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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17738-0.txt b/17738-0.txt new file mode 100644 index 0000000..02770aa --- /dev/null +++ b/17738-0.txt @@ -0,0 +1,11922 @@ +Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme du mort, Tome I (1897) + +Author: Alexis Bouvier + +Release Date: February 10, 2006 [EBook #17738] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LA FEMME + DU MORT + + PAR + + ALEXIS BOUVIER + + TOME I + + + QUARANTE-CINQUIÈME ÉDITION + + + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON + + +(De la série LA GRANDE IZA) + +La Femme du Mort (45e édition.).................. 2 vol. +La Grande Iza (80e édition)...................... 1 vol. +Iza, Lolotte et Cie, (28e édition)............... 1 vol. +Iza la Ruine (8e édition)........................ 1 vol. +La Mort d'Iza.................................... 1 vol. + + + + LA FEMME + DU MORT + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + +OÙ PIERRE DAVENNE APPREND UN TERRIBLE SECRET. + + +C'était par une chaude soirée d'été; à l'accablante ardeur de la +journée succédait une nuit lourde et pleine d'orage; de longues nuées +noires s'étendaient sur le ciel gris, éteignant les dernières lueurs +rouges du soleil couchant. + +En même temps que la nuit, le silence envahissait le vieux quartier du +Marais. + +Neuf heures et demie venaient de sonner; la rue Payenne était déserte. + +Les rares boutiques étaient fermées, les hauts contrevents des +vieux hôtels étaient clos. De la rue du Parc-Royal à la rue +des Francs-Bourgeois une seule maison avait encore ses fenêtres +éclairées. + +Petite maison d'apparence discrète, construite au milieu d'un jardin +touffu,--arraché dans une vente au parc du grand hôtel voisin,--dans +l'ombre des arbres séculaires, elle paraissait le nid frais et fleuri +d'un ménage heureux. + +C'était une de ces constructions modernes qui, cherchant à corriger un +style, n'a plus même l'originalité du sien. Élevée sur un sous-sol +qui servait aux cuisines, on arrivait au rez-de-chaussée par un perron +sur la grille duquel se tordaient les plantes grimpantes de saison. + +Le rez-de-chaussée se composait d'un vaste salon, d'un fumoir et d'une +salle à manger. C'est de cette dernière pièce que jaillissait la +lumière, qui, tamisée par le feuillage des arbres, étalait ses +arabesques lumineuses sur le pavé noir de la rue. + +Les maîtres de la maison venaient de terminer le repas du soir; ils se +levaient de table. + +C'était Pierre Davenne, sa jeune femme Geneviève et leur fille Jeanne; +le plus heureux ménage, la plus charmante famille, de l'avis de tout le +quartier. + +Après avoir embrassé sa femme et sa fille, qui se disposaient à +gagner leur chambre, Pierre Davenne dit à la première avec une +tendresse inquiète: + +--Allons, ma belle aimée, repose-toi bien, que demain tu n'aies plus +ce teint pâli, ce front soucieux. C'est ce temps lourd, étouffant, cet +orage menaçant qui t'indisposent. + +--Ce n'est rien, mon ami, un bon sommeil près de ma Jeanne, et demain +il n'y paraîtra plus. Mais il me semble qu'au contraire c'est toi qui +es malade. + +--Moi? + +--Oui, tu parais nerveux, fiévreux, tourmenté. + +--Tu es folle, ma chère enfant, je n'ai absolument rien; l'orage +peut-être. + +--Que vas-tu faire à cette heure? + +--J'étouffe. Je vais me promener une heure dans le jardin, en fumant un +cigare. + +--Tu ferais beaucoup mieux de te reposer. + +--Je ne pourrais pas dormir. Allez vous coucher bien vite; et +s'adressant à sa fille, tendant ses lèvres épaissies, beubeuses, pour +offrir un baiser, il lui dit: + +--Bonsoir, ma petite Jeanne, allez dormir avec maman. + +L'enfant se jeta au cou de son père qui la caressa, en zézayant les +noms les plus doux. La mère les regardait, heureuse, attendrie; enfin +elle prit le gracieux bébé, sonna la bonne et se dirigea vers sa +chambre en rendant à son mari le sourire tendre qu'il lui donnait. + +Lorsque la mère, l'enfant et la bonne eurent disparu dans l'escalier, +qu'il entendit leurs pas au-dessus de lui, Pierre Davenne rentra dans la +salle à manger; il tira de sa poche un petit papier qu'il déplia, et +sur lequel il lut: + + +«Monsieur, + +»On vous demande une demi-heure d'entretien. Il y va de votre avenir et +de votre honneur. Sous la condition du secret absolu, je me présenterai +chez vous ce soir, à dix heures.» + +--C'est bien à dix heures! fit-il après avoir lu, et il regarda +l'heure à sa montre. + +Il était dix heures moins vingt minutes. + +Il se mit à la fenêtre, cherchant à deviner l'objet de ce singulier +rendez-vous, et se demandant si la lettre était d'un homme ou d'une +femme. + +Pierre Davenne avait environ trente ans. Lieutenant de vaisseau, il +avait servi dix ans dans la marine. Un jour, ayant hérité d'un oncle +qui composait à lui seul toute sa famille, il résolut d'abandonner la +mer pour se marier et remplacer ainsi la famille absente. Il rencontra +Geneviève, orpheline d'un officier qui avait été son ami et son +professeur à bord. + +Geneviève Drouet était une petite ouvrière bien modeste, bien sage, +qui avait été élevée par sa tante, la sÅ“ur de feu le lieutenant +Drouet, le vieil ami de Pierre. + +Pierre épousa la jeune fille et garda chez lui la vieille femme; elle +mourut l'année même qui suivit le mariage de sa nièce. + +Davenne, après un an de ménage, se déclarait le plus heureux des +hommes: il vivait avec sa femme et son enfant et ne recevait chez lui +qu'un de ses anciens compagnons d'armes, démissionnaire comme lui, +son seul ami; brave et loyal garçon ayant son âge, qu'il considérait +comme son frère, et auquel il avait fourni la commandite de sa maison: +il se nommait Fernand Séglin. + +Le service de la maison se composait de deux domestiques: Annette, +qui servait à la fois de cuisinière et de femme de chambre, et Simon +Rivet, l'ancien brosseur de Pierre Davenne, un matelot à tous crins qui +était à la fois le domestique et le jardinier. Simon était plus qu'un +serviteur; c'était un chien fidèle, un dévoué, qui se serait fait +tuer pour son maître. Après son chef, Simon adorait la petite Jeanne; +il n'avait pour Mme Davenne qu'une amitié beaucoup plus réservée; il +disait qu'elle lui avait «volé» l'affection de son maître. + +Davenne quitta la fenêtre et descendit dans le petit jardin; il se +promena, aspirant à pleins poumons l'air tiède, cherchant vainement +la fraîcheur sous les feuilles des arbres immobiles que pas un souffle +n'agitait. Après avoir été jusqu'au bout du jardin, il revint vers +l'entrée du sous-sol, juste au moment où Annette redescendait; il lui +demanda: + +--Madame va-t-elle mieux? Ne vous a-t-elle rien demandé? + +--Non, monsieur, madame est couchée; elle a prié qu'on fît le moins +de bruit possible, qu'elle voulait dormir. + +--Vous auriez dû lui faire un peu de tisane. + +--Madame a refusé, je lui avais offert. Monsieur n'a pas à +s'inquiéter, madame n'est pas malade, elle m'a recommandé de +l'éveiller demain de bonne heure. + +--Bien! Annette, dites à Simon que je me promène sous les arbres; on +doit venir me demander vers dix heures, qu'il me prévienne dès qu'on +sera venu. + +--Oui, monsieur, je vais le lui dire tout de suite. + +Pierre Davenne ralluma son cigare et continua sa nocturne promenade dans +l'étroit jardin. Arrivé à l'extrémité, il s'assit devant une +petite table de fer. Accoudé, les yeux fixés sur la fenêtre de la +chambre--où reposaient ceux qu'il aimait,--éclairée à cette heure +par la lueur pâle de la veilleuse, il rêvait d'amour et de bonheur, et +il remerciait Dieu qui l'avait élevé à ces deux sommets, la fortune +et l'amour. + +Il rêvait depuis quelques minutes, lorsqu'il lui sembla entendre +s'ouvrir et se fermer la porte de la rue. Il vit une ombre se diriger +vers lui. + +--C'est toi, Simon, demanda-t-il. + +--Oui, lieutenant. + +--Que veux-tu? + +--La dame qui vous a écrit vient d'arriver. + +--C'est une dame? fit Pierre intrigué. Tu l'as fait entrer au salon. + +--Mon lieutenant, je le lui ai offert, mais elle a refusé, elle ne veut +pas entrer dans la maison. + +--Est-elle jeune? + +--Ça, ça n'est guère facile à voir, elle est encapuchonnée dans un +voile noir. + +Pierre Davenne se leva et se dirigea aussitôt vers l'entrée, suivi par +Simon. + +L'inconnue, debout dans l'ombre de la nuit, s'avança en les voyant +paraître. Pierre vint vers elle et lui dit: + +--C'est vous, madame, qui désirez me parler? + +--Oui, monsieur. + +En disant ces mots elle fit un signe pour montrer que le domestique qui +la regardait les yeux ronds, la bouche béante, était de trop. Sur +un mot de son maître, Simon s'éloigna en clignant de l'Å“il et en +haussant les épaules. + +--Madame, dit aussitôt Pierre, je suis à vos ordres, et lui désignant +le perron il s'effaça pour la laisser passer. + +--Je désirerais, monsieur, ne pas entrer chez vous. + +--Mon Dieu, madame, je ne vois pas alors le moyen d'être assuré du +secret que vous m'avez demandé; la bonne ou mon domestique peuvent +se trouver dans le jardin sans que nous les voyions. Un de mes voisins +peut, comme moi, prendre le frais à cette heure. + +--Vous avez raison, monsieur, fit l'inconnue avec un désappointement +visible, mais nous serons seuls, et je ne risque point d'être vue? + +--Je suis le seul encore debout dans la maison. Permettez-moi de vous +diriger. + +Tout à fait intrigué, et surtout gêné par les allures singulières +de la visiteuse, il monta rapidement le perron, ferma à clef la porte +du vestibule qui donnait sur l'escalier de service; puis il ouvrit +la porte du salon, et, ayant pris la lampe de la salle à manger pour +s'éclairer, il fit entrer la femme voilée. + +Dès qu'elle fut dans le salon, Pierre ferma la porte du vestibule, puis +poussa le verrou, et ayant approché un siège, il dit: + +--Madame, nous sommes absolument seuls, vous pouvez parler. + +--La lettre que je vous ai adressée ce matin vous a dit la gravité du +motif qui me dirige. + +--Madame, j'espère que vous avez exagéré les mots. Vous me parlez de +mon honneur, de mon avenir, ce sont bien les mots. + +--Oui, monsieur, vous en jugerez tout à l'heure. + +--Avant, madame, pour avoir dans vos paroles la confiance qu'elles +méritent, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler? + +--Monsieur, mon nom ne vous servirait à rien, vous ne me connaissez +pas. + +--Permettez-moi de vous dire encore, madame, que je vous prierai au +moins de relever votre voile, le mystère dont vous vous entourez +m'embarrasse. + +La dame resta muette un instant, puis tout à coup, comme si elle +prenait un violent parti, elle dit: + +--J'ai la certitude que vous ne mettrez pas en doute ce que je vous +dirai, ce que je vous prouverai; au reste, je saurai ainsi s'il a parlé +de moi chez vous. Monsieur, je me nomme Madeleine de Soizé. + +Et, arrachant vivement son voile, elle ajouta en regardant fixement le +jeune homme: + +--Vous voyez, monsieur, que vous ne me connaissez pas. + +--Excusez-moi, je vous en prie, madame; mais, en réclamant ma +discrétion, vous trouverez juste que j'aie désiré savoir à qui je la +devais. Je vous écoute. + +A son tour, Davenne prit un siège et s'assit. + +La femme qui se présentait d'une si singulière façon était +absolument belle, elle paraissait âgée de vingt à vingt-deux ans. + +Assez grande, gracieusement élancée, la taille souple, lorsque le +châle de dentelle qui lui couvrait le visage et les épaules tomba à +ses pieds, elle se révéla comme une beauté. + +Elle était blonde, de ce blond marron si chaud de ton sous l'éclat des +lumières, ses yeux brun vert semblaient noirs sous les longs cils qui +leur jetaient leur ombre, sa bouche sévère à cette heure appelait le +sourire entre deux fossettes ravissantes, son nez était fin et pur de +lignes, ses sourcils étaient bruns, ses oreilles roses, son cou blanc +et long était traversé de ce pli charmant qu'on nomme collier de +déesse. + +Bien faite, élégante dans une robe simple, on sentait à son air, on +voyait dans sa mise, on lisait sur son visage une nature distinguée +qu'un grave motif forçait à rompre un instant avec ce qu'elle devait +toujours être. + +Pierre Davenne en subit l'impression, car c'est confus et respectueux +qu'il dit: + +--Madame, je vous écoute. + +--Vous allez, monsieur, juger d'un mot la gravité de l'entretien que +je vous demande; j'ai écrit la lettre que vous avez reçue ce matin +lorsque j'ai été décidée à me tuer. + +--Ah! mon Dieu, que me dites-vous là ? + +--La vérité simple. Je suis, monsieur, l'unique enfant d'une famille +honnête, portant un nom jusqu'à ce jour respecté; adorée par un +vieillard, mon père, qui me tuera, si je n'ai le courage de le faire, +lorsqu'il saura la vérité. Un jeune homme, ami de ma famille, un +officier, un ami d'enfance, par cela plus familier avec moi, a abusé +de la confiance que j'avais en lui... Épargnez-moi, monsieur, des +explications que vous comprenez. Je fus victime, puis je fus amante; +c'est du crime que l'amour naquit. Sur ses promesses, je m'abandonnai, +certaine que celui auquel j'avais pardonné en l'aimant me rendrait +l'honneur qu'il m'avait volé en me faisant son épouse. Le jour où je +sentis que la faute ne pouvait plus se cacher, j'allai réclamer de lui +la promesse sainte et sacrée avec laquelle il avait acheté mon silence +après le crime. Ce jour-là , monsieur, ce jour-là je connus l'homme. +Froid, dédaigneux, méprisant même, las de l'amour éteint, il sourit +et me dit: «Ma chère enfant, le mariage n'est la consécration de +l'amour »que dans les livres que tu as tort de lire! Le mariage »est +l'assemblage de deux situations commerciales, ou »l'augmentation d'une +fortune! Ma chère Madeleine, »tu es pauvre et tu ne voudrais pas +augmenter mon »malheur du tien!» En entendant ces mots, dont je ne +puis vous rendre le ton, il me sembla qu'on m'écrasait; je sentis mes +forces m'abandonner et je tombai à ses pieds... J'oubliais de vous dire +que lâche et souriante, comme pour parler de bonheur, je m'étais mise +à genoux et que je tenais une de ses mains... Il me retint. Quand je +revins à moi, on m'avait ramenée chez nous; on avait raconté à +mon père que cette défaillance m'avait prise dans mon magasin, car +monsieur, c'est vrai, je suis pauvre, je suis première demoiselle dans +un magasin. Mon père pleurait.» + +Les yeux de la jeune fille s'emplissaient de larmes; mais, faisant +un effort et comme honteuse de sa faiblesse, elle essuya vivement ses +paupières. Pierre Davenne restait confondu; il se demandait quelle +était la raison qui poussait cette inconnue à lui faire semblable +confidence, et, songeant à ce que disait la lettre, il cherchait +vainement comment, dans cette affaire, son honneur et son avenir se +trouvaient en jeu. + +Mais, profondément ému par l'accent sincère, par l'honnêteté voulue +de son langage, il lui dit doucement: + +--Madame, plein de compassion, je suis prêt... + +--Monsieur, je ne viens pas vous implorer, fit avec hauteur Madeleine de +Soizé; vous vous méprenez... + +Fronçant le sourcil, Pierre regarda son interlocutrice, se demandant +cette fois si ce n'était pas une folle qu'il avait devant lui, et +s'il n'avait pas été bien imprudent d'accorder aussi facilement un +entretien à pareille heure à une personne qu'il ne connaissait pas et +dont le langage étrange répondait si peu à l'allure et à la mise; i1 +dit poliment et froidement: + +--Madame, pardonnez-moi, vous m'avez mal compris; je voulais vous +demander en quoi votre douloureuse histoire m'intéressait? + +--Monsieur, vous connaissez le misérable dont je parle. + +--Moi, je connais... + +Et du même ton singulier avec lequel elle avait dit son nom, +interrompant Davenne, elle dit: + +--Je suis la maîtresse, c'est le mot dont on se sert, ajouta-t-elle +sardoniquement, je suis la maîtresse de M. Fernand Séglin. + +--Ah! mon Dieu, mademoiselle! Et vous voulez de moi? fit vivement +Pierre, cette fois véritablement ému et désagréablement surpris, +tant sa pensée était loin de son ami. + +Madeleine de Soizé lui dit avec le plus grand calme: + +--Ce que je veux, vous le saurez, malheureusement pour vous tout à +l'heure; mais permettez-moi d'achever. + +Le jeune homme s'accouda sur le guéridon, obéissant à la jeune fille, +et il écouta: + +Au dehors, les grondements sourds du tonnerre se faisaient entendre, le +vent mugissait dans les grands arbres du jardin et du parc voisin, +et parfois les éclairs, projetant leurs lueurs, inondaient de leur +fantastique lumière les armes étranges des panoplies du salon; on +entendait frapper sur les vitres les larges gouttes par lesquelles +commencent les pluies d'orage. Madeleine de Soizé, sourde à la +tempête du dehors, continua: + +--Lorsque je pensais à ce qui s'était passé chez Fernand, mon être +tout entier se révoltait; puis le calme revint, et alors, me souvenant +de tout ce qu'il m'avait dit, n'ayant qu'à fermer les yeux pour +entendre encore l'accent sincère avec lequel il jurait que je serais sa +femme, me rappelant l'heure fatale où je fus sa victime, le voyant en +larmes, suppliant à mes genoux, implorant à la fois mon pardon et +mon silence, me jurant sur les siens de racheter sa faute si je voulais +pardonner et aimer, je me dis qu'il était impossible que ce fût le +même homme dont je venais de subir l'ingrat et dédaigneux outrage.... +Fernand m'aimait... et mon miroir me disait que je n'étais pas indigne +d'inspirer cet amour... Amour puissant, puisque pour le satisfaire il +n'avait pas reculé devant une lâcheté, une infamie, un crime... Je +me dis que ce n'était pas à l'heure où cet amour était partagé, +que cet homme pouvait changer ainsi... Je voulus le revoir, lui +parler, marchant sur ma dignité... mettant l'amour au-dessus de toute +fierté... Il me refusa sa porte... J'insistai... il me fit chasser... +Oui, monsieur, chasser comme la dernière des créatures... Tenez, +monsieur, en évoquant ce souvenir, excusez-moi... le rouge me monte au +front, et les larmes coulent malgré moi de mes yeux... + +--Remettez-vous, mademoiselle... dit Pierre, se levant pour cacher son +émotion. Il alla fermer les rideaux, car l'orage se déchaînait avec +violence et les éclairs à chaque minute donnaient à la jeune fille +des crispations nerveuses. + +L'ancien lieutenant avait le cÅ“ur serré comme dans un étau, +ces confidences le gênaient; il avait hâte d'être arrivé à la +conclusion et en même temps un secret pressentiment la lui faisait +redouter. + +Madeleine, ayant dominé son émotion, reprit: + +--Enfin, monsieur, abreuvée de toutes les hontes, altérée de +vengeance, dévorée de jalousie... je voulus savoir si la cause de mon +malheur ne venait pas d'une autre femme, si l'amour ancien n'était pas +effacé par un amour nouveau... Je m'informai, j'appris que deux fois +par semaine le matin une jeune femme venait chez lui!... Cette femme +prenait toutes les précautions pour n'être pas reconnue... A sa +tournure, à sa mise, à son élégance distinguée, on reconnaissait +une femme du monde... Vous jugez le coup terrible que me porta cette +révélation... J'avais une rivale, une rivale préférée... Une +autre avait ces baisers qui m'avaient déshonorée et que je mendiais +vainement aujourd'hui... Oh! quelles nuits j'ai passées! Eh bien, vous +allez juger de ma faiblesse... de ma lâcheté, devrais-je dire... Je me +dis à moi-même que cet amour-là n'était qu'un amour banal, passager, +que l'élégance de cette femme l'avait charmé, mais qu'il n'avait pas +pour elle la passion qu'il avait pour moi... J'en arrivai à lui écrire +dans ce sens, je lui pardonnai cette infidélité... le suppliant de +revenir à moi!... Cette fois encore je fus repoussée... + +Écoutez, monsieur, lorsqu'une femme aime, lorsqu'elle se trouve dans la +situation où je me trouve, il ne faut plus parler de raison,--la preuve +c'est ma présence chez vous,--il ne faut plus parler que de moyens +indignes.... Je fis interroger les domestiques ... et j'appris que cette +femme avait dirigé Fernand dans son indigne conduite, que c'était elle +qui avait exigé que je fusse honteusement chassée de chez lui ... et +qu'elle s'était servie pour me qualifier de noms que je ne veux pas +répéter.... Cette fois, la nature humaine est bizarre, l'amour se +changea en haine, je résolus de me venger de lui et d'elle que je +confonds dans une haine mortelle.... Mais je suis femme, et par cela +incapable de la vengeance terrible que je rêve.... Il faut avec moi un +homme décidé.... + +--Et c'est moi? fit avec stupéfaction Pierre Davenne, c'est moi que +vous avez choisi.... + +--Je vous en supplie, monsieur, écoutez-moi jusqu'au bout, la force +nerveuse qui me soutient à cette heure me fera défaut tout à l'heure. + +Le jeune homme se tut, hochant la tête, étourdi de ce qu'on venait de +lui dire. + +Madeleine continua: + +--Un homme décidé, et plein de la même haine, du même désir de +vengeance.... + +Pierre écouta, car cette condition lui manquait, ce n'était donc pas +de lui qu'il était question. + +--Je n'ai pas à vous dire par quel moyen je réussis à pénétrer chez +lui à une heure où il était absent.--Je vous ai dit qu'il y a des +situations où on ne recule pas devant l'indignité des moyens.--Je +voulais connaître sa maîtresse, j'allai chez lui, je fouillai le +coffre où se trouvaient autrefois mon portrait et mes cheveux, le +coffret du souvenir.--Sa banalité m'assurait que je ne me tromperais +pas.... On avait déchiré mon portrait,--la femme, la nouvelle,--je le +savais, et je trouvai le portrait de ma rivale, et deux lettres.... + +--Avec le nom de la femme? demanda Pierre. + +La jeune fille fit un signe affirmatif de la tête. + +--Les imprudents, dit Davenne à mi-voix, et plus haut: Alors, +qu'avez-vous fait? + +--Ce que j'ai fait, répondit Madeleine étonnée de la question, ce que +j'ai fait?... J'ai pris le médaillon, j'ai écrit au mari. + +--Elle est mariée?... dit Pierre avec un tremblement dans la voix. + +La jeune fille, les yeux ardents, la voix sifflante, poursuivit: + +--Et je me suis rendue chez lui, pour lui livrer les preuves que j'avais +volées.... Les voici, voyez.... + +Et en disant ces mots, elle plaça sur la table les lettres et le +portrait. + +Pierre Davenne les avait à peine regardés, qu'il jeta un cri et se +redressa, pâle, menaçant, terrible; il s'écria: + +--Vous mentez, madame, vous mentez.... + +Devant l'attitude agressive de Pierre Davenne, la jeune fille ne bougea +pas; elle affirma avec calme: + +--Monsieur, votre femme est la maîtresse de mon amant, de votre ami +Fernand Séglin, et je viens vous le révéler, pour que vous vous +vengiez en me vengeant moi-même.... + +Pierre Davenne regarda les lettres, le portrait.... Il restait sans +voix, sans mouvement, les yeux fixes, oubliant celle qui lui avait +parlé. + +Celle-ci avait vivement ramassé son châle, s'était enveloppée dedans +et se sauvait, insoucieuse de la pluie et du fracas du tonnerre; elle se +fit ouvrir la grille de la rue par Simon stupéfait, et lui remettant sa +carte elle lui dit: + +--Dites à M. Davenne qu'il m'écrive à cette adresse ... s'il a besoin +de moi. + +Le matelot clignait de l'Å“il et hochait la tête en murmurant: + +--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là ? Affalons la langue et +mystère! + +Et il remonta le perron pour remettre la carte à son maître. + +Quand Pierre avait entendu la porte se fermer derrière la jeune fille, +il avait regardé autour de lui, puis avait pris les lettres, les avait +lues, relues.... + +Elles ne laissaient aucun doute, car le malheureux s'écria: + +--La misérable!... + +Et fou de rage, de colère et de douleur, s'arrachant les cheveux, +il marchait dans le salon, se buttant aux meubles.... Tout à coup il +s'arrêta devant la panoplie, et l'Å“il ardent, les lèvres moussues, +les dents serrées, il décrocha un pistolet, s'assura qu'il était +chargé, l'arma et poussant un cri rauque il courut vers le vestibule, +grimpa l'escalier, entra dans la chambre de sa femme où la veilleuse +ne jetait qu'une lueur douteuse; il s'élança vers le lit et dirigea le +canon de son arme sur sa femme endormie. + +Il fit feu! + +Un éclair illumina la chambre, dévoilant le plus charmant tableau. +Geneviève était endormie sur son bras inondé de ses admirables +cheveux bruns, sa tête reposait souriante, et, couchée sur elle, +mêlant ses cheveux d'or aux cheveux noirs de la mère, la petite Jeanne +dont la bouche entr'ouverte montrait ses petites quenottes blanches... +et cela dans un flot de dentelles chiffonnées et sous les grands +rideaux jaunes de l'alcôve... C'était un merveilleux spectacle. + +Pierre Davenne jeta un cri terrible en voyant son enfant dont la petite +tête rose protégeait la mère; il avait tué sa fille! + +Au même instant il se sentit terrassé, puis enlevé. + +Un coup de tonnerre effroyable résonna. + +Pierre Davenne, fou, éperdu, se trouvait à la porte de la chambre; il +entendit crier l'enfant... puis la mère, réveillées toutes les deux +par le coup de foudre. + +Perdant connaissance en entendant la voix de Jeanne, il dit: + +--Seigneur! merci... je ne l'ai pas tuée... + +Et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, des sanglots +hoquetèrent dans sa gorge. + +--Grâce à moi!... Je suis arrivé à temps pour lever l'arme... et +vous enlever. Bon! voilà qu'il s'affale... C'est pas tout ça, faut +l'enlever et qu'on ne se doute de rien là dedans... Elles ont eu peur +et elles se lèvent. + +Et Simon, prenant son lieutenant dans ses bras, l'enleva et le porta +dans sa chambre qui se trouvait en face de celle de sa femme;--il ferma +doucement la porte et coucha son maître toujours évanoui. + + + + +II + +OU SIMON SE PROMET DE NE SE MARIER JAMAIS. + + +Le matelot, en apportant la carte de Madeleine à son maître, entrait +dans le vestibule, lorsque celui-ci, le pistolet à la main, le +traversait. Se précipitant derrière lui, il vit l'arme, il entendit +les cris inarticulés que poussait le malheureux; il s'élança sur ses +pas et arriva assez à temps pour lever l'arme au moment juste où le +coup partait. Il avait aussitôt saisi Pierre, l'avait entraîné hors +de la chambre. + +Et Geneviève, en se réveillant effrayée par le coup de tonnerre, ne +vit rien du danger auquel elle venait d'échapper. + +Quand Simon Rivet eut étendu son maître sur son lit, il alluma la +lampe, et, afin de n'éveiller personne, il ôta ses chaussures; +il retira ensuite le pistolet que Pierre tenait encore dans sa main +crispée et le cacha. Puis, s'occupant de son maître, comme un père +soignerait son enfant, il détacha son col, mouilla ses tempes, essaya +de lui glisser dans la bouche un peu de rhum; quand il vit qu'il +commençait à respirer plus facilement, que ses yeux s'entr'ouvraient, +il dit, pour que l'idée de ce qui s'était passé ne lui revînt pas +aussitôt: + +--Quel chien de temps! On étouffe, quoi! Tout le monde est malade par +des temps comme ça. Espère espère! ça revient. + +Le tonnerre ne grondait plus et l'orage paraissait s'éloigner. Simon +entre-bâilla la fenêtre, et quand l'air fraîchi par la pluie entra +dans la chambre, Pierre dit: + +--Ouvre la fenêtre toute grande, cela me fait du bien... Viens ici, +Simon. + +--Présent, lieutenant. + +--Que s'est-il passé? + +--Rien du tout; reposez-vous donc. + +--Réponds-moi, je me souviens de tout. Quand je me suis évanoui, que +s'est-il passé? Et Jeanne? + +--Mlle Jeanne? Elle dort. Il n'y a pas de mal. Écoutez. + +Et le matelot lui raconta comment il l'avait suivi et tout ce que nous +avons vu. + +Pierre serra la main de son matelot et lui dit avec émotion: + +--Mon vieux Simon, tu es le protecteur de la famille; tu m'as deux fois +sauvé la vie, et aujourd'hui je te dois la vie de mon enfant. + +--Allons, parlons pas de ça, monsieur Pierre. + +Pierre se leva et alla se placer à la fenêtre: il était sombre; le +matelot le suivait des yeux et grognait tout bas: + +--Qu'est-ce que cette gourgandine-là est venue faire ici? C'est à +cause d'elle qu'il a eu cet accès de fièvre chaude. + +Car Simon attribuait à un accès de folie l'épouvantable scène dont +il avait empêché le terrible dénouement. + +Simon Rivet, le matelot de Pierre Davenne, avait passé la quarantaine; +c'était un grand gaillard, long comme un mât et maigre comme une +arête; il avait les cheveux rares, mais bruns, les yeux bruns, les +favoris bruns qui formaient le collier, la peau brune, les lèvres +rouges et épaisses, la bouche immense; les dents étaient brunes +aussi, les narines toujours ouvertes; ses oreilles plates et sans ourlet +étaient ornées de deux anneaux d'or, grands comme des bracelets; il +avait au-dessus des yeux deux touffes de poils fauves qui ressemblaient +à une brosse à dents; ses sourcils et l'ensemble de tout ça était +gai. Quand il faisait risette à la petite Jeanne, celle-ci se tordait +de rire. Quand sa petite maîtresse s'avisait de tirer sur ses boucles +d'oreilles, il riait comme un fou. + +Quoique habillé en civil, il avait toujours l'allure du matelot; son +pantalon étroit au genou faisait le pied d'éléphant sur la chaussure. +Il portait en ceinture un vieux châle à ramage, et sa chemise à col +lâche tombait sans empois sur sa poitrine, rattachée par des ancres +d'or et laissant voir un tricot à raies bleues ou rouges; par-dessus il +avait une jaquette droite semblable à une vareuse. À la maison, il se +coiffait du toquet; mais, pour aller en ville, il avait un petit chapeau +bas qu'il portait par un prodige d'équilibre sur le derrière de la +tête; quand le vent enlevait la coiffure des passants, Simon, droit et +fier, marchait et son petit chapeau restait vissé comme un chignon. + +Il avait navigué avec son maître pendant les dix années que celui-ci +avait passées dans la marine. Le jour où Pierre avait donné sa +démission, Simon avait obtenu son congé; il avait fait les malles du +lieutenant en faisant la sienne. Dans la malle du matelot, il y avait +son uniforme, qu'il gardait soigneusement et qu'il endossait les grands +jours... Il l'avait mis deux fois déjà , le jour du mariage de Pierre +et le jour du baptême de Jeanne. Simon aimait beaucoup à raconter ses +voyages, et alors il mentait comme un candidat; son grand plaisir était +d'assurer à Annette, la cuisinière, qu'il avait mangé des biftecks de +sauvages, et que cela était délicieux. La servante le repoussait avec +dégoût, et alors le matelot s'esclaffait de rire. + +Pierre Davenne était un brave et beau garçon de trente ans, aux yeux +bleus, au teint pâle, portant toute sa barbe fine et soyeuse qui, au +soleil, avait des reflets d'or; élégant, il paraissait un peu faible; +mais il cachait sous cette apparence délicate une force extraordinaire. +Après être resté quelques minutes à la fenêtre, il revint dans +la chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et, les coudes sur ses +genoux, la tête dans ses mains, vaincu par la douleur, il se mit à +sangloter. + +En entendant pleurer son maître, le matelot se retourna d'un saut et +s'écria: + +--Eh! bon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?... Mon lieutenant, monsieur Pierre, +vous pleurez... vous pleurez... mais, qu'est-ce qu'on vous a fait?... +carcasse de chien!... Vous n'allez pas vous mouiller comme ça!... En +v'là des affaires!... + +Et comme Pierre sanglotait en gémissant, le vieux matelot dit, pleurant +à son tour: + +--Ah! si vous avez des douleurs comme ça à vous seul... moi aussi +alors je vas pleurer... C'est-y du bon sens, un homme qui pleure... +Mais, il y a quelque chose... je vas réveiller madame. + +--Tais-toi malheureux..., tais-toi, dit vivement Pierre, pendant que le +matelot maugréait: + +--C'est cette femme de malheur qui a fait tout ça... Espère... +espère! + +--Simon, écoute-moi, reprit Pierre Davenne après s'être efforcé +d'arrêter ses sanglots... écoute-moi, mon vieux fidèle... Un malheur, +un grand malheur me frappe... Es-tu homme si je disparaissais à veiller +et protéger mon enfant? + +--Qu'est-ce que vous dites là , monsieur... qu'est-ce que vous dites +là ?... Ah! je comprends! nom d'un tonnerre! Vous, un homme, vous +pensez à vous tuer... Ah! mais vous ne ferez pas ça... Comment, j'ai +sacrifié ma vie, à vous, après être resté dix ans près de votre +père et puis, pour récompense, vous me laisserez seul... moi... Vous +êtes jeune, riche... et pour des... des... gourgandines, vous voulez +vous tuer... + +--De qui parles-tu? fit Pierre le sourcil froncé. + +--De la femme de ce soir... + +--Écoute, mon vieux camarade... écoute; je puis tout te dire à +toi, car ma vie doit changer d'aujourd'hui et je te sais incapable de +répéter un mot de ce que je te dirai. + +--Je me ferai plutôt hacher... + +--Simon, tu sais comment je me suis marié, tu sais quel amour profond +je ressentais lorsque j'allai demander la main de Geneviève... tu sais +de quelle tendresse je l'ai entourée, je l'aimais plus que tout au +monde... J'étais heureux qu'elle fût pauvre parce que je me disais: +Ainsi elle me devra tout... Tu sais si un jour, une heure, mon cerveau a +eu d'autre pensée... + +--Eh bien, mon lieutenant, mais Mme Davenne vous aime toujours... + +--Ah! malheureux! que dis-tu là ! dit Pierre fondant en larmes... + +--Qu'y a-t-il donc?... + +--Mme Davenne n'est plus... fit en se domptant Davenne. + +--Hein! + +--Mme Davenne est la maîtresse de Fernand Séglin... + +--Fernand, votre ami. Ah! le coquin! exclama le matelot... Mme +Davenne... + +--Oui, le misérable! lui que j'ai fait ce qu'il est, dit avec rage le +jeune homme... Puis, la douleur reprenant le dessus, il retomba anéanti +et gémit en pleurant: + +--Que faire, mon Dieu? Tout ce qui me vient au cerveau, c'est le malheur +de Jeanne. + +Le vieux matelot rongeait ses lèvres et rageait tout seul. Après un +long silence, il dit: + +--Si j'avais su que la péronnelle qui est venue ce soir venait raconter +ça... je l'aurais étranglée... Mais ce n'est pas tout ça. Est-ce +sûr? C'est pas des méchancetés de femme? + +Pierre se contenta d'affirmer de la tête. + +Simon se promenait à grand pas dans la chambre, regardant son +maître, et terrifié de ce désespoir, de ces larmes. Ah! qu'il aurait +préféré la colère... Et c'était un triste spectacle que cet homme +jeune, accablé de douleur, et pleurant comme un enfant, et auquel +chaque mot de consolation semblait une blessure nouvelle. + +--Mon lieutenant, fit tout à coup le matelot,... l'honneur d'un homme +est au-dessus de la conduite d'une femme... Il faut en finir cette nuit, +nous allons aller chez M. Fernand, je l'éveille, il fera jour dans une +heure, nous emportons des armes... et je vous ai vu à l'Å“uvre, je sais +la suite. Si je me trompe, je vous venge et je le tue comme un chien... +Vite, apprêtez-vous. + +--Ce n'est pas une vengeance ça... + +--Comment, ce n'est pas une vengeance? exclama le matelot étonné. + +--Si je me bats avec Fernand, je le tuerai, je le sais... et après... + +--Comment après? répéta Simon abruti. Après il ne revient plus..... + +--Crois-tu donc que de ce jour je reverrai ma femme... + +--Ça, ce n'est pas une difficulté... Vous vous séparez, et tout est +dit. + +Pierre eut un amer sourire. + +--Simon, on m'a brisé le cÅ“ur; en une heure j'ai vécu dix ans... +Je suis de l'avis de cette femme. Je veux d'abord me venger et je les +tuerai après... + +Simon écarquillait les yeux, ouvrait la bouche, plissait son front, +faisait enfin des efforts pour comprendre et n'y réussissait pas. + +--Simon, si je tue Fernand, je n'en reste pas moins le malheureux que sa +femme a trompé et qu'on ridiculise... Si je me sépare de ma femme, je +la fais libre et riche... et je reste le mari de la femme perdue, +qui traîne éternellement mon nom dans son vice et le flétrit en le +faisant porter à des enfants illégitimes... + +Pierre Davenne se redressa tout à coup, et fier, les bras croisés, il +dit: + +--Fernand Séglin est un infâme, un misérable et un lâche; j'ai été +sa dupe... mais il ne me rendra pas ridicule... Geneviève est une fille +perdue... un monstre... mais personne ne saura que Mme Davenne, que la +mère de mon enfant, s'est déshonorée en trompant son mari! + +--Qu'allez-vous faire?... + +--Je te raconterai cela à l'heure voulue... Simon, sais-tu où demeure, +à Paris, Rigobert? + +--Rigobert le sauvage?... + +--Oui!... + +--Je sais que c'est du côté de Montrouge, je ne peux pas dire où +précisément... Mais ne vous inquiétez pas de ça; il faut le trouver, +je le trouverai... + +--Il faut que je le voie demain. + +--Mon lieutenant, ce sera fait... + +--Eh bien, mon vieux Simon, va te coucher... Simon tournait son béret +dans ses mains et ne bougeait pas. + +--Eh bien, tu ne m'as pas entendu?... + +--Écoutez, mon lieutenant, faites-moi une grâce: laissez-moi coucher +là ... + +--Comment, dans ma chambre? + +--Vous savez bien que je dors partout, moi, sur un fauteuil, sur le +tapis... + +Pierre Davenne eut un triste sourire en disant: + +--Mon pauvre et bon camarade, tu ne crois pas à ma dernière +résolution, tu crois que je veux t'éloigner... + +--Eh bien, oui... j'ai peur de ça... Une fois seul, vous perdez la +tramontane, ça vous prend, une cartouche; v'lan et ça y est... bonsoir +les gabiers. + +Davenne serra la main de son matelot, haussant imperceptiblement les +épaules, et lui dit: + +--Reste, Simon!... Demain, tu verras quelle campagne je te prépare et +combien j'ai besoin de vivre pour la faire... + +--Merci... Tenez, couchez-vous; je prends ce coin-là , un tapis qui est +plus doux qu'un matelas. + +Et le matelot se coucha aussitôt; il feignit de dormir et ne quittait +pas de l'Å“il son lieutenant. + +Celui-ci alla respirer à la fenêtre, puis, revenant, il s'étendit sur +son lit et éteignit la lampe... + +Au bout de quelques instants, le matelot se glissa sans bruit sur le +tapis et se plaça juste devant le lit en se disant: + +--S'il se lève, comme ça il sera forcé de me marcher sur le corps, +faudra bien que je me réveille. + +Il lui sembla que Pierre respirait plus fort et s'endormait; il écouta; +le malheureux pleurait et gémissait: c'étaient les larmes qu'il +versait sur le bonheur à jamais perdu. + +Et Simon grognait tout bas: + +--Carcan de chien, faut-il que les hommes soient bêtes de s'attacher à +ces choses-là !... Les femmes!... L'une fait le mal, vite l'autre vient +le raconter... Quel monde!... Tant qu'au Fernand, je crois que le jour +où nous nous aborderons tous les deux dans un coin, il passera un +mauvais quart d'heure! + +Pierre ne put dormir, poursuivi sans cesse par la révélation cruelle +qui venait, en une heure, de détruire tous les projets de sa vie; +vainement il cherchait à se contenir; aux larmes succédaient des cris +de rage... puis des cris d'effroi, lorsque la pensée lui revenait qu'il +avait failli tuer sa fille... + +Ce fut pour le malheureux une épouvantable nuit, dans laquelle, +obligeant la volonté à faire taire la matière, il reconstruisit son +avenir. + +C'est la pensée unique de son enfant qui fit sa force... C'est pour +elle qu'il résolut d'éviter le scandale en chassant la femme et en +châtiant le faux ami. + +Au point du jour, Simon se leva; on pense qu'il avait peu dormi. Malgré +les précautions prises par lui pour ne pas réveiller son lieutenant, +il fut tout désappointé en le voyant se dresser sur son lit et lui +demander: + +--Quelle heure est-il, Simon? + +--Mon lieutenant, fit celui-ci, il est encore l'heure de dormir... + +Pierre se leva et dit: + +--Nous avons beaucoup à faire aujourd'hui... + +--Vous ne voulez pas vous reposer et vous tomberez malade. + +--Lorsqu'il y avait du danger à bord, est-ce que l'on se reposait?... + +--Nous ne sommes pas à bord, fit le matelot en secouant tête. + +D'un ton singulier, qui fit lever la tête à Simon, Pierre dit: + +--Nous montons d'aujourd'hui la _Vengeance_... et la campagne +commence... Simon, à l'Å“uvre... Toute la nuit, je n'ai pas fermé +l'Å“il; j'ai arrêté mon plan. De cette heure, tout est fini... L'amour +est mort, je n'ai plus de pitié... + +--Qu'allons-nous faire? demanda Simon en voyant le bouleversement des +traits de son maître, en constatant le changement qui s'était opéré +en une nuit sur son visage... + +--Il faut aujourd'hui que nous retrouvions Rigobert. + +--Vous venez avec moi?... + +--Je t'accompagnerai; je ne veux pas rester ici ce matin, je ne veux pas +la voir... + +--Mon lieutenant, il faut être fort... + +--Je t'ai dit, Simon, que j'avais mis ma nuit à arrêter mon plan. + +Le matelot ne répliqua pas, il savait que si Pierre était quelquefois +long à prendre un parti, du jour où ce parti était arrêté, rien ne +l'aurait fait changer... Simon se contenta de maugréer. + +--Bon Dieu! c'est pas gaiement qu'il l'a pris... + +--Tu m'as vu pleurer pour la dernière fois... entends-tu, mon vieux +fidèle, je n'ai plus au cÅ“ur qu'un amour, ma fille!... Il faut que +nous l'arrachions à ceux que je hais... + +--Mon lieutenant, j'ose pas vous dire ça... mais je vous jure que vous +avez besoin d'un peu de sommeil, la tête n'y est plus. + +Pierre eut un triste sourire et haussa les épaules. + +--J'ose pas vous demander ce que vous allez faire, dit le matelot en +aidant son maître dans sa toilette... Vous ne voulez pas casser la +tête du coquin... Vous ne voulez pas vous séparer de madame, et vous +parlez d'enlever votre enfant. + +--Je veux, Simon, que ma femme soit veuve... + +--Hein! exclama le matelot. + +--Je veux en mourant la châtier dans ce qui fait sa vie heureuse. + +--Ah çà ! bon sang! est-ce que j'ai du calfat dans les oreilles?... +Vous voulez mourir pour punir madame... Autant aller vous promener et +m'envoyer chercher... l'autre... + +La nuit avait éteint dans la nature de Pierre les douleurs aiguës de +la veille... Il ne ressentait plus de colère en entendant parler de +sa femme et de son ami, la haine avait tout effacé; il reprit avec ce +même sourire navré: + +--Elle était pauvre, je l'ai faite riche; je veux la rendre veuve à la +misère...à la misère qui rend laids ceux qui n'ont que le vice pour +la combattre... Elle avait le respect et l'amour, je veux la laisser +au mépris et à l'abandon de son... amant... Elle avait conservé une +vertu, elle était mère... Je veux lui enlever son enfant, sans amis... +avec la honte... et je la condamne à son amant dont je connais le +cÅ“ur. + +Le matelot se taisait effrayé, car il lisait sur le visage de son +maître que tout ce qu'il avait dit était arrêté irrévocablement +et serait exécuté... Mais il y avait dans tout cela un point contre +lequel Simon protestait, et il dit: + +--Tout ce que vous voudrez, mon lieutenant... Mais il y a une chose à +laquelle je m'oppose absolument... + +Pierre le regarda dans les yeux, mais le matelot continua: + +--Et que vous ne ferez pas... Vous ne la ferez pas veuve... + +Pierre Davenne haussa imperceptiblement les épaules et, répondant, +dit: + +--Descends voir Annette, dis-lui qu'indisposé à la suite de l'orage, +je sors avec toi, pour aller à Vincennes, qu'elle en informe madame à +son réveil... Nous ne rentrerons pas déjeuner... + +Le matelot obéit, secouant la tête, et grognant tout bas: + +--Potence à l'ail!... Je ne le quitte pas d'une semelle... Ah! mais, +faut pas croire qu'on fera ce que je ne veux pas... pour des femelles... +des... Espère! espère! j'ai l'Å“il... + +Après avoir rempli sa commission, Simon vint rejoindre son maître qui +l'attendait à la porte. Celui-ci lui dit: + +--En route! + +--Où allons-nous? + +--Est-ce que je sais, c'est toi qui me conduis... Nous devons retrouver +Rigobert... + +--Ah! très bien!... + +--Allons jusqu'à la place, nous prendrons une voiture... + +Ce dernier point fit faire la grimace à Simon... la voiture lui donnait +le mal de mer. + +Quelques minutes après, Pierre était étendu dans une voiture +découverte et Simon Rivet, assis sur le siège près du cocher... lui +racontait qu'il avait été dans une île où les cailloux étaient des +pièces d'or, seulement elles n'avaient pas cours en France et c'est +pour cela qu'il n'en avait pas rapporté; l'or était si commun dans ce +pays-là que la monnaie se faisait avec du papier... mais toujours par +jalousie la France ne voulait pas l'accepter. + +Simon était bon et pas fier, il tira une petite boîte et pria le +cocher d'y fouiller en y fouillant lui-même; celui-ci accepta... Leurs +goûts sympathisaient, car tous deux se glissèrent dans la bouche une +pincée de tabac, et le matelot joyeux dit en frappant sur l'épaule de +l'automédon: + +--Dis donc, le phoque, tu aimes donc ça aussi, les pralines?... Et ils +éclatèrent de rire. + + + + +III + +OÙ RÉSIDAIT ET CE QU'ÉTAIT RIGOBERT. + + +Après s'être arrêté dix fois devant tous les bouges des environs de +la Glacière, pour permettre à Simon de se renseigner, dirigé par +le matelot, le cocher conduisit sa voiture sur la grande route, et +sur l'ordre de Pierre il attendit; celui-ci, guidé par son matelot, +s'engagea dans un sentier étroit qui menait au milieu des champs. + +Où Montrouge finit, où les carrières commencent, un village étrange +avait poussé; sur une terre aride, rebelle à la culture, des tentes, +des échoppes, des baraques s'étaient dressées. C'était bien le +plus étonnant tableau, le plus fantastique paysage... mais le moins +rassurant quartier qu'on pût voir. C'était la ville de repos du monde +forain, c'est là qu'avaient leur résidence fixe les colosses, les +femmes à barbe, les grimaciers, les hercules, les femmes à trois +jambes, les Vénus à moignons, les tirangeurs de brèmes... le monde +des saltimbanques enfin... C'est dans ce lieu singulier qu'ils vivent, +lorsqu'ils ne font pas _l'entre-sort_. + +Ils appellent ainsi le théâtre en toile, la voiture, la baraque qui +sert à leurs exhibitions, «le mot est caractéristique,--le public +monte, il voit un phénomène et s'en va: on entre, on sort,--de là le +nom.» + +Lorsque Pierre et le matelot arrivèrent dans cet étrange campement, +tout semblait dormir; ils furent salués par un chÅ“ur d'aboiements +de chiens; Simon, pour s'orienter, s'adressa au seul être qu'il vit +accroupi devant une porte, un nain, vieux, laid, ayant une grosse tête +noire sur un corps d'enfant. Il lui demanda: + +--Dis donc, Mal-Venu, sais-tu où demeure Rigobert? + +D'une voix profonde de basse, le nain répondit: + +--Rigobert?...--le père sauvage, le tirangeur de brèmes? + +--C'est ça... le sauvage... le ti... comme tu as dit... je ne sais +pas... + +--Là , au coin... la grande maison... + +Le matelot était hésitant, il cherchait la grande maison! Ce que +le petit monstre qualifiait ainsi était une hutte, une tanière +épouvantable... Sur une rue percée dans l'imagination des gens, au +milieu des champs, s'ouvrait devant un cloaque la porte étroite d'une +cour non pavée, close par des planches provenant du _déchirage_ +d'un bateau; de nombreux clous montraient leurs dents et servaient à +accrocher les loques qu'une lessive hâtive avait la prétention de +nettoyer... + +A droite était une écurie dont le fumier faisait tapis; devant une +auge vide se dressait le squelette d'un cheval recouvert d'une peau +pelée qui semblait trouée par les aspérités des os; sur le cuir, +ayant usé le poil, les harnais avaient laissé leurs traces luisantes. +A gauche était la voiture, _l'entre-sort_; au fond, ce que le petit +monstre appelait la grande maison, était un hangar vitré, sans ligne, +sans appui, bâti avec des débris de démolitions. Nous avons dit +vitré, il faut ajouter que les vitres ayant été brisées, elles +avaient été remplacées par de vieilles affiches, par des papiers de +couleurs diverses; portes, fenêtres, vitres étaient rassemblées par +à peu près; les araignées et les cloportes, aidés par la poussière, +avaient comblé les assemblages mal joints. + +C'est à la porte de cette tanière que Simon alla frapper. + +La pluie de la veille avait défoncé les terrains, et les deux hommes +pataugeaient dans un immense cloaque, ils entraient dans la boue +jusqu'aux chevilles. + +En entendant frapper, un chien aboya, et l'harmonie canine qui les avait +salués à leur arrivée recommença de plus belle. A leur gauche, la +porte de _l'entre-sort_ s'ouvrit, et sur l'escalier une étrange jeune +fille parut, qui leur demanda avec un accent étranger: + +--Que voulez-vous, messieurs? + +--Le père sauvage... Rigobert. + +--Veuillez attendre une seconde et je vais ouvrir, le maître ne +répondrait pas... + +La jeune fille disparut une minute pour reparaître aussitôt +enveloppée dans un long châle turc... aux couleurs criardes, mais que +l'usage avait un peu éteintes et que l'âge avait déchiré. + +Malgré l'état de prostration dans lequel se trouvait Pierre Davenne, +aux accents bizarres de la jeune fille, il leva la tête et resta +comme ébloui de sa singulière beauté. Celle-ci, semblant ne pas +s'apercevoir de l'effet produit, descendit les quatre marches qui +ascendaient à sa voiture et, vive et légère, sautant, sans mouiller +ses pieds, par-dessus les mares d'eau, elle vint ouvrir l'huis, entra et +alla frapper à une autre porte en disant: + +--Père Rig! deux messieurs te demandent. + +On entendit un grognement, la jeune fille dit: + +--Il se lève, asseyez-vous, messieurs... + +Et elle désignait des caisses vides... Pierre et Simon regardaient +l'étrange demeure où ils se trouvaient. C'était le taudis le plus +inénarrable, tout ce que l'avarice sordide et malpropre peut recueillir +était là . + +Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois +tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides +de toutes les couleurs... et au-dessus, dans d'immenses bocaux, +grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants. + +Pierre, poursuivant assurément un but secret, regardait attentivement +la jeune fille... un joli tableau, nous l'avons dit. + +Elle avait environ dix-huit à vingt ans; elle était excessivement +belle, son front était pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le +velours, étaient bordés de cils longs et épais, retroussés à leur +extrémité. Son nez, fin et légèrement busqué, avait ces fraîches +narines roses des femmes impressionnables. Ses lèvres solidement +arquées étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage +la blancheur nacrée de ses dents. Ses oreilles toutes petites étaient +presque aussi rouges que ses lèvres; sous sa peau au teint chaud et +duvetée, on sentait courir dans le sang une robuste santé, et des +cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement +son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beautés antiques, dont +la sculpture grecque nous a conservé l'image, elle était grande, forte +et souple; l'Å“il et la bouche étaient provocants et l'éclair de son +regard révélait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-là . + +Elle était à peine vêtue lorsque les deux hommes s'étaient +présentés, et hâtivement elle s'était fait un manteau du vieux +châle; ses pieds, mignons et haut cambrés, chaussaient de hideuses +savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs +criardes, mêlées de fils dorés... sur lesquels la misère avait +traîné son étrille... Tout cela était en loques... + +Et cependant, dans ses guenilles, elle était superbe; superbe à +ce point que Simon stupéfait regarda son maître auquel il venait +d'entendre dire, si bas qu'on eût pu croire qu'il pensait: + +--Oh! l'adorable créature! et qu'elle serait bien _la Femme_... + +A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle +la jeune fille avait frappé s'entrebâilla et une tête, presque un +masque, parut... qui demanda: + +--Qu'est-ce que tu as dit, Iza? + +--Tu vois, maître, ce sont ces messieurs qui te demandent. + +L'homme regarda avec défiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre. + +Simon s'avança... + +--Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!... Espère! espère! + +A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et +regarda comme un myope en clignant de l'Å“il celui qui parlait... Il +faisait des signes négatifs; le matelot, haussant les épaules, dit +alors: + +--Voyons, le sauvage... à bord de la _Souveraine_ tu n'étais pas si +fier! + +--La _Souveraine_! exclama Rigobert avec épouvante et pris d'un +tremblement.--Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant à +large bouche, nous ne venons pas pour le passé... Je t'amène mon +lieutenant qui veut te parler. + +Pierre dit aussitôt: + +--J'ai besoin d'abord d'être seul avec toi!... Tu t'occupes toujours de +ça? ajouta-t-il, en montrant les fioles. + +--Oui!... + +--Alors j'ai à te parler. + +--Maître, je suis à vous, je vais me parer, dit aussitôt Rigobert. + +--Si le seigneur a besoin d'être seul, dit la jeune fille en dardant +curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous +retirer. + +Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre créature et lui +dit: + +--Ma chère enfant, j'aurai peut-être à vous parler aussi tout à +l'heure. + +--A moi!... Vous voulez les cartes?... + +--A tout à l'heure, reprit Pierre en souriant. + +Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant +offert pour siège les marches de sa voiture, s'occupait à allumer le +feu... il lui dit: + +--Vous n'êtes pas d'ici... vous?... vous avez dû voyager, comme moi. +Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi +j'ai été dans un pays où pour faire du feu, même dans l'eau, dans +la neige, nous frottions deux bouts de bois... ça s'allumait tout de +suite... Ah! quel beau pays... c'est le pays des statues vivantes... +vous n'avez rien vu de beau comme ça... ça rend froid pour les autres. +Vous êtes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par là vous ne seriez que +de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!... Quand une +femme veut vous faire un cadeau... aussi vrai que nous sommes là tous +les deux, ça m'est arrivé à moi qui vous parle... à votre fête, à +la Noël, elle se fait arracher une dent et vous la donne... Ce sont +des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce +pays-là , on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en +portent... Moi, qui vous parle... je peux me flatter d'avoir vu les deux +plus jolies filles du monde... + +--Quelle est l'autre?... demanda en riant finement la jeune fille.. + +Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine +kanake qui lui avait offert de partager son trône. + +Dans la maison, Rigobert s'étant paré, selon son expression, sortit +enfin de sa niche. + +C'était un petit homme sec... la tête était un peu grosse pour le +corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de +l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse, +ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les +étrillait de ses doigts minces et crochus; l'Å“il était brun feu comme +celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître +les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son +regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes +de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat. + +Il s'était paré!... Vêtu d'une houppelande trop longue, il était +boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux; +sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées +par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se +relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on +voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage. + +Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus +tard, se sauver du bord dans un atterrissage... Pris par les sauvages, +il avait vécu quinze années avec eux... + +On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à +la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un +faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la +marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il +avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la +décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus +désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus +mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il +passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté... +Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait +qu'un maître: sa volonté, lui. + +Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les +dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter +sur lui... Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec +l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue... la +police! + +Pierre dit au vieux Rigobert: + +--J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens, +pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de +vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le +connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter +son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la +_Sémillante_. + +En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda +par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix: + +--Taisez-vous... taisez-vous... lieutenant, je vous en prie, ici les +murs ont des oreilles... Que voulez-vous de moi? + +--Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses +tout ce que je te demanderai... Il n'y a pas de danger pour toi, et il y +a beaucoup d'argent à gagner... + +En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il +essaya de faire passer pour un sourire,--habitude de tromper sur la +qualité de la marchandise vendue.--Ses yeux lançaient des éclairs, il +s'avança près du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant: + +--Mon lieutenant, nous sommes ici entourés de tout ce qu'il y a de plus +mauvais au monde... tous coquins, bandits, misérables, qui me rendent +le bien que je leur fais en me haïssant mortellement... Je me mets tout +près de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas... tout bas... +j'entends très bien... très bas, n'est-ce pas? + +Pierre reprit: + +--Tu exerces toujours ici ton même métier?... + +--Je prédis l'avenir... et je fais un peu de médecine. + +--La médecine qui tue. + +--Chut!... la médecine secrète!... Mon lieutenant, je suis à vos +ordres, que voulez-vous de moi?... + +Pierre Davenne accoudé sur son genou, le front dans ses mains, +réfléchit quelques minutes, puis il dit: + +--Rig... te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire évader +un condamné à mort? + +--Vous savez ça?... C'est au Canada... + +--Tu te chargeas de l'évasion, et tu réussis, elle te fut payée +cinquante louis. + +--Oui... je fis évader le cadavre avant l'exécution, dit en riant le +vieux hibou. + +--C'est cela!... je viens te demander aujourd'hui de faire la même +expérience. + +--Sur un condamné?... demanda le vieillard avec inquiétude. + +--Ceci ne te regarde pas... Que t'importe sur qui... Je viens te +demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents +louis... + +--Deux cents louis... fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux +brillèrent. + +--Il y a quelques dangers à courir?... La police va... + +--Aucun... interrompit Pierre. + +--Ah!... sur qui devrai-je faire... l'expérience? + +--Sur moi! + +--Hein! fit Rigobert sursautant, étourdi... Sur vous!... quel est votre +but? + +--Ceci ne te regarde pas... Je te demande, es-tu capable de recommencer +ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis... + +--Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible... + +--Je le sais!... + +--Savez-vous que ce peut être la mort... + +--Je le sais... Mais je sais aussi que tout dépend de toi... et que +Simon qui te servira dans l'Å“uvre te fera sauter la cervelle si tu n'as +pas réussi... + +Le vieux Rig se contenta de hausser les épaules. + +--Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien... Vous m'offrez quatre +mille francs... mettez-en cinq... et comme c'est payable par vous, vous +êtes bien certain que... je réussirai... + +--Cinq mille francs, soit!... tu acceptes?... + +--Je suis à vos ordres, maître. + +--Tu as encore de ce poison? + +--Toujours.... c'est du curare... Vous allez voir. + +Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche +où il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une +matière noire, à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de +l'extrait de jus de réglisse noir... qu'il montra à Pierre; celui-ci +le prit avec précaution. + +--Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en +manger. + +Pierre se contenta de hocher la tête. Le vieux Rig était heureux de +parler de sa science, ce qu'il appelait la médecine secrète. + +--Ça, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en +Europe... J'ai eu ça quand j'étais avec les sauvages. C'est à la +suite du pillage d'une tribu... Ceci vient des Indiens de Messaya, une +des tribus les plus féroces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent +qu'au milieu des forêts, et qui ne font guère que ce poison... + +--Voilà longtemps que tu as ça?... Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu +de sa force? + +--C'est inaltérable, ça ne bouge pas... Au reste vous allez voir. + +Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grès, y mit le morceau +qu'il avait montré à Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau +dessus; l'eau forma immédiatement une pâte liquide, le vieux Rig prit +dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attaché une patte, il +la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide +noir. + +Pierre Davenne observait attentif... + +La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir... Après +quelques minutes, Rig dit: + +--Le poison n'a rien fait, vous le voyez... Absorbé ainsi, il est +inoffensif; mais regardez maintenant. + +Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une légère incision sur +le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison. + +Puis ils observèrent l'animal. + +Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant +l'opération, avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille; +au bout de cinq minutes les jambes de devant cédèrent, le corps +s'aplatit et s'affaissa peu à peu; après cinq minutes la grenouille +était morte, c'est-à -dire qu'elle était devenue molle, flasque, +et que le vieux Rig, la pinçant de ses ongles, la piquant avec une +aiguille, ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale. + +--Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une +patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir. + +Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille +empoisonnée pour découvrir le cÅ“ur. + +Le sang rougissait à l'air et présentait ses propriétés +physiologiques normales et le cÅ“ur continuait à battre... + +--Le cÅ“ur bat! voilà tout le mystère... + +--Ainsi tu aurais pu la sauver?... + +--Absolument..., dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la +grenouille en appelant: Radis!... + +--Qui appelles-tu?... + +--Mon chien, pour qu'il mange la bête. + +--Mais tu risques de l'empoisonner. + +--Maître, vous oubliez ce que je vous ai démontré... + +--C'est vrai--, finissons... Demain soir tu viendras à l'adresse que je +vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu +ne le quitteras que lorsque tout sera fini... + +--Je m'entendrai avec lui... + +--Oui... Écoute bien, Rigobert: peut-être aurai-je besoin quelquefois +de tes services, ils te seront largement payés... Mais garde-toi de la +moindre trahison..., ce serait pour toi la mort... + +--Maître, ma vie s'est passée à me dire: Quand donc emploiera-t-on +mon intelligence? J'étais né pour être le serviteur fidèle et +dévoué d'un maître... généreux... Ce maître, ce peut être vous? + +Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et à la +révérence pleine d'humilité du vieux misérable... Il le tenait par +ses deux rêves: l'argent et la vie. Il lui demanda: + +--Qu'est-ce que cette étrange fille qui nous a reçus... + +--Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages... Il faut faire le +bien quand on peut. + +Pierre sourit malgré lui... + +--Elle travaille avec moi, elle fait de la divination... elle tire les +cartes... + +--Quel âge a-t-elle? + +--Elle l'ignore elle-même... Elle doit avoir dix-huit ans. + +--Et pourquoi... puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce +milieu horrible une enfant de cet âge?... Ne penses-tu pas qu'elle peut +se perdre à chaque instant... + +--Se perdre, fit le vieux Rig étourdi, penchant sa tête et riant +malicieusement, se perdre! Maître, vous croyez donc que la vertu +traîne par le monde derrière nos baraques? + +--Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?... + +--Maître..., quand j'ai rencontré Iza, c'était en allant de Widdin +à la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pillé huit +jours avant... Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs +de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitements qu'on lui +faisait subir, se souvint qu'elle était chrétienne et qu'elle ne +devait pas vivre avec ses ennemis... Elle se sauva, je la trouvai sur la +route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains +de ceux qu'elle fuyait... Iza n'était pas née pour être vierge et +martyre... Je la considère non comme une domestique, mais comme une +ouvrière... je la paye, je la nourris, elle a son gîte indépendant +du mien, elle est libre... elle a pour elle le quart de ce qu'elle me +rapporte... + +Pierre, étonné d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui +parlait avec le visage franc qu'il avait vu, écoutait silencieux... Et +tout bas il répéta encore...: + +--C'est peut-être... _la Femme_!... + +Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla... Son +matelot vint aussitôt, il dit alors... + +--A cette nuit, vieux Rig... entends-toi avec Simon, c'est lui qui te +recevra... + +Et il se dirigea vers la jeune Iza... pendant que les deux anciens +compagnons s'entendaient. + +--Ma belle enfant... dites-moi ma bonne aventure... + +Iza releva la tête, et toute souriante... + +--Voulez-vous les cartes... ou la main? + +--La main!... + +Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa +et dit: + +--Vous devez être heureux... la ligne de vie est longue... mais +traversée par un grand malheur... puis... je ne veux pas dire ça... + +--Dites toujours... + +--La ligne de vie est brisée... absolument brisée... et la ligne +était longue. + +--Merci, à votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main. + +--Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement +la jeune Iza. + +--Si, mon enfant, je crois... et je sais! + +Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles +roses, attachée au bras comme une main de duchesse. + +Pierre la prit et la pressant... le front plissé, fixant son regard +ardent sur les yeux étincelants de la jeune fille, il dit: + +--L'avenir est riant pour toi... le malheur est passé... tu seras +riche, aimée, adorée, tu seras belle et enviée... + +--Oh! maître, dit la jeune fille, fermant les yeux, éblouie et ravie +de ce qu'elle entendait... oh! je vous en prie, ne mentez pas... et +superstitieuse, croyant malgré elle à la parole de Pierre: parlez, +parlez encore... + +Davenne, comme halluciné, la regardait toujours, et quand Iza relevait +sa paupière, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les +yeux, pendant qu'elle écoutait... + +Il reprit d'un ton étrange: + +--Mais si tu veux être heureuse, sois sans foi, sans âme, sans cÅ“ur; +le jour où tu seras riche, méprise celui qui t'aura connue pauvre... +le jour où tu seras aimée, rends la haine pour l'amour... à celui +qui te fera l'honneur de te donner son nom... rends la honte... si tu +es capable de cela... espère... tu seras riche, bien riche... très +riche... + +Et laissant la jeune fille, étourdie, chancelante, prête à défaillir +devant le tableau évoqué... Pierre sortit de la tanière du vieux +Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crâne, en se demandant ce +que son maître voulait faire... + +Le vieux Rig avait été très réservé: il avait dit à Simon que le +soir même, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que +là une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter +la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir. + +Certainement, Simon était discret; pourtant, après les événements +qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait +bien voulu que son lieutenant lui fît l'honneur d'une demi-confidence. +Il marchait à ses côtés, en regardant en dessous; mais Pierre, la +tête baissée, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir--le +monde étrange qui sortait de toutes les échoppes, de toutes les +baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer. + +Arrivés sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher: + +--A Charonne! + +--Pardon, mon lieutenant, où dites-vous? exclama le matelot, aussi +ébahi que le cocher. + +--A Charonne, près du Père-Lachaise, répéta Pierre impatienté... + +--Très bien... très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher: + +--Allons, mon vieux, lève l'ancre... je vais changer ta praline. + +Et la voiture partit. + + + + +IV + +LES STUPÉFACTIONS DE SIMON RIVET. + + +La gaieté de Simon Rivet s'était envolée; vainement il cherchait +à raconter à son nouvel ami, le cocher, quelques péripéties de ses +voyages, sa mémoire était infidèle, et son imagination se refusait à +toute complaisance à cet égard. Il avait regardé son maître blotti +dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attristé. + +C'est que les révélations de la veille restaient présentes à sa +mémoire, et, malgré toute sa volonté, le tableau du passé, si +calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets à +l'irréparable malheur... L'avenir était maintenant muré, sa pensée +n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une idée +obstinée, tenace: rompre à tout jamais avec le présent et oublier +le passé... Son cÅ“ur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la +honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'était son maître dans +les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa +douceur évangélique, il cachait une nature de fer, une force morale +énorme... lorsque son maître lui avait dit la veille: + +--Simon, désormais nous entrons en campagne à bord de la _Vengeance_; +tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de pitié. + +Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'était arrêté. Il +était de fait séparé de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il +n'avait plus de regret. Il s'étonnait que cela ne se terminât pas par +un coup de pistolet dans la tête de l'un «et un peu de salive sur le +front, avec une poussée dans les épaules, de l'autre.» Ça voulait +dire: Mettre à la porte. Mais il était certain que ceux qui avaient +outragé le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre... +Confiant, il obéissait, se répétant son mot: + +--Espère! espère! + +Lorsque la voiture entra dans Charonne, le matelot se retourna pour +prendre les ordres de son maître; Pierre dit seulement: + +--Allez au pas. + +Et, au grand étonnement de Simon, il regardait de chaque côté, comme +s'il cherchait à reconnaître une maison. Le matelot, qui connaissait +tous les amis de son maître, était bien certain qu'il n'y en avait +aucun dans ces quartiers... Devant une grille sur les barreaux de +laquelle pendait un écriteau sur lequel on lisait: _Maison de campagne +meublée à louer_, il fit arrêter la voiture et descendit. Il +sonna, on ne répondit pas. Il regarda l'écriteau et lut au-dessous: +_S'adresser chez M. Savard, place de l'Église_. Il s'y rendit à pied, +suivi de Simon, qui se demandait si son maître avait bien toute sa +raison. + +Il trouva M. Savard, qui lui dit qu'il était chargé de louer la maison +mille francs pour la saison. + +--Mille francs! répéta machinalement Pierre. + +--Oh! monsieur, fit Savard, elle vaudrait six mille francs si elle ne se +trouvait pas derrière le Père-Lachaise... Si vous voulez la voir... + +--C'est inutile, fit Pierre, je la connais. + +Simon releva la tête, étonné. Pierre, calme, fouilla dans son +portefeuille et en tira mille francs, qu'il donna à l'individu, assez +surpris de la rapidité de la location, en lui disant: + +--Veuillez me donner un reçu... On peut entrer en jouissance ce soir? + +--Tout de suite si vous voulez, monsieur, dit Savard en signant... Je +vais vous remettre les clefs. + +--Prends-les, Simon. + +Le matelot ne répondit pas; sa bouche s'ouvrit, sa «praline» tomba, +tant il restait stupéfait... Il prit les clefs, suivit son maître; +devant la grille, celui-ci lui dit: + +--Visite la maison, afin de la bien connaître, et viens me retrouver au +café de la Bourse, sur la place, dans deux heures. + +Simon ne trouva pas un mot à répondre. Il tenait encore les clefs dans +sa main et était appuyé sur la grille, que la voiture de son maître +était déjà loin... Il ouvrit, puis entra cependant, et, suivant la +petite avenue de tilleuls qui conduisait à la maison, il pensait: + +--Ah çà ! potence à l'ail, est-ce que ça souffle là -haut? est-ce +qu'il a un grain? Je sais qu'il n'est pas long à prendre son parti des +choses... Mais c'est pas parce que madame ne compte plus... qu'il se +retourne comme ça... Est-ce que cette gourgandine de là -bas..., cette +vivandière turque... lui a tapé le cerveau?... Déjà ! et il veut la +mettre dans cette maison... Ça irait vite!... + +Et le matelot visitait l'appartement. + +L'ameublement avait le mauvais goût des appartements meublés au jour +le jour avec les meubles bon marché des ventes publiques. + +Ce qui fit exclamer le matelot: + +--Il ne va pas au moins nous faire demeurer ici... C'est une salle de +l'hôtel des ventes!... + +Et il ouvrit la fenêtre. + +--Ah bien! voilà quelque chose de joli pour aider à la digestion!... +La vue du Père-Lachaise!... Tonnerre de bon sens!... on croirait qu'on +vient enterrer jusque dans le jardin!... Espère, espère! Si on reste +ici... je m'arrangerai à ce qu'on ne soit pas long à nous donner +congé... Je l'ai assez vue, cette cabine-là !... J'y ferai pas +longtemps escale!... Bonsoir, la compagnie! + +Et saluant les tableaux,--quels tableaux!--plaçant son chapeau en +arrière à croire que le bord était dans son col... il fouilla dans sa +blague, prit sa praline et fermant les portes il dit: + +--Je vous ferme, par conscience... parce que ceux qui voudraient venir +en seraient suffisamment punis pour ne plus recommencer... Bon sens, +c'est moi qui trouve qu'on serait mieux en face... C'est son cerveau qui +bourlingue, ça ne durera pas... Espère! espère! + +Et ayant fermé la grille, il partit pour rejoindre son maître au +rendez-vous qu'il lui avait donné. + +Pierre Davenne l'attendait, Simon reprit sa place près du cocher, mais +tout soucieux cette fois; c'est que le pauvre matelot avait beau +se creuser la tête, il ne pouvait deviner le but où visaient les +agissements de son maître. Il se pencha vers Pierre et lui demanda: + +--Et maintenant, où allons-nous? + +--Boulevard Beaumarchais. + +La voiture partit et, sur l'ordre de Davenne, s'arrêta au coin de la +rue des Filles-du-Calvaire. Là il envoya son matelot chez le chevalier +de Soizé, pour porter à Mlle de Soizé une lettre cachetée qu'il +devait lui remettre en mains propres. + +Simon, obéissant, hochait la tête, comprenant de moins en moins et +grognant: + +--Qu'est-ce que c'est encore que celle-là ? Espère! espère! + +Il remplit la commission scrupuleusement, ce qui au reste fut facile. +M. de Soizé, aveugle et impotent, ne quittait pas la chambre, et c'est +Mlle de Soizé qui vint recevoir le matelot. + +En entendant le nom de celui qui lui adressait la lettre, elle manifesta +une certaine émotion et dit à Simon: + +--Monsieur, je vous prie d'attendre une seconde... + +Elle se plaça près de la fenêtre et lut la lettre... Le matelot qui +l'observait vit que pendant la lecture ses mains tremblaient, que sa +bouche se contractait, puis un sourire triste s'étendit sur son visage, +lorsqu'elle revint dire au matelot: + +--Dites à M. Davenne que je suis prête... j'y serai... et +j'obéirai... + +--C'est tout? demanda Simon écarquillant les yeux et ouvrant +imprudemment sa large bouche. + +--C'est tout... Dites enfin qu'il peut absolument compter sur moi... + +--Mam'zelle... et la compagnie, dit-il par habitude, je vous salue bien. + +Et étrillant son crâne de ses doigts, mordant sa chique, il grommelait +en descendant l'escalier. + +--Je navigue dans du cirage... Je n'y vois rien... Si ces gens-là +se compromettent, ça ne sera pas à cause de ce qu'ils auront dit... +Enfin, il faut affaler tout, c'est le lieutenant qui gouverne... Il +sait où il va!... Si ça avait été moi, pas tant d'affaires, +on bourlinguait tout,--la femme, la bonne;--en voilà une qu'est +obstinée.--On restait avec la petite Jeanne... On me mettait de quart +pour recevoir ceux qui viendraient... et vogue la galère!... + +Il revint près de Pierre qui, à son grand étonnement, semblait +attacher une énorme importance à ce qu'il lui disait: + +--Répète-moi mot à mot ce qu'elle t'a dit, lui demanda-t-il pour la +troisième fois. + +Et Simon, absolument étourdi, répéta: + +Elle a dit: «Je suis prête... j'y serai! j'obéirai! Il peut +absolument compter sur moi!» + +Pierre eut un soupir de satisfaction... et il dit à Simon: + +--Hâtons-nous! + +--Nous rentrons? demanda Simon. + +--Non pas... + +--Mais, mon lieutenant... je vous prie de ne pas m'en vouloir...; mais +vous oubliez l'heure de la soupe. + +--Tu as faim? demanda naïvement Pierre. + +--Comment si j'ai faim! exclama le matelot... Mais, mon lieutenant, vous +ne vous figurez pas ce que ça creuse de sortir comme ça le matin... Si +j'ai faim! + +Rien ne peut dépeindre l'expression de Simon, en disant ces mots. + +Depuis la veille une force nerveuse soutenait le jeune homme: il n'avait +pas dormi et ne se sentait pas fatigué; il n'avait pas mangé et ne +ressentait aucun appétit; il n'avait plus conscience du temps, il +lui semblait que de longs jours déjà s'étaient écoulés depuis la +terrible révélation et que la vengeance était tardive. Il regarda +l'heure à sa montre et, haussant les épaules, il dit à son matelot: + +--Tu as raison, il faut manger. + +Alors il paya son cocher et ils entrèrent dans un cabaret voisin... + +Entièrement perdu dans ses pensées, Pierre dit au matelot +de commander; celui-ci s'en acquitta en conscience... Mais une +stupéfaction nouvelle lui était réservée... Son maître ne mangea +pas!... Il voulut le décider à prendre quelque nourriture, mais le +maître lui dit sèchement. + +--Mange, et tais-toi. + +Quoique contrarié, le matelot Simon était trop respectueux envers son +lieutenant pour ne pas obéir; il mangea seul... le dîner commandé +pour deux. + +Le repas terminé, le matelot dit: + +--Mon lieutenant, nous rentrons? + +--Non! fit Pierre du même ton sec, va chercher une voiture... + +--Encore! se dit Simon. + +Il revint bientôt avec la voiture. Pierre alluma un cigare et +s'étendit sur les coussins. + +--Où allons-nous? demanda-t-il. + +--Où tu voudras, répondit Davenne... + +Le matelot regarda son maître avec inquiétude. Est-ce que la +découverte de la veille l'avait rendu fou?... Enfin, faisant un +geste d'abnégation, il obéit, et après avoir cherché une minute la +promenade qu'il pourrait faire, il dit au cocher: + +--Mène-nous sur les quais... ce n'est encore que là où ça ressemble +à quelque chose. On voit de l'eau et des canots. + +Davenne, toujours sombre, vivant de ses tristes pensées, ne poursuivait +qu'un but, il ne voulait pas rentrer de jour chez lui; quoique résolu, +il évitait de se trouver en présence de sa femme, il n'était pas +certain de se pouvoir contenir devant celle qui l'avait trompé, il +craignait que ses caresses et ses sourires hypocrites n'entraînassent +chez lui un mouvement de colère, où fou, aveugle et n'écoutant que sa +haine, il punirait la faute par un crime. + +C'est au reste le propre des natures douces et calmes, de ne pouvoir +s'arrêter lorsque la colère les envahit; la douceur fait place à la +cruauté... + +Après avoir descendu et remonté les quais, après avoir été du bois +de Boulogne à la Bastille, la voiture s'arrêta, enfin, place Royale. + +Pierre Davenne prit le bras de son matelot et s'appuya sur lui pour +regagner sa demeure. + +--Eh bon sang!... mon lieutenant... qu'est-ce que vous avez?... Vous +ne tenez plus debout... Voilà ce que c'est... vous n'avez pas voulu +déjeuner... Espère!... espère... Nous voilà arrivés... je vais vous +faire faire... un... + +--Tu vas rester avec moi et me donner le bras pour gagner ma chambre... + +Cela était dit d'un ton qui ne permettait pas de réplique, et Simon +resta ahuri. + +Lorsque la servante Annette vint ouvrir la grille et qu'elle vit son +maître, que l'insomnie, les tourments et la fatigue avaient pâli, +quand elle vit ses yeux caves et qu'il était obligé de s'appuyer +pour rentrer sur son matelot... en voyant la figure à l'envers de ce +dernier, elle s'exclama... + +--Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc! + +--Ce n'est rien, Annette... Je me sens indisposé... + +--Ça vient de vous prendre... là !... demandait-elle, et Simon ouvrait +la bouche et répondait... + +--C'est incroyable, au bout de la rue, à la min... + +Pierre lui pressa le bras à le briser, ce qui fit faire une laide +grimace au matelot,--et l'interrompant: + +--Non, j'ai été malade toute la nuit, c'est pour cela que je suis +sorti ce matin... Mais toute la journée j'ai été ainsi... + +Cette fois, Simon crut qu'il s'affalait, tant le mensonge de son maître +le stupéfiait. + +--Et madame qui est en visite... + +--Ah! fit Pierre, elle est sortie ce matin, avant le déjeuner?... + +--Oui, monsieur. + +--Et comme monsieur ne devait pas rentrer, elle a dit qu'elle en +profiterait pour faire quelques visites... + +--Elle n'a pas emmené sa fille?... + +--Non, monsieur; Mlle Jeanne est dans le jardin. + +Le matelot sentit les ongles de son maître qui lui rentraient dans les +chairs, mais Simon avait compris et il se tut; en emmenant son maître, +il l'entendit dire bas: + +--Elle est chez lui... l'infâme... les misérables! + +Il monta ainsi à sa chambre; là , il se redressa et n'étonna pas peu +Simon en lui disant: + +--Aide-moi, je vais me mettre au lit! + +--Mais, s'écria le matelot inquiet, c'est donc vrai que vous êtes +malade? + +Pierre lui dit: + +--Je vais me coucher, tu vas veiller là , à quiconque viendra, tu diras +que j'ai recommandé de me laisser dormir... tu diras... que je suis +très faible. + +Simon cette fois fut si stupéfait qu'il ne trouva pas un mot à +répondre, et il prit sa faction! + + + + +V + +LES TERREURS DU MATELOT SIMON RIVET. + + +Le bouleversement de Simon était tel qu'il en avait avalé sa... +«praline» et il rageait tout bas. Il repassait dans sa mémoire tout +ce qui s'était accompli depuis la veille, et, malgré tous ses efforts, +il ne pouvait rattacher tout cela ensemble. La catastrophe de la veille +s'expliquait; dans un moment de rage, de folie furieuse, en apprenant +qu'il était trompé, son lieutenant avait voulu tuer sa femme, c'était +fort bien! Disons même que le matelot, à cette heure, regrettait +presque d'être si heureusement intervenu. Après cette crise de rage, +de fureur, une crise de larmes était survenue... Tout cela allait +encore. Il connaissait le caractère de son maître, de son chef, il +savait qu'il était de force à arracher de son cÅ“ur le sentiment qui +faisait sa vie heureuse, de l'heure qu'il avait appris que celle qui en +était l'objet en était indigne. Or, son maître n'avait plus d'amour +pour Geneviève!... et c'est là que le trouble commençait dans ses +idées... Qu'avait été faire le lieutenant Davenne chez le vieux +coquin de sauvage?... Il savait mieux que tout autre ce que valait +l'ancien écumeur de mer: il fallait avoir besoin de lui pour s'en +servir! + +Le matelot Rigobert, en vivant longtemps chez les Indiens de Messaya, +avait appris la vertu de certaines plantes avec lesquelles il +faisait des remèdes étranges... pour guérir des maladies non moins +étranges,--guérir n'est peut-être pas le mot juste; aussi Rivet +disait-il souvent qu'il n'accepterait pas même un verre d'eau de la +main de celui que les saltimbanques appelaient le vieux Rig ou le +père sauvage. Quelles relations pouvaient s'être établies entre +son maître, l'honneur et l'honnêteté mêmes, et ce vieux gibier de +potence? Car son lieutenant avait été jusqu'à lui offrir un +domicile chez lui, dans sa maison, et il espérait bien que le sommeil +ramènerait son cher maître à des idées plus saines, et qu'il le +chargerait à son réveil de recevoir d'une autre façon le vieux Rig. +Simon se pencha vers le lit. + +Pierre étendu avait les yeux ouverts, le regard fixe; il ne dormait +pas. + +--Espère! espère! grogna le matelot, et grattant son crâne de ses +ongles durs, comme s'il faisait des fouilles dans son cerveau, il +pensait: En sortant de chez le vieux loup de mer, le lieutenant s'était +dirigé vers la jeune fille et lui avait parlé d'une si singulière +façon qu'en lui abandonnant sa main qu'il tenait dans la sienne, la +pauvre petite avait failli s'évanouir. Que diable! pouvait bien lui +avoir dit son chef?... Partant du cloaque, impatient, fiévreux, il +s'était fait conduire à l'entrée de Charonne; là , sans marchander, +il avait loué mille francs une lapinière, un trou à taupes, une +baraque que lui Simon, qui n'était pas difficile comme logement, +n'aurait certainement pas consenti à habiter une année si on lui avait +donné la même somme. Dans quel but? Était-ce pour l'offrir à la +«sauvagesse?» comme il l'appelait. Assurément la maison de Charonne +était plus habitable que la voiture _entre-sort_ dans laquelle elle +résidait... Alors, son maître était donc amoureux de la jeune fille; +pour que l'amour soit né si vite, c'était logique, le cerveau devait +être atteint... + +Mais si c'était pour la jeune fille qu'il prenait la maison, dans quel +but la faisait-il visiter par son matelot, sans lui demander après la +visite ce qu'il en pensait? Simon grattait son crâne, fouillait ses +crins... il ne trouvait rien. + +De là , il avait été à la Bourse, son lieutenant avait écrit une +longue lettre... à une femme, à une femme noble... Qu'était-ce encore +que cela? Que signifiaient les mots qu'elle avait répondus et qui +semblaient si importants? Pourquoi encore cette feinte maladie, qui +l'obligeait à rester chez lui, quand, au contraire, il semblait le +matin même désirer n'y jamais revenir? + +Et enfin pourquoi, depuis le matin, n'avait-il plus été question des +événements de la veille, pourquoi n'y avait-il pas eu commencement +d'exécution du plan arrêté la nuit même et qui devait purifier la +maison?... Et cependant il n'avait pas oublié, pas pardonné. Simon +savait que le seul nom de sa femme le rendait nerveux... il avait encore +sur les bras la marque des ongles de son maître. + +--Assurément, se disait le matelot, tout le branle-bas du matin n'a +aucun rapport avec l'aventure d'hier!... + +Toutes ces questions se heurtaient dans le cerveau de Simon et, +contrairement au proverbe qui dit: Du choc jaillit la lumière, le +matelot ne comprenait rien et il était si bouleversé qu'il avait +oublié de renouveler sa «praline,» si bien que ses joues creuses +ajoutaient à son air lamentable. + +A l'heure du dîner, Mme Davenne rentra. Annette l'ayant informée de +l'état dans lequel son mari était revenu, elle jeta son chapeau sur +une chaise, commanda d'aller chercher le docteur et, tout inquiète, +monta aussitôt. En la voyant, le matelot comprima un mouvement de rage, +pour mettre son béret à la main... + +--Qu'est-ce que l'on me dit, Simon?... Pierre est malade?... + +--Chut! chut! fit celui-ci à mi-voix... pas de bruit, madame; il dort +et m'a bien recommandé de ne pas le laisser éveiller... + +Et il voulut empêcher Geneviève de rentrer, craignant qu'elle ne +trouvât Davenne éveillé; mais, à la voix de sa femme, celui-ci avait +fermé les yeux... + +Geneviève s'avança, inquiète, marchant sur la pointe des pieds, +évitant de faire du bruit; elle le regarda un instant et dit: + +--Oh! qu'il est pâle! + +Elle mit la main sur son front et lui prit délicatement le poignet... + +--Son front brûle... il a la fièvre!... dit-elle, et, après l'avoir +contemplé avec amour quelques minutes, au grand étonnement du matelot, +elle vint vers lui et lui dit tout bas: + +--Je viens d'envoyer chercher un médecin, et je vais le veiller avec +vous. Dites-moi, Simon, comment cela est-il arrivé?... Il n'était pas +malade hier... + +Là , le matelot se trouva embarrassé; moins que tout autre, il était +à même de donner des renseignements sur cette maladie-là , cependant +il fallait répondre et il dit: + +--Je dois vous dire, madame... on ne sait jamais comment ça prend, +le mal... ce matin il n'était pas bien... et puis après, ça n'a pas +été mieux... Il souffrait ici et là , et là ... enfin, ça n'allait +pas, et puis nous sommes rentrés... et tous les gens qui ont navigué +ont de ça... C'est des fièvres... on les a plus ou moins, mais on les +a... + +--Et enfin, il ne lui est pas arrivé d'accident?... demanda Geneviève +impatientée. + +--Des accidents... avec moi!... jamais... + +--J'ai dit à Annette de courir chercher le médecin. + +--Vous savez, moi, madame, je suis de votre avis... Il y a des fois où +c'est utile... d'autres fois c'est inutile... ça vaut toujours mieux, +on est fixé, dit le matelot tout rouge et ne sachant plus ce qu'il +disait... + +Après avoir fait quelques recommandations sur les soins hâtifs à +donner, Geneviève sortit en disant: + +--Je reviens tout de suite; veillez-le bien, Simon, et s'il s'éveille, +appelez-moi aussitôt, je vais embrasser ma fille... Pauvre aimé, mon +Pierre, pourvu qu'il ne soit pas malade! + +Simon se demanda, en voyant l'inquiétude et la douleur peintes sur +le visage de la jeune femme, en entendant ses accents sincères, si la +soirée de la veille n'était pas un rêve. + +--Vous avez entendu, mon lieutenant, dit-il lorsque la porte fut +fermée, en voyant celui-ci ouvrir les yeux. + +--Oui, fit Pierre calme... Simon, quand le médecin sera venu, il faut +que personne n'entre plus ici... + +--Mlle Jeanne? + +--Jeanne, répéta-t-il.