
+--Eh bien, demanda Séglin, il faut, Samuel, en finir promptement, car
+j'ai besoin de cet argent avant une heure...
+
+--Monsieur Séglin, écoutez. Le Seigneur m'est témoin que je voudrais
+vous obliger, mais je ne peux pas faire une somme aussi considérable
+seul... Je serai forcé d'emprunter moi-même; pour avoir l'argent aussi
+rapidement, on va abuser de la situation et ce que vous m'offrez ne sera
+pas suffisant.
+
+--Mais je vous offre vingt-cinq mille francs...
+
+--Eh bien, comptez les commissions, les risques à courir...
+
+--Quels risques? puisque vous avez le double de ce que je vous demande
+en bijoux...
+
+--Oui, mais il faudra que vous me les vendiez...
+
+--Comment les vendre?...
+
+--C'est-à-dire que, pour faire des affaires régulières... Vous savez,
+je ne doute pas de vous, monsieur Séglin... Dieu m'en garde!... il faut
+que la chose soit régulière... On se fâche aujourd'hui ou demain...
+et puis on est traité d'usurier...
+
+--Enfin, vous n'espérez pas que je vais vous vendre ces bijoux?...
+
+--Mais, monsieur Séglin..., vous ne comprenez pas. Vous me vendez ces
+bijoux au prix de trois cent quarante mille francs... et je m'engage à
+vous les vendre pour pareille somme si vous les venez reprendre avant un
+mois.
+
+--Bien... j'accepte ça... Mais que parlez-vous de quarante mille
+francs... pour un prêt de huit jours, dix jours?
+
+--Comptez vous-même, monsieur Séglin... frais de commission...
+déplacement et intérêt.
+
+--Mais c'est épouvantable!
+
+--Voilà comme on compte toujours... On se dit: l'argent, pour en avoir
+dans ces conditions-là, vaut dix à douze pour cent; eh bien, on se
+dit: ce n'est que pour un mois... Mais c'est comme si cela était
+pour l'année; mon argent déplacé, qui m'assure que je trouverai
+un placement égal à celui que j'avais? Qui m'assure qu'il ne va pas
+dormir?...
+
+--C'est de la folie... je ne puis pas pour un prêt de dix jours payer
+cette somme...
+
+--Eh mon Dieu! monsieur Séglin, n'en parlons plus... Je vous assure que
+c'est en tremblant que je fais l'affaire... Je n'y tiens pas du tout...
+Voyez un autre... Nous ne nous fâcherons pas pour ça...
+
+--Canaille, grognait Fernand entre ses dents en voyant le sourire du
+vieux requin qui sentait bien qu'il tenait sa proie...
+
+--Samuel, dit-il tout haut, vous n'êtes pas raisonnable... Mais je n'ai
+pas le choix, faites les papiers... je vais signer...
+
+--De votre main, monsieur Séglin, je vais vous dicter.
+
+Et Fernand s'étant placé devant son bureau, le père Samuel lui dicta
+l'acte de vente, l'engagement de se libérer et le reçu; il lui donna
+en échange la promesse de remettre, moyennant trois cent quarante mille
+francs, les bijoux!...
+
+--Vous pensez bien que je n'ai pas cette somme!...
+
+--Nous allons aller chez vous...
+
+--Il faut que j'aille chez trois amis la chercher... je ne vous mens
+pas...
+
+--J'ai une voiture... je vais vous y conduire...
+
+--C'est cela. Ah! ce n'est pas loin. Ils demeurent a deux pas de chez
+moi.
+
+Ils sortirent. En passant devant les bureaux, Séglin vit le
+vieux Picard qui, pâle, tremblant, le regardait anxieux, semblant
+l'interroger. Il lui serra la main et lui dit tout bas:
+
+--Si l'on vient de la Banque, retenez le garçon en disant que je suis
+chez moi. Je reviens dans dix minutes avec les fonds...
+
+Le vieux Picard regarda le ciel et exhala un soupir de satisfaction.
+
+Le père Samuel, tenant précieusement dans ses bras le petit sac de
+cuir qui contenait les bijoux, le serrant sur sa poitrine, montait dans
+la voiture avec Séglin.
+
+Vingt minutes après, Fernand rentrait. Le garçon de banque attendait.
+Séglin dit:
+
+--Je ne pouvais pas ouvrir mon bureau... Vite, Picard, encaissez ça, et
+il lui donna quinze liasses de chacune vingt mille francs.
+
+Le vieux Picard eut un tressaillement joyeux en glissant ses doigts secs
+dans le papier de la Banque; il tremblait pour arracher les épingles.
+
+Séglin, négligemment accoté à la cheminée, prit un journal du matin
+et le parcourait tout en regardant les valeurs que l'on présentait.
+Picard étalait sur le plateau du guichet à mesure que le garçon de
+banque comptait:
+
+--Vingt, quarante, soixante, quatre-vingt et cent, compta le garçon...
+Vingt, quarante, soixante, un, deux, trois quatre et cinq... cent
+soixante-cinq mille francs... C'est ça!... Voila!
+
+--Merci, monsieur Picard! C'est bien ça!
+
+Et le garçon de recette, ayant englouti la somme dans son portefeuille,
+se retira.
+
+--Ce n'est pas toute l'échéance?...
+
+--Oh non! les valeurs Wilson ne sont pas venues.
+
+--Tiens, fit Séglin en plissant le front, elles n'ont pas été en
+banque...
+
+--Peut-être une maison particulière les fera-t-elle toucher
+directement, il n'est que dix heures et demie.
+
+--C'est probable... Vous n'avez pas besoin de moi?...
+
+--Non, monsieur.
+
+--Je retourne à Auteuil... Ce soir, après la caisse, vous m'apporterez
+le bordereau et les valeurs à Auteuil..., les effets Wilson.
+
+--Bien, monsieur.
+
+Et Séglin, le cœur léger, le sourire aux lèvres, alluma un
+cigare, traversa les magasins, sauta en voiture et se fit conduire à
+Auteuil..., disant en souriant à sa pensée:
+
+--Petite belle aimée..., elle m'a sauvé sans le savoir... C'est en
+amour que je m'acquitterai de ça!... Mais je suis amoureux fou, ma
+parole d'honneur!
+
+Et la voiture l'emporta vers Auteuil.
+
+
+
+
+XIV
+
+UNE CORVÉE QUI PLAÎT À SIMON.
+
+
+Simon reconduisit Iza à Auteuil; lorsque celle-ci descendit de voiture,
+l'ancien matelot lui tendit une lettre en lui disant:
+
+--Voilà ce que le lieutenant m'a commandé de vous remettre.
+
+Iza, surprise, allait ouvrir la lettre; mais Simon dit:
+
+--Rentrez vite, qu'on ne vous voie pas... vous lirez ça chez vous, il
+n'y a pas de réponse.
+
+Iza rentra chez elle et le cocher improvisé reconduisit la voiture
+à l'endroit où elle était le matin et dit à l'individu qui vint
+au-devant de lui:
+
+--Tu vas épousseter les deux canards, les rentrer à l'écurie... et
+cette nuit, vers trois heures, la voiture attelée à la même place.
+
+--Bien, monsieur.
+
+-Il est matin encore, l'air est _fraîche_, si tu veux tuer le ver, je
+paye le vin blanc...
+
+--Ça, c'est jamais de refus.
+
+Le palefrenier et Simon allèrent trinquer chez le marchand de vin du
+coin, et Simon en partant dit en serrant la main de l'autre:
+
+--Tu sais, sur le coup de trois heures... pas de bruit... tu viendras
+t'embosser au pont...
+
+--C'est entendu...
+
+--Tu payeras tout... et tu pars avec moi...
+
+--Oui, ami, je le sais...
+
+--Et muet... comme un phoque...
+
+--Vous me connaissez bien.
+
+Et Simon prit le bateau-mouche pour remonter vers Paris; il descendit au
+pont d'Austerlitz et grimpa sur l'impériale de l'omnibus de Charonne.
+
+Lorsqu'il arriva à la petite maison, le nègre lui dit qu'on
+l'attendait. Il monta vivement dans la chambre de son maître. Pierre
+était assis près de la cheminée; le vieux Rig, debout, attendait. En
+entendant monter le matelot, il courut au-devant de lui.
+
+--Mais monte donc; on t'attend...
+
+--Vous m'espérez, mon lieutenant? dit-il aussitôt.
+
+--Oui, tu vas retourner chez Séglin; habille-toi vite et arrange-toi
+pour rester ce soir jusqu'à la fermeture des bureaux... Rig se
+présentera à la caisse, il viendra pour toucher, la caisse étant
+fermée... Il déclarera ne pas pouvoir venir le lendemain et se rendra
+immédiatement à Boulogne. Il faudra obliger Martin à se rendre
+aussitôt à Auteuil, chez Séglin, pour lui raconter ce qui se sera
+passé.
+
+--Mais si le père Picard est là..., c'est chez lui qu'il faudrait
+aller maintenant.
+
+--S'il en était ainsi, je n'aurais pas besoin de toi... Je ne te
+demande pas ce qu'il faudrait faire, je te dis ce qu'il faut qu'on
+fasse. Que Martin soit assez gris pour ne plus se souvenir et pour
+t'obéir... ceci est ton affaire.
+
+--Compris, mon lieutenant, je navigue dans du cirage... mais c'est vous
+qui gouvernez, ça suffit... Je vais voir Martin, je le mouille, je
+le rentre... Quand tout le monde est parti... Rig arrive et conte son
+affaire... et je mène Martin à Auteuil.
+
+--C'est ça.
+
+--Vous savez que Rig peut se dispenser de venir. Je peux préparer
+Martin de façon qu'il soit persuadé d'avoir vu ce que je voudrais
+qu'il ait vu.
+
+
+--Fais simplement ce que je te dis, Simon... et remue-toi... c'est pour
+cette nuit. À minuit il faut être ici.
+
+---Bien, mon lieutenant. Si ça se pouvait, mon lieutenant, je partirais
+maintenant et j'irais déjeuner avec lui... Comme ça, je serais plus
+sûr en le commençant de bonne heure.
+
+--C'est ce que je te dis...
+
+--Et ce soir... vous sortez avec nous?...
+
+--Oui!...
+
+--Ah! à la bonne heure, vous allez rentrer dans le monde...
+
+--Allons, va vite...
+
+--On y va... ces services-là, ça m'amuse... Et Simon sortit en
+glissant une pastille dans sa bouche.
+
+--Toi, Rig, je t'ai dit ce que tu avais à faire... Tu vas t'habiller
+pour la circonstance, et tu te trouveras ici à minuit, nous partirons
+tous les trois. Golesko est prévenu; mais tu vas chez toi, tu le verras
+encore... Dis-lui qu'il est attendu à dix heures, qu'il ne manque pas.
+
+--C'est convenu, mon lieutenant.
+
+--En revenant demain matin, tu auras ce que je t'ai promis pour toute
+cette affaire, et tu seras libre...
+
+--Tant pis, lieutenant... c'est un travail qui m'amusait.
+
+--Va, Rig, et à ce soir.
+
+Le vieux sauvage sortit.
+
+Seul, Pierre, accoudé dans son fauteuil, songeait au plan qui
+s'exécutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le
+misérable qui avait brisé sa vie; il n'en devait sortir que flétri,
+déshonoré et désespéré. La vie brillante allait s'éteindre et
+il allait rentrer dans l'ombre et dans le mépris, avec la rage et la
+douleur pour compagnes... sentant planer enfin sur lui la malédiction
+qui lui avait été jetée. Les dents serrées, les yeux clos, accoudé
+d'un bras et la tête dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre
+rêvait... Il sentit tout à coup sur ses doigts comme une caresse,
+puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le
+croyant endormi, n'osait le réveiller.
+
+Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses pensées de haine,
+il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant adoré. Les
+pensées tristes s'envolèrent. Il prit son enfant sur ses genoux et
+but sur ses lèvres les zézayements de sa parole sainte. Dans sa
+face impassible, l'œil vainement cherchait à rire. Admirant sa belle
+Jeanne, il lui demanda:
+
+--Comment es-tu montée seule, mignonne?
+
+--Petit père, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque
+chose.
+
+--Pierre penchait la tête, tendant l'oreille pour mieux entendre cette
+parole douce comme un chant d'oiseau.
+
+--Dis, ma belle aimée.
+
+--Petit père, j'ai vu tout à l'heure des petites filles qui portaient
+des fleurs.
+
+--Eh bien?...
+
+--Elles étaient habillées en noir... comme moi!...
+
+Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant.
+
+--J'ai dit à la petite fille de me donner des fleurs de son bouquet...
+et l'autre petite fille m'a montré alors une couronne... et elle a dit:
+Oh! non, nous ne donnons pas nos fleurs, nous allons les porter sur la
+tombe de petite mère qui est morte!... Nous allons prier pour elle.
+
+Pierre était livide; il regardait son enfant, croyant qu'on lui avait
+dicté sa phrase... Mais la petite belle continuait, naïve, avec des
+mouvements d'ange:
+
+--Pourquoi donc, dis, père, que nous n'allons jamais porter des fleurs
+sur la tombe de petite mère?... Pourquoi que nous n'allons pas prier
+pour elle?
+
+Malgré les efforts qu'il fit, le malheureux ne put retenir les larmes
+qui l'étouffaient, et, prenant la tête de l'enfant dans ses mains,
+pleurant dans ses cheveux, il gémit:
+
+--Oh! mon Dieu! que je suis malheureux!... Et je ne peux pas cependant
+l'empêcher d'aimer sa mère.
+
+Et l'enfant, tout attristée, se mit à pleurer en voyant pleurer son
+père.
+
+
+
+
+XV
+
+LES VALEURS DE LA MAISON WILSON.
+
+
+Le soir même, le caissier Picard, enfermé dans sa caisse, regardait
+sans cesse la pendule; chaque fois que la porte des magasins s'ouvrait,
+il penchait la tête pour voir celui qui entrait, et chaque fois ses
+doigts agacés égratignaient la molesquine verte de son fauteuil. Cinq
+heures venaient de sonner, tous les employés se hâtaient de partir; on
+n'entendait dans le magasin que le cri jeté par chacun au-dessus de la
+cloison ouverte du bureau de caisse:
+
+--Au revoir, monsieur Picard...
+
+Puis, après ce bruit de va-et-vient, le silence!... Picard était
+ennuyé, la porte s'ouvrit, il se pencha; c'était Martin, accompagné
+de son aide Sper, qui venait ranger le magasin. Le vieux caissier
+retomba dans son fauteuil, fatigué; il attendait que l'on vînt toucher
+les billets Wilson: personne ne se présentait, et son patron Séglin
+lui avait bien recommandé de venir, après cinq heures, dîner avec
+lui, en lui apportant les valeurs acquittées... Il ne savait que faire.
+Devait-il partir pour Auteuil où son maître l'attendait, sachant que
+la caisse ferme régulièrement à cinq heures, ou devait-il rester à
+attendre encore? Il avait bien pensé à laisser l'argent; mais la somme
+était beaucoup trop considérable pour agir aussi légèrement.
+
+La demie venait de sonner; on se mettait à table à Auteuil à six
+heures; il n'y avait plus à hésiter.
+
+Au reste, c'était écrit sur la caisse: les bureaux fermaient à cinq
+heures.
+
+Le vieux caissier appela Martin et lui dit:
+
+--Martin, au cas où l'on se présenterait ce soir pour toucher des
+billets, vous diriez de laisser l'adresse, que j'ai attendu jusqu'à
+cette heure la présentation, que je serai de retour à dix heures;
+si à cette heure on le veut, qu'on se présente, sinon demain, à la
+première heure, j'irai moi-même à l'adresse indiquée... Vous avez
+compris?...
+
+--Parfaitement, monsieur Picard... Tu as entendu, Sper?...
+
+--Oui! oui! fit l'autre.
+
+--Deux vaut mieux qu'un, vous pouvez être tranquille.
+
+--Bien... Allez me chercher une voiture.
+
+--Tout de suite, monsieur Picard... Et, droit comme un I, Martin sortit.
+
+Picard dit:
+
+--Il est drôle ce soir, Martin!... Mais vous avez entendu, Sper?...
+
+--Oui, oui, monsieur... Espère! espère! nous sommes là, vous pouvez
+aller... Si on veut, vous serez là par devers les dix heures de nuit...
+ou alors au matin on ira chez eux, si il donne l'adresse.
+
+--C'est ça!
+
+Le vieux caissier rentra mettre ses livres en ordre, fermer sa caisse,
+et, la voiture s'arrêtant devant la porte, il y monta et se fit
+conduire à Auteuil.
+
+Martin rentra; tombant sur une chaise et respirant bruyamment, il dit:
+
+--J'ai cru qu'il s'apercevait que j'étais chargé... Oh! mon pauvre
+vieux, je ne tiens plus debout... Ce que ça me secoue, ce vin-là...
+Oh! là! là !...
+
+--Ça va se passer; c'est parce que nous sommes restés trop longtemps
+enfermés...
+
+On ouvrit la porte, un homme entra; il avait l'allure d'un vieux notaire
+de province; il échangea un regard avec Sper et celui-ci alla ranger
+dans le fond du magasin; il s'adressa alors à Martin et lui dit:
+
+--Monsieur, c'est ici la maison Séglin?...
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je viens pour toucher des valeurs...
+
+--Ah! monsieur, la caisse est fermée à cette heure-ci... Demain, si
+vous voulez...
+
+--Je suis obligé de partir ce soir... Il faut que je parte vers
+minuit... Si d'ici là on veut venir payer, je vais vous donner
+l'adresse...
+
+--Mais, monsieur, la caisse est fermée à cinq heures, interrompit
+Martin... et on vient de partir seulement à la minute, après vous
+avoir attendu presque pendant une heure.
+
+--Au reste, les valeurs sont payables ici; mais comme je me rends à
+Londres et que la maison y est établie, j'irai les toucher là.
+
+--Ah! je ne sais pas si vous pouvez faire ça... On m'a dit que, si
+vous veniez, je vous dise de laisser votre adresse, et ce soir, vers dix
+heures, ou demain matin on vous portera l'argent.
+
+--Je vous le répète, je serai à l'hôtel jusqu'à onze heures et
+demie. Je pars par le train de minuit quinze; si d'ici cette heure je
+n'ai vu personne, j'irai à Londres toucher à la maison Wilson... Voici
+l'adresse.
+
+L'individu laissa sa carte et partit aussitôt. Alors Martin dit à
+Sper:
+
+--Dis donc, qu'est-ce que nous allons faire?
+
+--Tu n'as pas entendu ce qu'on t'a dit?
+
+--On a dit d'aller à Auteuil, fit Martin en s'asseyant et semblant peu
+enthousiasmé de faire le voyage.
+
+--On n'a pas dit qu'il fallait y aller tout de suite; Il ne sera libre
+qu'à dix heures; l'autre est chez lui jusqu'à onze heures et demie; en
+revenant, il y ira, voilà tout...
+
+--Oui; alors, nous pouvons dîner... parce que, vois-tu, Sper, eh bien!
+ça me remettra, le dîner; je suis tout chose...
+
+--C'est ce qu'il y a de plus simple... Voilà ce que nous allons
+faire...
+
+--Dis...
+
+--Nous dînons bien et doucement; à neuf heures, nous partons à
+Auteuil; nous trouvons le père Picard, tu lui dis la chose et nous
+revenons ensemble...
+
+--C'est ça!... ça va tout seul!... Tu sais, je l'avoue, je suis
+mouillé... Mais toi, tu es sérieux, tu réponds de tout?
+
+--Absolument... Mais c'est toi... Espère! espère! Je suis là en
+vigie, et à l'heure... nous filons...
+
+--C'est ça!... Si tu veux, nous ne ferons le magasin que demain
+matin... Nous allons fermer et nous irons dîner.
+
+--Je veux bien...
+
+Comme l'ivrogne titubait, en essayant de se lever, Sper lui dit:
+
+--Ne bouge pas, reste affalé!... Je vais tourner le cabestan...
+
+--Oui, fit Martin en riant bêtement, tu vas jouer de l'orgue...
+
+Sper se hâtait; il craignait un retour inopiné du vieux caissier, qui
+aurait changé tous ses plans. Lorsque la devanture de fer eut fermé la
+boutique, il se hâta de prendre le bras de l'ivrogne, qui s'endormait,
+et le ramena au cabaret, où il sembla se remettre rien qu'aux odeurs
+répandues dans l'atmosphère. On leur servit à dîner. Les deux
+amis mangèrent lentement; ils riaient, ils causaient. À la fin, Sper
+proposa de jouer une bonne bouteille; ils jouèrent au piquet jusqu'à
+onze heures... Alors Sper se leva tout à coup et, comme s'il se
+rappelait, il dit:
+
+--Martin, et nos affaires que nous oublions...
+
+--Quelles affaires?
+
+--Il faut aller à Auteuil.
+
+--À Auteuil? Ah! c'est pour les affaires du patron... Ah ben, tant pis!
+on ira une autre fois.
+
+--Non, non, pas de bêtises!... Nous allons prendre une voiture; tu te
+la feras rembourser.
+
+--Tu peux y compter...
+
+--Tu arrives là-bas et tu dis que c'est à dix heures... qu'on est
+venu... On t'a réveillé, c'est pour ça que tu es tout chose... Ça
+t'a mis sans dessus dessous.
+
+--Oui, oui, c'est ça... Mais tu viens avec moi?
+
+--Naturellement... Enlevez alors... Partons!...
+
+Sper prit le bras de Martin, et ils sortirent. Ils hélèrent une
+voiture et montèrent dedans. Sper dit au cocher d'aller doucement.
+Le grand air remit un peu le garçon de magasin, et, la raison lui
+revenant, il se trouva quelque peu embarrassé pour justifier sa
+négligence lorsqu'il allait voir son patron; mais Sper le conseilla.
+
+--Voilà ce que tu vas dire: tu te couchais lorsqu'on est venu; il
+était dix heures; tu n'as pris que le temps de t'habiller; tu es monté
+en voiture et tu t'es fait conduire bon train. La personne a dit que,
+mal avisée par celui qui lui avait remis les valeurs à toucher, elle
+était venue trop tard; mais qu'au reste, puisque les valeurs étaient
+également touchables à Londres, où justement elle se rendait, elle
+les toucherait là-bas... qu'on n'avait qu'à aviser télégraphiquement
+la maison Wilson... mais qu'en cas où on voudrait passer jusqu'à onze
+heures et demie, elle serait à cette adresse, devant prendre le train
+de minuit quinze et le bateau de demain matin.
+
+--Oui, j'ai compris... Mais répète-moi bien tout ça. Sper ne se fit
+pas prier et recommença.
+
+--Oui, j'ai compris, mais il va me dire que j'aurais mieux fait
+d'attendre la rentrée du père Picard, puisqu'il est près de onze
+heures.
+
+--Tu ne comprends rien; si nous avions été voir le père Picard,
+il aurait eu le droit de te faire des reproches, puisque c'est à six
+heures qu'on est venu et que tu aurais dû y aller immédiatement; si
+tu dis qu'on n'est venu qu'à dix heures, le père Picard te dira que tu
+aurais dû monter chez lui...
+
+--Il peut toujours le dire...
+
+--Oui, et pour éviter ça tu diras au patron que tu es monté
+chez Picard, il n'y avait personne... Tu conçois que, pour revenir
+d'Auteuil, il peut s'être arrêté en route...
+
+Pardi! à preuve, c'est ce que nous allons faire en y allant... Ça me
+gratte là, fit Martin en montrant sa gorge; j'ai une soif!...
+
+Sper dit au cocher d'arrêter à la première brasserie, et il continua
+à conseiller l'employé.
+
+--Tu comprends bien, le père Picard n'est pas rentré... Pour te mettre
+à l'abri, tu dis même qu'il pourrait ne pas rentrer de la nuit.
+
+--Oui, oui, je comprends... et puis, s'il n'est pas content, voilà
+tout.
+
+--Pardine... t'es pas là pour faire ses volontés...
+
+--Ah! mais non!
+
+La voiture s'arrêtait. Ils descendirent devant une brasserie,
+invitèrent leur cocher, et, tout en buvant, Sper continua la leçon
+qu'il avait commencée... Puis ils repartirent pour Auteuil...
+
+Lorsqu'ils arrivèrent devant le petit hôtel, le cabinet de Séglin
+était encore éclairé. Martin sauta de voiture et sonna; Sper se
+pencha pour voir. On vint ouvrir et en même temps Séglin paraissait
+sur le perron et demandait à haute voix:
+
+--Qui est là?
+
+Martin répondit:
+
+--C'est moi, monsieur Séglin..., c'est moi!
+
+--Ah! c'est vous, Martin? Venez vite.
+
+Et il l'introduisit dans son cabinet et lui demanda, inquiet:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur Séglin, M. Picard m'avait dit de ne pas quitter le bureau
+à cause d'une échéance qu'il y avait, et pour laquelle on ne s'était
+pas présenté.
+
+--Oui, oui! fit vivement Séglin; après?
+
+--J'étais donc endormi lorsqu'on est venu frapper, et...
+
+--Bien! bien! qu'a-t-on dit?
+
+--La personne m'a dit qu'elle avait été avisée trop tard pour se
+présenter dans la journée.
+
+--Ce n'est pas de chez un banquier?
+
+--Non; voici la carte...
+
+Fernand la prit, et, l'approchant de sa lampe, il lut:
+
+Jules Lorillon, ancien notaire.--Puis au-dessous, au crayon: hôtel du
+Helder, jusqu'à onze heures et demie.
+
+--Comment, exclama Fernand, jusqu'à onze heures et demie! Ce soir?
+
+--Oui, monsieur; vous ne m'avez pas laissé achever... Il a dit qu'il
+partait en Angleterre par le train de minuit un quart; il prend le
+bateau demain matin... Or, il vous prie d'aviser la maison Wilson par un
+télégramme qu'on veuille bien lui payer les valeurs là-bas, à cause
+de l'erreur qu'il a commise.
+
+Fernand Séglin, en entendant la dernière phrase, était devenu livide.
+Il avait été obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber;
+il ne voyait plus, il n'entendait plus, un étourdissement le faisait
+vaciller, et dans ses oreilles bourdonnaient ces mots: «Il vous prie
+d'aviser la maison Wilson...» Cette fois, c'était fait: il était
+perdu... Il avait l'argent en main et il ne pouvait empêcher les faux
+d'aller à Londres... Il fit un effort, passa la main sur ses yeux
+pour écarter le brouillard qui troublait ses regards..., puis, se
+redressant, il regarda l'heure à sa montre, il était onze heures
+dix... Il n'avait plus la chance de retrouver l'homme à l'hôtel...
+mais il pouvait lui aussi prendre le train, et, à l'heure de
+l'inscription au paquebot, il trouverait l'individu et solderait les
+valeurs. Heureusement Picard avait apporté les fonds.
+
+En dix secondes, son plan fut arrêté. Martin parlait toujours, pour
+expliquer pourquoi il arrivait aussi tardivement. Séglin n'entendait
+plus. Il sonna et dit au domestique qui parut:
+
+--Vite, qu'on attelle... Préparez ma valise pour un jour ou deux de
+voyage... Vite, avant cinq minutes il faut que je sois parti...
+
+--Et moi, monsieur? demanda Martin.
+
+Séglin l'avait oublié.
+
+--Vous, retournez à la maison; vous direz demain à Picard que j'ai
+payé les valeurs Wilson, qu'il n'a pas à s'en occuper.
+
+--Bien, monsieur, fit Martin, heureux d'en être quitte sans un mot de
+reproche. Et il sortit rejoindre Sper, auquel il raconta ce qui s'était
+passé. Il ne fut pas peu stupéfait en voyant celui-ci sauter de la
+voiture, lui serrer la main et lui dire:
+
+--Bonsoir, ma vieille; bonne nuit! Tu peux filer ton nœud, je t'ai
+assez vu; moi, je reste dans le quartier.
+
+Et Sper se mit à courir.
+
+--En voilà une qui est drôle..., exclama Martin... Il est absolument
+ivre! Ça ne sait pas boire!... Cocher, boulevard Magenta..., où vous
+m'avez pris. Et la voiture partit.
+
+Dans l'intérieur de la maison, c'était un brouhaha, des allées et
+venues, on se hâtait d'obéir; Séglin, ayant serré ses valeurs dans
+son portefeuille, grimpa vivement au premier étage où il trouva Iza à
+sa toilette, se préparant à se mettre au lit.
+
+--Mon enfant, lui dit-il, je reçois à l'instant une nouvelle grave qui
+m'oblige à partir immédiatement. Je vais être obligé de passer la
+nuit en chemin de fer... Mais demain je serai de retour.
+
+--Ah! fit-elle étonnée.
+
+Il sembla à Séglin qu'Iza était plus qu'indifférente et qu'elle
+riait même. Il voulut croire qu'il se trompait et il lui dit:
+
+--Tu ne m'en veux pas, ma belle aimée!
+
+--Mais non, fit-elle en lui tendant son front; les affaires sont les
+affaires.
+
+--Comme tu es sérieuse, reprit-il blessé. Je pars, et tu n'éprouves
+aucun ennui.
+
+--Il le faut bien, puisque vous me l'avez dit. Il faut vous obéir; car
+ça n'est que pour le bien que vous agissez; ne me l'avez-vous pas dit?
+
+--C'est vrai, ma belle Iza; au revoir, ma chère petite femme! À
+demain!
+
+Il l'embrassa et sortit; mais, en montant en voiture, il se disait:
+
+--Quelle singulière allure elle avait!... Qu'est-ce que cela veut dire?
+Enfin, c'est une dernière secousse. Après, c'est fini, je suis à
+l'abri.
+
+Le cocher de Séglin, sur son ordre, enleva les chevaux d'un vigoureux
+coup de fouet, et, moins d'un quart d'heure après, il touchait à
+l'hôtel du Helder... il demanda quel garçon avait conduit M. Lorillon.
+
+--M. Lorillon n'est pas parti, monsieur, dit le garçon. Il doit partir
+demain matin seulement à la première heure.
+
+--Ah! fit Séglin dans un soupir de satisfaction... Est-il chez lui?
+
+--Non, monsieur. Il a attendu jusqu'à onze heures et demie, puis il
+est sorti pour faire ses adieux à des amis, au cercle; il reviendra
+assurément vers une heure du matin...
+
+--Merci, dit Séglin tout à fait calme; veuillez, s'il revenait avant,
+lui donner ma carte et lui dire que je viendrai à une heure... J'ai
+absolument besoin de le voir.
+
+--Bien, monsieur. Qu'il vous attende?
+
+--Oui!
+
+Et tranquille cette fois, bien certain qu'il n'avait plus rien à
+redouter des valeurs Wilson, il alluma un cigare, monta dans sa voiture
+et dit au cocher:
+
+--Au cercle...
+
+Puis, étendu sur les coussins, pendant que la voiture le conduisait à
+son cercle, il pensait:
+
+--La pauvre belle chérie, je la surprendrai heureusement en rentrant à
+deux heures. Je quitte le cercle à une heure moins le quart; avec mon
+homme, en quelques minutes je finis et je retourne chez nous... Pauvre
+belle, ça me coûtait déjà de passer cette nuit loin d'elle.
+
+
+
+
+XVI
+
+UNE NUIT OCCUPÉE.
+
+
+À l'heure où Séglin se dirigeait vers Paris, Iza quittait son boudoir
+et entrait dans sa chambre dont elle fermait soigneusement la porte.
+Elle était très belle, la jeune Moldave, dans sa grande robe de
+chambre rouge brodée d'or; elle s'avança jusque sous la lampe
+d'albâtre qui jetait dans la chambre sa clarté douce, et, tirant de sa
+gorgerette un billet, elle le relut pour la dixième fois.
+
+--C'est bientôt, que je serai libre.
+
+Elle regarda l'heure, la demie de onze heures allait sonner. Elle courut
+alors vers une petite porte qui se trouvait dans l'angle de la chambre
+et elle écouta... N'entendant aucun bruit, elle revint s'asseoir sur
+un des petits fauteuils bas placés devant la cheminée, et, accoudée,
+elle pensa en souriant.
+
+Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons consacrer quelques
+mots au somptueux appartement particulier de la jeune Mme Séglin.
+L'escalier qui partait du vestibule aboutissait au premier étage à un
+large palier qui, fermé de tout côté par des tapisseries et entouré
+de banquettes, formait antichambre. Il y avait une porte à gauche,
+l'entrée des appartements de monsieur; une autre porte à droite, celle
+des appartements de madame. En entrant à gauche, on trouvait un petit
+salon antichambre, meublé de bois de rose et tendu d'étoffe Pompadour.
+
+La tenture du fond soulevée, une porte s'ouvre sur un vaste boudoir;
+les murs sont tendus de satin noir, les meubles sont or et satin noir
+comme la tenture, avec des courses grecques d'or en bordure; un lustre
+archaïque pend au plafond; au milieu se trouve une vaste cheminée de
+marbre noir, au-dessus de laquelle est une glace, une glace immense.
+De chaque côté de cette glace, une porte, à demi cachée par les
+tentures; une des portes est factice; l'autre s'ouvre sur la chambre
+d'Iza, qui paraît n'être séparée du boudoir que par cette haute
+glace occupant presque tout le mur de ce côté.
+
+La chambre à dormir était splendide; le lit capitonné de soie jaune
+occupait sous une ample tenture le fond de la pièce: c'était un lit
+immense, aussi large qu'il était long et qu'on n'atteignait pour se
+coucher qu'en montant deux marches couvertes d'une peau d'ours noir.
+En face du lit se retrouvait la grande glace que nous avons vue dans
+le boudoir et qui semblait n'avoir point d'envers; sous cette glace se
+trouvait une petite table d'ébène recouverte d'un tapis jaune; sur
+cette table s'étalait tout un arsenal en vermeil de coquette soigneuse:
+peignes, ongloirs, brosses, limes, etc., et devant, bien sous la main,
+un petit revolver dont on voyait le cuivre rouge des six cartouches; à
+côté, un long poignard sorti de sa gaine.
+
+Les murs de la chambre étaient capitonnés de soie jaune, sur laquelle
+tranchaient les angles noirs d'une haute armoire de vieil ébène
+sculpté; sur la cheminée, en face de l'armoire, une garniture Louis
+XV en bronze doré vif. Un lustre flamand, sous lequel à cette heure
+était accroché un globe d'albâtre, pendait du milieu de la chambre,
+dont le plafond était couvert de la même soie jaune plissée... Les
+fenêtres étaient masquées par les tapisseries de même couleur.
+
+La petite porte qu'avait ouverte Iza pour écouter donnait sur un
+escalier qui descendait directement dans le jardin.
+
+Lorsque les douze heures de minuit sonnèrent, tout était calme dans
+le petit hôtel et semblait dormir; il était impossible de voir la
+lumière dans la chambre d'Iza.
+
+Tout était endormi dans l'hôtel lorsque la grande porte donnant sur le
+bord de l'eau s'ouvrit pour livrer passage à trois hommes qui,
+appuyant sur la gauche, entrèrent dans la maison par la petite porte
+de l'escalier de service des appartements de Fernand Séglin. Ils
+se dirigeaient comme des gens de la maison, ayant toutes les clefs,
+ouvrant, entrant et marchant sans bruit... Ils disparurent dans la
+maison: aucune lumière ne parut aux fenêtres, et tout rentra dans le
+calme.
+
+Moins d'une demi-heure après, la même porte s'ouvrit encore, un homme
+seul entra et se dirigea en se cachant dans les massifs vers le côté
+droit de la maison; il rampait le long des murs. Arrivé près de la
+petite porte qui conduisait aux appartements d'Iza, il tira de sa poche
+une clef, ouvrit et disparut à son tour dans la maison.
+
+Au haut de l'escalier, une porte s'ouvrit: l'homme s'arrêta aussitôt,
+se coucha presque sur les marches et, glissant sa main sous son gilet
+comme pour y chercher un couteau, une voix de femme dit doucement:
+
+--Est-ce toi, Georgeo?
+
+--Oui, fit l'homme en se redressant, et grimpant, malgré la nuit, avec
+l'habileté d'un singe... Il fut en moins d'une minute près d'Iza, qui
+le reçut en se jetant dans ses bras. Ils s'embrassèrent longuement.
+
+--Entre, fit Iza, en l'attirant dans sa chambre dont elle referma
+soigneusement la porte... Georgeo, tu le vois, le maître ne ment
+jamais... Tu es ici près de moi.
+
+--Oui, mais lui...
+
+--Le maître ne vient jamais!... Il est parti en voyage, il ne doit
+revenir que demain... Viens là près de moi, dit-elle... Et elle le fit
+asseoir devant elle et l'admira amoureusement.
+
+Georgeo regardait autour de lui... et exclamait!...
+
+--Que c'est beau... Iza!... que c'est beau!
+
+--Oui, mon Geo, parce que tu es là, dit-elle.
+
+Et comme les yeux du vagabond fouillaient partout, son regard s'arrêta
+tout à coup sur la petite table où était placé le revolver à côté
+du poignard.
+
+--Qu'est cela? fit-il.
+
+--De quoi répondre à qui nous surprendrait.
+
+--S'il revenait?
+
+Iza se contenta de hausser les épaules. Georgeo rit, montrant ses
+belles dents, et, se penchant vers Iza, il ouvrit son paletot et montra
+le manche d'une arme dont il sortit la longue lame.
+
+--Moi aussi, j'ai tout prévu, tu vois; il faut sortir d'ici vivant et
+libre.
+
+Iza se laissa glisser sur le tapis aux genoux de Georgeo, et lui dit:
+
+--Enfin, Georgeo, c'est demain que nous nous retrouverons pour toujours
+ensemble.
+
+--Et pourquoi ne partons-nous pas maintenant?
+
+--Le maître le veut ainsi, et ce n'est que demain qu'il nous donne de
+quoi être riches... Tu entends, riches!
+
+--Tu regretteras les jours passés ici.
+
+--Non, mon Geo. Le maître a dit qu'il nous ferait bien riches... et il
+n'a jamais menti... et nous avons déjà de l'or là-bas.
+
+--Oui!
+
+--Qu'il y a longtemps que je ne t'avais vu ainsi près de moi!
+
+Georgeo était moins tranquille qu'Iza: il regardait sans cesse
+autour de lui, semblant craindre à chaque minute de voir apparaître
+quelqu'un.
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda la jeune femme.
+
+--Je crains qu'on ne vienne...
+
+--Es-tu fou?... le maître ne t'a-t-il pas dit que nous serions seuls
+ici cette nuit?
+
+--Non, ce n'est pas le maître, c'est le sauvage qui est venu chez moi
+qui m'a dit que nous devions partir.
+
+---Il t'a dit que nous devions partir? moi et toi?
+
+--Oui!... Alors j'ai démonté tout à la maison, j'ai chargé la
+voiture et je suis parti.
+
+--Ce soir?
+
+--Oui, ce soir.
+
+--La voiture est là? demanda Iza dont le visage rayonnait.
+
+--Oui, au-dessus d'Auteuil, sur le quai! et je croyais venir te
+chercher.
+
+--Mais on ne t'a donc rien dit?
+
+--Le vieux Rig m'a dit que je devais me trouver ici après minuit, et
+c'est toi qui devais me conduire... Il m'a dit encore que s'il y
+avait du nouveau, nous entendrions son sifflet, qu'il serait dans les
+environs...
+
+--C'est le maître qui le fait veiller.
+
+--Mais je dois t'obéir et ne partons-nous pas?...
+
+--Non, mon Geo!... Voici ce que nous devons faire... Ici, nous sommes
+maîtres: l'homme parti ce soir ne reviendra plus... C'est ici que tu
+me rejoins pour toujours... et demain seulement nous partirons... Celui
+qu'ils appellent mon mari ne m'est rien... L'homme qui nous a mariés
+n'est pas notre prêtre à nous... Tout cela est faux!... Je suis libre,
+et je suis à toi, à toi maintenant...
+
+--Et l'autre est parti... pour toujours?...
+
+--Pour toujours.
+
+--Mais cette maison?
+
+--Cette maison est au maître, c'est lui qui, par le vieux Rig, lui a
+fait louer... Ici nous sommes chez nous, puisque le maître nous a dit
+de nous y reposer pour partir tout à fait demain... Reposons-nous, mon
+Geo... Reposons-nous, nous sommes libres, unis et maîtres ici...
+
+Et en disant ces mots, Iza, câline, promenait les mains de Golesko sur
+ses cheveux. À la même heure, Fernand se présentait de nouveau à
+l'hôtel du Helder; aussitôt un garçon qui l'attendait lui dit que M.
+Lorillon avait envoyé, quelques minutes avant, chercher un pardessus
+par le garçon du cercle: en même temps, il avait fait dire qu'il ne
+partirait que le lendemain par le train de onze heures, qu'on lui ait
+une voiture pour cette heure, qu'il rentrerait dans la nuit.
+
+Fernand fut ennuyé de ce contre-temps; mais enfin il était tout à
+fait rassuré. L'homme n'était resté que pour présenter une seconde
+fois les valeurs. Les deux dernières journées qu'il avait passées
+l'avaient épuisé: il avait hâte de se reposer.
+
+Cependant la perspective d'être obligé de se lever le matin pour
+ne pas manquer de trouver son homme le tentait peu; il résolut de se
+décharger de tout cela. Il remonta en voiture et se fit conduire à ses
+bureaux, boulevard Magenta.
+
+Il ne fut pas peu étonné de voir filtrer de la lumière à travers les
+interstices de la fermeture du magasin; il entra. Il trouva Martin assis
+sur son lit; devant lui, sur un comptoir, étaient une bouteille et un
+verre. Martin avait son verre plein à la main; et n'ayant pas entendu
+ouvrir la porte, il continuait sa conversation avec le verre plein qui
+était sur le comptoir, lui disant:
+
+--Ce n'est pas d'un ami... On part à deux, on revient deux... Si l'on
+se quitte où est l'amitié... il n'y en a pas alors... non, ça c'est
+pas bien... Aussi qu'est-ce qui le boira, l'autre verre..., c'est pas
+Sper... Ah! mais non, c'est Martin...
+
+--Il est ivre! dit Fernand en se retirant; voilà qui pourrait expliquer
+la soi-disant tardive arrivée des billets.
+
+Il sortit comme il était entré, sans bruit, et grimpa aussitôt chez
+le vieux caissier. On juge facilement de la stupéfaction du père
+Picard, lorsque demandant:
+
+--Qui est là? avec inquiétude, il reconnut la voix de Fernand qui
+disait:
+
+--C'est moi, Picard, ouvrez vite.
+
+Picard obéit aussitôt. Il était en marmotte et en caleçon.
+
+--Excusez-moi de vous ouvrir en ce costume...
+
+--Vous avez bien fait, je n'ai qu'un mot à vous dire... Martin vous a
+raconté ce qui s'était passé.
+
+--Non, monsieur; qu'y a-t-il donc?... Il n'était pas là quand je suis
+rentré.
+
+--Il arrive seulement, il est absolument ivre. Ainsi, quand on pense
+que l'honneur d'un homme, la réputation d'une maison étaient dans les
+mains de cet ivrogne... Demain vous le remplacerez...
+
+--Vous pouvez y compter.
+
+Et le vieux caissier, son bougeoir à la main, regardait Fernand
+semblant l'interroger. Celui-ci lui raconta aussitôt ce qui s'était
+passé et lui dit:
+
+--Ce monsieur ne part qu'à onze heures demain; mais, au risque de
+le faire éveiller, soyez-y demain de sept à huit heures, voici les
+fonds... Vous viendrez à onze heures à Auteuil m'apporter les valeurs
+et vous déjeunerez avec moi.
+
+--Monsieur, ça sera fait; vous pouvez compter sur moi, dit Picard en
+serrant les papiers.
+
+--Adieu! à demain, onze heures, dit Fernand sur le seuil de la porte,
+en regardant sa montre: deux heures, je tombe de sommeil, à demain.
+
+Il descendit, et, blotti dans sa voiture, il dit:
+
+--Enfin, je suis heureux de rentrer chez moi.. et je crois que je vais
+faire une bonne nuit.
+
+
+
+
+XVII
+
+«LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.»
+
+
+Enfin, c'était fini! bien fini! le passé était liquidé: il avait
+fait face à l'échéance terrible. Les faux, qui avaient troublé ses
+nuits, allaient être, étaient presque entre ses mains. Avant deux
+jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il
+dégageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernières créances
+qu'il avait, et la maison reprenait le crédit dont elle jouissait
+autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux
+banquiers qui avaient refusé de l'aider...; car Fernand Séglin
+oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures.
+
+Étendu dans sa voiture, doucement bercé par le cahotement, presque
+somnolent, il rêvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme,
+tranquille, n'ayant plus qu'à s'occuper de sa chère Iza. Sa maison
+allait se diriger d'elle-même: il n'aurait plus à redouter le passage
+de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner à son
+caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il
+voulait. Dans son cerveau, il cherchait où il passerait la saison: il
+ne voulait pas acheter de domaine cette même année, mais il voulait
+voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la
+mer, deux mois en Suisse. Il rêvait... et il donnait un corps à ses
+désirs.
+
+Il était presque trois heures lorsque, le cerveau léger de ses
+pensées agréables, las et heureux de rentrer se reposer près de sa
+femme, il arriva à Auteuil... L'écurie et la remise étaient en dehors
+de l'hôtel: le cocher le descendit donc devant la grille.
+
+Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait
+dans la maison. Il évita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la
+petite porte; cherchant à étouffer le crépitement de ses pas sur
+le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitué à la
+maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa
+l'antichambre, entra dans le boudoir qui précédait la chambre; là
+il vit clair. La petite lampe d albâtre jetait sa clarté blanche
+à travers la grande glace dont nous avons parlé; Fernand marchait
+doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de
+la chambre d'Iza, mais le verrou était fermé en dedans... Il rit en
+disant:
+
+--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enfermée chez
+elle!
+
+Et Fernand, fatigué par ses tourments et par ses démarches, se dit:
+Je viendrai demain, ne l'éveillons pas, pauvre belle; elle mourrait de
+peur si elle entendait frapper à sa porte, à cette heure... Il allait
+se retirer lorsque tout à coup il sentit qu'on lui touchait l'épaule,
+il se retourna vite et... et ce fut épouvantable pour lui...
+
+Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards,
+voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps,
+s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effrayé, Fernand voyait
+devant lui l'ombre de Pierre Davenne.
+
+Inondé par la lumière mate de la lampe de la chambre, couvert d'un
+long manteau blanc, son suaire, il était là devant lui, pâle, livide,
+mais l'œil brillant et menaçant. Droit, le bras levé, montrant le lit
+à travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un râle à Fernand.
+
+--Infâme, regarde...
+
+Et l'ombre se recula et disparut.
+
+Fernand presque fou, tremblant de peur, affolé par le surnaturel,
+déjà secoué par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il
+avait passés, cherchait à retrouver son énergie... L'ombre disparue,
+il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se
+persuadant que c'était là une hallucination d'une minute, amenée par
+la fièvre qui le brûlait depuis deux heures...
+
+Il s'avança vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son
+front, et ses dents claquèrent. L'ombre de Pierre entrait dans la
+chambre sans bruit; épouvantable dans son silence, elle se dirigeait
+vers le large lit d'ébène que les grands rideaux fermaient. Fernand
+sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantôme allait poser ses
+lèvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait
+se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la
+chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?...
+
+Tout cela était insensé... Mais Fernand épouvanté devenait fou; il
+se cramponnait à la grande cheminée pour ne pas tomber: il voyait le
+mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'éteignait dans
+sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul
+semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... Là, il s'arrêta, il
+tourna sa tête, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux
+pleins de haine lançaient un regard qui terrifia le malheureux... Il
+lui sembla que son bras, s'étendant vers le lit, voulait lui répéter
+encore:
+
+--Regarde, infâme!
+
+Alors le fantôme souleva le grand rideau: il parut à Fernand que le
+masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaçait un rire.
+
+Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme rivé sur ce
+marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre.
+
+Son sang lui sembla de feu, ses regards épouvantés voyaient sur ce
+lit, étendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui
+qu'elle lui avait présenté sous le nom du comte Otto... Iza avait
+sa tête dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa
+poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lèvre,
+encore épaisse du baiser avec lequel ils s'étaient endormis. Son
+énergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se
+fermèrent une minute devant ce tableau foudroyant.
+
+Aussitôt le fantôme se jeta en arrière et disparut par la petite
+porte de la chambre. Mais le cri avait éveillé les deux amants...
+
+Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrière la glace le visage
+épouvanté de Fernand; il avait saisi le revolver...
+
+Iza, effrayée, lui montrant son mari, cria:
+
+--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le!
+
+Et le grand Moldave obéit.
+
+On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brisée par le coup
+de feu.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CE QUE RÊVAIT IZA.
+
+
+Au dehors tout était silencieux; c'est à peine si le coup de feu,
+si le fracas des débris de la glace avaient été entendus, tant
+la chambre de la belle Iza était discrètement protégée par le
+capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait
+cependant été perçu par les deux amants: c'était celui du sifflet
+auquel ils devaient obéir, et aussitôt, malgré le danger de la
+situation, oubliant tout, Iza, s'étant enveloppée dans son long
+peignoir rouge et or, Georgeo s'était hâtivement vêtu et, en moins
+d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitté la
+chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment
+à la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivés en bas,
+ils entendirent le sifflet doucement modulé... Ils se dirigèrent du
+côté et trouvèrent le vieux Rig qui leur dit:
+
+--Vite, courez à la voiture de Georgeo... Iza, reprends ton ancien
+costume et partez... comme si vous alliez à Versailles; demain tu me
+verras...
+
+--Bien!... Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entraînant, craignant
+qu'il ne vînt à surgir un incident qui les obligeât à rester.
+
+Dans la nuit épaisse des bords de la rivière, ils coururent sur le
+quai, et moins de cinq minutes après ils étaient blottis tous les deux
+dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin
+chez eux et seuls... Ils ne furent pas longs à revêtir le costume
+misérable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachèrent
+soigneusement les vêtements luxueux qu'ils venaient de quitter.
+
+Avant l'aube, ils fouettèrent le cheval et partirent; au jour levant,
+ils se trouvaient à l'entrée de Boulogne; le cheval dételé
+mangeait derrière la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque
+_Entre-sort_ des saltimbanques était arrivée le soir et avait passé
+la nuit là. En agissant ainsi, ils avaient obéi aux ordres de celui
+qu'ils appelaient le maître. Vers sept heures seulement, l'étroite
+porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau,
+pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques
+avoisinantes.
+
+Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans
+le bel hôtel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins
+souples pendait cette jupe en loques si singulière; elle avait en
+ceinture le vieux châle turc aux couleurs criardes, et ses épaules
+révélaient leur admirable contour sous la chemise de soie éraillée
+et jaunie par l'usage...; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient
+les hideuses savates jaunes... Elle avait, avec son costume,
+retrouvé toute sa sauvage étrangeté, et à cette heure les passants
+émerveillés la regardaient...
+
+Elle calme, du plus loin où elle le voyait, souriait à son Geo qui
+revenait portant du vin et du pain sous son bras, et à la main, dans un
+papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher...
+
+Le maître avait écrit:
+
+«Il faudra être à Boulogne la nuit, de façon à paraître y être
+arrivé le soir. Ostensiblement déjeuner, aller chez quelques marchands
+du pays, afin d'être vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin
+d'être à Versailles au milieu du jour.»
+
+À huit heures et demie, Iza s'étendait sur le petit matelas dur
+qui était dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle
+voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard,
+ramassait les guides et le cheval partait... Une fois le village passé,
+lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza,
+laissant le cheval aller à sa guise, et celle-ci, ayant échangé avec
+lui un sourire, se mit à chanter une chanson bizarre qui devait être
+un souvenir pour les deux bohèmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle
+chanta, lui tint la main et l'écouta le visage radieux, tendant
+l'oreille pour ne pas perdre un mot.
+
+À onze heures et demie, Georgeo allait à Versailles demander le droit
+de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, près
+Montrouge; qu'il était parti vers sept heures, était arrivé à neuf
+heures à Boulogne, y avait passé la nuit et comptait rester jusqu'au
+soir à Versailles pour partir la nuit, à la fraîche, se dirigeant sur
+Chartres.
+
+Ses papiers en règle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit:
+
+--As-tu été voir pour une belle voiture?
+
+--Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci
+pour en prendre une autre.
+
+--Mais c'est ce soir... que nous serons riches.
+
+Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il était
+parti de son pays pour des causes à peu près semblables à celles qui
+l'avaient fait quitter si précipitamment Auteuil le matin même...
+Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir où elle avait été le
+rejoindre pour manger un peu du «pain bénit de la gaieté,» lui avait
+dit négligemment en évoquant le passé:
+
+--C'était un soir, au rendez-vous derrière la mosquée. Il faut que tu
+me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu
+m'enlevas du lit, j'étais sans connaissance... Quand je revins à moi,
+dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes
+mains... en rouge... du sang!
+
+Et Georgeo, souriant, avait répondu avec simplicité:
+
+--Oui, oui, je me souviens... j'en avais tué deux!
+
+Georgeo avait échappé à toutes les recherches; il avait traversé les
+hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les défilés; il
+était parti et s'était mis à l'abri chez l'étranger. Mais la police
+française est beaucoup moins discrète que celle de son pays: il le
+savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brisée,
+le cri aigu d'un homme... Il espérait et il redoutait d'avoir tué
+celui qui avait enlevé Iza. C'est à regret qu'il avait obéi aux
+ordres du vieux Rig, commandant de se rendre à Versailles pour l'y
+attendre.
+
+Georgeo aurait voulu recevoir le soir même la somme promise à lui et
+à Iza. Il aurait vendu aussitôt sa voiture, son petit cheval et
+il aurait emmené Iza par le chemin de fer, de l'autre côté de la
+frontière d'Espagne.
+
+Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur
+eux un regard perçant, cherchant à deviner si des gens de police
+n'étaient pas cachés dans leurs vêtements.
+
+De regrets, de remords, pour un homme probablement tué, il n'en était
+pas question dans ses pensées.
+
+Iza, au contraire, était gaie, plus légère, comme un oiseau
+apprivoisé duquel on a ouvert la cage, elle cherchait à croire à sa
+liberté... mais elle n'osait s'éloigner trop de la petite voiture...
+
+La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait... elle s'y
+grisait... et cependant, si Georgeo avait été plus attentif, il aurait
+vu que c'était plutôt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune
+fille; à chaque instant les détails de sa vie heurtaient sa nature,
+gâtée par les mois d'opulence qu'elle venait de passer... Ce n'était
+plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crête des
+ornières séchées, secouant sa tête huppée... C'était la belle
+Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se déguisait en
+bohémienne... Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour
+toujours, et il avait hâte de voir arriver Rig, pour en finir et se
+sauver afin de se mettre à l'abri; tandis qu'Iza, déjà lasse de sa
+matinée et ennuyée de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait
+loin, il faudrait prendre une femme pour la servir... Elle avait trop
+souvent pressé l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids
+les gros sous... Enfin, elle avait mis les lèvres à la coupe, elle
+avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum... Elle trouvait
+étrange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au
+parfum dur, mais déjà il était épais sur ses lèvres, lourd à son
+cœur... et, quand Georgeo n'était plus là, quand le soleil ne faisait
+plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misère
+de la baraque bien sale... et elle fermait les yeux pour revoir par la
+pensée la belle chambre où ses cheveux étaient noirs, et la grande
+peau d'ours noir où ses pieds étaient si blancs... Il lui semblait
+déjà que les vêtements de misère qui couvraient sa peau la
+brûlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin,
+blanc et parfumé.
+
+Et Georgeo ne voyait rien... Il regardait si, sur la route, dans la
+grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux
+Rig.
+
+--S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je
+reviendrai à pied demain...
+
+Et Iza pensait:
+
+--Est-ce que je pourrai vivre comme ça maintenant?...
+
+Puis elle regardait Georgeo... Elle le trouva beau...; mais ses lèvres
+laissaient tomber la juste expression de sa pensée.
+
+--Quel malheur!... s'il avait vécu autrement, il serait intelligent
+aussi... délicat...
+
+Puis, comme pour s'excuser elle-même, elle ajoutait:
+
+--Il est beau... il est bon... mais...
+
+Elle n'osait pas dire il est bête!...--Lui, toujours inquiet,
+ne s'occupait pas d'Iza...; il savait qu'elle lui appartenait, il
+attendait, impatient, l'arrivée du vieux Rig.
+
+Et ses regards s'épuisaient sans rien voir. La journée était presque
+terminée, il devait partir le même soir, et Rig ne venait pas: il alla
+consulter Iza... Celle-ci, étendue dans le fond de la cabane, les
+bras relevés au-dessus de la tête, son chignon appuyé sur ses
+mains, l'écouta, presque indifférente, et cependant ce que disait le
+bohémien était grave:
+
+--Mais si le maître a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il
+devait t'apporter, s'il lui a donné en même temps la somme qu'on
+m'avait promise...? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza?
+
+--Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo...
+
+--Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux... Le
+vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le maître n'en a plus
+besoin... Une fois l'argent en main..., il peut s'être sauvé...
+
+--Le vieux Rig en est capable.
+
+--Tu dis cela comme ça... Mais sais-tu que je retournerais à Paris
+cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et
+qu'alors il passerait une mauvaise heure?
+
+--Il ne faut jamais penser à cela, Georgeo... Le vieux maître est plus
+fort que tous... Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais
+sans laisser de trace... Si c'est lui qui a l'argent... et qu'il soit
+décidé à le garder, tu ne le trouveras plus...
+
+--Oh! je le trouverai bien...
+
+--Mais si tu retournes à Paris, qui te dit qu'il ne te dénoncera
+pas?... Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mêmes
+arrêtés dans la maison d'Auteuil... et que c'est pour cela que nous ne
+les voyons pas...? Tu as tiré sur Fernand, et tu vises juste, toi...
+Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du
+soleil...
+
+Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et
+qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente résolution.
+Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour
+s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il
+traîna sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revêtit
+son costume de montagnard, ses chaussures étranges, mais souples, dont
+les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche
+son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une
+vieille blouse, il dit à Iza:
+
+--Dors, je reviendrai au matin.
+
+--Où vas-tu?
+
+--À Auteuil.
+
+--Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant.
+
+--Voir ce qui s'est passé là-bas après notre départ.
+
+Iza réfléchit quelques minutes, puis:
+
+--Va, Georgeo..., mais prends garde.
+
+--Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et
+en montrant son couteau peut faire sa prière. Malheur au sauvage s'il
+m'a trompé...
+
+Et il partit en courant.
+
+Au milieu de la nuit Iza fut réveillée en sursaut. C'était Georgeo
+qui revenait tout suant, fatigué...
+
+--Iza, la police est dans l'hôtel depuis ce matin... C'est toi qu'on
+cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir...
+
+--Ah! fit Iza comme ennuyée d'avoir été éveillée... Pendant que
+Georgeo se hâtait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait
+en maugréant.
+
+--Non! ce n'est pas possible maintenant... j'étais folle d'y croire...
+
+Au matin, Georgeo trouva Iza éveillée et pensive, assise sur le lit
+dur.
+
+--Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire...
+
+Georgeo était épuisé, il la remercia et vint prendre sa place. Elle
+l'embrassa longuement en lui disant:
+
+--Bon sommeil, Georgeo!
+
+Et le grand bohème s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assurée
+de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vêtements les plus
+beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long châle, et,
+mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route.
+
+Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'éloigner, puis lorsqu'elle
+ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du
+soleil du matin, elle envoya un baiser:
+
+--Adieu, Georgeo!... Adieu, passé!... Cette vie-là est trop dure...
+
+Et elle revint à Saint-Cyr où elle prit le premier train. Arrivée à
+Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire à Charonne.
+
+
+
+
+XIX
+
+LES BEAUX BIJOUX D'IZA.
+
+
+Quand Fernand avait vu dans les bras du comte Otto sa femme, celle qui
+depuis trois mois occupait toutes ses pensées, celle qu'il adorait...;
+quand il avait vu s'évanouir dans l'ombre de la chambre le spectre
+vengeur, dont la voix sépulcrale sonnait encore à son oreille, il
+avait fermé les yeux une seconde; puis, fou, insensé, voulant réagir
+contre sa douleur et sa terreur, il s'était redressé; c'est alors
+qu'il avait vu sa femme sur le lit, crier à son amant en le désignant:
+
+--Geo!... c'est lui; tue-le... tue-le!
+
+Il avait eu le regard ébloui par un éclair, et il avait senti au front
+comme un coup de poing, et, battant une seconde le vide avec ses
+bras, aveugle, cherchant un appui, il s'était soutenu au marbre de la
+cheminée et était retombé sur le tapis... Les deux amants s'étaient
+sauvés, et, pendant ce temps, la porte s'était ouverte: les trois
+hommes que nous avons vus franchir la grille du bord de l'eau entraient
+dans le boudoir... L'un se pencha sur le moribond et le regarda.
+Essuyant avec son pouce le sang qui lui couvrait le front..., il dit
+aussitôt:
+
+--Ce n'est rien... La balle est dans l'os; c'est le choc qui lui a fait
+perdre connaissance...
+
+Au-dessus d'eux, on entendait remuer dans l'hôtel: on entendait des
+portes s'ouvrir, on entendait des bruits de voix...
+
+--Il y a branle-bas là-haut, dit un des hommes; mon lieutenant, il faut
+rentrer dans le vent et chasser.
+
+Celui auquel il s'adressait demanda au premier, toujours à genoux,
+soutenant la tête de Fernand:
+
+--Il n'y a pas de danger... le coup n'est pas mortel...
+
+--Non, maître, et c'est une chance, car le grand Golesko tire juste...
+Mais ce n'est pas une de ses armes...
+
+--Alors, partons vivement...
+
+--Les deux hommes se disposaient à partir, lorsque le dernier courut
+vers une petite panoplie et y prit le semblable revolver qui avait servi
+à Georgeo...
+
+--Que fais-tu? demanda le premier.
+
+--Espère! espère! lieutenant. Il faut que tout s'explique..., et qu'on
+ne cherche pas ceux qui ont tiré le coup de feu.
+
+Étonnés, les deux hommes tenant la porte ouverte pour fuir, le
+regardaient faire. Il souleva les matelas du lit et tira dans la
+laine les deux coups du revolver; c'est à peine si dans la chambre on
+entendit un bruit sourd...
+
+--Comme ça, on n'entend rien... Je place le joujou sous sa main...
+et on se dit que c'est lui qui fait des expériences de tir sur son
+front..., la nuit, pour empêcher le pauvre monde de dormir.
+
+--C'est bien, Simon, dit Pierre Davenne.
+
+--En route, en route, disait le vieux Rig dans l'escalier: on descend
+des chambres. Les trois hommes se hâtèrent; ils avaient traversé le
+jardin, ils fermaient la grille sans bruit et ils montaient dans une
+voiture qui attendait à vingt mètres de là, lorsque la femme de
+chambre à peine vêtue et suivie par deux domestiques, après avoir
+frappé, entrait dans le boudoir; voyant la glace brisée, elle fit un
+pas et, se heurtant au corps de Fernand, elle jeta un cri et se recula
+prête à se trouver mal en criant: «À l'assassin.»
+
+Les domestiques avancèrent aussitôt, et le valet de chambre effrayé
+exclama:
+
+--C'est monsieur!...
+
+--Vite! vite!... voyez madame, dit la femme de chambre...
+
+Ils se précipitèrent, le lit était vide...
+
+Tous les trois ils se regardaient stupéfaits; mais, revenant au plus
+pressé, ils relevèrent Fernand pour lui porter secours.
+
+--On lui a tiré un coup de pistolet dans la tête, disait la soubrette,
+effrayée, mais se domptant et avançant curieusement sa bougie pour
+mieux voir.
+
+Le valet de chambre ramassa le revolver et dit:
+
+--C'est lui qui s'est tué: voilà le revolver sous sa main.
+
+--Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a eu?
+
+--Aidez-moi d'abord à le mettre sur le canapé.
+
+Tous les domestiques étaient descendus, et c'était un brouhaha
+général; tout le monde demandait:
+
+--Mais où est donc madame?
+
+Et l'on cherchait...
+
+La femme de chambre dit alors:
+
+--Monsieur ne devait pas rentrer cette nuit... et madame est sortie...
+En ne la voyant pas lorsqu'il est rentré, il n'y avait pas à douter de
+ce qu'elle faisait... n'est-ce pas?... Il s'est tué...
+
+--Mon Dieu! fit un valet, que les gens riches sont bêtes! Se tuer pour
+une femme!...
+
+--Mais il faudrait courir chercher le médecin...
+
+On n'y avait pas pensé... Ils avaient relevé le corps de Fernand,
+l'avaient étendu sur le lit de sa femme, et personne n'avait pensé que
+peut-être on pouvait encore le sauver.
+
+Tout à coup ils entendirent retentir le timbre de la grille... ils se
+regardèrent étonnés: il était à peine quatre heures du matin.
+
+--C'est madame qui rentre, dit la femme de chambre; elle croit que
+monsieur est loin. Ah! ça va être une jolie scène!
+
+Un domestique alla ouvrir, tous les autres s'avancèrent vers le
+vestibule, prenant des airs désolés; ils entendirent leur camarade qui
+demandait:
+
+--Qui est là?
+
+On répondit aussitôt:
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+Tous se regardèrent épouvantés, stupéfaits, semblant dire:
+Déjà!...
+
+La grille grinça en roulant sur ses gonds. Un commissaire, ceint de son
+écharpe, et quatre agents guidés par le domestique effrayé, parurent
+au seuil du vestibule; le commissaire et ses hommes échangèrent un
+regard en voyant tout ce monde debout à cette heure.
+
+--Conduisez-moi, dit-il, dans la chambre de M. Fernand Séglin...
+
+--Monsieur, fit le domestique, il n'est pas dans sa chambre: il s'est
+tué dans le boudoir de sa femme...
+
+--Que me dites-vous là? fit le commissaire étourdi.
+
+Sur son ordre on les conduisit aussitôt près du corps de Fernand
+étendu sur le grand divan du boudoir; le commissaire se pencha sur lui;
+un agent ramassa le revolver.
+
+--Il s'est tué... il nous attendait!... puis, s'adressant au valet de
+chambre:
+
+--À quelle heure cela est-il arrivé?
+
+--Monsieur, presque au moment où vous avez sonné!...
+
+--Est-ce que quelqu'un de vous était là?
+
+--Non, monsieur le commissaire, nous étions tous couchés et endormis
+lorsque nous avons été réveillés par les coups de feu et un fracas
+épouvantable...
+
+Un des agents, qui regardait curieusement l'endroit où la balle avait
+pénétré, et qui formait à un pouce de la tempe, sur le devant du
+front, un trou noir semblable à un pain à cacheter de deuil qu'on
+eût collé sur la peau, et duquel coulait un petit filet de sang rose,
+s'écria:
+
+--Mais, monsieur, il n'est pas mort.
+
+Le commissaire lui saisit aussitôt le poignet, le pouls battait
+vivement...
+
+--Qu'on coure chercher le médecin...
+
+Il y eut alors parmi les domestiques un bouleversement général, et,
+pendant que l'on obéissait au commissaire, d'autres, sur son ordre,
+avaient été chercher de l'eau et lavaient la plaie.
+
+Pendant que l'on s'occupait de Fernand, il demandait à la femme de
+chambre:
+
+--Où est madame Séglin?
+
+--Monsieur, je ne puis vous le dire, je suis venue aider madame à se
+coucher, puis je l'ai quittée après avoir baissé un peu la lampe,
+elle semblait s'endormir.
+
+Sur la demande du commissaire, elle raconta le départ précipité de
+Fernand, puis son retour absolument inattendu.
+
+--Cette glace a été brisée par un coup de feu venant de la chambre.
+
+Et le commissaire voulut entrer.
+
+La porte était fermée en dedans...
+
+--Tiens... c'est singulier, c'est le verrou en dedans...
+
+Il fit passer un des domestiques, par l'ouverture de la glace, et lui
+fit ouvrir la chambre.
+
+Il entra aussitôt et regarda partout, craignant de trouver le cadavre
+de la jeune femme; il regarda le lit et voyant les deux oreillers et le
+froissement de deux corps, il dit en hochant la tête:
+
+--Deux personnes étaient couchées dans ce lit... et cependant M.
+Séglin est habillé... Que s'est-il passé, en dehors de ce qui nous
+amène?... Personne n'est sorti de la maison?
+
+--Oh! non, monsieur, tout est soigneusement fermé et nous n'avons rien
+entendu que les coups de feu et le bruit de la glace cassée.
+
+--Mais qu'est devenue Mme Séglin, que vous aviez couchée ici?
+
+--Monsieur le commissaire, je ne sais pas, moi... J'ai très peur, fit
+la bonne dont les yeux se mouillèrent.
+
+--Y a-t-il une autre porte que celle-ci?...
+
+--Oui, monsieur, une porte de service qui conduit au jardin... La
+voici...
+
+--Vite, venez. Dirigez-nous...; peut-être allons-nous la trouver par
+là...
+
+Ils descendirent jusqu'à la porte du jardin; l'escalier était vide, la
+porte fermée, et rien ne faisait supposer que quelqu'un eût passé par
+là. Entendant du bruit, le commissaire remonta... C'était le médecin
+qui venait d'arriver...
+
+--Ah! mon Dieu! exclama-t-il, quel malheur est arrivé ici?
+
+--Voyez, monsieur, et dites-nous s'il est dangereusement atteint.
+
+Le docteur regarda attentivement, et en souriant:
+
+--Ce n'est rien, la balle est aplatie sur l'os... et je vais l'extraire
+immédiatement. Mais il vaudrait mieux coucher le malade...
+
+--Qu'on ne dérange rien ici... Vous m'avez dit que c'était
+l'appartement de madame? demanda le commissaire.
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Qu'on le porte dans sa chambre. Casto, dit-il à un de ses hommes,
+vous allez rester près de lui et le veiller. Vous, Josset, vous allez
+courir me chercher dix hommes que vous placerez dans la maison. Et,
+s'adressant aux gens qui l'écoutaient effrayés:
+
+--Mesdemoiselles et messieurs, personne ne doit sortir de la maison.
+
+Pendant qu'on obéissait aux ordres du commissaire, que Fernand était
+couché sur son lit sans connaissance, que le docteur procédait à
+l'extraction de la balle, la femme de chambre était interrogée, et un
+agent prenait des notes.
+
+--Quand vous avez quitté cette chambre, vers minuit, Mme Séglin était
+couchée?
+
+--Oui, monsieur le commissaire, elle était couchée, bien tranquille,
+bien calme, elle semblait de très bonne humeur; monsieur était venu
+lui dire au revoir, en lui promettant de revenir le lendemain soir.
+
+--Et depuis cette heure, vous n'avez rien entendu?...
+
+--Rien, monsieur, et ma chambre est au-dessus.
+
+--La conduite de Mme Séglin était-elle régulière?...
+
+--Oh oui! monsieur le commissaire, ce sont des tout nouveaux mariés, et
+ils s'adoraient; monsieur ne pensait qu'à madame, et madame ne pensait
+qu'à monsieur.
+
+--Ces jours-ci, vous n'avez rien remarqué de changé dans leurs
+relations...
+
+--Rien du tout, monsieur le commissaire...
+
+--Cependant il y a eu ici quelque chose d'inexplicable... S'il s'est
+tué, ce n'est pas lui qui a pu briser cette glace...
+
+--Monsieur le commissaire, dit l'agent qui avait regardé le revolver,
+il y a deux coups de tirés...
+
+--Eh bien!...
+
+--Peut-être que, sachant qu'il devait être arrêté ce matin...
+
+--Arrêté ce matin! exclama la femme de chambre.
+
+--Il s'est décidé à se tuer, mais n'a pas voulu que sa femme lui
+survécût... Mme Séglin, effrayée, se sera enfermée chez elle; il
+aura tiré d'ici en brisant la glace et se sera tiré le second coup
+après.
+
+--Oui... c'est une hypothèse; mais au moins nous trouverions la
+femme... Touchée, nous la retrouverions blessée; non atteinte, elle
+serait revenue aussitôt après la tentative de son mari.
+
+--Peut-être est-elle dans le jardin.
+
+--Ah! mais, j'y pense, monsieur le commissaire, j'ai enlevé la toilette
+de jour de madame; j'ai monté tout cela à la lingerie en ne lui
+laissant que son grand peignoir et un châle qu'elle garde toujours
+ici...
+
+--Ce peignoir est-il là?...
+
+--Mais non, monsieur le commissaire; justement, madame a son peignoir,
+ses pantoufles et le châle...
+
+--Il faut la retrouver. Qu'on fouille la maison, dit-il, en voyant
+entrer les agents qu'il avait envoyé chercher.
+
+On vint dire que la victime reprenait connaissance. Le commissaire
+courut vite vers la chambre de Fernand Séglin. Il était étendu sur
+son lit, le front entouré d'un linge blanc. Il ouvrit les yeux, se
+souleva sur son coude et son regard farouche erra autour de lui. Il
+cherchait. La vue des gens qui l'entouraient ne l'étonna pas, il se
+souvenait de ce qui s'était passé. On avait été réveillé par les
+coups de feu et ses gens étaient venus à son secours. En reconnaissant
+le commissaire à son écharpe, il lui demanda:
+
+--Monsieur le commissaire..., vous les avez arrêtés... lui et elle?...
+
+--Qui est-ce? dit le commissaire sans répondre.
+
+--Lui, c'est le comte Otto...
+
+--Le comte Otto, et vous l'avez surpris dans la chambre de Mme Séglin?
+
+--Oui, dit-il avec rage... Je l'ai surpris dans ses bras... Vous les
+tenez... C'est lui qui m'a assassiné, c'était un guet-apens, il
+m'attendait... Vous le tenez, l'assassin?
+
+Tout entier à la souffrance aiguë de sa jalousie, il voulait surtout
+qu'on s'occupât de celui qui lui avait pris celle qu'il aimait... Il
+n'accusait pas sa femme... C'était l'homme qu'il accusait.
+
+--Vous l'avez arrêté? demanda-t-il encore.
+
+--Non, monsieur... nous les cherchons.
+
+--Il est parti?...
+
+--Nous n'avons trouvé aucune trace...
+
+--Mais elle?... interrogea-t-il anxieux.
+
+--Quand nous sommes entrés dans la chambre de votre femme, elle était
+vide, toutes les portes étaient fermées... vous étiez étendu sans
+connaissance dans le boudoir qui la précède, et d'abord nous avions
+attribué votre blessure à une tentative de suicide...
+
+--Non, monsieur, c'est l'a...
+
+Il allait dire l'amant, mais ce mot lui brûlait les lèvres; il reprit:
+
+--Non, monsieur, c'est le comte Otto, un riche Moldave, qui a tenté
+lâchement de m'assassiner...
+
+--Et votre femme, qu'a-t-elle fait?
+
+Il y eut un silence au bout duquel il dit:
+
+--Monsieur le commissaire, je désire ne pas parler d'elle... Ceci est
+d'elle à moi... Mais l'homme, je vous le livre... C'est un assassin...
+
+Les agents rentraient à ce moment. On avait fouillé tout le jardin,
+ce qui avait été facile, car le jour était venu. On n'avait trouvé
+personne; la perquisition avait amené pour tout résultat la trouvaille
+d'un petit bout de frange de châle trouvé dans la rainure de la petite
+porte de fer du bord de l'eau. C'est par là que Mme Séglin avait fui
+en suivant le comte Otto...
+
+--Oh! les misérables! hurla de douleur Séglin, en laissant tomber
+sa tête dans ses mains, au risque de faire tomber l'appareil qui
+enveloppait son front.
+
+Le commissaire avait parlé bas au médecin, il l'avait interrogé sur
+la gravité de la blessure. Celui-ci avait dit qu'elle était absolument
+nulle... Alors, il se tourna vers l'agent qui avait écrit et lui dit:
+
+--Commencez la perquisition ici, et saisissez tous les papiers.
+
+Séglin se redressa aussitôt et, regardant le commissaire avec
+stupéfaction:
+
+--Mais, monsieur, à quel propos faites-vous une perquisition chez
+moi?... En vertu de quel mandat?...
+
+Le commissaire dit gravement:
+
+--Monsieur Séglin, j'ai le regret de vous dire que ce n'est pas la
+tentative criminelle dont vous avez été victime qui m'amenait chez
+vous... Je venais vers vous directement... Monsieur Fernand Séglin, au
+nom de la loi, je vous arrête!
+
+On juge de la stupéfaction des domestiques. Séglin devint pâle comme
+le linge qui lui enveloppait le front.
+
+--Mais, monsieur le commissaire..., pourquoi m'arrête-t-on?
+
+--Vous devez le savoir.
+
+--Je vous jure, monsieur!
+
+--Pourquoi vous prépariez-vous à fuir cette nuit?
+
+--Moi?
+
+--Des agents étaient postés aux gares de l'Ouest et du Nord, depuis
+minuit... Ne deviez-vous pas partir ce soir?
+
+--Si monsieur.
+
+--Où alliez-vous?
+
+--Je ne sais! À Londres, peut-être.
+
+--Vous alliez à Londres, nous le savons, pour fuir en Amérique...
+
+--Mais de quoi suis-je donc accusé? demanda-t-il, tremblant.
+
+--Vous avez fait pour plus de cent cinquante mille francs de faux sur
+une maison Wilson.
+
+Fernand était terrifié. Il protesta.
+
+--Monsieur, les effets Wilson sont payables chez moi, et les fonds sont
+à ma maison du boulevard Magenta, où l'on doit se présenter ce matin.
+
+--À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison... Vous
+partiez à l'étranger, emportant l'argent de ces valeurs négociées...
+plus trois cent quarante mille francs escroqués à M. Samuel sur un
+dépôt de bijoux...
+
+--Escroqués! exclama Fernand.
+
+--Vous le savez bien, ces bijoux sont faux.
+
+--Que me dites-vous là?
+
+--Allons, levez-vous, une voiture est en bas... Vous allez nous suivre.
+
+--Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse... C'est moi
+qui suis la victime d'une escroquerie.
+
+Le commissaire eut un sourire... On obligea Fernand à descendre et
+on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un près de lui,
+l'autre placé sur le siège, près du cocher. Ordre leur avait été
+donné de ne pas répondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le
+commissaire restait à Auteuil pour faire faire la perquisition et pour
+interroger les domestiques.
+
+La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, écrasé moralement
+par la suite d'événements qui le jetait entre les mains de la police,
+il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans
+son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il
+avait dû passer. Cette chute rapide qui, dans une même nuit, faisait
+de l'homme riche et envié le faussaire qu'on emmenait en prison,
+l'avait anéanti.
+
+Balancé par le cahotement de la voiture, la tête appuyée en arrière,
+il ferma les yeux pour se souvenir de tout.
+
+L'agent, en voyant l'homme distingué auquel il avait affaire, était
+respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il était
+tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'étroite
+voiture pour ne pas le gêner.
+
+Fernand pensait à sa nuit... Tout ce qu'il avait longuement combiné
+venait de s'écrouler, ce qu'il avait eu tant de peine à établir
+était détruit... Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une
+situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des
+faux, et, loin de le sauver, c'était justement ce mariage qui avait
+précipité sa perte.
+
+On avait livré les faux à la police, cela était bien singulier,
+puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on
+viendrait pour toucher, et l'argent était prêt. Quelle fatalité avait
+pu faire découvrir les faux? Était-ce que ce Lorillon, cet ancien
+notaire chargé de toucher, inquiet du résultat négatif, avait
+télégraphié à Londres; qu'un télégramme ayant révélé la
+fausseté des valeurs, il avait aussitôt déposé sa plainte? C'était
+bien hâtif. Car il lui était facile de savoir la demeure particulière
+de Séglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse
+démarche, il pouvait se présenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se
+trouvant à Paris, avait rencontré le porteur des traites au cercle?...
+Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui
+pouvait renverser un plan si habilement arrêté... Il avait les fonds,
+il pouvait immédiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du
+juge instructeur, il fallait être adroit et persuader qu'on avait été
+dupe... Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites.
+
+Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge
+qui lui enveloppait le front tomba... Il avait oublié sa blessure:
+c'est qu'elle était peu grave; son pansement était inutile, il ne le
+remplaça pas.
+
+Mais ses pensées se portèrent aussitôt sur la scène épouvantable
+qui s'était passée dans l'appartement de sa femme. À ce souvenir ses
+dents se serrèrent, ses doigts se crispèrent, la rage et la douleur
+mordirent son cœur de leurs dents aiguës... Sa femme, cette admirable
+créature, la seule qu'il avait aimée de sa vie, son Iza, cette enfant
+qu'il croyait chaste, pure, à laquelle il ne parlait quelquefois, lui
+l'époux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre...
+C'était épouvantable et les larmes lui venaient aux yeux... Lui qui
+si longtemps avait joué avec l'amour, il sentait à cette heure quelle
+horrible torture il avait fait endurer à d'autres...
+
+Puis il eut tout à coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour
+regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secoué, lui
+demanda:
+
+--Qu'avez-vous, monsieur?...
+
+--Rien, rien, fit-il...
+
+Et il pencha sa tête en arrière et ferma les yeux: il avait besoin de
+cette ombre pour voir dans ses pensées. Le frisson qui avait couru dans
+son corps était venu au souvenir du spectre qui s'était placé devant
+lui... N'était-ce pas étrange qu'à cette heure, où lui-même était
+victime d'un crime, l'ombre outragée de celui qui l'avait maudit vînt
+se placer devant ses yeux... vînt lui dire:
+
+--Regarde!
+
+Il se demandait si ce n'étaient pas les tourments endurés depuis huit
+jours, les veilles dans la crainte, les appréhensions de la chute, les
+nuits sans sommeil qui avaient assez troublé son cerveau pour qu'il
+subît ce mal qu'amène la faiblesse cérébrale: les hallucinations.
+
+Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau était
+passé comme un éclair. Celui dont la menace posthume annonçait
+les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui était mort bien
+singulièrement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix...
+N'était-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?... Est-ce
+que Pierre était bien mort? Cette lueur, en traversant la pensée de
+Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui
+parurent réalisables...
+
+Si Pierre vivait?... et si sa femme avait été la complice de Pierre
+Davenne? Non, cela était une folie, il ne fallait pas aux terreurs de
+la ruine ajouter les douleurs du ménage... Sa femme l'avait trompé; et
+il se sentait presque fautif, car le jour où elle lui avait présenté
+le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment. À dater de cette
+heure, il aurait dû veiller... Cette pensée lui déchirait le cœur,
+mais Fernand avait une nature spéciale: au lieu d'être affaibli par
+ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui
+excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les
+rendre féroces.--Fernand, à mesure qu'il pensait au malheur qui le
+frappait, se sentait animé pour la lutte... Il n'était pas homme à
+subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!... Il n'avait pas de
+sotte superstition après le moment bête où l'inattendu impressionne
+la chair, il demandait l'explication à la raison... Il n'y avait pas
+de fantôme...; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu
+distinctement Pierre Davenne..., celui qu'il avait outragé..., celui
+qui avait écrit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau:
+
+«... Infâme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te
+lègue la banqueroute. Lâche, sois maudit!»
+
+Pierre était vivant, Pierre était venu la nuit dans la maison
+d'Auteuil; c'était lui qui le poursuivait sans cesse; c'était lui qui,
+sans qu'il s'en doutât, l'avait conduit où il était. Ce créancier
+cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison..., c'était lui... et
+pardieu, tout s'expliquait, c'était lui probablement qui avait entre
+les mains les faux de la maison Wilson!... Son mariage? Non, de ce
+côté Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait précipité
+la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir même les
+moyens de le poursuivre lui échappaient. Un grand malheur était
+arrivé; mais, à cette heure, il n'y voulait plus penser...: Il fallait
+sortir de là... il fallait être debout pour combattre. Le cerveau d'un
+coquin est large... Il arrêta son plan. Se venger de Pierre, se venger
+du comte Otto... et, malgré sa rage contre elle, plein de son amour et
+de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait
+parlé de bijoux faux... Mais il n'y croyait pas: cela devait être
+encore une manœuvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livré à la
+justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent.
+
+Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre
+Davenne!... Séglin s'arrêta à cette idée.
+
+Mais pour cela il fallait être libre, et Fernand résolut de se sauver.
+
+La voiture marchait depuis une dizaine de minutes: il était encore de
+très bonne heure, et sur la route qu'elle suivait on ne voyait que peu
+de passants. Séglin ouvrit à demi les yeux sans bouger, et regarda de
+côté l'agent chargé de le surveiller; celui-ci, très tranquille en
+raison du mutisme et du calme de son prisonnier, était accoudé sur
+la portière et regardait dans la rue. Le misérable pensa à se
+précipiter sur l'agent, à l'étrangler, et à sauter par la portière.
+Mais une lutte, si courte qu'elle pût être, engagée dans la voiture,
+secouerait assez le cocher et l'agent placé sur le siège pour que ce
+dernier, étonné, regardât ce qui se passait... Fernand chercha un
+plan... Il l'eut vite trouvé.