--Puis, après un silence d'une minute: + +--Non, elle me parlerait de sa mère. + +Le médecin vint bientôt; il était accompagné de Geneviève; elle le +conduisit vers le grand lit à colonnes et se plaça de l'autre côté. +Pierre sembla s'éveiller. Alors elle lui prit la tête, l'embrassa, et +la voix émue, les yeux humides, elle lui dit: + +--Oh! mon ami, tu souffres?... Que j'ai eu peur en rentrant!... Docteur, +il refuse toujours de se soigner... + +Pierre laissa dire et ne répondit pas... Le docteur le regarda +attentivement, lui tâta le pouls, l'interrogea et enfin, après un +examen attentif, il écrivit une ordonnance... + +Simon regardait le docteur sans comprendre pourquoi il restait si +longtemps pour affirmer ce qu'il savait, lui: que son maître n'était +pas malade!... Pierre appela le docteur, et comme celui-ci, penché sur +lui, lui demandait: + +--Vous souffrez beaucoup? + +Il lui dit à voix basse: + +--Ce qui augmente mon mal, c'est la douleur, l'inquiétude de ma +femme; elle veut me veiller cette nuit et risquerait de tomber malade +elle-même; je vous prie, docteur, d'exiger d'elle qu'elle me laisse +seul... et ne revienne que demain au matin. + +--Vous avez raison, dit le docteur. + +Ayant fait son ordonnance, il sortit avec Geneviève et le matelot, leur +disant, lorsqu'il fut assez éloigné du malade pour être certain de +n'être point entendu... + +--C'est grave, très grave... + +--Que me dites-vous là ? exclama Geneviève épouvantée. + +Cette fois le matelot resta comme hébété devant le docteur... + +--Mon Dieu! mais qu'a-t-il, monsieur, qu'a-t-il? + +--Je ne puis me prononcer aujourd'hui... demain nous verrons. Qu'on +exécute mon ordonnance. Et comme il vit que la jeune femme allait +pleurer, il continua: + +--Je ne vous dis pas que tout est perdu, il y a certainement de +l'espoir... on est venu me chercher bien tard... + +--Mais, exclama vite Geneviève fondant en larmes,--mais vous +m'épouvantez, docteur... Vous me dites tout n'est pas perdu... Il y a +encore de l'espoir... mais il est très gravement malade, alors!... Oh! +mon Dieu! mon Dieu!... mon pauvre Pierre!... Ah! il est mal... il est +bien mal et nous n'avons rien vu... + +Et la malheureuse femme affolée, hoquetant de sanglots, se laissa choir +sur un fauteuil. + +Le docteur lui dit gravement alors: + +--Madame, il n'y a pas encore de danger. Mais il faut qu'il passe une +nuit absolument calme, il faut qu'il soit seul... il faut, madame, que +vous vous absteniez, à moins de crise, de rester dans sa chambre; il +faut qu'il soit seul avec celui qu'il a choisi pour le soigner, et que +celui-ci ne l'éveille qu'aux heures nécessaires. + +--J'obéirai... monsieur... mais dites-moi qu'il n'y a pas de danger!... + +--Mon Dieu, madame, je puis vous assurer que le danger n'est pas +immédiat... et j'ajouterai que j'espère le conjurer... Je me +prononcerai demain. + +--Allez, Simon, allez, mon ami; vous aimez votre maître comme un père +aime son enfant. Veillez-le bien et venez de temps à autre me dire s'il +se sent mieux. + +Et s'accoudant sur un guéridon, la tête dans ses mains, Geneviève +fondit en larmes. + +Le docteur sortit sans que Simon pensât seulement à le reconduire... +Il n'en revenait pas; on aurait parlé hébreu, il aurait mieux compris; +il aurait reçu sur la tête une douche d'eau glacée qu'il ne serait +pas resté plus saisi!... Son maître malade! son maître mourant!... +Décidément la journée était aux événements fantastiques. Tout à +coup une épouvantable idée lui traversa le cerveau: + +Son maître avait été le matin même chez le vieux Rig et c'était +pour s'empoisonner! Il l'avait empêché de se tuer la veille, et +Pierre avait recommencé le matin! C'était cela! Les événements de +la journée se précipitaient dans son cerveau et s'expliquaient +d'eux-mêmes. Il avait épouvanté la jeune bohémienne en lui disant +qu'il venait de s'empoisonner; de là l'émotion de la jeune fille. Il +était allé à Charonne louer une maison, c'était pour lui, Simon, +pour qu'il ne fût pas sans gîte après la mort de son lieutenant; +il avait été à la Bourse trouver son banquier pour arranger ses +affaires. La lettre à la jeune femme du boulevard Beaumarchais était +un testament!... et s'il avait refusé de déjeuner, c'est que le poison +faisait déjà son effet. + +Tout ça lui traversa l'esprit en une seconde avec la rapidité d'une +étincelle électrique... Il ne fit qu'un bond, du rez-de-chaussée à +la chambre de son maître, il entra... Pierre lui dit avec calme: + +--Ferme la porte et pousse le verrou... + +Le matelot ferma la porte, et il allait s'élancer vers son maître, il +allait l'obliger à lui faire l'aveu du poison pour courir vite chercher +le contre-poison... Mais encore une fois il resta anéanti; en dépit +de l'état constaté par le médecin, Pierre se levait très alerte, se +revêtait d'un pantalon à pied, d'une veste de chambre, et disait très +gaillardement: + +--Allons, mon vieux Simon, à l'Å“uvre! Il faut commencer... tu vas +avoir de l'ouvrage, mais je sais que tu ne recules pas. + +Simon ne tenait plus sûr ses jambes, il s'assit et demanda: + +--Voyons, mon lieutenant... faut en finir et ne pas me donner des +secousses comme ça... Êtes-vous bien portant?... Êtes-vous malade?... +Est-ce vous ou le docteur qui avez raison? + +Malgré la terrible situation dans laquelle Pierre Davenne se trouvait, +il ne put s'empêcher de rire... et, voyant la mine inquiète et comique +de son fidèle matelot, il lui prit la main et lui dit: + +--Je me porte bien, mon vieux Simon, le corps est fort et robuste..., +le cÅ“ur seulement est profondément atteint... Mais ne plaisante pas le +docteur, c'est un grand médecin, puisqu'il me trouve une maladie que je +n'ai pas. + +--Eh bien! mon lieutenant, ce que vous me dites là sauve un homme, +exclama le matelot. + +--Que veux-tu dire?... + +--Dame!... je ne sais pas mentir, moi!... + +Cette fois Pierre ne put s'empêcher de sourire, Simon ne vit rien et +continua: + +--Je croyais que vous aviez fait des bêtises... et que le vieux Rig +vous avait aidé... qu'il vous avait fait avaler une de ses drogues... +Ah! malheur, la vieille vermine... je l'aurais étranglé... puis, +changeant subitement de physionomie, le matelot éclata de rire, se +tordant, se frappant sur les cuisses à grands coups de sa large main et +exclamant: + +--Ah! elle est fameuse, celle-là ... je le retiens, le major... c'est un +médecin pour les héritiers... Ah! ah!... + +Pierre, d'un signe, commanda à son matelot de modérer sa joie +bruyante. Celui-ci comprit et, les mains sur la bouche pour mettre une +sourdine à sa voix, il fit en se contraignant la plus laide grimace. +Enfin il se tut. + +Davenne fouillait dans une armoire. Il y prit des liasses de papiers, +qu'il mit dans un coffre solide et tout cerclé de ferrures, puis des +bijoux, des objets précieux... Simon le regardait faire étonné, son +maître fouillait partout, prenant et plaçant toujours dans le grand +coffre. Lorsqu'il fut comblé il le ferma et, ayant regardé l'heure à +sa montre, il dit à son matelot: + +--Madame t'a prié de lui porter de mes nouvelles, va lui dire que je +me suis éveillé... que j'ai pris la première potion... et que me +rendormant j'ai recommandé qu'on ne fît pas de bruit et qu'on me +laissât dormir. + +Simon avait la raison absolument bouleversée, il eut un haussement +d'épaules qui voulait dire: + +--Décidément, je renonce à comprendre, et, obéissant, il alla +s'acquitter de sa commission. + +Il trouva Geneviève en larmes, et celle-ci lui prenant la main lui dit: + +--Simon, ne le quittez pas... si vous êtes fatigué... venez me +chercher et je veillerai pendant que vous vous reposerez... S'il +appelle, je vous éveillerai. + +--Pas cette nuit, madame, il n'y a pas de danger... fit le matelot tout +à fait déconcerté en voyant les larmes de celle qui était la cause +de tout. + +Il revint raconter ce qu'il avait vu à son maître; celui-ci resta +froid et il dit à son matelot: + +--Personne ne viendra ici avant deux heures; il est dix heures, tu vas +descendre ce coffre, il faut t'arranger à n'être pas vu... + +--C'est facile, dit le matelot, tout le monde est couché... et madame +est dans sa chambre... + +--Tu prendras une voiture... et tu vas aller à Charonne, dans la +maison que nous avons louée ce matin... tu cacheras ça... Fais bien +attention, Simon... que c'est très important. Tu portes ma fortune. + +Encore une fois, le matelot regarda son maître avec inquiétude... +Avait-il sa raison?... Il allait faire une observation discrète, mais +Pierre lui dit: + +--Vite.... vite, Simon, c'est à minuit que le sauvage vient; il faut +que tu sois là pour le recevoir, car personne ne doit le voir ici. + +Simon allait encore essayer de parler. Pierre avait soulevé le coffre +et le lui plaçait sur les épaules, puis il lui glissait l'ordonnance +dans les mains et le poussait dehors en disant: + +--Va... et pas de bruit... ferme doucement la grille... tu feras faire +l'ordonnance en route et, avant de la rapporter, tu jetteras dans la rue +la moitié des médicaments. + +Le matelot maugréant obéit. Mais sorti de la maison, une fois dans le +fiacre, ayant renouvelé sa praline pour se rafraîchir... après une +grande demi-heure de réflexions muettes, le front plissé, les lèvres +faisant la moue, il eut un geste violent et dit comme un homme qui prend +une décision: + +--Je veux en finir.. Non, non! pas de ça... je ne veux pas marcher en +aveugle et me trouver perdu, sans boussole... pas de ça... Espère!... +espère!... Il faut qu'il me dise où nous allons... ou sans ça... ou +sans ça... + +Il ne formula pas sa menace, il était arrivé; il se hâta d'aller +enfouir dans la cave de la maison le coffre qui lui avait été si +vivement recommandé. + +Pendant ce temps, Pierre, seul, avait fermé le verrou de sa chambre +pour n'être pas surpris debout; il s'était assis aussitôt devant sa +table et avait écrit deux lettres courtes. Il les avait fermées, puis, +les ayant mises dans une grande enveloppe, après avoir posé trois +cachets, il écrivit: + +«A ma femme Geneviève, pour être ouvert seulement lorsque ma +dépouille mortelle sera dans la tombe.» + +Il plaça la grande lettre, sur la tablette d'un petit chiffonnier, bien +en vue. Quelques minutes après il entendit gratter à la porte, et par +la serrure la voix de son matelot qui disait: + +--C'est Simon, lieutenant. + +Il ouvrit aussitôt. Le fidèle serviteur ferma la porte derrière lui +et, se plaçant devant son maître, il dit: + +--Mon lieutenant, c'est fait... vous pouvez être tranquille... +D'abord je crois que personne n'aura jamais l'idée d'aller dans cette +maison-là ... Mais c'est pas tout ça... + +Simon, embarrassé, les yeux baissés, balbutiait, changeant sa chique +de côté, tournant son béret dans ses mains, cherchant le +commencement de la phrase par laquelle il voulait demander à Pierre des +explications... Il répétait: + +--C'est pas tout ça... il faut faire ce qu'il faut faire... mais pour +naviguer, il faut voir clair... C'est pas tout ça... Espère! espère! +qu'on dit toujours... + +Pierre haussait les épaules, et l'interrompant: + +--Simon, le vieux Rig va venir accomplir son Å“uvre, il est nécessaire +que tu saches ce qu'il vient faire, puisque c'est sur vous deux que je +compte pour exécuter ce que j'ai arrêté. Ecoute-moi donc avec la plus +grande attention. + +Le matelot eut un gros soupir de satisfaction... et il pensa: + +--J'ai bien fait de lui parler comme ça... au moins je vais savoir le +fin mot. + +Et assis devant son maître, le toquet à la main, les yeux fixes, la +bouche entr'ouverte, les oreilles au vent, il écouta. + +Pierre Davenne raconta à son matelot ce qu'il avait décidé avec le +vieux Rig; il parlait bas, et ce devait être terrible, car, lorsqu'il +eut fini, Simon, pâle, livide, lui dit d'une voix brisée par la +terreur: + +--Et vous êtes absolument décidé à ça?... + +--Absolument. + +--Mais c'est épouvantable!... + +--Il le faut, et tu vas ici me jurer que tu exécuteras en tout point ce +que je t'ai dit... + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit le matelot passant sa main sur son front +en sueur... et le bras levé, il reprit: Je vous jure de faire ce que +vous avez commandé, mon lieutenant... je vous le jure, sur les cendres +de feu ma pauvre mère! + +--Merci, Simon! dit Pierre le prenant dans ses bras et le baisant au +front, merci, mon vieux fidèle... Allons descends, Rig va venir. + +--Ah! Seigneur du bon Dieu! exclamait le matelot... c'est-y possible... +et, obéissant comme une machine, il sortit. Il rencontra Geneviève +qui, entendant du bruit, était sortie de la chambre pour lui demander +à mi-voix: + +--Eh bien, comment ça va-t-il? + +Le matelot la regarda, il ne savait plus que répondre, tant tout son +être avait reçu une secousse... il dit: + +--Très bien... Espère!... espère!... + +Et il descendit. + +Il ouvrait la porte du vestibule lorsque tout à coup une ombre se +plaça devant lui... + +--Qu'est-ce que c'est que ça? fit le matelot. + +--Chut!... tais-toi!... répondit-on... c'est moi, Rigobert... + +--Ah! bien, et par où es-tu entré? demanda le matelot ébahi... + +--Par-dessus le mur et par les arbres... pour ne pas être vu... + +--Bon sang de bon Dieu!... gémit le matelot, si je ne deviens pas +fou!... et prenant sa tête dans ses mains, il grogna: + +--C'est moi qui vais avoir la maladie que le médecin voulait lui +guérir. + +Puis, hochant la tête, il reprit: + +--C'est pas tout ça... madame est là -haut, elle peut te voir... +comment te faire entrer?... + +Le vieux Rig lui dit... + +--Ne prends pas de lumière... marche et je te suivrai dans l'ombre sans +être vu ni entendu. + +--Bon! fit le matelot, sans énergie, sans volonté, et rentrant sous +le vestibule il éteignit la lampe, puis il monta pour prévenir son +maître que celui qu'on appelait le sauvage venait d'arriver... Il +montait l'escalier, tout soucieux, grognant entre ses dents, rongeant sa +«praline;» en passant devant la porte de la chambre de Mme Davenne, il +s'appliqua à ne pas faire de bruit, et il entra chez son maître; ayant +fermé la porte sur lui, il disait à Pierre: + +--Le sauvage est en bas, où faut-il le cacher? + +--Mais non, me voilà !... fit le vieux Rig, en se dressant devant le +matelot étourdi... + +--Ah çà ! par où es-tu entré ici, toi?... exclama-t-il. + +--Derrière toi, sur tes pas. + +En effet, le vieux Rig se glissant comme une couleuvre avait suivi le +matelot, rampant presque dans ses jambes sans que celui-ci l'eût vu +ni entendu; ce n'était plus le vieil empoisonneur que nous avons +vu, tremblotant tout frileux dans sa houppelande usée... C'était le +sauvage, le faux Indien de Messaya. + +Pour s'introduire dans la maison de Pierre Davenne, il avait grimpé +après la conduite d'eau, s'était hissé sur le mur, puis se pendant à +une branche d'arbre il s'était laissé tomber dans le jardin, tout cela +sans bruit; toujours invisible, perdu dans l'ombre du petit jardin, +il cherchait le moyen de grimper vers les chambres lorsque le matelot +était descendu. Pierre lui dit: + +--C'est bien ça, Rig, tu es à l'heure et tu es prêt? + +--Oui, maître! + +--Bien, nous allons commencer... Avant il faut bien s'entendre. + +--Et lui!... fit le vieux Rig en désignant Simon. + +--Il sait tout... c'est ton aide... + +Simon prit le bras de Rig, pendant que Pierre se déshabillait pour se +remettre au lit; l'entraînant dans un coin de la chambre, il tira de +sa poche un revolver, et le montrant au vieux sauvage, il lui dit, les +dents serrées: + +--Si ça ne marche pas comme c'est convenu, sur mon saint patron Simon +l'apôtre, sur ma part de paradis... je te flanque ces six balles-là +dans la tête. + +Le vieux Rig se contenta de rire,--le matelot frissonna en disant: + +--Le vieux coquin... c'est le diable! + + + + +VI + +UNE MAUVAISE NUIT EST BIENTOT PASSÉE. + + +Pendant que le vieux Rig, ayant tiré sa trousse, préparait ses +instruments, Pierre calme donnait à voix basse des instructions à +son matelot, car celui-ci, le regard fixe, l'oreille tendue, cherchant +vainement à dompter le tremblement fiévreux qui secouait ses membres, +écoutait muet, essuyant toutes les dix secondes la sueur qui perlait +sur son front. + +Le vieux Rig, tout occupé aux préparatifs de son art mystérieux, +n'écoutait pas... Cependant il releva la tête en entendant Pierre +Davenne dire: + +--Sur les cendres de ta vieille mère, Simon, tu le jures?... + +Simon, pâle, essuya ses yeux mouillés de larmes, son front ruisselant +de sueur, du revers de sa manche, et étendit le bras, puis respirant +bruyamment comme s'il suffoquait, il dit d'une voix tremblante: + +--Devant le bon Dieu qui m'écoute!... par-devant tous les saints du +paradis... sur les os de la vieille mère Rivet qui dort là -bas dans le +cimetière de la falaise... je le jure! + +Il y eut un silence de quelques secondes; le matelot Simon, en relevant +la tête, vit le vieux Rig qui, tendant l'oreille, faisait la grimace +pour écouter... Il crut que le sauvage avait entendu, que la grimace +était un sourire narquois. Pour se débarrasser de l'émotion qui +l'étouffait, se secouant comme un chien mouillé, Simon courut vers son +ancien collègue et, étendant le bras jusque sous son nez, il lui +dit d'un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'exécution de la +promesse: + +--Tu as entendu, Rig... eh bien si cela arrive... je le jure sur mes os +à moi, que je t'étranglerai. + +Le vieux matelot eut un haussement d'épaules plein de mépris, et, +calme, fouillant dans une petite boîte, il y prit délicatement une +minuscule ampoule de verre, à pointe effilée comme une aiguille, +pleine d'une substance blanche, et mira sa transparence à la lumière. + +Simon restait coi; sa grosse colère se heurtait sur l'inerte; il laissa +gauchement retomber son bras... et, embarrassé, il demanda, pour parler +et sortir de sa situation niaise plutôt que pour se renseigner: + +--Qu'est-ce que c'est que ça?... Des pilules?... + +--Ça?... fit le vieux Rig avec un sourire singulier... Ça, mon cher +Simon, c'est la mort! + +Cette fois encore, une sueur glacée perla au front du matelot; il +l'essuya de sa manche en grognant: + +--Oh! le vieux coquin!... Vieille vermine, va!... + +Et il se dirigea vers la fenêtre entre-bâillée; l'air manquait à ses +poumons; il suffoquait. + +Accoudé sur la coudière, pour se consoler, il répétait sans cesse sa +phrase favorite: + +--Espère! espère! + +--Rig avait prié Pierre de se découvrir les épaules; celui-ci obéit. +Il lui fit alors lever le bras droit et, à la limite de l'aisselle, en +arrière, il fit une légère incision, dans laquelle, en l'écrasant, +il enfonça la petite perle de verre pleine de curarine. La petite plaie +était absolument invisible. Le vieux sauvage aida le jeune homme à +remettre sa chemise, et, l'ayant fait coucher, il lui dit: + +--N'avez-vous rien à dire, maître? Avant dix minutes, vous ne pourrez +plus parler... + +--Appelle Simon... + +Simon avait entendu; il accourut aussitôt. Pierre lui dit: + +--Dès que j'aurai perdu connaissance... ou plutôt, dès que je serai +immobilisé... + +--Mourant, enfin, fit le vieux Rig. + +--Ne dis pas ce mot-là , vieux coquin!... exclama Simon. Quand vous +serez immobile?... + +--Oui; tu courras à la chambre de Mme Davenne, appelant au secours... +Avant, tu vas cacher le vieux Rig... + +--Me cacher, oui, mais près de vous; il faut que je puisse constamment +vous observer... Une minute d'erreur, de retard serait la mort. + +Un frisson courut dans les os et dans les moelles de Simon, qui dit, en +prenant la main du sauvage et en la serrant à la faire éclater: + +--Mais ne dis donc pas ce mot-là !... + +Le vieux Rig était de fer; il se contenta de hausser les épaules et +continua: + +--Quand je le dirai, tu courras appeler madame pendant que je me +cacherai; mais tu ne devras pas permettre qu'elle demeure près du +maître... + +--Bon!... toi, dit Simon en montrant une porte qui se trouvait à la +tête du lit, tu rentreras là , c'est le cabinet de toilette; sous les +vêtements, en cas d'alerte, tu peux te cacher... Au reste, je veillerai +à ce qu'on n'y entre pas. + +--Très bien. + +Et le vieux sauvage se plaça près du lit, observant silencieusement +son sujet... Simon, les yeux mouillés et mordillant ses lèvres, +regardait et Rig et son maître, plein de terreur et de pitié. + +L'ancien matelot de la _Souveraine_, ayant besoin d'une montre, avait +été tranquillement prendre sur la cheminée, dans une coupe, celle +que Pierre y avait mise en se déshabillant. C'était un superbe +chronomètre de marine. Il le tenait d'une main, pendant que de l'autre +il tâtait le pouls de Davenne; il observait sur l'aiguille des secondes +l'affaiblissement des pulsations. + +C'était un saisissant tableau que celui de la chambre de Pierre Davenne +à cette heure de nuit, vaguement éclairée par la veilleuse qui +pendait sous le lustre du plafond dans un globe d'albâtre. C'était +la chambre d'un artiste, faite pour le rêve, sombre, meublée de vieux +chêne, tendue de tapisseries épaisses, aux dessins étranges; les +sculptures prenaient en cette nuit un aspect singulier, et Simon, +frissonnant, croyait, dans le vacillement de la lueur de la veilleuse, +voir les sujets des tapisseries prendre une forme humaine; il lui +semblait qu'en se penchant sur le large lit à colonnes torses, le +vieux sorcier le rétrécissait pour en faire un cercueil. Les lueurs +faisaient scintiller diaboliquement à ses yeux les cuivres polis des +candélabres et des chenets... Simon avait la mort dans l'âme, et, +terrifié, il regardait le vieux Rig. Celui-ci observait, en l'étudiant +silencieux, le maître, qui paraissait assoupi. + +Après dix minutes, Rigobert demanda: + +--Que ressentez-vous? + +--Je suis fatigué, sans force; mon corps,--non, mon cerveau,--semble +s'assoupir. + +--Souffrez-vous? + +--Non!... + +Il y eut un silence. Cinq minutes après, Rig demanda: + +--Et maintenant? + +Pierre remua les lèvres... mais aucun son ne sortit, et son regard se +fixa sur celui qui lui avait parlé... Effrayé, Simon se cramponna +au lit pour ne pas tomber... Rig, calme au contraire, comptait sur le +chronomètre et observait le maître... + +--Va maintenant chercher madame, dit-il en lâchant le bras, qui retomba +inerte près du corps inanimé... + +Simon, épouvanté, terrifié, cria et se lamenta, et, du fond du cÅ“ur, +l'inertie du corps de son maître était pour lui le prélude d'une mort +voulue... Il courut vers le vestibule en gémissant. + +--Madame! madame! au secours... au secours... Monsieur meurt... +Madame!... et il frappait à la porte de l'antichambre. + +Effrayée, échevelée, à peine vêtue, Geneviève parut; en entendant +le matelot, elle jeta un cri et se précipita dans la chambre de son +mari. + +A cet instant seulement, Simon pensa qu'il devait éloigner celui qu'il +considérait comme un empoisonneur; il rentra bien vite pour expliquer +sa présence, mais Rig n'était plus là ... + +Geneviève s'était précipitée sur son mari, elle lui avait pris +la tête, et la tête était retombée sur l'oreiller; elle l'avait +appelé, et son Å“il vitreux ne lui avait pas donné un seul regard. +Elle jeta un cri déchirant, et, folle, tombant à genoux, elle se +tordit de douleur. Simon, penché sur son maître, n'en pouvait croire +ses yeux et s'écriait: + +--Mais il est mort!... il est mort! Ils m'ont trompé tous les deux, il +l'a tué... + +En entendant ces mots, Mme Davenne, éplorée, écartait ses cheveux +pour regarder le matelot et demandait: + +--Que dites-vous, Simon? Qui l'a tué? + +Simon, perdant la tête, allait répondre... + +--Je vais vous dire la vérité, il... + +Le matelot jeta un cri terrible; le vieux Rig, se glissant comme une +couleuvre, rampant dans l'ombre sur le tapis, lui mordait la jambe... Il +se tut, non de la douleur, mais en se souvenant de ce qu'il avait juré +à son maître... + +Et quand Geneviève lui demanda encore: + +--Répondez, Simon, que voulez-vous dire? + +Il se dompta, d'un geste brusque, du revers de sa manche il essuya ses +yeux et dit d'une voix sourde, qui tinta comme un glas aux oreilles de +la jeune femme: + +--Je dis qu'il est mort parce qu'on l'a trompé... Je dis que c'est +votre faute qui l'a tué. + +L'accusation écrasa la jeune femme; elle ne s'étonna pas que ce secret +fût connu de Simon; elle saisit la main inerte de son mari et, à +genoux, suppliante, la portant à ses lèvres, elle dit: + +--Grâce, Pierre! grâce! grâce!... + +Et elle restait une grande minute ainsi, sanglotant, couvrant de baisers +la main qu'elle mouillait de ses larmes... Simon s'était reculé, +et dans un coin de la chambre, les bras ballants, l'Å“il fixe et sans +regard, il cherchait vainement à mettre de l'ordre dans ses idées. Il +devait se taire, et il voulait parler; malgré tout ce qu'on lui avait +dit, il voyait son maître mort; il s'en voulait d'avoir été dupe, +d'avoir juré, et par cela de s'être rendu l'inconscient complice de la +mort de son maître, de celui qu'il aimait comme son enfant. Il pensait +plein de regret, de douleur et de remords et ne voyait plus rien de ce +qui se passait autour de lui. + +Geneviève s'était relevée, et l'Å“il hagard elle avait regardé son +mari; se refusant à croire à cette mort si prompte, elle glissa son +bras sous le col, et lui relevant la tête comme s'il devait l'entendre, +elle priait: + +--Pierre, Pierre, réponds-moi... Pierre, la mort ne prend pas les +hommes jeunes et forts... Je suis une misérable, une indigne... +pardon!... mais, réponds-moi... Non, ce n'est pas à cause de moi que +tu es mort... que tu t'es tué. Oh! ce serait trop horrible... Dis, +mon homme aimé... j'ai commis une faute, un crime, mais reviens, +punis-moi... châtie-moi, c'est moi qui suis coupable... c'est moi qui +dois être punie... Pierre... au nom de notre enfant... Ah! mais, ce +n'est pas possible, son front est encore tiède... non! non... il n'est +pas mort... Pierre... Pierre... entends-moi... + +Et la jeune femme pressait la tête de son mari sur son sein, +l'embrassant sans cesse, cherchant dans ses baisers à lui redonner une +part de sa vie... et la tête, lourde de peser sur son bras, retomba +sans regard, inerte sur l'oreiller. + +Il sembla à la malheureuse que le mort se retirait de ses bras, +cherchant à éviter la souillure de ses baisers; elle eut peur, se +recula en jetant un cri, et, ne sachant ce qu'elle disait, elle gémit: + +--Oui, je sais une misérable, une indigne... pas de pardon... je suis +maudite! + +Et vainement elle chercha à se dresser, les forces lui manquèrent; +elle se sentit défaillir et, n'osant s'accrocher au lit mortuaire, elle +tomba raide sur le tapis. + +Simon se précipita vers elle... La bonne s'était levée au bruit, elle +aida à transporter la jeune femme dans sa chambre. + +Dès qu'ils furent sortis, le vieux Rig parut; il se précipita vers le +lit, découvrit le corps et lui pressa la poitrine par des mouvements +réguliers. + +Simon rentra, menaçant. Il venait de prendre un parti héroïque, son +maître était mort, bien mort, il n'avait plus qu'une idée, étrangler +le vieux Rig. + +Quand en entrant il vit le sauvage sur le lit de son maître, il recula, +puis avança un peu; il resta étourdi. Rig lui dit: + +--Ferme bien la porte; que nous soyons seuls maintenant jusqu'au jour... + +Les idées à l'envers, bouleversé, mais obéissant, le matelot alla +pousser le verrou de la chambre en maugréant. + +--C'est le diable, assurément... J'en suis déjà à moitié fou... + +Mais cependant Simon était moins inquiet, car il remplaça sa +«praline.» + + + + +VII + +AMOUR ET REMORDS. + + +Dans la pièce voisine, une scène navrante se passait. Geneviève, par +les soins d'Annette, avait bientôt repris ses sens; un instant elle +était restée inconsciente, regardant autour d'elle, étonnée de se +trouver à peine vêtue sur un canapé, de voir près d'elle sa servante +bouleversée, de voir surtout à genoux sur le lit, appuyée sur ses +deux mains mignonnes, sa fille. + +L'adorable bébé, Mlle Jeanne, l'Å“il brillant d'une fièvre inquiète, +les lèvres épaissies par la moue, le front presque ridé de retenir +ses larmes,--car, lorsqu'elle s'était éveillée, on lui avait défendu +de pleurer pour ne pas faire du mal à «sa petite mère». On lui avait +recommandé de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effrayée, ne +pleurait pas; mais ses joues roses étaient mouillées, mais ses lèvres +tremblaient. En voyant sa mère relever la tête, en voyant son regard +se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renaître +devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'auréole +de ses cheveux blonds; un sourire timide s'étendit sur ses traits, +comme un rayon de soleil qui vient sécher la pluie: ses regards +lancèrent sur sa mère toute leur flamme, ses lèvres appelèrent le +baiser... + +En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Geneviève +se précipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lèvres la +suprême et éternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses +de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui +venait de couvrir la maison de deuil. + +Mais il était nuit, et l'enfant, arrachée au sommeil par la peur, +en retrouvant le calme, en retrouvant près d'elle l'ange gardien des +petits enfants: la mère! l'enfant dit: + +--Petite mère chérie, tu vas dormir près de ta Jeanne... tu vas +dormir aussi... petit père te gronderait demain... et il est bon, petit +père, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus. + +L'enfant avait dit ces mots avec un accent indéfinissable, ce +zézayement qui semble être une langue écrite avec des baisers; la +jolie petite Jeanne avait balbutié ces derniers mots, car le sommeil +revenait avec le calme, et elle s'était endormie en voyant sa mère +près d'elle. + +Ce langage si doux à l'oreille des mères qu'il semble un chant divin, +qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la +vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacrée, patois +pour l'indifférent, langage sublime, révélation de l'avenir pour la +mère... terrifia Geneviève, et alors qu'elle avait à peine repris ses +sens, elle fut prête une seconde fois à défaillir; un froid glacial +courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'âme de son +âme, sa Jeanne, lui dit en s'endormant: + +«Si tu fais du mal à petit père, Jeanne ne t'aimera plus!» + +Cette phrase, dite à cette heure par l'enfant s'endormant, acquérait +une importance énorme; il lui parut que c'était plus qu'une menace: +une condamnation! + +Elle resta inerte, l'Å“il fixe, regardant son enfant endormi sur son +bras, n'osant le retirer, de peur d'éveiller Jeanne et de l'entendre +répéter la même phrase en dormant, car son état était tel qu'elle +eût cru que c'était l'âme de son mari outragé qui venait, dans le +rêve de son enfant, châtier sa faute. + +Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la +soutenant, vers le canapé; mais le regard de la malheureuse restait +fixé sur son enfant. + +Jeanne endormie disait en rêvant: + +--Pardonne, petit père! + +Et soudain, terrifiée, épouvantée, la tête basse, les mains +crispées, presque folle, la malheureuse Geneviève dit tout bas: + +--Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie à rougir et à +trembler quand Jeanne me parlera de son père?» Et voyant alors le +vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant +tomber sa tête dans ses mains, elle sanglota en gémissant: + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grâce!... + +Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter +les faits; que le lecteur s'explique l'étrangeté de la nature de +Geneviève: à cette heure, la veuve était épouvantée; jamais elle +n'avait pensé aux résultats d'une faute; inconsciente, elle avait +compté sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu +l'idée que la mort viendrait en châtiment. Si elle avait pensé à la +possibilité de la découverte, elle avait escompté la bonté de son +mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte +du scandale forcerait à la discrétion. Jamais elle n'avait pensé que +celui qu'elle s'apprêtait à tromper, à vaincre, ne résisterait pas; +que là où elle appréhendait la lutte, elle trouverait le vide, la +mort... L'inertie l'accablait. + +Tant que Pierre avait été autour d'elle, confiant dans son affection, +honnête, buvant à la coupe toujours pleine d'un amour sacré, sans +désir, parce que leurs yeux et leurs mains se rencontraient chaque +jour... il lui avait semblé que son ménage était l'habitude et qu'il +devait toujours durer ainsi. Dans ce gris bleu des horizons calmes, +elle n'avait jamais ressenti pour son mari d'autre désir que de +l'avoir près d'elle; il était le pendant nécessaire au tableau qu'ils +formaient en se plaçant chacun d'un côté de leur enfant... + +C'était surtout en l'admirant, en le respectant et en l'estimant +qu'elle l'avait accepté pour époux; elle était si jeune, si seule, +qu'elle cherchait bien plus un compagnon qu'un mari. Pierre était +venu et elle avait pris Pierre. Depuis il ne lui avait pas paru que le +sentiment qu'elle avait pour lui se fût modifié ou augmenté... elle +avait trompé son mari, et c'était pour elle la moitié de l'excuse, +que, dans la faute, elle avait été moins coupable que victime... +(ce que nous saurons plus tard). Mais à cette heure, veuve devant son +enfant, elle sentait que ce qui était sa vie allait disparaître; elle +aimait son mari, elle l'aimait d'un amour véritable, ainsi que toutes +les natures légères, qui ont besoin de voir mourir leurs proches pour +sentir combien ils avaient de place dans leur vie: elle était effrayée +du vide. + +Pierre aimait saintement. Jamais on ne désirait chez lui, et sa +prévenance avait amené sinon l'ingratitude, au moins l'indifférence; +on avait l'habitude de ne manquer de rien, et le superflu, l'inutile +étaient devenus le nécessaire... + +Quand la jeune femme pensa que Pierre allait disparaître à jamais, +qu'elle allait se trouver libre pour celui qui l'avait perdue, elle se +leva tout à coup, et le rouge au front, elle s'écria: + +--Ah! non! non! c'est impossible... + +Et la servante stupéfaite la vit se précipiter sur le lit, +s'agenouiller devant l'enfant endormie et l'entendit dire d'une voix +étrange: + +--Ma Jeanne, c'est pour toi... c'est par toi que je serai forte!... + +Et les sanglots hoquetèrent dans sa gorge; et, malgré les plaintes +et les conseils d'Annette, elle refusa de quitter le lit de son enfant. +Pressant sur ses lèvres ses petites mains, elle semblait sucer sur +cette chair sainte le baume sacré qui lui rendrait la force dont elle +avait manqué pour être chaste épouse, et qu'elle voulait retrouver +pour être une digne mère. + +Après avoir obligé sa maîtresse à revêtir une robe de chambre, +lasse de l'insuccès de ses conseils, Annette laissa la veuve et prit +sur elle d'aller prévenir le seul être qu'elle avait vu dans la maison +et qu'on considérait presque comme s'il faisait partie de la famille, +l'ancien compagnon, le frère d'armes de Pierre Davenne, Fernand +Séglin, enfin!... + +L'aube jetait ses lueurs par les interstices des rideaux, que +Geneviève, tout entière à la douleur et aux remords, était encore +agenouillée près de sa fille; se refusant à croire à la catastrophe, +cherchant à se consoler en regardant endormie, souriante, la belle +petite Jeanne... Dieu seul à cette heure eût pu dire de quelle honte +elle se sentait couverte en songeant au passé, quel mépris haineux +elle avait pour celui qui l'avait obligée à rougir d'elle-même... + +Ayant épuisé toutes ses larmes, brisée de fatigue, écrasée par le +souvenir, et comprenant seulement par le châtiment l'étendue de sa +faute, la malheureuse était sans force et comme endolorie. + +Tout à coup, il lui sembla entendre marcher dans la chambre; elle +se retourna et, à la lueur du jour naissant, reconnaissant celui qui +venait d'entrer si librement chez elle, elle se releva aussitôt. + +On eût pu croire qu'un choc électrique l'avait dressée, tant le +mouvement fut rapide; debout dans sa longue robe de chambre jaune et +blanche, d'un geste fébrile, elle écarta les grands cheveux bruns en +désordre qui couvraient son visage, et étendant le bras vers la porte, +elle dit d'une voix sèche: + +--Tu oses venir ici... à cette heure... va-t'en, malheureux, +va-t'en!... + +Fernand,--c'était lui,--d'abord stupéfait, regarda autour d'eux, +puis il s'avança vers Geneviève; mais celle-ci, reculant avec effroi, +s'écria: + +--Va-t'en! va-t'en! ou j'appelle au secours!... + +Fernand Séglin devint blême, il courut aussitôt vers la jeune femme, +et, la saisissant dans ses bras robustes, il appuya sa main sur sa +bouche pour la faire taire en disant d'une voix sourde: + +--Mais tais-toi donc, malheureuse! Es-tu devenue folle?... Veux-tu donc +que tout le monde ici sache la vérité?... Est-ce à l'heure où sa +mort nous rend maîtres de l'avenir, où nous pouvons enfin justifier le +passé que tu vas jeter le déshonneur dans la maison?... + +Geneviève avait repoussé la main qui l'étouffait et, en entendant la +cynique pensée de Fernand, elle le regarda les sourcils froncés et, +comme si sa raison se refusait à comprendre, elle demanda, en appuyant +sur chaque syllabe: + +--Mais qu'espères-tu donc? + +--Veuve respectée de Pierre Davenne, avant un an tu seras la femme +légitime de Fernand Séglin. + +--Ah!... exclama Geneviève. + +Rien ne peut rendre l'expression de mépris, de dégoût, de répulsion, +contenue dans cette seule exclamation; et de ce même accent, la jeune +femme montrant sa fille endormie ajouta: + +--Et c'est devant cet ange que tu oses parler ainsi!... + +Le ton et le geste de Mme Davenne avaient fait sur le jeune homme +l'effet d'un coup de cravache; le rouge lui monta au visage, ses dents +grincèrent, ses yeux eurent un regard de fauve; il saisit la jeune +femme par le bras. Elle voulut crier. Il appliqua sa main sur sa bouche; +elle se débattait, il la traîna, la pressant au risque de l'étouffer; +d'un coup de genou, il ouvrit la porte d'un petit boudoir et y traîna +la malheureuse. Là , il la jeta sur un canapé où elle tomba, inerte, +étouffant, suffoquant, cherchant à recouvrer sa respiration. + +La voyant dans l'impossibilité momentanée de bouger, Fernand alla +fermer la porte de la chambre; s'étant assuré que l'enfant n'avait +pas été éveillée, il rentra dans le boudoir dont il ferma la porte +derrière lui. + +Geneviève, remise de la secousse, mais tremblante de peur, était +accroupie dans un coin du canapé, la tête dans ses mains, pleurant de +douleur, de honte et de rage. Fernand, les sourcils froncés, s'avança +vers elle, et croisant les bras, il dit: + +--Nous sommes seuls ici, Geneviève... tu vas m'écouter... tu vas me +répondre... + +La jeune femme se laissa glisser sur les genoux, et les mains jointes, +elle s'écria en levant les yeux au ciel: + +--Seigneur!... ayez pitié de moi... le châtiment est terrible... + +Fernand eut un mouvement de colère en disant: + +--Il est trop tard pour prier... il est l'heure d'agir. + +Geneviève releva la tête... elle ne comprenait pas ce que son complice +voulait dire. Celui-ci prit un siège, et avant de s'asseoir, il releva +la jeune femme, la conduisit vers le canapé et lui dit: + +--Écoute-moi. + +Geneviève, sans force, sans volonté, terrifiée par les menaçantes +façons de Fernand, le regardait hébétée, se refusant à croire que +c'était là l'homme pour lequel elle avait été criminelle. + +La chambre dans laquelle se trouvaient Geneviève et Fernand était +plutôt un petit salon qu'un boudoir. Les portes étaient garnies de +lourdes tentures de soie jaune, les murs étaient tapissés de la même +étoffe, encadrés d'épaisses baguettes d'ébène. Sur la cheminée +noire était une glace de Venise à large cadre sculpté. Tous les +bibelots d'art, familiers aux femmes de goût, emplissaient les vitrines +et encombraient les étagères. Une porte communiquait à une pièce +semblable qui servait de fumoir à Pierre Davenne, et qui avait une +entrée sur sa chambre. Cette porte se trouvait placée juste en face +de la glace.--Nous l'avons dit, de lourds rideaux de soie jaune la +masquaient. + +A cette heure, les lueurs blafardes du matin jetaient dans le petit +boudoir un jour gris, auquel l'Å“il avait besoin d'être habitué pour +voir. + +Assis en face de Geneviève, Fernand commença: + +--Geneviève, ici, personne ne peut nous entendre, parlons franchement. +D'abord, m'aimes-tu? + +La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas. + +--Il faut répondre... Tu m'as aimé, au moins?... + +Il y eut encore un silence. + +--Mais enfin, hier, chez moi, tu mentais donc, lorsque tu me disais: +«Quel malheur que la fatalité sépare ainsi ceux qui étaient faits +pour vivre ensemble... Ah! si le ciel était juste...» + +--Ne dis pas cela... Ne dis pas cela! exclama aussitôt la jeune femme +en fondant en larmes... C'est ce blasphème que j'expie aujourd'hui... + +Puis, pleine de fièvre, continuant: + +--Non, non, je ne t'ai pas aimé... C'est lui que j'aimais... C'est sa +confiance, c'est ma coquetterie qui m'ont perdue... Et toi, tu as abusé +de tout à mesure que tu as vu que mon mari ne s'occupait pas de moi; +tu t'es appliqué, par tes façons, par ton langage, à forcer mon +imagination à te comparer sans cesse à lui... Tu guettais les petites +querelles du foyer... J'ai été indigne... Je n'ai pas à revenir +sur ce qui a été... J'expie aujourd'hui la faute!... Parle!... Que +viens-tu me proposer?... + +Fernand se leva et marcha quelques minutes dans la chambre, comme s'il +voulait donner à ses paroles le poids d'une chose raisonnée..., puis +il vint s'asseoir sur le canapé, près de Geneviève qui, l'observant +avec attention, ne recula pas. + +--Geneviève, dit-il avec calme, je t'obéirai. Ne revenons pas sur le +passé!... Une faute a été commise; tu m'en accuses; soit! C'est moi +qui t'ai dérangée de tes devoirs!... J'ai ainsi outragé mon ami, +je suis un misérable... Soit!... Mais je t'aimais, moi... Je t'aime, +moi!... Oui, je t'aime!... + +Et il regarda fixement la jeune femme dont les yeux se baissèrent. Il +y avait dans le regard de Fernand une puissance contre laquelle, +vainement, on aurait voulu lutter. Après une grande minute de silence, +il reprit: + +--Ne parlons pas du passé!... Parlons du présent. J'avais, dans nos +coupables relations, une terreur, c'était que Pierre ne vînt à les +connaître; c'était que celui auquel, je le reconnais, je dois tout, +ne fût obligé de me mépriser... Un malheur, aujourd'hui, efface tout +cela. + +Geneviève releva la tête et dit d'un ton glacial: + +--Tu te trompes, Fernand... + +--Hein? interrogea aussitôt celui-ci. + +D'un ton calme, monotone, comme celui du greffier lisant un jugement, +elle dit: + +--Lorsque j'ai demandé à Simon, à l'heure où il m'a appelée, la +cause de la mort de mon mari, Simon m'a répondu: «Il meurt parce qu'on +l'a trompé; c'est votre faute qui l'a tué.» + +--C'est impossible! exclama Fernand. + +Et il passa la main sur son front, en répétant: + +--C'est impossible; puis il reprit: + +--Non, non! tu as mal compris... Simon adore son maître; il s'exprime +mal, il a voulu dire que ce sont tes soins qui lui ont manqué... mais +personne, personne ne sait... + +--Je voudrais le croire, dit Geneviève malgré elle, ce serait un +remords de moins. + +Fernand lui prit les mains, elle le laissa faire; il continua: + +--Geneviève, nous avons été coupables. Dieu et nous seuls le savons, +il faut racheter dans l'avenir la faute commise; Geneviève, il faut +avoir du sang-froid... de la raison... + +Comme elle ne répondait pas, un mauvais sourire s'étendit sur les +lèvres de Fernand, qui reprit en l'observant: + +--Tu as un enfant à élever... Tu lui dois la fortune de ton mari... Tu +lui dois un nom respecté... Il ne faut pas qu'il se trouve au monde +un homme qui puisse dire de Mme veuve Davenne: «Cette femme a été ma +maîtresse!...» + +--Un seul homme peut dire cela!... + +--C'est trop... + +Geneviève le regarda épouvantée, et, arrachant ses mains de celles du +jeune homme, elle en couvrit son visage et pleura en disant: + +--Ainsi, si je ne t'obéis pas, tu serais capable de cette infamie?... + +--Geneviève, reprit sardoniquement Fernand, le malheur des uns fait +le bonheur des autres... Écoute-moi, crois-moi, obéis-moi et tu seras +heureuse... + +Étouffant, suffoquant, la jeune femme se recula en s'écriant: + +--Mon Dieu! que ne le faites-vous revivre une minute pour l'entendre! + +Fernand haussait les épaules, lorsque tout à coup, s'étant tourné +vers la glace de Venise, il jeta un cri terrible. Geneviève, étonnée, +le regardait sans s'expliquer la cause de l'effroi qui se peignait sur +son visage. + +Dans l'encadrement de la glace de Venise, Fernand venait de voir le +spectre de son ami, de celui qu'il avait si indignement trompé; il +avait vu son visage, sur lequel la mort étendait sa pâleur mate; il +avait sursauté sous l'ardent éclat de son regard... Il avait jeté et +fermé les yeux une seconde, et quand, se domptant, il avait regardé, +la vision était disparue; alors, ne voulant pas croire à une cause +fantastique, il courut vers la porte qui se trouvait en face de la +glace, il releva les lourdes portières, la porte était fermée; il +essaya de l'ouvrir, un verrou la fermait en dehors. + +--Quelle folie! dit-il, cherchant à vaincre le malaise que lui avait +donné cette hallucination. Éveillé au milieu de la nuit... et plein +de cette idée, c'est mon imagination..., c'est la fièvre qui me +dévore... Je deviens fou d'avoir ces peurs d'enfant. + +Geneviève, en voyant sur le visage de Fernand les impressions diverses +par lesquelles il passait, lui demanda: + +--Qu'as-tu donc? + +--Rien, fit vivement le jeune homme... Rien!... + +Puis, après quelques minutes de silence, il reprit: + +--Allons, Geneviève..., nous parlerons plus tard de ce que l'avenir +nous réserve; à cette heure, il faut s'occuper absolument de lui... Je +ferai les démarches... Je connais ses affaires comme les miennes... Tu +n'as donc à t'occuper de rien... Pleure et prie près de ton enfant... + +Geneviève ne répondit pas... Fernand se leva et sortit. + +Quand il fut hors de la chambre, la jeune femme hocha la tête et dit: + +--Oh! le misérable!... Malheureuse que je suis... Et elle fondit en +larmes. + +Lorsque Fernand fut dans l'antichambre, il se trouva en face de Simon +adossé sur la porte de la chambre de son maître. + +Fernand se souvint alors de ce que lui avait dit Geneviève, et, voyant +le matelot comme en faction, il fronça le sourcil et lui demanda +sévèrement: + +--Que fais-tu là ? + +--Je vous attendais, monsieur Fernand. + +--Ah! tu m'attendais, et pourquoi? + +--Si vous voulez descendre au jardin... je vais vous le dire...; car, +ajouta-t-il à mi-voix, je ne voudrais pas que madame entendît... la +pauvre femme... + +--Qu'est-ce donc? + +--Oh!... c'est des recommandations que mon pauvre cher maître m'a +chargé de vous transmettre. + +--Bien... Que je voie ce pauvre ami d'abord... + +--Vous remonterez tout de suite... fit Simon... cherchant à entraîner +Fernand, il faut que je parte et je voudrais vous parler avant de +sortir... + +--Voyons, fit indifféremment Fernand se disposant à descendre; +mais, au même instant, Simon appuya la tête sur la porte comme +s'il écoutait... Trois petits coups secs venaient d'être frappés, +perceptibles pour Simon seul, et le matelot, changeant aussitôt +d'allure, dit: + +--Au fait... je peux aussi bien vous dire ça dans la chambre..., car il +ne faut pas le laisser seul... + +--Comment, personne ne le veille? fit Fernand. Y penses-tu, Simon? +Entrons alors; et, suivant le matelot, il entra dans la chambre +mortuaire. + +En voyant sur le lit, étrangement éclairé par la lumière du cierge, +le cadavre de son ami, Fernand se précipita et tomba à genoux; +saisissant la main froide du mort dans ses mains fiévreuses, éclatant +en sanglots, il s'écria avec un hurlement de douleur: + +--Pierre! Pierre, mon vieil ami, est-ce possible? + +Et ses larmes coulaient sur la main glacée... + +C'était un imposant tableau que celui devant lequel le matelot Simon, +les dents serrées, le front plissé, restait comme anéanti. + +Le jour naissant jetait à travers les vitraux de la fenêtre des lueurs +fantastiques, qui luttaient avec la lumière rouge du cierge, le corps +raide étendu sur le lit et couvert d'ombre par les rideaux soulevés, +sur un fauteuil un grand vase de bronze rempli d'eau bénite dans +laquelle trempait une branche de buis jauni... + +Fernand faisant un effort se leva, et, baisant son ami au front, il dit: + +--Pierre, mon frère, mon ami, je veillerai sur les tiens... + +Simon, les mains crispées, le regardait; un instant sa rage fut telle +qu'il allait s'élancer pour essuyer sur le front de son maître la +trace des lèvres de Fernand... Celui-ci se relevait à ce moment; il +dit: + +--Que veux-tu, Simon?... + +Le matelot se dompta en se souvenant du serment fait à son maître... +et, enfonçant ses ongles dans sa chair, faisant une grimace pour +paraître sourire, il répondit: + +--Je descends, vous allez le veiller un peu... je vais remonter +bientôt... + +--Va, mon pauvre ami... je veillerai. + +Simon qui étouffait sortit; mais la porte fermée son cÅ“ur se souleva, +et crachant, il dit: + +--Judas! va. + + + + +VIII + +UN AMI LOYAL. + + +Le matelot, en sortant de la chambre, apprit par Annette que Mme Davenne +s'était enfermée chez elle avec sa fille, après avoir recommandé de +ne laisser entrer personne. + +--Mais, demanda Simon, si M. Fernand veut lui parler? + +--Elle m'a surtout recommandé de lui refuser la porte, répondit la +servante. + +--Ah! fit l'ex-matelot avec un clignement d'yeux. + +Il descendit dans le jardin et, comme les événements qui s'étaient +précipités en cette seule nuit avaient mis la fièvre dans son sang et +la migraine sous son front, il se promena lentement, humant l'air humide +du matin. Simon était agité, une idée constante le préoccupait et le +terrifiait: la volonté du maître! + +Et devant le corps froid qui était étendu raidi dans la chambre, il +sentait courir dans ses veines, dans ses os, de mortels frissons. +Il vivait dans un mystérieux complot, dont la non-réussite +l'épouvantait. Parfois, mordant «sa praline,» il souriait, puis tout +à coup de sinistres pressentiments traversant son cerveau, son front +se plissait, un tremblement nerveux agitait ses lèvres, son poing +menaçant frappait dans le vide et il disait d'une voix sourde: + +--Oh! je t'étranglerais sur son corps... + +Puis Simon se secouait, comme s'il voulait se dégager de ses tristes +pensées, il passait sa main sur son front brûlant et, pour se rassurer +lui-même, il répétait: + +--Espère! espère! + +Après une grande heure de cette promenade, il remonta dans la chambre; +entrant sans frapper, il surprit Fernand qui, à sa vue, s'éloigna +vivement d'un petit meuble. + +D'un coup d'Å“il, Simon jugea ce qui s'était passé; Fernand, seul, +avait cherché à se renseigner sur la situation de son ami. Mais il +s'était heurté à l'impossible; le matelot, sur l'ordre de Pierre, +avait fermé tous les meubles et en avait gardé les clefs. La lettre +placée sur le chiffonnier avait été tournée et retournée en tous +sens; sur les trois cachets, il y en avait un de brisé... Fernand avait +eu un instant l'idée d'ouvrir la lettre. En voyant le serviteur de son +ami, surmontant son embarras, il lui demanda: + +--Simon, qu'est-ce cela? Et il montrait la lettre. + +--Je l'ignore, monsieur Fernand; mon lieutenant m'a donné cette lettre +quand il s'est senti tout à fait mal, et lorsque je lui demandai si +je devais la remettre à madame, il m'a dit: «Non! mets-la sur +le chiffonnier, lorsque tout sera fini, quand vous reviendrez du +cimetière, dans cette chambre même, madame brisera le cachet, ce sont +mes dernières volontés.» + +--Ah! tu devrais alors serrer cette lettre... il est imprudent de la +laisser là ... + +C'était bien la pensée de Simon, relativement surtout à celui qui lui +parlait; mais il dit: + +--Oh! il n'y a pas de danger... personne ne devait entrer ici... +C'était la volonté formelle de mon lieutenant; comme vous êtes plus +qu'un ami, plus qu'un frère, pour vous j'ai pu manquer à l'ordre... +mais personne autre n'y entrera... + +Il y eut un long silence au bout duquel Fernand dit à Simon: + +--Nous allons nous rendre ensemble à la mairie pour déclarer le +décès. + +--Je suis à vos ordres. + +--Mais, fit Fernand avec embarras, il faut que nous causions avant. + +Simon, inquiet, clignait de l'Å“il et pinçait les lèvres en tendant +l'oreille. + +--Simon, continua le jeune homme, tu vois quelle douleur... cette mort +incroyable, foudroyante, a jetée dans la maison; après lui, il y a là +la malheureuse Geneviève, que ce coup a presque rendue folle; l'état +dans lequel elle se trouve est effrayant, le moindre incident survenant +peut amener une catastrophe nouvelle... J'ai peur qu'elle ne veuille +absolument revoir celui qu'elle aimait tant et que cette scène +déchirante ne fasse se déclarer en elle une maladie mortelle... + +Toujours la tête penchée, l'oreille tendue, l'Å“il demi-clos et +clignant, le matelot de Pierre écoutait, cherchant avec inquiétude où +l'ami de son maître voulait en venir. + +--Il faut empêcher cela! + +--Mais, comment? fit le matelot. Je ne peux pas refuser à madame +d'entrer pour dire adieu à son mari. + +--Ce n'est pas cela, Simon... il faut avoir de la force, de la raison, +éteindre toute sentimentalité... il faut enfin hâter les funérailles +et faire enlever au plus tôt ce pauvre Pierre, empêcher que la vue de +ce lugubre tableau n'amène enfin la catastrophe que je redoute. + +--Ah! je comprends, fit Simon, paraissant presque heureux de ce qu'on +lui disait. Vous avez raison, c'est une bonne idée, ça... c'est d'un +bon cÅ“ur... Mais comment faire? + +--C'est simple comme tout... Nous allons à la mairie. + +--Bien! + +--Nous déclarons le décès, nous l'avançons de sept heures. + +--Bien! et alors! + +--Alors... nous pouvons ce soir même faire les funérailles... + +--Mais vous avez raison... Quand on est mort, on est bien mort! dit +Simon qui paraissait absolument ravi de l'idée de Fernand; ainsi nous +en terminons vite, nous sommes des hommes... Un malheur est arrivé, il +faut au plus tôt en finir... comme à bord... Je suis à vos ordres, +monsieur Fernand. + +Et, tout bas, le matelot pensait: + +--Ah! coquin, tu as hâte d'être seul ici, d'ouvrir le testament, +d'être avec elle, chez elle, c'est-à -dire chez toi... Coquin, va... +Espère! espère! + +--Eh bien! partons tout de suite, tu reviendras aussitôt, seul, pendant +que je m'occuperai des préparatifs... Tu vas mettre quelqu'un près de +lui... + +--Non! non! c'est sa volonté! Sortez, je ferme la porte à clef... Nous +ne serons pas longs. + +Fernand approuva et sortit... Simon, sous prétexte de jeter un coup +d'Å“il au corps, alla frapper trois coups secs sur le panneau derrière +lequel était caché le vieux Rig, puis il sortit, ferma soigneusement +la porte et accompagna Fernand. Ainsi qu'ils l'avaient arrêté, ils +déclarèrent le décès en l'avançant, et l'inhumation fut décidée +pour le même soir, à cinq heures. + +Tout se passa selon les prévisions de Fernand; Geneviève ne quitta pas +sa chambre, elle avait peur de rencontrer Fernand, et les remords qui la +poursuivaient avaient anéanti son courage, elle n'osait entrer dans +la chambre de son mari; quand on vint lui dire que les funérailles +auraient lieu à cinq heures, elle éclata en sanglots et dit: + +--J'irai! + +On chercha à la dissuader. Mais Simon s'interposa en disant vivement: + +--C'est un devoir sacré, et ça serait indigne d'empêcher madame de le +remplir. M. Fernand s'occupera de madame... + +Fernand leva les yeux et son regard flamboyant chercha à rencontrer +celui de Simon; il voulait y lire l'intention mise dans la phrase; mais +le matelot, calme, essuyait ses yeux avec son mouchoir de cotonnade. + +Le médecin de service était venu le matin constater le décès; il se +contenta de soulever les paupières pour regarder l'Å“il vitreux sans +regard. Il avait lu l'ordonnance du médecin venu la veille et avait +conclu que le malade était mort d'une hypertrophie du cÅ“ur... + +Alors Simon s'était enfermé dans la chambre avec son maître, refusant +de prendre aucune nourriture. Lorsque les employés des pompes funèbres +s'étaient présentés, il avait fait porter le cercueil dans la chambre +et avait demandé qu'on le laissât seul ensevelir son maître. On +l'avait écouté. Puis il avait rappelé les croque-morts et leur avait +fait placer et visser le couvercle. Le corps fut exposé. Alors il alla +prévenir Geneviève que l'heure de la triste cérémonie était venue. + +Celle-ci, toute vêtue de deuil, embrassa sa fille, et muette, +étouffant sous la douloureuse émotion, elle suivit le matelot +et descendit au salon, où Fernand racontait aux quelques amis qui +attendaient pour conduire Pierre Davenne à sa dernière demeure +l'étrangeté et la rapidité de cette mort presque foudroyante. + +Lorsque le convoi se mit en marche, Geneviève monta dans une voiture, +seule; derrière le corps marchait Fernand. Derrière les assistants +marchaient, se donnant le bras, le matelot Simon et son ancien collègue +Rigobert, vêtu pour la circonstance d'un large pardessus qu'il avait +décroché sans façon dans la garde-robe de Pierre, prétextant qu'il +ne pouvait retourner chez lui. + +Pendant tout le temps que dura la funèbre cérémonie, le vieux Rig +regardait la montre qu'il avait par mégarde prise sur la cheminée, et +il maugréait tout bas: + +--Ils n'en finiront donc pas avec leur lenteur! + +--Nous avons le temps? demandait Simon. + +--Nous avons le temps, oui... mais il ne faut guère en perdre... ou... + +--Ou? interrogea Simon. + +--Ou je ne réponds de rien. + +---Ne dis pas ça, vieux coquin! râlait Simon en lui serrant le bras à +le faire éclater, ne dis pas ça... + +Et le fidèle matelot devenait livide. Au contraire, Rig grimaçait un +sourire. La cérémonie religieuse fut courte; cependant on arriva au +cimetière à l'heure où le jour commençait à baisser. La famille +Davenne avait un caveau grand comme une chapelle, le corps y fut placé. + +Alors une scène déchirante se passa. Geneviève était descendue de +voiture à la porte du cimetière; lorsque les employés enlevèrent +le cercueil pour le porter dans le caveau, la malheureuse femme se +précipita, et l'embrassant en tombant à genoux, laissant éclater ses +sanglots, elle s'écria: + +--Grâce! mon Pierre, grâce!... Non! non! ce n'est pas vrai, ce n'est +pas moi qui suis cause de ta mort!... Pierre, pardon!... Toute ma vie, +je le jure, je l'emploierai à racheter la _faute_! Pierre, grâce!... +Pierre!... + +On juge de la stupéfaction des assistants. Fernand, livide, mordait +ses lèvres, se contraignait pour ne point se précipiter sur elle +et éteindre dans sa gorge les aveux que le remords lui dictait. Se +domptant et maître de lui, il dit à l'un des assistants: + +--La pauvre sainte femme, ce malheur la rend folle. Aidez-moi, nous +allons l'arracher à ce triste spectacle et la reconduire à sa voiture. + +Cela sembla si naturel, si vrai, que deux ou trois hommes aidèrent +Fernand. On enleva presque la malheureuse et on la porta jusqu'à sa +voiture, malgré ses cris: + +--Laissez-moi... laissez-moi... Mon Pierre, adieu... Adieu, pardon, +grâce... + +Et elle perdit connaissance. + +Le corps était dans le caveau, les assistants, douloureusement émus, +se retiraient après avoir pressé la main de Fernand, qui représentait +la famille, et après lui avoir dit quelques paroles de consolation, +tant il semblait désolé. Les gens partaient en pensant: + +«Pauvre jeune homme, c'est presque son frère qu'il perd... C'étaient +deux braves et loyaux amis... pauvre garçon... pauvre femme!» + +Quand tout le monde se fut éloigné, Fernand pensa au retour, il +chercha le matelot. Comme il désirait être seul avec Geneviève dans +la voiture, afin que personne n'assistât à la scène qui allait suivre +la crise, il voulait dire au matelot de prendre un autre fiacre, et +qu'il le retrouverait rue Payenne; il l'aperçut, alla vers lui et dit: + +--Simon, prends une voiture et rejoins-nous... Je vais reconduire madame +Davenne. + +Simon le regarda, et, lui tendant la main, il dit: + +--Adieu, monsieur Fernand... Je ne vais plus rue Payenne. + +--Que dis-tu? fit Fernand étonné. + +--Monsieur Fernand, là -bas, j'aimais mon maître... c'est pour lui que +j'y restais. Mon maître est mort... Adieu... Je ne veux plus revoir +cette maison-là ... La maison maudite... + +--Mais tu n'es pas raisonnable... La douleur t'égare... + +--Adieu, je vous dis... Demain je serai à Brest et dans trois jours en +mer... Qui sait, nous nous reverrons peut-être un jour... Adieu... + +Fernand allait insister, mais le matelot était déjà loin. Il +réfléchit une longue minute, puis, ayant passé son mouchoir sur sa +figure et, chose singulière, ayant enlevé par ce mouvement et les +larmes et l'air désolé répandu sur son visage, il sourit et dit entre +ses dents: + +--Au reste, cela vaut mieux! À nouveau maître, il faut nouveau valet. + +Et il monta dans la voiture, s'assit près de Geneviève, qui, ayant +repris connaissance, se tenait dans un coin, presque accroupie, les +mains jointes entre ses genoux, les yeux secs, le regard fixe, anéantie +par ses remords et par sa douleur. + +Et la voiture se mit en marche; alors, de sa voix la plus douce, Fernand +dit à la veuve: + +--Geneviève, mon enfant, c'est fini..., il faut oublier..., il faut +avoir de la raison... Écoute-moi, ma bonne amie, et causons. + + + + +IX + +UNE PETITE PROMENADE GAIE LA NUIT. + + +Avec la nuit, la pluie était tombée; la pluie chaude des jours +d'été, tombant dru et transformant en torrent les ruisseaux en pente +raide du cimetière. Le silence n'était troublé dans le vieux champ du +repos que par le gloussement de l'eau dans les rigoles. La nuit épaisse +enveloppait dans ses ombres les tombes, les croix et les arbres noirs +qu'aucun souffle de vent n'agitait. Les jardinets des tombes formaient +de petits lacs entourés de buis; d'autres semblaient un écusson +d'acier à croix noire; sur les toits de zinc, sur le sable, sur les +pierres, sur les feuilles la pluie battante crépitait, et c'était +lugubre à cette heure, dans ce silence, au milieu duquel la mort +planait. + +Les gardiens, trempés jusqu'aux moelles, étaient rentrés dans leurs +petites maisons gaies, au milieu des plantes pariétaires qui les +enveloppent, les colorant de leur verdure, les parfumant de leurs +fleurs... Il faisait nuit, il faisait humide, il faisait triste, et, +après s'être séchés devant le feu gai du bois sec des entourages +et des vieilles croix funéraires, ils s'étaient glissés dans le lit +moelleux, sous l'édredon, et s'étaient enfoncés dans ce bon sommeil +calme qui vous prend sous un bon abri, sur les contrevents duquel la +pluie bat. + +Les rondes étaient suspendues cette nuit à cause du temps; les chiens, +eux aussi, faisaient le _cimetière buissonnier_; ils étaient rentrés +mouillés, tout boueux, et s'étant vigoureusement secoués, après +avoir consulté l'Å“il du maître, ils s'étaient couchés devant +l'âtre, le museau sur les pattes, roussissant leurs poils aux cendres, +puis séchés ils avaient gagné la niche. + +Il pleuvait, il faisait nuit; et la demie de neuf heures sonnait lorsque +deux hommes enjambèrent la brèche d'un mur en réparation; insoucieux +de la pluie, ils coururent vers le haut cimetière, le plus petit des +deux hommes disant à l'autre: + +--Vite! vite! courons, ils ont été longs à se coucher, mais +maintenant nous n'avons à craindre ni les hommes ni les chiens... + +--Il est temps au moins? demanda l'autre. + +--C'est bien juste, et j'ai peur. + +--Filons donc, alors, vieux coquin, exclama l'autre en doublant sa +course. + +Les deux hommes couraient comme deux soldats, les coudes au corps, le +pas égal... S'enfonçant ici, trébuchant là , mais toujours droits, +courant non par les chemins, mais par les sentes qui séparent les +tombes. Après trois minutes de cette course, tout ruisselants de sueur +et de pluie, ils s'arrêtèrent devant la chapelle funéraire, où +quelques heures avant on avait porté le corps de Pierre Davenne. + +Tout haletant, le plus grand (nos lecteurs l'ont reconnu), Simon, ouvrit +la porte, fit entrer son compagnon Rigobert; le vieux sauvage entra et +la referma aussitôt. + +Le matelot ôta son caban tout mouillé et l'accrocha devant la porte, +faisant un rideau protecteur, pendant que le vieux Rig, ayant tiré +des allumettes de ses poches, allumait les deux cierges de la petite +chapelle. Le vieux Rig était méconnaissable; lui si tranquille, si +calme d'ordinaire, à cette heure il semblait secoué par une fièvre +violente; il avait jeté à terre le long pardessus qu'il avait pris +le matin chez Pierre, et, avec une adresse et une force étonnantes, il +avait glissé dans le plâtre frais qui scellait la pierre un ciseau à +froid et d'un coup sec il avait fait vaciller la pierre. + +--Allons, Simon... vite là , dit-il. + +Le matelot vint et l'aida à soulever la pierre, qu'ils placèrent sur +les dalles. + +Le corps n'avait pas été descendu dans une fosse. Le monument de la +famille Davenne était une longue salle dans laquelle on descendait par +huit marches. Devant la porte, en face de l'escalier, était un petit +autel, et, à gauche, quatre cases, semblables à des tiroirs, ayant de +larges anneaux; au-dessus de chacun étaient gravés la date du décès, +l'âge et le nom de celui qui y reposait. + +C'est la pierre qui murait une de ces caves presque au niveau du sol que +le sauvage venait de desceller si rapidement. Simon et Rig traînèrent +avec précaution le lourd cercueil et le placèrent au pied de l'autel. +Les deux hommes avaient chacun un tournevis... Une crainte épouvantable +les étreignait à ce moment; car, sans dire une parole, ils se mirent +à dévisser chacun un côté du couvercle. Deux minutes après le +cercueil était ouvert; le linceul arraché laissait voir la face +livide, les yeux caves, la bouche sèche de Pierre Davenne. + +Le vieux sauvage avait arraché la chemise en même temps que le suaire, +et il avait appliqué sa tête sur le cÅ“ur du cadavre. + +Simon, l'Å“il ardent, les lèvres serrées, la main crispée sur le +manche du tournevis qu'il tenait comme un poignard, cherchait à lire +sur la physionomie du vieux Rig. + +Et c'était une vilaine page à lire que le visage du sorcier. Il +faisait en auscultant la plus hideuse grimace. + +--Eh bien? demanda Simon. + +--J'ai peur, fit lugubrement le vieux Rig!... + +Simon sursauta, son bras se leva menaçant, ses yeux lancèrent des +éclairs, et il râla: + +--Vieille vermine... si tu l'as tué, je t'enferme vivant dans son +cercueil. + +Rigobert parut ne pas avoir entendu; avec une force qu'on n'eût jamais +cru devoir trouver chez cet être vieux et maigre, il prit le corps de +Pierre dans le cercueil, le coucha à terre, et d'une main appuyant sur +l'épigastre en faisant des pressions régulières, il colla sa bouche +sur les lèvres du mort, lui jetant son souffle dans les poumons... + +Épouvanté, Simon restait le bras levé, la bouche béante... + +Au bout de dix minutes, il dit vite à Simon: + +--Prends dans le paletot une fiole roulée dans du cuir... Verse-la sur +le ventre et frictionne-le à faire venir le sang... + +Et aussitôt, continuant à faire des pressions sur l'estomac, il +replaça sa bouche sur les lèvres du cadavre. + +C'était un étrange tableau que celui de ces deux hommes penchés sur +ce corps livide, dans le tombeau, à la lueur vacillante des cierges, +et faisant des efforts surhumains pour lui rendre la vie. Le silence +sépulcral n'était troublé que par le bruit monotone de l'eau qui +gloussait dans la gargouille du monument, et qui, inondant les allées, +se glissait sous la porte et commençait à mouiller l'escalier. + +Ce n'était pas le visage de Pierre qui était le plus blême; +Simon épouvanté obéissait au vieux Rig; mais on sentait en lui la +désespérance, et chaque fois que son regard se portait sur le vieux +sauvage, on devinait la résolution absolue de faire payer à l'ancien +matelot la mort de son maître. + +Deux longues heures se passèrent ainsi sans résultat... On sait comme +elles sont cruelles les heures du désespoir. Le vieux Rig replaça son +oreille sous le sein gauche et jeta une exclamation. + +--Vite, vite. Simon, prends ma place, fais-le respirer... Il vivra... + +La figure du matelot s'illumina; obéissant, il reprit les fonctions de +Rig... + +Nous ne voulons pas qu'on croie, en écrivant ces lignes, que nous +faisons de la fantaisie, de l'invraisemblable! C'est au regretté savant +Claude Bernard, qui a préconisé la respiration artificielle pour faire +revenir à la vie un sujet empoisonné par le curare, que nous prenons +tous nos renseignements. + +«On doit pratiquer alors des pressions alternatives sur le ventre et la +poitrine; ces pressions ont pour but de chasser l'air des poumons, et, +dans l'intervalle des pressions, on insuffle de l'air par la bouche, en +ayant soin d'agir doucement pour que le courant d'air introduit dans le +poumon ne vienne pas, par sa vitesse et sa force excessive, rompre les +alvéoles pulmonaires; on doit s'efforcer, dans ces deux temps de la +respiration artificielle, de se rapprocher de la respiration normale. + +Cette opération doit être longtemps continuée, car beaucoup de +sujets ont été rappelés à la vie après _plusieurs heures_ de mort +apparente.» + +Simon avait glissé son bras sous la tête de son maître, et c'est les +larmes aux yeux qu'après l'avoir embrassé il continua l'opération +commencée par le vieux Rig. Celui-ci fouillait dans ses poches; ayant +ouvert sa trousse pour en tirer un bistouri, et après avoir pris sur +l'autel un vase contenant des fleurs, il avait jeté le bouquet et il +avait placé le vase près de la tête de Pierre. + +Ayant dit au matelot de continuer les insufflations sans s'occuper de ce +qu'il allait faire, le vieux sauvage plaça sa trousse près de lui; il +prépara une pelote de fil de soie ciré et une petite pince à verrou. + +Nous avons dit que Simon supportait la tête de son maître sur son +bras; Rig lui dit: + +--Continue toujours et ne bouge plus ton bras... Maintenant j'en +réponds. + +Les lèvres de Simon étaient sur les lèvres de son maître, il ne +pouvait répondre, mais ses yeux eurent un regard pour remercier son +compagnon. + +Rig, ayant pris son bistouri, appliqua une main sur le front livide de +Pierre Davenne, et de l'autre coupa, au devant de l'oreille, l'artère +temporale; le sang noir coula d'abord doucement dans le vase que le +vieux sorcier tendait, puis il jaillit plus abondant... Le corps s'agita +légèrement. + +--Arrête, dit Rig, et viens vite m'aider. + +Simon tout tremblant de joie, d'émotion, se leva, se cognant au marbre +de l'autel, trébuchant aux marches, mais ne sentant ni douleur ni choc, +et vint s'agenouiller près de Rig. Celui-ci lui fit tenir le vase plein +de sang, et aussitôt rassemblant par sa pince à verrou les deux bouts +de l'artère, il fit une ligature avec les fils de soie qu'il avait +préparés. C'était un habile praticien que le vieux Rig, car, en moins +de dix minutes, la ligature était faite, le front était bandé. + +Ayant placé sa main sous le sein gauche, il dit à Simon: + +--Maintenant..., Simon, il est sauvé. + +Le matelot suffoquant prit alors celui qu'il appelait le vieux coquin +dans ses bras; il l'embrassa, mouillant ses joues de larmes heureuses. +Il l'aurait fait danser dans le tombeau si Rig ne l'avait retenu... + +Mais celui-ci, calme, se fit aider pour vêtir Pierre du pardessus qu'il +avait apporté, et il dit: + +--Allons, Simon, remettons le cercueil, replaçons la pierre, que tout +soit en ordre, si un curieux regardait ici; et demain tu viendras faire +le scellement. + +Ce fut fait en quelques minutes... Les cierges furent éteints. +--Allons, Simon, marche devant, tu sais le chemin, guide-moi... + +--Mais, vieux, il faut porter... + +--Je le porte, marche, je ne quitterai mon malade que guéri, chez lui.. +Allons, va! + +Simon haussait les épaules: ce petit vieux, malingre, avait la +prétention de porter un homme! Il ne fut pas peu stupéfait en voyant +le vieux sauvage prendre Pierre Davenne dans ses bras et, sans efforts +apparents, le porter comme un enfant. L'estime lui était venue pour +le vieux Rig, lorsque celui-ci lui avait assuré que son maître était +sauvé; en constatant cette force extraordinaire, elle doubla. + +Ils partirent en portant le corps, la pluie tombait toujours... Cette +fois, rassuré sur la vie de son maître, Simon, en passant à travers +les tombes, eut des frissons qu'il n'avait pas eus en venant... Ils +repassèrent par la brèche du mur. Au bout d'une demi-heure, et grâce +à la pluie battante, ils arrivèrent sans incident à la petite maison +de Charonne que Pierre avait louée trois jours avant; les fenêtres +étaient éclairées et la petite porte qui donnait du côté du +cimetière était ouverte. En la fermant, le matelot joyeux, glissant +une praline dans sa bouche, disait: + +--Nous avons eu de la chance, c'est un beau temps ça... + +Les deux pauvres gars étaient trempés jusqu'aux moelles. + + + + +X + +LES BONS ET LES MAUVAIS RÊVES DU MATELOT SIMON RIVET. + + +Dirigé par Simon, le vieux Rig, portant dans ses bras son malade, +s'engagea dans le jardin boisé. Ils arrivèrent bientôt devant la +porte du vestibule. Simon l'ouvrit: la petite pièce était éclairée +par une veilleuse; ils se dirigèrent vers l'escalier et montèrent au +premier étage: une chambre était éclairée, un feu de bois brûlait +dans l'âtre, mais autour d'eux régnait le silence le plus profond et +la petite maison semblait abandonnée; cependant le lit couvert de draps +blancs était préparé pour recevoir le malade. Simon ne parut pas +étonné, et le vieux Rig était impassible. + +Ayant étendu Pierre Davenne dans le lit, le sauvage tira des +profondeurs de ses poches une petite fiole; puis, entr'ouvrant de ses +doigts secs les lèvres de son sujet, il lui versa avec précaution +quelques gouttes d'une liqueur rouge. Il observa alors le malade avec +attention. + +Simon, placé derrière lui, regardait, n'osant parler, envahi par +ce silence qui les enveloppait. Après quelques minutes d'attente, la +teinte livide qui couvrait le visage disparut, les pommettes des joues +devinrent roses, les lèvres se colorèrent, et la poitrine se souleva +sous la respiration régulièrement rétablie. + +Alors le vieux sauvage se tourna vers Simon et lui dit de façon à ne +pas éveiller le malade: + +--Maintenant, il est sauvé... Il faut le laisser dormir; avec le jour, +il s'éveillera plus faible mais voilà tout... + +Le matelot ne trouva pas un mot à répondre. Deux grosses larmes +glissèrent sur ses joues; il fit une grimace qui avait la prétention +d'être un sourire, et, serrant la main de son ancien compagnon d'armes +à l'en faire éclater, il respira bruyamment. + +--Maintenant, dit le sorcier, il n'a plus besoin de nous; les portes +sont fermées, il pleut dehors et fait bon ici: nous sommes fatigués; +fais comme moi, je vais dormir... + +Simon serra encore les mains de son compagnon et fit un effort pour +parler, il ne trouvait rien à dire; il articula enfin: + +--Espère! espère! + +Le vieux Rig prit le tapis qui se trouvait devant le lit et, le plaçant +dans un coin, il s'accroupit dessus; puis, ayant fait deux ou trois +tours comme le chien qui fait sa couche, il se roula dans sa houppelande +et ne bougea plus... Moins de dix minutes après, un petit sifflement +nasal indiqua que le vieux saltimbanque était endormi. + +Simon, après avoir bien couvert et longuement regardé son maître, +après avoir baissé la lumière de la lampe, avança sans bruit +devant le feu un grand fauteuil. Il retira ses chaussures boueuses, +ses vêtements trempés, se souriant dans la glace ou se faisant la +grimace,--ceci est affaire d'appréciation.--Il se fit avec son mouchoir +multicolore une superbe marmotte... Ainsi la peau tannée faisait de sa +face un de ces bronzes que nous envoie le Japon, la marmotte était le +couvert d'émail étrange, et les boucles d'oreilles les deux anses de +la potiche. + +Le matelot s'étendit dans le fauteuil, les pieds presque dans +la cendre; car la peau de Simon était comme de la corne, et bien +pelotonné, les mains sur le ventre, il s'endormit; mais, moins discret +que son ancien collègue, son sommeil s'annonça par un ronflement +sonore, quelque chose comme le clapotement du vent dans les focs au +moment du lof. + +La pluie cessait au dehors. + +Lorsque tout le monde fut endormi, une porte invisible s'ouvrit au fond +de l'alcôve du lit: une femme parut, elle s'appuya avec précaution sur +le lit. On eût dit que Pierre l'avait devinée ou l'avait entendue, car +ses yeux s'ouvrirent aussitôt. Il remua les lèvres, la femme se pencha +encore pour entendre, mais aucun son ne sortit; elle comprit cependant, +et, avançant sa bouche près de l'oreille du ressuscité, elle lui dit +d'une voix faite de râle que lui seul pouvait entendre: + +--C'est fait!... + +Il y eut dans les yeux du malade un regard heureux; mais pas un muscle +du visage ne remua; seules les lèvres s'agitèrent comme pour dire: + +--Merci! + +La femme se pencha alors et l'embrassa en disant: + +--Dieu nous protège et nous pardonne! + +Et elle partit aussitôt. La porte se referma et, quelques minutes +après, on entendit le bruit d'une voiture qui s'éloignait. Pierre, les +yeux ouverts, semblait écouter; il entendit la voix de son matelot, il +ferma aussitôt les yeux, feignant de dormir. + +Mais Simon n'était pas éveillé: heureux de sa nuit, dans laquelle il +avait retrouvé son maître, il rêvait, et c'était un rêve agréable, +car il riait et disait en dormant: + +--Oui, princesse... j'accepte et en souvenir de vous, avec l'anneau +de votre nez, je me ferai faire des anneaux d'oreilles... je ne les +quitterai jamais... Princesse, vous verrez l'Europe... Ne cousez pas +tant de diamants sur ma tunique: c'est trop chaud, je suis trop vêtu +ainsi... J'étouffe... + +Et la sueur suintait sur le front du matelot, qui se tortillait dans son +fauteuil. + +--Mettez-moi tout de suite mes bottes... en peau d'éléphant bleu... +vite... le sable est brûlant... quel soleil... le sable brûle, +tonnerre... dépêchez-vous donc... Aïe!... Aïe!... Ah!... + +Et le matelot s'éveilla, en se trémoussant dans le fauteuil; croyant +mettre ses bottes en peau d'éléphant bleu, il enfonçait ses larges +pieds dans les cendres brûlantes; éveillé, il se recula aussitôt; il +était temps, la peau s'écaillait. + +Il passa la main sur son front mouillé de sueur, sourit avec regret +eu constatant que l'heureuse situation qu'il quittait n'était qu'un +rêve... et tout de suite sa première pensée fut pour son maître. +Il alla, amortissant ses pas, jusqu'au lit et il le regarda. Pierre +lui parut changé: il le regarda une seconde fois, et constatant la +rigidité de ses traits, il eut peur... L'épouvante le prit alors, il +mit sa main sur le front de son maître, la face ne bougea pas, il lui +sembla même que le front était froid... + +Alors, fou, il jeta un cri terrible et recula. + +En une seconde, le vieux Rig fut debout. Simon tremblant, trébuchant, +se reprochant son sommeil comme un crime, montra du doigt son maître en +gémissant: + +--Il est mort! il est mort! + +Rig se précipita... + +Pierre ouvrit les yeux... + +--Ah çà ! est-ce que tu deviens idiot? demanda le vieux Rig. + +Simon, étourdi, s'avança... + +--Qu'est-ce qui t'a pris... tu rêvais donc? + +Le matelot tout heureux, mais confus, dit: + +--Bon sang! je ne peux pas expliquer ça... vous avez les yeux qui +vivent et quand ils sont fermés... votre visage est tout autre... +rien ne bouge... C'est bête! C'est l'émotion... qui me fait voir de +travers. + +Cependant, en entendant les derniers mots de Simon, le vieux Rig avait +froncé le sourcil..., et, voyant le regard de Pierre fixé sur lui, qui +semblait demander une explication, il souleva la tête du malade, enleva +le bandage de toile, regarda attentivement la plaie presque cicatrisée +et exclama après une seconde d'examen: + +--Ah! maladroit que je suis!... + +--Qu'y a-t-il, demanda Pierre d'une voix faible. + +--Oh! il parle... il parle..., cria Simon joyeux et prêt à danser dans +la chambre en entendant cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis +deux jours, et qu'il avait craint un instant d'être éteinte pour +l'éternité. Il se tut, sur un signe violent du vieux Rig. + +--Tais-toi!... et répondant à Pierre: Lieutenant, j'ai été +maladroit, j'avais une telle crainte d'arriver trop tard que, dans ma +précipitation, en vous saignant à l'artère temporale, j'ai coupé la +branche supérieure du nerf facial. + +--Et? demanda Pierre. + +--Et il en résultera une paralysie d'un côté de la face qui vous +change tout à fait. + +--Tant mieux! répondit simplement Pierre... + +--Avez-vous besoin de quelque chose?... + +--Non, avec le repos, je sens les forces revenir... Reposez-vous, mes +amis, je vais reposer moi-même... Au jour, je serai mieux. + +Sur un signe du vieux matelot, Simon se tut et regagna son fauteuil, +pendant qu'obéissant à son malade l'étrange docteur allait se coucher +sur son tapis... + +Quand Simon s'éveilla, il se dirigea aussitôt vers le lit de son +maître. Pierre avait les yeux ouverts; en le voyant il dit: + +--Aide-moi à m'habiller. + +Le matelot, stupéfait, allait refuser; mais le vieux Rig était déjà +derrière lui et, satisfait, il disait: + +--Maintenant, à part un peu de faiblesse, il n'y paraît plus... +Habillons-le. Lorsque Pierre fut vêtu, soutenu par les deux anciens +matelots, il se fit conduire près de la fenêtre, et on l'étendit dans +un large fauteuil. + +--Rigobert, dit-il, tu vas retourner chez toi, et demain, en venant +toucher ce que je te dois, tu m'amèneras l'étrange fille que tu as +recueillie. + +--Bien, maître, fit le vieux sauvage, glissant dans son gousset +la montre qu'il avait prise rue Payenne, et, malgré la chaleur, se +couvrant du pardessus de Pierre... Nous serons ici demain soir. + +Le vieux sauvage, ayant pressé la main de Simon, se retira après lui +avoir donné quelques instructions relatives aux soins nécessaires à +son malade. + +Lorsqu'il fut sorti, Pierre appela son matelot et lui parla à +l'oreille; celui-ci exclama joyeusement: + +--Bon sang de bon Dieu! elle est ici!... Ah! mon lieutenant, j'y vais... +Espère! espère! espère! + +Et il sortit aussitôt. + +Seul, Pierre, assis dans le fauteuil, s'accouda sur l'appui de la +fenêtre; il regarda longuement le panorama de Paris qui se développait +devant lui dans les vapeurs ensoleillées du lever du jour. + +La veille, le soleil était resté caché, la bise et la pluie +attristaient tout, il semblait que la nature était en deuil. À cette +aube, au contraire, les arbres étaient tout brillants de la pluie de +la veille, et dorant l'horizon, miroitant dans les flaques d'eau des +routes, scintillant à travers les feuilles, embrasant la plaine, +avec le jour, le soleil paraissait, éclairant tous les vitraux; il +incendiait les cadres dorés, il faisait sourire les vieux portraits, il +illuminait la chambre, et dans ses rayons, dans les pétillements de +sa poussière d'or, il jetait la lumière, la gaieté, la santé et +l'amour. + +Le visage de Pierre Davenne était à jamais immobile, le soleil +l'éclairait sans le changer, et une pensée sombre dormait sous son +front: la vengeance. + +Le regard fixé sur Paris, il dit à mi-voix: + +--Maintenant, épouse infidèle, Geneviève, tu es veuve, tu as été +ingrate, indigne, infâme! Je te laisse la honte, la misère, le +remords... et le désespoir... À toi, traître, à toi, faux ami, à +toi, lâche, qui n'as pas reculé devant le déshonneur dont tu pouvais +couvrir mon nom... je garde ma haine... À toi qui as mordu la main qui +te soutenait, je veux rendre le mal fait... Tu m'as fait souffrir par +mon amour... L'amour que je te mettrai au cÅ“ur te tuera... Tu n'as pas +reculé pour être riche devant le crime, devant la séduction de la +femme sacrée de l'ami, du frère qui te faisait vivre..., tu auras la +ruine, et je porterai chez toi, Fernand, la banqueroute, l'adultère et +la misère... Et tout cela dans la honte, pour qu'il n'y ait autour de +toi ni merci, ni pitié... rien que du mépris et de la haine! Elle! +elle... nous verrons après... + +La porte s'ouvrit: c'était Simon amenant la petite Jeanne, qui venait +dire bonjour à son père. + + + + +XI + +LES LETTRES LAISSÉES PAR PIERRE DAVENNE. + + +Fernand, ramenant la jeune veuve chez elle, avait cherché à la +consoler du passé en parlant de l'avenir; connaissant l'amour profond +de Geneviève pour son enfant, c'est de la petite Jeanne qu'il parlait, +c'est à cause d'elle qu'il espérait que la malheureuse femme devrait +l'écouter; mais Geneviève avait répondu: + +--C'est pour Jeanne que je consens à vivre, sans elle je me tuerais... +Aujourd'hui, je vois l'étendue de ma faute; couverte de honte, rongée +par les remords, je n'ai qu'un devoir: racheter par une vie nouvelle, +toute de sacrifice, ma conduite passée. + +--Geneviève, reprenait Fernand, il n'y a pas de sacrifice à faire... +il faut vivre pour ton enfant, il faut que tu aies un nom respecté, il +faut lui garder une fortune qui assurera son avenir... + +--Elle a pour elle la fortune de son père... + +--Non, Geneviève, cela ne suffit pas... Il ne faut plus parler du +malheur survenu; tu ne peux à ton âge rester veuve... L'amour que +j'avais pour toi est resté le même, malgré ce qui s'est passé entre +nous depuis la catastrophe... Mais je fais la part de la douleur, de +l'état nerveux dans lequel tu es... Geneviève, tu deviendras ma femme. + +La jeune veuve eut un frisson, son être se révoltait d'entendre les +projets de Fernand quand le corps de Pierre était à peine refroidi; +et comme elle n'avait pas la force de se révolter contre lui, qu'elle +était dominée, un mot glissa de ses lèvres... + +--Oh! le châtiment. + +Si bas qu'il fût dit, Fernand l'entendit, son front se plissa et il +reprit d'un ton sec: + +--Au reste, Geneviève, il est trop tard aujourd'hui pour reculer... tu +ne seras à personne qu'à moi... + +Cette phrase fut dite d'un ton tel que Geneviève releva les yeux; son +regard se croisa avec celui de Fernand... elle le baissa aussitôt, et +de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Jusqu'à la rue Payenne, +les étranges amants n'échangèrent plus une parole; lorsqu'ils +arrivèrent, la pluie commençait à tomber. + +La rentrée dans la maison mortuaire fut sinistre; en montant +l'escalier, les forces manquèrent à la malheureuse femme et Fernand +fut obligé de la soutenir. Des sanglots déchirants roulaient dans sa +gorge, l'étouffant... + +Et la maison était lugubre dans le mortel silence qui l'emplissait; le +gloussement de l'eau au dehors, les sifflements de bise dans les pièces +vides dont toutes les portes étaient ouvertes... et répandue dans +l'atmosphère cette odeur pénétrante de la sciure qui sert à +l'ensevelissement... tout cela glaçait la moelle des os. + +Arrivée sur le palier, Geneviève se dégagea des bras de Fernand qui +la soutenait, et, tombant à genoux, elle se traîna jusqu'à la porte +de la chambre de son époux, puis se tordant de douleur dans ses habits +de deuil, les mains jointes, suffoquant et pleurant, elle gémit: + +--Seigneur mon Dieu... pardon, pardon!... Mon Pierre, là -haut, +pardon!... Ah! je suis une misérable!... + +Fernand, impatient, la souleva et la porta sur un fauteuil, en disant +brutalement: + +--Assez de faiblesse, à la fin il faut de la raison... + +Geneviève était comme un enfant: elle eut peur, et elle s'efforça +d'étouffer le bruit de ses sanglots. Fernand alluma une lampe et, +allant prendre la lettre qu'il avait vue le matin même, il dit: + +--Geneviève... Allons, sois un peu raisonnable et écoute... Voici une +lettre laissée par Pierre et qui porte pour suscription: + +«À ma femme Geneviève, _pour être ouverte_ lorsque ma _dépouille +mortelle sera dans la tombe_.» + +La jeune femme, dominant son émotion, releva sa tête éplorée pour +écouter. + +Fernand brisa le cachet et lut: + + «À Geneviève, + +»Tu étais malheureuse et sans famille, je t'ai faite riche et aimée; +je t'adorais... tu m'as trompé!... Sois maudite!... + +»Je meurs par toi et pour toi, mais après avoir disposé de tous mes +biens... Je te lègue la misère... et l'abandon... Sois maudite!... + +»Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère... +Je te lègue ton amant... Sois maudite!... + + »Pierre DAVENNE.» + + +Geneviève jeta un cri et se laissa tomber à genoux, la tête dans +ses mains, penchée sur le fauteuil et comme écrasée sous cette +malédiction posthume. + +Fernand était devenu pâle en trouvant une autre lettre qui portait son +nom; il l'ouvrit et lut: + +«Je suis convaincu que tu seras avec ta complice, au retour du +cimetière, pour partager mes dépouilles... Ingrat et infâme, tu dois +avoir ta part dans ce testament... + +»Je te lègue la banqueroute!... + +»Lâche! sois maudit!» + +Fernand passa plusieurs fois la main sur son front, ne pouvant croire ce +qu'il avait lu... Puis, se redressant et revenant au côté pratique +du but qu'il poursuivait, il alla fouiller les meubles. Les meubles, si +solidement fermés le matin même, étaient ouverts, béants. Il mit la +main sur le portefeuille de Pierre dans lequel il trouva des fiches de +l'agent de change qui avait liquidé les valeurs... C'était vrai, la +caisse était vide, il ne restait que le mobilier qui meublait la maison +et dont la vente couvrirait à peine les dettes journalières... +Il resta un instant silencieux; un sourire singulier glissa sur ses +lèvres, puis, son regard tombant sur Geneviève éplorée, il dit bas +en hochant la tête: + +--Heureusement, nous ne sommes pas mariés... + +Puis, touchant l'épaule de la veuve et se disposant à sortir, il eut +un air cynique en lui disant: + +--Geneviève, adieu! + +Geneviève, sanglotant, ne bougea pas... Alors il continua: + +--Madame veuve Davenne, adieu! Vous êtes libre. + +Et il sortit. + +La malheureuse femme n'avait pas bougé; mais le dernier mot du +misérable fut une consolation dans sa douleur. + +Elle était libre; ce remords vivant, cette honte éternelle ne seraient +pas rivés à sa vie... Femme coupable et à cette heure repentie, +résolue à racheter le passé par une vie sans reproche, elle se +retira. + +Elle était seule dans la chambre mortuaire, débarrassée à jamais du +misérable qui avait été la cause de son malheur. Elle se traîna vers +le lit et baisa le drap sur lequel son époux avait été étendu... +Puis, effrayée de ce silence, étouffée par cette atmosphère dans +laquelle la mort pesait encore, elle prit la lampe et se dirigea vers le +sanctuaire saint du suprême pardon: la chambre de sa fille... + +Elle allait donc trouver des lèvres pour essuyer ses larmes, des +caresses pour consoler son cÅ“ur, des sourires pour oublier sa faute!... + +Elle entra et s'avança doucement vers le lit... Le lit était vide! + +Elle regarda autour d'elle étonnée... elle appela, rien ne +répondit... la maison était abandonnée... Elle appela encore. Rien! +elle écoutait et n'entendait que la pluie qui frappait les vitres +et les arbres, et que l'eau qui gargouillait dans les gouttières... +Seule!.... Elle était seule! Et sa Jeanne! + +Tout à coup elle se rappela la phrase de la lettre de son mari: + +«Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère.» + +--Ô mon Dieu, est-ce qu'on lui avait pris son enfant? + +À cette pensée, une pâleur livide couvrit ses traits, un frisson +courut dans son sang... Elle se redressa, et, arrachant son voile de +veuve, passant ses mains sur son front, dans ses cheveux, elle s'écria: + +--Non, je suis folle, c'est impossible!... Non! non! + +Et, retrouvant toute son énergie, elle saisit la lampe et courut dans +toutes les chambres de la maison, appelant: + +--Jeanne! Jeanne! + +L'écho et le vent seuls lui répondirent. + +Elle revint dans sa chambre et aperçut un papier sur une table, elle le +prit et lut épouvantée: + +«Jeanne est morte pour toi, oublie-la. + + »PIERRE.» + +Ce coup fut terrible; la malheureuse laissa tomber la lampe qu'elle +tenait à la main, et, folle, échevelée, elle se sauvait en criant: + +--Mon enfant! je veux mon enfant!... + +Et elle courait, trébuchant, se heurtant aux meubles, sans conscience, +sans idée, la tête perdue... Elle descendit dans le jardin et criait +toujours: + +--Jeanne! mon enfant! on m'a volé mon enfant!... Je suis maudite! + +Elle pouvait à peine se soutenir, brisée par l'émotion; elle ouvrit +la porte de la rue, voulant crier: + +--Au secours! + +Mais sa voix s'éteignit dans sa gorge. C'était plus que sa nature +frêle pouvait supporter, elle jeta un cri et tomba raide sur le pavé +de la rue. + +Ses cris avaient été entendus; malgré la pluie, quelques voisins +sortirent; on releva la malheureuse. Les gens épouvantés croyaient à +un crime; on transporta Geneviève dans la maison voisine. Là , un gamin +la reconnut et dit: + +--C'est la _Femme du mort_. + +On la transporta aussitôt chez elle, et une femme resta pour la +soigner. + +--Pauvre femme! disaient les gens qui l'avaient secourue, et quel +malheur! un si heureux ménage, ils s'adoraient!... + +Le lendemain, Geneviève n'avait pas repris connaissance; atteinte d'une +méningite, sur l'avis du médecin elle fut transportée dans une maison +de santé. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + +UN MARIAGE D'AMOUR. + + +Quelques semaines après les événements que nous avons racontés, +Fernand Séglin était assis devant son bureau; accoudé, le menton dans +la paume de sa main et mordillant ses ongles, le front plissé, les yeux +fixes, sans regard, il pensait. + +La maison Séglin occupait le rez-de-chaussée et le premier étage +d'une habitation de riche apparence du boulevard Magenta dans les +environs de la rue Lafayette. F. Séglin était commissionnaire en +marchandises. Il était le successeur d'un homme qui avait eu une grande +réputation commerciale, réputation moins brillamment soutenue par +lui. Le papier de la maison Séglin ne passait plus comme les billets +de Banque. La maison, établie sur de vastes proportions, avait un +personnel nombreux; aussi disait-on que les bénéfices devaient être +énormes, car Fernand menait une existence très coûteuse. Au cercle il +avait souvent perdu; une fois, entre autres, en une seule nuit, il avait +perdu près de 120,000 francs. + +On était à la veille de la fin du mois, et le caissier venait +d'apporter à Fernand Séglin son carnet d'échéances, le livre de +caisse et le bordereau de fin de mois. Le caissier avait dit: + +--Il me manque pour l'échéance 47,000 francs. + +Fernand avait souri en répondant: + +--Tout à l'heure, je vous donnerai une valeur à porter chez le +banquier... + +Le caissier s'était retiré, et seul Séglin pensait, hésitant à +prendre une décision. + +--Bah! murmura-t-il, je réussirai! En pressant le mariage, j'ai ce +qu'il me faut avant l'échéance... et tout est sauvé... + +Puis, les deux coudes sur le bureau, le front dans ses mains, il +réfléchit longuement. Nous devons dire que, quatre jours après +la mort de Pierre Davenne, un homme s'était présenté chez Fernand +Séglin. + +Cet homme avait entre les mains pour cent cinquante mille francs de +valeurs échues, que Fernand avait souscrites à Pierre Davenne, lorsque +celui-ci lui avait prêté cette somme, pour acheter la maison de +commission du boulevard Magenta... La créance avait été vendue, et +les demandes d'arrangement faites par Séglin avaient été absolument +repoussées. L'homme avait accordé deux mois seulement, sinon il +poursuivait, et la poursuite, c'était le crédit perdu, c'était +la faillite; or, la faillite, en montrant le gâchis des livres, ne +manquerait pas d'entraîner la banqueroute, car... car il circulait +avec l'endos de la maison F. Séglin certaines valeurs dont la signature +pouvait mener au bagne. + +Séglin enfin était sur le bord de l'abîme; tous ses efforts +consistaient à le cacher à tous; il n'avait pour se sauver qu'une +ressource, le mariage. Fernand était sur le point de se marier, et sa +femme devait lui apporter plus d'un million. Mais, pour réussir, il +ne fallait pas manquer une échéance... et c'est sous le coup de cette +idée que Fernand sortit de son bureau un livre de chèques en blanc; il +en coupa un et écrivit la somme: _Deux mille cinq cents livres_. + +Le chèque était d'une maison anglaise;--puis, prenant dans un livre +une signature dont les lettres étaient piquées avec une épingle, +il l'appliqua sur le chèque et passa dessus un petit tampon. Ayant la +signature au poncif, il prit la plume et suivit le décalque. + +Cela fait, il sécha le papier au feu, afin que l'encre ne parût pas +fraîche. Il prit alors une fiche sur laquelle il releva les échéances +et les encaissements de fin de mois,--établit la balance,--qui +produisait un déficit de quarante-six mille six cents francs. Ceci +fait, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées +sombres que son criminel travail avait amenées, disant bas pour se +rassurer lui-même: + +--Il faut que je réussisse, et je réussirai. + +Alors il sonna, le caissier vint. + +--Tenez, Picard, voici le bordereau. Voici un chèque qui vous couvre, +que vous ferez encaisser... + +--Bien, monsieur... + +Picard pria son patron de signer le chèque et sortit... + +Aussitôt Fernand se leva en disant: + +--Allons, je suis tranquille pour un mois; pendant ce mois, il faut que +tout soit fini... + +Et il regarda sa montre. + +--C'est à cinq heures qu'ils arrivent, je n'ai que le temps. + +Et ayant envoyé chercher une voiture, il se fit conduire à la gare de +Lyon. Il demanda si le train d'Italie était arrivé. Le train était +signalé et allait entrer en gare. Il alla se placer aussitôt à la +petite porte grillée par laquelle sortent les voyageurs. + +Quelques minutes après le sifflet strident de la locomotive annonçait +l'arrivée en gare du train, et aussitôt la salle était envahie par +les voyageurs, portant des sacs et des bagages... Fernand fouillait du +regard tous les arrivants pour reconnaître ceux qu'il attendait. + +Un groupe nombreux stationnait devant la porte de la salle des bagages, +et tous les autres voyageurs étaient sortis, les employés de l'octroi +allaient quitter la petite porte et Fernand contrarié pensait à se +retirer, lorsque, au moment où l'on allait fermer la porte du quai +d'arrivée, deux voyageurs suivis de deux domestiques partirent à leur +tour: un vieillard et une jeune fille. Sur un signe du premier, les deux +domestiques, un valet et une femme de chambre, attendirent à la porte +pour s'occuper des bagages. Puis l'homme regarda autour d'eux et, +apercevant Fernand, il se dirigea vers lui. Les deux hommes se +saluèrent et le vieillard demanda: + +--Monsieur Fernand Séglin? + +--C'est moi!... Monsieur Danielo de Zintsky? + +--Salut, meinher! dit le vieillard en tendant cordialement la main +au jeune homme; puis, prenant la main de la jeune fille, il dit en la +présentant: + +--Ich habe die Ehre ihnen meine Nichte Iza vorzustellen... Mais, se +reprenant aussitôt en voyant l'air étonné de Fernand, il dit avec un +fort accent allemand: + +--Je présente à vous ma nièce Iza Georgina de Zintsky... + +Fernand, après avoir salué, releva la tête pour regarder la jeune +fille; il resta comme ébloui de sa splendide beauté. + +Elle paraissait dix-huit ans à peine; les yeux bruns avaient la douceur +du velours; leurs cils longs et recourbés à l'extrémité jetaient de +la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant +plus mat le blanc de l'orbite; le nez, légèrement busqué, était fin +et franc de lignes; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient +suivant l'impression ressentie; les lèvres, d'un rouge ardent, étaient +admirablement dessinées et formaient dans le rire un splendide écrin +pour les dents d'une blancheur nacrée; les oreilles, toutes petites, +étaient d'une transparence rose; le front était pur et superbe dans +l'encadrement des cheveux si noirs qu'ils avaient les reflets bleus des +ailes du corbeau. Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des +cheveux; mais ce que nous ne pouvons peindre, c'est le charme, la grâce +sauvage, l'allure étrange et distinguée de l'admirable femme; c'est +ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces +formes puissantes, et jeunes, et élégantes... + +Iza Georgina de Zintsky était superbement vêtue; une longue robe de +faille noire, épaisse comme du drap, la dessinait dans les étroitesses +de la mode nouvelle, révélant son étrange beauté; le corsage de +la robe, échancré sur la poitrine, laissait sortir des flots de +dentelles, à travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair. +Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, étroitement +gantées, jaillissaient d'un même flot de dentelles, tranchant de leur +couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de +nos mères. + +Comme si la mode collante de nos jours gênait la pudeur de ses dix-huit +ans, un châle immense, éblouissant de ses couleurs et de ses +broderies d'or, l'enveloppait à demi, tordu autour d'elle. Une dentelle +singulière, dans le noir de laquelle se détachaient des sequins et des +festons de fils d'or, était accrochée dans son peigne et encadrait sa +figure, se mêlant à ses cheveux qu'elle portait en lionne... + +Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et +femmes se retournaient émerveillés, et ce fut un concert de louanges +échangées à voix basse, car dans ces éclatements de beauté, dans +ce regard enflammé, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle +se révélait... la pureté, l'innocence!... Sur ce feu était +cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits +éclatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire. +L'air du visage était tel que, ainsi que devant les habits criards de +clinquant des madones, on s'inclinait respectueux. + +Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en +tremblant... oui, en tremblant, et l'avait portée à ses lèvres... + +L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante à +soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le +teint cuivré des gens habitués aux ardeurs du soleil; ses cheveux +crépus étaient gris et tombaient sur son front en mèches frisées +comme des tire-bouchons, ils étaient tout luisants de pommade, les +sourcils étaient épais et bruns; l'Å“il, enfoncé sous l'arcade +sourcilière, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait; +le nez était droit et épais comme ceux que nous retrouvons sur les +profils des médailles grecques; les oreilles un peu plates étaient +ornées de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans +une barbe assez longue et absolument blanche. + +Il était vêtu d'une espèce de tunique de velours noir, boutonnée sur +le côté de la poitrine par des boutons de métal; cette tunique +avait des manches de drap lie de vin. Il était coiffé d'une calotte +d'astracan; le pantalon large, de velours brun à côtes, se perdait +dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky +était bouclé dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle +pendait une petite sacoche... Sur son bras le vieillard portait un de +ces manteaux immenses que la jeunesse élégante de 1830 appelait le +manteau Byron. + +--Selon votre désir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Hôtel vos +appartements... + +--Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficulté en français, +si j'ai décliné votre offre... Mais vous vivez en garçon, et cela +était impossible. + +--Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre +à la voiture, d'offrir le bras à Mlle de Zintsky? + +Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots à la jeune fille; +celle-ci, souriante, prit aussitôt le bras du jeune homme. Le vieillard +dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Hôtel, +et, se tenant au côté de Fernand qui donnait le bras à sa nièce, ils +sortirent de la salle d'arrivée, au milieu du murmure admiratif de ceux +qui étaient dans la salle. + +--Est-ce la première fois, mademoiselle, que vous venez à Paris? +demanda Fernand qui bouillait d'entendre parler la jeune fille. + +Celle-ci, sans être gênée pour s'exprimer, au contraire, ajoutant par +son accent mélodieux un charme de plus à son langage, lui répondit: + +--Oui, maître... C'est la première fois!... Je suis restée deux jours +à Vienne, que l'on m'a dit ressembler beaucoup à Paris... + +--Ce sera pour moi, mademoiselle, une bien grande joie de vous diriger +et de vous servir de cicérone dans mon beau pays... Et M. de Zintsky? + +--Moi, je suis venu deux fois déjà . + +On monta en voiture, et, une demi-heure après, Fernand, ravi, offrait +la main à la jeune Moldave pour descendre de voiture et la diriger, +précédé par le domestique, vers ses appartements. + +La jeune fille, lasse du voyage, demanda à son oncle à se retirer chez +elle, ce qu'il accepta. Fernand allait le quitter, lorsque le vieillard +lui dit: + +--Mais moi, je ne suis pas fatigué, nous avons à causer....et, si vous +le voulez, nous nous retrouverons dans vingt minutes, le temps de me +vêtir à la parisienne, et nous passerons la soirée ensemble. Iza +ne descendra pas pour dîner, elle va avoir sa migraine... mais nous +pouvons dîner ensemble. + +--Monsieur de Zintsky, j'allais vous le proposer. + +--Alors, là , tout est bien... attendez-moi. + +Fernand sortit devant pour prendre des cigares, et, se promenant en +fumant sur le boulevard, il sourit à l'avenir. + +--Je suis sauvé, et ma parole, ce n'est pas un mariage de raison +seulement que je vais faire, c'est un mariage d'amour. + +Au second étage, le rideau d'une fenêtre était à peine écarté, et +le regard de la superbe Iza de Zintsky guettait le jeune homme. Souriant +à son tour, elle se retira et dit à un homme jeune encore placé à +côté d'elle: + +--Maître, je vous en réponds, et je ne vous demande que le temps que +la loi exige... Ce n'est pas demain, c'est ce soir qu'il va obliger le +vieux à lui donner son consentement. + +À ce moment Danielo de Zintsky paraissait dans le salon et demandait à +Pierre Davenne (c'était lui):--Eh bien, maître, êtes-vous content de +nous? + + + + +II + +UN MARIAGE À LA VAPEUR. + + +Quelques minutes après, le vieux Moldave et Fernand Séglin étaient +attablés dans un cabinet de chez Brébant, et, en achevant de dîner, +ils causaient. Le vieux Danielo disait: + +--Lorsque, par l'entremise de la maison Strucko, de Vienne, nous vous +avons connu, sur les propositions qui nous furent faites, nous dûmes +nous renseigner auprès de nos correspondants de Paris. Je dois vous +le déclarer, les renseignements furent absolument à votre avantage... +C'est alors que je vous adressai la réponse à votre lettre. + +--La réponse, monsieur de Zintsky, me fut agréable; mais le portrait +que vous me fîtes parvenir, tout admirable qu'il fût, est bien +au-dessous de la réalité... et c'est aujourd'hui que je bénis ce +jour... + +--Mon cher monsieur, je vous connais à peine; déjà , vous m'êtes +sympathique, et je crois qu'il en est de même de ma nièce... + +Fernand était un peu gêné de la rondeur de son futur oncle, et il +était surtout étonné de ses façons. C'est que, assurément, Danielo +n'était pas un petit-maître habitué aux délicatesses élégantes de +la table; il buvait sec, en emplissant son verre au ras; il ne faisait +de sa fourchette qu'un usage très modéré, ses doigts lui servaient +très simplement pour prendre délicatement dans le plat le morceau qui +le tentait. Fernand pensa que ces façons étaient particulières à son +pays, et il se promit, lorsqu'il offrirait à dîner, de choisir le jour +où son oncle serait forcé de refuser l'invitation. + +Après avoir vidé d'un trait un plein verre de vieux corton, tenant +comme en une pince, entre ses doigts, une côtelette de chevreuil qui +lui barbouillait les lèvres de sa purée de marrons, le petit vieux +continuait: + +--En deux mots, cher monsieur Séglin, voici la chose: la guerre est +menaçante chez nous, la pauvre Iza a peur et c'est ce qui l'a si vite +décidée à quitter son pays. Élevée comme une sainte, elle n'a +quitté les esclaves aux soins desquels sa mère l'avait confiée +que pour venir à Paris. Paris, c'était son idéal: élevée en +chrétienne, elle voulait trouver en France le mari de son choix. C'est +ce rêve que je viens réaliser. Or, je vous ai dit sa situation, Iza +a environ douze cent mille francs de dot. Vous avez, je le sais, une +maison qui vaut presque cette somme. Cela est donc pour le mieux. Mais +moi je ne suis pas éternel, et c'est à ma nièce que reviendra ce que +j'ai, c'est-à -dire une somme à peu près égale à celle que je vous +apporte. + +Deux ou trois fois les paupières de Fernand eurent des clignotements, +comme si ses yeux étaient éblouis par trop de lumière. + +--Monsieur Danielo, dit Séglin, en faisant demander par notre ami +commun, M. Strucko, la main de votre nièce, je ne voyais dans ce +mariage que l'assemblage de deux situations qui devait assurer aux +époux une vie heureuse. J'y voyais la possibilité de donner +plus d'étendue à ma maison; la respectabilité de votre nom, +l'honorabilité de votre famille m'assuraient que j'aurais une femme +digne... Nous vivons à une époque où ces seules conditions suffisent: +on s'épouse bien plus pour se faire une maison que pour se faire une +famille... + +--Oui, on fait une affaire... + +--C'est le mot sec... Eh bien, monsieur Danielo, j'ai le bonheur de vous +dire qu'il n'en est plus ainsi de moi... Depuis que j'ai vu Mlle Iza de +Zintsky... je l'aime et c'est un mariage d'amour que je vais faire... et +à cette heure... vous auriez modifié les conditions premières, que je +passerais outre. Ce n'est plus une affaire que je fais... Ce n'est plus +le négociant qui parle..., c'est l'amoureux... + +--À la bonne heure, monsieur Séglin, exclama le vieux Danielo en +tendant sa main de squelette au jeune homme. + +--En la voyant si noble, si belle, en voyant ses grands yeux que voilent +la candeur et la pureté, en voyant cette superbe ardeur de la jeunesse +presque éteinte par cette innocence, j'ai été ravi, charmé; j'ai +senti, comme aux heures suprêmes, se briser quelque chose en moi; une +voix secrète me disait: Voilà celle qui va transformer ta vie... + +--C'est ma nièce et il conviendrait que je fusse réservé! Cependant +je ne puis. Tout ce que votre imagination peut vous donner est +au-dessous de la vérité... Avant un mois, monsieur, je défie à +la plus élégante de vos Parisiennes de lutter avec elle de grâces, +honnêtes, bien entendu. + +Et sans doute parce qu'il était heureux des compliments qu'on faisait +de sa nièce, le vieux Danielo avait un singulier sourire en disant +cela. + +Le bout du nez du vieux Moldave se rougissait et tranchait sur son +visage bronzé et sur sa barbe blanche. Le vin le rendait expansif. Il +dit: + +--En somme, j'ai consulté ma nièce... elle accepte. J'ai, je vous +l'ai écrit, de grands intérêts au pays; à ces heures menaçantes ma +présence est nécessaire, je vous demanderai donc de hâter ce mariage. + +--C'est, monsieur, le plus cher de mes vÅ“ux... Lorsque j'aurai le +bonheur de me trouver demain avec Mlle Iza, vous lui demanderez d'en +fixer elle-même la date. + +--Iza n'a rien à voir là dedans, c'est une petite fille qui fait +aujourd'hui ma volonté jusqu'au jour où elle fera la vôtre... Faisons +donc cela nous-mêmes... Tout en étant chrétiens, la différence de +nos Églises nous empêche le mariage religieux. Or, votre loi exige, je +crois, environ seize jours de publication... Eh bien! dès demain, nous +pouvons nous occuper de cela... Maintenant, le notaire?... + +--Cela, quand nous voudrons... + +--C'est que les fonds ne m'arriveront pas avant quinze jours... + +--Plaisantez-vous et croyez-vous que je veuille qu'on dépose en +signant... + +--J'aimerais mieux ça, insista le vieux Danielo... les affaires sont +les affaires... + +--Pardon, cher monsieur Danielo... je vous ai dit que je ne faisais pas +une affaire... + +--Alors... fixez vous-même. + +--Je m'occuperai du notaire et, avant huit jours, nous terminerons. + +--C'est cela... eh bien, topez là , mon neveu!... dit Danielo en lui +tendant la main... et à votre bonheur! ajouta-t-il en levant son verre. + +Puis étendu dans son fauteuil, ayant arrêté et conclu la situation +de sa nièce, le vieux Moldave, heureux de vivre, tira de sa poche une +longue pipe, la bourra lentement et l'alluma méthodiquement, pendant +que Fernand faisait sauter le bouchon de la troisième bouteille de +champagne. + +À cette heure où, devisant amicalement avec son futur oncle, Fernand +faisait sur l'avenir de beaux rêves d'or et de rose... une scène toute +différente se passait près de la maison du boulevard Magenta; nous +allons y ramener le lecteur. + + + + +III + +DEUX VIEUX AMIS DE... QUINZE JOURS. + + +En face de la maison de banque et de commission Fernand Séglin, juste +au coin d'une rue qui fait angle avec le boulevard Magenta, se trouvait +un petit cabaret, un de ces cabarets qui tiennent le milieu entre le +restaurant et le marchand de vin. Une boutique discrète, derrière +les vitres de laquelle s'étendaient des rognons noirs, des côtelettes +minces, des salades vertes, et, par-dessus tout cela, les petits rideaux +blancs qui masquaient l'intérieur de la boutique. + +C'était dans cette maison que les petits employés de la maison Séglin +prenaient pension. Il y avait dans le fond de la grande salle, à gauche +et comme isolée des autres, une petite table de marbre qui ne pouvait +porter que deux couverts. À l'heure où tous les employés sortaient, +c'est-à -dire de onze heures à midi, ils se plaçaient à la grande +table qui se trouvait au milieu de la salle; les autres tables étaient +occupées par les employés de diverses maisons du quartier; c'était +dans le cabaret un envahissement. Les ouvriers et les garçons de +magasin entraient, jouant, se bousculant, se poussant d'une claque sur +les épaules, en criant joyeusement comme des enfants. Les vieux, l'air +réfléchi, grognant, haussant les épaules de ces gamineries, entraient +prendre leurs places. + +Alors c'étaient dans la grande salle des cris, des éclats de voix, des +heurtements de poings sur les tables, qui faisaient sauter les verres +et les assiettes... Au milieu de ce brouhaha, le garçon et la servante +passaient froids, calmes, avec une attitude mécanique en servant à +chacun le plat du jour... Au fond, dans la vapeur de la cuisine, on +voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu'aux épaules, +plongeant à chaque commandement sa cuiller immense dans des chaudrons +vastes comme des futailles et répondant sans en avoir conscience à +chaque commande: + +--Boum! enlevez... + +Dans le comptoir était une femme énorme, jeune encore, ayant sur les +lèvres un perpétuel sourire, et dont le triple menton se perdait dans +les charmes gras et robustes que soutenait un corset solide; ses bras +étaient nus et de ses mains replètes et petites elle emplissait sans +cesse des demi-bouteilles et des carafons, puis avec une vivacité +étonnante elle recevait le solde des additions et plongeait une main +dans son tiroir ouvert et regorgeant de monnaie de billon. + +Jeune encore, elle eût été jolie sans l'envahissement de cette +graisse, acquise dans ce milieu sans air, étouffé, plein de vapeur, +qui lui donnait le teint mat de l'anémie; mais cette maladive blancheur +ressortait mieux sur le fond de bouteilles de liqueur, de bocaux de +fruits qui encombraient les étagères et encadraient la glace... +C'était dans la gargote, pendant une heure, un bruit incessant; puis, +lorsque midi sonnait, le silence revenait avec le vide, le patron +quittait la cuisine et venait s'asseoir au comptoir près de sa femme, +se livrant au rinçage des verres pendant qu'elle mettait en ordre la +comptabilité du matin. Le garçon et la servante, ayant desservi et +essuyé les tables, ayant balayé, étaient dans la cuisine et lavaient +la vaisselle. + +C'est dans cette accalmie qu'arrivait toujours, à midi un quart, un +grand gaillard, maigre et blême, dont l'extrémité du nez était rouge +et givelée. Il entrait calme, allait à la petite table du fond, se +faisait servir le plat du jour et demandait un litre... C'était le +garçon de magasin de la maison Séglin; il couchait dans le magasin, +balayait et rangeait tout, avant l'arrivée des employés; puis, à +l'heure du déjeuner, c'est lui qui gardait la maison. Lorsque tout +le monde était revenu, il allait à son tour prendre son repas et se +trouvait libre jusqu'à cinq heures, heure de la fermeture des magasins +et des bureaux. + +D'ordinaire, ce garçon de bureau, qui se nommait Martin, était seul à +cette heure. Mais, depuis une quinzaine de jours, lorsque le dîner +de midi sonnait, un homme entrait et se faisait également servir son +déjeuner à la table voisine de celle de Martin. + +Le troisième jour, l'inconnu avait prié Martin de lui prêter son sel; +le quatrième il l'avait salué, le cinquième il lui avait demandé son +avis sur le plat du jour; le sixième, en arrivant, il lui avait tendu +la main... et celui-ci, à la fin du repas, lui avait proposé de jouer +le _petit noir_ (le café); enfin, le lendemain, Martin, en le voyant +venir, lui avait offert une place en face de lui. On avait accepté, +et, depuis ce jour, Martin attendait que son camarade fût venu pour +commencer son repas. + +Martin était arrivé; placide et les deux poings sur la table, il +attendait, ne prenant pas la peine de lire le petit papier gras sur +lequel était griffonné dans une langue spéciale à la maison le menu +du jour. Son compagnon entra. Lorsqu'il le vit dépasser la porte et se +diriger vers le fond de la salle, il lui sourit et retira de son rond sa +serviette que le garçon, en dressant les deux couverts, avait placée +dans son assiette. + +Celui qui entrait était un homme de quarante à quarante-quatre ans, +grand, gras et laid..., mais d'une laideur sympathique; les cheveux +glissant sur la surface polie de son crâne étaient tombés, ils +étaient restés en touffe comme une couronne autour de la tête noire +et frisée; les yeux étaient bruns; la bouche, aux lèvres lourdes, +était cachée sous une moustache brune qui se perdait dans une barbiche +touffue, laquelle couvrait tout le menton; le nez un peu camard ouvrait +ses narines poilues; au-dessous des yeux, les sourcils se dressaient +roux, fauves; les oreilles plates et sans ourlets étaient percées d'un +trou énorme. + +La face était comme zébrée; c'est que sans doute la peau ridée et +bronzée s'étendait plissant autrefois sur l'ossature de la tête; la +graisse, en venant, avait soulevé le tissu cutané, l'avait gonflé en +le blanchissant ainsi que dans l'engraissement obtenu par l'abreuvage +forcé chez les volailles; mais sur la peau couverte de cette pâleur +mate s'étendaient toujours, comme des tatouages, des raies, des rides, +hâlées par de longues années... Cet homme était laid, mais d'une +laideur gaie. La peau tendue autour des yeux avait des lignes en l'air +qui rendaient toujours l'Å“il riant. + +Il était vêtu comme un ancien militaire, un cavalier; le cou était +nu, la chemise n'avait pas de col, mais un foulard la protégeait joint +par un nÅ“ud énorme dont les deux bouts retombaient sur le gilet, un +gilet spécial, étroit comme un plastron et long comme un _mie der_ +de palefrenier, boutonné ainsi qu'une soutane par cinquante boutons +formant de petites boules d'or, sur lequel s'ouvrait une vareuse de +molleton sans col et à larges poches; le pantalon, fait de cette +étoffe appelée peau de souris, étant collant comme une culotte de +peau et, arrivant aux chevilles en formant de nombreuses spirales, +faisait ressortir des pieds qui auraient fait rougir Charlemagne. + +Cet homme se nommait Sper; ancien soldat, il avait récemment perdu son +maître et cherchait une place de garçon de bureau. + +En arrivant à la table, Martin lui tendit la main et lui dit: + +--Vous venez tard aujourd'hui, et j'ai une faim de gueux... + +--Espère, espère, fit le nouveau venu, nous allons rattraper ça... Je +me suis abordé en route avec un particulier qui sombrait à cause de ce +qu'il était mouillé. + +--Voici le menu, commandez. + +--Ça ne va pas être long... + +Il regarda le papier et dit aussitôt: + +--Ah! pas de poisson, hein? + +--Non, je n'y tiens pas! + +--Moi, je l'ai en horreur; c'est que dans les voyages on ne vous fait +manger que de ça... au service. + +--Comment, on vous fait manger du poisson? vous n'avez pas à vous +plaindre... + +--Mais pas du poisson frais, des salaisons. + +--Ah! je ne savais pas ça... nos soldats ont du poisson... en +campagne... + +--Pas vos pioupious... dans la mar... dans la cavalerie... ça arrive +des fois, reprit Sper tout embarrassé; il se leva et alla trouver le +garçon à la cuisine et lui commanda le déjeuner. + +Lorsqu'ils furent servis, lorsque, le déjeuner près de finir, ils +s'étendirent repus sur leurs chaises, Martin, arrivant à la conclusion +d'une discussion soutenue la bouche pleine, disait: + +--Enfin, mon vieux, vous vous trouvez sans place pour le moment, vous +êtes certain d'en trouver une prochainement; mais, pendant les deux +mois qu'il faut attendre pour avoir celle-là , vous voudriez avoir un +petit emploi. + +--Voila! justement, je ne voudrais pas prendre d'engagement; donner +un coup de main à un camarade... ça me serait égal de ne pas gagner +grand'chose... Je n'ai pas besoin, j'ai mon affaire, des économies qui +me permettent d'attendre... Mais je ne veux pas rester à rien faire; +on est désÅ“uvré, on ne sait où aller, un camarade ici, un autre +là -bas, on cause, on boit, on dépense ce qu'on a et puis on se trouve +sans rien... Je veux m'occuper. + +--C'est très bien pensé... + +Il y eut un silence pendant lequel Sper, assurément peu satisfait du +dessert qui lui avait été servi, fouilla dans sa poche et dans une +boite de métal prit discrètement... un bonbon sans doute... et le +glissa dans sa bouche... Le silence durait toujours, Martin fumait sa +pipe; Sper, accoudé sur la table, pensait. Le premier dit: + +--Moi, j'ai dans ce moment-ci beaucoup de travail... On parle chez nous +du mariage du patron, ça va être des inventaires, des changements, des +nettoyages, peut-être bien que je me trouverai pas mal d'un camarade +qui m'aiderait. + +Sper eut un mouvement si étonnant que son camarade lui dit: + +--Qu'est-ce que vous avez? + +--Moi... rien! des secousses... les nerfs... la digestion... + +--Ah!... si vous... je pourrai peut-être vous prendre avec moi... Je +demanderai un petit supplément. + +--Ah! fit vivement Sper, il faudrait aller voir votre bourgeois? + +--Oh non! depuis deux ans que je suis dans la maison, je ne l'ai vu +qu'une fois, un matin, on a dit qu'il revenait de son cercle; il m'a +demandé du feu pour son cigare... + +--Ah! vous ne le voyez jamais? + +--Jamais... j'ai affaire au caissier, M. Picard, un brave homme... + +--Mais qu'est-ce que je ferai avec vous? + +--Vous viendrez le matin... ah! de bonne heure... et vous rangerez... +Voilà mon travail: d'abord j'ai les magasins, je range et je nettoie +tout ça en me levant; l'hiver, j'allume les feux... quand ces messieurs +viennent tout est prêt, je monte aux bureaux, j'en fais autant... et, +quand tout ça est fini, je fais le cabinet de monsieur... La chambre et +l'appartement sont faits par un domestique et sa femme... Mais le bureau +de monsieur est le difficile... parce que je ne dois rien déranger... + +--C'est facile, au contraire. + +--Mais non, on ne peut pas nettoyer sans déplacer les choses. + +--On les replace. + +--Mais ce sont des papiers... des lettres... + +--C'est plus facile... puisque vous n'avez qu'à lire... + +--Ah! oui... fit Martin en se grattant et embarrassé, mais voilà ... +c'est que je ne sais pas lire. + +--Ah je comprends... ça doit vous gêner. + +--Eh bien, monsieur Sper..., vous ne croiriez pas ça, aussi vrai que je +suis là devant vous, ça m'a servi... + +--Comment ça? fit Sper stupéfait. + +--C'est comme je vous le dis, ça m'a valu une augmentation... + +--Parce que vous ne saviez pas lire? + +--Oui, écoutez. Un jour, monsieur avait offert un déjeuner à des +amis... On me prend pour aider... bien!... Monsieur avait un verre qu'on +lui avait donné, avec une gravure dessus... En l'emportant je casse +le verre, je cache les morceaux, je ne dis rien et, pour ne pas être +grondé, je me dis: j'en achèterai un. Il m'a bien coûté six francs, +s'il vous plaît; seulement, moi, je vais dans le magasin, je vois le +verre pareil avec un mot dessus, je me dis: c'est ça, tous les mêmes. +Je prends le plus beau et je le place dans le dressoir du buffet; +j'étais tranquille, personne n'avait rien vu, pas même Morand ni sa +femme,--les deux domestiques.