+
+Toujours penché en arrière, il remarqua que, sur le siège, l'agent se
+trouvait placé du même côté que celui qui était dans la voiture;
+il glissa son doigt dans le pêne de la porte, et fit tourner le loquet
+sans être vu; cela fait, il eut un soupir, un long bâillement et dit
+comme se parlant à lui-même:
+
+--Que je voudrais être arrivé... je suis exténué...; puis,
+s'adressant à l'agent: Êtes-vous fumeur?
+
+--Non, monsieur!... Mais que voulez-vous?...
+
+--De quoi faire une cigarette...
+
+--Je puis demander ça à mon collègue...
+
+--Je vous serai bien obligé...
+
+Fernand Séglin avait regardé où il se trouvait; la voiture, après
+avoir longé la Seine, à cause de travaux sur les quais, s'engageait
+dans les rues de l'ancien Passy; et à cette heure matinale personne
+n'était dans la rue. L'agent ouvrit la vitre de la portière et se
+pencha pour demander du papier et du tabac à son camarade. Au même
+moment et en même temps que ce changement de place produisait un
+balancement, les deux agents se penchant du même côté, l'un pour
+demander, l'autre pour donner, Fernand poussait la portière et
+descendait, puis, rapidement il courait et tournait dans la première
+rue...
+
+Quand l'agent rentra dans la voiture pour lui donner le papier, il
+s'aperçut seulement de sa fuite... Il jeta un cri et sauta à terre...
+
+--Il s'est sauvé. Le vois-tu?
+
+--Comment sauvé? exclama l'agent placé sur le siège...
+
+Et, se dressant, il regarda de tous les côtés et ne vit personne; le
+cocher arrêtait ses chevaux en disant:
+
+--Voyez la rue, là-bas!...
+
+Les deux agents se précipitèrent: la rue était vide...
+
+Ils se regardèrent stupéfaits...
+
+--C'est pas possible: il doit être entré quelque part, dit l'un. Va
+d'un côté, moi de l'autre.
+
+Ils sonnaient à chaque porte, ils entraient et demandaient:
+
+--Vous ne venez pas d'ouvrir à quelqu'un?... C'est un voleur que nous
+cherchons...
+
+Ils obtenaient partout une réponse négative; mais, en dix minutes,
+tout le quartier était en rumeur, et une demi-heure après les deux
+agents et le cocher retournaient à Auteuil tout honteux et confus de ce
+qui venait de se passer.
+
+
+
+
+XX
+
+DIEU EST LE SAUVEUR DU MONDE.
+
+
+Fernand, en sautant de voiture, s'était bien jeté dans la petite rue
+où les agents l'avaient cherché; à l'extrémité était une porte
+basse, qui ouvrait sur une maison enchâssée dans l'église... La porte
+était enfoncée et permettait de s'y blottir... Fernand n'hésita pas,
+il entra et tira violemment le cordon d'une sonnette; au-dessous
+de l'anneau on lisait sur une plaque: _Sonnette de nuit four les
+Sacrements_. La porte s'ouvrit juste au moment où les deux agents
+regardaient à l'autre extrémité de la rue...
+
+Fernand entra, se glissant adroitement pour n'être pas vu et repoussa
+la porte doucement sur lui, en faisant jouer la serrure, afin qu'on
+n'entendît rien.
+
+Aussitôt un vasistas s'ouvrit, et l'on demanda ce qu'on désirait...
+
+--Monsieur, dit Fernand d'une voix larmoyante, ne puis-je parler à M.
+l'abbé? Je viens réclamer son secours pour une femme mourante...
+
+--Bien, bien, monsieur, fit celui auquel il s'était adressé... Je vous
+demande cinq minutes, le temps de me vêtir, et je vais prévenir M.
+l'abbé... Si vous voulez me dire l'adresse...
+
+--Je désire voir M. le curé, et partir avec lui.
+
+--Bien, monsieur.
+
+Le concierge fit lever sa femme pendant que Fernand, penché sur la
+porte, écoutait les allées et venues; il entendit presque à son
+oreille:
+
+--Et là?...
+
+--Oh! là, si on était rentré, on verrait du monde, c'est le
+presbytère...
+
+--Il n'aura pas été dans une église...
+
+Fernand sourit...; les pas s'éloignaient. Le concierge sortait de sa
+chambre et disait:
+
+--Monsieur, si vous voulez attendre, je vais aller éveiller M. le
+curé...
+
+--Pendant ce temps, fit Séglin,--je suis venu hâtivement, et
+nu-tête.. tout bouleversé,--pourriez-vous prier votre dame d'aller
+chercher une voiture?... Je vais voir M. le curé; puis, en l'attendant,
+je demanderai la permission de prier quelques minutes dans l'église...
+La voiture nous attendrait dans l'autre rue.
+
+Tout cela était fort naturel, le malheureux voulait prier pour la
+mourante; puis il était élégamment vêtu, paraissait un homme très
+distingué, et le concierge dit aussitôt:
+
+--C'est la chose la plus facile du monde: ma femme va aller chercher une
+voiture.
+
+Pendant que la femme du concierge sacristain allait chercher la voiture
+et que son mari montait éveiller le curé, Séglin, par la porte de
+la sacristie, entrait dans l'église; il n'y était pas depuis deux
+minutes, le sacristain était encore près du curé qu'il aidait à se
+vêtir hâtivement, que la femme revenait; elle venait de rencontrer un
+maraudeur revenant à vide. Séglin la remercia, prit le numéro qu'elle
+lui tendit et dit qu'il attendait M. l'abbé en priant.
+
+La femme se retira sans méfiance; dès qu'elle fut sortie, Fernand
+sortait à son tour par la petite porte qu'elle avait ouverte, sautait
+dans la voiture et se faisait conduire rue Payenne; là, il descendait
+devant la porte de la maison où commence notre histoire...
+
+Il sonna, et ce fut de la maison en face qu'un homme sortit aussitôt et
+vint lui demander:
+
+--Que voulez-vous, monsieur? La maison est inhabitée.
+
+--Oui, monsieur, je le sais; je veux vous demander si vous savez ce que
+sont devenus les anciens locataires.
+
+--Le locataire est mort...
+
+--Mais sa veuve, Mme Davenne...
+
+--Ma foi, monsieur, je ne saurais vous renseigner absolument.
+
+--On ne sait pas ce qu'elle est devenue?...
+
+--On a vendu tout et la femme était malade; probablement on l'a mise
+dans un hospice ou dans une maison de santé, et, pour le savoir, il
+faudrait que vous alliez vous renseigner au notaire de la famille qui
+demeure tout près, rue Saint-Antoine...
+
+Fernand se serait bien gardé de faire une semblable visite... Il
+était connu du notaire... Il remercia l'individu, remonta en voiture,
+cherchant ce qu'il allait faire...; puis, audacieux comme un fripon, il
+dit au cocher:
+
+--Vous allez me conduire boulevard Ornano par le boulevard Magenta.
+
+--Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui.
+
+La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du
+Château-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait
+traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses
+magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue,
+il vit deux hommes dont les allures révélaient facilement le métier
+à un observateur intéressé. Fernand se rejeta tout à fait dans
+l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurément
+les deux hommes postés au coin de la rue étaient deux agents qui
+avaient été envoyés là aussitôt son évasion connue. La police
+agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'étaient pas à
+l'intérieur: c'était plus que probable, et le pauvre et honnête
+Picard était arrêté à son tour. Disons franchement que Fernand n'eut
+pas une minute de remords à ce propos.
+
+Sa maison devait être occupée par la police, et ses apparences calmes
+ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant:
+
+«À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison.» Sans
+cet avis, il serait venu malgré lui s'y faire prendre... Il n'y avait
+pas possibilité d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire
+reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la
+police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin...
+
+Fernand avait fouillé dans ses poches pour voir l'argent qui lui
+restait, et il s'était mordu les lèvres en constatant que ses poches
+avaient été fouillées et vidées, sur l'ordre du commissaire,
+lorsqu'on l'avait étendu sur le lit... Il était absolument sans
+argent... Qu'allait-il faire?... ne fût-ce que pour payer le cocher...
+Il avait sa chaîne, sa montre, mais il ne se sentait pas rassuré pour
+aller engager cela dans un mont-de-piété; il fallait des papiers pour
+obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui.
+
+Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite église,
+s'était demandé où il allait se cacher, pour se mettre à l'abri
+des recherches; la fuite à l'étranger était difficile et dangereuse:
+c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est
+aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches... La vie
+paisible dans l'ombre, à Paris même, lui offrait plus de sécurité
+et lui permettait de se livrer tout entier à la lutte qu'il voulait
+entreprendre contre celui qu'il était persuadé avoir vu vivant. Avec
+le jour, les idées de spectre s'étaient envolées: le spectre était
+en chair et en os. C'était un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans
+cesse il serait acharné après lui; ce que Pierre Davenne avait déjà
+fait pour atteindre son but lui donnait l'idée de ce qu'il pouvait
+faire encore.
+
+Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse
+Geneviève et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le désir
+de se débarrasser de celui qui, sans pitié, l'avait implacablement
+condamnée à la misère. À cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est
+elle qui étaient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outragé,
+l'honnête homme trompé, était le coupable. C'est dans cette idée
+qu'il s'était fait conduire rue Payenne, croyant que Geneviève y
+résidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme était
+tombée malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle était à l'hospice
+peut-être, pas un tressaillement n'avait secoué son être; tous ces
+malheurs arrivés par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son
+sort. D'abord, à cette heure, il ne pensait qu'à lui... Se sauver,
+c'était fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza.
+
+En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme
+chargé de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de
+Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: «Petit pavillon
+richement meublé avec jardin à louer...» Il n'y avait pas fait
+attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir
+de sa situation, il trouvait un plan sûr...; mais il n'avait pas un
+liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.
+
+Accoudé sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans
+les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus
+lentement, il se disait:
+
+--La petite maison de la rue Payenne est absolument discrète, et
+personne ne viendrait me chercher là; il est probable que, lors de la
+vente, c'est le propriétaire qui a racheté le mobilier, ce qui assure
+une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de là je
+puis, à mon tour, faire payer à Pierre le mal qu'il m'a fait. _Par
+pari refertur_, et nous verrons alors. Mais où trouver de l'argent?
+
+Tout à coup, Fernand eut un soubresaut, et il fit aussitôt arrêter le
+cocher.
+
+Il venait de voir Picard, son caissier; Picard qui marchait libre!...
+et qui, tout soucieux, semblait se diriger vers les magasins. Il regarda
+s'il n'était pas suivi; ne voyant personne de suspect, il le héla. Le
+vieux caissier vint tout hésitant, ne le reconnaissant pas... Lorsqu'il
+fut près de lui, il exclama:
+
+--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir!
+
+--Montez près de moi, Picard...
+
+Le caissier obéit et la voiture remonta au pas, sur l'ordre de Fernand.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur Séglin, je viens de l'hôtel du Helder... M. Lorillon est
+parti cette nuit, quelques minutes après votre départ: il a dit qu'il
+ne pouvait attendre.
+
+--Vous avez les fonds? demanda aussitôt Séglin.
+
+--Oui, monsieur, fit tristement le caissier.
+
+Séglin, au contraire, dit joyeusement:
+
+--Donnez-les-moi!... L'affaire est arrangée, j'ai reçu un mot de lui:
+il vient déjeuner avec moi demain au retour d'un voyage court qu'il
+devait faire, et il touchera chez moi...
+
+--Ah! bien, tant mieux... je ne vis plus depuis deux jours... Il me
+semble toujours que je vois arriver des protêts; ah! monsieur Séglin,
+j'en aurais fait une maladie...
+
+--Mon cher Picard, désormais vous pouvez dormir tranquille...
+Donnez-moi les fonds...
+
+--Voici, monsieur!... et le caissier retira de dessous son gilet un
+vaste portefeuille; il décrocha la chaîne qui l'attachait après lui
+et en tira les liasses: Tenez, monsieur Séglin, comptez bien; un,
+deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Sept liasses de vingt billets de
+mille, ça nous fait cent quarante...
+
+Les doigts de Fernand tremblaient en prenant les papiers...; jamais
+il n'avait ressenti pareille impression en touchant des sommes plus
+considérables... C'est qu'à cette heure la vie de Séglin était
+nouvelle: il allait changer d'existence, d'allures, de nom, et il allait
+rentrer riche dans la vie.
+
+Picard, heureux de se débarrasser de l'argent et de la responsabilité
+qu'il entraînait, souriait à mesure qu'il le donnait.
+
+--Vous avez cent quarante mille en papier, voici maintenant une liasse
+de six billets de cinq cents... cent quarante-trois mille.
+
+Picard serra son portefeuille sous son gilet sans s'occuper de la
+chaîne cette fois, et, fouillant dans son gousset, il ajouta:
+
+--Et voici deux rouleaux de mille francs chacun... Cent quarante-cinq
+mille francs.
+
+--Bien, dit Fernand fiévreux en serrant précieusement ses billets et
+son or... Très bien! Maintenant, mon cher Picard..., il faut que vous
+me rendiez un service absolu... J'allais vous chercher pour cela, ce
+matin... C'est ce qui m'a fait lever d'aussi bonne heure...
+
+--Moi, monsieur, j'étais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit;
+à quatre heures, j'étais déjà parti afin de ne pas manquer mon
+homme, je m'étais décidé à aller attendre son lever chez lui.
+
+Séglin, qui devait à cette circonstance la fortune qu'il retrouvait,
+se dit que décidément Dieu était avec lui. Il reprit:
+
+--Picard, sans retourner à la maison où je vais vous remplacer, vous
+allez vous rendre chez notre correspondant à Turin.
+
+--Tout de suite? exclama le vieux caissier stupéfait...
+
+--Tout de suite; les fonds expédiés par M. de Zintsky arrivent cette
+nuit: un million... Il faut que vous soyez là. Vous prendrez du repos
+en wagon... Vous ne me refusez pas?...
+
+--Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut...
+
+Et abattu, harassé, le père Picard baissa la tête, écoutant
+attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait
+Séglin sur cette rentrée imaginaire. Le but de Séglin était, on
+le devine, d'éloigner le vieux caissier de la maison pendant quelques
+jours: son arrestation immédiate aurait aidé à mettre la police sur
+ses traces...; car le père Picard était la probité même. Il était
+dévoué à son maître parce qu'il le savait un peu fou, mais honnête
+et embarrassé... S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il
+estimait, était un escroc, un faussaire, son sentiment se serait
+absolument transformé: il aurait aidé les agents à prendre celui dont
+il avait été la dupe.
+
+Le voyage que Séglin lui faisait faire pouvait, en écrivant à Picard
+à son arrivée à Turin, l'obliger à y rester quinze jours, le temps
+dix fois nécessaire pour se mettre tout à fait à l'abri. Séglin,
+arrivé boulevard Ornano, se fit descendre à quelques pas de la
+boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit à Picard:
+
+--J'ai une personne à voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne
+marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc à la
+place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux.
+
+Le père Picard obéit... C'était une manœuvre pour que le cocher ne
+pût donner de renseignements. Fernand entra dans une allée, puis en
+ressortit aussitôt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier.
+
+Quand le père Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et
+lui dit:
+
+--J'étais ici à six heures et je n'avais pas trouvé mon homme; le
+temps que j'allais au magasin, j'avais laissé mon chapeau pour qu'on
+lui donnât un coup de fer...
+
+--Je n'avais pas remarqué que vous étiez nu-tête.
+
+--Cocher, dit Séglin, très vite à la gare de Lyon et vous aurez un
+bon pourboire...
+
+Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la
+voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la
+maison du boulevard Magenta, Séglin regarda: il vit que tout était
+dans le même calme. Les deux agents postés de chaque côté de la rue
+fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas
+paraître celui qu'ils attendaient. Fernand, dévoré de fièvre, avait
+hâte d'être débarrassé de Picard, et, pour tromper son impatience,
+il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant
+à Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture
+allait entrer dans la gare, il pensa tout à coup que peut-être des
+agents avaient été placés dans toutes les gares et qu'il serait
+imprudent de s'y montrer; il fit arrêter la voiture. Il eut un frisson
+en voyant qu'elle arrêtait juste devant la porte de la prison de Mazas.
+Mais, se remettant aussitôt, il dit:
+
+--Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste à temps pour prendre
+le train; mais comme ma femme doit être dans une inquiétude mortelle!
+elle m'a vu partir au reçu de la dépêche pour laquelle vous allez
+faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit
+m'attendre; je vais me hâter de retourner à Auteuil...
+
+--Bien, monsieur.
+
+--Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu
+d'écrire que lorsque vous aurez vu directement l'envoyé de M. de
+Zintsky.
+
+Le vieux caissier, plein de confiance, honoré de la mission qui lui
+était confiée, serra affectueusement la main de son patron. Fernand
+sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chaussée qui
+conduit à la gare de départ.
+
+Séglin gagna à pied la rue de Charenton. Ayant avisé un coiffeur qui
+ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant
+que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi
+rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spécialiste
+pour les vêtements de velours, que portent assez souvent les artistes
+qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en
+bâtiments qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un
+vêtement complet de velours..., c'est-à-dire une vareuse sans collet,
+attachée au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise
+s'étendait, un gilet fermé comme la soutane d'un prêtre par une
+cinquantaine de petits boutons, et un pantalon à la hussarde, large sur
+les reins et les jambes, et retombant étroit sur le pied.
+
+Ce costume seyait à merveille à la tête intelligente de Fernand. Il
+l'essaya, mais ne le revêtit pas. Il en choisit deux autres ne variant
+que par la couleur et fit porter le tout dans une voiture. Il se fit
+conduire au boulevard et fit là de nouvelles acquisitions chez un
+chemisier. En deux heures sa garde-robe fantaisiste était absolument
+remontée..., et, avisant chez un marchand d'articles de voyage une
+malle d'occasion, il l'acheta et la fit charger sur la voiture. Ces
+acquisitions terminées, voulant dérouter toutes les recherches, il
+changea encore de voiture et se fit conduire avec son bagage au quartier
+Latin. Une heure après, il était installé dans une chambre d'hôtel,
+et il en sortait ayant revêtu le costume dont nous avons parlé plus
+haut, la tête couverte d'un chapeau de feutre à larges bords, ayant
+au col une cravate de soie blanche nouée à la Colin, la pipe à
+la bouche, les mains dans les poches. Il descendit le boulevard
+Saint-Michel et regagna la rue Payenne; il vit le même homme auquel il
+avait parlé le matin. Celui-ci ne le reconnut pas.
+
+--À qui faut-il s'adresser pour visiter le petit pavillon à louer?
+
+--À moi, monsieur.
+
+Séglin visita la maison qu'il connaissait trop... Ainsi qu'il l'avait
+pensé, le pavillon était garni par les meubles de Davenne, ou du
+moins par la plus grande partie.. Tous les objets d'art avaient été
+enlevés... La chambre de Davenne était complètement démeublée.
+Il en demanda la raison, et on lui répondit que l'amateur qui avait
+acheté les objets de prix, les tableaux, les armes, le linge, avait
+également acheté les meubles de la chambre, au grand désespoir du
+propriétaire.
+
+Fernand dit:
+
+--Au contraire, moi, cela me va très bien... Je ferai ici mon
+atelier...
+
+--Le propriétaire ne demandera pas mieux; car il est fatigué des frais
+qu'il a déjà faits: il croyait louer plus facilement et il aimerait
+mieux qu'on ne l'obligeât pas à garnir cette chambre.
+
+--Vous voyez que cela tombe à merveille.
+
+--Il y a deux fenêtres... Celle-ci est masquée par des voliges qu'il
+n'y a qu'à arracher...; elle est cachée, par de la tapisserie. Quel
+est le métier de monsieur?
+
+--Je suis sculpteur.
+
+--Ah! artiste... Et aussitôt il ajouta: Vous savez, monsieur, que le
+propriétaire exige, si vous louez à l'année, six mois d'avance.
+
+--Ceci m'est indifférent; et le prix?
+
+--Il dit dix mille francs, mais vous pourrez l'avoir pour huit mille en
+ne lui demandant aucun changement et en louant à l'année.
+
+--Ce n'est pas vous qui traitez...
+
+--Non, monsieur...
+
+--C'est que je suis très pressé... Mes travaux m'obligent à venir par
+ici très souvent; si je le pouvais, j'entrerais demain.
+
+--Rien n'est plus facile, monsieur; le propriétaire reste rue de
+Turenne, je vais vous y conduire; nous sommes certains de le trouver, il
+est infirme.
+
+On se rendit aussitôt chez le propriétaire et l'affaire fut traitée.
+Fernand versa quatre mille francs d'avance, il donna cinq louis au
+concierge qui l'avait dirigé dans sa location, et le chargea de lui
+trouver pour le surlendemain une domestique. Il avait loué sous le nom
+de Carle Lebrault, artiste sculpteur. Toute la journée du lendemain,
+des Italiens chez lesquels il avait été faire ses emplettes, rue de
+la Roquette, organisaient l'atelier, plaçaient le décor de son métier
+improvisé...; les plâtres étaient accrochés, les selles garnies de
+terre, les ébauchoirs traînaient partout... Et, le soir, le sculpteur
+Carie Lebrault prenait possession de sa nouvelle demeure.
+
+Le concierge, questionné par les vieux curieux du voisinage, disait:
+
+--C'est un grand sculpteur qui restait dans le quartier du Luxembourg.
+Il se nomme Carle Lebrault. Et c'était un cri d'admiration lorsqu'il
+ajoutait: Il m'a donné cent francs de denier à Dieu.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS.
+
+
+Pendant que Fernand Séglin s'installait dans le petit pavillon de la
+rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec
+sa première jeunesse elle avait perdu les goûts simples qui la
+réjouissaient autrefois: la bohème lui semblait triste, et elle se
+décidait à rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si
+étrangement... Est-ce qu'elle pensait à retrouver son mari? Oh! non,
+pas une minute l'idée de Fernand ne vint à sa pensée, pendant le
+trajet du chemin de fer à Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la
+reçut aussitôt, et en la voyant il lui demanda:
+
+--Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore à Paris?
+
+--Maître, je ne puis partir... Je n'ai rien.
+
+--Tu n'as rien?
+
+--Maître, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il
+m'avait volés... Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de
+pièces d'or...
+
+--Et tu n'as rien... Georgeo te les a pris?
+
+--Comme moi, maître, Georgeo n'a rien.
+
+--Pierre fronça les sourcils.
+
+--Ainsi le vieux Rig ne vous a pas été porter hier matin à Boulogne
+le prix que nous avions fixé?
+
+--Non, maître...
+
+--Le vieux coquin, murmura Pierre.
+
+Et il sonna sur un timbre. Le nègre parut.
+
+--Appelle Simon...
+
+Le nègre sortit. Pierre se tourna vers Iza:
+
+--C'est Georgeo qui t'envoie?
+
+--Non, maître!
+
+--Où est-il?
+
+--Je ne sais pas,... fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitté.
+
+--Comment ça? que s'est-il passé entre vous?
+
+--Rien, maître.
+
+--Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage?
+
+--Non, maître.
+
+Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la
+main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature:
+
+--Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais?
+
+--À vous, maître, je ne sais pas mentir... J'étais heureuse de partir
+avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le... pour me rendre libre, tout
+à toi... Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi... Alors je suis
+partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien
+vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres... et quand je me
+suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de
+Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a
+ri... Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête...
+Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises... Je me suis
+couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien
+là, libre, maître de soi... et je ne pouvais dormir. Au bout d'une
+heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture
+des senteurs d'huile âcre qui me portaient au cœur... Je ne pus
+dormir, j'avais hâte de voir le jour... Au matin, quand je me levai,
+j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire... Puis des gens
+qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je
+n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine
+vêtue... qu'on me regardait... Quand Georgeo revint du marché, il me
+sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son
+pain sous le bras... Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale...
+et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je
+dormais si bien, où ça sentait si bon... Les effets que je portais me
+cuisaient sur la peau... et je pensais au beau linge fin parfumé que
+je mettais chaque jour... Alors je me fis honte: je me trouvais moins
+belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain
+dur, le gros vin rouge, la viande noire... Il me sembla que je n'avais
+jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux
+plus être pauvre...
+
+--Et Georgeo?
+
+--Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture
+suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu... et je suis
+venue...
+
+--Tu ne veux plus le revoir?
+
+--Jamais...
+
+--Que vas-tu faire?
+
+--Je ne le sais pas..., je serai riche!
+
+--Tu n'aimes plus Georgeo... tu n'aimais pas Fernand?
+
+--Il est mort...
+
+Pierre Davenne savait que Fernand était vivant; mais il ne crut pas
+utile de détromper Iza.
+
+On gratta à la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut.
+
+En voyant Iza, il dit malgré lui:
+
+--Tiens! la sauvage!
+
+Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon
+avait repris son ancienne défroque. Il avait rattaché à ses oreilles
+ses grands anneaux d'or, il avait revêtu son pantalon étroit du genou
+et large sur le pied; il avait son grand châle rouge en ceinture, sa
+chemise à col lâche, nouée par une cravate sur laquelle était une
+ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot à raies bleues, puis
+la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'équilibre, qui était
+placé sur le derrière de la tête comme un chignon. En voyant Pierre
+le regarder des pieds à la tête, il lui dit joyeusement en changeant
+sa praline de côté:
+
+--On a mis la petite tenue... Maintenant que l'autre n'est plus de
+ce monde, nous pouvons faire notre rentrée dedans... Voilà assez
+longtemps que je me déguise, ça semble bon de mettre des vêtements
+comme tout le monde.
+
+Simon était persuadé qu'il était très élégamment vêtu.
+
+--Simon, dit Pierre, sais-tu où nous pourrions bien trouver le vieux
+Rig?
+
+--Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou;
+mais ce soir il n'y sera plus.
+
+--Je vais y aller, dit aussitôt Iza.
+
+--Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner à Paris, descendre dans
+une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revêtir
+en Parisienne... Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu
+seras libre.
+
+--Bien, maître...
+
+Pierre écrivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or.
+
+--Va à cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours...
+
+Iza sortit aussitôt, et Pierre dit alors à Simon:
+
+--Simon, le vieux sauvage a gardé l'argent qu'il devait porter à
+Iza...
+
+--Il disait qu'elle était chez lui...
+
+--C'est faux...
+
+--Les deux malheureux, au lieu de se dérober prudemment aux recherches,
+étaient obligés de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre... Il
+faut que tu me trouves le vieux Rig...
+
+--Espère! espère! Je le trouverai... Ah!, le vieux coquin, il n'est
+pas content de sa part...
+
+--Pour être certain de le trouver, il faut t'y rendre immédiatement...
+
+--Je chasse dessus, tout de suite... En voilà un vieux gourmand... pas
+même laisser la solde à cette petite bellotte... Espère! espère! je
+vais le secouer, le vieux marsouin.
+
+Il allait partir, et déjà il fouillait dans sa poche pour changer ses
+«munitions de bouche,» comme il disait.
+
+Pierre le rappela:
+
+--Ton homme est-il revenu de là-bas?
+
+--Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours
+gardée comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un
+mot de ces gens-là... C'est muet comme des phoques, ça ne dit qu'un
+mot: «Passez votre chemin.»
+
+--Sait-on où a été transporté Fernand?
+
+--On ne sait rien... Il a été arrêté presque aussitôt après notre
+départ. Pour la blessure, il n'en était plus rien; le médecin ne
+s'est même pas aperçu de ce que le vieux Rig avait mis dessus...
+
+--La maison est toujours gardée; ils espèrent que sa femme viendra, et
+la croient sa complice... Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou
+chez lui les fonds qui devaient servir à payer les traites...
+
+--Je n'ai rien pu savoir par Martin... Le caissier n'est pas venu à la
+maison, et on croit qu'il s'est sauvé.
+
+--Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauvé avec
+l'argent en apprenant la dégringolade de la maison...
+
+--Espère! espère! mon lieutenant, je saurai tout ça ce soir... Je
+vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis après j'irai flâner par
+là... Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait
+me reconnaître, et, à cette heure, il ne flotte guère!...
+
+--Allons, hâte-toi! Prends une voiture, j'attends...
+
+--Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je
+vous l'amène.
+
+Simon partit aussitôt en clignant de l'œil. Il était à peine sorti,
+que Pierre se levait à son tour, allait frapper discrètement à la
+porte d'une chambre voisine de la sienne... Une jeune femme vint ouvrir;
+en voyant Pierre, elle lui dit:
+
+--Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie
+est encore endormie...
+
+--Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine... Asseyez-vous, mon amie,
+et écoutez-moi.
+
+La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire,
+Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une
+pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire
+régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que
+la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état
+dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir
+d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation
+qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance
+qu'elle exécutait... Sans espoir, elle voulait désespérer les autres.
+
+Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne
+pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et
+lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le
+vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait
+au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il
+aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant.
+Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son
+fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de
+son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient
+succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses
+yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa
+fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses
+cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon
+demandé:
+
+--Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la!
+
+Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son
+père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque
+côté du fauteuil... Elle regarda son père, et jeta un cri en se
+dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort...
+Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse
+enfant criait, sanglotait et voulait mourir... Les voisins, accourus à
+ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre
+l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs
+ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur
+son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces,
+répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler
+et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette
+douleur.
+
+La secousse produite par la mort de son père la força à prendre
+le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces
+douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet
+appartement occupé par la mort... À l'heure où, évitant de faire
+du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le
+conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante
+sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même.
+
+Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la
+mort, et les soins ne lui manquèrent pas... C'est Pierre qui la faisait
+veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne,
+où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne...
+Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé
+augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car,
+dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la
+vengeance.
+
+--Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je
+vous parle, la punition commence...
+
+Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé.
+
+--Fernand, vous le savez, a continué sa vie épouvantable, ne reculant
+devant aucun moyen pour satisfaire à ses désirs... Il aimait la vie
+grande, il l'a eue; il n'avait jamais aimé véritablement, il a aimé,
+il est fou d'amour.
+
+--Je sais tout cela..., et la vengeance?...
+
+--Hier, il est rentré chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais
+dans sa chambre...
+
+--Vous!...
+
+--Il a reculé devant moi comme devant un spectre..., et j'ai soulevé
+les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie
+dans les bras d'un autre.
+
+--Eh bien? demanda Madeleine, l'œil ardent.
+
+--Il a jeté un cri épouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher
+à la cheminée, le regard fixé sur les deux amants... Ceux-ci
+s'éveillèrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait à son
+complice: Tue-le! tue-le!
+
+--Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux
+autres!
+
+--Les amants se sauvèrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se
+venger, ce plaisir âpre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est
+venu l'arrêter comme faussaire... Il est en prison, et chaque nuit il
+pensera que celle qu'il aime est avec l'autre.
+
+--En prison!... Il sera jugé... et acquitté?
+
+--Fernand sera condamné, sa vie finira au bagne: il est à jamais
+perdu, et il aura dans son existence de condamné la pensée constante
+que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui... Dans ses
+rêves, il les entendra rire, il a le châtiment auquel nous l'avons
+condamné; la vie avec la honte et le désespoir, l'amour, comme un
+vautour, lui déchirant le cœur...
+
+--C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine... Je ne sens
+en moi que de la haine.
+
+--La moitié de l'œuvre est faite, à l'autre maintenant...
+
+--Monsieur Pierre, pour...
+
+--Ne prononcez pas son nom maudit...
+
+--Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli...
+
+--Non... Est-ce que vous avez oublié, vous?
+
+--Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'était venu s'ajouter,
+à la faute commise par moi, la mort de mon père, le brave et loyal
+soldat, emportant dans l'éternité son nom flétri par son enfant...
+Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon père!...
+
+--Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brisée; jamais je ne pardonnerai
+cette trahison, cette lâcheté;... jamais je ne pardonnerai ce doute
+qui me ronge en regardant le seul être que j'aime, Jeanne; ce doute qui
+revient sans cesse troubler mes pensées: Est-elle bien ma fille?... Et
+alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant.
+
+--Oh!...
+
+--Pourtant je l'aime!... ma fille... la sienne. Oh! à cette pensée,
+toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière
+qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la
+mienne... Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera,
+j'irai jusqu'au bout, sans pitié...
+
+--Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure
+d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale... Mais
+la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la
+victime de sa nature... Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces
+heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la
+mère vous n'avez pas assez puni l'épouse?
+
+Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres
+pensées, ne répondait pas. Madeleine continua.
+
+--Vous avez une volonté de fer... Je ne vous dis pas: oubliez,
+pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la... Et puis, est-il
+possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était
+la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime...
+
+--C'est le châtiment..., dit Pierre d'une voix sourde.
+
+--Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et
+l'enfant perdu!...
+
+Pierre redressa la tête.
+
+--Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que
+mon cœur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?... Je suis
+resté austère, chaste... C'est qu'il y a là un amour profond, un
+amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme...,
+mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate..., mais je l'aime;
+Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je
+l'aime, entendez-vous?... J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je
+l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais
+dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser... Cet amour, que
+je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur
+protestent, cet amour devient de la haine... Non! j'ai trop souffert
+pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier.
+
+--Mais que voulez-vous donc?...
+
+--Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer
+sur sa tombe.
+
+--Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, pitié pour la
+mère...
+
+--Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mêlez jamais le
+nom de l'enfant au souvenir de la mère.
+
+--Pitié, au moins... Dieu pardonne, lui...
+
+--Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y
+a pas l'éternité pour le châtiment?...
+
+Puis changeant brusquement...
+
+--Madeleine vous êtes vengée... Ne parlons jamais de tout ceci; c'est
+seul que je veux agir...
+
+--Prenez garde!... c'est vous qui allez devenir criminel...
+
+Pierre haussa les épaules.
+
+--Comme le bourreau!... Adieu, Madeleine, laissez-moi... et retournez
+près de Jeanne.
+
+Et comme, tout fiévreux, il se promenait dans la chambre, elle dit à
+mi-voix en sortant:
+
+--Pauvre homme!
+
+Et Madeleine de Soizé sortit de la chambre, attristée par cette grande
+douleur, épouvantée par cette haine, mais respectueuse devant cette
+force de volonté. Pierre, sombre, restait l'œil fixe, sans regard, la
+pensée tout entière sur le but qu'il poursuivait.
+
+Pendant ce temps Simon obéissant s'était rendu à Montmartre dans la
+rue étroite où le vieux Rig résidait depuis qu'il avait été chargé
+de jouer plusieurs rôles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que
+le sauvage avait couché là; mais il était sorti au lever du jour. Sa
+vie, avait-on dit, était très régulière depuis quelque temps, et il
+était probable qu'il ne tarderait pas à revenir; assurément il devait
+être dans le quartier! Simon ne fut pas embarrassé; il avisa, en
+face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac
+augmenté d'un débit de liqueur.
+
+La grande salle du premier étage était occupée par un billard.
+
+Simon se dit aussitôt:
+
+--Le vieux gredin tire des bordées dans les environs... Espère!
+espère! J'entre là, je monte au premier, je me mets de quart à la
+fenêtre... Il y a des munitions dans le dessous... Espère! espère!...
+
+Il entra dans le débit de tabac, renouvela sa boîte de «pralines» et
+dit à la marchande stupéfaite:
+
+--J'espère un ami, je monte dans le dessus... Et je me place en
+vigie... Il faut de l'œil... faites-moi servir un verre pour brûler le
+quart...
+
+--Qu'est-ce que vous demandez... un petit verre?
+
+--Envoyez-en un grand... et qu'on oublie la bouteille... Si la vieille
+carcasse fait des escales, il n'abordera peut-être pas avant la
+soupe... Espère! espère! Je vas me monter.
+
+Et, ainsi qu'il le disait, au grand ébahissement de la débitante,
+ayant renouvelé sa praline, il monta au premier étage... Les longues,
+les éternelles heures passées à bord, devant l'immensité muette,
+avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un siège, se mit à
+califourchon dessus, et accoudé sur le dossier, le menton dans ses
+mains, le visage si près de la vitre que son haleine la couvrait de
+buée, il guetta l'arrivée du vieux Rig. Sur une table près de lui le
+garçon avait placé une bouteille de cognac et le verre.
+
+La bouteille était presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon
+se leva de son siège, pour descendre renouveler ses munitions... La
+marchande de tabac, très intriguée et peu rassurée par cet homme
+qui depuis le matin était dans la maison et qui à chaque demande du
+garçon n'avait répondu que:
+
+--Espère!... espère! file dans ta cale,... fit un effort pour lui
+demander:
+
+--Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc?
+
+--Espère! espère... C'est le vieux marsouin d'en face... Je
+l'attendrai plutôt jusqu'à demain.
+
+La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur
+semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit naïvement:
+
+--Marsouin? je ne connais pas ce nom-là dans le quartier.
+
+D'abord Simon crut que la vieille débitante voulait se moquer de lui;
+il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace
+à la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrière... et Simon,
+se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes
+d'armes avec la main sur le corsage abondant de la débitante
+scandalisée, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du
+matelot.
+
+--On veut donc rire, la maman?
+
+--Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!... A-t-on jamais vu?... Où
+vous croyez-vous?...
+
+C'est en se tordant de rire que le matelot s'écria:
+
+--Espère! espère!... Alors, il ne s'appelle pas Marsouin... C'est le
+vieux Rig dont je parle...
+
+La vieille dame ne répondit plus. Ce fut le garçon qui dit:
+
+--Ah! je ne sais pas si c'est son nom...; mais ce doit être cette
+espèce de vieux hibou d'en face.
+
+--Oui, fit la débitante avec dégoût, ce doit être votre ami... Un
+vieux sale...
+
+--Vieux sale... c'est lui...
+
+--Ah bien! fit le garçon, vous ne le verrez pas... Il sort d'ici...
+
+--Comment! d'ici?...
+
+--Absolument... il a acheté un timbre-poste. Il avait une petite
+valise...
+
+--Une petite valise... Il se sauve... Espère! espère! Je te vas mettre
+le grappin dessus.
+
+Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant étourdis, effrayés,
+et la patronne et le garçon.
+
+Il faisait presque nuit; toute la journée le matelot était resté là,
+solide au poste... et il avait perdu son temps. Mais Simon n'était pas
+homme à ne pas exécuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne
+lui avait dit:
+
+--Va me chercher Rig...
+
+Et mort ou vif, Simon ramènerait Rig...
+
+Où allait-il à cette heure? Il aurait été bien embarrassé pour le
+dire lui-même... Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour
+se consoler, en changeant sa praline de joue:
+
+--Espère! espère! je t'aurai, ancien.
+
+Arrivé en courant sur les boulevards extérieurs, il lut sur l'omnibus:
+_Montrouge_. Ce fut comme une révélation. Rig se sauvait; mais
+assurément, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'étrange
+demeure où il l'avait trouvé. Simon courut après la voiture, et,
+donnant ses trois sous au conducteur en s'élançant sur l'impériale,
+il s'écria dans son bon rire:
+
+--Ouf! là, dans la hune!
+
+Il se mit près du cocher. Cinq minutes après il lui offrait une
+praline... Dix minutes après il était presque debout, un genou sur la
+banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction
+de la voiture et la tête presque sur l'épaule du cocher... Ils
+étaient déjà très amis... Simon lui racontait que, dans ses voyages,
+il avait été dans un pays où les chevaux avaient un siège naturel
+sur la croupe; en achetant la bête, on avait à la fois le cheval et
+la voiture... On pouvait y tenir trois... Le cocher lui demanda s'il y
+avait une capote. Simon faillit se fâcher, mais ce fut l'affaire d'une
+seconde; il continua en racontant qu'avec la crinière intelligemment
+nattée, on se faisait les guides...
+
+Arrivé à Montrouge, il paya une bonne bouteille à son voisin... d'une
+heure... et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea
+vers le bizarre village où nous avons déjà mené le lecteur.
+
+
+
+
+XXII
+
+DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES.
+
+
+L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de
+Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les
+banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours.
+Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque
+jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés,
+restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches
+se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre
+partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle
+les huttes des nomades.
+
+Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine,
+partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement
+dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à
+barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le
+vent d'enlever les loques de la baraque.
+
+Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et
+la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres,
+était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à
+son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux
+chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une
+bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte,
+et seul, il empilait dans sa grande voiture _entre-sort_ toutes les
+étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté
+que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux
+de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils
+étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues
+routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants,
+s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté.
+
+Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature
+sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement
+de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous
+avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus
+taciturne.
+
+Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était
+parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres,
+était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna
+personne.
+
+Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le
+lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière,
+s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour
+et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul
+le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il
+mettait à son cheval.
+
+Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs
+hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son
+alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il
+se demandait de quel travail il allait payer ça... Le vieux Rig était
+fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque
+chose.
+
+Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé,
+il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra
+dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira
+tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir,
+lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le
+passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il
+se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte,
+pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un
+ton bref:
+
+--Il était temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur
+était parti...
+
+Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitôt
+éteint sa lanterne. Ainsi placé absolument dans l'ombre, il n'était
+pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se détacher plus noire sur
+l'obscurité moins intense de la nuit... Et, pour dépister le grand
+Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre côté de
+la pièce.
+
+--Rig, dit Georgeo, tu avais comploté avec Iza de me voler. Vous avez
+reçu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre...
+
+--Je n'ai pas ta part...
+
+--Alors tu l'as remise à Iza... Mène-moi où tu caches Iza...
+
+--Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges... Geo, va retrouver la
+fille... et laisse le vieux Rig...
+
+--Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra...
+
+--Comme ça, fit le vieux Rig narquois.
+
+--Vieux Rig, je pardonnerai à ton âge; mais rends-moi l'argent.
+
+Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne répondit pas; il manœuvrait
+pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver
+dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle où il s'était retiré
+d'abord et dit:
+
+--Geo est un grand niais d'être venu se fâcher avec Rig...
+
+Il vit que Geo étendait le bras dans la direction d'où la voix était
+partie, il se recula aussitôt. Geo faisait un pas pour être plus près
+de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger
+son coup:
+
+--Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme?
+
+Le vieux Sauvage avait tiré de sa ceinture un long couteau à large
+lame, semblable à un coutelas de boucher: il se glissait derrière le
+grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin
+qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'où il avait
+entendu du bruit... En même temps, il sentait comme un coup de
+poing dans le dos: il voulut se retourner pour se défendre; mais
+il étouffait, son arme lui échappa des mains, et, sans qu'il pût
+prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre.
+
+Le vieux Rig, qui s'était reculé dans le coin du bouge où il avait
+jeté sa lanterne, la rallumait vivement.
+
+Dès qu'il eut de la lumière, il alla attentivement regarder le
+cadavre... Il avait oublié le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour
+éviter le sang... Étant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien
+entendu autour d'eux, il rentra; comme c'était un homme soigneux que
+le vieux sauvage, tout en réfléchissant à ce qu'il allait faire du
+cadavre afin de n'être pas recherché le lendemain, il fouillait les
+poches du grand Geo, prenait une poignée de louis qu'il avait dans sa
+ceinture,--les louis qu'Iza avait apportés quelques jours avant son
+mariage,--et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il
+disait tout bas, le vieux Rig:
+
+--Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte
+avant le retour habituel, dans six mois... C'est ça! Grand Geo, tu vas
+reposer dans ton lit, plains-toi donc?... Le gourmand qui voulait sa
+part...
+
+Le vieux sauvage éteignit sa lanterne et se glissa à travers les
+cahutes. Arrivé devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument,
+qui ne le quittait jamais, à peu près semblable à celui dont se
+servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en
+demandait l'usage, il disait même qu'il l'employait à cet usage,
+et, le glissant dans la serrure avec une vivacité et une adresse
+prodigieuses, il ouvrit la porte.
+
+Il courut aussitôt à sa voiture... Il caressa son cheval en disant:
+
+--Nous allons partir, Jupiter...; tout à l'heure, mon vieux...
+
+Le chien sous la voiture eut un grognement...
+
+--Qu'est-ce que c'est, Radis? fit à mi-voix Rig fronçant les sourcils
+et regardant autour de lui... Tout était calme, il caressa le chien qui
+se recoucha en attendant...
+
+--Rien! une fausse alerte!... Celui qui viendrait me déranger à cette
+heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard
+fauve.
+
+Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,--nous avons dit que
+Rig était d'une force extraordinaire;--il l'enleva comme une plume, les
+pieds battant d'un côté, la tête et les bras de l'autre, évitant
+de se tacher de sang, et il courut jusqu'à la demeure du misérable.
+Arrivé, il se mit à genoux et étendit le corps par terre; il allait
+se relever lorsqu'il reçut un choc effroyable sur la tête; il se
+dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se
+débattre, mais on était couché sur lui et on le ficelait. Le vieux
+Rig était pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en
+bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir à qui il avait
+affaire en entendant:
+
+--Espère! espère! vieux coquin... Ah! on veut manger tout, à soi
+seul... Vieux gabier, potence à l'ail, tu vaux cher... Quelle chance,
+hein! que je fasse bien les épissures. Es-tu gentiment ficelé?...
+Vieux sauvage, si je t'ai cassé quelque chose..., espère, espère,
+nous ne le perdrons pas: tout est attaché solidement.
+
+--Simon..., tu payeras cher ta trahison...
+
+--Comment, vieux coquin... Ne redis pas ce mot-là, je te colle des
+pichenettes sur le nez... Vieille carcasse à potence; pour une fois que
+l'on a confiance en toi.--C'est vrai qu'il fallait être naïf.--Je le
+disais au lieutenant... Le pauvre garçon qui vient te réclamer
+ses sous, et tu le tues... Tu vas être lourd à emporter; dis donc,
+sauvage, si j'allais chercher les gendarmes... Ce sera pour une autre
+fois,... le lieutenant veut te parler... Comme je ne te déshabillerai
+pas... ça te va bien les ficelles... Je ferai les gestes quand tu
+parleras... Espère! espère!
+
+Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le
+vieux Rig... encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait
+appliqué sur la tête pour annoncer son arrivée.
+
+--Tu n'as pas été gentil avec Georgeo... Ah! vieux polisson,
+peut-être que tu étais jaloux à cause de la sauvage... Mais faut
+dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme ça que
+tu entretiens celles auxquelles tu portes intérêt... Allons, Rig,
+maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot
+prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son épaule. Il sortait; le
+vieux sauvage, prudent, dit:
+
+--Simon, ferme la porte.
+
+--A-t-il une tête! il pense à tout; tu ne veux pas que ton ami Geo
+s'enrhume. Et, obéissant, il ferma la porte.
+
+Simon était un minutieux: il s'assura que la porte était bien fermée,
+et il dit alors au vieux Rig:
+
+--Tu peux être tranquille, te voilà pour six mois absolument à
+l'abri... S'il prenait l'idée à Simon d'être désagréable au vieux
+coquin qu'il a pour camarade... il n'aura qu'à aller prier la police
+d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un
+ancien à le dénoncer... N'est-ce pas, vieux coquin?
+
+Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'épaule. Arrivé
+près de la voiture Radis grogna, menaçant; heureusement il était
+attaché... Simon présenta au chien la face du vieux Rig.
+
+--C'est ton maître que tu veux... Renifle ça et taisons-nous.
+
+Le chien, en sentant son maître, frétilla gaiement de la queue et
+se tut. Simon alla étendre son ballot,--le sauvage,--dans la voiture,
+derrière la banquette.
+
+--Vois-tu, je te couche là, la tête de ce côté pour que nous
+puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es
+bien comme ça? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tête
+haute... C'est moi qui vais conduire... Tu n'oublies rien? Parle
+avant le départ... pendant que je vais me chausser... Tu n'avais pas
+remarqué que j'étais pieds nus... Je vais te conter ça, sauvage...
+
+Et Simon, ayant couché Rig sur la banquette, avait été prendre
+ses souliers dans un coin; il s'était assis sur le marchepied de la
+voiture, et se chaussait; il continua:
+
+--Je te cherche depuis ce matin... Je m'étais dit: Espère! espère! Je
+l'aborderai bien par delà le jour, le vieux. Rien... J'arrive juste au
+moment où tu déménages, je te vois, le chien se met à crier... je me
+cache et me déchausse... je change de vent et j'arrive juste au moment
+où tu portais ton dernier paquet... mais pas dans ta voiture... Là,
+maintenant, nous allons partir...
+
+Simon était chaussé; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien à
+son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la
+silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'écria:
+
+--Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de
+même?... Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet... Attends,
+ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il
+faut laisser jeûner le pauvre monde... Nous allons te donner un bonbon,
+vieux gourmand.
+
+Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision
+personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile:
+
+--Ouvrez la bouche et ne mordez pas... ou sans ça... je tape! Là!
+vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit
+joyeusement.
+
+Rig disait:
+
+--Où vas-tu?
+
+--Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant...
+Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!...
+Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la
+misère... Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un
+sort...
+
+Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir:
+il n'ouvrait l'œil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour
+regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le
+livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec
+Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage
+restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval.
+Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre;
+à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien
+comme le diable, se tenant à _l'avant_ ainsi qu'il disait, tenant
+son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les
+lumières des voitures qui s'avançaient devant lui...
+
+--Bon sang... En v'là un qui va m'aborder!... Et vire donc, eh! vieille
+carcasse... Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans... et
+potence à l'ail!... tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord... appuie
+donc... Quoi que tu dis!... Espère! espère!... On a l'œil... Hue
+donc!
+
+Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre:
+
+--Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça
+avait flotté comme nous... Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais
+faire des bêtises avec Simon... sinon, ça tourne mal... Tu te croyais
+malin, tu te disais: Simon est une vieille plie..., bête comme une
+morue... Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille... Simon est solide au
+poste... l'œil au quart... Le lieutenant a dit: Il faut que tu me
+ramènes le vieux sauvage avec l'argent... Tu vois, je t'amène avec
+tout ton bazar... Hein! et ça a été vite... On tournait une rue et
+les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture
+barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour
+répondre aux injures du cocher:
+
+--Qu'est-ce que tu dis?... Appuie à bâbord, sale marsouin; appuie ou
+je t'aborde et je te coule.
+
+Lorsque Simon arriva à Charonne, il fit entrer la voiture dans la
+longue allée, dit au nègre de dételer le cheval et, chargeant sur son
+épaule le corps ficelé du vieux sauvage, il le monta dans la chambre
+de Davenne.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier
+colis.
+
+--Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'était possible à amener
+vivant que comme ça...
+
+--Il a refusé de venir?
+
+--Je ne le lui ai pas demandé... Mais comme il serait gêné pour
+parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici...
+
+Et Simon raconta son expédition dans tous ses détails... Il termina:
+
+--Le grand point était de venir avec son sac... Vous voyez qu'il a
+encore été gentil, le vieux coquin; il m'a prêté sa voiture... je
+crois même qu'il m'aurait peut-être invité à prendre un verre; mais
+c'est parce qu'il était certain que je refuserais... Il ne s'agit plus
+que de faire une perquisition dans la voiture.
+
+Rig eut un regard de haine.
+
+--Ne nous fâchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres,
+il ne te prendra rien.
+
+Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de
+flammes, il lisait sur le visage du vieux misérable de quelle rage
+l'avait empli la réussite de Simon. S'adressant à son matelot:
+
+--Simon, rends-le libre...
+
+--Espère! espère! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied...
+
+Et, obéissant à son maître, il dénouait rapidement les cordes.
+Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains
+à sa ceinture sous sa houppelande, en même temps que son regard fauve
+regardait en dessous le matelot... Celui-ci éclata de rire en disant:
+
+--Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laissé tes joujoux après
+toi?... Bébête, va... Tu sais bien que depuis quelques mois nous
+faisons campagne ensemble,--et il montrait un couteau et un revolver.
+
+--Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai été te chercher et que je
+t'ai demandé ce que tu voulais, c'est toi qui as fixé les conditions?
+
+--Oui, maître, fit le vieux matelot, courbé, comme humilié et
+regardant en dessous.
+
+--Ai-je tenu mes engagements?
+
+--Oui, maître..., et je ne réclame rien!
+
+--Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza... pour jouer le rôle de
+Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta liberté; qui a fixé le
+prix?...
+
+--Moi! maître!
+
+--Tu m'as amené Iza, tu m'as amené Georgeo, et chaque fois ai-je payé
+tes services?
+
+--Oui, maître.
+
+--Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme
+que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune... Pourquoi ne
+veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mènes? Pourquoi veux-tu voler
+même tes frères?
+
+--Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;... qu'Iza
+sera toujours riche maintenant..
+
+--Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de
+faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire
+obéir certaine histoire arrivée à bord de la _Souveraine_...
+
+Le vieux sauvage baissa la tête...
+
+--Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses
+ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses
+traître; enfin, si cette pensée me venait, j'enverrais ton signalement
+au bas du rapport du capitaine de la _Souveraine_, au procureur
+impérial; je l'inviterais à passer par ton cloaque de Montrouge, et,
+lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du
+coupable. M'as-tu compris?
+
+--Si le maître parlait..., moi aussi je parlerais.
+
+--Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les
+bras. Simon clignait de l'œil et troussait ses manches, s'apprêtant,
+au premier signe, à sauter sur le sauvage.
+
+--Je me suis fait mourir..., puis tu m'as sauvé..., et j'ai renoncé à
+voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il à dire à cela?
+
+--Alors que craignez-vous?...
+
+--Je veux que tu comprennes que je n'ai rien à craindre. Il ne me
+plaît pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a
+là ni délit ni crime... Souviens-toi donc que je ne relève que de ma
+conscience et non de la justice... Mais, autour de ce que tu sais, je
+veux le silence;... entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai
+violemment...
+
+Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux
+baissés. Pierre reprit:
+
+--L'or de Georgeo est à toi avec le sang qui le tache...; mais tu vas
+rendre la part d'Iza... Où est-elle?
+
+--L'argent d'Iza est à moi!...
+
+--Que dis-tu? demanda sévèrement Pierre, qui d'un signe ordonna à
+Simon de sortir. Simon cligna de l'œil semblant dire qu'il comprenait,
+et il sortit.
+
+--Je dis... Je vous ai servi, vous m'avez payé..., je n'ai rien à vous
+réclamer... Mais vous n'avez rien à voir dans ce qui regarde Iza...
+Vous ne connaissiez pas Iza: elle était chez moi; c'est moi qui l'avais
+arrachée des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui
+l'ai amenée à Paris, c'est moi qui l'ai nourrie... Iza était ma
+domestique, et dans son pays on dirait mon esclave... C'est pour moi
+qu'elle travaillait lorsque je l'ai amenée chez vous, et ce qu'elle a
+gagné est à moi. Rig est vieux... Rig a eu assez de mal à gagner sa
+vie, à assurer le pain de ses vieux jours. Iza était une pauvrette
+bonne à rien... et Rig l'a prise quand même... Mais si le vieux Rig
+l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait
+qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle...
+
+--Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait à Iza, suivant nos
+conventions, t'appartient; je t'ai donné cinq mille francs pour ton
+expérience, cinq mille francs pour jouer le rôle de vieux Moldave,
+cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil... et aujourd'hui tu
+n'es pas satisfait...
+
+--Iza était ma servante...
+
+--Lorsque j'ai chargé Iza du rôle qu'elle a joué..., je t'ai payé
+encore; tu l'oublies, et la misérable petite n'a consenti à prendre le
+nom du coquin qu'à un prix arrêté entre nous... Est-ce qu'aujourd'hui
+tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?... Et tu oublies toujours
+Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il haïssait cependant, qui me l'as
+fait connaître... Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la
+part d'Iza.
+
+--Personne ne reprendra à Rig l'argent qui est à lui... Là-bas, il
+m'a surpris; mais ici, je suis libre.
+
+Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait déjà regardé, deux
+fois autour de lui--comme le fauve, prêt à s'élancer, cherche la voie
+qu'il suivra,--calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en
+sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrêt...; puis, le
+doigt sur la détente:
+
+--Rig m'appartient... Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains.
+S'il essaye de fuir, je l'étends à mes pieds.
+
+En voyant le canon de l'arme dirigé sur lui, le vieux sauvage eut un
+tressaillement involontaire qu'il réprima aussitôt; il dirigea son
+regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'exécution de la
+menace, mais il se redressa crânement aussitôt en disant:
+
+--Je ne fuirai pas, vous lâcheriez la police à mes trousses; mais je
+ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient...
+
+--Et si je te faisais arrêter?
+
+--Vous ne le ferez pas... Vous n'avez pas à craindre la police..., mais
+vos intérêts vous obligent à ne pas le faire. Et en disant ces mots
+il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai.
+
+Pierre dit brusquement:
+
+--Finissons-en, veux-tu être tranquille...? Veux-tu que j'oublie ce que
+tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars
+ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois
+jours, Rig,... dans trois jours, entends-tu? les intérêts que j'ai à
+ménager seront satisfaits... et je pourrais te livrer à la justice...
+Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie... Veux-tu?
+
+Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se
+fermèrent bien...; mais se domptant et raidissant les bras, les poings
+fermés, comme pour imposer nerveusement à lui-même sa volonté, il
+dit en serrant les dents:
+
+--Non! non! l'argent est à moi... Et puis je ne crois pas à tout
+cela...
+
+--Rig, réfléchis!
+
+Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrière était
+ouverte, le bras armé de Pierre était baissé; en une seconde il pensa
+que Davenne était incapable de le poursuivre pour une somme d'argent,
+qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger à rendre l'or volé.
+Il répondit:
+
+--Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!... L'argent d'Iza, c'est le
+mien.
+
+Et d'un saut prodigieux en arrière, il se trouva sur l'escalier, il
+glissa plutôt qu'il ne descendit, bousculant tout.
+
+Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit métallique qui
+fit aussitôt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de
+l'autre. On entendait crier dans l'ombre.
+
+--Ah! vieille potence, tu m'as abordé... Espère! espère!... ne te
+baisse pas, vieux gredin...ou je t'étrangle.
+
+La lumière apportée par Pierre éclaira la scène. Simon tenait le
+vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait à écraser le matelot sur les
+barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de
+cuir de Russie tout garni de platine, éventré et duquel tombait,
+ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or...
+C'était la sacoche d'Iza que le matelot avait été reprendre dans la
+voiture du vieux sauvage...
+
+Aussi, en voyant l'or qu'il avait caché pris par Simon, était-il
+décidé à en finir avec le matelot; mais si l'un était adroit,
+l'autre était plus jeune et plus fort.
+
+Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trésor
+d'Iza; un large rire s'étendait sur sa grande bouche: c'est que, pour
+la retrouver, il s'était fait aider par le nègre, et à eux deux ils
+avaient tout bouleversé dans l'_entre-sort_. Chaque fois qu'une fiole
+lui tombait sous la main, Simon disait au nègre qui se nommait Ali:
+
+--Tu sais, Rissolé, goûte pas à ça, ma vieille..., ça te rendrait
+pâle..., c'est de la poison.
+
+Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement rangées, allaient se
+perdre dans les chiffons.
+
+Lorsque Simon avait trouvé le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier
+cadeau que Pierre avait fait à Iza, il s'était écrié joyeusement:
+
+--Espère! espère! tu peux atteler... j'ai l'affaire...
+
+C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entièrement
+exécuté les ordres de son lieutenant, il se précipita dans
+l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tête en avant,
+dans l'ombre, habitué à la maison... C'est à ce moment que le vieux
+sauvage se sauvait, menaçant. La tête de Simon donna dans la carcasse
+du vieux Rig, le choc eut pour résultat de faire tomber les deux hommes
+de côté; près de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or
+jaillissant tinta... Rig eut un éclat de rage.
+
+--Potence à l'ail! avait crié Simon dans l'abordage.
+
+Ce juron avait suffi à Rigobert pour savoir à qui il avait affaire...;
+le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait
+de faire, et, fou de colère, de rage, de haine et de lui-même, il
+cria:
+
+--Ah! c'est toi... Je vais te finir là...
+
+C'est alors que Simon, le reconnaissant à son tour, avait étendu ses
+longs bras et ses mains de fer avaient serré comme dans un carcan le
+col du vieux sorcier... Mais le cou de Rig était bien mince... et bien
+dur.
+
+Alors Simon avait reçu un coup de poing, un coup de poing énorme; il
+avait heureusement frappé sur la joue gonflée, ça avait amorti le
+coup; mais la pression trop forte avait rendu «la praline» amère.
+Oh! alors, le vieux Rig gâtant ce que Simon disait qu'il y avait de
+meilleur dans la vie..., le vieux Rig était un homme perdu...; les
+doigts se serraient sur son cou...
+
+Pierre Devenue parut...; il ordonna à Simon de lâcher le vieux Rig,
+qui tirait la langue...
+
+Ce fut pour Simon un ordre difficile à exécuter, il regarda deux fois
+Pierre; son regard était suppliant... Pierre dit:
+
+--Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza.
+
+Simon lâcha Rig, mais en lui disant tout bas:
+
+--Toi, vieux gredin, tu abîmes ma nourriture...; nous nous
+retrouverons... Espère! espère!
+
+Rig, souple, s'était laissé glisser; il avait déjà repris la
+sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se
+retirer à reculons, humilié... Pierre descendit deux marches, lui
+plaça le canon du revolver sur le front en disant:
+
+--Laisse l'or que tu as volé, misérable, ou cette fois, vieux brigand,
+je te fais sauter la cervelle.
+
+Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il
+vit qu'il était condamné s'il n'obéissait pas; il descendit alors à
+reculons, grinçant des dents, n'osant dire haut les blasphèmes, les
+injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il
+suffirait d'une seconde d'hésitation pour que Pierre l'étendît sur le
+tapis tout ruisselant d'or.
+
+Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se
+contenir; il avait pris à pleine main dans sa boîte à praline... et
+il mâchait, il mâchait de rage, de colère, è croire qu'il voulait se
+mordre la joue.
+
+Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombée, il exclama
+le plus odieux blasphème... Il courut vers sa voiture, elle était
+attelée, il sauta sur son siège, et montrant le poing vers la maison,
+il s'écria menaçant:
+
+--C'est ta condamnation que tu viens de signer là?... L'argent que tu
+as pris à Rig, il faut qu'il le regagne... Il le regagnera en vendant
+ta peau!... Hue! là, Jupiter, hue!... et il enveloppa son cheval d'un
+vigoureux coup de fouet.
+
+
+
+
+XXIII
+
+OÙ RIG RETROUVE UNE FAMILLE.
+
+
+Le vieux Rig revint vers Paris, et, suivant le boulevard qui borde le
+Père-Lachaise, il arriva dans le quartier Saint-Maur; il connaissait
+dans la rue de ce nom un terrain vague, dans lequel il avait été
+autorisé à remiser plusieurs fois sa voiture; comme la voiture de Rig
+était également sa maison d'habitation, c'est dire qu'il avait habité
+le quartier déjà. Le soir même il était installé; le vieux cheval
+restauré se retrouvait à l'écurie, sous un appentis en planches, et
+si le râtelier était sobrement garni, il avait la ressource des hautes
+herbes qui couvraient le terrain et dans lesquelles Radis bondissait
+joyeusement.
+
+Le vieux sauvage, enfermé dans sa tanière, le sourcil froncé, la
+bouche méchante, arrêtait le plan des nouvelles infamies qu'il devait
+commettre pour recouvrer la valeur de la somme qui lui avait été
+reprise, et pour se venger des humiliations qu'il avait subies.
+
+Assurément, malgré tout ce qu'il avait dit, Davenne devait craindre
+que le secret de son existence ne fût révélé. Huit jours avant,
+Fernand aurait payé ses services ce qu'il aurait voulu; aujourd'hui,
+Fernand était entre les mains de la justice; toute tentative de ce
+côté risquait de compromettre le vieux sauvage et peut-être de
+l'envoyer rejoindre Fernand.
+
+Il éloigna cette pensée. Une autre personne avait un grand intérêt
+à savoir que Pierre existait, que la scène mortelle n'était qu'une
+comédie: c'était la femme même de Pierre, Mme Davenne. C'est vers
+cette femme qu'il fallait diriger ses efforts; c'est elle qu'il fallait
+retrouver et à elle qu'il fallait vendre le secret le plus cher
+possible. Le sauvage pensait que Mme Davenne devait avoir une fortune
+égale à celle de son mari, c'est-à-dire qui lui permettrait de payer
+cher une révélation de cette importance.
+
+Une fois qu'il aurait l'argent nécessaire et lorsque la femme de
+Davenne commencerait les démarches pour s'assurer de l'existence de son
+mari, il s'occuperait de Simon, c'est-à-dire qu'il le dénoncerait dans
+une lettre anonyme comme ayant tout fait, ayant servi de témoin pour
+attester le décès; il ajouterait que Simon avait aidé Fernand dans
+ses escroqueries. Avec ça il était à peu près certain que celui
+qu'il qualifiait de traître irait finir ses jours dans une bonne
+prison. Tout bien arrêté dans son esprit, il sourit; il était
+content; il s'étendit sur son grabat et il s'endormit calme comme un
+juste qui a dignement rempli sa journée.
+
+Il en rêva toute la nuit: il était payé le double de la somme qui
+lui avait été prise; il voyait Simon se traîner à ses genoux, lui
+demandant grâce, et il tirait la corde pour le pendre... Jamais Rig
+n'avait été aussi heureux... Du crime de la veille, du grand Geo
+couché dans sa bauge à Montrouge, pas la moindre pensée.
+
+Oh! c'était un fort, le vieux Rig: quand il commettait une mauvaise
+action, la main tournée, il n'y pensait plus.
+
+Il s'éveilla au matin calme et l'esprit léger; il ne dérangea rien
+dans sa voiture, étant décidé à hâter la petite infamie qu'il
+préméditait et à aller aussitôt le plus loin possible pour se mettre
+à l'abri de ceux qui n'allaient pas manquer de le rechercher, dès
+qu'ils s'apercevraient de sa conduite. Rig fit sa cuisine et, tout en
+déjeunant, il cherchait comment il pourrait retrouver Mme Davenne.
+La même idée qu'avait eue Séglin lui vint. Il allait se rendre rue
+Payenne; assurément, celle qu'il voulait retrouver ne demeurait
+plus là; mais, avec un peu d'intelligence, il interrogerait quelques
+personnes du quartier, et il ne devait pas manquer d'avoir bientôt tous
+les renseignements qu'il demandait.
+
+Pour être bien reçu, pour trouver des gens disposés à répondre, il
+fallait ne pas avoir l'air d'un vieux vagabond. C'est ce que pensa Rig,
+qui chercha une minute comment il allait se vêtir... Il fouilla dans
+sa grande malle et en sortit deux costumes très beaux, avec lesquels
+il avait joué le rôle du vieil oncle d'Iza, le vieux Zintski. Fernand
+n'étant plus à craindre, ne courant pas le risque de le rencontrer,
+le vieux Rig pouvait redevenir le Moldave millionnaire et faire de
+nouvelles dupes. Il s'habilla soigneusement et se fit le visage du
+rôle; puis, content de lui, il se dirigea vers la rue Payenne. Il alla
+naturellement dans la maison qui faisait face à l'ancienne demeure de
+Pierre et entra chez le concierge.
+
+--Monsieur, dit-il, seriez-vous assez aimable pour me donner des
+renseignements sur deux personnes qui habitaient le quartier l'an passé
+et que des intérêts de famille me font rechercher?
+
+En voyant l'air aimable, doux et le costume étrange de celui qui se
+présentait, le concierge s'empressa, lui offrit un siège et lui dit:
+
+--Monsieur, je me mets entièrement à votre disposition.
+
+--Vous vous souvenez peut-être des personnes qui habitaient le petit
+pavillon en face de chez vous?
+
+--Oui, monsieur, parfaitement: M. Pierre Davenne.
+
+--C'est cela même.
+
+--M. Davenne est mort.
+
+--Je sais cela; mais je voudrais savoir où réside maintenant sa veuve.
+
+--Ma foi monsieur, cette question m'a déjà été faite
+dernièrement... Nous l'ignorons absolument; mais en allant chez le
+notaire de la famille, qui demeure près d'ici, vous serez assurément
+renseigné.
+
+Le vieux Rig avait une antipathie particulière pour tous les officiers
+ministériels: il n'aurait jamais osé aller chez le notaire de celui
+qu'il avait fait disparaître de ce monde; le vieux était prudent: il
+n'était pas certain,--jugeant les autres à sa valeur;--que le notaire
+n'eût pas eu connaissance de la mort simulée de Pierre Davenne, il dit
+donc:
+
+--Je ne voudrais pas aller chez le notaire: je voudrais avoir des
+renseignements particuliers assez discrètement pour qu'ils ne
+révélassent pas les recherches que je fais; cela est utile pour
+sauvegarder les intérêts que je défends.
+
+--Mon Dieu, monsieur, je ne pourrai vous donner d'autres renseignements
+que ceux-ci: Après la mort de Pierre Davenne, la veuve fut relevée
+un soir dans la rue, malade, mourante; on la transporta chez elle, des
+soins lui furent donnés; mais elle était dans un état tel qu'on dut
+la conduire dans une maison de santé. La malheureuse, songez; perdre en
+moins de deux jours son mari, un tout jeune homme qu'elle adorait, son
+enfant disparue, on ne sait comment... Elle était comme folle. C'est
+alors que le notaire de la famille..., je dis de la famille, on n'a
+jamais vu personne, le notaire vint et fit faire la vente.
+
+--Ah! on a vendu? fit Rig.
+
+--Oui
+
+--Est-ce que la vente a rapporté beaucoup d'argent? Savez-vous à peu
+près le chiffre qu'elle a atteint?
+
+--Ma foi non, c'était très joli, vous savez, c'étaient des gens
+qu'avaient pas besoin, des gens riches. C'était splendide chez eux, des
+meubles d'art, des choses superbes; tout le quartier était à la vente.
+
+--Ç'a été cher? fit Rig, persistant.
+
+--Ça, je ne peux pas vous dire. Ça a dû rapporter beaucoup d'argent;
+il y a eu des prix qui m'ont semblé extravagants pour des choses
+auxquelles je n'attribuais aucune valeur; mais vous savez, chez ces
+gens-là, ce sont les choses les moins utiles qui valent le plus.
+
+--Alors, vous ne pouvez pas même me dire le prix approximatif atteint
+par cette vente?
+
+--Absolument pas!
+
+Le vieux Rig semblait très ennuyé de ne pas avoir de renseignements
+plus complets sur la vente. Sa nature d'avare, de convoitise, sa nature
+de sangsue s'éveillait, âpre; sa tête d'hyène s'avançait; il aurait
+déjà voulu planter ses dents pointues dans l'or recueilli par la
+veuve; mais, revenant aussitôt au point principal de sa démarche, il
+demanda:
+
+--Mais enfin? comment pourrais-je retrouver Mme Davenne. Vous ne
+connaissez donc personne qui se soit intéressé à elle, pour savoir
+encore aujourd'hui où elle demeure... Elle est riche, n'est-ce pas?
+
+--Oh! certainement oui.
+
+--Cette maladie qui avait atteint ses facultés mentales n'a pas eu de
+suites? Elle est rétablie?
+
+--Ma foi, monsieur, dit le concierge, je dois vous dire que je n'en sais
+pas plus que vous... M. Davenne mort, Mme Davenne enlevée d'ici;
+le mobilier du petit hôtel a été mis en vente et jamais plus nous
+n'avons entendu parler d'elle.
+
+--Ainsi, reprit Rig ennuyé, vous ne voyez pas autour de vous quelqu'un
+capable de me donner des renseignements précis, et Rig se levait.
+
+--Je ne vois personne.., Ah! peut-être pourriez-vous vous adresser au
+locataire nouveau du pavillon. Pour faire la location, il a eu affaire
+au propriétaire, c'est vrai, mais il y avait dans le pavillon maints
+agencements appartenant encore au dernier locataire, et peut-être le
+sculpteur a-t-il été obligé de voir Mme Davenne.
+
+--Ah! ah! fit Rig, peut-être aurai-je là des renseignements...
+Qu'est-ce que ce sculpteur dont vous parlez?
+
+--Il se nomme Carle Lebrault.
+
+--Merci, dit Rig; c'est là où j'aurais dû m'adresser, il doit avoir
+des renseignements; et il saluait le concierge en s'excusant de
+l'avoir dérangé. Celui-ci tendait la main en rendant le salut, et,
+en reconduisant l'étranger, il espérait peut-être retrouver les
+largesses de celui dont on lui parlait,--mais Rig n'était pas donneur,
+c'était son moindre défaut,--il salua, remercia, pressa la main qui
+lui était tendue et traversa la rue, semblant ne pas entendre l'injure
+que la déception fit tomber des lèvres du portier.
+
+Il alla sonner à la porte du petit hôtel que nos lecteurs connaissent.
+Une vieille femme de ménage vint ouvrir aussitôt.
+
+--Ne pourrais-je parler à M. Carle Lebrault, demanda-t-il?
+
+--Entrez, fit la vieille qui ferma la porte, lui fit traverser le jardin
+et l'amena dans le vestibule; là elle lui dit: Voulez-vous me dire
+votre nom?
+
+Rig ne fut pas embarrassé; avec le costume, il était rentré dans la
+peau de son bonhomme, comme disent les comédiens; ayant les vêtements
+du vieux Moldave, il dit:
+
+--Dites que M. Danielo de Zintsky désire parler à M. Carle Lebrault.
+
+La servante se dirigea vers le salon: n'y trouvant pas son maître, elle
+monta au premier étage, dans la pièce qui était autrefois la chambre
+à coucher de Davenne et qui se trouvait transformée en atelier de
+sculpteur; car Lebrault ou plutôt Fernand Séglin, puisque nous avons
+vu sa transformation, était étendu sur un large divan, suivant un
+rêve dans la fumée de son cigare. Lorsque, ayant demandé à la
+vieille femme le motif de sa venue, elle lui eut dit qu'un individu,
+paraissant étranger, désirait lui parler, il l'interrogea.
+
+--Quel nom vous a-t-il demandé?
+
+--Monsieur Carle Lebrault.
+
+--C'est étonnant, fit-il stupéfait! Et lui-même, vous a-t-il dit son
+nom?
+
+--Oui, monsieur; il se nomme Danielo de Zintsky.
+
+--Gregorio! exclama Fernand bondissant. Il est seul?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je descends; faites-le entrer dans le salon.
+
+Lorsque la servante fut partie, Fernand réfléchit, cherchant vainement
+à s'expliquer comment le vieux Moldave avait pu apprendre son adresse;
+la chose lui parut si étonnante, si impossible, qu'il n'y pouvait
+croire. Qu'allait-il faire? Était-il prudent de voir le vieillard?
+n'était-ce pas un piège qui lui était tendu? une finesse de policier
+déjà sur sa piste? Il regarda par la fenêtre, le jardin était vide;
+dans la rue, personne; décidé à en finir cependant et à lutter
+immédiatement contre le danger, si déjà il était menacé, il
+prit une arme et la glissa dans la poche de son large pantalon; puis,
+résolu, il descendit, éloigna la bonne et rentra dans le salon.
+
+C'était bien le vieillard, l'oncle d'Iza qui l'attendait.
+
+--Danielo, fit aussitôt Fernand, comment m'avez-vous retrouvé?
+Venez-vous en ami ou en ennemi?
+
+Rien ne peut rendre l'impression produite sur le vieux Rig en entendant
+ces mots, en reconnaissant cette voix; il reculait stupéfait, ne
+pouvant en croire ses yeux. C'était bien Fernand, et pourtant l'homme
+qu'il avait devant lui ne ressemblait guère à celui qui passait pour
+son neveu; il le reconnut cependant à son regard, à la cicatrice à
+peine fermée qu'il avait au front, et c'est tremblant, redoutant des
+explications difficiles à donner, qu'il exclamait:
+
+--Vous! vous!
+
+Et le vieux Rig regardait en dessous pour préparer une rapide retraite.
+Ne cherchant pas à comprendre ce qu'il voyait, tout honteux d'être
+venu se faire prendre lui-même, ayant déjà hâte d'être à l'abri,
+croyant échapper à un danger imaginaire, il venait de se jeter dans un
+danger plus réel; mais Fernand, au contraire, en voyant l'embarras
+et la surprise ou plutôt la stupéfaction de son oncle, comprit
+immédiatement que c'était au hasard qu'il devait sa visite, et la
+visite du vieux Moldave, pour Fernand, c'était la fortune, c'était
+le million qu'il avait tant attendu. Il s'empressa donc de montrer un
+siège à Rig, embarrassé, en lui disant:
+
+--Mon oncle, asseyez-vous, nous avons longuement à causer. Arrivez-vous
+aujourd'hui? Avez-vous été à Auteuil? avez-vous des nouvelles d'Iza?
+Répondez.
+
+Et, en disant ces mots, le regard perçant de Fernand ne quittait pas le
+vieux Rig. Mais le sauvage n'était pas un niais. Hésitant la première
+minute, lorsqu'il avait vu les façons de Fernand à son égard, il
+s'était remis aussitôt; jugeant rapidement la situation, il se hâtait
+de rentrer dans son rôle et, pour bien rassurer Fernand, il répondit:
+
+--J'arrive à l'instant, on m'avait donné l'adresse de cette maison
+comme étant à louer. Le concierge en face, en me donnant votre nom,
+m'a dit que peut-être vous n'aviez pas l'intention de la garder. Je
+n'ai pas encore été à Auteuil, et c'est moi qui vous demande des
+nouvelles de ma chère Iza.
+
+Le visage de Fernand changea tout à coup; il redevint gai, aimable,
+gracieux; au grand étonnement du sauvage, il s'empressa de répondre:
+
+--Tout le monde va bien. Iza se porte à merveille, vous la verrez
+bientôt.
+
+Il avait hâte de rassurer, ou plutôt de tromper celui qu'il croyait
+véritablement Danielo de Zintsky, sur sa situation présente. Le
+vieillard étant arrivé le matin même, ainsi qu'il l'avait dit, était
+depuis deux jours en voyage; il était donc impossible qu'Iza eût pu,
+même télégraphiquement, le renseigner sur ce qui s'était passé; il
+recevait avec affabilité Danielo qui devait naturellement apporter les
+sommes tant attendues, cette dot sur laquelle il avait compté pour son
+échéance.
+
+Ce retard avait été la cause de sa perte; mais, en même temps, il
+le sauvait aujourd'hui par un inexplicable hasard. Bien tranquille, il
+s'assit en face du vieux Moldave et s'apprêta à expliquer pourquoi il
+se trouvait dans ce petit hôtel de la rue Payenne.
+
+De son côté Danielo, tout à fait rassuré par la tournure que prenait
+la situation, s'y abandonnait absolument; il avait repris sa mine
+paterne, ses petits yeux avaient un regard gai, la bouche était
+souriante, et, à mesure que Fernand parlait, il semblait dire comme un
+bon père grivois surprenant son gendre en bonne fortune:
+
+--Ah!... ah!... je vous y prends: on fait donc ses farces?
+
+Fernand, ne voulant pas laisser à l'oncle Danielo le temps de faire de
+mauvaises suppositions sur leur étrange rencontre, disait:
+
+--Vous ne pouvez pas vous expliquer pourquoi je suis ici; cela, du
+reste, est incompréhensible. Allez donc supposer que le hasard vous
+amènera juste chez moi; mais je tiens à ce que vous vous expliquiez
+immédiatement la chose. Un négociant sérieux ne doit pas être un
+artiste. À Paris, pour être négociant, il faut être bourgeois,
+bourgeois de l'habit jusqu'aux moelles; avoir des goûts artistiques et
+les laisser paraître, c'est compromettre sa situation, c'est tuer son
+crédit. Un négociant faisant en s'amusant de la sculpture ferait dire
+à ceux qui l'entourent: «Ce n'est pas un homme sérieux; au lieu de
+s'occuper de ses affaires, il fait des bonshommes.» Or, de ce jour,
+le crédit est tué, les relations douteuses, on passe pour un bohème;
+enfin la maison est perdue. Lorsque j'ai dû épouser votre nièce,
+c'est sous l'idée de cette prévention que l'on a peur des artistes
+que je me suis abstenu de vous dire la petite passion à laquelle je
+sacrifie. J'ai appris la sculpture, je suis sculpteur, je quitte ma
+maison de commerce, aussitôt que cela m'est possible, pour accourir ici
+prendre mes ébauchoirs: le négociant fait vivre l'artiste. Comme des
+indiscrétions pourraient me nuire, j'ai changé de nom. C'est ce qui
+vous explique pourquoi Carle Lebrault, le sculpteur, ne fait qu'un avec
+Fernand Séglin. Mon cher oncle, je veux tout de suite vous rassurer
+sur ma passion de bohème. D'autres ont comme vices le jeu, les femmes,
+l'inconduite. Moi, c'est la maison, l'atelier; mes frais de modèles
+me coûtent moins que la plus petite soirée comme négociant, que je
+donnerais chez moi; vous voyez qu'Iza n'a rien à craindre.
+
+Le sang-froid, la légèreté, l'enjouement avec lequel tout cela fut
+dit, stupéfiaient le vieux Rig, qui, avec raison, avait la prétention
+d'être un fort en mensonge.
+
+--Eh! fit le vieux Rig d'un air bonhomme, que ne le dites-vous à Iza?
+elle serait charmée, au contraire, de cette double existence.
+
+--Vous m'avez surpris, je n'ai rien à cacher, vous le lui direz.
+
+--Ainsi, reprit le vieux Rig regardant autour de lui, l'air bon,
+confiant, jouant, le vieux coquin, comme le chat joue avec la souris
+qu'il va dévorer, ainsi vous avez loué cette charmante petite maison
+pour y faire de la sculpture et vous reposer quelques heures par jour du
+tracas des affaires?
+
+--Absolument! montez, vous allez voir mon atelier.
+
+Rig le regarda, il trouvait que l'audace allait un peu loin; Fernand,
+qu'il avait vu deux jours avant, qu'il croyait sous les verrous, pouvait
+s'être échappé, avoir hâtivement loué la petite maison qu'il
+connaissait, avoir changé de nom pour dérouter les recherches, avoir
+fait enfin ce qu'il était nécessaire de faire pour égarer la police;
+mais il ne pouvait en deux jours s'être improvisé sculpteur. On juge
+de l'étonnement du vieux Rig quand, dirigé par Fernand, il entra
+dans la chambre où il avait fait sa lugubre expérience, transformée
+maintenant en atelier. Les idées du vieux Rig traversaient rapidement
+son cerveau, et il pensa aussitôt qu'avant son mariage avec Iza,
+Fernand avait cette maison; il pensa que Mme Davenne occupait toujours
+le pavillon. En dehors de son ménage, Fernand avait continué les
+relations qu'il avait avec celle que l'on appelait la _Femme du mort_;
+voulant brusquer la situation, il dit à Fernand:
+
+--Puisque je vous ai rencontré, allons au plus vite à Auteuil.
+
+--Mon oncle, fit celui-ci, on ne m'y attend que ce soir; nous pouvons
+nous faire faire ici ce que nous irions chercher là-bas; nous avons
+à causer de graves affaires; en déjeunant ici, nous parlerons plus
+librement!
+
+--Déjeuner ici! fit le vieux Rig, faisant la lippe avec ses lèvres
+minces.
+
+--Craignez-vous de mal déjeuner?
+
+Le vieux Moldave cligna de l'œil et fil un geste d'assentiment.
+
+--Mais, mon cher oncle, se récria Fernand; en dehors du dîner, c'est
+ici que je prends mes repas; les quelques artistes que j'y vois sont
+gens de goût, j'ai bonne table et bon vin, rassurez-vous.
+
+--Très bon vin? demanda Rig!
+
+--Exquis.
+
+--J'accepte alors; nous avons beaucoup à parler, nous allons bien
+boire.
+
+Ils se sourirent tous les deux; les cerveaux des deux coquins avaient eu
+la même pensée: se faire boire, se griser, s'arracher mutuellement ce
+que ni l'un ni l'autre ne voulait dire.
+
+À compter de cette minute, ce fut entre les deux intrigants une lutte
+de courtoisie, d'amabilité. En écoutant Fernand, le vieux Rig, qui s'y
+connaissait, était forcé de s'avouer qu'on ne pouvait, en aussi peu
+de paroles, dire autant de mensonges. À certains récits de Fernand,
+étourdi de l'air de sincérité, de la voix franche de son soi-disant
+neveu; il était tenté de se jeter à son cou et de dire émerveillé:
+
+--Embrassons-nous, vous êtes plus coquin que moi!
+
+Ah! ce fut un gai déjeuner, où l'on mentit surtout sur la valeur des
+choses, sur la valeur des vins et sur la valeur des gens.
+
+Les premiers verres les rendaient expansifs, les deux fripons; ils ne
+s'appelaient plus que: «Ah! mon oncle! Ah! mon neveu!» Et Rig semblait
+véritablement heureux d'avoir retrouvé sa famille. Fernand assura son
+oncle du bonheur de son mariage: Iza était un ange, et, sans rire, Rig
+répondait toujours:
+
+--Je le savais, je le savais.
+
+Il fallut bien parler de la dot. Rig dit qu'il avait ramené avec
+lui son personnel: un intendant fidèle le dirigeait, et dans une des
+caisses était la dot; il s'excusa vite du retard, mais légèrement,
+disant qu'il savait son neveu dans une situation telle que l'arrivée
+de cette somme, ou plus tôt ou plus tard, avait dû peu l'inquiéter.
+C'est pour cette raison qu'il en avait usé à son aise. Fernand était
+joyeux, il avait la dot; il ne s'agissait plus pour lui que d'empêcher
+Rig d'aller à Auteuil.
+
+De son côté, Rig se disait: Il me croit encore le riche Moldave; je
+puis pendant trois jours au moins reculer les versements, trois jours
+de bonne vie, bien abrité, bien tranquille, pendant lesquels je pourrai
+peut-être par lui avoir les renseignements que je désire; mais il
+faudrait pour cela ne pas aller à Auteuil, ce qu'assurément il désire
+moins que moi.
+
+C'est dans ces bonnes dispositions qu'ils achevèrent de déjeuner.
+
+Rig était un vieux roué; aussi, pour éviter l'obligation d'aller
+au Grand-Hôtel afin de liquider les affaires avec son «neveu;» pour
+éviter enfin de se livrer, il dit d'un ton léger à Séglin:
+
+--Mon cher neveu, dans nos pays à nous, les affaires se font vivement,
+rapidement; je suis ici, ma nièce est maintenant tranquille, elle
+occupe par vous une grande situation, je me trouve donc libre et
+presque jeune, j'ai hâte cependant d'en finir avec toutes les questions
+d'argent. Si vous le voulez, après déjeuner nous prenons une voiture,
+nous allons à Auteuil, j'embrasse Iza, nous revenons avec elle au
+Grand-Hôtel, et là, entre nous trois, dans les mains de ma nièce, je
+vous verse la somme.
+
+Fernand fit la grimace; mais il dit cependant avec un aimable sourire:
+
+--Bah! nous avons bien le temps.
+
+--Comment, fit le vieux Rig en clignant de l'œil, nous avons bien le
+temps pour embrasser ma nièce!
+
+--Non, répondit Séglin, nous avons le temps de régler nos comptes.
+
+--Pardon, mon cher neveu, au contraire, ces fonds m'embarrassent et j'ai
+hâte de me décharger de cette responsabilité.
+
+Cela était dit d'un ton tel que Fernand y répondit par le plus aimable
+sourire.
+
+Alors, sur un signe de Séglin, que remarqua le vieux Rig,--la vieille
+servante apporta sur la table des vins qui avaient besoin de leur
+étiquette pour justifier leurs noms. Mais Fernand ignorait que le vieux
+Rig faisait un peu de chimie; il se méfiait des produits étranges
+qu'on servait, il vit l'intention de son neveu, et tout aussitôt il
+sembla s'y livrer avec complaisance.
+
+Fernand, confiant, versait; Rig buvait. Fernand, silencieux, écoutait
+Rig. Il parlait, le vieux Moldave, il parlait tant que Fernand crut
+prudent de s'arrêter. En voulant griser le vieux Rig, il avait
+dépassé le but; mais le plus singulier effet se produisit. Tout à
+coup, Rig prit le verre à moitié plein de Fernand et lui dit:
+
+--Mais vous ne buvez pas, vous; je vous croyais un joli buveur... Vous
+voulez donc me griser? et son petit œil jeta un éclair qui embarrassa
+Fernand.
+
+Cela dura l'espace de dix secondes, pendant lesquelles le vieux Rig
+montrait son verre vide et celui de Fernand plein. Ce dernier s'écria:
+
+--Comment! je ne bois pas?... Mon cher oncle, dans votre pays on n'est
+pas, comme en France, habitué au bon vin, nous buvons sec et longtemps,
+et il n'y paraît pas...
+
+--Moi! moi!... balbutia presque le vieux Rig, j'adore le vin..., le
+grand vin de France; mais j'avoue... que j'en suis promptement victime.
+
+--Aujourd'hui? à cette heure? interrogea Fernand.
+
+--Nous sommes en famille, je serais ridicule si je le cachais... Eh bien
+oui!... Mais cela ne fait rien! fit-il en se redressant, je veux boire
+à la santé d'Iza, et je verse. Il emplit son verre d'abord, puis il
+dit à Fernand:
+
+--Mais videz donc votre verre! Et en disant ces mots, négligemment,
+comme un gourmet qui craindrait de voir s'échapper le parfum de son
+vin, en attendant que celui qu'il appelait son neveu eût vidé son
+verre, il plaça son pouce sur le goulot de la bouteille. Il essaya de
+se pencher pour verser, mais il retomba sur sa chaise.
+
+--Ça y est, fit-il gaiement.
+
+--Eh bien! demanda Fernand en tendant son verre vide, versez et buvons
+à Iza.
+
+Le vieux Moldave eut bien de la peine à soulever la bouteille. Il
+emplit le verre de Fernand, replaça le flacon sur la table; puis,
+prenant son verre, il le choqua sur celui de son neveu, en disant:
+
+--À ma nièce! Et ils burent.
+
+Le vieux Rig était penché, sur sa chaise; il roulait sa langue sur
+son palais, dégustant le bon vin. En face de lui, Fernand cherchait
+vainement à lutter contre la torpeur qui l'envahissait. Tout à coup,
+il glissa sur sa chaise, et tomba comme une masse au pied de la table.
+
+Alors Rig se redressa, léger, calme, et se penchant sur le corps de
+Fernand, le poussant du pied, il dit:
+
+--Imbécile qui veux jouer ce jeu-là avec Rig. Va donc apprendre à
+boire... niais!
+
+Est-ce à dire que le vieux Rig n'aimait pas boire? Oh! non. Le vieux
+Rig aimait tout ce qui était bon; il l'aimait mieux encore quand ce qui
+était bon ne lui coûtait rien. Fernand immobile ayant abandonné la
+table, le père Rig l'injuriait, mais tranquille, assis devant lui,
+vidant le flacon _in poculis_. Sachant bien que, ce qui avait mis son
+«neveu» trop confiant dans cet état n'avait rien de commun avec
+l'ivresse, sachant le temps exact de sommeil auquel il était condamné,
+Rig, tranquille, en prenait à son aise; il buvait, calme, cherchant
+dans son cerveau le moyen de profiter de la situation.
+
+Il ne pouvait jouer longtemps le rôle du vieux Moldave devant Fernand,
+celui-ci le lui avait prouvé en le mettant en demeure de remplir les
+conditions arrêtées lors de son mariage. Il fallait donc quitter la
+maison discrètement pendant le sommeil de Séglin. Cela était simple,
+mais ne servait point le but que Rig poursuivait. Que faire?
+
+Et le vieux Rig cherchait dans le vieux bourgogne la solution du
+dilemme; il versait; puis, après avoir empli son verre, après l'avoir
+englobé de ses mains, il le soulevait, clignait de l'œil, semblait
+se mirer, mais cherchait une idée dans ce rubis diaphane, puis il le
+redescendait lentement jusqu'à son nez, dont les narines se dilataient
+au parfum du bon vin.... Après le nez, il y trempait ses lèvres.
+
+Déjà le corps jouissait; toujours, le cerveau travaillait. Puis
+il penchait la tête et versait dans sa bouche édentée le vieux
+bourgogne; le vin soulevé par la langue caressait le palais et roulait
+en crépitant son filet velouté dans la gorge.... Le vieux Rig pensait
+toujours et l'idée ne venait pas.
+
+Trois fois, quatre fois, cinq fois il recommença; puis, la tête
+penchée en arrière, le regard dans le vide, il fit tout à coup
+claquer sa langue et s'écria:
+
+--C'est ça, et je ne risque rien.
+
+Rig avait pensé que le seul, le véritable auxiliaire dans la vengeance
+et la restitution qu'il poursuivait, c'était Séglin. Fernand était
+l'ennemi naturel de Pierre, Fernand était intéressé à connaître
+le secret de la mort étrange de celui qu'il poursuivait. Fernand avait
+tout intérêt à retrouver aujourd'hui Mme Davenne: cela était le
+côté audacieux du but.
+
+Tout dire à Fernand, lui apprendre qu'il avait été la dupe de Pierre
+dans son mariage avec Iza par l'intermédiaire de lui-même, c'était un
+aveu difficile; il fallait lui apprendre que sa banqueroute avait dès
+le début été combinée et exécutée par Davenne. Tout cela était
+bien difficile.
+
+Il est vrai qu'il y avait un côté protecteur, c'est que le vieux Rig
+savait l'arrestation et les poursuites sous le coup desquelles Fernand
+était. Or, si son «neveu» se fâchait en apprenant qu'il n'était pas
+du tout de la même famille; si son «neveu» voulait trop sévèrement
+exiger des comptes relativement à la dot, il le menaçait de le livrer
+aussitôt aux agents qui étaient à sa recherche.
+
+Ces aimables intentions ayant été bien pesées par le vieux sauvage,
+il s'était arrêté à ce plan: Écrire une lettre concise à Fernand,
+dans laquelle il lui raconterait qu'il avait été employé et payé
+par Pierre pour jouer le singulier rôle du vieux Danielo de Zintsky;
+qu'aujourd'hui, victime comme lui de Pierre Davenne, il s'offrait à
+l'aider dans une vengeance qu'il devait désirer.
+
+Le vieux Rig écrivit sa lettre, puis, l'ayant mise sous enveloppe, il
+la plaça sous le verre de Fernand, sans dire un mot à la servante,
+sans se préoccuper de l'ivrogne endormi.
+
+Rig parti, la vieille servante ne fut pas peu scandalisée de trouver
+son maître en tel état; elle l'aida à se lever. Le soir seulement
+Fernand se retrouva dans son état normal; en s'éveillant, il ne se
+souvenait de rien. Il fut obligé de demander à la vieille servante
+comment Rig était parti.
+
+Celle-ci dut lui avouer qu'elle l'ignorait absolument. Étonnée qu'on
+ne l'appelât pas et du silence qui régnait, elle était entrée dans
+la salle à manger et n'avait vu que Fernand étendu par terre. Elle
+avait trouvé sur la table la lettre qu'elle lui présenta.
+
+Il la lut, et, bondissant, effraya la vieille femme par les éclats de
+rage et de colère qui suivirent sa lecture et...
+
+Et le lendemain, le vieux Rig, sous son vrai nom, dans son costume
+habituel, se trouvait à la même table que la veille, en face de
+Fernand, dînant avec lui, racontant longuement l'œuvre de Pierre
+Davenne, et combinant le plan qui devait le venger.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DU TOME PREMIER
+
+Première Partie.
+
+ I. Où Pierre Davenne apprend un terrible secret
+ II. Où Simon se promet de ne jamais se marier
+ III. Où résidait et ce qu'était Rigobert
+ IV. Les stupéfactions de Simon Rivet
+ V. Les terreurs du matelot Simon Rivet
+ VI. Une mauvaise nuit est bientôt passée
+ VII. Amour et remords
+ VIII. Un ami loyal
+ IX. Une petite promenade gaie la nuit
+ X. Les bons et les mauvais rêves du matelot Simon Rivet
+ XI. Les lettres laissées par Pierre Davenne
+
+ Deuxième Partie.
+
+ I. Un mariage d'amour
+ II. Un mariage à la vapeur
+ III. Deux vieux amis de... quinze jours
+ IV. De la singulière façon dont Sper faisait le ménage
+ V. Où l'on voit qu'il ne faut pas jouer avec l'amour
+ VI. Une soirée de la belle Iza
+ VII. Un heureux mariage
+ VIII. Où l'on présente un singulier compte
+ IX. Le jour d'échéance
+ X. Le jour d'échéance (suite)
+ XI. Le jour d'échéance (suite)
+ XII. Où le lecteur se retrouve en pays de connaissance
+ XIII. De l'intérêt de l'argent chez le père Samuel
+ XIV. Une corvée qui plaît à Simon
+ XV. Les valeurs de la maison Wilson
+ XVI. Une nuit occupée
+ XVII. «Les morts sortent de leurs tombeaux.»
+ XVIII. Ce que rêvait Iza
+ XIX. Les beaux bijoux d'Iza
+ XX. Dieu est le sauveur du monde
+ XXI. Les bons comptes font les mauvais amis
+ XXII. De l'aimable façon dont le vieux Rig rendait ses comptes
+ XXIII. Où Rig retrouve une famille
+
+_____________________________________________
+Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) ***
+
+***** This file should be named 17738-0.txt or 17738-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17738/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/17738-0.zip b/17738-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..759dc4e
--- /dev/null
+++ b/17738-0.zip
Binary files differ
diff --git a/17738-8.txt b/17738-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..f423ddd
--- /dev/null
+++ b/17738-8.txt
@@ -0,0 +1,11922 @@
+Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme du mort, Tome I (1897)
+
+Author: Alexis Bouvier
+
+Release Date: February 10, 2006 [EBook #17738]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ LA FEMME
+ DU MORT
+
+ PAR
+
+ ALEXIS BOUVIER
+
+ TOME I
+
+
+ QUARANTE-CINQUIÈME ÉDITION
+
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON
+
+
+(De la série LA GRANDE IZA)
+
+La Femme du Mort (45e édition.).................. 2 vol.
+La Grande Iza (80e édition)...................... 1 vol.
+Iza, Lolotte et Cie, (28e édition)............... 1 vol.
+Iza la Ruine (8e édition)........................ 1 vol.
+La Mort d'Iza.................................... 1 vol.
+
+
+
+ LA FEMME
+ DU MORT
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+OÙ PIERRE DAVENNE APPREND UN TERRIBLE SECRET.
+
+
+C'était par une chaude soirée d'été; à l'accablante ardeur de la
+journée succédait une nuit lourde et pleine d'orage; de longues nuées
+noires s'étendaient sur le ciel gris, éteignant les dernières lueurs
+rouges du soleil couchant.
+
+En même temps que la nuit, le silence envahissait le vieux quartier du
+Marais.
+
+Neuf heures et demie venaient de sonner; la rue Payenne était déserte.
+
+Les rares boutiques étaient fermées, les hauts contrevents des
+vieux hôtels étaient clos. De la rue du Parc-Royal à la rue
+des Francs-Bourgeois une seule maison avait encore ses fenêtres
+éclairées.
+
+Petite maison d'apparence discrète, construite au milieu d'un jardin
+touffu,--arraché dans une vente au parc du grand hôtel voisin,--dans
+l'ombre des arbres séculaires, elle paraissait le nid frais et fleuri
+d'un ménage heureux.
+
+C'était une de ces constructions modernes qui, cherchant à corriger un
+style, n'a plus même l'originalité du sien. Élevée sur un sous-sol
+qui servait aux cuisines, on arrivait au rez-de-chaussée par un perron
+sur la grille duquel se tordaient les plantes grimpantes de saison.
+
+Le rez-de-chaussée se composait d'un vaste salon, d'un fumoir et d'une
+salle à manger. C'est de cette dernière pièce que jaillissait la
+lumière, qui, tamisée par le feuillage des arbres, étalait ses
+arabesques lumineuses sur le pavé noir de la rue.
+
+Les maîtres de la maison venaient de terminer le repas du soir; ils se
+levaient de table.
+
+C'était Pierre Davenne, sa jeune femme Geneviève et leur fille Jeanne;
+le plus heureux ménage, la plus charmante famille, de l'avis de tout le
+quartier.
+
+Après avoir embrassé sa femme et sa fille, qui se disposaient à
+gagner leur chambre, Pierre Davenne dit à la première avec une
+tendresse inquiète:
+
+--Allons, ma belle aimée, repose-toi bien, que demain tu n'aies plus
+ce teint pâli, ce front soucieux. C'est ce temps lourd, étouffant, cet
+orage menaçant qui t'indisposent.
+
+--Ce n'est rien, mon ami, un bon sommeil près de ma Jeanne, et demain
+il n'y paraîtra plus. Mais il me semble qu'au contraire c'est toi qui
+es malade.
+
+--Moi?
+
+--Oui, tu parais nerveux, fiévreux, tourmenté.
+
+--Tu es folle, ma chère enfant, je n'ai absolument rien; l'orage
+peut-être.
+
+--Que vas-tu faire à cette heure?
+
+--J'étouffe. Je vais me promener une heure dans le jardin, en fumant un
+cigare.
+
+--Tu ferais beaucoup mieux de te reposer.
+
+--Je ne pourrais pas dormir. Allez vous coucher bien vite; et
+s'adressant à sa fille, tendant ses lèvres épaissies, beubeuses, pour
+offrir un baiser, il lui dit:
+
+--Bonsoir, ma petite Jeanne, allez dormir avec maman.
+
+L'enfant se jeta au cou de son père qui la caressa, en zézayant les
+noms les plus doux. La mère les regardait, heureuse, attendrie; enfin
+elle prit le gracieux bébé, sonna la bonne et se dirigea vers sa
+chambre en rendant à son mari le sourire tendre qu'il lui donnait.
+
+Lorsque la mère, l'enfant et la bonne eurent disparu dans l'escalier,
+qu'il entendit leurs pas au-dessus de lui, Pierre Davenne rentra dans la
+salle à manger; il tira de sa poche un petit papier qu'il déplia, et
+sur lequel il lut:
+
+
+«Monsieur,
+
+»On vous demande une demi-heure d'entretien. Il y va de votre avenir et
+de votre honneur. Sous la condition du secret absolu, je me présenterai
+chez vous ce soir, à dix heures.»
+
+--C'est bien à dix heures! fit-il après avoir lu, et il regarda
+l'heure à sa montre.
+
+Il était dix heures moins vingt minutes.
+
+Il se mit à la fenêtre, cherchant à deviner l'objet de ce singulier
+rendez-vous, et se demandant si la lettre était d'un homme ou d'une
+femme.
+
+Pierre Davenne avait environ trente ans. Lieutenant de vaisseau, il
+avait servi dix ans dans la marine. Un jour, ayant hérité d'un oncle
+qui composait à lui seul toute sa famille, il résolut d'abandonner la
+mer pour se marier et remplacer ainsi la famille absente. Il rencontra
+Geneviève, orpheline d'un officier qui avait été son ami et son
+professeur à bord.
+
+Geneviève Drouet était une petite ouvrière bien modeste, bien sage,
+qui avait été élevée par sa tante, la soeur de feu le lieutenant
+Drouet, le vieil ami de Pierre.
+
+Pierre épousa la jeune fille et garda chez lui la vieille femme; elle
+mourut l'année même qui suivit le mariage de sa nièce.
+
+Davenne, après un an de ménage, se déclarait le plus heureux des
+hommes: il vivait avec sa femme et son enfant et ne recevait chez lui
+qu'un de ses anciens compagnons d'armes, démissionnaire comme lui,
+son seul ami; brave et loyal garçon ayant son âge, qu'il considérait
+comme son frère, et auquel il avait fourni la commandite de sa maison:
+il se nommait Fernand Séglin.
+
+Le service de la maison se composait de deux domestiques: Annette,
+qui servait à la fois de cuisinière et de femme de chambre, et Simon
+Rivet, l'ancien brosseur de Pierre Davenne, un matelot à tous crins qui
+était à la fois le domestique et le jardinier. Simon était plus qu'un
+serviteur; c'était un chien fidèle, un dévoué, qui se serait fait
+tuer pour son maître. Après son chef, Simon adorait la petite Jeanne;
+il n'avait pour Mme Davenne qu'une amitié beaucoup plus réservée; il
+disait qu'elle lui avait «volé» l'affection de son maître.
+
+Davenne quitta la fenêtre et descendit dans le petit jardin; il se
+promena, aspirant à pleins poumons l'air tiède, cherchant vainement
+la fraîcheur sous les feuilles des arbres immobiles que pas un souffle
+n'agitait. Après avoir été jusqu'au bout du jardin, il revint vers
+l'entrée du sous-sol, juste au moment où Annette redescendait; il lui
+demanda:
+
+--Madame va-t-elle mieux? Ne vous a-t-elle rien demandé?
+
+--Non, monsieur, madame est couchée; elle a prié qu'on fît le moins
+de bruit possible, qu'elle voulait dormir.
+
+--Vous auriez dû lui faire un peu de tisane.
+
+--Madame a refusé, je lui avais offert. Monsieur n'a pas à
+s'inquiéter, madame n'est pas malade, elle m'a recommandé de
+l'éveiller demain de bonne heure.
+
+--Bien! Annette, dites à Simon que je me promène sous les arbres; on
+doit venir me demander vers dix heures, qu'il me prévienne dès qu'on
+sera venu.
+
+--Oui, monsieur, je vais le lui dire tout de suite.
+
+Pierre Davenne ralluma son cigare et continua sa nocturne promenade dans
+l'étroit jardin. Arrivé à l'extrémité, il s'assit devant une
+petite table de fer. Accoudé, les yeux fixés sur la fenêtre de la
+chambre--où reposaient ceux qu'il aimait,--éclairée à cette heure
+par la lueur pâle de la veilleuse, il rêvait d'amour et de bonheur, et
+il remerciait Dieu qui l'avait élevé à ces deux sommets, la fortune
+et l'amour.
+
+Il rêvait depuis quelques minutes, lorsqu'il lui sembla entendre
+s'ouvrir et se fermer la porte de la rue. Il vit une ombre se diriger
+vers lui.
+
+--C'est toi, Simon, demanda-t-il.
+
+--Oui, lieutenant.
+
+--Que veux-tu?
+
+--La dame qui vous a écrit vient d'arriver.
+
+--C'est une dame? fit Pierre intrigué. Tu l'as fait entrer au salon.
+
+--Mon lieutenant, je le lui ai offert, mais elle a refusé, elle ne veut
+pas entrer dans la maison.
+
+--Est-elle jeune?
+
+--Ça, ça n'est guère facile à voir, elle est encapuchonnée dans un
+voile noir.
+
+Pierre Davenne se leva et se dirigea aussitôt vers l'entrée, suivi par
+Simon.
+
+L'inconnue, debout dans l'ombre de la nuit, s'avança en les voyant
+paraître. Pierre vint vers elle et lui dit:
+
+--C'est vous, madame, qui désirez me parler?
+
+--Oui, monsieur.
+
+En disant ces mots elle fit un signe pour montrer que le domestique qui
+la regardait les yeux ronds, la bouche béante, était de trop. Sur
+un mot de son maître, Simon s'éloigna en clignant de l'oeil et en
+haussant les épaules.
+
+--Madame, dit aussitôt Pierre, je suis à vos ordres, et lui désignant
+le perron il s'effaça pour la laisser passer.
+
+--Je désirerais, monsieur, ne pas entrer chez vous.
+
+--Mon Dieu, madame, je ne vois pas alors le moyen d'être assuré du
+secret que vous m'avez demandé; la bonne ou mon domestique peuvent
+se trouver dans le jardin sans que nous les voyions. Un de mes voisins
+peut, comme moi, prendre le frais à cette heure.
+
+--Vous avez raison, monsieur, fit l'inconnue avec un désappointement
+visible, mais nous serons seuls, et je ne risque point d'être vue?
+
+--Je suis le seul encore debout dans la maison. Permettez-moi de vous
+diriger.
+
+Tout à fait intrigué, et surtout gêné par les allures singulières
+de la visiteuse, il monta rapidement le perron, ferma à clef la porte
+du vestibule qui donnait sur l'escalier de service; puis il ouvrit
+la porte du salon, et, ayant pris la lampe de la salle à manger pour
+s'éclairer, il fit entrer la femme voilée.
+
+Dès qu'elle fut dans le salon, Pierre ferma la porte du vestibule, puis
+poussa le verrou, et ayant approché un siège, il dit:
+
+--Madame, nous sommes absolument seuls, vous pouvez parler.
+
+--La lettre que je vous ai adressée ce matin vous a dit la gravité du
+motif qui me dirige.
+
+--Madame, j'espère que vous avez exagéré les mots. Vous me parlez de
+mon honneur, de mon avenir, ce sont bien les mots.
+
+--Oui, monsieur, vous en jugerez tout à l'heure.
+
+--Avant, madame, pour avoir dans vos paroles la confiance qu'elles
+méritent, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
+
+--Monsieur, mon nom ne vous servirait à rien, vous ne me connaissez
+pas.
+
+--Permettez-moi de vous dire encore, madame, que je vous prierai au
+moins de relever votre voile, le mystère dont vous vous entourez
+m'embarrasse.
+
+La dame resta muette un instant, puis tout à coup, comme si elle
+prenait un violent parti, elle dit:
+
+--J'ai la certitude que vous ne mettrez pas en doute ce que je vous
+dirai, ce que je vous prouverai; au reste, je saurai ainsi s'il a parlé
+de moi chez vous. Monsieur, je me nomme Madeleine de Soizé.
+
+Et, arrachant vivement son voile, elle ajouta en regardant fixement le
+jeune homme:
+
+--Vous voyez, monsieur, que vous ne me connaissez pas.
+
+--Excusez-moi, je vous en prie, madame; mais, en réclamant ma
+discrétion, vous trouverez juste que j'aie désiré savoir à qui je la
+devais. Je vous écoute.
+
+A son tour, Davenne prit un siège et s'assit.
+
+La femme qui se présentait d'une si singulière façon était
+absolument belle, elle paraissait âgée de vingt à vingt-deux ans.
+
+Assez grande, gracieusement élancée, la taille souple, lorsque le
+châle de dentelle qui lui couvrait le visage et les épaules tomba à
+ses pieds, elle se révéla comme une beauté.
+
+Elle était blonde, de ce blond marron si chaud de ton sous l'éclat des
+lumières, ses yeux brun vert semblaient noirs sous les longs cils qui
+leur jetaient leur ombre, sa bouche sévère à cette heure appelait le
+sourire entre deux fossettes ravissantes, son nez était fin et pur de
+lignes, ses sourcils étaient bruns, ses oreilles roses, son cou blanc
+et long était traversé de ce pli charmant qu'on nomme collier de
+déesse.
+
+Bien faite, élégante dans une robe simple, on sentait à son air, on
+voyait dans sa mise, on lisait sur son visage une nature distinguée
+qu'un grave motif forçait à rompre un instant avec ce qu'elle devait
+toujours être.
+
+Pierre Davenne en subit l'impression, car c'est confus et respectueux
+qu'il dit:
+
+--Madame, je vous écoute.
+
+--Vous allez, monsieur, juger d'un mot la gravité de l'entretien que
+je vous demande; j'ai écrit la lettre que vous avez reçue ce matin
+lorsque j'ai été décidée à me tuer.
+
+--Ah! mon Dieu, que me dites-vous là?
+
+--La vérité simple. Je suis, monsieur, l'unique enfant d'une famille
+honnête, portant un nom jusqu'à ce jour respecté; adorée par un
+vieillard, mon père, qui me tuera, si je n'ai le courage de le faire,
+lorsqu'il saura la vérité. Un jeune homme, ami de ma famille, un
+officier, un ami d'enfance, par cela plus familier avec moi, a abusé
+de la confiance que j'avais en lui... Épargnez-moi, monsieur, des
+explications que vous comprenez. Je fus victime, puis je fus amante;
+c'est du crime que l'amour naquit. Sur ses promesses, je m'abandonnai,
+certaine que celui auquel j'avais pardonné en l'aimant me rendrait
+l'honneur qu'il m'avait volé en me faisant son épouse. Le jour où je
+sentis que la faute ne pouvait plus se cacher, j'allai réclamer de lui
+la promesse sainte et sacrée avec laquelle il avait acheté mon silence
+après le crime. Ce jour-là, monsieur, ce jour-là je connus l'homme.
+Froid, dédaigneux, méprisant même, las de l'amour éteint, il sourit
+et me dit: «Ma chère enfant, le mariage n'est la consécration de
+l'amour »que dans les livres que tu as tort de lire! Le mariage »est
+l'assemblage de deux situations commerciales, ou »l'augmentation d'une
+fortune! Ma chère Madeleine, »tu es pauvre et tu ne voudrais pas
+augmenter mon »malheur du tien!» En entendant ces mots, dont je ne
+puis vous rendre le ton, il me sembla qu'on m'écrasait; je sentis mes
+forces m'abandonner et je tombai à ses pieds... J'oubliais de vous dire
+que lâche et souriante, comme pour parler de bonheur, je m'étais mise
+à genoux et que je tenais une de ses mains... Il me retint. Quand je
+revins à moi, on m'avait ramenée chez nous; on avait raconté à
+mon père que cette défaillance m'avait prise dans mon magasin, car
+monsieur, c'est vrai, je suis pauvre, je suis première demoiselle dans
+un magasin. Mon père pleurait.»
+
+Les yeux de la jeune fille s'emplissaient de larmes; mais, faisant
+un effort et comme honteuse de sa faiblesse, elle essuya vivement ses
+paupières. Pierre Davenne restait confondu; il se demandait quelle
+était la raison qui poussait cette inconnue à lui faire semblable
+confidence, et, songeant à ce que disait la lettre, il cherchait
+vainement comment, dans cette affaire, son honneur et son avenir se
+trouvaient en jeu.
+
+Mais, profondément ému par l'accent sincère, par l'honnêteté voulue
+de son langage, il lui dit doucement:
+
+--Madame, plein de compassion, je suis prêt...
+
+--Monsieur, je ne viens pas vous implorer, fit avec hauteur Madeleine de
+Soizé; vous vous méprenez...
+
+Fronçant le sourcil, Pierre regarda son interlocutrice, se demandant
+cette fois si ce n'était pas une folle qu'il avait devant lui, et
+s'il n'avait pas été bien imprudent d'accorder aussi facilement un
+entretien à pareille heure à une personne qu'il ne connaissait pas et
+dont le langage étrange répondait si peu à l'allure et à la mise; i1
+dit poliment et froidement:
+
+--Madame, pardonnez-moi, vous m'avez mal compris; je voulais vous
+demander en quoi votre douloureuse histoire m'intéressait?
+
+--Monsieur, vous connaissez le misérable dont je parle.
+
+--Moi, je connais...
+
+Et du même ton singulier avec lequel elle avait dit son nom,
+interrompant Davenne, elle dit:
+
+--Je suis la maîtresse, c'est le mot dont on se sert, ajouta-t-elle
+sardoniquement, je suis la maîtresse de M. Fernand Séglin.
+
+--Ah! mon Dieu, mademoiselle! Et vous voulez de moi? fit vivement
+Pierre, cette fois véritablement ému et désagréablement surpris,
+tant sa pensée était loin de son ami.
+
+Madeleine de Soizé lui dit avec le plus grand calme:
+
+--Ce que je veux, vous le saurez, malheureusement pour vous tout à
+l'heure; mais permettez-moi d'achever.
+
+Le jeune homme s'accouda sur le guéridon, obéissant à la jeune fille,
+et il écouta:
+
+Au dehors, les grondements sourds du tonnerre se faisaient entendre, le
+vent mugissait dans les grands arbres du jardin et du parc voisin,
+et parfois les éclairs, projetant leurs lueurs, inondaient de leur
+fantastique lumière les armes étranges des panoplies du salon; on
+entendait frapper sur les vitres les larges gouttes par lesquelles
+commencent les pluies d'orage. Madeleine de Soizé, sourde à la
+tempête du dehors, continua:
+
+--Lorsque je pensais à ce qui s'était passé chez Fernand, mon être
+tout entier se révoltait; puis le calme revint, et alors, me souvenant
+de tout ce qu'il m'avait dit, n'ayant qu'à fermer les yeux pour
+entendre encore l'accent sincère avec lequel il jurait que je serais sa
+femme, me rappelant l'heure fatale où je fus sa victime, le voyant en
+larmes, suppliant à mes genoux, implorant à la fois mon pardon et
+mon silence, me jurant sur les siens de racheter sa faute si je voulais
+pardonner et aimer, je me dis qu'il était impossible que ce fût le
+même homme dont je venais de subir l'ingrat et dédaigneux outrage....
+Fernand m'aimait... et mon miroir me disait que je n'étais pas indigne
+d'inspirer cet amour... Amour puissant, puisque pour le satisfaire il
+n'avait pas reculé devant une lâcheté, une infamie, un crime... Je
+me dis que ce n'était pas à l'heure où cet amour était partagé,
+que cet homme pouvait changer ainsi... Je voulus le revoir, lui
+parler, marchant sur ma dignité... mettant l'amour au-dessus de toute
+fierté... Il me refusa sa porte... J'insistai... il me fit chasser...
+Oui, monsieur, chasser comme la dernière des créatures... Tenez,
+monsieur, en évoquant ce souvenir, excusez-moi... le rouge me monte au
+front, et les larmes coulent malgré moi de mes yeux...
+
+--Remettez-vous, mademoiselle... dit Pierre, se levant pour cacher son
+émotion. Il alla fermer les rideaux, car l'orage se déchaînait avec
+violence et les éclairs à chaque minute donnaient à la jeune fille
+des crispations nerveuses.
+
+L'ancien lieutenant avait le coeur serré comme dans un étau,
+ces confidences le gênaient; il avait hâte d'être arrivé à la
+conclusion et en même temps un secret pressentiment la lui faisait
+redouter.
+
+Madeleine, ayant dominé son émotion, reprit:
+
+--Enfin, monsieur, abreuvée de toutes les hontes, altérée de
+vengeance, dévorée de jalousie... je voulus savoir si la cause de mon
+malheur ne venait pas d'une autre femme, si l'amour ancien n'était pas
+effacé par un amour nouveau... Je m'informai, j'appris que deux fois
+par semaine le matin une jeune femme venait chez lui!... Cette femme
+prenait toutes les précautions pour n'être pas reconnue... A sa
+tournure, à sa mise, à son élégance distinguée, on reconnaissait
+une femme du monde... Vous jugez le coup terrible que me porta cette
+révélation... J'avais une rivale, une rivale préférée... Une
+autre avait ces baisers qui m'avaient déshonorée et que je mendiais
+vainement aujourd'hui... Oh! quelles nuits j'ai passées! Eh bien, vous
+allez juger de ma faiblesse... de ma lâcheté, devrais-je dire... Je me
+dis à moi-même que cet amour-là n'était qu'un amour banal, passager,
+que l'élégance de cette femme l'avait charmé, mais qu'il n'avait pas
+pour elle la passion qu'il avait pour moi... J'en arrivai à lui écrire
+dans ce sens, je lui pardonnai cette infidélité... le suppliant de
+revenir à moi!... Cette fois encore je fus repoussée...
+
+Écoutez, monsieur, lorsqu'une femme aime, lorsqu'elle se trouve dans la
+situation où je me trouve, il ne faut plus parler de raison,--la preuve
+c'est ma présence chez vous,--il ne faut plus parler que de moyens
+indignes.... Je fis interroger les domestiques ... et j'appris que cette
+femme avait dirigé Fernand dans son indigne conduite, que c'était elle
+qui avait exigé que je fusse honteusement chassée de chez lui ... et
+qu'elle s'était servie pour me qualifier de noms que je ne veux pas
+répéter.... Cette fois, la nature humaine est bizarre, l'amour se
+changea en haine, je résolus de me venger de lui et d'elle que je
+confonds dans une haine mortelle.... Mais je suis femme, et par cela
+incapable de la vengeance terrible que je rêve.... Il faut avec moi un
+homme décidé....
+
+--Et c'est moi? fit avec stupéfaction Pierre Davenne, c'est moi que
+vous avez choisi....
+
+--Je vous en supplie, monsieur, écoutez-moi jusqu'au bout, la force
+nerveuse qui me soutient à cette heure me fera défaut tout à l'heure.
+
+Le jeune homme se tut, hochant la tête, étourdi de ce qu'on venait de
+lui dire.
+
+Madeleine continua:
+
+--Un homme décidé, et plein de la même haine, du même désir de
+vengeance....
+
+Pierre écouta, car cette condition lui manquait, ce n'était donc pas
+de lui qu'il était question.
+
+--Je n'ai pas à vous dire par quel moyen je réussis à pénétrer chez
+lui à une heure où il était absent.--Je vous ai dit qu'il y a des
+situations où on ne recule pas devant l'indignité des moyens.--Je
+voulais connaître sa maîtresse, j'allai chez lui, je fouillai le
+coffre où se trouvaient autrefois mon portrait et mes cheveux, le
+coffret du souvenir.--Sa banalité m'assurait que je ne me tromperais
+pas.... On avait déchiré mon portrait,--la femme, la nouvelle,--je le
+savais, et je trouvai le portrait de ma rivale, et deux lettres....
+
+--Avec le nom de la femme? demanda Pierre.
+
+La jeune fille fit un signe affirmatif de la tête.
+
+--Les imprudents, dit Davenne à mi-voix, et plus haut: Alors,
+qu'avez-vous fait?
+
+--Ce que j'ai fait, répondit Madeleine étonnée de la question, ce que
+j'ai fait?... J'ai pris le médaillon, j'ai écrit au mari.
+
+--Elle est mariée?... dit Pierre avec un tremblement dans la voix.
+
+La jeune fille, les yeux ardents, la voix sifflante, poursuivit:
+
+--Et je me suis rendue chez lui, pour lui livrer les preuves que j'avais
+volées.... Les voici, voyez....
+
+Et en disant ces mots, elle plaça sur la table les lettres et le
+portrait.
+
+Pierre Davenne les avait à peine regardés, qu'il jeta un cri et se
+redressa, pâle, menaçant, terrible; il s'écria:
+
+--Vous mentez, madame, vous mentez....
+
+Devant l'attitude agressive de Pierre Davenne, la jeune fille ne bougea
+pas; elle affirma avec calme:
+
+--Monsieur, votre femme est la maîtresse de mon amant, de votre ami
+Fernand Séglin, et je viens vous le révéler, pour que vous vous
+vengiez en me vengeant moi-même....
+
+Pierre Davenne regarda les lettres, le portrait.... Il restait sans
+voix, sans mouvement, les yeux fixes, oubliant celle qui lui avait
+parlé.
+
+Celle-ci avait vivement ramassé son châle, s'était enveloppée dedans
+et se sauvait, insoucieuse de la pluie et du fracas du tonnerre; elle se
+fit ouvrir la grille de la rue par Simon stupéfait, et lui remettant sa
+carte elle lui dit:
+
+--Dites à M. Davenne qu'il m'écrive à cette adresse ... s'il a besoin
+de moi.
+
+Le matelot clignait de l'oeil et hochait la tête en murmurant:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? Affalons la langue et
+mystère!
+
+Et il remonta le perron pour remettre la carte à son maître.
+
+Quand Pierre avait entendu la porte se fermer derrière la jeune fille,
+il avait regardé autour de lui, puis avait pris les lettres, les avait
+lues, relues....
+
+Elles ne laissaient aucun doute, car le malheureux s'écria:
+
+--La misérable!...
+
+Et fou de rage, de colère et de douleur, s'arrachant les cheveux,
+il marchait dans le salon, se buttant aux meubles.... Tout à coup il
+s'arrêta devant la panoplie, et l'oeil ardent, les lèvres moussues,
+les dents serrées, il décrocha un pistolet, s'assura qu'il était
+chargé, l'arma et poussant un cri rauque il courut vers le vestibule,
+grimpa l'escalier, entra dans la chambre de sa femme où la veilleuse
+ne jetait qu'une lueur douteuse; il s'élança vers le lit et dirigea le
+canon de son arme sur sa femme endormie.
+
+Il fit feu!
+
+Un éclair illumina la chambre, dévoilant le plus charmant tableau.
+Geneviève était endormie sur son bras inondé de ses admirables
+cheveux bruns, sa tête reposait souriante, et, couchée sur elle,
+mêlant ses cheveux d'or aux cheveux noirs de la mère, la petite Jeanne
+dont la bouche entr'ouverte montrait ses petites quenottes blanches...
+et cela dans un flot de dentelles chiffonnées et sous les grands
+rideaux jaunes de l'alcôve... C'était un merveilleux spectacle.
+
+Pierre Davenne jeta un cri terrible en voyant son enfant dont la petite
+tête rose protégeait la mère; il avait tué sa fille!
+
+Au même instant il se sentit terrassé, puis enlevé.
+
+Un coup de tonnerre effroyable résonna.
+
+Pierre Davenne, fou, éperdu, se trouvait à la porte de la chambre; il
+entendit crier l'enfant... puis la mère, réveillées toutes les deux
+par le coup de foudre.
+
+Perdant connaissance en entendant la voix de Jeanne, il dit:
+
+--Seigneur! merci... je ne l'ai pas tuée...
+
+Et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, des sanglots
+hoquetèrent dans sa gorge.
+
+--Grâce à moi!... Je suis arrivé à temps pour lever l'arme... et
+vous enlever. Bon! voilà qu'il s'affale... C'est pas tout ça, faut
+l'enlever et qu'on ne se doute de rien là dedans... Elles ont eu peur
+et elles se lèvent.
+
+Et Simon, prenant son lieutenant dans ses bras, l'enleva et le porta
+dans sa chambre qui se trouvait en face de celle de sa femme;--il ferma
+doucement la porte et coucha son maître toujours évanoui.
+
+
+
+
+II
+
+OU SIMON SE PROMET DE NE SE MARIER JAMAIS.
+
+
+Le matelot, en apportant la carte de Madeleine à son maître, entrait
+dans le vestibule, lorsque celui-ci, le pistolet à la main, le
+traversait. Se précipitant derrière lui, il vit l'arme, il entendit
+les cris inarticulés que poussait le malheureux; il s'élança sur ses
+pas et arriva assez à temps pour lever l'arme au moment juste où le
+coup partait. Il avait aussitôt saisi Pierre, l'avait entraîné hors
+de la chambre.
+
+Et Geneviève, en se réveillant effrayée par le coup de tonnerre, ne
+vit rien du danger auquel elle venait d'échapper.
+
+Quand Simon Rivet eut étendu son maître sur son lit, il alluma la
+lampe, et, afin de n'éveiller personne, il ôta ses chaussures;
+il retira ensuite le pistolet que Pierre tenait encore dans sa main
+crispée et le cacha. Puis, s'occupant de son maître, comme un père
+soignerait son enfant, il détacha son col, mouilla ses tempes, essaya
+de lui glisser dans la bouche un peu de rhum; quand il vit qu'il
+commençait à respirer plus facilement, que ses yeux s'entr'ouvraient,
+il dit, pour que l'idée de ce qui s'était passé ne lui revînt pas
+aussitôt:
+
+--Quel chien de temps! On étouffe, quoi! Tout le monde est malade par
+des temps comme ça. Espère espère! ça revient.
+
+Le tonnerre ne grondait plus et l'orage paraissait s'éloigner. Simon
+entre-bâilla la fenêtre, et quand l'air fraîchi par la pluie entra
+dans la chambre, Pierre dit:
+
+--Ouvre la fenêtre toute grande, cela me fait du bien... Viens ici,
+Simon.
+
+--Présent, lieutenant.
+
+--Que s'est-il passé?
+
+--Rien du tout; reposez-vous donc.
+
+--Réponds-moi, je me souviens de tout. Quand je me suis évanoui, que
+s'est-il passé? Et Jeanne?
+
+--Mlle Jeanne? Elle dort. Il n'y a pas de mal. Écoutez.
+
+Et le matelot lui raconta comment il l'avait suivi et tout ce que nous
+avons vu.
+
+Pierre serra la main de son matelot et lui dit avec émotion:
+
+--Mon vieux Simon, tu es le protecteur de la famille; tu m'as deux fois
+sauvé la vie, et aujourd'hui je te dois la vie de mon enfant.
+
+--Allons, parlons pas de ça, monsieur Pierre.
+
+Pierre se leva et alla se placer à la fenêtre: il était sombre; le
+matelot le suivait des yeux et grognait tout bas:
+
+--Qu'est-ce que cette gourgandine-là est venue faire ici? C'est à
+cause d'elle qu'il a eu cet accès de fièvre chaude.
+
+Car Simon attribuait à un accès de folie l'épouvantable scène dont
+il avait empêché le terrible dénouement.
+
+Simon Rivet, le matelot de Pierre Davenne, avait passé la quarantaine;
+c'était un grand gaillard, long comme un mât et maigre comme une
+arête; il avait les cheveux rares, mais bruns, les yeux bruns, les
+favoris bruns qui formaient le collier, la peau brune, les lèvres
+rouges et épaisses, la bouche immense; les dents étaient brunes
+aussi, les narines toujours ouvertes; ses oreilles plates et sans ourlet
+étaient ornées de deux anneaux d'or, grands comme des bracelets; il
+avait au-dessus des yeux deux touffes de poils fauves qui ressemblaient
+à une brosse à dents; ses sourcils et l'ensemble de tout ça était
+gai. Quand il faisait risette à la petite Jeanne, celle-ci se tordait
+de rire. Quand sa petite maîtresse s'avisait de tirer sur ses boucles
+d'oreilles, il riait comme un fou.
+
+Quoique habillé en civil, il avait toujours l'allure du matelot; son
+pantalon étroit au genou faisait le pied d'éléphant sur la chaussure.
+Il portait en ceinture un vieux châle à ramage, et sa chemise à col
+lâche tombait sans empois sur sa poitrine, rattachée par des ancres
+d'or et laissant voir un tricot à raies bleues ou rouges; par-dessus il
+avait une jaquette droite semblable à une vareuse. À la maison, il se
+coiffait du toquet; mais, pour aller en ville, il avait un petit chapeau
+bas qu'il portait par un prodige d'équilibre sur le derrière de la
+tête; quand le vent enlevait la coiffure des passants, Simon, droit et
+fier, marchait et son petit chapeau restait vissé comme un chignon.
+
+Il avait navigué avec son maître pendant les dix années que celui-ci
+avait passées dans la marine. Le jour où Pierre avait donné sa
+démission, Simon avait obtenu son congé; il avait fait les malles du
+lieutenant en faisant la sienne. Dans la malle du matelot, il y avait
+son uniforme, qu'il gardait soigneusement et qu'il endossait les grands
+jours... Il l'avait mis deux fois déjà, le jour du mariage de Pierre
+et le jour du baptême de Jeanne. Simon aimait beaucoup à raconter ses
+voyages, et alors il mentait comme un candidat; son grand plaisir était
+d'assurer à Annette, la cuisinière, qu'il avait mangé des biftecks de
+sauvages, et que cela était délicieux. La servante le repoussait avec
+dégoût, et alors le matelot s'esclaffait de rire.
+
+Pierre Davenne était un brave et beau garçon de trente ans, aux yeux
+bleus, au teint pâle, portant toute sa barbe fine et soyeuse qui, au
+soleil, avait des reflets d'or; élégant, il paraissait un peu faible;
+mais il cachait sous cette apparence délicate une force extraordinaire.
+Après être resté quelques minutes à la fenêtre, il revint dans
+la chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et, les coudes sur ses
+genoux, la tête dans ses mains, vaincu par la douleur, il se mit à
+sangloter.
+
+En entendant pleurer son maître, le matelot se retourna d'un saut et
+s'écria:
+
+--Eh! bon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?... Mon lieutenant, monsieur Pierre,
+vous pleurez... vous pleurez... mais, qu'est-ce qu'on vous a fait?...
+carcasse de chien!... Vous n'allez pas vous mouiller comme ça!... En
+v'là des affaires!...
+
+Et comme Pierre sanglotait en gémissant, le vieux matelot dit, pleurant
+à son tour:
+
+--Ah! si vous avez des douleurs comme ça à vous seul... moi aussi
+alors je vas pleurer... C'est-y du bon sens, un homme qui pleure...
+Mais, il y a quelque chose... je vas réveiller madame.
+
+--Tais-toi malheureux..., tais-toi, dit vivement Pierre, pendant que le
+matelot maugréait:
+
+--C'est cette femme de malheur qui a fait tout ça... Espère...
+espère!
+
+--Simon, écoute-moi, reprit Pierre Davenne après s'être efforcé
+d'arrêter ses sanglots... écoute-moi, mon vieux fidèle... Un malheur,
+un grand malheur me frappe... Es-tu homme si je disparaissais à veiller
+et protéger mon enfant?
+
+--Qu'est-ce que vous dites là, monsieur... qu'est-ce que vous dites
+là?... Ah! je comprends! nom d'un tonnerre! Vous, un homme, vous
+pensez à vous tuer... Ah! mais vous ne ferez pas ça... Comment, j'ai
+sacrifié ma vie, à vous, après être resté dix ans près de votre
+père et puis, pour récompense, vous me laisserez seul... moi... Vous
+êtes jeune, riche... et pour des... des... gourgandines, vous voulez
+vous tuer...
+
+--De qui parles-tu? fit Pierre le sourcil froncé.
+
+--De la femme de ce soir...
+
+--Écoute, mon vieux camarade... écoute; je puis tout te dire à
+toi, car ma vie doit changer d'aujourd'hui et je te sais incapable de
+répéter un mot de ce que je te dirai.
+
+--Je me ferai plutôt hacher...
+
+--Simon, tu sais comment je me suis marié, tu sais quel amour profond
+je ressentais lorsque j'allai demander la main de Geneviève... tu sais
+de quelle tendresse je l'ai entourée, je l'aimais plus que tout au
+monde... J'étais heureux qu'elle fût pauvre parce que je me disais:
+Ainsi elle me devra tout... Tu sais si un jour, une heure, mon cerveau a
+eu d'autre pensée...
+
+--Eh bien, mon lieutenant, mais Mme Davenne vous aime toujours...
+
+--Ah! malheureux! que dis-tu là! dit Pierre fondant en larmes...
+
+--Qu'y a-t-il donc?...
+
+--Mme Davenne n'est plus... fit en se domptant Davenne.
+
+--Hein!
+
+--Mme Davenne est la maîtresse de Fernand Séglin...
+
+--Fernand, votre ami. Ah! le coquin! exclama le matelot... Mme
+Davenne...
+
+--Oui, le misérable! lui que j'ai fait ce qu'il est, dit avec rage le
+jeune homme... Puis, la douleur reprenant le dessus, il retomba anéanti
+et gémit en pleurant:
+
+--Que faire, mon Dieu? Tout ce qui me vient au cerveau, c'est le malheur
+de Jeanne.
+
+Le vieux matelot rongeait ses lèvres et rageait tout seul. Après un
+long silence, il dit:
+
+--Si j'avais su que la péronnelle qui est venue ce soir venait raconter
+ça... je l'aurais étranglée... Mais ce n'est pas tout ça. Est-ce
+sûr? C'est pas des méchancetés de femme?
+
+Pierre se contenta d'affirmer de la tête.
+
+Simon se promenait à grand pas dans la chambre, regardant son
+maître, et terrifié de ce désespoir, de ces larmes. Ah! qu'il aurait
+préféré la colère... Et c'était un triste spectacle que cet homme
+jeune, accablé de douleur, et pleurant comme un enfant, et auquel
+chaque mot de consolation semblait une blessure nouvelle.
+
+--Mon lieutenant, fit tout à coup le matelot,... l'honneur d'un homme
+est au-dessus de la conduite d'une femme... Il faut en finir cette nuit,
+nous allons aller chez M. Fernand, je l'éveille, il fera jour dans une
+heure, nous emportons des armes... et je vous ai vu à l'oeuvre, je sais
+la suite. Si je me trompe, je vous venge et je le tue comme un chien...
+Vite, apprêtez-vous.
+
+--Ce n'est pas une vengeance ça...
+
+--Comment, ce n'est pas une vengeance? exclama le matelot étonné.
+
+--Si je me bats avec Fernand, je le tuerai, je le sais... et après...
+
+--Comment après? répéta Simon abruti. Après il ne revient plus.....
+
+--Crois-tu donc que de ce jour je reverrai ma femme...
+
+--Ça, ce n'est pas une difficulté... Vous vous séparez, et tout est
+dit.
+
+Pierre eut un amer sourire.
+
+--Simon, on m'a brisé le coeur; en une heure j'ai vécu dix ans...
+Je suis de l'avis de cette femme. Je veux d'abord me venger et je les
+tuerai après...
+
+Simon écarquillait les yeux, ouvrait la bouche, plissait son front,
+faisait enfin des efforts pour comprendre et n'y réussissait pas.
+
+--Simon, si je tue Fernand, je n'en reste pas moins le malheureux que sa
+femme a trompé et qu'on ridiculise... Si je me sépare de ma femme, je
+la fais libre et riche... et je reste le mari de la femme perdue,
+qui traîne éternellement mon nom dans son vice et le flétrit en le
+faisant porter à des enfants illégitimes...
+
+Pierre Davenne se redressa tout à coup, et fier, les bras croisés, il
+dit:
+
+--Fernand Séglin est un infâme, un misérable et un lâche; j'ai été
+sa dupe... mais il ne me rendra pas ridicule... Geneviève est une fille
+perdue... un monstre... mais personne ne saura que Mme Davenne, que la
+mère de mon enfant, s'est déshonorée en trompant son mari!
+
+--Qu'allez-vous faire?...
+
+--Je te raconterai cela à l'heure voulue... Simon, sais-tu où demeure,
+à Paris, Rigobert?
+
+--Rigobert le sauvage?...
+
+--Oui!...
+
+--Je sais que c'est du côté de Montrouge, je ne peux pas dire où
+précisément... Mais ne vous inquiétez pas de ça; il faut le trouver,
+je le trouverai...
+
+--Il faut que je le voie demain.
+
+--Mon lieutenant, ce sera fait...
+
+--Eh bien, mon vieux Simon, va te coucher... Simon tournait son béret
+dans ses mains et ne bougeait pas.
+
+--Eh bien, tu ne m'as pas entendu?...
+
+--Écoutez, mon lieutenant, faites-moi une grâce: laissez-moi coucher
+là...
+
+--Comment, dans ma chambre?
+
+--Vous savez bien que je dors partout, moi, sur un fauteuil, sur le
+tapis...
+
+Pierre Davenne eut un triste sourire en disant:
+
+--Mon pauvre et bon camarade, tu ne crois pas à ma dernière
+résolution, tu crois que je veux t'éloigner...
+
+--Eh bien, oui... j'ai peur de ça... Une fois seul, vous perdez la
+tramontane, ça vous prend, une cartouche; v'lan et ça y est... bonsoir
+les gabiers.
+
+Davenne serra la main de son matelot, haussant imperceptiblement les
+épaules, et lui dit:
+
+--Reste, Simon!... Demain, tu verras quelle campagne je te prépare et
+combien j'ai besoin de vivre pour la faire...
+
+--Merci... Tenez, couchez-vous; je prends ce coin-là, un tapis qui est
+plus doux qu'un matelas.
+
+Et le matelot se coucha aussitôt; il feignit de dormir et ne quittait
+pas de l'oeil son lieutenant.
+
+Celui-ci alla respirer à la fenêtre, puis, revenant, il s'étendit sur
+son lit et éteignit la lampe...
+
+Au bout de quelques instants, le matelot se glissa sans bruit sur le
+tapis et se plaça juste devant le lit en se disant:
+
+--S'il se lève, comme ça il sera forcé de me marcher sur le corps,
+faudra bien que je me réveille.
+
+Il lui sembla que Pierre respirait plus fort et s'endormait; il écouta;
+le malheureux pleurait et gémissait: c'étaient les larmes qu'il
+versait sur le bonheur à jamais perdu.
+
+Et Simon grognait tout bas:
+
+--Carcan de chien, faut-il que les hommes soient bêtes de s'attacher à
+ces choses-là!... Les femmes!... L'une fait le mal, vite l'autre vient
+le raconter... Quel monde!... Tant qu'au Fernand, je crois que le jour
+où nous nous aborderons tous les deux dans un coin, il passera un
+mauvais quart d'heure!
+
+Pierre ne put dormir, poursuivi sans cesse par la révélation cruelle
+qui venait, en une heure, de détruire tous les projets de sa vie;
+vainement il cherchait à se contenir; aux larmes succédaient des cris
+de rage... puis des cris d'effroi, lorsque la pensée lui revenait qu'il
+avait failli tuer sa fille...
+
+Ce fut pour le malheureux une épouvantable nuit, dans laquelle,
+obligeant la volonté à faire taire la matière, il reconstruisit son
+avenir.
+
+C'est la pensée unique de son enfant qui fit sa force... C'est pour
+elle qu'il résolut d'éviter le scandale en chassant la femme et en
+châtiant le faux ami.
+
+Au point du jour, Simon se leva; on pense qu'il avait peu dormi. Malgré
+les précautions prises par lui pour ne pas réveiller son lieutenant,
+il fut tout désappointé en le voyant se dresser sur son lit et lui
+demander:
+
+--Quelle heure est-il, Simon?
+
+--Mon lieutenant, fit celui-ci, il est encore l'heure de dormir...
+
+Pierre se leva et dit:
+
+--Nous avons beaucoup à faire aujourd'hui...
+
+--Vous ne voulez pas vous reposer et vous tomberez malade.
+
+--Lorsqu'il y avait du danger à bord, est-ce que l'on se reposait?...
+
+--Nous ne sommes pas à bord, fit le matelot en secouant tête.
+
+D'un ton singulier, qui fit lever la tête à Simon, Pierre dit:
+
+--Nous montons d'aujourd'hui la _Vengeance_... et la campagne
+commence... Simon, à l'oeuvre... Toute la nuit, je n'ai pas fermé
+l'oeil; j'ai arrêté mon plan. De cette heure, tout est fini... L'amour
+est mort, je n'ai plus de pitié...
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Simon en voyant le bouleversement des
+traits de son maître, en constatant le changement qui s'était opéré
+en une nuit sur son visage...
+
+--Il faut aujourd'hui que nous retrouvions Rigobert.
+
+--Vous venez avec moi?...
+
+--Je t'accompagnerai; je ne veux pas rester ici ce matin, je ne veux pas
+la voir...
+
+--Mon lieutenant, il faut être fort...
+
+--Je t'ai dit, Simon, que j'avais mis ma nuit à arrêter mon plan.
+
+Le matelot ne répliqua pas, il savait que si Pierre était quelquefois
+long à prendre un parti, du jour où ce parti était arrêté, rien ne
+l'aurait fait changer... Simon se contenta de maugréer.
+
+--Bon Dieu! c'est pas gaiement qu'il l'a pris...
+
+--Tu m'as vu pleurer pour la dernière fois... entends-tu, mon vieux
+fidèle, je n'ai plus au coeur qu'un amour, ma fille!... Il faut que
+nous l'arrachions à ceux que je hais...
+
+--Mon lieutenant, j'ose pas vous dire ça... mais je vous jure que vous
+avez besoin d'un peu de sommeil, la tête n'y est plus.
+
+Pierre eut un triste sourire et haussa les épaules.
+
+--J'ose pas vous demander ce que vous allez faire, dit le matelot en
+aidant son maître dans sa toilette... Vous ne voulez pas casser la
+tête du coquin... Vous ne voulez pas vous séparer de madame, et vous
+parlez d'enlever votre enfant.
+
+--Je veux, Simon, que ma femme soit veuve...
+
+--Hein! exclama le matelot.
+
+--Je veux en mourant la châtier dans ce qui fait sa vie heureuse.
+
+--Ah çà! bon sang! est-ce que j'ai du calfat dans les oreilles?...
+Vous voulez mourir pour punir madame... Autant aller vous promener et
+m'envoyer chercher... l'autre...
+
+La nuit avait éteint dans la nature de Pierre les douleurs aiguës de
+la veille... Il ne ressentait plus de colère en entendant parler de
+sa femme et de son ami, la haine avait tout effacé; il reprit avec ce
+même sourire navré:
+
+--Elle était pauvre, je l'ai faite riche; je veux la rendre veuve à la
+misère...à la misère qui rend laids ceux qui n'ont que le vice pour
+la combattre... Elle avait le respect et l'amour, je veux la laisser
+au mépris et à l'abandon de son... amant... Elle avait conservé une
+vertu, elle était mère... Je veux lui enlever son enfant, sans amis...
+avec la honte... et je la condamne à son amant dont je connais le
+coeur.
+
+Le matelot se taisait effrayé, car il lisait sur le visage de son
+maître que tout ce qu'il avait dit était arrêté irrévocablement
+et serait exécuté... Mais il y avait dans tout cela un point contre
+lequel Simon protestait, et il dit:
+
+--Tout ce que vous voudrez, mon lieutenant... Mais il y a une chose à
+laquelle je m'oppose absolument...
+
+Pierre le regarda dans les yeux, mais le matelot continua:
+
+--Et que vous ne ferez pas... Vous ne la ferez pas veuve...
+
+Pierre Davenne haussa imperceptiblement les épaules et, répondant,
+dit:
+
+--Descends voir Annette, dis-lui qu'indisposé à la suite de l'orage,
+je sors avec toi, pour aller à Vincennes, qu'elle en informe madame à
+son réveil... Nous ne rentrerons pas déjeuner...
+
+Le matelot obéit, secouant la tête, et grognant tout bas:
+
+--Potence à l'ail!... Je ne le quitte pas d'une semelle... Ah! mais,
+faut pas croire qu'on fera ce que je ne veux pas... pour des femelles...
+des... Espère! espère! j'ai l'oeil...
+
+Après avoir rempli sa commission, Simon vint rejoindre son maître qui
+l'attendait à la porte. Celui-ci lui dit:
+
+--En route!
+
+--Où allons-nous?
+
+--Est-ce que je sais, c'est toi qui me conduis... Nous devons retrouver
+Rigobert...
+
+--Ah! très bien!...
+
+--Allons jusqu'à la place, nous prendrons une voiture...
+
+Ce dernier point fit faire la grimace à Simon... la voiture lui donnait
+le mal de mer.
+
+Quelques minutes après, Pierre était étendu dans une voiture
+découverte et Simon Rivet, assis sur le siège près du cocher... lui
+racontait qu'il avait été dans une île où les cailloux étaient des
+pièces d'or, seulement elles n'avaient pas cours en France et c'est
+pour cela qu'il n'en avait pas rapporté; l'or était si commun dans ce
+pays-là que la monnaie se faisait avec du papier... mais toujours par
+jalousie la France ne voulait pas l'accepter.
+
+Simon était bon et pas fier, il tira une petite boîte et pria le
+cocher d'y fouiller en y fouillant lui-même; celui-ci accepta... Leurs
+goûts sympathisaient, car tous deux se glissèrent dans la bouche une
+pincée de tabac, et le matelot joyeux dit en frappant sur l'épaule de
+l'automédon:
+
+--Dis donc, le phoque, tu aimes donc ça aussi, les pralines?... Et ils
+éclatèrent de rire.
+
+
+
+
+III
+
+OÙ RÉSIDAIT ET CE QU'ÉTAIT RIGOBERT.
+
+
+Après s'être arrêté dix fois devant tous les bouges des environs de
+la Glacière, pour permettre à Simon de se renseigner, dirigé par
+le matelot, le cocher conduisit sa voiture sur la grande route, et
+sur l'ordre de Pierre il attendit; celui-ci, guidé par son matelot,
+s'engagea dans un sentier étroit qui menait au milieu des champs.
+
+Où Montrouge finit, où les carrières commencent, un village étrange
+avait poussé; sur une terre aride, rebelle à la culture, des tentes,
+des échoppes, des baraques s'étaient dressées. C'était bien le
+plus étonnant tableau, le plus fantastique paysage... mais le moins
+rassurant quartier qu'on pût voir. C'était la ville de repos du monde
+forain, c'est là qu'avaient leur résidence fixe les colosses, les
+femmes à barbe, les grimaciers, les hercules, les femmes à trois
+jambes, les Vénus à moignons, les tirangeurs de brèmes... le monde
+des saltimbanques enfin... C'est dans ce lieu singulier qu'ils vivent,
+lorsqu'ils ne font pas _l'entre-sort_.
+
+Ils appellent ainsi le théâtre en toile, la voiture, la baraque qui
+sert à leurs exhibitions, «le mot est caractéristique,--le public
+monte, il voit un phénomène et s'en va: on entre, on sort,--de là le
+nom.»
+
+Lorsque Pierre et le matelot arrivèrent dans cet étrange campement,
+tout semblait dormir; ils furent salués par un choeur d'aboiements
+de chiens; Simon, pour s'orienter, s'adressa au seul être qu'il vit
+accroupi devant une porte, un nain, vieux, laid, ayant une grosse tête
+noire sur un corps d'enfant. Il lui demanda:
+
+--Dis donc, Mal-Venu, sais-tu où demeure Rigobert?
+
+D'une voix profonde de basse, le nain répondit:
+
+--Rigobert?...--le père sauvage, le tirangeur de brèmes?
+
+--C'est ça... le sauvage... le ti... comme tu as dit... je ne sais
+pas...
+
+--Là, au coin... la grande maison...
+
+Le matelot était hésitant, il cherchait la grande maison! Ce que
+le petit monstre qualifiait ainsi était une hutte, une tanière
+épouvantable... Sur une rue percée dans l'imagination des gens, au
+milieu des champs, s'ouvrait devant un cloaque la porte étroite d'une
+cour non pavée, close par des planches provenant du _déchirage_
+d'un bateau; de nombreux clous montraient leurs dents et servaient à
+accrocher les loques qu'une lessive hâtive avait la prétention de
+nettoyer...
+
+A droite était une écurie dont le fumier faisait tapis; devant une
+auge vide se dressait le squelette d'un cheval recouvert d'une peau
+pelée qui semblait trouée par les aspérités des os; sur le cuir,
+ayant usé le poil, les harnais avaient laissé leurs traces luisantes.
+A gauche était la voiture, _l'entre-sort_; au fond, ce que le petit
+monstre appelait la grande maison, était un hangar vitré, sans ligne,
+sans appui, bâti avec des débris de démolitions. Nous avons dit
+vitré, il faut ajouter que les vitres ayant été brisées, elles
+avaient été remplacées par de vieilles affiches, par des papiers de
+couleurs diverses; portes, fenêtres, vitres étaient rassemblées par
+à peu près; les araignées et les cloportes, aidés par la poussière,
+avaient comblé les assemblages mal joints.
+
+C'est à la porte de cette tanière que Simon alla frapper.
+
+La pluie de la veille avait défoncé les terrains, et les deux hommes
+pataugeaient dans un immense cloaque, ils entraient dans la boue
+jusqu'aux chevilles.
+
+En entendant frapper, un chien aboya, et l'harmonie canine qui les avait
+salués à leur arrivée recommença de plus belle. A leur gauche, la
+porte de _l'entre-sort_ s'ouvrit, et sur l'escalier une étrange jeune
+fille parut, qui leur demanda avec un accent étranger:
+
+--Que voulez-vous, messieurs?
+
+--Le père sauvage... Rigobert.
+
+--Veuillez attendre une seconde et je vais ouvrir, le maître ne
+répondrait pas...
+
+La jeune fille disparut une minute pour reparaître aussitôt
+enveloppée dans un long châle turc... aux couleurs criardes, mais que
+l'usage avait un peu éteintes et que l'âge avait déchiré.
+
+Malgré l'état de prostration dans lequel se trouvait Pierre Davenne,
+aux accents bizarres de la jeune fille, il leva la tête et resta
+comme ébloui de sa singulière beauté. Celle-ci, semblant ne pas
+s'apercevoir de l'effet produit, descendit les quatre marches qui
+ascendaient à sa voiture et, vive et légère, sautant, sans mouiller
+ses pieds, par-dessus les mares d'eau, elle vint ouvrir l'huis, entra et
+alla frapper à une autre porte en disant:
+
+--Père Rig! deux messieurs te demandent.
+
+On entendit un grognement, la jeune fille dit:
+
+--Il se lève, asseyez-vous, messieurs...
+
+Et elle désignait des caisses vides... Pierre et Simon regardaient
+l'étrange demeure où ils se trouvaient. C'était le taudis le plus
+inénarrable, tout ce que l'avarice sordide et malpropre peut recueillir
+était là.
+
+Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois
+tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides
+de toutes les couleurs... et au-dessus, dans d'immenses bocaux,
+grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants.
+
+Pierre, poursuivant assurément un but secret, regardait attentivement
+la jeune fille... un joli tableau, nous l'avons dit.
+
+Elle avait environ dix-huit à vingt ans; elle était excessivement
+belle, son front était pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le
+velours, étaient bordés de cils longs et épais, retroussés à leur
+extrémité. Son nez, fin et légèrement busqué, avait ces fraîches
+narines roses des femmes impressionnables. Ses lèvres solidement
+arquées étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage
+la blancheur nacrée de ses dents. Ses oreilles toutes petites étaient
+presque aussi rouges que ses lèvres; sous sa peau au teint chaud et
+duvetée, on sentait courir dans le sang une robuste santé, et des
+cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement
+son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beautés antiques, dont
+la sculpture grecque nous a conservé l'image, elle était grande, forte
+et souple; l'oeil et la bouche étaient provocants et l'éclair de son
+regard révélait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-là.
+
+Elle était à peine vêtue lorsque les deux hommes s'étaient
+présentés, et hâtivement elle s'était fait un manteau du vieux
+châle; ses pieds, mignons et haut cambrés, chaussaient de hideuses
+savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs
+criardes, mêlées de fils dorés... sur lesquels la misère avait
+traîné son étrille... Tout cela était en loques...
+
+Et cependant, dans ses guenilles, elle était superbe; superbe à
+ce point que Simon stupéfait regarda son maître auquel il venait
+d'entendre dire, si bas qu'on eût pu croire qu'il pensait:
+
+--Oh! l'adorable créature! et qu'elle serait bien _la Femme_...
+
+A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle
+la jeune fille avait frappé s'entrebâilla et une tête, presque un
+masque, parut... qui demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as dit, Iza?
+
+--Tu vois, maître, ce sont ces messieurs qui te demandent.
+
+L'homme regarda avec défiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre.
+
+Simon s'avança...
+
+--Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!... Espère! espère!
+
+A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et
+regarda comme un myope en clignant de l'oeil celui qui parlait... Il
+faisait des signes négatifs; le matelot, haussant les épaules, dit
+alors:
+
+--Voyons, le sauvage... à bord de la _Souveraine_ tu n'étais pas si
+fier!
+
+--La _Souveraine_! exclama Rigobert avec épouvante et pris d'un
+tremblement.--Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant à
+large bouche, nous ne venons pas pour le passé... Je t'amène mon
+lieutenant qui veut te parler.
+
+Pierre dit aussitôt:
+
+--J'ai besoin d'abord d'être seul avec toi!... Tu t'occupes toujours de
+ça? ajouta-t-il, en montrant les fioles.
+
+--Oui!...
+
+--Alors j'ai à te parler.
+
+--Maître, je suis à vous, je vais me parer, dit aussitôt Rigobert.
+
+--Si le seigneur a besoin d'être seul, dit la jeune fille en dardant
+curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous
+retirer.
+
+Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre créature et lui
+dit:
+
+--Ma chère enfant, j'aurai peut-être à vous parler aussi tout à
+l'heure.
+
+--A moi!... Vous voulez les cartes?...
+
+--A tout à l'heure, reprit Pierre en souriant.
+
+Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant
+offert pour siège les marches de sa voiture, s'occupait à allumer le
+feu... il lui dit:
+
+--Vous n'êtes pas d'ici... vous?... vous avez dû voyager, comme moi.
+Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi
+j'ai été dans un pays où pour faire du feu, même dans l'eau, dans
+la neige, nous frottions deux bouts de bois... ça s'allumait tout de
+suite... Ah! quel beau pays... c'est le pays des statues vivantes...
+vous n'avez rien vu de beau comme ça... ça rend froid pour les autres.
+Vous êtes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par là vous ne seriez que
+de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!... Quand une
+femme veut vous faire un cadeau... aussi vrai que nous sommes là tous
+les deux, ça m'est arrivé à moi qui vous parle... à votre fête, à
+la Noël, elle se fait arracher une dent et vous la donne... Ce sont
+des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce
+pays-là, on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en
+portent... Moi, qui vous parle... je peux me flatter d'avoir vu les deux
+plus jolies filles du monde...
+
+--Quelle est l'autre?... demanda en riant finement la jeune fille..
+
+Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine
+kanake qui lui avait offert de partager son trône.
+
+Dans la maison, Rigobert s'étant paré, selon son expression, sortit
+enfin de sa niche.
+
+C'était un petit homme sec... la tête était un peu grosse pour le
+corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de
+l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse,
+ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les
+étrillait de ses doigts minces et crochus; l'oeil était brun feu comme
+celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître
+les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son
+regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes
+de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat.
+
+Il s'était paré!... Vêtu d'une houppelande trop longue, il était
+boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux;
+sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées
+par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se
+relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on
+voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage.
+
+Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus
+tard, se sauver du bord dans un atterrissage... Pris par les sauvages,
+il avait vécu quinze années avec eux...
+
+On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à
+la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un
+faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la
+marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il
+avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la
+décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus
+désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus
+mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il
+passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté...
+Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait
+qu'un maître: sa volonté, lui.
+
+Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les
+dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter
+sur lui... Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec
+l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue... la
+police!
+
+Pierre dit au vieux Rigobert:
+
+--J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens,
+pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de
+vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le
+connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter
+son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la
+_Sémillante_.
+
+En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda
+par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix:
+
+--Taisez-vous... taisez-vous... lieutenant, je vous en prie, ici les
+murs ont des oreilles... Que voulez-vous de moi?
+
+--Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses
+tout ce que je te demanderai... Il n'y a pas de danger pour toi, et il y
+a beaucoup d'argent à gagner...
+
+En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il
+essaya de faire passer pour un sourire,--habitude de tromper sur la
+qualité de la marchandise vendue.--Ses yeux lançaient des éclairs, il
+s'avança près du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant:
+
+--Mon lieutenant, nous sommes ici entourés de tout ce qu'il y a de plus
+mauvais au monde... tous coquins, bandits, misérables, qui me rendent
+le bien que je leur fais en me haïssant mortellement... Je me mets tout
+près de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas... tout bas...
+j'entends très bien... très bas, n'est-ce pas?
+
+Pierre reprit:
+
+--Tu exerces toujours ici ton même métier?...
+
+--Je prédis l'avenir... et je fais un peu de médecine.
+
+--La médecine qui tue.
+
+--Chut!... la médecine secrète!... Mon lieutenant, je suis à vos
+ordres, que voulez-vous de moi?...
+
+Pierre Davenne accoudé sur son genou, le front dans ses mains,
+réfléchit quelques minutes, puis il dit:
+
+--Rig... te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire évader
+un condamné à mort?
+
+--Vous savez ça?... C'est au Canada...
+
+--Tu te chargeas de l'évasion, et tu réussis, elle te fut payée
+cinquante louis.
+
+--Oui... je fis évader le cadavre avant l'exécution, dit en riant le
+vieux hibou.
+
+--C'est cela!... je viens te demander aujourd'hui de faire la même
+expérience.
+
+--Sur un condamné?... demanda le vieillard avec inquiétude.
+
+--Ceci ne te regarde pas... Que t'importe sur qui... Je viens te
+demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents
+louis...
+
+--Deux cents louis... fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux
+brillèrent.
+
+--Il y a quelques dangers à courir?... La police va...
+
+--Aucun... interrompit Pierre.
+
+--Ah!... sur qui devrai-je faire... l'expérience?
+
+--Sur moi!
+
+--Hein! fit Rigobert sursautant, étourdi... Sur vous!... quel est votre
+but?
+
+--Ceci ne te regarde pas... Je te demande, es-tu capable de recommencer
+ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis...
+
+--Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible...
+
+--Je le sais!...
+
+--Savez-vous que ce peut être la mort...
+
+--Je le sais... Mais je sais aussi que tout dépend de toi... et que
+Simon qui te servira dans l'oeuvre te fera sauter la cervelle si tu n'as
+pas réussi...
+
+Le vieux Rig se contenta de hausser les épaules.
+
+--Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien... Vous m'offrez quatre
+mille francs... mettez-en cinq... et comme c'est payable par vous, vous
+êtes bien certain que... je réussirai...
+
+--Cinq mille francs, soit!... tu acceptes?...
+
+--Je suis à vos ordres, maître.
+
+--Tu as encore de ce poison?
+
+--Toujours.... c'est du curare... Vous allez voir.
+
+Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche
+où il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une
+matière noire, à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de
+l'extrait de jus de réglisse noir... qu'il montra à Pierre; celui-ci
+le prit avec précaution.
+
+--Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en
+manger.
+
+Pierre se contenta de hocher la tête. Le vieux Rig était heureux de
+parler de sa science, ce qu'il appelait la médecine secrète.
+
+--Ça, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en
+Europe... J'ai eu ça quand j'étais avec les sauvages. C'est à la
+suite du pillage d'une tribu... Ceci vient des Indiens de Messaya, une
+des tribus les plus féroces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent
+qu'au milieu des forêts, et qui ne font guère que ce poison...
+
+--Voilà longtemps que tu as ça?... Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu
+de sa force?
+
+--C'est inaltérable, ça ne bouge pas... Au reste vous allez voir.
+
+Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grès, y mit le morceau
+qu'il avait montré à Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau
+dessus; l'eau forma immédiatement une pâte liquide, le vieux Rig prit
+dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attaché une patte, il
+la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide
+noir.
+
+Pierre Davenne observait attentif...
+
+La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir... Après
+quelques minutes, Rig dit:
+
+--Le poison n'a rien fait, vous le voyez... Absorbé ainsi, il est
+inoffensif; mais regardez maintenant.
+
+Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une légère incision sur
+le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison.
+
+Puis ils observèrent l'animal.
+
+Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant
+l'opération, avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille;
+au bout de cinq minutes les jambes de devant cédèrent, le corps
+s'aplatit et s'affaissa peu à peu; après cinq minutes la grenouille
+était morte, c'est-à-dire qu'elle était devenue molle, flasque,
+et que le vieux Rig, la pinçant de ses ongles, la piquant avec une
+aiguille, ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale.
+
+--Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une
+patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir.
+
+Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille
+empoisonnée pour découvrir le coeur.
+
+Le sang rougissait à l'air et présentait ses propriétés
+physiologiques normales et le coeur continuait à battre...
+
+--Le coeur bat! voilà tout le mystère...
+
+--Ainsi tu aurais pu la sauver?...
+
+--Absolument..., dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la
+grenouille en appelant: Radis!...
+
+--Qui appelles-tu?...
+
+--Mon chien, pour qu'il mange la bête.
+
+--Mais tu risques de l'empoisonner.
+
+--Maître, vous oubliez ce que je vous ai démontré...
+
+--C'est vrai--, finissons... Demain soir tu viendras à l'adresse que je
+vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu
+ne le quitteras que lorsque tout sera fini...
+
+--Je m'entendrai avec lui...
+
+--Oui... Écoute bien, Rigobert: peut-être aurai-je besoin quelquefois
+de tes services, ils te seront largement payés... Mais garde-toi de la
+moindre trahison..., ce serait pour toi la mort...
+
+--Maître, ma vie s'est passée à me dire: Quand donc emploiera-t-on
+mon intelligence? J'étais né pour être le serviteur fidèle et
+dévoué d'un maître... généreux... Ce maître, ce peut être vous?
+
+Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et à la
+révérence pleine d'humilité du vieux misérable... Il le tenait par
+ses deux rêves: l'argent et la vie. Il lui demanda:
+
+--Qu'est-ce que cette étrange fille qui nous a reçus...
+
+--Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages... Il faut faire le
+bien quand on peut.
+
+Pierre sourit malgré lui...
+
+--Elle travaille avec moi, elle fait de la divination... elle tire les
+cartes...
+
+--Quel âge a-t-elle?
+
+--Elle l'ignore elle-même... Elle doit avoir dix-huit ans.
+
+--Et pourquoi... puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce
+milieu horrible une enfant de cet âge?... Ne penses-tu pas qu'elle peut
+se perdre à chaque instant...
+
+--Se perdre, fit le vieux Rig étourdi, penchant sa tête et riant
+malicieusement, se perdre! Maître, vous croyez donc que la vertu
+traîne par le monde derrière nos baraques?
+
+--Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?...
+
+--Maître..., quand j'ai rencontré Iza, c'était en allant de Widdin
+à la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pillé huit
+jours avant... Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs
+de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitements qu'on lui
+faisait subir, se souvint qu'elle était chrétienne et qu'elle ne
+devait pas vivre avec ses ennemis... Elle se sauva, je la trouvai sur la
+route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains
+de ceux qu'elle fuyait... Iza n'était pas née pour être vierge et
+martyre... Je la considère non comme une domestique, mais comme une
+ouvrière... je la paye, je la nourris, elle a son gîte indépendant
+du mien, elle est libre... elle a pour elle le quart de ce qu'elle me
+rapporte...
+
+Pierre, étonné d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui
+parlait avec le visage franc qu'il avait vu, écoutait silencieux... Et
+tout bas il répéta encore...:
+
+--C'est peut-être... _la Femme_!...
+
+Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla... Son
+matelot vint aussitôt, il dit alors...
+
+--A cette nuit, vieux Rig... entends-toi avec Simon, c'est lui qui te
+recevra...
+
+Et il se dirigea vers la jeune Iza... pendant que les deux anciens
+compagnons s'entendaient.
+
+--Ma belle enfant... dites-moi ma bonne aventure...
+
+Iza releva la tête, et toute souriante...
+
+--Voulez-vous les cartes... ou la main?
+
+--La main!...
+
+Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa
+et dit:
+
+--Vous devez être heureux... la ligne de vie est longue... mais
+traversée par un grand malheur... puis... je ne veux pas dire ça...
+
+--Dites toujours...
+
+--La ligne de vie est brisée... absolument brisée... et la ligne
+était longue.
+
+--Merci, à votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main.
+
+--Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement
+la jeune Iza.
+
+--Si, mon enfant, je crois... et je sais!
+
+Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles
+roses, attachée au bras comme une main de duchesse.
+
+Pierre la prit et la pressant... le front plissé, fixant son regard
+ardent sur les yeux étincelants de la jeune fille, il dit:
+
+--L'avenir est riant pour toi... le malheur est passé... tu seras
+riche, aimée, adorée, tu seras belle et enviée...
+
+--Oh! maître, dit la jeune fille, fermant les yeux, éblouie et ravie
+de ce qu'elle entendait... oh! je vous en prie, ne mentez pas... et
+superstitieuse, croyant malgré elle à la parole de Pierre: parlez,
+parlez encore...
+
+Davenne, comme halluciné, la regardait toujours, et quand Iza relevait
+sa paupière, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les
+yeux, pendant qu'elle écoutait...
+
+Il reprit d'un ton étrange:
+
+--Mais si tu veux être heureuse, sois sans foi, sans âme, sans coeur;
+le jour où tu seras riche, méprise celui qui t'aura connue pauvre...
+le jour où tu seras aimée, rends la haine pour l'amour... à celui
+qui te fera l'honneur de te donner son nom... rends la honte... si tu
+es capable de cela... espère... tu seras riche, bien riche... très
+riche...
+
+Et laissant la jeune fille, étourdie, chancelante, prête à défaillir
+devant le tableau évoqué... Pierre sortit de la tanière du vieux
+Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crâne, en se demandant ce
+que son maître voulait faire...
+
+Le vieux Rig avait été très réservé: il avait dit à Simon que le
+soir même, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que
+là une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter
+la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir.
+
+Certainement, Simon était discret; pourtant, après les événements
+qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait
+bien voulu que son lieutenant lui fît l'honneur d'une demi-confidence.
+Il marchait à ses côtés, en regardant en dessous; mais Pierre, la
+tête baissée, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir--le
+monde étrange qui sortait de toutes les échoppes, de toutes les
+baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer.
+
+Arrivés sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher:
+
+--A Charonne!
+
+--Pardon, mon lieutenant, où dites-vous? exclama le matelot, aussi
+ébahi que le cocher.
+
+--A Charonne, près du Père-Lachaise, répéta Pierre impatienté...
+
+--Très bien... très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher:
+
+--Allons, mon vieux, lève l'ancre... je vais changer ta praline.
+
+Et la voiture partit.
+
+
+
+
+IV
+
+LES STUPÉFACTIONS DE SIMON RIVET.
+
+
+La gaieté de Simon Rivet s'était envolée; vainement il cherchait
+à raconter à son nouvel ami, le cocher, quelques péripéties de ses
+voyages, sa mémoire était infidèle, et son imagination se refusait à
+toute complaisance à cet égard. Il avait regardé son maître blotti
+dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attristé.
+
+C'est que les révélations de la veille restaient présentes à sa
+mémoire, et, malgré toute sa volonté, le tableau du passé, si
+calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets à
+l'irréparable malheur... L'avenir était maintenant muré, sa pensée
+n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une idée
+obstinée, tenace: rompre à tout jamais avec le présent et oublier
+le passé... Son coeur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la
+honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'était son maître dans
+les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa
+douceur évangélique, il cachait une nature de fer, une force morale
+énorme... lorsque son maître lui avait dit la veille:
+
+--Simon, désormais nous entrons en campagne à bord de la _Vengeance_;
+tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de pitié.
+
+Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'était arrêté. Il
+était de fait séparé de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il
+n'avait plus de regret. Il s'étonnait que cela ne se terminât pas par
+un coup de pistolet dans la tête de l'un «et un peu de salive sur le
+front, avec une poussée dans les épaules, de l'autre.» Ça voulait
+dire: Mettre à la porte. Mais il était certain que ceux qui avaient
+outragé le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre...
+Confiant, il obéissait, se répétant son mot:
+
+--Espère! espère!
+
+Lorsque la voiture entra dans Charonne, le matelot se retourna pour
+prendre les ordres de son maître; Pierre dit seulement:
+
+--Allez au pas.