--Le lendemain, à l'heure du déjeuner, +monsieur me fait appeler. Je monte, Morand était tout rouge, et +monsieur avait l'air de rire... Je regarde sur la table, je vois mon +beau verre,--il était bien plus beau.--«Martin, qu'il me dit, tu as +cassé quelque chose hier...» Je deviens tout rouge. Je ne sais pas +mentir, mais je fais un effort et je dis: «--Monsieur, il ne doit rien +manquer dans la maison.» Je ne mentais pas. Monsieur reprend en riant: +«Tu as cassé un verre.» Cette fois, je dis tout honteux: «--Oui, +monsieur, mais il est remplacé!» «--Le voici,» dit monsieur, en +montrant... Vous savez, j'étais bleu! Et il ajouta en riant toujours: +«--Imbécile, je ne me nomme pas Agathe...» et il me montra les +lettres... Fallait bien avouer; alors j'ai dit, craignant de perdre ma +place: «--Monsieur, je ne sais pas lire...» + +--Ah! ah! ah! elle est bonne! exclamait Sper en frappant à pleines +mains sur ses larges cuisses. + +--Eh bien! mon cher, le lendemain je suis appelé au bureau... Je me +dis: bon j'aurais dû ne rien dire. Je vais avoir mon congé... + +--Alors? + +--Alors M. Picard me dit: M. Séglin est content de vous. Martin, vous +êtes augmenté de quarante francs; seulement vous ferez seul le bureau +de monsieur... Voici la clef, personne que vous et lui n'y peuvent +entrer, c'est une responsabilité, mais je sais que vous êtes un homme +sérieux... Et depuis ce temps-là , il n'y a que moi qui entre dans le +bureau du patron en son absence. + +--Et vous avez toujours sa clef? + +--Oh! elle ne me quitte pas... + +--Moi, je sais un peu lire... et pour ça, si vous le voulez, je vous +serai utile. + +--Ce n'est pas de refus... + +--Enfin, vous m'occupez? + +--Pourquoi me demandez-vous ça comme ça? + +--Parce que, mon petit père Martin, si c'est vrai... je suis +tranquille, et pour fêter ça je paye une bonne bouteille. + +--Ah! ah!... + +Martin regarda l'heure à sa montre et dit: + +--J'ai encore trois heures devant moi... j'accepte!... et pour le +coup de main, c'est entendu... Vous savez, vous m'allez, vous, j'ai +confiance... + +--Garçon! cria Sper, une bonne bouteille! + +--Voulez-vous que je vous dise le bon ici? + +--Pardi, c'est pour nous deux! + +--Il y a du fleury qui a sept ans.... demandez-en. + +Le garçon arriva, essuyant ses bras gras sur lesquels l'eau de +vaisselle laissait ses globules huileux, et demanda: + +--Voulez-vous du bordeaux, du bourgogne... nous en avons à vingt-cinq +sous la bouteille. Les deux amis éclatèrent de rire et Sper tapant sur +la table cria: + +--Espère! espère! je phoque! envoie-nous une bouteille de vieux +fleury. + +Il y eut dans le comptoir un frémissement joyeux, et le marchand de vin +sourit à sa grosse femme. + + + + +IV + +DE LA SINGULIÈRE FAÇON DONT SPER FAISAIT LE MÉNAGE. + + +Lorsque le vin fut sur la table, Sper emplit les deux verres et faisant +claquer sa langue, en clignant de l'Å“il, il dit à son ami Martin: + +--Nous allons goûter ça; à la vôtre! + +Et il prit son verre par le plat du pied et le secoua lentement, puis il +l'engloba dans ses deux mains; il le reprit encore par le bas et le leva +dans le rayon du soleil, clignant de l'Å“il pour voir la transparence de +son rubis liquide, et, l'ayant encore secoué, il le redescendit et le +promena lentement sous ses larges narines, aspirant à plein cerveau. +Ses narines frémissaient, ses yeux papillotaient aux émanations du +chaud parfum. Après, la figure calme, la tête penchée en arrière, +l'Å“il demi-clos, il but, faisant crépiter jusque dans sa gorge le +liquide enivrant... Il fit encore claquer sa langue et dit en reposant +le verre sur la table: + +--Je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec ce vin-là ... nous +l'inviterons souvent dans notre société... il est aimable. + +Et les deux hommes éclatèrent de rire... Puis Sper remplit les verres +et reprit: + +--Nous disions donc, mon vieux Martin, qu'à compter d'aujourd'hui je +vous donne un coup de main. + +--Oui, et je m'arrangerai à vous faire avoir à la fin du mois une +somme ronde. + +--C'est ça. A la vôtre! Et qu'est-ce que j'aurai à faire? + +--Je ne sais pas, vous m'aiderez... Nous rangerons ensemble. + +--Est-ce que le bourgeois est bon enfant? + +--La crème des hommes, et puis on ne le voit jamais... + +--Ça, ça le rend meilleur... Nous allons bien en prendre une autre, +dit Sper en montrant la bouteille. + +--Ah! mon cher... Ce soir je ne pourrai pas fermer si je suis +mouillé... C'est que j'ai encore à travailler, moi. + +--Espère! espère! je vous aiderai, nous serons deux... Garçon, une +bouteille... et du pareil... + +Lorsque cinq heures sonnèrent, il y avait cinq bouteilles sur la table +et Martin chantait à Sper une chanson de son pays. Le concierge de la +maison vint prévenir le premier que Ces messieurs partaient. Aussitôt +l'habitude reprit le dessus. Martin se dressa et, marchant droit et +raide comme l'ivrogne qui veut cacher sa situation, il traversa la rue +et entra dans les magasins desquels sortaient les derniers employés. +Sper, au contraire, semblait absolument de sang-froid; l'Å“il était +allumé, les joues étaient plus rouges, le bout du nez luisait, mais la +langue n'était pas embarrassée et les jambes étaient solides. Il se +leva, alla au comptoir, paya et sortit en riant et en disant: + +--Il y a un peu de roulis... Mais, espère, espère, je vais le +piloter... + +Et à son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans +le magasin. Martin était penché sur la manivelle qui servait à +manÅ“uvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire +tourner... + +--Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper... donne un peu que +j'apprenne à tourner ton orgue... + +--Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place. + +En deux minutes le magasin fut fermé. + +--Il faut ranger? demanda le nouvel employé. + +--Non!... je ne suis pas en train aujourd'hui... puisque tu m'aides, +demain nous commencerons plus tôt... Allons prendre l'air... on +étouffe ici... + +--Ça, c'est vrai! + +Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda à +Martin: + +--Où allons-nous prendre l'air? + +--En face... + +--Ah! farceur, va... c'est ça qui s'appelle de l'air... + +--Oui, et nous dînerons. + +Donnant le bras à son nouvel ami, Martin traversa la chaussée et +rentra dans la petite gargote où ils se firent servir à dîner. Le +dîner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garçon de magasin +ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand +de vin les ayant mis à la porte, Sper porta son camarade jusque dans le +magasin. Martin était dans un tel état d'ivresse que son compagnon dut +faire son lit et, sur la prière de l'employé, dut s'étendre sur un +matelas, près du sien. + +Moins de dix minutes après, le ronflement sonore de Martin ébranlait +les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se +leva, s'assura que son ami dormait profondément et se dirigea aussitôt +vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier étage, traversa les +bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Séglin. + +Là il ferma soigneusement les grands rideaux des fenêtres, et, ayant +fouillé dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs; +il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la +correspondance de M. Séglin. Un carnet lui parut plus intéressant sans +doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets. + +Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouvé une +liasse de traites échues et payées, il fouilla dedans et en prit une; +il la serra précieusement dans son portefeuille et, après avoir bien +soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, éteignit +sa lumière et se coucha sur le matelas étendu près du lit de son +compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et, +plaçant sa tête sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas: + +--Espère! espère! Nous sommes parés maintenant... + +Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin... un +ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur +la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant +au travail des boulangers pétrissant leur pâte, il s'éloigna. + +Vers six heures les deux amis s'éveillèrent; des excès de la +veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allèrent +aussitôt «tuer le ver» en prenant un verre de vin blanc et revinrent +préparer les bureaux et les magasins... Sper, qui avait servi dans la +cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il +était pieds nus et l'éponge ou la brosse à la main, vif, alerte, il +sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort... +semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans, +lors de la toilette du navire. Martin était stupéfait de sa vigueur, +de sa légèreté; assurément un homme de vingt ans n'aurait pas été +plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il terminé, et +Martin disait: + +--Jamais je n'en ai fait autant. + +Le bureau du patron était symétriquement rangé, les meubles frottés, +les tentures brossées, les papiers surtout absolument en ordre. Martin +était émerveillé; c'était plus qu'un aide, c'était un remplaçant. + +À l'heure où les employés devaient arriver, Sper se rendit chez le +marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait près +du valet de chambre savoir les ordres du patron. + +Il rejoignit presque aussitôt son camarade, ils se mirent à table et +continuèrent à _tuer le ver_. + +--Tu as fini? demanda Sper. + +--J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journée. + +--Il faut que j'aille chez moi et je me ramène aussitôt. + +--Non, pour ça tu ne peux pas m'aider. + +--A cause donc? + +--A cause que ce soir il y a un grand dîner, la fiancée et sa famille. + +--Ah! bah! + +--Alors, je suis de corvée près du fourneau, j'aide la cuisinière. + +--Ah oui, ça se comprend... + +--Nous allons déjeuner ensemble... et puis tu pourras partir. + +--Bien... + +--Seulement, tu reviens demain matin. + +--À six heures je serai là . + +--Nous allons déjeuner plus tôt, parce que je vais avoir des +occupations pour l'après-midi... + +--Je veux bien... notre dîner d'hier m'a creusé... + +Ils se firent servir et se mirent à table. A midi, le singulier aide de +Martin lui serrait la main et retournait chez lui. + + + + +V + +OÙ L'ON VOIT QU'IL NE FAUT PAS JOUER AVEC L'AMOUR. + + +Lorsque Fernand, voulant sauver la situation de sa maison, compromise +par la catastrophe, qui, de son commanditaire, avait fait un créancier +féroce,--nous parlons de la créance vendue par Pierre Davenne,--avait +accepté la proposition d'un sieur Strucko, de Vienne, qui lui parlait +de mariage, l'amour n'entrait pour rien dans l'affaire... En demandant +qu'on lui adressât le portrait de celle dont on voulait faire son +épouse, il se disait: «Qu'elle ne soit pas tout à fait une guenon, et +cela me suffit.» L'envoi du portrait l'avait consolé. Celle qu'on lui +offrait était belle et ferait assurément une admirable maîtresse de +logis. C'était tout ce qu'il demandait. + +La grande question était uniquement dans le million et demi comptant et +dans le million «d'espérances» que sa femme apporterait. Qu'elle +fût sotte, acariâtre, insociable, qu'elle n'eût ni cÅ“ur ni âme, +peu importait, il épousait la dot. Si la femme rendait la maison +insupportable, il savait où trouver des consolations. La vie riche a +des coutumes qui permettent d'échapper à une promiscuité gênante, +et bon nombre de ménages sont ainsi bâtis. Chacun vit à part, l'union +n'est que superficielle. + +Fernand, indifférent pour la femme, faisait une affaire; il la faisait +sérieusement, parce qu'à cette heure il ne pouvait plus reculer; le +mariage manqué, c'était... plus que la ruine. En allant à la gare, +pas une autre pensée n'occupait son cerveau. Le jour saint, le jour +béni de l'hymen, était pour lui le jour d'échéance... + +Mais lorsqu'il vit devant lui celle qu'on lui destinait, lorsque son +regard croisa celui de la jeune fille, lorsqu'il sentit sur son bras +la chaleur du sien... il eut un tressaillement. En se trouvant dans +la voiture en face d'elle, il l'admirait, et d'abord heureux, fier, au +départ, du murmure flatteur qui suivait sa fiancée, il arriva à en +être fâché, jaloux!... + +Lorsque, le premier soir, il quitta le vieux Moldave Danielo, seul sur +le boulevard, se dirigeant vers le cercle, il se rappelait sa fiancée, +il eut un haussement d'épaules et dit: + +--Ma parole d'honneur, je deviens fou! Amoureux, moi!... c'est trop +bête... Pauvre belle, vous aurez le calme de votre pension; ce n'est +point mon amour qui vous fatiguera... + +Et cependant, le lendemain, à dix heures, il était au Grand-Hôtel et +priait le vieux Danielo de le présenter à sa fiancée. Il est vrai que +chez la bouquetière, en faisant faire un bouquet, il disait tout bas: + +--Il faut faire ses affaires... + +Tous les jours Fernand se rendait au Grand-Hôtel; il passait une heure +près de la belle Iza et revenait, se répétant toujours la même +phrase: + +--Suis-je assez ridicule près d'elle! C'est là le propre de ceux qui +veulent parler d'amour en n'en ressentant pas. + +C'est absolument le contraire, car l'amour se ressent, se devine et ne +sait s'exprimer; mais Fernand ne voulait point se l'avouer. Il affectait +avec l'oncle Danielo de discuter les clauses du contrat, alors qu'il +aurait accepté toutes les conditions qu'on lui aurait dictées, et son +mensonge du premier jour était devenu une vérité. + +«Depuis que j'ai vu Mlle Iza... je l'aime, et c'est un mariage d'amour +que je vais faire. À cette heure, vous auriez modifié les conditions +premières que je passerais outre. Ce n'est plus le négociant qui agit, +c'est l'amoureux.» + +Le jour où le soir même on devait aller chez le notaire, Fernand +était dans le salon de l'appartement d'Iza; le vieux Danielo était +dans son appartement, écrivant. Les deux fiancés étaient près de +la fenêtre grande ouverte sur le balcon: Iza dans un grand fauteuil, +Fernand assis presque à ses pieds sur une petite chaise basse. + +Sur le boulevard, un monde s'agitait, bruyant, affairé; il y avait des +flots de foule sur le trottoir qui, semblant prêts à se heurter, +se mêlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit +assourdissant, où rien ne ressortait de distinct. Sur la chaussée, +les fiacres et les omnibus se croisaient, cherchant à se dégager d'une +triple file d'équipages qui revenaient du bois. Au-dessus s'étendait +le ciel pourpre du coucher du soleil des jours d'été. + +La jeune Iza paraissait admirer cette vie bruyante... + +--Iza, dit Fernand, croyez-vous pouvoir oublier à Paris votre beau +pays? + +--Oh oui! fit la jeune fille avec une joie d'enfant. Paris est le plus +beau pays du monde, et là -bas, je n'ai laissé personne, ceux que +j'aimais ne sont plus! + +--C'est une triste existence que celle de l'orpheline! Iza, vous +retrouverez ici les affections perdues. Laissez tomber un instant sur +moi vos regards profonds... Lisez dans mes yeux l'amour qui emplit mon +âme. + +La jeune fille baissa les yeux. + +--Ne détournez pas vos regards... C'est presque un époux qui vous +parle... et vous pouvez, Iza, entendre les aveux de votre fiancé. Si +vous saviez avec quelle impatience j'attends le jour où nous serons +pour toujours unis! Depuis l'heure où je vous ai vue, ma vie n'est plus +la même... Indifférent à tout, je n'ai qu'une pensée... vous voir... +Je ne sais quel trouble est en moi, je n'ai ni le désir ni le courage +de penser à mes affaires... Ma maison est abandonnée, mes relations +sont brisées, mes amitiés oubliées... Seule vous m'occupez tout +entier, et je ne me sens heureux qu'à cette heure où je suis près de +vous, à vos pieds, vous parlant, vous admirant, vous adorant. + +La jeune fille eut un sourire de doute. + +--Ne me croyez-vous pas? demanda Fernand... + +--Monsieur Fernand, vous vivez au milieu d'un monde où vous avez +rencontré plus belle que moi... Vous avez dit à d'autres les mêmes +paroles que vous me dites. + +--Non, Iza... non!... au contraire, ma vie s'est passée sans qu'aucun +être au monde fît impression sur moi... Je niais l'amour... Et le +ciel a voulu que celle qui devait être ma femme me le fît connaître +aujourd'hui... J'ai hâte que notre union soit consacrée, parce que je +crains sans cesse... et je sens que maintenant sans vous je ne pourrais +vivre... + +--Là -bas, j'entendais conter qu'à Paris l'on n'existait que pour +le plaisir, vivant si vite qu'on ne prenait pas même le temps de +s'aimer... et j'avais peur.. j'ai peur! + +--Peur? de quoi? + +--Peur que cet amour que vous jurez ne soit point si profond... + +--N'entendez-vous pas aux accents de ma voix que je ne pourrais +mentir!... Ce que je voudrais, ma belle fiancée, c'est vous inspirer +une partie de l'amour que je ressens pour vous... + +--Ne vous ai-je pas dit que j'ai peur? + +--Oui! + +--Eh bien, fit-elle en baissant les yeux et laissant sa main dans +celle de Fernand, j'ai peur, parce que vous aimant, moi qui suis une +étrangère, je crains que ma gaucherie ne vous éloigne de moi... + +--Mais, vous m'aimez? demanda hardiment le jeune homme. + +Elle lui prit la main, et, souriante, elle détourna la tête comme +pour échapper à son regard. Fernand, ravi, porta la main d'Iza à +ses lèvres et tomba à ses genoux, puis, comme enivré, après l'avoir +contemplée un instant, il dit: + +--Iza, c'est une passion folle qui s'est emparée de moi; votre image +est constamment devant mes yeux, dans la vie maintenant je marche +inconscient, mon regard ne voit que vous; comme les Mages guidés par +l'étoile le jour de la naissance du Seigneur, je marche ébloui, ne +voyant rien de ce qui s'agite autour de moi, allant à cette étoile +de ma vie, à cette lumière: Vous!... Aujourd'hui il adviendrait un +obstacle à notre union, je marcherais résolu au-devant; déjà vous +êtes à moi, déjà c'est vous qui êtes mon âme, ma vie... et je +deviendrais criminel si vous ne deviez être ma compagne. + +Iza écoutait souriante, laissant sa main dans la main brûlante de +son amoureux et penchant la tête pour bien entendre, comme les oiseaux +penchent leur tête pour écouter la chanson qui ressemble à ce qu'ils +chantent. + +Et la voix de Fernand était pénétrante et son aveu était sincère. +Habitué à vivre dans les amours faciles de la vie parisienne, jamais +son cÅ“ur n'avait tressailli devant une femme; le cerveau seul avait +aimé, un jour, une heure. Il appelait amour le désir de la possession, +et la possession amenait l'ennui. + +Cette fois, au contraire, il désirait l'âme de cette jeune fille; les +charmes de la femme l'éblouissaient, mais il admirait, il respectait, +il adorait enfin. Cet amour aurait tué celui qui à cette heure se +serait placé sur son chemin; il lui semblait avoir trouvé, découvert +Iza, elle lui appartenait, et les regards qu'on lui adressait le +faisaient souffrir. + +Lui, le cynique, le dépravé, pour parler à cet enfant, il châtiait +son langage: le langage du vieil oncle Danielo lui donnait des +crispations; il supportait avec peine le ton familier du vieux Moldave, +ses façons irrespectueuses de traiter les femmes. Iza, c'était pour +lui la madone qu'il venait chaque jour prier, aimer et adorer. + +À genoux à ses pieds, la voyant sourire, il reprit avec exaltation... + +--Iza, vous ne vous doutez point de ce que je souffre... À ces heures +seulement, je suis heureux, je suis près de vous et nous sommes +seuls... Mais, lorsqu'au bois chacun vous regarde, lorsque dans la rue +on reste ébloui sur votre passage... lorsqu'au théâtre les lorgnettes +sont braquées sur vous... je voudrais pouvoir insulter ces hommes... +Il me semble qu'ils vous outragent... Je le sens bien, je deviens fou... +Que voulez-vous? Je vous aime! + +--Et vous serez toujours ainsi? + +--Toujours!... Oh! si vous saviez quels tourments je traîne sans cesse, +quels doutes me tuent! + +--Quels tourments? quels doutes?... + +--Iza, je vous aime, nous allons ensemble lier notre vie... Je crains +que la volonté de votre oncle ne vous fasse faire un mariage de +raison... Je crains que vous ne m'aimiez pas. + +--C'est ce doute qui vous attriste! + +--Je voudrais vous entendre, Iza, dire une fois ce mot... + +--Une fois?... répéta-t-elle! + +Elle se leva et obligea le jeune homme à se lever; puis, se disposant +à se retirer, pleine de confusion, elle dit avec effort comme si elle +voulait vaincre sa timidité: + +--Avancez-vous, monsieur Fernand... écoutez-moi. + +Celui-ci, obéissant, pencha sa tête, tendant l'oreille, et alors elle +s'avança gauchement: + +--Fernand... je vous aime... + +Elle voulut se sauver, mais Fernand lui tenait les mains; il eut un +mouvement fébrile qui attira la jeune fille vers lui... leurs lèvres +se rencontrèrent. + +Iza jeta un petit cri... comme le bruissement d'ailes d'une colombe +affolée et elle se sauva. + +Ému, ravi, tout tressaillant, Fernand se mit au balcon, il crut +étouffer... et malgré lui, constatant son état, il dit: + +--Ah! c'est effrayant ce que je l'aime! + +Le vieux Danielo, à ce moment, lui frappa sur l'épaule; il avait +entendu, et il dit joyeusement: + +--À la bonne heure... Maintenant, je suis tranquille, elle sera +heureuse! + +Fernand, tout confus, lui tendit la main, et le vieux Zintsky lui dit: + +--Vous savez que c'est dans une heure que nous signons le contrat? + + + + +VI + +UNE SOIRÉE DE LA BELLE IZA. + + +Le soir même, le contrat de mariage était signé chez le notaire de +Séglin. Le vieux Danielo avait déclaré que la future apportait en dot +la somme de quinze cent mille francs en espèces, plus cent mille francs +de bijoux et des propriétés sises à Jassy et à Galali, estimées +plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiancée apportait deux +millions, sur lesquels un million devait être réalisé et versé entre +les mains de Séglin le jour du mariage. + +Quand Fernand sortit de chez le notaire, il était ivre d'amour et +ébloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait +être calme; mais, agité, fiévreux, il ne pouvait rester en place. + +Enfin, il touchait au but rêvé. Il aimait et allait épouser celle +qu'il aimait... Il était malheureux, presque ruiné, et il se trouvait +tout à coup riche, immensément riche. Lorsqu'il eut reconduit au +Grand-Hôtel Iza et son oncle, il dit à son cocher de le conduire au +bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fraîcheur +de la nuit, son corps fiévreux; il avait besoin de ce silence et de +cette ombre pour vivre un peu seul avec son rêve. + +La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-Élysées, lorsque, +enveloppée dans un long manteau et le visage couvert d'un voile +épais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Hôtel, accompagnée par le vieux +Danielo; celui-ci, étant sorti le premier, avait jeté un regard rapide +autour de lui et était rentré sous la porte prendre le bras de sa +nièce. Ils traversèrent le boulevard et remontèrent jusqu'à la rue +du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher: + +--Vite à Montrouge. + +Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire +s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener. + +Une heure après, la voiture s'arrêtait sur la route. + +Les deux voyageurs descendirent et se dirigèrent vers le village +étrange où nous avons déjà conduit le lecteur. Le vieux Moldave +s'arrêta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser. +Danielo, qui n'était autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui. +Iza courant lui dit alors: + +--Attends, maître... Je reviens te prendre dans une heure! + +Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'était pas +éclairé, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant +à travers les baraques, et, arrivée à l'extrémité du village, elle +frappa à la porte d'une hutte, à travers les interstices de laquelle +filtrait de la lumière. Une voix d'homme demanda: + +--Wer ist da? + +--Iza! répondit-elle. + +La porte s'ouvrit aussitôt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les +bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion. + +La porte fermée, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant +lui, lui prit les mains. + +Ils se regardèrent longuement, et le jeune homme demanda: + +--Tu reviens enfin, Iza? + +--Non, dit-elle, pas encore... mais bientôt... Ce soir, j'ai voulu +venir quand même, je ne pouvais plus me passer de te voir... Tu m'aimes +toujours, Golesko? + +--Toujours, répondit-il simplement en lui pressant les mains, et +il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tête sur son +épaule, ils restèrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette +hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulière +beauté faisait un contraste étrange... C'était un radieux tableau, +plus éclatant par son fond misérable. Celui qu'elle avait appelé +Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il était superbe. Il était grand, +svelte, sans être maigre; les membres étaient robustes; sous son +bizarre costume, il était élégant. Il avait le teint cuivré, les +yeux étaient noirs; les cheveux châtain brun étaient longs; partagés +au milieu, ils retombaient en mèches épaisses sur ses épaules; +la moustache douce couvrait à peine les lèvres d'un rouge vif, qui +resplendissait par le sourire sur les dents d'une éclatante blancheur. + +Sa voix était douce comme un chant, il avait le même accent mélodieux +qu'Iza... Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces +valaques. C'était un enfant des montagnes. Il portait le costume +singulier--étrillé par l'usage--des enfants des monts Karpathes. + +--J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi... + +--C'est seulement pour ça que tu es venue?... Pourtant tu es riche +maintenant, tu ne dois manquer de rien. + +--Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi. + +--Viens. + +Et Golesko se hâta de dresser deux couverts sur une table boiteuse, +c'est-à -dire qu'il y plaça deux gobelets et deux couteaux, puis une +grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier épais +comme du drap, sur lequel était une tranche grasse de jambon. + +Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur +la table en disant: + +--Et le vin du pays!... + +La chandelle, fichée dans un cruchon, éclairait le groupe. + +Iza s'était assise d'un côté de la table, Georgeo se mit de l'autre, +et alors s'accoudant sa tête entre ses deux mains, le rire sur les +lèvres, il dit: + +--Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu +viennes ici faire un si mauvais repas? + +--Georgeo, la grande belle table où l'on me sert me rend triste, +toute leur bonne cuisine me porte au cÅ“ur... la pièce où je dors est +triste... je voulais être riche, je veux être riche, mais il faut que +tu sois près de moi... Ici je me trouve bien, je suis à l'aise: je +suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre... +Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux... + +Et leurs regards étincelèrent en se croisant. + +Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans +l'air empesté de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce +le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des +bouchées. Elle avait dégrafé sa robe pour rendre à sa poitrine ses +contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel +elle trouvait une saveur nouvelle... Sa vie, sa vie de bohème, elle la +revoyait en promenant ses regards autour d'elle, à la lueur fumeuse du +suif. + +--Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde, +habillés comme nous voudrons, couchant une nuit là et l'autre bien +loin..., nous aimant bien et méprisant tout le monde. Mon Georgeo, +donne-moi à boire. + +--C'est ce qui reste de notre vin de là -bas..., dit le jeune homme en +versant. + +Iza fit la lippe pour y tremper ses lèvres; elle but en faisant tourner +ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet à +Georgeo... + +--Bois à moi, Georgeo... + +Heureux d'obéir, le grand bohémien chercha sur le gobelet la trace +grasse des lèvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant +devant elle, il lui dit: + +--Iza, conte-moi ce que tu fais. + +--Je deviens riche, Georgeo... + +--Conte-moi ça... + +--Georgeo, je ne peux rien dire... Mais tu dois m'aider à réussir; le +maître pour lequel j'agis veut te voir. + +--Moi? + +--Oui! toi aussi, tu dois servir... + +--À quoi? + +--Je l'ignore... je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est +tracée. + +--Mais un jour, tu peux être prise... tu peux revoir derrière toi les +soldats... tu te souviens, à Jassy... + +--Ne crains rien, le maître est puissant... + +--Tu le disais aussi de celui que tu avais alors... Souviens-toi. + +--Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrière +la mosquée... je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de là ... et, +le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'étais +sans connaissance... Quand je revins à moi dans ta cabane... sur ma +chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du +sang! + +Le grand jeune homme eut un méchant sourire, en disant: + +--J'en avais tué deux!... + +--Mais ce n'est pas la même chose aujourd'hui; j'ai juré que je me +tairais... je me tairai; c'est le maître qui t'engagera... + +--C'est la vie encore à risquer... et en France nous sommes +tranquilles. + +--Tiens... regarde, tu vois qu'il est généreux, le maître. + +Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira +des poignées de pièces d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la +table. + +Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillèrent et il passa +ses doigts sur l'or comme pour le caresser... + +--Tu vois, mon Georgeo, le maître agit bien. + +--Et il me payerait ainsi? + +--Il t'attend... + +--Où? + +--Demain... à dix heures du matin. Voici sa carte... Georgeo la prit +vivement et dit: + +--J'y serai!... + +Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jeté sur la +table, qu'il le faisait tinter, charmé de cette harmonie, elle lui dit: + +--Garde ça, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et +nous serons riches. + +Golesko secouait l'or et disait: + +--Comme c'est beau l'or!... Riches! Nous serons riches... C'est ça qui +manquait pour nous bien aimer! + +On frappa à la porte. Golesko bondit en se plaçant devant son or; +prenant le couteau qui était sur la table, l'Å“il ardent, les sourcils +froncés, il dit d'une voix sèche: + +--Qui est là ? + +Iza, souriant, l'avait regardé et admirait son ami. On répondit + +--C'est moi, ouvre donc, Georgeo, il faut qu'Iza parte!... + +--Ah! c'est le sauvage! fit-il en haussant les épaules pendant qu'Iza, +éclatant de rire, disait: + +--Voilà , maître, je suis à toi. + +Georgeo fit un signe à Iza pour l'empêcher d'aller ouvrir. Il ramassa +l'or, le roula dans une loque sale et le glissa sous son grabat; puis il +alla ouvrir la porte. + +--Entre, vieux Rig, fit-il. + +--Nous n'avons pas le temps... répondit celui-ci.--Vite, vite, il faut +partir, Iza, tu lui as fait la commission? + +--Oui, demain il ira! + +--Tu vas être riche, Georgeo... Conduis-toi honnêtement avec le +maître. + +--Je lui vendrai sang et peau... s'il le veut... + +--Vilaine marchandise qu'il ne te demandera pas... Allons, Iza, en +route. + +--Avant, sauvage, tu vas prendre un verre du vin de notre pays. + +--Vite, alors. + +Georgeo versa, emplit les deux gobelets, ils burent. Rig fit la grimace. + +--C'est bon, ça... hein? disait le jeune homme. + +--Pour faire des conserves! dit le vieux Rig... En route, Iza. + +La jeune fille se jeta au cou de Georgeo; ils s'embrassèrent +amoureusement. + +--À bientôt, dit Iza... Et n'oublie pas,... chez le maître à dix +heures. + +Une heure après, le garçon du Grand-Hôtel commandait: + +--Le service de M. et de Mlle de Zintsky... + + + + +VII + +UN HEUREUX MARIAGE + + +Fernand Séglin s'était contenté jusqu'alors du petit appartement +qui se trouvait au-dessus des magasins; mais ce logis allait devenir +insuffisant d'abord et trop modeste en raison de la situation de celle +qui épousait. Puis, il ne voulait pas que sa femme fût en rien mêlée +à ses affaires. Il voulait pour son idole un temple, pour son culte, +ses adorations, un autel. + +Il en parla aussitôt au vieux Danielo, lequel lui dit qu'il en +parlerait à sa nièce. La réponse ne se fit pas attendre. Le +lendemain, le vieux Moldave lui donnait l'approbation d'Iza, de laquelle +il avait deviné le désir. Le surlendemain, Danielo dit à Fernand +qu'il avait trouvé, près d'Auteuil, un petit hôtel superbe, composé +d'un grand pavillon isolé au milieu d'un vaste jardin. C'était une +demeure ombreuse et discrète, un jardin plein de fleurs. + +Les deux fiancés allèrent avec le vieil oncle visiter le petit hôtel; +il plut et fut loué aussitôt. On se hâtait, car le mariage était +prochain. + +Le petit hôtel était situé tout près du bois de Boulogne. Les +grilles toutes dorées étaient surmontées de deux becs de gaz et +s'ouvraient sur une cour dont le milieu était occupé par un massif de +fleurs, devant lequel était le perron abrité par une marquise vitrée, +sous laquelle s'ouvrait la porte du vestibule. + +L'hôtel avait deux étages: les fenêtres hautes et étroites avaient +des rampes dorées; élégant de construction, riche de sculpture, le +pavillon se dressait bien blanc, bien propre, tranchant sur le fond +vert des arbres d'un petit parc où l'on entendait crépiter l'eau +d'un bassin; il était gai, surtout lorsque le soleil, dardant sur +les pierres blanches et sur l'or de la grille et du balcon, faisait +ressortir le trou noir des fenêtres ouvertes, encadrées par les +franges des rideaux éclatants; dans le noir on voyait les cuivres +dorés des coins de meubles luxueux, et le scintillement des verroteries +des lustres... + +Iza était dans le ravissement. Les meubles, les tentures étaient +presque neufs, et Fernand loua l'hôtel et acheta le mobilier. + +Le lendemain, les domestiques de Séglin s'y installèrent et le +préparèrent pour recevoir leur maître. Le mariage était décidé, le +jour fixé. + +Le jour où la jeune Iza, dans sa blanche toilette, descendait +l'escalier du Grand-Hôtel pour monter dans la voiture qui la conduisait +à la mairie, il y eut dans la foule de curieux assemblés devant la +porte un murmure d'admiration. + +Toute la finance et le haut commerce assistaient au mariage du banquier +commissionnaire, Fernand Séglin, et c'était un concert de louanges +et de félicitations... Naturellement les plus extravagants mensonges +circulaient comme des vérités. On disait que la mariée était d'une +famille princière, qu'elle apportait à son mari plus de cinq millions, +qu'elle avait en bijoux la moitié de cette somme; on disait que +le vieil oncle était un grand personnage, bien plus riche encore, +intriguant avec la Russie, et qui se débarrassait de sa nièce pour +aller là -bas recommencer ses intrigues. + +La vérité, c'est que le vieux Danielo avait dit qu'il attendait +impatiemment la célébration du mariage; car il était rappelé dans +son pays pour des affaires urgentes, et il avait dit à Fernand qu'il +partirait le lendemain de son union avec sa nièce. + +Ce fut pour Séglin une journée qui dura un siècle, tant il avait +hâte d'être débarrassé des indifférents qui l'entouraient pour se +trouver seul enfin avec celle à laquelle, il le sentait, il appartenait +corps et âme. + +Ces félicitations, ces compliments, dont la banalité égalait +l'indifférence, l'agaçaient; les regards admiratifs qui couvraient +sa femme le blessaient; il était forcé de sourire lorsque la mauvaise +humeur l'étouffait, forcé de remercier d'un mot agréable lorsque +l'injure lui venait aux lèvres. + +Le soir, on dînait au Grand-Hôtel. + +Oh! l'interminable journée. Et que les gens étaient lents à servir! +Le dîner n'en finissait plus: il semblait à Fernand qu'on prenait un +malin plaisir à prolonger cette cérémonieuse soirée... + +Il était agité, nerveux, inquiet, car il lui sembla que son oncle +affectait trop le mépris qu'il avait pour les lois du Coran... Il +buvait!... il buvait!... et paraissait,--à en juger par les rires de +ceux qui l'entouraient,--avoir une conversation bien gaie; les dames +plusieurs fois avaient tourné la tête... + +Enfin, vers dix heures, on se retira, et Fernand tout tremblant +enveloppait Iza d'une longue pelisse et ne voulait laisser à personne +le soin de s'occuper d'elle. Il prit son bras et la conduisit à sa +voiture; le vieil oncle Danielo embrassa sa nièce, et Fernand s'étant +placé près de sa femme, la voiture les conduisit au petit hôtel +d'Auteuil. + +Dans la grande voiture, ils s'étaient placés l'un en face de l'autre, +Fernand tournant le dos aux lanternes, dont la lumière éclairait le +visage d'Iza, placée devant lui. + +Quand les chevaux partirent, Fernand dit: + +--Enfin, nous sommes seuls! + +Il lui prit la main, et elle sourit; il la regardait heureux, ne +trouvant pas une parole à dire, l'admirant, car la lumière qui +l'inondait la rendait semblable à ces belles saintes de notre art +païen; elle paraissait enveloppée d'une auréole, et son teint chaud +et ses cheveux bruns tranchaient violemment, dans son voile blanc, sur +lequel les boutons de fleurs d'oranger s'égrenaient; dans ses mains +brûlantes, il sentait sa main molle et fraîche. + +Il était heureux, il la contemplait en souriant à son sourire, la +tête penchée, n'osant parler, ne trouvant pas de mots qui rendissent +ce qu'il voulait exprimer; longtemps ils restèrent ainsi, les regards +dans les regards; Fernand transformé par sa passion, devenu chaste, et +sachant que, sans s'être dit un mot, ils avaient eu un long entretien +d'amour. + +Et au contraire de ce que lui avait paru être la journée, il fut +surpris quand la voiture s'arrêta et que le domestique ouvrit la +portière. Ils étaient chez eux, et il lui sembla qu'il venait à peine +de sortir du Grand-Hôtel. + +Il prit Iza dans ses bras et la porta sous le vestibule, craignant +qu'elle ne se fatiguât; puis, s'étant fait éclairer jusqu'à son +appartement, il renvoya la femme de chambre, lui disant que madame la +sonnerait quand elle aurait besoin d'elle. + +Les soubrettes baissèrent la tête pour cacher un malin sourire et se +retirèrent. Ils étaient dans le boudoir qui précédait la chambre de +madame. Seul avec Iza, Fernand l'aida à retirer sa pelisse, détacha +doucement son voile et sa couronne, embrassa ses beaux cheveux dont +quelques mèches tombèrent sur son épaule. Il la conduisit comme un +enfant vers une grande causeuse; lorsqu'elle fut assise, il se mit +à genoux, s'étendit à ses pieds, et, prenant ses petites mains et +cachant sa tête, il dit: + +--Iza, que je suis heureux... que je t'aime! + +La jeune fille le regardait souriante, et d'une voix douce comme un +chant d'oiseau elle lui dit: + +--Et vous m'aimerez toujours ainsi?... + +--Toujours!... + +Et il y eut encore un silence pendant lequel il l'admira. Il semblait +qu'il n'osait toucher à son idole, et qu'il craignait que son contact +ne la souillât. + +--Iza, dit-il, au bout d'un moment, sais-tu pourquoi je suis heureux?... +C'est que je suis jaloux, jaloux à tuer qui exciterait ma jalousie, à +me tuer moi-même. + +--Pourquoi me dites-vous cela? Vous êtes mon maître... + +--Non, je suis ton époux, je suis ton esclave... qui t'adore! Je suis +heureux, Iza, parce que tu viens de l'autre coin de l'Europe, que tu ne +connais personne ici que moi, et que je voudrais qu'il en soit toujours +ainsi, que ton amour, ta vie, soient à moi... Tu n'as ici ni amis ni +parents qui puissent me prendre une part de ton affection... C'est moi +qui serai toute ta famille. + +--Oui, je vous aimerai bien! + +--Tu ne sais pas ce qu'est la vie, toi! ma pure et chaste Iza... Après +l'amour saint de la mère, tu cherches l'amour honnête de l'époux... +Tu ne sais pas qu'il y a dans la vie deux sortes d'amour, l'un léger, +fou, bestial..., l'amour que tu dépeignais l'autre soir, dans ton naïf +langage, en contant qu'au pays on disait qu'à Paris on n'avait pas le +temps de s'aimer; cet amour-là n'occupe que le cerveau, il s'éteint +sans laisser de trace... Mais il est un autre amour que j'ignorais, +celui qui m'étreint aujourd'hui, qui s'appuie à la fois sur +l'affection, sur l'estime, qui a pour avenir la famille!... Oh! +qu'il est fort et puissant, qu'il est pur, cet amour! Et combien +moi, l'abandonné, j'en suis rempli aujourd'hui! moi qui vivais seul, +égoïste, je vis pour quelqu'un! j'aime quelqu'un! J'aime! oh! mais +comme c'est différent d'aimer ainsi!... Ô ma sainte et pure femme, je +t'adore! je t'aime et je me sens meilleur près de toi... je t'aime! + +Iza avançait la tête, la bouche, le regardant avec étonnement; elle +finit par dire: + +--Mais que me dites-vous là ?... Je ne comprends pas. + +Fernand haussa les épaules en disant: + +--Je suis fou! ma parole d'honneur!... Excuse-moi, ma belle Iza, ma +femme aimée, je t'aime! + +Et alors, comme une pensionnaire, Iza prit dans ses deux petites mains +la tête de son mari, la releva pour bien la regarder en face et elle +dit naïvement: + +--Moi aussi... je vous aimerai bien... + +Fernand se releva, et prenant sa femme entre ses bras, il l'embrassa +avec effusion, en disant: + +--Mon Dieu que c'est beau la candeur, la pureté! et comme leur contact +rend meilleur... + +Il regarda un instant Iza, en s'appuyant sur son épaule, et lui +demanda: + +--Ma chère petite femme... n'es-tu pas fatiguée? + +--Oh! si, maître! + +--Vous allez dormir, ma belle! + +Et il sonna; les femmes de chambre entrèrent et conduisirent Iza dans +sa chambre. Lorsqu'elle fut entrée, la porte fermée, Séglin descendit +dans le jardin... Il se promenait, passant la main sur son front, comme +pour calmer son cerveau troublé par la passion et il disait: + +--Si je ne m'étais marié avec elle... je me serais tué! Est-ce +possible? moi! moi! qui ai tant ri, tant médit... souillé l'amour des +autres!... + +À cette pensée, son front se plissa, une idée atroce lui traversa le +cerveau. + +--À moi! si cela m'arrivait, oh! je la tuerais... mais j'en +mourrais!... + +Il vit les femmes de chambre qui montaient se coucher. Heureux, il +rentra dans la maison et se dirigea vers la chambre de sa femme. + + + + +VIII + +OÙ L'ON PRÉSENTE UN SINGULIER COMPTE. + + +Le mariage de Fernand Séglin avait rétabli sa situation; calme dans +l'avenir, il vivait heureux, enivré, tout entier à la pensée de sa +femme. Il avait totalement oublié sa maison de commerce, se reposant +sur son caissier Picard. Celui-ci était venu le trouver à Auteuil pour +assurer l'échéance de fin de mois, fort lourde en raison du changement +survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit: + +--Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un +avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites +le nécessaire, agissez comme si j'étais là , je vous donne carte +blanche. + +Et calme il était retourné près de sa femme. Les jours passaient dans +cette situation. Fernand, voulant présenter officiellement sa femme +dans le monde au milieu duquel il vivait, avait résolu de donner une +soirée qui devait inaugurer le petit hôtel d'Auteuil. + +On avait beaucoup parlé du riche mariage de Séglin, de la beauté +extraordinaire de sa jeune femme, de son originalité. La situation +brillante faite par cette union à la maison Séglin était une raison +de plus pour que les invitations à la soirée fussent recherchées. + +Depuis deux jours, on ne s'occupait à Auteuil que de préparer l'hôtel +pour la grande soirée. La veille du jour choisi, le vieux Picard +était venu et avait parlé de nouveau à Séglin de l'échéance qui se +trouvait quatre jours après, et rien n'était encore parvenu de Jassy. +Séglin eut une légère contraction; mais, se remettant aussitôt, il +dit: + +--La négligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends +après la dot de ma femme... Ce soir, Picard, vous écrirez en demandant +un premier envoi. Dites, qu'indifférent à cela... vous êtes mon +chargé d'affaires, au besoin même que j'ignore votre démarche... + +--Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour être rendue... + +--Envoyez alors un télégramme... + +--Bien, monsieur, fit le docile caissier. + +Et tranquille, confiant, Séglin alla surveiller les préparatifs de la +soirée. + +--Quelle indifférence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages. + +Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de +sa nièce, le vieux Danielo était parti, et depuis ce jour pas une +nouvelle! Cependant Séglin, tranquille, ne pensa pas seulement à en +parler à sa belle Iza; il avait bien autre chose à lui dire. + +L'amour l'occupait tout entier, il était heureux, et rien ne pouvait +amener un nuage sur son front. Il avait reçu de l'individu qui avait +acheté la créance de Pierre Davenne une lettre absolument menaçante, +il s'était contenté de hausser les épaules, et il avait écrit au +coin:--Payer le 30,--puis il l'avait fait remettre à son caissier... Il +était calme, il allait recevoir un million!... + +Aussi la soirée s'annonçait-elle brillante. Fernand avait fait de doux +reproches à sa femme; pendant une partie de la journée elle s'était +absentée, et il avait été malheureux de cette absence; il disait en +minaudant qu'il était jaloux... que ses regards ne lui appartenaient +pas, qu'ils étaient à lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent +ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait répondu que, voulant +être la plus belle, elle avait été elle-même chez la couturière +surveiller son travail... et ils s'étaient embrassés. + +À huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les +tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers +époussetaient et arrosaient les fleurs... + +Les invitations portaient neuf heures; à dix heures, les salons +étaient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un +vaste velum, servait de promenade et de fumoir. + +C'était une indéfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes +des femmes, sur les épaules nues, toutes scintillantes de bijoux, +tranchaient les habits noirs des hommes. + +Ce n'était que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la +beauté de la belle Mme Iza Séglin; elle faisait les honneurs de son +salon avec une gaucherie pleine de grâce. + +À dix heures et demie, le concert commença; les femmes étaient +assises sur des fauteuils rangés en ligne devant l'estrade qui portait +le piano. Les hommes se tenaient debout. + +Le concert fut peu écouté; un grand murmure emplissait le salon. Les +dames avaient hâte de voir le bal commencer. + +Il était près de minuit lorsque les premiers quadrilles se +formèrent... Alors la foule s'était divisée, des groupes étaient +autour des tables de jeu, dressées dans le petit salon; d'autres, +étouffant dans le grand salon, s'étaient réfugiés dans le jardin, +où le bassin jetait une certaine fraîcheur. + +Fernand se sentait revivre; il était entouré, choyé, envié; enfin +le crédit, prêt à s'écrouler, était rétabli, tout le monde avait +reçu avec empressement son invitation... + +Il était fier, heureux des compliments qui s'adressaient à sa femme, +de ce parti admiratif des femmes. Il avait été voir la salle où l'on +jouait, surveillant partout...; il avait été s'assurer que le service +des buffets était bien fait; il avait laissé Iza au milieu d'un groupe +de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha +sa femme dans le groupe. Iza n'y était pas; il la chercha et la trouva +assise dans le petit salon qui précédait le jardin, causant avec un +homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'était levée, et, +le présentant aussitôt à son mari, elle lui dit: + +--Mon ami, je vous présente le comte Otto..., un de mes compatriotes, +un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait +présenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne +pensée... + +--Je suis heureux, monsieur, et très flatté de l'honneur que vous nous +faites... + +Et en disant ces mots, Fernand avait regardé l'homme et avait froncé +le sourcil. + +Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'éloigna aussitôt, +paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander à +Iza quel était cet individu; mais un ami de Fernand vint réclamer une +valse promise. + +Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait éprouvé son +mari, elle se pencha à son oreille et lui dit gaiement: + +--Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui... c'est un +importun... nous le verrions tous les jours. + +--Oui, oui, fit-il de la tête, tout à fait rassuré et décidé à +faire ce que lui recommandait sa femme. + +L'homme, comme gêné du milieu dans lequel il se trouvait, était +rentré dans la salle de bal, et, accoudé sur le chambranle d'une +fenêtre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser. +Lorsque Iza, entraînée par son cavalier, se mêla aux valseurs, son +regard plein d'admiration la suivait sans cesse... Fernand, accoté sur +la porte du petit salon, le vit, et ennuyé, blessé, il murmura les +dents serrées: + +--Monsieur le comte Otto..., je crois que nous ne nous verrons pas +souvent. + +Il lui sembla qu'Iza avait en souriant répondu à son regard. Il ajouta +avec rage: + +--Mais cet homme est fou!... + +Puis, regardant sa femme qui lui souriait à son tour, cherchant dans +chaque mouvement de la valse à ne pas quitter son regard... il passa la +main sur son front, et, haussant les épaules, il dit: + +--C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur! + +Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mêla à ses invités. + +Celui qu'Iza avait présenté comme le comte Otto, nos lecteurs le +connaissent: c'était Georgeo Golesko, le beau bohémien, qu'elle avait +été voir quelques jours avant son mariage. + +Mais, à cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait guère au +misérable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il était fort +beau dans sa toilette de soirée, son teint chaud ressortait sur son col +blanc. Il y avait de la superbe dans sa façon de porter la tête; +sa tête magnifique dans ses longs cheveux frisés par le fer et sa +gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait +réservé, embarrassé comme un étranger. Et dans les salons, sur son +passage, maintes femmes avaient tourné la tête. + +Vers trois heures du matin, un domestique vint dire à Fernand que M. +Picard, qui assistait au commencement de la soirée, avait trouvé en +rentrant chez lui une lettre de Jassy à l'adresse de Fernand et était +revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta +où étaient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait. + +--Dites à Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre +dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que +la lettre ne le renseignât sur le banquier chez lequel il devait aller +toucher,--calme, disons-nous, il se mit à une table de whist, où l'on +demandait un quatrième. + +Vers quatre heures tout le monde était parti, à part quelques amis +plus intimes, avec lesquels Fernand se mit à table dans le jardin, +devant le buffet, pour souper. + +Iza, vers trois heures, s'était retirée. Le calme était revenu dans +le petit hôtel si agité quelques heures auparavant. Les jeunes gens +qui soupaient avec Fernand étaient ses amis avant son mariage; aussi, +naturellement en vint-on à parler des _anciennes_. L'un d'eux lui +demanda: + +--Et Madeleine de Soizé... la Superbe!... Ça a donc été bien grave +pour vous quitter? Tu devais l'épouser... + +--Quelle folie!... dit Fernand. Nous nous sommes quittés le plus +banalement du monde..., à la suite d'une scène de jalousie, bien avant +mon mariage. + +--Dame, elle le disait. Je l'ai rencontrée il y a deux jours... + +--Et que t'a-t-elle dit? + +--C'est inutile de te le dire... C'était si fin! si fin! que je n'ai +pas compris... + +--Dis toujours? + +--Mon Dieu, je lui ai dit que tu étais marié.--Je le sais! dit-elle! +et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu? + +--Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les épaules. +Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre à la porte... +Restez si vous voulez, moi je monte me coucher... Je tombe de sommeil. + +--Oui, oui, nous connaissons ça, firent-ils en riant... Bonne nuit... + +Ils se serrèrent la main, les jeunes gens se retirèrent et Fernand se +dirigea vers sa chambre. En montant, pensant à ce que lui avait dit son +ami, il murmura: + +--C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?... +Bah! Et, haussant encore les épaules, il entra dans sa chambre. + +Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apportée quelques +heures avant; il la lut aussitôt. Elle était adressée de Vienne par +la maison Strucko, ce qui ne l'étonna pas, puisque c'était le client +qui avait servi d'intermédiaire à son mariage. On lui disait que les +fonds devaient être déposés dans une maison de Vienne et que sous +deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crédit sur une maison de +Paris. + +Tout à fait rassuré, et pour n'être pas réveillé le matin, il +écrivit à son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de +recevoir. Cette fois l'échéance était assurée, et enfin la maison +allait entrer dans une voie de prospérité depuis longtemps inconnue. + +Le silence qui régnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les +différentes scènes pénibles des derniers mois repassaient devant +ses yeux. Il avait failli être ruiné, déshonoré, et pendant quelque +temps la tête perdue. Il lui avait semblé que la malédiction _in +extremis_ de son ami s'abattait sur lui, et, juste à l'heure où la +désespérance s'emparait de lui, il avait reçu de son correspondant de +Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer +au mariage, un riche mariage lui permettrait d'étendre sa maison. Il +avait aussitôt répondu qu'il était bien disposé à se marier, mais +que les jeunes filles dotées aussi richement qu'il désirait que le +fût sa fiancés étaient rares. + +À cette lettre, il recevait presque aussitôt une réponse dans +laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui +désirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille, +on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits +furent échangés, les situations de chacun établies, toujours par +l'intermédiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite +directement par Fernand fut agréée. + +Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par +l'intermédiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait être également +trompé. Suivant sa maxime, Séglin faisait de son mariage l'assemblage +de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'était +nullement question. Il s'attendait à se trouver avec une fille +bien sotte, bien naïve, qui resterait à la maison et en ferait les +honneurs. Nous avons vu combien peu ses prévisions se réalisèrent; +fasciné, ravi, ébloui, il avait été pris tout entier, il adorait sa +femme à ce point que si, à la dernière heure, on lui avait dit que la +dot promise ne pouvait être donnée, il aurait passé outre... + +Aussi était-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en +était aimé, il était riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il +avait rêvée. La malédiction de Pierre Davenne avait eu pour résultat +d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soizé était sans +valeur, le dépit de la femme abandonnée en était la cause, et puis +cet amour-là était bien vieux, ce n'était pas pour se marier qu'il +l'avait quittée; celle qu'il avait quittée pour se marier, c'était +Geneviève. + +Geneviève! qu'était-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui, à cette +heure, portait seule le poids de la malédiction de Pierre...? Comment +vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'était jamais occupé +de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui +avait été enlevée. Il savait que la pauvre femme était restée sans +ressource, qu'il en avait été la cause; mais le souvenir du mépris +avec lequel il avait été traité par elle dominait tout autre +sentiment. Riche à cette heure, il ne pensa pas une seconde à secourir +celle qu'il avait ruinée. + +Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes pensées, +il dit: + +--Allons, oublions tout ça... Maintenant la vie a des horizons roses. + + + + +IX + +LE JOUR D'ÉCHÉANCE. + + +La veille du jour d'échéance, lorsque Fernand se rendit à sa maison +d'affaires, il s'attendait à trouver le caissier calme, venant lui +apporter le bordereau à signer; au contraire, Picard entra dans le +cabinet de son patron, le teint livide. + +--Qu'y a-t-il? demanda aussitôt Séglin avec inquiétude à son homme +de confiance. + +--Monsieur Séglin, l'heure du courrier est passée et nous n'avons rien +reçu. + +--Que me dites-vous là ? exclama le jeune homme atterré. C'est +impossible, il faut aller à la poste; assurément la lettre est +égarée... + +--Non, monsieur... Il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai +envoyé trois télégrammes demandant une réponse, et je n'ai rien +reçu. + +--Oh! mais c'est épouvantable! fit Fernand, prenant sa tête dans ses +mains... Un malheur, un accident est arrivé... Mais je suis perdu!... +Il faut trouver cette somme! De combien est le bordereau?... + +--Le bordereau personnel, en dehors des valeurs de la maison Wilson, +payables ici? + +Fernand devint rouge, et comme s'il avait un étourdissement il se +retint à son bureau pour ne pas chanceler; il fit un effort et dit +d'une voix sourde: + +--Avec ces valeurs, les fonds m'ont été adressés il y a quelques... +et ce sont ces valeurs qu'il faut au contraire payer... + +--Le bordereau est énorme, monsieur. Nous avons trois cent dix mille +francs! + +--Et vous avez ici? + +--Oh! presque rien! Vingt mille six cents francs! + +Fernand se laissa tomber dans son fauteuil, porta la main à son front +et dit: + +--Mon Dieu! mon Dieu! que faire?... Il faut absolument trouver la somme +aujourd'hui... Assurément nous recevrons ce soir ou demain... Il y a un +retard, un accident, je ne sais quelle chose imprévue... + +--C'est pourquoi j'insistais près de vous, il y a deux jours encore; on +avait alors le temps de se retourner... + +--Trois cent mille francs!... répétait-il... C'est trois cent mille +francs qu'il faut trouver. Au reste, ma situation n'est plus la même, +je trouverai bien cette somme chez les Ardouin. Picard, dites qu'on +attelle. Je vais expliquer le retard à Ardouin... il me fera la somme +en une traite à dix jours, et si nous n'avons pas de nouvelle ce soir, +on télégraphiera au Strucko de Vienne. + +La quiétude du patron ramena la sérénité sur les traits du vieux +caissier. + +--Peut-être l'oncle Danielo est en route et vient lui-même apporter +les valeurs, ce qui expliquerait que les télégrammes et les lettres +sont restés sans réponse. + +En montant en voiture, cette dernière pensée était pour lui presque +un fait; il hésita un instant à aller d'abord à Auteuil voir si le +vieux Moldave n'était pas arrivé le matin même. Mais il se rendit +d'abord chez les grands banquiers Ardouin, qui, lors de la soirée à +Auteuil, avaient insisté pour entrer en affaires avec lui. + +Lorsqu'il eut fait passer sa carte, M. Ardouin aîné le fit aussitôt +entrer dans son cabinet. + +L'accueil froid du vieillard l'embarrassa et le gêna un peu pour +parler; mais, se domptant aussitôt, il lui expliqua le but de sa +visite, en même temps que le motif. + +D'un ton froid, glacial, Ardouin aîné lui répondit: + +--Monsieur Séglin, je le regrette beaucoup, mais il m'est absolument +impossible de vous faire cette somme; l'échéance de ce mois est la +plus forte de l'année... + +Fernand était tout décontenancé; cependant il insista en disant: + +--Si vous ne pouvez me faire toute la somme, voulez-vous m'en faire une +partie? + +--Non, monsieur Séglin... Nous ne faisons pas ce genre d'affaires... +et je m'étonne que vous ne vous adressiez pas aux personnes avec +lesquelles vous traitez d'ordinaire. + +Fernand blessé, au moins autant par le refus que par l'allure +singulière du banquier, se leva et dit: + +--Il me reste, monsieur, à m'excuser de vous avoir dérangé. + +Le banquier le salua de la tête, et Fernand se retira. En descendant +l'escalier, le rouge au front, les dents serrées, il murmurait: + +--Que signifie cet accueil?... Que se passe-t-il donc autour de moi... +Est-ce que les billets Wilson?... Oh! non!... + +Et haletant, il s'arrêta à la dernière marche, se soutenant à la +rampe... Puis, se dégageant, il haussa les épaules et dit: + +--Je deviens fou, ma parole d'honneur!... C'est la jalousie!... Voyons, +je vais aller chez Bernet et Lausart, et ils feront mon affaire. + +Quelques minutes après il était introduit dans le cabinet du banquier. +Il eut comme un soubresaut en constatant que le même accueil lui était +fait. Un instant, il hésita à formuler sa demande. + +Il se décida cependant. + +Bernet lui dit qu'en l'absence de son associé il se trouvait absolument +dans l'impossibilité de répondre favorablement à sa demande... et +M. Lausart était absent pour huit jours! Il sortit de chez le banquier +anéanti, écrasé.--Sans s'en rendre compte, il devinait qu'une +défaveur l'enveloppait... Il eut peur! Mais pas une fois, pas une +seconde la pensée ne lui vint qu'il pouvait être la dupe de sa femme; +à ce point que, ne voulant pas chagriner Iza, il était résolu à ne +lui point parler de ce retard, qui du reste devait éclairer aussitôt +sa femme sur sa véritable situation. + + + + +X + +LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.) + + +Fernand alla dans trois autres maisons... Il retrouva partout le même +accueil et le même refus. + +Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo... +Mais non seulement le vieil oncle n'était pas là , mais madame était +en promenade. Il fut heureux de cette dernière circonstance, car il +était dans un tel état qu'il n'aurait pu cacher ses tourments. + +Il se fit conduire boulevard Magenta... Il demanda, anxieux, si l'on +avait reçu des nouvelles! Rien, rien! + +Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et là , +accoudé, la tête dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait. + +--Arrivé au port... y toucher pour sombrer... + +Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout à coup... + +--Eh bien, quoi! après tout... je touche demain... on liquide... et +dans un mois, je me relève plus brillant... car j'ai de l'argent, j'ai +de l'argent, je suis riche... + +Il s'arrêta une minute et devint blême: une affreuse pensée venait de +traverser son cerveau. + +--Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas payés... s'ils +vont là -bas... c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde... À tout +prix, il me faut de l'argent aujourd'hui... à tout prix. + +Il sonna le caissier, celui-ci parut. + +--Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson? + +--Cent quarante-cinq mille francs, monsieur. + +--Bien! et n'avez-vous rien à encaisser aujourd'hui? + +--Oh! presque rien, à peine dix mille francs... + +--Merci! demain matin, vous aurez les fonds. + +Et comme s'il avait tout à coup trouvé ce qu'il cherchait, il devint +calme; le caissier était à peine sorti qu'il disait en souriant: + +--Je suis sauvé... et je ne pensais pas à cela... elle n'en saura +rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque +la somme m'arrive de Jassy... Allons, je suis sauvé... je devenais +fou... + +Et résolu il se leva, décidé à engager les bijoux de sa femme qu'on +avait tant remarqués et auxquels les bavards attribuaient une valeur de +plus de cinq cent mille francs. + +Ce n'était point la délicatesse qui étouffait Séglin; devant la +nécessité, tout le côté vil de sa nature reparaissait. Il combina +quelques minutes le moyen d'arriver à son but sans donner l'éveil chez +lui, car il était certain que l'emprunt forcé qu'il allait faire à la +corbeille de sa femme serait remboursé sous deux ou trois jours. + +Dans le petit hôtel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que +madame; mais c'était là une affaire d'élégance confortable. L'amour, +qui avait présidé au mariage de Séglin, avait mis les scellés +sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza était la chambre +conjugale; le soir, veille d'échéance, il rentrait et se mettait à +travailler dans le boudoir qui précédait la chambre, pendant qu'Iza +s'endormait. + +Les meubles, les armoires étaient communs, puisque ce seul appartement, +depuis l'entrée dans l'hôtel, avait été habité; Fernand avait pris +l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il était donc +tout naturel qu'il fouillât partout sans que cela occupât l'attention +de sa jeune femme. + +Le soir même, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de +Russie dans lequel se trouvaient les écrins... Si,--il prévoyait tout, +un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle désirât voir ses +bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous +la main des domestiques;--qu'il les avait prudemment rangées dans son +coffre-fort. Et tout cela passait naturellement. + +Calme cette fois, il gagna sa demeure... Tout se passa ainsi qu'il +l'avait prévu. Il raconta à sa femme, qui lui demandait la raison +de son front soucieux, qu'il était à la veille d'une échéance +l'obligeant à un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses +désirs, lui dit en minaudant: + +--Tu ne travailleras pas dans ton cabinet... seule, j'ai peur... Tu +feras porter tes livres sur le guéridon du boudoir et tu travailleras +près de moi. + +--Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se +reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos. + +--C'est bien ça!... vous veillerez sur votre esclave. + +--Sur mon amour! + +Et ils échangèrent un long regard... + +L'heure du repos sonnée, Iza appela ses femmes et monta à sa chambre, +pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour +justifier sa veille... + +Lorsqu'il monta à son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et +prit le petit sac de cuir de Russie, orné d'une garniture de platine. +Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la +chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et évitant +de faire du bruit, il revint vers le guéridon. + + + + +XI + +LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.) + + +Là , il tira du sac les écrins, les ouvrit, et à la lumière de sa +lampe il admira les colliers, les parures; ce fut un éblouissement. +Jamais la joaillerie n'avait fait plus beau, les brillants sans tache +lançaient leurs flammes vives; en les faisant jouer sous la lumière, +on eût dit qu'on renversait du feu. Séglin, rassuré, heureux, +admirait, ravi, et estimait chaque pièce en disant: + +--Sur ce collier et cette rivière, j'aurai plus de cent mille francs; +sur cette parure au moins autant...; sur ces trois écrins le même +chiffre...; tout cela lui reste... + +Il enveloppa bien précieusement les écrins, les replaça dans le sac, +puis, prenant sa lampe, il ouvrit la porte de la chambre et se dirigea +vers le lit. Iza dormait souriante; il posa amoureusement, mais +doucement, ses lèvres sur son front et se retira sur la pointe des +pieds. Lorsque la tapisserie fut retombée sur la porte, il descendit +dans son cabinet et serra précieusement dans son coffre-fort le petit +sac de cuir de Russie. Puis, calme, il regagna la chambre. + +Il fut étonné de voir la porte ouverte; cependant, il croyait bien +qu'en sortant de la chambre, avant de laisser retomber la tapisserie, +il avait doucement fermé la porte; il avança vers le lit, Iza dormait +profondément. Il n'y pensa plus et il se hâta sans bruit de se +coucher, voulant partir de très bonne heure. En moins d'une minute, il +fut couché. Il lui sembla que sa femme était glacée... il eut peur. +Il plaça la main sur son front; elle s'éveilla à demi et dit: + +--Bonsoir! je dors... Et elle se rendormit. + +--Pauvre petite! fit-il, elle est gelée; ses pieds sont comme des +morceaux de glace! + +Et il tira sur elle le couvre-pied et l'édredon; lui, il brûlait de +fièvre. Il s'endormit presque aussitôt cependant... + +Au jour, il était debout, faisant tous ses efforts pour ne point +l'éveiller; il gagna son cabinet de toilette. + +Il sortait à peine de la chambre... qu'Iza se levait à son tour et +se hâtait de se vêtir... Elle était chaussée, à moitié habillée; +elle entendit marcher..., elle se hâta vite de se coucher dans le lit +et feignit de dormir. + +C'était Fernand; il vint vers elle, la contempla avec amour, en disant: + +--Pauvre petite jolie! elle dort... heureuse... Aujourd'hui, ma +belle aimée, c'est mon dernier jour de tourment, et c'est toi qui me +sauves... + +Il se penchait pour l'embrasser, mais il se recula aussitôt: il avait +craint de l'éveiller. Il revint dans le boudoir, écrivit sur le dos de +sa carte: + + «Ma belle mignonne aimée, + + C'est jour d'échéance... Pardonne-moi d'être parti + avant ton bon baiser... Je serai de retour à l'heure du + déjeuner, + + Ton mari qui t'adore, + + FERNAND.» + +Il plaça la carte sur un chiffonnier et partit sur la pointe du pied. + +Si doucement qu'il eût fermé la porte, Iza l'entendit; elle se leva +aussitôt et, avant qu'il eût passé la grille, elle était déjà +habillée et elle sortait par une porte qui donnait sur la Seine. +Arrivée sur le quai, elle siffla. Au coup de sifflet, une voiture qui +se trouvait près du pont d'Auteuil s'avança au grand galop... + +--Me voilà , dit aussitôt le cocher... On a l'oreille au vent, hein? + +--Vite, Simon, commanda la jeune femme, en montant dans la voiture... +Vite, vite, chez le maître! + +--Espère! espère!... fit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un +solide coup de fouet... J'ai des canards qui savent trotter... nous +accosterons dans dix minutes. + +Et la voiture emportant Iza partit rapidement. + + + + +XII + +OÙ LE LECTEUR SE RETROUVE EN PAYS DE CONNAISSANCE. + + +À cette heure, la belle Iza, la séduisante Mme Séglin, n'était plus +la même; une fébrile agitation secouait ses membres délicats. Dans la +voiture, accroupie dans un coin, l'Å“il ardent, le regard fixe, secouant +la tête de temps en temps d'un air menaçant, elle était tout à fait +transformée... Elle ne ressemblait guère à la timide, à la naïve, +à la douce jeune fille que le tout Paris fashionable enviait et +admirait: c'était simplement un joli petit monstre qui de ses dents +pointues déchirait avec rage le mouchoir de riche dentelle avec lequel +elle croyait essuyer ses lèvres, et qui, toute nerveuse, arrachait les +effilés de soie de la tunique de son costume. + +Elle se penchait à tout moment par la portière de la voiture pour voir +si l'on approchait. Mais c'est une chose que tout le monde a observée, +plus l'on a besoin de courir et plus les cochers dirigent lentement +leurs chevaux. La règle, cette fois, était absolument suivie; le +cocher, calme sur son siège, semblait être occupé d'un tout autre +travail que de la conduite de ses chevaux. + +D'abord en partant, bien décidé sans doute à ne pas fouetter en route +ses quadrupèdes, il leur avait appliqué, pour les prévenir, un nombre +généreux de solides coups de fouet; il était parti, suivant la Seine. +Sans doute ennuyé de ressembler sur son char, son fouet à la main, +au matinal citadin qui taquinait le goujon sur les bords du fleuve, il +avait déposé son fouet sur le dessus de la voilure et plongeait ses +doigts épais dans une large calotte, ressemblant à une quêteuse; +il en tirait une pincée... soyons juste, une poignée de tabac qu'il +glissait entre ses lèvres, après avoir dit: + +--Espère! espère! l'air est fraîche, on va se chauffer un peu. + +Et, sans doute pour se donner de l'exercice, pendant dix grandes minutes +il mâcha, mâcha; lorsque ses mâchoires furent au repos, sa face +engraissée d'un côté, il recommença sur ses chevaux la correction du +début, en disant: + +--Qu'est-ce que c'est? On prend du ris... on a peur du vent, on craint +d'aller trop vite!... Avant là ! + +Et le fouet claqua et cingla à droite et à gauche; les chevaux, à +la grande joie de Mme Séglin, faillirent s'emporter. La voiture ayant +suivi les quais--on eût pu croire que le cocher avait une passion pour +ce chemin--tourna dans la rue Saint-Paul, remonta la rue Saint-Antoine, +la rue Charonne et s'arrêta enfin devant la grille de la petite maison +que nous connaissons. Sur un coup de sifflet du cocher, on vint ouvrir, +la voiture entra, suivit l'allée et s'arrêta devant le perron; les +chevaux n'étaient pas arrêtés, que la belle Iza avait légèrement +sauté à terre, avait ouvert la porte du vestibule et demandait à un +nègre qui descendait à moitié vêtu: + +--Le maître est levé? + +--Maître? dit le nègre; c'est lui qui m'a éveillé en entendant la +voiture. + +--Cours dire que c'est moi... + +Le nègre grimpa l'escalier; mais Iza, qui craignait de perdre du +temps sans doute, le suivait... Elle attendit seulement à la porte +de l'antichambre, lorsque, arrivé au premier, le nègre entra dans +l'appartement. Il revint aussitôt et introduisit la jeune femme. + +Iza entra dans une vaste chambre dont les tentures étaient baissées +devant chaque fenêtre; au milieu était un lit à colonnes, rideaux +fermés. Elle se dirigea vers ce lit et dit: + +--Maître, maître, je viens vous parler. + +--Je suis à toi, Iza; mais je t'entends... Qu'y a-t-il? + +--Maître, vous m'avez dit d'obéir en tout, de dire oui toujours, de +laisser faire, sans dire, au besoin sans voir... + +--Oui; pourquoi me dis-tu cela? + +--Parce que je n'ai pu empêcher ce qu'il a fait ce matin. + +--Mais qu'a-t-il fait? + +--Les beaux bijoux, les beaux diamants, il a tout volé, maître... +tout! + +--Enfin, tant mieux! + +En entendant ces mots, Iza resta stupéfaite. La même voix dit: + +--Attends une minute, Iza. + +Une minute après, les lourdes tapisseries du lit se soulevèrent, +et celui que nos lecteurs connaissent, le malheureux héros de notre +histoire, parut. Ce n'était plus le même homme. Les quelques mois +écoulés avaient laissé sur son front la trace de leur passage. Beau +toujours, l'immobilité à laquelle l'opération du vieux Rig l'avait +condamné changeait absolument sa physionomie; pour reconnaître dans +l'homme nouveau l'heureux époux de Geneviève, il fallait avoir suivi +les phases de sa transformation. + +Autrefois, le visage toujours souriant vous accueillait. À cette heure, +une rigidité froide clouait sur les lèvres de ceux qui lui parlaient +la gaieté naissante. Était-ce bien seulement l'opération maladroite +du vieux sauvage qui était la cause de ce changement? Assurément non! +C'est que, depuis l'heure où il avait consenti à passer dans une tombe +la terrible nuit qui le rendait libre, depuis cette heure, les pensées +s'étaient heurtées dans son cerveau. + +Pierre Davenne aimait Geneviève à l'adoration; le mouvement de honte, +de colère passé... l'heure de la souffrance aiguë épuisée, la +haine qu'il avait pour sa femme s'était insensiblement éteinte; non +le pardon, mais la pitié était entrée dans son cÅ“ur. Il avait fait +surveiller la vie nouvelle de sa _veuve_, et les misères honorablement +supportées, le changement survenu dans la vie de Geneviève avaient +arrêté momentanément ses projets de vengeance à son égard. + +Au contraire, la vie de celui qu'il savait être le véritable auteur de +tout était devenue plus malhonnêtement audacieuse; par l'introduction +de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait été assuré que +la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'écrouler le lendemain +de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements; +Séglin était un faussaire. + +Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il était +entraîné, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne +raisonnait pas ses moyens; il fallait à tout prix faire face au péril: +il y faisait face par le crime. + +Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le +vieil employé de la maison Séglin, Simon avait fouillé le bureau, +regardé les livres, et il était venu déclarer à son maître que le +compte particulier de Fernand Séglin donnait un passif de plus de douze +cent mille francs. + +Fernand avait lancé dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson, +des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs... et +Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du +misérable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit à son amant, Pierre, +à cette heure, était heureux que cette infamie n'eût pas eu lieu. Il +avait cru le misérable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse +qu'il avait trompée augmenta son ressentiment contre lui, en même +temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle. + +Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait +de sa mère, il était arrivé qu'il avait embrassé l'enfant et avait +pleuré. + +Mais, en même temps que de ce côté la haine s'effaçait, le désir de +se venger de Séglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi +sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison +de Charonne, avait combiné, machiné et fait exécuter le mariage de +son ancien ami. + +À cette heure, il le tenait; à cette heure, la vengeance rêvée, +voulue, s'offrait... et Séglin y avait aidé, car jamais, dans le +jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Séglin, il n'avait +pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans +cÅ“ur, il le savait traître... Mais tout cela n'a rien à faire avec +le code, et il croyait que Séglin était de ceux qui font du code leur +Évangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont +point au delà , qui ont enfin l'honnêteté légale... Point. Fernand +n'avait point reculé; pour satisfaire à sa volonté d'être riche, il +était devenu faussaire... et aujourd'hui, à l'heure où il espérait +encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, où il se +croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre +ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas présentées +à l'échéance, mais qu'il gardait pour le jour où l'heure de la +vengeance serait sonnée... + +Pierre était vêtu d'un pantalon à pied et d'un veston de velours; il +alla vers Iza et lui dit aussitôt: + +--Il a pris tous tes bijoux? + +--Oui, maître. + +--Et tu n'as pas dit un mot?... + +--Rien! vous me l'aviez défendu! + +--Tant mieux! tant mieux! + +Iza restait devant lui la bouche ouverte, ne pouvant pas comprendre son +calme. La nature d'Iza ne la portait guère à parler; d'ordinaire, elle +restait muette, obéissante, elle subissait placidement le sort; mais +la circonstance, cette fois, lui semblant trop grave, elle ne put se +retenir et dit: + +--Maître, vous n'avez pas compris... Mais il a tout pris, tout... le +gros collier, les bracelets... la grande parure... tout. + +--Tant mieux!... + +C'était trop pour la belle enfant; deux grosses larmes coulèrent de +ses yeux, et elle dit: + +--Ah maître! maître! j'avais promis à Georgeo que le jour où je +retournerais vers lui je rapporterais les beaux bijoux! + +--Tu les auras, Iza!... Mais, dis-moi ce qui s'est passé depuis deux +jours chez toi; qu'a-t-il fait et comment a-t-il enlevé les bijoux?... + +Iza lui raconta en détail la soirée et la matinée: elle avait +feint de dormir et pas une seconde elle n'avait quitté de l'Å“il +les agissements de son mari; elle l'avait vu fouiller les armoires, +compulser des papiers, et enfin le matin s'en aller en évitant de +l'éveiller, pour sortir en emportant les bijoux... Alors elle s'était +levée aussitôt, avait couru à la voiture qui devait toujours attendre +pendant les dix jours où tout devait se terminer. + +Iza ayant terminé son récit, Pierre lui dit qu'on allait la reconduire +à Auteuil, qu'elle avait bien fait de le venir prévenir aussitôt, +mais qu'elle ne devait avoir aucune inquiétude sur les beaux bijoux, +qu'ils lui seraient rendus. + +Le visage de la belle Iza reprit se sérénité. Elle allait sortir, +quand, se ravisant, elle revint vers Pierre et lui demanda. + +--Maître, quand serai-je libre? + +--Dans deux jours, Iza..., Georgeo ira te chercher... + +--Oh! merci, maître..., fit Iza joyeuse en battant des mains. + +Pierre Davenne siffla, Simon parut. + +--Simon, dit Pierre, vite, reconduis Iza à Auteuil... Il faut être +arrivé avant qu'on soit éveillé chez elle. + +--Espère! espère! dit Simon, on y sera. + +Et la belle Iza, heureuse et tranquille, partit suivie de Simon. + + + + +XIII + +DE L'INTÉRÊT DE L'ARGENT CHEZ LE PÈRE SAMUEL. + + +En sortant de chez lui, Fernand sauta en voiture et se fit conduire +boulevard Magenta. Il sonna Martin et l'envoya chercher un individu +avec qui il avait fait quelques affaires, le père Samuel. Celui-ci vint +aussitôt. Fernand n'avait pas à se gêner; le vieux Samuel connaissait +sa situation, puisqu'il avait eu plusieurs fois recours à lui pour y +faire face... et à quel prix! Samuel savait que le mariage de Séglin +lui avait mis une fortune dans les mains, il écouta le jeune homme qui +lui disait: + +--Père Samuel, mon mariage s'est fait moins rapidement que je ne +l'espérais... J'avais pris de gros engagements pour cette fin de mois, +et je n'ai pas encore reçu la totalité de la dot... + +--Et vous vous trouvez gêné pour votre échéance. + +--Absolument... Je m'adresse à vous... C'est pour trois ou quatre +jours, dix jours au plus. + +--Et de combien avez-vous besoin? + +--Une somme considérable... + +--Ah! fit le vieil avare sans s'effrayer. Combien? + +--Trois cent mille francs... + +Le vieux Samuel, dont les joues étaient jaunes comme les feuillets de +sa Bible, devint tout rouge et faillit tomber à la renverse. + +--Trois cent mille francs! répéta-t-il. + +--Je sais, père Samuel, qu'avec un mot de vous je les ai dans une heure +à la Banque. + +--Mais jamais je ne ferai une affaire semblable sans garantie. + +--Père Samuel, je vous connais trop pour avoir pensé autrement... Je +vous signe une traite payable en dix jours... de trois cent vingt-cinq +mille francs... + +--Oui, fit Samuel..., mais ce n'est pas une garantie, ça... + +--Ma signature, dit Séglin en riant de la brutale franchise du père +Samuel, ne vous paraît pas encore valoir ce chiffre. + +--Monsieur Séglin, je n'ai pas la somme et pour la trouver je serai +forcé moi-même de donner une garantie... + +--J'avais prévu cela, Samuel... Vous êtes venu à la soirée que j'ai +donnée à Auteuil, vous avez vu Mme Séglin... + +--C'est, monsieur, la plus adorable femme du monde..., dit le vieil +avare le regardant étonné et cherchant ce que le nom de Mme Séglin +venait faire à propos de garantie. + +--Mon cher Samuel, je sais que vous n'êtes pas homme à n'avoir vu que +la beauté de Mme Séglin... vous avez remarqué ses bijoux... + +--Ah! fit Samuel.... Eh bien! monsieur Séglin, je vais vous étonner, +je ne me connais absolument pas en bijoux... Vous le savez, je fais +plutôt des affaires de banque... + +--Des affaires de?... interrogea en souriant Fernand. + +--De banque, répéta très sérieusement Samuel... Mais j'ai entendu +autour de moi les dames qui ne tarissaient pas sur la beauté des +bijoux, et les estimaient être d'un prix fou... + +--Environ le double de ce que je vous demande, cher monsieur Samuel... + +--Et vous me donnez ces bijoux en garantie?.., + +--Oui!... + +--Vous les avez?... + +--Les voici! + +Et Séglin ouvrit le petit coffret et montra les brillants dans leur +écrin. Samuel pensait. Et sa pensée, nous pouvons la suivre. Il se +souvenait avoir entendu estimer, par des gens s'y connaissant, des +spécialistes, les bijoux qui couvraient les épaules et pendaient aux +oreilles de Mme Séglin plus de cinq cent mille francs...; car c'était +vrai, le vieux Samuel ne se connaissait pas en joaillerie: il faisait +de l'usure; papier et or étaient son affaire... Il faisait sonner et +toucher l'or, et il mettait ses lunettes pour bien voir une signature... +Mais, en cette affaire, il n'avait pas besoin d'être appréciateur, il +connaissait l'origine des bijoux. + +De plus il se disait: Maintenant la maison Séglin est sérieuse. Des +gens qui avaient été s'informer chez le notaire avaient appris que +la jeune femme apportait plus d'un million espèces... La situation de +Séglin à cette heure était toute naturelle, sa gêne venait de la +lenteur du versement en raison de l'éloignement de la famille. Mais +ces versements étaient certains... Il ne courrait donc aucun risque en +prêtant... Il s'agissait, l'affaire étant sûre, de la rendre bonne. + +--Eh bien, demanda Séglin, il faut, Samuel, en finir promptement, car +j'ai besoin de cet argent avant une heure... + +--Monsieur Séglin, écoutez. Le Seigneur m'est témoin que je voudrais +vous obliger, mais je ne peux pas faire une somme aussi considérable +seul... Je serai forcé d'emprunter moi-même; pour avoir l'argent aussi +rapidement, on va abuser de la situation et ce que vous m'offrez ne sera +pas suffisant. + +--Mais je vous offre vingt-cinq mille francs... + +--Eh bien, comptez les commissions, les risques à courir... + +--Quels risques? puisque vous avez le double de ce que je vous demande +en bijoux... + +--Oui, mais il faudra que vous me les vendiez... + +--Comment les vendre?... + +--C'est-à -dire que, pour faire des affaires régulières... Vous savez, +je ne doute pas de vous, monsieur Séglin... Dieu m'en garde!... il faut +que la chose soit régulière... On se fâche aujourd'hui ou demain... +et puis on est traité d'usurier... + +--Enfin, vous n'espérez pas que je vais vous vendre ces bijoux?... + +--Mais, monsieur Séglin..., vous ne comprenez pas. Vous me vendez ces +bijoux au prix de trois cent quarante mille francs... et je m'engage à +vous les vendre pour pareille somme si vous les venez reprendre avant un +mois. + +--Bien... j'accepte ça... Mais que parlez-vous de quarante mille +francs... pour un prêt de huit jours, dix jours? + +--Comptez vous-même, monsieur Séglin... frais de commission... +déplacement et intérêt. + +--Mais c'est épouvantable! + +--Voilà comme on compte toujours... On se dit: l'argent, pour en avoir +dans ces conditions-là , vaut dix à douze pour cent; eh bien, on se +dit: ce n'est que pour un mois... Mais c'est comme si cela était +pour l'année; mon argent déplacé, qui m'assure que je trouverai +un placement égal à celui que j'avais? Qui m'assure qu'il ne va pas +dormir?... + +--C'est de la folie... je ne puis pas pour un prêt de dix jours payer +cette somme... + +--Eh mon Dieu! monsieur Séglin, n'en parlons plus... Je vous assure que +c'est en tremblant que je fais l'affaire... Je n'y tiens pas du tout... +Voyez un autre... Nous ne nous fâcherons pas pour ça... + +--Canaille, grognait Fernand entre ses dents en voyant le sourire du +vieux requin qui sentait bien qu'il tenait sa proie... + +--Samuel, dit-il tout haut, vous n'êtes pas raisonnable... Mais je n'ai +pas le choix, faites les papiers... je vais signer... + +--De votre main, monsieur Séglin, je vais vous dicter. + +Et Fernand s'étant placé devant son bureau, le père Samuel lui dicta +l'acte de vente, l'engagement de se libérer et le reçu; il lui donna +en échange la promesse de remettre, moyennant trois cent quarante mille +francs, les bijoux!... + +--Vous pensez bien que je n'ai pas cette somme!... + +--Nous allons aller chez vous... + +--Il faut que j'aille chez trois amis la chercher... je ne vous mens +pas... + +--J'ai une voiture... je vais vous y conduire... + +--C'est cela. Ah! ce n'est pas loin. Ils demeurent a deux pas de chez +moi. + +Ils sortirent. En passant devant les bureaux, Séglin vit le +vieux Picard qui, pâle, tremblant, le regardait anxieux, semblant +l'interroger. Il lui serra la main et lui dit tout bas: + +--Si l'on vient de la Banque, retenez le garçon en disant que je suis +chez moi. Je reviens dans dix minutes avec les fonds... + +Le vieux Picard regarda le ciel et exhala un soupir de satisfaction. + +Le père Samuel, tenant précieusement dans ses bras le petit sac de +cuir qui contenait les bijoux, le serrant sur sa poitrine, montait dans +la voiture avec Séglin. + +Vingt minutes après, Fernand rentrait. Le garçon de banque attendait. +Séglin dit: + +--Je ne pouvais pas ouvrir mon bureau... Vite, Picard, encaissez ça, et +il lui donna quinze liasses de chacune vingt mille francs. + +Le vieux Picard eut un tressaillement joyeux en glissant ses doigts secs +dans le papier de la Banque; il tremblait pour arracher les épingles. + +Séglin, négligemment accoté à la cheminée, prit un journal du matin +et le parcourait tout en regardant les valeurs que l'on présentait. +Picard étalait sur le plateau du guichet à mesure que le garçon de +banque comptait: + +--Vingt, quarante, soixante, quatre-vingt et cent, compta le garçon... +Vingt, quarante, soixante, un, deux, trois quatre et cinq... cent +soixante-cinq mille francs... C'est ça!... Voila! + +--Merci, monsieur Picard! C'est bien ça! + +Et le garçon de recette, ayant englouti la somme dans son portefeuille, +se retira. + +--Ce n'est pas toute l'échéance?... + +--Oh non! les valeurs Wilson ne sont pas venues. + +--Tiens, fit Séglin en plissant le front, elles n'ont pas été en +banque... + +--Peut-être une maison particulière les fera-t-elle toucher +directement, il n'est que dix heures et demie. + +--C'est probable... Vous n'avez pas besoin de moi?... + +--Non, monsieur. + +--Je retourne à Auteuil... Ce soir, après la caisse, vous m'apporterez +le bordereau et les valeurs à Auteuil..., les effets Wilson. + +--Bien, monsieur. + +Et Séglin, le cÅ“ur léger, le sourire aux lèvres, alluma un +cigare, traversa les magasins, sauta en voiture et se fit conduire à +Auteuil..., disant en souriant à sa pensée: + +--Petite belle aimée..., elle m'a sauvé sans le savoir... C'est en +amour que je m'acquitterai de ça!... Mais je suis amoureux fou, ma +parole d'honneur! + +Et la voiture l'emporta vers Auteuil. + + + + +XIV + +UNE CORVÉE QUI PLAÃŽT À SIMON. + + +Simon reconduisit Iza à Auteuil; lorsque celle-ci descendit de voiture, +l'ancien matelot lui tendit une lettre en lui disant: + +--Voilà ce que le lieutenant m'a commandé de vous remettre. + +Iza, surprise, allait ouvrir la lettre; mais Simon dit: + +--Rentrez vite, qu'on ne vous voie pas... vous lirez ça chez vous, il +n'y a pas de réponse. + +Iza rentra chez elle et le cocher improvisé reconduisit la voiture +à l'endroit où elle était le matin et dit à l'individu qui vint +au-devant de lui: + +--Tu vas épousseter les deux canards, les rentrer à l'écurie... et +cette nuit, vers trois heures, la voiture attelée à la même place. + +--Bien, monsieur. + +-Il est matin encore, l'air est _fraîche_, si tu veux tuer le ver, je +paye le vin blanc... + +--Ça, c'est jamais de refus. + +Le palefrenier et Simon allèrent trinquer chez le marchand de vin du +coin, et Simon en partant dit en serrant la main de l'autre: + +--Tu sais, sur le coup de trois heures... pas de bruit... tu viendras +t'embosser au pont... + +--C'est entendu... + +--Tu payeras tout... et tu pars avec moi... + +--Oui, ami, je le sais... + +--Et muet... comme un phoque... + +--Vous me connaissez bien. + +Et Simon prit le bateau-mouche pour remonter vers Paris; il descendit au +pont d'Austerlitz et grimpa sur l'impériale de l'omnibus de Charonne. + +Lorsqu'il arriva à la petite maison, le nègre lui dit qu'on +l'attendait. Il monta vivement dans la chambre de son maître. Pierre +était assis près de la cheminée; le vieux Rig, debout, attendait. En +entendant monter le matelot, il courut au-devant de lui. + +--Mais monte donc; on t'attend... + +--Vous m'espérez, mon lieutenant? dit-il aussitôt. + +--Oui, tu vas retourner chez Séglin; habille-toi vite et arrange-toi +pour rester ce soir jusqu'à la fermeture des bureaux... Rig se +présentera à la caisse, il viendra pour toucher, la caisse étant +fermée... Il déclarera ne pas pouvoir venir le lendemain et se rendra +immédiatement à Boulogne. Il faudra obliger Martin à se rendre +aussitôt à Auteuil, chez Séglin, pour lui raconter ce qui se sera +passé. + +--Mais si le père Picard est là ..., c'est chez lui qu'il faudrait +aller maintenant. + +--S'il en était ainsi, je n'aurais pas besoin de toi... Je ne te +demande pas ce qu'il faudrait faire, je te dis ce qu'il faut qu'on +fasse. Que Martin soit assez gris pour ne plus se souvenir et pour +t'obéir... ceci est ton affaire. + +--Compris, mon lieutenant, je navigue dans du cirage... mais c'est vous +qui gouvernez, ça suffit... Je vais voir Martin, je le mouille, je +le rentre... Quand tout le monde est parti... Rig arrive et conte son +affaire... et je mène Martin à Auteuil. + +--C'est ça. + +--Vous savez que Rig peut se dispenser de venir. Je peux préparer +Martin de façon qu'il soit persuadé d'avoir vu ce que je voudrais +qu'il ait vu. + + +--Fais simplement ce que je te dis, Simon... et remue-toi... c'est pour +cette nuit. À minuit il faut être ici. + +---Bien, mon lieutenant. Si ça se pouvait, mon lieutenant, je partirais +maintenant et j'irais déjeuner avec lui... Comme ça, je serais plus +sûr en le commençant de bonne heure. + +--C'est ce que je te dis... + +--Et ce soir... vous sortez avec nous?... + +--Oui!... + +--Ah! à la bonne heure, vous allez rentrer dans le monde... + +--Allons, va vite... + +--On y va... ces services-là , ça m'amuse... Et Simon sortit en +glissant une pastille dans sa bouche. + +--Toi, Rig, je t'ai dit ce que tu avais à faire... Tu vas t'habiller +pour la circonstance, et tu te trouveras ici à minuit, nous partirons +tous les trois. Golesko est prévenu; mais tu vas chez toi, tu le verras +encore... Dis-lui qu'il est attendu à dix heures, qu'il ne manque pas. + +--C'est convenu, mon lieutenant. + +--En revenant demain matin, tu auras ce que je t'ai promis pour toute +cette affaire, et tu seras libre... + +--Tant pis, lieutenant... c'est un travail qui m'amusait. + +--Va, Rig, et à ce soir. + +Le vieux sauvage sortit. + +Seul, Pierre, accoudé dans son fauteuil, songeait au plan qui +s'exécutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le +misérable qui avait brisé sa vie; il n'en devait sortir que flétri, +déshonoré et désespéré. La vie brillante allait s'éteindre et +il allait rentrer dans l'ombre et dans le mépris, avec la rage et la +douleur pour compagnes... sentant planer enfin sur lui la malédiction +qui lui avait été jetée. Les dents serrées, les yeux clos, accoudé +d'un bras et la tête dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre +rêvait... Il sentit tout à coup sur ses doigts comme une caresse, +puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le +croyant endormi, n'osait le réveiller. + +Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses pensées de haine, +il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant adoré. Les +pensées tristes s'envolèrent. Il prit son enfant sur ses genoux et +but sur ses lèvres les zézayements de sa parole sainte. Dans sa +face impassible, l'Å“il vainement cherchait à rire. Admirant sa belle +Jeanne, il lui demanda: + +--Comment es-tu montée seule, mignonne? + +--Petit père, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque +chose. + +--Pierre penchait la tête, tendant l'oreille pour mieux entendre cette +parole douce comme un chant d'oiseau. + +--Dis, ma belle aimée. + +--Petit père, j'ai vu tout à l'heure des petites filles qui portaient +des fleurs. + +--Eh bien?... + +--Elles étaient habillées en noir... comme moi!... + +Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant. + +--J'ai dit à la petite fille de me donner des fleurs de son bouquet... +et l'autre petite fille m'a montré alors une couronne... et elle a dit: +Oh! non, nous ne donnons pas nos fleurs, nous allons les porter sur la +tombe de petite mère qui est morte!... Nous allons prier pour elle. + +Pierre était livide; il regardait son enfant, croyant qu'on lui avait +dicté sa phrase... Mais la petite belle continuait, naïve, avec des +mouvements d'ange: + +--Pourquoi donc, dis, père, que nous n'allons jamais porter des fleurs +sur la tombe de petite mère?... Pourquoi que nous n'allons pas prier +pour elle? + +Malgré les efforts qu'il fit, le malheureux ne put retenir les larmes +qui l'étouffaient, et, prenant la tête de l'enfant dans ses mains, +pleurant dans ses cheveux, il gémit: + +--Oh! mon Dieu! que je suis malheureux!... Et je ne peux pas cependant +l'empêcher d'aimer sa mère. + +Et l'enfant, tout attristée, se mit à pleurer en voyant pleurer son +père. + + + + +XV + +LES VALEURS DE LA MAISON WILSON. + + +Le soir même, le caissier Picard, enfermé dans sa caisse, regardait +sans cesse la pendule; chaque fois que la porte des magasins s'ouvrait, +il penchait la tête pour voir celui qui entrait, et chaque fois ses +doigts agacés égratignaient la molesquine verte de son fauteuil. Cinq +heures venaient de sonner, tous les employés se hâtaient de partir; on +n'entendait dans le magasin que le cri jeté par chacun au-dessus de la +cloison ouverte du bureau de caisse: + +--Au revoir, monsieur Picard... + +Puis, après ce bruit de va-et-vient, le silence!... Picard était +ennuyé, la porte s'ouvrit, il se pencha; c'était Martin, accompagné +de son aide Sper, qui venait ranger le magasin. Le vieux caissier +retomba dans son fauteuil, fatigué; il attendait que l'on vînt toucher +les billets Wilson: personne ne se présentait, et son patron Séglin +lui avait bien recommandé de venir, après cinq heures, dîner avec +lui, en lui apportant les valeurs acquittées... Il ne savait que faire. +Devait-il partir pour Auteuil où son maître l'attendait, sachant que +la caisse ferme régulièrement à cinq heures, ou devait-il rester à +attendre encore? Il avait bien pensé à laisser l'argent; mais la somme +était beaucoup trop considérable pour agir aussi légèrement. + +La demie venait de sonner; on se mettait à table à Auteuil à six +heures; il n'y avait plus à hésiter. + +Au reste, c'était écrit sur la caisse: les bureaux fermaient à cinq +heures. + +Le vieux caissier appela Martin et lui dit: + +--Martin, au cas où l'on se présenterait ce soir pour toucher des +billets, vous diriez de laisser l'adresse, que j'ai attendu jusqu'à +cette heure la présentation, que je serai de retour à dix heures; +si à cette heure on le veut, qu'on se présente, sinon demain, à la +première heure, j'irai moi-même à l'adresse indiquée... Vous avez +compris?... + +--Parfaitement, monsieur Picard... Tu as entendu, Sper?... + +--Oui! oui! fit l'autre. + +--Deux vaut mieux qu'un, vous pouvez être tranquille. + +--Bien... Allez me chercher une voiture. + +--Tout de suite, monsieur Picard... Et, droit comme un I, Martin sortit. + +Picard dit: + +--Il est drôle ce soir, Martin!... Mais vous avez entendu, Sper?... + +--Oui, oui, monsieur... Espère! espère! nous sommes là , vous pouvez +aller... Si on veut, vous serez là par devers les dix heures de nuit... +ou alors au matin on ira chez eux, si il donne l'adresse. + +--C'est ça! + +Le vieux caissier rentra mettre ses livres en ordre, fermer sa caisse, +et, la voiture s'arrêtant devant la porte, il y monta et se fit +conduire à Auteuil. + +Martin rentra; tombant sur une chaise et respirant bruyamment, il dit: + +--J'ai cru qu'il s'apercevait que j'étais chargé... Oh! mon pauvre +vieux, je ne tiens plus debout... Ce que ça me secoue, ce vin-là ... +Oh! là ! là !... + +--Ça va se passer; c'est parce que nous sommes restés trop longtemps +enfermés... + +On ouvrit la porte, un homme entra; il avait l'allure d'un vieux notaire +de province; il échangea un regard avec Sper et celui-ci alla ranger +dans le fond du magasin; il s'adressa alors à Martin et lui dit: + +--Monsieur, c'est ici la maison Séglin?... + +--Oui, monsieur. + +--Je viens pour toucher des valeurs... + +--Ah! monsieur, la caisse est fermée à cette heure-ci... Demain, si +vous voulez... + +--Je suis obligé de partir ce soir... Il faut que je parte vers +minuit... Si d'ici là on veut venir payer, je vais vous donner +l'adresse... + +--Mais, monsieur, la caisse est fermée à cinq heures, interrompit +Martin... et on vient de partir seulement à la minute, après vous +avoir attendu presque pendant une heure. + +--Au reste, les valeurs sont payables ici; mais comme je me rends à +Londres et que la maison y est établie, j'irai les toucher là . + +--Ah! je ne sais pas si vous pouvez faire ça... On m'a dit que, si +vous veniez, je vous dise de laisser votre adresse, et ce soir, vers dix +heures, ou demain matin on vous portera l'argent. + +--Je vous le répète, je serai à l'hôtel jusqu'à onze heures et +demie. Je pars par le train de minuit quinze; si d'ici cette heure je +n'ai vu personne, j'irai à Londres toucher à la maison Wilson... Voici +l'adresse. + +L'individu laissa sa carte et partit aussitôt. Alors Martin dit à +Sper: + +--Dis donc, qu'est-ce que nous allons faire? + +--Tu n'as pas entendu ce qu'on t'a dit? + +--On a dit d'aller à Auteuil, fit Martin en s'asseyant et semblant peu +enthousiasmé de faire le voyage. + +--On n'a pas dit qu'il fallait y aller tout de suite; Il ne sera libre +qu'à dix heures; l'autre est chez lui jusqu'à onze heures et demie; en +revenant, il y ira, voilà tout... + +--Oui; alors, nous pouvons dîner... parce que, vois-tu, Sper, eh bien! +ça me remettra, le dîner; je suis tout chose... + +--C'est ce qu'il y a de plus simple... Voilà ce que nous allons +faire... + +--Dis... + +--Nous dînons bien et doucement; à neuf heures, nous partons à +Auteuil; nous trouvons le père Picard, tu lui dis la chose et nous +revenons ensemble... + +--C'est ça!... ça va tout seul!... Tu sais, je l'avoue, je suis +mouillé... Mais toi, tu es sérieux, tu réponds de tout? + +--Absolument... Mais c'est toi... Espère! espère! Je suis là en +vigie, et à l'heure... nous filons... + +--C'est ça!... Si tu veux, nous ne ferons le magasin que demain +matin... Nous allons fermer et nous irons dîner. + +--Je veux bien... + +Comme l'ivrogne titubait, en essayant de se lever, Sper lui dit: + +--Ne bouge pas, reste affalé!... Je vais tourner le cabestan... + +--Oui, fit Martin en riant bêtement, tu vas jouer de l'orgue... + +Sper se hâtait; il craignait un retour inopiné du vieux caissier, qui +aurait changé tous ses plans. Lorsque la devanture de fer eut fermé la +boutique, il se hâta de prendre le bras de l'ivrogne, qui s'endormait, +et le ramena au cabaret, où il sembla se remettre rien qu'aux odeurs +répandues dans l'atmosphère. On leur servit à dîner. Les deux +amis mangèrent lentement; ils riaient, ils causaient. À la fin, Sper +proposa de jouer une bonne bouteille; ils jouèrent au piquet jusqu'à +onze heures... Alors Sper se leva tout à coup et, comme s'il se +rappelait, il dit: + +--Martin, et nos affaires que nous oublions... + +--Quelles affaires? + +--Il faut aller à Auteuil. + +--À Auteuil? Ah! c'est pour les affaires du patron... Ah ben, tant pis! +on ira une autre fois. + +--Non, non, pas de bêtises!... Nous allons prendre une voiture; tu te +la feras rembourser. + +--Tu peux y compter... + +--Tu arrives là -bas et tu dis que c'est à dix heures... qu'on est +venu... On t'a réveillé, c'est pour ça que tu es tout chose... Ça +t'a mis sans dessus dessous. + +--Oui, oui, c'est ça... Mais tu viens avec moi? + +--Naturellement... Enlevez alors... Partons!... + +Sper prit le bras de Martin, et ils sortirent. Ils hélèrent une +voiture et montèrent dedans. Sper dit au cocher d'aller doucement. +Le grand air remit un peu le garçon de magasin, et, la raison lui +revenant, il se trouva quelque peu embarrassé pour justifier sa +négligence lorsqu'il allait voir son patron; mais Sper le conseilla. + +--Voilà ce que tu vas dire: tu te couchais lorsqu'on est venu; il +était dix heures; tu n'as pris que le temps de t'habiller; tu es monté +en voiture et tu t'es fait conduire bon train. La personne a dit que, +mal avisée par celui qui lui avait remis les valeurs à toucher, elle +était venue trop tard; mais qu'au reste, puisque les valeurs étaient +également touchables à Londres, où justement elle se rendait, elle +les toucherait là -bas... qu'on n'avait qu'à aviser télégraphiquement +la maison Wilson... mais qu'en cas où on voudrait passer jusqu'à onze +heures et demie, elle serait à cette adresse, devant prendre le train +de minuit quinze et le bateau de demain matin. + +--Oui, j'ai compris... Mais répète-moi bien tout ça. Sper ne se fit +pas prier et recommença. + +--Oui, j'ai compris, mais il va me dire que j'aurais mieux fait +d'attendre la rentrée du père Picard, puisqu'il est près de onze +heures. + +--Tu ne comprends rien; si nous avions été voir le père Picard, +il aurait eu le droit de te faire des reproches, puisque c'est à six +heures qu'on est venu et que tu aurais dû y aller immédiatement; si +tu dis qu'on n'est venu qu'à dix heures, le père Picard te dira que tu +aurais dû monter chez lui... + +--Il peut toujours le dire... + +--Oui, et pour éviter ça tu diras au patron que tu es monté +chez Picard, il n'y avait personne... Tu conçois que, pour revenir +d'Auteuil, il peut s'être arrêté en route... + +Pardi! à preuve, c'est ce que nous allons faire en y allant... Ça me +gratte là , fit Martin en montrant sa gorge; j'ai une soif!... + +Sper dit au cocher d'arrêter à la première brasserie, et il continua +à conseiller l'employé. + +--Tu comprends bien, le père Picard n'est pas rentré... Pour te mettre +à l'abri, tu dis même qu'il pourrait ne pas rentrer de la nuit. + +--Oui, oui, je comprends... et puis, s'il n'est pas content, voilà +tout. + +--Pardine... t'es pas là pour faire ses volontés... + +--Ah! mais non! + +La voiture s'arrêtait. Ils descendirent devant une brasserie, +invitèrent leur cocher, et, tout en buvant, Sper continua la leçon +qu'il avait commencée... Puis ils repartirent pour Auteuil... + +Lorsqu'ils arrivèrent devant le petit hôtel, le cabinet de Séglin +était encore éclairé. Martin sauta de voiture et sonna; Sper se +pencha pour voir. On vint ouvrir et en même temps Séglin paraissait +sur le perron et demandait à haute voix: + +--Qui est là ? + +Martin répondit: + +--C'est moi, monsieur Séglin..., c'est moi! + +--Ah! c'est vous, Martin? Venez vite. + +Et il l'introduisit dans son cabinet et lui demanda, inquiet: + +--Qu'y a-t-il? + +--Monsieur Séglin, M. Picard m'avait dit de ne pas quitter le bureau +à cause d'une échéance qu'il y avait, et pour laquelle on ne s'était +pas présenté. + +--Oui, oui! fit vivement Séglin; après? + +--J'étais donc endormi lorsqu'on est venu frapper, et... + +--Bien! bien! qu'a-t-on dit? + +--La personne m'a dit qu'elle avait été avisée trop tard pour se +présenter dans la journée. + +--Ce n'est pas de chez un banquier? + +--Non; voici la carte... + +Fernand la prit, et, l'approchant de sa lampe, il lut: + +Jules Lorillon, ancien notaire.