+
+Et, au grand étonnement de Simon, il regardait de chaque côté, comme
+s'il cherchait à reconnaître une maison. Le matelot, qui connaissait
+tous les amis de son maître, était bien certain qu'il n'y en avait
+aucun dans ces quartiers... Devant une grille sur les barreaux de
+laquelle pendait un écriteau sur lequel on lisait: _Maison de campagne
+meublée à louer_, il fit arrêter la voiture et descendit. Il
+sonna, on ne répondit pas. Il regarda l'écriteau et lut au-dessous:
+_S'adresser chez M. Savard, place de l'Église_. Il s'y rendit à pied,
+suivi de Simon, qui se demandait si son maître avait bien toute sa
+raison.
+
+Il trouva M. Savard, qui lui dit qu'il était chargé de louer la maison
+mille francs pour la saison.
+
+--Mille francs! répéta machinalement Pierre.
+
+--Oh! monsieur, fit Savard, elle vaudrait six mille francs si elle ne se
+trouvait pas derrière le Père-Lachaise... Si vous voulez la voir...
+
+--C'est inutile, fit Pierre, je la connais.
+
+Simon releva la tête, étonné. Pierre, calme, fouilla dans son
+portefeuille et en tira mille francs, qu'il donna à l'individu, assez
+surpris de la rapidité de la location, en lui disant:
+
+--Veuillez me donner un reçu... On peut entrer en jouissance ce soir?
+
+--Tout de suite si vous voulez, monsieur, dit Savard en signant... Je
+vais vous remettre les clefs.
+
+--Prends-les, Simon.
+
+Le matelot ne répondit pas; sa bouche s'ouvrit, sa «praline» tomba,
+tant il restait stupéfait... Il prit les clefs, suivit son maître;
+devant la grille, celui-ci lui dit:
+
+--Visite la maison, afin de la bien connaître, et viens me retrouver au
+café de la Bourse, sur la place, dans deux heures.
+
+Simon ne trouva pas un mot à répondre. Il tenait encore les clefs dans
+sa main et était appuyé sur la grille, que la voiture de son maître
+était déjà loin... Il ouvrit, puis entra cependant, et, suivant la
+petite avenue de tilleuls qui conduisait à la maison, il pensait:
+
+--Ah çà! potence à l'ail, est-ce que ça souffle là-haut? est-ce
+qu'il a un grain? Je sais qu'il n'est pas long à prendre son parti des
+choses... Mais c'est pas parce que madame ne compte plus... qu'il se
+retourne comme ça... Est-ce que cette gourgandine de là-bas..., cette
+vivandière turque... lui a tapé le cerveau?... Déjà! et il veut la
+mettre dans cette maison... Ça irait vite!...
+
+Et le matelot visitait l'appartement.
+
+L'ameublement avait le mauvais goût des appartements meublés au jour
+le jour avec les meubles bon marché des ventes publiques.
+
+Ce qui fit exclamer le matelot:
+
+--Il ne va pas au moins nous faire demeurer ici... C'est une salle de
+l'hôtel des ventes!...
+
+Et il ouvrit la fenêtre.
+
+--Ah bien! voilà quelque chose de joli pour aider à la digestion!...
+La vue du Père-Lachaise!... Tonnerre de bon sens!... on croirait qu'on
+vient enterrer jusque dans le jardin!... Espère, espère! Si on reste
+ici... je m'arrangerai à ce qu'on ne soit pas long à nous donner
+congé... Je l'ai assez vue, cette cabine-là!... J'y ferai pas
+longtemps escale!... Bonsoir, la compagnie!
+
+Et saluant les tableaux,--quels tableaux!--plaçant son chapeau en
+arrière à croire que le bord était dans son col... il fouilla dans sa
+blague, prit sa praline et fermant les portes il dit:
+
+--Je vous ferme, par conscience... parce que ceux qui voudraient venir
+en seraient suffisamment punis pour ne plus recommencer... Bon sens,
+c'est moi qui trouve qu'on serait mieux en face... C'est son cerveau qui
+bourlingue, ça ne durera pas... Espère! espère!
+
+Et ayant fermé la grille, il partit pour rejoindre son maître au
+rendez-vous qu'il lui avait donné.
+
+Pierre Davenne l'attendait, Simon reprit sa place près du cocher, mais
+tout soucieux cette fois; c'est que le pauvre matelot avait beau
+se creuser la tête, il ne pouvait deviner le but où visaient les
+agissements de son maître. Il se pencha vers Pierre et lui demanda:
+
+--Et maintenant, où allons-nous?
+
+--Boulevard Beaumarchais.
+
+La voiture partit et, sur l'ordre de Davenne, s'arrêta au coin de la
+rue des Filles-du-Calvaire. Là il envoya son matelot chez le chevalier
+de Soizé, pour porter à Mlle de Soizé une lettre cachetée qu'il
+devait lui remettre en mains propres.
+
+Simon, obéissant, hochait la tête, comprenant de moins en moins et
+grognant:
+
+--Qu'est-ce que c'est encore que celle-là? Espère! espère!
+
+Il remplit la commission scrupuleusement, ce qui au reste fut facile.
+M. de Soizé, aveugle et impotent, ne quittait pas la chambre, et c'est
+Mlle de Soizé qui vint recevoir le matelot.
+
+En entendant le nom de celui qui lui adressait la lettre, elle manifesta
+une certaine émotion et dit à Simon:
+
+--Monsieur, je vous prie d'attendre une seconde...
+
+Elle se plaça près de la fenêtre et lut la lettre... Le matelot qui
+l'observait vit que pendant la lecture ses mains tremblaient, que sa
+bouche se contractait, puis un sourire triste s'étendit sur son visage,
+lorsqu'elle revint dire au matelot:
+
+--Dites à M. Davenne que je suis prête... j'y serai... et
+j'obéirai...
+
+--C'est tout? demanda Simon écarquillant les yeux et ouvrant
+imprudemment sa large bouche.
+
+--C'est tout... Dites enfin qu'il peut absolument compter sur moi...
+
+--Mam'zelle... et la compagnie, dit-il par habitude, je vous salue bien.
+
+Et étrillant son crâne de ses doigts, mordant sa chique, il grommelait
+en descendant l'escalier.
+
+--Je navigue dans du cirage... Je n'y vois rien... Si ces gens-là
+se compromettent, ça ne sera pas à cause de ce qu'ils auront dit...
+Enfin, il faut affaler tout, c'est le lieutenant qui gouverne... Il
+sait où il va!... Si ça avait été moi, pas tant d'affaires,
+on bourlinguait tout,--la femme, la bonne;--en voilà une qu'est
+obstinée.--On restait avec la petite Jeanne... On me mettait de quart
+pour recevoir ceux qui viendraient... et vogue la galère!...
+
+Il revint près de Pierre qui, à son grand étonnement, semblait
+attacher une énorme importance à ce qu'il lui disait:
+
+--Répète-moi mot à mot ce qu'elle t'a dit, lui demanda-t-il pour la
+troisième fois.
+
+Et Simon, absolument étourdi, répéta:
+
+Elle a dit: «Je suis prête... j'y serai! j'obéirai! Il peut
+absolument compter sur moi!»
+
+Pierre eut un soupir de satisfaction... et il dit à Simon:
+
+--Hâtons-nous!
+
+--Nous rentrons? demanda Simon.
+
+--Non pas...
+
+--Mais, mon lieutenant... je vous prie de ne pas m'en vouloir...; mais
+vous oubliez l'heure de la soupe.
+
+--Tu as faim? demanda naïvement Pierre.
+
+--Comment si j'ai faim! exclama le matelot... Mais, mon lieutenant, vous
+ne vous figurez pas ce que ça creuse de sortir comme ça le matin... Si
+j'ai faim!
+
+Rien ne peut dépeindre l'expression de Simon, en disant ces mots.
+
+Depuis la veille une force nerveuse soutenait le jeune homme: il n'avait
+pas dormi et ne se sentait pas fatigué; il n'avait pas mangé et ne
+ressentait aucun appétit; il n'avait plus conscience du temps, il
+lui semblait que de longs jours déjà s'étaient écoulés depuis la
+terrible révélation et que la vengeance était tardive. Il regarda
+l'heure à sa montre et, haussant les épaules, il dit à son matelot:
+
+--Tu as raison, il faut manger.
+
+Alors il paya son cocher et ils entrèrent dans un cabaret voisin...
+
+Entièrement perdu dans ses pensées, Pierre dit au matelot
+de commander; celui-ci s'en acquitta en conscience... Mais une
+stupéfaction nouvelle lui était réservée... Son maître ne mangea
+pas!... Il voulut le décider à prendre quelque nourriture, mais le
+maître lui dit sèchement.
+
+--Mange, et tais-toi.
+
+Quoique contrarié, le matelot Simon était trop respectueux envers son
+lieutenant pour ne pas obéir; il mangea seul... le dîner commandé
+pour deux.
+
+Le repas terminé, le matelot dit:
+
+--Mon lieutenant, nous rentrons?
+
+--Non! fit Pierre du même ton sec, va chercher une voiture...
+
+--Encore! se dit Simon.
+
+Il revint bientôt avec la voiture. Pierre alluma un cigare et
+s'étendit sur les coussins.
+
+--Où allons-nous? demanda-t-il.
+
+--Où tu voudras, répondit Davenne...
+
+Le matelot regarda son maître avec inquiétude. Est-ce que la
+découverte de la veille l'avait rendu fou?... Enfin, faisant un
+geste d'abnégation, il obéit, et après avoir cherché une minute la
+promenade qu'il pourrait faire, il dit au cocher:
+
+--Mène-nous sur les quais... ce n'est encore que là où ça ressemble
+à quelque chose. On voit de l'eau et des canots.
+
+Davenne, toujours sombre, vivant de ses tristes pensées, ne poursuivait
+qu'un but, il ne voulait pas rentrer de jour chez lui; quoique résolu,
+il évitait de se trouver en présence de sa femme, il n'était pas
+certain de se pouvoir contenir devant celle qui l'avait trompé, il
+craignait que ses caresses et ses sourires hypocrites n'entraînassent
+chez lui un mouvement de colère, où fou, aveugle et n'écoutant que sa
+haine, il punirait la faute par un crime.
+
+C'est au reste le propre des natures douces et calmes, de ne pouvoir
+s'arrêter lorsque la colère les envahit; la douceur fait place à la
+cruauté...
+
+Après avoir descendu et remonté les quais, après avoir été du bois
+de Boulogne à la Bastille, la voiture s'arrêta, enfin, place Royale.
+
+Pierre Davenne prit le bras de son matelot et s'appuya sur lui pour
+regagner sa demeure.
+
+--Eh bon sang!... mon lieutenant... qu'est-ce que vous avez?... Vous
+ne tenez plus debout... Voilà ce que c'est... vous n'avez pas voulu
+déjeuner... Espère!... espère... Nous voilà arrivés... je vais vous
+faire faire... un...
+
+--Tu vas rester avec moi et me donner le bras pour gagner ma chambre...
+
+Cela était dit d'un ton qui ne permettait pas de réplique, et Simon
+resta ahuri.
+
+Lorsque la servante Annette vint ouvrir la grille et qu'elle vit son
+maître, que l'insomnie, les tourments et la fatigue avaient pâli,
+quand elle vit ses yeux caves et qu'il était obligé de s'appuyer
+pour rentrer sur son matelot... en voyant la figure à l'envers de ce
+dernier, elle s'exclama...
+
+--Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc!
+
+--Ce n'est rien, Annette... Je me sens indisposé...
+
+--Ça vient de vous prendre... là!... demandait-elle, et Simon ouvrait
+la bouche et répondait...
+
+--C'est incroyable, au bout de la rue, à la min...
+
+Pierre lui pressa le bras à le briser, ce qui fit faire une laide
+grimace au matelot,--et l'interrompant:
+
+--Non, j'ai été malade toute la nuit, c'est pour cela que je suis
+sorti ce matin... Mais toute la journée j'ai été ainsi...
+
+Cette fois, Simon crut qu'il s'affalait, tant le mensonge de son maître
+le stupéfiait.
+
+--Et madame qui est en visite...
+
+--Ah! fit Pierre, elle est sortie ce matin, avant le déjeuner?...
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et comme monsieur ne devait pas rentrer, elle a dit qu'elle en
+profiterait pour faire quelques visites...
+
+--Elle n'a pas emmené sa fille?...
+
+--Non, monsieur; Mlle Jeanne est dans le jardin.
+
+Le matelot sentit les ongles de son maître qui lui rentraient dans les
+chairs, mais Simon avait compris et il se tut; en emmenant son maître,
+il l'entendit dire bas:
+
+--Elle est chez lui... l'infâme... les misérables!
+
+Il monta ainsi à sa chambre; là, il se redressa et n'étonna pas peu
+Simon en lui disant:
+
+--Aide-moi, je vais me mettre au lit!
+
+--Mais, s'écria le matelot inquiet, c'est donc vrai que vous êtes
+malade?
+
+Pierre lui dit:
+
+--Je vais me coucher, tu vas veiller là, à quiconque viendra, tu diras
+que j'ai recommandé de me laisser dormir... tu diras... que je suis
+très faible.
+
+Simon cette fois fut si stupéfait qu'il ne trouva pas un mot à
+répondre, et il prit sa faction!
+
+
+
+
+V
+
+LES TERREURS DU MATELOT SIMON RIVET.
+
+
+Le bouleversement de Simon était tel qu'il en avait avalé sa...
+«praline» et il rageait tout bas. Il repassait dans sa mémoire tout
+ce qui s'était accompli depuis la veille, et, malgré tous ses efforts,
+il ne pouvait rattacher tout cela ensemble. La catastrophe de la veille
+s'expliquait; dans un moment de rage, de folie furieuse, en apprenant
+qu'il était trompé, son lieutenant avait voulu tuer sa femme, c'était
+fort bien! Disons même que le matelot, à cette heure, regrettait
+presque d'être si heureusement intervenu. Après cette crise de rage,
+de fureur, une crise de larmes était survenue... Tout cela allait
+encore. Il connaissait le caractère de son maître, de son chef, il
+savait qu'il était de force à arracher de son coeur le sentiment qui
+faisait sa vie heureuse, de l'heure qu'il avait appris que celle qui en
+était l'objet en était indigne. Or, son maître n'avait plus d'amour
+pour Geneviève!... et c'est là que le trouble commençait dans ses
+idées... Qu'avait été faire le lieutenant Davenne chez le vieux
+coquin de sauvage?... Il savait mieux que tout autre ce que valait
+l'ancien écumeur de mer: il fallait avoir besoin de lui pour s'en
+servir!
+
+Le matelot Rigobert, en vivant longtemps chez les Indiens de Messaya,
+avait appris la vertu de certaines plantes avec lesquelles il
+faisait des remèdes étranges... pour guérir des maladies non moins
+étranges,--guérir n'est peut-être pas le mot juste; aussi Rivet
+disait-il souvent qu'il n'accepterait pas même un verre d'eau de la
+main de celui que les saltimbanques appelaient le vieux Rig ou le
+père sauvage. Quelles relations pouvaient s'être établies entre
+son maître, l'honneur et l'honnêteté mêmes, et ce vieux gibier de
+potence? Car son lieutenant avait été jusqu'à lui offrir un
+domicile chez lui, dans sa maison, et il espérait bien que le sommeil
+ramènerait son cher maître à des idées plus saines, et qu'il le
+chargerait à son réveil de recevoir d'une autre façon le vieux Rig.
+Simon se pencha vers le lit.
+
+Pierre étendu avait les yeux ouverts, le regard fixe; il ne dormait
+pas.
+
+--Espère! espère! grogna le matelot, et grattant son crâne de ses
+ongles durs, comme s'il faisait des fouilles dans son cerveau, il
+pensait: En sortant de chez le vieux loup de mer, le lieutenant s'était
+dirigé vers la jeune fille et lui avait parlé d'une si singulière
+façon qu'en lui abandonnant sa main qu'il tenait dans la sienne, la
+pauvre petite avait failli s'évanouir. Que diable! pouvait bien lui
+avoir dit son chef?... Partant du cloaque, impatient, fiévreux, il
+s'était fait conduire à l'entrée de Charonne; là, sans marchander,
+il avait loué mille francs une lapinière, un trou à taupes, une
+baraque que lui Simon, qui n'était pas difficile comme logement,
+n'aurait certainement pas consenti à habiter une année si on lui avait
+donné la même somme. Dans quel but? Était-ce pour l'offrir à la
+«sauvagesse?» comme il l'appelait. Assurément la maison de Charonne
+était plus habitable que la voiture _entre-sort_ dans laquelle elle
+résidait... Alors, son maître était donc amoureux de la jeune fille;
+pour que l'amour soit né si vite, c'était logique, le cerveau devait
+être atteint...
+
+Mais si c'était pour la jeune fille qu'il prenait la maison, dans quel
+but la faisait-il visiter par son matelot, sans lui demander après la
+visite ce qu'il en pensait? Simon grattait son crâne, fouillait ses
+crins... il ne trouvait rien.
+
+De là, il avait été à la Bourse, son lieutenant avait écrit une
+longue lettre... à une femme, à une femme noble... Qu'était-ce encore
+que cela? Que signifiaient les mots qu'elle avait répondus et qui
+semblaient si importants? Pourquoi encore cette feinte maladie, qui
+l'obligeait à rester chez lui, quand, au contraire, il semblait le
+matin même désirer n'y jamais revenir?
+
+Et enfin pourquoi, depuis le matin, n'avait-il plus été question des
+événements de la veille, pourquoi n'y avait-il pas eu commencement
+d'exécution du plan arrêté la nuit même et qui devait purifier la
+maison?... Et cependant il n'avait pas oublié, pas pardonné. Simon
+savait que le seul nom de sa femme le rendait nerveux... il avait encore
+sur les bras la marque des ongles de son maître.
+
+--Assurément, se disait le matelot, tout le branle-bas du matin n'a
+aucun rapport avec l'aventure d'hier!...
+
+Toutes ces questions se heurtaient dans le cerveau de Simon et,
+contrairement au proverbe qui dit: Du choc jaillit la lumière, le
+matelot ne comprenait rien et il était si bouleversé qu'il avait
+oublié de renouveler sa «praline,» si bien que ses joues creuses
+ajoutaient à son air lamentable.
+
+A l'heure du dîner, Mme Davenne rentra. Annette l'ayant informée de
+l'état dans lequel son mari était revenu, elle jeta son chapeau sur
+une chaise, commanda d'aller chercher le docteur et, tout inquiète,
+monta aussitôt. En la voyant, le matelot comprima un mouvement de rage,
+pour mettre son béret à la main...
+
+--Qu'est-ce que l'on me dit, Simon?... Pierre est malade?...
+
+--Chut! chut! fit celui-ci à mi-voix... pas de bruit, madame; il dort
+et m'a bien recommandé de ne pas le laisser éveiller...
+
+Et il voulut empêcher Geneviève de rentrer, craignant qu'elle ne
+trouvât Davenne éveillé; mais, à la voix de sa femme, celui-ci avait
+fermé les yeux...
+
+Geneviève s'avança, inquiète, marchant sur la pointe des pieds,
+évitant de faire du bruit; elle le regarda un instant et dit:
+
+--Oh! qu'il est pâle!
+
+Elle mit la main sur son front et lui prit délicatement le poignet...
+
+--Son front brûle... il a la fièvre!... dit-elle, et, après l'avoir
+contemplé avec amour quelques minutes, au grand étonnement du matelot,
+elle vint vers lui et lui dit tout bas:
+
+--Je viens d'envoyer chercher un médecin, et je vais le veiller avec
+vous. Dites-moi, Simon, comment cela est-il arrivé?... Il n'était pas
+malade hier...
+
+Là, le matelot se trouva embarrassé; moins que tout autre, il était
+à même de donner des renseignements sur cette maladie-là, cependant
+il fallait répondre et il dit:
+
+--Je dois vous dire, madame... on ne sait jamais comment ça prend,
+le mal... ce matin il n'était pas bien... et puis après, ça n'a pas
+été mieux... Il souffrait ici et là, et là... enfin, ça n'allait
+pas, et puis nous sommes rentrés... et tous les gens qui ont navigué
+ont de ça... C'est des fièvres... on les a plus ou moins, mais on les
+a...
+
+--Et enfin, il ne lui est pas arrivé d'accident?... demanda Geneviève
+impatientée.
+
+--Des accidents... avec moi!... jamais...
+
+--J'ai dit à Annette de courir chercher le médecin.
+
+--Vous savez, moi, madame, je suis de votre avis... Il y a des fois où
+c'est utile... d'autres fois c'est inutile... ça vaut toujours mieux,
+on est fixé, dit le matelot tout rouge et ne sachant plus ce qu'il
+disait...
+
+Après avoir fait quelques recommandations sur les soins hâtifs à
+donner, Geneviève sortit en disant:
+
+--Je reviens tout de suite; veillez-le bien, Simon, et s'il s'éveille,
+appelez-moi aussitôt, je vais embrasser ma fille... Pauvre aimé, mon
+Pierre, pourvu qu'il ne soit pas malade!
+
+Simon se demanda, en voyant l'inquiétude et la douleur peintes sur
+le visage de la jeune femme, en entendant ses accents sincères, si la
+soirée de la veille n'était pas un rêve.
+
+--Vous avez entendu, mon lieutenant, dit-il lorsque la porte fut
+fermée, en voyant celui-ci ouvrir les yeux.
+
+--Oui, fit Pierre calme... Simon, quand le médecin sera venu, il faut
+que personne n'entre plus ici...
+
+--Mlle Jeanne?
+
+--Jeanne, répéta-t-il.--Puis, après un silence d'une minute:
+
+--Non, elle me parlerait de sa mère.
+
+Le médecin vint bientôt; il était accompagné de Geneviève; elle le
+conduisit vers le grand lit à colonnes et se plaça de l'autre côté.
+Pierre sembla s'éveiller. Alors elle lui prit la tête, l'embrassa, et
+la voix émue, les yeux humides, elle lui dit:
+
+--Oh! mon ami, tu souffres?... Que j'ai eu peur en rentrant!... Docteur,
+il refuse toujours de se soigner...
+
+Pierre laissa dire et ne répondit pas... Le docteur le regarda
+attentivement, lui tâta le pouls, l'interrogea et enfin, après un
+examen attentif, il écrivit une ordonnance...
+
+Simon regardait le docteur sans comprendre pourquoi il restait si
+longtemps pour affirmer ce qu'il savait, lui: que son maître n'était
+pas malade!... Pierre appela le docteur, et comme celui-ci, penché sur
+lui, lui demandait:
+
+--Vous souffrez beaucoup?
+
+Il lui dit à voix basse:
+
+--Ce qui augmente mon mal, c'est la douleur, l'inquiétude de ma
+femme; elle veut me veiller cette nuit et risquerait de tomber malade
+elle-même; je vous prie, docteur, d'exiger d'elle qu'elle me laisse
+seul... et ne revienne que demain au matin.
+
+--Vous avez raison, dit le docteur.
+
+Ayant fait son ordonnance, il sortit avec Geneviève et le matelot, leur
+disant, lorsqu'il fut assez éloigné du malade pour être certain de
+n'être point entendu...
+
+--C'est grave, très grave...
+
+--Que me dites-vous là? exclama Geneviève épouvantée.
+
+Cette fois le matelot resta comme hébété devant le docteur...
+
+--Mon Dieu! mais qu'a-t-il, monsieur, qu'a-t-il?
+
+--Je ne puis me prononcer aujourd'hui... demain nous verrons. Qu'on
+exécute mon ordonnance. Et comme il vit que la jeune femme allait
+pleurer, il continua:
+
+--Je ne vous dis pas que tout est perdu, il y a certainement de
+l'espoir... on est venu me chercher bien tard...
+
+--Mais, exclama vite Geneviève fondant en larmes,--mais vous
+m'épouvantez, docteur... Vous me dites tout n'est pas perdu... Il y a
+encore de l'espoir... mais il est très gravement malade, alors!... Oh!
+mon Dieu! mon Dieu!... mon pauvre Pierre!... Ah! il est mal... il est
+bien mal et nous n'avons rien vu...
+
+Et la malheureuse femme affolée, hoquetant de sanglots, se laissa choir
+sur un fauteuil.
+
+Le docteur lui dit gravement alors:
+
+--Madame, il n'y a pas encore de danger. Mais il faut qu'il passe une
+nuit absolument calme, il faut qu'il soit seul... il faut, madame, que
+vous vous absteniez, à moins de crise, de rester dans sa chambre; il
+faut qu'il soit seul avec celui qu'il a choisi pour le soigner, et que
+celui-ci ne l'éveille qu'aux heures nécessaires.
+
+--J'obéirai... monsieur... mais dites-moi qu'il n'y a pas de danger!...
+
+--Mon Dieu, madame, je puis vous assurer que le danger n'est pas
+immédiat... et j'ajouterai que j'espère le conjurer... Je me
+prononcerai demain.
+
+--Allez, Simon, allez, mon ami; vous aimez votre maître comme un père
+aime son enfant. Veillez-le bien et venez de temps à autre me dire s'il
+se sent mieux.
+
+Et s'accoudant sur un guéridon, la tête dans ses mains, Geneviève
+fondit en larmes.
+
+Le docteur sortit sans que Simon pensât seulement à le reconduire...
+Il n'en revenait pas; on aurait parlé hébreu, il aurait mieux compris;
+il aurait reçu sur la tête une douche d'eau glacée qu'il ne serait
+pas resté plus saisi!... Son maître malade! son maître mourant!...
+Décidément la journée était aux événements fantastiques. Tout à
+coup une épouvantable idée lui traversa le cerveau:
+
+Son maître avait été le matin même chez le vieux Rig et c'était
+pour s'empoisonner! Il l'avait empêché de se tuer la veille, et
+Pierre avait recommencé le matin! C'était cela! Les événements de
+la journée se précipitaient dans son cerveau et s'expliquaient
+d'eux-mêmes. Il avait épouvanté la jeune bohémienne en lui disant
+qu'il venait de s'empoisonner; de là l'émotion de la jeune fille. Il
+était allé à Charonne louer une maison, c'était pour lui, Simon,
+pour qu'il ne fût pas sans gîte après la mort de son lieutenant;
+il avait été à la Bourse trouver son banquier pour arranger ses
+affaires. La lettre à la jeune femme du boulevard Beaumarchais était
+un testament!... et s'il avait refusé de déjeuner, c'est que le poison
+faisait déjà son effet.
+
+Tout ça lui traversa l'esprit en une seconde avec la rapidité d'une
+étincelle électrique... Il ne fit qu'un bond, du rez-de-chaussée à
+la chambre de son maître, il entra... Pierre lui dit avec calme:
+
+--Ferme la porte et pousse le verrou...
+
+Le matelot ferma la porte, et il allait s'élancer vers son maître, il
+allait l'obliger à lui faire l'aveu du poison pour courir vite chercher
+le contre-poison... Mais encore une fois il resta anéanti; en dépit
+de l'état constaté par le médecin, Pierre se levait très alerte, se
+revêtait d'un pantalon à pied, d'une veste de chambre, et disait très
+gaillardement:
+
+--Allons, mon vieux Simon, à l'oeuvre! Il faut commencer... tu vas
+avoir de l'ouvrage, mais je sais que tu ne recules pas.
+
+Simon ne tenait plus sûr ses jambes, il s'assit et demanda:
+
+--Voyons, mon lieutenant... faut en finir et ne pas me donner des
+secousses comme ça... Êtes-vous bien portant?... Êtes-vous malade?...
+Est-ce vous ou le docteur qui avez raison?
+
+Malgré la terrible situation dans laquelle Pierre Davenne se trouvait,
+il ne put s'empêcher de rire... et, voyant la mine inquiète et comique
+de son fidèle matelot, il lui prit la main et lui dit:
+
+--Je me porte bien, mon vieux Simon, le corps est fort et robuste...,
+le coeur seulement est profondément atteint... Mais ne plaisante pas le
+docteur, c'est un grand médecin, puisqu'il me trouve une maladie que je
+n'ai pas.
+
+--Eh bien! mon lieutenant, ce que vous me dites là sauve un homme,
+exclama le matelot.
+
+--Que veux-tu dire?...
+
+--Dame!... je ne sais pas mentir, moi!...
+
+Cette fois Pierre ne put s'empêcher de sourire, Simon ne vit rien et
+continua:
+
+--Je croyais que vous aviez fait des bêtises... et que le vieux Rig
+vous avait aidé... qu'il vous avait fait avaler une de ses drogues...
+Ah! malheur, la vieille vermine... je l'aurais étranglé... puis,
+changeant subitement de physionomie, le matelot éclata de rire, se
+tordant, se frappant sur les cuisses à grands coups de sa large main et
+exclamant:
+
+--Ah! elle est fameuse, celle-là... je le retiens, le major... c'est un
+médecin pour les héritiers... Ah! ah!...
+
+Pierre, d'un signe, commanda à son matelot de modérer sa joie
+bruyante. Celui-ci comprit et, les mains sur la bouche pour mettre une
+sourdine à sa voix, il fit en se contraignant la plus laide grimace.
+Enfin il se tut.
+
+Davenne fouillait dans une armoire. Il y prit des liasses de papiers,
+qu'il mit dans un coffre solide et tout cerclé de ferrures, puis des
+bijoux, des objets précieux... Simon le regardait faire étonné, son
+maître fouillait partout, prenant et plaçant toujours dans le grand
+coffre. Lorsqu'il fut comblé il le ferma et, ayant regardé l'heure à
+sa montre, il dit à son matelot:
+
+--Madame t'a prié de lui porter de mes nouvelles, va lui dire que je
+me suis éveillé... que j'ai pris la première potion... et que me
+rendormant j'ai recommandé qu'on ne fît pas de bruit et qu'on me
+laissât dormir.
+
+Simon avait la raison absolument bouleversée, il eut un haussement
+d'épaules qui voulait dire:
+
+--Décidément, je renonce à comprendre, et, obéissant, il alla
+s'acquitter de sa commission.
+
+Il trouva Geneviève en larmes, et celle-ci lui prenant la main lui dit:
+
+--Simon, ne le quittez pas... si vous êtes fatigué... venez me
+chercher et je veillerai pendant que vous vous reposerez... S'il
+appelle, je vous éveillerai.
+
+--Pas cette nuit, madame, il n'y a pas de danger... fit le matelot tout
+à fait déconcerté en voyant les larmes de celle qui était la cause
+de tout.
+
+Il revint raconter ce qu'il avait vu à son maître; celui-ci resta
+froid et il dit à son matelot:
+
+--Personne ne viendra ici avant deux heures; il est dix heures, tu vas
+descendre ce coffre, il faut t'arranger à n'être pas vu...
+
+--C'est facile, dit le matelot, tout le monde est couché... et madame
+est dans sa chambre...
+
+--Tu prendras une voiture... et tu vas aller à Charonne, dans la
+maison que nous avons louée ce matin... tu cacheras ça... Fais bien
+attention, Simon... que c'est très important. Tu portes ma fortune.
+
+Encore une fois, le matelot regarda son maître avec inquiétude...
+Avait-il sa raison?... Il allait faire une observation discrète, mais
+Pierre lui dit:
+
+--Vite.... vite, Simon, c'est à minuit que le sauvage vient; il faut
+que tu sois là pour le recevoir, car personne ne doit le voir ici.
+
+Simon allait encore essayer de parler. Pierre avait soulevé le coffre
+et le lui plaçait sur les épaules, puis il lui glissait l'ordonnance
+dans les mains et le poussait dehors en disant:
+
+--Va... et pas de bruit... ferme doucement la grille... tu feras faire
+l'ordonnance en route et, avant de la rapporter, tu jetteras dans la rue
+la moitié des médicaments.
+
+Le matelot maugréant obéit. Mais sorti de la maison, une fois dans le
+fiacre, ayant renouvelé sa praline pour se rafraîchir... après une
+grande demi-heure de réflexions muettes, le front plissé, les lèvres
+faisant la moue, il eut un geste violent et dit comme un homme qui prend
+une décision:
+
+--Je veux en finir.. Non, non! pas de ça... je ne veux pas marcher en
+aveugle et me trouver perdu, sans boussole... pas de ça... Espère!...
+espère!... Il faut qu'il me dise où nous allons... ou sans ça... ou
+sans ça...
+
+Il ne formula pas sa menace, il était arrivé; il se hâta d'aller
+enfouir dans la cave de la maison le coffre qui lui avait été si
+vivement recommandé.
+
+Pendant ce temps, Pierre, seul, avait fermé le verrou de sa chambre
+pour n'être pas surpris debout; il s'était assis aussitôt devant sa
+table et avait écrit deux lettres courtes. Il les avait fermées, puis,
+les ayant mises dans une grande enveloppe, après avoir posé trois
+cachets, il écrivit:
+
+«A ma femme Geneviève, pour être ouvert seulement lorsque ma
+dépouille mortelle sera dans la tombe.»
+
+Il plaça la grande lettre, sur la tablette d'un petit chiffonnier, bien
+en vue. Quelques minutes après il entendit gratter à la porte, et par
+la serrure la voix de son matelot qui disait:
+
+--C'est Simon, lieutenant.
+
+Il ouvrit aussitôt. Le fidèle serviteur ferma la porte derrière lui
+et, se plaçant devant son maître, il dit:
+
+--Mon lieutenant, c'est fait... vous pouvez être tranquille...
+D'abord je crois que personne n'aura jamais l'idée d'aller dans cette
+maison-là... Mais c'est pas tout ça...
+
+Simon, embarrassé, les yeux baissés, balbutiait, changeant sa chique
+de côté, tournant son béret dans ses mains, cherchant le
+commencement de la phrase par laquelle il voulait demander à Pierre des
+explications... Il répétait:
+
+--C'est pas tout ça... il faut faire ce qu'il faut faire... mais pour
+naviguer, il faut voir clair... C'est pas tout ça... Espère! espère!
+qu'on dit toujours...
+
+Pierre haussait les épaules, et l'interrompant:
+
+--Simon, le vieux Rig va venir accomplir son oeuvre, il est nécessaire
+que tu saches ce qu'il vient faire, puisque c'est sur vous deux que je
+compte pour exécuter ce que j'ai arrêté. Ecoute-moi donc avec la plus
+grande attention.
+
+Le matelot eut un gros soupir de satisfaction... et il pensa:
+
+--J'ai bien fait de lui parler comme ça... au moins je vais savoir le
+fin mot.
+
+Et assis devant son maître, le toquet à la main, les yeux fixes, la
+bouche entr'ouverte, les oreilles au vent, il écouta.
+
+Pierre Davenne raconta à son matelot ce qu'il avait décidé avec le
+vieux Rig; il parlait bas, et ce devait être terrible, car, lorsqu'il
+eut fini, Simon, pâle, livide, lui dit d'une voix brisée par la
+terreur:
+
+--Et vous êtes absolument décidé à ça?...
+
+--Absolument.
+
+--Mais c'est épouvantable!...
+
+--Il le faut, et tu vas ici me jurer que tu exécuteras en tout point ce
+que je t'ai dit...
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit le matelot passant sa main sur son front
+en sueur... et le bras levé, il reprit: Je vous jure de faire ce que
+vous avez commandé, mon lieutenant... je vous le jure, sur les cendres
+de feu ma pauvre mère!
+
+--Merci, Simon! dit Pierre le prenant dans ses bras et le baisant au
+front, merci, mon vieux fidèle... Allons descends, Rig va venir.
+
+--Ah! Seigneur du bon Dieu! exclamait le matelot... c'est-y possible...
+et, obéissant comme une machine, il sortit. Il rencontra Geneviève
+qui, entendant du bruit, était sortie de la chambre pour lui demander
+à mi-voix:
+
+--Eh bien, comment ça va-t-il?
+
+Le matelot la regarda, il ne savait plus que répondre, tant tout son
+être avait reçu une secousse... il dit:
+
+--Très bien... Espère!... espère!...
+
+Et il descendit.
+
+Il ouvrait la porte du vestibule lorsque tout à coup une ombre se
+plaça devant lui...
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? fit le matelot.
+
+--Chut!... tais-toi!... répondit-on... c'est moi, Rigobert...
+
+--Ah! bien, et par où es-tu entré? demanda le matelot ébahi...
+
+--Par-dessus le mur et par les arbres... pour ne pas être vu...
+
+--Bon sang de bon Dieu!... gémit le matelot, si je ne deviens pas
+fou!... et prenant sa tête dans ses mains, il grogna:
+
+--C'est moi qui vais avoir la maladie que le médecin voulait lui
+guérir.
+
+Puis, hochant la tête, il reprit:
+
+--C'est pas tout ça... madame est là-haut, elle peut te voir...
+comment te faire entrer?...
+
+Le vieux Rig lui dit...
+
+--Ne prends pas de lumière... marche et je te suivrai dans l'ombre sans
+être vu ni entendu.
+
+--Bon! fit le matelot, sans énergie, sans volonté, et rentrant sous
+le vestibule il éteignit la lampe, puis il monta pour prévenir son
+maître que celui qu'on appelait le sauvage venait d'arriver... Il
+montait l'escalier, tout soucieux, grognant entre ses dents, rongeant sa
+«praline;» en passant devant la porte de la chambre de Mme Davenne, il
+s'appliqua à ne pas faire de bruit, et il entra chez son maître; ayant
+fermé la porte sur lui, il disait à Pierre:
+
+--Le sauvage est en bas, où faut-il le cacher?
+
+--Mais non, me voilà!... fit le vieux Rig, en se dressant devant le
+matelot étourdi...
+
+--Ah çà! par où es-tu entré ici, toi?... exclama-t-il.
+
+--Derrière toi, sur tes pas.
+
+En effet, le vieux Rig se glissant comme une couleuvre avait suivi le
+matelot, rampant presque dans ses jambes sans que celui-ci l'eût vu
+ni entendu; ce n'était plus le vieil empoisonneur que nous avons
+vu, tremblotant tout frileux dans sa houppelande usée... C'était le
+sauvage, le faux Indien de Messaya.
+
+Pour s'introduire dans la maison de Pierre Davenne, il avait grimpé
+après la conduite d'eau, s'était hissé sur le mur, puis se pendant à
+une branche d'arbre il s'était laissé tomber dans le jardin, tout cela
+sans bruit; toujours invisible, perdu dans l'ombre du petit jardin,
+il cherchait le moyen de grimper vers les chambres lorsque le matelot
+était descendu. Pierre lui dit:
+
+--C'est bien ça, Rig, tu es à l'heure et tu es prêt?
+
+--Oui, maître!
+
+--Bien, nous allons commencer... Avant il faut bien s'entendre.
+
+--Et lui!... fit le vieux Rig en désignant Simon.
+
+--Il sait tout... c'est ton aide...
+
+Simon prit le bras de Rig, pendant que Pierre se déshabillait pour se
+remettre au lit; l'entraînant dans un coin de la chambre, il tira de
+sa poche un revolver, et le montrant au vieux sauvage, il lui dit, les
+dents serrées:
+
+--Si ça ne marche pas comme c'est convenu, sur mon saint patron Simon
+l'apôtre, sur ma part de paradis... je te flanque ces six balles-là
+dans la tête.
+
+Le vieux Rig se contenta de rire,--le matelot frissonna en disant:
+
+--Le vieux coquin... c'est le diable!
+
+
+
+
+VI
+
+UNE MAUVAISE NUIT EST BIENTOT PASSÉE.
+
+
+Pendant que le vieux Rig, ayant tiré sa trousse, préparait ses
+instruments, Pierre calme donnait à voix basse des instructions à
+son matelot, car celui-ci, le regard fixe, l'oreille tendue, cherchant
+vainement à dompter le tremblement fiévreux qui secouait ses membres,
+écoutait muet, essuyant toutes les dix secondes la sueur qui perlait
+sur son front.
+
+Le vieux Rig, tout occupé aux préparatifs de son art mystérieux,
+n'écoutait pas... Cependant il releva la tête en entendant Pierre
+Davenne dire:
+
+--Sur les cendres de ta vieille mère, Simon, tu le jures?...
+
+Simon, pâle, essuya ses yeux mouillés de larmes, son front ruisselant
+de sueur, du revers de sa manche, et étendit le bras, puis respirant
+bruyamment comme s'il suffoquait, il dit d'une voix tremblante:
+
+--Devant le bon Dieu qui m'écoute!... par-devant tous les saints du
+paradis... sur les os de la vieille mère Rivet qui dort là-bas dans le
+cimetière de la falaise... je le jure!
+
+Il y eut un silence de quelques secondes; le matelot Simon, en relevant
+la tête, vit le vieux Rig qui, tendant l'oreille, faisait la grimace
+pour écouter... Il crut que le sauvage avait entendu, que la grimace
+était un sourire narquois. Pour se débarrasser de l'émotion qui
+l'étouffait, se secouant comme un chien mouillé, Simon courut vers son
+ancien collègue et, étendant le bras jusque sous son nez, il lui
+dit d'un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'exécution de la
+promesse:
+
+--Tu as entendu, Rig... eh bien si cela arrive... je le jure sur mes os
+à moi, que je t'étranglerai.
+
+Le vieux matelot eut un haussement d'épaules plein de mépris, et,
+calme, fouillant dans une petite boîte, il y prit délicatement une
+minuscule ampoule de verre, à pointe effilée comme une aiguille,
+pleine d'une substance blanche, et mira sa transparence à la lumière.
+
+Simon restait coi; sa grosse colère se heurtait sur l'inerte; il laissa
+gauchement retomber son bras... et, embarrassé, il demanda, pour parler
+et sortir de sa situation niaise plutôt que pour se renseigner:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?... Des pilules?...
+
+--Ça?... fit le vieux Rig avec un sourire singulier... Ça, mon cher
+Simon, c'est la mort!
+
+Cette fois encore, une sueur glacée perla au front du matelot; il
+l'essuya de sa manche en grognant:
+
+--Oh! le vieux coquin!... Vieille vermine, va!...
+
+Et il se dirigea vers la fenêtre entre-bâillée; l'air manquait à ses
+poumons; il suffoquait.
+
+Accoudé sur la coudière, pour se consoler, il répétait sans cesse sa
+phrase favorite:
+
+--Espère! espère!
+
+--Rig avait prié Pierre de se découvrir les épaules; celui-ci obéit.
+Il lui fit alors lever le bras droit et, à la limite de l'aisselle, en
+arrière, il fit une légère incision, dans laquelle, en l'écrasant,
+il enfonça la petite perle de verre pleine de curarine. La petite plaie
+était absolument invisible. Le vieux sauvage aida le jeune homme à
+remettre sa chemise, et, l'ayant fait coucher, il lui dit:
+
+--N'avez-vous rien à dire, maître? Avant dix minutes, vous ne pourrez
+plus parler...
+
+--Appelle Simon...
+
+Simon avait entendu; il accourut aussitôt. Pierre lui dit:
+
+--Dès que j'aurai perdu connaissance... ou plutôt, dès que je serai
+immobilisé...
+
+--Mourant, enfin, fit le vieux Rig.
+
+--Ne dis pas ce mot-là, vieux coquin!... exclama Simon. Quand vous
+serez immobile?...
+
+--Oui; tu courras à la chambre de Mme Davenne, appelant au secours...
+Avant, tu vas cacher le vieux Rig...
+
+--Me cacher, oui, mais près de vous; il faut que je puisse constamment
+vous observer... Une minute d'erreur, de retard serait la mort.
+
+Un frisson courut dans les os et dans les moelles de Simon, qui dit, en
+prenant la main du sauvage et en la serrant à la faire éclater:
+
+--Mais ne dis donc pas ce mot-là!...
+
+Le vieux Rig était de fer; il se contenta de hausser les épaules et
+continua:
+
+--Quand je le dirai, tu courras appeler madame pendant que je me
+cacherai; mais tu ne devras pas permettre qu'elle demeure près du
+maître...
+
+--Bon!... toi, dit Simon en montrant une porte qui se trouvait à la
+tête du lit, tu rentreras là, c'est le cabinet de toilette; sous les
+vêtements, en cas d'alerte, tu peux te cacher... Au reste, je veillerai
+à ce qu'on n'y entre pas.
+
+--Très bien.
+
+Et le vieux sauvage se plaça près du lit, observant silencieusement
+son sujet... Simon, les yeux mouillés et mordillant ses lèvres,
+regardait et Rig et son maître, plein de terreur et de pitié.
+
+L'ancien matelot de la _Souveraine_, ayant besoin d'une montre, avait
+été tranquillement prendre sur la cheminée, dans une coupe, celle
+que Pierre y avait mise en se déshabillant. C'était un superbe
+chronomètre de marine. Il le tenait d'une main, pendant que de l'autre
+il tâtait le pouls de Davenne; il observait sur l'aiguille des secondes
+l'affaiblissement des pulsations.
+
+C'était un saisissant tableau que celui de la chambre de Pierre Davenne
+à cette heure de nuit, vaguement éclairée par la veilleuse qui
+pendait sous le lustre du plafond dans un globe d'albâtre. C'était
+la chambre d'un artiste, faite pour le rêve, sombre, meublée de vieux
+chêne, tendue de tapisseries épaisses, aux dessins étranges; les
+sculptures prenaient en cette nuit un aspect singulier, et Simon,
+frissonnant, croyait, dans le vacillement de la lueur de la veilleuse,
+voir les sujets des tapisseries prendre une forme humaine; il lui
+semblait qu'en se penchant sur le large lit à colonnes torses, le
+vieux sorcier le rétrécissait pour en faire un cercueil. Les lueurs
+faisaient scintiller diaboliquement à ses yeux les cuivres polis des
+candélabres et des chenets... Simon avait la mort dans l'âme, et,
+terrifié, il regardait le vieux Rig. Celui-ci observait, en l'étudiant
+silencieux, le maître, qui paraissait assoupi.
+
+Après dix minutes, Rigobert demanda:
+
+--Que ressentez-vous?
+
+--Je suis fatigué, sans force; mon corps,--non, mon cerveau,--semble
+s'assoupir.
+
+--Souffrez-vous?
+
+--Non!...
+
+Il y eut un silence. Cinq minutes après, Rig demanda:
+
+--Et maintenant?
+
+Pierre remua les lèvres... mais aucun son ne sortit, et son regard se
+fixa sur celui qui lui avait parlé... Effrayé, Simon se cramponna
+au lit pour ne pas tomber... Rig, calme au contraire, comptait sur le
+chronomètre et observait le maître...
+
+--Va maintenant chercher madame, dit-il en lâchant le bras, qui retomba
+inerte près du corps inanimé...
+
+Simon, épouvanté, terrifié, cria et se lamenta, et, du fond du coeur,
+l'inertie du corps de son maître était pour lui le prélude d'une mort
+voulue... Il courut vers le vestibule en gémissant.
+
+--Madame! madame! au secours... au secours... Monsieur meurt...
+Madame!... et il frappait à la porte de l'antichambre.
+
+Effrayée, échevelée, à peine vêtue, Geneviève parut; en entendant
+le matelot, elle jeta un cri et se précipita dans la chambre de son
+mari.
+
+A cet instant seulement, Simon pensa qu'il devait éloigner celui qu'il
+considérait comme un empoisonneur; il rentra bien vite pour expliquer
+sa présence, mais Rig n'était plus là...
+
+Geneviève s'était précipitée sur son mari, elle lui avait pris
+la tête, et la tête était retombée sur l'oreiller; elle l'avait
+appelé, et son oeil vitreux ne lui avait pas donné un seul regard.
+Elle jeta un cri déchirant, et, folle, tombant à genoux, elle se
+tordit de douleur. Simon, penché sur son maître, n'en pouvait croire
+ses yeux et s'écriait:
+
+--Mais il est mort!... il est mort! Ils m'ont trompé tous les deux, il
+l'a tué...
+
+En entendant ces mots, Mme Davenne, éplorée, écartait ses cheveux
+pour regarder le matelot et demandait:
+
+--Que dites-vous, Simon? Qui l'a tué?
+
+Simon, perdant la tête, allait répondre...
+
+--Je vais vous dire la vérité, il...
+
+Le matelot jeta un cri terrible; le vieux Rig, se glissant comme une
+couleuvre, rampant dans l'ombre sur le tapis, lui mordait la jambe... Il
+se tut, non de la douleur, mais en se souvenant de ce qu'il avait juré
+à son maître...
+
+Et quand Geneviève lui demanda encore:
+
+--Répondez, Simon, que voulez-vous dire?
+
+Il se dompta, d'un geste brusque, du revers de sa manche il essuya ses
+yeux et dit d'une voix sourde, qui tinta comme un glas aux oreilles de
+la jeune femme:
+
+--Je dis qu'il est mort parce qu'on l'a trompé... Je dis que c'est
+votre faute qui l'a tué.
+
+L'accusation écrasa la jeune femme; elle ne s'étonna pas que ce secret
+fût connu de Simon; elle saisit la main inerte de son mari et, à
+genoux, suppliante, la portant à ses lèvres, elle dit:
+
+--Grâce, Pierre! grâce! grâce!...
+
+Et elle restait une grande minute ainsi, sanglotant, couvrant de baisers
+la main qu'elle mouillait de ses larmes... Simon s'était reculé,
+et dans un coin de la chambre, les bras ballants, l'oeil fixe et sans
+regard, il cherchait vainement à mettre de l'ordre dans ses idées. Il
+devait se taire, et il voulait parler; malgré tout ce qu'on lui avait
+dit, il voyait son maître mort; il s'en voulait d'avoir été dupe,
+d'avoir juré, et par cela de s'être rendu l'inconscient complice de la
+mort de son maître, de celui qu'il aimait comme son enfant. Il pensait
+plein de regret, de douleur et de remords et ne voyait plus rien de ce
+qui se passait autour de lui.
+
+Geneviève s'était relevée, et l'oeil hagard elle avait regardé son
+mari; se refusant à croire à cette mort si prompte, elle glissa son
+bras sous le col, et lui relevant la tête comme s'il devait l'entendre,
+elle priait:
+
+--Pierre, Pierre, réponds-moi... Pierre, la mort ne prend pas les
+hommes jeunes et forts... Je suis une misérable, une indigne...
+pardon!... mais, réponds-moi... Non, ce n'est pas à cause de moi que
+tu es mort... que tu t'es tué. Oh! ce serait trop horrible... Dis,
+mon homme aimé... j'ai commis une faute, un crime, mais reviens,
+punis-moi... châtie-moi, c'est moi qui suis coupable... c'est moi qui
+dois être punie... Pierre... au nom de notre enfant... Ah! mais, ce
+n'est pas possible, son front est encore tiède... non! non... il n'est
+pas mort... Pierre... Pierre... entends-moi...
+
+Et la jeune femme pressait la tête de son mari sur son sein,
+l'embrassant sans cesse, cherchant dans ses baisers à lui redonner une
+part de sa vie... et la tête, lourde de peser sur son bras, retomba
+sans regard, inerte sur l'oreiller.
+
+Il sembla à la malheureuse que le mort se retirait de ses bras,
+cherchant à éviter la souillure de ses baisers; elle eut peur, se
+recula en jetant un cri, et, ne sachant ce qu'elle disait, elle gémit:
+
+--Oui, je sais une misérable, une indigne... pas de pardon... je suis
+maudite!
+
+Et vainement elle chercha à se dresser, les forces lui manquèrent;
+elle se sentit défaillir et, n'osant s'accrocher au lit mortuaire, elle
+tomba raide sur le tapis.
+
+Simon se précipita vers elle... La bonne s'était levée au bruit, elle
+aida à transporter la jeune femme dans sa chambre.
+
+Dès qu'ils furent sortis, le vieux Rig parut; il se précipita vers le
+lit, découvrit le corps et lui pressa la poitrine par des mouvements
+réguliers.
+
+Simon rentra, menaçant. Il venait de prendre un parti héroïque, son
+maître était mort, bien mort, il n'avait plus qu'une idée, étrangler
+le vieux Rig.
+
+Quand en entrant il vit le sauvage sur le lit de son maître, il recula,
+puis avança un peu; il resta étourdi. Rig lui dit:
+
+--Ferme bien la porte; que nous soyons seuls maintenant jusqu'au jour...
+
+Les idées à l'envers, bouleversé, mais obéissant, le matelot alla
+pousser le verrou de la chambre en maugréant.
+
+--C'est le diable, assurément... J'en suis déjà à moitié fou...
+
+Mais cependant Simon était moins inquiet, car il remplaça sa
+«praline.»
+
+
+
+
+VII
+
+AMOUR ET REMORDS.
+
+
+Dans la pièce voisine, une scène navrante se passait. Geneviève, par
+les soins d'Annette, avait bientôt repris ses sens; un instant elle
+était restée inconsciente, regardant autour d'elle, étonnée de se
+trouver à peine vêtue sur un canapé, de voir près d'elle sa servante
+bouleversée, de voir surtout à genoux sur le lit, appuyée sur ses
+deux mains mignonnes, sa fille.
+
+L'adorable bébé, Mlle Jeanne, l'oeil brillant d'une fièvre inquiète,
+les lèvres épaissies par la moue, le front presque ridé de retenir
+ses larmes,--car, lorsqu'elle s'était éveillée, on lui avait défendu
+de pleurer pour ne pas faire du mal à «sa petite mère». On lui avait
+recommandé de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effrayée, ne
+pleurait pas; mais ses joues roses étaient mouillées, mais ses lèvres
+tremblaient. En voyant sa mère relever la tête, en voyant son regard
+se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renaître
+devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'auréole
+de ses cheveux blonds; un sourire timide s'étendit sur ses traits,
+comme un rayon de soleil qui vient sécher la pluie: ses regards
+lancèrent sur sa mère toute leur flamme, ses lèvres appelèrent le
+baiser...
+
+En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Geneviève
+se précipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lèvres la
+suprême et éternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses
+de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui
+venait de couvrir la maison de deuil.
+
+Mais il était nuit, et l'enfant, arrachée au sommeil par la peur,
+en retrouvant le calme, en retrouvant près d'elle l'ange gardien des
+petits enfants: la mère! l'enfant dit:
+
+--Petite mère chérie, tu vas dormir près de ta Jeanne... tu vas
+dormir aussi... petit père te gronderait demain... et il est bon, petit
+père, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus.
+
+L'enfant avait dit ces mots avec un accent indéfinissable, ce
+zézayement qui semble être une langue écrite avec des baisers; la
+jolie petite Jeanne avait balbutié ces derniers mots, car le sommeil
+revenait avec le calme, et elle s'était endormie en voyant sa mère
+près d'elle.
+
+Ce langage si doux à l'oreille des mères qu'il semble un chant divin,
+qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la
+vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacrée, patois
+pour l'indifférent, langage sublime, révélation de l'avenir pour la
+mère... terrifia Geneviève, et alors qu'elle avait à peine repris ses
+sens, elle fut prête une seconde fois à défaillir; un froid glacial
+courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'âme de son
+âme, sa Jeanne, lui dit en s'endormant:
+
+«Si tu fais du mal à petit père, Jeanne ne t'aimera plus!»
+
+Cette phrase, dite à cette heure par l'enfant s'endormant, acquérait
+une importance énorme; il lui parut que c'était plus qu'une menace:
+une condamnation!
+
+Elle resta inerte, l'oeil fixe, regardant son enfant endormi sur son
+bras, n'osant le retirer, de peur d'éveiller Jeanne et de l'entendre
+répéter la même phrase en dormant, car son état était tel qu'elle
+eût cru que c'était l'âme de son mari outragé qui venait, dans le
+rêve de son enfant, châtier sa faute.
+
+Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la
+soutenant, vers le canapé; mais le regard de la malheureuse restait
+fixé sur son enfant.
+
+Jeanne endormie disait en rêvant:
+
+--Pardonne, petit père!
+
+Et soudain, terrifiée, épouvantée, la tête basse, les mains
+crispées, presque folle, la malheureuse Geneviève dit tout bas:
+
+--Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie à rougir et à
+trembler quand Jeanne me parlera de son père?» Et voyant alors le
+vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant
+tomber sa tête dans ses mains, elle sanglota en gémissant:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grâce!...
+
+Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter
+les faits; que le lecteur s'explique l'étrangeté de la nature de
+Geneviève: à cette heure, la veuve était épouvantée; jamais elle
+n'avait pensé aux résultats d'une faute; inconsciente, elle avait
+compté sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu
+l'idée que la mort viendrait en châtiment. Si elle avait pensé à la
+possibilité de la découverte, elle avait escompté la bonté de son
+mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte
+du scandale forcerait à la discrétion. Jamais elle n'avait pensé que
+celui qu'elle s'apprêtait à tromper, à vaincre, ne résisterait pas;
+que là où elle appréhendait la lutte, elle trouverait le vide, la
+mort... L'inertie l'accablait.
+
+Tant que Pierre avait été autour d'elle, confiant dans son affection,
+honnête, buvant à la coupe toujours pleine d'un amour sacré, sans
+désir, parce que leurs yeux et leurs mains se rencontraient chaque
+jour... il lui avait semblé que son ménage était l'habitude et qu'il
+devait toujours durer ainsi. Dans ce gris bleu des horizons calmes,
+elle n'avait jamais ressenti pour son mari d'autre désir que de
+l'avoir près d'elle; il était le pendant nécessaire au tableau qu'ils
+formaient en se plaçant chacun d'un côté de leur enfant...
+
+C'était surtout en l'admirant, en le respectant et en l'estimant
+qu'elle l'avait accepté pour époux; elle était si jeune, si seule,
+qu'elle cherchait bien plus un compagnon qu'un mari. Pierre était
+venu et elle avait pris Pierre. Depuis il ne lui avait pas paru que le
+sentiment qu'elle avait pour lui se fût modifié ou augmenté... elle
+avait trompé son mari, et c'était pour elle la moitié de l'excuse,
+que, dans la faute, elle avait été moins coupable que victime...
+(ce que nous saurons plus tard). Mais à cette heure, veuve devant son
+enfant, elle sentait que ce qui était sa vie allait disparaître; elle
+aimait son mari, elle l'aimait d'un amour véritable, ainsi que toutes
+les natures légères, qui ont besoin de voir mourir leurs proches pour
+sentir combien ils avaient de place dans leur vie: elle était effrayée
+du vide.
+
+Pierre aimait saintement. Jamais on ne désirait chez lui, et sa
+prévenance avait amené sinon l'ingratitude, au moins l'indifférence;
+on avait l'habitude de ne manquer de rien, et le superflu, l'inutile
+étaient devenus le nécessaire...
+
+Quand la jeune femme pensa que Pierre allait disparaître à jamais,
+qu'elle allait se trouver libre pour celui qui l'avait perdue, elle se
+leva tout à coup, et le rouge au front, elle s'écria:
+
+--Ah! non! non! c'est impossible...
+
+Et la servante stupéfaite la vit se précipiter sur le lit,
+s'agenouiller devant l'enfant endormie et l'entendit dire d'une voix
+étrange:
+
+--Ma Jeanne, c'est pour toi... c'est par toi que je serai forte!...
+
+Et les sanglots hoquetèrent dans sa gorge; et, malgré les plaintes
+et les conseils d'Annette, elle refusa de quitter le lit de son enfant.
+Pressant sur ses lèvres ses petites mains, elle semblait sucer sur
+cette chair sainte le baume sacré qui lui rendrait la force dont elle
+avait manqué pour être chaste épouse, et qu'elle voulait retrouver
+pour être une digne mère.
+
+Après avoir obligé sa maîtresse à revêtir une robe de chambre,
+lasse de l'insuccès de ses conseils, Annette laissa la veuve et prit
+sur elle d'aller prévenir le seul être qu'elle avait vu dans la maison
+et qu'on considérait presque comme s'il faisait partie de la famille,
+l'ancien compagnon, le frère d'armes de Pierre Davenne, Fernand
+Séglin, enfin!...
+
+L'aube jetait ses lueurs par les interstices des rideaux, que
+Geneviève, tout entière à la douleur et aux remords, était encore
+agenouillée près de sa fille; se refusant à croire à la catastrophe,
+cherchant à se consoler en regardant endormie, souriante, la belle
+petite Jeanne... Dieu seul à cette heure eût pu dire de quelle honte
+elle se sentait couverte en songeant au passé, quel mépris haineux
+elle avait pour celui qui l'avait obligée à rougir d'elle-même...
+
+Ayant épuisé toutes ses larmes, brisée de fatigue, écrasée par le
+souvenir, et comprenant seulement par le châtiment l'étendue de sa
+faute, la malheureuse était sans force et comme endolorie.
+
+Tout à coup, il lui sembla entendre marcher dans la chambre; elle
+se retourna et, à la lueur du jour naissant, reconnaissant celui qui
+venait d'entrer si librement chez elle, elle se releva aussitôt.
+
+On eût pu croire qu'un choc électrique l'avait dressée, tant le
+mouvement fut rapide; debout dans sa longue robe de chambre jaune et
+blanche, d'un geste fébrile, elle écarta les grands cheveux bruns en
+désordre qui couvraient son visage, et étendant le bras vers la porte,
+elle dit d'une voix sèche:
+
+--Tu oses venir ici... à cette heure... va-t'en, malheureux,
+va-t'en!...
+
+Fernand,--c'était lui,--d'abord stupéfait, regarda autour d'eux,
+puis il s'avança vers Geneviève; mais celle-ci, reculant avec effroi,
+s'écria:
+
+--Va-t'en! va-t'en! ou j'appelle au secours!...
+
+Fernand Séglin devint blême, il courut aussitôt vers la jeune femme,
+et, la saisissant dans ses bras robustes, il appuya sa main sur sa
+bouche pour la faire taire en disant d'une voix sourde:
+
+--Mais tais-toi donc, malheureuse! Es-tu devenue folle?... Veux-tu donc
+que tout le monde ici sache la vérité?... Est-ce à l'heure où sa
+mort nous rend maîtres de l'avenir, où nous pouvons enfin justifier le
+passé que tu vas jeter le déshonneur dans la maison?...
+
+Geneviève avait repoussé la main qui l'étouffait et, en entendant la
+cynique pensée de Fernand, elle le regarda les sourcils froncés et,
+comme si sa raison se refusait à comprendre, elle demanda, en appuyant
+sur chaque syllabe:
+
+--Mais qu'espères-tu donc?
+
+--Veuve respectée de Pierre Davenne, avant un an tu seras la femme
+légitime de Fernand Séglin.
+
+--Ah!... exclama Geneviève.
+
+Rien ne peut rendre l'expression de mépris, de dégoût, de répulsion,
+contenue dans cette seule exclamation; et de ce même accent, la jeune
+femme montrant sa fille endormie ajouta:
+
+--Et c'est devant cet ange que tu oses parler ainsi!...
+
+Le ton et le geste de Mme Davenne avaient fait sur le jeune homme
+l'effet d'un coup de cravache; le rouge lui monta au visage, ses dents
+grincèrent, ses yeux eurent un regard de fauve; il saisit la jeune
+femme par le bras. Elle voulut crier. Il appliqua sa main sur sa bouche;
+elle se débattait, il la traîna, la pressant au risque de l'étouffer;
+d'un coup de genou, il ouvrit la porte d'un petit boudoir et y traîna
+la malheureuse. Là, il la jeta sur un canapé où elle tomba, inerte,
+étouffant, suffoquant, cherchant à recouvrer sa respiration.
+
+La voyant dans l'impossibilité momentanée de bouger, Fernand alla
+fermer la porte de la chambre; s'étant assuré que l'enfant n'avait
+pas été éveillée, il rentra dans le boudoir dont il ferma la porte
+derrière lui.
+
+Geneviève, remise de la secousse, mais tremblante de peur, était
+accroupie dans un coin du canapé, la tête dans ses mains, pleurant de
+douleur, de honte et de rage. Fernand, les sourcils froncés, s'avança
+vers elle, et croisant les bras, il dit:
+
+--Nous sommes seuls ici, Geneviève... tu vas m'écouter... tu vas me
+répondre...
+
+La jeune femme se laissa glisser sur les genoux, et les mains jointes,
+elle s'écria en levant les yeux au ciel:
+
+--Seigneur!... ayez pitié de moi... le châtiment est terrible...
+
+Fernand eut un mouvement de colère en disant:
+
+--Il est trop tard pour prier... il est l'heure d'agir.
+
+Geneviève releva la tête... elle ne comprenait pas ce que son complice
+voulait dire. Celui-ci prit un siège, et avant de s'asseoir, il releva
+la jeune femme, la conduisit vers le canapé et lui dit:
+
+--Écoute-moi.
+
+Geneviève, sans force, sans volonté, terrifiée par les menaçantes
+façons de Fernand, le regardait hébétée, se refusant à croire que
+c'était là l'homme pour lequel elle avait été criminelle.
+
+La chambre dans laquelle se trouvaient Geneviève et Fernand était
+plutôt un petit salon qu'un boudoir. Les portes étaient garnies de
+lourdes tentures de soie jaune, les murs étaient tapissés de la même
+étoffe, encadrés d'épaisses baguettes d'ébène. Sur la cheminée
+noire était une glace de Venise à large cadre sculpté. Tous les
+bibelots d'art, familiers aux femmes de goût, emplissaient les vitrines
+et encombraient les étagères. Une porte communiquait à une pièce
+semblable qui servait de fumoir à Pierre Davenne, et qui avait une
+entrée sur sa chambre. Cette porte se trouvait placée juste en face
+de la glace.--Nous l'avons dit, de lourds rideaux de soie jaune la
+masquaient.
+
+A cette heure, les lueurs blafardes du matin jetaient dans le petit
+boudoir un jour gris, auquel l'oeil avait besoin d'être habitué pour
+voir.
+
+Assis en face de Geneviève, Fernand commença:
+
+--Geneviève, ici, personne ne peut nous entendre, parlons franchement.
+D'abord, m'aimes-tu?
+
+La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.
+
+--Il faut répondre... Tu m'as aimé, au moins?...
+
+Il y eut encore un silence.
+
+--Mais enfin, hier, chez moi, tu mentais donc, lorsque tu me disais:
+«Quel malheur que la fatalité sépare ainsi ceux qui étaient faits
+pour vivre ensemble... Ah! si le ciel était juste...»
+
+--Ne dis pas cela... Ne dis pas cela! exclama aussitôt la jeune femme
+en fondant en larmes... C'est ce blasphème que j'expie aujourd'hui...
+
+Puis, pleine de fièvre, continuant:
+
+--Non, non, je ne t'ai pas aimé... C'est lui que j'aimais... C'est sa
+confiance, c'est ma coquetterie qui m'ont perdue... Et toi, tu as abusé
+de tout à mesure que tu as vu que mon mari ne s'occupait pas de moi;
+tu t'es appliqué, par tes façons, par ton langage, à forcer mon
+imagination à te comparer sans cesse à lui... Tu guettais les petites
+querelles du foyer... J'ai été indigne... Je n'ai pas à revenir
+sur ce qui a été... J'expie aujourd'hui la faute!... Parle!... Que
+viens-tu me proposer?...
+
+Fernand se leva et marcha quelques minutes dans la chambre, comme s'il
+voulait donner à ses paroles le poids d'une chose raisonnée..., puis
+il vint s'asseoir sur le canapé, près de Geneviève qui, l'observant
+avec attention, ne recula pas.
+
+--Geneviève, dit-il avec calme, je t'obéirai. Ne revenons pas sur le
+passé!... Une faute a été commise; tu m'en accuses; soit! C'est moi
+qui t'ai dérangée de tes devoirs!... J'ai ainsi outragé mon ami,
+je suis un misérable... Soit!... Mais je t'aimais, moi... Je t'aime,
+moi!... Oui, je t'aime!...
+
+Et il regarda fixement la jeune femme dont les yeux se baissèrent. Il
+y avait dans le regard de Fernand une puissance contre laquelle,
+vainement, on aurait voulu lutter. Après une grande minute de silence,
+il reprit:
+
+--Ne parlons pas du passé!... Parlons du présent. J'avais, dans nos
+coupables relations, une terreur, c'était que Pierre ne vînt à les
+connaître; c'était que celui auquel, je le reconnais, je dois tout,
+ne fût obligé de me mépriser... Un malheur, aujourd'hui, efface tout
+cela.
+
+Geneviève releva la tête et dit d'un ton glacial:
+
+--Tu te trompes, Fernand...
+
+--Hein? interrogea aussitôt celui-ci.
+
+D'un ton calme, monotone, comme celui du greffier lisant un jugement,
+elle dit:
+
+--Lorsque j'ai demandé à Simon, à l'heure où il m'a appelée, la
+cause de la mort de mon mari, Simon m'a répondu: «Il meurt parce qu'on
+l'a trompé; c'est votre faute qui l'a tué.»
+
+--C'est impossible! exclama Fernand.
+
+Et il passa la main sur son front, en répétant:
+
+--C'est impossible; puis il reprit:
+
+--Non, non! tu as mal compris... Simon adore son maître; il s'exprime
+mal, il a voulu dire que ce sont tes soins qui lui ont manqué... mais
+personne, personne ne sait...
+
+--Je voudrais le croire, dit Geneviève malgré elle, ce serait un
+remords de moins.
+
+Fernand lui prit les mains, elle le laissa faire; il continua:
+
+--Geneviève, nous avons été coupables. Dieu et nous seuls le savons,
+il faut racheter dans l'avenir la faute commise; Geneviève, il faut
+avoir du sang-froid... de la raison...
+
+Comme elle ne répondait pas, un mauvais sourire s'étendit sur les
+lèvres de Fernand, qui reprit en l'observant:
+
+--Tu as un enfant à élever... Tu lui dois la fortune de ton mari... Tu
+lui dois un nom respecté... Il ne faut pas qu'il se trouve au monde
+un homme qui puisse dire de Mme veuve Davenne: «Cette femme a été ma
+maîtresse!...»
+
+--Un seul homme peut dire cela!...
+
+--C'est trop...
+
+Geneviève le regarda épouvantée, et, arrachant ses mains de celles du
+jeune homme, elle en couvrit son visage et pleura en disant:
+
+--Ainsi, si je ne t'obéis pas, tu serais capable de cette infamie?...
+
+--Geneviève, reprit sardoniquement Fernand, le malheur des uns fait
+le bonheur des autres... Écoute-moi, crois-moi, obéis-moi et tu seras
+heureuse...
+
+Étouffant, suffoquant, la jeune femme se recula en s'écriant:
+
+--Mon Dieu! que ne le faites-vous revivre une minute pour l'entendre!
+
+Fernand haussait les épaules, lorsque tout à coup, s'étant tourné
+vers la glace de Venise, il jeta un cri terrible. Geneviève, étonnée,
+le regardait sans s'expliquer la cause de l'effroi qui se peignait sur
+son visage.
+
+Dans l'encadrement de la glace de Venise, Fernand venait de voir le
+spectre de son ami, de celui qu'il avait si indignement trompé; il
+avait vu son visage, sur lequel la mort étendait sa pâleur mate; il
+avait sursauté sous l'ardent éclat de son regard... Il avait jeté et
+fermé les yeux une seconde, et quand, se domptant, il avait regardé,
+la vision était disparue; alors, ne voulant pas croire à une cause
+fantastique, il courut vers la porte qui se trouvait en face de la
+glace, il releva les lourdes portières, la porte était fermée; il
+essaya de l'ouvrir, un verrou la fermait en dehors.
+
+--Quelle folie! dit-il, cherchant à vaincre le malaise que lui avait
+donné cette hallucination. Éveillé au milieu de la nuit... et plein
+de cette idée, c'est mon imagination..., c'est la fièvre qui me
+dévore... Je deviens fou d'avoir ces peurs d'enfant.
+
+Geneviève, en voyant sur le visage de Fernand les impressions diverses
+par lesquelles il passait, lui demanda:
+
+--Qu'as-tu donc?
+
+--Rien, fit vivement le jeune homme... Rien!...
+
+Puis, après quelques minutes de silence, il reprit:
+
+--Allons, Geneviève..., nous parlerons plus tard de ce que l'avenir
+nous réserve; à cette heure, il faut s'occuper absolument de lui... Je
+ferai les démarches... Je connais ses affaires comme les miennes... Tu
+n'as donc à t'occuper de rien... Pleure et prie près de ton enfant...
+
+Geneviève ne répondit pas... Fernand se leva et sortit.
+
+Quand il fut hors de la chambre, la jeune femme hocha la tête et dit:
+
+--Oh! le misérable!... Malheureuse que je suis... Et elle fondit en
+larmes.
+
+Lorsque Fernand fut dans l'antichambre, il se trouva en face de Simon
+adossé sur la porte de la chambre de son maître.
+
+Fernand se souvint alors de ce que lui avait dit Geneviève, et, voyant
+le matelot comme en faction, il fronça le sourcil et lui demanda
+sévèrement:
+
+--Que fais-tu là?
+
+--Je vous attendais, monsieur Fernand.
+
+--Ah! tu m'attendais, et pourquoi?
+
+--Si vous voulez descendre au jardin... je vais vous le dire...; car,
+ajouta-t-il à mi-voix, je ne voudrais pas que madame entendît... la
+pauvre femme...
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Oh!... c'est des recommandations que mon pauvre cher maître m'a
+chargé de vous transmettre.
+
+--Bien... Que je voie ce pauvre ami d'abord...
+
+--Vous remonterez tout de suite... fit Simon... cherchant à entraîner
+Fernand, il faut que je parte et je voudrais vous parler avant de
+sortir...
+
+--Voyons, fit indifféremment Fernand se disposant à descendre;
+mais, au même instant, Simon appuya la tête sur la porte comme
+s'il écoutait... Trois petits coups secs venaient d'être frappés,
+perceptibles pour Simon seul, et le matelot, changeant aussitôt
+d'allure, dit:
+
+--Au fait... je peux aussi bien vous dire ça dans la chambre..., car il
+ne faut pas le laisser seul...
+
+--Comment, personne ne le veille? fit Fernand. Y penses-tu, Simon?
+Entrons alors; et, suivant le matelot, il entra dans la chambre
+mortuaire.
+
+En voyant sur le lit, étrangement éclairé par la lumière du cierge,
+le cadavre de son ami, Fernand se précipita et tomba à genoux;
+saisissant la main froide du mort dans ses mains fiévreuses, éclatant
+en sanglots, il s'écria avec un hurlement de douleur:
+
+--Pierre! Pierre, mon vieil ami, est-ce possible?
+
+Et ses larmes coulaient sur la main glacée...
+
+C'était un imposant tableau que celui devant lequel le matelot Simon,
+les dents serrées, le front plissé, restait comme anéanti.
+
+Le jour naissant jetait à travers les vitraux de la fenêtre des lueurs
+fantastiques, qui luttaient avec la lumière rouge du cierge, le corps
+raide étendu sur le lit et couvert d'ombre par les rideaux soulevés,
+sur un fauteuil un grand vase de bronze rempli d'eau bénite dans
+laquelle trempait une branche de buis jauni...
+
+Fernand faisant un effort se leva, et, baisant son ami au front, il dit:
+
+--Pierre, mon frère, mon ami, je veillerai sur les tiens...
+
+Simon, les mains crispées, le regardait; un instant sa rage fut telle
+qu'il allait s'élancer pour essuyer sur le front de son maître la
+trace des lèvres de Fernand... Celui-ci se relevait à ce moment; il
+dit:
+
+--Que veux-tu, Simon?...
+
+Le matelot se dompta en se souvenant du serment fait à son maître...
+et, enfonçant ses ongles dans sa chair, faisant une grimace pour
+paraître sourire, il répondit:
+
+--Je descends, vous allez le veiller un peu... je vais remonter
+bientôt...
+
+--Va, mon pauvre ami... je veillerai.
+
+Simon qui étouffait sortit; mais la porte fermée son coeur se souleva,
+et crachant, il dit:
+
+--Judas! va.
+
+
+
+
+VIII
+
+UN AMI LOYAL.
+
+
+Le matelot, en sortant de la chambre, apprit par Annette que Mme Davenne
+s'était enfermée chez elle avec sa fille, après avoir recommandé de
+ne laisser entrer personne.
+
+--Mais, demanda Simon, si M. Fernand veut lui parler?
+
+--Elle m'a surtout recommandé de lui refuser la porte, répondit la
+servante.
+
+--Ah! fit l'ex-matelot avec un clignement d'yeux.
+
+Il descendit dans le jardin et, comme les événements qui s'étaient
+précipités en cette seule nuit avaient mis la fièvre dans son sang et
+la migraine sous son front, il se promena lentement, humant l'air humide
+du matin. Simon était agité, une idée constante le préoccupait et le
+terrifiait: la volonté du maître!
+
+Et devant le corps froid qui était étendu raidi dans la chambre, il
+sentait courir dans ses veines, dans ses os, de mortels frissons.
+Il vivait dans un mystérieux complot, dont la non-réussite
+l'épouvantait. Parfois, mordant «sa praline,» il souriait, puis tout
+à coup de sinistres pressentiments traversant son cerveau, son front
+se plissait, un tremblement nerveux agitait ses lèvres, son poing
+menaçant frappait dans le vide et il disait d'une voix sourde:
+
+--Oh! je t'étranglerais sur son corps...
+
+Puis Simon se secouait, comme s'il voulait se dégager de ses tristes
+pensées, il passait sa main sur son front brûlant et, pour se rassurer
+lui-même, il répétait:
+
+--Espère! espère!
+
+Après une grande heure de cette promenade, il remonta dans la chambre;
+entrant sans frapper, il surprit Fernand qui, à sa vue, s'éloigna
+vivement d'un petit meuble.
+
+D'un coup d'oeil, Simon jugea ce qui s'était passé; Fernand, seul,
+avait cherché à se renseigner sur la situation de son ami. Mais il
+s'était heurté à l'impossible; le matelot, sur l'ordre de Pierre,
+avait fermé tous les meubles et en avait gardé les clefs. La lettre
+placée sur le chiffonnier avait été tournée et retournée en tous
+sens; sur les trois cachets, il y en avait un de brisé... Fernand avait
+eu un instant l'idée d'ouvrir la lettre. En voyant le serviteur de son
+ami, surmontant son embarras, il lui demanda:
+
+--Simon, qu'est-ce cela? Et il montrait la lettre.
+
+--Je l'ignore, monsieur Fernand; mon lieutenant m'a donné cette lettre
+quand il s'est senti tout à fait mal, et lorsque je lui demandai si
+je devais la remettre à madame, il m'a dit: «Non! mets-la sur
+le chiffonnier, lorsque tout sera fini, quand vous reviendrez du
+cimetière, dans cette chambre même, madame brisera le cachet, ce sont
+mes dernières volontés.»
+
+--Ah! tu devrais alors serrer cette lettre... il est imprudent de la
+laisser là...
+
+C'était bien la pensée de Simon, relativement surtout à celui qui lui
+parlait; mais il dit:
+
+--Oh! il n'y a pas de danger... personne ne devait entrer ici...
+C'était la volonté formelle de mon lieutenant; comme vous êtes plus
+qu'un ami, plus qu'un frère, pour vous j'ai pu manquer à l'ordre...
+mais personne autre n'y entrera...
+
+Il y eut un long silence au bout duquel Fernand dit à Simon:
+
+--Nous allons nous rendre ensemble à la mairie pour déclarer le
+décès.
+
+--Je suis à vos ordres.
+
+--Mais, fit Fernand avec embarras, il faut que nous causions avant.
+
+Simon, inquiet, clignait de l'oeil et pinçait les lèvres en tendant
+l'oreille.
+
+--Simon, continua le jeune homme, tu vois quelle douleur... cette mort
+incroyable, foudroyante, a jetée dans la maison; après lui, il y a là
+la malheureuse Geneviève, que ce coup a presque rendue folle; l'état
+dans lequel elle se trouve est effrayant, le moindre incident survenant
+peut amener une catastrophe nouvelle... J'ai peur qu'elle ne veuille
+absolument revoir celui qu'elle aimait tant et que cette scène
+déchirante ne fasse se déclarer en elle une maladie mortelle...
+
+Toujours la tête penchée, l'oreille tendue, l'oeil demi-clos et
+clignant, le matelot de Pierre écoutait, cherchant avec inquiétude où
+l'ami de son maître voulait en venir.
+
+--Il faut empêcher cela!
+
+--Mais, comment? fit le matelot. Je ne peux pas refuser à madame
+d'entrer pour dire adieu à son mari.
+
+--Ce n'est pas cela, Simon... il faut avoir de la force, de la raison,
+éteindre toute sentimentalité... il faut enfin hâter les funérailles
+et faire enlever au plus tôt ce pauvre Pierre, empêcher que la vue de
+ce lugubre tableau n'amène enfin la catastrophe que je redoute.
+
+--Ah! je comprends, fit Simon, paraissant presque heureux de ce qu'on
+lui disait. Vous avez raison, c'est une bonne idée, ça... c'est d'un
+bon coeur... Mais comment faire?
+
+--C'est simple comme tout... Nous allons à la mairie.
+
+--Bien!
+
+--Nous déclarons le décès, nous l'avançons de sept heures.
+
+--Bien! et alors!
+
+--Alors... nous pouvons ce soir même faire les funérailles...
+
+--Mais vous avez raison... Quand on est mort, on est bien mort! dit
+Simon qui paraissait absolument ravi de l'idée de Fernand; ainsi nous
+en terminons vite, nous sommes des hommes... Un malheur est arrivé, il
+faut au plus tôt en finir... comme à bord... Je suis à vos ordres,
+monsieur Fernand.
+
+Et, tout bas, le matelot pensait:
+
+--Ah! coquin, tu as hâte d'être seul ici, d'ouvrir le testament,
+d'être avec elle, chez elle, c'est-à-dire chez toi... Coquin, va...
+Espère! espère!
+
+--Eh bien! partons tout de suite, tu reviendras aussitôt, seul, pendant
+que je m'occuperai des préparatifs... Tu vas mettre quelqu'un près de
+lui...
+
+--Non! non! c'est sa volonté! Sortez, je ferme la porte à clef... Nous
+ne serons pas longs.
+
+Fernand approuva et sortit... Simon, sous prétexte de jeter un coup
+d'oeil au corps, alla frapper trois coups secs sur le panneau derrière
+lequel était caché le vieux Rig, puis il sortit, ferma soigneusement
+la porte et accompagna Fernand. Ainsi qu'ils l'avaient arrêté, ils
+déclarèrent le décès en l'avançant, et l'inhumation fut décidée
+pour le même soir, à cinq heures.
+
+Tout se passa selon les prévisions de Fernand; Geneviève ne quitta pas
+sa chambre, elle avait peur de rencontrer Fernand, et les remords qui la
+poursuivaient avaient anéanti son courage, elle n'osait entrer dans
+la chambre de son mari; quand on vint lui dire que les funérailles
+auraient lieu à cinq heures, elle éclata en sanglots et dit:
+
+--J'irai!
+
+On chercha à la dissuader. Mais Simon s'interposa en disant vivement:
+
+--C'est un devoir sacré, et ça serait indigne d'empêcher madame de le
+remplir. M. Fernand s'occupera de madame...
+
+Fernand leva les yeux et son regard flamboyant chercha à rencontrer
+celui de Simon; il voulait y lire l'intention mise dans la phrase; mais
+le matelot, calme, essuyait ses yeux avec son mouchoir de cotonnade.
+
+Le médecin de service était venu le matin constater le décès; il se
+contenta de soulever les paupières pour regarder l'oeil vitreux sans
+regard. Il avait lu l'ordonnance du médecin venu la veille et avait
+conclu que le malade était mort d'une hypertrophie du coeur...
+
+Alors Simon s'était enfermé dans la chambre avec son maître, refusant
+de prendre aucune nourriture. Lorsque les employés des pompes funèbres
+s'étaient présentés, il avait fait porter le cercueil dans la chambre
+et avait demandé qu'on le laissât seul ensevelir son maître. On
+l'avait écouté. Puis il avait rappelé les croque-morts et leur avait
+fait placer et visser le couvercle. Le corps fut exposé. Alors il alla
+prévenir Geneviève que l'heure de la triste cérémonie était venue.
+
+Celle-ci, toute vêtue de deuil, embrassa sa fille, et muette,
+étouffant sous la douloureuse émotion, elle suivit le matelot
+et descendit au salon, où Fernand racontait aux quelques amis qui
+attendaient pour conduire Pierre Davenne à sa dernière demeure
+l'étrangeté et la rapidité de cette mort presque foudroyante.
+
+Lorsque le convoi se mit en marche, Geneviève monta dans une voiture,
+seule; derrière le corps marchait Fernand. Derrière les assistants
+marchaient, se donnant le bras, le matelot Simon et son ancien collègue
+Rigobert, vêtu pour la circonstance d'un large pardessus qu'il avait
+décroché sans façon dans la garde-robe de Pierre, prétextant qu'il
+ne pouvait retourner chez lui.
+
+Pendant tout le temps que dura la funèbre cérémonie, le vieux Rig
+regardait la montre qu'il avait par mégarde prise sur la cheminée, et
+il maugréait tout bas:
+
+--Ils n'en finiront donc pas avec leur lenteur!
+
+--Nous avons le temps? demandait Simon.
+
+--Nous avons le temps, oui... mais il ne faut guère en perdre... ou...
+
+--Ou? interrogea Simon.
+
+--Ou je ne réponds de rien.