--Puis au-dessous, au crayon: hôtel du +Helder, jusqu'à onze heures et demie. + +--Comment, exclama Fernand, jusqu'à onze heures et demie! Ce soir? + +--Oui, monsieur; vous ne m'avez pas laissé achever... Il a dit qu'il +partait en Angleterre par le train de minuit un quart; il prend le +bateau demain matin... Or, il vous prie d'aviser la maison Wilson par un +télégramme qu'on veuille bien lui payer les valeurs là -bas, à cause +de l'erreur qu'il a commise. + +Fernand Séglin, en entendant la dernière phrase, était devenu livide. +Il avait été obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber; +il ne voyait plus, il n'entendait plus, un étourdissement le faisait +vaciller, et dans ses oreilles bourdonnaient ces mots: «Il vous prie +d'aviser la maison Wilson...» Cette fois, c'était fait: il était +perdu... Il avait l'argent en main et il ne pouvait empêcher les faux +d'aller à Londres... Il fit un effort, passa la main sur ses yeux +pour écarter le brouillard qui troublait ses regards..., puis, se +redressant, il regarda l'heure à sa montre, il était onze heures +dix... Il n'avait plus la chance de retrouver l'homme à l'hôtel... +mais il pouvait lui aussi prendre le train, et, à l'heure de +l'inscription au paquebot, il trouverait l'individu et solderait les +valeurs. Heureusement Picard avait apporté les fonds. + +En dix secondes, son plan fut arrêté. Martin parlait toujours, pour +expliquer pourquoi il arrivait aussi tardivement. Séglin n'entendait +plus. Il sonna et dit au domestique qui parut: + +--Vite, qu'on attelle... Préparez ma valise pour un jour ou deux de +voyage... Vite, avant cinq minutes il faut que je sois parti... + +--Et moi, monsieur? demanda Martin. + +Séglin l'avait oublié. + +--Vous, retournez à la maison; vous direz demain à Picard que j'ai +payé les valeurs Wilson, qu'il n'a pas à s'en occuper. + +--Bien, monsieur, fit Martin, heureux d'en être quitte sans un mot de +reproche. Et il sortit rejoindre Sper, auquel il raconta ce qui s'était +passé. Il ne fut pas peu stupéfait en voyant celui-ci sauter de la +voiture, lui serrer la main et lui dire: + +--Bonsoir, ma vieille; bonne nuit! Tu peux filer ton nÅ“ud, je t'ai +assez vu; moi, je reste dans le quartier. + +Et Sper se mit à courir. + +--En voilà une qui est drôle..., exclama Martin... Il est absolument +ivre! Ça ne sait pas boire!... Cocher, boulevard Magenta..., où vous +m'avez pris. Et la voiture partit. + +Dans l'intérieur de la maison, c'était un brouhaha, des allées et +venues, on se hâtait d'obéir; Séglin, ayant serré ses valeurs dans +son portefeuille, grimpa vivement au premier étage où il trouva Iza à +sa toilette, se préparant à se mettre au lit. + +--Mon enfant, lui dit-il, je reçois à l'instant une nouvelle grave qui +m'oblige à partir immédiatement. Je vais être obligé de passer la +nuit en chemin de fer... Mais demain je serai de retour. + +--Ah! fit-elle étonnée. + +Il sembla à Séglin qu'Iza était plus qu'indifférente et qu'elle +riait même. Il voulut croire qu'il se trompait et il lui dit: + +--Tu ne m'en veux pas, ma belle aimée! + +--Mais non, fit-elle en lui tendant son front; les affaires sont les +affaires. + +--Comme tu es sérieuse, reprit-il blessé. Je pars, et tu n'éprouves +aucun ennui. + +--Il le faut bien, puisque vous me l'avez dit. Il faut vous obéir; car +ça n'est que pour le bien que vous agissez; ne me l'avez-vous pas dit? + +--C'est vrai, ma belle Iza; au revoir, ma chère petite femme! À +demain! + +Il l'embrassa et sortit; mais, en montant en voiture, il se disait: + +--Quelle singulière allure elle avait!... Qu'est-ce que cela veut dire? +Enfin, c'est une dernière secousse. Après, c'est fini, je suis à +l'abri. + +Le cocher de Séglin, sur son ordre, enleva les chevaux d'un vigoureux +coup de fouet, et, moins d'un quart d'heure après, il touchait à +l'hôtel du Helder... il demanda quel garçon avait conduit M. Lorillon. + +--M. Lorillon n'est pas parti, monsieur, dit le garçon. Il doit partir +demain matin seulement à la première heure. + +--Ah! fit Séglin dans un soupir de satisfaction... Est-il chez lui? + +--Non, monsieur. Il a attendu jusqu'à onze heures et demie, puis il +est sorti pour faire ses adieux à des amis, au cercle; il reviendra +assurément vers une heure du matin... + +--Merci, dit Séglin tout à fait calme; veuillez, s'il revenait avant, +lui donner ma carte et lui dire que je viendrai à une heure... J'ai +absolument besoin de le voir. + +--Bien, monsieur. Qu'il vous attende? + +--Oui! + +Et tranquille cette fois, bien certain qu'il n'avait plus rien à +redouter des valeurs Wilson, il alluma un cigare, monta dans sa voiture +et dit au cocher: + +--Au cercle... + +Puis, étendu sur les coussins, pendant que la voiture le conduisait à +son cercle, il pensait: + +--La pauvre belle chérie, je la surprendrai heureusement en rentrant à +deux heures. Je quitte le cercle à une heure moins le quart; avec mon +homme, en quelques minutes je finis et je retourne chez nous... Pauvre +belle, ça me coûtait déjà de passer cette nuit loin d'elle. + + + + +XVI + +UNE NUIT OCCUPÉE. + + +À l'heure où Séglin se dirigeait vers Paris, Iza quittait son boudoir +et entrait dans sa chambre dont elle fermait soigneusement la porte. +Elle était très belle, la jeune Moldave, dans sa grande robe de +chambre rouge brodée d'or; elle s'avança jusque sous la lampe +d'albâtre qui jetait dans la chambre sa clarté douce, et, tirant de sa +gorgerette un billet, elle le relut pour la dixième fois. + +--C'est bientôt, que je serai libre. + +Elle regarda l'heure, la demie de onze heures allait sonner. Elle courut +alors vers une petite porte qui se trouvait dans l'angle de la chambre +et elle écouta... N'entendant aucun bruit, elle revint s'asseoir sur +un des petits fauteuils bas placés devant la cheminée, et, accoudée, +elle pensa en souriant. + +Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons consacrer quelques +mots au somptueux appartement particulier de la jeune Mme Séglin. +L'escalier qui partait du vestibule aboutissait au premier étage à un +large palier qui, fermé de tout côté par des tapisseries et entouré +de banquettes, formait antichambre. Il y avait une porte à gauche, +l'entrée des appartements de monsieur; une autre porte à droite, celle +des appartements de madame. En entrant à gauche, on trouvait un petit +salon antichambre, meublé de bois de rose et tendu d'étoffe Pompadour. + +La tenture du fond soulevée, une porte s'ouvre sur un vaste boudoir; +les murs sont tendus de satin noir, les meubles sont or et satin noir +comme la tenture, avec des courses grecques d'or en bordure; un lustre +archaïque pend au plafond; au milieu se trouve une vaste cheminée de +marbre noir, au-dessus de laquelle est une glace, une glace immense. +De chaque côté de cette glace, une porte, à demi cachée par les +tentures; une des portes est factice; l'autre s'ouvre sur la chambre +d'Iza, qui paraît n'être séparée du boudoir que par cette haute +glace occupant presque tout le mur de ce côté. + +La chambre à dormir était splendide; le lit capitonné de soie jaune +occupait sous une ample tenture le fond de la pièce: c'était un lit +immense, aussi large qu'il était long et qu'on n'atteignait pour se +coucher qu'en montant deux marches couvertes d'une peau d'ours noir. +En face du lit se retrouvait la grande glace que nous avons vue dans +le boudoir et qui semblait n'avoir point d'envers; sous cette glace se +trouvait une petite table d'ébène recouverte d'un tapis jaune; sur +cette table s'étalait tout un arsenal en vermeil de coquette soigneuse: +peignes, ongloirs, brosses, limes, etc., et devant, bien sous la main, +un petit revolver dont on voyait le cuivre rouge des six cartouches; à +côté, un long poignard sorti de sa gaine. + +Les murs de la chambre étaient capitonnés de soie jaune, sur laquelle +tranchaient les angles noirs d'une haute armoire de vieil ébène +sculpté; sur la cheminée, en face de l'armoire, une garniture Louis +XV en bronze doré vif. Un lustre flamand, sous lequel à cette heure +était accroché un globe d'albâtre, pendait du milieu de la chambre, +dont le plafond était couvert de la même soie jaune plissée... Les +fenêtres étaient masquées par les tapisseries de même couleur. + +La petite porte qu'avait ouverte Iza pour écouter donnait sur un +escalier qui descendait directement dans le jardin. + +Lorsque les douze heures de minuit sonnèrent, tout était calme dans +le petit hôtel et semblait dormir; il était impossible de voir la +lumière dans la chambre d'Iza. + +Tout était endormi dans l'hôtel lorsque la grande porte donnant sur le +bord de l'eau s'ouvrit pour livrer passage à trois hommes qui, +appuyant sur la gauche, entrèrent dans la maison par la petite porte +de l'escalier de service des appartements de Fernand Séglin. Ils +se dirigeaient comme des gens de la maison, ayant toutes les clefs, +ouvrant, entrant et marchant sans bruit... Ils disparurent dans la +maison: aucune lumière ne parut aux fenêtres, et tout rentra dans le +calme. + +Moins d'une demi-heure après, la même porte s'ouvrit encore, un homme +seul entra et se dirigea en se cachant dans les massifs vers le côté +droit de la maison; il rampait le long des murs. Arrivé près de la +petite porte qui conduisait aux appartements d'Iza, il tira de sa poche +une clef, ouvrit et disparut à son tour dans la maison. + +Au haut de l'escalier, une porte s'ouvrit: l'homme s'arrêta aussitôt, +se coucha presque sur les marches et, glissant sa main sous son gilet +comme pour y chercher un couteau, une voix de femme dit doucement: + +--Est-ce toi, Georgeo? + +--Oui, fit l'homme en se redressant, et grimpant, malgré la nuit, avec +l'habileté d'un singe... Il fut en moins d'une minute près d'Iza, qui +le reçut en se jetant dans ses bras. Ils s'embrassèrent longuement. + +--Entre, fit Iza, en l'attirant dans sa chambre dont elle referma +soigneusement la porte... Georgeo, tu le vois, le maître ne ment +jamais... Tu es ici près de moi. + +--Oui, mais lui... + +--Le maître ne vient jamais!... Il est parti en voyage, il ne doit +revenir que demain... Viens là près de moi, dit-elle... Et elle le fit +asseoir devant elle et l'admira amoureusement. + +Georgeo regardait autour de lui... et exclamait!... + +--Que c'est beau... Iza!... que c'est beau! + +--Oui, mon Geo, parce que tu es là , dit-elle. + +Et comme les yeux du vagabond fouillaient partout, son regard s'arrêta +tout à coup sur la petite table où était placé le revolver à côté +du poignard. + +--Qu'est cela? fit-il. + +--De quoi répondre à qui nous surprendrait. + +--S'il revenait? + +Iza se contenta de hausser les épaules. Georgeo rit, montrant ses +belles dents, et, se penchant vers Iza, il ouvrit son paletot et montra +le manche d'une arme dont il sortit la longue lame. + +--Moi aussi, j'ai tout prévu, tu vois; il faut sortir d'ici vivant et +libre. + +Iza se laissa glisser sur le tapis aux genoux de Georgeo, et lui dit: + +--Enfin, Georgeo, c'est demain que nous nous retrouverons pour toujours +ensemble. + +--Et pourquoi ne partons-nous pas maintenant? + +--Le maître le veut ainsi, et ce n'est que demain qu'il nous donne de +quoi être riches... Tu entends, riches! + +--Tu regretteras les jours passés ici. + +--Non, mon Geo. Le maître a dit qu'il nous ferait bien riches... et il +n'a jamais menti... et nous avons déjà de l'or là -bas. + +--Oui! + +--Qu'il y a longtemps que je ne t'avais vu ainsi près de moi! + +Georgeo était moins tranquille qu'Iza: il regardait sans cesse +autour de lui, semblant craindre à chaque minute de voir apparaître +quelqu'un. + +--Qu'as-tu donc? lui demanda la jeune femme. + +--Je crains qu'on ne vienne... + +--Es-tu fou?... le maître ne t'a-t-il pas dit que nous serions seuls +ici cette nuit? + +--Non, ce n'est pas le maître, c'est le sauvage qui est venu chez moi +qui m'a dit que nous devions partir. + +---Il t'a dit que nous devions partir? moi et toi? + +--Oui!... Alors j'ai démonté tout à la maison, j'ai chargé la +voiture et je suis parti. + +--Ce soir? + +--Oui, ce soir. + +--La voiture est là ? demanda Iza dont le visage rayonnait. + +--Oui, au-dessus d'Auteuil, sur le quai! et je croyais venir te +chercher. + +--Mais on ne t'a donc rien dit? + +--Le vieux Rig m'a dit que je devais me trouver ici après minuit, et +c'est toi qui devais me conduire... Il m'a dit encore que s'il y +avait du nouveau, nous entendrions son sifflet, qu'il serait dans les +environs... + +--C'est le maître qui le fait veiller. + +--Mais je dois t'obéir et ne partons-nous pas?... + +--Non, mon Geo!... Voici ce que nous devons faire... Ici, nous sommes +maîtres: l'homme parti ce soir ne reviendra plus... C'est ici que tu +me rejoins pour toujours... et demain seulement nous partirons... Celui +qu'ils appellent mon mari ne m'est rien... L'homme qui nous a mariés +n'est pas notre prêtre à nous... Tout cela est faux!... Je suis libre, +et je suis à toi, à toi maintenant... + +--Et l'autre est parti... pour toujours?... + +--Pour toujours. + +--Mais cette maison? + +--Cette maison est au maître, c'est lui qui, par le vieux Rig, lui a +fait louer... Ici nous sommes chez nous, puisque le maître nous a dit +de nous y reposer pour partir tout à fait demain... Reposons-nous, mon +Geo... Reposons-nous, nous sommes libres, unis et maîtres ici... + +Et en disant ces mots, Iza, câline, promenait les mains de Golesko sur +ses cheveux. À la même heure, Fernand se présentait de nouveau à +l'hôtel du Helder; aussitôt un garçon qui l'attendait lui dit que M. +Lorillon avait envoyé, quelques minutes avant, chercher un pardessus +par le garçon du cercle: en même temps, il avait fait dire qu'il ne +partirait que le lendemain par le train de onze heures, qu'on lui ait +une voiture pour cette heure, qu'il rentrerait dans la nuit. + +Fernand fut ennuyé de ce contre-temps; mais enfin il était tout à +fait rassuré. L'homme n'était resté que pour présenter une seconde +fois les valeurs. Les deux dernières journées qu'il avait passées +l'avaient épuisé: il avait hâte de se reposer. + +Cependant la perspective d'être obligé de se lever le matin pour +ne pas manquer de trouver son homme le tentait peu; il résolut de se +décharger de tout cela. Il remonta en voiture et se fit conduire à ses +bureaux, boulevard Magenta. + +Il ne fut pas peu étonné de voir filtrer de la lumière à travers les +interstices de la fermeture du magasin; il entra. Il trouva Martin assis +sur son lit; devant lui, sur un comptoir, étaient une bouteille et un +verre. Martin avait son verre plein à la main; et n'ayant pas entendu +ouvrir la porte, il continuait sa conversation avec le verre plein qui +était sur le comptoir, lui disant: + +--Ce n'est pas d'un ami... On part à deux, on revient deux... Si l'on +se quitte où est l'amitié... il n'y en a pas alors... non, ça c'est +pas bien... Aussi qu'est-ce qui le boira, l'autre verre..., c'est pas +Sper... Ah! mais non, c'est Martin... + +--Il est ivre! dit Fernand en se retirant; voilà qui pourrait expliquer +la soi-disant tardive arrivée des billets. + +Il sortit comme il était entré, sans bruit, et grimpa aussitôt chez +le vieux caissier. On juge facilement de la stupéfaction du père +Picard, lorsque demandant: + +--Qui est là ? avec inquiétude, il reconnut la voix de Fernand qui +disait: + +--C'est moi, Picard, ouvrez vite. + +Picard obéit aussitôt. Il était en marmotte et en caleçon. + +--Excusez-moi de vous ouvrir en ce costume... + +--Vous avez bien fait, je n'ai qu'un mot à vous dire... Martin vous a +raconté ce qui s'était passé. + +--Non, monsieur; qu'y a-t-il donc?... Il n'était pas là quand je suis +rentré. + +--Il arrive seulement, il est absolument ivre. Ainsi, quand on pense +que l'honneur d'un homme, la réputation d'une maison étaient dans les +mains de cet ivrogne... Demain vous le remplacerez... + +--Vous pouvez y compter. + +Et le vieux caissier, son bougeoir à la main, regardait Fernand +semblant l'interroger. Celui-ci lui raconta aussitôt ce qui s'était +passé et lui dit: + +--Ce monsieur ne part qu'à onze heures demain; mais, au risque de +le faire éveiller, soyez-y demain de sept à huit heures, voici les +fonds... Vous viendrez à onze heures à Auteuil m'apporter les valeurs +et vous déjeunerez avec moi. + +--Monsieur, ça sera fait; vous pouvez compter sur moi, dit Picard en +serrant les papiers. + +--Adieu! à demain, onze heures, dit Fernand sur le seuil de la porte, +en regardant sa montre: deux heures, je tombe de sommeil, à demain. + +Il descendit, et, blotti dans sa voiture, il dit: + +--Enfin, je suis heureux de rentrer chez moi.. et je crois que je vais +faire une bonne nuit. + + + + +XVII + +«LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.» + + +Enfin, c'était fini! bien fini! le passé était liquidé: il avait +fait face à l'échéance terrible. Les faux, qui avaient troublé ses +nuits, allaient être, étaient presque entre ses mains. Avant deux +jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il +dégageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernières créances +qu'il avait, et la maison reprenait le crédit dont elle jouissait +autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux +banquiers qui avaient refusé de l'aider...; car Fernand Séglin +oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures. + +Étendu dans sa voiture, doucement bercé par le cahotement, presque +somnolent, il rêvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme, +tranquille, n'ayant plus qu'à s'occuper de sa chère Iza. Sa maison +allait se diriger d'elle-même: il n'aurait plus à redouter le passage +de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner à son +caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il +voulait. Dans son cerveau, il cherchait où il passerait la saison: il +ne voulait pas acheter de domaine cette même année, mais il voulait +voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la +mer, deux mois en Suisse. Il rêvait... et il donnait un corps à ses +désirs. + +Il était presque trois heures lorsque, le cerveau léger de ses +pensées agréables, las et heureux de rentrer se reposer près de sa +femme, il arriva à Auteuil... L'écurie et la remise étaient en dehors +de l'hôtel: le cocher le descendit donc devant la grille. + +Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait +dans la maison. Il évita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la +petite porte; cherchant à étouffer le crépitement de ses pas sur +le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitué à la +maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa +l'antichambre, entra dans le boudoir qui précédait la chambre; là +il vit clair. La petite lampe d albâtre jetait sa clarté blanche +à travers la grande glace dont nous avons parlé; Fernand marchait +doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de +la chambre d'Iza, mais le verrou était fermé en dedans... Il rit en +disant: + +--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enfermée chez +elle! + +Et Fernand, fatigué par ses tourments et par ses démarches, se dit: +Je viendrai demain, ne l'éveillons pas, pauvre belle; elle mourrait de +peur si elle entendait frapper à sa porte, à cette heure... Il allait +se retirer lorsque tout à coup il sentit qu'on lui touchait l'épaule, +il se retourna vite et... et ce fut épouvantable pour lui... + +Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards, +voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps, +s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effrayé, Fernand voyait +devant lui l'ombre de Pierre Davenne. + +Inondé par la lumière mate de la lampe de la chambre, couvert d'un +long manteau blanc, son suaire, il était là devant lui, pâle, livide, +mais l'Å“il brillant et menaçant. Droit, le bras levé, montrant le lit +à travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un râle à Fernand. + +--Infâme, regarde... + +Et l'ombre se recula et disparut. + +Fernand presque fou, tremblant de peur, affolé par le surnaturel, +déjà secoué par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il +avait passés, cherchait à retrouver son énergie... L'ombre disparue, +il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se +persuadant que c'était là une hallucination d'une minute, amenée par +la fièvre qui le brûlait depuis deux heures... + +Il s'avança vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son +front, et ses dents claquèrent. L'ombre de Pierre entrait dans la +chambre sans bruit; épouvantable dans son silence, elle se dirigeait +vers le large lit d'ébène que les grands rideaux fermaient. Fernand +sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantôme allait poser ses +lèvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait +se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la +chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?... + +Tout cela était insensé... Mais Fernand épouvanté devenait fou; il +se cramponnait à la grande cheminée pour ne pas tomber: il voyait le +mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'éteignait dans +sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul +semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... Là , il s'arrêta, il +tourna sa tête, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux +pleins de haine lançaient un regard qui terrifia le malheureux... Il +lui sembla que son bras, s'étendant vers le lit, voulait lui répéter +encore: + +--Regarde, infâme! + +Alors le fantôme souleva le grand rideau: il parut à Fernand que le +masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaçait un rire. + +Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme rivé sur ce +marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre. + +Son sang lui sembla de feu, ses regards épouvantés voyaient sur ce +lit, étendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui +qu'elle lui avait présenté sous le nom du comte Otto... Iza avait +sa tête dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa +poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lèvre, +encore épaisse du baiser avec lequel ils s'étaient endormis. Son +énergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se +fermèrent une minute devant ce tableau foudroyant. + +Aussitôt le fantôme se jeta en arrière et disparut par la petite +porte de la chambre. Mais le cri avait éveillé les deux amants... + +Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrière la glace le visage +épouvanté de Fernand; il avait saisi le revolver... + +Iza, effrayée, lui montrant son mari, cria: + +--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le! + +Et le grand Moldave obéit. + +On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brisée par le coup +de feu. + + + + +XVIII + +CE QUE RÊVAIT IZA. + + +Au dehors tout était silencieux; c'est à peine si le coup de feu, +si le fracas des débris de la glace avaient été entendus, tant +la chambre de la belle Iza était discrètement protégée par le +capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait +cependant été perçu par les deux amants: c'était celui du sifflet +auquel ils devaient obéir, et aussitôt, malgré le danger de la +situation, oubliant tout, Iza, s'étant enveloppée dans son long +peignoir rouge et or, Georgeo s'était hâtivement vêtu et, en moins +d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitté la +chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment +à la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivés en bas, +ils entendirent le sifflet doucement modulé... Ils se dirigèrent du +côté et trouvèrent le vieux Rig qui leur dit: + +--Vite, courez à la voiture de Georgeo... Iza, reprends ton ancien +costume et partez... comme si vous alliez à Versailles; demain tu me +verras... + +--Bien!... Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entraînant, craignant +qu'il ne vînt à surgir un incident qui les obligeât à rester. + +Dans la nuit épaisse des bords de la rivière, ils coururent sur le +quai, et moins de cinq minutes après ils étaient blottis tous les deux +dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin +chez eux et seuls... Ils ne furent pas longs à revêtir le costume +misérable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachèrent +soigneusement les vêtements luxueux qu'ils venaient de quitter. + +Avant l'aube, ils fouettèrent le cheval et partirent; au jour levant, +ils se trouvaient à l'entrée de Boulogne; le cheval dételé +mangeait derrière la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque +_Entre-sort_ des saltimbanques était arrivée le soir et avait passé +la nuit là . En agissant ainsi, ils avaient obéi aux ordres de celui +qu'ils appelaient le maître. Vers sept heures seulement, l'étroite +porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau, +pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques +avoisinantes. + +Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans +le bel hôtel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins +souples pendait cette jupe en loques si singulière; elle avait en +ceinture le vieux châle turc aux couleurs criardes, et ses épaules +révélaient leur admirable contour sous la chemise de soie éraillée +et jaunie par l'usage...; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient +les hideuses savates jaunes... Elle avait, avec son costume, +retrouvé toute sa sauvage étrangeté, et à cette heure les passants +émerveillés la regardaient... + +Elle calme, du plus loin où elle le voyait, souriait à son Geo qui +revenait portant du vin et du pain sous son bras, et à la main, dans un +papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher... + +Le maître avait écrit: + +«Il faudra être à Boulogne la nuit, de façon à paraître y être +arrivé le soir. Ostensiblement déjeuner, aller chez quelques marchands +du pays, afin d'être vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin +d'être à Versailles au milieu du jour.» + +À huit heures et demie, Iza s'étendait sur le petit matelas dur +qui était dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle +voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard, +ramassait les guides et le cheval partait... Une fois le village passé, +lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza, +laissant le cheval aller à sa guise, et celle-ci, ayant échangé avec +lui un sourire, se mit à chanter une chanson bizarre qui devait être +un souvenir pour les deux bohèmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle +chanta, lui tint la main et l'écouta le visage radieux, tendant +l'oreille pour ne pas perdre un mot. + +À onze heures et demie, Georgeo allait à Versailles demander le droit +de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, près +Montrouge; qu'il était parti vers sept heures, était arrivé à neuf +heures à Boulogne, y avait passé la nuit et comptait rester jusqu'au +soir à Versailles pour partir la nuit, à la fraîche, se dirigeant sur +Chartres. + +Ses papiers en règle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit: + +--As-tu été voir pour une belle voiture? + +--Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci +pour en prendre une autre. + +--Mais c'est ce soir... que nous serons riches. + +Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il était +parti de son pays pour des causes à peu près semblables à celles qui +l'avaient fait quitter si précipitamment Auteuil le matin même... +Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir où elle avait été le +rejoindre pour manger un peu du «pain bénit de la gaieté,» lui avait +dit négligemment en évoquant le passé: + +--C'était un soir, au rendez-vous derrière la mosquée. Il faut que tu +me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu +m'enlevas du lit, j'étais sans connaissance... Quand je revins à moi, +dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes +mains... en rouge... du sang! + +Et Georgeo, souriant, avait répondu avec simplicité: + +--Oui, oui, je me souviens... j'en avais tué deux! + +Georgeo avait échappé à toutes les recherches; il avait traversé les +hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les défilés; il +était parti et s'était mis à l'abri chez l'étranger. Mais la police +française est beaucoup moins discrète que celle de son pays: il le +savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brisée, +le cri aigu d'un homme... Il espérait et il redoutait d'avoir tué +celui qui avait enlevé Iza. C'est à regret qu'il avait obéi aux +ordres du vieux Rig, commandant de se rendre à Versailles pour l'y +attendre. + +Georgeo aurait voulu recevoir le soir même la somme promise à lui et +à Iza. Il aurait vendu aussitôt sa voiture, son petit cheval et +il aurait emmené Iza par le chemin de fer, de l'autre côté de la +frontière d'Espagne. + +Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur +eux un regard perçant, cherchant à deviner si des gens de police +n'étaient pas cachés dans leurs vêtements. + +De regrets, de remords, pour un homme probablement tué, il n'en était +pas question dans ses pensées. + +Iza, au contraire, était gaie, plus légère, comme un oiseau +apprivoisé duquel on a ouvert la cage, elle cherchait à croire à sa +liberté... mais elle n'osait s'éloigner trop de la petite voiture... + +La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait... elle s'y +grisait... et cependant, si Georgeo avait été plus attentif, il aurait +vu que c'était plutôt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune +fille; à chaque instant les détails de sa vie heurtaient sa nature, +gâtée par les mois d'opulence qu'elle venait de passer... Ce n'était +plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crête des +ornières séchées, secouant sa tête huppée... C'était la belle +Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se déguisait en +bohémienne... Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour +toujours, et il avait hâte de voir arriver Rig, pour en finir et se +sauver afin de se mettre à l'abri; tandis qu'Iza, déjà lasse de sa +matinée et ennuyée de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait +loin, il faudrait prendre une femme pour la servir... Elle avait trop +souvent pressé l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids +les gros sous... Enfin, elle avait mis les lèvres à la coupe, elle +avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum... Elle trouvait +étrange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au +parfum dur, mais déjà il était épais sur ses lèvres, lourd à son +cÅ“ur... et, quand Georgeo n'était plus là , quand le soleil ne faisait +plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misère +de la baraque bien sale... et elle fermait les yeux pour revoir par la +pensée la belle chambre où ses cheveux étaient noirs, et la grande +peau d'ours noir où ses pieds étaient si blancs... Il lui semblait +déjà que les vêtements de misère qui couvraient sa peau la +brûlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin, +blanc et parfumé. + +Et Georgeo ne voyait rien... Il regardait si, sur la route, dans la +grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux +Rig. + +--S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je +reviendrai à pied demain... + +Et Iza pensait: + +--Est-ce que je pourrai vivre comme ça maintenant?... + +Puis elle regardait Georgeo... Elle le trouva beau...; mais ses lèvres +laissaient tomber la juste expression de sa pensée. + +--Quel malheur!... s'il avait vécu autrement, il serait intelligent +aussi... délicat... + +Puis, comme pour s'excuser elle-même, elle ajoutait: + +--Il est beau... il est bon... mais... + +Elle n'osait pas dire il est bête!...--Lui, toujours inquiet, +ne s'occupait pas d'Iza...; il savait qu'elle lui appartenait, il +attendait, impatient, l'arrivée du vieux Rig. + +Et ses regards s'épuisaient sans rien voir. La journée était presque +terminée, il devait partir le même soir, et Rig ne venait pas: il alla +consulter Iza... Celle-ci, étendue dans le fond de la cabane, les +bras relevés au-dessus de la tête, son chignon appuyé sur ses +mains, l'écouta, presque indifférente, et cependant ce que disait le +bohémien était grave: + +--Mais si le maître a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il +devait t'apporter, s'il lui a donné en même temps la somme qu'on +m'avait promise...? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza? + +--Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo... + +--Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux... Le +vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le maître n'en a plus +besoin... Une fois l'argent en main..., il peut s'être sauvé... + +--Le vieux Rig en est capable. + +--Tu dis cela comme ça... Mais sais-tu que je retournerais à Paris +cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et +qu'alors il passerait une mauvaise heure? + +--Il ne faut jamais penser à cela, Georgeo... Le vieux maître est plus +fort que tous... Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais +sans laisser de trace... Si c'est lui qui a l'argent... et qu'il soit +décidé à le garder, tu ne le trouveras plus... + +--Oh! je le trouverai bien... + +--Mais si tu retournes à Paris, qui te dit qu'il ne te dénoncera +pas?... Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mêmes +arrêtés dans la maison d'Auteuil... et que c'est pour cela que nous ne +les voyons pas...? Tu as tiré sur Fernand, et tu vises juste, toi... +Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du +soleil... + +Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et +qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente résolution. +Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour +s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il +traîna sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revêtit +son costume de montagnard, ses chaussures étranges, mais souples, dont +les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche +son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une +vieille blouse, il dit à Iza: + +--Dors, je reviendrai au matin. + +--Où vas-tu? + +--À Auteuil. + +--Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant. + +--Voir ce qui s'est passé là -bas après notre départ. + +Iza réfléchit quelques minutes, puis: + +--Va, Georgeo..., mais prends garde. + +--Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et +en montrant son couteau peut faire sa prière. Malheur au sauvage s'il +m'a trompé... + +Et il partit en courant. + +Au milieu de la nuit Iza fut réveillée en sursaut. C'était Georgeo +qui revenait tout suant, fatigué... + +--Iza, la police est dans l'hôtel depuis ce matin... C'est toi qu'on +cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir... + +--Ah! fit Iza comme ennuyée d'avoir été éveillée... Pendant que +Georgeo se hâtait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait +en maugréant. + +--Non! ce n'est pas possible maintenant... j'étais folle d'y croire... + +Au matin, Georgeo trouva Iza éveillée et pensive, assise sur le lit +dur. + +--Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire... + +Georgeo était épuisé, il la remercia et vint prendre sa place. Elle +l'embrassa longuement en lui disant: + +--Bon sommeil, Georgeo! + +Et le grand bohème s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assurée +de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vêtements les plus +beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long châle, et, +mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route. + +Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'éloigner, puis lorsqu'elle +ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du +soleil du matin, elle envoya un baiser: + +--Adieu, Georgeo!... Adieu, passé!... Cette vie-là est trop dure... + +Et elle revint à Saint-Cyr où elle prit le premier train. Arrivée à +Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire à Charonne. + + + + +XIX + +LES BEAUX BIJOUX D'IZA. + + +Quand Fernand avait vu dans les bras du comte Otto sa femme, celle qui +depuis trois mois occupait toutes ses pensées, celle qu'il adorait...; +quand il avait vu s'évanouir dans l'ombre de la chambre le spectre +vengeur, dont la voix sépulcrale sonnait encore à son oreille, il +avait fermé les yeux une seconde; puis, fou, insensé, voulant réagir +contre sa douleur et sa terreur, il s'était redressé; c'est alors +qu'il avait vu sa femme sur le lit, crier à son amant en le désignant: + +--Geo!... c'est lui; tue-le... tue-le! + +Il avait eu le regard ébloui par un éclair, et il avait senti au front +comme un coup de poing, et, battant une seconde le vide avec ses +bras, aveugle, cherchant un appui, il s'était soutenu au marbre de la +cheminée et était retombé sur le tapis... Les deux amants s'étaient +sauvés, et, pendant ce temps, la porte s'était ouverte: les trois +hommes que nous avons vus franchir la grille du bord de l'eau entraient +dans le boudoir... L'un se pencha sur le moribond et le regarda. +Essuyant avec son pouce le sang qui lui couvrait le front..., il dit +aussitôt: + +--Ce n'est rien... La balle est dans l'os; c'est le choc qui lui a fait +perdre connaissance... + +Au-dessus d'eux, on entendait remuer dans l'hôtel: on entendait des +portes s'ouvrir, on entendait des bruits de voix... + +--Il y a branle-bas là -haut, dit un des hommes; mon lieutenant, il faut +rentrer dans le vent et chasser. + +Celui auquel il s'adressait demanda au premier, toujours à genoux, +soutenant la tête de Fernand: + +--Il n'y a pas de danger... le coup n'est pas mortel... + +--Non, maître, et c'est une chance, car le grand Golesko tire juste... +Mais ce n'est pas une de ses armes... + +--Alors, partons vivement... + +--Les deux hommes se disposaient à partir, lorsque le dernier courut +vers une petite panoplie et y prit le semblable revolver qui avait servi +à Georgeo... + +--Que fais-tu? demanda le premier. + +--Espère! espère! lieutenant. Il faut que tout s'explique..., et qu'on +ne cherche pas ceux qui ont tiré le coup de feu. + +Étonnés, les deux hommes tenant la porte ouverte pour fuir, le +regardaient faire. Il souleva les matelas du lit et tira dans la +laine les deux coups du revolver; c'est à peine si dans la chambre on +entendit un bruit sourd... + +--Comme ça, on n'entend rien... Je place le joujou sous sa main... +et on se dit que c'est lui qui fait des expériences de tir sur son +front..., la nuit, pour empêcher le pauvre monde de dormir. + +--C'est bien, Simon, dit Pierre Davenne. + +--En route, en route, disait le vieux Rig dans l'escalier: on descend +des chambres. Les trois hommes se hâtèrent; ils avaient traversé le +jardin, ils fermaient la grille sans bruit et ils montaient dans une +voiture qui attendait à vingt mètres de là , lorsque la femme de +chambre à peine vêtue et suivie par deux domestiques, après avoir +frappé, entrait dans le boudoir; voyant la glace brisée, elle fit un +pas et, se heurtant au corps de Fernand, elle jeta un cri et se recula +prête à se trouver mal en criant: «À l'assassin.» + +Les domestiques avancèrent aussitôt, et le valet de chambre effrayé +exclama: + +--C'est monsieur!... + +--Vite! vite!... voyez madame, dit la femme de chambre... + +Ils se précipitèrent, le lit était vide... + +Tous les trois ils se regardaient stupéfaits; mais, revenant au plus +pressé, ils relevèrent Fernand pour lui porter secours. + +--On lui a tiré un coup de pistolet dans la tête, disait la soubrette, +effrayée, mais se domptant et avançant curieusement sa bougie pour +mieux voir. + +Le valet de chambre ramassa le revolver et dit: + +--C'est lui qui s'est tué: voilà le revolver sous sa main. + +--Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a eu? + +--Aidez-moi d'abord à le mettre sur le canapé. + +Tous les domestiques étaient descendus, et c'était un brouhaha +général; tout le monde demandait: + +--Mais où est donc madame? + +Et l'on cherchait... + +La femme de chambre dit alors: + +--Monsieur ne devait pas rentrer cette nuit... et madame est sortie... +En ne la voyant pas lorsqu'il est rentré, il n'y avait pas à douter de +ce qu'elle faisait... n'est-ce pas?... Il s'est tué... + +--Mon Dieu! fit un valet, que les gens riches sont bêtes! Se tuer pour +une femme!... + +--Mais il faudrait courir chercher le médecin... + +On n'y avait pas pensé... Ils avaient relevé le corps de Fernand, +l'avaient étendu sur le lit de sa femme, et personne n'avait pensé que +peut-être on pouvait encore le sauver. + +Tout à coup ils entendirent retentir le timbre de la grille... ils se +regardèrent étonnés: il était à peine quatre heures du matin. + +--C'est madame qui rentre, dit la femme de chambre; elle croit que +monsieur est loin. Ah! ça va être une jolie scène! + +Un domestique alla ouvrir, tous les autres s'avancèrent vers le +vestibule, prenant des airs désolés; ils entendirent leur camarade qui +demandait: + +--Qui est là ? + +On répondit aussitôt: + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +Tous se regardèrent épouvantés, stupéfaits, semblant dire: +Déjà !... + +La grille grinça en roulant sur ses gonds. Un commissaire, ceint de son +écharpe, et quatre agents guidés par le domestique effrayé, parurent +au seuil du vestibule; le commissaire et ses hommes échangèrent un +regard en voyant tout ce monde debout à cette heure. + +--Conduisez-moi, dit-il, dans la chambre de M. Fernand Séglin... + +--Monsieur, fit le domestique, il n'est pas dans sa chambre: il s'est +tué dans le boudoir de sa femme... + +--Que me dites-vous là ? fit le commissaire étourdi. + +Sur son ordre on les conduisit aussitôt près du corps de Fernand +étendu sur le grand divan du boudoir; le commissaire se pencha sur lui; +un agent ramassa le revolver. + +--Il s'est tué... il nous attendait!... puis, s'adressant au valet de +chambre: + +--À quelle heure cela est-il arrivé? + +--Monsieur, presque au moment où vous avez sonné!... + +--Est-ce que quelqu'un de vous était là ? + +--Non, monsieur le commissaire, nous étions tous couchés et endormis +lorsque nous avons été réveillés par les coups de feu et un fracas +épouvantable... + +Un des agents, qui regardait curieusement l'endroit où la balle avait +pénétré, et qui formait à un pouce de la tempe, sur le devant du +front, un trou noir semblable à un pain à cacheter de deuil qu'on +eût collé sur la peau, et duquel coulait un petit filet de sang rose, +s'écria: + +--Mais, monsieur, il n'est pas mort. + +Le commissaire lui saisit aussitôt le poignet, le pouls battait +vivement... + +--Qu'on coure chercher le médecin... + +Il y eut alors parmi les domestiques un bouleversement général, et, +pendant que l'on obéissait au commissaire, d'autres, sur son ordre, +avaient été chercher de l'eau et lavaient la plaie. + +Pendant que l'on s'occupait de Fernand, il demandait à la femme de +chambre: + +--Où est madame Séglin? + +--Monsieur, je ne puis vous le dire, je suis venue aider madame à se +coucher, puis je l'ai quittée après avoir baissé un peu la lampe, +elle semblait s'endormir. + +Sur la demande du commissaire, elle raconta le départ précipité de +Fernand, puis son retour absolument inattendu. + +--Cette glace a été brisée par un coup de feu venant de la chambre. + +Et le commissaire voulut entrer. + +La porte était fermée en dedans... + +--Tiens... c'est singulier, c'est le verrou en dedans... + +Il fit passer un des domestiques, par l'ouverture de la glace, et lui +fit ouvrir la chambre. + +Il entra aussitôt et regarda partout, craignant de trouver le cadavre +de la jeune femme; il regarda le lit et voyant les deux oreillers et le +froissement de deux corps, il dit en hochant la tête: + +--Deux personnes étaient couchées dans ce lit... et cependant M. +Séglin est habillé... Que s'est-il passé, en dehors de ce qui nous +amène?... Personne n'est sorti de la maison? + +--Oh! non, monsieur, tout est soigneusement fermé et nous n'avons rien +entendu que les coups de feu et le bruit de la glace cassée. + +--Mais qu'est devenue Mme Séglin, que vous aviez couchée ici? + +--Monsieur le commissaire, je ne sais pas, moi... J'ai très peur, fit +la bonne dont les yeux se mouillèrent. + +--Y a-t-il une autre porte que celle-ci?... + +--Oui, monsieur, une porte de service qui conduit au jardin... La +voici... + +--Vite, venez. Dirigez-nous...; peut-être allons-nous la trouver par +là ... + +Ils descendirent jusqu'à la porte du jardin; l'escalier était vide, la +porte fermée, et rien ne faisait supposer que quelqu'un eût passé par +là . Entendant du bruit, le commissaire remonta... C'était le médecin +qui venait d'arriver... + +--Ah! mon Dieu! exclama-t-il, quel malheur est arrivé ici? + +--Voyez, monsieur, et dites-nous s'il est dangereusement atteint. + +Le docteur regarda attentivement, et en souriant: + +--Ce n'est rien, la balle est aplatie sur l'os... et je vais l'extraire +immédiatement. Mais il vaudrait mieux coucher le malade... + +--Qu'on ne dérange rien ici... Vous m'avez dit que c'était +l'appartement de madame? demanda le commissaire. + +--Oui, monsieur... + +--Qu'on le porte dans sa chambre. Casto, dit-il à un de ses hommes, +vous allez rester près de lui et le veiller. Vous, Josset, vous allez +courir me chercher dix hommes que vous placerez dans la maison. Et, +s'adressant aux gens qui l'écoutaient effrayés: + +--Mesdemoiselles et messieurs, personne ne doit sortir de la maison. + +Pendant qu'on obéissait aux ordres du commissaire, que Fernand était +couché sur son lit sans connaissance, que le docteur procédait à +l'extraction de la balle, la femme de chambre était interrogée, et un +agent prenait des notes. + +--Quand vous avez quitté cette chambre, vers minuit, Mme Séglin était +couchée? + +--Oui, monsieur le commissaire, elle était couchée, bien tranquille, +bien calme, elle semblait de très bonne humeur; monsieur était venu +lui dire au revoir, en lui promettant de revenir le lendemain soir. + +--Et depuis cette heure, vous n'avez rien entendu?... + +--Rien, monsieur, et ma chambre est au-dessus. + +--La conduite de Mme Séglin était-elle régulière?... + +--Oh oui! monsieur le commissaire, ce sont des tout nouveaux mariés, et +ils s'adoraient; monsieur ne pensait qu'à madame, et madame ne pensait +qu'à monsieur. + +--Ces jours-ci, vous n'avez rien remarqué de changé dans leurs +relations... + +--Rien du tout, monsieur le commissaire... + +--Cependant il y a eu ici quelque chose d'inexplicable... S'il s'est +tué, ce n'est pas lui qui a pu briser cette glace... + +--Monsieur le commissaire, dit l'agent qui avait regardé le revolver, +il y a deux coups de tirés... + +--Eh bien!... + +--Peut-être que, sachant qu'il devait être arrêté ce matin... + +--Arrêté ce matin! exclama la femme de chambre. + +--Il s'est décidé à se tuer, mais n'a pas voulu que sa femme lui +survécût... Mme Séglin, effrayée, se sera enfermée chez elle; il +aura tiré d'ici en brisant la glace et se sera tiré le second coup +après. + +--Oui... c'est une hypothèse; mais au moins nous trouverions la +femme... Touchée, nous la retrouverions blessée; non atteinte, elle +serait revenue aussitôt après la tentative de son mari. + +--Peut-être est-elle dans le jardin. + +--Ah! mais, j'y pense, monsieur le commissaire, j'ai enlevé la toilette +de jour de madame; j'ai monté tout cela à la lingerie en ne lui +laissant que son grand peignoir et un châle qu'elle garde toujours +ici... + +--Ce peignoir est-il là ?... + +--Mais non, monsieur le commissaire; justement, madame a son peignoir, +ses pantoufles et le châle... + +--Il faut la retrouver. Qu'on fouille la maison, dit-il, en voyant +entrer les agents qu'il avait envoyé chercher. + +On vint dire que la victime reprenait connaissance. Le commissaire +courut vite vers la chambre de Fernand Séglin. Il était étendu sur +son lit, le front entouré d'un linge blanc. Il ouvrit les yeux, se +souleva sur son coude et son regard farouche erra autour de lui. Il +cherchait. La vue des gens qui l'entouraient ne l'étonna pas, il se +souvenait de ce qui s'était passé. On avait été réveillé par les +coups de feu et ses gens étaient venus à son secours. En reconnaissant +le commissaire à son écharpe, il lui demanda: + +--Monsieur le commissaire..., vous les avez arrêtés... lui et elle?... + +--Qui est-ce? dit le commissaire sans répondre. + +--Lui, c'est le comte Otto... + +--Le comte Otto, et vous l'avez surpris dans la chambre de Mme Séglin? + +--Oui, dit-il avec rage... Je l'ai surpris dans ses bras... Vous les +tenez... C'est lui qui m'a assassiné, c'était un guet-apens, il +m'attendait... Vous le tenez, l'assassin? + +Tout entier à la souffrance aiguë de sa jalousie, il voulait surtout +qu'on s'occupât de celui qui lui avait pris celle qu'il aimait... Il +n'accusait pas sa femme... C'était l'homme qu'il accusait. + +--Vous l'avez arrêté? demanda-t-il encore. + +--Non, monsieur... nous les cherchons. + +--Il est parti?... + +--Nous n'avons trouvé aucune trace... + +--Mais elle?... interrogea-t-il anxieux. + +--Quand nous sommes entrés dans la chambre de votre femme, elle était +vide, toutes les portes étaient fermées... vous étiez étendu sans +connaissance dans le boudoir qui la précède, et d'abord nous avions +attribué votre blessure à une tentative de suicide... + +--Non, monsieur, c'est l'a... + +Il allait dire l'amant, mais ce mot lui brûlait les lèvres; il reprit: + +--Non, monsieur, c'est le comte Otto, un riche Moldave, qui a tenté +lâchement de m'assassiner... + +--Et votre femme, qu'a-t-elle fait? + +Il y eut un silence au bout duquel il dit: + +--Monsieur le commissaire, je désire ne pas parler d'elle... Ceci est +d'elle à moi... Mais l'homme, je vous le livre... C'est un assassin... + +Les agents rentraient à ce moment. On avait fouillé tout le jardin, +ce qui avait été facile, car le jour était venu. On n'avait trouvé +personne; la perquisition avait amené pour tout résultat la trouvaille +d'un petit bout de frange de châle trouvé dans la rainure de la petite +porte de fer du bord de l'eau. C'est par là que Mme Séglin avait fui +en suivant le comte Otto... + +--Oh! les misérables! hurla de douleur Séglin, en laissant tomber +sa tête dans ses mains, au risque de faire tomber l'appareil qui +enveloppait son front. + +Le commissaire avait parlé bas au médecin, il l'avait interrogé sur +la gravité de la blessure. Celui-ci avait dit qu'elle était absolument +nulle... Alors, il se tourna vers l'agent qui avait écrit et lui dit: + +--Commencez la perquisition ici, et saisissez tous les papiers. + +Séglin se redressa aussitôt et, regardant le commissaire avec +stupéfaction: + +--Mais, monsieur, à quel propos faites-vous une perquisition chez +moi?... En vertu de quel mandat?... + +Le commissaire dit gravement: + +--Monsieur Séglin, j'ai le regret de vous dire que ce n'est pas la +tentative criminelle dont vous avez été victime qui m'amenait chez +vous... Je venais vers vous directement... Monsieur Fernand Séglin, au +nom de la loi, je vous arrête! + +On juge de la stupéfaction des domestiques. Séglin devint pâle comme +le linge qui lui enveloppait le front. + +--Mais, monsieur le commissaire..., pourquoi m'arrête-t-on? + +--Vous devez le savoir. + +--Je vous jure, monsieur! + +--Pourquoi vous prépariez-vous à fuir cette nuit? + +--Moi? + +--Des agents étaient postés aux gares de l'Ouest et du Nord, depuis +minuit... Ne deviez-vous pas partir ce soir? + +--Si monsieur. + +--Où alliez-vous? + +--Je ne sais! À Londres, peut-être. + +--Vous alliez à Londres, nous le savons, pour fuir en Amérique... + +--Mais de quoi suis-je donc accusé? demanda-t-il, tremblant. + +--Vous avez fait pour plus de cent cinquante mille francs de faux sur +une maison Wilson. + +Fernand était terrifié. Il protesta. + +--Monsieur, les effets Wilson sont payables chez moi, et les fonds sont +à ma maison du boulevard Magenta, où l'on doit se présenter ce matin. + +--À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison... Vous +partiez à l'étranger, emportant l'argent de ces valeurs négociées... +plus trois cent quarante mille francs escroqués à M. Samuel sur un +dépôt de bijoux... + +--Escroqués! exclama Fernand. + +--Vous le savez bien, ces bijoux sont faux. + +--Que me dites-vous là ? + +--Allons, levez-vous, une voiture est en bas... Vous allez nous suivre. + +--Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse... C'est moi +qui suis la victime d'une escroquerie. + +Le commissaire eut un sourire... On obligea Fernand à descendre et +on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un près de lui, +l'autre placé sur le siège, près du cocher. Ordre leur avait été +donné de ne pas répondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le +commissaire restait à Auteuil pour faire faire la perquisition et pour +interroger les domestiques. + +La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, écrasé moralement +par la suite d'événements qui le jetait entre les mains de la police, +il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans +son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il +avait dû passer. Cette chute rapide qui, dans une même nuit, faisait +de l'homme riche et envié le faussaire qu'on emmenait en prison, +l'avait anéanti. + +Balancé par le cahotement de la voiture, la tête appuyée en arrière, +il ferma les yeux pour se souvenir de tout. + +L'agent, en voyant l'homme distingué auquel il avait affaire, était +respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il était +tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'étroite +voiture pour ne pas le gêner. + +Fernand pensait à sa nuit... Tout ce qu'il avait longuement combiné +venait de s'écrouler, ce qu'il avait eu tant de peine à établir +était détruit... Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une +situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des +faux, et, loin de le sauver, c'était justement ce mariage qui avait +précipité sa perte. + +On avait livré les faux à la police, cela était bien singulier, +puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on +viendrait pour toucher, et l'argent était prêt. Quelle fatalité avait +pu faire découvrir les faux? Était-ce que ce Lorillon, cet ancien +notaire chargé de toucher, inquiet du résultat négatif, avait +télégraphié à Londres; qu'un télégramme ayant révélé la +fausseté des valeurs, il avait aussitôt déposé sa plainte? C'était +bien hâtif. Car il lui était facile de savoir la demeure particulière +de Séglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse +démarche, il pouvait se présenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se +trouvant à Paris, avait rencontré le porteur des traites au cercle?... +Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui +pouvait renverser un plan si habilement arrêté... Il avait les fonds, +il pouvait immédiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du +juge instructeur, il fallait être adroit et persuader qu'on avait été +dupe... Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites. + +Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge +qui lui enveloppait le front tomba... Il avait oublié sa blessure: +c'est qu'elle était peu grave; son pansement était inutile, il ne le +remplaça pas. + +Mais ses pensées se portèrent aussitôt sur la scène épouvantable +qui s'était passée dans l'appartement de sa femme. À ce souvenir ses +dents se serrèrent, ses doigts se crispèrent, la rage et la douleur +mordirent son cÅ“ur de leurs dents aiguës... Sa femme, cette admirable +créature, la seule qu'il avait aimée de sa vie, son Iza, cette enfant +qu'il croyait chaste, pure, à laquelle il ne parlait quelquefois, lui +l'époux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre... +C'était épouvantable et les larmes lui venaient aux yeux... Lui qui +si longtemps avait joué avec l'amour, il sentait à cette heure quelle +horrible torture il avait fait endurer à d'autres... + +Puis il eut tout à coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour +regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secoué, lui +demanda: + +--Qu'avez-vous, monsieur?... + +--Rien, rien, fit-il... + +Et il pencha sa tête en arrière et ferma les yeux: il avait besoin de +cette ombre pour voir dans ses pensées. Le frisson qui avait couru dans +son corps était venu au souvenir du spectre qui s'était placé devant +lui... N'était-ce pas étrange qu'à cette heure, où lui-même était +victime d'un crime, l'ombre outragée de celui qui l'avait maudit vînt +se placer devant ses yeux... vînt lui dire: + +--Regarde! + +Il se demandait si ce n'étaient pas les tourments endurés depuis huit +jours, les veilles dans la crainte, les appréhensions de la chute, les +nuits sans sommeil qui avaient assez troublé son cerveau pour qu'il +subît ce mal qu'amène la faiblesse cérébrale: les hallucinations. + +Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau était +passé comme un éclair. Celui dont la menace posthume annonçait +les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui était mort bien +singulièrement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix... +N'était-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?... Est-ce +que Pierre était bien mort? Cette lueur, en traversant la pensée de +Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui +parurent réalisables... + +Si Pierre vivait?... et si sa femme avait été la complice de Pierre +Davenne? Non, cela était une folie, il ne fallait pas aux terreurs de +la ruine ajouter les douleurs du ménage... Sa femme l'avait trompé; et +il se sentait presque fautif, car le jour où elle lui avait présenté +le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment. À dater de cette +heure, il aurait dû veiller... Cette pensée lui déchirait le cÅ“ur, +mais Fernand avait une nature spéciale: au lieu d'être affaibli par +ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui +excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les +rendre féroces.--Fernand, à mesure qu'il pensait au malheur qui le +frappait, se sentait animé pour la lutte... Il n'était pas homme à +subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!... Il n'avait pas de +sotte superstition après le moment bête où l'inattendu impressionne +la chair, il demandait l'explication à la raison... Il n'y avait pas +de fantôme...; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu +distinctement Pierre Davenne..., celui qu'il avait outragé..., celui +qui avait écrit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau: + +«... Infâme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te +lègue la banqueroute. Lâche, sois maudit!» + +Pierre était vivant, Pierre était venu la nuit dans la maison +d'Auteuil; c'était lui qui le poursuivait sans cesse; c'était lui qui, +sans qu'il s'en doutât, l'avait conduit où il était. Ce créancier +cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison..., c'était lui... et +pardieu, tout s'expliquait, c'était lui probablement qui avait entre +les mains les faux de la maison Wilson!... Son mariage? Non, de ce +côté Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait précipité +la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir même les +moyens de le poursuivre lui échappaient. Un grand malheur était +arrivé; mais, à cette heure, il n'y voulait plus penser...: Il fallait +sortir de là ... il fallait être debout pour combattre. Le cerveau d'un +coquin est large... Il arrêta son plan. Se venger de Pierre, se venger +du comte Otto... et, malgré sa rage contre elle, plein de son amour et +de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait +parlé de bijoux faux... Mais il n'y croyait pas: cela devait être +encore une manÅ“uvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livré à la +justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent. + +Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre +Davenne!... Séglin s'arrêta à cette idée. + +Mais pour cela il fallait être libre, et Fernand résolut de se sauver. + +La voiture marchait depuis une dizaine de minutes: il était encore de +très bonne heure, et sur la route qu'elle suivait on ne voyait que peu +de passants. Séglin ouvrit à demi les yeux sans bouger, et regarda de +côté l'agent chargé de le surveiller; celui-ci, très tranquille en +raison du mutisme et du calme de son prisonnier, était accoudé sur +la portière et regardait dans la rue. Le misérable pensa à se +précipiter sur l'agent, à l'étrangler, et à sauter par la portière. +Mais une lutte, si courte qu'elle pût être, engagée dans la voiture, +secouerait assez le cocher et l'agent placé sur le siège pour que ce +dernier, étonné, regardât ce qui se passait... Fernand chercha un +plan... Il l'eut vite trouvé. + +Toujours penché en arrière, il remarqua que, sur le siège, l'agent se +trouvait placé du même côté que celui qui était dans la voiture; +il glissa son doigt dans le pêne de la porte, et fit tourner le loquet +sans être vu; cela fait, il eut un soupir, un long bâillement et dit +comme se parlant à lui-même: + +--Que je voudrais être arrivé... je suis exténué...; puis, +s'adressant à l'agent: Êtes-vous fumeur? + +--Non, monsieur!... Mais que voulez-vous?... + +--De quoi faire une cigarette... + +--Je puis demander ça à mon collègue... + +--Je vous serai bien obligé... + +Fernand Séglin avait regardé où il se trouvait; la voiture, après +avoir longé la Seine, à cause de travaux sur les quais, s'engageait +dans les rues de l'ancien Passy; et à cette heure matinale personne +n'était dans la rue. L'agent ouvrit la vitre de la portière et se +pencha pour demander du papier et du tabac à son camarade. Au même +moment et en même temps que ce changement de place produisait un +balancement, les deux agents se penchant du même côté, l'un pour +demander, l'autre pour donner, Fernand poussait la portière et +descendait, puis, rapidement il courait et tournait dans la première +rue... + +Quand l'agent rentra dans la voiture pour lui donner le papier, il +s'aperçut seulement de sa fuite... Il jeta un cri et sauta à terre... + +--Il s'est sauvé. Le vois-tu? + +--Comment sauvé? exclama l'agent placé sur le siège... + +Et, se dressant, il regarda de tous les côtés et ne vit personne; le +cocher arrêtait ses chevaux en disant: + +--Voyez la rue, là -bas!... + +Les deux agents se précipitèrent: la rue était vide... + +Ils se regardèrent stupéfaits... + +--C'est pas possible: il doit être entré quelque part, dit l'un. Va +d'un côté, moi de l'autre. + +Ils sonnaient à chaque porte, ils entraient et demandaient: + +--Vous ne venez pas d'ouvrir à quelqu'un?... C'est un voleur que nous +cherchons... + +Ils obtenaient partout une réponse négative; mais, en dix minutes, +tout le quartier était en rumeur, et une demi-heure après les deux +agents et le cocher retournaient à Auteuil tout honteux et confus de ce +qui venait de se passer. + + + + +XX + +DIEU EST LE SAUVEUR DU MONDE. + + +Fernand, en sautant de voiture, s'était bien jeté dans la petite rue +où les agents l'avaient cherché; à l'extrémité était une porte +basse, qui ouvrait sur une maison enchâssée dans l'église... La porte +était enfoncée et permettait de s'y blottir... Fernand n'hésita pas, +il entra et tira violemment le cordon d'une sonnette; au-dessous +de l'anneau on lisait sur une plaque: _Sonnette de nuit four les +Sacrements_. La porte s'ouvrit juste au moment où les deux agents +regardaient à l'autre extrémité de la rue... + +Fernand entra, se glissant adroitement pour n'être pas vu et repoussa +la porte doucement sur lui, en faisant jouer la serrure, afin qu'on +n'entendît rien. + +Aussitôt un vasistas s'ouvrit, et l'on demanda ce qu'on désirait... + +--Monsieur, dit Fernand d'une voix larmoyante, ne puis-je parler à M. +l'abbé? Je viens réclamer son secours pour une femme mourante... + +--Bien, bien, monsieur, fit celui auquel il s'était adressé... Je vous +demande cinq minutes, le temps de me vêtir, et je vais prévenir M. +l'abbé... Si vous voulez me dire l'adresse... + +--Je désire voir M. le curé, et partir avec lui. + +--Bien, monsieur. + +Le concierge fit lever sa femme pendant que Fernand, penché sur la +porte, écoutait les allées et venues; il entendit presque à son +oreille: + +--Et là ?... + +--Oh! là , si on était rentré, on verrait du monde, c'est le +presbytère... + +--Il n'aura pas été dans une église... + +Fernand sourit...; les pas s'éloignaient. Le concierge sortait de sa +chambre et disait: + +--Monsieur, si vous voulez attendre, je vais aller éveiller M. le +curé... + +--Pendant ce temps, fit Séglin,--je suis venu hâtivement, et +nu-tête.. tout bouleversé,--pourriez-vous prier votre dame d'aller +chercher une voiture?... Je vais voir M. le curé; puis, en l'attendant, +je demanderai la permission de prier quelques minutes dans l'église... +La voiture nous attendrait dans l'autre rue. + +Tout cela était fort naturel, le malheureux voulait prier pour la +mourante; puis il était élégamment vêtu, paraissait un homme très +distingué, et le concierge dit aussitôt: + +--C'est la chose la plus facile du monde: ma femme va aller chercher une +voiture. + +Pendant que la femme du concierge sacristain allait chercher la voiture +et que son mari montait éveiller le curé, Séglin, par la porte de +la sacristie, entrait dans l'église; il n'y était pas depuis deux +minutes, le sacristain était encore près du curé qu'il aidait à se +vêtir hâtivement, que la femme revenait; elle venait de rencontrer un +maraudeur revenant à vide. Séglin la remercia, prit le numéro qu'elle +lui tendit et dit qu'il attendait M. l'abbé en priant. + +La femme se retira sans méfiance; dès qu'elle fut sortie, Fernand +sortait à son tour par la petite porte qu'elle avait ouverte, sautait +dans la voiture et se faisait conduire rue Payenne; là , il descendait +devant la porte de la maison où commence notre histoire... + +Il sonna, et ce fut de la maison en face qu'un homme sortit aussitôt et +vint lui demander: + +--Que voulez-vous, monsieur? La maison est inhabitée. + +--Oui, monsieur, je le sais; je veux vous demander si vous savez ce que +sont devenus les anciens locataires. + +--Le locataire est mort... + +--Mais sa veuve, Mme Davenne... + +--Ma foi, monsieur, je ne saurais vous renseigner absolument. + +--On ne sait pas ce qu'elle est devenue?... + +--On a vendu tout et la femme était malade; probablement on l'a mise +dans un hospice ou dans une maison de santé, et, pour le savoir, il +faudrait que vous alliez vous renseigner au notaire de la famille qui +demeure tout près, rue Saint-Antoine... + +Fernand se serait bien gardé de faire une semblable visite... Il +était connu du notaire... Il remercia l'individu, remonta en voiture, +cherchant ce qu'il allait faire...; puis, audacieux comme un fripon, il +dit au cocher: + +--Vous allez me conduire boulevard Ornano par le boulevard Magenta. + +--Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui. + +La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du +Château-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait +traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses +magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue, +il vit deux hommes dont les allures révélaient facilement le métier +à un observateur intéressé. Fernand se rejeta tout à fait dans +l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurément +les deux hommes postés au coin de la rue étaient deux agents qui +avaient été envoyés là aussitôt son évasion connue. La police +agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'étaient pas à +l'intérieur: c'était plus que probable, et le pauvre et honnête +Picard était arrêté à son tour. Disons franchement que Fernand n'eut +pas une minute de remords à ce propos. + +Sa maison devait être occupée par la police, et ses apparences calmes +ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant: + +«À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison.» Sans +cet avis, il serait venu malgré lui s'y faire prendre... Il n'y avait +pas possibilité d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire +reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la +police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin... + +Fernand avait fouillé dans ses poches pour voir l'argent qui lui +restait, et il s'était mordu les lèvres en constatant que ses poches +avaient été fouillées et vidées, sur l'ordre du commissaire, +lorsqu'on l'avait étendu sur le lit... Il était absolument sans +argent... Qu'allait-il faire?... ne fût-ce que pour payer le cocher... +Il avait sa chaîne, sa montre, mais il ne se sentait pas rassuré pour +aller engager cela dans un mont-de-piété; il fallait des papiers pour +obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui. + +Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite église, +s'était demandé où il allait se cacher, pour se mettre à l'abri +des recherches; la fuite à l'étranger était difficile et dangereuse: +c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est +aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches... La vie +paisible dans l'ombre, à Paris même, lui offrait plus de sécurité +et lui permettait de se livrer tout entier à la lutte qu'il voulait +entreprendre contre celui qu'il était persuadé avoir vu vivant. Avec +le jour, les idées de spectre s'étaient envolées: le spectre était +en chair et en os. C'était un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans +cesse il serait acharné après lui; ce que Pierre Davenne avait déjà +fait pour atteindre son but lui donnait l'idée de ce qu'il pouvait +faire encore. + +Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse +Geneviève et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le désir +de se débarrasser de celui qui, sans pitié, l'avait implacablement +condamnée à la misère. À cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est +elle qui étaient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outragé, +l'honnête homme trompé, était le coupable. C'est dans cette idée +qu'il s'était fait conduire rue Payenne, croyant que Geneviève y +résidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme était +tombée malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle était à l'hospice +peut-être, pas un tressaillement n'avait secoué son être; tous ces +malheurs arrivés par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son +sort. D'abord, à cette heure, il ne pensait qu'à lui... Se sauver, +c'était fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza. + +En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme +chargé de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de +Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: «Petit pavillon +richement meublé avec jardin à louer...» Il n'y avait pas fait +attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir +de sa situation, il trouvait un plan sûr...; mais il n'avait pas un +liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent. + +Accoudé sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans +les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus +lentement, il se disait: + +--La petite maison de la rue Payenne est absolument discrète, et +personne ne viendrait me chercher là ; il est probable que, lors de la +vente, c'est le propriétaire qui a racheté le mobilier, ce qui assure +une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de là je +puis, à mon tour, faire payer à Pierre le mal qu'il m'a fait. _Par +pari refertur_, et nous verrons alors. Mais où trouver de l'argent? + +Tout à coup, Fernand eut un soubresaut, et il fit aussitôt arrêter le +cocher. + +Il venait de voir Picard, son caissier; Picard qui marchait libre!... +et qui, tout soucieux, semblait se diriger vers les magasins. Il regarda +s'il n'était pas suivi; ne voyant personne de suspect, il le héla. Le +vieux caissier vint tout hésitant, ne le reconnaissant pas... Lorsqu'il +fut près de lui, il exclama: + +--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir! + +--Montez près de moi, Picard... + +Le caissier obéit et la voiture remonta au pas, sur l'ordre de Fernand. + +--Qu'y a-t-il? + +--Monsieur Séglin, je viens de l'hôtel du Helder... M. Lorillon est +parti cette nuit, quelques minutes après votre départ: il a dit qu'il +ne pouvait attendre. + +--Vous avez les fonds? demanda aussitôt Séglin. + +--Oui, monsieur, fit tristement le caissier. + +Séglin, au contraire, dit joyeusement: + +--Donnez-les-moi!... L'affaire est arrangée, j'ai reçu un mot de lui: +il vient déjeuner avec moi demain au retour d'un voyage court qu'il +devait faire, et il touchera chez moi... + +--Ah! bien, tant mieux... je ne vis plus depuis deux jours... Il me +semble toujours que je vois arriver des protêts; ah! monsieur Séglin, +j'en aurais fait une maladie... + +--Mon cher Picard, désormais vous pouvez dormir tranquille... +Donnez-moi les fonds... + +--Voici, monsieur!... et le caissier retira de dessous son gilet un +vaste portefeuille; il décrocha la chaîne qui l'attachait après lui +et en tira les liasses: Tenez, monsieur Séglin, comptez bien; un, +deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Sept liasses de vingt billets de +mille, ça nous fait cent quarante... + +Les doigts de Fernand tremblaient en prenant les papiers...; jamais +il n'avait ressenti pareille impression en touchant des sommes plus +considérables... C'est qu'à cette heure la vie de Séglin était +nouvelle: il allait changer d'existence, d'allures, de nom, et il allait +rentrer riche dans la vie. + +Picard, heureux de se débarrasser de l'argent et de la responsabilité +qu'il entraînait, souriait à mesure qu'il le donnait. + +--Vous avez cent quarante mille en papier, voici maintenant une liasse +de six billets de cinq cents... cent quarante-trois mille. + +Picard serra son portefeuille sous son gilet sans s'occuper de la +chaîne cette fois, et, fouillant dans son gousset, il ajouta: + +--Et voici deux rouleaux de mille francs chacun... Cent quarante-cinq +mille francs. + +--Bien, dit Fernand fiévreux en serrant précieusement ses billets et +son or... Très bien! Maintenant, mon cher Picard..., il faut que vous +me rendiez un service absolu... J'allais vous chercher pour cela, ce +matin... C'est ce qui m'a fait lever d'aussi bonne heure... + +--Moi, monsieur, j'étais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit; +à quatre heures, j'étais déjà parti afin de ne pas manquer mon +homme, je m'étais décidé à aller attendre son lever chez lui. + +Séglin, qui devait à cette circonstance la fortune qu'il retrouvait, +se dit que décidément Dieu était avec lui. Il reprit: + +--Picard, sans retourner à la maison où je vais vous remplacer, vous +allez vous rendre chez notre correspondant à Turin. + +--Tout de suite? exclama le vieux caissier stupéfait... + +--Tout de suite; les fonds expédiés par M. de Zintsky arrivent cette +nuit: un million... Il faut que vous soyez là . Vous prendrez du repos +en wagon... Vous ne me refusez pas?... + +--Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut... + +Et abattu, harassé, le père Picard baissa la tête, écoutant +attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait +Séglin sur cette rentrée imaginaire. Le but de Séglin était, on +le devine, d'éloigner le vieux caissier de la maison pendant quelques +jours: son arrestation immédiate aurait aidé à mettre la police sur +ses traces...; car le père Picard était la probité même. Il était +dévoué à son maître parce qu'il le savait un peu fou, mais honnête +et embarrassé... S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il +estimait, était un escroc, un faussaire, son sentiment se serait +absolument transformé: il aurait aidé les agents à prendre celui dont +il avait été la dupe. + +Le voyage que Séglin lui faisait faire pouvait, en écrivant à Picard +à son arrivée à Turin, l'obliger à y rester quinze jours, le temps +dix fois nécessaire pour se mettre tout à fait à l'abri. Séglin, +arrivé boulevard Ornano, se fit descendre à quelques pas de la +boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit à Picard: + +--J'ai une personne à voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne +marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc à la +place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux. + +Le père Picard obéit... C'était une manÅ“uvre pour que le cocher ne +pût donner de renseignements. Fernand entra dans une allée, puis en +ressortit aussitôt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier. + +Quand le père Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et +lui dit: + +--J'étais ici à six heures et je n'avais pas trouvé mon homme; le +temps que j'allais au magasin, j'avais laissé mon chapeau pour qu'on +lui donnât un coup de fer... + +--Je n'avais pas remarqué que vous étiez nu-tête. + +--Cocher, dit Séglin, très vite à la gare de Lyon et vous aurez un +bon pourboire... + +Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la +voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la +maison du boulevard Magenta, Séglin regarda: il vit que tout était +dans le même calme. Les deux agents postés de chaque côté de la rue +fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas +paraître celui qu'ils attendaient. Fernand, dévoré de fièvre, avait +hâte d'être débarrassé de Picard, et, pour tromper son impatience, +il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant +à Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture +allait entrer dans la gare, il pensa tout à coup que peut-être des +agents avaient été placés dans toutes les gares et qu'il serait +imprudent de s'y montrer; il fit arrêter la voiture. Il eut un frisson +en voyant qu'elle arrêtait juste devant la porte de la prison de Mazas. +Mais, se remettant aussitôt, il dit: + +--Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste à temps pour prendre +le train; mais comme ma femme doit être dans une inquiétude mortelle! +elle m'a vu partir au reçu de la dépêche pour laquelle vous allez +faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit +m'attendre; je vais me hâter de retourner à Auteuil... + +--Bien, monsieur. + +--Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu +d'écrire que lorsque vous aurez vu directement l'envoyé de M. de +Zintsky. + +Le vieux caissier, plein de confiance, honoré de la mission qui lui +était confiée, serra affectueusement la main de son patron. Fernand +sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chaussée qui +conduit à la gare de départ. + +Séglin gagna à pied la rue de Charenton. Ayant avisé un coiffeur qui +ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant +que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi +rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spécialiste +pour les vêtements de velours, que portent assez souvent les artistes +qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en +bâtiments qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un +vêtement complet de velours..., c'est-à -dire une vareuse sans collet, +attachée au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise +s'étendait, un gilet fermé comme la soutane d'un prêtre par une +cinquantaine de petits boutons, et un pantalon à la hussarde, large sur +les reins et les jambes, et retombant étroit sur le pied. + +Ce costume seyait à merveille à la tête intelligente de Fernand. Il +l'essaya, mais ne le revêtit pas. Il en choisit deux autres ne variant +que par la couleur et fit porter le tout dans une voiture. Il se fit +conduire au boulevard et fit là de nouvelles acquisitions chez un +chemisier. En deux heures sa garde-robe fantaisiste était absolument +remontée..., et, avisant chez un marchand d'articles de voyage une +malle d'occasion, il l'acheta et la fit charger sur la voiture. Ces +acquisitions terminées, voulant dérouter toutes les recherches, il +changea encore de voiture et se fit conduire avec son bagage au quartier +Latin. Une heure après, il était installé dans une chambre d'hôtel, +et il en sortait ayant revêtu le costume dont nous avons parlé plus +haut, la tête couverte d'un chapeau de feutre à larges bords, ayant +au col une cravate de soie blanche nouée à la Colin, la pipe à +la bouche, les mains dans les poches. Il descendit le boulevard +Saint-Michel et regagna la rue Payenne; il vit le même homme auquel il +avait parlé le matin. Celui-ci ne le reconnut pas. + +--À qui faut-il s'adresser pour visiter le petit pavillon à louer? + +--À moi, monsieur. + +Séglin visita la maison qu'il connaissait trop... Ainsi qu'il l'avait +pensé, le pavillon était garni par les meubles de Davenne, ou du +moins par la plus grande partie.. Tous les objets d'art avaient été +enlevés... La chambre de Davenne était complètement démeublée. +Il en demanda la raison, et on lui répondit que l'amateur qui avait +acheté les objets de prix, les tableaux, les armes, le linge, avait +également acheté les meubles de la chambre, au grand désespoir du +propriétaire. + +Fernand dit: + +--Au contraire, moi, cela me va très bien... Je ferai ici mon +atelier... + +--Le propriétaire ne demandera pas mieux; car il est fatigué des frais +qu'il a déjà faits: il croyait louer plus facilement et il aimerait +mieux qu'on ne l'obligeât pas à garnir cette chambre. + +--Vous voyez que cela tombe à merveille. + +--Il y a deux fenêtres... Celle-ci est masquée par des voliges qu'il +n'y a qu'à arracher...; elle est cachée, par de la tapisserie. Quel +est le métier de monsieur? + +--Je suis sculpteur. + +--Ah! artiste... Et aussitôt il ajouta: Vous savez, monsieur, que le +propriétaire exige, si vous louez à l'année, six mois d'avance. + +--Ceci m'est indifférent; et le prix? + +--Il dit dix mille francs, mais vous pourrez l'avoir pour huit mille en +ne lui demandant aucun changement et en louant à l'année. + +--Ce n'est pas vous qui traitez... + +--Non, monsieur... + +--C'est que je suis très pressé... Mes travaux m'obligent à venir par +ici très souvent; si je le pouvais, j'entrerais demain. + +--Rien n'est plus facile, monsieur; le propriétaire reste rue de +Turenne, je vais vous y conduire; nous sommes certains de le trouver, il +est infirme. + +On se rendit aussitôt chez le propriétaire et l'affaire fut traitée. +Fernand versa quatre mille francs d'avance, il donna cinq louis au +concierge qui l'avait dirigé dans sa location, et le chargea de lui +trouver pour le surlendemain une domestique. Il avait loué sous le nom +de Carle Lebrault, artiste sculpteur. Toute la journée du lendemain, +des Italiens chez lesquels il avait été faire ses emplettes, rue de +la Roquette, organisaient l'atelier, plaçaient le décor de son métier +improvisé...; les plâtres étaient accrochés, les selles garnies de +terre, les ébauchoirs traînaient partout... Et, le soir, le sculpteur +Carie Lebrault prenait possession de sa nouvelle demeure. + +Le concierge, questionné par les vieux curieux du voisinage, disait: + +--C'est un grand sculpteur qui restait dans le quartier du Luxembourg. +Il se nomme Carle Lebrault. Et c'était un cri d'admiration lorsqu'il +ajoutait: Il m'a donné cent francs de denier à Dieu. + + + + +XXI + +LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS. + + +Pendant que Fernand Séglin s'installait dans le petit pavillon de la +rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec +sa première jeunesse elle avait perdu les goûts simples qui la +réjouissaient autrefois: la bohème lui semblait triste, et elle se +décidait à rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si +étrangement... Est-ce qu'elle pensait à retrouver son mari? Oh! non, +pas une minute l'idée de Fernand ne vint à sa pensée, pendant le +trajet du chemin de fer à Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la +reçut aussitôt, et en la voyant il lui demanda: + +--Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore à Paris? + +--Maître, je ne puis partir... Je n'ai rien. + +--Tu n'as rien? + +--Maître, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il +m'avait volés... Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de +pièces d'or... + +--Et tu n'as rien... Georgeo te les a pris? + +--Comme moi, maître, Georgeo n'a rien. + +--Pierre fronça les sourcils. + +--Ainsi le vieux Rig ne vous a pas été porter hier matin à Boulogne +le prix que nous avions fixé? + +--Non, maître... + +--Le vieux coquin, murmura Pierre. + +Et il sonna sur un timbre. Le nègre parut. + +--Appelle Simon... + +Le nègre sortit. Pierre se tourna vers Iza: + +--C'est Georgeo qui t'envoie? + +--Non, maître! + +--Où est-il? + +--Je ne sais pas,... fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitté. + +--Comment ça? que s'est-il passé entre vous? + +--Rien, maître. + +--Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage? + +--Non, maître. + +Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la +main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature: + +--Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais? + +--À vous, maître, je ne sais pas mentir... J'étais heureuse de partir +avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le... pour me rendre libre, tout +à toi... Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi... Alors je suis +partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien +vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres... et quand je me +suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de +Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a +ri... Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête... +Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises... Je me suis +couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien +là , libre, maître de soi... et je ne pouvais dormir. Au bout d'une +heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture +des senteurs d'huile âcre qui me portaient au cÅ“ur... Je ne pus +dormir, j'avais hâte de voir le jour... Au matin, quand je me levai, +j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire... Puis des gens +qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je +n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine +vêtue... qu'on me regardait... Quand Georgeo revint du marché, il me +sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son +pain sous le bras... Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale... +et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je +dormais si bien, où ça sentait si bon... Les effets que je portais me +cuisaient sur la peau... et je pensais au beau linge fin parfumé que +je mettais chaque jour... Alors je me fis honte: je me trouvais moins +belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain +dur, le gros vin rouge, la viande noire... Il me sembla que je n'avais +jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux +plus être pauvre... + +--Et Georgeo? + +--Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture +suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu... et je suis +venue... + +--Tu ne veux plus le revoir? + +--Jamais... + +--Que vas-tu faire? + +--Je ne le sais pas..., je serai riche! + +--Tu n'aimes plus Georgeo... tu n'aimais pas Fernand? + +--Il est mort... + +Pierre Davenne savait que Fernand était vivant; mais il ne crut pas +utile de détromper Iza. + +On gratta à la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut. + +En voyant Iza, il dit malgré lui: + +--Tiens! la sauvage! + +Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon +avait repris son ancienne défroque. Il avait rattaché à ses oreilles +ses grands anneaux d'or, il avait revêtu son pantalon étroit du genou +et large sur le pied; il avait son grand châle rouge en ceinture, sa +chemise à col lâche, nouée par une cravate sur laquelle était une +ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot à raies bleues, puis +la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'équilibre, qui était +placé sur le derrière de la tête comme un chignon. En voyant Pierre +le regarder des pieds à la tête, il lui dit joyeusement en changeant +sa praline de côté: + +--On a mis la petite tenue... Maintenant que l'autre n'est plus de +ce monde, nous pouvons faire notre rentrée dedans... Voilà assez +longtemps que je me déguise, ça semble bon de mettre des vêtements +comme tout le monde. + +Simon était persuadé qu'il était très élégamment vêtu. + +--Simon, dit Pierre, sais-tu où nous pourrions bien trouver le vieux +Rig? + +--Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou; +mais ce soir il n'y sera plus. + +--Je vais y aller, dit aussitôt Iza. + +--Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner à Paris, descendre dans +une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revêtir +en Parisienne... Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu +seras libre. + +--Bien, maître... + +Pierre écrivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or. + +--Va à cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours... + +Iza sortit aussitôt, et Pierre dit alors à Simon: + +--Simon, le vieux sauvage a gardé l'argent qu'il devait porter à +Iza... + +--Il disait qu'elle était chez lui... + +--C'est faux... + +--Les deux malheureux, au lieu de se dérober prudemment aux recherches, +étaient obligés de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre... Il +faut que tu me trouves le vieux Rig... + +--Espère! espère! Je le trouverai... Ah!, le vieux coquin, il n'est +pas content de sa part... + +--Pour être certain de le trouver, il faut t'y rendre immédiatement... + +--Je chasse dessus, tout de suite... En voilà un vieux gourmand... pas +même laisser la solde à cette petite bellotte... Espère! espère! je +vais le secouer, le vieux marsouin. + +Il allait partir, et déjà il fouillait dans sa poche pour changer ses +«munitions de bouche,» comme il disait. + +Pierre le rappela: + +--Ton homme est-il revenu de là -bas? + +--Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours +gardée comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un +mot de ces gens-là ... C'est muet comme des phoques, ça ne dit qu'un +mot: «Passez votre chemin.» + +--Sait-on où a été transporté Fernand? + +--On ne sait rien... Il a été arrêté presque aussitôt après notre +départ. Pour la blessure, il n'en était plus rien; le médecin ne +s'est même pas aperçu de ce que le vieux Rig avait mis dessus... + +--La maison est toujours gardée; ils espèrent que sa femme viendra, et +la croient sa complice... Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou +chez lui les fonds qui devaient servir à payer les traites... + +--Je n'ai rien pu savoir par Martin... Le caissier n'est pas venu à la +maison, et on croit qu'il s'est sauvé. + +--Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauvé avec +l'argent en apprenant la dégringolade de la maison... + +--Espère! espère! mon lieutenant, je saurai tout ça ce soir... Je +vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis après j'irai flâner par +là ... Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait +me reconnaître, et, à cette heure, il ne flotte guère!... + +--Allons, hâte-toi! Prends une voiture, j'attends... + +--Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je +vous l'amène. + +Simon partit aussitôt en clignant de l'Å“il. Il était à peine sorti, +que Pierre se levait à son tour, allait frapper discrètement à la +porte d'une chambre voisine de la sienne... Une jeune femme vint ouvrir; +en voyant Pierre, elle lui dit: + +--Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie +est encore endormie... + +--Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine... Asseyez-vous, mon amie, +et écoutez-moi. + +La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire, +Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une +pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire +régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que +la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état +dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir +d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation +qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance +qu'elle exécutait... Sans espoir, elle voulait désespérer les autres. + +Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne +pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et +lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le +vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait +au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il +aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant. +Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son +fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de +son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient +succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses +yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa +fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses +cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon +demandé: + +--Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la! + +Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son +père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque +côté du fauteuil... Elle regarda son père, et jeta un cri en se +dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort... +Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse +enfant criait, sanglotait et voulait mourir... Les voisins, accourus à +ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre +l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs +ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur +son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces, +répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler +et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette +douleur. + +La secousse produite par la mort de son père la força à prendre +le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces +douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet +appartement occupé par la mort... À l'heure où, évitant de faire +du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le +conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante +sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même. + +Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la +mort, et les soins ne lui manquèrent pas... C'est Pierre qui la faisait +veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne, +où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne... +Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé +augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car, +dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la +vengeance. + +--Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je +vous parle, la punition commence... + +Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé. + +--Fernand, vous le savez, a continué sa vie épouvantable, ne reculant +devant aucun moyen pour satisfaire à ses désirs... Il aimait la vie +grande, il l'a eue; il n'avait jamais aimé véritablement, il a aimé, +il est fou d'amour. + +--Je sais tout cela..., et la vengeance?... + +--Hier, il est rentré chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais +dans sa chambre... + +--Vous!... + +--Il a reculé devant moi comme devant un spectre..., et j'ai soulevé +les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie +dans les bras d'un autre. + +--Eh bien? demanda Madeleine, l'Å“il ardent. + +--Il a jeté un cri épouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher +à la cheminée, le regard fixé sur les deux amants... Ceux-ci +s'éveillèrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait à son +complice: Tue-le! tue-le! + +--Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux +autres! + +--Les amants se sauvèrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se +venger, ce plaisir âpre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est +venu l'arrêter comme faussaire... Il est en prison, et chaque nuit il +pensera que celle qu'il aime est avec l'autre. + +--En prison!... Il sera jugé... et acquitté? + +--Fernand sera condamné, sa vie finira au bagne: il est à jamais +perdu, et il aura dans son existence de condamné la pensée constante +que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui... Dans ses +rêves, il les entendra rire, il a le châtiment auquel nous l'avons +condamné; la vie avec la honte et le désespoir, l'amour, comme un +vautour, lui déchirant le cÅ“ur... + +--C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine... Je ne sens +en moi que de la haine. + +--La moitié de l'Å“uvre est faite, à l'autre maintenant... + +--Monsieur Pierre, pour... + +--Ne prononcez pas son nom maudit... + +--Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli... + +--Non... Est-ce que vous avez oublié, vous? + +--Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'était venu s'ajouter, +à la faute commise par moi, la mort de mon père, le brave et loyal +soldat, emportant dans l'éternité son nom flétri par son enfant... +Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon père!... + +--Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brisée; jamais je ne pardonnerai +cette trahison, cette lâcheté;... jamais je ne pardonnerai ce doute +qui me ronge en regardant le seul être que j'aime, Jeanne; ce doute qui +revient sans cesse troubler mes pensées: Est-elle bien ma fille?... Et +alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant. + +--Oh!... + +--Pourtant je l'aime!... ma fille... la sienne. Oh! à cette pensée, +toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière +qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la +mienne... Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera, +j'irai jusqu'au bout, sans pitié... + +--Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure +d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale... Mais +la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la +victime de sa nature... Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces +heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la +mère vous n'avez pas assez puni l'épouse? + +Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres +pensées, ne répondait pas. Madeleine continua. + +--Vous avez une volonté de fer... Je ne vous dis pas: oubliez, +pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la... Et puis, est-il +possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était +la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime... + +--C'est le châtiment..., dit Pierre d'une voix sourde. + +--Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et +l'enfant perdu!... + +Pierre redressa la tête. + +--Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que +mon cÅ“ur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?... Je suis +resté austère, chaste... C'est qu'il y a là un amour profond, un +amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme..., +mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate..., mais je l'aime; +Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je +l'aime, entendez-vous?... J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je +l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais +dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser... Cet amour, que +je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur +protestent, cet amour devient de la haine... Non! j'ai trop souffert +pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier. + +--Mais que voulez-vous donc?... + +--Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer +sur sa tombe. + +--Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, pitié pour la +mère... + +--Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mêlez jamais le +nom de l'enfant au souvenir de la mère. + +--Pitié, au moins... Dieu pardonne, lui... + +--Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y +a pas l'éternité pour le châtiment?... + +Puis changeant brusquement... + +--Madeleine vous êtes vengée... Ne parlons jamais de tout ceci; c'est +seul que je veux agir... + +--Prenez garde!... c'est vous qui allez devenir criminel... + +Pierre haussa les épaules. + +--Comme le bourreau!... Adieu, Madeleine, laissez-moi... et retournez +près de Jeanne. + +Et comme, tout fiévreux, il se promenait dans la chambre, elle dit à +mi-voix en sortant: + +--Pauvre homme! + +Et Madeleine de Soizé sortit de la chambre, attristée par cette grande +douleur, épouvantée par cette haine, mais respectueuse devant cette +force de volonté. Pierre, sombre, restait l'Å“il fixe, sans regard, la +pensée tout entière sur le but qu'il poursuivait. + +Pendant ce temps Simon obéissant s'était rendu à Montmartre dans la +rue étroite où le vieux Rig résidait depuis qu'il avait été chargé +de jouer plusieurs rôles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que +le sauvage avait couché là ; mais il était sorti au lever du jour. Sa +vie, avait-on dit, était très régulière depuis quelque temps, et il +était probable qu'il ne tarderait pas à revenir; assurément il devait +être dans le quartier! Simon ne fut pas embarrassé; il avisa, en +face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac +augmenté d'un débit de liqueur. + +La grande salle du premier étage était occupée par un billard. + +Simon se dit aussitôt: + +--Le vieux gredin tire des bordées dans les environs... Espère! +espère! J'entre là , je monte au premier, je me mets de quart à la +fenêtre... Il y a des munitions dans le dessous... Espère! espère!... + +Il entra dans le débit de tabac, renouvela sa boîte de «pralines» et +dit à la marchande stupéfaite: + +--J'espère un ami, je monte dans le dessus... Et je me place en +vigie... Il faut de l'Å“il... faites-moi servir un verre pour brûler le +quart... + +--Qu'est-ce que vous demandez... un petit verre? + +--Envoyez-en un grand... et qu'on oublie la bouteille... Si la vieille +carcasse fait des escales, il n'abordera peut-être pas avant la +soupe... Espère! espère! Je vas me monter. + +Et, ainsi qu'il le disait, au grand ébahissement de la débitante, +ayant renouvelé sa praline, il monta au premier étage... Les longues, +les éternelles heures passées à bord, devant l'immensité muette, +avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un siège, se mit à +califourchon dessus, et accoudé sur le dossier, le menton dans ses +mains, le visage si près de la vitre que son haleine la couvrait de +buée, il guetta l'arrivée du vieux Rig. Sur une table près de lui le +garçon avait placé une bouteille de cognac et le verre. + +La bouteille était presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon +se leva de son siège, pour descendre renouveler ses munitions... La +marchande de tabac, très intriguée et peu rassurée par cet homme +qui depuis le matin était dans la maison et qui à chaque demande du +garçon n'avait répondu que: + +--Espère!... espère! file dans ta cale,... fit un effort pour lui +demander: + +--Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc? + +--Espère! espère... C'est le vieux marsouin d'en face... Je +l'attendrai plutôt jusqu'à demain. + +La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur +semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit naïvement: + +--Marsouin? je ne connais pas ce nom-là dans le quartier. + +D'abord Simon crut que la vieille débitante voulait se moquer de lui; +il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace +à la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrière... et Simon, +se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes +d'armes avec la main sur le corsage abondant de la débitante +scandalisée, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du +matelot. + +--On veut donc rire, la maman? + +--Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!... A-t-on jamais vu?... Où +vous croyez-vous?... + +C'est en se tordant de rire que le matelot s'écria: + +--Espère! espère!... Alors, il ne s'appelle pas Marsouin... C'est le +vieux Rig dont je parle... + +La vieille dame ne répondit plus. Ce fut le garçon qui dit: + +--Ah! je ne sais pas si c'est son nom...; mais ce doit être cette +espèce de vieux hibou d'en face. + +--Oui, fit la débitante avec dégoût, ce doit être votre ami... Un +vieux sale... + +--Vieux sale... c'est lui... + +--Ah bien! fit le garçon, vous ne le verrez pas... Il sort d'ici... + +--Comment! d'ici?... + +--Absolument... il a acheté un timbre-poste. Il avait une petite +valise... + +--Une petite valise... Il se sauve... Espère! espère! Je te vas mettre +le grappin dessus. + +Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant étourdis, effrayés, +et la patronne et le garçon. + +Il faisait presque nuit; toute la journée le matelot était resté là , +solide au poste... et il avait perdu son temps. Mais Simon n'était pas +homme à ne pas exécuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne +lui avait dit: + +--Va me chercher Rig... + +Et mort ou vif, Simon ramènerait Rig... + +Où allait-il à cette heure? Il aurait été bien embarrassé pour le +dire lui-même... Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour +se consoler, en changeant sa praline de joue: + +--Espère! espère! je t'aurai, ancien. + +Arrivé en courant sur les boulevards extérieurs, il lut sur l'omnibus: +_Montrouge_. Ce fut comme une révélation. Rig se sauvait; mais +assurément, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'étrange +demeure où il l'avait trouvé. Simon courut après la voiture, et, +donnant ses trois sous au conducteur en s'élançant sur l'impériale, +il s'écria dans son bon rire: + +--Ouf! là , dans la hune! + +Il se mit près du cocher. Cinq minutes après il lui offrait une +praline... Dix minutes après il était presque debout, un genou sur la +banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction +de la voiture et la tête presque sur l'épaule du cocher... Ils +étaient déjà très amis... Simon lui racontait que, dans ses voyages, +il avait été dans un pays où les chevaux avaient un siège naturel +sur la croupe; en achetant la bête, on avait à la fois le cheval et +la voiture... On pouvait y tenir trois... Le cocher lui demanda s'il y +avait une capote. Simon faillit se fâcher, mais ce fut l'affaire d'une +seconde; il continua en racontant qu'avec la crinière intelligemment +nattée, on se faisait les guides... + +Arrivé à Montrouge, il paya une bonne bouteille à son voisin... d'une +heure... et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea +vers le bizarre village où nous avons déjà mené le lecteur. + + + + +XXII + +DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES. + + +L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de +Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les +banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours. +Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque +jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés, +restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches +se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre +partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle +les huttes des nomades. + +Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine, +partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement +dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à +barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le +vent d'enlever les loques de la baraque. + +Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et +la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres, +était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à +son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux +chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une +bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte, +et seul, il empilait dans sa grande voiture _entre-sort_ toutes les +étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté +que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux +de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils +étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues +routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants, +s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté. + +Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature +sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement +de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous +avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus +taciturne. + +Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était +parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres, +était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna +personne. + +Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le +lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière, +s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour +et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul +le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il +mettait à son cheval. + +Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs +hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son +alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il +se demandait de quel travail il allait payer ça... Le vieux Rig était +fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque +chose. + +Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé, +il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra +dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira +tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir, +lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le +passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il +se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte, +pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un +ton bref: + +--Il était temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur +était parti... + +Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitôt +éteint sa lanterne. Ainsi placé absolument dans l'ombre, il n'était +pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se détacher plus noire sur +l'obscurité moins intense de la nuit... Et, pour dépister le grand +Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre côté de +la pièce. + +--Rig, dit Georgeo, tu avais comploté avec Iza de me voler. Vous avez +reçu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre... + +--Je n'ai pas ta part... + +--Alors tu l'as remise à Iza... Mène-moi où tu caches Iza... + +--Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges... Geo, va retrouver la +fille... et laisse le vieux Rig... + +--Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra... + +--Comme ça, fit le vieux Rig narquois. + +--Vieux Rig, je pardonnerai à ton âge; mais rends-moi l'argent. + +Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne répondit pas; il manÅ“uvrait +pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver +dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle où il s'était retiré +d'abord et dit: + +--Geo est un grand niais d'être venu se fâcher avec Rig... + +Il vit que Geo étendait le bras dans la direction d'où la voix était +partie, il se recula aussitôt. Geo faisait un pas pour être plus près +de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger +son coup: + +--Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme? + +Le vieux Sauvage avait tiré de sa ceinture un long couteau à large +lame, semblable à un coutelas de boucher: il se glissait derrière le +grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin +qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'où il avait +entendu du bruit... En même temps, il sentait comme un coup de +poing dans le dos: il voulut se retourner pour se défendre; mais +il étouffait, son arme lui échappa des mains, et, sans qu'il pût +prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre. + +Le vieux Rig, qui s'était reculé dans le coin du bouge où il avait +jeté sa lanterne, la rallumait vivement. + +Dès qu'il eut de la lumière, il alla attentivement regarder le +cadavre... Il avait oublié le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour +éviter le sang... Étant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien +entendu autour d'eux, il rentra; comme c'était un homme soigneux que +le vieux sauvage, tout en réfléchissant à ce qu'il allait faire du +cadavre afin de n'être pas recherché le lendemain, il fouillait les +poches du grand Geo, prenait une poignée de louis qu'il avait dans sa +ceinture,--les louis qu'Iza avait apportés quelques jours avant son +mariage,--et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il +disait tout bas, le vieux Rig: + +--Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte +avant le retour habituel, dans six mois... C'est ça! Grand Geo, tu vas +reposer dans ton lit, plains-toi donc?... Le gourmand qui voulait sa +part... + +Le vieux sauvage éteignit sa lanterne et se glissa à travers les +cahutes. Arrivé devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument, +qui ne le quittait jamais, à peu près semblable à celui dont se +servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en +demandait l'usage, il disait même qu'il l'employait à cet usage, +et, le glissant dans la serrure avec une vivacité et une adresse +prodigieuses, il ouvrit la porte. + +Il courut aussitôt à sa voiture... Il caressa son cheval en disant: + +--Nous allons partir, Jupiter...; tout à l'heure, mon vieux... + +Le chien sous la voiture eut un grognement... + +--Qu'est-ce que c'est, Radis? fit à mi-voix Rig fronçant les sourcils +et regardant autour de lui... Tout était calme, il caressa le chien qui +se recoucha en attendant... + +--Rien! une fausse alerte!... Celui qui viendrait me déranger à cette +heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard +fauve. + +Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,--nous avons dit que +Rig était d'une force extraordinaire;--il l'enleva comme une plume, les +pieds battant d'un côté, la tête et les bras de l'autre, évitant +de se tacher de sang, et il courut jusqu'à la demeure du misérable. +Arrivé, il se mit à genoux et étendit le corps par terre; il allait +se relever lorsqu'il reçut un choc effroyable sur la tête; il se +dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se +débattre, mais on était couché sur lui et on le ficelait. Le vieux +Rig était pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en +bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir à qui il avait +affaire en entendant: + +--Espère! espère! vieux coquin... Ah! on veut manger tout, à soi +seul... Vieux gabier, potence à l'ail, tu vaux cher... Quelle chance, +hein! que je fasse bien les épissures. Es-tu gentiment ficelé?... +Vieux sauvage, si je t'ai cassé quelque chose..., espère, espère, +nous ne le perdrons pas: tout est attaché solidement. + +--Simon..., tu payeras cher ta trahison... + +--Comment, vieux coquin... Ne redis pas ce mot-là , je te colle des +pichenettes sur le nez... Vieille carcasse à potence; pour une fois que +l'on a confiance en toi.--C'est vrai qu'il fallait être naïf.--Je le +disais au lieutenant... Le pauvre garçon qui vient te réclamer +ses sous, et tu le tues... Tu vas être lourd à emporter; dis donc, +sauvage, si j'allais chercher les gendarmes... Ce sera pour une autre +fois,... le lieutenant veut te parler... Comme je ne te déshabillerai +pas... ça te va bien les ficelles... Je ferai les gestes quand tu +parleras... Espère! espère! + +Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le +vieux Rig... encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait +appliqué sur la tête pour annoncer son arrivée. + +--Tu n'as pas été gentil avec Georgeo... Ah! vieux polisson, +peut-être que tu étais jaloux à cause de la sauvage... Mais faut +dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme ça que +tu entretiens celles auxquelles tu portes intérêt... Allons, Rig, +maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot +prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son épaule. Il sortait; le +vieux sauvage, prudent, dit: + +--Simon, ferme la porte. + +--A-t-il une tête! il pense à tout; tu ne veux pas que ton ami Geo +s'enrhume. Et, obéissant, il ferma la porte. + +Simon était un minutieux: il s'assura que la porte était bien fermée, +et il dit alors au vieux Rig: + +--Tu peux être tranquille, te voilà pour six mois absolument à +l'abri... S'il prenait l'idée à Simon d'être désagréable au vieux +coquin qu'il a pour camarade... il n'aura qu'à aller prier la police +d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un +ancien à le dénoncer... N'est-ce pas, vieux coquin? + +Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'épaule. Arrivé +près de la voiture Radis grogna, menaçant; heureusement il était +attaché... Simon présenta au chien la face du vieux Rig. + +--C'est ton maître que tu veux... Renifle ça et taisons-nous. + +Le chien, en sentant son maître, frétilla gaiement de la queue et +se tut. Simon alla étendre son ballot,--le sauvage,--dans la voiture, +derrière la banquette. + +--Vois-tu, je te couche là , la tête de ce côté pour que nous +puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es +bien comme ça? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tête +haute... C'est moi qui vais conduire... Tu n'oublies rien? Parle +avant le départ... pendant que je vais me chausser... Tu n'avais pas +remarqué que j'étais pieds nus... Je vais te conter ça, sauvage... + +Et Simon, ayant couché Rig sur la banquette, avait été prendre +ses souliers dans un coin; il s'était assis sur le marchepied de la +voiture, et se chaussait; il continua: + +--Je te cherche depuis ce matin... Je m'étais dit: Espère! espère! Je +l'aborderai bien par delà le jour, le vieux. Rien... J'arrive juste au +moment où tu déménages, je te vois, le chien se met à crier... je me +cache et me déchausse... je change de vent et j'arrive juste au moment +où tu portais ton dernier paquet... mais pas dans ta voiture... Là , +maintenant, nous allons partir... + +Simon était chaussé; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien à +son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la +silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'écria: + +--Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de +même?... Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet... Attends, +ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il +faut laisser jeûner le pauvre monde... Nous allons te donner un bonbon, +vieux gourmand. + +Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision +personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile: + +--Ouvrez la bouche et ne mordez pas... ou sans ça... je tape! Là ! +vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit +joyeusement. + +Rig disait: + +--Où vas-tu? + +--Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant... +Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!... +Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la +misère... Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un +sort... + +Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir: +il n'ouvrait l'Å“il que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour +regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le +livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec +Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage +restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval. +Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre; +à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien +comme le diable, se tenant à _l'avant_ ainsi qu'il disait, tenant +son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les +lumières des voitures qui s'avançaient devant lui... + +--Bon sang... En v'là un qui va m'aborder!... Et vire donc, eh! vieille +carcasse... Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans... et +potence à l'ail!... tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord... appuie +donc... Quoi que tu dis!... Espère! espère!... On a l'Å“il... Hue +donc! + +Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre: + +--Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça +avait flotté comme nous... Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais +faire des bêtises avec Simon... sinon, ça tourne mal... Tu te croyais +malin, tu te disais: Simon est une vieille plie..., bête comme une +morue... Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille... Simon est solide au +poste... l'Å“il au quart... Le lieutenant a dit: Il faut que tu me +ramènes le vieux sauvage avec l'argent... Tu vois, je t'amène avec +tout ton bazar... Hein! et ça a été vite... On tournait une rue et +les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture +barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour +répondre aux injures du cocher: + +--Qu'est-ce que tu dis?... Appuie à bâbord, sale marsouin; appuie ou +je t'aborde et je te coule. + +Lorsque Simon arriva à Charonne, il fit entrer la voiture dans la +longue allée, dit au nègre de dételer le cheval et, chargeant sur son +épaule le corps ficelé du vieux sauvage, il le monta dans la chambre +de Davenne. + +--Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier +colis. + +--Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'était possible à amener +vivant que comme ça... + +--Il a refusé de venir? + +--Je ne le lui ai pas demandé... Mais comme il serait gêné pour +parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici... + +Et Simon raconta son expédition dans tous ses détails... Il termina: + +--Le grand point était de venir avec son sac... Vous voyez qu'il a +encore été gentil, le vieux coquin; il m'a prêté sa voiture... je +crois même qu'il m'aurait peut-être invité à prendre un verre; mais +c'est parce qu'il était certain que je refuserais... Il ne s'agit plus +que de faire une perquisition dans la voiture. + +Rig eut un regard de haine. + +--Ne nous fâchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres, +il ne te prendra rien. + +Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de +flammes, il lisait sur le visage du vieux misérable de quelle rage +l'avait empli la réussite de Simon. S'adressant à son matelot: + +--Simon, rends-le libre... + +--Espère! espère! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied... + +Et, obéissant à son maître, il dénouait rapidement les cordes. +Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains +à sa ceinture sous sa houppelande, en même temps que son regard fauve +regardait en dessous le matelot... Celui-ci éclata de rire en disant: + +--Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laissé tes joujoux après +toi?... Bébête, va... Tu sais bien que depuis quelques mois nous +faisons campagne ensemble,--et il montrait un couteau et un revolver. + +--Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai été te chercher et que je +t'ai demandé ce que tu voulais, c'est toi qui as fixé les conditions? + +--Oui, maître, fit le vieux matelot, courbé, comme humilié et +regardant en dessous. + +--Ai-je tenu mes engagements? + +--Oui, maître..., et je ne réclame rien! + +--Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza... pour jouer le rôle de +Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta liberté; qui a fixé le +prix?... + +--Moi! maître! + +--Tu m'as amené Iza, tu m'as amené Georgeo, et chaque fois ai-je payé +tes services? + +--Oui, maître. + +--Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme +que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune... Pourquoi ne +veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mènes? Pourquoi veux-tu voler +même tes frères? + +--Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;... qu'Iza +sera toujours riche maintenant.. + +--Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de +faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire +obéir certaine histoire arrivée à bord de la _Souveraine_... + +Le vieux sauvage baissa la tête... + +--Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses +ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses +traître; enfin, si cette pensée me venait, j'enverrais ton signalement +au bas du rapport du capitaine de la _Souveraine_, au procureur +impérial; je l'inviterais à passer par ton cloaque de Montrouge, et, +lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du +coupable. M'as-tu compris? + +--Si le maître parlait..., moi aussi je parlerais. + +--Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les +bras. Simon clignait de l'Å“il et troussait ses manches, s'apprêtant, +au premier signe, à sauter sur le sauvage. + +--Je me suis fait mourir..., puis tu m'as sauvé..., et j'ai renoncé à +voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il à dire à cela? + +--Alors que craignez-vous?... + +--Je veux que tu comprennes que je n'ai rien à craindre. Il ne me +plaît pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a +là ni délit ni crime... Souviens-toi donc que je ne relève que de ma +conscience et non de la justice... Mais, autour de ce que tu sais, je +veux le silence;... entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai +violemment... + +Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux +baissés. Pierre reprit: + +--L'or de Georgeo est à toi avec le sang qui le tache...; mais tu vas +rendre la part d'Iza... Où est-elle? + +--L'argent d'Iza est à moi!... + +--Que dis-tu? demanda sévèrement Pierre, qui d'un signe ordonna à +Simon de sortir. Simon cligna de l'Å“il semblant dire qu'il comprenait, +et il sortit. + +--Je dis... Je vous ai servi, vous m'avez payé..., je n'ai rien à vous +réclamer... Mais vous n'avez rien à voir dans ce qui regarde Iza... +Vous ne connaissiez pas Iza: elle était chez moi; c'est moi qui l'avais +arrachée des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui +l'ai amenée à Paris, c'est moi qui l'ai nourrie... Iza était ma +domestique, et dans son pays on dirait mon esclave... C'est pour moi +qu'elle travaillait lorsque je l'ai amenée chez vous, et ce qu'elle a +gagné est à moi. Rig est vieux... Rig a eu assez de mal à gagner sa +vie, à assurer le pain de ses vieux jours. Iza était une pauvrette +bonne à rien... et Rig l'a prise quand même... Mais si le vieux Rig +l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait +qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle... + +--Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait à Iza, suivant nos +conventions, t'appartient; je t'ai donné cinq mille francs pour ton +expérience, cinq mille francs pour jouer le rôle de vieux Moldave, +cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil... et aujourd'hui tu +n'es pas satisfait... + +--Iza était ma servante... + +--Lorsque j'ai chargé Iza du rôle qu'elle a joué..., je t'ai payé +encore; tu l'oublies, et la misérable petite n'a consenti à prendre le +nom du coquin qu'à un prix arrêté entre nous... Est-ce qu'aujourd'hui +tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?... Et tu oublies toujours +Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il haïssait cependant, qui me l'as +fait connaître... Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la +part d'Iza. + +--Personne ne reprendra à Rig l'argent qui est à lui... Là -bas, il +m'a surpris; mais ici, je suis libre. + +Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait déjà regardé, deux +fois autour de lui--comme le fauve, prêt à s'élancer, cherche la voie +qu'il suivra,--calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en +sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrêt...; puis, le +doigt sur la détente: + +--Rig m'appartient... Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains. +S'il essaye de fuir, je l'étends à mes pieds. + +En voyant le canon de l'arme dirigé sur lui, le vieux sauvage eut un +tressaillement involontaire qu'il réprima aussitôt; il dirigea son +regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'exécution de la +menace, mais il se redressa crânement aussitôt en disant: + +--Je ne fuirai pas, vous lâcheriez la police à mes trousses; mais je +ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient... + +--Et si je te faisais arrêter? + +--Vous ne le ferez pas... Vous n'avez pas à craindre la police..., mais +vos intérêts vous obligent à ne pas le faire. Et en disant ces mots +il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai. + +Pierre dit brusquement: + +--Finissons-en, veux-tu être tranquille...? Veux-tu que j'oublie ce que +tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars +ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois +jours, Rig,... dans trois jours, entends-tu? les intérêts que j'ai à +ménager seront satisfaits... et je pourrais te livrer à la justice... +Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie... Veux-tu? + +Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se +fermèrent bien...; mais se domptant et raidissant les bras, les poings +fermés, comme pour imposer nerveusement à lui-même sa volonté, il +dit en serrant les dents: + +--Non! non! l'argent est à moi... Et puis je ne crois pas à tout +cela... + +--Rig, réfléchis! + +Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrière était +ouverte, le bras armé de Pierre était baissé; en une seconde il pensa +que Davenne était incapable de le poursuivre pour une somme d'argent, +qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger à rendre l'or volé. +Il répondit: + +--Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!... L'argent d'Iza, c'est le +mien. + +Et d'un saut prodigieux en arrière, il se trouva sur l'escalier, il +glissa plutôt qu'il ne descendit, bousculant tout. + +Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit métallique qui +fit aussitôt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de +l'autre. On entendait crier dans l'ombre. + +--Ah! vieille potence, tu m'as abordé... Espère! espère!... ne te +baisse pas, vieux gredin...ou je t'étrangle. + +La lumière apportée par Pierre éclaira la scène. Simon tenait le +vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait à écraser le matelot sur les +barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de +cuir de Russie tout garni de platine, éventré et duquel tombait, +ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or... +C'était la sacoche d'Iza que le matelot avait été reprendre dans la +voiture du vieux sauvage... + +Aussi, en voyant l'or qu'il avait caché pris par Simon, était-il +décidé à en finir avec le matelot; mais si l'un était adroit, +l'autre était plus jeune et plus fort. + +Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trésor +d'Iza; un large rire s'étendait sur sa grande bouche: c'est que, pour +la retrouver, il s'était fait aider par le nègre, et à eux deux ils +avaient tout bouleversé dans l'_entre-sort_. Chaque fois qu'une fiole +lui tombait sous la main, Simon disait au nègre qui se nommait Ali: + +--Tu sais, Rissolé, goûte pas à ça, ma vieille..., ça te rendrait +pâle..., c'est de la poison. + +Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement rangées, allaient se +perdre dans les chiffons. + +Lorsque Simon avait trouvé le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier +cadeau que Pierre avait fait à Iza, il s'était écrié joyeusement: + +--Espère! espère! tu peux atteler... j'ai l'affaire... + +C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entièrement +exécuté les ordres de son lieutenant, il se précipita dans +l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tête en avant, +dans l'ombre, habitué à la maison... C'est à ce moment que le vieux +sauvage se sauvait, menaçant. La tête de Simon donna dans la carcasse +du vieux Rig, le choc eut pour résultat de faire tomber les deux hommes +de côté; près de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or +jaillissant tinta... Rig eut un éclat de rage. + +--Potence à l'ail! avait crié Simon dans l'abordage. + +Ce juron avait suffi à Rigobert pour savoir à qui il avait affaire...; +le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait +de faire, et, fou de colère, de rage, de haine et de lui-même, il +cria: + +--Ah! c'est toi... Je vais te finir là ... + +C'est alors que Simon, le reconnaissant à son tour, avait étendu ses +longs bras et ses mains de fer avaient serré comme dans un carcan le +col du vieux sorcier... Mais le cou de Rig était bien mince... et bien +dur. + +Alors Simon avait reçu un coup de poing, un coup de poing énorme; il +avait heureusement frappé sur la joue gonflée, ça avait amorti le +coup; mais la pression trop forte avait rendu «la praline» amère. +Oh! alors, le vieux Rig gâtant ce que Simon disait qu'il y avait de +meilleur dans la vie..., le vieux Rig était un homme perdu...; les +doigts se serraient sur son cou... + +Pierre Devenue parut...; il ordonna à Simon de lâcher le vieux Rig, +qui tirait la langue... + +Ce fut pour Simon un ordre difficile à exécuter, il regarda deux fois +Pierre; son regard était suppliant... Pierre dit: + +--Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza. + +Simon lâcha Rig, mais en lui disant tout bas: + +--Toi, vieux gredin, tu abîmes ma nourriture...; nous nous +retrouverons... Espère! espère! + +Rig, souple, s'était laissé glisser; il avait déjà repris la +sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se +retirer à reculons, humilié... Pierre descendit deux marches, lui +plaça le canon du revolver sur le front en disant: + +--Laisse l'or que tu as volé, misérable, ou cette fois, vieux brigand, +je te fais sauter la cervelle. + +Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il +vit qu'il était condamné s'il n'obéissait pas; il descendit alors à +reculons, grinçant des dents, n'osant dire haut les blasphèmes, les +injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il +suffirait d'une seconde d'hésitation pour que Pierre l'étendît sur le +tapis tout ruisselant d'or. + +Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se +contenir; il avait pris à pleine main dans sa boîte à praline... et +il mâchait, il mâchait de rage, de colère, è croire qu'il voulait se +mordre la joue. + +Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombée, il exclama +le plus odieux blasphème... Il courut vers sa voiture, elle était +attelée, il sauta sur son siège, et montrant le poing vers la maison, +il s'écria menaçant: + +--C'est ta condamnation que tu viens de signer là ?... L'argent que tu +as pris à Rig, il faut qu'il le regagne... Il le regagnera en vendant +ta peau!... Hue! là , Jupiter, hue!... et il enveloppa son cheval d'un +vigoureux coup de fouet. + + + + +XXIII + +OÙ RIG RETROUVE UNE FAMILLE. + + +Le vieux Rig revint vers Paris, et, suivant le boulevard qui borde le +Père-Lachaise, il arriva dans le quartier Saint-Maur; il connaissait +dans la rue de ce nom un terrain vague, dans lequel il avait été +autorisé à remiser plusieurs fois sa voiture; comme la voiture de Rig +était également sa maison d'habitation, c'est dire qu'il avait habité +le quartier déjà . Le soir même il était installé; le vieux cheval +restauré se retrouvait à l'écurie, sous un appentis en planches, et +si le râtelier était sobrement garni, il avait la ressource des hautes +herbes qui couvraient le terrain et dans lesquelles Radis bondissait +joyeusement. + +Le vieux sauvage, enfermé dans sa tanière, le sourcil froncé, la +bouche méchante, arrêtait le plan des nouvelles infamies qu'il devait +commettre pour recouvrer la valeur de la somme qui lui avait été +reprise, et pour se venger des humiliations qu'il avait subies. + +Assurément, malgré tout ce qu'il avait dit, Davenne devait craindre +que le secret de son existence ne fût révélé. Huit jours avant, +Fernand aurait payé ses services ce qu'il aurait voulu; aujourd'hui, +Fernand était entre les mains de la justice; toute tentative de ce +côté risquait de compromettre le vieux sauvage et peut-être de +l'envoyer rejoindre Fernand. + +Il éloigna cette pensée. Une autre personne avait un grand intérêt +à savoir que Pierre existait, que la scène mortelle n'était qu'une +comédie: c'était la femme même de Pierre, Mme Davenne. C'est vers +cette femme qu'il fallait diriger ses efforts; c'est elle qu'il fallait +retrouver et à elle qu'il fallait vendre le secret le plus cher +possible. Le sauvage pensait que Mme Davenne devait avoir une fortune +égale à celle de son mari, c'est-à -dire qui lui permettrait de payer +cher une révélation de cette importance. + +Une fois qu'il aurait l'argent nécessaire et lorsque la femme de +Davenne commencerait les démarches pour s'assurer de l'existence de son +mari, il s'occuperait de Simon, c'est-à -dire qu'il le dénoncerait dans +une lettre anonyme comme ayant tout fait, ayant servi de témoin pour +attester le décès; il ajouterait que Simon avait aidé Fernand dans +ses escroqueries. Avec ça il était à peu près certain que celui +qu'il qualifiait de traître irait finir ses jours dans une bonne +prison. Tout bien arrêté dans son esprit, il sourit; il était +content; il s'étendit sur son grabat et il s'endormit calme comme un +juste qui a dignement rempli sa journée. + +Il en rêva toute la nuit: il était payé le double de la somme qui +lui avait été prise; il voyait Simon se traîner à ses genoux, lui +demandant grâce, et il tirait la corde pour le pendre... Jamais Rig +n'avait été aussi heureux... Du crime de la veille, du grand Geo +couché dans sa bauge à Montrouge, pas la moindre pensée. + +Oh! c'était un fort, le vieux Rig: quand il commettait une mauvaise +action, la main tournée, il n'y pensait plus. + +Il s'éveilla au matin calme et l'esprit léger; il ne dérangea rien +dans sa voiture, étant décidé à hâter la petite infamie qu'il +préméditait et à aller aussitôt le plus loin possible pour se mettre +à l'abri de ceux qui n'allaient pas manquer de le rechercher, dès +qu'ils s'apercevraient de sa conduite. Rig fit sa cuisine et, tout en +déjeunant, il cherchait comment il pourrait retrouver Mme Davenne. +La même idée qu'avait eue Séglin lui vint. Il allait se rendre rue +Payenne; assurément, celle qu'il voulait retrouver ne demeurait +plus là ; mais, avec un peu d'intelligence, il interrogerait quelques +personnes du quartier, et il ne devait pas manquer d'avoir bientôt tous +les renseignements qu'il demandait. + +Pour être bien reçu, pour trouver des gens disposés à répondre, il +fallait ne pas avoir l'air d'un vieux vagabond. C'est ce que pensa Rig, +qui chercha une minute comment il allait se vêtir... Il fouilla dans +sa grande malle et en sortit deux costumes très beaux, avec lesquels +il avait joué le rôle du vieil oncle d'Iza, le vieux Zintski. Fernand +n'étant plus à craindre, ne courant pas le risque de le rencontrer, +le vieux Rig pouvait redevenir le Moldave millionnaire et faire de +nouvelles dupes. Il s'habilla soigneusement et se fit le visage du +rôle; puis, content de lui, il se dirigea vers la rue Payenne. Il alla +naturellement dans la maison qui faisait face à l'ancienne demeure de +Pierre et entra chez le concierge. + +--Monsieur, dit-il, seriez-vous assez aimable pour me donner des +renseignements sur deux personnes qui habitaient le quartier l'an passé +et que des intérêts de famille me font rechercher? + +En voyant l'air aimable, doux et le costume étrange de celui qui se +présentait, le concierge s'empressa, lui offrit un siège et lui dit: + +--Monsieur, je me mets entièrement à votre disposition. + +--Vous vous souvenez peut-être des personnes qui habitaient le petit +pavillon en face de chez vous? + +--Oui, monsieur, parfaitement: M. Pierre Davenne. + +--C'est cela même. + +--M. Davenne est mort. + +--Je sais cela; mais je voudrais savoir où réside maintenant sa veuve. + +--Ma foi monsieur, cette question m'a déjà été faite +dernièrement... Nous l'ignorons absolument; mais en allant chez le +notaire de la famille, qui demeure près d'ici, vous serez assurément +renseigné. + +Le vieux Rig avait une antipathie particulière pour tous les officiers +ministériels: il n'aurait jamais osé aller chez le notaire de celui +qu'il avait fait disparaître de ce monde; le vieux était prudent: il +n'était pas certain,--jugeant les autres à sa valeur;--que le notaire +n'eût pas eu connaissance de la mort simulée de Pierre Davenne, il dit +donc: + +--Je ne voudrais pas aller chez le notaire: je voudrais avoir des +renseignements particuliers assez discrètement pour qu'ils ne +révélassent pas les recherches que je fais; cela est utile pour +sauvegarder les intérêts que je défends. + +--Mon Dieu, monsieur, je ne pourrai vous donner d'autres renseignements +que ceux-ci: Après la mort de Pierre Davenne, la veuve fut relevée +un soir dans la rue, malade, mourante; on la transporta chez elle, des +soins lui furent donnés; mais elle était dans un état tel qu'on dut +la conduire dans une maison de santé. La malheureuse, songez; perdre en +moins de deux jours son mari, un tout jeune homme qu'elle adorait, son +enfant disparue, on ne sait comment... Elle était comme folle. C'est +alors que le notaire de la famille..., je dis de la famille, on n'a +jamais vu personne, le notaire vint et fit faire la vente. + +--Ah! on a vendu? fit Rig. + +--Oui + +--Est-ce que la vente a rapporté beaucoup d'argent? Savez-vous à peu +près le chiffre qu'elle a atteint? + +--Ma foi non, c'était très joli, vous savez, c'étaient des gens +qu'avaient pas besoin, des gens riches. C'était splendide chez eux, des +meubles d'art, des choses superbes; tout le quartier était à la vente. + +--Ç'a été cher? fit Rig, persistant. + +--Ça, je ne peux pas vous dire. Ça a dû rapporter beaucoup d'argent; +il y a eu des prix qui m'ont semblé extravagants pour des choses +auxquelles je n'attribuais aucune valeur; mais vous savez, chez ces +gens-là , ce sont les choses les moins utiles qui valent le plus. + +--Alors, vous ne pouvez pas même me dire le prix approximatif atteint +par cette vente? + +--Absolument pas! + +Le vieux Rig semblait très ennuyé de ne pas avoir de renseignements +plus complets sur la vente. Sa nature d'avare, de convoitise, sa nature +de sangsue s'éveillait, âpre; sa tête d'hyène s'avançait; il aurait +déjà voulu planter ses dents pointues dans l'or recueilli par la +veuve; mais, revenant aussitôt au point principal de sa démarche, il +demanda: + +--Mais enfin? comment pourrais-je retrouver Mme Davenne. Vous ne +connaissez donc personne qui se soit intéressé à elle, pour savoir +encore aujourd'hui où elle demeure... Elle est riche, n'est-ce pas? + +--Oh! certainement oui. + +--Cette maladie qui avait atteint ses facultés mentales n'a pas eu de +suites? Elle est rétablie? + +--Ma foi, monsieur, dit le concierge, je dois vous dire que je n'en sais +pas plus que vous... M. Davenne mort, Mme Davenne enlevée d'ici; +le mobilier du petit hôtel a été mis en vente et jamais plus nous +n'avons entendu parler d'elle. + +--Ainsi, reprit Rig ennuyé, vous ne voyez pas autour de vous quelqu'un +capable de me donner des renseignements précis, et Rig se levait. + +--Je ne vois personne.., Ah! peut-être pourriez-vous vous adresser au +locataire nouveau du pavillon. Pour faire la location, il a eu affaire +au propriétaire, c'est vrai, mais il y avait dans le pavillon maints +agencements appartenant encore au dernier locataire, et peut-être le +sculpteur a-t-il été obligé de voir Mme Davenne. + +--Ah! ah! fit Rig, peut-être aurai-je là des renseignements... +Qu'est-ce que ce sculpteur dont vous parlez? + +--Il se nomme Carle Lebrault. + +--Merci, dit Rig; c'est là où j'aurais dû m'adresser, il doit avoir +des renseignements; et il saluait le concierge en s'excusant de +l'avoir dérangé. Celui-ci tendait la main en rendant le salut, et, +en reconduisant l'étranger, il espérait peut-être retrouver les +largesses de celui dont on lui parlait,--mais Rig n'était pas donneur, +c'était son moindre défaut,--il salua, remercia, pressa la main qui +lui était tendue et traversa la rue, semblant ne pas entendre l'injure +que la déception fit tomber des lèvres du portier. + +Il alla sonner à la porte du petit hôtel que nos lecteurs connaissent. +Une vieille femme de ménage vint ouvrir aussitôt. + +--Ne pourrais-je parler à M. Carle Lebrault, demanda-t-il? + +--Entrez, fit la vieille qui ferma la porte, lui fit traverser le jardin +et l'amena dans le vestibule; là elle lui dit: Voulez-vous me dire +votre nom? + +Rig ne fut pas embarrassé; avec le costume, il était rentré dans la +peau de son bonhomme, comme disent les comédiens; ayant les vêtements +du vieux Moldave, il dit: + +--Dites que M. Danielo de Zintsky désire parler à M. Carle Lebrault. + +La servante se dirigea vers le salon: n'y trouvant pas son maître, elle +monta au premier étage, dans la pièce qui était autrefois la chambre +à coucher de Davenne et qui se trouvait transformée en atelier de +sculpteur; car Lebrault ou plutôt Fernand Séglin, puisque nous avons +vu sa transformation, était étendu sur un large divan, suivant un +rêve dans la fumée de son cigare. Lorsque, ayant demandé à la +vieille femme le motif de sa venue, elle lui eut dit qu'un individu, +paraissant étranger, désirait lui parler, il l'interrogea. + +--Quel nom vous a-t-il demandé? + +--Monsieur Carle Lebrault. + +--C'est étonnant, fit-il stupéfait! Et lui-même, vous a-t-il dit son +nom? + +--Oui, monsieur; il se nomme Danielo de Zintsky. + +--Gregorio! exclama Fernand bondissant. Il est seul? + +--Oui, monsieur. + +--Je descends; faites-le entrer dans le salon. + +Lorsque la servante fut partie, Fernand réfléchit, cherchant vainement +à s'expliquer comment le vieux Moldave avait pu apprendre son adresse; +la chose lui parut si étonnante, si impossible, qu'il n'y pouvait +croire. Qu'allait-il faire? Était-il prudent de voir le vieillard? +n'était-ce pas un piège qui lui était tendu? une finesse de policier +déjà sur sa piste? Il regarda par la fenêtre, le jardin était vide; +dans la rue, personne; décidé à en finir cependant et à lutter +immédiatement contre le danger, si déjà il était menacé, il +prit une arme et la glissa dans la poche de son large pantalon; puis, +résolu, il descendit, éloigna la bonne et rentra dans le salon. + +C'était bien le vieillard, l'oncle d'Iza qui l'attendait. + +--Danielo, fit aussitôt Fernand, comment m'avez-vous retrouvé? +Venez-vous en ami ou en ennemi? + +Rien ne peut rendre l'impression produite sur le vieux Rig en entendant +ces mots, en reconnaissant cette voix; il reculait stupéfait, ne +pouvant en croire ses yeux. C'était bien Fernand, et pourtant l'homme +qu'il avait devant lui ne ressemblait guère à celui qui passait pour +son neveu; il le reconnut cependant à son regard, à la cicatrice à +peine fermée qu'il avait au front, et c'est tremblant, redoutant des +explications difficiles à donner, qu'il exclamait: + +--Vous! vous! + +Et le vieux Rig regardait en dessous pour préparer une rapide retraite. +Ne cherchant pas à comprendre ce qu'il voyait, tout honteux d'être +venu se faire prendre lui-même, ayant déjà hâte d'être à l'abri, +croyant échapper à un danger imaginaire, il venait de se jeter dans un +danger plus réel; mais Fernand, au contraire, en voyant l'embarras +et la surprise ou plutôt la stupéfaction de son oncle, comprit +immédiatement que c'était au hasard qu'il devait sa visite, et la +visite du vieux Moldave, pour Fernand, c'était la fortune, c'était +le million qu'il avait tant attendu. Il s'empressa donc de montrer un +siège à Rig, embarrassé, en lui disant: + +--Mon oncle, asseyez-vous, nous avons longuement à causer. Arrivez-vous +aujourd'hui? Avez-vous été à Auteuil? avez-vous des nouvelles d'Iza? +Répondez. + +Et, en disant ces mots, le regard perçant de Fernand ne quittait pas le +vieux Rig. Mais le sauvage n'était pas un niais. Hésitant la première +minute, lorsqu'il avait vu les façons de Fernand à son égard, il +s'était remis aussitôt; jugeant rapidement la situation, il se hâtait +de rentrer dans son rôle et, pour bien rassurer Fernand, il répondit: + +--J'arrive à l'instant, on m'avait donné l'adresse de cette maison +comme étant à louer. Le concierge en face, en me donnant votre nom, +m'a dit que peut-être vous n'aviez pas l'intention de la garder. Je +n'ai pas encore été à Auteuil, et c'est moi qui vous demande des +nouvelles de ma chère Iza. + +Le visage de Fernand changea tout à coup; il redevint gai, aimable, +gracieux; au grand étonnement du sauvage, il s'empressa de répondre: + +--Tout le monde va bien. Iza se porte à merveille, vous la verrez +bientôt. + +Il avait hâte de rassurer, ou plutôt de tromper celui qu'il croyait +véritablement Danielo de Zintsky, sur sa situation présente. Le +vieillard étant arrivé le matin même, ainsi qu'il l'avait dit, était +depuis deux jours en voyage; il était donc impossible qu'Iza eût pu, +même télégraphiquement, le renseigner sur ce qui s'était passé; il +recevait avec affabilité Danielo qui devait naturellement apporter les +sommes tant attendues, cette dot sur laquelle il avait compté pour son +échéance. + +Ce retard avait été la cause de sa perte; mais, en même temps, il +le sauvait aujourd'hui par un inexplicable hasard. Bien tranquille, il +s'assit en face du vieux Moldave et s'apprêta à expliquer pourquoi il +se trouvait dans ce petit hôtel de la rue Payenne. + +De son côté Danielo, tout à fait rassuré par la tournure que prenait +la situation, s'y abandonnait absolument; il avait repris sa mine +paterne, ses petits yeux avaient un regard gai, la bouche était +souriante, et, à mesure que Fernand parlait, il semblait dire comme un +bon père grivois surprenant son gendre en bonne fortune: + +--Ah!... ah!... je vous y prends: on fait donc ses farces? + +Fernand, ne voulant pas laisser à l'oncle Danielo le temps de faire de +mauvaises suppositions sur leur étrange rencontre, disait: + +--Vous ne pouvez pas vous expliquer pourquoi je suis ici; cela, du +reste, est incompréhensible. Allez donc supposer que le hasard vous +amènera juste chez moi; mais je tiens à ce que vous vous expliquiez +immédiatement la chose. Un négociant sérieux ne doit pas être un +artiste. À Paris, pour être négociant, il faut être bourgeois, +bourgeois de l'habit jusqu'aux moelles; avoir des goûts artistiques et +les laisser paraître, c'est compromettre sa situation, c'est tuer son +crédit. Un négociant faisant en s'amusant de la sculpture ferait dire +à ceux qui l'entourent: «Ce n'est pas un homme sérieux; au lieu de +s'occuper de ses affaires, il fait des bonshommes.» Or, de ce jour, +le crédit est tué, les relations douteuses, on passe pour un bohème; +enfin la maison est perdue. Lorsque j'ai dû épouser votre nièce, +c'est sous l'idée de cette prévention que l'on a peur des artistes +que je me suis abstenu de vous dire la petite passion à laquelle je +sacrifie. J'ai appris la sculpture, je suis sculpteur, je quitte ma +maison de commerce, aussitôt que cela m'est possible, pour accourir ici +prendre mes ébauchoirs: le négociant fait vivre l'artiste. Comme des +indiscrétions pourraient me nuire, j'ai changé de nom. C'est ce qui +vous explique pourquoi Carle Lebrault, le sculpteur, ne fait qu'un avec +Fernand Séglin. Mon cher oncle, je veux tout de suite vous rassurer +sur ma passion de bohème. D'autres ont comme vices le jeu, les femmes, +l'inconduite. Moi, c'est la maison, l'atelier; mes frais de modèles +me coûtent moins que la plus petite soirée comme négociant, que je +donnerais chez moi; vous voyez qu'Iza n'a rien à craindre. + +Le sang-froid, la légèreté, l'enjouement avec lequel tout cela fut +dit, stupéfiaient le vieux Rig, qui, avec raison, avait la prétention +d'être un fort en mensonge. + +--Eh! fit le vieux Rig d'un air bonhomme, que ne le dites-vous à Iza? +elle serait charmée, au contraire, de cette double existence. + +--Vous m'avez surpris, je n'ai rien à cacher, vous le lui direz. + +--Ainsi, reprit le vieux Rig regardant autour de lui, l'air bon, +confiant, jouant, le vieux coquin, comme le chat joue avec la souris +qu'il va dévorer, ainsi vous avez loué cette charmante petite maison +pour y faire de la sculpture et vous reposer quelques heures par jour du +tracas des affaires? + +--Absolument! montez, vous allez voir mon atelier. + +Rig le regarda, il trouvait que l'audace allait un peu loin; Fernand, +qu'il avait vu deux jours avant, qu'il croyait sous les verrous, pouvait +s'être échappé, avoir hâtivement loué la petite maison qu'il +connaissait, avoir changé de nom pour dérouter les recherches, avoir +fait enfin ce qu'il était nécessaire de faire pour égarer la police; +mais il ne pouvait en deux jours s'être improvisé sculpteur. On juge +de l'étonnement du vieux Rig quand, dirigé par Fernand, il entra +dans la chambre où il avait fait sa lugubre expérience, transformée +maintenant en atelier. Les idées du vieux Rig traversaient rapidement +son cerveau, et il pensa aussitôt qu'avant son mariage avec Iza, +Fernand avait cette maison; il pensa que Mme Davenne occupait toujours +le pavillon. En dehors de son ménage, Fernand avait continué les +relations qu'il avait avec celle que l'on appelait la _Femme du mort_; +voulant brusquer la situation, il dit à Fernand: + +--Puisque je vous ai rencontré, allons au plus vite à Auteuil. + +--Mon oncle, fit celui-ci, on ne m'y attend que ce soir; nous pouvons +nous faire faire ici ce que nous irions chercher là -bas; nous avons +à causer de graves affaires; en déjeunant ici, nous parlerons plus +librement! + +--Déjeuner ici! fit le vieux Rig, faisant la lippe avec ses lèvres +minces. + +--Craignez-vous de mal déjeuner? + +Le vieux Moldave cligna de l'Å“il et fil un geste d'assentiment. + +--Mais, mon cher oncle, se récria Fernand; en dehors du dîner, c'est +ici que je prends mes repas; les quelques artistes que j'y vois sont +gens de goût, j'ai bonne table et bon vin, rassurez-vous. + +--Très bon vin? demanda Rig! + +--Exquis. + +--J'accepte alors; nous avons beaucoup à parler, nous allons bien +boire. + +Ils se sourirent tous les deux; les cerveaux des deux coquins avaient eu +la même pensée: se faire boire, se griser, s'arracher mutuellement ce +que ni l'un ni l'autre ne voulait dire. + +À compter de cette minute, ce fut entre les deux intrigants une lutte +de courtoisie, d'amabilité. En écoutant Fernand, le vieux Rig, qui s'y +connaissait, était forcé de s'avouer qu'on ne pouvait, en aussi peu +de paroles, dire autant de mensonges. À certains récits de Fernand, +étourdi de l'air de sincérité, de la voix franche de son soi-disant +neveu; il était tenté de se jeter à son cou et de dire émerveillé: + +--Embrassons-nous, vous êtes plus coquin que moi! + +Ah! ce fut un gai déjeuner, où l'on mentit surtout sur la valeur des +choses, sur la valeur des vins et sur la valeur des gens. + +Les premiers verres les rendaient expansifs, les deux fripons; ils ne +s'appelaient plus que: «Ah! mon oncle! Ah! mon neveu!» Et Rig semblait +véritablement heureux d'avoir retrouvé sa famille. Fernand assura son +oncle du bonheur de son mariage: Iza était un ange, et, sans rire, Rig +répondait toujours: + +--Je le savais, je le savais. + +Il fallut bien parler de la dot. Rig dit qu'il avait ramené avec +lui son personnel: un intendant fidèle le dirigeait, et dans une des +caisses était la dot; il s'excusa vite du retard, mais légèrement, +disant qu'il savait son neveu dans une situation telle que l'arrivée +de cette somme, ou plus tôt ou plus tard, avait dû peu l'inquiéter. +C'est pour cette raison qu'il en avait usé à son aise. Fernand était +joyeux, il avait la dot; il ne s'agissait plus pour lui que d'empêcher +Rig d'aller à Auteuil. + +De son côté, Rig se disait: Il me croit encore le riche Moldave; je +puis pendant trois jours au moins reculer les versements, trois jours +de bonne vie, bien abrité, bien tranquille, pendant lesquels je pourrai +peut-être par lui avoir les renseignements que je désire; mais il +faudrait pour cela ne pas aller à Auteuil, ce qu'assurément il désire +moins que moi. + +C'est dans ces bonnes dispositions qu'ils achevèrent de déjeuner. + +Rig était un vieux roué; aussi, pour éviter l'obligation d'aller +au Grand-Hôtel afin de liquider les affaires avec son «neveu;» pour +éviter enfin de se livrer, il dit d'un ton léger à Séglin: + +--Mon cher neveu, dans nos pays à nous, les affaires se font vivement, +rapidement; je suis ici, ma nièce est maintenant tranquille, elle +occupe par vous une grande situation, je me trouve donc libre et +presque jeune, j'ai hâte cependant d'en finir avec toutes les questions +d'argent. Si vous le voulez, après déjeuner nous prenons une voiture, +nous allons à Auteuil, j'embrasse Iza, nous revenons avec elle au +Grand-Hôtel, et là , entre nous trois, dans les mains de ma nièce, je +vous verse la somme. + +Fernand fit la grimace; mais il dit cependant avec un aimable sourire: + +--Bah! nous avons bien le temps. + +--Comment, fit le vieux Rig en clignant de l'Å“il, nous avons bien le +temps pour embrasser ma nièce! + +--Non, répondit Séglin, nous avons le temps de régler nos comptes. + +--Pardon, mon cher neveu, au contraire, ces fonds m'embarrassent et j'ai +hâte de me décharger de cette responsabilité. + +Cela était dit d'un ton tel que Fernand y répondit par le plus aimable +sourire. + +Alors, sur un signe de Séglin, que remarqua le vieux Rig,--la vieille +servante apporta sur la table des vins qui avaient besoin de leur +étiquette pour justifier leurs noms. Mais Fernand ignorait que le vieux +Rig faisait un peu de chimie; il se méfiait des produits étranges +qu'on servait, il vit l'intention de son neveu, et tout aussitôt il +sembla s'y livrer avec complaisance. + +Fernand, confiant, versait; Rig buvait. Fernand, silencieux, écoutait +Rig. Il parlait, le vieux Moldave, il parlait tant que Fernand crut +prudent de s'arrêter. En voulant griser le vieux Rig, il avait +dépassé le but; mais le plus singulier effet se produisit. Tout à +coup, Rig prit le verre à moitié plein de Fernand et lui dit: + +--Mais vous ne buvez pas, vous; je vous croyais un joli buveur... Vous +voulez donc me griser? et son petit Å“il jeta un éclair qui embarrassa +Fernand. + +Cela dura l'espace de dix secondes, pendant lesquelles le vieux Rig +montrait son verre vide et celui de Fernand plein. Ce dernier s'écria: + +--Comment! je ne bois pas?... Mon cher oncle, dans votre pays on n'est +pas, comme en France, habitué au bon vin, nous buvons sec et longtemps, +et il n'y paraît pas... + +--Moi! moi!... balbutia presque le vieux Rig, j'adore le vin..., le +grand vin de France; mais j'avoue... que j'en suis promptement victime. + +--Aujourd'hui? à cette heure? interrogea Fernand. + +--Nous sommes en famille, je serais ridicule si je le cachais... Eh bien +oui!... Mais cela ne fait rien! fit-il en se redressant, je veux boire +à la santé d'Iza, et je verse. Il emplit son verre d'abord, puis il +dit à Fernand: + +--Mais videz donc votre verre! Et en disant ces mots, négligemment, +comme un gourmet qui craindrait de voir s'échapper le parfum de son +vin, en attendant que celui qu'il appelait son neveu eût vidé son +verre, il plaça son pouce sur le goulot de la bouteille. Il essaya de +se pencher pour verser, mais il retomba sur sa chaise. + +--Ça y est, fit-il gaiement. + +--Eh bien! demanda Fernand en tendant son verre vide, versez et buvons +à Iza. + +Le vieux Moldave eut bien de la peine à soulever la bouteille. Il +emplit le verre de Fernand, replaça le flacon sur la table; puis, +prenant son verre, il le choqua sur celui de son neveu, en disant: + +--À ma nièce! Et ils burent. + +Le vieux Rig était penché, sur sa chaise; il roulait sa langue sur +son palais, dégustant le bon vin. En face de lui, Fernand cherchait +vainement à lutter contre la torpeur qui l'envahissait. Tout à coup, +il glissa sur sa chaise, et tomba comme une masse au pied de la table. + +Alors Rig se redressa, léger, calme, et se penchant sur le corps de +Fernand, le poussant du pied, il dit: + +--Imbécile qui veux jouer ce jeu-là avec Rig. Va donc apprendre à +boire... niais! + +Est-ce à dire que le vieux Rig n'aimait pas boire? Oh! non. Le vieux +Rig aimait tout ce qui était bon; il l'aimait mieux encore quand ce qui +était bon ne lui coûtait rien. Fernand immobile ayant abandonné la +table, le père Rig l'injuriait, mais tranquille, assis devant lui, +vidant le flacon _in poculis_. Sachant bien que, ce qui avait mis son +«neveu» trop confiant dans cet état n'avait rien de commun avec +l'ivresse, sachant le temps exact de sommeil auquel il était condamné, +Rig, tranquille, en prenait à son aise; il buvait, calme, cherchant +dans son cerveau le moyen de profiter de la situation. + +Il ne pouvait jouer longtemps le rôle du vieux Moldave devant Fernand, +celui-ci le lui avait prouvé en le mettant en demeure de remplir les +conditions arrêtées lors de son mariage. Il fallait donc quitter la +maison discrètement pendant le sommeil de Séglin. Cela était simple, +mais ne servait point le but que Rig poursuivait. Que faire? + +Et le vieux Rig cherchait dans le vieux bourgogne la solution du +dilemme; il versait; puis, après avoir empli son verre, après l'avoir +englobé de ses mains, il le soulevait, clignait de l'Å“il, semblait +se mirer, mais cherchait une idée dans ce rubis diaphane, puis il le +redescendait lentement jusqu'à son nez, dont les narines se dilataient +au parfum du bon vin.... Après le nez, il y trempait ses lèvres. + +Déjà le corps jouissait; toujours, le cerveau travaillait. Puis +il penchait la tête et versait dans sa bouche édentée le vieux +bourgogne; le vin soulevé par la langue caressait le palais et roulait +en crépitant son filet velouté dans la gorge.... Le vieux Rig pensait +toujours et l'idée ne venait pas. + +Trois fois, quatre fois, cinq fois il recommença; puis, la tête +penchée en arrière, le regard dans le vide, il fit tout à coup +claquer sa langue et s'écria: + +--C'est ça, et je ne risque rien. + +Rig avait pensé que le seul, le véritable auxiliaire dans la vengeance +et la restitution qu'il poursuivait, c'était Séglin. Fernand était +l'ennemi naturel de Pierre, Fernand était intéressé à connaître +le secret de la mort étrange de celui qu'il poursuivait. Fernand avait +tout intérêt à retrouver aujourd'hui Mme Davenne: cela était le +côté audacieux du but. + +Tout dire à Fernand, lui apprendre qu'il avait été la dupe de Pierre +dans son mariage avec Iza par l'intermédiaire de lui-même, c'était un +aveu difficile; il fallait lui apprendre que sa banqueroute avait dès +le début été combinée et exécutée par Davenne. Tout cela était +bien difficile. + +Il est vrai qu'il y avait un côté protecteur, c'est que le vieux Rig +savait l'arrestation et les poursuites sous le coup desquelles Fernand +était. Or, si son «neveu» se fâchait en apprenant qu'il n'était pas +du tout de la même famille; si son «neveu» voulait trop sévèrement +exiger des comptes relativement à la dot, il le menaçait de le livrer +aussitôt aux agents qui étaient à sa recherche. + +Ces aimables intentions ayant été bien pesées par le vieux sauvage, +il s'était arrêté à ce plan: Écrire une lettre concise à Fernand, +dans laquelle il lui raconterait qu'il avait été employé et payé +par Pierre pour jouer le singulier rôle du vieux Danielo de Zintsky; +qu'aujourd'hui, victime comme lui de Pierre Davenne, il s'offrait à +l'aider dans une vengeance qu'il devait désirer. + +Le vieux Rig écrivit sa lettre, puis, l'ayant mise sous enveloppe, il +la plaça sous le verre de Fernand, sans dire un mot à la servante, +sans se préoccuper de l'ivrogne endormi. + +Rig parti, la vieille servante ne fut pas peu scandalisée de trouver +son maître en tel état; elle l'aida à se lever. Le soir seulement +Fernand se retrouva dans son état normal; en s'éveillant, il ne se +souvenait de rien. Il fut obligé de demander à la vieille servante +comment Rig était parti. + +Celle-ci dut lui avouer qu'elle l'ignorait absolument. Étonnée qu'on +ne l'appelât pas et du silence qui régnait, elle était entrée dans +la salle à manger et n'avait vu que Fernand étendu par terre. Elle +avait trouvé sur la table la lettre qu'elle lui présenta. + +Il la lut, et, bondissant, effraya la vieille femme par les éclats de +rage et de colère qui suivirent sa lecture et... + +Et le lendemain, le vieux Rig, sous son vrai nom, dans son costume +habituel, se trouvait à la même table que la veille, en face de +Fernand, dînant avec lui, racontant longuement l'Å“uvre de Pierre +Davenne, et combinant le plan qui devait le venger. + + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DU TOME PREMIER + +Première Partie. + + I. Où Pierre Davenne apprend un terrible secret + II. Où Simon se promet de ne jamais se marier + III. Où résidait et ce qu'était Rigobert + IV. Les stupéfactions de Simon Rivet + V. Les terreurs du matelot Simon Rivet + VI. Une mauvaise nuit est bientôt passée + VII. Amour et remords + VIII. Un ami loyal + IX. Une petite promenade gaie la nuit + X. Les bons et les mauvais rêves du matelot Simon Rivet + XI. Les lettres laissées par Pierre Davenne + + Deuxième Partie. + + I. Un mariage d'amour + II. Un mariage à la vapeur + III. Deux vieux amis de... quinze jours + IV. De la singulière façon dont Sper faisait le ménage + V. Où l'on voit qu'il ne faut pas jouer avec l'amour + VI. Une soirée de la belle Iza + VII. Un heureux mariage + VIII. Où l'on présente un singulier compte + IX. Le jour d'échéance + X. Le jour d'échéance (suite) + XI. Le jour d'échéance (suite) + XII. Où le lecteur se retrouve en pays de connaissance + XIII. De l'intérêt de l'argent chez le père Samuel + XIV. Une corvée qui plaît à Simon + XV. Les valeurs de la maison Wilson + XVI. Une nuit occupée + XVII. «Les morts sortent de leurs tombeaux.» + XVIII. Ce que rêvait Iza + XIX. Les beaux bijoux d'Iza + XX. Dieu est le sauveur du monde + XXI. Les bons comptes font les mauvais amis + XXII. De l'aimable façon dont le vieux Rig rendait ses comptes + XXIII. Où Rig retrouve une famille + +_____________________________________________ +Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) *** + +***** This file should be named 17738-0.txt or 17738-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17738/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17738-0.zip b/17738-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..759dc4e --- /dev/null +++ b/17738-0.zip diff --git a/17738-8.txt b/17738-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f423ddd --- /dev/null +++ b/17738-8.txt @@ -0,0 +1,11922 @@ +Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme du mort, Tome I (1897) + +Author: Alexis Bouvier + +Release Date: February 10, 2006 [EBook #17738] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LA FEMME + DU MORT + + PAR + + ALEXIS BOUVIER + + TOME I + + + QUARANTE-CINQUIÈME ÉDITION + + + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON + + +(De la série LA GRANDE IZA) + +La Femme du Mort (45e édition.).................. 2 vol. +La Grande Iza (80e édition)...................... 1 vol. +Iza, Lolotte et Cie, (28e édition)............... 1 vol. +Iza la Ruine (8e édition)........................ 1 vol. +La Mort d'Iza.................................... 1 vol. + + + + LA FEMME + DU MORT + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + +OÙ PIERRE DAVENNE APPREND UN TERRIBLE SECRET. + + +C'était par une chaude soirée d'été; à l'accablante ardeur de la +journée succédait une nuit lourde et pleine d'orage; de longues nuées +noires s'étendaient sur le ciel gris, éteignant les dernières lueurs +rouges du soleil couchant. + +En même temps que la nuit, le silence envahissait le vieux quartier du +Marais. + +Neuf heures et demie venaient de sonner; la rue Payenne était déserte. + +Les rares boutiques étaient fermées, les hauts contrevents des +vieux hôtels étaient clos. De la rue du Parc-Royal à la rue +des Francs-Bourgeois une seule maison avait encore ses fenêtres +éclairées. + +Petite maison d'apparence discrète, construite au milieu d'un jardin +touffu,--arraché dans une vente au parc du grand hôtel voisin,--dans +l'ombre des arbres séculaires, elle paraissait le nid frais et fleuri +d'un ménage heureux. + +C'était une de ces constructions modernes qui, cherchant à corriger un +style, n'a plus même l'originalité du sien. Élevée sur un sous-sol +qui servait aux cuisines, on arrivait au rez-de-chaussée par un perron +sur la grille duquel se tordaient les plantes grimpantes de saison. + +Le rez-de-chaussée se composait d'un vaste salon, d'un fumoir et d'une +salle à manger. C'est de cette dernière pièce que jaillissait la +lumière, qui, tamisée par le feuillage des arbres, étalait ses +arabesques lumineuses sur le pavé noir de la rue. + +Les maîtres de la maison venaient de terminer le repas du soir; ils se +levaient de table. + +C'était Pierre Davenne, sa jeune femme Geneviève et leur fille Jeanne; +le plus heureux ménage, la plus charmante famille, de l'avis de tout le +quartier. + +Après avoir embrassé sa femme et sa fille, qui se disposaient à +gagner leur chambre, Pierre Davenne dit à la première avec une +tendresse inquiète: + +--Allons, ma belle aimée, repose-toi bien, que demain tu n'aies plus +ce teint pâli, ce front soucieux. C'est ce temps lourd, étouffant, cet +orage menaçant qui t'indisposent. + +--Ce n'est rien, mon ami, un bon sommeil près de ma Jeanne, et demain +il n'y paraîtra plus. Mais il me semble qu'au contraire c'est toi qui +es malade. + +--Moi? + +--Oui, tu parais nerveux, fiévreux, tourmenté. + +--Tu es folle, ma chère enfant, je n'ai absolument rien; l'orage +peut-être. + +--Que vas-tu faire à cette heure? + +--J'étouffe. Je vais me promener une heure dans le jardin, en fumant un +cigare. + +--Tu ferais beaucoup mieux de te reposer. + +--Je ne pourrais pas dormir. Allez vous coucher bien vite; et +s'adressant à sa fille, tendant ses lèvres épaissies, beubeuses, pour +offrir un baiser, il lui dit: + +--Bonsoir, ma petite Jeanne, allez dormir avec maman. + +L'enfant se jeta au cou de son père qui la caressa, en zézayant les +noms les plus doux. La mère les regardait, heureuse, attendrie; enfin +elle prit le gracieux bébé, sonna la bonne et se dirigea vers sa +chambre en rendant à son mari le sourire tendre qu'il lui donnait. + +Lorsque la mère, l'enfant et la bonne eurent disparu dans l'escalier, +qu'il entendit leurs pas au-dessus de lui, Pierre Davenne rentra dans la +salle à manger; il tira de sa poche un petit papier qu'il déplia, et +sur lequel il lut: + + +«Monsieur, + +»On vous demande une demi-heure d'entretien. Il y va de votre avenir et +de votre honneur. Sous la condition du secret absolu, je me présenterai +chez vous ce soir, à dix heures.» + +--C'est bien à dix heures! fit-il après avoir lu, et il regarda +l'heure à sa montre. + +Il était dix heures moins vingt minutes. + +Il se mit à la fenêtre, cherchant à deviner l'objet de ce singulier +rendez-vous, et se demandant si la lettre était d'un homme ou d'une +femme. + +Pierre Davenne avait environ trente ans. Lieutenant de vaisseau, il +avait servi dix ans dans la marine. Un jour, ayant hérité d'un oncle +qui composait à lui seul toute sa famille, il résolut d'abandonner la +mer pour se marier et remplacer ainsi la famille absente. Il rencontra +Geneviève, orpheline d'un officier qui avait été son ami et son +professeur à bord. + +Geneviève Drouet était une petite ouvrière bien modeste, bien sage, +qui avait été élevée par sa tante, la soeur de feu le lieutenant +Drouet, le vieil ami de Pierre. + +Pierre épousa la jeune fille et garda chez lui la vieille femme; elle +mourut l'année même qui suivit le mariage de sa nièce. + +Davenne, après un an de ménage, se déclarait le plus heureux des +hommes: il vivait avec sa femme et son enfant et ne recevait chez lui +qu'un de ses anciens compagnons d'armes, démissionnaire comme lui, +son seul ami; brave et loyal garçon ayant son âge, qu'il considérait +comme son frère, et auquel il avait fourni la commandite de sa maison: +il se nommait Fernand Séglin. + +Le service de la maison se composait de deux domestiques: Annette, +qui servait à la fois de cuisinière et de femme de chambre, et Simon +Rivet, l'ancien brosseur de Pierre Davenne, un matelot à tous crins qui +était à la fois le domestique et le jardinier. Simon était plus qu'un +serviteur; c'était un chien fidèle, un dévoué, qui se serait fait +tuer pour son maître. Après son chef, Simon adorait la petite Jeanne; +il n'avait pour Mme Davenne qu'une amitié beaucoup plus réservée; il +disait qu'elle lui avait «volé» l'affection de son maître. + +Davenne quitta la fenêtre et descendit dans le petit jardin; il se +promena, aspirant à pleins poumons l'air tiède, cherchant vainement +la fraîcheur sous les feuilles des arbres immobiles que pas un souffle +n'agitait. Après avoir été jusqu'au bout du jardin, il revint vers +l'entrée du sous-sol, juste au moment où Annette redescendait; il lui +demanda: + +--Madame va-t-elle mieux? Ne vous a-t-elle rien demandé? + +--Non, monsieur, madame est couchée; elle a prié qu'on fît le moins +de bruit possible, qu'elle voulait dormir. + +--Vous auriez dû lui faire un peu de tisane. + +--Madame a refusé, je lui avais offert. Monsieur n'a pas à +s'inquiéter, madame n'est pas malade, elle m'a recommandé de +l'éveiller demain de bonne heure. + +--Bien! Annette, dites à Simon que je me promène sous les arbres; on +doit venir me demander vers dix heures, qu'il me prévienne dès qu'on +sera venu. + +--Oui, monsieur, je vais le lui dire tout de suite. + +Pierre Davenne ralluma son cigare et continua sa nocturne promenade dans +l'étroit jardin. Arrivé à l'extrémité, il s'assit devant une +petite table de fer. Accoudé, les yeux fixés sur la fenêtre de la +chambre--où reposaient ceux qu'il aimait,--éclairée à cette heure +par la lueur pâle de la veilleuse, il rêvait d'amour et de bonheur, et +il remerciait Dieu qui l'avait élevé à ces deux sommets, la fortune +et l'amour. + +Il rêvait depuis quelques minutes, lorsqu'il lui sembla entendre +s'ouvrir et se fermer la porte de la rue. Il vit une ombre se diriger +vers lui. + +--C'est toi, Simon, demanda-t-il. + +--Oui, lieutenant. + +--Que veux-tu? + +--La dame qui vous a écrit vient d'arriver. + +--C'est une dame? fit Pierre intrigué. Tu l'as fait entrer au salon. + +--Mon lieutenant, je le lui ai offert, mais elle a refusé, elle ne veut +pas entrer dans la maison. + +--Est-elle jeune? + +--Ça, ça n'est guère facile à voir, elle est encapuchonnée dans un +voile noir. + +Pierre Davenne se leva et se dirigea aussitôt vers l'entrée, suivi par +Simon. + +L'inconnue, debout dans l'ombre de la nuit, s'avança en les voyant +paraître. Pierre vint vers elle et lui dit: + +--C'est vous, madame, qui désirez me parler? + +--Oui, monsieur. + +En disant ces mots elle fit un signe pour montrer que le domestique qui +la regardait les yeux ronds, la bouche béante, était de trop. Sur +un mot de son maître, Simon s'éloigna en clignant de l'oeil et en +haussant les épaules. + +--Madame, dit aussitôt Pierre, je suis à vos ordres, et lui désignant +le perron il s'effaça pour la laisser passer. + +--Je désirerais, monsieur, ne pas entrer chez vous. + +--Mon Dieu, madame, je ne vois pas alors le moyen d'être assuré du +secret que vous m'avez demandé; la bonne ou mon domestique peuvent +se trouver dans le jardin sans que nous les voyions. Un de mes voisins +peut, comme moi, prendre le frais à cette heure. + +--Vous avez raison, monsieur, fit l'inconnue avec un désappointement +visible, mais nous serons seuls, et je ne risque point d'être vue? + +--Je suis le seul encore debout dans la maison. Permettez-moi de vous +diriger. + +Tout à fait intrigué, et surtout gêné par les allures singulières +de la visiteuse, il monta rapidement le perron, ferma à clef la porte +du vestibule qui donnait sur l'escalier de service; puis il ouvrit +la porte du salon, et, ayant pris la lampe de la salle à manger pour +s'éclairer, il fit entrer la femme voilée. + +Dès qu'elle fut dans le salon, Pierre ferma la porte du vestibule, puis +poussa le verrou, et ayant approché un siège, il dit: + +--Madame, nous sommes absolument seuls, vous pouvez parler. + +--La lettre que je vous ai adressée ce matin vous a dit la gravité du +motif qui me dirige. + +--Madame, j'espère que vous avez exagéré les mots. Vous me parlez de +mon honneur, de mon avenir, ce sont bien les mots. + +--Oui, monsieur, vous en jugerez tout à l'heure. + +--Avant, madame, pour avoir dans vos paroles la confiance qu'elles +méritent, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler? + +--Monsieur, mon nom ne vous servirait à rien, vous ne me connaissez +pas. + +--Permettez-moi de vous dire encore, madame, que je vous prierai au +moins de relever votre voile, le mystère dont vous vous entourez +m'embarrasse. + +La dame resta muette un instant, puis tout à coup, comme si elle +prenait un violent parti, elle dit: + +--J'ai la certitude que vous ne mettrez pas en doute ce que je vous +dirai, ce que je vous prouverai; au reste, je saurai ainsi s'il a parlé +de moi chez vous. Monsieur, je me nomme Madeleine de Soizé. + +Et, arrachant vivement son voile, elle ajouta en regardant fixement le +jeune homme: + +--Vous voyez, monsieur, que vous ne me connaissez pas. + +--Excusez-moi, je vous en prie, madame; mais, en réclamant ma +discrétion, vous trouverez juste que j'aie désiré savoir à qui je la +devais. Je vous écoute. + +A son tour, Davenne prit un siège et s'assit. + +La femme qui se présentait d'une si singulière façon était +absolument belle, elle paraissait âgée de vingt à vingt-deux ans. + +Assez grande, gracieusement élancée, la taille souple, lorsque le +châle de dentelle qui lui couvrait le visage et les épaules tomba à +ses pieds, elle se révéla comme une beauté. + +Elle était blonde, de ce blond marron si chaud de ton sous l'éclat des +lumières, ses yeux brun vert semblaient noirs sous les longs cils qui +leur jetaient leur ombre, sa bouche sévère à cette heure appelait le +sourire entre deux fossettes ravissantes, son nez était fin et pur de +lignes, ses sourcils étaient bruns, ses oreilles roses, son cou blanc +et long était traversé de ce pli charmant qu'on nomme collier de +déesse. + +Bien faite, élégante dans une robe simple, on sentait à son air, on +voyait dans sa mise, on lisait sur son visage une nature distinguée +qu'un grave motif forçait à rompre un instant avec ce qu'elle devait +toujours être. + +Pierre Davenne en subit l'impression, car c'est confus et respectueux +qu'il dit: + +--Madame, je vous écoute. + +--Vous allez, monsieur, juger d'un mot la gravité de l'entretien que +je vous demande; j'ai écrit la lettre que vous avez reçue ce matin +lorsque j'ai été décidée à me tuer. + +--Ah! mon Dieu, que me dites-vous là? + +--La vérité simple. Je suis, monsieur, l'unique enfant d'une famille +honnête, portant un nom jusqu'à ce jour respecté; adorée par un +vieillard, mon père, qui me tuera, si je n'ai le courage de le faire, +lorsqu'il saura la vérité. Un jeune homme, ami de ma famille, un +officier, un ami d'enfance, par cela plus familier avec moi, a abusé +de la confiance que j'avais en lui... Épargnez-moi, monsieur, des +explications que vous comprenez. Je fus victime, puis je fus amante; +c'est du crime que l'amour naquit. Sur ses promesses, je m'abandonnai, +certaine que celui auquel j'avais pardonné en l'aimant me rendrait +l'honneur qu'il m'avait volé en me faisant son épouse. Le jour où je +sentis que la faute ne pouvait plus se cacher, j'allai réclamer de lui +la promesse sainte et sacrée avec laquelle il avait acheté mon silence +après le crime. Ce jour-là, monsieur, ce jour-là je connus l'homme. +Froid, dédaigneux, méprisant même, las de l'amour éteint, il sourit +et me dit: «Ma chère enfant, le mariage n'est la consécration de +l'amour »que dans les livres que tu as tort de lire! Le mariage »est +l'assemblage de deux situations commerciales, ou »l'augmentation d'une +fortune! Ma chère Madeleine, »tu es pauvre et tu ne voudrais pas +augmenter mon »malheur du tien!» En entendant ces mots, dont je ne +puis vous rendre le ton, il me sembla qu'on m'écrasait; je sentis mes +forces m'abandonner et je tombai à ses pieds... J'oubliais de vous dire +que lâche et souriante, comme pour parler de bonheur, je m'étais mise +à genoux et que je tenais une de ses mains... Il me retint. Quand je +revins à moi, on m'avait ramenée chez nous; on avait raconté à +mon père que cette défaillance m'avait prise dans mon magasin, car +monsieur, c'est vrai, je suis pauvre, je suis première demoiselle dans +un magasin. Mon père pleurait.» + +Les yeux de la jeune fille s'emplissaient de larmes; mais, faisant +un effort et comme honteuse de sa faiblesse, elle essuya vivement ses +paupières. Pierre Davenne restait confondu; il se demandait quelle +était la raison qui poussait cette inconnue à lui faire semblable +confidence, et, songeant à ce que disait la lettre, il cherchait +vainement comment, dans cette affaire, son honneur et son avenir se +trouvaient en jeu. + +Mais, profondément ému par l'accent sincère, par l'honnêteté voulue +de son langage, il lui dit doucement: + +--Madame, plein de compassion, je suis prêt... + +--Monsieur, je ne viens pas vous implorer, fit avec hauteur Madeleine de +Soizé; vous vous méprenez... + +Fronçant le sourcil, Pierre regarda son interlocutrice, se demandant +cette fois si ce n'était pas une folle qu'il avait devant lui, et +s'il n'avait pas été bien imprudent d'accorder aussi facilement un +entretien à pareille heure à une personne qu'il ne connaissait pas et +dont le langage étrange répondait si peu à l'allure et à la mise; i1 +dit poliment et froidement: + +--Madame, pardonnez-moi, vous m'avez mal compris; je voulais vous +demander en quoi votre douloureuse histoire m'intéressait? + +--Monsieur, vous connaissez le misérable dont je parle. + +--Moi, je connais... + +Et du même ton singulier avec lequel elle avait dit son nom, +interrompant Davenne, elle dit: + +--Je suis la maîtresse, c'est le mot dont on se sert, ajouta-t-elle +sardoniquement, je suis la maîtresse de M. Fernand Séglin. + +--Ah! mon Dieu, mademoiselle! Et vous voulez de moi? fit vivement +Pierre, cette fois véritablement ému et désagréablement surpris, +tant sa pensée était loin de son ami. + +Madeleine de Soizé lui dit avec le plus grand calme: + +--Ce que je veux, vous le saurez, malheureusement pour vous tout à +l'heure; mais permettez-moi d'achever. + +Le jeune homme s'accouda sur le guéridon, obéissant à la jeune fille, +et il écouta: + +Au dehors, les grondements sourds du tonnerre se faisaient entendre, le +vent mugissait dans les grands arbres du jardin et du parc voisin, +et parfois les éclairs, projetant leurs lueurs, inondaient de leur +fantastique lumière les armes étranges des panoplies du salon; on +entendait frapper sur les vitres les larges gouttes par lesquelles +commencent les pluies d'orage. Madeleine de Soizé, sourde à la +tempête du dehors, continua: + +--Lorsque je pensais à ce qui s'était passé chez Fernand, mon être +tout entier se révoltait; puis le calme revint, et alors, me souvenant +de tout ce qu'il m'avait dit, n'ayant qu'à fermer les yeux pour +entendre encore l'accent sincère avec lequel il jurait que je serais sa +femme, me rappelant l'heure fatale où je fus sa victime, le voyant en +larmes, suppliant à mes genoux, implorant à la fois mon pardon et +mon silence, me jurant sur les siens de racheter sa faute si je voulais +pardonner et aimer, je me dis qu'il était impossible que ce fût le +même homme dont je venais de subir l'ingrat et dédaigneux outrage.... +Fernand m'aimait... et mon miroir me disait que je n'étais pas indigne +d'inspirer cet amour... Amour puissant, puisque pour le satisfaire il +n'avait pas reculé devant une lâcheté, une infamie, un crime... Je +me dis que ce n'était pas à l'heure où cet amour était partagé, +que cet homme pouvait changer ainsi... Je voulus le revoir, lui +parler, marchant sur ma dignité... mettant l'amour au-dessus de toute +fierté... Il me refusa sa porte... J'insistai... il me fit chasser... +Oui, monsieur, chasser comme la dernière des créatures... Tenez, +monsieur, en évoquant ce souvenir, excusez-moi... le rouge me monte au +front, et les larmes coulent malgré moi de mes yeux... + +--Remettez-vous, mademoiselle... dit Pierre, se levant pour cacher son +émotion. Il alla fermer les rideaux, car l'orage se déchaînait avec +violence et les éclairs à chaque minute donnaient à la jeune fille +des crispations nerveuses. + +L'ancien lieutenant avait le coeur serré comme dans un étau, +ces confidences le gênaient; il avait hâte d'être arrivé à la +conclusion et en même temps un secret pressentiment la lui faisait +redouter. + +Madeleine, ayant dominé son émotion, reprit: + +--Enfin, monsieur, abreuvée de toutes les hontes, altérée de +vengeance, dévorée de jalousie... je voulus savoir si la cause de mon +malheur ne venait pas d'une autre femme, si l'amour ancien n'était pas +effacé par un amour nouveau... Je m'informai, j'appris que deux fois +par semaine le matin une jeune femme venait chez lui!... Cette femme +prenait toutes les précautions pour n'être pas reconnue... A sa +tournure, à sa mise, à son élégance distinguée, on reconnaissait +une femme du monde... Vous jugez le coup terrible que me porta cette +révélation... J'avais une rivale, une rivale préférée... Une +autre avait ces baisers qui m'avaient déshonorée et que je mendiais +vainement aujourd'hui... Oh! quelles nuits j'ai passées! Eh bien, vous +allez juger de ma faiblesse... de ma lâcheté, devrais-je dire... Je me +dis à moi-même que cet amour-là n'était qu'un amour banal, passager, +que l'élégance de cette femme l'avait charmé, mais qu'il n'avait pas +pour elle la passion qu'il avait pour moi... J'en arrivai à lui écrire +dans ce sens, je lui pardonnai cette infidélité... le suppliant de +revenir à moi!... Cette fois encore je fus repoussée... + +Écoutez, monsieur, lorsqu'une femme aime, lorsqu'elle se trouve dans la +situation où je me trouve, il ne faut plus parler de raison,--la preuve +c'est ma présence chez vous,--il ne faut plus parler que de moyens +indignes.... Je fis interroger les domestiques ... et j'appris que cette +femme avait dirigé Fernand dans son indigne conduite, que c'était elle +qui avait exigé que je fusse honteusement chassée de chez lui ... et +qu'elle s'était servie pour me qualifier de noms que je ne veux pas +répéter.... Cette fois, la nature humaine est bizarre, l'amour se +changea en haine, je résolus de me venger de lui et d'elle que je +confonds dans une haine mortelle.... Mais je suis femme, et par cela +incapable de la vengeance terrible que je rêve.... Il faut avec moi un +homme décidé.... + +--Et c'est moi? fit avec stupéfaction Pierre Davenne, c'est moi que +vous avez choisi.... + +--Je vous en supplie, monsieur, écoutez-moi jusqu'au bout, la force +nerveuse qui me soutient à cette heure me fera défaut tout à l'heure. + +Le jeune homme se tut, hochant la tête, étourdi de ce qu'on venait de +lui dire. + +Madeleine continua: + +--Un homme décidé, et plein de la même haine, du même désir de +vengeance.... + +Pierre écouta, car cette condition lui manquait, ce n'était donc pas +de lui qu'il était question. + +--Je n'ai pas à vous dire par quel moyen je réussis à pénétrer chez +lui à une heure où il était absent.--Je vous ai dit qu'il y a des +situations où on ne recule pas devant l'indignité des moyens.--Je +voulais connaître sa maîtresse, j'allai chez lui, je fouillai le +coffre où se trouvaient autrefois mon portrait et mes cheveux, le +coffret du souvenir.--Sa banalité m'assurait que je ne me tromperais +pas.... On avait déchiré mon portrait,--la femme, la nouvelle,--je le +savais, et je trouvai le portrait de ma rivale, et deux lettres.... + +--Avec le nom de la femme? demanda Pierre. + +La jeune fille fit un signe affirmatif de la tête. + +--Les imprudents, dit Davenne à mi-voix, et plus haut: Alors, +qu'avez-vous fait? + +--Ce que j'ai fait, répondit Madeleine étonnée de la question, ce que +j'ai fait?... J'ai pris le médaillon, j'ai écrit au mari. + +--Elle est mariée?... dit Pierre avec un tremblement dans la voix. + +La jeune fille, les yeux ardents, la voix sifflante, poursuivit: + +--Et je me suis rendue chez lui, pour lui livrer les preuves que j'avais +volées.... Les voici, voyez.... + +Et en disant ces mots, elle plaça sur la table les lettres et le +portrait. + +Pierre Davenne les avait à peine regardés, qu'il jeta un cri et se +redressa, pâle, menaçant, terrible; il s'écria: + +--Vous mentez, madame, vous mentez.... + +Devant l'attitude agressive de Pierre Davenne, la jeune fille ne bougea +pas; elle affirma avec calme: + +--Monsieur, votre femme est la maîtresse de mon amant, de votre ami +Fernand Séglin, et je viens vous le révéler, pour que vous vous +vengiez en me vengeant moi-même.... + +Pierre Davenne regarda les lettres, le portrait.... Il restait sans +voix, sans mouvement, les yeux fixes, oubliant celle qui lui avait +parlé. + +Celle-ci avait vivement ramassé son châle, s'était enveloppée dedans +et se sauvait, insoucieuse de la pluie et du fracas du tonnerre; elle se +fit ouvrir la grille de la rue par Simon stupéfait, et lui remettant sa +carte elle lui dit: + +--Dites à M. Davenne qu'il m'écrive à cette adresse ... s'il a besoin +de moi. + +Le matelot clignait de l'oeil et hochait la tête en murmurant: + +--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? Affalons la langue et +mystère! + +Et il remonta le perron pour remettre la carte à son maître. + +Quand Pierre avait entendu la porte se fermer derrière la jeune fille, +il avait regardé autour de lui, puis avait pris les lettres, les avait +lues, relues.... + +Elles ne laissaient aucun doute, car le malheureux s'écria: + +--La misérable!... + +Et fou de rage, de colère et de douleur, s'arrachant les cheveux, +il marchait dans le salon, se buttant aux meubles.... Tout à coup il +s'arrêta devant la panoplie, et l'oeil ardent, les lèvres moussues, +les dents serrées, il décrocha un pistolet, s'assura qu'il était +chargé, l'arma et poussant un cri rauque il courut vers le vestibule, +grimpa l'escalier, entra dans la chambre de sa femme où la veilleuse +ne jetait qu'une lueur douteuse; il s'élança vers le lit et dirigea le +canon de son arme sur sa femme endormie. + +Il fit feu! + +Un éclair illumina la chambre, dévoilant le plus charmant tableau. +Geneviève était endormie sur son bras inondé de ses admirables +cheveux bruns, sa tête reposait souriante, et, couchée sur elle, +mêlant ses cheveux d'or aux cheveux noirs de la mère, la petite Jeanne +dont la bouche entr'ouverte montrait ses petites quenottes blanches... +et cela dans un flot de dentelles chiffonnées et sous les grands +rideaux jaunes de l'alcôve... C'était un merveilleux spectacle. + +Pierre Davenne jeta un cri terrible en voyant son enfant dont la petite +tête rose protégeait la mère; il avait tué sa fille! + +Au même instant il se sentit terrassé, puis enlevé. + +Un coup de tonnerre effroyable résonna. + +Pierre Davenne, fou, éperdu, se trouvait à la porte de la chambre; il +entendit crier l'enfant... puis la mère, réveillées toutes les deux +par le coup de foudre. + +Perdant connaissance en entendant la voix de Jeanne, il dit: + +--Seigneur! merci... je ne l'ai pas tuée... + +Et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, des sanglots +hoquetèrent dans sa gorge. + +--Grâce à moi!... Je suis arrivé à temps pour lever l'arme... et +vous enlever. Bon! voilà qu'il s'affale... C'est pas tout ça, faut +l'enlever et qu'on ne se doute de rien là dedans... Elles ont eu peur +et elles se lèvent. + +Et Simon, prenant son lieutenant dans ses bras, l'enleva et le porta +dans sa chambre qui se trouvait en face de celle de sa femme;--il ferma +doucement la porte et coucha son maître toujours évanoui. + + + + +II + +OU SIMON SE PROMET DE NE SE MARIER JAMAIS. + + +Le matelot, en apportant la carte de Madeleine à son maître, entrait +dans le vestibule, lorsque celui-ci, le pistolet à la main, le +traversait. Se précipitant derrière lui, il vit l'arme, il entendit +les cris inarticulés que poussait le malheureux; il s'élança sur ses +pas et arriva assez à temps pour lever l'arme au moment juste où le +coup partait. Il avait aussitôt saisi Pierre, l'avait entraîné hors +de la chambre. + +Et Geneviève, en se réveillant effrayée par le coup de tonnerre, ne +vit rien du danger auquel elle venait d'échapper. + +Quand Simon Rivet eut étendu son maître sur son lit, il alluma la +lampe, et, afin de n'éveiller personne, il ôta ses chaussures; +il retira ensuite le pistolet que Pierre tenait encore dans sa main +crispée et le cacha. Puis, s'occupant de son maître, comme un père +soignerait son enfant, il détacha son col, mouilla ses tempes, essaya +de lui glisser dans la bouche un peu de rhum; quand il vit qu'il +commençait à respirer plus facilement, que ses yeux s'entr'ouvraient, +il dit, pour que l'idée de ce qui s'était passé ne lui revînt pas +aussitôt: + +--Quel chien de temps! On étouffe, quoi! Tout le monde est malade par +des temps comme ça. Espère espère! ça revient. + +Le tonnerre ne grondait plus et l'orage paraissait s'éloigner. Simon +entre-bâilla la fenêtre, et quand l'air fraîchi par la pluie entra +dans la chambre, Pierre dit: + +--Ouvre la fenêtre toute grande, cela me fait du bien... Viens ici, +Simon. + +--Présent, lieutenant. + +--Que s'est-il passé? + +--Rien du tout; reposez-vous donc. + +--Réponds-moi, je me souviens de tout. Quand je me suis évanoui, que +s'est-il passé? Et Jeanne? + +--Mlle Jeanne? Elle dort. Il n'y a pas de mal. Écoutez. + +Et le matelot lui raconta comment il l'avait suivi et tout ce que nous +avons vu. + +Pierre serra la main de son matelot et lui dit avec émotion: + +--Mon vieux Simon, tu es le protecteur de la famille; tu m'as deux fois +sauvé la vie, et aujourd'hui je te dois la vie de mon enfant. + +--Allons, parlons pas de ça, monsieur Pierre. + +Pierre se leva et alla se placer à la fenêtre: il était sombre; le +matelot le suivait des yeux et grognait tout bas: + +--Qu'est-ce que cette gourgandine-là est venue faire ici? C'est à +cause d'elle qu'il a eu cet accès de fièvre chaude. + +Car Simon attribuait à un accès de folie l'épouvantable scène dont +il avait empêché le terrible dénouement. + +Simon Rivet, le matelot de Pierre Davenne, avait passé la quarantaine; +c'était un grand gaillard, long comme un mât et maigre comme une +arête; il avait les cheveux rares, mais bruns, les yeux bruns, les +favoris bruns qui formaient le collier, la peau brune, les lèvres +rouges et épaisses, la bouche immense; les dents étaient brunes +aussi, les narines toujours ouvertes; ses oreilles plates et sans ourlet +étaient ornées de deux anneaux d'or, grands comme des bracelets; il +avait au-dessus des yeux deux touffes de poils fauves qui ressemblaient +à une brosse à dents; ses sourcils et l'ensemble de tout ça était +gai. Quand il faisait risette à la petite Jeanne, celle-ci se tordait +de rire. Quand sa petite maîtresse s'avisait de tirer sur ses boucles +d'oreilles, il riait comme un fou. + +Quoique habillé en civil, il avait toujours l'allure du matelot; son +pantalon étroit au genou faisait le pied d'éléphant sur la chaussure. +Il portait en ceinture un vieux châle à ramage, et sa chemise à col +lâche tombait sans empois sur sa poitrine, rattachée par des ancres +d'or et laissant voir un tricot à raies bleues ou rouges; par-dessus il +avait une jaquette droite semblable à une vareuse. À la maison, il se +coiffait du toquet; mais, pour aller en ville, il avait un petit chapeau +bas qu'il portait par un prodige d'équilibre sur le derrière de la +tête; quand le vent enlevait la coiffure des passants, Simon, droit et +fier, marchait et son petit chapeau restait vissé comme un chignon. + +Il avait navigué avec son maître pendant les dix années que celui-ci +avait passées dans la marine. Le jour où Pierre avait donné sa +démission, Simon avait obtenu son congé; il avait fait les malles du +lieutenant en faisant la sienne. Dans la malle du matelot, il y avait +son uniforme, qu'il gardait soigneusement et qu'il endossait les grands +jours... Il l'avait mis deux fois déjà, le jour du mariage de Pierre +et le jour du baptême de Jeanne. Simon aimait beaucoup à raconter ses +voyages, et alors il mentait comme un candidat; son grand plaisir était +d'assurer à Annette, la cuisinière, qu'il avait mangé des biftecks de +sauvages, et que cela était délicieux. La servante le repoussait avec +dégoût, et alors le matelot s'esclaffait de rire. + +Pierre Davenne était un brave et beau garçon de trente ans, aux yeux +bleus, au teint pâle, portant toute sa barbe fine et soyeuse qui, au +soleil, avait des reflets d'or; élégant, il paraissait un peu faible; +mais il cachait sous cette apparence délicate une force extraordinaire. +Après être resté quelques minutes à la fenêtre, il revint dans +la chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et, les coudes sur ses +genoux, la tête dans ses mains, vaincu par la douleur, il se mit à +sangloter. + +En entendant pleurer son maître, le matelot se retourna d'un saut et +s'écria: + +--Eh! bon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?... Mon lieutenant, monsieur Pierre, +vous pleurez... vous pleurez... mais, qu'est-ce qu'on vous a fait?... +carcasse de chien!... Vous n'allez pas vous mouiller comme ça!... En +v'là des affaires!... + +Et comme Pierre sanglotait en gémissant, le vieux matelot dit, pleurant +à son tour: + +--Ah! si vous avez des douleurs comme ça à vous seul... moi aussi +alors je vas pleurer... C'est-y du bon sens, un homme qui pleure... +Mais, il y a quelque chose... je vas réveiller madame. + +--Tais-toi malheureux..., tais-toi, dit vivement Pierre, pendant que le +matelot maugréait: + +--C'est cette femme de malheur qui a fait tout ça... Espère... +espère! + +--Simon, écoute-moi, reprit Pierre Davenne après s'être efforcé +d'arrêter ses sanglots... écoute-moi, mon vieux fidèle... Un malheur, +un grand malheur me frappe... Es-tu homme si je disparaissais à veiller +et protéger mon enfant? + +--Qu'est-ce que vous dites là, monsieur... qu'est-ce que vous dites +là?... Ah! je comprends! nom d'un tonnerre! Vous, un homme, vous +pensez à vous tuer... Ah! mais vous ne ferez pas ça... Comment, j'ai +sacrifié ma vie, à vous, après être resté dix ans près de votre +père et puis, pour récompense, vous me laisserez seul... moi... Vous +êtes jeune, riche... et pour des... des... gourgandines, vous voulez +vous tuer... + +--De qui parles-tu? fit Pierre le sourcil froncé. + +--De la femme de ce soir... + +--Écoute, mon vieux camarade... écoute; je puis tout te dire à +toi, car ma vie doit changer d'aujourd'hui et je te sais incapable de +répéter un mot de ce que je te dirai. + +--Je me ferai plutôt hacher... + +--Simon, tu sais comment je me suis marié, tu sais quel amour profond +je ressentais lorsque j'allai demander la main de Geneviève... tu sais +de quelle tendresse je l'ai entourée, je l'aimais plus que tout au +monde... J'étais heureux qu'elle fût pauvre parce que je me disais: +Ainsi elle me devra tout... Tu sais si un jour, une heure, mon cerveau a +eu d'autre pensée... + +--Eh bien, mon lieutenant, mais Mme Davenne vous aime toujours... + +--Ah! malheureux! que dis-tu là! dit Pierre fondant en larmes... + +--Qu'y a-t-il donc?... + +--Mme Davenne n'est plus... fit en se domptant Davenne. + +--Hein! + +--Mme Davenne est la maîtresse de Fernand Séglin... + +--Fernand, votre ami. Ah! le coquin! exclama le matelot... Mme +Davenne... + +--Oui, le misérable! lui que j'ai fait ce qu'il est, dit avec rage le +jeune homme... Puis, la douleur reprenant le dessus, il retomba anéanti +et gémit en pleurant: + +--Que faire, mon Dieu? Tout ce qui me vient au cerveau, c'est le malheur +de Jeanne. + +Le vieux matelot rongeait ses lèvres et rageait tout seul. Après un +long silence, il dit: + +--Si j'avais su que la péronnelle qui est venue ce soir venait raconter +ça... je l'aurais étranglée... Mais ce n'est pas tout ça. Est-ce +sûr? C'est pas des méchancetés de femme? + +Pierre se contenta d'affirmer de la tête. + +Simon se promenait à grand pas dans la chambre, regardant son +maître, et terrifié de ce désespoir, de ces larmes. Ah! qu'il aurait +préféré la colère... Et c'était un triste spectacle que cet homme +jeune, accablé de douleur, et pleurant comme un enfant, et auquel +chaque mot de consolation semblait une blessure nouvelle. + +--Mon lieutenant, fit tout à coup le matelot,... l'honneur d'un homme +est au-dessus de la conduite d'une femme... Il faut en finir cette nuit, +nous allons aller chez M. Fernand, je l'éveille, il fera jour dans une +heure, nous emportons des armes... et je vous ai vu à l'oeuvre, je sais +la suite. Si je me trompe, je vous venge et je le tue comme un chien... +Vite, apprêtez-vous. + +--Ce n'est pas une vengeance ça... + +--Comment, ce n'est pas une vengeance? exclama le matelot étonné. + +--Si je me bats avec Fernand, je le tuerai, je le sais... et après... + +--Comment après? répéta Simon abruti. Après il ne revient plus..... + +--Crois-tu donc que de ce jour je reverrai ma femme... + +--Ça, ce n'est pas une difficulté... Vous vous séparez, et tout est +dit. + +Pierre eut un amer sourire. + +--Simon, on m'a brisé le coeur; en une heure j'ai vécu dix ans... +Je suis de l'avis de cette femme. Je veux d'abord me venger et je les +tuerai après... + +Simon écarquillait les yeux, ouvrait la bouche, plissait son front, +faisait enfin des efforts pour comprendre et n'y réussissait pas. + +--Simon, si je tue Fernand, je n'en reste pas moins le malheureux que sa +femme a trompé et qu'on ridiculise... Si je me sépare de ma femme, je +la fais libre et riche... et je reste le mari de la femme perdue, +qui traîne éternellement mon nom dans son vice et le flétrit en le +faisant porter à des enfants illégitimes... + +Pierre Davenne se redressa tout à coup, et fier, les bras croisés, il +dit: + +--Fernand Séglin est un infâme, un misérable et un lâche; j'ai été +sa dupe... mais il ne me rendra pas ridicule... Geneviève est une fille +perdue... un monstre... mais personne ne saura que Mme Davenne, que la +mère de mon enfant, s'est déshonorée en trompant son mari! + +--Qu'allez-vous faire?... + +--Je te raconterai cela à l'heure voulue... Simon, sais-tu où demeure, +à Paris, Rigobert? + +--Rigobert le sauvage?... + +--Oui!... + +--Je sais que c'est du côté de Montrouge, je ne peux pas dire où +précisément... Mais ne vous inquiétez pas de ça; il faut le trouver, +je le trouverai... + +--Il faut que je le voie demain. + +--Mon lieutenant, ce sera fait... + +--Eh bien, mon vieux Simon, va te coucher... Simon tournait son béret +dans ses mains et ne bougeait pas. + +--Eh bien, tu ne m'as pas entendu?... + +--Écoutez, mon lieutenant, faites-moi une grâce: laissez-moi coucher +là... + +--Comment, dans ma chambre? + +--Vous savez bien que je dors partout, moi, sur un fauteuil, sur le +tapis... + +Pierre Davenne eut un triste sourire en disant: + +--Mon pauvre et bon camarade, tu ne crois pas à ma dernière +résolution, tu crois que je veux t'éloigner... + +--Eh bien, oui... j'ai peur de ça... Une fois seul, vous perdez la +tramontane, ça vous prend, une cartouche; v'lan et ça y est... bonsoir +les gabiers. + +Davenne serra la main de son matelot, haussant imperceptiblement les +épaules, et lui dit: + +--Reste, Simon!... Demain, tu verras quelle campagne je te prépare et +combien j'ai besoin de vivre pour la faire... + +--Merci... Tenez, couchez-vous; je prends ce coin-là, un tapis qui est +plus doux qu'un matelas. + +Et le matelot se coucha aussitôt; il feignit de dormir et ne quittait +pas de l'oeil son lieutenant. + +Celui-ci alla respirer à la fenêtre, puis, revenant, il s'étendit sur +son lit et éteignit la lampe... + +Au bout de quelques instants, le matelot se glissa sans bruit sur le +tapis et se plaça juste devant le lit en se disant: + +--S'il se lève, comme ça il sera forcé de me marcher sur le corps, +faudra bien que je me réveille. + +Il lui sembla que Pierre respirait plus fort et s'endormait; il écouta; +le malheureux pleurait et gémissait: c'étaient les larmes qu'il +versait sur le bonheur à jamais perdu. + +Et Simon grognait tout bas: + +--Carcan de chien, faut-il que les hommes soient bêtes de s'attacher à +ces choses-là!... Les femmes!... L'une fait le mal, vite l'autre vient +le raconter... Quel monde!... Tant qu'au Fernand, je crois que le jour +où nous nous aborderons tous les deux dans un coin, il passera un +mauvais quart d'heure! + +Pierre ne put dormir, poursuivi sans cesse par la révélation cruelle +qui venait, en une heure, de détruire tous les projets de sa vie; +vainement il cherchait à se contenir; aux larmes succédaient des cris +de rage... puis des cris d'effroi, lorsque la pensée lui revenait qu'il +avait failli tuer sa fille... + +Ce fut pour le malheureux une épouvantable nuit, dans laquelle, +obligeant la volonté à faire taire la matière, il reconstruisit son +avenir. + +C'est la pensée unique de son enfant qui fit sa force... C'est pour +elle qu'il résolut d'éviter le scandale en chassant la femme et en +châtiant le faux ami. + +Au point du jour, Simon se leva; on pense qu'il avait peu dormi. Malgré +les précautions prises par lui pour ne pas réveiller son lieutenant, +il fut tout désappointé en le voyant se dresser sur son lit et lui +demander: + +--Quelle heure est-il, Simon? + +--Mon lieutenant, fit celui-ci, il est encore l'heure de dormir... + +Pierre se leva et dit: + +--Nous avons beaucoup à faire aujourd'hui... + +--Vous ne voulez pas vous reposer et vous tomberez malade. + +--Lorsqu'il y avait du danger à bord, est-ce que l'on se reposait?... + +--Nous ne sommes pas à bord, fit le matelot en secouant tête. + +D'un ton singulier, qui fit lever la tête à Simon, Pierre dit: + +--Nous montons d'aujourd'hui la _Vengeance_... et la campagne +commence... Simon, à l'oeuvre... Toute la nuit, je n'ai pas fermé +l'oeil; j'ai arrêté mon plan. De cette heure, tout est fini... L'amour +est mort, je n'ai plus de pitié... + +--Qu'allons-nous faire? demanda Simon en voyant le bouleversement des +traits de son maître, en constatant le changement qui s'était opéré +en une nuit sur son visage... + +--Il faut aujourd'hui que nous retrouvions Rigobert. + +--Vous venez avec moi?... + +--Je t'accompagnerai; je ne veux pas rester ici ce matin, je ne veux pas +la voir... + +--Mon lieutenant, il faut être fort... + +--Je t'ai dit, Simon, que j'avais mis ma nuit à arrêter mon plan. + +Le matelot ne répliqua pas, il savait que si Pierre était quelquefois +long à prendre un parti, du jour où ce parti était arrêté, rien ne +l'aurait fait changer... Simon se contenta de maugréer. + +--Bon Dieu! c'est pas gaiement qu'il l'a pris... + +--Tu m'as vu pleurer pour la dernière fois... entends-tu, mon vieux +fidèle, je n'ai plus au coeur qu'un amour, ma fille!... Il faut que +nous l'arrachions à ceux que je hais... + +--Mon lieutenant, j'ose pas vous dire ça... mais je vous jure que vous +avez besoin d'un peu de sommeil, la tête n'y est plus. + +Pierre eut un triste sourire et haussa les épaules. + +--J'ose pas vous demander ce que vous allez faire, dit le matelot en +aidant son maître dans sa toilette... Vous ne voulez pas casser la +tête du coquin... Vous ne voulez pas vous séparer de madame, et vous +parlez d'enlever votre enfant. + +--Je veux, Simon, que ma femme soit veuve... + +--Hein! exclama le matelot. + +--Je veux en mourant la châtier dans ce qui fait sa vie heureuse. + +--Ah çà! bon sang! est-ce que j'ai du calfat dans les oreilles?... +Vous voulez mourir pour punir madame... Autant aller vous promener et +m'envoyer chercher... l'autre... + +La nuit avait éteint dans la nature de Pierre les douleurs aiguës de +la veille... Il ne ressentait plus de colère en entendant parler de +sa femme et de son ami, la haine avait tout effacé; il reprit avec ce +même sourire navré: + +--Elle était pauvre, je l'ai faite riche; je veux la rendre veuve à la +misère...à la misère qui rend laids ceux qui n'ont que le vice pour +la combattre... Elle avait le respect et l'amour, je veux la laisser +au mépris et à l'abandon de son... amant... Elle avait conservé une +vertu, elle était mère... Je veux lui enlever son enfant, sans amis... +avec la honte... et je la condamne à son amant dont je connais le +coeur. + +Le matelot se taisait effrayé, car il lisait sur le visage de son +maître que tout ce qu'il avait dit était arrêté irrévocablement +et serait exécuté... Mais il y avait dans tout cela un point contre +lequel Simon protestait, et il dit: + +--Tout ce que vous voudrez, mon lieutenant... Mais il y a une chose à +laquelle je m'oppose absolument... + +Pierre le regarda dans les yeux, mais le matelot continua: + +--Et que vous ne ferez pas... Vous ne la ferez pas veuve... + +Pierre Davenne haussa imperceptiblement les épaules et, répondant, +dit: + +--Descends voir Annette, dis-lui qu'indisposé à la suite de l'orage, +je sors avec toi, pour aller à Vincennes, qu'elle en informe madame à +son réveil... Nous ne rentrerons pas déjeuner... + +Le matelot obéit, secouant la tête, et grognant tout bas: + +--Potence à l'ail!... Je ne le quitte pas d'une semelle... Ah! mais, +faut pas croire qu'on fera ce que je ne veux pas... pour des femelles... +des... Espère! espère! j'ai l'oeil... + +Après avoir rempli sa commission, Simon vint rejoindre son maître qui +l'attendait à la porte. Celui-ci lui dit: + +--En route! + +--Où allons-nous? + +--Est-ce que je sais, c'est toi qui me conduis... Nous devons retrouver +Rigobert... + +--Ah! très bien!... + +--Allons jusqu'à la place, nous prendrons une voiture... + +Ce dernier point fit faire la grimace à Simon... la voiture lui donnait +le mal de mer. + +Quelques minutes après, Pierre était étendu dans une voiture +découverte et Simon Rivet, assis sur le siège près du cocher... lui +racontait qu'il avait été dans une île où les cailloux étaient des +pièces d'or, seulement elles n'avaient pas cours en France et c'est +pour cela qu'il n'en avait pas rapporté; l'or était si commun dans ce +pays-là que la monnaie se faisait avec du papier... mais toujours par +jalousie la France ne voulait pas l'accepter. + +Simon était bon et pas fier, il tira une petite boîte et pria le +cocher d'y fouiller en y fouillant lui-même; celui-ci accepta... Leurs +goûts sympathisaient, car tous deux se glissèrent dans la bouche une +pincée de tabac, et le matelot joyeux dit en frappant sur l'épaule de +l'automédon: + +--Dis donc, le phoque, tu aimes donc ça aussi, les pralines?... Et ils +éclatèrent de rire. + + + + +III + +OÙ RÉSIDAIT ET CE QU'ÉTAIT RIGOBERT. + + +Après s'être arrêté dix fois devant tous les bouges des environs de +la Glacière, pour permettre à Simon de se renseigner, dirigé par +le matelot, le cocher conduisit sa voiture sur la grande route, et +sur l'ordre de Pierre il attendit; celui-ci, guidé par son matelot, +s'engagea dans un sentier étroit qui menait au milieu des champs. + +Où Montrouge finit, où les carrières commencent, un village étrange +avait poussé; sur une terre aride, rebelle à la culture, des tentes, +des échoppes, des baraques s'étaient dressées. C'était bien le +plus étonnant tableau, le plus fantastique paysage... mais le moins +rassurant quartier qu'on pût voir. C'était la ville de repos du monde +forain, c'est là qu'avaient leur résidence fixe les colosses, les +femmes à barbe, les grimaciers, les hercules, les femmes à trois +jambes, les Vénus à moignons, les tirangeurs de brèmes... le monde +des saltimbanques enfin... C'est dans ce lieu singulier qu'ils vivent, +lorsqu'ils ne font pas _l'entre-sort_. + +Ils appellent ainsi le théâtre en toile, la voiture, la baraque qui +sert à leurs exhibitions, «le mot est caractéristique,--le public +monte, il voit un phénomène et s'en va: on entre, on sort,--de là le +nom.» + +Lorsque Pierre et le matelot arrivèrent dans cet étrange campement, +tout semblait dormir; ils furent salués par un choeur d'aboiements +de chiens; Simon, pour s'orienter, s'adressa au seul être qu'il vit +accroupi devant une porte, un nain, vieux, laid, ayant une grosse tête +noire sur un corps d'enfant. Il lui demanda: + +--Dis donc, Mal-Venu, sais-tu où demeure Rigobert? + +D'une voix profonde de basse, le nain répondit: + +--Rigobert?...--le père sauvage, le tirangeur de brèmes? + +--C'est ça... le sauvage... le ti... comme tu as dit... je ne sais +pas... + +--Là, au coin... la grande maison... + +Le matelot était hésitant, il cherchait la grande maison! Ce que +le petit monstre qualifiait ainsi était une hutte, une tanière +épouvantable... Sur une rue percée dans l'imagination des gens, au +milieu des champs, s'ouvrait devant un cloaque la porte étroite d'une +cour non pavée, close par des planches provenant du _déchirage_ +d'un bateau; de nombreux clous montraient leurs dents et servaient à +accrocher les loques qu'une lessive hâtive avait la prétention de +nettoyer... + +A droite était une écurie dont le fumier faisait tapis; devant une +auge vide se dressait le squelette d'un cheval recouvert d'une peau +pelée qui semblait trouée par les aspérités des os; sur le cuir, +ayant usé le poil, les harnais avaient laissé leurs traces luisantes. +A gauche était la voiture, _l'entre-sort_; au fond, ce que le petit +monstre appelait la grande maison, était un hangar vitré, sans ligne, +sans appui, bâti avec des débris de démolitions. Nous avons dit +vitré, il faut ajouter que les vitres ayant été brisées, elles +avaient été remplacées par de vieilles affiches, par des papiers de +couleurs diverses; portes, fenêtres, vitres étaient rassemblées par +à peu près; les araignées et les cloportes, aidés par la poussière, +avaient comblé les assemblages mal joints. + +C'est à la porte de cette tanière que Simon alla frapper. + +La pluie de la veille avait défoncé les terrains, et les deux hommes +pataugeaient dans un immense cloaque, ils entraient dans la boue +jusqu'aux chevilles. + +En entendant frapper, un chien aboya, et l'harmonie canine qui les avait +salués à leur arrivée recommença de plus belle. A leur gauche, la +porte de _l'entre-sort_ s'ouvrit, et sur l'escalier une étrange jeune +fille parut, qui leur demanda avec un accent étranger: + +--Que voulez-vous, messieurs? + +--Le père sauvage... Rigobert. + +--Veuillez attendre une seconde et je vais ouvrir, le maître ne +répondrait pas... + +La jeune fille disparut une minute pour reparaître aussitôt +enveloppée dans un long châle turc... aux couleurs criardes, mais que +l'usage avait un peu éteintes et que l'âge avait déchiré. + +Malgré l'état de prostration dans lequel se trouvait Pierre Davenne, +aux accents bizarres de la jeune fille, il leva la tête et resta +comme ébloui de sa singulière beauté. Celle-ci, semblant ne pas +s'apercevoir de l'effet produit, descendit les quatre marches qui +ascendaient à sa voiture et, vive et légère, sautant, sans mouiller +ses pieds, par-dessus les mares d'eau, elle vint ouvrir l'huis, entra et +alla frapper à une autre porte en disant: + +--Père Rig! deux messieurs te demandent. + +On entendit un grognement, la jeune fille dit: + +--Il se lève, asseyez-vous, messieurs... + +Et elle désignait des caisses vides... Pierre et Simon regardaient +l'étrange demeure où ils se trouvaient. C'était le taudis le plus +inénarrable, tout ce que l'avarice sordide et malpropre peut recueillir +était là. + +Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois +tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides +de toutes les couleurs... et au-dessus, dans d'immenses bocaux, +grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants. + +Pierre, poursuivant assurément un but secret, regardait attentivement +la jeune fille... un joli tableau, nous l'avons dit. + +Elle avait environ dix-huit à vingt ans; elle était excessivement +belle, son front était pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le +velours, étaient bordés de cils longs et épais, retroussés à leur +extrémité. Son nez, fin et légèrement busqué, avait ces fraîches +narines roses des femmes impressionnables. Ses lèvres solidement +arquées étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage +la blancheur nacrée de ses dents. Ses oreilles toutes petites étaient +presque aussi rouges que ses lèvres; sous sa peau au teint chaud et +duvetée, on sentait courir dans le sang une robuste santé, et des +cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement +son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beautés antiques, dont +la sculpture grecque nous a conservé l'image, elle était grande, forte +et souple; l'oeil et la bouche étaient provocants et l'éclair de son +regard révélait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-là. + +Elle était à peine vêtue lorsque les deux hommes s'étaient +présentés, et hâtivement elle s'était fait un manteau du vieux +châle; ses pieds, mignons et haut cambrés, chaussaient de hideuses +savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs +criardes, mêlées de fils dorés... sur lesquels la misère avait +traîné son étrille... Tout cela était en loques... + +Et cependant, dans ses guenilles, elle était superbe; superbe à +ce point que Simon stupéfait regarda son maître auquel il venait +d'entendre dire, si bas qu'on eût pu croire qu'il pensait: + +--Oh! l'adorable créature! et qu'elle serait bien _la Femme_... + +A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle +la jeune fille avait frappé s'entrebâilla et une tête, presque un +masque, parut... qui demanda: + +--Qu'est-ce que tu as dit, Iza? + +--Tu vois, maître, ce sont ces messieurs qui te demandent. + +L'homme regarda avec défiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre. + +Simon s'avança... + +--Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!... Espère! espère! + +A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et +regarda comme un myope en clignant de l'oeil celui qui parlait... Il +faisait des signes négatifs; le matelot, haussant les épaules, dit +alors: + +--Voyons, le sauvage... à bord de la _Souveraine_ tu n'étais pas si +fier! + +--La _Souveraine_! exclama Rigobert avec épouvante et pris d'un +tremblement.--Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant à +large bouche, nous ne venons pas pour le passé... Je t'amène mon +lieutenant qui veut te parler. + +Pierre dit aussitôt: + +--J'ai besoin d'abord d'être seul avec toi!... Tu t'occupes toujours de +ça? ajouta-t-il, en montrant les fioles. + +--Oui!... + +--Alors j'ai à te parler. + +--Maître, je suis à vous, je vais me parer, dit aussitôt Rigobert. + +--Si le seigneur a besoin d'être seul, dit la jeune fille en dardant +curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous +retirer. + +Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre créature et lui +dit: + +--Ma chère enfant, j'aurai peut-être à vous parler aussi tout à +l'heure. + +--A moi!... Vous voulez les cartes?... + +--A tout à l'heure, reprit Pierre en souriant. + +Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant +offert pour siège les marches de sa voiture, s'occupait à allumer le +feu... il lui dit: + +--Vous n'êtes pas d'ici... vous?... vous avez dû voyager, comme moi. +Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi +j'ai été dans un pays où pour faire du feu, même dans l'eau, dans +la neige, nous frottions deux bouts de bois... ça s'allumait tout de +suite... Ah! quel beau pays... c'est le pays des statues vivantes... +vous n'avez rien vu de beau comme ça... ça rend froid pour les autres. +Vous êtes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par là vous ne seriez que +de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!... Quand une +femme veut vous faire un cadeau... aussi vrai que nous sommes là tous +les deux, ça m'est arrivé à moi qui vous parle... à votre fête, à +la Noël, elle se fait arracher une dent et vous la donne... Ce sont +des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce +pays-là, on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en +portent... Moi, qui vous parle... je peux me flatter d'avoir vu les deux +plus jolies filles du monde... + +--Quelle est l'autre?... demanda en riant finement la jeune fille.. + +Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine +kanake qui lui avait offert de partager son trône. + +Dans la maison, Rigobert s'étant paré, selon son expression, sortit +enfin de sa niche. + +C'était un petit homme sec... la tête était un peu grosse pour le +corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de +l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse, +ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les +étrillait de ses doigts minces et crochus; l'oeil était brun feu comme +celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître +les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son +regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes +de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat. + +Il s'était paré!... Vêtu d'une houppelande trop longue, il était +boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux; +sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées +par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se +relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on +voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage. + +Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus +tard, se sauver du bord dans un atterrissage... Pris par les sauvages, +il avait vécu quinze années avec eux... + +On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à +la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un +faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la +marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il +avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la +décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus +désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus +mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il +passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté... +Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait +qu'un maître: sa volonté, lui. + +Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les +dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter +sur lui... Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec +l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue... la +police! + +Pierre dit au vieux Rigobert: + +--J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens, +pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de +vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le +connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter +son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la +_Sémillante_. + +En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda +par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix: + +--Taisez-vous... taisez-vous... lieutenant, je vous en prie, ici les +murs ont des oreilles... Que voulez-vous de moi? + +--Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses +tout ce que je te demanderai... Il n'y a pas de danger pour toi, et il y +a beaucoup d'argent à gagner... + +En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il +essaya de faire passer pour un sourire,--habitude de tromper sur la +qualité de la marchandise vendue.--Ses yeux lançaient des éclairs, il +s'avança près du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant: + +--Mon lieutenant, nous sommes ici entourés de tout ce qu'il y a de plus +mauvais au monde... tous coquins, bandits, misérables, qui me rendent +le bien que je leur fais en me haïssant mortellement... Je me mets tout +près de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas... tout bas... +j'entends très bien... très bas, n'est-ce pas? + +Pierre reprit: + +--Tu exerces toujours ici ton même métier?... + +--Je prédis l'avenir... et je fais un peu de médecine. + +--La médecine qui tue. + +--Chut!... la médecine secrète!... Mon lieutenant, je suis à vos +ordres, que voulez-vous de moi?... + +Pierre Davenne accoudé sur son genou, le front dans ses mains, +réfléchit quelques minutes, puis il dit: + +--Rig... te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire évader +un condamné à mort? + +--Vous savez ça?... C'est au Canada... + +--Tu te chargeas de l'évasion, et tu réussis, elle te fut payée +cinquante louis. + +--Oui... je fis évader le cadavre avant l'exécution, dit en riant le +vieux hibou. + +--C'est cela!... je viens te demander aujourd'hui de faire la même +expérience. + +--Sur un condamné?... demanda le vieillard avec inquiétude. + +--Ceci ne te regarde pas... Que t'importe sur qui... Je viens te +demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents +louis... + +--Deux cents louis... fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux +brillèrent. + +--Il y a quelques dangers à courir?... La police va... + +--Aucun... interrompit Pierre. + +--Ah!... sur qui devrai-je faire... l'expérience? + +--Sur moi! + +--Hein! fit Rigobert sursautant, étourdi... Sur vous!... quel est votre +but? + +--Ceci ne te regarde pas... Je te demande, es-tu capable de recommencer +ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis... + +--Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible... + +--Je le sais!... + +--Savez-vous que ce peut être la mort... + +--Je le sais... Mais je sais aussi que tout dépend de toi... et que +Simon qui te servira dans l'oeuvre te fera sauter la cervelle si tu n'as +pas réussi... + +Le vieux Rig se contenta de hausser les épaules. + +--Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien... Vous m'offrez quatre +mille francs... mettez-en cinq... et comme c'est payable par vous, vous +êtes bien certain que... je réussirai... + +--Cinq mille francs, soit!... tu acceptes?... + +--Je suis à vos ordres, maître. + +--Tu as encore de ce poison? + +--Toujours.... c'est du curare... Vous allez voir. + +Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche +où il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une +matière noire, à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de +l'extrait de jus de réglisse noir... qu'il montra à Pierre; celui-ci +le prit avec précaution. + +--Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en +manger. + +Pierre se contenta de hocher la tête. Le vieux Rig était heureux de +parler de sa science, ce qu'il appelait la médecine secrète. + +--Ça, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en +Europe... J'ai eu ça quand j'étais avec les sauvages. C'est à la +suite du pillage d'une tribu... Ceci vient des Indiens de Messaya, une +des tribus les plus féroces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent +qu'au milieu des forêts, et qui ne font guère que ce poison... + +--Voilà longtemps que tu as ça?... Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu +de sa force? + +--C'est inaltérable, ça ne bouge pas... Au reste vous allez voir. + +Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grès, y mit le morceau +qu'il avait montré à Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau +dessus; l'eau forma immédiatement une pâte liquide, le vieux Rig prit +dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attaché une patte, il +la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide +noir. + +Pierre Davenne observait attentif... + +La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir... Après +quelques minutes, Rig dit: + +--Le poison n'a rien fait, vous le voyez... Absorbé ainsi, il est +inoffensif; mais regardez maintenant. + +Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une légère incision sur +le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison. + +Puis ils observèrent l'animal. + +Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant +l'opération, avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille; +au bout de cinq minutes les jambes de devant cédèrent, le corps +s'aplatit et s'affaissa peu à peu; après cinq minutes la grenouille +était morte, c'est-à-dire qu'elle était devenue molle, flasque, +et que le vieux Rig, la pinçant de ses ongles, la piquant avec une +aiguille, ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale. + +--Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une +patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir. + +Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille +empoisonnée pour découvrir le coeur. + +Le sang rougissait à l'air et présentait ses propriétés +physiologiques normales et le coeur continuait à battre... + +--Le coeur bat! voilà tout le mystère... + +--Ainsi tu aurais pu la sauver?... + +--Absolument..., dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la +grenouille en appelant: Radis!... + +--Qui appelles-tu?... + +--Mon chien, pour qu'il mange la bête. + +--Mais tu risques de l'empoisonner. + +--Maître, vous oubliez ce que je vous ai démontré... + +--C'est vrai--, finissons... Demain soir tu viendras à l'adresse que je +vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu +ne le quitteras que lorsque tout sera fini... + +--Je m'entendrai avec lui... + +--Oui... Écoute bien, Rigobert: peut-être aurai-je besoin quelquefois +de tes services, ils te seront largement payés... Mais garde-toi de la +moindre trahison..., ce serait pour toi la mort... + +--Maître, ma vie s'est passée à me dire: Quand donc emploiera-t-on +mon intelligence? J'étais né pour être le serviteur fidèle et +dévoué d'un maître... généreux... Ce maître, ce peut être vous? + +Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et à la +révérence pleine d'humilité du vieux misérable... Il le tenait par +ses deux rêves: l'argent et la vie. Il lui demanda: + +--Qu'est-ce que cette étrange fille qui nous a reçus... + +--Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages... Il faut faire le +bien quand on peut. + +Pierre sourit malgré lui... + +--Elle travaille avec moi, elle fait de la divination... elle tire les +cartes... + +--Quel âge a-t-elle? + +--Elle l'ignore elle-même... Elle doit avoir dix-huit ans. + +--Et pourquoi... puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce +milieu horrible une enfant de cet âge?... Ne penses-tu pas qu'elle peut +se perdre à chaque instant... + +--Se perdre, fit le vieux Rig étourdi, penchant sa tête et riant +malicieusement, se perdre! Maître, vous croyez donc que la vertu +traîne par le monde derrière nos baraques? + +--Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?... + +--Maître..., quand j'ai rencontré Iza, c'était en allant de Widdin +à la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pillé huit +jours avant... Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs +de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitements qu'on lui +faisait subir, se souvint qu'elle était chrétienne et qu'elle ne +devait pas vivre avec ses ennemis... Elle se sauva, je la trouvai sur la +route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains +de ceux qu'elle fuyait... Iza n'était pas née pour être vierge et +martyre... Je la considère non comme une domestique, mais comme une +ouvrière... je la paye, je la nourris, elle a son gîte indépendant +du mien, elle est libre... elle a pour elle le quart de ce qu'elle me +rapporte... + +Pierre, étonné d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui +parlait avec le visage franc qu'il avait vu, écoutait silencieux... Et +tout bas il répéta encore...: + +--C'est peut-être... _la Femme_!... + +Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla... Son +matelot vint aussitôt, il dit alors... + +--A cette nuit, vieux Rig... entends-toi avec Simon, c'est lui qui te +recevra... + +Et il se dirigea vers la jeune Iza... pendant que les deux anciens +compagnons s'entendaient. + +--Ma belle enfant... dites-moi ma bonne aventure... + +Iza releva la tête, et toute souriante... + +--Voulez-vous les cartes... ou la main? + +--La main!... + +Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa +et dit: + +--Vous devez être heureux... la ligne de vie est longue... mais +traversée par un grand malheur... puis... je ne veux pas dire ça... + +--Dites toujours... + +--La ligne de vie est brisée... absolument brisée... et la ligne +était longue. + +--Merci, à votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main. + +--Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement +la jeune Iza. + +--Si, mon enfant, je crois... et je sais! + +Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles +roses, attachée au bras comme une main de duchesse. + +Pierre la prit et la pressant... le front plissé, fixant son regard +ardent sur les yeux étincelants de la jeune fille, il dit: + +--L'avenir est riant pour toi... le malheur est passé... tu seras +riche, aimée, adorée, tu seras belle et enviée... + +--Oh! maître, dit la jeune fille, fermant les yeux, éblouie et ravie +de ce qu'elle entendait... oh! je vous en prie, ne mentez pas... et +superstitieuse, croyant malgré elle à la parole de Pierre: parlez, +parlez encore... + +Davenne, comme halluciné, la regardait toujours, et quand Iza relevait +sa paupière, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les +yeux, pendant qu'elle écoutait... + +Il reprit d'un ton étrange: + +--Mais si tu veux être heureuse, sois sans foi, sans âme, sans coeur; +le jour où tu seras riche, méprise celui qui t'aura connue pauvre... +le jour où tu seras aimée, rends la haine pour l'amour... à celui +qui te fera l'honneur de te donner son nom... rends la honte... si tu +es capable de cela... espère... tu seras riche, bien riche... très +riche... + +Et laissant la jeune fille, étourdie, chancelante, prête à défaillir +devant le tableau évoqué... Pierre sortit de la tanière du vieux +Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crâne, en se demandant ce +que son maître voulait faire... + +Le vieux Rig avait été très réservé: il avait dit à Simon que le +soir même, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que +là une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter +la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir. + +Certainement, Simon était discret; pourtant, après les événements +qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait +bien voulu que son lieutenant lui fît l'honneur d'une demi-confidence. +Il marchait à ses côtés, en regardant en dessous; mais Pierre, la +tête baissée, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir--le +monde étrange qui sortait de toutes les échoppes, de toutes les +baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer. + +Arrivés sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher: + +--A Charonne! + +--Pardon, mon lieutenant, où dites-vous? exclama le matelot, aussi +ébahi que le cocher. + +--A Charonne, près du Père-Lachaise, répéta Pierre impatienté... + +--Très bien... très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher: + +--Allons, mon vieux, lève l'ancre... je vais changer ta praline. + +Et la voiture partit. + + + + +IV + +LES STUPÉFACTIONS DE SIMON RIVET. + + +La gaieté de Simon Rivet s'était envolée; vainement il cherchait +à raconter à son nouvel ami, le cocher, quelques péripéties de ses +voyages, sa mémoire était infidèle, et son imagination se refusait à +toute complaisance à cet égard. Il avait regardé son maître blotti +dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attristé. + +C'est que les révélations de la veille restaient présentes à sa +mémoire, et, malgré toute sa volonté, le tableau du passé, si +calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets à +l'irréparable malheur... L'avenir était maintenant muré, sa pensée +n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une idée +obstinée, tenace: rompre à tout jamais avec le présent et oublier +le passé... Son coeur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la +honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'était son maître dans +les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa +douceur évangélique, il cachait une nature de fer, une force morale +énorme... lorsque son maître lui avait dit la veille: + +--Simon, désormais nous entrons en campagne à bord de la _Vengeance_; +tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de pitié. + +Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'était arrêté. Il +était de fait séparé de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il +n'avait plus de regret. Il s'étonnait que cela ne se terminât pas par +un coup de pistolet dans la tête de l'un «et un peu de salive sur le +front, avec une poussée dans les épaules, de l'autre.» Ça voulait +dire: Mettre à la porte. Mais il était certain que ceux qui avaient +outragé le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre... +Confiant, il obéissait, se répétant son mot: + +--Espère! espère! + +Lorsque la voiture entra dans Charonne, le matelot se retourna pour +prendre les ordres de son maître; Pierre dit seulement: + +--Allez au pas. + +Et, au grand étonnement de Simon, il regardait de chaque côté, comme +s'il cherchait à reconnaître une maison. Le matelot, qui connaissait +tous les amis de son maître, était bien certain qu'il n'y en avait +aucun dans ces quartiers... Devant une grille sur les barreaux de +laquelle pendait un écriteau sur lequel on lisait: _Maison de campagne +meublée à louer_, il fit arrêter la voiture et descendit. Il +sonna, on ne répondit pas. Il regarda l'écriteau et lut au-dessous: +_S'adresser chez M. Savard, place de l'Église_. Il s'y rendit à pied, +suivi de Simon, qui se demandait si son maître avait bien toute sa +raison. + +Il trouva M. Savard, qui lui dit qu'il était chargé de louer la maison +mille francs pour la saison. + +--Mille francs! répéta machinalement Pierre. + +--Oh! monsieur, fit Savard, elle vaudrait six mille francs si elle ne se +trouvait pas derrière le Père-Lachaise... Si vous voulez la voir... + +--C'est inutile, fit Pierre, je la connais. + +Simon releva la tête, étonné. Pierre, calme, fouilla dans son +portefeuille et en tira mille francs, qu'il donna à l'individu, assez +surpris de la rapidité de la location, en lui disant: + +--Veuillez me donner un reçu... On peut entrer en jouissance ce soir? + +--Tout de suite si vous voulez, monsieur, dit Savard en signant... Je +vais vous remettre les clefs. + +--Prends-les, Simon. + +Le matelot ne répondit pas; sa bouche s'ouvrit, sa «praline» tomba, +tant il restait stupéfait... Il prit les clefs, suivit son maître; +devant la grille, celui-ci lui dit: + +--Visite la maison, afin de la bien connaître, et viens me retrouver au +café de la Bourse, sur la place, dans deux heures. + +Simon ne trouva pas un mot à répondre. Il tenait encore les clefs dans +sa main et était appuyé sur la grille, que la voiture de son maître +était déjà loin... Il ouvrit, puis entra cependant, et, suivant la +petite avenue de tilleuls qui conduisait à la maison, il pensait: + +--Ah çà! potence à l'ail, est-ce que ça souffle là-haut? est-ce +qu'il a un grain? Je sais qu'il n'est pas long à prendre son parti des +choses... Mais c'est pas parce que madame ne compte plus... qu'il se +retourne comme ça... Est-ce que cette gourgandine de là-bas..., cette +vivandière turque... lui a tapé le cerveau?... Déjà! et il veut la +mettre dans cette maison... Ça irait vite!... + +Et le matelot visitait l'appartement. + +L'ameublement avait le mauvais goût des appartements meublés au jour +le jour avec les meubles bon marché des ventes publiques. + +Ce qui fit exclamer le matelot: + +--Il ne va pas au moins nous faire demeurer ici... C'est une salle de +l'hôtel des ventes!... + +Et il ouvrit la fenêtre. + +--Ah bien! voilà quelque chose de joli pour aider à la digestion!... +La vue du Père-Lachaise!... Tonnerre de bon sens!... on croirait qu'on +vient enterrer jusque dans le jardin!... Espère, espère! Si on reste +ici... je m'arrangerai à ce qu'on ne soit pas long à nous donner +congé... Je l'ai assez vue, cette cabine-là!... J'y ferai pas +longtemps escale!... Bonsoir, la compagnie! + +Et saluant les tableaux,--quels tableaux!--plaçant son chapeau en +arrière à croire que le bord était dans son col... il fouilla dans sa +blague, prit sa praline et fermant les portes il dit: + +--Je vous ferme, par conscience... parce que ceux qui voudraient venir +en seraient suffisamment punis pour ne plus recommencer... Bon sens, +c'est moi qui trouve qu'on serait mieux en face... C'est son cerveau qui +bourlingue, ça ne durera pas... Espère! espère! + +Et ayant fermé la grille, il partit pour rejoindre son maître au +rendez-vous qu'il lui avait donné. + +Pierre Davenne l'attendait, Simon reprit sa place près du cocher, mais +tout soucieux cette fois; c'est que le pauvre matelot avait beau +se creuser la tête, il ne pouvait deviner le but où visaient les +agissements de son maître. Il se pencha vers Pierre et lui demanda: + +--Et maintenant, où allons-nous? + +--Boulevard Beaumarchais. + +La voiture partit et, sur l'ordre de Davenne, s'arrêta au coin de la +rue des Filles-du-Calvaire. Là il envoya son matelot chez le chevalier +de Soizé, pour porter à Mlle de Soizé une lettre cachetée qu'il +devait lui remettre en mains propres. + +Simon, obéissant, hochait la tête, comprenant de moins en moins et +grognant: + +--Qu'est-ce que c'est encore que celle-là? Espère! espère! + +Il remplit la commission scrupuleusement, ce qui au reste fut facile. +M. de Soizé, aveugle et impotent, ne quittait pas la chambre, et c'est +Mlle de Soizé qui vint recevoir le matelot. + +En entendant le nom de celui qui lui adressait la lettre, elle manifesta +une certaine émotion et dit à Simon: + +--Monsieur, je vous prie d'attendre une seconde... + +Elle se plaça près de la fenêtre et lut la lettre... Le matelot qui +l'observait vit que pendant la lecture ses mains tremblaient, que sa +bouche se contractait, puis un sourire triste s'étendit sur son visage, +lorsqu'elle revint dire au matelot: + +--Dites à M. Davenne que je suis prête... j'y serai... et +j'obéirai... + +--C'est tout? demanda Simon écarquillant les yeux et ouvrant +imprudemment sa large bouche. + +--C'est tout... Dites enfin qu'il peut absolument compter sur moi... + +--Mam'zelle... et la compagnie, dit-il par habitude, je vous salue bien. + +Et étrillant son crâne de ses doigts, mordant sa chique, il grommelait +en descendant l'escalier. + +--Je navigue dans du cirage... Je n'y vois rien... Si ces gens-là +se compromettent, ça ne sera pas à cause de ce qu'ils auront dit... +Enfin, il faut affaler tout, c'est le lieutenant qui gouverne... Il +sait où il va!... Si ça avait été moi, pas tant d'affaires, +on bourlinguait tout,--la femme, la bonne;--en voilà une qu'est +obstinée.--On restait avec la petite Jeanne... On me mettait de quart +pour recevoir ceux qui viendraient... et vogue la galère!... + +Il revint près de Pierre qui, à son grand étonnement, semblait +attacher une énorme importance à ce qu'il lui disait: + +--Répète-moi mot à mot ce qu'elle t'a dit, lui demanda-t-il pour la +troisième fois. + +Et Simon, absolument étourdi, répéta: + +Elle a dit: «Je suis prête... j'y serai! j'obéirai! Il peut +absolument compter sur moi!» + +Pierre eut un soupir de satisfaction... et il dit à Simon: + +--Hâtons-nous! + +--Nous rentrons? demanda Simon. + +--Non pas... + +--Mais, mon lieutenant... je vous prie de ne pas m'en vouloir...; mais +vous oubliez l'heure de la soupe. + +--Tu as faim? demanda naïvement Pierre. + +--Comment si j'ai faim! exclama le matelot... Mais, mon lieutenant, vous +ne vous figurez pas ce que ça creuse de sortir comme ça le matin... Si +j'ai faim! + +Rien ne peut dépeindre l'expression de Simon, en disant ces mots. + +Depuis la veille une force nerveuse soutenait le jeune homme: il n'avait +pas dormi et ne se sentait pas fatigué; il n'avait pas mangé et ne +ressentait aucun appétit; il n'avait plus conscience du temps, il +lui semblait que de longs jours déjà s'étaient écoulés depuis la +terrible révélation et que la vengeance était tardive. Il regarda +l'heure à sa montre et, haussant les épaules, il dit à son matelot: + +--Tu as raison, il faut manger. + +Alors il paya son cocher et ils entrèrent dans un cabaret voisin... + +Entièrement perdu dans ses pensées, Pierre dit au matelot +de commander; celui-ci s'en acquitta en conscience... Mais une +stupéfaction nouvelle lui était réservée... Son maître ne mangea +pas!... Il voulut le décider à prendre quelque nourriture, mais le +maître lui dit sèchement. + +--Mange, et tais-toi. + +Quoique contrarié, le matelot Simon était trop respectueux envers son +lieutenant pour ne pas obéir; il mangea seul... le dîner commandé +pour deux. + +Le repas terminé, le matelot dit: + +--Mon lieutenant, nous rentrons? + +--Non! fit Pierre du même ton sec, va chercher une voiture... + +--Encore! se dit Simon. + +Il revint bientôt avec la voiture. Pierre alluma un cigare et +s'étendit sur les coussins. + +--Où allons-nous? demanda-t-il. + +--Où tu voudras, répondit Davenne... + +Le matelot regarda son maître avec inquiétude. Est-ce que la +découverte de la veille l'avait rendu fou?... Enfin, faisant un +geste d'abnégation, il obéit, et après avoir cherché une minute la +promenade qu'il pourrait faire, il dit au cocher: + +--Mène-nous sur les quais... ce n'est encore que là où ça ressemble +à quelque chose. On voit de l'eau et des canots. + +Davenne, toujours sombre, vivant de ses tristes pensées, ne poursuivait +qu'un but, il ne voulait pas rentrer de jour chez lui; quoique résolu, +il évitait de se trouver en présence de sa femme, il n'était pas +certain de se pouvoir contenir devant celle qui l'avait trompé, il +craignait que ses caresses et ses sourires hypocrites n'entraînassent +chez lui un mouvement de colère, où fou, aveugle et n'écoutant que sa +haine, il punirait la faute par un crime. + +C'est au reste le propre des natures douces et calmes, de ne pouvoir +s'arrêter lorsque la colère les envahit; la douceur fait place à la +cruauté... + +Après avoir descendu et remonté les quais, après avoir été du bois +de Boulogne à la Bastille, la voiture s'arrêta, enfin, place Royale. + +Pierre Davenne prit le bras de son matelot et s'appuya sur lui pour +regagner sa demeure. + +--Eh bon sang!... mon lieutenant... qu'est-ce que vous avez?... Vous +ne tenez plus debout... Voilà ce que c'est... vous n'avez pas voulu +déjeuner... Espère!... espère... Nous voilà arrivés... je vais vous +faire faire... un... + +--Tu vas rester avec moi et me donner le bras pour gagner ma chambre... + +Cela était dit d'un ton qui ne permettait pas de réplique, et Simon +resta ahuri. + +Lorsque la servante Annette vint ouvrir la grille et qu'elle vit son +maître, que l'insomnie, les tourments et la fatigue avaient pâli, +quand elle vit ses yeux caves et qu'il était obligé de s'appuyer +pour rentrer sur son matelot... en voyant la figure à l'envers de ce +dernier, elle s'exclama... + +--Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc! + +--Ce n'est rien, Annette... Je me sens indisposé... + +--Ça vient de vous prendre... là!... demandait-elle, et Simon ouvrait +la bouche et répondait... + +--C'est incroyable, au bout de la rue, à la min... + +Pierre lui pressa le bras à le briser, ce qui fit faire une laide +grimace au matelot,--et l'interrompant: + +--Non, j'ai été malade toute la nuit, c'est pour cela que je suis +sorti ce matin... Mais toute la journée j'ai été ainsi... + +Cette fois, Simon crut qu'il s'affalait, tant le mensonge de son maître +le stupéfiait. + +--Et madame qui est en visite... + +--Ah! fit Pierre, elle est sortie ce matin, avant le déjeuner?... + +--Oui, monsieur. + +--Et comme monsieur ne devait pas rentrer, elle a dit qu'elle en +profiterait pour faire quelques visites... + +--Elle n'a pas emmené sa fille?... + +--Non, monsieur; Mlle Jeanne est dans le jardin. + +Le matelot sentit les ongles de son maître qui lui rentraient dans les +chairs, mais Simon avait compris et il se tut; en emmenant son maître, +il l'entendit dire bas: + +--Elle est chez lui... l'infâme... les misérables! + +Il monta ainsi à sa chambre; là, il se redressa et n'étonna pas peu +Simon en lui disant: + +--Aide-moi, je vais me mettre au lit! + +--Mais, s'écria le matelot inquiet, c'est donc vrai que vous êtes +malade? + +Pierre lui dit: + +--Je vais me coucher, tu vas veiller là, à quiconque viendra, tu diras +que j'ai recommandé de me laisser dormir... tu diras... que je suis +très faible. + +Simon cette fois fut si stupéfait qu'il ne trouva pas un mot à +répondre, et il prit sa faction! + + + + +V + +LES TERREURS DU MATELOT SIMON RIVET. + + +Le bouleversement de Simon était tel qu'il en avait avalé sa... +«praline» et il rageait tout bas. Il repassait dans sa mémoire tout +ce qui s'était accompli depuis la veille, et, malgré tous ses efforts, +il ne pouvait rattacher tout cela ensemble. La catastrophe de la veille +s'expliquait; dans un moment de rage, de folie furieuse, en apprenant +qu'il était trompé, son lieutenant avait voulu tuer sa femme, c'était +fort bien! Disons même que le matelot, à cette heure, regrettait +presque d'être si heureusement intervenu. Après cette crise de rage, +de fureur, une crise de larmes était survenue... Tout cela allait +encore. Il connaissait le caractère de son maître, de son chef, il +savait qu'il était de force à arracher de son coeur le sentiment qui +faisait sa vie heureuse, de l'heure qu'il avait appris que celle qui en +était l'objet en était indigne. Or, son maître n'avait plus d'amour +pour Geneviève!... et c'est là que le trouble commençait dans ses +idées... Qu'avait été faire le lieutenant Davenne chez le vieux +coquin de sauvage?... Il savait mieux que tout autre ce que valait +l'ancien écumeur de mer: il fallait avoir besoin de lui pour s'en +servir! + +Le matelot Rigobert, en vivant longtemps chez les Indiens de Messaya, +avait appris la vertu de certaines plantes avec lesquelles il +faisait des remèdes étranges... pour guérir des maladies non moins +étranges,--guérir n'est peut-être pas le mot juste; aussi Rivet +disait-il souvent qu'il n'accepterait pas même un verre d'eau de la +main de celui que les saltimbanques appelaient le vieux Rig ou le +père sauvage. Quelles relations pouvaient s'être établies entre +son maître, l'honneur et l'honnêteté mêmes, et ce vieux gibier de +potence? Car son lieutenant avait été jusqu'à lui offrir un +domicile chez lui, dans sa maison, et il espérait bien que le sommeil +ramènerait son cher maître à des idées plus saines, et qu'il le +chargerait à son réveil de recevoir d'une autre façon le vieux Rig. +Simon se pencha vers le lit. + +Pierre étendu avait les yeux ouverts, le regard fixe; il ne dormait +pas. + +--Espère! espère! grogna le matelot, et grattant son crâne de ses +ongles durs, comme s'il faisait des fouilles dans son cerveau, il +pensait: En sortant de chez le vieux loup de mer, le lieutenant s'était +dirigé vers la jeune fille et lui avait parlé d'une si singulière +façon qu'en lui abandonnant sa main qu'il tenait dans la sienne, la +pauvre petite avait failli s'évanouir. Que diable! pouvait bien lui +avoir dit son chef?... Partant du cloaque, impatient, fiévreux, il +s'était fait conduire à l'entrée de Charonne; là, sans marchander, +il avait loué mille francs une lapinière, un trou à taupes, une +baraque que lui Simon, qui n'était pas difficile comme logement, +n'aurait certainement pas consenti à habiter une année si on lui avait +donné la même somme. Dans quel but? Était-ce pour l'offrir à la +«sauvagesse?» comme il l'appelait. Assurément la maison de Charonne +était plus habitable que la voiture _entre-sort_ dans laquelle elle +résidait... Alors, son maître était donc amoureux de la jeune fille; +pour que l'amour soit né si vite, c'était logique, le cerveau devait +être atteint... + +Mais si c'était pour la jeune fille qu'il prenait la maison, dans quel +but la faisait-il visiter par son matelot, sans lui demander après la +visite ce qu'il en pensait? Simon grattait son crâne, fouillait ses +crins... il ne trouvait rien. + +De là, il avait été à la Bourse, son lieutenant avait écrit une +longue lettre... à une femme, à une femme noble... Qu'était-ce encore +que cela? Que signifiaient les mots qu'elle avait répondus et qui +semblaient si importants? Pourquoi encore cette feinte maladie, qui +l'obligeait à rester chez lui, quand, au contraire, il semblait le +matin même désirer n'y jamais revenir? + +Et enfin pourquoi, depuis le matin, n'avait-il plus été question des +événements de la veille, pourquoi n'y avait-il pas eu commencement +d'exécution du plan arrêté la nuit même et qui devait purifier la +maison?... Et cependant il n'avait pas oublié, pas pardonné. Simon +savait que le seul nom de sa femme le rendait nerveux... il avait encore +sur les bras la marque des ongles de son maître. + +--Assurément, se disait le matelot, tout le branle-bas du matin n'a +aucun rapport avec l'aventure d'hier!... + +Toutes ces questions se heurtaient dans le cerveau de Simon et, +contrairement au proverbe qui dit: Du choc jaillit la lumière, le +matelot ne comprenait rien et il était si bouleversé qu'il avait +oublié de renouveler sa «praline,» si bien que ses joues creuses +ajoutaient à son air lamentable. + +A l'heure du dîner, Mme Davenne rentra. Annette l'ayant informée de +l'état dans lequel son mari était revenu, elle jeta son chapeau sur +une chaise, commanda d'aller chercher le docteur et, tout inquiète, +monta aussitôt. En la voyant, le matelot comprima un mouvement de rage, +pour mettre son béret à la main... + +--Qu'est-ce que l'on me dit, Simon?... Pierre est malade?... + +--Chut! chut! fit celui-ci à mi-voix... pas de bruit, madame; il dort +et m'a bien recommandé de ne pas le laisser éveiller... + +Et il voulut empêcher Geneviève de rentrer, craignant qu'elle ne +trouvât Davenne éveillé; mais, à la voix de sa femme, celui-ci avait +fermé les yeux... + +Geneviève s'avança, inquiète, marchant sur la pointe des pieds, +évitant de faire du bruit; elle le regarda un instant et dit: + +--Oh! qu'il est pâle! + +Elle mit la main sur son front et lui prit délicatement le poignet... + +--Son front brûle... il a la fièvre!... dit-elle, et, après l'avoir +contemplé avec amour quelques minutes, au grand étonnement du matelot, +elle vint vers lui et lui dit tout bas: + +--Je viens d'envoyer chercher un médecin, et je vais le veiller avec +vous. Dites-moi, Simon, comment cela est-il arrivé?... Il n'était pas +malade hier... + +Là, le matelot se trouva embarrassé; moins que tout autre, il était +à même de donner des renseignements sur cette maladie-là, cependant +il fallait répondre et il dit: + +--Je dois vous dire, madame... on ne sait jamais comment ça prend, +le mal... ce matin il n'était pas bien... et puis après, ça n'a pas +été mieux... Il souffrait ici et là, et là... enfin, ça n'allait +pas, et puis nous sommes rentrés... et tous les gens qui ont navigué +ont de ça... C'est des fièvres... on les a plus ou moins, mais on les +a... + +--Et enfin, il ne lui est pas arrivé d'accident?... demanda Geneviève +impatientée. + +--Des accidents... avec moi!... jamais... + +--J'ai dit à Annette de courir chercher le médecin. + +--Vous savez, moi, madame, je suis de votre avis... Il y a des fois où +c'est utile... d'autres fois c'est inutile... ça vaut toujours mieux, +on est fixé, dit le matelot tout rouge et ne sachant plus ce qu'il +disait... + +Après avoir fait quelques recommandations sur les soins hâtifs à +donner, Geneviève sortit en disant: + +--Je reviens tout de suite; veillez-le bien, Simon, et s'il s'éveille, +appelez-moi aussitôt, je vais embrasser ma fille... Pauvre aimé, mon +Pierre, pourvu qu'il ne soit pas malade! + +Simon se demanda, en voyant l'inquiétude et la douleur peintes sur +le visage de la jeune femme, en entendant ses accents sincères, si la +soirée de la veille n'était pas un rêve. + +--Vous avez entendu, mon lieutenant, dit-il lorsque la porte fut +fermée, en voyant celui-ci ouvrir les yeux. + +--Oui, fit Pierre calme... Simon, quand le médecin sera venu, il faut +que personne n'entre plus ici... + +--Mlle Jeanne? + +--Jeanne, répéta-t-il.--Puis, après un silence d'une minute: + +--Non, elle me parlerait de sa mère. + +Le médecin vint bientôt; il était accompagné de Geneviève; elle le +conduisit vers le grand lit à colonnes et se plaça de l'autre côté. +Pierre sembla s'éveiller. Alors elle lui prit la tête, l'embrassa, et +la voix émue, les yeux humides, elle lui dit: + +--Oh! mon ami, tu souffres?... Que j'ai eu peur en rentrant!... Docteur, +il refuse toujours de se soigner... + +Pierre laissa dire et ne répondit pas... Le docteur le regarda +attentivement, lui tâta le pouls, l'interrogea et enfin, après un +examen attentif, il écrivit une ordonnance... + +Simon regardait le docteur sans comprendre pourquoi il restait si +longtemps pour affirmer ce qu'il savait, lui: que son maître n'était +pas malade!... Pierre appela le docteur, et comme celui-ci, penché sur +lui, lui demandait: + +--Vous souffrez beaucoup? + +Il lui dit à voix basse: + +--Ce qui augmente mon mal, c'est la douleur, l'inquiétude de ma +femme; elle veut me veiller cette nuit et risquerait de tomber malade +elle-même; je vous prie, docteur, d'exiger d'elle qu'elle me laisse +seul... et ne revienne que demain au matin. + +--Vous avez raison, dit le docteur. + +Ayant fait son ordonnance, il sortit avec Geneviève et le matelot, leur +disant, lorsqu'il fut assez éloigné du malade pour être certain de +n'être point entendu... + +--C'est grave, très grave... + +--Que me dites-vous là? exclama Geneviève épouvantée. + +Cette fois le matelot resta comme hébété devant le docteur... + +--Mon Dieu! mais qu'a-t-il, monsieur, qu'a-t-il? + +--Je ne puis me prononcer aujourd'hui... demain nous verrons. Qu'on +exécute mon ordonnance. Et comme il vit que la jeune femme allait +pleurer, il continua: + +--Je ne vous dis pas que tout est perdu, il y a certainement de +l'espoir... on est venu me chercher bien tard... + +--Mais, exclama vite Geneviève fondant en larmes,--mais vous +m'épouvantez, docteur... Vous me dites tout n'est pas perdu... Il y a +encore de l'espoir... mais il est très gravement malade, alors!... Oh! +mon Dieu! mon Dieu!... mon pauvre Pierre!... Ah! il est mal... il est +bien mal et nous n'avons rien vu... + +Et la malheureuse femme affolée, hoquetant de sanglots, se laissa choir +sur un fauteuil. + +Le docteur lui dit gravement alors: + +--Madame, il n'y a pas encore de danger. Mais il faut qu'il passe une +nuit absolument calme, il faut qu'il soit seul... il faut, madame, que +vous vous absteniez, à moins de crise, de rester dans sa chambre; il +faut qu'il soit seul avec celui qu'il a choisi pour le soigner, et que +celui-ci ne l'éveille qu'aux heures nécessaires. + +--J'obéirai... monsieur... mais dites-moi qu'il n'y a pas de danger!... + +--Mon Dieu, madame, je puis vous assurer que le danger n'est pas +immédiat... et j'ajouterai que j'espère le conjurer... Je me +prononcerai demain. + +--Allez, Simon, allez, mon ami; vous aimez votre maître comme un père +aime son enfant. Veillez-le bien et venez de temps à autre me dire s'il +se sent mieux. + +Et s'accoudant sur un guéridon, la tête dans ses mains, Geneviève +fondit en larmes. + +Le docteur sortit sans que Simon pensât seulement à le reconduire... +Il n'en revenait pas; on aurait parlé hébreu, il aurait mieux compris; +il aurait reçu sur la tête une douche d'eau glacée qu'il ne serait +pas resté plus saisi!... Son maître malade! son maître mourant!... +Décidément la journée était aux événements fantastiques. Tout à +coup une épouvantable idée lui traversa le cerveau: + +Son maître avait été le matin même chez le vieux Rig et c'était +pour s'empoisonner! Il l'avait empêché de se tuer la veille, et +Pierre avait recommencé le matin! C'était cela! Les événements de +la journée se précipitaient dans son cerveau et s'expliquaient +d'eux-mêmes. Il avait épouvanté la jeune bohémienne en lui disant +qu'il venait de s'empoisonner; de là l'émotion de la jeune fille. Il +était allé à Charonne louer une maison, c'était pour lui, Simon, +pour qu'il ne fût pas sans gîte après la mort de son lieutenant; +il avait été à la Bourse trouver son banquier pour arranger ses +affaires. La lettre à la jeune femme du boulevard Beaumarchais était +un testament!... et s'il avait refusé de déjeuner, c'est que le poison +faisait déjà son effet. + +Tout ça lui traversa l'esprit en une seconde avec la rapidité d'une +étincelle électrique... Il ne fit qu'un bond, du rez-de-chaussée à +la chambre de son maître, il entra... Pierre lui dit avec calme: + +--Ferme la porte et pousse le verrou... + +Le matelot ferma la porte, et il allait s'élancer vers son maître, il +allait l'obliger à lui faire l'aveu du poison pour courir vite chercher +le contre-poison... Mais encore une fois il resta anéanti; en dépit +de l'état constaté par le médecin, Pierre se levait très alerte, se +revêtait d'un pantalon à pied, d'une veste de chambre, et disait très +gaillardement: + +--Allons, mon vieux Simon, à l'oeuvre! Il faut commencer... tu vas +avoir de l'ouvrage, mais je sais que tu ne recules pas. + +Simon ne tenait plus sûr ses jambes, il s'assit et demanda: + +--Voyons, mon lieutenant... faut en finir et ne pas me donner des +secousses comme ça... Êtes-vous bien portant?... Êtes-vous malade?... +Est-ce vous ou le docteur qui avez raison? + +Malgré la terrible situation dans laquelle Pierre Davenne se trouvait, +il ne put s'empêcher de rire... et, voyant la mine inquiète et comique +de son fidèle matelot, il lui prit la main et lui dit: + +--Je me porte bien, mon vieux Simon, le corps est fort et robuste..., +le coeur seulement est profondément atteint... Mais ne plaisante pas le +docteur, c'est un grand médecin, puisqu'il me trouve une maladie que je +n'ai pas. + +--Eh bien! mon lieutenant, ce que vous me dites là sauve un homme, +exclama le matelot. + +--Que veux-tu dire?... + +--Dame!... je ne sais pas mentir, moi!... + +Cette fois Pierre ne put s'empêcher de sourire, Simon ne vit rien et +continua: + +--Je croyais que vous aviez fait des bêtises... et que le vieux Rig +vous avait aidé... qu'il vous avait fait avaler une de ses drogues... +Ah! malheur, la vieille vermine... je l'aurais étranglé... puis, +changeant subitement de physionomie, le matelot éclata de rire, se +tordant, se frappant sur les cuisses à grands coups de sa large main et +exclamant: + +--Ah! elle est fameuse, celle-là... je le retiens, le major... c'est un +médecin pour les héritiers... Ah! ah!... + +Pierre, d'un signe, commanda à son matelot de modérer sa joie +bruyante. Celui-ci comprit et, les mains sur la bouche pour mettre une +sourdine à sa voix, il fit en se contraignant la plus laide grimace. +Enfin il se tut. + +Davenne fouillait dans une armoire. Il y prit des liasses de papiers, +qu'il mit dans un coffre solide et tout cerclé de ferrures, puis des +bijoux, des objets précieux... Simon le regardait faire étonné, son +maître fouillait partout, prenant et plaçant toujours dans le grand +coffre. Lorsqu'il fut comblé il le ferma et, ayant regardé l'heure à +sa montre, il dit à son matelot: + +--Madame t'a prié de lui porter de mes nouvelles, va lui dire que je +me suis éveillé... que j'ai pris la première potion... et que me +rendormant j'ai recommandé qu'on ne fît pas de bruit et qu'on me +laissât dormir. + +Simon avait la raison absolument bouleversée, il eut un haussement +d'épaules qui voulait dire: + +--Décidément, je renonce à comprendre, et, obéissant, il alla +s'acquitter de sa commission. + +Il trouva Geneviève en larmes, et celle-ci lui prenant la main lui dit: + +--Simon, ne le quittez pas... si vous êtes fatigué... venez me +chercher et je veillerai pendant que vous vous reposerez... S'il +appelle, je vous éveillerai. + +--Pas cette nuit, madame, il n'y a pas de danger... fit le matelot tout +à fait déconcerté en voyant les larmes de celle qui était la cause +de tout. + +Il revint raconter ce qu'il avait vu à son maître; celui-ci resta +froid et il dit à son matelot: + +--Personne ne viendra ici avant deux heures; il est dix heures, tu vas +descendre ce coffre, il faut t'arranger à n'être pas vu... + +--C'est facile, dit le matelot, tout le monde est couché... et madame +est dans sa chambre... + +--Tu prendras une voiture... et tu vas aller à Charonne, dans la +maison que nous avons louée ce matin... tu cacheras ça... Fais bien +attention, Simon... que c'est très important. Tu portes ma fortune. + +Encore une fois, le matelot regarda son maître avec inquiétude... +Avait-il sa raison?... Il allait faire une observation discrète, mais +Pierre lui dit: + +--Vite.... vite, Simon, c'est à minuit que le sauvage vient; il faut +que tu sois là pour le recevoir, car personne ne doit le voir ici. + +Simon allait encore essayer de parler. Pierre avait soulevé le coffre +et le lui plaçait sur les épaules, puis il lui glissait l'ordonnance +dans les mains et le poussait dehors en disant: + +--Va... et pas de bruit... ferme doucement la grille... tu feras faire +l'ordonnance en route et, avant de la rapporter, tu jetteras dans la rue +la moitié des médicaments. + +Le matelot maugréant obéit. Mais sorti de la maison, une fois dans le +fiacre, ayant renouvelé sa praline pour se rafraîchir... après une +grande demi-heure de réflexions muettes, le front plissé, les lèvres +faisant la moue, il eut un geste violent et dit comme un homme qui prend +une décision: + +--Je veux en finir.. Non, non! pas de ça... je ne veux pas marcher en +aveugle et me trouver perdu, sans boussole... pas de ça... Espère!... +espère!... Il faut qu'il me dise où nous allons... ou sans ça... ou +sans ça... + +Il ne formula pas sa menace, il était arrivé; il se hâta d'aller +enfouir dans la cave de la maison le coffre qui lui avait été si +vivement recommandé. + +Pendant ce temps, Pierre, seul, avait fermé le verrou de sa chambre +pour n'être pas surpris debout; il s'était assis aussitôt devant sa +table et avait écrit deux lettres courtes. Il les avait fermées, puis, +les ayant mises dans une grande enveloppe, après avoir posé trois +cachets, il écrivit: + +«A ma femme Geneviève, pour être ouvert seulement lorsque ma +dépouille mortelle sera dans la tombe.» + +Il plaça la grande lettre, sur la tablette d'un petit chiffonnier, bien +en vue. Quelques minutes après il entendit gratter à la porte, et par +la serrure la voix de son matelot qui disait: + +--C'est Simon, lieutenant. + +Il ouvrit aussitôt. Le fidèle serviteur ferma la porte derrière lui +et, se plaçant devant son maître, il dit: + +--Mon lieutenant, c'est fait... vous pouvez être tranquille... +D'abord je crois que personne n'aura jamais l'idée d'aller dans cette +maison-là... Mais c'est pas tout ça... + +Simon, embarrassé, les yeux baissés, balbutiait, changeant sa chique +de côté, tournant son béret dans ses mains, cherchant le +commencement de la phrase par laquelle il voulait demander à Pierre des +explications... Il répétait: + +--C'est pas tout ça... il faut faire ce qu'il faut faire... mais pour +naviguer, il faut voir clair... C'est pas tout ça... Espère! espère! +qu'on dit toujours... + +Pierre haussait les épaules, et l'interrompant: + +--Simon, le vieux Rig va venir accomplir son oeuvre, il est nécessaire +que tu saches ce qu'il vient faire, puisque c'est sur vous deux que je +compte pour exécuter ce que j'ai arrêté. Ecoute-moi donc avec la plus +grande attention. + +Le matelot eut un gros soupir de satisfaction... et il pensa: + +--J'ai bien fait de lui parler comme ça... au moins je vais savoir le +fin mot. + +Et assis devant son maître, le toquet à la main, les yeux fixes, la +bouche entr'ouverte, les oreilles au vent, il écouta. + +Pierre Davenne raconta à son matelot ce qu'il avait décidé avec le +vieux Rig; il parlait bas, et ce devait être terrible, car, lorsqu'il +eut fini, Simon, pâle, livide, lui dit d'une voix brisée par la +terreur: + +--Et vous êtes absolument décidé à ça?... + +--Absolument. + +--Mais c'est épouvantable!... + +--Il le faut, et tu vas ici me jurer que tu exécuteras en tout point ce +que je t'ai dit... + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit le matelot passant sa main sur son front +en sueur... et le bras levé, il reprit: Je vous jure de faire ce que +vous avez commandé, mon lieutenant... je vous le jure, sur les cendres +de feu ma pauvre mère! + +--Merci, Simon! dit Pierre le prenant dans ses bras et le baisant au +front, merci, mon vieux fidèle... Allons descends, Rig va venir. + +--Ah! Seigneur du bon Dieu! exclamait le matelot... c'est-y possible... +et, obéissant comme une machine, il sortit. Il rencontra Geneviève +qui, entendant du bruit, était sortie de la chambre pour lui demander +à mi-voix: + +--Eh bien, comment ça va-t-il? + +Le matelot la regarda, il ne savait plus que répondre, tant tout son +être avait reçu une secousse... il dit: + +--Très bien... Espère!... espère!... + +Et il descendit. + +Il ouvrait la porte du vestibule lorsque tout à coup une ombre se +plaça devant lui... + +--Qu'est-ce que c'est que ça? fit le matelot. + +--Chut!... tais-toi!... répondit-on... c'est moi, Rigobert... + +--Ah! bien, et par où es-tu entré? demanda le matelot ébahi... + +--Par-dessus le mur et par les arbres... pour ne pas être vu... + +--Bon sang de bon Dieu!... gémit le matelot, si je ne deviens pas +fou!... et prenant sa tête dans ses mains, il grogna: + +--C'est moi qui vais avoir la maladie que le médecin voulait lui +guérir. + +Puis, hochant la tête, il reprit: + +--C'est pas tout ça... madame est là-haut, elle peut te voir... +comment te faire entrer?... + +Le vieux Rig lui dit... + +--Ne prends pas de lumière... marche et je te suivrai dans l'ombre sans +être vu ni entendu. + +--Bon! fit le matelot, sans énergie, sans volonté, et rentrant sous +le vestibule il éteignit la lampe, puis il monta pour prévenir son +maître que celui qu'on appelait le sauvage venait d'arriver... Il +montait l'escalier, tout soucieux, grognant entre ses dents, rongeant sa +«praline;» en passant devant la porte de la chambre de Mme Davenne, il +s'appliqua à ne pas faire de bruit, et il entra chez son maître; ayant +fermé la porte sur lui, il disait à Pierre: + +--Le sauvage est en bas, où faut-il le cacher? + +--Mais non, me voilà!... fit le vieux Rig, en se dressant devant le +matelot étourdi... + +--Ah çà! par où es-tu entré ici, toi?... exclama-t-il. + +--Derrière toi, sur tes pas. + +En effet, le vieux Rig se glissant comme une couleuvre avait suivi le +matelot, rampant presque dans ses jambes sans que celui-ci l'eût vu +ni entendu; ce n'était plus le vieil empoisonneur que nous avons +vu, tremblotant tout frileux dans sa houppelande usée... C'était le +sauvage, le faux Indien de Messaya. + +Pour s'introduire dans la maison de Pierre Davenne, il avait grimpé +après la conduite d'eau, s'était hissé sur le mur, puis se pendant à +une branche d'arbre il s'était laissé tomber dans le jardin, tout cela +sans bruit; toujours invisible, perdu dans l'ombre du petit jardin, +il cherchait le moyen de grimper vers les chambres lorsque le matelot +était descendu. Pierre lui dit: + +--C'est bien ça, Rig, tu es à l'heure et tu es prêt? + +--Oui, maître! + +--Bien, nous allons commencer... Avant il faut bien s'entendre. + +--Et lui!... fit le vieux Rig en désignant Simon. + +--Il sait tout... c'est ton aide... + +Simon prit le bras de Rig, pendant que Pierre se déshabillait pour se +remettre au lit; l'entraînant dans un coin de la chambre, il tira de +sa poche un revolver, et le montrant au vieux sauvage, il lui dit, les +dents serrées: + +--Si ça ne marche pas comme c'est convenu, sur mon saint patron Simon +l'apôtre, sur ma part de paradis... je te flanque ces six balles-là +dans la tête. + +Le vieux Rig se contenta de rire,--le matelot frissonna en disant: + +--Le vieux coquin... c'est le diable! + + + + +VI + +UNE MAUVAISE NUIT EST BIENTOT PASSÉE. + + +Pendant que le vieux Rig, ayant tiré sa trousse, préparait ses +instruments, Pierre calme donnait à voix basse des instructions à +son matelot, car celui-ci, le regard fixe, l'oreille tendue, cherchant +vainement à dompter le tremblement fiévreux qui secouait ses membres, +écoutait muet, essuyant toutes les dix secondes la sueur qui perlait +sur son front. + +Le vieux Rig, tout occupé aux préparatifs de son art mystérieux, +n'écoutait pas... Cependant il releva la tête en entendant Pierre +Davenne dire: + +--Sur les cendres de ta vieille mère, Simon, tu le jures?... + +Simon, pâle, essuya ses yeux mouillés de larmes, son front ruisselant +de sueur, du revers de sa manche, et étendit le bras, puis respirant +bruyamment comme s'il suffoquait, il dit d'une voix tremblante: + +--Devant le bon Dieu qui m'écoute!... par-devant tous les saints du +paradis... sur les os de la vieille mère Rivet qui dort là-bas dans le +cimetière de la falaise... je le jure! + +Il y eut un silence de quelques secondes; le matelot Simon, en relevant +la tête, vit le vieux Rig qui, tendant l'oreille, faisait la grimace +pour écouter... Il crut que le sauvage avait entendu, que la grimace +était un sourire narquois. Pour se débarrasser de l'émotion qui +l'étouffait, se secouant comme un chien mouillé, Simon courut vers son +ancien collègue et, étendant le bras jusque sous son nez, il lui +dit d'un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'exécution de la +promesse: + +--Tu as entendu, Rig... eh bien si cela arrive... je le jure sur mes os +à moi, que je t'étranglerai. + +Le vieux matelot eut un haussement d'épaules plein de mépris, et, +calme, fouillant dans une petite boîte, il y prit délicatement une +minuscule ampoule de verre, à pointe effilée comme une aiguille, +pleine d'une substance blanche, et mira sa transparence à la lumière. + +Simon restait coi; sa grosse colère se heurtait sur l'inerte; il laissa +gauchement retomber son bras... et, embarrassé, il demanda, pour parler +et sortir de sa situation niaise plutôt que pour se renseigner: + +--Qu'est-ce que c'est que ça?... Des pilules?... + +--Ça?... fit le vieux Rig avec un sourire singulier... Ça, mon cher +Simon, c'est la mort! + +Cette fois encore, une sueur glacée perla au front du matelot; il +l'essuya de sa manche en grognant: + +--Oh! le vieux coquin!... Vieille vermine, va!... + +Et il se dirigea vers la fenêtre entre-bâillée; l'air manquait à ses +poumons; il suffoquait. + +Accoudé sur la coudière, pour se consoler, il répétait sans cesse sa +phrase favorite: + +--Espère! espère! + +--Rig avait prié Pierre de se découvrir les épaules; celui-ci obéit. +Il lui fit alors lever le bras droit et, à la limite de l'aisselle, en +arrière, il fit une légère incision, dans laquelle, en l'écrasant, +il enfonça la petite perle de verre pleine de curarine. La petite plaie +était absolument invisible. Le vieux sauvage aida le jeune homme à +remettre sa chemise, et, l'ayant fait coucher, il lui dit: + +--N'avez-vous rien à dire, maître? Avant dix minutes, vous ne pourrez +plus parler... + +--Appelle Simon... + +Simon avait entendu; il accourut aussitôt. Pierre lui dit: + +--Dès que j'aurai perdu connaissance... ou plutôt, dès que je serai +immobilisé... + +--Mourant, enfin, fit le vieux Rig. + +--Ne dis pas ce mot-là, vieux coquin!... exclama Simon. Quand vous +serez immobile?... + +--Oui; tu courras à la chambre de Mme Davenne, appelant au secours... +Avant, tu vas cacher le vieux Rig... + +--Me cacher, oui, mais près de vous; il faut que je puisse constamment +vous observer... Une minute d'erreur, de retard serait la mort. + +Un frisson courut dans les os et dans les moelles de Simon, qui dit, en +prenant la main du sauvage et en la serrant à la faire éclater: + +--Mais ne dis donc pas ce mot-là!... + +Le vieux Rig était de fer; il se contenta de hausser les épaules et +continua: + +--Quand je le dirai, tu courras appeler madame pendant que je me +cacherai; mais tu ne devras pas permettre qu'elle demeure près du +maître... + +--Bon!... toi, dit Simon en montrant une porte qui se trouvait à la +tête du lit, tu rentreras là, c'est le cabinet de toilette; sous les +vêtements, en cas d'alerte, tu peux te cacher... Au reste, je veillerai +à ce qu'on n'y entre pas. + +--Très bien. + +Et le vieux sauvage se plaça près du lit, observant silencieusement +son sujet... Simon, les yeux mouillés et mordillant ses lèvres, +regardait et Rig et son maître, plein de terreur et de pitié. + +L'ancien matelot de la _Souveraine_, ayant besoin d'une montre, avait +été tranquillement prendre sur la cheminée, dans une coupe, celle +que Pierre y avait mise en se déshabillant. C'était un superbe +chronomètre de marine. Il le tenait d'une main, pendant que de l'autre +il tâtait le pouls de Davenne; il observait sur l'aiguille des secondes +l'affaiblissement des pulsations. + +C'était un saisissant tableau que celui de la chambre de Pierre Davenne +à cette heure de nuit, vaguement éclairée par la veilleuse qui +pendait sous le lustre du plafond dans un globe d'albâtre. C'était +la chambre d'un artiste, faite pour le rêve, sombre, meublée de vieux +chêne, tendue de tapisseries épaisses, aux dessins étranges; les +sculptures prenaient en cette nuit un aspect singulier, et Simon, +frissonnant, croyait, dans le vacillement de la lueur de la veilleuse, +voir les sujets des tapisseries prendre une forme humaine; il lui +semblait qu'en se penchant sur le large lit à colonnes torses, le +vieux sorcier le rétrécissait pour en faire un cercueil. Les lueurs +faisaient scintiller diaboliquement à ses yeux les cuivres polis des +candélabres et des chenets... Simon avait la mort dans l'âme, et, +terrifié, il regardait le vieux Rig. Celui-ci observait, en l'étudiant +silencieux, le maître, qui paraissait assoupi. + +Après dix minutes, Rigobert demanda: + +--Que ressentez-vous? + +--Je suis fatigué, sans force; mon corps,--non, mon cerveau,--semble +s'assoupir. + +--Souffrez-vous? + +--Non!... + +Il y eut un silence. Cinq minutes après, Rig demanda: + +--Et maintenant? + +Pierre remua les lèvres... mais aucun son ne sortit, et son regard se +fixa sur celui qui lui avait parlé... Effrayé, Simon se cramponna +au lit pour ne pas tomber... Rig, calme au contraire, comptait sur le +chronomètre et observait le maître... + +--Va maintenant chercher madame, dit-il en lâchant le bras, qui retomba +inerte près du corps inanimé... + +Simon, épouvanté, terrifié, cria et se lamenta, et, du fond du coeur, +l'inertie du corps de son maître était pour lui le prélude d'une mort +voulue... Il courut vers le vestibule en gémissant. + +--Madame! madame! au secours... au secours... Monsieur meurt... +Madame!... et il frappait à la porte de l'antichambre. + +Effrayée, échevelée, à peine vêtue, Geneviève parut; en entendant +le matelot, elle jeta un cri et se précipita dans la chambre de son +mari. + +A cet instant seulement, Simon pensa qu'il devait éloigner celui qu'il +considérait comme un empoisonneur; il rentra bien vite pour expliquer +sa présence, mais Rig n'était plus là... + +Geneviève s'était précipitée sur son mari, elle lui avait pris +la tête, et la tête était retombée sur l'oreiller; elle l'avait +appelé, et son oeil vitreux ne lui avait pas donné un seul regard. +Elle jeta un cri déchirant, et, folle, tombant à genoux, elle se +tordit de douleur. Simon, penché sur son maître, n'en pouvait croire +ses yeux et s'écriait: + +--Mais il est mort!... il est mort! Ils m'ont trompé tous les deux, il +l'a tué... + +En entendant ces mots, Mme Davenne, éplorée, écartait ses cheveux +pour regarder le matelot et demandait: + +--Que dites-vous, Simon? Qui l'a tué? + +Simon, perdant la tête, allait répondre... + +--Je vais vous dire la vérité, il... + +Le matelot jeta un cri terrible; le vieux Rig, se glissant comme une +couleuvre, rampant dans l'ombre sur le tapis, lui mordait la jambe... Il +se tut, non de la douleur, mais en se souvenant de ce qu'il avait juré +à son maître... + +Et quand Geneviève lui demanda encore: + +--Répondez, Simon, que voulez-vous dire? + +Il se dompta, d'un geste brusque, du revers de sa manche il essuya ses +yeux et dit d'une voix sourde, qui tinta comme un glas aux oreilles de +la jeune femme: + +--Je dis qu'il est mort parce qu'on l'a trompé... Je dis que c'est +votre faute qui l'a tué. + +L'accusation écrasa la jeune femme; elle ne s'étonna pas que ce secret +fût connu de Simon; elle saisit la main inerte de son mari et, à +genoux, suppliante, la portant à ses lèvres, elle dit: + +--Grâce, Pierre! grâce! grâce!... + +Et elle restait une grande minute ainsi, sanglotant, couvrant de baisers +la main qu'elle mouillait de ses larmes... Simon s'était reculé, +et dans un coin de la chambre, les bras ballants, l'oeil fixe et sans +regard, il cherchait vainement à mettre de l'ordre dans ses idées. Il +devait se taire, et il voulait parler; malgré tout ce qu'on lui avait +dit, il voyait son maître mort; il s'en voulait d'avoir été dupe, +d'avoir juré, et par cela de s'être rendu l'inconscient complice de la +mort de son maître, de celui qu'il aimait comme son enfant. Il pensait +plein de regret, de douleur et de remords et ne voyait plus rien de ce +qui se passait autour de lui. + +Geneviève s'était relevée, et l'oeil hagard elle avait regardé son +mari; se refusant à croire à cette mort si prompte, elle glissa son +bras sous le col, et lui relevant la tête comme s'il devait l'entendre, +elle priait: + +--Pierre, Pierre, réponds-moi... Pierre, la mort ne prend pas les +hommes jeunes et forts... Je suis une misérable, une indigne... +pardon!... mais, réponds-moi... Non, ce n'est pas à cause de moi que +tu es mort... que tu t'es tué. Oh! ce serait trop horrible... Dis, +mon homme aimé... j'ai commis une faute, un crime, mais reviens, +punis-moi... châtie-moi, c'est moi qui suis coupable... c'est moi qui +dois être punie... Pierre... au nom de notre enfant... Ah! mais, ce +n'est pas possible, son front est encore tiède... non! non... il n'est +pas mort... Pierre... Pierre... entends-moi... + +Et la jeune femme pressait la tête de son mari sur son sein, +l'embrassant sans cesse, cherchant dans ses baisers à lui redonner une +part de sa vie... et la tête, lourde de peser sur son bras, retomba +sans regard, inerte sur l'oreiller. + +Il sembla à la malheureuse que le mort se retirait de ses bras, +cherchant à éviter la souillure de ses baisers; elle eut peur, se +recula en jetant un cri, et, ne sachant ce qu'elle disait, elle gémit: + +--Oui, je sais une misérable, une indigne... pas de pardon... je suis +maudite! + +Et vainement elle chercha à se dresser, les forces lui manquèrent; +elle se sentit défaillir et, n'osant s'accrocher au lit mortuaire, elle +tomba raide sur le tapis. + +Simon se précipita vers elle... La bonne s'était levée au bruit, elle +aida à transporter la jeune femme dans sa chambre. + +Dès qu'ils furent sortis, le vieux Rig parut; il se précipita vers le +lit, découvrit le corps et lui pressa la poitrine par des mouvements +réguliers. + +Simon rentra, menaçant. Il venait de prendre un parti héroïque, son +maître était mort, bien mort, il n'avait plus qu'une idée, étrangler +le vieux Rig. + +Quand en entrant il vit le sauvage sur le lit de son maître, il recula, +puis avança un peu; il resta étourdi. Rig lui dit: + +--Ferme bien la porte; que nous soyons seuls maintenant jusqu'au jour... + +Les idées à l'envers, bouleversé, mais obéissant, le matelot alla +pousser le verrou de la chambre en maugréant. + +--C'est le diable, assurément... J'en suis déjà à moitié fou... + +Mais cependant Simon était moins inquiet, car il remplaça sa +«praline.» + + + + +VII + +AMOUR ET REMORDS. + + +Dans la pièce voisine, une scène navrante se passait. Geneviève, par +les soins d'Annette, avait bientôt repris ses sens; un instant elle +était restée inconsciente, regardant autour d'elle, étonnée de se +trouver à peine vêtue sur un canapé, de voir près d'elle sa servante +bouleversée, de voir surtout à genoux sur le lit, appuyée sur ses +deux mains mignonnes, sa fille. + +L'adorable bébé, Mlle Jeanne, l'oeil brillant d'une fièvre inquiète, +les lèvres épaissies par la moue, le front presque ridé de retenir +ses larmes,--car, lorsqu'elle s'était éveillée, on lui avait défendu +de pleurer pour ne pas faire du mal à «sa petite mère». On lui avait +recommandé de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effrayée, ne +pleurait pas; mais ses joues roses étaient mouillées, mais ses lèvres +tremblaient. En voyant sa mère relever la tête, en voyant son regard +se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renaître +devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'auréole +de ses cheveux blonds; un sourire timide s'étendit sur ses traits, +comme un rayon de soleil qui vient sécher la pluie: ses regards +lancèrent sur sa mère toute leur flamme, ses lèvres appelèrent le +baiser... + +En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Geneviève +se précipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lèvres la +suprême et éternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses +de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui +venait de couvrir la maison de deuil. + +Mais il était nuit, et l'enfant, arrachée au sommeil par la peur, +en retrouvant le calme, en retrouvant près d'elle l'ange gardien des +petits enfants: la mère! l'enfant dit: + +--Petite mère chérie, tu vas dormir près de ta Jeanne... tu vas +dormir aussi... petit père te gronderait demain... et il est bon, petit +père, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus. + +L'enfant avait dit ces mots avec un accent indéfinissable, ce +zézayement qui semble être une langue écrite avec des baisers; la +jolie petite Jeanne avait balbutié ces derniers mots, car le sommeil +revenait avec le calme, et elle s'était endormie en voyant sa mère +près d'elle. + +Ce langage si doux à l'oreille des mères qu'il semble un chant divin, +qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la +vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacrée, patois +pour l'indifférent, langage sublime, révélation de l'avenir pour la +mère... terrifia Geneviève, et alors qu'elle avait à peine repris ses +sens, elle fut prête une seconde fois à défaillir; un froid glacial +courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'âme de son +âme, sa Jeanne, lui dit en s'endormant: + +«Si tu fais du mal à petit père, Jeanne ne t'aimera plus!» + +Cette phrase, dite à cette heure par l'enfant s'endormant, acquérait +une importance énorme; il lui parut que c'était plus qu'une menace: +une condamnation! + +Elle resta inerte, l'oeil fixe, regardant son enfant endormi sur son +bras, n'osant le retirer, de peur d'éveiller Jeanne et de l'entendre +répéter la même phrase en dormant, car son état était tel qu'elle +eût cru que c'était l'âme de son mari outragé qui venait, dans le +rêve de son enfant, châtier sa faute. + +Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la +soutenant, vers le canapé; mais le regard de la malheureuse restait +fixé sur son enfant. + +Jeanne endormie disait en rêvant: + +--Pardonne, petit père! + +Et soudain, terrifiée, épouvantée, la tête basse, les mains +crispées, presque folle, la malheureuse Geneviève dit tout bas: + +--Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie à rougir et à +trembler quand Jeanne me parlera de son père?» Et voyant alors le +vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant +tomber sa tête dans ses mains, elle sanglota en gémissant: + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grâce!... + +Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter +les faits; que le lecteur s'explique l'étrangeté de la nature de +Geneviève: à cette heure, la veuve était épouvantée; jamais elle +n'avait pensé aux résultats d'une faute; inconsciente, elle avait +compté sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu +l'idée que la mort viendrait en châtiment. Si elle avait pensé à la +possibilité de la découverte, elle avait escompté la bonté de son +mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte +du scandale forcerait à la discrétion. Jamais elle n'avait pensé que +celui qu'elle s'apprêtait à tromper, à vaincre, ne résisterait pas; +que là où elle appréhendait la lutte, elle trouverait le vide, la +mort... L'inertie l'accablait. + +Tant que Pierre avait été autour d'elle, confiant dans son affection, +honnête, buvant à la coupe toujours pleine d'un amour sacré, sans +désir, parce que leurs yeux et leurs mains se rencontraient chaque +jour... il lui avait semblé que son ménage était l'habitude et qu'il +devait toujours durer ainsi. Dans ce gris bleu des horizons calmes, +elle n'avait jamais ressenti pour son mari d'autre désir que de +l'avoir près d'elle; il était le pendant nécessaire au tableau qu'ils +formaient en se plaçant chacun d'un côté de leur enfant... + +C'était surtout en l'admirant, en le respectant et en l'estimant +qu'elle l'avait accepté pour époux; elle était si jeune, si seule, +qu'elle cherchait bien plus un compagnon qu'un mari. Pierre était +venu et elle avait pris Pierre. Depuis il ne lui avait pas paru que le +sentiment qu'elle avait pour lui se fût modifié ou augmenté... elle +avait trompé son mari, et c'était pour elle la moitié de l'excuse, +que, dans la faute, elle avait été moins coupable que victime... +(ce que nous saurons plus tard). Mais à cette heure, veuve devant son +enfant, elle sentait que ce qui était sa vie allait disparaître; elle +aimait son mari, elle l'aimait d'un amour véritable, ainsi que toutes +les natures légères, qui ont besoin de voir mourir leurs proches pour +sentir combien ils avaient de place dans leur vie: elle était effrayée +du vide. + +Pierre aimait saintement. Jamais on ne désirait chez lui, et sa +prévenance avait amené sinon l'ingratitude, au moins l'indifférence; +on avait l'habitude de ne manquer de rien, et le superflu, l'inutile +étaient devenus le nécessaire... + +Quand la jeune femme pensa que Pierre allait disparaître à jamais, +qu'elle allait se trouver libre pour celui qui l'avait perdue, elle se +leva tout à coup, et le rouge au front, elle s'écria: + +--Ah! non! non! c'est impossible... + +Et la servante stupéfaite la vit se précipiter sur le lit, +s'agenouiller devant l'enfant endormie et l'entendit dire d'une voix +étrange: + +--Ma Jeanne, c'est pour toi... c'est par toi que je serai forte!... + +Et les sanglots hoquetèrent dans sa gorge; et, malgré les plaintes +et les conseils d'Annette, elle refusa de quitter le lit de son enfant. +Pressant sur ses lèvres ses petites mains, elle semblait sucer sur +cette chair sainte le baume sacré qui lui rendrait la force dont elle +avait manqué pour être chaste épouse, et qu'elle voulait retrouver +pour être une digne mère. + +Après avoir obligé sa maîtresse à revêtir une robe de chambre, +lasse de l'insuccès de ses conseils, Annette laissa la veuve et prit +sur elle d'aller prévenir le seul être qu'elle avait vu dans la maison +et qu'on considérait presque comme s'il faisait partie de la famille, +l'ancien compagnon, le frère d'armes de Pierre Davenne, Fernand +Séglin, enfin!... + +L'aube jetait ses lueurs par les interstices des rideaux, que +Geneviève, tout entière à la douleur et aux remords, était encore +agenouillée près de sa fille; se refusant à croire à la catastrophe, +cherchant à se consoler en regardant endormie, souriante, la belle +petite Jeanne... Dieu seul à cette heure eût pu dire de quelle honte +elle se sentait couverte en songeant au passé, quel mépris haineux +elle avait pour celui qui l'avait obligée à rougir d'elle-même... + +Ayant épuisé toutes ses larmes, brisée de fatigue, écrasée par le +souvenir, et comprenant seulement par le châtiment l'étendue de sa +faute, la malheureuse était sans force et comme endolorie. + +Tout à coup, il lui sembla entendre marcher dans la chambre; elle +se retourna et, à la lueur du jour naissant, reconnaissant celui qui +venait d'entrer si librement chez elle, elle se releva aussitôt. + +On eût pu croire qu'un choc électrique l'avait dressée, tant le +mouvement fut rapide; debout dans sa longue robe de chambre jaune et +blanche, d'un geste fébrile, elle écarta les grands cheveux bruns en +désordre qui couvraient son visage, et étendant le bras vers la porte, +elle dit d'une voix sèche: + +--Tu oses venir ici... à cette heure... va-t'en, malheureux, +va-t'en!... + +Fernand,--c'était lui,--d'abord stupéfait, regarda autour d'eux, +puis il s'avança vers Geneviève; mais celle-ci, reculant avec effroi, +s'écria: + +--Va-t'en! va-t'en! ou j'appelle au secours!... + +Fernand Séglin devint blême, il courut aussitôt vers la jeune femme, +et, la saisissant dans ses bras robustes, il appuya sa main sur sa +bouche pour la faire taire en disant d'une voix sourde: + +--Mais tais-toi donc, malheureuse! Es-tu devenue folle?... Veux-tu donc +que tout le monde ici sache la vérité?... Est-ce à l'heure où sa +mort nous rend maîtres de l'avenir, où nous pouvons enfin justifier le +passé que tu vas jeter le déshonneur dans la maison?... + +Geneviève avait repoussé la main qui l'étouffait et, en entendant la +cynique pensée de Fernand, elle le regarda les sourcils froncés et, +comme si sa raison se refusait à comprendre, elle demanda, en appuyant +sur chaque syllabe: + +--Mais qu'espères-tu donc? + +--Veuve respectée de Pierre Davenne, avant un an tu seras la femme +légitime de Fernand Séglin. + +--Ah!... exclama Geneviève. + +Rien ne peut rendre l'expression de mépris, de dégoût, de répulsion, +contenue dans cette seule exclamation; et de ce même accent, la jeune +femme montrant sa fille endormie ajouta: + +--Et c'est devant cet ange que tu oses parler ainsi!... + +Le ton et le geste de Mme Davenne avaient fait sur le jeune homme +l'effet d'un coup de cravache; le rouge lui monta au visage, ses dents +grincèrent, ses yeux eurent un regard de fauve; il saisit la jeune +femme par le bras. Elle voulut crier. Il appliqua sa main sur sa bouche; +elle se débattait, il la traîna, la pressant au risque de l'étouffer; +d'un coup de genou, il ouvrit la porte d'un petit boudoir et y traîna +la malheureuse. Là, il la jeta sur un canapé où elle tomba, inerte, +étouffant, suffoquant, cherchant à recouvrer sa respiration. + +La voyant dans l'impossibilité momentanée de bouger, Fernand alla +fermer la porte de la chambre; s'étant assuré que l'enfant n'avait +pas été éveillée, il rentra dans le boudoir dont il ferma la porte +derrière lui. + +Geneviève, remise de la secousse, mais tremblante de peur, était +accroupie dans un coin du canapé, la tête dans ses mains, pleurant de +douleur, de honte et de rage. Fernand, les sourcils froncés, s'avança +vers elle, et croisant les bras, il dit: + +--Nous sommes seuls ici, Geneviève... tu vas m'écouter... tu vas me +répondre... + +La jeune femme se laissa glisser sur les genoux, et les mains jointes, +elle s'écria en levant les yeux au ciel: + +--Seigneur!... ayez pitié de moi... le châtiment est terrible... + +Fernand eut un mouvement de colère en disant: + +--Il est trop tard pour prier... il est l'heure d'agir. + +Geneviève releva la tête... elle ne comprenait pas ce que son complice +voulait dire. Celui-ci prit un siège, et avant de s'asseoir, il releva +la jeune femme, la conduisit vers le canapé et lui dit: + +--Écoute-moi. + +Geneviève, sans force, sans volonté, terrifiée par les menaçantes +façons de Fernand, le regardait hébétée, se refusant à croire que +c'était là l'homme pour lequel elle avait été criminelle. + +La chambre dans laquelle se trouvaient Geneviève et Fernand était +plutôt un petit salon qu'un boudoir. Les portes étaient garnies de +lourdes tentures de soie jaune, les murs étaient tapissés de la même +étoffe, encadrés d'épaisses baguettes d'ébène. Sur la cheminée +noire était une glace de Venise à large cadre sculpté. Tous les +bibelots d'art, familiers aux femmes de goût, emplissaient les vitrines +et encombraient les étagères. Une porte communiquait à une pièce +semblable qui servait de fumoir à Pierre Davenne, et qui avait une +entrée sur sa chambre. Cette porte se trouvait placée juste en face +de la glace.