+
+---Ne dis pas ça, vieux coquin! râlait Simon en lui serrant le bras à
+le faire éclater, ne dis pas ça...
+
+Et le fidèle matelot devenait livide. Au contraire, Rig grimaçait un
+sourire. La cérémonie religieuse fut courte; cependant on arriva au
+cimetière à l'heure où le jour commençait à baisser. La famille
+Davenne avait un caveau grand comme une chapelle, le corps y fut placé.
+
+Alors une scène déchirante se passa. Geneviève était descendue de
+voiture à la porte du cimetière; lorsque les employés enlevèrent
+le cercueil pour le porter dans le caveau, la malheureuse femme se
+précipita, et l'embrassant en tombant à genoux, laissant éclater ses
+sanglots, elle s'écria:
+
+--Grâce! mon Pierre, grâce!... Non! non! ce n'est pas vrai, ce n'est
+pas moi qui suis cause de ta mort!... Pierre, pardon!... Toute ma vie,
+je le jure, je l'emploierai à racheter la _faute_! Pierre, grâce!...
+Pierre!...
+
+On juge de la stupéfaction des assistants. Fernand, livide, mordait
+ses lèvres, se contraignait pour ne point se précipiter sur elle
+et éteindre dans sa gorge les aveux que le remords lui dictait. Se
+domptant et maître de lui, il dit à l'un des assistants:
+
+--La pauvre sainte femme, ce malheur la rend folle. Aidez-moi, nous
+allons l'arracher à ce triste spectacle et la reconduire à sa voiture.
+
+Cela sembla si naturel, si vrai, que deux ou trois hommes aidèrent
+Fernand. On enleva presque la malheureuse et on la porta jusqu'à sa
+voiture, malgré ses cris:
+
+--Laissez-moi... laissez-moi... Mon Pierre, adieu... Adieu, pardon,
+grâce...
+
+Et elle perdit connaissance.
+
+Le corps était dans le caveau, les assistants, douloureusement émus,
+se retiraient après avoir pressé la main de Fernand, qui représentait
+la famille, et après lui avoir dit quelques paroles de consolation,
+tant il semblait désolé. Les gens partaient en pensant:
+
+«Pauvre jeune homme, c'est presque son frère qu'il perd... C'étaient
+deux braves et loyaux amis... pauvre garçon... pauvre femme!»
+
+Quand tout le monde se fut éloigné, Fernand pensa au retour, il
+chercha le matelot. Comme il désirait être seul avec Geneviève dans
+la voiture, afin que personne n'assistât à la scène qui allait suivre
+la crise, il voulait dire au matelot de prendre un autre fiacre, et
+qu'il le retrouverait rue Payenne; il l'aperçut, alla vers lui et dit:
+
+--Simon, prends une voiture et rejoins-nous... Je vais reconduire madame
+Davenne.
+
+Simon le regarda, et, lui tendant la main, il dit:
+
+--Adieu, monsieur Fernand... Je ne vais plus rue Payenne.
+
+--Que dis-tu? fit Fernand étonné.
+
+--Monsieur Fernand, là-bas, j'aimais mon maître... c'est pour lui que
+j'y restais. Mon maître est mort... Adieu... Je ne veux plus revoir
+cette maison-là... La maison maudite...
+
+--Mais tu n'es pas raisonnable... La douleur t'égare...
+
+--Adieu, je vous dis... Demain je serai à Brest et dans trois jours en
+mer... Qui sait, nous nous reverrons peut-être un jour... Adieu...
+
+Fernand allait insister, mais le matelot était déjà loin. Il
+réfléchit une longue minute, puis, ayant passé son mouchoir sur sa
+figure et, chose singulière, ayant enlevé par ce mouvement et les
+larmes et l'air désolé répandu sur son visage, il sourit et dit entre
+ses dents:
+
+--Au reste, cela vaut mieux! À nouveau maître, il faut nouveau valet.
+
+Et il monta dans la voiture, s'assit près de Geneviève, qui, ayant
+repris connaissance, se tenait dans un coin, presque accroupie, les
+mains jointes entre ses genoux, les yeux secs, le regard fixe, anéantie
+par ses remords et par sa douleur.
+
+Et la voiture se mit en marche; alors, de sa voix la plus douce, Fernand
+dit à la veuve:
+
+--Geneviève, mon enfant, c'est fini..., il faut oublier..., il faut
+avoir de la raison... Écoute-moi, ma bonne amie, et causons.
+
+
+
+
+IX
+
+UNE PETITE PROMENADE GAIE LA NUIT.
+
+
+Avec la nuit, la pluie était tombée; la pluie chaude des jours
+d'été, tombant dru et transformant en torrent les ruisseaux en pente
+raide du cimetière. Le silence n'était troublé dans le vieux champ du
+repos que par le gloussement de l'eau dans les rigoles. La nuit épaisse
+enveloppait dans ses ombres les tombes, les croix et les arbres noirs
+qu'aucun souffle de vent n'agitait. Les jardinets des tombes formaient
+de petits lacs entourés de buis; d'autres semblaient un écusson
+d'acier à croix noire; sur les toits de zinc, sur le sable, sur les
+pierres, sur les feuilles la pluie battante crépitait, et c'était
+lugubre à cette heure, dans ce silence, au milieu duquel la mort
+planait.
+
+Les gardiens, trempés jusqu'aux moelles, étaient rentrés dans leurs
+petites maisons gaies, au milieu des plantes pariétaires qui les
+enveloppent, les colorant de leur verdure, les parfumant de leurs
+fleurs... Il faisait nuit, il faisait humide, il faisait triste, et,
+après s'être séchés devant le feu gai du bois sec des entourages
+et des vieilles croix funéraires, ils s'étaient glissés dans le lit
+moelleux, sous l'édredon, et s'étaient enfoncés dans ce bon sommeil
+calme qui vous prend sous un bon abri, sur les contrevents duquel la
+pluie bat.
+
+Les rondes étaient suspendues cette nuit à cause du temps; les chiens,
+eux aussi, faisaient le _cimetière buissonnier_; ils étaient rentrés
+mouillés, tout boueux, et s'étant vigoureusement secoués, après
+avoir consulté l'oeil du maître, ils s'étaient couchés devant
+l'âtre, le museau sur les pattes, roussissant leurs poils aux cendres,
+puis séchés ils avaient gagné la niche.
+
+Il pleuvait, il faisait nuit; et la demie de neuf heures sonnait lorsque
+deux hommes enjambèrent la brèche d'un mur en réparation; insoucieux
+de la pluie, ils coururent vers le haut cimetière, le plus petit des
+deux hommes disant à l'autre:
+
+--Vite! vite! courons, ils ont été longs à se coucher, mais
+maintenant nous n'avons à craindre ni les hommes ni les chiens...
+
+--Il est temps au moins? demanda l'autre.
+
+--C'est bien juste, et j'ai peur.
+
+--Filons donc, alors, vieux coquin, exclama l'autre en doublant sa
+course.
+
+Les deux hommes couraient comme deux soldats, les coudes au corps, le
+pas égal... S'enfonçant ici, trébuchant là, mais toujours droits,
+courant non par les chemins, mais par les sentes qui séparent les
+tombes. Après trois minutes de cette course, tout ruisselants de sueur
+et de pluie, ils s'arrêtèrent devant la chapelle funéraire, où
+quelques heures avant on avait porté le corps de Pierre Davenne.
+
+Tout haletant, le plus grand (nos lecteurs l'ont reconnu), Simon, ouvrit
+la porte, fit entrer son compagnon Rigobert; le vieux sauvage entra et
+la referma aussitôt.
+
+Le matelot ôta son caban tout mouillé et l'accrocha devant la porte,
+faisant un rideau protecteur, pendant que le vieux Rig, ayant tiré
+des allumettes de ses poches, allumait les deux cierges de la petite
+chapelle. Le vieux Rig était méconnaissable; lui si tranquille, si
+calme d'ordinaire, à cette heure il semblait secoué par une fièvre
+violente; il avait jeté à terre le long pardessus qu'il avait pris
+le matin chez Pierre, et, avec une adresse et une force étonnantes, il
+avait glissé dans le plâtre frais qui scellait la pierre un ciseau à
+froid et d'un coup sec il avait fait vaciller la pierre.
+
+--Allons, Simon... vite là, dit-il.
+
+Le matelot vint et l'aida à soulever la pierre, qu'ils placèrent sur
+les dalles.
+
+Le corps n'avait pas été descendu dans une fosse. Le monument de la
+famille Davenne était une longue salle dans laquelle on descendait par
+huit marches. Devant la porte, en face de l'escalier, était un petit
+autel, et, à gauche, quatre cases, semblables à des tiroirs, ayant de
+larges anneaux; au-dessus de chacun étaient gravés la date du décès,
+l'âge et le nom de celui qui y reposait.
+
+C'est la pierre qui murait une de ces caves presque au niveau du sol que
+le sauvage venait de desceller si rapidement. Simon et Rig traînèrent
+avec précaution le lourd cercueil et le placèrent au pied de l'autel.
+Les deux hommes avaient chacun un tournevis... Une crainte épouvantable
+les étreignait à ce moment; car, sans dire une parole, ils se mirent
+à dévisser chacun un côté du couvercle. Deux minutes après le
+cercueil était ouvert; le linceul arraché laissait voir la face
+livide, les yeux caves, la bouche sèche de Pierre Davenne.
+
+Le vieux sauvage avait arraché la chemise en même temps que le suaire,
+et il avait appliqué sa tête sur le coeur du cadavre.
+
+Simon, l'oeil ardent, les lèvres serrées, la main crispée sur le
+manche du tournevis qu'il tenait comme un poignard, cherchait à lire
+sur la physionomie du vieux Rig.
+
+Et c'était une vilaine page à lire que le visage du sorcier. Il
+faisait en auscultant la plus hideuse grimace.
+
+--Eh bien? demanda Simon.
+
+--J'ai peur, fit lugubrement le vieux Rig!...
+
+Simon sursauta, son bras se leva menaçant, ses yeux lancèrent des
+éclairs, et il râla:
+
+--Vieille vermine... si tu l'as tué, je t'enferme vivant dans son
+cercueil.
+
+Rigobert parut ne pas avoir entendu; avec une force qu'on n'eût jamais
+cru devoir trouver chez cet être vieux et maigre, il prit le corps de
+Pierre dans le cercueil, le coucha à terre, et d'une main appuyant sur
+l'épigastre en faisant des pressions régulières, il colla sa bouche
+sur les lèvres du mort, lui jetant son souffle dans les poumons...
+
+Épouvanté, Simon restait le bras levé, la bouche béante...
+
+Au bout de dix minutes, il dit vite à Simon:
+
+--Prends dans le paletot une fiole roulée dans du cuir... Verse-la sur
+le ventre et frictionne-le à faire venir le sang...
+
+Et aussitôt, continuant à faire des pressions sur l'estomac, il
+replaça sa bouche sur les lèvres du cadavre.
+
+C'était un étrange tableau que celui de ces deux hommes penchés sur
+ce corps livide, dans le tombeau, à la lueur vacillante des cierges,
+et faisant des efforts surhumains pour lui rendre la vie. Le silence
+sépulcral n'était troublé que par le bruit monotone de l'eau qui
+gloussait dans la gargouille du monument, et qui, inondant les allées,
+se glissait sous la porte et commençait à mouiller l'escalier.
+
+Ce n'était pas le visage de Pierre qui était le plus blême;
+Simon épouvanté obéissait au vieux Rig; mais on sentait en lui la
+désespérance, et chaque fois que son regard se portait sur le vieux
+sauvage, on devinait la résolution absolue de faire payer à l'ancien
+matelot la mort de son maître.
+
+Deux longues heures se passèrent ainsi sans résultat... On sait comme
+elles sont cruelles les heures du désespoir. Le vieux Rig replaça son
+oreille sous le sein gauche et jeta une exclamation.
+
+--Vite, vite. Simon, prends ma place, fais-le respirer... Il vivra...
+
+La figure du matelot s'illumina; obéissant, il reprit les fonctions de
+Rig...
+
+Nous ne voulons pas qu'on croie, en écrivant ces lignes, que nous
+faisons de la fantaisie, de l'invraisemblable! C'est au regretté savant
+Claude Bernard, qui a préconisé la respiration artificielle pour faire
+revenir à la vie un sujet empoisonné par le curare, que nous prenons
+tous nos renseignements.
+
+«On doit pratiquer alors des pressions alternatives sur le ventre et la
+poitrine; ces pressions ont pour but de chasser l'air des poumons, et,
+dans l'intervalle des pressions, on insuffle de l'air par la bouche, en
+ayant soin d'agir doucement pour que le courant d'air introduit dans le
+poumon ne vienne pas, par sa vitesse et sa force excessive, rompre les
+alvéoles pulmonaires; on doit s'efforcer, dans ces deux temps de la
+respiration artificielle, de se rapprocher de la respiration normale.
+
+Cette opération doit être longtemps continuée, car beaucoup de
+sujets ont été rappelés à la vie après _plusieurs heures_ de mort
+apparente.»
+
+Simon avait glissé son bras sous la tête de son maître, et c'est les
+larmes aux yeux qu'après l'avoir embrassé il continua l'opération
+commencée par le vieux Rig. Celui-ci fouillait dans ses poches; ayant
+ouvert sa trousse pour en tirer un bistouri, et après avoir pris sur
+l'autel un vase contenant des fleurs, il avait jeté le bouquet et il
+avait placé le vase près de la tête de Pierre.
+
+Ayant dit au matelot de continuer les insufflations sans s'occuper de ce
+qu'il allait faire, le vieux sauvage plaça sa trousse près de lui; il
+prépara une pelote de fil de soie ciré et une petite pince à verrou.
+
+Nous avons dit que Simon supportait la tête de son maître sur son
+bras; Rig lui dit:
+
+--Continue toujours et ne bouge plus ton bras... Maintenant j'en
+réponds.
+
+Les lèvres de Simon étaient sur les lèvres de son maître, il ne
+pouvait répondre, mais ses yeux eurent un regard pour remercier son
+compagnon.
+
+Rig, ayant pris son bistouri, appliqua une main sur le front livide de
+Pierre Davenne, et de l'autre coupa, au devant de l'oreille, l'artère
+temporale; le sang noir coula d'abord doucement dans le vase que le
+vieux sorcier tendait, puis il jaillit plus abondant... Le corps s'agita
+légèrement.
+
+--Arrête, dit Rig, et viens vite m'aider.
+
+Simon tout tremblant de joie, d'émotion, se leva, se cognant au marbre
+de l'autel, trébuchant aux marches, mais ne sentant ni douleur ni choc,
+et vint s'agenouiller près de Rig. Celui-ci lui fit tenir le vase plein
+de sang, et aussitôt rassemblant par sa pince à verrou les deux bouts
+de l'artère, il fit une ligature avec les fils de soie qu'il avait
+préparés. C'était un habile praticien que le vieux Rig, car, en moins
+de dix minutes, la ligature était faite, le front était bandé.
+
+Ayant placé sa main sous le sein gauche, il dit à Simon:
+
+--Maintenant..., Simon, il est sauvé.
+
+Le matelot suffoquant prit alors celui qu'il appelait le vieux coquin
+dans ses bras; il l'embrassa, mouillant ses joues de larmes heureuses.
+Il l'aurait fait danser dans le tombeau si Rig ne l'avait retenu...
+
+Mais celui-ci, calme, se fit aider pour vêtir Pierre du pardessus qu'il
+avait apporté, et il dit:
+
+--Allons, Simon, remettons le cercueil, replaçons la pierre, que tout
+soit en ordre, si un curieux regardait ici; et demain tu viendras faire
+le scellement.
+
+Ce fut fait en quelques minutes... Les cierges furent éteints.
+--Allons, Simon, marche devant, tu sais le chemin, guide-moi...
+
+--Mais, vieux, il faut porter...
+
+--Je le porte, marche, je ne quitterai mon malade que guéri, chez lui..
+Allons, va!
+
+Simon haussait les épaules: ce petit vieux, malingre, avait la
+prétention de porter un homme! Il ne fut pas peu stupéfait en voyant
+le vieux sauvage prendre Pierre Davenne dans ses bras et, sans efforts
+apparents, le porter comme un enfant. L'estime lui était venue pour
+le vieux Rig, lorsque celui-ci lui avait assuré que son maître était
+sauvé; en constatant cette force extraordinaire, elle doubla.
+
+Ils partirent en portant le corps, la pluie tombait toujours... Cette
+fois, rassuré sur la vie de son maître, Simon, en passant à travers
+les tombes, eut des frissons qu'il n'avait pas eus en venant... Ils
+repassèrent par la brèche du mur. Au bout d'une demi-heure, et grâce
+à la pluie battante, ils arrivèrent sans incident à la petite maison
+de Charonne que Pierre avait louée trois jours avant; les fenêtres
+étaient éclairées et la petite porte qui donnait du côté du
+cimetière était ouverte. En la fermant, le matelot joyeux, glissant
+une praline dans sa bouche, disait:
+
+--Nous avons eu de la chance, c'est un beau temps ça...
+
+Les deux pauvres gars étaient trempés jusqu'aux moelles.
+
+
+
+
+X
+
+LES BONS ET LES MAUVAIS RÊVES DU MATELOT SIMON RIVET.
+
+
+Dirigé par Simon, le vieux Rig, portant dans ses bras son malade,
+s'engagea dans le jardin boisé. Ils arrivèrent bientôt devant la
+porte du vestibule. Simon l'ouvrit: la petite pièce était éclairée
+par une veilleuse; ils se dirigèrent vers l'escalier et montèrent au
+premier étage: une chambre était éclairée, un feu de bois brûlait
+dans l'âtre, mais autour d'eux régnait le silence le plus profond et
+la petite maison semblait abandonnée; cependant le lit couvert de draps
+blancs était préparé pour recevoir le malade. Simon ne parut pas
+étonné, et le vieux Rig était impassible.
+
+Ayant étendu Pierre Davenne dans le lit, le sauvage tira des
+profondeurs de ses poches une petite fiole; puis, entr'ouvrant de ses
+doigts secs les lèvres de son sujet, il lui versa avec précaution
+quelques gouttes d'une liqueur rouge. Il observa alors le malade avec
+attention.
+
+Simon, placé derrière lui, regardait, n'osant parler, envahi par
+ce silence qui les enveloppait. Après quelques minutes d'attente, la
+teinte livide qui couvrait le visage disparut, les pommettes des joues
+devinrent roses, les lèvres se colorèrent, et la poitrine se souleva
+sous la respiration régulièrement rétablie.
+
+Alors le vieux sauvage se tourna vers Simon et lui dit de façon à ne
+pas éveiller le malade:
+
+--Maintenant, il est sauvé... Il faut le laisser dormir; avec le jour,
+il s'éveillera plus faible mais voilà tout...
+
+Le matelot ne trouva pas un mot à répondre. Deux grosses larmes
+glissèrent sur ses joues; il fit une grimace qui avait la prétention
+d'être un sourire, et, serrant la main de son ancien compagnon d'armes
+à l'en faire éclater, il respira bruyamment.
+
+--Maintenant, dit le sorcier, il n'a plus besoin de nous; les portes
+sont fermées, il pleut dehors et fait bon ici: nous sommes fatigués;
+fais comme moi, je vais dormir...
+
+Simon serra encore les mains de son compagnon et fit un effort pour
+parler, il ne trouvait rien à dire; il articula enfin:
+
+--Espère! espère!
+
+Le vieux Rig prit le tapis qui se trouvait devant le lit et, le plaçant
+dans un coin, il s'accroupit dessus; puis, ayant fait deux ou trois
+tours comme le chien qui fait sa couche, il se roula dans sa houppelande
+et ne bougea plus... Moins de dix minutes après, un petit sifflement
+nasal indiqua que le vieux saltimbanque était endormi.
+
+Simon, après avoir bien couvert et longuement regardé son maître,
+après avoir baissé la lumière de la lampe, avança sans bruit
+devant le feu un grand fauteuil. Il retira ses chaussures boueuses,
+ses vêtements trempés, se souriant dans la glace ou se faisant la
+grimace,--ceci est affaire d'appréciation.--Il se fit avec son mouchoir
+multicolore une superbe marmotte... Ainsi la peau tannée faisait de sa
+face un de ces bronzes que nous envoie le Japon, la marmotte était le
+couvert d'émail étrange, et les boucles d'oreilles les deux anses de
+la potiche.
+
+Le matelot s'étendit dans le fauteuil, les pieds presque dans
+la cendre; car la peau de Simon était comme de la corne, et bien
+pelotonné, les mains sur le ventre, il s'endormit; mais, moins discret
+que son ancien collègue, son sommeil s'annonça par un ronflement
+sonore, quelque chose comme le clapotement du vent dans les focs au
+moment du lof.
+
+La pluie cessait au dehors.
+
+Lorsque tout le monde fut endormi, une porte invisible s'ouvrit au fond
+de l'alcôve du lit: une femme parut, elle s'appuya avec précaution sur
+le lit. On eût dit que Pierre l'avait devinée ou l'avait entendue, car
+ses yeux s'ouvrirent aussitôt. Il remua les lèvres, la femme se pencha
+encore pour entendre, mais aucun son ne sortit; elle comprit cependant,
+et, avançant sa bouche près de l'oreille du ressuscité, elle lui dit
+d'une voix faite de râle que lui seul pouvait entendre:
+
+--C'est fait!...
+
+Il y eut dans les yeux du malade un regard heureux; mais pas un muscle
+du visage ne remua; seules les lèvres s'agitèrent comme pour dire:
+
+--Merci!
+
+La femme se pencha alors et l'embrassa en disant:
+
+--Dieu nous protège et nous pardonne!
+
+Et elle partit aussitôt. La porte se referma et, quelques minutes
+après, on entendit le bruit d'une voiture qui s'éloignait. Pierre, les
+yeux ouverts, semblait écouter; il entendit la voix de son matelot, il
+ferma aussitôt les yeux, feignant de dormir.
+
+Mais Simon n'était pas éveillé: heureux de sa nuit, dans laquelle il
+avait retrouvé son maître, il rêvait, et c'était un rêve agréable,
+car il riait et disait en dormant:
+
+--Oui, princesse... j'accepte et en souvenir de vous, avec l'anneau
+de votre nez, je me ferai faire des anneaux d'oreilles... je ne les
+quitterai jamais... Princesse, vous verrez l'Europe... Ne cousez pas
+tant de diamants sur ma tunique: c'est trop chaud, je suis trop vêtu
+ainsi... J'étouffe...
+
+Et la sueur suintait sur le front du matelot, qui se tortillait dans son
+fauteuil.
+
+--Mettez-moi tout de suite mes bottes... en peau d'éléphant bleu...
+vite... le sable est brûlant... quel soleil... le sable brûle,
+tonnerre... dépêchez-vous donc... Aïe!... Aïe!... Ah!...
+
+Et le matelot s'éveilla, en se trémoussant dans le fauteuil; croyant
+mettre ses bottes en peau d'éléphant bleu, il enfonçait ses larges
+pieds dans les cendres brûlantes; éveillé, il se recula aussitôt; il
+était temps, la peau s'écaillait.
+
+Il passa la main sur son front mouillé de sueur, sourit avec regret
+eu constatant que l'heureuse situation qu'il quittait n'était qu'un
+rêve... et tout de suite sa première pensée fut pour son maître.
+Il alla, amortissant ses pas, jusqu'au lit et il le regarda. Pierre
+lui parut changé: il le regarda une seconde fois, et constatant la
+rigidité de ses traits, il eut peur... L'épouvante le prit alors, il
+mit sa main sur le front de son maître, la face ne bougea pas, il lui
+sembla même que le front était froid...
+
+Alors, fou, il jeta un cri terrible et recula.
+
+En une seconde, le vieux Rig fut debout. Simon tremblant, trébuchant,
+se reprochant son sommeil comme un crime, montra du doigt son maître en
+gémissant:
+
+--Il est mort! il est mort!
+
+Rig se précipita...
+
+Pierre ouvrit les yeux...
+
+--Ah çà! est-ce que tu deviens idiot? demanda le vieux Rig.
+
+Simon, étourdi, s'avança...
+
+--Qu'est-ce qui t'a pris... tu rêvais donc?
+
+Le matelot tout heureux, mais confus, dit:
+
+--Bon sang! je ne peux pas expliquer ça... vous avez les yeux qui
+vivent et quand ils sont fermés... votre visage est tout autre...
+rien ne bouge... C'est bête! C'est l'émotion... qui me fait voir de
+travers.
+
+Cependant, en entendant les derniers mots de Simon, le vieux Rig avait
+froncé le sourcil..., et, voyant le regard de Pierre fixé sur lui, qui
+semblait demander une explication, il souleva la tête du malade, enleva
+le bandage de toile, regarda attentivement la plaie presque cicatrisée
+et exclama après une seconde d'examen:
+
+--Ah! maladroit que je suis!...
+
+--Qu'y a-t-il, demanda Pierre d'une voix faible.
+
+--Oh! il parle... il parle..., cria Simon joyeux et prêt à danser dans
+la chambre en entendant cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis
+deux jours, et qu'il avait craint un instant d'être éteinte pour
+l'éternité. Il se tut, sur un signe violent du vieux Rig.
+
+--Tais-toi!... et répondant à Pierre: Lieutenant, j'ai été
+maladroit, j'avais une telle crainte d'arriver trop tard que, dans ma
+précipitation, en vous saignant à l'artère temporale, j'ai coupé la
+branche supérieure du nerf facial.
+
+--Et? demanda Pierre.
+
+--Et il en résultera une paralysie d'un côté de la face qui vous
+change tout à fait.
+
+--Tant mieux! répondit simplement Pierre...
+
+--Avez-vous besoin de quelque chose?...
+
+--Non, avec le repos, je sens les forces revenir... Reposez-vous, mes
+amis, je vais reposer moi-même... Au jour, je serai mieux.
+
+Sur un signe du vieux matelot, Simon se tut et regagna son fauteuil,
+pendant qu'obéissant à son malade l'étrange docteur allait se coucher
+sur son tapis...
+
+Quand Simon s'éveilla, il se dirigea aussitôt vers le lit de son
+maître. Pierre avait les yeux ouverts; en le voyant il dit:
+
+--Aide-moi à m'habiller.
+
+Le matelot, stupéfait, allait refuser; mais le vieux Rig était déjà
+derrière lui et, satisfait, il disait:
+
+--Maintenant, à part un peu de faiblesse, il n'y paraît plus...
+Habillons-le. Lorsque Pierre fut vêtu, soutenu par les deux anciens
+matelots, il se fit conduire près de la fenêtre, et on l'étendit dans
+un large fauteuil.
+
+--Rigobert, dit-il, tu vas retourner chez toi, et demain, en venant
+toucher ce que je te dois, tu m'amèneras l'étrange fille que tu as
+recueillie.
+
+--Bien, maître, fit le vieux sauvage, glissant dans son gousset
+la montre qu'il avait prise rue Payenne, et, malgré la chaleur, se
+couvrant du pardessus de Pierre... Nous serons ici demain soir.
+
+Le vieux sauvage, ayant pressé la main de Simon, se retira après lui
+avoir donné quelques instructions relatives aux soins nécessaires à
+son malade.
+
+Lorsqu'il fut sorti, Pierre appela son matelot et lui parla à
+l'oreille; celui-ci exclama joyeusement:
+
+--Bon sang de bon Dieu! elle est ici!... Ah! mon lieutenant, j'y vais...
+Espère! espère! espère!
+
+Et il sortit aussitôt.
+
+Seul, Pierre, assis dans le fauteuil, s'accouda sur l'appui de la
+fenêtre; il regarda longuement le panorama de Paris qui se développait
+devant lui dans les vapeurs ensoleillées du lever du jour.
+
+La veille, le soleil était resté caché, la bise et la pluie
+attristaient tout, il semblait que la nature était en deuil. À cette
+aube, au contraire, les arbres étaient tout brillants de la pluie de
+la veille, et dorant l'horizon, miroitant dans les flaques d'eau des
+routes, scintillant à travers les feuilles, embrasant la plaine,
+avec le jour, le soleil paraissait, éclairant tous les vitraux; il
+incendiait les cadres dorés, il faisait sourire les vieux portraits, il
+illuminait la chambre, et dans ses rayons, dans les pétillements de
+sa poussière d'or, il jetait la lumière, la gaieté, la santé et
+l'amour.
+
+Le visage de Pierre Davenne était à jamais immobile, le soleil
+l'éclairait sans le changer, et une pensée sombre dormait sous son
+front: la vengeance.
+
+Le regard fixé sur Paris, il dit à mi-voix:
+
+--Maintenant, épouse infidèle, Geneviève, tu es veuve, tu as été
+ingrate, indigne, infâme! Je te laisse la honte, la misère, le
+remords... et le désespoir... À toi, traître, à toi, faux ami, à
+toi, lâche, qui n'as pas reculé devant le déshonneur dont tu pouvais
+couvrir mon nom... je garde ma haine... À toi qui as mordu la main qui
+te soutenait, je veux rendre le mal fait... Tu m'as fait souffrir par
+mon amour... L'amour que je te mettrai au coeur te tuera... Tu n'as pas
+reculé pour être riche devant le crime, devant la séduction de la
+femme sacrée de l'ami, du frère qui te faisait vivre..., tu auras la
+ruine, et je porterai chez toi, Fernand, la banqueroute, l'adultère et
+la misère... Et tout cela dans la honte, pour qu'il n'y ait autour de
+toi ni merci, ni pitié... rien que du mépris et de la haine! Elle!
+elle... nous verrons après...
+
+La porte s'ouvrit: c'était Simon amenant la petite Jeanne, qui venait
+dire bonjour à son père.
+
+
+
+
+XI
+
+LES LETTRES LAISSÉES PAR PIERRE DAVENNE.
+
+
+Fernand, ramenant la jeune veuve chez elle, avait cherché à la
+consoler du passé en parlant de l'avenir; connaissant l'amour profond
+de Geneviève pour son enfant, c'est de la petite Jeanne qu'il parlait,
+c'est à cause d'elle qu'il espérait que la malheureuse femme devrait
+l'écouter; mais Geneviève avait répondu:
+
+--C'est pour Jeanne que je consens à vivre, sans elle je me tuerais...
+Aujourd'hui, je vois l'étendue de ma faute; couverte de honte, rongée
+par les remords, je n'ai qu'un devoir: racheter par une vie nouvelle,
+toute de sacrifice, ma conduite passée.
+
+--Geneviève, reprenait Fernand, il n'y a pas de sacrifice à faire...
+il faut vivre pour ton enfant, il faut que tu aies un nom respecté, il
+faut lui garder une fortune qui assurera son avenir...
+
+--Elle a pour elle la fortune de son père...
+
+--Non, Geneviève, cela ne suffit pas... Il ne faut plus parler du
+malheur survenu; tu ne peux à ton âge rester veuve... L'amour que
+j'avais pour toi est resté le même, malgré ce qui s'est passé entre
+nous depuis la catastrophe... Mais je fais la part de la douleur, de
+l'état nerveux dans lequel tu es... Geneviève, tu deviendras ma femme.
+
+La jeune veuve eut un frisson, son être se révoltait d'entendre les
+projets de Fernand quand le corps de Pierre était à peine refroidi;
+et comme elle n'avait pas la force de se révolter contre lui, qu'elle
+était dominée, un mot glissa de ses lèvres...
+
+--Oh! le châtiment.
+
+Si bas qu'il fût dit, Fernand l'entendit, son front se plissa et il
+reprit d'un ton sec:
+
+--Au reste, Geneviève, il est trop tard aujourd'hui pour reculer... tu
+ne seras à personne qu'à moi...
+
+Cette phrase fut dite d'un ton tel que Geneviève releva les yeux; son
+regard se croisa avec celui de Fernand... elle le baissa aussitôt, et
+de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Jusqu'à la rue Payenne,
+les étranges amants n'échangèrent plus une parole; lorsqu'ils
+arrivèrent, la pluie commençait à tomber.
+
+La rentrée dans la maison mortuaire fut sinistre; en montant
+l'escalier, les forces manquèrent à la malheureuse femme et Fernand
+fut obligé de la soutenir. Des sanglots déchirants roulaient dans sa
+gorge, l'étouffant...
+
+Et la maison était lugubre dans le mortel silence qui l'emplissait; le
+gloussement de l'eau au dehors, les sifflements de bise dans les pièces
+vides dont toutes les portes étaient ouvertes... et répandue dans
+l'atmosphère cette odeur pénétrante de la sciure qui sert à
+l'ensevelissement... tout cela glaçait la moelle des os.
+
+Arrivée sur le palier, Geneviève se dégagea des bras de Fernand qui
+la soutenait, et, tombant à genoux, elle se traîna jusqu'à la porte
+de la chambre de son époux, puis se tordant de douleur dans ses habits
+de deuil, les mains jointes, suffoquant et pleurant, elle gémit:
+
+--Seigneur mon Dieu... pardon, pardon!... Mon Pierre, là-haut,
+pardon!... Ah! je suis une misérable!...
+
+Fernand, impatient, la souleva et la porta sur un fauteuil, en disant
+brutalement:
+
+--Assez de faiblesse, à la fin il faut de la raison...
+
+Geneviève était comme un enfant: elle eut peur, et elle s'efforça
+d'étouffer le bruit de ses sanglots. Fernand alluma une lampe et,
+allant prendre la lettre qu'il avait vue le matin même, il dit:
+
+--Geneviève... Allons, sois un peu raisonnable et écoute... Voici une
+lettre laissée par Pierre et qui porte pour suscription:
+
+«À ma femme Geneviève, _pour être ouverte_ lorsque ma _dépouille
+mortelle sera dans la tombe_.»
+
+La jeune femme, dominant son émotion, releva sa tête éplorée pour
+écouter.
+
+Fernand brisa le cachet et lut:
+
+ «À Geneviève,
+
+»Tu étais malheureuse et sans famille, je t'ai faite riche et aimée;
+je t'adorais... tu m'as trompé!... Sois maudite!...
+
+»Je meurs par toi et pour toi, mais après avoir disposé de tous mes
+biens... Je te lègue la misère... et l'abandon... Sois maudite!...
+
+»Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère...
+Je te lègue ton amant... Sois maudite!...
+
+ »Pierre DAVENNE.»
+
+
+Geneviève jeta un cri et se laissa tomber à genoux, la tête dans
+ses mains, penchée sur le fauteuil et comme écrasée sous cette
+malédiction posthume.
+
+Fernand était devenu pâle en trouvant une autre lettre qui portait son
+nom; il l'ouvrit et lut:
+
+«Je suis convaincu que tu seras avec ta complice, au retour du
+cimetière, pour partager mes dépouilles... Ingrat et infâme, tu dois
+avoir ta part dans ce testament...
+
+»Je te lègue la banqueroute!...
+
+»Lâche! sois maudit!»
+
+Fernand passa plusieurs fois la main sur son front, ne pouvant croire ce
+qu'il avait lu... Puis, se redressant et revenant au côté pratique
+du but qu'il poursuivait, il alla fouiller les meubles. Les meubles, si
+solidement fermés le matin même, étaient ouverts, béants. Il mit la
+main sur le portefeuille de Pierre dans lequel il trouva des fiches de
+l'agent de change qui avait liquidé les valeurs... C'était vrai, la
+caisse était vide, il ne restait que le mobilier qui meublait la maison
+et dont la vente couvrirait à peine les dettes journalières...
+Il resta un instant silencieux; un sourire singulier glissa sur ses
+lèvres, puis, son regard tombant sur Geneviève éplorée, il dit bas
+en hochant la tête:
+
+--Heureusement, nous ne sommes pas mariés...
+
+Puis, touchant l'épaule de la veuve et se disposant à sortir, il eut
+un air cynique en lui disant:
+
+--Geneviève, adieu!
+
+Geneviève, sanglotant, ne bougea pas... Alors il continua:
+
+--Madame veuve Davenne, adieu! Vous êtes libre.
+
+Et il sortit.
+
+La malheureuse femme n'avait pas bougé; mais le dernier mot du
+misérable fut une consolation dans sa douleur.
+
+Elle était libre; ce remords vivant, cette honte éternelle ne seraient
+pas rivés à sa vie... Femme coupable et à cette heure repentie,
+résolue à racheter le passé par une vie sans reproche, elle se
+retira.
+
+Elle était seule dans la chambre mortuaire, débarrassée à jamais du
+misérable qui avait été la cause de son malheur. Elle se traîna vers
+le lit et baisa le drap sur lequel son époux avait été étendu...
+Puis, effrayée de ce silence, étouffée par cette atmosphère dans
+laquelle la mort pesait encore, elle prit la lampe et se dirigea vers le
+sanctuaire saint du suprême pardon: la chambre de sa fille...
+
+Elle allait donc trouver des lèvres pour essuyer ses larmes, des
+caresses pour consoler son coeur, des sourires pour oublier sa faute!...
+
+Elle entra et s'avança doucement vers le lit... Le lit était vide!
+
+Elle regarda autour d'elle étonnée... elle appela, rien ne
+répondit... la maison était abandonnée... Elle appela encore. Rien!
+elle écoutait et n'entendait que la pluie qui frappait les vitres
+et les arbres, et que l'eau qui gargouillait dans les gouttières...
+Seule!.... Elle était seule! Et sa Jeanne!
+
+Tout à coup elle se rappela la phrase de la lettre de son mari:
+
+«Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère.»
+
+--Ô mon Dieu, est-ce qu'on lui avait pris son enfant?
+
+À cette pensée, une pâleur livide couvrit ses traits, un frisson
+courut dans son sang... Elle se redressa, et, arrachant son voile de
+veuve, passant ses mains sur son front, dans ses cheveux, elle s'écria:
+
+--Non, je suis folle, c'est impossible!... Non! non!
+
+Et, retrouvant toute son énergie, elle saisit la lampe et courut dans
+toutes les chambres de la maison, appelant:
+
+--Jeanne! Jeanne!
+
+L'écho et le vent seuls lui répondirent.
+
+Elle revint dans sa chambre et aperçut un papier sur une table, elle le
+prit et lut épouvantée:
+
+«Jeanne est morte pour toi, oublie-la.
+
+ »PIERRE.»
+
+Ce coup fut terrible; la malheureuse laissa tomber la lampe qu'elle
+tenait à la main, et, folle, échevelée, elle se sauvait en criant:
+
+--Mon enfant! je veux mon enfant!...
+
+Et elle courait, trébuchant, se heurtant aux meubles, sans conscience,
+sans idée, la tête perdue... Elle descendit dans le jardin et criait
+toujours:
+
+--Jeanne! mon enfant! on m'a volé mon enfant!... Je suis maudite!
+
+Elle pouvait à peine se soutenir, brisée par l'émotion; elle ouvrit
+la porte de la rue, voulant crier:
+
+--Au secours!
+
+Mais sa voix s'éteignit dans sa gorge. C'était plus que sa nature
+frêle pouvait supporter, elle jeta un cri et tomba raide sur le pavé
+de la rue.
+
+Ses cris avaient été entendus; malgré la pluie, quelques voisins
+sortirent; on releva la malheureuse. Les gens épouvantés croyaient à
+un crime; on transporta Geneviève dans la maison voisine. Là, un gamin
+la reconnut et dit:
+
+--C'est la _Femme du mort_.
+
+On la transporta aussitôt chez elle, et une femme resta pour la
+soigner.
+
+--Pauvre femme! disaient les gens qui l'avaient secourue, et quel
+malheur! un si heureux ménage, ils s'adoraient!...
+
+Le lendemain, Geneviève n'avait pas repris connaissance; atteinte d'une
+méningite, sur l'avis du médecin elle fut transportée dans une maison
+de santé.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+UN MARIAGE D'AMOUR.
+
+
+Quelques semaines après les événements que nous avons racontés,
+Fernand Séglin était assis devant son bureau; accoudé, le menton dans
+la paume de sa main et mordillant ses ongles, le front plissé, les yeux
+fixes, sans regard, il pensait.
+
+La maison Séglin occupait le rez-de-chaussée et le premier étage
+d'une habitation de riche apparence du boulevard Magenta dans les
+environs de la rue Lafayette. F. Séglin était commissionnaire en
+marchandises. Il était le successeur d'un homme qui avait eu une grande
+réputation commerciale, réputation moins brillamment soutenue par
+lui. Le papier de la maison Séglin ne passait plus comme les billets
+de Banque. La maison, établie sur de vastes proportions, avait un
+personnel nombreux; aussi disait-on que les bénéfices devaient être
+énormes, car Fernand menait une existence très coûteuse. Au cercle il
+avait souvent perdu; une fois, entre autres, en une seule nuit, il avait
+perdu près de 120,000 francs.
+
+On était à la veille de la fin du mois, et le caissier venait
+d'apporter à Fernand Séglin son carnet d'échéances, le livre de
+caisse et le bordereau de fin de mois. Le caissier avait dit:
+
+--Il me manque pour l'échéance 47,000 francs.
+
+Fernand avait souri en répondant:
+
+--Tout à l'heure, je vous donnerai une valeur à porter chez le
+banquier...
+
+Le caissier s'était retiré, et seul Séglin pensait, hésitant à
+prendre une décision.
+
+--Bah! murmura-t-il, je réussirai! En pressant le mariage, j'ai ce
+qu'il me faut avant l'échéance... et tout est sauvé...
+
+Puis, les deux coudes sur le bureau, le front dans ses mains, il
+réfléchit longuement. Nous devons dire que, quatre jours après
+la mort de Pierre Davenne, un homme s'était présenté chez Fernand
+Séglin.
+
+Cet homme avait entre les mains pour cent cinquante mille francs de
+valeurs échues, que Fernand avait souscrites à Pierre Davenne, lorsque
+celui-ci lui avait prêté cette somme, pour acheter la maison de
+commission du boulevard Magenta... La créance avait été vendue, et
+les demandes d'arrangement faites par Séglin avaient été absolument
+repoussées. L'homme avait accordé deux mois seulement, sinon il
+poursuivait, et la poursuite, c'était le crédit perdu, c'était
+la faillite; or, la faillite, en montrant le gâchis des livres, ne
+manquerait pas d'entraîner la banqueroute, car... car il circulait
+avec l'endos de la maison F. Séglin certaines valeurs dont la signature
+pouvait mener au bagne.
+
+Séglin enfin était sur le bord de l'abîme; tous ses efforts
+consistaient à le cacher à tous; il n'avait pour se sauver qu'une
+ressource, le mariage. Fernand était sur le point de se marier, et sa
+femme devait lui apporter plus d'un million. Mais, pour réussir, il
+ne fallait pas manquer une échéance... et c'est sous le coup de cette
+idée que Fernand sortit de son bureau un livre de chèques en blanc; il
+en coupa un et écrivit la somme: _Deux mille cinq cents livres_.
+
+Le chèque était d'une maison anglaise;--puis, prenant dans un livre
+une signature dont les lettres étaient piquées avec une épingle,
+il l'appliqua sur le chèque et passa dessus un petit tampon. Ayant la
+signature au poncif, il prit la plume et suivit le décalque.
+
+Cela fait, il sécha le papier au feu, afin que l'encre ne parût pas
+fraîche. Il prit alors une fiche sur laquelle il releva les échéances
+et les encaissements de fin de mois,--établit la balance,--qui
+produisait un déficit de quarante-six mille six cents francs. Ceci
+fait, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées
+sombres que son criminel travail avait amenées, disant bas pour se
+rassurer lui-même:
+
+--Il faut que je réussisse, et je réussirai.
+
+Alors il sonna, le caissier vint.
+
+--Tenez, Picard, voici le bordereau. Voici un chèque qui vous couvre,
+que vous ferez encaisser...
+
+--Bien, monsieur...
+
+Picard pria son patron de signer le chèque et sortit...
+
+Aussitôt Fernand se leva en disant:
+
+--Allons, je suis tranquille pour un mois; pendant ce mois, il faut que
+tout soit fini...
+
+Et il regarda sa montre.
+
+--C'est à cinq heures qu'ils arrivent, je n'ai que le temps.
+
+Et ayant envoyé chercher une voiture, il se fit conduire à la gare de
+Lyon. Il demanda si le train d'Italie était arrivé. Le train était
+signalé et allait entrer en gare. Il alla se placer aussitôt à la
+petite porte grillée par laquelle sortent les voyageurs.
+
+Quelques minutes après le sifflet strident de la locomotive annonçait
+l'arrivée en gare du train, et aussitôt la salle était envahie par
+les voyageurs, portant des sacs et des bagages... Fernand fouillait du
+regard tous les arrivants pour reconnaître ceux qu'il attendait.
+
+Un groupe nombreux stationnait devant la porte de la salle des bagages,
+et tous les autres voyageurs étaient sortis, les employés de l'octroi
+allaient quitter la petite porte et Fernand contrarié pensait à se
+retirer, lorsque, au moment où l'on allait fermer la porte du quai
+d'arrivée, deux voyageurs suivis de deux domestiques partirent à leur
+tour: un vieillard et une jeune fille. Sur un signe du premier, les deux
+domestiques, un valet et une femme de chambre, attendirent à la porte
+pour s'occuper des bagages. Puis l'homme regarda autour d'eux et,
+apercevant Fernand, il se dirigea vers lui. Les deux hommes se
+saluèrent et le vieillard demanda:
+
+--Monsieur Fernand Séglin?
+
+--C'est moi!... Monsieur Danielo de Zintsky?
+
+--Salut, meinher! dit le vieillard en tendant cordialement la main
+au jeune homme; puis, prenant la main de la jeune fille, il dit en la
+présentant:
+
+--Ich habe die Ehre ihnen meine Nichte Iza vorzustellen... Mais, se
+reprenant aussitôt en voyant l'air étonné de Fernand, il dit avec un
+fort accent allemand:
+
+--Je présente à vous ma nièce Iza Georgina de Zintsky...
+
+Fernand, après avoir salué, releva la tête pour regarder la jeune
+fille; il resta comme ébloui de sa splendide beauté.
+
+Elle paraissait dix-huit ans à peine; les yeux bruns avaient la douceur
+du velours; leurs cils longs et recourbés à l'extrémité jetaient de
+la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant
+plus mat le blanc de l'orbite; le nez, légèrement busqué, était fin
+et franc de lignes; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient
+suivant l'impression ressentie; les lèvres, d'un rouge ardent, étaient
+admirablement dessinées et formaient dans le rire un splendide écrin
+pour les dents d'une blancheur nacrée; les oreilles, toutes petites,
+étaient d'une transparence rose; le front était pur et superbe dans
+l'encadrement des cheveux si noirs qu'ils avaient les reflets bleus des
+ailes du corbeau. Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des
+cheveux; mais ce que nous ne pouvons peindre, c'est le charme, la grâce
+sauvage, l'allure étrange et distinguée de l'admirable femme; c'est
+ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces
+formes puissantes, et jeunes, et élégantes...
+
+Iza Georgina de Zintsky était superbement vêtue; une longue robe de
+faille noire, épaisse comme du drap, la dessinait dans les étroitesses
+de la mode nouvelle, révélant son étrange beauté; le corsage de
+la robe, échancré sur la poitrine, laissait sortir des flots de
+dentelles, à travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair.
+Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, étroitement
+gantées, jaillissaient d'un même flot de dentelles, tranchant de leur
+couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de
+nos mères.
+
+Comme si la mode collante de nos jours gênait la pudeur de ses dix-huit
+ans, un châle immense, éblouissant de ses couleurs et de ses
+broderies d'or, l'enveloppait à demi, tordu autour d'elle. Une dentelle
+singulière, dans le noir de laquelle se détachaient des sequins et des
+festons de fils d'or, était accrochée dans son peigne et encadrait sa
+figure, se mêlant à ses cheveux qu'elle portait en lionne...
+
+Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et
+femmes se retournaient émerveillés, et ce fut un concert de louanges
+échangées à voix basse, car dans ces éclatements de beauté, dans
+ce regard enflammé, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle
+se révélait... la pureté, l'innocence!... Sur ce feu était
+cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits
+éclatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire.
+L'air du visage était tel que, ainsi que devant les habits criards de
+clinquant des madones, on s'inclinait respectueux.
+
+Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en
+tremblant... oui, en tremblant, et l'avait portée à ses lèvres...
+
+L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante à
+soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le
+teint cuivré des gens habitués aux ardeurs du soleil; ses cheveux
+crépus étaient gris et tombaient sur son front en mèches frisées
+comme des tire-bouchons, ils étaient tout luisants de pommade, les
+sourcils étaient épais et bruns; l'oeil, enfoncé sous l'arcade
+sourcilière, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait;
+le nez était droit et épais comme ceux que nous retrouvons sur les
+profils des médailles grecques; les oreilles un peu plates étaient
+ornées de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans
+une barbe assez longue et absolument blanche.
+
+Il était vêtu d'une espèce de tunique de velours noir, boutonnée sur
+le côté de la poitrine par des boutons de métal; cette tunique
+avait des manches de drap lie de vin. Il était coiffé d'une calotte
+d'astracan; le pantalon large, de velours brun à côtes, se perdait
+dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky
+était bouclé dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle
+pendait une petite sacoche... Sur son bras le vieillard portait un de
+ces manteaux immenses que la jeunesse élégante de 1830 appelait le
+manteau Byron.
+
+--Selon votre désir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Hôtel vos
+appartements...
+
+--Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficulté en français,
+si j'ai décliné votre offre... Mais vous vivez en garçon, et cela
+était impossible.
+
+--Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre
+à la voiture, d'offrir le bras à Mlle de Zintsky?
+
+Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots à la jeune fille;
+celle-ci, souriante, prit aussitôt le bras du jeune homme. Le vieillard
+dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Hôtel,
+et, se tenant au côté de Fernand qui donnait le bras à sa nièce, ils
+sortirent de la salle d'arrivée, au milieu du murmure admiratif de ceux
+qui étaient dans la salle.
+
+--Est-ce la première fois, mademoiselle, que vous venez à Paris?
+demanda Fernand qui bouillait d'entendre parler la jeune fille.
+
+Celle-ci, sans être gênée pour s'exprimer, au contraire, ajoutant par
+son accent mélodieux un charme de plus à son langage, lui répondit:
+
+--Oui, maître... C'est la première fois!... Je suis restée deux jours
+à Vienne, que l'on m'a dit ressembler beaucoup à Paris...
+
+--Ce sera pour moi, mademoiselle, une bien grande joie de vous diriger
+et de vous servir de cicérone dans mon beau pays... Et M. de Zintsky?
+
+--Moi, je suis venu deux fois déjà.
+
+On monta en voiture, et, une demi-heure après, Fernand, ravi, offrait
+la main à la jeune Moldave pour descendre de voiture et la diriger,
+précédé par le domestique, vers ses appartements.
+
+La jeune fille, lasse du voyage, demanda à son oncle à se retirer chez
+elle, ce qu'il accepta. Fernand allait le quitter, lorsque le vieillard
+lui dit:
+
+--Mais moi, je ne suis pas fatigué, nous avons à causer....et, si vous
+le voulez, nous nous retrouverons dans vingt minutes, le temps de me
+vêtir à la parisienne, et nous passerons la soirée ensemble. Iza
+ne descendra pas pour dîner, elle va avoir sa migraine... mais nous
+pouvons dîner ensemble.
+
+--Monsieur de Zintsky, j'allais vous le proposer.
+
+--Alors, là, tout est bien... attendez-moi.
+
+Fernand sortit devant pour prendre des cigares, et, se promenant en
+fumant sur le boulevard, il sourit à l'avenir.
+
+--Je suis sauvé, et ma parole, ce n'est pas un mariage de raison
+seulement que je vais faire, c'est un mariage d'amour.
+
+Au second étage, le rideau d'une fenêtre était à peine écarté, et
+le regard de la superbe Iza de Zintsky guettait le jeune homme. Souriant
+à son tour, elle se retira et dit à un homme jeune encore placé à
+côté d'elle:
+
+--Maître, je vous en réponds, et je ne vous demande que le temps que
+la loi exige... Ce n'est pas demain, c'est ce soir qu'il va obliger le
+vieux à lui donner son consentement.
+
+À ce moment Danielo de Zintsky paraissait dans le salon et demandait à
+Pierre Davenne (c'était lui):--Eh bien, maître, êtes-vous content de
+nous?
+
+
+
+
+II
+
+UN MARIAGE À LA VAPEUR.
+
+
+Quelques minutes après, le vieux Moldave et Fernand Séglin étaient
+attablés dans un cabinet de chez Brébant, et, en achevant de dîner,
+ils causaient. Le vieux Danielo disait:
+
+--Lorsque, par l'entremise de la maison Strucko, de Vienne, nous vous
+avons connu, sur les propositions qui nous furent faites, nous dûmes
+nous renseigner auprès de nos correspondants de Paris. Je dois vous
+le déclarer, les renseignements furent absolument à votre avantage...
+C'est alors que je vous adressai la réponse à votre lettre.
+
+--La réponse, monsieur de Zintsky, me fut agréable; mais le portrait
+que vous me fîtes parvenir, tout admirable qu'il fût, est bien
+au-dessous de la réalité... et c'est aujourd'hui que je bénis ce
+jour...
+
+--Mon cher monsieur, je vous connais à peine; déjà, vous m'êtes
+sympathique, et je crois qu'il en est de même de ma nièce...
+
+Fernand était un peu gêné de la rondeur de son futur oncle, et il
+était surtout étonné de ses façons. C'est que, assurément, Danielo
+n'était pas un petit-maître habitué aux délicatesses élégantes de
+la table; il buvait sec, en emplissant son verre au ras; il ne faisait
+de sa fourchette qu'un usage très modéré, ses doigts lui servaient
+très simplement pour prendre délicatement dans le plat le morceau qui
+le tentait. Fernand pensa que ces façons étaient particulières à son
+pays, et il se promit, lorsqu'il offrirait à dîner, de choisir le jour
+où son oncle serait forcé de refuser l'invitation.
+
+Après avoir vidé d'un trait un plein verre de vieux corton, tenant
+comme en une pince, entre ses doigts, une côtelette de chevreuil qui
+lui barbouillait les lèvres de sa purée de marrons, le petit vieux
+continuait:
+
+--En deux mots, cher monsieur Séglin, voici la chose: la guerre est
+menaçante chez nous, la pauvre Iza a peur et c'est ce qui l'a si vite
+décidée à quitter son pays. Élevée comme une sainte, elle n'a
+quitté les esclaves aux soins desquels sa mère l'avait confiée
+que pour venir à Paris. Paris, c'était son idéal: élevée en
+chrétienne, elle voulait trouver en France le mari de son choix. C'est
+ce rêve que je viens réaliser. Or, je vous ai dit sa situation, Iza
+a environ douze cent mille francs de dot. Vous avez, je le sais, une
+maison qui vaut presque cette somme. Cela est donc pour le mieux. Mais
+moi je ne suis pas éternel, et c'est à ma nièce que reviendra ce que
+j'ai, c'est-à-dire une somme à peu près égale à celle que je vous
+apporte.
+
+Deux ou trois fois les paupières de Fernand eurent des clignotements,
+comme si ses yeux étaient éblouis par trop de lumière.
+
+--Monsieur Danielo, dit Séglin, en faisant demander par notre ami
+commun, M. Strucko, la main de votre nièce, je ne voyais dans ce
+mariage que l'assemblage de deux situations qui devait assurer aux
+époux une vie heureuse. J'y voyais la possibilité de donner
+plus d'étendue à ma maison; la respectabilité de votre nom,
+l'honorabilité de votre famille m'assuraient que j'aurais une femme
+digne... Nous vivons à une époque où ces seules conditions suffisent:
+on s'épouse bien plus pour se faire une maison que pour se faire une
+famille...
+
+--Oui, on fait une affaire...
+
+--C'est le mot sec... Eh bien, monsieur Danielo, j'ai le bonheur de vous
+dire qu'il n'en est plus ainsi de moi... Depuis que j'ai vu Mlle Iza de
+Zintsky... je l'aime et c'est un mariage d'amour que je vais faire... et
+à cette heure... vous auriez modifié les conditions premières, que je
+passerais outre. Ce n'est plus une affaire que je fais... Ce n'est plus
+le négociant qui parle..., c'est l'amoureux...
+
+--À la bonne heure, monsieur Séglin, exclama le vieux Danielo en
+tendant sa main de squelette au jeune homme.
+
+--En la voyant si noble, si belle, en voyant ses grands yeux que voilent
+la candeur et la pureté, en voyant cette superbe ardeur de la jeunesse
+presque éteinte par cette innocence, j'ai été ravi, charmé; j'ai
+senti, comme aux heures suprêmes, se briser quelque chose en moi; une
+voix secrète me disait: Voilà celle qui va transformer ta vie...
+
+--C'est ma nièce et il conviendrait que je fusse réservé! Cependant
+je ne puis. Tout ce que votre imagination peut vous donner est
+au-dessous de la vérité... Avant un mois, monsieur, je défie à
+la plus élégante de vos Parisiennes de lutter avec elle de grâces,
+honnêtes, bien entendu.
+
+Et sans doute parce qu'il était heureux des compliments qu'on faisait
+de sa nièce, le vieux Danielo avait un singulier sourire en disant
+cela.
+
+Le bout du nez du vieux Moldave se rougissait et tranchait sur son
+visage bronzé et sur sa barbe blanche. Le vin le rendait expansif. Il
+dit:
+
+--En somme, j'ai consulté ma nièce... elle accepte. J'ai, je vous
+l'ai écrit, de grands intérêts au pays; à ces heures menaçantes ma
+présence est nécessaire, je vous demanderai donc de hâter ce mariage.
+
+--C'est, monsieur, le plus cher de mes voeux... Lorsque j'aurai le
+bonheur de me trouver demain avec Mlle Iza, vous lui demanderez d'en
+fixer elle-même la date.
+
+--Iza n'a rien à voir là dedans, c'est une petite fille qui fait
+aujourd'hui ma volonté jusqu'au jour où elle fera la vôtre... Faisons
+donc cela nous-mêmes... Tout en étant chrétiens, la différence de
+nos Églises nous empêche le mariage religieux. Or, votre loi exige, je
+crois, environ seize jours de publication... Eh bien! dès demain, nous
+pouvons nous occuper de cela... Maintenant, le notaire?...
+
+--Cela, quand nous voudrons...
+
+--C'est que les fonds ne m'arriveront pas avant quinze jours...
+
+--Plaisantez-vous et croyez-vous que je veuille qu'on dépose en
+signant...
+
+--J'aimerais mieux ça, insista le vieux Danielo... les affaires sont
+les affaires...
+
+--Pardon, cher monsieur Danielo... je vous ai dit que je ne faisais pas
+une affaire...
+
+--Alors... fixez vous-même.
+
+--Je m'occuperai du notaire et, avant huit jours, nous terminerons.
+
+--C'est cela... eh bien, topez là, mon neveu!... dit Danielo en lui
+tendant la main... et à votre bonheur! ajouta-t-il en levant son verre.
+
+Puis étendu dans son fauteuil, ayant arrêté et conclu la situation
+de sa nièce, le vieux Moldave, heureux de vivre, tira de sa poche une
+longue pipe, la bourra lentement et l'alluma méthodiquement, pendant
+que Fernand faisait sauter le bouchon de la troisième bouteille de
+champagne.
+
+À cette heure où, devisant amicalement avec son futur oncle, Fernand
+faisait sur l'avenir de beaux rêves d'or et de rose... une scène toute
+différente se passait près de la maison du boulevard Magenta; nous
+allons y ramener le lecteur.
+
+
+
+
+III
+
+DEUX VIEUX AMIS DE... QUINZE JOURS.
+
+
+En face de la maison de banque et de commission Fernand Séglin, juste
+au coin d'une rue qui fait angle avec le boulevard Magenta, se trouvait
+un petit cabaret, un de ces cabarets qui tiennent le milieu entre le
+restaurant et le marchand de vin. Une boutique discrète, derrière
+les vitres de laquelle s'étendaient des rognons noirs, des côtelettes
+minces, des salades vertes, et, par-dessus tout cela, les petits rideaux
+blancs qui masquaient l'intérieur de la boutique.
+
+C'était dans cette maison que les petits employés de la maison Séglin
+prenaient pension. Il y avait dans le fond de la grande salle, à gauche
+et comme isolée des autres, une petite table de marbre qui ne pouvait
+porter que deux couverts. À l'heure où tous les employés sortaient,
+c'est-à-dire de onze heures à midi, ils se plaçaient à la grande
+table qui se trouvait au milieu de la salle; les autres tables étaient
+occupées par les employés de diverses maisons du quartier; c'était
+dans le cabaret un envahissement. Les ouvriers et les garçons de
+magasin entraient, jouant, se bousculant, se poussant d'une claque sur
+les épaules, en criant joyeusement comme des enfants. Les vieux, l'air
+réfléchi, grognant, haussant les épaules de ces gamineries, entraient
+prendre leurs places.
+
+Alors c'étaient dans la grande salle des cris, des éclats de voix, des
+heurtements de poings sur les tables, qui faisaient sauter les verres
+et les assiettes... Au milieu de ce brouhaha, le garçon et la servante
+passaient froids, calmes, avec une attitude mécanique en servant à
+chacun le plat du jour... Au fond, dans la vapeur de la cuisine, on
+voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu'aux épaules,
+plongeant à chaque commandement sa cuiller immense dans des chaudrons
+vastes comme des futailles et répondant sans en avoir conscience à
+chaque commande:
+
+--Boum! enlevez...
+
+Dans le comptoir était une femme énorme, jeune encore, ayant sur les
+lèvres un perpétuel sourire, et dont le triple menton se perdait dans
+les charmes gras et robustes que soutenait un corset solide; ses bras
+étaient nus et de ses mains replètes et petites elle emplissait sans
+cesse des demi-bouteilles et des carafons, puis avec une vivacité
+étonnante elle recevait le solde des additions et plongeait une main
+dans son tiroir ouvert et regorgeant de monnaie de billon.
+
+Jeune encore, elle eût été jolie sans l'envahissement de cette
+graisse, acquise dans ce milieu sans air, étouffé, plein de vapeur,
+qui lui donnait le teint mat de l'anémie; mais cette maladive blancheur
+ressortait mieux sur le fond de bouteilles de liqueur, de bocaux de
+fruits qui encombraient les étagères et encadraient la glace...
+C'était dans la gargote, pendant une heure, un bruit incessant; puis,
+lorsque midi sonnait, le silence revenait avec le vide, le patron
+quittait la cuisine et venait s'asseoir au comptoir près de sa femme,
+se livrant au rinçage des verres pendant qu'elle mettait en ordre la
+comptabilité du matin. Le garçon et la servante, ayant desservi et
+essuyé les tables, ayant balayé, étaient dans la cuisine et lavaient
+la vaisselle.
+
+C'est dans cette accalmie qu'arrivait toujours, à midi un quart, un
+grand gaillard, maigre et blême, dont l'extrémité du nez était rouge
+et givelée. Il entrait calme, allait à la petite table du fond, se
+faisait servir le plat du jour et demandait un litre... C'était le
+garçon de magasin de la maison Séglin; il couchait dans le magasin,
+balayait et rangeait tout, avant l'arrivée des employés; puis, à
+l'heure du déjeuner, c'est lui qui gardait la maison. Lorsque tout
+le monde était revenu, il allait à son tour prendre son repas et se
+trouvait libre jusqu'à cinq heures, heure de la fermeture des magasins
+et des bureaux.
+
+D'ordinaire, ce garçon de bureau, qui se nommait Martin, était seul à
+cette heure. Mais, depuis une quinzaine de jours, lorsque le dîner
+de midi sonnait, un homme entrait et se faisait également servir son
+déjeuner à la table voisine de celle de Martin.
+
+Le troisième jour, l'inconnu avait prié Martin de lui prêter son sel;
+le quatrième il l'avait salué, le cinquième il lui avait demandé son
+avis sur le plat du jour; le sixième, en arrivant, il lui avait tendu
+la main... et celui-ci, à la fin du repas, lui avait proposé de jouer
+le _petit noir_ (le café); enfin, le lendemain, Martin, en le voyant
+venir, lui avait offert une place en face de lui. On avait accepté,
+et, depuis ce jour, Martin attendait que son camarade fût venu pour
+commencer son repas.
+
+Martin était arrivé; placide et les deux poings sur la table, il
+attendait, ne prenant pas la peine de lire le petit papier gras sur
+lequel était griffonné dans une langue spéciale à la maison le menu
+du jour. Son compagnon entra. Lorsqu'il le vit dépasser la porte et se
+diriger vers le fond de la salle, il lui sourit et retira de son rond sa
+serviette que le garçon, en dressant les deux couverts, avait placée
+dans son assiette.
+
+Celui qui entrait était un homme de quarante à quarante-quatre ans,
+grand, gras et laid..., mais d'une laideur sympathique; les cheveux
+glissant sur la surface polie de son crâne étaient tombés, ils
+étaient restés en touffe comme une couronne autour de la tête noire
+et frisée; les yeux étaient bruns; la bouche, aux lèvres lourdes,
+était cachée sous une moustache brune qui se perdait dans une barbiche
+touffue, laquelle couvrait tout le menton; le nez un peu camard ouvrait
+ses narines poilues; au-dessous des yeux, les sourcils se dressaient
+roux, fauves; les oreilles plates et sans ourlets étaient percées d'un
+trou énorme.
+
+La face était comme zébrée; c'est que sans doute la peau ridée et
+bronzée s'étendait plissant autrefois sur l'ossature de la tête; la
+graisse, en venant, avait soulevé le tissu cutané, l'avait gonflé en
+le blanchissant ainsi que dans l'engraissement obtenu par l'abreuvage
+forcé chez les volailles; mais sur la peau couverte de cette pâleur
+mate s'étendaient toujours, comme des tatouages, des raies, des rides,
+hâlées par de longues années... Cet homme était laid, mais d'une
+laideur gaie. La peau tendue autour des yeux avait des lignes en l'air
+qui rendaient toujours l'oeil riant.
+
+Il était vêtu comme un ancien militaire, un cavalier; le cou était
+nu, la chemise n'avait pas de col, mais un foulard la protégeait joint
+par un noeud énorme dont les deux bouts retombaient sur le gilet, un
+gilet spécial, étroit comme un plastron et long comme un _mie der_
+de palefrenier, boutonné ainsi qu'une soutane par cinquante boutons
+formant de petites boules d'or, sur lequel s'ouvrait une vareuse de
+molleton sans col et à larges poches; le pantalon, fait de cette
+étoffe appelée peau de souris, étant collant comme une culotte de
+peau et, arrivant aux chevilles en formant de nombreuses spirales,
+faisait ressortir des pieds qui auraient fait rougir Charlemagne.
+
+Cet homme se nommait Sper; ancien soldat, il avait récemment perdu son
+maître et cherchait une place de garçon de bureau.
+
+En arrivant à la table, Martin lui tendit la main et lui dit:
+
+--Vous venez tard aujourd'hui, et j'ai une faim de gueux...
+
+--Espère, espère, fit le nouveau venu, nous allons rattraper ça... Je
+me suis abordé en route avec un particulier qui sombrait à cause de ce
+qu'il était mouillé.
+
+--Voici le menu, commandez.
+
+--Ça ne va pas être long...
+
+Il regarda le papier et dit aussitôt:
+
+--Ah! pas de poisson, hein?
+
+--Non, je n'y tiens pas!
+
+--Moi, je l'ai en horreur; c'est que dans les voyages on ne vous fait
+manger que de ça... au service.
+
+--Comment, on vous fait manger du poisson? vous n'avez pas à vous
+plaindre...
+
+--Mais pas du poisson frais, des salaisons.
+
+--Ah! je ne savais pas ça... nos soldats ont du poisson... en
+campagne...
+
+--Pas vos pioupious... dans la mar... dans la cavalerie... ça arrive
+des fois, reprit Sper tout embarrassé; il se leva et alla trouver le
+garçon à la cuisine et lui commanda le déjeuner.
+
+Lorsqu'ils furent servis, lorsque, le déjeuner près de finir, ils
+s'étendirent repus sur leurs chaises, Martin, arrivant à la conclusion
+d'une discussion soutenue la bouche pleine, disait:
+
+--Enfin, mon vieux, vous vous trouvez sans place pour le moment, vous
+êtes certain d'en trouver une prochainement; mais, pendant les deux
+mois qu'il faut attendre pour avoir celle-là, vous voudriez avoir un
+petit emploi.
+
+--Voila! justement, je ne voudrais pas prendre d'engagement; donner
+un coup de main à un camarade... ça me serait égal de ne pas gagner
+grand'chose... Je n'ai pas besoin, j'ai mon affaire, des économies qui
+me permettent d'attendre... Mais je ne veux pas rester à rien faire;
+on est désoeuvré, on ne sait où aller, un camarade ici, un autre
+là-bas, on cause, on boit, on dépense ce qu'on a et puis on se trouve
+sans rien... Je veux m'occuper.
+
+--C'est très bien pensé...
+
+Il y eut un silence pendant lequel Sper, assurément peu satisfait du
+dessert qui lui avait été servi, fouilla dans sa poche et dans une
+boite de métal prit discrètement... un bonbon sans doute... et le
+glissa dans sa bouche... Le silence durait toujours, Martin fumait sa
+pipe; Sper, accoudé sur la table, pensait. Le premier dit:
+
+--Moi, j'ai dans ce moment-ci beaucoup de travail... On parle chez nous
+du mariage du patron, ça va être des inventaires, des changements, des
+nettoyages, peut-être bien que je me trouverai pas mal d'un camarade
+qui m'aiderait.
+
+Sper eut un mouvement si étonnant que son camarade lui dit:
+
+--Qu'est-ce que vous avez?
+
+--Moi... rien! des secousses... les nerfs... la digestion...
+
+--Ah!... si vous... je pourrai peut-être vous prendre avec moi... Je
+demanderai un petit supplément.
+
+--Ah! fit vivement Sper, il faudrait aller voir votre bourgeois?
+
+--Oh non! depuis deux ans que je suis dans la maison, je ne l'ai vu
+qu'une fois, un matin, on a dit qu'il revenait de son cercle; il m'a
+demandé du feu pour son cigare...
+
+--Ah! vous ne le voyez jamais?
+
+--Jamais... j'ai affaire au caissier, M. Picard, un brave homme...
+
+--Mais qu'est-ce que je ferai avec vous?
+
+--Vous viendrez le matin... ah! de bonne heure... et vous rangerez...
+Voilà mon travail: d'abord j'ai les magasins, je range et je nettoie
+tout ça en me levant; l'hiver, j'allume les feux... quand ces messieurs
+viennent tout est prêt, je monte aux bureaux, j'en fais autant... et,
+quand tout ça est fini, je fais le cabinet de monsieur... La chambre et
+l'appartement sont faits par un domestique et sa femme... Mais le bureau
+de monsieur est le difficile... parce que je ne dois rien déranger...
+
+--C'est facile, au contraire.
+
+--Mais non, on ne peut pas nettoyer sans déplacer les choses.
+
+--On les replace.
+
+--Mais ce sont des papiers... des lettres...
+
+--C'est plus facile... puisque vous n'avez qu'à lire...
+
+--Ah! oui... fit Martin en se grattant et embarrassé, mais voilà...
+c'est que je ne sais pas lire.
+
+--Ah je comprends... ça doit vous gêner.
+
+--Eh bien, monsieur Sper..., vous ne croiriez pas ça, aussi vrai que je
+suis là devant vous, ça m'a servi...
+
+--Comment ça? fit Sper stupéfait.
+
+--C'est comme je vous le dis, ça m'a valu une augmentation...
+
+--Parce que vous ne saviez pas lire?
+
+--Oui, écoutez. Un jour, monsieur avait offert un déjeuner à des
+amis... On me prend pour aider... bien!... Monsieur avait un verre qu'on
+lui avait donné, avec une gravure dessus... En l'emportant je casse
+le verre, je cache les morceaux, je ne dis rien et, pour ne pas être
+grondé, je me dis: j'en achèterai un. Il m'a bien coûté six francs,
+s'il vous plaît; seulement, moi, je vais dans le magasin, je vois le
+verre pareil avec un mot dessus, je me dis: c'est ça, tous les mêmes.
+Je prends le plus beau et je le place dans le dressoir du buffet;
+j'étais tranquille, personne n'avait rien vu, pas même Morand ni sa
+femme,--les deux domestiques.--Le lendemain, à l'heure du déjeuner,
+monsieur me fait appeler. Je monte, Morand était tout rouge, et
+monsieur avait l'air de rire... Je regarde sur la table, je vois mon
+beau verre,--il était bien plus beau.--«Martin, qu'il me dit, tu as
+cassé quelque chose hier...» Je deviens tout rouge. Je ne sais pas
+mentir, mais je fais un effort et je dis: «--Monsieur, il ne doit rien
+manquer dans la maison.» Je ne mentais pas. Monsieur reprend en riant:
+«Tu as cassé un verre.» Cette fois, je dis tout honteux: «--Oui,
+monsieur, mais il est remplacé!» «--Le voici,» dit monsieur, en
+montrant... Vous savez, j'étais bleu! Et il ajouta en riant toujours:
+«--Imbécile, je ne me nomme pas Agathe...» et il me montra les
+lettres... Fallait bien avouer; alors j'ai dit, craignant de perdre ma
+place: «--Monsieur, je ne sais pas lire...»
+
+--Ah! ah! ah! elle est bonne! exclamait Sper en frappant à pleines
+mains sur ses larges cuisses.
+
+--Eh bien! mon cher, le lendemain je suis appelé au bureau... Je me
+dis: bon j'aurais dû ne rien dire. Je vais avoir mon congé...
+
+--Alors?
+
+--Alors M. Picard me dit: M. Séglin est content de vous. Martin, vous
+êtes augmenté de quarante francs; seulement vous ferez seul le bureau
+de monsieur... Voici la clef, personne que vous et lui n'y peuvent
+entrer, c'est une responsabilité, mais je sais que vous êtes un homme
+sérieux... Et depuis ce temps-là, il n'y a que moi qui entre dans le
+bureau du patron en son absence.
+
+--Et vous avez toujours sa clef?
+
+--Oh! elle ne me quitte pas...
+
+--Moi, je sais un peu lire... et pour ça, si vous le voulez, je vous
+serai utile.
+
+--Ce n'est pas de refus...
+
+--Enfin, vous m'occupez?
+
+--Pourquoi me demandez-vous ça comme ça?
+
+--Parce que, mon petit père Martin, si c'est vrai... je suis
+tranquille, et pour fêter ça je paye une bonne bouteille.
+
+--Ah! ah!...
+
+Martin regarda l'heure à sa montre et dit:
+
+--J'ai encore trois heures devant moi... j'accepte!... et pour le
+coup de main, c'est entendu... Vous savez, vous m'allez, vous, j'ai
+confiance...
+
+--Garçon! cria Sper, une bonne bouteille!
+
+--Voulez-vous que je vous dise le bon ici?
+
+--Pardi, c'est pour nous deux!
+
+--Il y a du fleury qui a sept ans.... demandez-en.
+
+Le garçon arriva, essuyant ses bras gras sur lesquels l'eau de
+vaisselle laissait ses globules huileux, et demanda:
+
+--Voulez-vous du bordeaux, du bourgogne... nous en avons à vingt-cinq
+sous la bouteille. Les deux amis éclatèrent de rire et Sper tapant sur
+la table cria:
+
+--Espère! espère! je phoque! envoie-nous une bouteille de vieux
+fleury.
+
+Il y eut dans le comptoir un frémissement joyeux, et le marchand de vin
+sourit à sa grosse femme.
+
+
+
+
+IV
+
+DE LA SINGULIÈRE FAÇON DONT SPER FAISAIT LE MÉNAGE.
+
+
+Lorsque le vin fut sur la table, Sper emplit les deux verres et faisant
+claquer sa langue, en clignant de l'oeil, il dit à son ami Martin:
+
+--Nous allons goûter ça; à la vôtre!
+
+Et il prit son verre par le plat du pied et le secoua lentement, puis il
+l'engloba dans ses deux mains; il le reprit encore par le bas et le leva
+dans le rayon du soleil, clignant de l'oeil pour voir la transparence de
+son rubis liquide, et, l'ayant encore secoué, il le redescendit et le
+promena lentement sous ses larges narines, aspirant à plein cerveau.
+Ses narines frémissaient, ses yeux papillotaient aux émanations du
+chaud parfum. Après, la figure calme, la tête penchée en arrière,
+l'oeil demi-clos, il but, faisant crépiter jusque dans sa gorge le
+liquide enivrant... Il fit encore claquer sa langue et dit en reposant
+le verre sur la table:
+
+--Je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec ce vin-là... nous
+l'inviterons souvent dans notre société... il est aimable.
+
+Et les deux hommes éclatèrent de rire... Puis Sper remplit les verres
+et reprit:
+
+--Nous disions donc, mon vieux Martin, qu'à compter d'aujourd'hui je
+vous donne un coup de main.
+
+--Oui, et je m'arrangerai à vous faire avoir à la fin du mois une
+somme ronde.
+
+--C'est ça. A la vôtre! Et qu'est-ce que j'aurai à faire?
+
+--Je ne sais pas, vous m'aiderez... Nous rangerons ensemble.
+
+--Est-ce que le bourgeois est bon enfant?
+
+--La crème des hommes, et puis on ne le voit jamais...
+
+--Ça, ça le rend meilleur... Nous allons bien en prendre une autre,
+dit Sper en montrant la bouteille.
+
+--Ah! mon cher... Ce soir je ne pourrai pas fermer si je suis
+mouillé... C'est que j'ai encore à travailler, moi.
+
+--Espère! espère! je vous aiderai, nous serons deux... Garçon, une
+bouteille... et du pareil...
+
+Lorsque cinq heures sonnèrent, il y avait cinq bouteilles sur la table
+et Martin chantait à Sper une chanson de son pays. Le concierge de la
+maison vint prévenir le premier que Ces messieurs partaient. Aussitôt
+l'habitude reprit le dessus. Martin se dressa et, marchant droit et
+raide comme l'ivrogne qui veut cacher sa situation, il traversa la rue
+et entra dans les magasins desquels sortaient les derniers employés.
+Sper, au contraire, semblait absolument de sang-froid; l'oeil était
+allumé, les joues étaient plus rouges, le bout du nez luisait, mais la
+langue n'était pas embarrassée et les jambes étaient solides. Il se
+leva, alla au comptoir, paya et sortit en riant et en disant:
+
+--Il y a un peu de roulis... Mais, espère, espère, je vais le
+piloter...
+
+Et à son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans
+le magasin. Martin était penché sur la manivelle qui servait à
+manoeuvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire
+tourner...
+
+--Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper... donne un peu que
+j'apprenne à tourner ton orgue...
+
+--Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place.
+
+En deux minutes le magasin fut fermé.
+
+--Il faut ranger? demanda le nouvel employé.
+
+--Non!... je ne suis pas en train aujourd'hui... puisque tu m'aides,
+demain nous commencerons plus tôt... Allons prendre l'air... on
+étouffe ici...
+
+--Ça, c'est vrai!
+
+Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda à
+Martin:
+
+--Où allons-nous prendre l'air?
+
+--En face...
+
+--Ah! farceur, va... c'est ça qui s'appelle de l'air...
+
+--Oui, et nous dînerons.
+
+Donnant le bras à son nouvel ami, Martin traversa la chaussée et
+rentra dans la petite gargote où ils se firent servir à dîner. Le
+dîner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garçon de magasin
+ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand
+de vin les ayant mis à la porte, Sper porta son camarade jusque dans le
+magasin. Martin était dans un tel état d'ivresse que son compagnon dut
+faire son lit et, sur la prière de l'employé, dut s'étendre sur un
+matelas, près du sien.
+
+Moins de dix minutes après, le ronflement sonore de Martin ébranlait
+les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se
+leva, s'assura que son ami dormait profondément et se dirigea aussitôt
+vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier étage, traversa les
+bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Séglin.
+
+Là il ferma soigneusement les grands rideaux des fenêtres, et, ayant
+fouillé dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs;
+il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la
+correspondance de M. Séglin. Un carnet lui parut plus intéressant sans
+doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets.
+
+Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouvé une
+liasse de traites échues et payées, il fouilla dedans et en prit une;
+il la serra précieusement dans son portefeuille et, après avoir bien
+soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, éteignit
+sa lumière et se coucha sur le matelas étendu près du lit de son
+compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et,
+plaçant sa tête sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas:
+
+--Espère! espère! Nous sommes parés maintenant...
+
+Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin... un
+ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur
+la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant
+au travail des boulangers pétrissant leur pâte, il s'éloigna.
+
+Vers six heures les deux amis s'éveillèrent; des excès de la
+veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allèrent
+aussitôt «tuer le ver» en prenant un verre de vin blanc et revinrent
+préparer les bureaux et les magasins... Sper, qui avait servi dans la
+cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il
+était pieds nus et l'éponge ou la brosse à la main, vif, alerte, il
+sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort...
+semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans,
+lors de la toilette du navire. Martin était stupéfait de sa vigueur,
+de sa légèreté; assurément un homme de vingt ans n'aurait pas été
+plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il terminé, et
+Martin disait:
+
+--Jamais je n'en ai fait autant.
+
+Le bureau du patron était symétriquement rangé, les meubles frottés,
+les tentures brossées, les papiers surtout absolument en ordre. Martin
+était émerveillé; c'était plus qu'un aide, c'était un remplaçant.
+
+À l'heure où les employés devaient arriver, Sper se rendit chez le
+marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait près
+du valet de chambre savoir les ordres du patron.
+
+Il rejoignit presque aussitôt son camarade, ils se mirent à table et
+continuèrent à _tuer le ver_.
+
+--Tu as fini? demanda Sper.
+
+--J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journée.
+
+--Il faut que j'aille chez moi et je me ramène aussitôt.
+
+--Non, pour ça tu ne peux pas m'aider.
+
+--A cause donc?
+
+--A cause que ce soir il y a un grand dîner, la fiancée et sa famille.
+
+--Ah! bah!
+
+--Alors, je suis de corvée près du fourneau, j'aide la cuisinière.
+
+--Ah oui, ça se comprend...
+
+--Nous allons déjeuner ensemble... et puis tu pourras partir.
+
+--Bien...
+
+--Seulement, tu reviens demain matin.
+
+--À six heures je serai là.
+
+--Nous allons déjeuner plus tôt, parce que je vais avoir des
+occupations pour l'après-midi...
+
+--Je veux bien... notre dîner d'hier m'a creusé...
+
+Ils se firent servir et se mirent à table. A midi, le singulier aide de
+Martin lui serrait la main et retournait chez lui.
+
+
+
+
+V
+
+OÙ L'ON VOIT QU'IL NE FAUT PAS JOUER AVEC L'AMOUR.
+
+
+Lorsque Fernand, voulant sauver la situation de sa maison, compromise
+par la catastrophe, qui, de son commanditaire, avait fait un créancier
+féroce,--nous parlons de la créance vendue par Pierre Davenne,--avait
+accepté la proposition d'un sieur Strucko, de Vienne, qui lui parlait
+de mariage, l'amour n'entrait pour rien dans l'affaire... En demandant
+qu'on lui adressât le portrait de celle dont on voulait faire son
+épouse, il se disait: «Qu'elle ne soit pas tout à fait une guenon, et
+cela me suffit.» L'envoi du portrait l'avait consolé. Celle qu'on lui
+offrait était belle et ferait assurément une admirable maîtresse de
+logis. C'était tout ce qu'il demandait.
+
+La grande question était uniquement dans le million et demi comptant et
+dans le million «d'espérances» que sa femme apporterait. Qu'elle
+fût sotte, acariâtre, insociable, qu'elle n'eût ni coeur ni âme,
+peu importait, il épousait la dot. Si la femme rendait la maison
+insupportable, il savait où trouver des consolations. La vie riche a
+des coutumes qui permettent d'échapper à une promiscuité gênante,
+et bon nombre de ménages sont ainsi bâtis. Chacun vit à part, l'union
+n'est que superficielle.
+
+Fernand, indifférent pour la femme, faisait une affaire; il la faisait
+sérieusement, parce qu'à cette heure il ne pouvait plus reculer; le
+mariage manqué, c'était... plus que la ruine. En allant à la gare,
+pas une autre pensée n'occupait son cerveau. Le jour saint, le jour
+béni de l'hymen, était pour lui le jour d'échéance...
+
+Mais lorsqu'il vit devant lui celle qu'on lui destinait, lorsque son
+regard croisa celui de la jeune fille, lorsqu'il sentit sur son bras
+la chaleur du sien... il eut un tressaillement. En se trouvant dans
+la voiture en face d'elle, il l'admirait, et d'abord heureux, fier, au
+départ, du murmure flatteur qui suivait sa fiancée, il arriva à en
+être fâché, jaloux!...
+
+Lorsque, le premier soir, il quitta le vieux Moldave Danielo, seul sur
+le boulevard, se dirigeant vers le cercle, il se rappelait sa fiancée,
+il eut un haussement d'épaules et dit:
+
+--Ma parole d'honneur, je deviens fou! Amoureux, moi!... c'est trop
+bête... Pauvre belle, vous aurez le calme de votre pension; ce n'est
+point mon amour qui vous fatiguera...
+
+Et cependant, le lendemain, à dix heures, il était au Grand-Hôtel et
+priait le vieux Danielo de le présenter à sa fiancée. Il est vrai que
+chez la bouquetière, en faisant faire un bouquet, il disait tout bas:
+
+--Il faut faire ses affaires...
+
+Tous les jours Fernand se rendait au Grand-Hôtel; il passait une heure
+près de la belle Iza et revenait, se répétant toujours la même
+phrase:
+
+--Suis-je assez ridicule près d'elle! C'est là le propre de ceux qui
+veulent parler d'amour en n'en ressentant pas.
+
+C'est absolument le contraire, car l'amour se ressent, se devine et ne
+sait s'exprimer; mais Fernand ne voulait point se l'avouer. Il affectait
+avec l'oncle Danielo de discuter les clauses du contrat, alors qu'il
+aurait accepté toutes les conditions qu'on lui aurait dictées, et son
+mensonge du premier jour était devenu une vérité.
+
+«Depuis que j'ai vu Mlle Iza... je l'aime, et c'est un mariage d'amour
+que je vais faire. À cette heure, vous auriez modifié les conditions
+premières que je passerais outre. Ce n'est plus le négociant qui agit,
+c'est l'amoureux.»
+
+Le jour où le soir même on devait aller chez le notaire, Fernand
+était dans le salon de l'appartement d'Iza; le vieux Danielo était
+dans son appartement, écrivant. Les deux fiancés étaient près de
+la fenêtre grande ouverte sur le balcon: Iza dans un grand fauteuil,
+Fernand assis presque à ses pieds sur une petite chaise basse.
+
+Sur le boulevard, un monde s'agitait, bruyant, affairé; il y avait des
+flots de foule sur le trottoir qui, semblant prêts à se heurter,
+se mêlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit
+assourdissant, où rien ne ressortait de distinct. Sur la chaussée,
+les fiacres et les omnibus se croisaient, cherchant à se dégager d'une
+triple file d'équipages qui revenaient du bois. Au-dessus s'étendait
+le ciel pourpre du coucher du soleil des jours d'été.
+
+La jeune Iza paraissait admirer cette vie bruyante...
+
+--Iza, dit Fernand, croyez-vous pouvoir oublier à Paris votre beau
+pays?
+
+--Oh oui! fit la jeune fille avec une joie d'enfant. Paris est le plus
+beau pays du monde, et là-bas, je n'ai laissé personne, ceux que
+j'aimais ne sont plus!
+
+--C'est une triste existence que celle de l'orpheline! Iza, vous
+retrouverez ici les affections perdues. Laissez tomber un instant sur
+moi vos regards profonds... Lisez dans mes yeux l'amour qui emplit mon
+âme.
+
+La jeune fille baissa les yeux.
+
+--Ne détournez pas vos regards... C'est presque un époux qui vous
+parle... et vous pouvez, Iza, entendre les aveux de votre fiancé. Si
+vous saviez avec quelle impatience j'attends le jour où nous serons
+pour toujours unis! Depuis l'heure où je vous ai vue, ma vie n'est plus
+la même... Indifférent à tout, je n'ai qu'une pensée... vous voir...
+Je ne sais quel trouble est en moi, je n'ai ni le désir ni le courage
+de penser à mes affaires... Ma maison est abandonnée, mes relations
+sont brisées, mes amitiés oubliées... Seule vous m'occupez tout
+entier, et je ne me sens heureux qu'à cette heure où je suis près de
+vous, à vos pieds, vous parlant, vous admirant, vous adorant.
+
+La jeune fille eut un sourire de doute.
+
+--Ne me croyez-vous pas? demanda Fernand...
+
+--Monsieur Fernand, vous vivez au milieu d'un monde où vous avez
+rencontré plus belle que moi... Vous avez dit à d'autres les mêmes
+paroles que vous me dites.
+
+--Non, Iza... non!... au contraire, ma vie s'est passée sans qu'aucun
+être au monde fît impression sur moi... Je niais l'amour... Et le
+ciel a voulu que celle qui devait être ma femme me le fît connaître
+aujourd'hui... J'ai hâte que notre union soit consacrée, parce que je
+crains sans cesse... et je sens que maintenant sans vous je ne pourrais
+vivre...
+
+--Là-bas, j'entendais conter qu'à Paris l'on n'existait que pour
+le plaisir, vivant si vite qu'on ne prenait pas même le temps de
+s'aimer... et j'avais peur.. j'ai peur!
+
+--Peur? de quoi?
+
+--Peur que cet amour que vous jurez ne soit point si profond...
+
+--N'entendez-vous pas aux accents de ma voix que je ne pourrais
+mentir!... Ce que je voudrais, ma belle fiancée, c'est vous inspirer
+une partie de l'amour que je ressens pour vous...
+
+--Ne vous ai-je pas dit que j'ai peur?
+
+--Oui!
+
+--Eh bien, fit-elle en baissant les yeux et laissant sa main dans
+celle de Fernand, j'ai peur, parce que vous aimant, moi qui suis une
+étrangère, je crains que ma gaucherie ne vous éloigne de moi...
+
+--Mais, vous m'aimez? demanda hardiment le jeune homme.
+
+Elle lui prit la main, et, souriante, elle détourna la tête comme
+pour échapper à son regard. Fernand, ravi, porta la main d'Iza à
+ses lèvres et tomba à ses genoux, puis, comme enivré, après l'avoir
+contemplée un instant, il dit:
+
+--Iza, c'est une passion folle qui s'est emparée de moi; votre image
+est constamment devant mes yeux, dans la vie maintenant je marche
+inconscient, mon regard ne voit que vous; comme les Mages guidés par
+l'étoile le jour de la naissance du Seigneur, je marche ébloui, ne
+voyant rien de ce qui s'agite autour de moi, allant à cette étoile
+de ma vie, à cette lumière: Vous!... Aujourd'hui il adviendrait un
+obstacle à notre union, je marcherais résolu au-devant; déjà vous
+êtes à moi, déjà c'est vous qui êtes mon âme, ma vie... et je
+deviendrais criminel si vous ne deviez être ma compagne.
+
+Iza écoutait souriante, laissant sa main dans la main brûlante de
+son amoureux et penchant la tête pour bien entendre, comme les oiseaux
+penchent leur tête pour écouter la chanson qui ressemble à ce qu'ils
+chantent.
+
+Et la voix de Fernand était pénétrante et son aveu était sincère.
+Habitué à vivre dans les amours faciles de la vie parisienne, jamais
+son coeur n'avait tressailli devant une femme; le cerveau seul avait
+aimé, un jour, une heure. Il appelait amour le désir de la possession,
+et la possession amenait l'ennui.
+
+Cette fois, au contraire, il désirait l'âme de cette jeune fille; les
+charmes de la femme l'éblouissaient, mais il admirait, il respectait,
+il adorait enfin. Cet amour aurait tué celui qui à cette heure se
+serait placé sur son chemin; il lui semblait avoir trouvé, découvert
+Iza, elle lui appartenait, et les regards qu'on lui adressait le
+faisaient souffrir.
+
+Lui, le cynique, le dépravé, pour parler à cet enfant, il châtiait
+son langage: le langage du vieil oncle Danielo lui donnait des
+crispations; il supportait avec peine le ton familier du vieux Moldave,
+ses façons irrespectueuses de traiter les femmes. Iza, c'était pour
+lui la madone qu'il venait chaque jour prier, aimer et adorer.
+
+À genoux à ses pieds, la voyant sourire, il reprit avec exaltation...
+
+--Iza, vous ne vous doutez point de ce que je souffre... À ces heures
+seulement, je suis heureux, je suis près de vous et nous sommes
+seuls... Mais, lorsqu'au bois chacun vous regarde, lorsque dans la rue
+on reste ébloui sur votre passage... lorsqu'au théâtre les lorgnettes
+sont braquées sur vous... je voudrais pouvoir insulter ces hommes...
+Il me semble qu'ils vous outragent... Je le sens bien, je deviens fou...
+Que voulez-vous? Je vous aime!
+
+--Et vous serez toujours ainsi?
+
+--Toujours!... Oh! si vous saviez quels tourments je traîne sans cesse,
+quels doutes me tuent!
+
+--Quels tourments? quels doutes?...
+
+--Iza, je vous aime, nous allons ensemble lier notre vie... Je crains
+que la volonté de votre oncle ne vous fasse faire un mariage de
+raison... Je crains que vous ne m'aimiez pas.
+
+--C'est ce doute qui vous attriste!
+
+--Je voudrais vous entendre, Iza, dire une fois ce mot...
+
+--Une fois?... répéta-t-elle!
+
+Elle se leva et obligea le jeune homme à se lever; puis, se disposant
+à se retirer, pleine de confusion, elle dit avec effort comme si elle
+voulait vaincre sa timidité:
+
+--Avancez-vous, monsieur Fernand... écoutez-moi.
+
+Celui-ci, obéissant, pencha sa tête, tendant l'oreille, et alors elle
+s'avança gauchement:
+
+--Fernand... je vous aime...
+
+Elle voulut se sauver, mais Fernand lui tenait les mains; il eut un
+mouvement fébrile qui attira la jeune fille vers lui... leurs lèvres
+se rencontrèrent.
+
+Iza jeta un petit cri... comme le bruissement d'ailes d'une colombe
+affolée et elle se sauva.
+
+Ému, ravi, tout tressaillant, Fernand se mit au balcon, il crut
+étouffer... et malgré lui, constatant son état, il dit:
+
+--Ah! c'est effrayant ce que je l'aime!
+
+Le vieux Danielo, à ce moment, lui frappa sur l'épaule; il avait
+entendu, et il dit joyeusement:
+
+--À la bonne heure... Maintenant, je suis tranquille, elle sera
+heureuse!
+
+Fernand, tout confus, lui tendit la main, et le vieux Zintsky lui dit:
+
+--Vous savez que c'est dans une heure que nous signons le contrat?
+
+
+
+
+VI
+
+UNE SOIRÉE DE LA BELLE IZA.
+
+
+Le soir même, le contrat de mariage était signé chez le notaire de
+Séglin. Le vieux Danielo avait déclaré que la future apportait en dot
+la somme de quinze cent mille francs en espèces, plus cent mille francs
+de bijoux et des propriétés sises à Jassy et à Galali, estimées
+plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiancée apportait deux
+millions, sur lesquels un million devait être réalisé et versé entre
+les mains de Séglin le jour du mariage.
+
+Quand Fernand sortit de chez le notaire, il était ivre d'amour et
+ébloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait
+être calme; mais, agité, fiévreux, il ne pouvait rester en place.
+
+Enfin, il touchait au but rêvé. Il aimait et allait épouser celle
+qu'il aimait... Il était malheureux, presque ruiné, et il se trouvait
+tout à coup riche, immensément riche. Lorsqu'il eut reconduit au
+Grand-Hôtel Iza et son oncle, il dit à son cocher de le conduire au
+bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fraîcheur
+de la nuit, son corps fiévreux; il avait besoin de ce silence et de
+cette ombre pour vivre un peu seul avec son rêve.
+
+La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-Élysées, lorsque,
+enveloppée dans un long manteau et le visage couvert d'un voile
+épais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Hôtel, accompagnée par le vieux
+Danielo; celui-ci, étant sorti le premier, avait jeté un regard rapide
+autour de lui et était rentré sous la porte prendre le bras de sa
+nièce. Ils traversèrent le boulevard et remontèrent jusqu'à la rue
+du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher:
+
+--Vite à Montrouge.
+
+Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire
+s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener.
+
+Une heure après, la voiture s'arrêtait sur la route.
+
+Les deux voyageurs descendirent et se dirigèrent vers le village
+étrange où nous avons déjà conduit le lecteur. Le vieux Moldave
+s'arrêta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser.
+Danielo, qui n'était autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui.
+Iza courant lui dit alors:
+
+--Attends, maître... Je reviens te prendre dans une heure!
+
+Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'était pas
+éclairé, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant
+à travers les baraques, et, arrivée à l'extrémité du village, elle
+frappa à la porte d'une hutte, à travers les interstices de laquelle
+filtrait de la lumière. Une voix d'homme demanda:
+
+--Wer ist da?
+
+--Iza! répondit-elle.
+
+La porte s'ouvrit aussitôt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les
+bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion.
+
+La porte fermée, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant
+lui, lui prit les mains.
+
+Ils se regardèrent longuement, et le jeune homme demanda:
+
+--Tu reviens enfin, Iza?
+
+--Non, dit-elle, pas encore... mais bientôt... Ce soir, j'ai voulu
+venir quand même, je ne pouvais plus me passer de te voir... Tu m'aimes
+toujours, Golesko?
+
+--Toujours, répondit-il simplement en lui pressant les mains, et
+il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tête sur son
+épaule, ils restèrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette
+hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulière
+beauté faisait un contraste étrange... C'était un radieux tableau,
+plus éclatant par son fond misérable. Celui qu'elle avait appelé
+Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il était superbe. Il était grand,
+svelte, sans être maigre; les membres étaient robustes; sous son
+bizarre costume, il était élégant. Il avait le teint cuivré, les
+yeux étaient noirs; les cheveux châtain brun étaient longs; partagés
+au milieu, ils retombaient en mèches épaisses sur ses épaules;
+la moustache douce couvrait à peine les lèvres d'un rouge vif, qui
+resplendissait par le sourire sur les dents d'une éclatante blancheur.
+
+Sa voix était douce comme un chant, il avait le même accent mélodieux
+qu'Iza... Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces
+valaques. C'était un enfant des montagnes. Il portait le costume
+singulier--étrillé par l'usage--des enfants des monts Karpathes.
+
+--J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi...
+
+--C'est seulement pour ça que tu es venue?... Pourtant tu es riche
+maintenant, tu ne dois manquer de rien.
+
+--Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi.
+
+--Viens.
+
+Et Golesko se hâta de dresser deux couverts sur une table boiteuse,
+c'est-à-dire qu'il y plaça deux gobelets et deux couteaux, puis une
+grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier épais
+comme du drap, sur lequel était une tranche grasse de jambon.
+
+Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur
+la table en disant:
+
+--Et le vin du pays!...
+
+La chandelle, fichée dans un cruchon, éclairait le groupe.
+
+Iza s'était assise d'un côté de la table, Georgeo se mit de l'autre,
+et alors s'accoudant sa tête entre ses deux mains, le rire sur les
+lèvres, il dit:
+
+--Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu
+viennes ici faire un si mauvais repas?
+
+--Georgeo, la grande belle table où l'on me sert me rend triste,
+toute leur bonne cuisine me porte au coeur... la pièce où je dors est
+triste... je voulais être riche, je veux être riche, mais il faut que
+tu sois près de moi... Ici je me trouve bien, je suis à l'aise: je
+suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre...
+Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux...
+
+Et leurs regards étincelèrent en se croisant.
+
+Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans
+l'air empesté de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce
+le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des
+bouchées. Elle avait dégrafé sa robe pour rendre à sa poitrine ses
+contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel
+elle trouvait une saveur nouvelle... Sa vie, sa vie de bohème, elle la
+revoyait en promenant ses regards autour d'elle, à la lueur fumeuse du
+suif.
+
+--Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde,
+habillés comme nous voudrons, couchant une nuit là et l'autre bien
+loin..., nous aimant bien et méprisant tout le monde. Mon Georgeo,
+donne-moi à boire.
+
+--C'est ce qui reste de notre vin de là-bas..., dit le jeune homme en
+versant.
+
+Iza fit la lippe pour y tremper ses lèvres; elle but en faisant tourner
+ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet à
+Georgeo...
+
+--Bois à moi, Georgeo...
+
+Heureux d'obéir, le grand bohémien chercha sur le gobelet la trace
+grasse des lèvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant
+devant elle, il lui dit:
+
+--Iza, conte-moi ce que tu fais.
+
+--Je deviens riche, Georgeo...
+
+--Conte-moi ça...
+
+--Georgeo, je ne peux rien dire... Mais tu dois m'aider à réussir; le
+maître pour lequel j'agis veut te voir.
+
+--Moi?
+
+--Oui! toi aussi, tu dois servir...
+
+--À quoi?
+
+--Je l'ignore... je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est
+tracée.
+
+--Mais un jour, tu peux être prise... tu peux revoir derrière toi les
+soldats... tu te souviens, à Jassy...
+
+--Ne crains rien, le maître est puissant...
+
+--Tu le disais aussi de celui que tu avais alors... Souviens-toi.
+
+--Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrière
+la mosquée... je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de là... et,
+le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'étais
+sans connaissance... Quand je revins à moi dans ta cabane... sur ma
+chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du
+sang!
+
+Le grand jeune homme eut un méchant sourire, en disant:
+
+--J'en avais tué deux!...
+
+--Mais ce n'est pas la même chose aujourd'hui; j'ai juré que je me
+tairais... je me tairai; c'est le maître qui t'engagera...
+
+--C'est la vie encore à risquer... et en France nous sommes
+tranquilles.
+
+--Tiens... regarde, tu vois qu'il est généreux, le maître.
+
+Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira
+des poignées de pièces d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la
+table.
+
+Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillèrent et il passa
+ses doigts sur l'or comme pour le caresser...
+
+--Tu vois, mon Georgeo, le maître agit bien.
+
+--Et il me payerait ainsi?
+
+--Il t'attend...
+
+--Où?
+
+--Demain... à dix heures du matin. Voici sa carte... Georgeo la prit
+vivement et dit:
+
+--J'y serai!...
+
+Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jeté sur la
+table, qu'il le faisait tinter, charmé de cette harmonie, elle lui dit:
+
+--Garde ça, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et
+nous serons riches.
+
+Golesko secouait l'or et disait:
+
+--Comme c'est beau l'or!... Riches! Nous serons riches... C'est ça qui
+manquait pour nous bien aimer!
+
+On frappa à la porte. Golesko bondit en se plaçant devant son or;
+prenant le couteau qui était sur la table, l'oeil ardent, les sourcils
+froncés, il dit d'une voix sèche:
+
+--Qui est là?
+
+Iza, souriant, l'avait regardé et admirait son ami. On répondit
+
+--C'est moi, ouvre donc, Georgeo, il faut qu'Iza parte!...
+
+--Ah! c'est le sauvage! fit-il en haussant les épaules pendant qu'Iza,
+éclatant de rire, disait:
+
+--Voilà, maître, je suis à toi.
+
+Georgeo fit un signe à Iza pour l'empêcher d'aller ouvrir. Il ramassa
+l'or, le roula dans une loque sale et le glissa sous son grabat; puis il
+alla ouvrir la porte.
+
+--Entre, vieux Rig, fit-il.
+
+--Nous n'avons pas le temps... répondit celui-ci.--Vite, vite, il faut
+partir, Iza, tu lui as fait la commission?
+
+--Oui, demain il ira!
+
+--Tu vas être riche, Georgeo... Conduis-toi honnêtement avec le
+maître.
+
+--Je lui vendrai sang et peau... s'il le veut...
+
+--Vilaine marchandise qu'il ne te demandera pas... Allons, Iza, en
+route.
+
+--Avant, sauvage, tu vas prendre un verre du vin de notre pays.
+
+--Vite, alors.
+
+Georgeo versa, emplit les deux gobelets, ils burent. Rig fit la grimace.
+
+--C'est bon, ça... hein? disait le jeune homme.
+
+--Pour faire des conserves! dit le vieux Rig... En route, Iza.
+
+La jeune fille se jeta au cou de Georgeo; ils s'embrassèrent
+amoureusement.
+
+--À bientôt, dit Iza... Et n'oublie pas,... chez le maître à dix
+heures.
+
+Une heure après, le garçon du Grand-Hôtel commandait:
+
+--Le service de M. et de Mlle de Zintsky...
+
+
+
+
+VII
+
+UN HEUREUX MARIAGE
+
+
+Fernand Séglin s'était contenté jusqu'alors du petit appartement
+qui se trouvait au-dessus des magasins; mais ce logis allait devenir
+insuffisant d'abord et trop modeste en raison de la situation de celle
+qui épousait. Puis, il ne voulait pas que sa femme fût en rien mêlée
+à ses affaires. Il voulait pour son idole un temple, pour son culte,
+ses adorations, un autel.
+
+Il en parla aussitôt au vieux Danielo, lequel lui dit qu'il en
+parlerait à sa nièce. La réponse ne se fit pas attendre. Le
+lendemain, le vieux Moldave lui donnait l'approbation d'Iza, de laquelle
+il avait deviné le désir. Le surlendemain, Danielo dit à Fernand
+qu'il avait trouvé, près d'Auteuil, un petit hôtel superbe, composé
+d'un grand pavillon isolé au milieu d'un vaste jardin. C'était une
+demeure ombreuse et discrète, un jardin plein de fleurs.
+
+Les deux fiancés allèrent avec le vieil oncle visiter le petit hôtel;
+il plut et fut loué aussitôt. On se hâtait, car le mariage était
+prochain.
+
+Le petit hôtel était situé tout près du bois de Boulogne. Les
+grilles toutes dorées étaient surmontées de deux becs de gaz et
+s'ouvraient sur une cour dont le milieu était occupé par un massif de
+fleurs, devant lequel était le perron abrité par une marquise vitrée,
+sous laquelle s'ouvrait la porte du vestibule.
+
+L'hôtel avait deux étages: les fenêtres hautes et étroites avaient
+des rampes dorées; élégant de construction, riche de sculpture, le
+pavillon se dressait bien blanc, bien propre, tranchant sur le fond
+vert des arbres d'un petit parc où l'on entendait crépiter l'eau
+d'un bassin; il était gai, surtout lorsque le soleil, dardant sur
+les pierres blanches et sur l'or de la grille et du balcon, faisait
+ressortir le trou noir des fenêtres ouvertes, encadrées par les
+franges des rideaux éclatants; dans le noir on voyait les cuivres
+dorés des coins de meubles luxueux, et le scintillement des verroteries
+des lustres...
+
+Iza était dans le ravissement. Les meubles, les tentures étaient
+presque neufs, et Fernand loua l'hôtel et acheta le mobilier.
+
+Le lendemain, les domestiques de Séglin s'y installèrent et le
+préparèrent pour recevoir leur maître. Le mariage était décidé, le
+jour fixé.
+
+Le jour où la jeune Iza, dans sa blanche toilette, descendait
+l'escalier du Grand-Hôtel pour monter dans la voiture qui la conduisait
+à la mairie, il y eut dans la foule de curieux assemblés devant la
+porte un murmure d'admiration.
+
+Toute la finance et le haut commerce assistaient au mariage du banquier
+commissionnaire, Fernand Séglin, et c'était un concert de louanges
+et de félicitations... Naturellement les plus extravagants mensonges
+circulaient comme des vérités. On disait que la mariée était d'une
+famille princière, qu'elle apportait à son mari plus de cinq millions,
+qu'elle avait en bijoux la moitié de cette somme; on disait que
+le vieil oncle était un grand personnage, bien plus riche encore,
+intriguant avec la Russie, et qui se débarrassait de sa nièce pour
+aller là-bas recommencer ses intrigues.
+
+La vérité, c'est que le vieux Danielo avait dit qu'il attendait
+impatiemment la célébration du mariage; car il était rappelé dans
+son pays pour des affaires urgentes, et il avait dit à Fernand qu'il
+partirait le lendemain de son union avec sa nièce.
+
+Ce fut pour Séglin une journée qui dura un siècle, tant il avait
+hâte d'être débarrassé des indifférents qui l'entouraient pour se
+trouver seul enfin avec celle à laquelle, il le sentait, il appartenait
+corps et âme.
+
+Ces félicitations, ces compliments, dont la banalité égalait
+l'indifférence, l'agaçaient; les regards admiratifs qui couvraient
+sa femme le blessaient; il était forcé de sourire lorsque la mauvaise
+humeur l'étouffait, forcé de remercier d'un mot agréable lorsque
+l'injure lui venait aux lèvres.
+
+Le soir, on dînait au Grand-Hôtel.
+
+Oh! l'interminable journée. Et que les gens étaient lents à servir!
+Le dîner n'en finissait plus: il semblait à Fernand qu'on prenait un
+malin plaisir à prolonger cette cérémonieuse soirée...
+
+Il était agité, nerveux, inquiet, car il lui sembla que son oncle
+affectait trop le mépris qu'il avait pour les lois du Coran... Il
+buvait!... il buvait!... et paraissait,--à en juger par les rires de
+ceux qui l'entouraient,--avoir une conversation bien gaie; les dames
+plusieurs fois avaient tourné la tête...
+
+Enfin, vers dix heures, on se retira, et Fernand tout tremblant
+enveloppait Iza d'une longue pelisse et ne voulait laisser à personne
+le soin de s'occuper d'elle. Il prit son bras et la conduisit à sa
+voiture; le vieil oncle Danielo embrassa sa nièce, et Fernand s'étant
+placé près de sa femme, la voiture les conduisit au petit hôtel
+d'Auteuil.
+
+Dans la grande voiture, ils s'étaient placés l'un en face de l'autre,
+Fernand tournant le dos aux lanternes, dont la lumière éclairait le
+visage d'Iza, placée devant lui.
+
+Quand les chevaux partirent, Fernand dit:
+
+--Enfin, nous sommes seuls!
+
+Il lui prit la main, et elle sourit; il la regardait heureux, ne
+trouvant pas une parole à dire, l'admirant, car la lumière qui
+l'inondait la rendait semblable à ces belles saintes de notre art
+païen; elle paraissait enveloppée d'une auréole, et son teint chaud
+et ses cheveux bruns tranchaient violemment, dans son voile blanc, sur
+lequel les boutons de fleurs d'oranger s'égrenaient; dans ses mains
+brûlantes, il sentait sa main molle et fraîche.
+
+Il était heureux, il la contemplait en souriant à son sourire, la
+tête penchée, n'osant parler, ne trouvant pas de mots qui rendissent
+ce qu'il voulait exprimer; longtemps ils restèrent ainsi, les regards
+dans les regards; Fernand transformé par sa passion, devenu chaste, et
+sachant que, sans s'être dit un mot, ils avaient eu un long entretien
+d'amour.
+
+Et au contraire de ce que lui avait paru être la journée, il fut
+surpris quand la voiture s'arrêta et que le domestique ouvrit la
+portière. Ils étaient chez eux, et il lui sembla qu'il venait à peine
+de sortir du Grand-Hôtel.
+
+Il prit Iza dans ses bras et la porta sous le vestibule, craignant
+qu'elle ne se fatiguât; puis, s'étant fait éclairer jusqu'à son
+appartement, il renvoya la femme de chambre, lui disant que madame la
+sonnerait quand elle aurait besoin d'elle.
+
+Les soubrettes baissèrent la tête pour cacher un malin sourire et se
+retirèrent. Ils étaient dans le boudoir qui précédait la chambre de
+madame. Seul avec Iza, Fernand l'aida à retirer sa pelisse, détacha
+doucement son voile et sa couronne, embrassa ses beaux cheveux dont
+quelques mèches tombèrent sur son épaule. Il la conduisit comme un
+enfant vers une grande causeuse; lorsqu'elle fut assise, il se mit
+à genoux, s'étendit à ses pieds, et, prenant ses petites mains et
+cachant sa tête, il dit:
+
+--Iza, que je suis heureux... que je t'aime!
+
+La jeune fille le regardait souriante, et d'une voix douce comme un
+chant d'oiseau elle lui dit:
+
+--Et vous m'aimerez toujours ainsi?...
+
+--Toujours!...
+
+Et il y eut encore un silence pendant lequel il l'admira. Il semblait
+qu'il n'osait toucher à son idole, et qu'il craignait que son contact
+ne la souillât.
+
+--Iza, dit-il, au bout d'un moment, sais-tu pourquoi je suis heureux?...
+C'est que je suis jaloux, jaloux à tuer qui exciterait ma jalousie, à
+me tuer moi-même.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? Vous êtes mon maître...
+
+--Non, je suis ton époux, je suis ton esclave... qui t'adore! Je suis
+heureux, Iza, parce que tu viens de l'autre coin de l'Europe, que tu ne
+connais personne ici que moi, et que je voudrais qu'il en soit toujours
+ainsi, que ton amour, ta vie, soient à moi... Tu n'as ici ni amis ni
+parents qui puissent me prendre une part de ton affection... C'est moi
+qui serai toute ta famille.
+
+--Oui, je vous aimerai bien!
+
+--Tu ne sais pas ce qu'est la vie, toi! ma pure et chaste Iza... Après
+l'amour saint de la mère, tu cherches l'amour honnête de l'époux...
+Tu ne sais pas qu'il y a dans la vie deux sortes d'amour, l'un léger,
+fou, bestial..., l'amour que tu dépeignais l'autre soir, dans ton naïf
+langage, en contant qu'au pays on disait qu'à Paris on n'avait pas le
+temps de s'aimer; cet amour-là n'occupe que le cerveau, il s'éteint
+sans laisser de trace... Mais il est un autre amour que j'ignorais,
+celui qui m'étreint aujourd'hui, qui s'appuie à la fois sur
+l'affection, sur l'estime, qui a pour avenir la famille!... Oh!
+qu'il est fort et puissant, qu'il est pur, cet amour! Et combien
+moi, l'abandonné, j'en suis rempli aujourd'hui! moi qui vivais seul,
+égoïste, je vis pour quelqu'un! j'aime quelqu'un! J'aime! oh! mais
+comme c'est différent d'aimer ainsi!... Ô ma sainte et pure femme, je
+t'adore! je t'aime et je me sens meilleur près de toi... je t'aime!
+
+Iza avançait la tête, la bouche, le regardant avec étonnement; elle
+finit par dire:
+
+--Mais que me dites-vous là?... Je ne comprends pas.
+
+Fernand haussa les épaules en disant:
+
+--Je suis fou! ma parole d'honneur!... Excuse-moi, ma belle Iza, ma
+femme aimée, je t'aime!
+
+Et alors, comme une pensionnaire, Iza prit dans ses deux petites mains
+la tête de son mari, la releva pour bien la regarder en face et elle
+dit naïvement:
+
+--Moi aussi... je vous aimerai bien...
+
+Fernand se releva, et prenant sa femme entre ses bras, il l'embrassa
+avec effusion, en disant:
+
+--Mon Dieu que c'est beau la candeur, la pureté! et comme leur contact
+rend meilleur...
+
+Il regarda un instant Iza, en s'appuyant sur son épaule, et lui
+demanda:
+
+--Ma chère petite femme... n'es-tu pas fatiguée?
+
+--Oh! si, maître!
+
+--Vous allez dormir, ma belle!
+
+Et il sonna; les femmes de chambre entrèrent et conduisirent Iza dans
+sa chambre. Lorsqu'elle fut entrée, la porte fermée, Séglin descendit
+dans le jardin... Il se promenait, passant la main sur son front, comme
+pour calmer son cerveau troublé par la passion et il disait:
+
+--Si je ne m'étais marié avec elle... je me serais tué! Est-ce
+possible? moi! moi! qui ai tant ri, tant médit... souillé l'amour des
+autres!...
+
+À cette pensée, son front se plissa, une idée atroce lui traversa le
+cerveau.
+
+--À moi! si cela m'arrivait, oh! je la tuerais... mais j'en
+mourrais!...
+
+Il vit les femmes de chambre qui montaient se coucher. Heureux, il
+rentra dans la maison et se dirigea vers la chambre de sa femme.
+
+
+
+
+VIII
+
+OÙ L'ON PRÉSENTE UN SINGULIER COMPTE.
+
+
+Le mariage de Fernand Séglin avait rétabli sa situation; calme dans
+l'avenir, il vivait heureux, enivré, tout entier à la pensée de sa
+femme. Il avait totalement oublié sa maison de commerce, se reposant
+sur son caissier Picard. Celui-ci était venu le trouver à Auteuil pour
+assurer l'échéance de fin de mois, fort lourde en raison du changement
+survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit:
+
+--Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un
+avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites
+le nécessaire, agissez comme si j'étais là, je vous donne carte
+blanche.
+
+Et calme il était retourné près de sa femme. Les jours passaient dans
+cette situation. Fernand, voulant présenter officiellement sa femme
+dans le monde au milieu duquel il vivait, avait résolu de donner une
+soirée qui devait inaugurer le petit hôtel d'Auteuil.
+
+On avait beaucoup parlé du riche mariage de Séglin, de la beauté
+extraordinaire de sa jeune femme, de son originalité. La situation
+brillante faite par cette union à la maison Séglin était une raison
+de plus pour que les invitations à la soirée fussent recherchées.
+
+Depuis deux jours, on ne s'occupait à Auteuil que de préparer l'hôtel
+pour la grande soirée. La veille du jour choisi, le vieux Picard
+était venu et avait parlé de nouveau à Séglin de l'échéance qui se
+trouvait quatre jours après, et rien n'était encore parvenu de Jassy.
+Séglin eut une légère contraction; mais, se remettant aussitôt, il
+dit:
+
+--La négligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends
+après la dot de ma femme... Ce soir, Picard, vous écrirez en demandant
+un premier envoi. Dites, qu'indifférent à cela... vous êtes mon
+chargé d'affaires, au besoin même que j'ignore votre démarche...
+
+--Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour être rendue...
+
+--Envoyez alors un télégramme...
+
+--Bien, monsieur, fit le docile caissier.
+
+Et tranquille, confiant, Séglin alla surveiller les préparatifs de la
+soirée.
+
+--Quelle indifférence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages.
+
+Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de
+sa nièce, le vieux Danielo était parti, et depuis ce jour pas une
+nouvelle! Cependant Séglin, tranquille, ne pensa pas seulement à en
+parler à sa belle Iza; il avait bien autre chose à lui dire.
+
+L'amour l'occupait tout entier, il était heureux, et rien ne pouvait
+amener un nuage sur son front. Il avait reçu de l'individu qui avait
+acheté la créance de Pierre Davenne une lettre absolument menaçante,
+il s'était contenté de hausser les épaules, et il avait écrit au
+coin:--Payer le 30,--puis il l'avait fait remettre à son caissier... Il
+était calme, il allait recevoir un million!...
+
+Aussi la soirée s'annonçait-elle brillante. Fernand avait fait de doux
+reproches à sa femme; pendant une partie de la journée elle s'était
+absentée, et il avait été malheureux de cette absence; il disait en
+minaudant qu'il était jaloux... que ses regards ne lui appartenaient
+pas, qu'ils étaient à lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent
+ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait répondu que, voulant
+être la plus belle, elle avait été elle-même chez la couturière
+surveiller son travail... et ils s'étaient embrassés.
+
+À huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les
+tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers
+époussetaient et arrosaient les fleurs...
+
+Les invitations portaient neuf heures; à dix heures, les salons
+étaient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un
+vaste velum, servait de promenade et de fumoir.
+
+C'était une indéfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes
+des femmes, sur les épaules nues, toutes scintillantes de bijoux,
+tranchaient les habits noirs des hommes.
+
+Ce n'était que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la
+beauté de la belle Mme Iza Séglin; elle faisait les honneurs de son
+salon avec une gaucherie pleine de grâce.
+
+À dix heures et demie, le concert commença; les femmes étaient
+assises sur des fauteuils rangés en ligne devant l'estrade qui portait
+le piano. Les hommes se tenaient debout.
+
+Le concert fut peu écouté; un grand murmure emplissait le salon. Les
+dames avaient hâte de voir le bal commencer.
+
+Il était près de minuit lorsque les premiers quadrilles se
+formèrent... Alors la foule s'était divisée, des groupes étaient
+autour des tables de jeu, dressées dans le petit salon; d'autres,
+étouffant dans le grand salon, s'étaient réfugiés dans le jardin,
+où le bassin jetait une certaine fraîcheur.
+
+Fernand se sentait revivre; il était entouré, choyé, envié; enfin
+le crédit, prêt à s'écrouler, était rétabli, tout le monde avait
+reçu avec empressement son invitation...
+
+Il était fier, heureux des compliments qui s'adressaient à sa femme,
+de ce parti admiratif des femmes. Il avait été voir la salle où l'on
+jouait, surveillant partout...; il avait été s'assurer que le service
+des buffets était bien fait; il avait laissé Iza au milieu d'un groupe
+de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha
+sa femme dans le groupe. Iza n'y était pas; il la chercha et la trouva
+assise dans le petit salon qui précédait le jardin, causant avec un
+homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'était levée, et,
+le présentant aussitôt à son mari, elle lui dit:
+
+--Mon ami, je vous présente le comte Otto..., un de mes compatriotes,
+un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait
+présenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne
+pensée...
+
+--Je suis heureux, monsieur, et très flatté de l'honneur que vous nous
+faites...
+
+Et en disant ces mots, Fernand avait regardé l'homme et avait froncé
+le sourcil.
+
+Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'éloigna aussitôt,
+paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander à
+Iza quel était cet individu; mais un ami de Fernand vint réclamer une
+valse promise.
+
+Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait éprouvé son
+mari, elle se pencha à son oreille et lui dit gaiement:
+
+--Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui... c'est un
+importun... nous le verrions tous les jours.
+
+--Oui, oui, fit-il de la tête, tout à fait rassuré et décidé à
+faire ce que lui recommandait sa femme.
+
+L'homme, comme gêné du milieu dans lequel il se trouvait, était
+rentré dans la salle de bal, et, accoudé sur le chambranle d'une
+fenêtre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser.
+Lorsque Iza, entraînée par son cavalier, se mêla aux valseurs, son
+regard plein d'admiration la suivait sans cesse... Fernand, accoté sur
+la porte du petit salon, le vit, et ennuyé, blessé, il murmura les
+dents serrées:
+
+--Monsieur le comte Otto..., je crois que nous ne nous verrons pas
+souvent.
+
+Il lui sembla qu'Iza avait en souriant répondu à son regard. Il ajouta
+avec rage:
+
+--Mais cet homme est fou!...
+
+Puis, regardant sa femme qui lui souriait à son tour, cherchant dans
+chaque mouvement de la valse à ne pas quitter son regard... il passa la
+main sur son front, et, haussant les épaules, il dit:
+
+--C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur!
+
+Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mêla à ses invités.
+
+Celui qu'Iza avait présenté comme le comte Otto, nos lecteurs le
+connaissent: c'était Georgeo Golesko, le beau bohémien, qu'elle avait
+été voir quelques jours avant son mariage.
+
+Mais, à cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait guère au
+misérable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il était fort
+beau dans sa toilette de soirée, son teint chaud ressortait sur son col
+blanc. Il y avait de la superbe dans sa façon de porter la tête;
+sa tête magnifique dans ses longs cheveux frisés par le fer et sa
+gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait
+réservé, embarrassé comme un étranger. Et dans les salons, sur son
+passage, maintes femmes avaient tourné la tête.
+
+Vers trois heures du matin, un domestique vint dire à Fernand que M.
+Picard, qui assistait au commencement de la soirée, avait trouvé en
+rentrant chez lui une lettre de Jassy à l'adresse de Fernand et était
+revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta
+où étaient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait.
+
+--Dites à Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre
+dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que
+la lettre ne le renseignât sur le banquier chez lequel il devait aller
+toucher,--calme, disons-nous, il se mit à une table de whist, où l'on
+demandait un quatrième.
+
+Vers quatre heures tout le monde était parti, à part quelques amis
+plus intimes, avec lesquels Fernand se mit à table dans le jardin,
+devant le buffet, pour souper.
+
+Iza, vers trois heures, s'était retirée. Le calme était revenu dans
+le petit hôtel si agité quelques heures auparavant. Les jeunes gens
+qui soupaient avec Fernand étaient ses amis avant son mariage; aussi,
+naturellement en vint-on à parler des _anciennes_. L'un d'eux lui
+demanda:
+
+--Et Madeleine de Soizé... la Superbe!... Ça a donc été bien grave
+pour vous quitter? Tu devais l'épouser...
+
+--Quelle folie!... dit Fernand. Nous nous sommes quittés le plus
+banalement du monde..., à la suite d'une scène de jalousie, bien avant
+mon mariage.
+
+--Dame, elle le disait. Je l'ai rencontrée il y a deux jours...
+
+--Et que t'a-t-elle dit?
+
+--C'est inutile de te le dire... C'était si fin! si fin! que je n'ai
+pas compris...
+
+--Dis toujours?
+
+--Mon Dieu, je lui ai dit que tu étais marié.--Je le sais! dit-elle!
+et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu?
+
+--Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les épaules.
+Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre à la porte...
+Restez si vous voulez, moi je monte me coucher... Je tombe de sommeil.
+
+--Oui, oui, nous connaissons ça, firent-ils en riant... Bonne nuit...
+
+Ils se serrèrent la main, les jeunes gens se retirèrent et Fernand se
+dirigea vers sa chambre. En montant, pensant à ce que lui avait dit son
+ami, il murmura:
+
+--C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?...
+Bah! Et, haussant encore les épaules, il entra dans sa chambre.
+
+Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apportée quelques
+heures avant; il la lut aussitôt. Elle était adressée de Vienne par
+la maison Strucko, ce qui ne l'étonna pas, puisque c'était le client
+qui avait servi d'intermédiaire à son mariage. On lui disait que les
+fonds devaient être déposés dans une maison de Vienne et que sous
+deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crédit sur une maison de
+Paris.
+
+Tout à fait rassuré, et pour n'être pas réveillé le matin, il
+écrivit à son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de
+recevoir. Cette fois l'échéance était assurée, et enfin la maison
+allait entrer dans une voie de prospérité depuis longtemps inconnue.
+
+Le silence qui régnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les
+différentes scènes pénibles des derniers mois repassaient devant
+ses yeux. Il avait failli être ruiné, déshonoré, et pendant quelque
+temps la tête perdue. Il lui avait semblé que la malédiction _in
+extremis_ de son ami s'abattait sur lui, et, juste à l'heure où la
+désespérance s'emparait de lui, il avait reçu de son correspondant de
+Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer
+au mariage, un riche mariage lui permettrait d'étendre sa maison. Il
+avait aussitôt répondu qu'il était bien disposé à se marier, mais
+que les jeunes filles dotées aussi richement qu'il désirait que le
+fût sa fiancés étaient rares.
+
+À cette lettre, il recevait presque aussitôt une réponse dans
+laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui
+désirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille,
+on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits
+furent échangés, les situations de chacun établies, toujours par
+l'intermédiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite
+directement par Fernand fut agréée.
+
+Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par
+l'intermédiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait être également
+trompé. Suivant sa maxime, Séglin faisait de son mariage l'assemblage
+de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'était
+nullement question. Il s'attendait à se trouver avec une fille
+bien sotte, bien naïve, qui resterait à la maison et en ferait les
+honneurs. Nous avons vu combien peu ses prévisions se réalisèrent;
+fasciné, ravi, ébloui, il avait été pris tout entier, il adorait sa
+femme à ce point que si, à la dernière heure, on lui avait dit que la
+dot promise ne pouvait être donnée, il aurait passé outre...
+
+Aussi était-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en
+était aimé, il était riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il
+avait rêvée. La malédiction de Pierre Davenne avait eu pour résultat
+d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soizé était sans
+valeur, le dépit de la femme abandonnée en était la cause, et puis
+cet amour-là était bien vieux, ce n'était pas pour se marier qu'il
+l'avait quittée; celle qu'il avait quittée pour se marier, c'était
+Geneviève.
+
+Geneviève! qu'était-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui, à cette
+heure, portait seule le poids de la malédiction de Pierre...? Comment
+vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'était jamais occupé
+de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui
+avait été enlevée. Il savait que la pauvre femme était restée sans
+ressource, qu'il en avait été la cause; mais le souvenir du mépris
+avec lequel il avait été traité par elle dominait tout autre
+sentiment. Riche à cette heure, il ne pensa pas une seconde à secourir
+celle qu'il avait ruinée.
+
+Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes pensées,
+il dit:
+
+--Allons, oublions tout ça... Maintenant la vie a des horizons roses.
+
+
+
+
+IX
+
+LE JOUR D'ÉCHÉANCE.
+
+
+La veille du jour d'échéance, lorsque Fernand se rendit à sa maison
+d'affaires, il s'attendait à trouver le caissier calme, venant lui
+apporter le bordereau à signer; au contraire, Picard entra dans le
+cabinet de son patron, le teint livide.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda aussitôt Séglin avec inquiétude à son homme
+de confiance.
+
+--Monsieur Séglin, l'heure du courrier est passée et nous n'avons rien
+reçu.
+
+--Que me dites-vous là? exclama le jeune homme atterré. C'est
+impossible, il faut aller à la poste; assurément la lettre est
+égarée...
+
+--Non, monsieur... Il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai
+envoyé trois télégrammes demandant une réponse, et je n'ai rien
+reçu.
+
+--Oh! mais c'est épouvantable! fit Fernand, prenant sa tête dans ses
+mains... Un malheur, un accident est arrivé... Mais je suis perdu!...
+Il faut trouver cette somme! De combien est le bordereau?...
+
+--Le bordereau personnel, en dehors des valeurs de la maison Wilson,
+payables ici?
+
+Fernand devint rouge, et comme s'il avait un étourdissement il se
+retint à son bureau pour ne pas chanceler; il fit un effort et dit
+d'une voix sourde:
+
+--Avec ces valeurs, les fonds m'ont été adressés il y a quelques...
+et ce sont ces valeurs qu'il faut au contraire payer...
+
+--Le bordereau est énorme, monsieur. Nous avons trois cent dix mille
+francs!
+
+--Et vous avez ici?
+
+--Oh! presque rien! Vingt mille six cents francs!
+
+Fernand se laissa tomber dans son fauteuil, porta la main à son front
+et dit:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! que faire?... Il faut absolument trouver la somme
+aujourd'hui... Assurément nous recevrons ce soir ou demain... Il y a un
+retard, un accident, je ne sais quelle chose imprévue...
+
+--C'est pourquoi j'insistais près de vous, il y a deux jours encore; on
+avait alors le temps de se retourner...
+
+--Trois cent mille francs!... répétait-il... C'est trois cent mille
+francs qu'il faut trouver. Au reste, ma situation n'est plus la même,
+je trouverai bien cette somme chez les Ardouin. Picard, dites qu'on
+attelle. Je vais expliquer le retard à Ardouin... il me fera la somme
+en une traite à dix jours, et si nous n'avons pas de nouvelle ce soir,
+on télégraphiera au Strucko de Vienne.
+
+La quiétude du patron ramena la sérénité sur les traits du vieux
+caissier.
+
+--Peut-être l'oncle Danielo est en route et vient lui-même apporter
+les valeurs, ce qui expliquerait que les télégrammes et les lettres
+sont restés sans réponse.
+
+En montant en voiture, cette dernière pensée était pour lui presque
+un fait; il hésita un instant à aller d'abord à Auteuil voir si le
+vieux Moldave n'était pas arrivé le matin même. Mais il se rendit
+d'abord chez les grands banquiers Ardouin, qui, lors de la soirée à
+Auteuil, avaient insisté pour entrer en affaires avec lui.
+
+Lorsqu'il eut fait passer sa carte, M. Ardouin aîné le fit aussitôt
+entrer dans son cabinet.
+
+L'accueil froid du vieillard l'embarrassa et le gêna un peu pour
+parler; mais, se domptant aussitôt, il lui expliqua le but de sa
+visite, en même temps que le motif.
+
+D'un ton froid, glacial, Ardouin aîné lui répondit:
+
+--Monsieur Séglin, je le regrette beaucoup, mais il m'est absolument
+impossible de vous faire cette somme; l'échéance de ce mois est la
+plus forte de l'année...
+
+Fernand était tout décontenancé; cependant il insista en disant:
+
+--Si vous ne pouvez me faire toute la somme, voulez-vous m'en faire une
+partie?
+
+--Non, monsieur Séglin... Nous ne faisons pas ce genre d'affaires...
+et je m'étonne que vous ne vous adressiez pas aux personnes avec
+lesquelles vous traitez d'ordinaire.
+
+Fernand blessé, au moins autant par le refus que par l'allure
+singulière du banquier, se leva et dit:
+
+--Il me reste, monsieur, à m'excuser de vous avoir dérangé.
+
+Le banquier le salua de la tête, et Fernand se retira. En descendant
+l'escalier, le rouge au front, les dents serrées, il murmurait:
+
+--Que signifie cet accueil?... Que se passe-t-il donc autour de moi...
+Est-ce que les billets Wilson?... Oh! non!...
+
+Et haletant, il s'arrêta à la dernière marche, se soutenant à la
+rampe... Puis, se dégageant, il haussa les épaules et dit:
+
+--Je deviens fou, ma parole d'honneur!... C'est la jalousie!... Voyons,
+je vais aller chez Bernet et Lausart, et ils feront mon affaire.
+
+Quelques minutes après il était introduit dans le cabinet du banquier.
+Il eut comme un soubresaut en constatant que le même accueil lui était
+fait. Un instant, il hésita à formuler sa demande.
+
+Il se décida cependant.
+
+Bernet lui dit qu'en l'absence de son associé il se trouvait absolument
+dans l'impossibilité de répondre favorablement à sa demande... et
+M. Lausart était absent pour huit jours! Il sortit de chez le banquier
+anéanti, écrasé.--Sans s'en rendre compte, il devinait qu'une
+défaveur l'enveloppait... Il eut peur! Mais pas une fois, pas une
+seconde la pensée ne lui vint qu'il pouvait être la dupe de sa femme;
+à ce point que, ne voulant pas chagriner Iza, il était résolu à ne
+lui point parler de ce retard, qui du reste devait éclairer aussitôt
+sa femme sur sa véritable situation.
+
+
+
+
+X
+
+LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)
+
+
+Fernand alla dans trois autres maisons... Il retrouva partout le même
+accueil et le même refus.
+
+Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo...
+Mais non seulement le vieil oncle n'était pas là, mais madame était
+en promenade. Il fut heureux de cette dernière circonstance, car il
+était dans un tel état qu'il n'aurait pu cacher ses tourments.
+
+Il se fit conduire boulevard Magenta... Il demanda, anxieux, si l'on
+avait reçu des nouvelles! Rien, rien!
+
+Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et là,
+accoudé, la tête dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait.
+
+--Arrivé au port... y toucher pour sombrer...
+
+Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout à coup...
+
+--Eh bien, quoi! après tout... je touche demain... on liquide... et
+dans un mois, je me relève plus brillant... car j'ai de l'argent, j'ai
+de l'argent, je suis riche...
+
+Il s'arrêta une minute et devint blême: une affreuse pensée venait de
+traverser son cerveau.
+
+--Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas payés... s'ils
+vont là-bas... c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde... À tout
+prix, il me faut de l'argent aujourd'hui... à tout prix.
+
+Il sonna le caissier, celui-ci parut.
+
+--Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson?
+
+--Cent quarante-cinq mille francs, monsieur.
+
+--Bien! et n'avez-vous rien à encaisser aujourd'hui?
+
+--Oh! presque rien, à peine dix mille francs...
+
+--Merci! demain matin, vous aurez les fonds.
+
+Et comme s'il avait tout à coup trouvé ce qu'il cherchait, il devint
+calme; le caissier était à peine sorti qu'il disait en souriant:
+
+--Je suis sauvé... et je ne pensais pas à cela... elle n'en saura
+rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque
+la somme m'arrive de Jassy... Allons, je suis sauvé... je devenais
+fou...
+
+Et résolu il se leva, décidé à engager les bijoux de sa femme qu'on
+avait tant remarqués et auxquels les bavards attribuaient une valeur de
+plus de cinq cent mille francs.
+
+Ce n'était point la délicatesse qui étouffait Séglin; devant la
+nécessité, tout le côté vil de sa nature reparaissait. Il combina
+quelques minutes le moyen d'arriver à son but sans donner l'éveil chez
+lui, car il était certain que l'emprunt forcé qu'il allait faire à la
+corbeille de sa femme serait remboursé sous deux ou trois jours.
+
+Dans le petit hôtel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que
+madame; mais c'était là une affaire d'élégance confortable. L'amour,
+qui avait présidé au mariage de Séglin, avait mis les scellés
+sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza était la chambre
+conjugale; le soir, veille d'échéance, il rentrait et se mettait à
+travailler dans le boudoir qui précédait la chambre, pendant qu'Iza
+s'endormait.
+
+Les meubles, les armoires étaient communs, puisque ce seul appartement,
+depuis l'entrée dans l'hôtel, avait été habité; Fernand avait pris
+l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il était donc
+tout naturel qu'il fouillât partout sans que cela occupât l'attention
+de sa jeune femme.
+
+Le soir même, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de
+Russie dans lequel se trouvaient les écrins... Si,--il prévoyait tout,
+un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle désirât voir ses
+bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous
+la main des domestiques;--qu'il les avait prudemment rangées dans son
+coffre-fort. Et tout cela passait naturellement.
+
+Calme cette fois, il gagna sa demeure... Tout se passa ainsi qu'il
+l'avait prévu. Il raconta à sa femme, qui lui demandait la raison
+de son front soucieux, qu'il était à la veille d'une échéance
+l'obligeant à un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses
+désirs, lui dit en minaudant:
+
+--Tu ne travailleras pas dans ton cabinet... seule, j'ai peur... Tu
+feras porter tes livres sur le guéridon du boudoir et tu travailleras
+près de moi.
+
+--Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se
+reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos.
+
+--C'est bien ça!... vous veillerez sur votre esclave.
+
+--Sur mon amour!
+
+Et ils échangèrent un long regard...
+
+L'heure du repos sonnée, Iza appela ses femmes et monta à sa chambre,
+pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour
+justifier sa veille...
+
+Lorsqu'il monta à son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et
+prit le petit sac de cuir de Russie, orné d'une garniture de platine.
+Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la
+chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et évitant
+de faire du bruit, il revint vers le guéridon.
+
+
+
+
+XI
+
+LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)
+
+
+Là, il tira du sac les écrins, les ouvrit, et à la lumière de sa
+lampe il admira les colliers, les parures; ce fut un éblouissement.
+Jamais la joaillerie n'avait fait plus beau, les brillants sans tache
+lançaient leurs flammes vives; en les faisant jouer sous la lumière,
+on eût dit qu'on renversait du feu. Séglin, rassuré, heureux,
+admirait, ravi, et estimait chaque pièce en disant:
+
+--Sur ce collier et cette rivière, j'aurai plus de cent mille francs;
+sur cette parure au moins autant...; sur ces trois écrins le même
+chiffre...; tout cela lui reste...
+
+Il enveloppa bien précieusement les écrins, les replaça dans le sac,
+puis, prenant sa lampe, il ouvrit la porte de la chambre et se dirigea
+vers le lit. Iza dormait souriante; il posa amoureusement, mais
+doucement, ses lèvres sur son front et se retira sur la pointe des
+pieds. Lorsque la tapisserie fut retombée sur la porte, il descendit
+dans son cabinet et serra précieusement dans son coffre-fort le petit
+sac de cuir de Russie. Puis, calme, il regagna la chambre.
+
+Il fut étonné de voir la porte ouverte; cependant, il croyait bien
+qu'en sortant de la chambre, avant de laisser retomber la tapisserie,
+il avait doucement fermé la porte; il avança vers le lit, Iza dormait
+profondément. Il n'y pensa plus et il se hâta sans bruit de se
+coucher, voulant partir de très bonne heure. En moins d'une minute, il
+fut couché. Il lui sembla que sa femme était glacée... il eut peur.
+Il plaça la main sur son front; elle s'éveilla à demi et dit:
+
+--Bonsoir! je dors... Et elle se rendormit.
+
+--Pauvre petite! fit-il, elle est gelée; ses pieds sont comme des
+morceaux de glace!
+
+Et il tira sur elle le couvre-pied et l'édredon; lui, il brûlait de
+fièvre. Il s'endormit presque aussitôt cependant...
+
+Au jour, il était debout, faisant tous ses efforts pour ne point
+l'éveiller; il gagna son cabinet de toilette.
+
+Il sortait à peine de la chambre... qu'Iza se levait à son tour et
+se hâtait de se vêtir... Elle était chaussée, à moitié habillée;
+elle entendit marcher..., elle se hâta vite de se coucher dans le lit
+et feignit de dormir.
+
+C'était Fernand; il vint vers elle, la contempla avec amour, en disant:
+
+--Pauvre petite jolie! elle dort... heureuse... Aujourd'hui, ma
+belle aimée, c'est mon dernier jour de tourment, et c'est toi qui me
+sauves...
+
+Il se penchait pour l'embrasser, mais il se recula aussitôt: il avait
+craint de l'éveiller. Il revint dans le boudoir, écrivit sur le dos de
+sa carte:
+
+ «Ma belle mignonne aimée,
+
+ C'est jour d'échéance... Pardonne-moi d'être parti
+ avant ton bon baiser... Je serai de retour à l'heure du
+ déjeuner,
+
+ Ton mari qui t'adore,
+
+ FERNAND.»
+
+Il plaça la carte sur un chiffonnier et partit sur la pointe du pied.
+
+Si doucement qu'il eût fermé la porte, Iza l'entendit; elle se leva
+aussitôt et, avant qu'il eût passé la grille, elle était déjà
+habillée et elle sortait par une porte qui donnait sur la Seine.
+Arrivée sur le quai, elle siffla. Au coup de sifflet, une voiture qui
+se trouvait près du pont d'Auteuil s'avança au grand galop...
+
+--Me voilà, dit aussitôt le cocher... On a l'oreille au vent, hein?
+
+--Vite, Simon, commanda la jeune femme, en montant dans la voiture...
+Vite, vite, chez le maître!
+
+--Espère! espère!... fit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un
+solide coup de fouet... J'ai des canards qui savent trotter... nous
+accosterons dans dix minutes.
+
+Et la voiture emportant Iza partit rapidement.
+
+
+
+
+XII
+
+OÙ LE LECTEUR SE RETROUVE EN PAYS DE CONNAISSANCE.
+
+
+À cette heure, la belle Iza, la séduisante Mme Séglin, n'était plus
+la même; une fébrile agitation secouait ses membres délicats. Dans la
+voiture, accroupie dans un coin, l'oeil ardent, le regard fixe, secouant
+la tête de temps en temps d'un air menaçant, elle était tout à fait
+transformée... Elle ne ressemblait guère à la timide, à la naïve,
+à la douce jeune fille que le tout Paris fashionable enviait et
+admirait: c'était simplement un joli petit monstre qui de ses dents
+pointues déchirait avec rage le mouchoir de riche dentelle avec lequel
+elle croyait essuyer ses lèvres, et qui, toute nerveuse, arrachait les
+effilés de soie de la tunique de son costume.
+
+Elle se penchait à tout moment par la portière de la voiture pour voir
+si l'on approchait. Mais c'est une chose que tout le monde a observée,
+plus l'on a besoin de courir et plus les cochers dirigent lentement
+leurs chevaux. La règle, cette fois, était absolument suivie; le
+cocher, calme sur son siège, semblait être occupé d'un tout autre
+travail que de la conduite de ses chevaux.
+
+D'abord en partant, bien décidé sans doute à ne pas fouetter en route
+ses quadrupèdes, il leur avait appliqué, pour les prévenir, un nombre
+généreux de solides coups de fouet; il était parti, suivant la Seine.
+Sans doute ennuyé de ressembler sur son char, son fouet à la main,
+au matinal citadin qui taquinait le goujon sur les bords du fleuve, il
+avait déposé son fouet sur le dessus de la voilure et plongeait ses
+doigts épais dans une large calotte, ressemblant à une quêteuse;
+il en tirait une pincée... soyons juste, une poignée de tabac qu'il
+glissait entre ses lèvres, après avoir dit:
+
+--Espère! espère! l'air est fraîche, on va se chauffer un peu.
+
+Et, sans doute pour se donner de l'exercice, pendant dix grandes minutes
+il mâcha, mâcha; lorsque ses mâchoires furent au repos, sa face
+engraissée d'un côté, il recommença sur ses chevaux la correction du
+début, en disant:
+
+--Qu'est-ce que c'est? On prend du ris... on a peur du vent, on craint
+d'aller trop vite!... Avant là!
+
+Et le fouet claqua et cingla à droite et à gauche; les chevaux, à
+la grande joie de Mme Séglin, faillirent s'emporter. La voiture ayant
+suivi les quais--on eût pu croire que le cocher avait une passion pour
+ce chemin--tourna dans la rue Saint-Paul, remonta la rue Saint-Antoine,
+la rue Charonne et s'arrêta enfin devant la grille de la petite maison
+que nous connaissons. Sur un coup de sifflet du cocher, on vint ouvrir,
+la voiture entra, suivit l'allée et s'arrêta devant le perron; les
+chevaux n'étaient pas arrêtés, que la belle Iza avait légèrement
+sauté à terre, avait ouvert la porte du vestibule et demandait à un
+nègre qui descendait à moitié vêtu:
+
+--Le maître est levé?
+
+--Maître? dit le nègre; c'est lui qui m'a éveillé en entendant la
+voiture.
+
+--Cours dire que c'est moi...
+
+Le nègre grimpa l'escalier; mais Iza, qui craignait de perdre du
+temps sans doute, le suivait... Elle attendit seulement à la porte
+de l'antichambre, lorsque, arrivé au premier, le nègre entra dans
+l'appartement. Il revint aussitôt et introduisit la jeune femme.
+
+Iza entra dans une vaste chambre dont les tentures étaient baissées
+devant chaque fenêtre; au milieu était un lit à colonnes, rideaux
+fermés. Elle se dirigea vers ce lit et dit:
+
+--Maître, maître, je viens vous parler.
+
+--Je suis à toi, Iza; mais je t'entends... Qu'y a-t-il?
+
+--Maître, vous m'avez dit d'obéir en tout, de dire oui toujours, de
+laisser faire, sans dire, au besoin sans voir...
+
+--Oui; pourquoi me dis-tu cela?
+
+--Parce que je n'ai pu empêcher ce qu'il a fait ce matin.
+
+--Mais qu'a-t-il fait?
+
+--Les beaux bijoux, les beaux diamants, il a tout volé, maître...
+tout!
+
+--Enfin, tant mieux!
+
+En entendant ces mots, Iza resta stupéfaite. La même voix dit:
+
+--Attends une minute, Iza.
+
+Une minute après, les lourdes tapisseries du lit se soulevèrent,
+et celui que nos lecteurs connaissent, le malheureux héros de notre
+histoire, parut. Ce n'était plus le même homme. Les quelques mois
+écoulés avaient laissé sur son front la trace de leur passage. Beau
+toujours, l'immobilité à laquelle l'opération du vieux Rig l'avait
+condamné changeait absolument sa physionomie; pour reconnaître dans
+l'homme nouveau l'heureux époux de Geneviève, il fallait avoir suivi
+les phases de sa transformation.
+
+Autrefois, le visage toujours souriant vous accueillait. À cette heure,
+une rigidité froide clouait sur les lèvres de ceux qui lui parlaient
+la gaieté naissante. Était-ce bien seulement l'opération maladroite
+du vieux sauvage qui était la cause de ce changement? Assurément non!
+C'est que, depuis l'heure où il avait consenti à passer dans une tombe
+la terrible nuit qui le rendait libre, depuis cette heure, les pensées
+s'étaient heurtées dans son cerveau.
+
+Pierre Davenne aimait Geneviève à l'adoration; le mouvement de honte,
+de colère passé... l'heure de la souffrance aiguë épuisée, la
+haine qu'il avait pour sa femme s'était insensiblement éteinte; non
+le pardon, mais la pitié était entrée dans son coeur. Il avait fait
+surveiller la vie nouvelle de sa _veuve_, et les misères honorablement
+supportées, le changement survenu dans la vie de Geneviève avaient
+arrêté momentanément ses projets de vengeance à son égard.
+
+Au contraire, la vie de celui qu'il savait être le véritable auteur de
+tout était devenue plus malhonnêtement audacieuse; par l'introduction
+de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait été assuré que
+la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'écrouler le lendemain
+de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements;
+Séglin était un faussaire.
+
+Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il était
+entraîné, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne
+raisonnait pas ses moyens; il fallait à tout prix faire face au péril:
+il y faisait face par le crime.
+
+Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le
+vieil employé de la maison Séglin, Simon avait fouillé le bureau,
+regardé les livres, et il était venu déclarer à son maître que le
+compte particulier de Fernand Séglin donnait un passif de plus de douze
+cent mille francs.
+
+Fernand avait lancé dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson,
+des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs... et
+Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du
+misérable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit à son amant, Pierre,
+à cette heure, était heureux que cette infamie n'eût pas eu lieu. Il
+avait cru le misérable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse
+qu'il avait trompée augmenta son ressentiment contre lui, en même
+temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle.
+
+Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait
+de sa mère, il était arrivé qu'il avait embrassé l'enfant et avait
+pleuré.
+
+Mais, en même temps que de ce côté la haine s'effaçait, le désir de
+se venger de Séglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi
+sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison
+de Charonne, avait combiné, machiné et fait exécuter le mariage de
+son ancien ami.
+
+À cette heure, il le tenait; à cette heure, la vengeance rêvée,
+voulue, s'offrait... et Séglin y avait aidé, car jamais, dans le
+jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Séglin, il n'avait
+pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans
+coeur, il le savait traître... Mais tout cela n'a rien à faire avec
+le code, et il croyait que Séglin était de ceux qui font du code leur
+Évangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont
+point au delà, qui ont enfin l'honnêteté légale... Point. Fernand
+n'avait point reculé; pour satisfaire à sa volonté d'être riche, il
+était devenu faussaire... et aujourd'hui, à l'heure où il espérait
+encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, où il se
+croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre
+ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas présentées
+à l'échéance, mais qu'il gardait pour le jour où l'heure de la
+vengeance serait sonnée...
+
+Pierre était vêtu d'un pantalon à pied et d'un veston de velours; il
+alla vers Iza et lui dit aussitôt:
+
+--Il a pris tous tes bijoux?
+
+--Oui, maître.
+
+--Et tu n'as pas dit un mot?...
+
+--Rien! vous me l'aviez défendu!
+
+--Tant mieux! tant mieux!
+
+Iza restait devant lui la bouche ouverte, ne pouvant pas comprendre son
+calme. La nature d'Iza ne la portait guère à parler; d'ordinaire, elle
+restait muette, obéissante, elle subissait placidement le sort; mais
+la circonstance, cette fois, lui semblant trop grave, elle ne put se
+retenir et dit:
+
+--Maître, vous n'avez pas compris... Mais il a tout pris, tout... le
+gros collier, les bracelets... la grande parure... tout.
+
+--Tant mieux!...
+
+C'était trop pour la belle enfant; deux grosses larmes coulèrent de
+ses yeux, et elle dit:
+
+--Ah maître! maître! j'avais promis à Georgeo que le jour où je
+retournerais vers lui je rapporterais les beaux bijoux!
+
+--Tu les auras, Iza!... Mais, dis-moi ce qui s'est passé depuis deux
+jours chez toi; qu'a-t-il fait et comment a-t-il enlevé les bijoux?...
+
+Iza lui raconta en détail la soirée et la matinée: elle avait
+feint de dormir et pas une seconde elle n'avait quitté de l'oeil
+les agissements de son mari; elle l'avait vu fouiller les armoires,
+compulser des papiers, et enfin le matin s'en aller en évitant de
+l'éveiller, pour sortir en emportant les bijoux... Alors elle s'était
+levée aussitôt, avait couru à la voiture qui devait toujours attendre
+pendant les dix jours où tout devait se terminer.
+
+Iza ayant terminé son récit, Pierre lui dit qu'on allait la reconduire
+à Auteuil, qu'elle avait bien fait de le venir prévenir aussitôt,
+mais qu'elle ne devait avoir aucune inquiétude sur les beaux bijoux,
+qu'ils lui seraient rendus.
+
+Le visage de la belle Iza reprit se sérénité. Elle allait sortir,
+quand, se ravisant, elle revint vers Pierre et lui demanda.
+
+--Maître, quand serai-je libre?
+
+--Dans deux jours, Iza..., Georgeo ira te chercher...
+
+--Oh! merci, maître..., fit Iza joyeuse en battant des mains.
+
+Pierre Davenne siffla, Simon parut.
+
+--Simon, dit Pierre, vite, reconduis Iza à Auteuil... Il faut être
+arrivé avant qu'on soit éveillé chez elle.
+
+--Espère! espère! dit Simon, on y sera.
+
+Et la belle Iza, heureuse et tranquille, partit suivie de Simon.
+
+
+
+
+XIII
+
+DE L'INTÉRÊT DE L'ARGENT CHEZ LE PÈRE SAMUEL.
+
+
+En sortant de chez lui, Fernand sauta en voiture et se fit conduire
+boulevard Magenta. Il sonna Martin et l'envoya chercher un individu
+avec qui il avait fait quelques affaires, le père Samuel. Celui-ci vint
+aussitôt. Fernand n'avait pas à se gêner; le vieux Samuel connaissait
+sa situation, puisqu'il avait eu plusieurs fois recours à lui pour y
+faire face... et à quel prix! Samuel savait que le mariage de Séglin
+lui avait mis une fortune dans les mains, il écouta le jeune homme qui
+lui disait:
+
+--Père Samuel, mon mariage s'est fait moins rapidement que je ne
+l'espérais... J'avais pris de gros engagements pour cette fin de mois,
+et je n'ai pas encore reçu la totalité de la dot...
+
+--Et vous vous trouvez gêné pour votre échéance.
+
+--Absolument... Je m'adresse à vous... C'est pour trois ou quatre
+jours, dix jours au plus.
+
+--Et de combien avez-vous besoin?
+
+--Une somme considérable...
+
+--Ah! fit le vieil avare sans s'effrayer. Combien?
+
+--Trois cent mille francs...
+
+Le vieux Samuel, dont les joues étaient jaunes comme les feuillets de
+sa Bible, devint tout rouge et faillit tomber à la renverse.
+
+--Trois cent mille francs! répéta-t-il.
+
+--Je sais, père Samuel, qu'avec un mot de vous je les ai dans une heure
+à la Banque.
+
+--Mais jamais je ne ferai une affaire semblable sans garantie.
+
+--Père Samuel, je vous connais trop pour avoir pensé autrement... Je
+vous signe une traite payable en dix jours... de trois cent vingt-cinq
+mille francs...
+
+--Oui, fit Samuel..., mais ce n'est pas une garantie, ça...
+
+--Ma signature, dit Séglin en riant de la brutale franchise du père
+Samuel, ne vous paraît pas encore valoir ce chiffre.
+
+--Monsieur Séglin, je n'ai pas la somme et pour la trouver je serai
+forcé moi-même de donner une garantie...
+
+--J'avais prévu cela, Samuel... Vous êtes venu à la soirée que j'ai
+donnée à Auteuil, vous avez vu Mme Séglin...
+
+--C'est, monsieur, la plus adorable femme du monde..., dit le vieil
+avare le regardant étonné et cherchant ce que le nom de Mme Séglin
+venait faire à propos de garantie.
+
+--Mon cher Samuel, je sais que vous n'êtes pas homme à n'avoir vu que
+la beauté de Mme Séglin... vous avez remarqué ses bijoux...
+
+--Ah! fit Samuel.... Eh bien! monsieur Séglin, je vais vous étonner,
+je ne me connais absolument pas en bijoux... Vous le savez, je fais
+plutôt des affaires de banque...
+
+--Des affaires de?... interrogea en souriant Fernand.
+
+--De banque, répéta très sérieusement Samuel... Mais j'ai entendu
+autour de moi les dames qui ne tarissaient pas sur la beauté des
+bijoux, et les estimaient être d'un prix fou...
+
+--Environ le double de ce que je vous demande, cher monsieur Samuel...
+
+--Et vous me donnez ces bijoux en garantie?..,
+
+--Oui!...
+
+--Vous les avez?...
+
+--Les voici!
+
+Et Séglin ouvrit le petit coffret et montra les brillants dans leur
+écrin. Samuel pensait. Et sa pensée, nous pouvons la suivre. Il se
+souvenait avoir entendu estimer, par des gens s'y connaissant, des
+spécialistes, les bijoux qui couvraient les épaules et pendaient aux
+oreilles de Mme Séglin plus de cinq cent mille francs...; car c'était
+vrai, le vieux Samuel ne se connaissait pas en joaillerie: il faisait
+de l'usure; papier et or étaient son affaire... Il faisait sonner et
+toucher l'or, et il mettait ses lunettes pour bien voir une signature...
+Mais, en cette affaire, il n'avait pas besoin d'être appréciateur, il
+connaissait l'origine des bijoux.
+
+De plus il se disait: Maintenant la maison Séglin est sérieuse. Des
+gens qui avaient été s'informer chez le notaire avaient appris que
+la jeune femme apportait plus d'un million espèces... La situation de
+Séglin à cette heure était toute naturelle, sa gêne venait de la
+lenteur du versement en raison de l'éloignement de la famille. Mais
+ces versements étaient certains... Il ne courrait donc aucun risque en
+prêtant... Il s'agissait, l'affaire étant sûre, de la rendre bonne.
+
+--Eh bien, demanda Séglin, il faut, Samuel, en finir promptement, car
+j'ai besoin de cet argent avant une heure...
+
+--Monsieur Séglin, écoutez. Le Seigneur m'est témoin que je voudrais
+vous obliger, mais je ne peux pas faire une somme aussi considérable
+seul... Je serai forcé d'emprunter moi-même; pour avoir l'argent aussi
+rapidement, on va abuser de la situation et ce que vous m'offrez ne sera
+pas suffisant.
+
+--Mais je vous offre vingt-cinq mille francs...
+
+--Eh bien, comptez les commissions, les risques à courir...
+
+--Quels risques? puisque vous avez le double de ce que je vous demande
+en bijoux...
+
+--Oui, mais il faudra que vous me les vendiez...
+
+--Comment les vendre?...
+
+--C'est-à-dire que, pour faire des affaires régulières... Vous savez,
+je ne doute pas de vous, monsieur Séglin... Dieu m'en garde!... il faut
+que la chose soit régulière... On se fâche aujourd'hui ou demain...
+et puis on est traité d'usurier...
+
+--Enfin, vous n'espérez pas que je vais vous vendre ces bijoux?...
+
+--Mais, monsieur Séglin..., vous ne comprenez pas. Vous me vendez ces
+bijoux au prix de trois cent quarante mille francs... et je m'engage à
+vous les vendre pour pareille somme si vous les venez reprendre avant un
+mois.
+
+--Bien... j'accepte ça... Mais que parlez-vous de quarante mille
+francs... pour un prêt de huit jours, dix jours?
+
+--Comptez vous-même, monsieur Séglin... frais de commission...
+déplacement et intérêt.
+
+--Mais c'est épouvantable!
+
+--Voilà comme on compte toujours... On se dit: l'argent, pour en avoir
+dans ces conditions-là, vaut dix à douze pour cent; eh bien, on se
+dit: ce n'est que pour un mois... Mais c'est comme si cela était
+pour l'année; mon argent déplacé, qui m'assure que je trouverai
+un placement égal à celui que j'avais? Qui m'assure qu'il ne va pas
+dormir?...
+
+--C'est de la folie... je ne puis pas pour un prêt de dix jours payer
+cette somme...
+
+--Eh mon Dieu! monsieur Séglin, n'en parlons plus... Je vous assure que
+c'est en tremblant que je fais l'affaire... Je n'y tiens pas du tout...
+Voyez un autre... Nous ne nous fâcherons pas pour ça...
+
+--Canaille, grognait Fernand entre ses dents en voyant le sourire du
+vieux requin qui sentait bien qu'il tenait sa proie...
+
+--Samuel, dit-il tout haut, vous n'êtes pas raisonnable... Mais je n'ai
+pas le choix, faites les papiers... je vais signer...
+
+--De votre main, monsieur Séglin, je vais vous dicter.
+
+Et Fernand s'étant placé devant son bureau, le père Samuel lui dicta
+l'acte de vente, l'engagement de se libérer et le reçu; il lui donna
+en échange la promesse de remettre, moyennant trois cent quarante mille
+francs, les bijoux!...
+
+--Vous pensez bien que je n'ai pas cette somme!...
+
+--Nous allons aller chez vous...
+
+--Il faut que j'aille chez trois amis la chercher... je ne vous mens
+pas...
+
+--J'ai une voiture... je vais vous y conduire...
+
+--C'est cela. Ah! ce n'est pas loin. Ils demeurent a deux pas de chez
+moi.
+
+Ils sortirent. En passant devant les bureaux, Séglin vit le
+vieux Picard qui, pâle, tremblant, le regardait anxieux, semblant
+l'interroger. Il lui serra la main et lui dit tout bas:
+
+--Si l'on vient de la Banque, retenez le garçon en disant que je suis
+chez moi. Je reviens dans dix minutes avec les fonds...
+
+Le vieux Picard regarda le ciel et exhala un soupir de satisfaction.
+
+Le père Samuel, tenant précieusement dans ses bras le petit sac de
+cuir qui contenait les bijoux, le serrant sur sa poitrine, montait dans
+la voiture avec Séglin.
+
+Vingt minutes après, Fernand rentrait. Le garçon de banque attendait.
+Séglin dit:
+
+--Je ne pouvais pas ouvrir mon bureau... Vite, Picard, encaissez ça, et
+il lui donna quinze liasses de chacune vingt mille francs.
+
+Le vieux Picard eut un tressaillement joyeux en glissant ses doigts secs
+dans le papier de la Banque; il tremblait pour arracher les épingles.
+
+Séglin, négligemment accoté à la cheminée, prit un journal du matin
+et le parcourait tout en regardant les valeurs que l'on présentait.
+Picard étalait sur le plateau du guichet à mesure que le garçon de
+banque comptait:
+
+--Vingt, quarante, soixante, quatre-vingt et cent, compta le garçon...
+Vingt, quarante, soixante, un, deux, trois quatre et cinq... cent
+soixante-cinq mille francs... C'est ça!... Voila!
+
+--Merci, monsieur Picard! C'est bien ça!
+
+Et le garçon de recette, ayant englouti la somme dans son portefeuille,
+se retira.
+
+--Ce n'est pas toute l'échéance?...
+
+--Oh non! les valeurs Wilson ne sont pas venues.
+
+--Tiens, fit Séglin en plissant le front, elles n'ont pas été en
+banque...
+
+--Peut-être une maison particulière les fera-t-elle toucher
+directement, il n'est que dix heures et demie.
+
+--C'est probable... Vous n'avez pas besoin de moi?...
+
+--Non, monsieur.
+
+--Je retourne à Auteuil... Ce soir, après la caisse, vous m'apporterez
+le bordereau et les valeurs à Auteuil..., les effets Wilson.
+
+--Bien, monsieur.
+
+Et Séglin, le coeur léger, le sourire aux lèvres, alluma un
+cigare, traversa les magasins, sauta en voiture et se fit conduire à
+Auteuil..., disant en souriant à sa pensée:
+
+--Petite belle aimée..., elle m'a sauvé sans le savoir... C'est en
+amour que je m'acquitterai de ça!... Mais je suis amoureux fou, ma
+parole d'honneur!
+
+Et la voiture l'emporta vers Auteuil.
+
+
+
+
+XIV
+
+UNE CORVÉE QUI PLAÎT À SIMON.
+
+
+Simon reconduisit Iza à Auteuil; lorsque celle-ci descendit de voiture,
+l'ancien matelot lui tendit une lettre en lui disant:
+
+--Voilà ce que le lieutenant m'a commandé de vous remettre.
+
+Iza, surprise, allait ouvrir la lettre; mais Simon dit:
+
+--Rentrez vite, qu'on ne vous voie pas... vous lirez ça chez vous, il
+n'y a pas de réponse.
+
+Iza rentra chez elle et le cocher improvisé reconduisit la voiture
+à l'endroit où elle était le matin et dit à l'individu qui vint
+au-devant de lui:
+
+--Tu vas épousseter les deux canards, les rentrer à l'écurie... et
+cette nuit, vers trois heures, la voiture attelée à la même place.
+
+--Bien, monsieur.
+
+-Il est matin encore, l'air est _fraîche_, si tu veux tuer le ver, je
+paye le vin blanc...
+
+--Ça, c'est jamais de refus.
+
+Le palefrenier et Simon allèrent trinquer chez le marchand de vin du
+coin, et Simon en partant dit en serrant la main de l'autre:
+
+--Tu sais, sur le coup de trois heures... pas de bruit... tu viendras
+t'embosser au pont...
+
+--C'est entendu...
+
+--Tu payeras tout... et tu pars avec moi...
+
+--Oui, ami, je le sais...
+
+--Et muet... comme un phoque...
+
+--Vous me connaissez bien.
+
+Et Simon prit le bateau-mouche pour remonter vers Paris; il descendit au
+pont d'Austerlitz et grimpa sur l'impériale de l'omnibus de Charonne.
+
+Lorsqu'il arriva à la petite maison, le nègre lui dit qu'on
+l'attendait. Il monta vivement dans la chambre de son maître. Pierre
+était assis près de la cheminée; le vieux Rig, debout, attendait. En
+entendant monter le matelot, il courut au-devant de lui.
+
+--Mais monte donc; on t'attend...
+
+--Vous m'espérez, mon lieutenant? dit-il aussitôt.
+
+--Oui, tu vas retourner chez Séglin; habille-toi vite et arrange-toi
+pour rester ce soir jusqu'à la fermeture des bureaux... Rig se
+présentera à la caisse, il viendra pour toucher, la caisse étant
+fermée... Il déclarera ne pas pouvoir venir le lendemain et se rendra
+immédiatement à Boulogne. Il faudra obliger Martin à se rendre
+aussitôt à Auteuil, chez Séglin, pour lui raconter ce qui se sera
+passé.
+
+--Mais si le père Picard est là..., c'est chez lui qu'il faudrait
+aller maintenant.
+
+--S'il en était ainsi, je n'aurais pas besoin de toi... Je ne te
+demande pas ce qu'il faudrait faire, je te dis ce qu'il faut qu'on
+fasse. Que Martin soit assez gris pour ne plus se souvenir et pour
+t'obéir... ceci est ton affaire.
+
+--Compris, mon lieutenant, je navigue dans du cirage... mais c'est vous
+qui gouvernez, ça suffit... Je vais voir Martin, je le mouille, je
+le rentre... Quand tout le monde est parti... Rig arrive et conte son
+affaire... et je mène Martin à Auteuil.
+
+--C'est ça.
+
+--Vous savez que Rig peut se dispenser de venir. Je peux préparer
+Martin de façon qu'il soit persuadé d'avoir vu ce que je voudrais
+qu'il ait vu.
+
+
+--Fais simplement ce que je te dis, Simon... et remue-toi... c'est pour
+cette nuit. À minuit il faut être ici.
+
+---Bien, mon lieutenant. Si ça se pouvait, mon lieutenant, je partirais
+maintenant et j'irais déjeuner avec lui... Comme ça, je serais plus
+sûr en le commençant de bonne heure.
+
+--C'est ce que je te dis...
+
+--Et ce soir... vous sortez avec nous?...
+
+--Oui!...
+
+--Ah! à la bonne heure, vous allez rentrer dans le monde...
+
+--Allons, va vite...
+
+--On y va... ces services-là, ça m'amuse... Et Simon sortit en
+glissant une pastille dans sa bouche.
+
+--Toi, Rig, je t'ai dit ce que tu avais à faire... Tu vas t'habiller
+pour la circonstance, et tu te trouveras ici à minuit, nous partirons
+tous les trois. Golesko est prévenu; mais tu vas chez toi, tu le verras
+encore... Dis-lui qu'il est attendu à dix heures, qu'il ne manque pas.
+
+--C'est convenu, mon lieutenant.
+
+--En revenant demain matin, tu auras ce que je t'ai promis pour toute
+cette affaire, et tu seras libre...
+
+--Tant pis, lieutenant... c'est un travail qui m'amusait.
+
+--Va, Rig, et à ce soir.
+
+Le vieux sauvage sortit.
+
+Seul, Pierre, accoudé dans son fauteuil, songeait au plan qui
+s'exécutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le
+misérable qui avait brisé sa vie; il n'en devait sortir que flétri,
+déshonoré et désespéré. La vie brillante allait s'éteindre et
+il allait rentrer dans l'ombre et dans le mépris, avec la rage et la
+douleur pour compagnes... sentant planer enfin sur lui la malédiction
+qui lui avait été jetée. Les dents serrées, les yeux clos, accoudé
+d'un bras et la tête dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre
+rêvait... Il sentit tout à coup sur ses doigts comme une caresse,
+puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le
+croyant endormi, n'osait le réveiller.
+
+Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses pensées de haine,
+il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant adoré. Les
+pensées tristes s'envolèrent. Il prit son enfant sur ses genoux et
+but sur ses lèvres les zézayements de sa parole sainte. Dans sa
+face impassible, l'oeil vainement cherchait à rire. Admirant sa belle
+Jeanne, il lui demanda:
+
+--Comment es-tu montée seule, mignonne?
+
+--Petit père, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque
+chose.
+
+--Pierre penchait la tête, tendant l'oreille pour mieux entendre cette
+parole douce comme un chant d'oiseau.
+
+--Dis, ma belle aimée.
+
+--Petit père, j'ai vu tout à l'heure des petites filles qui portaient
+des fleurs.
+
+--Eh bien?...
+
+--Elles étaient habillées en noir... comme moi!...
+
+Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant.
+
+--J'ai dit à la petite fille de me donner des fleurs de son bouquet...
+et l'autre petite fille m'a montré alors une couronne... et elle a dit:
+Oh! non, nous ne donnons pas nos fleurs, nous allons les porter sur la
+tombe de petite mère qui est morte!... Nous allons prier pour elle.
+
+Pierre était livide; il regardait son enfant, croyant qu'on lui avait
+dicté sa phrase... Mais la petite belle continuait, naïve, avec des
+mouvements d'ange:
+
+--Pourquoi donc, dis, père, que nous n'allons jamais porter des fleurs
+sur la tombe de petite mère?... Pourquoi que nous n'allons pas prier
+pour elle?
+
+Malgré les efforts qu'il fit, le malheureux ne put retenir les larmes
+qui l'étouffaient, et, prenant la tête de l'enfant dans ses mains,
+pleurant dans ses cheveux, il gémit:
+
+--Oh! mon Dieu! que je suis malheureux!... Et je ne peux pas cependant
+l'empêcher d'aimer sa mère.
+
+Et l'enfant, tout attristée, se mit à pleurer en voyant pleurer son
+père.
+
+
+
+
+XV
+
+LES VALEURS DE LA MAISON WILSON.
+
+
+Le soir même, le caissier Picard, enfermé dans sa caisse, regardait
+sans cesse la pendule; chaque fois que la porte des magasins s'ouvrait,
+il penchait la tête pour voir celui qui entrait, et chaque fois ses
+doigts agacés égratignaient la molesquine verte de son fauteuil. Cinq
+heures venaient de sonner, tous les employés se hâtaient de partir; on
+n'entendait dans le magasin que le cri jeté par chacun au-dessus de la
+cloison ouverte du bureau de caisse:
+
+--Au revoir, monsieur Picard...
+
+Puis, après ce bruit de va-et-vient, le silence!... Picard était
+ennuyé, la porte s'ouvrit, il se pencha; c'était Martin, accompagné
+de son aide Sper, qui venait ranger le magasin. Le vieux caissier
+retomba dans son fauteuil, fatigué; il attendait que l'on vînt toucher
+les billets Wilson: personne ne se présentait, et son patron Séglin
+lui avait bien recommandé de venir, après cinq heures, dîner avec
+lui, en lui apportant les valeurs acquittées... Il ne savait que faire.
+Devait-il partir pour Auteuil où son maître l'attendait, sachant que
+la caisse ferme régulièrement à cinq heures, ou devait-il rester à
+attendre encore? Il avait bien pensé à laisser l'argent; mais la somme
+était beaucoup trop considérable pour agir aussi légèrement.
+
+La demie venait de sonner; on se mettait à table à Auteuil à six
+heures; il n'y avait plus à hésiter.
+
+Au reste, c'était écrit sur la caisse: les bureaux fermaient à cinq
+heures.
+
+Le vieux caissier appela Martin et lui dit:
+
+--Martin, au cas où l'on se présenterait ce soir pour toucher des
+billets, vous diriez de laisser l'adresse, que j'ai attendu jusqu'à
+cette heure la présentation, que je serai de retour à dix heures;
+si à cette heure on le veut, qu'on se présente, sinon demain, à la
+première heure, j'irai moi-même à l'adresse indiquée... Vous avez
+compris?...
+
+--Parfaitement, monsieur Picard... Tu as entendu, Sper?...
+
+--Oui! oui! fit l'autre.
+
+--Deux vaut mieux qu'un, vous pouvez être tranquille.
+
+--Bien... Allez me chercher une voiture.
+
+--Tout de suite, monsieur Picard... Et, droit comme un I, Martin sortit.
+
+Picard dit:
+
+--Il est drôle ce soir, Martin!... Mais vous avez entendu, Sper?...
+
+--Oui, oui, monsieur... Espère! espère! nous sommes là, vous pouvez
+aller... Si on veut, vous serez là par devers les dix heures de nuit...
+ou alors au matin on ira chez eux, si il donne l'adresse.
+
+--C'est ça!
+
+Le vieux caissier rentra mettre ses livres en ordre, fermer sa caisse,
+et, la voiture s'arrêtant devant la porte, il y monta et se fit
+conduire à Auteuil.
+
+Martin rentra; tombant sur une chaise et respirant bruyamment, il dit:
+
+--J'ai cru qu'il s'apercevait que j'étais chargé... Oh! mon pauvre
+vieux, je ne tiens plus debout... Ce que ça me secoue, ce vin-là...
+Oh! là! là !...
+
+--Ça va se passer; c'est parce que nous sommes restés trop longtemps
+enfermés...
+
+On ouvrit la porte, un homme entra; il avait l'allure d'un vieux notaire
+de province; il échangea un regard avec Sper et celui-ci alla ranger
+dans le fond du magasin; il s'adressa alors à Martin et lui dit:
+
+--Monsieur, c'est ici la maison Séglin?...
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je viens pour toucher des valeurs...
+
+--Ah! monsieur, la caisse est fermée à cette heure-ci... Demain, si
+vous voulez...
+
+--Je suis obligé de partir ce soir... Il faut que je parte vers
+minuit... Si d'ici là on veut venir payer, je vais vous donner
+l'adresse...
+
+--Mais, monsieur, la caisse est fermée à cinq heures, interrompit
+Martin... et on vient de partir seulement à la minute, après vous
+avoir attendu presque pendant une heure.
+
+--Au reste, les valeurs sont payables ici; mais comme je me rends à
+Londres et que la maison y est établie, j'irai les toucher là.
+
+--Ah! je ne sais pas si vous pouvez faire ça... On m'a dit que, si
+vous veniez, je vous dise de laisser votre adresse, et ce soir, vers dix
+heures, ou demain matin on vous portera l'argent.
+
+--Je vous le répète, je serai à l'hôtel jusqu'à onze heures et
+demie. Je pars par le train de minuit quinze; si d'ici cette heure je
+n'ai vu personne, j'irai à Londres toucher à la maison Wilson... Voici
+l'adresse.
+
+L'individu laissa sa carte et partit aussitôt. Alors Martin dit à
+Sper:
+
+--Dis donc, qu'est-ce que nous allons faire?
+
+--Tu n'as pas entendu ce qu'on t'a dit?
+
+--On a dit d'aller à Auteuil, fit Martin en s'asseyant et semblant peu
+enthousiasmé de faire le voyage.
+
+--On n'a pas dit qu'il fallait y aller tout de suite; Il ne sera libre
+qu'à dix heures; l'autre est chez lui jusqu'à onze heures et demie; en
+revenant, il y ira, voilà tout...
+
+--Oui; alors, nous pouvons dîner... parce que, vois-tu, Sper, eh bien!
+ça me remettra, le dîner; je suis tout chose...
+
+--C'est ce qu'il y a de plus simple... Voilà ce que nous allons
+faire...
+
+--Dis...
+
+--Nous dînons bien et doucement; à neuf heures, nous partons à
+Auteuil; nous trouvons le père Picard, tu lui dis la chose et nous
+revenons ensemble...
+
+--C'est ça!... ça va tout seul!... Tu sais, je l'avoue, je suis
+mouillé... Mais toi, tu es sérieux, tu réponds de tout?
+
+--Absolument... Mais c'est toi... Espère! espère! Je suis là en
+vigie, et à l'heure... nous filons...
+
+--C'est ça!... Si tu veux, nous ne ferons le magasin que demain
+matin... Nous allons fermer et nous irons dîner.
+
+--Je veux bien...
+
+Comme l'ivrogne titubait, en essayant de se lever, Sper lui dit:
+
+--Ne bouge pas, reste affalé!... Je vais tourner le cabestan...
+
+--Oui, fit Martin en riant bêtement, tu vas jouer de l'orgue...
+
+Sper se hâtait; il craignait un retour inopiné du vieux caissier, qui
+aurait changé tous ses plans. Lorsque la devanture de fer eut fermé la
+boutique, il se hâta de prendre le bras de l'ivrogne, qui s'endormait,
+et le ramena au cabaret, où il sembla se remettre rien qu'aux odeurs
+répandues dans l'atmosphère. On leur servit à dîner. Les deux
+amis mangèrent lentement; ils riaient, ils causaient. À la fin, Sper
+proposa de jouer une bonne bouteille; ils jouèrent au piquet jusqu'à
+onze heures... Alors Sper se leva tout à coup et, comme s'il se
+rappelait, il dit:
+
+--Martin, et nos affaires que nous oublions...
+
+--Quelles affaires?
+
+--Il faut aller à Auteuil.
+
+--À Auteuil? Ah! c'est pour les affaires du patron... Ah ben, tant pis!
+on ira une autre fois.
+
+--Non, non, pas de bêtises!... Nous allons prendre une voiture; tu te
+la feras rembourser.
+
+--Tu peux y compter...
+
+--Tu arrives là-bas et tu dis que c'est à dix heures... qu'on est
+venu... On t'a réveillé, c'est pour ça que tu es tout chose... Ça
+t'a mis sans dessus dessous.
+
+--Oui, oui, c'est ça... Mais tu viens avec moi?
+
+--Naturellement... Enlevez alors... Partons!...
+
+Sper prit le bras de Martin, et ils sortirent. Ils hélèrent une
+voiture et montèrent dedans. Sper dit au cocher d'aller doucement.
+Le grand air remit un peu le garçon de magasin, et, la raison lui
+revenant, il se trouva quelque peu embarrassé pour justifier sa
+négligence lorsqu'il allait voir son patron; mais Sper le conseilla.
+
+--Voilà ce que tu vas dire: tu te couchais lorsqu'on est venu; il
+était dix heures; tu n'as pris que le temps de t'habiller; tu es monté
+en voiture et tu t'es fait conduire bon train. La personne a dit que,
+mal avisée par celui qui lui avait remis les valeurs à toucher, elle
+était venue trop tard; mais qu'au reste, puisque les valeurs étaient
+également touchables à Londres, où justement elle se rendait, elle
+les toucherait là-bas... qu'on n'avait qu'à aviser télégraphiquement
+la maison Wilson... mais qu'en cas où on voudrait passer jusqu'à onze
+heures et demie, elle serait à cette adresse, devant prendre le train
+de minuit quinze et le bateau de demain matin.
+
+--Oui, j'ai compris... Mais répète-moi bien tout ça. Sper ne se fit
+pas prier et recommença.
+
+--Oui, j'ai compris, mais il va me dire que j'aurais mieux fait
+d'attendre la rentrée du père Picard, puisqu'il est près de onze
+heures.
+
+--Tu ne comprends rien; si nous avions été voir le père Picard,
+il aurait eu le droit de te faire des reproches, puisque c'est à six
+heures qu'on est venu et que tu aurais dû y aller immédiatement; si
+tu dis qu'on n'est venu qu'à dix heures, le père Picard te dira que tu
+aurais dû monter chez lui...
+
+--Il peut toujours le dire...
+
+--Oui, et pour éviter ça tu diras au patron que tu es monté
+chez Picard, il n'y avait personne... Tu conçois que, pour revenir
+d'Auteuil, il peut s'être arrêté en route...
+
+Pardi! à preuve, c'est ce que nous allons faire en y allant... Ça me
+gratte là, fit Martin en montrant sa gorge; j'ai une soif!...
+
+Sper dit au cocher d'arrêter à la première brasserie, et il continua
+à conseiller l'employé.
+
+--Tu comprends bien, le père Picard n'est pas rentré... Pour te mettre
+à l'abri, tu dis même qu'il pourrait ne pas rentrer de la nuit.
+
+--Oui, oui, je comprends... et puis, s'il n'est pas content, voilà
+tout.
+
+--Pardine... t'es pas là pour faire ses volontés...
+
+--Ah! mais non!
+
+La voiture s'arrêtait. Ils descendirent devant une brasserie,
+invitèrent leur cocher, et, tout en buvant, Sper continua la leçon
+qu'il avait commencée... Puis ils repartirent pour Auteuil...
+
+Lorsqu'ils arrivèrent devant le petit hôtel, le cabinet de Séglin
+était encore éclairé. Martin sauta de voiture et sonna; Sper se
+pencha pour voir. On vint ouvrir et en même temps Séglin paraissait
+sur le perron et demandait à haute voix:
+
+--Qui est là?
+
+Martin répondit:
+
+--C'est moi, monsieur Séglin..., c'est moi!
+
+--Ah! c'est vous, Martin? Venez vite.
+
+Et il l'introduisit dans son cabinet et lui demanda, inquiet:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur Séglin, M. Picard m'avait dit de ne pas quitter le bureau
+à cause d'une échéance qu'il y avait, et pour laquelle on ne s'était
+pas présenté.
+
+--Oui, oui! fit vivement Séglin; après?
+
+--J'étais donc endormi lorsqu'on est venu frapper, et...
+
+--Bien! bien! qu'a-t-on dit?
+
+--La personne m'a dit qu'elle avait été avisée trop tard pour se
+présenter dans la journée.
+
+--Ce n'est pas de chez un banquier?
+
+--Non; voici la carte...
+
+Fernand la prit, et, l'approchant de sa lampe, il lut:
+
+Jules Lorillon, ancien notaire.--Puis au-dessous, au crayon: hôtel du
+Helder, jusqu'à onze heures et demie.
+
+--Comment, exclama Fernand, jusqu'à onze heures et demie! Ce soir?
+
+--Oui, monsieur; vous ne m'avez pas laissé achever... Il a dit qu'il
+partait en Angleterre par le train de minuit un quart; il prend le
+bateau demain matin... Or, il vous prie d'aviser la maison Wilson par un
+télégramme qu'on veuille bien lui payer les valeurs là-bas, à cause
+de l'erreur qu'il a commise.
+
+Fernand Séglin, en entendant la dernière phrase, était devenu livide.
+Il avait été obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber;
+il ne voyait plus, il n'entendait plus, un étourdissement le faisait
+vaciller, et dans ses oreilles bourdonnaient ces mots: «Il vous prie
+d'aviser la maison Wilson...» Cette fois, c'était fait: il était
+perdu... Il avait l'argent en main et il ne pouvait empêcher les faux
+d'aller à Londres... Il fit un effort, passa la main sur ses yeux
+pour écarter le brouillard qui troublait ses regards..., puis, se
+redressant, il regarda l'heure à sa montre, il était onze heures
+dix... Il n'avait plus la chance de retrouver l'homme à l'hôtel...
+mais il pouvait lui aussi prendre le train, et, à l'heure de
+l'inscription au paquebot, il trouverait l'individu et solderait les
+valeurs. Heureusement Picard avait apporté les fonds.
+
+En dix secondes, son plan fut arrêté. Martin parlait toujours, pour
+expliquer pourquoi il arrivait aussi tardivement. Séglin n'entendait
+plus. Il sonna et dit au domestique qui parut:
+
+--Vite, qu'on attelle... Préparez ma valise pour un jour ou deux de
+voyage... Vite, avant cinq minutes il faut que je sois parti...
+
+--Et moi, monsieur? demanda Martin.
+
+Séglin l'avait oublié.
+
+--Vous, retournez à la maison; vous direz demain à Picard que j'ai
+payé les valeurs Wilson, qu'il n'a pas à s'en occuper.
+
+--Bien, monsieur, fit Martin, heureux d'en être quitte sans un mot de
+reproche. Et il sortit rejoindre Sper, auquel il raconta ce qui s'était
+passé. Il ne fut pas peu stupéfait en voyant celui-ci sauter de la
+voiture, lui serrer la main et lui dire:
+
+--Bonsoir, ma vieille; bonne nuit! Tu peux filer ton noeud, je t'ai
+assez vu; moi, je reste dans le quartier.
+
+Et Sper se mit à courir.
+
+--En voilà une qui est drôle..., exclama Martin... Il est absolument
+ivre! Ça ne sait pas boire!... Cocher, boulevard Magenta..., où vous
+m'avez pris. Et la voiture partit.
+
+Dans l'intérieur de la maison, c'était un brouhaha, des allées et
+venues, on se hâtait d'obéir; Séglin, ayant serré ses valeurs dans
+son portefeuille, grimpa vivement au premier étage où il trouva Iza à
+sa toilette, se préparant à se mettre au lit.
+
+--Mon enfant, lui dit-il, je reçois à l'instant une nouvelle grave qui
+m'oblige à partir immédiatement. Je vais être obligé de passer la
+nuit en chemin de fer... Mais demain je serai de retour.
+
+--Ah! fit-elle étonnée.
+
+Il sembla à Séglin qu'Iza était plus qu'indifférente et qu'elle
+riait même. Il voulut croire qu'il se trompait et il lui dit:
+
+--Tu ne m'en veux pas, ma belle aimée!
+
+--Mais non, fit-elle en lui tendant son front; les affaires sont les
+affaires.
+
+--Comme tu es sérieuse, reprit-il blessé. Je pars, et tu n'éprouves
+aucun ennui.
+
+--Il le faut bien, puisque vous me l'avez dit. Il faut vous obéir; car
+ça n'est que pour le bien que vous agissez; ne me l'avez-vous pas dit?
+
+--C'est vrai, ma belle Iza; au revoir, ma chère petite femme! À
+demain!
+
+Il l'embrassa et sortit; mais, en montant en voiture, il se disait:
+
+--Quelle singulière allure elle avait!... Qu'est-ce que cela veut dire?
+Enfin, c'est une dernière secousse. Après, c'est fini, je suis à
+l'abri.
+
+Le cocher de Séglin, sur son ordre, enleva les chevaux d'un vigoureux
+coup de fouet, et, moins d'un quart d'heure après, il touchait à
+l'hôtel du Helder... il demanda quel garçon avait conduit M. Lorillon.
+
+--M. Lorillon n'est pas parti, monsieur, dit le garçon. Il doit partir
+demain matin seulement à la première heure.
+
+--Ah! fit Séglin dans un soupir de satisfaction... Est-il chez lui?
+
+--Non, monsieur. Il a attendu jusqu'à onze heures et demie, puis il
+est sorti pour faire ses adieux à des amis, au cercle; il reviendra
+assurément vers une heure du matin...
+
+--Merci, dit Séglin tout à fait calme; veuillez, s'il revenait avant,
+lui donner ma carte et lui dire que je viendrai à une heure... J'ai
+absolument besoin de le voir.
+
+--Bien, monsieur. Qu'il vous attende?
+
+--Oui!
+
+Et tranquille cette fois, bien certain qu'il n'avait plus rien à
+redouter des valeurs Wilson, il alluma un cigare, monta dans sa voiture
+et dit au cocher:
+
+--Au cercle...
+
+Puis, étendu sur les coussins, pendant que la voiture le conduisait à
+son cercle, il pensait:
+
+--La pauvre belle chérie, je la surprendrai heureusement en rentrant à
+deux heures. Je quitte le cercle à une heure moins le quart; avec mon
+homme, en quelques minutes je finis et je retourne chez nous... Pauvre
+belle, ça me coûtait déjà de passer cette nuit loin d'elle.
+
+
+
+
+XVI
+
+UNE NUIT OCCUPÉE.
+
+
+À l'heure où Séglin se dirigeait vers Paris, Iza quittait son boudoir
+et entrait dans sa chambre dont elle fermait soigneusement la porte.
+Elle était très belle, la jeune Moldave, dans sa grande robe de
+chambre rouge brodée d'or; elle s'avança jusque sous la lampe
+d'albâtre qui jetait dans la chambre sa clarté douce, et, tirant de sa
+gorgerette un billet, elle le relut pour la dixième fois.
+
+--C'est bientôt, que je serai libre.
+
+Elle regarda l'heure, la demie de onze heures allait sonner. Elle courut
+alors vers une petite porte qui se trouvait dans l'angle de la chambre
+et elle écouta... N'entendant aucun bruit, elle revint s'asseoir sur
+un des petits fauteuils bas placés devant la cheminée, et, accoudée,
+elle pensa en souriant.
+
+Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons consacrer quelques
+mots au somptueux appartement particulier de la jeune Mme Séglin.
+L'escalier qui partait du vestibule aboutissait au premier étage à un
+large palier qui, fermé de tout côté par des tapisseries et entouré
+de banquettes, formait antichambre. Il y avait une porte à gauche,
+l'entrée des appartements de monsieur; une autre porte à droite, celle
+des appartements de madame. En entrant à gauche, on trouvait un petit
+salon antichambre, meublé de bois de rose et tendu d'étoffe Pompadour.
+
+La tenture du fond soulevée, une porte s'ouvre sur un vaste boudoir;
+les murs sont tendus de satin noir, les meubles sont or et satin noir
+comme la tenture, avec des courses grecques d'or en bordure; un lustre
+archaïque pend au plafond; au milieu se trouve une vaste cheminée de
+marbre noir, au-dessus de laquelle est une glace, une glace immense.
+De chaque côté de cette glace, une porte, à demi cachée par les
+tentures; une des portes est factice; l'autre s'ouvre sur la chambre
+d'Iza, qui paraît n'être séparée du boudoir que par cette haute
+glace occupant presque tout le mur de ce côté.
+
+La chambre à dormir était splendide; le lit capitonné de soie jaune
+occupait sous une ample tenture le fond de la pièce: c'était un lit
+immense, aussi large qu'il était long et qu'on n'atteignait pour se
+coucher qu'en montant deux marches couvertes d'une peau d'ours noir.
+En face du lit se retrouvait la grande glace que nous avons vue dans
+le boudoir et qui semblait n'avoir point d'envers; sous cette glace se
+trouvait une petite table d'ébène recouverte d'un tapis jaune; sur
+cette table s'étalait tout un arsenal en vermeil de coquette soigneuse:
+peignes, ongloirs, brosses, limes, etc., et devant, bien sous la main,
+un petit revolver dont on voyait le cuivre rouge des six cartouches; à
+côté, un long poignard sorti de sa gaine.
+
+Les murs de la chambre étaient capitonnés de soie jaune, sur laquelle
+tranchaient les angles noirs d'une haute armoire de vieil ébène
+sculpté; sur la cheminée, en face de l'armoire, une garniture Louis
+XV en bronze doré vif. Un lustre flamand, sous lequel à cette heure
+était accroché un globe d'albâtre, pendait du milieu de la chambre,
+dont le plafond était couvert de la même soie jaune plissée... Les
+fenêtres étaient masquées par les tapisseries de même couleur.
+
+La petite porte qu'avait ouverte Iza pour écouter donnait sur un
+escalier qui descendait directement dans le jardin.
+
+Lorsque les douze heures de minuit sonnèrent, tout était calme dans
+le petit hôtel et semblait dormir; il était impossible de voir la
+lumière dans la chambre d'Iza.
+
+Tout était endormi dans l'hôtel lorsque la grande porte donnant sur le
+bord de l'eau s'ouvrit pour livrer passage à trois hommes qui,
+appuyant sur la gauche, entrèrent dans la maison par la petite porte
+de l'escalier de service des appartements de Fernand Séglin. Ils
+se dirigeaient comme des gens de la maison, ayant toutes les clefs,
+ouvrant, entrant et marchant sans bruit... Ils disparurent dans la
+maison: aucune lumière ne parut aux fenêtres, et tout rentra dans le
+calme.
+
+Moins d'une demi-heure après, la même porte s'ouvrit encore, un homme
+seul entra et se dirigea en se cachant dans les massifs vers le côté
+droit de la maison; il rampait le long des murs. Arrivé près de la
+petite porte qui conduisait aux appartements d'Iza, il tira de sa poche
+une clef, ouvrit et disparut à son tour dans la maison.
+
+Au haut de l'escalier, une porte s'ouvrit: l'homme s'arrêta aussitôt,
+se coucha presque sur les marches et, glissant sa main sous son gilet
+comme pour y chercher un couteau, une voix de femme dit doucement:
+
+--Est-ce toi, Georgeo?
+
+--Oui, fit l'homme en se redressant, et grimpant, malgré la nuit, avec
+l'habileté d'un singe... Il fut en moins d'une minute près d'Iza, qui
+le reçut en se jetant dans ses bras. Ils s'embrassèrent longuement.
+
+--Entre, fit Iza, en l'attirant dans sa chambre dont elle referma
+soigneusement la porte... Georgeo, tu le vois, le maître ne ment
+jamais... Tu es ici près de moi.
+
+--Oui, mais lui...
+
+--Le maître ne vient jamais!... Il est parti en voyage, il ne doit
+revenir que demain... Viens là près de moi, dit-elle... Et elle le fit
+asseoir devant elle et l'admira amoureusement.
+
+Georgeo regardait autour de lui... et exclamait!...
+
+--Que c'est beau... Iza!... que c'est beau!
+
+--Oui, mon Geo, parce que tu es là, dit-elle.
+
+Et comme les yeux du vagabond fouillaient partout, son regard s'arrêta
+tout à coup sur la petite table où était placé le revolver à côté
+du poignard.
+
+--Qu'est cela? fit-il.
+
+--De quoi répondre à qui nous surprendrait.
+
+--S'il revenait?
+
+Iza se contenta de hausser les épaules. Georgeo rit, montrant ses
+belles dents, et, se penchant vers Iza, il ouvrit son paletot et montra
+le manche d'une arme dont il sortit la longue lame.
+
+--Moi aussi, j'ai tout prévu, tu vois; il faut sortir d'ici vivant et
+libre.
+
+Iza se laissa glisser sur le tapis aux genoux de Georgeo, et lui dit:
+
+--Enfin, Georgeo, c'est demain que nous nous retrouverons pour toujours
+ensemble.
+
+--Et pourquoi ne partons-nous pas maintenant?
+
+--Le maître le veut ainsi, et ce n'est que demain qu'il nous donne de
+quoi être riches... Tu entends, riches!
+
+--Tu regretteras les jours passés ici.
+
+--Non, mon Geo. Le maître a dit qu'il nous ferait bien riches... et il
+n'a jamais menti... et nous avons déjà de l'or là-bas.
+
+--Oui!
+
+--Qu'il y a longtemps que je ne t'avais vu ainsi près de moi!
+
+Georgeo était moins tranquille qu'Iza: il regardait sans cesse
+autour de lui, semblant craindre à chaque minute de voir apparaître
+quelqu'un.
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda la jeune femme.
+
+--Je crains qu'on ne vienne...
+
+--Es-tu fou?... le maître ne t'a-t-il pas dit que nous serions seuls
+ici cette nuit?
+
+--Non, ce n'est pas le maître, c'est le sauvage qui est venu chez moi
+qui m'a dit que nous devions partir.
+
+---Il t'a dit que nous devions partir? moi et toi?
+
+--Oui!... Alors j'ai démonté tout à la maison, j'ai chargé la
+voiture et je suis parti.
+
+--Ce soir?
+
+--Oui, ce soir.
+
+--La voiture est là? demanda Iza dont le visage rayonnait.
+
+--Oui, au-dessus d'Auteuil, sur le quai! et je croyais venir te
+chercher.
+
+--Mais on ne t'a donc rien dit?
+
+--Le vieux Rig m'a dit que je devais me trouver ici après minuit, et
+c'est toi qui devais me conduire... Il m'a dit encore que s'il y
+avait du nouveau, nous entendrions son sifflet, qu'il serait dans les
+environs...
+
+--C'est le maître qui le fait veiller.
+
+--Mais je dois t'obéir et ne partons-nous pas?...
+
+--Non, mon Geo!... Voici ce que nous devons faire... Ici, nous sommes
+maîtres: l'homme parti ce soir ne reviendra plus... C'est ici que tu
+me rejoins pour toujours... et demain seulement nous partirons... Celui
+qu'ils appellent mon mari ne m'est rien... L'homme qui nous a mariés
+n'est pas notre prêtre à nous... Tout cela est faux!... Je suis libre,
+et je suis à toi, à toi maintenant...
+
+--Et l'autre est parti... pour toujours?...
+
+--Pour toujours.
+
+--Mais cette maison?
+
+--Cette maison est au maître, c'est lui qui, par le vieux Rig, lui a
+fait louer... Ici nous sommes chez nous, puisque le maître nous a dit
+de nous y reposer pour partir tout à fait demain... Reposons-nous, mon
+Geo... Reposons-nous, nous sommes libres, unis et maîtres ici...
+
+Et en disant ces mots, Iza, câline, promenait les mains de Golesko sur
+ses cheveux. À la même heure, Fernand se présentait de nouveau à
+l'hôtel du Helder; aussitôt un garçon qui l'attendait lui dit que M.
+Lorillon avait envoyé, quelques minutes avant, chercher un pardessus
+par le garçon du cercle: en même temps, il avait fait dire qu'il ne
+partirait que le lendemain par le train de onze heures, qu'on lui ait
+une voiture pour cette heure, qu'il rentrerait dans la nuit.
+
+Fernand fut ennuyé de ce contre-temps; mais enfin il était tout à
+fait rassuré. L'homme n'était resté que pour présenter une seconde
+fois les valeurs. Les deux dernières journées qu'il avait passées
+l'avaient épuisé: il avait hâte de se reposer.
+
+Cependant la perspective d'être obligé de se lever le matin pour
+ne pas manquer de trouver son homme le tentait peu; il résolut de se
+décharger de tout cela. Il remonta en voiture et se fit conduire à ses
+bureaux, boulevard Magenta.
+
+Il ne fut pas peu étonné de voir filtrer de la lumière à travers les
+interstices de la fermeture du magasin; il entra. Il trouva Martin assis
+sur son lit; devant lui, sur un comptoir, étaient une bouteille et un
+verre. Martin avait son verre plein à la main; et n'ayant pas entendu
+ouvrir la porte, il continuait sa conversation avec le verre plein qui
+était sur le comptoir, lui disant:
+
+--Ce n'est pas d'un ami... On part à deux, on revient deux... Si l'on
+se quitte où est l'amitié... il n'y en a pas alors... non, ça c'est
+pas bien... Aussi qu'est-ce qui le boira, l'autre verre..., c'est pas
+Sper... Ah! mais non, c'est Martin...
+
+--Il est ivre! dit Fernand en se retirant; voilà qui pourrait expliquer
+la soi-disant tardive arrivée des billets.
+
+Il sortit comme il était entré, sans bruit, et grimpa aussitôt chez
+le vieux caissier. On juge facilement de la stupéfaction du père
+Picard, lorsque demandant:
+
+--Qui est là? avec inquiétude, il reconnut la voix de Fernand qui
+disait:
+
+--C'est moi, Picard, ouvrez vite.
+
+Picard obéit aussitôt. Il était en marmotte et en caleçon.
+
+--Excusez-moi de vous ouvrir en ce costume...
+
+--Vous avez bien fait, je n'ai qu'un mot à vous dire... Martin vous a
+raconté ce qui s'était passé.
+
+--Non, monsieur; qu'y a-t-il donc?... Il n'était pas là quand je suis
+rentré.
+
+--Il arrive seulement, il est absolument ivre. Ainsi, quand on pense
+que l'honneur d'un homme, la réputation d'une maison étaient dans les
+mains de cet ivrogne... Demain vous le remplacerez...
+
+--Vous pouvez y compter.
+
+Et le vieux caissier, son bougeoir à la main, regardait Fernand
+semblant l'interroger. Celui-ci lui raconta aussitôt ce qui s'était
+passé et lui dit:
+
+--Ce monsieur ne part qu'à onze heures demain; mais, au risque de
+le faire éveiller, soyez-y demain de sept à huit heures, voici les
+fonds... Vous viendrez à onze heures à Auteuil m'apporter les valeurs
+et vous déjeunerez avec moi.
+
+--Monsieur, ça sera fait; vous pouvez compter sur moi, dit Picard en
+serrant les papiers.
+
+--Adieu! à demain, onze heures, dit Fernand sur le seuil de la porte,
+en regardant sa montre: deux heures, je tombe de sommeil, à demain.
+
+Il descendit, et, blotti dans sa voiture, il dit:
+
+--Enfin, je suis heureux de rentrer chez moi.. et je crois que je vais
+faire une bonne nuit.
+
+
+
+
+XVII
+
+«LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.»
+
+
+Enfin, c'était fini! bien fini! le passé était liquidé: il avait
+fait face à l'échéance terrible. Les faux, qui avaient troublé ses
+nuits, allaient être, étaient presque entre ses mains. Avant deux
+jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il
+dégageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernières créances
+qu'il avait, et la maison reprenait le crédit dont elle jouissait
+autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux
+banquiers qui avaient refusé de l'aider...; car Fernand Séglin
+oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures.
+
+Étendu dans sa voiture, doucement bercé par le cahotement, presque
+somnolent, il rêvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme,
+tranquille, n'ayant plus qu'à s'occuper de sa chère Iza. Sa maison
+allait se diriger d'elle-même: il n'aurait plus à redouter le passage
+de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner à son
+caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il
+voulait. Dans son cerveau, il cherchait où il passerait la saison: il
+ne voulait pas acheter de domaine cette même année, mais il voulait
+voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la
+mer, deux mois en Suisse. Il rêvait... et il donnait un corps à ses
+désirs.
+
+Il était presque trois heures lorsque, le cerveau léger de ses
+pensées agréables, las et heureux de rentrer se reposer près de sa
+femme, il arriva à Auteuil... L'écurie et la remise étaient en dehors
+de l'hôtel: le cocher le descendit donc devant la grille.
+
+Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait
+dans la maison. Il évita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la
+petite porte; cherchant à étouffer le crépitement de ses pas sur
+le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitué à la
+maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa
+l'antichambre, entra dans le boudoir qui précédait la chambre; là
+il vit clair. La petite lampe d albâtre jetait sa clarté blanche
+à travers la grande glace dont nous avons parlé; Fernand marchait
+doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de
+la chambre d'Iza, mais le verrou était fermé en dedans... Il rit en
+disant:
+
+--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enfermée chez
+elle!
+
+Et Fernand, fatigué par ses tourments et par ses démarches, se dit:
+Je viendrai demain, ne l'éveillons pas, pauvre belle; elle mourrait de
+peur si elle entendait frapper à sa porte, à cette heure... Il allait
+se retirer lorsque tout à coup il sentit qu'on lui touchait l'épaule,
+il se retourna vite et... et ce fut épouvantable pour lui...
+
+Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards,
+voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps,
+s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effrayé, Fernand voyait
+devant lui l'ombre de Pierre Davenne.
+
+Inondé par la lumière mate de la lampe de la chambre, couvert d'un
+long manteau blanc, son suaire, il était là devant lui, pâle, livide,
+mais l'oeil brillant et menaçant. Droit, le bras levé, montrant le lit
+à travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un râle à Fernand.
+
+--Infâme, regarde...
+
+Et l'ombre se recula et disparut.
+
+Fernand presque fou, tremblant de peur, affolé par le surnaturel,
+déjà secoué par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il
+avait passés, cherchait à retrouver son énergie... L'ombre disparue,
+il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se
+persuadant que c'était là une hallucination d'une minute, amenée par
+la fièvre qui le brûlait depuis deux heures...
+
+Il s'avança vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son
+front, et ses dents claquèrent. L'ombre de Pierre entrait dans la
+chambre sans bruit; épouvantable dans son silence, elle se dirigeait
+vers le large lit d'ébène que les grands rideaux fermaient. Fernand
+sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantôme allait poser ses
+lèvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait
+se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la
+chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?...
+
+Tout cela était insensé... Mais Fernand épouvanté devenait fou; il
+se cramponnait à la grande cheminée pour ne pas tomber: il voyait le
+mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'éteignait dans
+sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul
+semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... Là, il s'arrêta, il
+tourna sa tête, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux
+pleins de haine lançaient un regard qui terrifia le malheureux... Il
+lui sembla que son bras, s'étendant vers le lit, voulait lui répéter
+encore:
+
+--Regarde, infâme!
+
+Alors le fantôme souleva le grand rideau: il parut à Fernand que le
+masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaçait un rire.
+
+Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme rivé sur ce
+marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre.
+
+Son sang lui sembla de feu, ses regards épouvantés voyaient sur ce
+lit, étendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui
+qu'elle lui avait présenté sous le nom du comte Otto... Iza avait
+sa tête dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa
+poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lèvre,
+encore épaisse du baiser avec lequel ils s'étaient endormis. Son
+énergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se
+fermèrent une minute devant ce tableau foudroyant.
+
+Aussitôt le fantôme se jeta en arrière et disparut par la petite
+porte de la chambre. Mais le cri avait éveillé les deux amants...
+
+Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrière la glace le visage
+épouvanté de Fernand; il avait saisi le revolver...
+
+Iza, effrayée, lui montrant son mari, cria:
+
+--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le!
+
+Et le grand Moldave obéit.
+
+On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brisée par le coup
+de feu.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CE QUE RÊVAIT IZA.
+
+
+Au dehors tout était silencieux; c'est à peine si le coup de feu,
+si le fracas des débris de la glace avaient été entendus, tant
+la chambre de la belle Iza était discrètement protégée par le
+capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait
+cependant été perçu par les deux amants: c'était celui du sifflet
+auquel ils devaient obéir, et aussitôt, malgré le danger de la
+situation, oubliant tout, Iza, s'étant enveloppée dans son long
+peignoir rouge et or, Georgeo s'était hâtivement vêtu et, en moins
+d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitté la
+chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment
+à la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivés en bas,
+ils entendirent le sifflet doucement modulé... Ils se dirigèrent du
+côté et trouvèrent le vieux Rig qui leur dit:
+
+--Vite, courez à la voiture de Georgeo... Iza, reprends ton ancien
+costume et partez... comme si vous alliez à Versailles; demain tu me
+verras...
+
+--Bien!... Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entraînant, craignant
+qu'il ne vînt à surgir un incident qui les obligeât à rester.
+
+Dans la nuit épaisse des bords de la rivière, ils coururent sur le
+quai, et moins de cinq minutes après ils étaient blottis tous les deux
+dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin
+chez eux et seuls... Ils ne furent pas longs à revêtir le costume
+misérable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachèrent
+soigneusement les vêtements luxueux qu'ils venaient de quitter.
+
+Avant l'aube, ils fouettèrent le cheval et partirent; au jour levant,
+ils se trouvaient à l'entrée de Boulogne; le cheval dételé
+mangeait derrière la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque
+_Entre-sort_ des saltimbanques était arrivée le soir et avait passé
+la nuit là. En agissant ainsi, ils avaient obéi aux ordres de celui
+qu'ils appelaient le maître. Vers sept heures seulement, l'étroite
+porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau,
+pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques
+avoisinantes.
+
+Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans
+le bel hôtel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins
+souples pendait cette jupe en loques si singulière; elle avait en
+ceinture le vieux châle turc aux couleurs criardes, et ses épaules
+révélaient leur admirable contour sous la chemise de soie éraillée
+et jaunie par l'usage...; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient
+les hideuses savates jaunes... Elle avait, avec son costume,
+retrouvé toute sa sauvage étrangeté, et à cette heure les passants
+émerveillés la regardaient...
+
+Elle calme, du plus loin où elle le voyait, souriait à son Geo qui
+revenait portant du vin et du pain sous son bras, et à la main, dans un
+papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher...
+
+Le maître avait écrit:
+
+«Il faudra être à Boulogne la nuit, de façon à paraître y être
+arrivé le soir. Ostensiblement déjeuner, aller chez quelques marchands
+du pays, afin d'être vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin
+d'être à Versailles au milieu du jour.»
+
+À huit heures et demie, Iza s'étendait sur le petit matelas dur
+qui était dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle
+voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard,
+ramassait les guides et le cheval partait... Une fois le village passé,
+lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza,
+laissant le cheval aller à sa guise, et celle-ci, ayant échangé avec
+lui un sourire, se mit à chanter une chanson bizarre qui devait être
+un souvenir pour les deux bohèmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle
+chanta, lui tint la main et l'écouta le visage radieux, tendant
+l'oreille pour ne pas perdre un mot.
+
+À onze heures et demie, Georgeo allait à Versailles demander le droit
+de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, près
+Montrouge; qu'il était parti vers sept heures, était arrivé à neuf
+heures à Boulogne, y avait passé la nuit et comptait rester jusqu'au
+soir à Versailles pour partir la nuit, à la fraîche, se dirigeant sur
+Chartres.
+
+Ses papiers en règle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit:
+
+--As-tu été voir pour une belle voiture?
+
+--Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci
+pour en prendre une autre.
+
+--Mais c'est ce soir... que nous serons riches.
+
+Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il était
+parti de son pays pour des causes à peu près semblables à celles qui
+l'avaient fait quitter si précipitamment Auteuil le matin même...
+Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir où elle avait été le
+rejoindre pour manger un peu du «pain bénit de la gaieté,» lui avait
+dit négligemment en évoquant le passé:
+
+--C'était un soir, au rendez-vous derrière la mosquée. Il faut que tu
+me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu
+m'enlevas du lit, j'étais sans connaissance... Quand je revins à moi,
+dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes
+mains... en rouge... du sang!
+
+Et Georgeo, souriant, avait répondu avec simplicité:
+
+--Oui, oui, je me souviens... j'en avais tué deux!
+
+Georgeo avait échappé à toutes les recherches; il avait traversé les
+hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les défilés; il
+était parti et s'était mis à l'abri chez l'étranger. Mais la police
+française est beaucoup moins discrète que celle de son pays: il le
+savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brisée,
+le cri aigu d'un homme... Il espérait et il redoutait d'avoir tué
+celui qui avait enlevé Iza. C'est à regret qu'il avait obéi aux
+ordres du vieux Rig, commandant de se rendre à Versailles pour l'y
+attendre.
+
+Georgeo aurait voulu recevoir le soir même la somme promise à lui et
+à Iza. Il aurait vendu aussitôt sa voiture, son petit cheval et
+il aurait emmené Iza par le chemin de fer, de l'autre côté de la
+frontière d'Espagne.
+
+Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur
+eux un regard perçant, cherchant à deviner si des gens de police
+n'étaient pas cachés dans leurs vêtements.
+
+De regrets, de remords, pour un homme probablement tué, il n'en était
+pas question dans ses pensées.
+
+Iza, au contraire, était gaie, plus légère, comme un oiseau
+apprivoisé duquel on a ouvert la cage, elle cherchait à croire à sa
+liberté... mais elle n'osait s'éloigner trop de la petite voiture...
+
+La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait... elle s'y
+grisait... et cependant, si Georgeo avait été plus attentif, il aurait
+vu que c'était plutôt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune
+fille; à chaque instant les détails de sa vie heurtaient sa nature,
+gâtée par les mois d'opulence qu'elle venait de passer... Ce n'était
+plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crête des
+ornières séchées, secouant sa tête huppée... C'était la belle
+Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se déguisait en
+bohémienne... Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour
+toujours, et il avait hâte de voir arriver Rig, pour en finir et se
+sauver afin de se mettre à l'abri; tandis qu'Iza, déjà lasse de sa
+matinée et ennuyée de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait
+loin, il faudrait prendre une femme pour la servir... Elle avait trop
+souvent pressé l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids
+les gros sous... Enfin, elle avait mis les lèvres à la coupe, elle
+avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum... Elle trouvait
+étrange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au
+parfum dur, mais déjà il était épais sur ses lèvres, lourd à son
+coeur... et, quand Georgeo n'était plus là, quand le soleil ne faisait
+plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misère
+de la baraque bien sale... et elle fermait les yeux pour revoir par la
+pensée la belle chambre où ses cheveux étaient noirs, et la grande
+peau d'ours noir où ses pieds étaient si blancs... Il lui semblait
+déjà que les vêtements de misère qui couvraient sa peau la
+brûlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin,
+blanc et parfumé.
+
+Et Georgeo ne voyait rien... Il regardait si, sur la route, dans la
+grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux
+Rig.
+
+--S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je
+reviendrai à pied demain...
+
+Et Iza pensait:
+
+--Est-ce que je pourrai vivre comme ça maintenant?...
+
+Puis elle regardait Georgeo... Elle le trouva beau...; mais ses lèvres
+laissaient tomber la juste expression de sa pensée.
+
+--Quel malheur!... s'il avait vécu autrement, il serait intelligent
+aussi... délicat...
+
+Puis, comme pour s'excuser elle-même, elle ajoutait:
+
+--Il est beau... il est bon... mais...
+
+Elle n'osait pas dire il est bête!...--Lui, toujours inquiet,
+ne s'occupait pas d'Iza...; il savait qu'elle lui appartenait, il
+attendait, impatient, l'arrivée du vieux Rig.
+
+Et ses regards s'épuisaient sans rien voir. La journée était presque
+terminée, il devait partir le même soir, et Rig ne venait pas: il alla
+consulter Iza... Celle-ci, étendue dans le fond de la cabane, les
+bras relevés au-dessus de la tête, son chignon appuyé sur ses
+mains, l'écouta, presque indifférente, et cependant ce que disait le
+bohémien était grave:
+
+--Mais si le maître a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il
+devait t'apporter, s'il lui a donné en même temps la somme qu'on
+m'avait promise...? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza?
+
+--Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo...
+
+--Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux... Le
+vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le maître n'en a plus
+besoin... Une fois l'argent en main..., il peut s'être sauvé...
+
+--Le vieux Rig en est capable.
+
+--Tu dis cela comme ça... Mais sais-tu que je retournerais à Paris
+cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et
+qu'alors il passerait une mauvaise heure?
+
+--Il ne faut jamais penser à cela, Georgeo... Le vieux maître est plus
+fort que tous... Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais
+sans laisser de trace... Si c'est lui qui a l'argent... et qu'il soit
+décidé à le garder, tu ne le trouveras plus...
+
+--Oh! je le trouverai bien...
+
+--Mais si tu retournes à Paris, qui te dit qu'il ne te dénoncera
+pas?... Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mêmes
+arrêtés dans la maison d'Auteuil... et que c'est pour cela que nous ne
+les voyons pas...? Tu as tiré sur Fernand, et tu vises juste, toi...
+Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du
+soleil...
+
+Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et
+qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente résolution.
+Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour
+s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il
+traîna sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revêtit
+son costume de montagnard, ses chaussures étranges, mais souples, dont
+les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche
+son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une
+vieille blouse, il dit à Iza:
+
+--Dors, je reviendrai au matin.
+
+--Où vas-tu?
+
+--À Auteuil.
+
+--Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant.
+
+--Voir ce qui s'est passé là-bas après notre départ.
+
+Iza réfléchit quelques minutes, puis:
+
+--Va, Georgeo..., mais prends garde.
+
+--Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et
+en montrant son couteau peut faire sa prière. Malheur au sauvage s'il
+m'a trompé...
+
+Et il partit en courant.
+
+Au milieu de la nuit Iza fut réveillée en sursaut. C'était Georgeo
+qui revenait tout suant, fatigué...
+
+--Iza, la police est dans l'hôtel depuis ce matin... C'est toi qu'on
+cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir...
+
+--Ah! fit Iza comme ennuyée d'avoir été éveillée... Pendant que
+Georgeo se hâtait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait
+en maugréant.
+
+--Non! ce n'est pas possible maintenant... j'étais folle d'y croire...
+
+Au matin, Georgeo trouva Iza éveillée et pensive, assise sur le lit
+dur.
+
+--Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire...
+
+Georgeo était épuisé, il la remercia et vint prendre sa place. Elle
+l'embrassa longuement en lui disant:
+
+--Bon sommeil, Georgeo!
+
+Et le grand bohème s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assurée
+de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vêtements les plus
+beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long châle, et,
+mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route.
+
+Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'éloigner, puis lorsqu'elle
+ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du
+soleil du matin, elle envoya un baiser:
+
+--Adieu, Georgeo!... Adieu, passé!... Cette vie-là est trop dure...
+
+Et elle revint à Saint-Cyr où elle prit le premier train. Arrivée à
+Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire à Charonne.
+
+
+
+
+XIX
+
+LES BEAUX BIJOUX D'IZA.
+
+
+Quand Fernand avait vu dans les bras du comte Otto sa femme, celle qui
+depuis trois mois occupait toutes ses pensées, celle qu'il adorait...;
+quand il avait vu s'évanouir dans l'ombre de la chambre le spectre
+vengeur, dont la voix sépulcrale sonnait encore à son oreille, il
+avait fermé les yeux une seconde; puis, fou, insensé, voulant réagir
+contre sa douleur et sa terreur, il s'était redressé; c'est alors
+qu'il avait vu sa femme sur le lit, crier à son amant en le désignant:
+
+--Geo!... c'est lui; tue-le... tue-le!
+
+Il avait eu le regard ébloui par un éclair, et il avait senti au front
+comme un coup de poing, et, battant une seconde le vide avec ses
+bras, aveugle, cherchant un appui, il s'était soutenu au marbre de la
+cheminée et était retombé sur le tapis... Les deux amants s'étaient
+sauvés, et, pendant ce temps, la porte s'était ouverte: les trois
+hommes que nous avons vus franchir la grille du bord de l'eau entraient
+dans le boudoir... L'un se pencha sur le moribond et le regarda.
+Essuyant avec son pouce le sang qui lui couvrait le front..., il dit
+aussitôt:
+
+--Ce n'est rien... La balle est dans l'os; c'est le choc qui lui a fait
+perdre connaissance...
+
+Au-dessus d'eux, on entendait remuer dans l'hôtel: on entendait des
+portes s'ouvrir, on entendait des bruits de voix...
+
+--Il y a branle-bas là-haut, dit un des hommes; mon lieutenant, il faut
+rentrer dans le vent et chasser.
+
+Celui auquel il s'adressait demanda au premier, toujours à genoux,
+soutenant la tête de Fernand:
+
+--Il n'y a pas de danger... le coup n'est pas mortel...
+
+--Non, maître, et c'est une chance, car le grand Golesko tire juste...
+Mais ce n'est pas une de ses armes...
+
+--Alors, partons vivement...
+
+--Les deux hommes se disposaient à partir, lorsque le dernier courut
+vers une petite panoplie et y prit le semblable revolver qui avait servi
+à Georgeo...
+
+--Que fais-tu? demanda le premier.
+
+--Espère! espère! lieutenant. Il faut que tout s'explique..., et qu'on
+ne cherche pas ceux qui ont tiré le coup de feu.
+
+Étonnés, les deux hommes tenant la porte ouverte pour fuir, le
+regardaient faire. Il souleva les matelas du lit et tira dans la
+laine les deux coups du revolver; c'est à peine si dans la chambre on
+entendit un bruit sourd...
+
+--Comme ça, on n'entend rien... Je place le joujou sous sa main...
+et on se dit que c'est lui qui fait des expériences de tir sur son
+front..., la nuit, pour empêcher le pauvre monde de dormir.
+
+--C'est bien, Simon, dit Pierre Davenne.
+
+--En route, en route, disait le vieux Rig dans l'escalier: on descend
+des chambres. Les trois hommes se hâtèrent; ils avaient traversé le
+jardin, ils fermaient la grille sans bruit et ils montaient dans une
+voiture qui attendait à vingt mètres de là, lorsque la femme de
+chambre à peine vêtue et suivie par deux domestiques, après avoir
+frappé, entrait dans le boudoir; voyant la glace brisée, elle fit un
+pas et, se heurtant au corps de Fernand, elle jeta un cri et se recula
+prête à se trouver mal en criant: «À l'assassin.»
+
+Les domestiques avancèrent aussitôt, et le valet de chambre effrayé
+exclama:
+
+--C'est monsieur!...
+
+--Vite! vite!... voyez madame, dit la femme de chambre...
+
+Ils se précipitèrent, le lit était vide...
+
+Tous les trois ils se regardaient stupéfaits; mais, revenant au plus
+pressé, ils relevèrent Fernand pour lui porter secours.
+
+--On lui a tiré un coup de pistolet dans la tête, disait la soubrette,
+effrayée, mais se domptant et avançant curieusement sa bougie pour
+mieux voir.
+
+Le valet de chambre ramassa le revolver et dit:
+
+--C'est lui qui s'est tué: voilà le revolver sous sa main.
+
+--Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a eu?
+
+--Aidez-moi d'abord à le mettre sur le canapé.
+
+Tous les domestiques étaient descendus, et c'était un brouhaha
+général; tout le monde demandait:
+
+--Mais où est donc madame?
+
+Et l'on cherchait...
+
+La femme de chambre dit alors:
+
+--Monsieur ne devait pas rentrer cette nuit... et madame est sortie...
+En ne la voyant pas lorsqu'il est rentré, il n'y avait pas à douter de
+ce qu'elle faisait... n'est-ce pas?... Il s'est tué...
+
+--Mon Dieu! fit un valet, que les gens riches sont bêtes! Se tuer pour
+une femme!...
+
+--Mais il faudrait courir chercher le médecin...
+
+On n'y avait pas pensé... Ils avaient relevé le corps de Fernand,
+l'avaient étendu sur le lit de sa femme, et personne n'avait pensé que
+peut-être on pouvait encore le sauver.
+
+Tout à coup ils entendirent retentir le timbre de la grille... ils se
+regardèrent étonnés: il était à peine quatre heures du matin.
+
+--C'est madame qui rentre, dit la femme de chambre; elle croit que
+monsieur est loin. Ah! ça va être une jolie scène!
+
+Un domestique alla ouvrir, tous les autres s'avancèrent vers le
+vestibule, prenant des airs désolés; ils entendirent leur camarade qui
+demandait:
+
+--Qui est là?
+
+On répondit aussitôt:
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+Tous se regardèrent épouvantés, stupéfaits, semblant dire:
+Déjà!...
+
+La grille grinça en roulant sur ses gonds. Un commissaire, ceint de son
+écharpe, et quatre agents guidés par le domestique effrayé, parurent
+au seuil du vestibule; le commissaire et ses hommes échangèrent un
+regard en voyant tout ce monde debout à cette heure.
+
+--Conduisez-moi, dit-il, dans la chambre de M. Fernand Séglin...
+
+--Monsieur, fit le domestique, il n'est pas dans sa chambre: il s'est
+tué dans le boudoir de sa femme...
+
+--Que me dites-vous là? fit le commissaire étourdi.
+
+Sur son ordre on les conduisit aussitôt près du corps de Fernand
+étendu sur le grand divan du boudoir; le commissaire se pencha sur lui;
+un agent ramassa le revolver.
+
+--Il s'est tué... il nous attendait!... puis, s'adressant au valet de
+chambre:
+
+--À quelle heure cela est-il arrivé?
+
+--Monsieur, presque au moment où vous avez sonné!...
+
+--Est-ce que quelqu'un de vous était là?
+
+--Non, monsieur le commissaire, nous étions tous couchés et endormis
+lorsque nous avons été réveillés par les coups de feu et un fracas
+épouvantable...
+
+Un des agents, qui regardait curieusement l'endroit où la balle avait
+pénétré, et qui formait à un pouce de la tempe, sur le devant du
+front, un trou noir semblable à un pain à cacheter de deuil qu'on
+eût collé sur la peau, et duquel coulait un petit filet de sang rose,
+s'écria:
+
+--Mais, monsieur, il n'est pas mort.
+
+Le commissaire lui saisit aussitôt le poignet, le pouls battait
+vivement...
+
+--Qu'on coure chercher le médecin...
+
+Il y eut alors parmi les domestiques un bouleversement général, et,
+pendant que l'on obéissait au commissaire, d'autres, sur son ordre,
+avaient été chercher de l'eau et lavaient la plaie.
+
+Pendant que l'on s'occupait de Fernand, il demandait à la femme de
+chambre:
+
+--Où est madame Séglin?
+
+--Monsieur, je ne puis vous le dire, je suis venue aider madame à se
+coucher, puis je l'ai quittée après avoir baissé un peu la lampe,
+elle semblait s'endormir.
+
+Sur la demande du commissaire, elle raconta le départ précipité de
+Fernand, puis son retour absolument inattendu.
+
+--Cette glace a été brisée par un coup de feu venant de la chambre.
+
+Et le commissaire voulut entrer.
+
+La porte était fermée en dedans...
+
+--Tiens... c'est singulier, c'est le verrou en dedans...
+
+Il fit passer un des domestiques, par l'ouverture de la glace, et lui
+fit ouvrir la chambre.
+
+Il entra aussitôt et regarda partout, craignant de trouver le cadavre
+de la jeune femme; il regarda le lit et voyant les deux oreillers et le
+froissement de deux corps, il dit en hochant la tête:
+
+--Deux personnes étaient couchées dans ce lit... et cependant M.
+Séglin est habillé... Que s'est-il passé, en dehors de ce qui nous
+amène?... Personne n'est sorti de la maison?
+
+--Oh! non, monsieur, tout est soigneusement fermé et nous n'avons rien
+entendu que les coups de feu et le bruit de la glace cassée.
+
+--Mais qu'est devenue Mme Séglin, que vous aviez couchée ici?
+
+--Monsieur le commissaire, je ne sais pas, moi... J'ai très peur, fit
+la bonne dont les yeux se mouillèrent.
+
+--Y a-t-il une autre porte que celle-ci?...
+
+--Oui, monsieur, une porte de service qui conduit au jardin... La
+voici...
+
+--Vite, venez. Dirigez-nous...; peut-être allons-nous la trouver par
+là...
+
+Ils descendirent jusqu'à la porte du jardin; l'escalier était vide, la
+porte fermée, et rien ne faisait supposer que quelqu'un eût passé par
+là. Entendant du bruit, le commissaire remonta... C'était le médecin
+qui venait d'arriver...
+
+--Ah! mon Dieu! exclama-t-il, quel malheur est arrivé ici?
+
+--Voyez, monsieur, et dites-nous s'il est dangereusement atteint.
+
+Le docteur regarda attentivement, et en souriant:
+
+--Ce n'est rien, la balle est aplatie sur l'os... et je vais l'extraire
+immédiatement. Mais il vaudrait mieux coucher le malade...
+
+--Qu'on ne dérange rien ici... Vous m'avez dit que c'était
+l'appartement de madame? demanda le commissaire.
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Qu'on le porte dans sa chambre. Casto, dit-il à un de ses hommes,
+vous allez rester près de lui et le veiller. Vous, Josset, vous allez
+courir me chercher dix hommes que vous placerez dans la maison. Et,
+s'adressant aux gens qui l'écoutaient effrayés:
+
+--Mesdemoiselles et messieurs, personne ne doit sortir de la maison.
+
+Pendant qu'on obéissait aux ordres du commissaire, que Fernand était
+couché sur son lit sans connaissance, que le docteur procédait à
+l'extraction de la balle, la femme de chambre était interrogée, et un
+agent prenait des notes.
+
+--Quand vous avez quitté cette chambre, vers minuit, Mme Séglin était
+couchée?
+
+--Oui, monsieur le commissaire, elle était couchée, bien tranquille,
+bien calme, elle semblait de très bonne humeur; monsieur était venu
+lui dire au revoir, en lui promettant de revenir le lendemain soir.
+
+--Et depuis cette heure, vous n'avez rien entendu?...
+
+--Rien, monsieur, et ma chambre est au-dessus.
+
+--La conduite de Mme Séglin était-elle régulière?...
+
+--Oh oui! monsieur le commissaire, ce sont des tout nouveaux mariés, et
+ils s'adoraient; monsieur ne pensait qu'à madame, et madame ne pensait
+qu'à monsieur.
+
+--Ces jours-ci, vous n'avez rien remarqué de changé dans leurs
+relations...
+
+--Rien du tout, monsieur le commissaire...
+
+--Cependant il y a eu ici quelque chose d'inexplicable... S'il s'est
+tué, ce n'est pas lui qui a pu briser cette glace...
+
+--Monsieur le commissaire, dit l'agent qui avait regardé le revolver,
+il y a deux coups de tirés...
+
+--Eh bien!...
+
+--Peut-être que, sachant qu'il devait être arrêté ce matin...
+
+--Arrêté ce matin! exclama la femme de chambre.
+
+--Il s'est décidé à se tuer, mais n'a pas voulu que sa femme lui
+survécût... Mme Séglin, effrayée, se sera enfermée chez elle; il
+aura tiré d'ici en brisant la glace et se sera tiré le second coup
+après.
+
+--Oui... c'est une hypothèse; mais au moins nous trouverions la
+femme... Touchée, nous la retrouverions blessée; non atteinte, elle
+serait revenue aussitôt après la tentative de son mari.
+
+--Peut-être est-elle dans le jardin.
+
+--Ah! mais, j'y pense, monsieur le commissaire, j'ai enlevé la toilette
+de jour de madame; j'ai monté tout cela à la lingerie en ne lui
+laissant que son grand peignoir et un châle qu'elle garde toujours
+ici...
+
+--Ce peignoir est-il là?...
+
+--Mais non, monsieur le commissaire; justement, madame a son peignoir,
+ses pantoufles et le châle...
+
+--Il faut la retrouver. Qu'on fouille la maison, dit-il, en voyant
+entrer les agents qu'il avait envoyé chercher.
+
+On vint dire que la victime reprenait connaissance. Le commissaire
+courut vite vers la chambre de Fernand Séglin. Il était étendu sur
+son lit, le front entouré d'un linge blanc. Il ouvrit les yeux, se
+souleva sur son coude et son regard farouche erra autour de lui. Il
+cherchait. La vue des gens qui l'entouraient ne l'étonna pas, il se
+souvenait de ce qui s'était passé. On avait été réveillé par les
+coups de feu et ses gens étaient venus à son secours. En reconnaissant
+le commissaire à son écharpe, il lui demanda:
+
+--Monsieur le commissaire..., vous les avez arrêtés... lui et elle?...
+
+--Qui est-ce? dit le commissaire sans répondre.
+
+--Lui, c'est le comte Otto...
+
+--Le comte Otto, et vous l'avez surpris dans la chambre de Mme Séglin?
+
+--Oui, dit-il avec rage... Je l'ai surpris dans ses bras... Vous les
+tenez... C'est lui qui m'a assassiné, c'était un guet-apens, il
+m'attendait... Vous le tenez, l'assassin?
+
+Tout entier à la souffrance aiguë de sa jalousie, il voulait surtout
+qu'on s'occupât de celui qui lui avait pris celle qu'il aimait... Il
+n'accusait pas sa femme... C'était l'homme qu'il accusait.
+
+--Vous l'avez arrêté? demanda-t-il encore.
+
+--Non, monsieur... nous les cherchons.
+
+--Il est parti?...
+
+--Nous n'avons trouvé aucune trace...
+
+--Mais elle?... interrogea-t-il anxieux.
+
+--Quand nous sommes entrés dans la chambre de votre femme, elle était
+vide, toutes les portes étaient fermées... vous étiez étendu sans
+connaissance dans le boudoir qui la précède, et d'abord nous avions
+attribué votre blessure à une tentative de suicide...
+
+--Non, monsieur, c'est l'a...
+
+Il allait dire l'amant, mais ce mot lui brûlait les lèvres; il reprit:
+
+--Non, monsieur, c'est le comte Otto, un riche Moldave, qui a tenté
+lâchement de m'assassiner...
+
+--Et votre femme, qu'a-t-elle fait?
+
+Il y eut un silence au bout duquel il dit:
+
+--Monsieur le commissaire, je désire ne pas parler d'elle... Ceci est
+d'elle à moi... Mais l'homme, je vous le livre... C'est un assassin...
+
+Les agents rentraient à ce moment. On avait fouillé tout le jardin,
+ce qui avait été facile, car le jour était venu. On n'avait trouvé
+personne; la perquisition avait amené pour tout résultat la trouvaille
+d'un petit bout de frange de châle trouvé dans la rainure de la petite
+porte de fer du bord de l'eau. C'est par là que Mme Séglin avait fui
+en suivant le comte Otto...
+
+--Oh! les misérables! hurla de douleur Séglin, en laissant tomber
+sa tête dans ses mains, au risque de faire tomber l'appareil qui
+enveloppait son front.
+
+Le commissaire avait parlé bas au médecin, il l'avait interrogé sur
+la gravité de la blessure. Celui-ci avait dit qu'elle était absolument
+nulle... Alors, il se tourna vers l'agent qui avait écrit et lui dit:
+
+--Commencez la perquisition ici, et saisissez tous les papiers.
+
+Séglin se redressa aussitôt et, regardant le commissaire avec
+stupéfaction:
+
+--Mais, monsieur, à quel propos faites-vous une perquisition chez
+moi?... En vertu de quel mandat?...
+
+Le commissaire dit gravement:
+
+--Monsieur Séglin, j'ai le regret de vous dire que ce n'est pas la
+tentative criminelle dont vous avez été victime qui m'amenait chez
+vous... Je venais vers vous directement... Monsieur Fernand Séglin, au
+nom de la loi, je vous arrête!
+
+On juge de la stupéfaction des domestiques. Séglin devint pâle comme
+le linge qui lui enveloppait le front.
+
+--Mais, monsieur le commissaire..., pourquoi m'arrête-t-on?
+
+--Vous devez le savoir.
+
+--Je vous jure, monsieur!
+
+--Pourquoi vous prépariez-vous à fuir cette nuit?
+
+--Moi?
+
+--Des agents étaient postés aux gares de l'Ouest et du Nord, depuis
+minuit... Ne deviez-vous pas partir ce soir?
+
+--Si monsieur.
+
+--Où alliez-vous?
+
+--Je ne sais! À Londres, peut-être.
+
+--Vous alliez à Londres, nous le savons, pour fuir en Amérique...
+
+--Mais de quoi suis-je donc accusé? demanda-t-il, tremblant.
+
+--Vous avez fait pour plus de cent cinquante mille francs de faux sur
+une maison Wilson.
+
+Fernand était terrifié. Il protesta.
+
+--Monsieur, les effets Wilson sont payables chez moi, et les fonds sont
+à ma maison du boulevard Magenta, où l'on doit se présenter ce matin.
+
+--À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison... Vous
+partiez à l'étranger, emportant l'argent de ces valeurs négociées...
+plus trois cent quarante mille francs escroqués à M. Samuel sur un
+dépôt de bijoux...
+
+--Escroqués! exclama Fernand.
+
+--Vous le savez bien, ces bijoux sont faux.
+
+--Que me dites-vous là?
+
+--Allons, levez-vous, une voiture est en bas... Vous allez nous suivre.
+
+--Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse... C'est moi
+qui suis la victime d'une escroquerie.
+
+Le commissaire eut un sourire... On obligea Fernand à descendre et
+on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un près de lui,
+l'autre placé sur le siège, près du cocher. Ordre leur avait été
+donné de ne pas répondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le
+commissaire restait à Auteuil pour faire faire la perquisition et pour
+interroger les domestiques.
+
+La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, écrasé moralement
+par la suite d'événements qui le jetait entre les mains de la police,
+il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans
+son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il
+avait dû passer. Cette chute rapide qui, dans une même nuit, faisait
+de l'homme riche et envié le faussaire qu'on emmenait en prison,
+l'avait anéanti.
+
+Balancé par le cahotement de la voiture, la tête appuyée en arrière,
+il ferma les yeux pour se souvenir de tout.
+
+L'agent, en voyant l'homme distingué auquel il avait affaire, était
+respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il était
+tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'étroite
+voiture pour ne pas le gêner.
+
+Fernand pensait à sa nuit... Tout ce qu'il avait longuement combiné
+venait de s'écrouler, ce qu'il avait eu tant de peine à établir
+était détruit... Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une
+situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des
+faux, et, loin de le sauver, c'était justement ce mariage qui avait
+précipité sa perte.
+
+On avait livré les faux à la police, cela était bien singulier,
+puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on
+viendrait pour toucher, et l'argent était prêt. Quelle fatalité avait
+pu faire découvrir les faux? Était-ce que ce Lorillon, cet ancien
+notaire chargé de toucher, inquiet du résultat négatif, avait
+télégraphié à Londres; qu'un télégramme ayant révélé la
+fausseté des valeurs, il avait aussitôt déposé sa plainte? C'était
+bien hâtif. Car il lui était facile de savoir la demeure particulière
+de Séglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse
+démarche, il pouvait se présenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se
+trouvant à Paris, avait rencontré le porteur des traites au cercle?...
+Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui
+pouvait renverser un plan si habilement arrêté... Il avait les fonds,
+il pouvait immédiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du
+juge instructeur, il fallait être adroit et persuader qu'on avait été
+dupe... Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites.
+
+Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge
+qui lui enveloppait le front tomba... Il avait oublié sa blessure:
+c'est qu'elle était peu grave; son pansement était inutile, il ne le
+remplaça pas.
+
+Mais ses pensées se portèrent aussitôt sur la scène épouvantable
+qui s'était passée dans l'appartement de sa femme. À ce souvenir ses
+dents se serrèrent, ses doigts se crispèrent, la rage et la douleur
+mordirent son coeur de leurs dents aiguës... Sa femme, cette admirable
+créature, la seule qu'il avait aimée de sa vie, son Iza, cette enfant
+qu'il croyait chaste, pure, à laquelle il ne parlait quelquefois, lui
+l'époux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre...
+C'était épouvantable et les larmes lui venaient aux yeux... Lui qui
+si longtemps avait joué avec l'amour, il sentait à cette heure quelle
+horrible torture il avait fait endurer à d'autres...
+
+Puis il eut tout à coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour
+regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secoué, lui
+demanda:
+
+--Qu'avez-vous, monsieur?...
+
+--Rien, rien, fit-il...
+
+Et il pencha sa tête en arrière et ferma les yeux: il avait besoin de
+cette ombre pour voir dans ses pensées. Le frisson qui avait couru dans
+son corps était venu au souvenir du spectre qui s'était placé devant
+lui... N'était-ce pas étrange qu'à cette heure, où lui-même était
+victime d'un crime, l'ombre outragée de celui qui l'avait maudit vînt
+se placer devant ses yeux... vînt lui dire:
+
+--Regarde!
+
+Il se demandait si ce n'étaient pas les tourments endurés depuis huit
+jours, les veilles dans la crainte, les appréhensions de la chute, les
+nuits sans sommeil qui avaient assez troublé son cerveau pour qu'il
+subît ce mal qu'amène la faiblesse cérébrale: les hallucinations.
+
+Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau était
+passé comme un éclair. Celui dont la menace posthume annonçait
+les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui était mort bien
+singulièrement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix...
+N'était-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?... Est-ce
+que Pierre était bien mort? Cette lueur, en traversant la pensée de
+Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui
+parurent réalisables...
+
+Si Pierre vivait?... et si sa femme avait été la complice de Pierre
+Davenne? Non, cela était une folie, il ne fallait pas aux terreurs de
+la ruine ajouter les douleurs du ménage... Sa femme l'avait trompé; et
+il se sentait presque fautif, car le jour où elle lui avait présenté
+le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment. À dater de cette
+heure, il aurait dû veiller... Cette pensée lui déchirait le coeur,
+mais Fernand avait une nature spéciale: au lieu d'être affaibli par
+ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui
+excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les
+rendre féroces.--Fernand, à mesure qu'il pensait au malheur qui le
+frappait, se sentait animé pour la lutte... Il n'était pas homme à
+subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!... Il n'avait pas de
+sotte superstition après le moment bête où l'inattendu impressionne
+la chair, il demandait l'explication à la raison... Il n'y avait pas
+de fantôme...; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu
+distinctement Pierre Davenne..., celui qu'il avait outragé..., celui
+qui avait écrit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau:
+
+«... Infâme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te
+lègue la banqueroute. Lâche, sois maudit!»
+
+Pierre était vivant, Pierre était venu la nuit dans la maison
+d'Auteuil; c'était lui qui le poursuivait sans cesse; c'était lui qui,
+sans qu'il s'en doutât, l'avait conduit où il était. Ce créancier
+cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison..., c'était lui... et
+pardieu, tout s'expliquait, c'était lui probablement qui avait entre
+les mains les faux de la maison Wilson!... Son mariage? Non, de ce
+côté Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait précipité
+la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir même les
+moyens de le poursuivre lui échappaient. Un grand malheur était
+arrivé; mais, à cette heure, il n'y voulait plus penser...: Il fallait
+sortir de là... il fallait être debout pour combattre. Le cerveau d'un
+coquin est large... Il arrêta son plan. Se venger de Pierre, se venger
+du comte Otto... et, malgré sa rage contre elle, plein de son amour et
+de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait
+parlé de bijoux faux... Mais il n'y croyait pas: cela devait être
+encore une manoeuvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livré à la
+justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent.
+
+Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre
+Davenne!... Séglin s'arrêta à cette idée.
+
+Mais pour cela il fallait être libre, et Fernand résolut de se sauver.
+
+La voiture marchait depuis une dizaine de minutes: il était encore de
+très bonne heure, et sur la route qu'elle suivait on ne voyait que peu
+de passants. Séglin ouvrit à demi les yeux sans bouger, et regarda de
+côté l'agent chargé de le surveiller; celui-ci, très tranquille en
+raison du mutisme et du calme de son prisonnier, était accoudé sur
+la portière et regardait dans la rue. Le misérable pensa à se
+précipiter sur l'agent, à l'étrangler, et à sauter par la portière.
+Mais une lutte, si courte qu'elle pût être, engagée dans la voiture,
+secouerait assez le cocher et l'agent placé sur le siège pour que ce
+dernier, étonné, regardât ce qui se passait... Fernand chercha un
+plan... Il l'eut vite trouvé.
+
+Toujours penché en arrière, il remarqua que, sur le siège, l'agent se
+trouvait placé du même côté que celui qui était dans la voiture;
+il glissa son doigt dans le pêne de la porte, et fit tourner le loquet
+sans être vu; cela fait, il eut un soupir, un long bâillement et dit
+comme se parlant à lui-même:
+
+--Que je voudrais être arrivé... je suis exténué...; puis,
+s'adressant à l'agent: Êtes-vous fumeur?
+
+--Non, monsieur!... Mais que voulez-vous?...
+
+--De quoi faire une cigarette...
+
+--Je puis demander ça à mon collègue...
+
+--Je vous serai bien obligé...
+
+Fernand Séglin avait regardé où il se trouvait; la voiture, après
+avoir longé la Seine, à cause de travaux sur les quais, s'engageait
+dans les rues de l'ancien Passy; et à cette heure matinale personne
+n'était dans la rue. L'agent ouvrit la vitre de la portière et se
+pencha pour demander du papier et du tabac à son camarade. Au même
+moment et en même temps que ce changement de place produisait un
+balancement, les deux agents se penchant du même côté, l'un pour
+demander, l'autre pour donner, Fernand poussait la portière et
+descendait, puis, rapidement il courait et tournait dans la première
+rue...
+
+Quand l'agent rentra dans la voiture pour lui donner le papier, il
+s'aperçut seulement de sa fuite... Il jeta un cri et sauta à terre...
+
+--Il s'est sauvé. Le vois-tu?
+
+--Comment sauvé? exclama l'agent placé sur le siège...
+
+Et, se dressant, il regarda de tous les côtés et ne vit personne; le
+cocher arrêtait ses chevaux en disant:
+
+--Voyez la rue, là-bas!...
+
+Les deux agents se précipitèrent: la rue était vide...
+
+Ils se regardèrent stupéfaits...
+
+--C'est pas possible: il doit être entré quelque part, dit l'un. Va
+d'un côté, moi de l'autre.
+
+Ils sonnaient à chaque porte, ils entraient et demandaient:
+
+--Vous ne venez pas d'ouvrir à quelqu'un?... C'est un voleur que nous
+cherchons...
+
+Ils obtenaient partout une réponse négative; mais, en dix minutes,
+tout le quartier était en rumeur, et une demi-heure après les deux
+agents et le cocher retournaient à Auteuil tout honteux et confus de ce
+qui venait de se passer.
+
+
+
+
+XX
+
+DIEU EST LE SAUVEUR DU MONDE.
+
+
+Fernand, en sautant de voiture, s'était bien jeté dans la petite rue
+où les agents l'avaient cherché; à l'extrémité était une porte
+basse, qui ouvrait sur une maison enchâssée dans l'église... La porte
+était enfoncée et permettait de s'y blottir... Fernand n'hésita pas,
+il entra et tira violemment le cordon d'une sonnette; au-dessous
+de l'anneau on lisait sur une plaque: _Sonnette de nuit four les
+Sacrements_. La porte s'ouvrit juste au moment où les deux agents
+regardaient à l'autre extrémité de la rue...
+
+Fernand entra, se glissant adroitement pour n'être pas vu et repoussa
+la porte doucement sur lui, en faisant jouer la serrure, afin qu'on
+n'entendît rien.
+
+Aussitôt un vasistas s'ouvrit, et l'on demanda ce qu'on désirait...
+
+--Monsieur, dit Fernand d'une voix larmoyante, ne puis-je parler à M.
+l'abbé? Je viens réclamer son secours pour une femme mourante...
+
+--Bien, bien, monsieur, fit celui auquel il s'était adressé... Je vous
+demande cinq minutes, le temps de me vêtir, et je vais prévenir M.
+l'abbé... Si vous voulez me dire l'adresse...
+
+--Je désire voir M. le curé, et partir avec lui.
+
+--Bien, monsieur.
+
+Le concierge fit lever sa femme pendant que Fernand, penché sur la
+porte, écoutait les allées et venues; il entendit presque à son
+oreille:
+
+--Et là?...
+
+--Oh! là, si on était rentré, on verrait du monde, c'est le
+presbytère...
+
+--Il n'aura pas été dans une église...
+
+Fernand sourit...; les pas s'éloignaient. Le concierge sortait de sa
+chambre et disait:
+
+--Monsieur, si vous voulez attendre, je vais aller éveiller M. le
+curé...
+
+--Pendant ce temps, fit Séglin,--je suis venu hâtivement, et
+nu-tête.. tout bouleversé,--pourriez-vous prier votre dame d'aller
+chercher une voiture?... Je vais voir M. le curé; puis, en l'attendant,
+je demanderai la permission de prier quelques minutes dans l'église...
+La voiture nous attendrait dans l'autre rue.
+
+Tout cela était fort naturel, le malheureux voulait prier pour la
+mourante; puis il était élégamment vêtu, paraissait un homme très
+distingué, et le concierge dit aussitôt:
+
+--C'est la chose la plus facile du monde: ma femme va aller chercher une
+voiture.
+
+Pendant que la femme du concierge sacristain allait chercher la voiture
+et que son mari montait éveiller le curé, Séglin, par la porte de
+la sacristie, entrait dans l'église; il n'y était pas depuis deux
+minutes, le sacristain était encore près du curé qu'il aidait à se
+vêtir hâtivement, que la femme revenait; elle venait de rencontrer un
+maraudeur revenant à vide. Séglin la remercia, prit le numéro qu'elle
+lui tendit et dit qu'il attendait M. l'abbé en priant.
+
+La femme se retira sans méfiance; dès qu'elle fut sortie, Fernand
+sortait à son tour par la petite porte qu'elle avait ouverte, sautait
+dans la voiture et se faisait conduire rue Payenne; là, il descendait
+devant la porte de la maison où commence notre histoire...
+
+Il sonna, et ce fut de la maison en face qu'un homme sortit aussitôt et
+vint lui demander:
+
+--Que voulez-vous, monsieur? La maison est inhabitée.
+
+--Oui, monsieur, je le sais; je veux vous demander si vous savez ce que
+sont devenus les anciens locataires.
+
+--Le locataire est mort...
+
+--Mais sa veuve, Mme Davenne...
+
+--Ma foi, monsieur, je ne saurais vous renseigner absolument.
+
+--On ne sait pas ce qu'elle est devenue?...
+
+--On a vendu tout et la femme était malade; probablement on l'a mise
+dans un hospice ou dans une maison de santé, et, pour le savoir, il
+faudrait que vous alliez vous renseigner au notaire de la famille qui
+demeure tout près, rue Saint-Antoine...
+
+Fernand se serait bien gardé de faire une semblable visite... Il
+était connu du notaire... Il remercia l'individu, remonta en voiture,
+cherchant ce qu'il allait faire...; puis, audacieux comme un fripon, il
+dit au cocher:
+
+--Vous allez me conduire boulevard Ornano par le boulevard Magenta.
+
+--Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui.
+
+La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du
+Château-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait
+traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses
+magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue,
+il vit deux hommes dont les allures révélaient facilement le métier
+à un observateur intéressé. Fernand se rejeta tout à fait dans
+l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurément
+les deux hommes postés au coin de la rue étaient deux agents qui
+avaient été envoyés là aussitôt son évasion connue. La police
+agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'étaient pas à
+l'intérieur: c'était plus que probable, et le pauvre et honnête
+Picard était arrêté à son tour. Disons franchement que Fernand n'eut
+pas une minute de remords à ce propos.
+
+Sa maison devait être occupée par la police, et ses apparences calmes
+ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant:
+
+«À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison.» Sans
+cet avis, il serait venu malgré lui s'y faire prendre... Il n'y avait
+pas possibilité d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire
+reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la
+police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin...
+
+Fernand avait fouillé dans ses poches pour voir l'argent qui lui
+restait, et il s'était mordu les lèvres en constatant que ses poches
+avaient été fouillées et vidées, sur l'ordre du commissaire,
+lorsqu'on l'avait étendu sur le lit... Il était absolument sans
+argent... Qu'allait-il faire?... ne fût-ce que pour payer le cocher...
+Il avait sa chaîne, sa montre, mais il ne se sentait pas rassuré pour
+aller engager cela dans un mont-de-piété; il fallait des papiers pour
+obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui.
+
+Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite église,
+s'était demandé où il allait se cacher, pour se mettre à l'abri
+des recherches; la fuite à l'étranger était difficile et dangereuse:
+c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est
+aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches... La vie
+paisible dans l'ombre, à Paris même, lui offrait plus de sécurité
+et lui permettait de se livrer tout entier à la lutte qu'il voulait
+entreprendre contre celui qu'il était persuadé avoir vu vivant. Avec
+le jour, les idées de spectre s'étaient envolées: le spectre était
+en chair et en os. C'était un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans
+cesse il serait acharné après lui; ce que Pierre Davenne avait déjà
+fait pour atteindre son but lui donnait l'idée de ce qu'il pouvait
+faire encore.
+
+Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse
+Geneviève et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le désir
+de se débarrasser de celui qui, sans pitié, l'avait implacablement
+condamnée à la misère. À cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est
+elle qui étaient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outragé,
+l'honnête homme trompé, était le coupable. C'est dans cette idée
+qu'il s'était fait conduire rue Payenne, croyant que Geneviève y
+résidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme était
+tombée malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle était à l'hospice
+peut-être, pas un tressaillement n'avait secoué son être; tous ces
+malheurs arrivés par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son
+sort. D'abord, à cette heure, il ne pensait qu'à lui... Se sauver,
+c'était fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza.
+
+En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme
+chargé de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de
+Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: «Petit pavillon
+richement meublé avec jardin à louer...» Il n'y avait pas fait
+attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir
+de sa situation, il trouvait un plan sûr...; mais il n'avait pas un
+liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.
+
+Accoudé sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans
+les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus
+lentement, il se disait:
+
+--La petite maison de la rue Payenne est absolument discrète, et
+personne ne viendrait me chercher là; il est probable que, lors de la
+vente, c'est le propriétaire qui a racheté le mobilier, ce qui assure
+une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de là je
+puis, à mon tour, faire payer à Pierre le mal qu'il m'a fait. _Par
+pari refertur_, et nous verrons alors. Mais où trouver de l'argent?
+
+Tout à coup, Fernand eut un soubresaut, et il fit aussitôt arrêter le
+cocher.
+
+Il venait de voir Picard, son caissier; Picard qui marchait libre!...
+et qui, tout soucieux, semblait se diriger vers les magasins. Il regarda
+s'il n'était pas suivi; ne voyant personne de suspect, il le héla. Le
+vieux caissier vint tout hésitant, ne le reconnaissant pas... Lorsqu'il
+fut près de lui, il exclama:
+
+--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir!
+
+--Montez près de moi, Picard...
+
+Le caissier obéit et la voiture remonta au pas, sur l'ordre de Fernand.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur Séglin, je viens de l'hôtel du Helder... M. Lorillon est
+parti cette nuit, quelques minutes après votre départ: il a dit qu'il
+ne pouvait attendre.
+
+--Vous avez les fonds? demanda aussitôt Séglin.
+
+--Oui, monsieur, fit tristement le caissier.
+
+Séglin, au contraire, dit joyeusement:
+
+--Donnez-les-moi!... L'affaire est arrangée, j'ai reçu un mot de lui:
+il vient déjeuner avec moi demain au retour d'un voyage court qu'il
+devait faire, et il touchera chez moi...
+
+--Ah! bien, tant mieux... je ne vis plus depuis deux jours... Il me
+semble toujours que je vois arriver des protêts; ah! monsieur Séglin,
+j'en aurais fait une maladie...
+
+--Mon cher Picard, désormais vous pouvez dormir tranquille...
+Donnez-moi les fonds...
+
+--Voici, monsieur!... et le caissier retira de dessous son gilet un
+vaste portefeuille; il décrocha la chaîne qui l'attachait après lui
+et en tira les liasses: Tenez, monsieur Séglin, comptez bien; un,
+deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Sept liasses de vingt billets de
+mille, ça nous fait cent quarante...
+
+Les doigts de Fernand tremblaient en prenant les papiers...; jamais
+il n'avait ressenti pareille impression en touchant des sommes plus
+considérables... C'est qu'à cette heure la vie de Séglin était
+nouvelle: il allait changer d'existence, d'allures, de nom, et il allait
+rentrer riche dans la vie.
+
+Picard, heureux de se débarrasser de l'argent et de la responsabilité
+qu'il entraînait, souriait à mesure qu'il le donnait.
+
+--Vous avez cent quarante mille en papier, voici maintenant une liasse
+de six billets de cinq cents... cent quarante-trois mille.
+
+Picard serra son portefeuille sous son gilet sans s'occuper de la
+chaîne cette fois, et, fouillant dans son gousset, il ajouta:
+
+--Et voici deux rouleaux de mille francs chacun... Cent quarante-cinq
+mille francs.
+
+--Bien, dit Fernand fiévreux en serrant précieusement ses billets et
+son or... Très bien! Maintenant, mon cher Picard..., il faut que vous
+me rendiez un service absolu... J'allais vous chercher pour cela, ce
+matin... C'est ce qui m'a fait lever d'aussi bonne heure...
+
+--Moi, monsieur, j'étais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit;
+à quatre heures, j'étais déjà parti afin de ne pas manquer mon
+homme, je m'étais décidé à aller attendre son lever chez lui.
+
+Séglin, qui devait à cette circonstance la fortune qu'il retrouvait,
+se dit que décidément Dieu était avec lui. Il reprit:
+
+--Picard, sans retourner à la maison où je vais vous remplacer, vous
+allez vous rendre chez notre correspondant à Turin.
+
+--Tout de suite? exclama le vieux caissier stupéfait...
+
+--Tout de suite; les fonds expédiés par M. de Zintsky arrivent cette
+nuit: un million... Il faut que vous soyez là. Vous prendrez du repos
+en wagon... Vous ne me refusez pas?...
+
+--Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut...
+
+Et abattu, harassé, le père Picard baissa la tête, écoutant
+attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait
+Séglin sur cette rentrée imaginaire. Le but de Séglin était, on
+le devine, d'éloigner le vieux caissier de la maison pendant quelques
+jours: son arrestation immédiate aurait aidé à mettre la police sur
+ses traces...; car le père Picard était la probité même. Il était
+dévoué à son maître parce qu'il le savait un peu fou, mais honnête
+et embarrassé... S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il
+estimait, était un escroc, un faussaire, son sentiment se serait
+absolument transformé: il aurait aidé les agents à prendre celui dont
+il avait été la dupe.
+
+Le voyage que Séglin lui faisait faire pouvait, en écrivant à Picard
+à son arrivée à Turin, l'obliger à y rester quinze jours, le temps
+dix fois nécessaire pour se mettre tout à fait à l'abri. Séglin,
+arrivé boulevard Ornano, se fit descendre à quelques pas de la
+boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit à Picard:
+
+--J'ai une personne à voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne
+marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc à la
+place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux.
+
+Le père Picard obéit... C'était une manoeuvre pour que le cocher ne
+pût donner de renseignements. Fernand entra dans une allée, puis en
+ressortit aussitôt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier.
+
+Quand le père Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et
+lui dit:
+
+--J'étais ici à six heures et je n'avais pas trouvé mon homme; le
+temps que j'allais au magasin, j'avais laissé mon chapeau pour qu'on
+lui donnât un coup de fer...
+
+--Je n'avais pas remarqué que vous étiez nu-tête.
+
+--Cocher, dit Séglin, très vite à la gare de Lyon et vous aurez un
+bon pourboire...
+
+Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la
+voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la
+maison du boulevard Magenta, Séglin regarda: il vit que tout était
+dans le même calme. Les deux agents postés de chaque côté de la rue
+fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas
+paraître celui qu'ils attendaient. Fernand, dévoré de fièvre, avait
+hâte d'être débarrassé de Picard, et, pour tromper son impatience,
+il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant
+à Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture
+allait entrer dans la gare, il pensa tout à coup que peut-être des
+agents avaient été placés dans toutes les gares et qu'il serait
+imprudent de s'y montrer; il fit arrêter la voiture. Il eut un frisson
+en voyant qu'elle arrêtait juste devant la porte de la prison de Mazas.
+Mais, se remettant aussitôt, il dit:
+
+--Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste à temps pour prendre
+le train; mais comme ma femme doit être dans une inquiétude mortelle!
+elle m'a vu partir au reçu de la dépêche pour laquelle vous allez
+faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit
+m'attendre; je vais me hâter de retourner à Auteuil...
+
+--Bien, monsieur.
+
+--Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu
+d'écrire que lorsque vous aurez vu directement l'envoyé de M. de
+Zintsky.
+
+Le vieux caissier, plein de confiance, honoré de la mission qui lui
+était confiée, serra affectueusement la main de son patron. Fernand
+sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chaussée qui
+conduit à la gare de départ.
+
+Séglin gagna à pied la rue de Charenton. Ayant avisé un coiffeur qui
+ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant
+que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi
+rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spécialiste
+pour les vêtements de velours, que portent assez souvent les artistes
+qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en
+bâtiments qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un
+vêtement complet de velours..., c'est-à-dire une vareuse sans collet,
+attachée au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise
+s'étendait, un gilet fermé comme la soutane d'un prêtre par une
+cinquantaine de petits boutons, et un pantalon à la hussarde, large sur
+les reins et les jambes, et retombant étroit sur le pied.
+
+Ce costume seyait à merveille à la tête intelligente de Fernand. Il
+l'essaya, mais ne le revêtit pas. Il en choisit deux autres ne variant
+que par la couleur et fit porter le tout dans une voiture. Il se fit
+conduire au boulevard et fit là de nouvelles acquisitions chez un
+chemisier. En deux heures sa garde-robe fantaisiste était absolument
+remontée..., et, avisant chez un marchand d'articles de voyage une
+malle d'occasion, il l'acheta et la fit charger sur la voiture. Ces
+acquisitions terminées, voulant dérouter toutes les recherches, il
+changea encore de voiture et se fit conduire avec son bagage au quartier
+Latin. Une heure après, il était installé dans une chambre d'hôtel,
+et il en sortait ayant revêtu le costume dont nous avons parlé plus
+haut, la tête couverte d'un chapeau de feutre à larges bords, ayant
+au col une cravate de soie blanche nouée à la Colin, la pipe à
+la bouche, les mains dans les poches. Il descendit le boulevard
+Saint-Michel et regagna la rue Payenne; il vit le même homme auquel il
+avait parlé le matin. Celui-ci ne le reconnut pas.
+
+--À qui faut-il s'adresser pour visiter le petit pavillon à louer?
+
+--À moi, monsieur.
+
+Séglin visita la maison qu'il connaissait trop... Ainsi qu'il l'avait
+pensé, le pavillon était garni par les meubles de Davenne, ou du
+moins par la plus grande partie.. Tous les objets d'art avaient été
+enlevés... La chambre de Davenne était complètement démeublée.
+Il en demanda la raison, et on lui répondit que l'amateur qui avait
+acheté les objets de prix, les tableaux, les armes, le linge, avait
+également acheté les meubles de la chambre, au grand désespoir du
+propriétaire.
+
+Fernand dit:
+
+--Au contraire, moi, cela me va très bien... Je ferai ici mon
+atelier...
+
+--Le propriétaire ne demandera pas mieux; car il est fatigué des frais
+qu'il a déjà faits: il croyait louer plus facilement et il aimerait
+mieux qu'on ne l'obligeât pas à garnir cette chambre.
+
+--Vous voyez que cela tombe à merveille.
+
+--Il y a deux fenêtres... Celle-ci est masquée par des voliges qu'il
+n'y a qu'à arracher...; elle est cachée, par de la tapisserie. Quel
+est le métier de monsieur?
+
+--Je suis sculpteur.
+
+--Ah! artiste... Et aussitôt il ajouta: Vous savez, monsieur, que le
+propriétaire exige, si vous louez à l'année, six mois d'avance.
+
+--Ceci m'est indifférent; et le prix?
+
+--Il dit dix mille francs, mais vous pourrez l'avoir pour huit mille en
+ne lui demandant aucun changement et en louant à l'année.
+
+--Ce n'est pas vous qui traitez...
+
+--Non, monsieur...
+
+--C'est que je suis très pressé... Mes travaux m'obligent à venir par
+ici très souvent; si je le pouvais, j'entrerais demain.
+
+--Rien n'est plus facile, monsieur; le propriétaire reste rue de
+Turenne, je vais vous y conduire; nous sommes certains de le trouver, il
+est infirme.
+
+On se rendit aussitôt chez le propriétaire et l'affaire fut traitée.
+Fernand versa quatre mille francs d'avance, il donna cinq louis au
+concierge qui l'avait dirigé dans sa location, et le chargea de lui
+trouver pour le surlendemain une domestique. Il avait loué sous le nom
+de Carle Lebrault, artiste sculpteur. Toute la journée du lendemain,
+des Italiens chez lesquels il avait été faire ses emplettes, rue de
+la Roquette, organisaient l'atelier, plaçaient le décor de son métier
+improvisé...; les plâtres étaient accrochés, les selles garnies de
+terre, les ébauchoirs traînaient partout... Et, le soir, le sculpteur
+Carie Lebrault prenait possession de sa nouvelle demeure.
+
+Le concierge, questionné par les vieux curieux du voisinage, disait:
+
+--C'est un grand sculpteur qui restait dans le quartier du Luxembourg.
+Il se nomme Carle Lebrault. Et c'était un cri d'admiration lorsqu'il
+ajoutait: Il m'a donné cent francs de denier à Dieu.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS.
+
+
+Pendant que Fernand Séglin s'installait dans le petit pavillon de la
+rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec
+sa première jeunesse elle avait perdu les goûts simples qui la
+réjouissaient autrefois: la bohème lui semblait triste, et elle se
+décidait à rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si
+étrangement... Est-ce qu'elle pensait à retrouver son mari? Oh! non,
+pas une minute l'idée de Fernand ne vint à sa pensée, pendant le
+trajet du chemin de fer à Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la
+reçut aussitôt, et en la voyant il lui demanda:
+
+--Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore à Paris?
+
+--Maître, je ne puis partir... Je n'ai rien.
+
+--Tu n'as rien?
+
+--Maître, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il
+m'avait volés... Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de
+pièces d'or...
+
+--Et tu n'as rien... Georgeo te les a pris?
+
+--Comme moi, maître, Georgeo n'a rien.
+
+--Pierre fronça les sourcils.
+
+--Ainsi le vieux Rig ne vous a pas été porter hier matin à Boulogne
+le prix que nous avions fixé?
+
+--Non, maître...
+
+--Le vieux coquin, murmura Pierre.
+
+Et il sonna sur un timbre. Le nègre parut.
+
+--Appelle Simon...
+
+Le nègre sortit. Pierre se tourna vers Iza:
+
+--C'est Georgeo qui t'envoie?
+
+--Non, maître!
+
+--Où est-il?
+
+--Je ne sais pas,... fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitté.
+
+--Comment ça? que s'est-il passé entre vous?
+
+--Rien, maître.
+
+--Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage?
+
+--Non, maître.
+
+Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la
+main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature:
+
+--Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais?
+
+--À vous, maître, je ne sais pas mentir... J'étais heureuse de partir
+avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le... pour me rendre libre, tout
+à toi... Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi... Alors je suis
+partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien
+vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres... et quand je me
+suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de
+Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a
+ri... Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête...
+Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises... Je me suis
+couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien
+là, libre, maître de soi... et je ne pouvais dormir. Au bout d'une
+heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture
+des senteurs d'huile âcre qui me portaient au coeur... Je ne pus
+dormir, j'avais hâte de voir le jour... Au matin, quand je me levai,
+j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire... Puis des gens
+qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je
+n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine
+vêtue... qu'on me regardait... Quand Georgeo revint du marché, il me
+sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son
+pain sous le bras... Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale...
+et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je
+dormais si bien, où ça sentait si bon... Les effets que je portais me
+cuisaient sur la peau... et je pensais au beau linge fin parfumé que
+je mettais chaque jour... Alors je me fis honte: je me trouvais moins
+belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain
+dur, le gros vin rouge, la viande noire... Il me sembla que je n'avais
+jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux
+plus être pauvre...
+
+--Et Georgeo?
+
+--Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture
+suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu... et je suis
+venue...
+
+--Tu ne veux plus le revoir?
+
+--Jamais...
+
+--Que vas-tu faire?
+
+--Je ne le sais pas..., je serai riche!
+
+--Tu n'aimes plus Georgeo... tu n'aimais pas Fernand?
+
+--Il est mort...
+
+Pierre Davenne savait que Fernand était vivant; mais il ne crut pas
+utile de détromper Iza.
+
+On gratta à la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut.
+
+En voyant Iza, il dit malgré lui:
+
+--Tiens! la sauvage!
+
+Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon
+avait repris son ancienne défroque. Il avait rattaché à ses oreilles
+ses grands anneaux d'or, il avait revêtu son pantalon étroit du genou
+et large sur le pied; il avait son grand châle rouge en ceinture, sa
+chemise à col lâche, nouée par une cravate sur laquelle était une
+ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot à raies bleues, puis
+la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'équilibre, qui était
+placé sur le derrière de la tête comme un chignon. En voyant Pierre
+le regarder des pieds à la tête, il lui dit joyeusement en changeant
+sa praline de côté:
+
+--On a mis la petite tenue... Maintenant que l'autre n'est plus de
+ce monde, nous pouvons faire notre rentrée dedans... Voilà assez
+longtemps que je me déguise, ça semble bon de mettre des vêtements
+comme tout le monde.
+
+Simon était persuadé qu'il était très élégamment vêtu.
+
+--Simon, dit Pierre, sais-tu où nous pourrions bien trouver le vieux
+Rig?
+
+--Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou;
+mais ce soir il n'y sera plus.
+
+--Je vais y aller, dit aussitôt Iza.
+
+--Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner à Paris, descendre dans
+une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revêtir
+en Parisienne... Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu
+seras libre.
+
+--Bien, maître...
+
+Pierre écrivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or.
+
+--Va à cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours...
+
+Iza sortit aussitôt, et Pierre dit alors à Simon:
+
+--Simon, le vieux sauvage a gardé l'argent qu'il devait porter à
+Iza...
+
+--Il disait qu'elle était chez lui...
+
+--C'est faux...
+
+--Les deux malheureux, au lieu de se dérober prudemment aux recherches,
+étaient obligés de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre... Il
+faut que tu me trouves le vieux Rig...
+
+--Espère! espère! Je le trouverai... Ah!, le vieux coquin, il n'est
+pas content de sa part...
+
+--Pour être certain de le trouver, il faut t'y rendre immédiatement...
+
+--Je chasse dessus, tout de suite... En voilà un vieux gourmand... pas
+même laisser la solde à cette petite bellotte... Espère! espère! je
+vais le secouer, le vieux marsouin.
+
+Il allait partir, et déjà il fouillait dans sa poche pour changer ses
+«munitions de bouche,» comme il disait.
+
+Pierre le rappela:
+
+--Ton homme est-il revenu de là-bas?
+
+--Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours
+gardée comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un
+mot de ces gens-là... C'est muet comme des phoques, ça ne dit qu'un
+mot: «Passez votre chemin.»
+
+--Sait-on où a été transporté Fernand?
+
+--On ne sait rien... Il a été arrêté presque aussitôt après notre
+départ. Pour la blessure, il n'en était plus rien; le médecin ne
+s'est même pas aperçu de ce que le vieux Rig avait mis dessus...
+
+--La maison est toujours gardée; ils espèrent que sa femme viendra, et
+la croient sa complice... Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou
+chez lui les fonds qui devaient servir à payer les traites...
+
+--Je n'ai rien pu savoir par Martin... Le caissier n'est pas venu à la
+maison, et on croit qu'il s'est sauvé.
+
+--Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauvé avec
+l'argent en apprenant la dégringolade de la maison...
+
+--Espère! espère! mon lieutenant, je saurai tout ça ce soir... Je
+vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis après j'irai flâner par
+là... Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait
+me reconnaître, et, à cette heure, il ne flotte guère!...
+
+--Allons, hâte-toi! Prends une voiture, j'attends...
+
+--Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je
+vous l'amène.
+
+Simon partit aussitôt en clignant de l'oeil. Il était à peine sorti,
+que Pierre se levait à son tour, allait frapper discrètement à la
+porte d'une chambre voisine de la sienne... Une jeune femme vint ouvrir;
+en voyant Pierre, elle lui dit:
+
+--Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie
+est encore endormie...
+
+--Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine... Asseyez-vous, mon amie,
+et écoutez-moi.
+
+La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire,
+Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une
+pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire
+régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que
+la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état
+dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir
+d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation
+qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance
+qu'elle exécutait... Sans espoir, elle voulait désespérer les autres.
+
+Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne
+pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et
+lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le
+vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait
+au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il
+aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant.
+Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son
+fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de
+son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient
+succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses
+yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa
+fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses
+cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon
+demandé:
+
+--Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la!
+
+Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son
+père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque
+côté du fauteuil... Elle regarda son père, et jeta un cri en se
+dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort...
+Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse
+enfant criait, sanglotait et voulait mourir... Les voisins, accourus à
+ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre
+l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs
+ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur
+son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces,
+répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler
+et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette
+douleur.
+
+La secousse produite par la mort de son père la força à prendre
+le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces
+douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet
+appartement occupé par la mort... À l'heure où, évitant de faire
+du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le
+conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante
+sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même.
+
+Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la
+mort, et les soins ne lui manquèrent pas... C'est Pierre qui la faisait
+veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne,
+où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne...
+Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé
+augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car,
+dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la
+vengeance.
+
+--Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je
+vous parle, la punition commence...
+
+Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé.
+
+--Fernand, vous le savez, a continué sa vie épouvantable, ne reculant
+devant aucun moyen pour satisfaire à ses désirs... Il aimait la vie
+grande, il l'a eue; il n'avait jamais aimé véritablement, il a aimé,
+il est fou d'amour.
+
+--Je sais tout cela..., et la vengeance?...
+
+--Hier, il est rentré chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais
+dans sa chambre...
+
+--Vous!...
+
+--Il a reculé devant moi comme devant un spectre..., et j'ai soulevé
+les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie
+dans les bras d'un autre.
+
+--Eh bien? demanda Madeleine, l'oeil ardent.
+
+--Il a jeté un cri épouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher
+à la cheminée, le regard fixé sur les deux amants... Ceux-ci
+s'éveillèrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait à son
+complice: Tue-le! tue-le!
+
+--Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux
+autres!
+
+--Les amants se sauvèrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se
+venger, ce plaisir âpre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est
+venu l'arrêter comme faussaire... Il est en prison, et chaque nuit il
+pensera que celle qu'il aime est avec l'autre.
+
+--En prison!... Il sera jugé... et acquitté?
+
+--Fernand sera condamné, sa vie finira au bagne: il est à jamais
+perdu, et il aura dans son existence de condamné la pensée constante
+que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui... Dans ses
+rêves, il les entendra rire, il a le châtiment auquel nous l'avons
+condamné; la vie avec la honte et le désespoir, l'amour, comme un
+vautour, lui déchirant le coeur...
+
+--C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine... Je ne sens
+en moi que de la haine.
+
+--La moitié de l'oeuvre est faite, à l'autre maintenant...
+
+--Monsieur Pierre, pour...
+
+--Ne prononcez pas son nom maudit...
+
+--Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli...
+
+--Non... Est-ce que vous avez oublié, vous?
+
+--Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'était venu s'ajouter,
+à la faute commise par moi, la mort de mon père, le brave et loyal
+soldat, emportant dans l'éternité son nom flétri par son enfant...
+Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon père!...
+
+--Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brisée; jamais je ne pardonnerai
+cette trahison, cette lâcheté;... jamais je ne pardonnerai ce doute
+qui me ronge en regardant le seul être que j'aime, Jeanne; ce doute qui
+revient sans cesse troubler mes pensées: Est-elle bien ma fille?... Et
+alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant.
+
+--Oh!...
+
+--Pourtant je l'aime!... ma fille... la sienne. Oh! à cette pensée,
+toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière
+qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la
+mienne... Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera,
+j'irai jusqu'au bout, sans pitié...
+
+--Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure
+d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale... Mais
+la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la
+victime de sa nature... Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces
+heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la
+mère vous n'avez pas assez puni l'épouse?
+
+Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres
+pensées, ne répondait pas. Madeleine continua.
+
+--Vous avez une volonté de fer... Je ne vous dis pas: oubliez,
+pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la... Et puis, est-il
+possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était
+la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime...
+
+--C'est le châtiment..., dit Pierre d'une voix sourde.
+
+--Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et
+l'enfant perdu!...
+
+Pierre redressa la tête.
+
+--Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que
+mon coeur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?... Je suis
+resté austère, chaste... C'est qu'il y a là un amour profond, un
+amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme...,
+mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate..., mais je l'aime;
+Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je
+l'aime, entendez-vous?... J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je
+l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais
+dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser... Cet amour, que
+je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur
+protestent, cet amour devient de la haine... Non! j'ai trop souffert
+pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier.
+
+--Mais que voulez-vous donc?...
+
+--Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer
+sur sa tombe.
+
+--Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, pitié pour la
+mère...
+
+--Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mêlez jamais le
+nom de l'enfant au souvenir de la mère.
+
+--Pitié, au moins... Dieu pardonne, lui...
+
+--Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y
+a pas l'éternité pour le châtiment?...
+
+Puis changeant brusquement...
+
+--Madeleine vous êtes vengée... Ne parlons jamais de tout ceci; c'est
+seul que je veux agir...
+
+--Prenez garde!... c'est vous qui allez devenir criminel...
+
+Pierre haussa les épaules.
+
+--Comme le bourreau!... Adieu, Madeleine, laissez-moi... et retournez
+près de Jeanne.
+
+Et comme, tout fiévreux, il se promenait dans la chambre, elle dit à
+mi-voix en sortant:
+
+--Pauvre homme!
+
+Et Madeleine de Soizé sortit de la chambre, attristée par cette grande
+douleur, épouvantée par cette haine, mais respectueuse devant cette
+force de volonté. Pierre, sombre, restait l'oeil fixe, sans regard, la
+pensée tout entière sur le but qu'il poursuivait.
+
+Pendant ce temps Simon obéissant s'était rendu à Montmartre dans la
+rue étroite où le vieux Rig résidait depuis qu'il avait été chargé
+de jouer plusieurs rôles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que
+le sauvage avait couché là; mais il était sorti au lever du jour. Sa
+vie, avait-on dit, était très régulière depuis quelque temps, et il
+était probable qu'il ne tarderait pas à revenir; assurément il devait
+être dans le quartier! Simon ne fut pas embarrassé; il avisa, en
+face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac
+augmenté d'un débit de liqueur.
+
+La grande salle du premier étage était occupée par un billard.
+
+Simon se dit aussitôt:
+
+--Le vieux gredin tire des bordées dans les environs... Espère!
+espère! J'entre là, je monte au premier, je me mets de quart à la
+fenêtre... Il y a des munitions dans le dessous... Espère! espère!...
+
+Il entra dans le débit de tabac, renouvela sa boîte de «pralines» et
+dit à la marchande stupéfaite:
+
+--J'espère un ami, je monte dans le dessus... Et je me place en
+vigie... Il faut de l'oeil... faites-moi servir un verre pour brûler le
+quart...
+
+--Qu'est-ce que vous demandez... un petit verre?
+
+--Envoyez-en un grand... et qu'on oublie la bouteille... Si la vieille
+carcasse fait des escales, il n'abordera peut-être pas avant la
+soupe... Espère! espère! Je vas me monter.
+
+Et, ainsi qu'il le disait, au grand ébahissement de la débitante,
+ayant renouvelé sa praline, il monta au premier étage... Les longues,
+les éternelles heures passées à bord, devant l'immensité muette,
+avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un siège, se mit à
+califourchon dessus, et accoudé sur le dossier, le menton dans ses
+mains, le visage si près de la vitre que son haleine la couvrait de
+buée, il guetta l'arrivée du vieux Rig. Sur une table près de lui le
+garçon avait placé une bouteille de cognac et le verre.
+
+La bouteille était presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon
+se leva de son siège, pour descendre renouveler ses munitions... La
+marchande de tabac, très intriguée et peu rassurée par cet homme
+qui depuis le matin était dans la maison et qui à chaque demande du
+garçon n'avait répondu que:
+
+--Espère!... espère! file dans ta cale,... fit un effort pour lui
+demander:
+
+--Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc?
+
+--Espère! espère... C'est le vieux marsouin d'en face... Je
+l'attendrai plutôt jusqu'à demain.
+
+La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur
+semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit naïvement:
+
+--Marsouin? je ne connais pas ce nom-là dans le quartier.
+
+D'abord Simon crut que la vieille débitante voulait se moquer de lui;
+il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace
+à la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrière... et Simon,
+se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes
+d'armes avec la main sur le corsage abondant de la débitante
+scandalisée, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du
+matelot.
+
+--On veut donc rire, la maman?
+
+--Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!... A-t-on jamais vu?... Où
+vous croyez-vous?...
+
+C'est en se tordant de rire que le matelot s'écria:
+
+--Espère! espère!... Alors, il ne s'appelle pas Marsouin... C'est le
+vieux Rig dont je parle...
+
+La vieille dame ne répondit plus. Ce fut le garçon qui dit:
+
+--Ah! je ne sais pas si c'est son nom...; mais ce doit être cette
+espèce de vieux hibou d'en face.
+
+--Oui, fit la débitante avec dégoût, ce doit être votre ami... Un
+vieux sale...
+
+--Vieux sale... c'est lui...
+
+--Ah bien! fit le garçon, vous ne le verrez pas... Il sort d'ici...
+
+--Comment! d'ici?...
+
+--Absolument... il a acheté un timbre-poste. Il avait une petite
+valise...
+
+--Une petite valise... Il se sauve... Espère! espère! Je te vas mettre
+le grappin dessus.
+
+Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant étourdis, effrayés,
+et la patronne et le garçon.
+
+Il faisait presque nuit; toute la journée le matelot était resté là,
+solide au poste... et il avait perdu son temps. Mais Simon n'était pas
+homme à ne pas exécuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne
+lui avait dit:
+
+--Va me chercher Rig...
+
+Et mort ou vif, Simon ramènerait Rig...
+
+Où allait-il à cette heure? Il aurait été bien embarrassé pour le
+dire lui-même... Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour
+se consoler, en changeant sa praline de joue:
+
+--Espère! espère! je t'aurai, ancien.
+
+Arrivé en courant sur les boulevards extérieurs, il lut sur l'omnibus:
+_Montrouge_. Ce fut comme une révélation. Rig se sauvait; mais
+assurément, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'étrange
+demeure où il l'avait trouvé. Simon courut après la voiture, et,
+donnant ses trois sous au conducteur en s'élançant sur l'impériale,
+il s'écria dans son bon rire:
+
+--Ouf! là, dans la hune!
+
+Il se mit près du cocher. Cinq minutes après il lui offrait une
+praline... Dix minutes après il était presque debout, un genou sur la
+banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction
+de la voiture et la tête presque sur l'épaule du cocher... Ils
+étaient déjà très amis... Simon lui racontait que, dans ses voyages,
+il avait été dans un pays où les chevaux avaient un siège naturel
+sur la croupe; en achetant la bête, on avait à la fois le cheval et
+la voiture... On pouvait y tenir trois... Le cocher lui demanda s'il y
+avait une capote. Simon faillit se fâcher, mais ce fut l'affaire d'une
+seconde; il continua en racontant qu'avec la crinière intelligemment
+nattée, on se faisait les guides...
+
+Arrivé à Montrouge, il paya une bonne bouteille à son voisin... d'une
+heure... et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea
+vers le bizarre village où nous avons déjà mené le lecteur.
+
+
+
+
+XXII
+
+DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES.
+
+
+L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de
+Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les
+banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours.
+Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque
+jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés,
+restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches
+se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre
+partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle
+les huttes des nomades.
+
+Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine,
+partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement
+dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à
+barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le
+vent d'enlever les loques de la baraque.
+
+Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et
+la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres,
+était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à
+son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux
+chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une
+bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte,
+et seul, il empilait dans sa grande voiture _entre-sort_ toutes les
+étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté
+que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux
+de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils
+étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues
+routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants,
+s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté.
+
+Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature
+sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement
+de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous
+avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus
+taciturne.
+
+Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était
+parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres,
+était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna
+personne.
+
+Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le
+lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière,
+s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour
+et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul
+le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il
+mettait à son cheval.
+
+Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs
+hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son
+alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il
+se demandait de quel travail il allait payer ça... Le vieux Rig était
+fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque
+chose.
+
+Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé,
+il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra
+dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira
+tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir,
+lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le
+passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il
+se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte,
+pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un
+ton bref:
+
+--Il était temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur
+était parti...
+
+Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitôt
+éteint sa lanterne. Ainsi placé absolument dans l'ombre, il n'était
+pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se détacher plus noire sur
+l'obscurité moins intense de la nuit... Et, pour dépister le grand
+Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre côté de
+la pièce.
+
+--Rig, dit Georgeo, tu avais comploté avec Iza de me voler. Vous avez
+reçu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre...
+
+--Je n'ai pas ta part...
+
+--Alors tu l'as remise à Iza... Mène-moi où tu caches Iza...
+
+--Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges... Geo, va retrouver la
+fille... et laisse le vieux Rig...
+
+--Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra...
+
+--Comme ça, fit le vieux Rig narquois.
+
+--Vieux Rig, je pardonnerai à ton âge; mais rends-moi l'argent.
+
+Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne répondit pas; il manoeuvrait
+pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver
+dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle où il s'était retiré
+d'abord et dit:
+
+--Geo est un grand niais d'être venu se fâcher avec Rig...
+
+Il vit que Geo étendait le bras dans la direction d'où la voix était
+partie, il se recula aussitôt. Geo faisait un pas pour être plus près
+de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger
+son coup:
+
+--Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme?
+
+Le vieux Sauvage avait tiré de sa ceinture un long couteau à large
+lame, semblable à un coutelas de boucher: il se glissait derrière le
+grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin
+qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'où il avait
+entendu du bruit... En même temps, il sentait comme un coup de
+poing dans le dos: il voulut se retourner pour se défendre; mais
+il étouffait, son arme lui échappa des mains, et, sans qu'il pût
+prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre.
+
+Le vieux Rig, qui s'était reculé dans le coin du bouge où il avait
+jeté sa lanterne, la rallumait vivement.
+
+Dès qu'il eut de la lumière, il alla attentivement regarder le
+cadavre... Il avait oublié le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour
+éviter le sang... Étant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien
+entendu autour d'eux, il rentra; comme c'était un homme soigneux que
+le vieux sauvage, tout en réfléchissant à ce qu'il allait faire du
+cadavre afin de n'être pas recherché le lendemain, il fouillait les
+poches du grand Geo, prenait une poignée de louis qu'il avait dans sa
+ceinture,--les louis qu'Iza avait apportés quelques jours avant son
+mariage,--et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il
+disait tout bas, le vieux Rig:
+
+--Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte
+avant le retour habituel, dans six mois... C'est ça! Grand Geo, tu vas
+reposer dans ton lit, plains-toi donc?... Le gourmand qui voulait sa
+part...
+
+Le vieux sauvage éteignit sa lanterne et se glissa à travers les
+cahutes. Arrivé devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument,
+qui ne le quittait jamais, à peu près semblable à celui dont se
+servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en
+demandait l'usage, il disait même qu'il l'employait à cet usage,
+et, le glissant dans la serrure avec une vivacité et une adresse
+prodigieuses, il ouvrit la porte.
+
+Il courut aussitôt à sa voiture... Il caressa son cheval en disant:
+
+--Nous allons partir, Jupiter...; tout à l'heure, mon vieux...
+
+Le chien sous la voiture eut un grognement...
+
+--Qu'est-ce que c'est, Radis? fit à mi-voix Rig fronçant les sourcils
+et regardant autour de lui... Tout était calme, il caressa le chien qui
+se recoucha en attendant...
+
+--Rien! une fausse alerte!... Celui qui viendrait me déranger à cette
+heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard
+fauve.
+
+Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,--nous avons dit que
+Rig était d'une force extraordinaire;--il l'enleva comme une plume, les
+pieds battant d'un côté, la tête et les bras de l'autre, évitant
+de se tacher de sang, et il courut jusqu'à la demeure du misérable.
+Arrivé, il se mit à genoux et étendit le corps par terre; il allait
+se relever lorsqu'il reçut un choc effroyable sur la tête; il se
+dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se
+débattre, mais on était couché sur lui et on le ficelait. Le vieux
+Rig était pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en
+bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir à qui il avait
+affaire en entendant:
+
+--Espère! espère! vieux coquin... Ah! on veut manger tout, à soi
+seul... Vieux gabier, potence à l'ail, tu vaux cher... Quelle chance,
+hein! que je fasse bien les épissures. Es-tu gentiment ficelé?...
+Vieux sauvage, si je t'ai cassé quelque chose..., espère, espère,
+nous ne le perdrons pas: tout est attaché solidement.
+
+--Simon..., tu payeras cher ta trahison...
+
+--Comment, vieux coquin... Ne redis pas ce mot-là, je te colle des
+pichenettes sur le nez... Vieille carcasse à potence; pour une fois que
+l'on a confiance en toi.--C'est vrai qu'il fallait être naïf.--Je le
+disais au lieutenant... Le pauvre garçon qui vient te réclamer
+ses sous, et tu le tues... Tu vas être lourd à emporter; dis donc,
+sauvage, si j'allais chercher les gendarmes... Ce sera pour une autre
+fois,... le lieutenant veut te parler... Comme je ne te déshabillerai
+pas... ça te va bien les ficelles... Je ferai les gestes quand tu
+parleras... Espère! espère!
+
+Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le
+vieux Rig... encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait
+appliqué sur la tête pour annoncer son arrivée.
+
+--Tu n'as pas été gentil avec Georgeo... Ah! vieux polisson,
+peut-être que tu étais jaloux à cause de la sauvage... Mais faut
+dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme ça que
+tu entretiens celles auxquelles tu portes intérêt... Allons, Rig,
+maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot
+prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son épaule. Il sortait; le
+vieux sauvage, prudent, dit:
+
+--Simon, ferme la porte.
+
+--A-t-il une tête! il pense à tout; tu ne veux pas que ton ami Geo
+s'enrhume. Et, obéissant, il ferma la porte.
+
+Simon était un minutieux: il s'assura que la porte était bien fermée,
+et il dit alors au vieux Rig:
+
+--Tu peux être tranquille, te voilà pour six mois absolument à
+l'abri... S'il prenait l'idée à Simon d'être désagréable au vieux
+coquin qu'il a pour camarade... il n'aura qu'à aller prier la police
+d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un
+ancien à le dénoncer... N'est-ce pas, vieux coquin?
+
+Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'épaule. Arrivé
+près de la voiture Radis grogna, menaçant; heureusement il était
+attaché... Simon présenta au chien la face du vieux Rig.
+
+--C'est ton maître que tu veux... Renifle ça et taisons-nous.
+
+Le chien, en sentant son maître, frétilla gaiement de la queue et
+se tut. Simon alla étendre son ballot,--le sauvage,--dans la voiture,
+derrière la banquette.
+
+--Vois-tu, je te couche là, la tête de ce côté pour que nous
+puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es
+bien comme ça? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tête
+haute... C'est moi qui vais conduire... Tu n'oublies rien? Parle
+avant le départ... pendant que je vais me chausser... Tu n'avais pas
+remarqué que j'étais pieds nus... Je vais te conter ça, sauvage...
+
+Et Simon, ayant couché Rig sur la banquette, avait été prendre
+ses souliers dans un coin; il s'était assis sur le marchepied de la
+voiture, et se chaussait; il continua:
+
+--Je te cherche depuis ce matin... Je m'étais dit: Espère! espère! Je
+l'aborderai bien par delà le jour, le vieux. Rien... J'arrive juste au
+moment où tu déménages, je te vois, le chien se met à crier... je me
+cache et me déchausse... je change de vent et j'arrive juste au moment
+où tu portais ton dernier paquet... mais pas dans ta voiture... Là,
+maintenant, nous allons partir...
+
+Simon était chaussé; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien à
+son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la
+silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'écria:
+
+--Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de
+même?... Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet... Attends,
+ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il
+faut laisser jeûner le pauvre monde... Nous allons te donner un bonbon,
+vieux gourmand.
+
+Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision
+personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile:
+
+--Ouvrez la bouche et ne mordez pas... ou sans ça... je tape! Là!
+vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit
+joyeusement.
+
+Rig disait:
+
+--Où vas-tu?
+
+--Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant...
+Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!...
+Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la
+misère... Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un
+sort...
+
+Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir:
+il n'ouvrait l'oeil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour
+regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le
+livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec
+Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage
+restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval.
+Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre;
+à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien
+comme le diable, se tenant à _l'avant_ ainsi qu'il disait, tenant
+son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les
+lumières des voitures qui s'avançaient devant lui...
+
+--Bon sang... En v'là un qui va m'aborder!... Et vire donc, eh! vieille
+carcasse... Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans... et
+potence à l'ail!... tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord... appuie
+donc... Quoi que tu dis!... Espère! espère!... On a l'oeil... Hue
+donc!
+
+Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre:
+
+--Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça
+avait flotté comme nous... Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais
+faire des bêtises avec Simon... sinon, ça tourne mal... Tu te croyais
+malin, tu te disais: Simon est une vieille plie..., bête comme une
+morue... Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille... Simon est solide au
+poste... l'oeil au quart... Le lieutenant a dit: Il faut que tu me
+ramènes le vieux sauvage avec l'argent... Tu vois, je t'amène avec
+tout ton bazar... Hein! et ça a été vite... On tournait une rue et
+les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture
+barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour
+répondre aux injures du cocher:
+
+--Qu'est-ce que tu dis?... Appuie à bâbord, sale marsouin; appuie ou
+je t'aborde et je te coule.
+
+Lorsque Simon arriva à Charonne, il fit entrer la voiture dans la
+longue allée, dit au nègre de dételer le cheval et, chargeant sur son
+épaule le corps ficelé du vieux sauvage, il le monta dans la chambre
+de Davenne.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier
+colis.
+
+--Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'était possible à amener
+vivant que comme ça...
+
+--Il a refusé de venir?
+
+--Je ne le lui ai pas demandé... Mais comme il serait gêné pour
+parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici...
+
+Et Simon raconta son expédition dans tous ses détails... Il termina:
+
+--Le grand point était de venir avec son sac... Vous voyez qu'il a
+encore été gentil, le vieux coquin; il m'a prêté sa voiture... je
+crois même qu'il m'aurait peut-être invité à prendre un verre; mais
+c'est parce qu'il était certain que je refuserais... Il ne s'agit plus
+que de faire une perquisition dans la voiture.
+
+Rig eut un regard de haine.
+
+--Ne nous fâchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres,
+il ne te prendra rien.
+
+Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de
+flammes, il lisait sur le visage du vieux misérable de quelle rage
+l'avait empli la réussite de Simon. S'adressant à son matelot:
+
+--Simon, rends-le libre...
+
+--Espère! espère! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied...
+
+Et, obéissant à son maître, il dénouait rapidement les cordes.
+Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains
+à sa ceinture sous sa houppelande, en même temps que son regard fauve
+regardait en dessous le matelot... Celui-ci éclata de rire en disant:
+
+--Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laissé tes joujoux après
+toi?... Bébête, va... Tu sais bien que depuis quelques mois nous
+faisons campagne ensemble,--et il montrait un couteau et un revolver.
+
+--Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai été te chercher et que je
+t'ai demandé ce que tu voulais, c'est toi qui as fixé les conditions?
+
+--Oui, maître, fit le vieux matelot, courbé, comme humilié et
+regardant en dessous.
+
+--Ai-je tenu mes engagements?
+
+--Oui, maître..., et je ne réclame rien!
+
+--Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza... pour jouer le rôle de
+Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta liberté; qui a fixé le
+prix?...
+
+--Moi! maître!
+
+--Tu m'as amené Iza, tu m'as amené Georgeo, et chaque fois ai-je payé
+tes services?
+
+--Oui, maître.
+
+--Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme
+que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune... Pourquoi ne
+veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mènes? Pourquoi veux-tu voler
+même tes frères?
+
+--Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;... qu'Iza
+sera toujours riche maintenant..
+
+--Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de
+faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire
+obéir certaine histoire arrivée à bord de la _Souveraine_...
+
+Le vieux sauvage baissa la tête...
+
+--Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses
+ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses
+traître; enfin, si cette pensée me venait, j'enverrais ton signalement
+au bas du rapport du capitaine de la _Souveraine_, au procureur
+impérial; je l'inviterais à passer par ton cloaque de Montrouge, et,
+lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du
+coupable. M'as-tu compris?
+
+--Si le maître parlait..., moi aussi je parlerais.
+
+--Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les
+bras. Simon clignait de l'oeil et troussait ses manches, s'apprêtant,
+au premier signe, à sauter sur le sauvage.
+
+--Je me suis fait mourir..., puis tu m'as sauvé..., et j'ai renoncé à
+voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il à dire à cela?
+
+--Alors que craignez-vous?...
+
+--Je veux que tu comprennes que je n'ai rien à craindre. Il ne me
+plaît pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a
+là ni délit ni crime... Souviens-toi donc que je ne relève que de ma
+conscience et non de la justice... Mais, autour de ce que tu sais, je
+veux le silence;... entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai
+violemment...
+
+Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux
+baissés. Pierre reprit:
+
+--L'or de Georgeo est à toi avec le sang qui le tache...; mais tu vas
+rendre la part d'Iza... Où est-elle?
+
+--L'argent d'Iza est à moi!...
+
+--Que dis-tu? demanda sévèrement Pierre, qui d'un signe ordonna à
+Simon de sortir. Simon cligna de l'oeil semblant dire qu'il comprenait,
+et il sortit.
+
+--Je dis... Je vous ai servi, vous m'avez payé..., je n'ai rien à vous
+réclamer... Mais vous n'avez rien à voir dans ce qui regarde Iza...
+Vous ne connaissiez pas Iza: elle était chez moi; c'est moi qui l'avais
+arrachée des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui
+l'ai amenée à Paris, c'est moi qui l'ai nourrie... Iza était ma
+domestique, et dans son pays on dirait mon esclave... C'est pour moi
+qu'elle travaillait lorsque je l'ai amenée chez vous, et ce qu'elle a
+gagné est à moi. Rig est vieux... Rig a eu assez de mal à gagner sa
+vie, à assurer le pain de ses vieux jours. Iza était une pauvrette
+bonne à rien... et Rig l'a prise quand même... Mais si le vieux Rig
+l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait
+qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle...
+
+--Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait à Iza, suivant nos
+conventions, t'appartient; je t'ai donné cinq mille francs pour ton
+expérience, cinq mille francs pour jouer le rôle de vieux Moldave,
+cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil... et aujourd'hui tu
+n'es pas satisfait...
+
+--Iza était ma servante...
+
+--Lorsque j'ai chargé Iza du rôle qu'elle a joué..., je t'ai payé
+encore; tu l'oublies, et la misérable petite n'a consenti à prendre le
+nom du coquin qu'à un prix arrêté entre nous... Est-ce qu'aujourd'hui
+tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?... Et tu oublies toujours
+Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il haïssait cependant, qui me l'as
+fait connaître... Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la
+part d'Iza.
+
+--Personne ne reprendra à Rig l'argent qui est à lui... Là-bas, il
+m'a surpris; mais ici, je suis libre.
+
+Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait déjà regardé, deux
+fois autour de lui--comme le fauve, prêt à s'élancer, cherche la voie
+qu'il suivra,--calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en
+sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrêt...; puis, le
+doigt sur la détente:
+
+--Rig m'appartient... Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains.
+S'il essaye de fuir, je l'étends à mes pieds.
+
+En voyant le canon de l'arme dirigé sur lui, le vieux sauvage eut un
+tressaillement involontaire qu'il réprima aussitôt; il dirigea son
+regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'exécution de la
+menace, mais il se redressa crânement aussitôt en disant:
+
+--Je ne fuirai pas, vous lâcheriez la police à mes trousses; mais je
+ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient...
+
+--Et si je te faisais arrêter?
+
+--Vous ne le ferez pas... Vous n'avez pas à craindre la police..., mais
+vos intérêts vous obligent à ne pas le faire. Et en disant ces mots
+il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai.
+
+Pierre dit brusquement:
+
+--Finissons-en, veux-tu être tranquille...? Veux-tu que j'oublie ce que
+tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars
+ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois
+jours, Rig,... dans trois jours, entends-tu? les intérêts que j'ai à
+ménager seront satisfaits... et je pourrais te livrer à la justice...
+Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie... Veux-tu?
+
+Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se
+fermèrent bien...; mais se domptant et raidissant les bras, les poings
+fermés, comme pour imposer nerveusement à lui-même sa volonté, il
+dit en serrant les dents:
+
+--Non! non! l'argent est à moi... Et puis je ne crois pas à tout
+cela...
+
+--Rig, réfléchis!
+
+Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrière était
+ouverte, le bras armé de Pierre était baissé; en une seconde il pensa
+que Davenne était incapable de le poursuivre pour une somme d'argent,
+qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger à rendre l'or volé.
+Il répondit:
+
+--Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!... L'argent d'Iza, c'est le
+mien.
+
+Et d'un saut prodigieux en arrière, il se trouva sur l'escalier, il
+glissa plutôt qu'il ne descendit, bousculant tout.
+
+Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit métallique qui
+fit aussitôt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de
+l'autre. On entendait crier dans l'ombre.
+
+--Ah! vieille potence, tu m'as abordé... Espère! espère!... ne te
+baisse pas, vieux gredin...ou je t'étrangle.
+
+La lumière apportée par Pierre éclaira la scène. Simon tenait le
+vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait à écraser le matelot sur les
+barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de
+cuir de Russie tout garni de platine, éventré et duquel tombait,
+ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or...
+C'était la sacoche d'Iza que le matelot avait été reprendre dans la
+voiture du vieux sauvage...
+
+Aussi, en voyant l'or qu'il avait caché pris par Simon, était-il
+décidé à en finir avec le matelot; mais si l'un était adroit,
+l'autre était plus jeune et plus fort.
+
+Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trésor
+d'Iza; un large rire s'étendait sur sa grande bouche: c'est que, pour
+la retrouver, il s'était fait aider par le nègre, et à eux deux ils
+avaient tout bouleversé dans l'_entre-sort_. Chaque fois qu'une fiole
+lui tombait sous la main, Simon disait au nègre qui se nommait Ali:
+
+--Tu sais, Rissolé, goûte pas à ça, ma vieille..., ça te rendrait
+pâle..., c'est de la poison.
+
+Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement rangées, allaient se
+perdre dans les chiffons.
+
+Lorsque Simon avait trouvé le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier
+cadeau que Pierre avait fait à Iza, il s'était écrié joyeusement:
+
+--Espère! espère! tu peux atteler... j'ai l'affaire...
+
+C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entièrement
+exécuté les ordres de son lieutenant, il se précipita dans
+l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tête en avant,
+dans l'ombre, habitué à la maison... C'est à ce moment que le vieux
+sauvage se sauvait, menaçant. La tête de Simon donna dans la carcasse
+du vieux Rig, le choc eut pour résultat de faire tomber les deux hommes
+de côté; près de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or
+jaillissant tinta... Rig eut un éclat de rage.
+
+--Potence à l'ail! avait crié Simon dans l'abordage.
+
+Ce juron avait suffi à Rigobert pour savoir à qui il avait affaire...;
+le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait
+de faire, et, fou de colère, de rage, de haine et de lui-même, il
+cria:
+
+--Ah! c'est toi... Je vais te finir là...
+
+C'est alors que Simon, le reconnaissant à son tour, avait étendu ses
+longs bras et ses mains de fer avaient serré comme dans un carcan le
+col du vieux sorcier... Mais le cou de Rig était bien mince... et bien
+dur.
+
+Alors Simon avait reçu un coup de poing, un coup de poing énorme; il
+avait heureusement frappé sur la joue gonflée, ça avait amorti le
+coup; mais la pression trop forte avait rendu «la praline» amère.
+Oh! alors, le vieux Rig gâtant ce que Simon disait qu'il y avait de
+meilleur dans la vie..., le vieux Rig était un homme perdu...; les
+doigts se serraient sur son cou...
+
+Pierre Devenue parut...; il ordonna à Simon de lâcher le vieux Rig,
+qui tirait la langue...
+
+Ce fut pour Simon un ordre difficile à exécuter, il regarda deux fois
+Pierre; son regard était suppliant... Pierre dit:
+
+--Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza.
+
+Simon lâcha Rig, mais en lui disant tout bas:
+
+--Toi, vieux gredin, tu abîmes ma nourriture...; nous nous
+retrouverons... Espère! espère!
+
+Rig, souple, s'était laissé glisser; il avait déjà repris la
+sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se
+retirer à reculons, humilié... Pierre descendit deux marches, lui
+plaça le canon du revolver sur le front en disant:
+
+--Laisse l'or que tu as volé, misérable, ou cette fois, vieux brigand,
+je te fais sauter la cervelle.
+
+Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il
+vit qu'il était condamné s'il n'obéissait pas; il descendit alors à
+reculons, grinçant des dents, n'osant dire haut les blasphèmes, les
+injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il
+suffirait d'une seconde d'hésitation pour que Pierre l'étendît sur le
+tapis tout ruisselant d'or.
+
+Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se
+contenir; il avait pris à pleine main dans sa boîte à praline... et
+il mâchait, il mâchait de rage, de colère, è croire qu'il voulait se
+mordre la joue.
+
+Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombée, il exclama
+le plus odieux blasphème... Il courut vers sa voiture, elle était
+attelée, il sauta sur son siège, et montrant le poing vers la maison,
+il s'écria menaçant:
+
+--C'est ta condamnation que tu viens de signer là?... L'argent que tu
+as pris à Rig, il faut qu'il le regagne... Il le regagnera en vendant
+ta peau!... Hue! là, Jupiter, hue!... et il enveloppa son cheval d'un
+vigoureux coup de fouet.
+
+
+
+
+XXIII
+
+OÙ RIG RETROUVE UNE FAMILLE.
+
+
+Le vieux Rig revint vers Paris, et, suivant le boulevard qui borde le
+Père-Lachaise, il arriva dans le quartier Saint-Maur; il connaissait
+dans la rue de ce nom un terrain vague, dans lequel il avait été
+autorisé à remiser plusieurs fois sa voiture; comme la voiture de Rig
+était également sa maison d'habitation, c'est dire qu'il avait habité
+le quartier déjà. Le soir même il était installé; le vieux cheval
+restauré se retrouvait à l'écurie, sous un appentis en planches, et
+si le râtelier était sobrement garni, il avait la ressource des hautes
+herbes qui couvraient le terrain et dans lesquelles Radis bondissait
+joyeusement.
+
+Le vieux sauvage, enfermé dans sa tanière, le sourcil froncé, la
+bouche méchante, arrêtait le plan des nouvelles infamies qu'il devait
+commettre pour recouvrer la valeur de la somme qui lui avait été
+reprise, et pour se venger des humiliations qu'il avait subies.
+
+Assurément, malgré tout ce qu'il avait dit, Davenne devait craindre
+que le secret de son existence ne fût révélé. Huit jours avant,
+Fernand aurait payé ses services ce qu'il aurait voulu; aujourd'hui,
+Fernand était entre les mains de la justice; toute tentative de ce
+côté risquait de compromettre le vieux sauvage et peut-être de
+l'envoyer rejoindre Fernand.
+
+Il éloigna cette pensée. Une autre personne avait un grand intérêt
+à savoir que Pierre existait, que la scène mortelle n'était qu'une
+comédie: c'était la femme même de Pierre, Mme Davenne. C'est vers
+cette femme qu'il fallait diriger ses efforts; c'est elle qu'il fallait
+retrouver et à elle qu'il fallait vendre le secret le plus cher
+possible. Le sauvage pensait que Mme Davenne devait avoir une fortune
+égale à celle de son mari, c'est-à-dire qui lui permettrait de payer
+cher une révélation de cette importance.
+
+Une fois qu'il aurait l'argent nécessaire et lorsque la femme de
+Davenne commencerait les démarches pour s'assurer de l'existence de son
+mari, il s'occuperait de Simon, c'est-à-dire qu'il le dénoncerait dans
+une lettre anonyme comme ayant tout fait, ayant servi de témoin pour
+attester le décès; il ajouterait que Simon avait aidé Fernand dans
+ses escroqueries. Avec ça il était à peu près certain que celui
+qu'il qualifiait de traître irait finir ses jours dans une bonne
+prison. Tout bien arrêté dans son esprit, il sourit; il était
+content; il s'étendit sur son grabat et il s'endormit calme comme un
+juste qui a dignement rempli sa journée.
+
+Il en rêva toute la nuit: il était payé le double de la somme qui
+lui avait été prise; il voyait Simon se traîner à ses genoux, lui
+demandant grâce, et il tirait la corde pour le pendre... Jamais Rig
+n'avait été aussi heureux... Du crime de la veille, du grand Geo
+couché dans sa bauge à Montrouge, pas la moindre pensée.
+
+Oh! c'était un fort, le vieux Rig: quand il commettait une mauvaise
+action, la main tournée, il n'y pensait plus.
+
+Il s'éveilla au matin calme et l'esprit léger; il ne dérangea rien
+dans sa voiture, étant décidé à hâter la petite infamie qu'il
+préméditait et à aller aussitôt le plus loin possible pour se mettre
+à l'abri de ceux qui n'allaient pas manquer de le rechercher, dès
+qu'ils s'apercevraient de sa conduite. Rig fit sa cuisine et, tout en
+déjeunant, il cherchait comment il pourrait retrouver Mme Davenne.
+La même idée qu'avait eue Séglin lui vint. Il allait se rendre rue
+Payenne; assurément, celle qu'il voulait retrouver ne demeurait
+plus là; mais, avec un peu d'intelligence, il interrogerait quelques
+personnes du quartier, et il ne devait pas manquer d'avoir bientôt tous
+les renseignements qu'il demandait.
+
+Pour être bien reçu, pour trouver des gens disposés à répondre, il
+fallait ne pas avoir l'air d'un vieux vagabond. C'est ce que pensa Rig,
+qui chercha une minute comment il allait se vêtir... Il fouilla dans
+sa grande malle et en sortit deux costumes très beaux, avec lesquels
+il avait joué le rôle du vieil oncle d'Iza, le vieux Zintski. Fernand
+n'étant plus à craindre, ne courant pas le risque de le rencontrer,
+le vieux Rig pouvait redevenir le Moldave millionnaire et faire de
+nouvelles dupes. Il s'habilla soigneusement et se fit le visage du
+rôle; puis, content de lui, il se dirigea vers la rue Payenne. Il alla
+naturellement dans la maison qui faisait face à l'ancienne demeure de
+Pierre et entra chez le concierge.
+
+--Monsieur, dit-il, seriez-vous assez aimable pour me donner des
+renseignements sur deux personnes qui habitaient le quartier l'an passé
+et que des intérêts de famille me font rechercher?
+
+En voyant l'air aimable, doux et le costume étrange de celui qui se
+présentait, le concierge s'empressa, lui offrit un siège et lui dit:
+
+--Monsieur, je me mets entièrement à votre disposition.
+
+--Vous vous souvenez peut-être des personnes qui habitaient le petit
+pavillon en face de chez vous?
+
+--Oui, monsieur, parfaitement: M. Pierre Davenne.
+
+--C'est cela même.
+
+--M. Davenne est mort.
+
+--Je sais cela; mais je voudrais savoir où réside maintenant sa veuve.
+
+--Ma foi monsieur, cette question m'a déjà été faite
+dernièrement... Nous l'ignorons absolument; mais en allant chez le
+notaire de la famille, qui demeure près d'ici, vous serez assurément
+renseigné.
+
+Le vieux Rig avait une antipathie particulière pour tous les officiers
+ministériels: il n'aurait jamais osé aller chez le notaire de celui
+qu'il avait fait disparaître de ce monde; le vieux était prudent: il
+n'était pas certain,--jugeant les autres à sa valeur;--que le notaire
+n'eût pas eu connaissance de la mort simulée de Pierre Davenne, il dit
+donc:
+
+--Je ne voudrais pas aller chez le notaire: je voudrais avoir des
+renseignements particuliers assez discrètement pour qu'ils ne
+révélassent pas les recherches que je fais; cela est utile pour
+sauvegarder les intérêts que je défends.
+
+--Mon Dieu, monsieur, je ne pourrai vous donner d'autres renseignements
+que ceux-ci: Après la mort de Pierre Davenne, la veuve fut relevée
+un soir dans la rue, malade, mourante; on la transporta chez elle, des
+soins lui furent donnés; mais elle était dans un état tel qu'on dut
+la conduire dans une maison de santé. La malheureuse, songez; perdre en
+moins de deux jours son mari, un tout jeune homme qu'elle adorait, son
+enfant disparue, on ne sait comment... Elle était comme folle. C'est
+alors que le notaire de la famille..., je dis de la famille, on n'a
+jamais vu personne, le notaire vint et fit faire la vente.
+
+--Ah! on a vendu? fit Rig.
+
+--Oui
+
+--Est-ce que la vente a rapporté beaucoup d'argent? Savez-vous à peu
+près le chiffre qu'elle a atteint?
+
+--Ma foi non, c'était très joli, vous savez, c'étaient des gens
+qu'avaient pas besoin, des gens riches. C'était splendide chez eux, des
+meubles d'art, des choses superbes; tout le quartier était à la vente.
+
+--Ç'a été cher? fit Rig, persistant.
+
+--Ça, je ne peux pas vous dire. Ça a dû rapporter beaucoup d'argent;
+il y a eu des prix qui m'ont semblé extravagants pour des choses
+auxquelles je n'attribuais aucune valeur; mais vous savez, chez ces
+gens-là, ce sont les choses les moins utiles qui valent le plus.
+
+--Alors, vous ne pouvez pas même me dire le prix approximatif atteint
+par cette vente?
+
+--Absolument pas!
+
+Le vieux Rig semblait très ennuyé de ne pas avoir de renseignements
+plus complets sur la vente. Sa nature d'avare, de convoitise, sa nature
+de sangsue s'éveillait, âpre; sa tête d'hyène s'avançait; il aurait
+déjà voulu planter ses dents pointues dans l'or recueilli par la
+veuve; mais, revenant aussitôt au point principal de sa démarche, il
+demanda:
+
+--Mais enfin? comment pourrais-je retrouver Mme Davenne. Vous ne
+connaissez donc personne qui se soit intéressé à elle, pour savoir
+encore aujourd'hui où elle demeure... Elle est riche, n'est-ce pas?
+
+--Oh! certainement oui.
+
+--Cette maladie qui avait atteint ses facultés mentales n'a pas eu de
+suites? Elle est rétablie?
+
+--Ma foi, monsieur, dit le concierge, je dois vous dire que je n'en sais
+pas plus que vous... M. Davenne mort, Mme Davenne enlevée d'ici;
+le mobilier du petit hôtel a été mis en vente et jamais plus nous
+n'avons entendu parler d'elle.
+
+--Ainsi, reprit Rig ennuyé, vous ne voyez pas autour de vous quelqu'un
+capable de me donner des renseignements précis, et Rig se levait.
+
+--Je ne vois personne.., Ah! peut-être pourriez-vous vous adresser au
+locataire nouveau du pavillon. Pour faire la location, il a eu affaire
+au propriétaire, c'est vrai, mais il y avait dans le pavillon maints
+agencements appartenant encore au dernier locataire, et peut-être le
+sculpteur a-t-il été obligé de voir Mme Davenne.
+
+--Ah! ah! fit Rig, peut-être aurai-je là des renseignements...
+Qu'est-ce que ce sculpteur dont vous parlez?
+
+--Il se nomme Carle Lebrault.
+
+--Merci, dit Rig; c'est là où j'aurais dû m'adresser, il doit avoir
+des renseignements; et il saluait le concierge en s'excusant de
+l'avoir dérangé. Celui-ci tendait la main en rendant le salut, et,
+en reconduisant l'étranger, il espérait peut-être retrouver les
+largesses de celui dont on lui parlait,--mais Rig n'était pas donneur,
+c'était son moindre défaut,--il salua, remercia, pressa la main qui
+lui était tendue et traversa la rue, semblant ne pas entendre l'injure
+que la déception fit tomber des lèvres du portier.
+
+Il alla sonner à la porte du petit hôtel que nos lecteurs connaissent.
+Une vieille femme de ménage vint ouvrir aussitôt.
+
+--Ne pourrais-je parler à M. Carle Lebrault, demanda-t-il?
+
+--Entrez, fit la vieille qui ferma la porte, lui fit traverser le jardin
+et l'amena dans le vestibule; là elle lui dit: Voulez-vous me dire
+votre nom?
+
+Rig ne fut pas embarrassé; avec le costume, il était rentré dans la
+peau de son bonhomme, comme disent les comédiens; ayant les vêtements
+du vieux Moldave, il dit:
+
+--Dites que M. Danielo de Zintsky désire parler à M. Carle Lebrault.
+
+La servante se dirigea vers le salon: n'y trouvant pas son maître, elle
+monta au premier étage, dans la pièce qui était autrefois la chambre
+à coucher de Davenne et qui se trouvait transformée en atelier de
+sculpteur; car Lebrault ou plutôt Fernand Séglin, puisque nous avons
+vu sa transformation, était étendu sur un large divan, suivant un
+rêve dans la fumée de son cigare. Lorsque, ayant demandé à la
+vieille femme le motif de sa venue, elle lui eut dit qu'un individu,
+paraissant étranger, désirait lui parler, il l'interrogea.
+
+--Quel nom vous a-t-il demandé?
+
+--Monsieur Carle Lebrault.
+
+--C'est étonnant, fit-il stupéfait! Et lui-même, vous a-t-il dit son
+nom?
+
+--Oui, monsieur; il se nomme Danielo de Zintsky.
+
+--Gregorio! exclama Fernand bondissant. Il est seul?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je descends; faites-le entrer dans le salon.
+
+Lorsque la servante fut partie, Fernand réfléchit, cherchant vainement
+à s'expliquer comment le vieux Moldave avait pu apprendre son adresse;
+la chose lui parut si étonnante, si impossible, qu'il n'y pouvait
+croire. Qu'allait-il faire? Était-il prudent de voir le vieillard?
+n'était-ce pas un piège qui lui était tendu? une finesse de policier
+déjà sur sa piste? Il regarda par la fenêtre, le jardin était vide;
+dans la rue, personne; décidé à en finir cependant et à lutter
+immédiatement contre le danger, si déjà il était menacé, il
+prit une arme et la glissa dans la poche de son large pantalon; puis,
+résolu, il descendit, éloigna la bonne et rentra dans le salon.
+
+C'était bien le vieillard, l'oncle d'Iza qui l'attendait.
+
+--Danielo, fit aussitôt Fernand, comment m'avez-vous retrouvé?
+Venez-vous en ami ou en ennemi?
+
+Rien ne peut rendre l'impression produite sur le vieux Rig en entendant
+ces mots, en reconnaissant cette voix; il reculait stupéfait, ne
+pouvant en croire ses yeux. C'était bien Fernand, et pourtant l'homme
+qu'il avait devant lui ne ressemblait guère à celui qui passait pour
+son neveu; il le reconnut cependant à son regard, à la cicatrice à
+peine fermée qu'il avait au front, et c'est tremblant, redoutant des
+explications difficiles à donner, qu'il exclamait:
+
+--Vous! vous!
+
+Et le vieux Rig regardait en dessous pour préparer une rapide retraite.
+Ne cherchant pas à comprendre ce qu'il voyait, tout honteux d'être
+venu se faire prendre lui-même, ayant déjà hâte d'être à l'abri,
+croyant échapper à un danger imaginaire, il venait de se jeter dans un
+danger plus réel; mais Fernand, au contraire, en voyant l'embarras
+et la surprise ou plutôt la stupéfaction de son oncle, comprit
+immédiatement que c'était au hasard qu'il devait sa visite, et la
+visite du vieux Moldave, pour Fernand, c'était la fortune, c'était
+le million qu'il avait tant attendu. Il s'empressa donc de montrer un
+siège à Rig, embarrassé, en lui disant:
+
+--Mon oncle, asseyez-vous, nous avons longuement à causer. Arrivez-vous
+aujourd'hui? Avez-vous été à Auteuil? avez-vous des nouvelles d'Iza?
+Répondez.
+
+Et, en disant ces mots, le regard perçant de Fernand ne quittait pas le
+vieux Rig. Mais le sauvage n'était pas un niais. Hésitant la première
+minute, lorsqu'il avait vu les façons de Fernand à son égard, il
+s'était remis aussitôt; jugeant rapidement la situation, il se hâtait
+de rentrer dans son rôle et, pour bien rassurer Fernand, il répondit:
+
+--J'arrive à l'instant, on m'avait donné l'adresse de cette maison
+comme étant à louer. Le concierge en face, en me donnant votre nom,
+m'a dit que peut-être vous n'aviez pas l'intention de la garder. Je
+n'ai pas encore été à Auteuil, et c'est moi qui vous demande des
+nouvelles de ma chère Iza.
+
+Le visage de Fernand changea tout à coup; il redevint gai, aimable,
+gracieux; au grand étonnement du sauvage, il s'empressa de répondre:
+
+--Tout le monde va bien. Iza se porte à merveille, vous la verrez
+bientôt.
+
+Il avait hâte de rassurer, ou plutôt de tromper celui qu'il croyait
+véritablement Danielo de Zintsky, sur sa situation présente. Le
+vieillard étant arrivé le matin même, ainsi qu'il l'avait dit, était
+depuis deux jours en voyage; il était donc impossible qu'Iza eût pu,
+même télégraphiquement, le renseigner sur ce qui s'était passé; il
+recevait avec affabilité Danielo qui devait naturellement apporter les
+sommes tant attendues, cette dot sur laquelle il avait compté pour son
+échéance.
+
+Ce retard avait été la cause de sa perte; mais, en même temps, il
+le sauvait aujourd'hui par un inexplicable hasard. Bien tranquille, il
+s'assit en face du vieux Moldave et s'apprêta à expliquer pourquoi il
+se trouvait dans ce petit hôtel de la rue Payenne.
+
+De son côté Danielo, tout à fait rassuré par la tournure que prenait
+la situation, s'y abandonnait absolument; il avait repris sa mine
+paterne, ses petits yeux avaient un regard gai, la bouche était
+souriante, et, à mesure que Fernand parlait, il semblait dire comme un
+bon père grivois surprenant son gendre en bonne fortune:
+
+--Ah!... ah!... je vous y prends: on fait donc ses farces?
+
+Fernand, ne voulant pas laisser à l'oncle Danielo le temps de faire de
+mauvaises suppositions sur leur étrange rencontre, disait:
+
+--Vous ne pouvez pas vous expliquer pourquoi je suis ici; cela, du
+reste, est incompréhensible. Allez donc supposer que le hasard vous
+amènera juste chez moi; mais je tiens à ce que vous vous expliquiez
+immédiatement la chose. Un négociant sérieux ne doit pas être un
+artiste. À Paris, pour être négociant, il faut être bourgeois,
+bourgeois de l'habit jusqu'aux moelles; avoir des goûts artistiques et
+les laisser paraître, c'est compromettre sa situation, c'est tuer son
+crédit. Un négociant faisant en s'amusant de la sculpture ferait dire
+à ceux qui l'entourent: «Ce n'est pas un homme sérieux; au lieu de
+s'occuper de ses affaires, il fait des bonshommes.» Or, de ce jour,
+le crédit est tué, les relations douteuses, on passe pour un bohème;
+enfin la maison est perdue. Lorsque j'ai dû épouser votre nièce,
+c'est sous l'idée de cette prévention que l'on a peur des artistes
+que je me suis abstenu de vous dire la petite passion à laquelle je
+sacrifie. J'ai appris la sculpture, je suis sculpteur, je quitte ma
+maison de commerce, aussitôt que cela m'est possible, pour accourir ici
+prendre mes ébauchoirs: le négociant fait vivre l'artiste. Comme des
+indiscrétions pourraient me nuire, j'ai changé de nom. C'est ce qui
+vous explique pourquoi Carle Lebrault, le sculpteur, ne fait qu'un avec
+Fernand Séglin. Mon cher oncle, je veux tout de suite vous rassurer
+sur ma passion de bohème. D'autres ont comme vices le jeu, les femmes,
+l'inconduite. Moi, c'est la maison, l'atelier; mes frais de modèles
+me coûtent moins que la plus petite soirée comme négociant, que je
+donnerais chez moi; vous voyez qu'Iza n'a rien à craindre.
+
+Le sang-froid, la légèreté, l'enjouement avec lequel tout cela fut
+dit, stupéfiaient le vieux Rig, qui, avec raison, avait la prétention
+d'être un fort en mensonge.
+
+--Eh! fit le vieux Rig d'un air bonhomme, que ne le dites-vous à Iza?
+elle serait charmée, au contraire, de cette double existence.
+
+--Vous m'avez surpris, je n'ai rien à cacher, vous le lui direz.
+
+--Ainsi, reprit le vieux Rig regardant autour de lui, l'air bon,
+confiant, jouant, le vieux coquin, comme le chat joue avec la souris
+qu'il va dévorer, ainsi vous avez loué cette charmante petite maison
+pour y faire de la sculpture et vous reposer quelques heures par jour du
+tracas des affaires?
+
+--Absolument! montez, vous allez voir mon atelier.
+
+Rig le regarda, il trouvait que l'audace allait un peu loin; Fernand,
+qu'il avait vu deux jours avant, qu'il croyait sous les verrous, pouvait
+s'être échappé, avoir hâtivement loué la petite maison qu'il
+connaissait, avoir changé de nom pour dérouter les recherches, avoir
+fait enfin ce qu'il était nécessaire de faire pour égarer la police;
+mais il ne pouvait en deux jours s'être improvisé sculpteur. On juge
+de l'étonnement du vieux Rig quand, dirigé par Fernand, il entra
+dans la chambre où il avait fait sa lugubre expérience, transformée
+maintenant en atelier. Les idées du vieux Rig traversaient rapidement
+son cerveau, et il pensa aussitôt qu'avant son mariage avec Iza,
+Fernand avait cette maison; il pensa que Mme Davenne occupait toujours
+le pavillon. En dehors de son ménage, Fernand avait continué les
+relations qu'il avait avec celle que l'on appelait la _Femme du mort_;
+voulant brusquer la situation, il dit à Fernand:
+
+--Puisque je vous ai rencontré, allons au plus vite à Auteuil.
+
+--Mon oncle, fit celui-ci, on ne m'y attend que ce soir; nous pouvons
+nous faire faire ici ce que nous irions chercher là-bas; nous avons
+à causer de graves affaires; en déjeunant ici, nous parlerons plus
+librement!
+
+--Déjeuner ici! fit le vieux Rig, faisant la lippe avec ses lèvres
+minces.
+
+--Craignez-vous de mal déjeuner?
+
+Le vieux Moldave cligna de l'oeil et fil un geste d'assentiment.
+
+--Mais, mon cher oncle, se récria Fernand; en dehors du dîner, c'est
+ici que je prends mes repas; les quelques artistes que j'y vois sont
+gens de goût, j'ai bonne table et bon vin, rassurez-vous.
+
+--Très bon vin? demanda Rig!
+
+--Exquis.
+
+--J'accepte alors; nous avons beaucoup à parler, nous allons bien
+boire.
+
+Ils se sourirent tous les deux; les cerveaux des deux coquins avaient eu
+la même pensée: se faire boire, se griser, s'arracher mutuellement ce
+que ni l'un ni l'autre ne voulait dire.
+
+À compter de cette minute, ce fut entre les deux intrigants une lutte
+de courtoisie, d'amabilité. En écoutant Fernand, le vieux Rig, qui s'y
+connaissait, était forcé de s'avouer qu'on ne pouvait, en aussi peu
+de paroles, dire autant de mensonges. À certains récits de Fernand,
+étourdi de l'air de sincérité, de la voix franche de son soi-disant
+neveu; il était tenté de se jeter à son cou et de dire émerveillé:
+
+--Embrassons-nous, vous êtes plus coquin que moi!
+
+Ah! ce fut un gai déjeuner, où l'on mentit surtout sur la valeur des
+choses, sur la valeur des vins et sur la valeur des gens.
+
+Les premiers verres les rendaient expansifs, les deux fripons; ils ne
+s'appelaient plus que: «Ah! mon oncle! Ah! mon neveu!» Et Rig semblait
+véritablement heureux d'avoir retrouvé sa famille. Fernand assura son
+oncle du bonheur de son mariage: Iza était un ange, et, sans rire, Rig
+répondait toujours:
+
+--Je le savais, je le savais.
+
+Il fallut bien parler de la dot. Rig dit qu'il avait ramené avec
+lui son personnel: un intendant fidèle le dirigeait, et dans une des
+caisses était la dot; il s'excusa vite du retard, mais légèrement,
+disant qu'il savait son neveu dans une situation telle que l'arrivée
+de cette somme, ou plus tôt ou plus tard, avait dû peu l'inquiéter.
+C'est pour cette raison qu'il en avait usé à son aise. Fernand était
+joyeux, il avait la dot; il ne s'agissait plus pour lui que d'empêcher
+Rig d'aller à Auteuil.
+
+De son côté, Rig se disait: Il me croit encore le riche Moldave; je
+puis pendant trois jours au moins reculer les versements, trois jours
+de bonne vie, bien abrité, bien tranquille, pendant lesquels je pourrai
+peut-être par lui avoir les renseignements que je désire; mais il
+faudrait pour cela ne pas aller à Auteuil, ce qu'assurément il désire
+moins que moi.
+
+C'est dans ces bonnes dispositions qu'ils achevèrent de déjeuner.
+
+Rig était un vieux roué; aussi, pour éviter l'obligation d'aller
+au Grand-Hôtel afin de liquider les affaires avec son «neveu;» pour
+éviter enfin de se livrer, il dit d'un ton léger à Séglin:
+
+--Mon cher neveu, dans nos pays à nous, les affaires se font vivement,
+rapidement; je suis ici, ma nièce est maintenant tranquille, elle
+occupe par vous une grande situation, je me trouve donc libre et
+presque jeune, j'ai hâte cependant d'en finir avec toutes les questions
+d'argent. Si vous le voulez, après déjeuner nous prenons une voiture,
+nous allons à Auteuil, j'embrasse Iza, nous revenons avec elle au
+Grand-Hôtel, et là, entre nous trois, dans les mains de ma nièce, je
+vous verse la somme.
+
+Fernand fit la grimace; mais il dit cependant avec un aimable sourire:
+
+--Bah! nous avons bien le temps.
+
+--Comment, fit le vieux Rig en clignant de l'oeil, nous avons bien le
+temps pour embrasser ma nièce!
+
+--Non, répondit Séglin, nous avons le temps de régler nos comptes.
+
+--Pardon, mon cher neveu, au contraire, ces fonds m'embarrassent et j'ai
+hâte de me décharger de cette responsabilité.
+
+Cela était dit d'un ton tel que Fernand y répondit par le plus aimable
+sourire.
+
+Alors, sur un signe de Séglin, que remarqua le vieux Rig,--la vieille
+servante apporta sur la table des vins qui avaient besoin de leur
+étiquette pour justifier leurs noms. Mais Fernand ignorait que le vieux
+Rig faisait un peu de chimie; il se méfiait des produits étranges
+qu'on servait, il vit l'intention de son neveu, et tout aussitôt il
+sembla s'y livrer avec complaisance.
+
+Fernand, confiant, versait; Rig buvait. Fernand, silencieux, écoutait
+Rig. Il parlait, le vieux Moldave, il parlait tant que Fernand crut
+prudent de s'arrêter. En voulant griser le vieux Rig, il avait
+dépassé le but; mais le plus singulier effet se produisit. Tout à
+coup, Rig prit le verre à moitié plein de Fernand et lui dit:
+
+--Mais vous ne buvez pas, vous; je vous croyais un joli buveur... Vous
+voulez donc me griser? et son petit oeil jeta un éclair qui embarrassa
+Fernand.
+
+Cela dura l'espace de dix secondes, pendant lesquelles le vieux Rig
+montrait son verre vide et celui de Fernand plein. Ce dernier s'écria:
+
+--Comment! je ne bois pas?... Mon cher oncle, dans votre pays on n'est
+pas, comme en France, habitué au bon vin, nous buvons sec et longtemps,
+et il n'y paraît pas...
+
+--Moi! moi!... balbutia presque le vieux Rig, j'adore le vin..., le
+grand vin de France; mais j'avoue... que j'en suis promptement victime.
+
+--Aujourd'hui? à cette heure? interrogea Fernand.
+
+--Nous sommes en famille, je serais ridicule si je le cachais... Eh bien
+oui!... Mais cela ne fait rien! fit-il en se redressant, je veux boire
+à la santé d'Iza, et je verse. Il emplit son verre d'abord, puis il
+dit à Fernand:
+
+--Mais videz donc votre verre! Et en disant ces mots, négligemment,
+comme un gourmet qui craindrait de voir s'échapper le parfum de son
+vin, en attendant que celui qu'il appelait son neveu eût vidé son
+verre, il plaça son pouce sur le goulot de la bouteille. Il essaya de
+se pencher pour verser, mais il retomba sur sa chaise.
+
+--Ça y est, fit-il gaiement.
+
+--Eh bien! demanda Fernand en tendant son verre vide, versez et buvons
+à Iza.
+
+Le vieux Moldave eut bien de la peine à soulever la bouteille. Il
+emplit le verre de Fernand, replaça le flacon sur la table; puis,
+prenant son verre, il le choqua sur celui de son neveu, en disant:
+
+--À ma nièce! Et ils burent.
+
+Le vieux Rig était penché, sur sa chaise; il roulait sa langue sur
+son palais, dégustant le bon vin. En face de lui, Fernand cherchait
+vainement à lutter contre la torpeur qui l'envahissait. Tout à coup,
+il glissa sur sa chaise, et tomba comme une masse au pied de la table.
+
+Alors Rig se redressa, léger, calme, et se penchant sur le corps de
+Fernand, le poussant du pied, il dit:
+
+--Imbécile qui veux jouer ce jeu-là avec Rig. Va donc apprendre à
+boire... niais!
+
+Est-ce à dire que le vieux Rig n'aimait pas boire? Oh! non. Le vieux
+Rig aimait tout ce qui était bon; il l'aimait mieux encore quand ce qui
+était bon ne lui coûtait rien. Fernand immobile ayant abandonné la
+table, le père Rig l'injuriait, mais tranquille, assis devant lui,
+vidant le flacon _in poculis_. Sachant bien que, ce qui avait mis son
+«neveu» trop confiant dans cet état n'avait rien de commun avec
+l'ivresse, sachant le temps exact de sommeil auquel il était condamné,
+Rig, tranquille, en prenait à son aise; il buvait, calme, cherchant
+dans son cerveau le moyen de profiter de la situation.
+
+Il ne pouvait jouer longtemps le rôle du vieux Moldave devant Fernand,
+celui-ci le lui avait prouvé en le mettant en demeure de remplir les
+conditions arrêtées lors de son mariage. Il fallait donc quitter la
+maison discrètement pendant le sommeil de Séglin. Cela était simple,
+mais ne servait point le but que Rig poursuivait. Que faire?
+
+Et le vieux Rig cherchait dans le vieux bourgogne la solution du
+dilemme; il versait; puis, après avoir empli son verre, après l'avoir
+englobé de ses mains, il le soulevait, clignait de l'oeil, semblait
+se mirer, mais cherchait une idée dans ce rubis diaphane, puis il le
+redescendait lentement jusqu'à son nez, dont les narines se dilataient
+au parfum du bon vin.... Après le nez, il y trempait ses lèvres.
+
+Déjà le corps jouissait; toujours, le cerveau travaillait. Puis
+il penchait la tête et versait dans sa bouche édentée le vieux
+bourgogne; le vin soulevé par la langue caressait le palais et roulait
+en crépitant son filet velouté dans la gorge.... Le vieux Rig pensait
+toujours et l'idée ne venait pas.
+
+Trois fois, quatre fois, cinq fois il recommença; puis, la tête
+penchée en arrière, le regard dans le vide, il fit tout à coup
+claquer sa langue et s'écria:
+
+--C'est ça, et je ne risque rien.
+
+Rig avait pensé que le seul, le véritable auxiliaire dans la vengeance
+et la restitution qu'il poursuivait, c'était Séglin. Fernand était
+l'ennemi naturel de Pierre, Fernand était intéressé à connaître
+le secret de la mort étrange de celui qu'il poursuivait. Fernand avait
+tout intérêt à retrouver aujourd'hui Mme Davenne: cela était le
+côté audacieux du but.
+
+Tout dire à Fernand, lui apprendre qu'il avait été la dupe de Pierre
+dans son mariage avec Iza par l'intermédiaire de lui-même, c'était un
+aveu difficile; il fallait lui apprendre que sa banqueroute avait dès
+le début été combinée et exécutée par Davenne. Tout cela était
+bien difficile.
+
+Il est vrai qu'il y avait un côté protecteur, c'est que le vieux Rig
+savait l'arrestation et les poursuites sous le coup desquelles Fernand
+était. Or, si son «neveu» se fâchait en apprenant qu'il n'était pas
+du tout de la même famille; si son «neveu» voulait trop sévèrement
+exiger des comptes relativement à la dot, il le menaçait de le livrer
+aussitôt aux agents qui étaient à sa recherche.
+
+Ces aimables intentions ayant été bien pesées par le vieux sauvage,
+il s'était arrêté à ce plan: Écrire une lettre concise à Fernand,
+dans laquelle il lui raconterait qu'il avait été employé et payé
+par Pierre pour jouer le singulier rôle du vieux Danielo de Zintsky;
+qu'aujourd'hui, victime comme lui de Pierre Davenne, il s'offrait à
+l'aider dans une vengeance qu'il devait désirer.
+
+Le vieux Rig écrivit sa lettre, puis, l'ayant mise sous enveloppe, il
+la plaça sous le verre de Fernand, sans dire un mot à la servante,
+sans se préoccuper de l'ivrogne endormi.
+
+Rig parti, la vieille servante ne fut pas peu scandalisée de trouver
+son maître en tel état; elle l'aida à se lever. Le soir seulement
+Fernand se retrouva dans son état normal; en s'éveillant, il ne se
+souvenait de rien. Il fut obligé de demander à la vieille servante
+comment Rig était parti.
+
+Celle-ci dut lui avouer qu'elle l'ignorait absolument. Étonnée qu'on
+ne l'appelât pas et du silence qui régnait, elle était entrée dans
+la salle à manger et n'avait vu que Fernand étendu par terre. Elle
+avait trouvé sur la table la lettre qu'elle lui présenta.
+
+Il la lut, et, bondissant, effraya la vieille femme par les éclats de
+rage et de colère qui suivirent sa lecture et...
+
+Et le lendemain, le vieux Rig, sous son vrai nom, dans son costume
+habituel, se trouvait à la même table que la veille, en face de
+Fernand, dînant avec lui, racontant longuement l'oeuvre de Pierre
+Davenne, et combinant le plan qui devait le venger.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DU TOME PREMIER
+
+Première Partie.
+
+ I. Où Pierre Davenne apprend un terrible secret
+ II. Où Simon se promet de ne jamais se marier
+ III. Où résidait et ce qu'était Rigobert
+ IV. Les stupéfactions de Simon Rivet
+ V. Les terreurs du matelot Simon Rivet
+ VI. Une mauvaise nuit est bientôt passée
+ VII. Amour et remords
+ VIII. Un ami loyal
+ IX. Une petite promenade gaie la nuit
+ X. Les bons et les mauvais rêves du matelot Simon Rivet
+ XI. Les lettres laissées par Pierre Davenne
+
+ Deuxième Partie.
+
+ I. Un mariage d'amour
+ II. Un mariage à la vapeur
+ III. Deux vieux amis de... quinze jours
+ IV. De la singulière façon dont Sper faisait le ménage
+ V. Où l'on voit qu'il ne faut pas jouer avec l'amour
+ VI. Une soirée de la belle Iza
+ VII. Un heureux mariage
+ VIII. Où l'on présente un singulier compte
+ IX. Le jour d'échéance
+ X. Le jour d'échéance (suite)
+ XI. Le jour d'échéance (suite)
+ XII. Où le lecteur se retrouve en pays de connaissance
+ XIII. De l'intérêt de l'argent chez le père Samuel
+ XIV. Une corvée qui plaît à Simon
+ XV. Les valeurs de la maison Wilson
+ XVI. Une nuit occupée
+ XVII. «Les morts sortent de leurs tombeaux.»
+ XVIII. Ce que rêvait Iza
+ XIX. Les beaux bijoux d'Iza
+ XX. Dieu est le sauveur du monde
+ XXI. Les bons comptes font les mauvais amis
+ XXII. De l'aimable façon dont le vieux Rig rendait ses comptes
+ XXIII. Où Rig retrouve une famille
+
+_____________________________________________
+Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) ***
+
+***** This file should be named 17738-8.txt or 17738-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17738/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/17738-8.zip b/17738-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..0104403
--- /dev/null
+++ b/17738-8.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..dfc9f4c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17738 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17738)