--Nous l'avons dit, de lourds rideaux de soie jaune la +masquaient. + +A cette heure, les lueurs blafardes du matin jetaient dans le petit +boudoir un jour gris, auquel l'oeil avait besoin d'être habitué pour +voir. + +Assis en face de Geneviève, Fernand commença: + +--Geneviève, ici, personne ne peut nous entendre, parlons franchement. +D'abord, m'aimes-tu? + +La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas. + +--Il faut répondre... Tu m'as aimé, au moins?... + +Il y eut encore un silence. + +--Mais enfin, hier, chez moi, tu mentais donc, lorsque tu me disais: +«Quel malheur que la fatalité sépare ainsi ceux qui étaient faits +pour vivre ensemble... Ah! si le ciel était juste...» + +--Ne dis pas cela... Ne dis pas cela! exclama aussitôt la jeune femme +en fondant en larmes... C'est ce blasphème que j'expie aujourd'hui... + +Puis, pleine de fièvre, continuant: + +--Non, non, je ne t'ai pas aimé... C'est lui que j'aimais... C'est sa +confiance, c'est ma coquetterie qui m'ont perdue... Et toi, tu as abusé +de tout à mesure que tu as vu que mon mari ne s'occupait pas de moi; +tu t'es appliqué, par tes façons, par ton langage, à forcer mon +imagination à te comparer sans cesse à lui... Tu guettais les petites +querelles du foyer... J'ai été indigne... Je n'ai pas à revenir +sur ce qui a été... J'expie aujourd'hui la faute!... Parle!... Que +viens-tu me proposer?... + +Fernand se leva et marcha quelques minutes dans la chambre, comme s'il +voulait donner à ses paroles le poids d'une chose raisonnée..., puis +il vint s'asseoir sur le canapé, près de Geneviève qui, l'observant +avec attention, ne recula pas. + +--Geneviève, dit-il avec calme, je t'obéirai. Ne revenons pas sur le +passé!... Une faute a été commise; tu m'en accuses; soit! C'est moi +qui t'ai dérangée de tes devoirs!... J'ai ainsi outragé mon ami, +je suis un misérable... Soit!... Mais je t'aimais, moi... Je t'aime, +moi!... Oui, je t'aime!... + +Et il regarda fixement la jeune femme dont les yeux se baissèrent. Il +y avait dans le regard de Fernand une puissance contre laquelle, +vainement, on aurait voulu lutter. Après une grande minute de silence, +il reprit: + +--Ne parlons pas du passé!... Parlons du présent. J'avais, dans nos +coupables relations, une terreur, c'était que Pierre ne vînt à les +connaître; c'était que celui auquel, je le reconnais, je dois tout, +ne fût obligé de me mépriser... Un malheur, aujourd'hui, efface tout +cela. + +Geneviève releva la tête et dit d'un ton glacial: + +--Tu te trompes, Fernand... + +--Hein? interrogea aussitôt celui-ci. + +D'un ton calme, monotone, comme celui du greffier lisant un jugement, +elle dit: + +--Lorsque j'ai demandé à Simon, à l'heure où il m'a appelée, la +cause de la mort de mon mari, Simon m'a répondu: «Il meurt parce qu'on +l'a trompé; c'est votre faute qui l'a tué.» + +--C'est impossible! exclama Fernand. + +Et il passa la main sur son front, en répétant: + +--C'est impossible; puis il reprit: + +--Non, non! tu as mal compris... Simon adore son maître; il s'exprime +mal, il a voulu dire que ce sont tes soins qui lui ont manqué... mais +personne, personne ne sait... + +--Je voudrais le croire, dit Geneviève malgré elle, ce serait un +remords de moins. + +Fernand lui prit les mains, elle le laissa faire; il continua: + +--Geneviève, nous avons été coupables. Dieu et nous seuls le savons, +il faut racheter dans l'avenir la faute commise; Geneviève, il faut +avoir du sang-froid... de la raison... + +Comme elle ne répondait pas, un mauvais sourire s'étendit sur les +lèvres de Fernand, qui reprit en l'observant: + +--Tu as un enfant à élever... Tu lui dois la fortune de ton mari... Tu +lui dois un nom respecté... Il ne faut pas qu'il se trouve au monde +un homme qui puisse dire de Mme veuve Davenne: «Cette femme a été ma +maîtresse!...» + +--Un seul homme peut dire cela!... + +--C'est trop... + +Geneviève le regarda épouvantée, et, arrachant ses mains de celles du +jeune homme, elle en couvrit son visage et pleura en disant: + +--Ainsi, si je ne t'obéis pas, tu serais capable de cette infamie?... + +--Geneviève, reprit sardoniquement Fernand, le malheur des uns fait +le bonheur des autres... Écoute-moi, crois-moi, obéis-moi et tu seras +heureuse... + +Étouffant, suffoquant, la jeune femme se recula en s'écriant: + +--Mon Dieu! que ne le faites-vous revivre une minute pour l'entendre! + +Fernand haussait les épaules, lorsque tout à coup, s'étant tourné +vers la glace de Venise, il jeta un cri terrible. Geneviève, étonnée, +le regardait sans s'expliquer la cause de l'effroi qui se peignait sur +son visage. + +Dans l'encadrement de la glace de Venise, Fernand venait de voir le +spectre de son ami, de celui qu'il avait si indignement trompé; il +avait vu son visage, sur lequel la mort étendait sa pâleur mate; il +avait sursauté sous l'ardent éclat de son regard... Il avait jeté et +fermé les yeux une seconde, et quand, se domptant, il avait regardé, +la vision était disparue; alors, ne voulant pas croire à une cause +fantastique, il courut vers la porte qui se trouvait en face de la +glace, il releva les lourdes portières, la porte était fermée; il +essaya de l'ouvrir, un verrou la fermait en dehors. + +--Quelle folie! dit-il, cherchant à vaincre le malaise que lui avait +donné cette hallucination. Éveillé au milieu de la nuit... et plein +de cette idée, c'est mon imagination..., c'est la fièvre qui me +dévore... Je deviens fou d'avoir ces peurs d'enfant. + +Geneviève, en voyant sur le visage de Fernand les impressions diverses +par lesquelles il passait, lui demanda: + +--Qu'as-tu donc? + +--Rien, fit vivement le jeune homme... Rien!... + +Puis, après quelques minutes de silence, il reprit: + +--Allons, Geneviève..., nous parlerons plus tard de ce que l'avenir +nous réserve; à cette heure, il faut s'occuper absolument de lui... Je +ferai les démarches... Je connais ses affaires comme les miennes... Tu +n'as donc à t'occuper de rien... Pleure et prie près de ton enfant... + +Geneviève ne répondit pas... Fernand se leva et sortit. + +Quand il fut hors de la chambre, la jeune femme hocha la tête et dit: + +--Oh! le misérable!... Malheureuse que je suis... Et elle fondit en +larmes. + +Lorsque Fernand fut dans l'antichambre, il se trouva en face de Simon +adossé sur la porte de la chambre de son maître. + +Fernand se souvint alors de ce que lui avait dit Geneviève, et, voyant +le matelot comme en faction, il fronça le sourcil et lui demanda +sévèrement: + +--Que fais-tu là? + +--Je vous attendais, monsieur Fernand. + +--Ah! tu m'attendais, et pourquoi? + +--Si vous voulez descendre au jardin... je vais vous le dire...; car, +ajouta-t-il à mi-voix, je ne voudrais pas que madame entendît... la +pauvre femme... + +--Qu'est-ce donc? + +--Oh!... c'est des recommandations que mon pauvre cher maître m'a +chargé de vous transmettre. + +--Bien... Que je voie ce pauvre ami d'abord... + +--Vous remonterez tout de suite... fit Simon... cherchant à entraîner +Fernand, il faut que je parte et je voudrais vous parler avant de +sortir... + +--Voyons, fit indifféremment Fernand se disposant à descendre; +mais, au même instant, Simon appuya la tête sur la porte comme +s'il écoutait... Trois petits coups secs venaient d'être frappés, +perceptibles pour Simon seul, et le matelot, changeant aussitôt +d'allure, dit: + +--Au fait... je peux aussi bien vous dire ça dans la chambre..., car il +ne faut pas le laisser seul... + +--Comment, personne ne le veille? fit Fernand. Y penses-tu, Simon? +Entrons alors; et, suivant le matelot, il entra dans la chambre +mortuaire. + +En voyant sur le lit, étrangement éclairé par la lumière du cierge, +le cadavre de son ami, Fernand se précipita et tomba à genoux; +saisissant la main froide du mort dans ses mains fiévreuses, éclatant +en sanglots, il s'écria avec un hurlement de douleur: + +--Pierre! Pierre, mon vieil ami, est-ce possible? + +Et ses larmes coulaient sur la main glacée... + +C'était un imposant tableau que celui devant lequel le matelot Simon, +les dents serrées, le front plissé, restait comme anéanti. + +Le jour naissant jetait à travers les vitraux de la fenêtre des lueurs +fantastiques, qui luttaient avec la lumière rouge du cierge, le corps +raide étendu sur le lit et couvert d'ombre par les rideaux soulevés, +sur un fauteuil un grand vase de bronze rempli d'eau bénite dans +laquelle trempait une branche de buis jauni... + +Fernand faisant un effort se leva, et, baisant son ami au front, il dit: + +--Pierre, mon frère, mon ami, je veillerai sur les tiens... + +Simon, les mains crispées, le regardait; un instant sa rage fut telle +qu'il allait s'élancer pour essuyer sur le front de son maître la +trace des lèvres de Fernand... Celui-ci se relevait à ce moment; il +dit: + +--Que veux-tu, Simon?... + +Le matelot se dompta en se souvenant du serment fait à son maître... +et, enfonçant ses ongles dans sa chair, faisant une grimace pour +paraître sourire, il répondit: + +--Je descends, vous allez le veiller un peu... je vais remonter +bientôt... + +--Va, mon pauvre ami... je veillerai. + +Simon qui étouffait sortit; mais la porte fermée son coeur se souleva, +et crachant, il dit: + +--Judas! va. + + + + +VIII + +UN AMI LOYAL. + + +Le matelot, en sortant de la chambre, apprit par Annette que Mme Davenne +s'était enfermée chez elle avec sa fille, après avoir recommandé de +ne laisser entrer personne. + +--Mais, demanda Simon, si M. Fernand veut lui parler? + +--Elle m'a surtout recommandé de lui refuser la porte, répondit la +servante. + +--Ah! fit l'ex-matelot avec un clignement d'yeux. + +Il descendit dans le jardin et, comme les événements qui s'étaient +précipités en cette seule nuit avaient mis la fièvre dans son sang et +la migraine sous son front, il se promena lentement, humant l'air humide +du matin. Simon était agité, une idée constante le préoccupait et le +terrifiait: la volonté du maître! + +Et devant le corps froid qui était étendu raidi dans la chambre, il +sentait courir dans ses veines, dans ses os, de mortels frissons. +Il vivait dans un mystérieux complot, dont la non-réussite +l'épouvantait. Parfois, mordant «sa praline,» il souriait, puis tout +à coup de sinistres pressentiments traversant son cerveau, son front +se plissait, un tremblement nerveux agitait ses lèvres, son poing +menaçant frappait dans le vide et il disait d'une voix sourde: + +--Oh! je t'étranglerais sur son corps... + +Puis Simon se secouait, comme s'il voulait se dégager de ses tristes +pensées, il passait sa main sur son front brûlant et, pour se rassurer +lui-même, il répétait: + +--Espère! espère! + +Après une grande heure de cette promenade, il remonta dans la chambre; +entrant sans frapper, il surprit Fernand qui, à sa vue, s'éloigna +vivement d'un petit meuble. + +D'un coup d'oeil, Simon jugea ce qui s'était passé; Fernand, seul, +avait cherché à se renseigner sur la situation de son ami. Mais il +s'était heurté à l'impossible; le matelot, sur l'ordre de Pierre, +avait fermé tous les meubles et en avait gardé les clefs. La lettre +placée sur le chiffonnier avait été tournée et retournée en tous +sens; sur les trois cachets, il y en avait un de brisé... Fernand avait +eu un instant l'idée d'ouvrir la lettre. En voyant le serviteur de son +ami, surmontant son embarras, il lui demanda: + +--Simon, qu'est-ce cela? Et il montrait la lettre. + +--Je l'ignore, monsieur Fernand; mon lieutenant m'a donné cette lettre +quand il s'est senti tout à fait mal, et lorsque je lui demandai si +je devais la remettre à madame, il m'a dit: «Non! mets-la sur +le chiffonnier, lorsque tout sera fini, quand vous reviendrez du +cimetière, dans cette chambre même, madame brisera le cachet, ce sont +mes dernières volontés.» + +--Ah! tu devrais alors serrer cette lettre... il est imprudent de la +laisser là... + +C'était bien la pensée de Simon, relativement surtout à celui qui lui +parlait; mais il dit: + +--Oh! il n'y a pas de danger... personne ne devait entrer ici... +C'était la volonté formelle de mon lieutenant; comme vous êtes plus +qu'un ami, plus qu'un frère, pour vous j'ai pu manquer à l'ordre... +mais personne autre n'y entrera... + +Il y eut un long silence au bout duquel Fernand dit à Simon: + +--Nous allons nous rendre ensemble à la mairie pour déclarer le +décès. + +--Je suis à vos ordres. + +--Mais, fit Fernand avec embarras, il faut que nous causions avant. + +Simon, inquiet, clignait de l'oeil et pinçait les lèvres en tendant +l'oreille. + +--Simon, continua le jeune homme, tu vois quelle douleur... cette mort +incroyable, foudroyante, a jetée dans la maison; après lui, il y a là +la malheureuse Geneviève, que ce coup a presque rendue folle; l'état +dans lequel elle se trouve est effrayant, le moindre incident survenant +peut amener une catastrophe nouvelle... J'ai peur qu'elle ne veuille +absolument revoir celui qu'elle aimait tant et que cette scène +déchirante ne fasse se déclarer en elle une maladie mortelle... + +Toujours la tête penchée, l'oreille tendue, l'oeil demi-clos et +clignant, le matelot de Pierre écoutait, cherchant avec inquiétude où +l'ami de son maître voulait en venir. + +--Il faut empêcher cela! + +--Mais, comment? fit le matelot. Je ne peux pas refuser à madame +d'entrer pour dire adieu à son mari. + +--Ce n'est pas cela, Simon... il faut avoir de la force, de la raison, +éteindre toute sentimentalité... il faut enfin hâter les funérailles +et faire enlever au plus tôt ce pauvre Pierre, empêcher que la vue de +ce lugubre tableau n'amène enfin la catastrophe que je redoute. + +--Ah! je comprends, fit Simon, paraissant presque heureux de ce qu'on +lui disait. Vous avez raison, c'est une bonne idée, ça... c'est d'un +bon coeur... Mais comment faire? + +--C'est simple comme tout... Nous allons à la mairie. + +--Bien! + +--Nous déclarons le décès, nous l'avançons de sept heures. + +--Bien! et alors! + +--Alors... nous pouvons ce soir même faire les funérailles... + +--Mais vous avez raison... Quand on est mort, on est bien mort! dit +Simon qui paraissait absolument ravi de l'idée de Fernand; ainsi nous +en terminons vite, nous sommes des hommes... Un malheur est arrivé, il +faut au plus tôt en finir... comme à bord... Je suis à vos ordres, +monsieur Fernand. + +Et, tout bas, le matelot pensait: + +--Ah! coquin, tu as hâte d'être seul ici, d'ouvrir le testament, +d'être avec elle, chez elle, c'est-à-dire chez toi... Coquin, va... +Espère! espère! + +--Eh bien! partons tout de suite, tu reviendras aussitôt, seul, pendant +que je m'occuperai des préparatifs... Tu vas mettre quelqu'un près de +lui... + +--Non! non! c'est sa volonté! Sortez, je ferme la porte à clef... Nous +ne serons pas longs. + +Fernand approuva et sortit... Simon, sous prétexte de jeter un coup +d'oeil au corps, alla frapper trois coups secs sur le panneau derrière +lequel était caché le vieux Rig, puis il sortit, ferma soigneusement +la porte et accompagna Fernand. Ainsi qu'ils l'avaient arrêté, ils +déclarèrent le décès en l'avançant, et l'inhumation fut décidée +pour le même soir, à cinq heures. + +Tout se passa selon les prévisions de Fernand; Geneviève ne quitta pas +sa chambre, elle avait peur de rencontrer Fernand, et les remords qui la +poursuivaient avaient anéanti son courage, elle n'osait entrer dans +la chambre de son mari; quand on vint lui dire que les funérailles +auraient lieu à cinq heures, elle éclata en sanglots et dit: + +--J'irai! + +On chercha à la dissuader. Mais Simon s'interposa en disant vivement: + +--C'est un devoir sacré, et ça serait indigne d'empêcher madame de le +remplir. M. Fernand s'occupera de madame... + +Fernand leva les yeux et son regard flamboyant chercha à rencontrer +celui de Simon; il voulait y lire l'intention mise dans la phrase; mais +le matelot, calme, essuyait ses yeux avec son mouchoir de cotonnade. + +Le médecin de service était venu le matin constater le décès; il se +contenta de soulever les paupières pour regarder l'oeil vitreux sans +regard. Il avait lu l'ordonnance du médecin venu la veille et avait +conclu que le malade était mort d'une hypertrophie du coeur... + +Alors Simon s'était enfermé dans la chambre avec son maître, refusant +de prendre aucune nourriture. Lorsque les employés des pompes funèbres +s'étaient présentés, il avait fait porter le cercueil dans la chambre +et avait demandé qu'on le laissât seul ensevelir son maître. On +l'avait écouté. Puis il avait rappelé les croque-morts et leur avait +fait placer et visser le couvercle. Le corps fut exposé. Alors il alla +prévenir Geneviève que l'heure de la triste cérémonie était venue. + +Celle-ci, toute vêtue de deuil, embrassa sa fille, et muette, +étouffant sous la douloureuse émotion, elle suivit le matelot +et descendit au salon, où Fernand racontait aux quelques amis qui +attendaient pour conduire Pierre Davenne à sa dernière demeure +l'étrangeté et la rapidité de cette mort presque foudroyante. + +Lorsque le convoi se mit en marche, Geneviève monta dans une voiture, +seule; derrière le corps marchait Fernand. Derrière les assistants +marchaient, se donnant le bras, le matelot Simon et son ancien collègue +Rigobert, vêtu pour la circonstance d'un large pardessus qu'il avait +décroché sans façon dans la garde-robe de Pierre, prétextant qu'il +ne pouvait retourner chez lui. + +Pendant tout le temps que dura la funèbre cérémonie, le vieux Rig +regardait la montre qu'il avait par mégarde prise sur la cheminée, et +il maugréait tout bas: + +--Ils n'en finiront donc pas avec leur lenteur! + +--Nous avons le temps? demandait Simon. + +--Nous avons le temps, oui... mais il ne faut guère en perdre... ou... + +--Ou? interrogea Simon. + +--Ou je ne réponds de rien. + +---Ne dis pas ça, vieux coquin! râlait Simon en lui serrant le bras à +le faire éclater, ne dis pas ça... + +Et le fidèle matelot devenait livide. Au contraire, Rig grimaçait un +sourire. La cérémonie religieuse fut courte; cependant on arriva au +cimetière à l'heure où le jour commençait à baisser. La famille +Davenne avait un caveau grand comme une chapelle, le corps y fut placé. + +Alors une scène déchirante se passa. Geneviève était descendue de +voiture à la porte du cimetière; lorsque les employés enlevèrent +le cercueil pour le porter dans le caveau, la malheureuse femme se +précipita, et l'embrassant en tombant à genoux, laissant éclater ses +sanglots, elle s'écria: + +--Grâce! mon Pierre, grâce!... Non! non! ce n'est pas vrai, ce n'est +pas moi qui suis cause de ta mort!... Pierre, pardon!... Toute ma vie, +je le jure, je l'emploierai à racheter la _faute_! Pierre, grâce!... +Pierre!... + +On juge de la stupéfaction des assistants. Fernand, livide, mordait +ses lèvres, se contraignait pour ne point se précipiter sur elle +et éteindre dans sa gorge les aveux que le remords lui dictait. Se +domptant et maître de lui, il dit à l'un des assistants: + +--La pauvre sainte femme, ce malheur la rend folle. Aidez-moi, nous +allons l'arracher à ce triste spectacle et la reconduire à sa voiture. + +Cela sembla si naturel, si vrai, que deux ou trois hommes aidèrent +Fernand. On enleva presque la malheureuse et on la porta jusqu'à sa +voiture, malgré ses cris: + +--Laissez-moi... laissez-moi... Mon Pierre, adieu... Adieu, pardon, +grâce... + +Et elle perdit connaissance. + +Le corps était dans le caveau, les assistants, douloureusement émus, +se retiraient après avoir pressé la main de Fernand, qui représentait +la famille, et après lui avoir dit quelques paroles de consolation, +tant il semblait désolé. Les gens partaient en pensant: + +«Pauvre jeune homme, c'est presque son frère qu'il perd... C'étaient +deux braves et loyaux amis... pauvre garçon... pauvre femme!» + +Quand tout le monde se fut éloigné, Fernand pensa au retour, il +chercha le matelot. Comme il désirait être seul avec Geneviève dans +la voiture, afin que personne n'assistât à la scène qui allait suivre +la crise, il voulait dire au matelot de prendre un autre fiacre, et +qu'il le retrouverait rue Payenne; il l'aperçut, alla vers lui et dit: + +--Simon, prends une voiture et rejoins-nous... Je vais reconduire madame +Davenne. + +Simon le regarda, et, lui tendant la main, il dit: + +--Adieu, monsieur Fernand... Je ne vais plus rue Payenne. + +--Que dis-tu? fit Fernand étonné. + +--Monsieur Fernand, là-bas, j'aimais mon maître... c'est pour lui que +j'y restais. Mon maître est mort... Adieu... Je ne veux plus revoir +cette maison-là... La maison maudite... + +--Mais tu n'es pas raisonnable... La douleur t'égare... + +--Adieu, je vous dis... Demain je serai à Brest et dans trois jours en +mer... Qui sait, nous nous reverrons peut-être un jour... Adieu... + +Fernand allait insister, mais le matelot était déjà loin. Il +réfléchit une longue minute, puis, ayant passé son mouchoir sur sa +figure et, chose singulière, ayant enlevé par ce mouvement et les +larmes et l'air désolé répandu sur son visage, il sourit et dit entre +ses dents: + +--Au reste, cela vaut mieux! À nouveau maître, il faut nouveau valet. + +Et il monta dans la voiture, s'assit près de Geneviève, qui, ayant +repris connaissance, se tenait dans un coin, presque accroupie, les +mains jointes entre ses genoux, les yeux secs, le regard fixe, anéantie +par ses remords et par sa douleur. + +Et la voiture se mit en marche; alors, de sa voix la plus douce, Fernand +dit à la veuve: + +--Geneviève, mon enfant, c'est fini..., il faut oublier..., il faut +avoir de la raison... Écoute-moi, ma bonne amie, et causons. + + + + +IX + +UNE PETITE PROMENADE GAIE LA NUIT. + + +Avec la nuit, la pluie était tombée; la pluie chaude des jours +d'été, tombant dru et transformant en torrent les ruisseaux en pente +raide du cimetière. Le silence n'était troublé dans le vieux champ du +repos que par le gloussement de l'eau dans les rigoles. La nuit épaisse +enveloppait dans ses ombres les tombes, les croix et les arbres noirs +qu'aucun souffle de vent n'agitait. Les jardinets des tombes formaient +de petits lacs entourés de buis; d'autres semblaient un écusson +d'acier à croix noire; sur les toits de zinc, sur le sable, sur les +pierres, sur les feuilles la pluie battante crépitait, et c'était +lugubre à cette heure, dans ce silence, au milieu duquel la mort +planait. + +Les gardiens, trempés jusqu'aux moelles, étaient rentrés dans leurs +petites maisons gaies, au milieu des plantes pariétaires qui les +enveloppent, les colorant de leur verdure, les parfumant de leurs +fleurs... Il faisait nuit, il faisait humide, il faisait triste, et, +après s'être séchés devant le feu gai du bois sec des entourages +et des vieilles croix funéraires, ils s'étaient glissés dans le lit +moelleux, sous l'édredon, et s'étaient enfoncés dans ce bon sommeil +calme qui vous prend sous un bon abri, sur les contrevents duquel la +pluie bat. + +Les rondes étaient suspendues cette nuit à cause du temps; les chiens, +eux aussi, faisaient le _cimetière buissonnier_; ils étaient rentrés +mouillés, tout boueux, et s'étant vigoureusement secoués, après +avoir consulté l'oeil du maître, ils s'étaient couchés devant +l'âtre, le museau sur les pattes, roussissant leurs poils aux cendres, +puis séchés ils avaient gagné la niche. + +Il pleuvait, il faisait nuit; et la demie de neuf heures sonnait lorsque +deux hommes enjambèrent la brèche d'un mur en réparation; insoucieux +de la pluie, ils coururent vers le haut cimetière, le plus petit des +deux hommes disant à l'autre: + +--Vite! vite! courons, ils ont été longs à se coucher, mais +maintenant nous n'avons à craindre ni les hommes ni les chiens... + +--Il est temps au moins? demanda l'autre. + +--C'est bien juste, et j'ai peur. + +--Filons donc, alors, vieux coquin, exclama l'autre en doublant sa +course. + +Les deux hommes couraient comme deux soldats, les coudes au corps, le +pas égal... S'enfonçant ici, trébuchant là, mais toujours droits, +courant non par les chemins, mais par les sentes qui séparent les +tombes. Après trois minutes de cette course, tout ruisselants de sueur +et de pluie, ils s'arrêtèrent devant la chapelle funéraire, où +quelques heures avant on avait porté le corps de Pierre Davenne. + +Tout haletant, le plus grand (nos lecteurs l'ont reconnu), Simon, ouvrit +la porte, fit entrer son compagnon Rigobert; le vieux sauvage entra et +la referma aussitôt. + +Le matelot ôta son caban tout mouillé et l'accrocha devant la porte, +faisant un rideau protecteur, pendant que le vieux Rig, ayant tiré +des allumettes de ses poches, allumait les deux cierges de la petite +chapelle. Le vieux Rig était méconnaissable; lui si tranquille, si +calme d'ordinaire, à cette heure il semblait secoué par une fièvre +violente; il avait jeté à terre le long pardessus qu'il avait pris +le matin chez Pierre, et, avec une adresse et une force étonnantes, il +avait glissé dans le plâtre frais qui scellait la pierre un ciseau à +froid et d'un coup sec il avait fait vaciller la pierre. + +--Allons, Simon... vite là, dit-il. + +Le matelot vint et l'aida à soulever la pierre, qu'ils placèrent sur +les dalles. + +Le corps n'avait pas été descendu dans une fosse. Le monument de la +famille Davenne était une longue salle dans laquelle on descendait par +huit marches. Devant la porte, en face de l'escalier, était un petit +autel, et, à gauche, quatre cases, semblables à des tiroirs, ayant de +larges anneaux; au-dessus de chacun étaient gravés la date du décès, +l'âge et le nom de celui qui y reposait. + +C'est la pierre qui murait une de ces caves presque au niveau du sol que +le sauvage venait de desceller si rapidement. Simon et Rig traînèrent +avec précaution le lourd cercueil et le placèrent au pied de l'autel. +Les deux hommes avaient chacun un tournevis... Une crainte épouvantable +les étreignait à ce moment; car, sans dire une parole, ils se mirent +à dévisser chacun un côté du couvercle. Deux minutes après le +cercueil était ouvert; le linceul arraché laissait voir la face +livide, les yeux caves, la bouche sèche de Pierre Davenne. + +Le vieux sauvage avait arraché la chemise en même temps que le suaire, +et il avait appliqué sa tête sur le coeur du cadavre. + +Simon, l'oeil ardent, les lèvres serrées, la main crispée sur le +manche du tournevis qu'il tenait comme un poignard, cherchait à lire +sur la physionomie du vieux Rig. + +Et c'était une vilaine page à lire que le visage du sorcier. Il +faisait en auscultant la plus hideuse grimace. + +--Eh bien? demanda Simon. + +--J'ai peur, fit lugubrement le vieux Rig!... + +Simon sursauta, son bras se leva menaçant, ses yeux lancèrent des +éclairs, et il râla: + +--Vieille vermine... si tu l'as tué, je t'enferme vivant dans son +cercueil. + +Rigobert parut ne pas avoir entendu; avec une force qu'on n'eût jamais +cru devoir trouver chez cet être vieux et maigre, il prit le corps de +Pierre dans le cercueil, le coucha à terre, et d'une main appuyant sur +l'épigastre en faisant des pressions régulières, il colla sa bouche +sur les lèvres du mort, lui jetant son souffle dans les poumons... + +Épouvanté, Simon restait le bras levé, la bouche béante... + +Au bout de dix minutes, il dit vite à Simon: + +--Prends dans le paletot une fiole roulée dans du cuir... Verse-la sur +le ventre et frictionne-le à faire venir le sang... + +Et aussitôt, continuant à faire des pressions sur l'estomac, il +replaça sa bouche sur les lèvres du cadavre. + +C'était un étrange tableau que celui de ces deux hommes penchés sur +ce corps livide, dans le tombeau, à la lueur vacillante des cierges, +et faisant des efforts surhumains pour lui rendre la vie. Le silence +sépulcral n'était troublé que par le bruit monotone de l'eau qui +gloussait dans la gargouille du monument, et qui, inondant les allées, +se glissait sous la porte et commençait à mouiller l'escalier. + +Ce n'était pas le visage de Pierre qui était le plus blême; +Simon épouvanté obéissait au vieux Rig; mais on sentait en lui la +désespérance, et chaque fois que son regard se portait sur le vieux +sauvage, on devinait la résolution absolue de faire payer à l'ancien +matelot la mort de son maître. + +Deux longues heures se passèrent ainsi sans résultat... On sait comme +elles sont cruelles les heures du désespoir. Le vieux Rig replaça son +oreille sous le sein gauche et jeta une exclamation. + +--Vite, vite. Simon, prends ma place, fais-le respirer... Il vivra... + +La figure du matelot s'illumina; obéissant, il reprit les fonctions de +Rig... + +Nous ne voulons pas qu'on croie, en écrivant ces lignes, que nous +faisons de la fantaisie, de l'invraisemblable! C'est au regretté savant +Claude Bernard, qui a préconisé la respiration artificielle pour faire +revenir à la vie un sujet empoisonné par le curare, que nous prenons +tous nos renseignements. + +«On doit pratiquer alors des pressions alternatives sur le ventre et la +poitrine; ces pressions ont pour but de chasser l'air des poumons, et, +dans l'intervalle des pressions, on insuffle de l'air par la bouche, en +ayant soin d'agir doucement pour que le courant d'air introduit dans le +poumon ne vienne pas, par sa vitesse et sa force excessive, rompre les +alvéoles pulmonaires; on doit s'efforcer, dans ces deux temps de la +respiration artificielle, de se rapprocher de la respiration normale. + +Cette opération doit être longtemps continuée, car beaucoup de +sujets ont été rappelés à la vie après _plusieurs heures_ de mort +apparente.» + +Simon avait glissé son bras sous la tête de son maître, et c'est les +larmes aux yeux qu'après l'avoir embrassé il continua l'opération +commencée par le vieux Rig. Celui-ci fouillait dans ses poches; ayant +ouvert sa trousse pour en tirer un bistouri, et après avoir pris sur +l'autel un vase contenant des fleurs, il avait jeté le bouquet et il +avait placé le vase près de la tête de Pierre. + +Ayant dit au matelot de continuer les insufflations sans s'occuper de ce +qu'il allait faire, le vieux sauvage plaça sa trousse près de lui; il +prépara une pelote de fil de soie ciré et une petite pince à verrou. + +Nous avons dit que Simon supportait la tête de son maître sur son +bras; Rig lui dit: + +--Continue toujours et ne bouge plus ton bras... Maintenant j'en +réponds. + +Les lèvres de Simon étaient sur les lèvres de son maître, il ne +pouvait répondre, mais ses yeux eurent un regard pour remercier son +compagnon. + +Rig, ayant pris son bistouri, appliqua une main sur le front livide de +Pierre Davenne, et de l'autre coupa, au devant de l'oreille, l'artère +temporale; le sang noir coula d'abord doucement dans le vase que le +vieux sorcier tendait, puis il jaillit plus abondant... Le corps s'agita +légèrement. + +--Arrête, dit Rig, et viens vite m'aider. + +Simon tout tremblant de joie, d'émotion, se leva, se cognant au marbre +de l'autel, trébuchant aux marches, mais ne sentant ni douleur ni choc, +et vint s'agenouiller près de Rig. Celui-ci lui fit tenir le vase plein +de sang, et aussitôt rassemblant par sa pince à verrou les deux bouts +de l'artère, il fit une ligature avec les fils de soie qu'il avait +préparés. C'était un habile praticien que le vieux Rig, car, en moins +de dix minutes, la ligature était faite, le front était bandé. + +Ayant placé sa main sous le sein gauche, il dit à Simon: + +--Maintenant..., Simon, il est sauvé. + +Le matelot suffoquant prit alors celui qu'il appelait le vieux coquin +dans ses bras; il l'embrassa, mouillant ses joues de larmes heureuses. +Il l'aurait fait danser dans le tombeau si Rig ne l'avait retenu... + +Mais celui-ci, calme, se fit aider pour vêtir Pierre du pardessus qu'il +avait apporté, et il dit: + +--Allons, Simon, remettons le cercueil, replaçons la pierre, que tout +soit en ordre, si un curieux regardait ici; et demain tu viendras faire +le scellement. + +Ce fut fait en quelques minutes... Les cierges furent éteints. +--Allons, Simon, marche devant, tu sais le chemin, guide-moi... + +--Mais, vieux, il faut porter... + +--Je le porte, marche, je ne quitterai mon malade que guéri, chez lui.. +Allons, va! + +Simon haussait les épaules: ce petit vieux, malingre, avait la +prétention de porter un homme! Il ne fut pas peu stupéfait en voyant +le vieux sauvage prendre Pierre Davenne dans ses bras et, sans efforts +apparents, le porter comme un enfant. L'estime lui était venue pour +le vieux Rig, lorsque celui-ci lui avait assuré que son maître était +sauvé; en constatant cette force extraordinaire, elle doubla. + +Ils partirent en portant le corps, la pluie tombait toujours... Cette +fois, rassuré sur la vie de son maître, Simon, en passant à travers +les tombes, eut des frissons qu'il n'avait pas eus en venant... Ils +repassèrent par la brèche du mur. Au bout d'une demi-heure, et grâce +à la pluie battante, ils arrivèrent sans incident à la petite maison +de Charonne que Pierre avait louée trois jours avant; les fenêtres +étaient éclairées et la petite porte qui donnait du côté du +cimetière était ouverte. En la fermant, le matelot joyeux, glissant +une praline dans sa bouche, disait: + +--Nous avons eu de la chance, c'est un beau temps ça... + +Les deux pauvres gars étaient trempés jusqu'aux moelles. + + + + +X + +LES BONS ET LES MAUVAIS RÊVES DU MATELOT SIMON RIVET. + + +Dirigé par Simon, le vieux Rig, portant dans ses bras son malade, +s'engagea dans le jardin boisé. Ils arrivèrent bientôt devant la +porte du vestibule. Simon l'ouvrit: la petite pièce était éclairée +par une veilleuse; ils se dirigèrent vers l'escalier et montèrent au +premier étage: une chambre était éclairée, un feu de bois brûlait +dans l'âtre, mais autour d'eux régnait le silence le plus profond et +la petite maison semblait abandonnée; cependant le lit couvert de draps +blancs était préparé pour recevoir le malade. Simon ne parut pas +étonné, et le vieux Rig était impassible. + +Ayant étendu Pierre Davenne dans le lit, le sauvage tira des +profondeurs de ses poches une petite fiole; puis, entr'ouvrant de ses +doigts secs les lèvres de son sujet, il lui versa avec précaution +quelques gouttes d'une liqueur rouge. Il observa alors le malade avec +attention. + +Simon, placé derrière lui, regardait, n'osant parler, envahi par +ce silence qui les enveloppait. Après quelques minutes d'attente, la +teinte livide qui couvrait le visage disparut, les pommettes des joues +devinrent roses, les lèvres se colorèrent, et la poitrine se souleva +sous la respiration régulièrement rétablie. + +Alors le vieux sauvage se tourna vers Simon et lui dit de façon à ne +pas éveiller le malade: + +--Maintenant, il est sauvé... Il faut le laisser dormir; avec le jour, +il s'éveillera plus faible mais voilà tout... + +Le matelot ne trouva pas un mot à répondre. Deux grosses larmes +glissèrent sur ses joues; il fit une grimace qui avait la prétention +d'être un sourire, et, serrant la main de son ancien compagnon d'armes +à l'en faire éclater, il respira bruyamment. + +--Maintenant, dit le sorcier, il n'a plus besoin de nous; les portes +sont fermées, il pleut dehors et fait bon ici: nous sommes fatigués; +fais comme moi, je vais dormir... + +Simon serra encore les mains de son compagnon et fit un effort pour +parler, il ne trouvait rien à dire; il articula enfin: + +--Espère! espère! + +Le vieux Rig prit le tapis qui se trouvait devant le lit et, le plaçant +dans un coin, il s'accroupit dessus; puis, ayant fait deux ou trois +tours comme le chien qui fait sa couche, il se roula dans sa houppelande +et ne bougea plus... Moins de dix minutes après, un petit sifflement +nasal indiqua que le vieux saltimbanque était endormi. + +Simon, après avoir bien couvert et longuement regardé son maître, +après avoir baissé la lumière de la lampe, avança sans bruit +devant le feu un grand fauteuil. Il retira ses chaussures boueuses, +ses vêtements trempés, se souriant dans la glace ou se faisant la +grimace,--ceci est affaire d'appréciation.--Il se fit avec son mouchoir +multicolore une superbe marmotte... Ainsi la peau tannée faisait de sa +face un de ces bronzes que nous envoie le Japon, la marmotte était le +couvert d'émail étrange, et les boucles d'oreilles les deux anses de +la potiche. + +Le matelot s'étendit dans le fauteuil, les pieds presque dans +la cendre; car la peau de Simon était comme de la corne, et bien +pelotonné, les mains sur le ventre, il s'endormit; mais, moins discret +que son ancien collègue, son sommeil s'annonça par un ronflement +sonore, quelque chose comme le clapotement du vent dans les focs au +moment du lof. + +La pluie cessait au dehors. + +Lorsque tout le monde fut endormi, une porte invisible s'ouvrit au fond +de l'alcôve du lit: une femme parut, elle s'appuya avec précaution sur +le lit. On eût dit que Pierre l'avait devinée ou l'avait entendue, car +ses yeux s'ouvrirent aussitôt. Il remua les lèvres, la femme se pencha +encore pour entendre, mais aucun son ne sortit; elle comprit cependant, +et, avançant sa bouche près de l'oreille du ressuscité, elle lui dit +d'une voix faite de râle que lui seul pouvait entendre: + +--C'est fait!... + +Il y eut dans les yeux du malade un regard heureux; mais pas un muscle +du visage ne remua; seules les lèvres s'agitèrent comme pour dire: + +--Merci! + +La femme se pencha alors et l'embrassa en disant: + +--Dieu nous protège et nous pardonne! + +Et elle partit aussitôt. La porte se referma et, quelques minutes +après, on entendit le bruit d'une voiture qui s'éloignait. Pierre, les +yeux ouverts, semblait écouter; il entendit la voix de son matelot, il +ferma aussitôt les yeux, feignant de dormir. + +Mais Simon n'était pas éveillé: heureux de sa nuit, dans laquelle il +avait retrouvé son maître, il rêvait, et c'était un rêve agréable, +car il riait et disait en dormant: + +--Oui, princesse... j'accepte et en souvenir de vous, avec l'anneau +de votre nez, je me ferai faire des anneaux d'oreilles... je ne les +quitterai jamais... Princesse, vous verrez l'Europe... Ne cousez pas +tant de diamants sur ma tunique: c'est trop chaud, je suis trop vêtu +ainsi... J'étouffe... + +Et la sueur suintait sur le front du matelot, qui se tortillait dans son +fauteuil. + +--Mettez-moi tout de suite mes bottes... en peau d'éléphant bleu... +vite... le sable est brûlant... quel soleil... le sable brûle, +tonnerre... dépêchez-vous donc... Aïe!... Aïe!... Ah!... + +Et le matelot s'éveilla, en se trémoussant dans le fauteuil; croyant +mettre ses bottes en peau d'éléphant bleu, il enfonçait ses larges +pieds dans les cendres brûlantes; éveillé, il se recula aussitôt; il +était temps, la peau s'écaillait. + +Il passa la main sur son front mouillé de sueur, sourit avec regret +eu constatant que l'heureuse situation qu'il quittait n'était qu'un +rêve... et tout de suite sa première pensée fut pour son maître. +Il alla, amortissant ses pas, jusqu'au lit et il le regarda. Pierre +lui parut changé: il le regarda une seconde fois, et constatant la +rigidité de ses traits, il eut peur... L'épouvante le prit alors, il +mit sa main sur le front de son maître, la face ne bougea pas, il lui +sembla même que le front était froid... + +Alors, fou, il jeta un cri terrible et recula. + +En une seconde, le vieux Rig fut debout. Simon tremblant, trébuchant, +se reprochant son sommeil comme un crime, montra du doigt son maître en +gémissant: + +--Il est mort! il est mort! + +Rig se précipita... + +Pierre ouvrit les yeux... + +--Ah çà! est-ce que tu deviens idiot? demanda le vieux Rig. + +Simon, étourdi, s'avança... + +--Qu'est-ce qui t'a pris... tu rêvais donc? + +Le matelot tout heureux, mais confus, dit: + +--Bon sang! je ne peux pas expliquer ça... vous avez les yeux qui +vivent et quand ils sont fermés... votre visage est tout autre... +rien ne bouge... C'est bête! C'est l'émotion... qui me fait voir de +travers. + +Cependant, en entendant les derniers mots de Simon, le vieux Rig avait +froncé le sourcil..., et, voyant le regard de Pierre fixé sur lui, qui +semblait demander une explication, il souleva la tête du malade, enleva +le bandage de toile, regarda attentivement la plaie presque cicatrisée +et exclama après une seconde d'examen: + +--Ah! maladroit que je suis!... + +--Qu'y a-t-il, demanda Pierre d'une voix faible. + +--Oh! il parle... il parle..., cria Simon joyeux et prêt à danser dans +la chambre en entendant cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis +deux jours, et qu'il avait craint un instant d'être éteinte pour +l'éternité. Il se tut, sur un signe violent du vieux Rig. + +--Tais-toi!... et répondant à Pierre: Lieutenant, j'ai été +maladroit, j'avais une telle crainte d'arriver trop tard que, dans ma +précipitation, en vous saignant à l'artère temporale, j'ai coupé la +branche supérieure du nerf facial. + +--Et? demanda Pierre. + +--Et il en résultera une paralysie d'un côté de la face qui vous +change tout à fait. + +--Tant mieux! répondit simplement Pierre... + +--Avez-vous besoin de quelque chose?... + +--Non, avec le repos, je sens les forces revenir... Reposez-vous, mes +amis, je vais reposer moi-même... Au jour, je serai mieux. + +Sur un signe du vieux matelot, Simon se tut et regagna son fauteuil, +pendant qu'obéissant à son malade l'étrange docteur allait se coucher +sur son tapis... + +Quand Simon s'éveilla, il se dirigea aussitôt vers le lit de son +maître. Pierre avait les yeux ouverts; en le voyant il dit: + +--Aide-moi à m'habiller. + +Le matelot, stupéfait, allait refuser; mais le vieux Rig était déjà +derrière lui et, satisfait, il disait: + +--Maintenant, à part un peu de faiblesse, il n'y paraît plus... +Habillons-le. Lorsque Pierre fut vêtu, soutenu par les deux anciens +matelots, il se fit conduire près de la fenêtre, et on l'étendit dans +un large fauteuil. + +--Rigobert, dit-il, tu vas retourner chez toi, et demain, en venant +toucher ce que je te dois, tu m'amèneras l'étrange fille que tu as +recueillie. + +--Bien, maître, fit le vieux sauvage, glissant dans son gousset +la montre qu'il avait prise rue Payenne, et, malgré la chaleur, se +couvrant du pardessus de Pierre... Nous serons ici demain soir. + +Le vieux sauvage, ayant pressé la main de Simon, se retira après lui +avoir donné quelques instructions relatives aux soins nécessaires à +son malade. + +Lorsqu'il fut sorti, Pierre appela son matelot et lui parla à +l'oreille; celui-ci exclama joyeusement: + +--Bon sang de bon Dieu! elle est ici!... Ah! mon lieutenant, j'y vais... +Espère! espère! espère! + +Et il sortit aussitôt. + +Seul, Pierre, assis dans le fauteuil, s'accouda sur l'appui de la +fenêtre; il regarda longuement le panorama de Paris qui se développait +devant lui dans les vapeurs ensoleillées du lever du jour. + +La veille, le soleil était resté caché, la bise et la pluie +attristaient tout, il semblait que la nature était en deuil. À cette +aube, au contraire, les arbres étaient tout brillants de la pluie de +la veille, et dorant l'horizon, miroitant dans les flaques d'eau des +routes, scintillant à travers les feuilles, embrasant la plaine, +avec le jour, le soleil paraissait, éclairant tous les vitraux; il +incendiait les cadres dorés, il faisait sourire les vieux portraits, il +illuminait la chambre, et dans ses rayons, dans les pétillements de +sa poussière d'or, il jetait la lumière, la gaieté, la santé et +l'amour. + +Le visage de Pierre Davenne était à jamais immobile, le soleil +l'éclairait sans le changer, et une pensée sombre dormait sous son +front: la vengeance. + +Le regard fixé sur Paris, il dit à mi-voix: + +--Maintenant, épouse infidèle, Geneviève, tu es veuve, tu as été +ingrate, indigne, infâme! Je te laisse la honte, la misère, le +remords... et le désespoir... À toi, traître, à toi, faux ami, à +toi, lâche, qui n'as pas reculé devant le déshonneur dont tu pouvais +couvrir mon nom... je garde ma haine... À toi qui as mordu la main qui +te soutenait, je veux rendre le mal fait... Tu m'as fait souffrir par +mon amour... L'amour que je te mettrai au coeur te tuera... Tu n'as pas +reculé pour être riche devant le crime, devant la séduction de la +femme sacrée de l'ami, du frère qui te faisait vivre..., tu auras la +ruine, et je porterai chez toi, Fernand, la banqueroute, l'adultère et +la misère... Et tout cela dans la honte, pour qu'il n'y ait autour de +toi ni merci, ni pitié... rien que du mépris et de la haine! Elle! +elle... nous verrons après... + +La porte s'ouvrit: c'était Simon amenant la petite Jeanne, qui venait +dire bonjour à son père. + + + + +XI + +LES LETTRES LAISSÉES PAR PIERRE DAVENNE. + + +Fernand, ramenant la jeune veuve chez elle, avait cherché à la +consoler du passé en parlant de l'avenir; connaissant l'amour profond +de Geneviève pour son enfant, c'est de la petite Jeanne qu'il parlait, +c'est à cause d'elle qu'il espérait que la malheureuse femme devrait +l'écouter; mais Geneviève avait répondu: + +--C'est pour Jeanne que je consens à vivre, sans elle je me tuerais... +Aujourd'hui, je vois l'étendue de ma faute; couverte de honte, rongée +par les remords, je n'ai qu'un devoir: racheter par une vie nouvelle, +toute de sacrifice, ma conduite passée. + +--Geneviève, reprenait Fernand, il n'y a pas de sacrifice à faire... +il faut vivre pour ton enfant, il faut que tu aies un nom respecté, il +faut lui garder une fortune qui assurera son avenir... + +--Elle a pour elle la fortune de son père... + +--Non, Geneviève, cela ne suffit pas... Il ne faut plus parler du +malheur survenu; tu ne peux à ton âge rester veuve... L'amour que +j'avais pour toi est resté le même, malgré ce qui s'est passé entre +nous depuis la catastrophe... Mais je fais la part de la douleur, de +l'état nerveux dans lequel tu es... Geneviève, tu deviendras ma femme. + +La jeune veuve eut un frisson, son être se révoltait d'entendre les +projets de Fernand quand le corps de Pierre était à peine refroidi; +et comme elle n'avait pas la force de se révolter contre lui, qu'elle +était dominée, un mot glissa de ses lèvres... + +--Oh! le châtiment. + +Si bas qu'il fût dit, Fernand l'entendit, son front se plissa et il +reprit d'un ton sec: + +--Au reste, Geneviève, il est trop tard aujourd'hui pour reculer... tu +ne seras à personne qu'à moi... + +Cette phrase fut dite d'un ton tel que Geneviève releva les yeux; son +regard se croisa avec celui de Fernand... elle le baissa aussitôt, et +de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Jusqu'à la rue Payenne, +les étranges amants n'échangèrent plus une parole; lorsqu'ils +arrivèrent, la pluie commençait à tomber. + +La rentrée dans la maison mortuaire fut sinistre; en montant +l'escalier, les forces manquèrent à la malheureuse femme et Fernand +fut obligé de la soutenir. Des sanglots déchirants roulaient dans sa +gorge, l'étouffant... + +Et la maison était lugubre dans le mortel silence qui l'emplissait; le +gloussement de l'eau au dehors, les sifflements de bise dans les pièces +vides dont toutes les portes étaient ouvertes... et répandue dans +l'atmosphère cette odeur pénétrante de la sciure qui sert à +l'ensevelissement... tout cela glaçait la moelle des os. + +Arrivée sur le palier, Geneviève se dégagea des bras de Fernand qui +la soutenait, et, tombant à genoux, elle se traîna jusqu'à la porte +de la chambre de son époux, puis se tordant de douleur dans ses habits +de deuil, les mains jointes, suffoquant et pleurant, elle gémit: + +--Seigneur mon Dieu... pardon, pardon!... Mon Pierre, là-haut, +pardon!... Ah! je suis une misérable!... + +Fernand, impatient, la souleva et la porta sur un fauteuil, en disant +brutalement: + +--Assez de faiblesse, à la fin il faut de la raison... + +Geneviève était comme un enfant: elle eut peur, et elle s'efforça +d'étouffer le bruit de ses sanglots. Fernand alluma une lampe et, +allant prendre la lettre qu'il avait vue le matin même, il dit: + +--Geneviève... Allons, sois un peu raisonnable et écoute... Voici une +lettre laissée par Pierre et qui porte pour suscription: + +«À ma femme Geneviève, _pour être ouverte_ lorsque ma _dépouille +mortelle sera dans la tombe_.» + +La jeune femme, dominant son émotion, releva sa tête éplorée pour +écouter. + +Fernand brisa le cachet et lut: + + «À Geneviève, + +»Tu étais malheureuse et sans famille, je t'ai faite riche et aimée; +je t'adorais... tu m'as trompé!... Sois maudite!... + +»Je meurs par toi et pour toi, mais après avoir disposé de tous mes +biens... Je te lègue la misère... et l'abandon... Sois maudite!... + +»Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère... +Je te lègue ton amant... Sois maudite!... + + »Pierre DAVENNE.» + + +Geneviève jeta un cri et se laissa tomber à genoux, la tête dans +ses mains, penchée sur le fauteuil et comme écrasée sous cette +malédiction posthume. + +Fernand était devenu pâle en trouvant une autre lettre qui portait son +nom; il l'ouvrit et lut: + +«Je suis convaincu que tu seras avec ta complice, au retour du +cimetière, pour partager mes dépouilles... Ingrat et infâme, tu dois +avoir ta part dans ce testament... + +»Je te lègue la banqueroute!... + +»Lâche! sois maudit!» + +Fernand passa plusieurs fois la main sur son front, ne pouvant croire ce +qu'il avait lu... Puis, se redressant et revenant au côté pratique +du but qu'il poursuivait, il alla fouiller les meubles. Les meubles, si +solidement fermés le matin même, étaient ouverts, béants. Il mit la +main sur le portefeuille de Pierre dans lequel il trouva des fiches de +l'agent de change qui avait liquidé les valeurs... C'était vrai, la +caisse était vide, il ne restait que le mobilier qui meublait la maison +et dont la vente couvrirait à peine les dettes journalières... +Il resta un instant silencieux; un sourire singulier glissa sur ses +lèvres, puis, son regard tombant sur Geneviève éplorée, il dit bas +en hochant la tête: + +--Heureusement, nous ne sommes pas mariés... + +Puis, touchant l'épaule de la veuve et se disposant à sortir, il eut +un air cynique en lui disant: + +--Geneviève, adieu! + +Geneviève, sanglotant, ne bougea pas... Alors il continua: + +--Madame veuve Davenne, adieu! Vous êtes libre. + +Et il sortit. + +La malheureuse femme n'avait pas bougé; mais le dernier mot du +misérable fut une consolation dans sa douleur. + +Elle était libre; ce remords vivant, cette honte éternelle ne seraient +pas rivés à sa vie... Femme coupable et à cette heure repentie, +résolue à racheter le passé par une vie sans reproche, elle se +retira. + +Elle était seule dans la chambre mortuaire, débarrassée à jamais du +misérable qui avait été la cause de son malheur. Elle se traîna vers +le lit et baisa le drap sur lequel son époux avait été étendu... +Puis, effrayée de ce silence, étouffée par cette atmosphère dans +laquelle la mort pesait encore, elle prit la lampe et se dirigea vers le +sanctuaire saint du suprême pardon: la chambre de sa fille... + +Elle allait donc trouver des lèvres pour essuyer ses larmes, des +caresses pour consoler son coeur, des sourires pour oublier sa faute!... + +Elle entra et s'avança doucement vers le lit... Le lit était vide! + +Elle regarda autour d'elle étonnée... elle appela, rien ne +répondit... la maison était abandonnée... Elle appela encore. Rien! +elle écoutait et n'entendait que la pluie qui frappait les vitres +et les arbres, et que l'eau qui gargouillait dans les gouttières... +Seule!.... Elle était seule! Et sa Jeanne! + +Tout à coup elle se rappela la phrase de la lettre de son mari: + +«Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère.» + +--Ô mon Dieu, est-ce qu'on lui avait pris son enfant? + +À cette pensée, une pâleur livide couvrit ses traits, un frisson +courut dans son sang... Elle se redressa, et, arrachant son voile de +veuve, passant ses mains sur son front, dans ses cheveux, elle s'écria: + +--Non, je suis folle, c'est impossible!... Non! non! + +Et, retrouvant toute son énergie, elle saisit la lampe et courut dans +toutes les chambres de la maison, appelant: + +--Jeanne! Jeanne! + +L'écho et le vent seuls lui répondirent. + +Elle revint dans sa chambre et aperçut un papier sur une table, elle le +prit et lut épouvantée: + +«Jeanne est morte pour toi, oublie-la. + + »PIERRE.» + +Ce coup fut terrible; la malheureuse laissa tomber la lampe qu'elle +tenait à la main, et, folle, échevelée, elle se sauvait en criant: + +--Mon enfant! je veux mon enfant!... + +Et elle courait, trébuchant, se heurtant aux meubles, sans conscience, +sans idée, la tête perdue... Elle descendit dans le jardin et criait +toujours: + +--Jeanne! mon enfant! on m'a volé mon enfant!... Je suis maudite! + +Elle pouvait à peine se soutenir, brisée par l'émotion; elle ouvrit +la porte de la rue, voulant crier: + +--Au secours! + +Mais sa voix s'éteignit dans sa gorge. C'était plus que sa nature +frêle pouvait supporter, elle jeta un cri et tomba raide sur le pavé +de la rue. + +Ses cris avaient été entendus; malgré la pluie, quelques voisins +sortirent; on releva la malheureuse. Les gens épouvantés croyaient à +un crime; on transporta Geneviève dans la maison voisine. Là, un gamin +la reconnut et dit: + +--C'est la _Femme du mort_. + +On la transporta aussitôt chez elle, et une femme resta pour la +soigner. + +--Pauvre femme! disaient les gens qui l'avaient secourue, et quel +malheur! un si heureux ménage, ils s'adoraient!... + +Le lendemain, Geneviève n'avait pas repris connaissance; atteinte d'une +méningite, sur l'avis du médecin elle fut transportée dans une maison +de santé. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + +UN MARIAGE D'AMOUR. + + +Quelques semaines après les événements que nous avons racontés, +Fernand Séglin était assis devant son bureau; accoudé, le menton dans +la paume de sa main et mordillant ses ongles, le front plissé, les yeux +fixes, sans regard, il pensait. + +La maison Séglin occupait le rez-de-chaussée et le premier étage +d'une habitation de riche apparence du boulevard Magenta dans les +environs de la rue Lafayette. F. Séglin était commissionnaire en +marchandises. Il était le successeur d'un homme qui avait eu une grande +réputation commerciale, réputation moins brillamment soutenue par +lui. Le papier de la maison Séglin ne passait plus comme les billets +de Banque. La maison, établie sur de vastes proportions, avait un +personnel nombreux; aussi disait-on que les bénéfices devaient être +énormes, car Fernand menait une existence très coûteuse. Au cercle il +avait souvent perdu; une fois, entre autres, en une seule nuit, il avait +perdu près de 120,000 francs. + +On était à la veille de la fin du mois, et le caissier venait +d'apporter à Fernand Séglin son carnet d'échéances, le livre de +caisse et le bordereau de fin de mois. Le caissier avait dit: + +--Il me manque pour l'échéance 47,000 francs. + +Fernand avait souri en répondant: + +--Tout à l'heure, je vous donnerai une valeur à porter chez le +banquier... + +Le caissier s'était retiré, et seul Séglin pensait, hésitant à +prendre une décision. + +--Bah! murmura-t-il, je réussirai! En pressant le mariage, j'ai ce +qu'il me faut avant l'échéance... et tout est sauvé... + +Puis, les deux coudes sur le bureau, le front dans ses mains, il +réfléchit longuement. Nous devons dire que, quatre jours après +la mort de Pierre Davenne, un homme s'était présenté chez Fernand +Séglin. + +Cet homme avait entre les mains pour cent cinquante mille francs de +valeurs échues, que Fernand avait souscrites à Pierre Davenne, lorsque +celui-ci lui avait prêté cette somme, pour acheter la maison de +commission du boulevard Magenta... La créance avait été vendue, et +les demandes d'arrangement faites par Séglin avaient été absolument +repoussées. L'homme avait accordé deux mois seulement, sinon il +poursuivait, et la poursuite, c'était le crédit perdu, c'était +la faillite; or, la faillite, en montrant le gâchis des livres, ne +manquerait pas d'entraîner la banqueroute, car... car il circulait +avec l'endos de la maison F. Séglin certaines valeurs dont la signature +pouvait mener au bagne. + +Séglin enfin était sur le bord de l'abîme; tous ses efforts +consistaient à le cacher à tous; il n'avait pour se sauver qu'une +ressource, le mariage. Fernand était sur le point de se marier, et sa +femme devait lui apporter plus d'un million. Mais, pour réussir, il +ne fallait pas manquer une échéance... et c'est sous le coup de cette +idée que Fernand sortit de son bureau un livre de chèques en blanc; il +en coupa un et écrivit la somme: _Deux mille cinq cents livres_. + +Le chèque était d'une maison anglaise;--puis, prenant dans un livre +une signature dont les lettres étaient piquées avec une épingle, +il l'appliqua sur le chèque et passa dessus un petit tampon. Ayant la +signature au poncif, il prit la plume et suivit le décalque. + +Cela fait, il sécha le papier au feu, afin que l'encre ne parût pas +fraîche. Il prit alors une fiche sur laquelle il releva les échéances +et les encaissements de fin de mois,--établit la balance,--qui +produisait un déficit de quarante-six mille six cents francs. Ceci +fait, il passa la main sur son front comme pour chasser les idées +sombres que son criminel travail avait amenées, disant bas pour se +rassurer lui-même: + +--Il faut que je réussisse, et je réussirai. + +Alors il sonna, le caissier vint. + +--Tenez, Picard, voici le bordereau. Voici un chèque qui vous couvre, +que vous ferez encaisser... + +--Bien, monsieur... + +Picard pria son patron de signer le chèque et sortit... + +Aussitôt Fernand se leva en disant: + +--Allons, je suis tranquille pour un mois; pendant ce mois, il faut que +tout soit fini... + +Et il regarda sa montre. + +--C'est à cinq heures qu'ils arrivent, je n'ai que le temps. + +Et ayant envoyé chercher une voiture, il se fit conduire à la gare de +Lyon. Il demanda si le train d'Italie était arrivé. Le train était +signalé et allait entrer en gare. Il alla se placer aussitôt à la +petite porte grillée par laquelle sortent les voyageurs. + +Quelques minutes après le sifflet strident de la locomotive annonçait +l'arrivée en gare du train, et aussitôt la salle était envahie par +les voyageurs, portant des sacs et des bagages... Fernand fouillait du +regard tous les arrivants pour reconnaître ceux qu'il attendait. + +Un groupe nombreux stationnait devant la porte de la salle des bagages, +et tous les autres voyageurs étaient sortis, les employés de l'octroi +allaient quitter la petite porte et Fernand contrarié pensait à se +retirer, lorsque, au moment où l'on allait fermer la porte du quai +d'arrivée, deux voyageurs suivis de deux domestiques partirent à leur +tour: un vieillard et une jeune fille. Sur un signe du premier, les deux +domestiques, un valet et une femme de chambre, attendirent à la porte +pour s'occuper des bagages. Puis l'homme regarda autour d'eux et, +apercevant Fernand, il se dirigea vers lui. Les deux hommes se +saluèrent et le vieillard demanda: + +--Monsieur Fernand Séglin? + +--C'est moi!... Monsieur Danielo de Zintsky? + +--Salut, meinher! dit le vieillard en tendant cordialement la main +au jeune homme; puis, prenant la main de la jeune fille, il dit en la +présentant: + +--Ich habe die Ehre ihnen meine Nichte Iza vorzustellen... Mais, se +reprenant aussitôt en voyant l'air étonné de Fernand, il dit avec un +fort accent allemand: + +--Je présente à vous ma nièce Iza Georgina de Zintsky... + +Fernand, après avoir salué, releva la tête pour regarder la jeune +fille; il resta comme ébloui de sa splendide beauté. + +Elle paraissait dix-huit ans à peine; les yeux bruns avaient la douceur +du velours; leurs cils longs et recourbés à l'extrémité jetaient de +la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant +plus mat le blanc de l'orbite; le nez, légèrement busqué, était fin +et franc de lignes; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient +suivant l'impression ressentie; les lèvres, d'un rouge ardent, étaient +admirablement dessinées et formaient dans le rire un splendide écrin +pour les dents d'une blancheur nacrée; les oreilles, toutes petites, +étaient d'une transparence rose; le front était pur et superbe dans +l'encadrement des cheveux si noirs qu'ils avaient les reflets bleus des +ailes du corbeau. Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des +cheveux; mais ce que nous ne pouvons peindre, c'est le charme, la grâce +sauvage, l'allure étrange et distinguée de l'admirable femme; c'est +ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces +formes puissantes, et jeunes, et élégantes... + +Iza Georgina de Zintsky était superbement vêtue; une longue robe de +faille noire, épaisse comme du drap, la dessinait dans les étroitesses +de la mode nouvelle, révélant son étrange beauté; le corsage de +la robe, échancré sur la poitrine, laissait sortir des flots de +dentelles, à travers lesquels se devinaient les tons doux de la chair. +Ses mains fines, ridicules presque par leur petitesse, étroitement +gantées, jaillissaient d'un même flot de dentelles, tranchant de leur +couleur gris perle sur le jaune des vieilles et superbes valenciennes de +nos mères. + +Comme si la mode collante de nos jours gênait la pudeur de ses dix-huit +ans, un châle immense, éblouissant de ses couleurs et de ses +broderies d'or, l'enveloppait à demi, tordu autour d'elle. Une dentelle +singulière, dans le noir de laquelle se détachaient des sequins et des +festons de fils d'or, était accrochée dans son peigne et encadrait sa +figure, se mêlant à ses cheveux qu'elle portait en lionne... + +Lorsque la jeune fille entra dans la salle de sortie, hommes et +femmes se retournaient émerveillés, et ce fut un concert de louanges +échangées à voix basse, car dans ces éclatements de beauté, dans +ce regard enflammé, dans cette bouche rieuse, une splendeur nouvelle +se révélait... la pureté, l'innocence!... Sur ce feu était +cette cendre: la sagesse, et chacun admirait et saluait. Ces habits +éclatants, pleins de heurts de couleur, ne faisaient point sourire. +L'air du visage était tel que, ainsi que devant les habits criards de +clinquant des madones, on s'inclinait respectueux. + +Et Fernand, admirant, avait pris la main qu'on lui tendait en +tremblant... oui, en tremblant, et l'avait portée à ses lèvres... + +L'oncle de la superbe Iza de Zintsky paraissait avoir de soixante à +soixante-cinq ans. D'une taille au-dessous de la moyenne, il avait le +teint cuivré des gens habitués aux ardeurs du soleil; ses cheveux +crépus étaient gris et tombaient sur son front en mèches frisées +comme des tire-bouchons, ils étaient tout luisants de pommade, les +sourcils étaient épais et bruns; l'oeil, enfoncé sous l'arcade +sourcilière, semblait plus ardent dans le bistre qui l'entourait; +le nez était droit et épais comme ceux que nous retrouvons sur les +profils des médailles grecques; les oreilles un peu plates étaient +ornées de doubles anneaux d'or; tout le bas du visage se perdait dans +une barbe assez longue et absolument blanche. + +Il était vêtu d'une espèce de tunique de velours noir, boutonnée sur +le côté de la poitrine par des boutons de métal; cette tunique +avait des manches de drap lie de vin. Il était coiffé d'une calotte +d'astracan; le pantalon large, de velours brun à côtes, se perdait +dans des bottes qui montaient jusqu'aux genoux. Danielo de Zintsky +était bouclé dans une ceinture de cuir fauve, au devant de laquelle +pendait une petite sacoche... Sur son bras le vieillard portait un de +ces manteaux immenses que la jeunesse élégante de 1830 appelait le +manteau Byron. + +--Selon votre désir, dit Fernand, j'ai retenu au Grand-Hôtel vos +appartements... + +--Excusez-moi, dit Danielo en s'exprimant avec difficulté en français, +si j'ai décliné votre offre... Mais vous vivez en garçon, et cela +était impossible. + +--Je l'ai compris; voulez-vous me permettre, monsieur, pour nous rendre +à la voiture, d'offrir le bras à Mlle de Zintsky? + +Le vieux Danielo adressa en allemand quelques mots à la jeune fille; +celle-ci, souriante, prit aussitôt le bras du jeune homme. Le vieillard +dit aux domestiques de les rejoindre avec les bagages au Grand-Hôtel, +et, se tenant au côté de Fernand qui donnait le bras à sa nièce, ils +sortirent de la salle d'arrivée, au milieu du murmure admiratif de ceux +qui étaient dans la salle. + +--Est-ce la première fois, mademoiselle, que vous venez à Paris? +demanda Fernand qui bouillait d'entendre parler la jeune fille. + +Celle-ci, sans être gênée pour s'exprimer, au contraire, ajoutant par +son accent mélodieux un charme de plus à son langage, lui répondit: + +--Oui, maître... C'est la première fois!... Je suis restée deux jours +à Vienne, que l'on m'a dit ressembler beaucoup à Paris... + +--Ce sera pour moi, mademoiselle, une bien grande joie de vous diriger +et de vous servir de cicérone dans mon beau pays... Et M. de Zintsky? + +--Moi, je suis venu deux fois déjà. + +On monta en voiture, et, une demi-heure après, Fernand, ravi, offrait +la main à la jeune Moldave pour descendre de voiture et la diriger, +précédé par le domestique, vers ses appartements. + +La jeune fille, lasse du voyage, demanda à son oncle à se retirer chez +elle, ce qu'il accepta. Fernand allait le quitter, lorsque le vieillard +lui dit: + +--Mais moi, je ne suis pas fatigué, nous avons à causer....et, si vous +le voulez, nous nous retrouverons dans vingt minutes, le temps de me +vêtir à la parisienne, et nous passerons la soirée ensemble. Iza +ne descendra pas pour dîner, elle va avoir sa migraine... mais nous +pouvons dîner ensemble. + +--Monsieur de Zintsky, j'allais vous le proposer. + +--Alors, là, tout est bien... attendez-moi. + +Fernand sortit devant pour prendre des cigares, et, se promenant en +fumant sur le boulevard, il sourit à l'avenir. + +--Je suis sauvé, et ma parole, ce n'est pas un mariage de raison +seulement que je vais faire, c'est un mariage d'amour. + +Au second étage, le rideau d'une fenêtre était à peine écarté, et +le regard de la superbe Iza de Zintsky guettait le jeune homme. Souriant +à son tour, elle se retira et dit à un homme jeune encore placé à +côté d'elle: + +--Maître, je vous en réponds, et je ne vous demande que le temps que +la loi exige... Ce n'est pas demain, c'est ce soir qu'il va obliger le +vieux à lui donner son consentement. + +À ce moment Danielo de Zintsky paraissait dans le salon et demandait à +Pierre Davenne (c'était lui):--Eh bien, maître, êtes-vous content de +nous? + + + + +II + +UN MARIAGE À LA VAPEUR. + + +Quelques minutes après, le vieux Moldave et Fernand Séglin étaient +attablés dans un cabinet de chez Brébant, et, en achevant de dîner, +ils causaient. Le vieux Danielo disait: + +--Lorsque, par l'entremise de la maison Strucko, de Vienne, nous vous +avons connu, sur les propositions qui nous furent faites, nous dûmes +nous renseigner auprès de nos correspondants de Paris. Je dois vous +le déclarer, les renseignements furent absolument à votre avantage... +C'est alors que je vous adressai la réponse à votre lettre. + +--La réponse, monsieur de Zintsky, me fut agréable; mais le portrait +que vous me fîtes parvenir, tout admirable qu'il fût, est bien +au-dessous de la réalité... et c'est aujourd'hui que je bénis ce +jour... + +--Mon cher monsieur, je vous connais à peine; déjà, vous m'êtes +sympathique, et je crois qu'il en est de même de ma nièce... + +Fernand était un peu gêné de la rondeur de son futur oncle, et il +était surtout étonné de ses façons. C'est que, assurément, Danielo +n'était pas un petit-maître habitué aux délicatesses élégantes de +la table; il buvait sec, en emplissant son verre au ras; il ne faisait +de sa fourchette qu'un usage très modéré, ses doigts lui servaient +très simplement pour prendre délicatement dans le plat le morceau qui +le tentait. Fernand pensa que ces façons étaient particulières à son +pays, et il se promit, lorsqu'il offrirait à dîner, de choisir le jour +où son oncle serait forcé de refuser l'invitation. + +Après avoir vidé d'un trait un plein verre de vieux corton, tenant +comme en une pince, entre ses doigts, une côtelette de chevreuil qui +lui barbouillait les lèvres de sa purée de marrons, le petit vieux +continuait: + +--En deux mots, cher monsieur Séglin, voici la chose: la guerre est +menaçante chez nous, la pauvre Iza a peur et c'est ce qui l'a si vite +décidée à quitter son pays. Élevée comme une sainte, elle n'a +quitté les esclaves aux soins desquels sa mère l'avait confiée +que pour venir à Paris. Paris, c'était son idéal: élevée en +chrétienne, elle voulait trouver en France le mari de son choix. C'est +ce rêve que je viens réaliser. Or, je vous ai dit sa situation, Iza +a environ douze cent mille francs de dot. Vous avez, je le sais, une +maison qui vaut presque cette somme. Cela est donc pour le mieux. Mais +moi je ne suis pas éternel, et c'est à ma nièce que reviendra ce que +j'ai, c'est-à-dire une somme à peu près égale à celle que je vous +apporte. + +Deux ou trois fois les paupières de Fernand eurent des clignotements, +comme si ses yeux étaient éblouis par trop de lumière. + +--Monsieur Danielo, dit Séglin, en faisant demander par notre ami +commun, M. Strucko, la main de votre nièce, je ne voyais dans ce +mariage que l'assemblage de deux situations qui devait assurer aux +époux une vie heureuse. J'y voyais la possibilité de donner +plus d'étendue à ma maison; la respectabilité de votre nom, +l'honorabilité de votre famille m'assuraient que j'aurais une femme +digne... Nous vivons à une époque où ces seules conditions suffisent: +on s'épouse bien plus pour se faire une maison que pour se faire une +famille... + +--Oui, on fait une affaire... + +--C'est le mot sec... Eh bien, monsieur Danielo, j'ai le bonheur de vous +dire qu'il n'en est plus ainsi de moi... Depuis que j'ai vu Mlle Iza de +Zintsky... je l'aime et c'est un mariage d'amour que je vais faire... et +à cette heure... vous auriez modifié les conditions premières, que je +passerais outre. Ce n'est plus une affaire que je fais... Ce n'est plus +le négociant qui parle..., c'est l'amoureux... + +--À la bonne heure, monsieur Séglin, exclama le vieux Danielo en +tendant sa main de squelette au jeune homme. + +--En la voyant si noble, si belle, en voyant ses grands yeux que voilent +la candeur et la pureté, en voyant cette superbe ardeur de la jeunesse +presque éteinte par cette innocence, j'ai été ravi, charmé; j'ai +senti, comme aux heures suprêmes, se briser quelque chose en moi; une +voix secrète me disait: Voilà celle qui va transformer ta vie... + +--C'est ma nièce et il conviendrait que je fusse réservé! Cependant +je ne puis. Tout ce que votre imagination peut vous donner est +au-dessous de la vérité... Avant un mois, monsieur, je défie à +la plus élégante de vos Parisiennes de lutter avec elle de grâces, +honnêtes, bien entendu. + +Et sans doute parce qu'il était heureux des compliments qu'on faisait +de sa nièce, le vieux Danielo avait un singulier sourire en disant +cela. + +Le bout du nez du vieux Moldave se rougissait et tranchait sur son +visage bronzé et sur sa barbe blanche. Le vin le rendait expansif. Il +dit: + +--En somme, j'ai consulté ma nièce... elle accepte. J'ai, je vous +l'ai écrit, de grands intérêts au pays; à ces heures menaçantes ma +présence est nécessaire, je vous demanderai donc de hâter ce mariage. + +--C'est, monsieur, le plus cher de mes voeux... Lorsque j'aurai le +bonheur de me trouver demain avec Mlle Iza, vous lui demanderez d'en +fixer elle-même la date. + +--Iza n'a rien à voir là dedans, c'est une petite fille qui fait +aujourd'hui ma volonté jusqu'au jour où elle fera la vôtre... Faisons +donc cela nous-mêmes... Tout en étant chrétiens, la différence de +nos Églises nous empêche le mariage religieux. Or, votre loi exige, je +crois, environ seize jours de publication... Eh bien! dès demain, nous +pouvons nous occuper de cela... Maintenant, le notaire?... + +--Cela, quand nous voudrons... + +--C'est que les fonds ne m'arriveront pas avant quinze jours... + +--Plaisantez-vous et croyez-vous que je veuille qu'on dépose en +signant... + +--J'aimerais mieux ça, insista le vieux Danielo... les affaires sont +les affaires... + +--Pardon, cher monsieur Danielo... je vous ai dit que je ne faisais pas +une affaire... + +--Alors... fixez vous-même. + +--Je m'occuperai du notaire et, avant huit jours, nous terminerons. + +--C'est cela... eh bien, topez là, mon neveu!... dit Danielo en lui +tendant la main... et à votre bonheur! ajouta-t-il en levant son verre. + +Puis étendu dans son fauteuil, ayant arrêté et conclu la situation +de sa nièce, le vieux Moldave, heureux de vivre, tira de sa poche une +longue pipe, la bourra lentement et l'alluma méthodiquement, pendant +que Fernand faisait sauter le bouchon de la troisième bouteille de +champagne. + +À cette heure où, devisant amicalement avec son futur oncle, Fernand +faisait sur l'avenir de beaux rêves d'or et de rose... une scène toute +différente se passait près de la maison du boulevard Magenta; nous +allons y ramener le lecteur. + + + + +III + +DEUX VIEUX AMIS DE... QUINZE JOURS. + + +En face de la maison de banque et de commission Fernand Séglin, juste +au coin d'une rue qui fait angle avec le boulevard Magenta, se trouvait +un petit cabaret, un de ces cabarets qui tiennent le milieu entre le +restaurant et le marchand de vin. Une boutique discrète, derrière +les vitres de laquelle s'étendaient des rognons noirs, des côtelettes +minces, des salades vertes, et, par-dessus tout cela, les petits rideaux +blancs qui masquaient l'intérieur de la boutique. + +C'était dans cette maison que les petits employés de la maison Séglin +prenaient pension. Il y avait dans le fond de la grande salle, à gauche +et comme isolée des autres, une petite table de marbre qui ne pouvait +porter que deux couverts. À l'heure où tous les employés sortaient, +c'est-à-dire de onze heures à midi, ils se plaçaient à la grande +table qui se trouvait au milieu de la salle; les autres tables étaient +occupées par les employés de diverses maisons du quartier; c'était +dans le cabaret un envahissement. Les ouvriers et les garçons de +magasin entraient, jouant, se bousculant, se poussant d'une claque sur +les épaules, en criant joyeusement comme des enfants. Les vieux, l'air +réfléchi, grognant, haussant les épaules de ces gamineries, entraient +prendre leurs places. + +Alors c'étaient dans la grande salle des cris, des éclats de voix, des +heurtements de poings sur les tables, qui faisaient sauter les verres +et les assiettes... Au milieu de ce brouhaha, le garçon et la servante +passaient froids, calmes, avec une attitude mécanique en servant à +chacun le plat du jour... Au fond, dans la vapeur de la cuisine, on +voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu'aux épaules, +plongeant à chaque commandement sa cuiller immense dans des chaudrons +vastes comme des futailles et répondant sans en avoir conscience à +chaque commande: + +--Boum! enlevez... + +Dans le comptoir était une femme énorme, jeune encore, ayant sur les +lèvres un perpétuel sourire, et dont le triple menton se perdait dans +les charmes gras et robustes que soutenait un corset solide; ses bras +étaient nus et de ses mains replètes et petites elle emplissait sans +cesse des demi-bouteilles et des carafons, puis avec une vivacité +étonnante elle recevait le solde des additions et plongeait une main +dans son tiroir ouvert et regorgeant de monnaie de billon. + +Jeune encore, elle eût été jolie sans l'envahissement de cette +graisse, acquise dans ce milieu sans air, étouffé, plein de vapeur, +qui lui donnait le teint mat de l'anémie; mais cette maladive blancheur +ressortait mieux sur le fond de bouteilles de liqueur, de bocaux de +fruits qui encombraient les étagères et encadraient la glace... +C'était dans la gargote, pendant une heure, un bruit incessant; puis, +lorsque midi sonnait, le silence revenait avec le vide, le patron +quittait la cuisine et venait s'asseoir au comptoir près de sa femme, +se livrant au rinçage des verres pendant qu'elle mettait en ordre la +comptabilité du matin. Le garçon et la servante, ayant desservi et +essuyé les tables, ayant balayé, étaient dans la cuisine et lavaient +la vaisselle. + +C'est dans cette accalmie qu'arrivait toujours, à midi un quart, un +grand gaillard, maigre et blême, dont l'extrémité du nez était rouge +et givelée. Il entrait calme, allait à la petite table du fond, se +faisait servir le plat du jour et demandait un litre... C'était le +garçon de magasin de la maison Séglin; il couchait dans le magasin, +balayait et rangeait tout, avant l'arrivée des employés; puis, à +l'heure du déjeuner, c'est lui qui gardait la maison. Lorsque tout +le monde était revenu, il allait à son tour prendre son repas et se +trouvait libre jusqu'à cinq heures, heure de la fermeture des magasins +et des bureaux. + +D'ordinaire, ce garçon de bureau, qui se nommait Martin, était seul à +cette heure. Mais, depuis une quinzaine de jours, lorsque le dîner +de midi sonnait, un homme entrait et se faisait également servir son +déjeuner à la table voisine de celle de Martin. + +Le troisième jour, l'inconnu avait prié Martin de lui prêter son sel; +le quatrième il l'avait salué, le cinquième il lui avait demandé son +avis sur le plat du jour; le sixième, en arrivant, il lui avait tendu +la main... et celui-ci, à la fin du repas, lui avait proposé de jouer +le _petit noir_ (le café); enfin, le lendemain, Martin, en le voyant +venir, lui avait offert une place en face de lui. On avait accepté, +et, depuis ce jour, Martin attendait que son camarade fût venu pour +commencer son repas. + +Martin était arrivé; placide et les deux poings sur la table, il +attendait, ne prenant pas la peine de lire le petit papier gras sur +lequel était griffonné dans une langue spéciale à la maison le menu +du jour. Son compagnon entra. Lorsqu'il le vit dépasser la porte et se +diriger vers le fond de la salle, il lui sourit et retira de son rond sa +serviette que le garçon, en dressant les deux couverts, avait placée +dans son assiette. + +Celui qui entrait était un homme de quarante à quarante-quatre ans, +grand, gras et laid..., mais d'une laideur sympathique; les cheveux +glissant sur la surface polie de son crâne étaient tombés, ils +étaient restés en touffe comme une couronne autour de la tête noire +et frisée; les yeux étaient bruns; la bouche, aux lèvres lourdes, +était cachée sous une moustache brune qui se perdait dans une barbiche +touffue, laquelle couvrait tout le menton; le nez un peu camard ouvrait +ses narines poilues; au-dessous des yeux, les sourcils se dressaient +roux, fauves; les oreilles plates et sans ourlets étaient percées d'un +trou énorme. + +La face était comme zébrée; c'est que sans doute la peau ridée et +bronzée s'étendait plissant autrefois sur l'ossature de la tête; la +graisse, en venant, avait soulevé le tissu cutané, l'avait gonflé en +le blanchissant ainsi que dans l'engraissement obtenu par l'abreuvage +forcé chez les volailles; mais sur la peau couverte de cette pâleur +mate s'étendaient toujours, comme des tatouages, des raies, des rides, +hâlées par de longues années... Cet homme était laid, mais d'une +laideur gaie. La peau tendue autour des yeux avait des lignes en l'air +qui rendaient toujours l'oeil riant. + +Il était vêtu comme un ancien militaire, un cavalier; le cou était +nu, la chemise n'avait pas de col, mais un foulard la protégeait joint +par un noeud énorme dont les deux bouts retombaient sur le gilet, un +gilet spécial, étroit comme un plastron et long comme un _mie der_ +de palefrenier, boutonné ainsi qu'une soutane par cinquante boutons +formant de petites boules d'or, sur lequel s'ouvrait une vareuse de +molleton sans col et à larges poches; le pantalon, fait de cette +étoffe appelée peau de souris, étant collant comme une culotte de +peau et, arrivant aux chevilles en formant de nombreuses spirales, +faisait ressortir des pieds qui auraient fait rougir Charlemagne. + +Cet homme se nommait Sper; ancien soldat, il avait récemment perdu son +maître et cherchait une place de garçon de bureau. + +En arrivant à la table, Martin lui tendit la main et lui dit: + +--Vous venez tard aujourd'hui, et j'ai une faim de gueux... + +--Espère, espère, fit le nouveau venu, nous allons rattraper ça... Je +me suis abordé en route avec un particulier qui sombrait à cause de ce +qu'il était mouillé. + +--Voici le menu, commandez. + +--Ça ne va pas être long... + +Il regarda le papier et dit aussitôt: + +--Ah! pas de poisson, hein? + +--Non, je n'y tiens pas! + +--Moi, je l'ai en horreur; c'est que dans les voyages on ne vous fait +manger que de ça... au service. + +--Comment, on vous fait manger du poisson? vous n'avez pas à vous +plaindre... + +--Mais pas du poisson frais, des salaisons. + +--Ah! je ne savais pas ça... nos soldats ont du poisson... en +campagne... + +--Pas vos pioupious... dans la mar... dans la cavalerie... ça arrive +des fois, reprit Sper tout embarrassé; il se leva et alla trouver le +garçon à la cuisine et lui commanda le déjeuner. + +Lorsqu'ils furent servis, lorsque, le déjeuner près de finir, ils +s'étendirent repus sur leurs chaises, Martin, arrivant à la conclusion +d'une discussion soutenue la bouche pleine, disait: + +--Enfin, mon vieux, vous vous trouvez sans place pour le moment, vous +êtes certain d'en trouver une prochainement; mais, pendant les deux +mois qu'il faut attendre pour avoir celle-là, vous voudriez avoir un +petit emploi. + +--Voila! justement, je ne voudrais pas prendre d'engagement; donner +un coup de main à un camarade... ça me serait égal de ne pas gagner +grand'chose... Je n'ai pas besoin, j'ai mon affaire, des économies qui +me permettent d'attendre... Mais je ne veux pas rester à rien faire; +on est désoeuvré, on ne sait où aller, un camarade ici, un autre +là-bas, on cause, on boit, on dépense ce qu'on a et puis on se trouve +sans rien... Je veux m'occuper. + +--C'est très bien pensé... + +Il y eut un silence pendant lequel Sper, assurément peu satisfait du +dessert qui lui avait été servi, fouilla dans sa poche et dans une +boite de métal prit discrètement... un bonbon sans doute... et le +glissa dans sa bouche... Le silence durait toujours, Martin fumait sa +pipe; Sper, accoudé sur la table, pensait. Le premier dit: + +--Moi, j'ai dans ce moment-ci beaucoup de travail... On parle chez nous +du mariage du patron, ça va être des inventaires, des changements, des +nettoyages, peut-être bien que je me trouverai pas mal d'un camarade +qui m'aiderait. + +Sper eut un mouvement si étonnant que son camarade lui dit: + +--Qu'est-ce que vous avez? + +--Moi... rien! des secousses... les nerfs... la digestion... + +--Ah!... si vous... je pourrai peut-être vous prendre avec moi... Je +demanderai un petit supplément. + +--Ah! fit vivement Sper, il faudrait aller voir votre bourgeois? + +--Oh non! depuis deux ans que je suis dans la maison, je ne l'ai vu +qu'une fois, un matin, on a dit qu'il revenait de son cercle; il m'a +demandé du feu pour son cigare... + +--Ah! vous ne le voyez jamais? + +--Jamais... j'ai affaire au caissier, M. Picard, un brave homme... + +--Mais qu'est-ce que je ferai avec vous? + +--Vous viendrez le matin... ah! de bonne heure... et vous rangerez... +Voilà mon travail: d'abord j'ai les magasins, je range et je nettoie +tout ça en me levant; l'hiver, j'allume les feux... quand ces messieurs +viennent tout est prêt, je monte aux bureaux, j'en fais autant... et, +quand tout ça est fini, je fais le cabinet de monsieur... La chambre et +l'appartement sont faits par un domestique et sa femme... Mais le bureau +de monsieur est le difficile... parce que je ne dois rien déranger... + +--C'est facile, au contraire. + +--Mais non, on ne peut pas nettoyer sans déplacer les choses. + +--On les replace. + +--Mais ce sont des papiers... des lettres... + +--C'est plus facile... puisque vous n'avez qu'à lire... + +--Ah! oui... fit Martin en se grattant et embarrassé, mais voilà... +c'est que je ne sais pas lire. + +--Ah je comprends... ça doit vous gêner. + +--Eh bien, monsieur Sper..., vous ne croiriez pas ça, aussi vrai que je +suis là devant vous, ça m'a servi... + +--Comment ça? fit Sper stupéfait. + +--C'est comme je vous le dis, ça m'a valu une augmentation... + +--Parce que vous ne saviez pas lire? + +--Oui, écoutez. Un jour, monsieur avait offert un déjeuner à des +amis... On me prend pour aider... bien!... Monsieur avait un verre qu'on +lui avait donné, avec une gravure dessus... En l'emportant je casse +le verre, je cache les morceaux, je ne dis rien et, pour ne pas être +grondé, je me dis: j'en achèterai un. Il m'a bien coûté six francs, +s'il vous plaît; seulement, moi, je vais dans le magasin, je vois le +verre pareil avec un mot dessus, je me dis: c'est ça, tous les mêmes. +Je prends le plus beau et je le place dans le dressoir du buffet; +j'étais tranquille, personne n'avait rien vu, pas même Morand ni sa +femme,--les deux domestiques.--Le lendemain, à l'heure du déjeuner, +monsieur me fait appeler. Je monte, Morand était tout rouge, et +monsieur avait l'air de rire... Je regarde sur la table, je vois mon +beau verre,--il était bien plus beau.--«Martin, qu'il me dit, tu as +cassé quelque chose hier...» Je deviens tout rouge. Je ne sais pas +mentir, mais je fais un effort et je dis: «--Monsieur, il ne doit rien +manquer dans la maison.» Je ne mentais pas. Monsieur reprend en riant: +«Tu as cassé un verre.» Cette fois, je dis tout honteux: «--Oui, +monsieur, mais il est remplacé!» «--Le voici,» dit monsieur, en +montrant... Vous savez, j'étais bleu! Et il ajouta en riant toujours: +«--Imbécile, je ne me nomme pas Agathe...» et il me montra les +lettres... Fallait bien avouer; alors j'ai dit, craignant de perdre ma +place: «--Monsieur, je ne sais pas lire...» + +--Ah! ah! ah! elle est bonne! exclamait Sper en frappant à pleines +mains sur ses larges cuisses. + +--Eh bien! mon cher, le lendemain je suis appelé au bureau... Je me +dis: bon j'aurais dû ne rien dire. Je vais avoir mon congé... + +--Alors? + +--Alors M. Picard me dit: M. Séglin est content de vous. Martin, vous +êtes augmenté de quarante francs; seulement vous ferez seul le bureau +de monsieur... Voici la clef, personne que vous et lui n'y peuvent +entrer, c'est une responsabilité, mais je sais que vous êtes un homme +sérieux... Et depuis ce temps-là, il n'y a que moi qui entre dans le +bureau du patron en son absence. + +--Et vous avez toujours sa clef? + +--Oh! elle ne me quitte pas... + +--Moi, je sais un peu lire... et pour ça, si vous le voulez, je vous +serai utile. + +--Ce n'est pas de refus... + +--Enfin, vous m'occupez? + +--Pourquoi me demandez-vous ça comme ça? + +--Parce que, mon petit père Martin, si c'est vrai... je suis +tranquille, et pour fêter ça je paye une bonne bouteille. + +--Ah! ah!... + +Martin regarda l'heure à sa montre et dit: + +--J'ai encore trois heures devant moi... j'accepte!... et pour le +coup de main, c'est entendu... Vous savez, vous m'allez, vous, j'ai +confiance... + +--Garçon! cria Sper, une bonne bouteille! + +--Voulez-vous que je vous dise le bon ici? + +--Pardi, c'est pour nous deux! + +--Il y a du fleury qui a sept ans.... demandez-en. + +Le garçon arriva, essuyant ses bras gras sur lesquels l'eau de +vaisselle laissait ses globules huileux, et demanda: + +--Voulez-vous du bordeaux, du bourgogne... nous en avons à vingt-cinq +sous la bouteille. Les deux amis éclatèrent de rire et Sper tapant sur +la table cria: + +--Espère! espère! je phoque! envoie-nous une bouteille de vieux +fleury. + +Il y eut dans le comptoir un frémissement joyeux, et le marchand de vin +sourit à sa grosse femme. + + + + +IV + +DE LA SINGULIÈRE FAÇON DONT SPER FAISAIT LE MÉNAGE. + + +Lorsque le vin fut sur la table, Sper emplit les deux verres et faisant +claquer sa langue, en clignant de l'oeil, il dit à son ami Martin: + +--Nous allons goûter ça; à la vôtre! + +Et il prit son verre par le plat du pied et le secoua lentement, puis il +l'engloba dans ses deux mains; il le reprit encore par le bas et le leva +dans le rayon du soleil, clignant de l'oeil pour voir la transparence de +son rubis liquide, et, l'ayant encore secoué, il le redescendit et le +promena lentement sous ses larges narines, aspirant à plein cerveau. +Ses narines frémissaient, ses yeux papillotaient aux émanations du +chaud parfum. Après, la figure calme, la tête penchée en arrière, +l'oeil demi-clos, il but, faisant crépiter jusque dans sa gorge le +liquide enivrant... Il fit encore claquer sa langue et dit en reposant +le verre sur la table: + +--Je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec ce vin-là... nous +l'inviterons souvent dans notre société... il est aimable. + +Et les deux hommes éclatèrent de rire... Puis Sper remplit les verres +et reprit: + +--Nous disions donc, mon vieux Martin, qu'à compter d'aujourd'hui je +vous donne un coup de main. + +--Oui, et je m'arrangerai à vous faire avoir à la fin du mois une +somme ronde. + +--C'est ça. A la vôtre! Et qu'est-ce que j'aurai à faire? + +--Je ne sais pas, vous m'aiderez... Nous rangerons ensemble. + +--Est-ce que le bourgeois est bon enfant? + +--La crème des hommes, et puis on ne le voit jamais... + +--Ça, ça le rend meilleur... Nous allons bien en prendre une autre, +dit Sper en montrant la bouteille. + +--Ah! mon cher... Ce soir je ne pourrai pas fermer si je suis +mouillé... C'est que j'ai encore à travailler, moi. + +--Espère! espère! je vous aiderai, nous serons deux... Garçon, une +bouteille... et du pareil... + +Lorsque cinq heures sonnèrent, il y avait cinq bouteilles sur la table +et Martin chantait à Sper une chanson de son pays. Le concierge de la +maison vint prévenir le premier que Ces messieurs partaient. Aussitôt +l'habitude reprit le dessus. Martin se dressa et, marchant droit et +raide comme l'ivrogne qui veut cacher sa situation, il traversa la rue +et entra dans les magasins desquels sortaient les derniers employés. +Sper, au contraire, semblait absolument de sang-froid; l'oeil était +allumé, les joues étaient plus rouges, le bout du nez luisait, mais la +langue n'était pas embarrassée et les jambes étaient solides. Il se +leva, alla au comptoir, paya et sortit en riant et en disant: + +--Il y a un peu de roulis... Mais, espère, espère, je vais le +piloter... + +Et à son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans +le magasin. Martin était penché sur la manivelle qui servait à +manoeuvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire +tourner... + +--Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper... donne un peu que +j'apprenne à tourner ton orgue... + +--Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place. + +En deux minutes le magasin fut fermé. + +--Il faut ranger? demanda le nouvel employé. + +--Non!... je ne suis pas en train aujourd'hui... puisque tu m'aides, +demain nous commencerons plus tôt... Allons prendre l'air... on +étouffe ici... + +--Ça, c'est vrai! + +Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda à +Martin: + +--Où allons-nous prendre l'air? + +--En face... + +--Ah! farceur, va... c'est ça qui s'appelle de l'air... + +--Oui, et nous dînerons. + +Donnant le bras à son nouvel ami, Martin traversa la chaussée et +rentra dans la petite gargote où ils se firent servir à dîner. Le +dîner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garçon de magasin +ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand +de vin les ayant mis à la porte, Sper porta son camarade jusque dans le +magasin. Martin était dans un tel état d'ivresse que son compagnon dut +faire son lit et, sur la prière de l'employé, dut s'étendre sur un +matelas, près du sien. + +Moins de dix minutes après, le ronflement sonore de Martin ébranlait +les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se +leva, s'assura que son ami dormait profondément et se dirigea aussitôt +vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier étage, traversa les +bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Séglin. + +Là il ferma soigneusement les grands rideaux des fenêtres, et, ayant +fouillé dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs; +il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la +correspondance de M. Séglin. Un carnet lui parut plus intéressant sans +doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets. + +Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouvé une +liasse de traites échues et payées, il fouilla dedans et en prit une; +il la serra précieusement dans son portefeuille et, après avoir bien +soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, éteignit +sa lumière et se coucha sur le matelas étendu près du lit de son +compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et, +plaçant sa tête sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas: + +--Espère! espère! Nous sommes parés maintenant... + +Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin... un +ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur +la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant +au travail des boulangers pétrissant leur pâte, il s'éloigna. + +Vers six heures les deux amis s'éveillèrent; des excès de la +veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allèrent +aussitôt «tuer le ver» en prenant un verre de vin blanc et revinrent +préparer les bureaux et les magasins... Sper, qui avait servi dans la +cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il +était pieds nus et l'éponge ou la brosse à la main, vif, alerte, il +sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort... +semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans, +lors de la toilette du navire. Martin était stupéfait de sa vigueur, +de sa légèreté; assurément un homme de vingt ans n'aurait pas été +plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il terminé, et +Martin disait: + +--Jamais je n'en ai fait autant. + +Le bureau du patron était symétriquement rangé, les meubles frottés, +les tentures brossées, les papiers surtout absolument en ordre. Martin +était émerveillé; c'était plus qu'un aide, c'était un remplaçant. + +À l'heure où les employés devaient arriver, Sper se rendit chez le +marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait près +du valet de chambre savoir les ordres du patron. + +Il rejoignit presque aussitôt son camarade, ils se mirent à table et +continuèrent à _tuer le ver_. + +--Tu as fini? demanda Sper. + +--J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journée. + +--Il faut que j'aille chez moi et je me ramène aussitôt. + +--Non, pour ça tu ne peux pas m'aider. + +--A cause donc? + +--A cause que ce soir il y a un grand dîner, la fiancée et sa famille. + +--Ah! bah! + +--Alors, je suis de corvée près du fourneau, j'aide la cuisinière. + +--Ah oui, ça se comprend... + +--Nous allons déjeuner ensemble... et puis tu pourras partir. + +--Bien... + +--Seulement, tu reviens demain matin. + +--À six heures je serai là. + +--Nous allons déjeuner plus tôt, parce que je vais avoir des +occupations pour l'après-midi... + +--Je veux bien... notre dîner d'hier m'a creusé... + +Ils se firent servir et se mirent à table. A midi, le singulier aide de +Martin lui serrait la main et retournait chez lui. + + + + +V + +OÙ L'ON VOIT QU'IL NE FAUT PAS JOUER AVEC L'AMOUR. + + +Lorsque Fernand, voulant sauver la situation de sa maison, compromise +par la catastrophe, qui, de son commanditaire, avait fait un créancier +féroce,--nous parlons de la créance vendue par Pierre Davenne,--avait +accepté la proposition d'un sieur Strucko, de Vienne, qui lui parlait +de mariage, l'amour n'entrait pour rien dans l'affaire... En demandant +qu'on lui adressât le portrait de celle dont on voulait faire son +épouse, il se disait: «Qu'elle ne soit pas tout à fait une guenon, et +cela me suffit.» L'envoi du portrait l'avait consolé. Celle qu'on lui +offrait était belle et ferait assurément une admirable maîtresse de +logis. C'était tout ce qu'il demandait. + +La grande question était uniquement dans le million et demi comptant et +dans le million «d'espérances» que sa femme apporterait. Qu'elle +fût sotte, acariâtre, insociable, qu'elle n'eût ni coeur ni âme, +peu importait, il épousait la dot. Si la femme rendait la maison +insupportable, il savait où trouver des consolations. La vie riche a +des coutumes qui permettent d'échapper à une promiscuité gênante, +et bon nombre de ménages sont ainsi bâtis. Chacun vit à part, l'union +n'est que superficielle. + +Fernand, indifférent pour la femme, faisait une affaire; il la faisait +sérieusement, parce qu'à cette heure il ne pouvait plus reculer; le +mariage manqué, c'était... plus que la ruine. En allant à la gare, +pas une autre pensée n'occupait son cerveau. Le jour saint, le jour +béni de l'hymen, était pour lui le jour d'échéance... + +Mais lorsqu'il vit devant lui celle qu'on lui destinait, lorsque son +regard croisa celui de la jeune fille, lorsqu'il sentit sur son bras +la chaleur du sien... il eut un tressaillement. En se trouvant dans +la voiture en face d'elle, il l'admirait, et d'abord heureux, fier, au +départ, du murmure flatteur qui suivait sa fiancée, il arriva à en +être fâché, jaloux!... + +Lorsque, le premier soir, il quitta le vieux Moldave Danielo, seul sur +le boulevard, se dirigeant vers le cercle, il se rappelait sa fiancée, +il eut un haussement d'épaules et dit: + +--Ma parole d'honneur, je deviens fou! Amoureux, moi!... c'est trop +bête... Pauvre belle, vous aurez le calme de votre pension; ce n'est +point mon amour qui vous fatiguera... + +Et cependant, le lendemain, à dix heures, il était au Grand-Hôtel et +priait le vieux Danielo de le présenter à sa fiancée. Il est vrai que +chez la bouquetière, en faisant faire un bouquet, il disait tout bas: + +--Il faut faire ses affaires... + +Tous les jours Fernand se rendait au Grand-Hôtel; il passait une heure +près de la belle Iza et revenait, se répétant toujours la même +phrase: + +--Suis-je assez ridicule près d'elle! C'est là le propre de ceux qui +veulent parler d'amour en n'en ressentant pas. + +C'est absolument le contraire, car l'amour se ressent, se devine et ne +sait s'exprimer; mais Fernand ne voulait point se l'avouer. Il affectait +avec l'oncle Danielo de discuter les clauses du contrat, alors qu'il +aurait accepté toutes les conditions qu'on lui aurait dictées, et son +mensonge du premier jour était devenu une vérité. + +«Depuis que j'ai vu Mlle Iza... je l'aime, et c'est un mariage d'amour +que je vais faire. À cette heure, vous auriez modifié les conditions +premières que je passerais outre. Ce n'est plus le négociant qui agit, +c'est l'amoureux.» + +Le jour où le soir même on devait aller chez le notaire, Fernand +était dans le salon de l'appartement d'Iza; le vieux Danielo était +dans son appartement, écrivant. Les deux fiancés étaient près de +la fenêtre grande ouverte sur le balcon: Iza dans un grand fauteuil, +Fernand assis presque à ses pieds sur une petite chaise basse. + +Sur le boulevard, un monde s'agitait, bruyant, affairé; il y avait des +flots de foule sur le trottoir qui, semblant prêts à se heurter, +se mêlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit +assourdissant, où rien ne ressortait de distinct. Sur la chaussée, +les fiacres et les omnibus se croisaient, cherchant à se dégager d'une +triple file d'équipages qui revenaient du bois. Au-dessus s'étendait +le ciel pourpre du coucher du soleil des jours d'été. + +La jeune Iza paraissait admirer cette vie bruyante... + +--Iza, dit Fernand, croyez-vous pouvoir oublier à Paris votre beau +pays? + +--Oh oui! fit la jeune fille avec une joie d'enfant. Paris est le plus +beau pays du monde, et là-bas, je n'ai laissé personne, ceux que +j'aimais ne sont plus! + +--C'est une triste existence que celle de l'orpheline! Iza, vous +retrouverez ici les affections perdues. Laissez tomber un instant sur +moi vos regards profonds... Lisez dans mes yeux l'amour qui emplit mon +âme. + +La jeune fille baissa les yeux. + +--Ne détournez pas vos regards... C'est presque un époux qui vous +parle... et vous pouvez, Iza, entendre les aveux de votre fiancé. Si +vous saviez avec quelle impatience j'attends le jour où nous serons +pour toujours unis! Depuis l'heure où je vous ai vue, ma vie n'est plus +la même... Indifférent à tout, je n'ai qu'une pensée... vous voir... +Je ne sais quel trouble est en moi, je n'ai ni le désir ni le courage +de penser à mes affaires... Ma maison est abandonnée, mes relations +sont brisées, mes amitiés oubliées... Seule vous m'occupez tout +entier, et je ne me sens heureux qu'à cette heure où je suis près de +vous, à vos pieds, vous parlant, vous admirant, vous adorant. + +La jeune fille eut un sourire de doute. + +--Ne me croyez-vous pas? demanda Fernand... + +--Monsieur Fernand, vous vivez au milieu d'un monde où vous avez +rencontré plus belle que moi... Vous avez dit à d'autres les mêmes +paroles que vous me dites. + +--Non, Iza... non!... au contraire, ma vie s'est passée sans qu'aucun +être au monde fît impression sur moi... Je niais l'amour... Et le +ciel a voulu que celle qui devait être ma femme me le fît connaître +aujourd'hui... J'ai hâte que notre union soit consacrée, parce que je +crains sans cesse... et je sens que maintenant sans vous je ne pourrais +vivre... + +--Là-bas, j'entendais conter qu'à Paris l'on n'existait que pour +le plaisir, vivant si vite qu'on ne prenait pas même le temps de +s'aimer... et j'avais peur.. j'ai peur! + +--Peur? de quoi? + +--Peur que cet amour que vous jurez ne soit point si profond... + +--N'entendez-vous pas aux accents de ma voix que je ne pourrais +mentir!... Ce que je voudrais, ma belle fiancée, c'est vous inspirer +une partie de l'amour que je ressens pour vous... + +--Ne vous ai-je pas dit que j'ai peur? + +--Oui! + +--Eh bien, fit-elle en baissant les yeux et laissant sa main dans +celle de Fernand, j'ai peur, parce que vous aimant, moi qui suis une +étrangère, je crains que ma gaucherie ne vous éloigne de moi... + +--Mais, vous m'aimez? demanda hardiment le jeune homme. + +Elle lui prit la main, et, souriante, elle détourna la tête comme +pour échapper à son regard. Fernand, ravi, porta la main d'Iza à +ses lèvres et tomba à ses genoux, puis, comme enivré, après l'avoir +contemplée un instant, il dit: + +--Iza, c'est une passion folle qui s'est emparée de moi; votre image +est constamment devant mes yeux, dans la vie maintenant je marche +inconscient, mon regard ne voit que vous; comme les Mages guidés par +l'étoile le jour de la naissance du Seigneur, je marche ébloui, ne +voyant rien de ce qui s'agite autour de moi, allant à cette étoile +de ma vie, à cette lumière: Vous!... Aujourd'hui il adviendrait un +obstacle à notre union, je marcherais résolu au-devant; déjà vous +êtes à moi, déjà c'est vous qui êtes mon âme, ma vie... et je +deviendrais criminel si vous ne deviez être ma compagne. + +Iza écoutait souriante, laissant sa main dans la main brûlante de +son amoureux et penchant la tête pour bien entendre, comme les oiseaux +penchent leur tête pour écouter la chanson qui ressemble à ce qu'ils +chantent. + +Et la voix de Fernand était pénétrante et son aveu était sincère. +Habitué à vivre dans les amours faciles de la vie parisienne, jamais +son coeur n'avait tressailli devant une femme; le cerveau seul avait +aimé, un jour, une heure. Il appelait amour le désir de la possession, +et la possession amenait l'ennui. + +Cette fois, au contraire, il désirait l'âme de cette jeune fille; les +charmes de la femme l'éblouissaient, mais il admirait, il respectait, +il adorait enfin. Cet amour aurait tué celui qui à cette heure se +serait placé sur son chemin; il lui semblait avoir trouvé, découvert +Iza, elle lui appartenait, et les regards qu'on lui adressait le +faisaient souffrir. + +Lui, le cynique, le dépravé, pour parler à cet enfant, il châtiait +son langage: le langage du vieil oncle Danielo lui donnait des +crispations; il supportait avec peine le ton familier du vieux Moldave, +ses façons irrespectueuses de traiter les femmes. Iza, c'était pour +lui la madone qu'il venait chaque jour prier, aimer et adorer. + +À genoux à ses pieds, la voyant sourire, il reprit avec exaltation... + +--Iza, vous ne vous doutez point de ce que je souffre... À ces heures +seulement, je suis heureux, je suis près de vous et nous sommes +seuls... Mais, lorsqu'au bois chacun vous regarde, lorsque dans la rue +on reste ébloui sur votre passage... lorsqu'au théâtre les lorgnettes +sont braquées sur vous... je voudrais pouvoir insulter ces hommes... +Il me semble qu'ils vous outragent... Je le sens bien, je deviens fou... +Que voulez-vous? Je vous aime! + +--Et vous serez toujours ainsi? + +--Toujours!... Oh! si vous saviez quels tourments je traîne sans cesse, +quels doutes me tuent! + +--Quels tourments? quels doutes?... + +--Iza, je vous aime, nous allons ensemble lier notre vie... Je crains +que la volonté de votre oncle ne vous fasse faire un mariage de +raison... Je crains que vous ne m'aimiez pas. + +--C'est ce doute qui vous attriste! + +--Je voudrais vous entendre, Iza, dire une fois ce mot... + +--Une fois?... répéta-t-elle! + +Elle se leva et obligea le jeune homme à se lever; puis, se disposant +à se retirer, pleine de confusion, elle dit avec effort comme si elle +voulait vaincre sa timidité: + +--Avancez-vous, monsieur Fernand... écoutez-moi. + +Celui-ci, obéissant, pencha sa tête, tendant l'oreille, et alors elle +s'avança gauchement: + +--Fernand... je vous aime... + +Elle voulut se sauver, mais Fernand lui tenait les mains; il eut un +mouvement fébrile qui attira la jeune fille vers lui... leurs lèvres +se rencontrèrent. + +Iza jeta un petit cri... comme le bruissement d'ailes d'une colombe +affolée et elle se sauva. + +Ému, ravi, tout tressaillant, Fernand se mit au balcon, il crut +étouffer... et malgré lui, constatant son état, il dit: + +--Ah! c'est effrayant ce que je l'aime! + +Le vieux Danielo, à ce moment, lui frappa sur l'épaule; il avait +entendu, et il dit joyeusement: + +--À la bonne heure... Maintenant, je suis tranquille, elle sera +heureuse! + +Fernand, tout confus, lui tendit la main, et le vieux Zintsky lui dit: + +--Vous savez que c'est dans une heure que nous signons le contrat? + + + + +VI + +UNE SOIRÉE DE LA BELLE IZA. + + +Le soir même, le contrat de mariage était signé chez le notaire de +Séglin. Le vieux Danielo avait déclaré que la future apportait en dot +la somme de quinze cent mille francs en espèces, plus cent mille francs +de bijoux et des propriétés sises à Jassy et à Galali, estimées +plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiancée apportait deux +millions, sur lesquels un million devait être réalisé et versé entre +les mains de Séglin le jour du mariage. + +Quand Fernand sortit de chez le notaire, il était ivre d'amour et +ébloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait +être calme; mais, agité, fiévreux, il ne pouvait rester en place. + +Enfin, il touchait au but rêvé. Il aimait et allait épouser celle +qu'il aimait... Il était malheureux, presque ruiné, et il se trouvait +tout à coup riche, immensément riche. Lorsqu'il eut reconduit au +Grand-Hôtel Iza et son oncle, il dit à son cocher de le conduire au +bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fraîcheur +de la nuit, son corps fiévreux; il avait besoin de ce silence et de +cette ombre pour vivre un peu seul avec son rêve. + +La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-Élysées, lorsque, +enveloppée dans un long manteau et le visage couvert d'un voile +épais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Hôtel, accompagnée par le vieux +Danielo; celui-ci, étant sorti le premier, avait jeté un regard rapide +autour de lui et était rentré sous la porte prendre le bras de sa +nièce. Ils traversèrent le boulevard et remontèrent jusqu'à la rue +du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher: + +--Vite à Montrouge. + +Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire +s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener. + +Une heure après, la voiture s'arrêtait sur la route. + +Les deux voyageurs descendirent et se dirigèrent vers le village +étrange où nous avons déjà conduit le lecteur. Le vieux Moldave +s'arrêta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser. +Danielo, qui n'était autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui. +Iza courant lui dit alors: + +--Attends, maître... Je reviens te prendre dans une heure! + +Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'était pas +éclairé, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant +à travers les baraques, et, arrivée à l'extrémité du village, elle +frappa à la porte d'une hutte, à travers les interstices de laquelle +filtrait de la lumière. Une voix d'homme demanda: + +--Wer ist da? + +--Iza! répondit-elle. + +La porte s'ouvrit aussitôt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les +bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion. + +La porte fermée, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant +lui, lui prit les mains. + +Ils se regardèrent longuement, et le jeune homme demanda: + +--Tu reviens enfin, Iza? + +--Non, dit-elle, pas encore... mais bientôt... Ce soir, j'ai voulu +venir quand même, je ne pouvais plus me passer de te voir... Tu m'aimes +toujours, Golesko? + +--Toujours, répondit-il simplement en lui pressant les mains, et +il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tête sur son +épaule, ils restèrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette +hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulière +beauté faisait un contraste étrange... C'était un radieux tableau, +plus éclatant par son fond misérable. Celui qu'elle avait appelé +Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il était superbe. Il était grand, +svelte, sans être maigre; les membres étaient robustes; sous son +bizarre costume, il était élégant. Il avait le teint cuivré, les +yeux étaient noirs; les cheveux châtain brun étaient longs; partagés +au milieu, ils retombaient en mèches épaisses sur ses épaules; +la moustache douce couvrait à peine les lèvres d'un rouge vif, qui +resplendissait par le sourire sur les dents d'une éclatante blancheur. + +Sa voix était douce comme un chant, il avait le même accent mélodieux +qu'Iza... Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces +valaques. C'était un enfant des montagnes. Il portait le costume +singulier--étrillé par l'usage--des enfants des monts Karpathes. + +--J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi... + +--C'est seulement pour ça que tu es venue?... Pourtant tu es riche +maintenant, tu ne dois manquer de rien. + +--Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi. + +--Viens. + +Et Golesko se hâta de dresser deux couverts sur une table boiteuse, +c'est-à-dire qu'il y plaça deux gobelets et deux couteaux, puis une +grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier épais +comme du drap, sur lequel était une tranche grasse de jambon. + +Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur +la table en disant: + +--Et le vin du pays!... + +La chandelle, fichée dans un cruchon, éclairait le groupe. + +Iza s'était assise d'un côté de la table, Georgeo se mit de l'autre, +et alors s'accoudant sa tête entre ses deux mains, le rire sur les +lèvres, il dit: + +--Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu +viennes ici faire un si mauvais repas? + +--Georgeo, la grande belle table où l'on me sert me rend triste, +toute leur bonne cuisine me porte au coeur... la pièce où je dors est +triste... je voulais être riche, je veux être riche, mais il faut que +tu sois près de moi... Ici je me trouve bien, je suis à l'aise: je +suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre... +Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux... + +Et leurs regards étincelèrent en se croisant. + +Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans +l'air empesté de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce +le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des +bouchées. Elle avait dégrafé sa robe pour rendre à sa poitrine ses +contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel +elle trouvait une saveur nouvelle... Sa vie, sa vie de bohème, elle la +revoyait en promenant ses regards autour d'elle, à la lueur fumeuse du +suif. + +--Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde, +habillés comme nous voudrons, couchant une nuit là et l'autre bien +loin..., nous aimant bien et méprisant tout le monde. Mon Georgeo, +donne-moi à boire. + +--C'est ce qui reste de notre vin de là-bas..., dit le jeune homme en +versant. + +Iza fit la lippe pour y tremper ses lèvres; elle but en faisant tourner +ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet à +Georgeo... + +--Bois à moi, Georgeo... + +Heureux d'obéir, le grand bohémien chercha sur le gobelet la trace +grasse des lèvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant +devant elle, il lui dit: + +--Iza, conte-moi ce que tu fais. + +--Je deviens riche, Georgeo... + +--Conte-moi ça... + +--Georgeo, je ne peux rien dire... Mais tu dois m'aider à réussir; le +maître pour lequel j'agis veut te voir. + +--Moi? + +--Oui! toi aussi, tu dois servir... + +--À quoi? + +--Je l'ignore... je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est +tracée. + +--Mais un jour, tu peux être prise... tu peux revoir derrière toi les +soldats... tu te souviens, à Jassy... + +--Ne crains rien, le maître est puissant... + +--Tu le disais aussi de celui que tu avais alors... Souviens-toi. + +--Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrière +la mosquée... je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de là... et, +le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'étais +sans connaissance... Quand je revins à moi dans ta cabane... sur ma +chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du +sang! + +Le grand jeune homme eut un méchant sourire, en disant: + +--J'en avais tué deux!... + +--Mais ce n'est pas la même chose aujourd'hui; j'ai juré que je me +tairais... je me tairai; c'est le maître qui t'engagera... + +--C'est la vie encore à risquer... et en France nous sommes +tranquilles. + +--Tiens... regarde, tu vois qu'il est généreux, le maître. + +Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira +des poignées de pièces d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la +table. + +Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillèrent et il passa +ses doigts sur l'or comme pour le caresser... + +--Tu vois, mon Georgeo, le maître agit bien. + +--Et il me payerait ainsi? + +--Il t'attend... + +--Où? + +--Demain... à dix heures du matin. Voici sa carte... Georgeo la prit +vivement et dit: + +--J'y serai!... + +Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jeté sur la +table, qu'il le faisait tinter, charmé de cette harmonie, elle lui dit: + +--Garde ça, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et +nous serons riches. + +Golesko secouait l'or et disait: + +--Comme c'est beau l'or!... Riches! Nous serons riches... C'est ça qui +manquait pour nous bien aimer! + +On frappa à la porte. Golesko bondit en se plaçant devant son or; +prenant le couteau qui était sur la table, l'oeil ardent, les sourcils +froncés, il dit d'une voix sèche: + +--Qui est là? + +Iza, souriant, l'avait regardé et admirait son ami. On répondit + +--C'est moi, ouvre donc, Georgeo, il faut qu'Iza parte!... + +--Ah! c'est le sauvage! fit-il en haussant les épaules pendant qu'Iza, +éclatant de rire, disait: + +--Voilà, maître, je suis à toi. + +Georgeo fit un signe à Iza pour l'empêcher d'aller ouvrir. Il ramassa +l'or, le roula dans une loque sale et le glissa sous son grabat; puis il +alla ouvrir la porte. + +--Entre, vieux Rig, fit-il. + +--Nous n'avons pas le temps... répondit celui-ci.--Vite, vite, il faut +partir, Iza, tu lui as fait la commission? + +--Oui, demain il ira! + +--Tu vas être riche, Georgeo... Conduis-toi honnêtement avec le +maître. + +--Je lui vendrai sang et peau... s'il le veut... + +--Vilaine marchandise qu'il ne te demandera pas... Allons, Iza, en +route. + +--Avant, sauvage, tu vas prendre un verre du vin de notre pays. + +--Vite, alors. + +Georgeo versa, emplit les deux gobelets, ils burent. Rig fit la grimace. + +--C'est bon, ça... hein? disait le jeune homme. + +--Pour faire des conserves! dit le vieux Rig... En route, Iza. + +La jeune fille se jeta au cou de Georgeo; ils s'embrassèrent +amoureusement. + +--À bientôt, dit Iza... Et n'oublie pas,... chez le maître à dix +heures. + +Une heure après, le garçon du Grand-Hôtel commandait: + +--Le service de M. et de Mlle de Zintsky... + + + + +VII + +UN HEUREUX MARIAGE + + +Fernand Séglin s'était contenté jusqu'alors du petit appartement +qui se trouvait au-dessus des magasins; mais ce logis allait devenir +insuffisant d'abord et trop modeste en raison de la situation de celle +qui épousait. Puis, il ne voulait pas que sa femme fût en rien mêlée +à ses affaires. Il voulait pour son idole un temple, pour son culte, +ses adorations, un autel. + +Il en parla aussitôt au vieux Danielo, lequel lui dit qu'il en +parlerait à sa nièce. La réponse ne se fit pas attendre. Le +lendemain, le vieux Moldave lui donnait l'approbation d'Iza, de laquelle +il avait deviné le désir. Le surlendemain, Danielo dit à Fernand +qu'il avait trouvé, près d'Auteuil, un petit hôtel superbe, composé +d'un grand pavillon isolé au milieu d'un vaste jardin. C'était une +demeure ombreuse et discrète, un jardin plein de fleurs. + +Les deux fiancés allèrent avec le vieil oncle visiter le petit hôtel; +il plut et fut loué aussitôt. On se hâtait, car le mariage était +prochain. + +Le petit hôtel était situé tout près du bois de Boulogne. Les +grilles toutes dorées étaient surmontées de deux becs de gaz et +s'ouvraient sur une cour dont le milieu était occupé par un massif de +fleurs, devant lequel était le perron abrité par une marquise vitrée, +sous laquelle s'ouvrait la porte du vestibule. + +L'hôtel avait deux étages: les fenêtres hautes et étroites avaient +des rampes dorées; élégant de construction, riche de sculpture, le +pavillon se dressait bien blanc, bien propre, tranchant sur le fond +vert des arbres d'un petit parc où l'on entendait crépiter l'eau +d'un bassin; il était gai, surtout lorsque le soleil, dardant sur +les pierres blanches et sur l'or de la grille et du balcon, faisait +ressortir le trou noir des fenêtres ouvertes, encadrées par les +franges des rideaux éclatants; dans le noir on voyait les cuivres +dorés des coins de meubles luxueux, et le scintillement des verroteries +des lustres... + +Iza était dans le ravissement. Les meubles, les tentures étaient +presque neufs, et Fernand loua l'hôtel et acheta le mobilier. + +Le lendemain, les domestiques de Séglin s'y installèrent et le +préparèrent pour recevoir leur maître. Le mariage était décidé, le +jour fixé. + +Le jour où la jeune Iza, dans sa blanche toilette, descendait +l'escalier du Grand-Hôtel pour monter dans la voiture qui la conduisait +à la mairie, il y eut dans la foule de curieux assemblés devant la +porte un murmure d'admiration. + +Toute la finance et le haut commerce assistaient au mariage du banquier +commissionnaire, Fernand Séglin, et c'était un concert de louanges +et de félicitations... Naturellement les plus extravagants mensonges +circulaient comme des vérités. On disait que la mariée était d'une +famille princière, qu'elle apportait à son mari plus de cinq millions, +qu'elle avait en bijoux la moitié de cette somme; on disait que +le vieil oncle était un grand personnage, bien plus riche encore, +intriguant avec la Russie, et qui se débarrassait de sa nièce pour +aller là-bas recommencer ses intrigues. + +La vérité, c'est que le vieux Danielo avait dit qu'il attendait +impatiemment la célébration du mariage; car il était rappelé dans +son pays pour des affaires urgentes, et il avait dit à Fernand qu'il +partirait le lendemain de son union avec sa nièce. + +Ce fut pour Séglin une journée qui dura un siècle, tant il avait +hâte d'être débarrassé des indifférents qui l'entouraient pour se +trouver seul enfin avec celle à laquelle, il le sentait, il appartenait +corps et âme. + +Ces félicitations, ces compliments, dont la banalité égalait +l'indifférence, l'agaçaient; les regards admiratifs qui couvraient +sa femme le blessaient; il était forcé de sourire lorsque la mauvaise +humeur l'étouffait, forcé de remercier d'un mot agréable lorsque +l'injure lui venait aux lèvres. + +Le soir, on dînait au Grand-Hôtel. + +Oh! l'interminable journée. Et que les gens étaient lents à servir! +Le dîner n'en finissait plus: il semblait à Fernand qu'on prenait un +malin plaisir à prolonger cette cérémonieuse soirée... + +Il était agité, nerveux, inquiet, car il lui sembla que son oncle +affectait trop le mépris qu'il avait pour les lois du Coran... Il +buvait!... il buvait!... et paraissait,--à en juger par les rires de +ceux qui l'entouraient,--avoir une conversation bien gaie; les dames +plusieurs fois avaient tourné la tête... + +Enfin, vers dix heures, on se retira, et Fernand tout tremblant +enveloppait Iza d'une longue pelisse et ne voulait laisser à personne +le soin de s'occuper d'elle. Il prit son bras et la conduisit à sa +voiture; le vieil oncle Danielo embrassa sa nièce, et Fernand s'étant +placé près de sa femme, la voiture les conduisit au petit hôtel +d'Auteuil. + +Dans la grande voiture, ils s'étaient placés l'un en face de l'autre, +Fernand tournant le dos aux lanternes, dont la lumière éclairait le +visage d'Iza, placée devant lui. + +Quand les chevaux partirent, Fernand dit: + +--Enfin, nous sommes seuls! + +Il lui prit la main, et elle sourit; il la regardait heureux, ne +trouvant pas une parole à dire, l'admirant, car la lumière qui +l'inondait la rendait semblable à ces belles saintes de notre art +païen; elle paraissait enveloppée d'une auréole, et son teint chaud +et ses cheveux bruns tranchaient violemment, dans son voile blanc, sur +lequel les boutons de fleurs d'oranger s'égrenaient; dans ses mains +brûlantes, il sentait sa main molle et fraîche. + +Il était heureux, il la contemplait en souriant à son sourire, la +tête penchée, n'osant parler, ne trouvant pas de mots qui rendissent +ce qu'il voulait exprimer; longtemps ils restèrent ainsi, les regards +dans les regards; Fernand transformé par sa passion, devenu chaste, et +sachant que, sans s'être dit un mot, ils avaient eu un long entretien +d'amour. + +Et au contraire de ce que lui avait paru être la journée, il fut +surpris quand la voiture s'arrêta et que le domestique ouvrit la +portière. Ils étaient chez eux, et il lui sembla qu'il venait à peine +de sortir du Grand-Hôtel. + +Il prit Iza dans ses bras et la porta sous le vestibule, craignant +qu'elle ne se fatiguât; puis, s'étant fait éclairer jusqu'à son +appartement, il renvoya la femme de chambre, lui disant que madame la +sonnerait quand elle aurait besoin d'elle. + +Les soubrettes baissèrent la tête pour cacher un malin sourire et se +retirèrent. Ils étaient dans le boudoir qui précédait la chambre de +madame. Seul avec Iza, Fernand l'aida à retirer sa pelisse, détacha +doucement son voile et sa couronne, embrassa ses beaux cheveux dont +quelques mèches tombèrent sur son épaule. Il la conduisit comme un +enfant vers une grande causeuse; lorsqu'elle fut assise, il se mit +à genoux, s'étendit à ses pieds, et, prenant ses petites mains et +cachant sa tête, il dit: + +--Iza, que je suis heureux... que je t'aime! + +La jeune fille le regardait souriante, et d'une voix douce comme un +chant d'oiseau elle lui dit: + +--Et vous m'aimerez toujours ainsi?... + +--Toujours!... + +Et il y eut encore un silence pendant lequel il l'admira. Il semblait +qu'il n'osait toucher à son idole, et qu'il craignait que son contact +ne la souillât. + +--Iza, dit-il, au bout d'un moment, sais-tu pourquoi je suis heureux?... +C'est que je suis jaloux, jaloux à tuer qui exciterait ma jalousie, à +me tuer moi-même. + +--Pourquoi me dites-vous cela? Vous êtes mon maître... + +--Non, je suis ton époux, je suis ton esclave... qui t'adore! Je suis +heureux, Iza, parce que tu viens de l'autre coin de l'Europe, que tu ne +connais personne ici que moi, et que je voudrais qu'il en soit toujours +ainsi, que ton amour, ta vie, soient à moi... Tu n'as ici ni amis ni +parents qui puissent me prendre une part de ton affection... C'est moi +qui serai toute ta famille. + +--Oui, je vous aimerai bien! + +--Tu ne sais pas ce qu'est la vie, toi! ma pure et chaste Iza... Après +l'amour saint de la mère, tu cherches l'amour honnête de l'époux... +Tu ne sais pas qu'il y a dans la vie deux sortes d'amour, l'un léger, +fou, bestial..., l'amour que tu dépeignais l'autre soir, dans ton naïf +langage, en contant qu'au pays on disait qu'à Paris on n'avait pas le +temps de s'aimer; cet amour-là n'occupe que le cerveau, il s'éteint +sans laisser de trace... Mais il est un autre amour que j'ignorais, +celui qui m'étreint aujourd'hui, qui s'appuie à la fois sur +l'affection, sur l'estime, qui a pour avenir la famille!... Oh! +qu'il est fort et puissant, qu'il est pur, cet amour! Et combien +moi, l'abandonné, j'en suis rempli aujourd'hui! moi qui vivais seul, +égoïste, je vis pour quelqu'un! j'aime quelqu'un! J'aime! oh! mais +comme c'est différent d'aimer ainsi!... Ô ma sainte et pure femme, je +t'adore! je t'aime et je me sens meilleur près de toi... je t'aime! + +Iza avançait la tête, la bouche, le regardant avec étonnement; elle +finit par dire: + +--Mais que me dites-vous là?... Je ne comprends pas. + +Fernand haussa les épaules en disant: + +--Je suis fou! ma parole d'honneur!... Excuse-moi, ma belle Iza, ma +femme aimée, je t'aime! + +Et alors, comme une pensionnaire, Iza prit dans ses deux petites mains +la tête de son mari, la releva pour bien la regarder en face et elle +dit naïvement: + +--Moi aussi... je vous aimerai bien... + +Fernand se releva, et prenant sa femme entre ses bras, il l'embrassa +avec effusion, en disant: + +--Mon Dieu que c'est beau la candeur, la pureté! et comme leur contact +rend meilleur... + +Il regarda un instant Iza, en s'appuyant sur son épaule, et lui +demanda: + +--Ma chère petite femme... n'es-tu pas fatiguée? + +--Oh! si, maître! + +--Vous allez dormir, ma belle! + +Et il sonna; les femmes de chambre entrèrent et conduisirent Iza dans +sa chambre. Lorsqu'elle fut entrée, la porte fermée, Séglin descendit +dans le jardin... Il se promenait, passant la main sur son front, comme +pour calmer son cerveau troublé par la passion et il disait: + +--Si je ne m'étais marié avec elle... je me serais tué! Est-ce +possible? moi! moi! qui ai tant ri, tant médit... souillé l'amour des +autres!... + +À cette pensée, son front se plissa, une idée atroce lui traversa le +cerveau. + +--À moi! si cela m'arrivait, oh! je la tuerais... mais j'en +mourrais!... + +Il vit les femmes de chambre qui montaient se coucher. Heureux, il +rentra dans la maison et se dirigea vers la chambre de sa femme. + + + + +VIII + +OÙ L'ON PRÉSENTE UN SINGULIER COMPTE. + + +Le mariage de Fernand Séglin avait rétabli sa situation; calme dans +l'avenir, il vivait heureux, enivré, tout entier à la pensée de sa +femme. Il avait totalement oublié sa maison de commerce, se reposant +sur son caissier Picard. Celui-ci était venu le trouver à Auteuil pour +assurer l'échéance de fin de mois, fort lourde en raison du changement +survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit: + +--Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un +avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites +le nécessaire, agissez comme si j'étais là, je vous donne carte +blanche. + +Et calme il était retourné près de sa femme. Les jours passaient dans +cette situation. Fernand, voulant présenter officiellement sa femme +dans le monde au milieu duquel il vivait, avait résolu de donner une +soirée qui devait inaugurer le petit hôtel d'Auteuil. + +On avait beaucoup parlé du riche mariage de Séglin, de la beauté +extraordinaire de sa jeune femme, de son originalité. La situation +brillante faite par cette union à la maison Séglin était une raison +de plus pour que les invitations à la soirée fussent recherchées. + +Depuis deux jours, on ne s'occupait à Auteuil que de préparer l'hôtel +pour la grande soirée. La veille du jour choisi, le vieux Picard +était venu et avait parlé de nouveau à Séglin de l'échéance qui se +trouvait quatre jours après, et rien n'était encore parvenu de Jassy. +Séglin eut une légère contraction; mais, se remettant aussitôt, il +dit: + +--La négligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends +après la dot de ma femme... Ce soir, Picard, vous écrirez en demandant +un premier envoi. Dites, qu'indifférent à cela... vous êtes mon +chargé d'affaires, au besoin même que j'ignore votre démarche... + +--Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour être rendue... + +--Envoyez alors un télégramme... + +--Bien, monsieur, fit le docile caissier. + +Et tranquille, confiant, Séglin alla surveiller les préparatifs de la +soirée. + +--Quelle indifférence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages. + +Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de +sa nièce, le vieux Danielo était parti, et depuis ce jour pas une +nouvelle! Cependant Séglin, tranquille, ne pensa pas seulement à en +parler à sa belle Iza; il avait bien autre chose à lui dire. + +L'amour l'occupait tout entier, il était heureux, et rien ne pouvait +amener un nuage sur son front. Il avait reçu de l'individu qui avait +acheté la créance de Pierre Davenne une lettre absolument menaçante, +il s'était contenté de hausser les épaules, et il avait écrit au +coin:--Payer le 30,--puis il l'avait fait remettre à son caissier... Il +était calme, il allait recevoir un million!... + +Aussi la soirée s'annonçait-elle brillante. Fernand avait fait de doux +reproches à sa femme; pendant une partie de la journée elle s'était +absentée, et il avait été malheureux de cette absence; il disait en +minaudant qu'il était jaloux... que ses regards ne lui appartenaient +pas, qu'ils étaient à lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent +ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait répondu que, voulant +être la plus belle, elle avait été elle-même chez la couturière +surveiller son travail... et ils s'étaient embrassés. + +À huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les +tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers +époussetaient et arrosaient les fleurs... + +Les invitations portaient neuf heures; à dix heures, les salons +étaient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un +vaste velum, servait de promenade et de fumoir. + +C'était une indéfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes +des femmes, sur les épaules nues, toutes scintillantes de bijoux, +tranchaient les habits noirs des hommes. + +Ce n'était que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la +beauté de la belle Mme Iza Séglin; elle faisait les honneurs de son +salon avec une gaucherie pleine de grâce. + +À dix heures et demie, le concert commença; les femmes étaient +assises sur des fauteuils rangés en ligne devant l'estrade qui portait +le piano. Les hommes se tenaient debout. + +Le concert fut peu écouté; un grand murmure emplissait le salon. Les +dames avaient hâte de voir le bal commencer. + +Il était près de minuit lorsque les premiers quadrilles se +formèrent... Alors la foule s'était divisée, des groupes étaient +autour des tables de jeu, dressées dans le petit salon; d'autres, +étouffant dans le grand salon, s'étaient réfugiés dans le jardin, +où le bassin jetait une certaine fraîcheur. + +Fernand se sentait revivre; il était entouré, choyé, envié; enfin +le crédit, prêt à s'écrouler, était rétabli, tout le monde avait +reçu avec empressement son invitation... + +Il était fier, heureux des compliments qui s'adressaient à sa femme, +de ce parti admiratif des femmes. Il avait été voir la salle où l'on +jouait, surveillant partout...; il avait été s'assurer que le service +des buffets était bien fait; il avait laissé Iza au milieu d'un groupe +de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha +sa femme dans le groupe. Iza n'y était pas; il la chercha et la trouva +assise dans le petit salon qui précédait le jardin, causant avec un +homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'était levée, et, +le présentant aussitôt à son mari, elle lui dit: + +--Mon ami, je vous présente le comte Otto..., un de mes compatriotes, +un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait +présenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne +pensée... + +--Je suis heureux, monsieur, et très flatté de l'honneur que vous nous +faites... + +Et en disant ces mots, Fernand avait regardé l'homme et avait froncé +le sourcil. + +Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'éloigna aussitôt, +paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander à +Iza quel était cet individu; mais un ami de Fernand vint réclamer une +valse promise. + +Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait éprouvé son +mari, elle se pencha à son oreille et lui dit gaiement: + +--Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui... c'est un +importun... nous le verrions tous les jours. + +--Oui, oui, fit-il de la tête, tout à fait rassuré et décidé à +faire ce que lui recommandait sa femme. + +L'homme, comme gêné du milieu dans lequel il se trouvait, était +rentré dans la salle de bal, et, accoudé sur le chambranle d'une +fenêtre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser. +Lorsque Iza, entraînée par son cavalier, se mêla aux valseurs, son +regard plein d'admiration la suivait sans cesse... Fernand, accoté sur +la porte du petit salon, le vit, et ennuyé, blessé, il murmura les +dents serrées: + +--Monsieur le comte Otto..., je crois que nous ne nous verrons pas +souvent. + +Il lui sembla qu'Iza avait en souriant répondu à son regard. Il ajouta +avec rage: + +--Mais cet homme est fou!... + +Puis, regardant sa femme qui lui souriait à son tour, cherchant dans +chaque mouvement de la valse à ne pas quitter son regard... il passa la +main sur son front, et, haussant les épaules, il dit: + +--C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur! + +Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mêla à ses invités. + +Celui qu'Iza avait présenté comme le comte Otto, nos lecteurs le +connaissent: c'était Georgeo Golesko, le beau bohémien, qu'elle avait +été voir quelques jours avant son mariage. + +Mais, à cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait guère au +misérable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il était fort +beau dans sa toilette de soirée, son teint chaud ressortait sur son col +blanc. Il y avait de la superbe dans sa façon de porter la tête; +sa tête magnifique dans ses longs cheveux frisés par le fer et sa +gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait +réservé, embarrassé comme un étranger. Et dans les salons, sur son +passage, maintes femmes avaient tourné la tête. + +Vers trois heures du matin, un domestique vint dire à Fernand que M. +Picard, qui assistait au commencement de la soirée, avait trouvé en +rentrant chez lui une lettre de Jassy à l'adresse de Fernand et était +revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta +où étaient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait. + +--Dites à Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre +dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que +la lettre ne le renseignât sur le banquier chez lequel il devait aller +toucher,--calme, disons-nous, il se mit à une table de whist, où l'on +demandait un quatrième. + +Vers quatre heures tout le monde était parti, à part quelques amis +plus intimes, avec lesquels Fernand se mit à table dans le jardin, +devant le buffet, pour souper. + +Iza, vers trois heures, s'était retirée. Le calme était revenu dans +le petit hôtel si agité quelques heures auparavant. Les jeunes gens +qui soupaient avec Fernand étaient ses amis avant son mariage; aussi, +naturellement en vint-on à parler des _anciennes_. L'un d'eux lui +demanda: + +--Et Madeleine de Soizé... la Superbe!... Ça a donc été bien grave +pour vous quitter? Tu devais l'épouser... + +--Quelle folie!... dit Fernand. Nous nous sommes quittés le plus +banalement du monde..., à la suite d'une scène de jalousie, bien avant +mon mariage. + +--Dame, elle le disait. Je l'ai rencontrée il y a deux jours... + +--Et que t'a-t-elle dit? + +--C'est inutile de te le dire... C'était si fin! si fin! que je n'ai +pas compris... + +--Dis toujours? + +--Mon Dieu, je lui ai dit que tu étais marié.--Je le sais! dit-elle! +et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu? + +--Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les épaules. +Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre à la porte... +Restez si vous voulez, moi je monte me coucher... Je tombe de sommeil. + +--Oui, oui, nous connaissons ça, firent-ils en riant... Bonne nuit... + +Ils se serrèrent la main, les jeunes gens se retirèrent et Fernand se +dirigea vers sa chambre. En montant, pensant à ce que lui avait dit son +ami, il murmura: + +--C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?... +Bah! Et, haussant encore les épaules, il entra dans sa chambre. + +Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apportée quelques +heures avant; il la lut aussitôt. Elle était adressée de Vienne par +la maison Strucko, ce qui ne l'étonna pas, puisque c'était le client +qui avait servi d'intermédiaire à son mariage. On lui disait que les +fonds devaient être déposés dans une maison de Vienne et que sous +deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crédit sur une maison de +Paris. + +Tout à fait rassuré, et pour n'être pas réveillé le matin, il +écrivit à son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de +recevoir. Cette fois l'échéance était assurée, et enfin la maison +allait entrer dans une voie de prospérité depuis longtemps inconnue. + +Le silence qui régnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les +différentes scènes pénibles des derniers mois repassaient devant +ses yeux. Il avait failli être ruiné, déshonoré, et pendant quelque +temps la tête perdue. Il lui avait semblé que la malédiction _in +extremis_ de son ami s'abattait sur lui, et, juste à l'heure où la +désespérance s'emparait de lui, il avait reçu de son correspondant de +Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer +au mariage, un riche mariage lui permettrait d'étendre sa maison. Il +avait aussitôt répondu qu'il était bien disposé à se marier, mais +que les jeunes filles dotées aussi richement qu'il désirait que le +fût sa fiancés étaient rares. + +À cette lettre, il recevait presque aussitôt une réponse dans +laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui +désirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille, +on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits +furent échangés, les situations de chacun établies, toujours par +l'intermédiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite +directement par Fernand fut agréée. + +Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par +l'intermédiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait être également +trompé. Suivant sa maxime, Séglin faisait de son mariage l'assemblage +de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'était +nullement question. Il s'attendait à se trouver avec une fille +bien sotte, bien naïve, qui resterait à la maison et en ferait les +honneurs. Nous avons vu combien peu ses prévisions se réalisèrent; +fasciné, ravi, ébloui, il avait été pris tout entier, il adorait sa +femme à ce point que si, à la dernière heure, on lui avait dit que la +dot promise ne pouvait être donnée, il aurait passé outre... + +Aussi était-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en +était aimé, il était riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il +avait rêvée. La malédiction de Pierre Davenne avait eu pour résultat +d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soizé était sans +valeur, le dépit de la femme abandonnée en était la cause, et puis +cet amour-là était bien vieux, ce n'était pas pour se marier qu'il +l'avait quittée; celle qu'il avait quittée pour se marier, c'était +Geneviève. + +Geneviève! qu'était-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui, à cette +heure, portait seule le poids de la malédiction de Pierre...? Comment +vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'était jamais occupé +de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui +avait été enlevée. Il savait que la pauvre femme était restée sans +ressource, qu'il en avait été la cause; mais le souvenir du mépris +avec lequel il avait été traité par elle dominait tout autre +sentiment. Riche à cette heure, il ne pensa pas une seconde à secourir +celle qu'il avait ruinée. + +Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes pensées, +il dit: + +--Allons, oublions tout ça... Maintenant la vie a des horizons roses. + + + + +IX + +LE JOUR D'ÉCHÉANCE. + + +La veille du jour d'échéance, lorsque Fernand se rendit à sa maison +d'affaires, il s'attendait à trouver le caissier calme, venant lui +apporter le bordereau à signer; au contraire, Picard entra dans le +cabinet de son patron, le teint livide. + +--Qu'y a-t-il? demanda aussitôt Séglin avec inquiétude à son homme +de confiance. + +--Monsieur Séglin, l'heure du courrier est passée et nous n'avons rien +reçu. + +--Que me dites-vous là? exclama le jeune homme atterré. C'est +impossible, il faut aller à la poste; assurément la lettre est +égarée... + +--Non, monsieur... Il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai +envoyé trois télégrammes demandant une réponse, et je n'ai rien +reçu. + +--Oh! mais c'est épouvantable! fit Fernand, prenant sa tête dans ses +mains... Un malheur, un accident est arrivé... Mais je suis perdu!... +Il faut trouver cette somme! De combien est le bordereau?... + +--Le bordereau personnel, en dehors des valeurs de la maison Wilson, +payables ici? + +Fernand devint rouge, et comme s'il avait un étourdissement il se +retint à son bureau pour ne pas chanceler; il fit un effort et dit +d'une voix sourde: + +--Avec ces valeurs, les fonds m'ont été adressés il y a quelques... +et ce sont ces valeurs qu'il faut au contraire payer... + +--Le bordereau est énorme, monsieur. Nous avons trois cent dix mille +francs! + +--Et vous avez ici? + +--Oh! presque rien! Vingt mille six cents francs! + +Fernand se laissa tomber dans son fauteuil, porta la main à son front +et dit: + +--Mon Dieu! mon Dieu! que faire?... Il faut absolument trouver la somme +aujourd'hui... Assurément nous recevrons ce soir ou demain... Il y a un +retard, un accident, je ne sais quelle chose imprévue... + +--C'est pourquoi j'insistais près de vous, il y a deux jours encore; on +avait alors le temps de se retourner... + +--Trois cent mille francs!... répétait-il... C'est trois cent mille +francs qu'il faut trouver. Au reste, ma situation n'est plus la même, +je trouverai bien cette somme chez les Ardouin. Picard, dites qu'on +attelle. Je vais expliquer le retard à Ardouin... il me fera la somme +en une traite à dix jours, et si nous n'avons pas de nouvelle ce soir, +on télégraphiera au Strucko de Vienne. + +La quiétude du patron ramena la sérénité sur les traits du vieux +caissier. + +--Peut-être l'oncle Danielo est en route et vient lui-même apporter +les valeurs, ce qui expliquerait que les télégrammes et les lettres +sont restés sans réponse. + +En montant en voiture, cette dernière pensée était pour lui presque +un fait; il hésita un instant à aller d'abord à Auteuil voir si le +vieux Moldave n'était pas arrivé le matin même. Mais il se rendit +d'abord chez les grands banquiers Ardouin, qui, lors de la soirée à +Auteuil, avaient insisté pour entrer en affaires avec lui. + +Lorsqu'il eut fait passer sa carte, M. Ardouin aîné le fit aussitôt +entrer dans son cabinet. + +L'accueil froid du vieillard l'embarrassa et le gêna un peu pour +parler; mais, se domptant aussitôt, il lui expliqua le but de sa +visite, en même temps que le motif. + +D'un ton froid, glacial, Ardouin aîné lui répondit: + +--Monsieur Séglin, je le regrette beaucoup, mais il m'est absolument +impossible de vous faire cette somme; l'échéance de ce mois est la +plus forte de l'année... + +Fernand était tout décontenancé; cependant il insista en disant: + +--Si vous ne pouvez me faire toute la somme, voulez-vous m'en faire une +partie? + +--Non, monsieur Séglin... Nous ne faisons pas ce genre d'affaires... +et je m'étonne que vous ne vous adressiez pas aux personnes avec +lesquelles vous traitez d'ordinaire. + +Fernand blessé, au moins autant par le refus que par l'allure +singulière du banquier, se leva et dit: + +--Il me reste, monsieur, à m'excuser de vous avoir dérangé. + +Le banquier le salua de la tête, et Fernand se retira. En descendant +l'escalier, le rouge au front, les dents serrées, il murmurait: + +--Que signifie cet accueil?... Que se passe-t-il donc autour de moi... +Est-ce que les billets Wilson?... Oh! non!... + +Et haletant, il s'arrêta à la dernière marche, se soutenant à la +rampe... Puis, se dégageant, il haussa les épaules et dit: + +--Je deviens fou, ma parole d'honneur!... C'est la jalousie!... Voyons, +je vais aller chez Bernet et Lausart, et ils feront mon affaire. + +Quelques minutes après il était introduit dans le cabinet du banquier. +Il eut comme un soubresaut en constatant que le même accueil lui était +fait. Un instant, il hésita à formuler sa demande. + +Il se décida cependant. + +Bernet lui dit qu'en l'absence de son associé il se trouvait absolument +dans l'impossibilité de répondre favorablement à sa demande... et +M. Lausart était absent pour huit jours! Il sortit de chez le banquier +anéanti, écrasé.--Sans s'en rendre compte, il devinait qu'une +défaveur l'enveloppait... Il eut peur! Mais pas une fois, pas une +seconde la pensée ne lui vint qu'il pouvait être la dupe de sa femme; +à ce point que, ne voulant pas chagriner Iza, il était résolu à ne +lui point parler de ce retard, qui du reste devait éclairer aussitôt +sa femme sur sa véritable situation. + + + + +X + +LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.) + + +Fernand alla dans trois autres maisons... Il retrouva partout le même +accueil et le même refus. + +Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo... +Mais non seulement le vieil oncle n'était pas là, mais madame était +en promenade. Il fut heureux de cette dernière circonstance, car il +était dans un tel état qu'il n'aurait pu cacher ses tourments. + +Il se fit conduire boulevard Magenta... Il demanda, anxieux, si l'on +avait reçu des nouvelles! Rien, rien! + +Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et là, +accoudé, la tête dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait. + +--Arrivé au port... y toucher pour sombrer... + +Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout à coup... + +--Eh bien, quoi! après tout... je touche demain... on liquide... et +dans un mois, je me relève plus brillant... car j'ai de l'argent, j'ai +de l'argent, je suis riche... + +Il s'arrêta une minute et devint blême: une affreuse pensée venait de +traverser son cerveau. + +--Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas payés... s'ils +vont là-bas... c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde... À tout +prix, il me faut de l'argent aujourd'hui... à tout prix. + +Il sonna le caissier, celui-ci parut. + +--Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson? + +--Cent quarante-cinq mille francs, monsieur. + +--Bien! et n'avez-vous rien à encaisser aujourd'hui? + +--Oh! presque rien, à peine dix mille francs... + +--Merci! demain matin, vous aurez les fonds. + +Et comme s'il avait tout à coup trouvé ce qu'il cherchait, il devint +calme; le caissier était à peine sorti qu'il disait en souriant: + +--Je suis sauvé... et je ne pensais pas à cela... elle n'en saura +rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque +la somme m'arrive de Jassy... Allons, je suis sauvé... je devenais +fou... + +Et résolu il se leva, décidé à engager les bijoux de sa femme qu'on +avait tant remarqués et auxquels les bavards attribuaient une valeur de +plus de cinq cent mille francs. + +Ce n'était point la délicatesse qui étouffait Séglin; devant la +nécessité, tout le côté vil de sa nature reparaissait. Il combina +quelques minutes le moyen d'arriver à son but sans donner l'éveil chez +lui, car il était certain que l'emprunt forcé qu'il allait faire à la +corbeille de sa femme serait remboursé sous deux ou trois jours. + +Dans le petit hôtel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que +madame; mais c'était là une affaire d'élégance confortable. L'amour, +qui avait présidé au mariage de Séglin, avait mis les scellés +sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza était la chambre +conjugale; le soir, veille d'échéance, il rentrait et se mettait à +travailler dans le boudoir qui précédait la chambre, pendant qu'Iza +s'endormait. + +Les meubles, les armoires étaient communs, puisque ce seul appartement, +depuis l'entrée dans l'hôtel, avait été habité; Fernand avait pris +l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il était donc +tout naturel qu'il fouillât partout sans que cela occupât l'attention +de sa jeune femme. + +Le soir même, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de +Russie dans lequel se trouvaient les écrins... Si,--il prévoyait tout, +un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle désirât voir ses +bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous +la main des domestiques;--qu'il les avait prudemment rangées dans son +coffre-fort. Et tout cela passait naturellement. + +Calme cette fois, il gagna sa demeure... Tout se passa ainsi qu'il +l'avait prévu. Il raconta à sa femme, qui lui demandait la raison +de son front soucieux, qu'il était à la veille d'une échéance +l'obligeant à un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses +désirs, lui dit en minaudant: + +--Tu ne travailleras pas dans ton cabinet... seule, j'ai peur... Tu +feras porter tes livres sur le guéridon du boudoir et tu travailleras +près de moi. + +--Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se +reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos. + +--C'est bien ça!... vous veillerez sur votre esclave. + +--Sur mon amour! + +Et ils échangèrent un long regard... + +L'heure du repos sonnée, Iza appela ses femmes et monta à sa chambre, +pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour +justifier sa veille... + +Lorsqu'il monta à son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et +prit le petit sac de cuir de Russie, orné d'une garniture de platine. +Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la +chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et évitant +de faire du bruit, il revint vers le guéridon. + + + + +XI + +LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.) + + +Là, il tira du sac les écrins, les ouvrit, et à la lumière de sa +lampe il admira les colliers, les parures; ce fut un éblouissement. +Jamais la joaillerie n'avait fait plus beau, les brillants sans tache +lançaient leurs flammes vives; en les faisant jouer sous la lumière, +on eût dit qu'on renversait du feu. Séglin, rassuré, heureux, +admirait, ravi, et estimait chaque pièce en disant: + +--Sur ce collier et cette rivière, j'aurai plus de cent mille francs; +sur cette parure au moins autant...; sur ces trois écrins le même +chiffre...; tout cela lui reste... + +Il enveloppa bien précieusement les écrins, les replaça dans le sac, +puis, prenant sa lampe, il ouvrit la porte de la chambre et se dirigea +vers le lit. Iza dormait souriante; il posa amoureusement, mais +doucement, ses lèvres sur son front et se retira sur la pointe des +pieds. Lorsque la tapisserie fut retombée sur la porte, il descendit +dans son cabinet et serra précieusement dans son coffre-fort le petit +sac de cuir de Russie. Puis, calme, il regagna la chambre. + +Il fut étonné de voir la porte ouverte; cependant, il croyait bien +qu'en sortant de la chambre, avant de laisser retomber la tapisserie, +il avait doucement fermé la porte; il avança vers le lit, Iza dormait +profondément. Il n'y pensa plus et il se hâta sans bruit de se +coucher, voulant partir de très bonne heure. En moins d'une minute, il +fut couché. Il lui sembla que sa femme était glacée... il eut peur. +Il plaça la main sur son front; elle s'éveilla à demi et dit: + +--Bonsoir! je dors... Et elle se rendormit. + +--Pauvre petite! fit-il, elle est gelée; ses pieds sont comme des +morceaux de glace! + +Et il tira sur elle le couvre-pied et l'édredon; lui, il brûlait de +fièvre. Il s'endormit presque aussitôt cependant... + +Au jour, il était debout, faisant tous ses efforts pour ne point +l'éveiller; il gagna son cabinet de toilette. + +Il sortait à peine de la chambre... qu'Iza se levait à son tour et +se hâtait de se vêtir... Elle était chaussée, à moitié habillée; +elle entendit marcher..., elle se hâta vite de se coucher dans le lit +et feignit de dormir. + +C'était Fernand; il vint vers elle, la contempla avec amour, en disant: + +--Pauvre petite jolie! elle dort... heureuse... Aujourd'hui, ma +belle aimée, c'est mon dernier jour de tourment, et c'est toi qui me +sauves... + +Il se penchait pour l'embrasser, mais il se recula aussitôt: il avait +craint de l'éveiller. Il revint dans le boudoir, écrivit sur le dos de +sa carte: + + «Ma belle mignonne aimée, + + C'est jour d'échéance... Pardonne-moi d'être parti + avant ton bon baiser... Je serai de retour à l'heure du + déjeuner, + + Ton mari qui t'adore, + + FERNAND.» + +Il plaça la carte sur un chiffonnier et partit sur la pointe du pied. + +Si doucement qu'il eût fermé la porte, Iza l'entendit; elle se leva +aussitôt et, avant qu'il eût passé la grille, elle était déjà +habillée et elle sortait par une porte qui donnait sur la Seine. +Arrivée sur le quai, elle siffla. Au coup de sifflet, une voiture qui +se trouvait près du pont d'Auteuil s'avança au grand galop... + +--Me voilà, dit aussitôt le cocher... On a l'oreille au vent, hein? + +--Vite, Simon, commanda la jeune femme, en montant dans la voiture... +Vite, vite, chez le maître! + +--Espère! espère!... fit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un +solide coup de fouet... J'ai des canards qui savent trotter... nous +accosterons dans dix minutes. + +Et la voiture emportant Iza partit rapidement. + + + + +XII + +OÙ LE LECTEUR SE RETROUVE EN PAYS DE CONNAISSANCE. + + +À cette heure, la belle Iza, la séduisante Mme Séglin, n'était plus +la même; une fébrile agitation secouait ses membres délicats. Dans la +voiture, accroupie dans un coin, l'oeil ardent, le regard fixe, secouant +la tête de temps en temps d'un air menaçant, elle était tout à fait +transformée... Elle ne ressemblait guère à la timide, à la naïve, +à la douce jeune fille que le tout Paris fashionable enviait et +admirait: c'était simplement un joli petit monstre qui de ses dents +pointues déchirait avec rage le mouchoir de riche dentelle avec lequel +elle croyait essuyer ses lèvres, et qui, toute nerveuse, arrachait les +effilés de soie de la tunique de son costume. + +Elle se penchait à tout moment par la portière de la voiture pour voir +si l'on approchait. Mais c'est une chose que tout le monde a observée, +plus l'on a besoin de courir et plus les cochers dirigent lentement +leurs chevaux. La règle, cette fois, était absolument suivie; le +cocher, calme sur son siège, semblait être occupé d'un tout autre +travail que de la conduite de ses chevaux. + +D'abord en partant, bien décidé sans doute à ne pas fouetter en route +ses quadrupèdes, il leur avait appliqué, pour les prévenir, un nombre +généreux de solides coups de fouet; il était parti, suivant la Seine. +Sans doute ennuyé de ressembler sur son char, son fouet à la main, +au matinal citadin qui taquinait le goujon sur les bords du fleuve, il +avait déposé son fouet sur le dessus de la voilure et plongeait ses +doigts épais dans une large calotte, ressemblant à une quêteuse; +il en tirait une pincée... soyons juste, une poignée de tabac qu'il +glissait entre ses lèvres, après avoir dit: + +--Espère! espère! l'air est fraîche, on va se chauffer un peu. + +Et, sans doute pour se donner de l'exercice, pendant dix grandes minutes +il mâcha, mâcha; lorsque ses mâchoires furent au repos, sa face +engraissée d'un côté, il recommença sur ses chevaux la correction du +début, en disant: + +--Qu'est-ce que c'est? On prend du ris... on a peur du vent, on craint +d'aller trop vite!... Avant là! + +Et le fouet claqua et cingla à droite et à gauche; les chevaux, à +la grande joie de Mme Séglin, faillirent s'emporter. La voiture ayant +suivi les quais--on eût pu croire que le cocher avait une passion pour +ce chemin--tourna dans la rue Saint-Paul, remonta la rue Saint-Antoine, +la rue Charonne et s'arrêta enfin devant la grille de la petite maison +que nous connaissons. Sur un coup de sifflet du cocher, on vint ouvrir, +la voiture entra, suivit l'allée et s'arrêta devant le perron; les +chevaux n'étaient pas arrêtés, que la belle Iza avait légèrement +sauté à terre, avait ouvert la porte du vestibule et demandait à un +nègre qui descendait à moitié vêtu: + +--Le maître est levé? + +--Maître? dit le nègre; c'est lui qui m'a éveillé en entendant la +voiture. + +--Cours dire que c'est moi... + +Le nègre grimpa l'escalier; mais Iza, qui craignait de perdre du +temps sans doute, le suivait... Elle attendit seulement à la porte +de l'antichambre, lorsque, arrivé au premier, le nègre entra dans +l'appartement. Il revint aussitôt et introduisit la jeune femme. + +Iza entra dans une vaste chambre dont les tentures étaient baissées +devant chaque fenêtre; au milieu était un lit à colonnes, rideaux +fermés. Elle se dirigea vers ce lit et dit: + +--Maître, maître, je viens vous parler. + +--Je suis à toi, Iza; mais je t'entends... Qu'y a-t-il? + +--Maître, vous m'avez dit d'obéir en tout, de dire oui toujours, de +laisser faire, sans dire, au besoin sans voir... + +--Oui; pourquoi me dis-tu cela? + +--Parce que je n'ai pu empêcher ce qu'il a fait ce matin. + +--Mais qu'a-t-il fait? + +--Les beaux bijoux, les beaux diamants, il a tout volé, maître... +tout! + +--Enfin, tant mieux! + +En entendant ces mots, Iza resta stupéfaite. La même voix dit: + +--Attends une minute, Iza. + +Une minute après, les lourdes tapisseries du lit se soulevèrent, +et celui que nos lecteurs connaissent, le malheureux héros de notre +histoire, parut. Ce n'était plus le même homme. Les quelques mois +écoulés avaient laissé sur son front la trace de leur passage. Beau +toujours, l'immobilité à laquelle l'opération du vieux Rig l'avait +condamné changeait absolument sa physionomie; pour reconnaître dans +l'homme nouveau l'heureux époux de Geneviève, il fallait avoir suivi +les phases de sa transformation. + +Autrefois, le visage toujours souriant vous accueillait. À cette heure, +une rigidité froide clouait sur les lèvres de ceux qui lui parlaient +la gaieté naissante. Était-ce bien seulement l'opération maladroite +du vieux sauvage qui était la cause de ce changement? Assurément non! +C'est que, depuis l'heure où il avait consenti à passer dans une tombe +la terrible nuit qui le rendait libre, depuis cette heure, les pensées +s'étaient heurtées dans son cerveau. + +Pierre Davenne aimait Geneviève à l'adoration; le mouvement de honte, +de colère passé... l'heure de la souffrance aiguë épuisée, la +haine qu'il avait pour sa femme s'était insensiblement éteinte; non +le pardon, mais la pitié était entrée dans son coeur. Il avait fait +surveiller la vie nouvelle de sa _veuve_, et les misères honorablement +supportées, le changement survenu dans la vie de Geneviève avaient +arrêté momentanément ses projets de vengeance à son égard. + +Au contraire, la vie de celui qu'il savait être le véritable auteur de +tout était devenue plus malhonnêtement audacieuse; par l'introduction +de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait été assuré que +la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'écrouler le lendemain +de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements; +Séglin était un faussaire. + +Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il était +entraîné, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne +raisonnait pas ses moyens; il fallait à tout prix faire face au péril: +il y faisait face par le crime. + +Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le +vieil employé de la maison Séglin, Simon avait fouillé le bureau, +regardé les livres, et il était venu déclarer à son maître que le +compte particulier de Fernand Séglin donnait un passif de plus de douze +cent mille francs. + +Fernand avait lancé dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson, +des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs... et +Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du +misérable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit à son amant, Pierre, +à cette heure, était heureux que cette infamie n'eût pas eu lieu. Il +avait cru le misérable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse +qu'il avait trompée augmenta son ressentiment contre lui, en même +temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle. + +Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait +de sa mère, il était arrivé qu'il avait embrassé l'enfant et avait +pleuré. + +Mais, en même temps que de ce côté la haine s'effaçait, le désir de +se venger de Séglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi +sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison +de Charonne, avait combiné, machiné et fait exécuter le mariage de +son ancien ami. + +À cette heure, il le tenait; à cette heure, la vengeance rêvée, +voulue, s'offrait... et Séglin y avait aidé, car jamais, dans le +jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Séglin, il n'avait +pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans +coeur, il le savait traître... Mais tout cela n'a rien à faire avec +le code, et il croyait que Séglin était de ceux qui font du code leur +Évangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont +point au delà, qui ont enfin l'honnêteté légale... Point. Fernand +n'avait point reculé; pour satisfaire à sa volonté d'être riche, il +était devenu faussaire... et aujourd'hui, à l'heure où il espérait +encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, où il se +croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre +ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas présentées +à l'échéance, mais qu'il gardait pour le jour où l'heure de la +vengeance serait sonnée... + +Pierre était vêtu d'un pantalon à pied et d'un veston de velours; il +alla vers Iza et lui dit aussitôt: + +--Il a pris tous tes bijoux? + +--Oui, maître. + +--Et tu n'as pas dit un mot?... + +--Rien! vous me l'aviez défendu! + +--Tant mieux! tant mieux! + +Iza restait devant lui la bouche ouverte, ne pouvant pas comprendre son +calme. La nature d'Iza ne la portait guère à parler; d'ordinaire, elle +restait muette, obéissante, elle subissait placidement le sort; mais +la circonstance, cette fois, lui semblant trop grave, elle ne put se +retenir et dit: + +--Maître, vous n'avez pas compris... Mais il a tout pris, tout... le +gros collier, les bracelets... la grande parure... tout. + +--Tant mieux!... + +C'était trop pour la belle enfant; deux grosses larmes coulèrent de +ses yeux, et elle dit: + +--Ah maître! maître! j'avais promis à Georgeo que le jour où je +retournerais vers lui je rapporterais les beaux bijoux! + +--Tu les auras, Iza!... Mais, dis-moi ce qui s'est passé depuis deux +jours chez toi; qu'a-t-il fait et comment a-t-il enlevé les bijoux?... + +Iza lui raconta en détail la soirée et la matinée: elle avait +feint de dormir et pas une seconde elle n'avait quitté de l'oeil +les agissements de son mari; elle l'avait vu fouiller les armoires, +compulser des papiers, et enfin le matin s'en aller en évitant de +l'éveiller, pour sortir en emportant les bijoux... Alors elle s'était +levée aussitôt, avait couru à la voiture qui devait toujours attendre +pendant les dix jours où tout devait se terminer. + +Iza ayant terminé son récit, Pierre lui dit qu'on allait la reconduire +à Auteuil, qu'elle avait bien fait de le venir prévenir aussitôt, +mais qu'elle ne devait avoir aucune inquiétude sur les beaux bijoux, +qu'ils lui seraient rendus. + +Le visage de la belle Iza reprit se sérénité. Elle allait sortir, +quand, se ravisant, elle revint vers Pierre et lui demanda. + +--Maître, quand serai-je libre? + +--Dans deux jours, Iza..., Georgeo ira te chercher... + +--Oh! merci, maître..., fit Iza joyeuse en battant des mains. + +Pierre Davenne siffla, Simon parut. + +--Simon, dit Pierre, vite, reconduis Iza à Auteuil... Il faut être +arrivé avant qu'on soit éveillé chez elle. + +--Espère! espère! dit Simon, on y sera. + +Et la belle Iza, heureuse et tranquille, partit suivie de Simon. + + + + +XIII + +DE L'INTÉRÊT DE L'ARGENT CHEZ LE PÈRE SAMUEL. + + +En sortant de chez lui, Fernand sauta en voiture et se fit conduire +boulevard Magenta. Il sonna Martin et l'envoya chercher un individu +avec qui il avait fait quelques affaires, le père Samuel. Celui-ci vint +aussitôt. Fernand n'avait pas à se gêner; le vieux Samuel connaissait +sa situation, puisqu'il avait eu plusieurs fois recours à lui pour y +faire face... et à quel prix! Samuel savait que le mariage de Séglin +lui avait mis une fortune dans les mains, il écouta le jeune homme qui +lui disait: + +--Père Samuel, mon mariage s'est fait moins rapidement que je ne +l'espérais... J'avais pris de gros engagements pour cette fin de mois, +et je n'ai pas encore reçu la totalité de la dot... + +--Et vous vous trouvez gêné pour votre échéance. + +--Absolument... Je m'adresse à vous... C'est pour trois ou quatre +jours, dix jours au plus. + +--Et de combien avez-vous besoin? + +--Une somme considérable... + +--Ah! fit le vieil avare sans s'effrayer. Combien? + +--Trois cent mille francs... + +Le vieux Samuel, dont les joues étaient jaunes comme les feuillets de +sa Bible, devint tout rouge et faillit tomber à la renverse. + +--Trois cent mille francs! répéta-t-il. + +--Je sais, père Samuel, qu'avec un mot de vous je les ai dans une heure +à la Banque. + +--Mais jamais je ne ferai une affaire semblable sans garantie. + +--Père Samuel, je vous connais trop pour avoir pensé autrement... Je +vous signe une traite payable en dix jours... de trois cent vingt-cinq +mille francs... + +--Oui, fit Samuel..., mais ce n'est pas une garantie, ça... + +--Ma signature, dit Séglin en riant de la brutale franchise du père +Samuel, ne vous paraît pas encore valoir ce chiffre. + +--Monsieur Séglin, je n'ai pas la somme et pour la trouver je serai +forcé moi-même de donner une garantie... + +--J'avais prévu cela, Samuel... Vous êtes venu à la soirée que j'ai +donnée à Auteuil, vous avez vu Mme Séglin... + +--C'est, monsieur, la plus adorable femme du monde..., dit le vieil +avare le regardant étonné et cherchant ce que le nom de Mme Séglin +venait faire à propos de garantie. + +--Mon cher Samuel, je sais que vous n'êtes pas homme à n'avoir vu que +la beauté de Mme Séglin... vous avez remarqué ses bijoux... + +--Ah! fit Samuel.... Eh bien! monsieur Séglin, je vais vous étonner, +je ne me connais absolument pas en bijoux... Vous le savez, je fais +plutôt des affaires de banque... + +--Des affaires de?... interrogea en souriant Fernand. + +--De banque, répéta très sérieusement Samuel... Mais j'ai entendu +autour de moi les dames qui ne tarissaient pas sur la beauté des +bijoux, et les estimaient être d'un prix fou... + +--Environ le double de ce que je vous demande, cher monsieur Samuel... + +--Et vous me donnez ces bijoux en garantie?.., + +--Oui!... + +--Vous les avez?... + +--Les voici! + +Et Séglin ouvrit le petit coffret et montra les brillants dans leur +écrin. Samuel pensait. Et sa pensée, nous pouvons la suivre. Il se +souvenait avoir entendu estimer, par des gens s'y connaissant, des +spécialistes, les bijoux qui couvraient les épaules et pendaient aux +oreilles de Mme Séglin plus de cinq cent mille francs...; car c'était +vrai, le vieux Samuel ne se connaissait pas en joaillerie: il faisait +de l'usure; papier et or étaient son affaire... Il faisait sonner et +toucher l'or, et il mettait ses lunettes pour bien voir une signature... +Mais, en cette affaire, il n'avait pas besoin d'être appréciateur, il +connaissait l'origine des bijoux. + +De plus il se disait: Maintenant la maison Séglin est sérieuse. Des +gens qui avaient été s'informer chez le notaire avaient appris que +la jeune femme apportait plus d'un million espèces... La situation de +Séglin à cette heure était toute naturelle, sa gêne venait de la +lenteur du versement en raison de l'éloignement de la famille. Mais +ces versements étaient certains... Il ne courrait donc aucun risque en +prêtant... Il s'agissait, l'affaire étant sûre, de la rendre bonne. + +--Eh bien, demanda Séglin, il faut, Samuel, en finir promptement, car +j'ai besoin de cet argent avant une heure... + +--Monsieur Séglin, écoutez. Le Seigneur m'est témoin que je voudrais +vous obliger, mais je ne peux pas faire une somme aussi considérable +seul... Je serai forcé d'emprunter moi-même; pour avoir l'argent aussi +rapidement, on va abuser de la situation et ce que vous m'offrez ne sera +pas suffisant. + +--Mais je vous offre vingt-cinq mille francs... + +--Eh bien, comptez les commissions, les risques à courir... + +--Quels risques? puisque vous avez le double de ce que je vous demande +en bijoux... + +--Oui, mais il faudra que vous me les vendiez... + +--Comment les vendre?... + +--C'est-à-dire que, pour faire des affaires régulières... Vous savez, +je ne doute pas de vous, monsieur Séglin... Dieu m'en garde!... il faut +que la chose soit régulière... On se fâche aujourd'hui ou demain... +et puis on est traité d'usurier... + +--Enfin, vous n'espérez pas que je vais vous vendre ces bijoux?... + +--Mais, monsieur Séglin..., vous ne comprenez pas. Vous me vendez ces +bijoux au prix de trois cent quarante mille francs... et je m'engage à +vous les vendre pour pareille somme si vous les venez reprendre avant un +mois. + +--Bien... j'accepte ça... Mais que parlez-vous de quarante mille +francs... pour un prêt de huit jours, dix jours? + +--Comptez vous-même, monsieur Séglin... frais de commission... +déplacement et intérêt. + +--Mais c'est épouvantable! + +--Voilà comme on compte toujours... On se dit: l'argent, pour en avoir +dans ces conditions-là, vaut dix à douze pour cent; eh bien, on se +dit: ce n'est que pour un mois... Mais c'est comme si cela était +pour l'année; mon argent déplacé, qui m'assure que je trouverai +un placement égal à celui que j'avais? Qui m'assure qu'il ne va pas +dormir?... + +--C'est de la folie... je ne puis pas pour un prêt de dix jours payer +cette somme... + +--Eh mon Dieu! monsieur Séglin, n'en parlons plus... Je vous assure que +c'est en tremblant que je fais l'affaire... Je n'y tiens pas du tout... +Voyez un autre... Nous ne nous fâcherons pas pour ça... + +--Canaille, grognait Fernand entre ses dents en voyant le sourire du +vieux requin qui sentait bien qu'il tenait sa proie... + +--Samuel, dit-il tout haut, vous n'êtes pas raisonnable... Mais je n'ai +pas le choix, faites les papiers... je vais signer... + +--De votre main, monsieur Séglin, je vais vous dicter. + +Et Fernand s'étant placé devant son bureau, le père Samuel lui dicta +l'acte de vente, l'engagement de se libérer et le reçu; il lui donna +en échange la promesse de remettre, moyennant trois cent quarante mille +francs, les bijoux!... + +--Vous pensez bien que je n'ai pas cette somme!... + +--Nous allons aller chez vous... + +--Il faut que j'aille chez trois amis la chercher... je ne vous mens +pas... + +--J'ai une voiture... je vais vous y conduire... + +--C'est cela. Ah! ce n'est pas loin. Ils demeurent a deux pas de chez +moi. + +Ils sortirent. En passant devant les bureaux, Séglin vit le +vieux Picard qui, pâle, tremblant, le regardait anxieux, semblant +l'interroger. Il lui serra la main et lui dit tout bas: + +--Si l'on vient de la Banque, retenez le garçon en disant que je suis +chez moi. Je reviens dans dix minutes avec les fonds... + +Le vieux Picard regarda le ciel et exhala un soupir de satisfaction. + +Le père Samuel, tenant précieusement dans ses bras le petit sac de +cuir qui contenait les bijoux, le serrant sur sa poitrine, montait dans +la voiture avec Séglin. + +Vingt minutes après, Fernand rentrait. Le garçon de banque attendait. +Séglin dit: + +--Je ne pouvais pas ouvrir mon bureau... Vite, Picard, encaissez ça, et +il lui donna quinze liasses de chacune vingt mille francs. + +Le vieux Picard eut un tressaillement joyeux en glissant ses doigts secs +dans le papier de la Banque; il tremblait pour arracher les épingles. + +Séglin, négligemment accoté à la cheminée, prit un journal du matin +et le parcourait tout en regardant les valeurs que l'on présentait. +Picard étalait sur le plateau du guichet à mesure que le garçon de +banque comptait: + +--Vingt, quarante, soixante, quatre-vingt et cent, compta le garçon... +Vingt, quarante, soixante, un, deux, trois quatre et cinq... cent +soixante-cinq mille francs... C'est ça!... Voila! + +--Merci, monsieur Picard! C'est bien ça! + +Et le garçon de recette, ayant englouti la somme dans son portefeuille, +se retira. + +--Ce n'est pas toute l'échéance?... + +--Oh non! les valeurs Wilson ne sont pas venues. + +--Tiens, fit Séglin en plissant le front, elles n'ont pas été en +banque... + +--Peut-être une maison particulière les fera-t-elle toucher +directement, il n'est que dix heures et demie. + +--C'est probable... Vous n'avez pas besoin de moi?... + +--Non, monsieur. + +--Je retourne à Auteuil... Ce soir, après la caisse, vous m'apporterez +le bordereau et les valeurs à Auteuil..., les effets Wilson. + +--Bien, monsieur. + +Et Séglin, le coeur léger, le sourire aux lèvres, alluma un +cigare, traversa les magasins, sauta en voiture et se fit conduire à +Auteuil..., disant en souriant à sa pensée: + +--Petite belle aimée..., elle m'a sauvé sans le savoir... C'est en +amour que je m'acquitterai de ça!... Mais je suis amoureux fou, ma +parole d'honneur! + +Et la voiture l'emporta vers Auteuil. + + + + +XIV + +UNE CORVÉE QUI PLAÎT À SIMON. + + +Simon reconduisit Iza à Auteuil; lorsque celle-ci descendit de voiture, +l'ancien matelot lui tendit une lettre en lui disant: + +--Voilà ce que le lieutenant m'a commandé de vous remettre. + +Iza, surprise, allait ouvrir la lettre; mais Simon dit: + +--Rentrez vite, qu'on ne vous voie pas... vous lirez ça chez vous, il +n'y a pas de réponse. + +Iza rentra chez elle et le cocher improvisé reconduisit la voiture +à l'endroit où elle était le matin et dit à l'individu qui vint +au-devant de lui: + +--Tu vas épousseter les deux canards, les rentrer à l'écurie... et +cette nuit, vers trois heures, la voiture attelée à la même place. + +--Bien, monsieur. + +-Il est matin encore, l'air est _fraîche_, si tu veux tuer le ver, je +paye le vin blanc... + +--Ça, c'est jamais de refus. + +Le palefrenier et Simon allèrent trinquer chez le marchand de vin du +coin, et Simon en partant dit en serrant la main de l'autre: + +--Tu sais, sur le coup de trois heures... pas de bruit... tu viendras +t'embosser au pont... + +--C'est entendu... + +--Tu payeras tout... et tu pars avec moi... + +--Oui, ami, je le sais... + +--Et muet... comme un phoque... + +--Vous me connaissez bien. + +Et Simon prit le bateau-mouche pour remonter vers Paris; il descendit au +pont d'Austerlitz et grimpa sur l'impériale de l'omnibus de Charonne. + +Lorsqu'il arriva à la petite maison, le nègre lui dit qu'on +l'attendait. Il monta vivement dans la chambre de son maître. Pierre +était assis près de la cheminée; le vieux Rig, debout, attendait. En +entendant monter le matelot, il courut au-devant de lui. + +--Mais monte donc; on t'attend... + +--Vous m'espérez, mon lieutenant? dit-il aussitôt. + +--Oui, tu vas retourner chez Séglin; habille-toi vite et arrange-toi +pour rester ce soir jusqu'à la fermeture des bureaux... Rig se +présentera à la caisse, il viendra pour toucher, la caisse étant +fermée... Il déclarera ne pas pouvoir venir le lendemain et se rendra +immédiatement à Boulogne. Il faudra obliger Martin à se rendre +aussitôt à Auteuil, chez Séglin, pour lui raconter ce qui se sera +passé. + +--Mais si le père Picard est là..., c'est chez lui qu'il faudrait +aller maintenant. + +--S'il en était ainsi, je n'aurais pas besoin de toi... Je ne te +demande pas ce qu'il faudrait faire, je te dis ce qu'il faut qu'on +fasse. Que Martin soit assez gris pour ne plus se souvenir et pour +t'obéir... ceci est ton affaire. + +--Compris, mon lieutenant, je navigue dans du cirage... mais c'est vous +qui gouvernez, ça suffit... Je vais voir Martin, je le mouille, je +le rentre... Quand tout le monde est parti... Rig arrive et conte son +affaire... et je mène Martin à Auteuil. + +--C'est ça. + +--Vous savez que Rig peut se dispenser de venir. Je peux préparer +Martin de façon qu'il soit persuadé d'avoir vu ce que je voudrais +qu'il ait vu. + + +--Fais simplement ce que je te dis, Simon... et remue-toi... c'est pour +cette nuit. À minuit il faut être ici. + +---Bien, mon lieutenant. Si ça se pouvait, mon lieutenant, je partirais +maintenant et j'irais déjeuner avec lui... Comme ça, je serais plus +sûr en le commençant de bonne heure. + +--C'est ce que je te dis... + +--Et ce soir... vous sortez avec nous?... + +--Oui!... + +--Ah! à la bonne heure, vous allez rentrer dans le monde... + +--Allons, va vite... + +--On y va... ces services-là, ça m'amuse... Et Simon sortit en +glissant une pastille dans sa bouche. + +--Toi, Rig, je t'ai dit ce que tu avais à faire... Tu vas t'habiller +pour la circonstance, et tu te trouveras ici à minuit, nous partirons +tous les trois. Golesko est prévenu; mais tu vas chez toi, tu le verras +encore... Dis-lui qu'il est attendu à dix heures, qu'il ne manque pas. + +--C'est convenu, mon lieutenant. + +--En revenant demain matin, tu auras ce que je t'ai promis pour toute +cette affaire, et tu seras libre... + +--Tant pis, lieutenant... c'est un travail qui m'amusait. + +--Va, Rig, et à ce soir. + +Le vieux sauvage sortit. + +Seul, Pierre, accoudé dans son fauteuil, songeait au plan qui +s'exécutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le +misérable qui avait brisé sa vie; il n'en devait sortir que flétri, +déshonoré et désespéré. La vie brillante allait s'éteindre et +il allait rentrer dans l'ombre et dans le mépris, avec la rage et la +douleur pour compagnes... sentant planer enfin sur lui la malédiction +qui lui avait été jetée. Les dents serrées, les yeux clos, accoudé +d'un bras et la tête dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre +rêvait... Il sentit tout à coup sur ses doigts comme une caresse, +puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le +croyant endormi, n'osait le réveiller. + +Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses pensées de haine, +il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant adoré. Les +pensées tristes s'envolèrent. Il prit son enfant sur ses genoux et +but sur ses lèvres les zézayements de sa parole sainte. Dans sa +face impassible, l'oeil vainement cherchait à rire. Admirant sa belle +Jeanne, il lui demanda: + +--Comment es-tu montée seule, mignonne? + +--Petit père, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque +chose. + +--Pierre penchait la tête, tendant l'oreille pour mieux entendre cette +parole douce comme un chant d'oiseau. + +--Dis, ma belle aimée. + +--Petit père, j'ai vu tout à l'heure des petites filles qui portaient +des fleurs. + +--Eh bien?... + +--Elles étaient habillées en noir... comme moi!... + +Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant. + +--J'ai dit à la petite fille de me donner des fleurs de son bouquet... +et l'autre petite fille m'a montré alors une couronne... et elle a dit: +Oh! non, nous ne donnons pas nos fleurs, nous allons les porter sur la +tombe de petite mère qui est morte!... Nous allons prier pour elle. + +Pierre était livide; il regardait son enfant, croyant qu'on lui avait +dicté sa phrase... Mais la petite belle continuait, naïve, avec des +mouvements d'ange: + +--Pourquoi donc, dis, père, que nous n'allons jamais porter des fleurs +sur la tombe de petite mère?... Pourquoi que nous n'allons pas prier +pour elle? + +Malgré les efforts qu'il fit, le malheureux ne put retenir les larmes +qui l'étouffaient, et, prenant la tête de l'enfant dans ses mains, +pleurant dans ses cheveux, il gémit: + +--Oh! mon Dieu! que je suis malheureux!... Et je ne peux pas cependant +l'empêcher d'aimer sa mère. + +Et l'enfant, tout attristée, se mit à pleurer en voyant pleurer son +père. + + + + +XV + +LES VALEURS DE LA MAISON WILSON. + + +Le soir même, le caissier Picard, enfermé dans sa caisse, regardait +sans cesse la pendule; chaque fois que la porte des magasins s'ouvrait, +il penchait la tête pour voir celui qui entrait, et chaque fois ses +doigts agacés égratignaient la molesquine verte de son fauteuil. Cinq +heures venaient de sonner, tous les employés se hâtaient de partir; on +n'entendait dans le magasin que le cri jeté par chacun au-dessus de la +cloison ouverte du bureau de caisse: + +--Au revoir, monsieur Picard... + +Puis, après ce bruit de va-et-vient, le silence!... Picard était +ennuyé, la porte s'ouvrit, il se pencha; c'était Martin, accompagné +de son aide Sper, qui venait ranger le magasin. Le vieux caissier +retomba dans son fauteuil, fatigué; il attendait que l'on vînt toucher +les billets Wilson: personne ne se présentait, et son patron Séglin +lui avait bien recommandé de venir, après cinq heures, dîner avec +lui, en lui apportant les valeurs acquittées... Il ne savait que faire. +Devait-il partir pour Auteuil où son maître l'attendait, sachant que +la caisse ferme régulièrement à cinq heures, ou devait-il rester à +attendre encore? Il avait bien pensé à laisser l'argent; mais la somme +était beaucoup trop considérable pour agir aussi légèrement. + +La demie venait de sonner; on se mettait à table à Auteuil à six +heures; il n'y avait plus à hésiter. + +Au reste, c'était écrit sur la caisse: les bureaux fermaient à cinq +heures. + +Le vieux caissier appela Martin et lui dit: + +--Martin, au cas où l'on se présenterait ce soir pour toucher des +billets, vous diriez de laisser l'adresse, que j'ai attendu jusqu'à +cette heure la présentation, que je serai de retour à dix heures; +si à cette heure on le veut, qu'on se présente, sinon demain, à la +première heure, j'irai moi-même à l'adresse indiquée... Vous avez +compris?... + +--Parfaitement, monsieur Picard... Tu as entendu, Sper?... + +--Oui! oui! fit l'autre. + +--Deux vaut mieux qu'un, vous pouvez être tranquille. + +--Bien... Allez me chercher une voiture. + +--Tout de suite, monsieur Picard... Et, droit comme un I, Martin sortit. + +Picard dit: + +--Il est drôle ce soir, Martin!... Mais vous avez entendu, Sper?... + +--Oui, oui, monsieur... Espère! espère! nous sommes là, vous pouvez +aller... Si on veut, vous serez là par devers les dix heures de nuit... +ou alors au matin on ira chez eux, si il donne l'adresse. + +--C'est ça! + +Le vieux caissier rentra mettre ses livres en ordre, fermer sa caisse, +et, la voiture s'arrêtant devant la porte, il y monta et se fit +conduire à Auteuil. + +Martin rentra; tombant sur une chaise et respirant bruyamment, il dit: + +--J'ai cru qu'il s'apercevait que j'étais chargé... Oh! mon pauvre +vieux, je ne tiens plus debout... Ce que ça me secoue, ce vin-là... +Oh! là! là !... + +--Ça va se passer; c'est parce que nous sommes restés trop longtemps +enfermés... + +On ouvrit la porte, un homme entra; il avait l'allure d'un vieux notaire +de province; il échangea un regard avec Sper et celui-ci alla ranger +dans le fond du magasin; il s'adressa alors à Martin et lui dit: + +--Monsieur, c'est ici la maison Séglin?... + +--Oui, monsieur. + +--Je viens pour toucher des valeurs... + +--Ah! monsieur, la caisse est fermée à cette heure-ci... Demain, si +vous voulez... + +--Je suis obligé de partir ce soir... Il faut que je parte vers +minuit... Si d'ici là on veut venir payer, je vais vous donner +l'adresse... + +--Mais, monsieur, la caisse est fermée à cinq heures, interrompit +Martin... et on vient de partir seulement à la minute, après vous +avoir attendu presque pendant une heure. + +--Au reste, les valeurs sont payables ici; mais comme je me rends à +Londres et que la maison y est établie, j'irai les toucher là. + +--Ah! je ne sais pas si vous pouvez faire ça... On m'a dit que, si +vous veniez, je vous dise de laisser votre adresse, et ce soir, vers dix +heures, ou demain matin on vous portera l'argent. + +--Je vous le répète, je serai à l'hôtel jusqu'à onze heures et +demie. Je pars par le train de minuit quinze; si d'ici cette heure je +n'ai vu personne, j'irai à Londres toucher à la maison Wilson... Voici +l'adresse. + +L'individu laissa sa carte et partit aussitôt. Alors Martin dit à +Sper: + +--Dis donc, qu'est-ce que nous allons faire? + +--Tu n'as pas entendu ce qu'on t'a dit? + +--On a dit d'aller à Auteuil, fit Martin en s'asseyant et semblant peu +enthousiasmé de faire le voyage. + +--On n'a pas dit qu'il fallait y aller tout de suite; Il ne sera libre +qu'à dix heures; l'autre est chez lui jusqu'à onze heures et demie; en +revenant, il y ira, voilà tout... + +--Oui; alors, nous pouvons dîner... parce que, vois-tu, Sper, eh bien! +ça me remettra, le dîner; je suis tout chose... + +--C'est ce qu'il y a de plus simple... Voilà ce que nous allons +faire... + +--Dis... + +--Nous dînons bien et doucement; à neuf heures, nous partons à +Auteuil; nous trouvons le père Picard, tu lui dis la chose et nous +revenons ensemble... + +--C'est ça!... ça va tout seul!... Tu sais, je l'avoue, je suis +mouillé... Mais toi, tu es sérieux, tu réponds de tout? + +--Absolument... Mais c'est toi... Espère! espère! Je suis là en +vigie, et à l'heure... nous filons... + +--C'est ça!... Si tu veux, nous ne ferons le magasin que demain +matin... Nous allons fermer et nous irons dîner. + +--Je veux bien... + +Comme l'ivrogne titubait, en essayant de se lever, Sper lui dit: + +--Ne bouge pas, reste affalé!... Je vais tourner le cabestan... + +--Oui, fit Martin en riant bêtement, tu vas jouer de l'orgue... + +Sper se hâtait; il craignait un retour inopiné du vieux caissier, qui +aurait changé tous ses plans. Lorsque la devanture de fer eut fermé la +boutique, il se hâta de prendre le bras de l'ivrogne, qui s'endormait, +et le ramena au cabaret, où il sembla se remettre rien qu'aux odeurs +répandues dans l'atmosphère. On leur servit à dîner. Les deux +amis mangèrent lentement; ils riaient, ils causaient. À la fin, Sper +proposa de jouer une bonne bouteille; ils jouèrent au piquet jusqu'à +onze heures... Alors Sper se leva tout à coup et, comme s'il se +rappelait, il dit: + +--Martin, et nos affaires que nous oublions... + +--Quelles affaires? + +--Il faut aller à Auteuil. + +--À Auteuil? Ah! c'est pour les affaires du patron... Ah ben, tant pis! +on ira une autre fois. + +--Non, non, pas de bêtises!... Nous allons prendre une voiture; tu te +la feras rembourser. + +--Tu peux y compter... + +--Tu arrives là-bas et tu dis que c'est à dix heures... qu'on est +venu... On t'a réveillé, c'est pour ça que tu es tout chose... Ça +t'a mis sans dessus dessous. + +--Oui, oui, c'est ça... Mais tu viens avec moi? + +--Naturellement... Enlevez alors... Partons!... + +Sper prit le bras de Martin, et ils sortirent. Ils hélèrent une +voiture et montèrent dedans. Sper dit au cocher d'aller doucement. +Le grand air remit un peu le garçon de magasin, et, la raison lui +revenant, il se trouva quelque peu embarrassé pour justifier sa +négligence lorsqu'il allait voir son patron; mais Sper le conseilla. + +--Voilà ce que tu vas dire: tu te couchais lorsqu'on est venu; il +était dix heures; tu n'as pris que le temps de t'habiller; tu es monté +en voiture et tu t'es fait conduire bon train. La personne a dit que, +mal avisée par celui qui lui avait remis les valeurs à toucher, elle +était venue trop tard; mais qu'au reste, puisque les valeurs étaient +également touchables à Londres, où justement elle se rendait, elle +les toucherait là-bas... qu'on n'avait qu'à aviser télégraphiquement +la maison Wilson... mais qu'en cas où on voudrait passer jusqu'à onze +heures et demie, elle serait à cette adresse, devant prendre le train +de minuit quinze et le bateau de demain matin. + +--Oui, j'ai compris... Mais répète-moi bien tout ça. Sper ne se fit +pas prier et recommença. + +--Oui, j'ai compris, mais il va me dire que j'aurais mieux fait +d'attendre la rentrée du père Picard, puisqu'il est près de onze +heures. + +--Tu ne comprends rien; si nous avions été voir le père Picard, +il aurait eu le droit de te faire des reproches, puisque c'est à six +heures qu'on est venu et que tu aurais dû y aller immédiatement; si +tu dis qu'on n'est venu qu'à dix heures, le père Picard te dira que tu +aurais dû monter chez lui... + +--Il peut toujours le dire... + +--Oui, et pour éviter ça tu diras au patron que tu es monté +chez Picard, il n'y avait personne... Tu conçois que, pour revenir +d'Auteuil, il peut s'être arrêté en route... + +Pardi! à preuve, c'est ce que nous allons faire en y allant... Ça me +gratte là, fit Martin en montrant sa gorge; j'ai une soif!... + +Sper dit au cocher d'arrêter à la première brasserie, et il continua +à conseiller l'employé. + +--Tu comprends bien, le père Picard n'est pas rentré... Pour te mettre +à l'abri, tu dis même qu'il pourrait ne pas rentrer de la nuit. + +--Oui, oui, je comprends... et puis, s'il n'est pas content, voilà +tout. + +--Pardine... t'es pas là pour faire ses volontés... + +--Ah! mais non! + +La voiture s'arrêtait. Ils descendirent devant une brasserie, +invitèrent leur cocher, et, tout en buvant, Sper continua la leçon +qu'il avait commencée... Puis ils repartirent pour Auteuil... + +Lorsqu'ils arrivèrent devant le petit hôtel, le cabinet de Séglin +était encore éclairé. Martin sauta de voiture et sonna; Sper se +pencha pour voir. On vint ouvrir et en même temps Séglin paraissait +sur le perron et demandait à haute voix: + +--Qui est là? + +Martin répondit: + +--C'est moi, monsieur Séglin..., c'est moi! + +--Ah! c'est vous, Martin? Venez vite. + +Et il l'introduisit dans son cabinet et lui demanda, inquiet: + +--Qu'y a-t-il? + +--Monsieur Séglin, M. Picard m'avait dit de ne pas quitter le bureau +à cause d'une échéance qu'il y avait, et pour laquelle on ne s'était +pas présenté. + +--Oui, oui! fit vivement Séglin; après? + +--J'étais donc endormi lorsqu'on est venu frapper, et... + +--Bien! bien! qu'a-t-on dit? + +--La personne m'a dit qu'elle avait été avisée trop tard pour se +présenter dans la journée. + +--Ce n'est pas de chez un banquier? + +--Non; voici la carte... + +Fernand la prit, et, l'approchant de sa lampe, il lut: + +Jules Lorillon, ancien notaire.--Puis au-dessous, au crayon: hôtel du +Helder, jusqu'à onze heures et demie. + +--Comment, exclama Fernand, jusqu'à onze heures et demie! Ce soir? + +--Oui, monsieur; vous ne m'avez pas laissé achever... Il a dit qu'il +partait en Angleterre par le train de minuit un quart; il prend le +bateau demain matin... Or, il vous prie d'aviser la maison Wilson par un +télégramme qu'on veuille bien lui payer les valeurs là-bas, à cause +de l'erreur qu'il a commise. + +Fernand Séglin, en entendant la dernière phrase, était devenu livide. +Il avait été obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber; +il ne voyait plus, il n'entendait plus, un étourdissement le faisait +vaciller, et dans ses oreilles bourdonnaient ces mots: «Il vous prie +d'aviser la maison Wilson...» Cette fois, c'était fait: il était +perdu... Il avait l'argent en main et il ne pouvait empêcher les faux +d'aller à Londres... Il fit un effort, passa la main sur ses yeux +pour écarter le brouillard qui troublait ses regards..., puis, se +redressant, il regarda l'heure à sa montre, il était onze heures +dix... Il n'avait plus la chance de retrouver l'homme à l'hôtel... +mais il pouvait lui aussi prendre le train, et, à l'heure de +l'inscription au paquebot, il trouverait l'individu et solderait les +valeurs. Heureusement Picard avait apporté les fonds. + +En dix secondes, son plan fut arrêté. Martin parlait toujours, pour +expliquer pourquoi il arrivait aussi tardivement. Séglin n'entendait +plus. Il sonna et dit au domestique qui parut: + +--Vite, qu'on attelle... Préparez ma valise pour un jour ou deux de +voyage... Vite, avant cinq minutes il faut que je sois parti... + +--Et moi, monsieur? demanda Martin. + +Séglin l'avait oublié. + +--Vous, retournez à la maison; vous direz demain à Picard que j'ai +payé les valeurs Wilson, qu'il n'a pas à s'en occuper. + +--Bien, monsieur, fit Martin, heureux d'en être quitte sans un mot de +reproche. Et il sortit rejoindre Sper, auquel il raconta ce qui s'était +passé. Il ne fut pas peu stupéfait en voyant celui-ci sauter de la +voiture, lui serrer la main et lui dire: + +--Bonsoir, ma vieille; bonne nuit! Tu peux filer ton noeud, je t'ai +assez vu; moi, je reste dans le quartier. + +Et Sper se mit à courir. + +--En voilà une qui est drôle..., exclama Martin... Il est absolument +ivre! Ça ne sait pas boire!... Cocher, boulevard Magenta..., où vous +m'avez pris. Et la voiture partit. + +Dans l'intérieur de la maison, c'était un brouhaha, des allées et +venues, on se hâtait d'obéir; Séglin, ayant serré ses valeurs dans +son portefeuille, grimpa vivement au premier étage où il trouva Iza à +sa toilette, se préparant à se mettre au lit. + +--Mon enfant, lui dit-il, je reçois à l'instant une nouvelle grave qui +m'oblige à partir immédiatement. Je vais être obligé de passer la +nuit en chemin de fer... Mais demain je serai de retour. + +--Ah! fit-elle étonnée. + +Il sembla à Séglin qu'Iza était plus qu'indifférente et qu'elle +riait même. Il voulut croire qu'il se trompait et il lui dit: + +--Tu ne m'en veux pas, ma belle aimée! + +--Mais non, fit-elle en lui tendant son front; les affaires sont les +affaires. + +--Comme tu es sérieuse, reprit-il blessé. Je pars, et tu n'éprouves +aucun ennui. + +--Il le faut bien, puisque vous me l'avez dit. Il faut vous obéir; car +ça n'est que pour le bien que vous agissez; ne me l'avez-vous pas dit? + +--C'est vrai, ma belle Iza; au revoir, ma chère petite femme! À +demain! + +Il l'embrassa et sortit; mais, en montant en voiture, il se disait: + +--Quelle singulière allure elle avait!... Qu'est-ce que cela veut dire? +Enfin, c'est une dernière secousse. Après, c'est fini, je suis à +l'abri. + +Le cocher de Séglin, sur son ordre, enleva les chevaux d'un vigoureux +coup de fouet, et, moins d'un quart d'heure après, il touchait à +l'hôtel du Helder... il demanda quel garçon avait conduit M. Lorillon. + +--M. Lorillon n'est pas parti, monsieur, dit le garçon. Il doit partir +demain matin seulement à la première heure. + +--Ah! fit Séglin dans un soupir de satisfaction... Est-il chez lui? + +--Non, monsieur. Il a attendu jusqu'à onze heures et demie, puis il +est sorti pour faire ses adieux à des amis, au cercle; il reviendra +assurément vers une heure du matin... + +--Merci, dit Séglin tout à fait calme; veuillez, s'il revenait avant, +lui donner ma carte et lui dire que je viendrai à une heure... J'ai +absolument besoin de le voir. + +--Bien, monsieur. Qu'il vous attende? + +--Oui! + +Et tranquille cette fois, bien certain qu'il n'avait plus rien à +redouter des valeurs Wilson, il alluma un cigare, monta dans sa voiture +et dit au cocher: + +--Au cercle... + +Puis, étendu sur les coussins, pendant que la voiture le conduisait à +son cercle, il pensait: + +--La pauvre belle chérie, je la surprendrai heureusement en rentrant à +deux heures. Je quitte le cercle à une heure moins le quart; avec mon +homme, en quelques minutes je finis et je retourne chez nous... Pauvre +belle, ça me coûtait déjà de passer cette nuit loin d'elle. + + + + +XVI + +UNE NUIT OCCUPÉE. + + +À l'heure où Séglin se dirigeait vers Paris, Iza quittait son boudoir +et entrait dans sa chambre dont elle fermait soigneusement la porte. +Elle était très belle, la jeune Moldave, dans sa grande robe de +chambre rouge brodée d'or; elle s'avança jusque sous la lampe +d'albâtre qui jetait dans la chambre sa clarté douce, et, tirant de sa +gorgerette un billet, elle le relut pour la dixième fois. + +--C'est bientôt, que je serai libre. + +Elle regarda l'heure, la demie de onze heures allait sonner. Elle courut +alors vers une petite porte qui se trouvait dans l'angle de la chambre +et elle écouta... N'entendant aucun bruit, elle revint s'asseoir sur +un des petits fauteuils bas placés devant la cheminée, et, accoudée, +elle pensa en souriant. + +Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons consacrer quelques +mots au somptueux appartement particulier de la jeune Mme Séglin. +L'escalier qui partait du vestibule aboutissait au premier étage à un +large palier qui, fermé de tout côté par des tapisseries et entouré +de banquettes, formait antichambre. Il y avait une porte à gauche, +l'entrée des appartements de monsieur; une autre porte à droite, celle +des appartements de madame. En entrant à gauche, on trouvait un petit +salon antichambre, meublé de bois de rose et tendu d'étoffe Pompadour. + +La tenture du fond soulevée, une porte s'ouvre sur un vaste boudoir; +les murs sont tendus de satin noir, les meubles sont or et satin noir +comme la tenture, avec des courses grecques d'or en bordure; un lustre +archaïque pend au plafond; au milieu se trouve une vaste cheminée de +marbre noir, au-dessus de laquelle est une glace, une glace immense. +De chaque côté de cette glace, une porte, à demi cachée par les +tentures; une des portes est factice; l'autre s'ouvre sur la chambre +d'Iza, qui paraît n'être séparée du boudoir que par cette haute +glace occupant presque tout le mur de ce côté. + +La chambre à dormir était splendide; le lit capitonné de soie jaune +occupait sous une ample tenture le fond de la pièce: c'était un lit +immense, aussi large qu'il était long et qu'on n'atteignait pour se +coucher qu'en montant deux marches couvertes d'une peau d'ours noir. +En face du lit se retrouvait la grande glace que nous avons vue dans +le boudoir et qui semblait n'avoir point d'envers; sous cette glace se +trouvait une petite table d'ébène recouverte d'un tapis jaune; sur +cette table s'étalait tout un arsenal en vermeil de coquette soigneuse: +peignes, ongloirs, brosses, limes, etc., et devant, bien sous la main, +un petit revolver dont on voyait le cuivre rouge des six cartouches; à +côté, un long poignard sorti de sa gaine. + +Les murs de la chambre étaient capitonnés de soie jaune, sur laquelle +tranchaient les angles noirs d'une haute armoire de vieil ébène +sculpté; sur la cheminée, en face de l'armoire, une garniture Louis +XV en bronze doré vif. Un lustre flamand, sous lequel à cette heure +était accroché un globe d'albâtre, pendait du milieu de la chambre, +dont le plafond était couvert de la même soie jaune plissée... Les +fenêtres étaient masquées par les tapisseries de même couleur. + +La petite porte qu'avait ouverte Iza pour écouter donnait sur un +escalier qui descendait directement dans le jardin. + +Lorsque les douze heures de minuit sonnèrent, tout était calme dans +le petit hôtel et semblait dormir; il était impossible de voir la +lumière dans la chambre d'Iza. + +Tout était endormi dans l'hôtel lorsque la grande porte donnant sur le +bord de l'eau s'ouvrit pour livrer passage à trois hommes qui, +appuyant sur la gauche, entrèrent dans la maison par la petite porte +de l'escalier de service des appartements de Fernand Séglin. Ils +se dirigeaient comme des gens de la maison, ayant toutes les clefs, +ouvrant, entrant et marchant sans bruit... Ils disparurent dans la +maison: aucune lumière ne parut aux fenêtres, et tout rentra dans le +calme. + +Moins d'une demi-heure après, la même porte s'ouvrit encore, un homme +seul entra et se dirigea en se cachant dans les massifs vers le côté +droit de la maison; il rampait le long des murs. Arrivé près de la +petite porte qui conduisait aux appartements d'Iza, il tira de sa poche +une clef, ouvrit et disparut à son tour dans la maison. + +Au haut de l'escalier, une porte s'ouvrit: l'homme s'arrêta aussitôt, +se coucha presque sur les marches et, glissant sa main sous son gilet +comme pour y chercher un couteau, une voix de femme dit doucement: + +--Est-ce toi, Georgeo? + +--Oui, fit l'homme en se redressant, et grimpant, malgré la nuit, avec +l'habileté d'un singe... Il fut en moins d'une minute près d'Iza, qui +le reçut en se jetant dans ses bras. Ils s'embrassèrent longuement. + +--Entre, fit Iza, en l'attirant dans sa chambre dont elle referma +soigneusement la porte... Georgeo, tu le vois, le maître ne ment +jamais... Tu es ici près de moi. + +--Oui, mais lui... + +--Le maître ne vient jamais!... Il est parti en voyage, il ne doit +revenir que demain... Viens là près de moi, dit-elle... Et elle le fit +asseoir devant elle et l'admira amoureusement. + +Georgeo regardait autour de lui... et exclamait!... + +--Que c'est beau... Iza!... que c'est beau! + +--Oui, mon Geo, parce que tu es là, dit-elle. + +Et comme les yeux du vagabond fouillaient partout, son regard s'arrêta +tout à coup sur la petite table où était placé le revolver à côté +du poignard. + +--Qu'est cela? fit-il. + +--De quoi répondre à qui nous surprendrait. + +--S'il revenait? + +Iza se contenta de hausser les épaules. Georgeo rit, montrant ses +belles dents, et, se penchant vers Iza, il ouvrit son paletot et montra +le manche d'une arme dont il sortit la longue lame. + +--Moi aussi, j'ai tout prévu, tu vois; il faut sortir d'ici vivant et +libre. + +Iza se laissa glisser sur le tapis aux genoux de Georgeo, et lui dit: + +--Enfin, Georgeo, c'est demain que nous nous retrouverons pour toujours +ensemble. + +--Et pourquoi ne partons-nous pas maintenant? + +--Le maître le veut ainsi, et ce n'est que demain qu'il nous donne de +quoi être riches... Tu entends, riches! + +--Tu regretteras les jours passés ici. + +--Non, mon Geo. Le maître a dit qu'il nous ferait bien riches... et il +n'a jamais menti... et nous avons déjà de l'or là-bas. + +--Oui! + +--Qu'il y a longtemps que je ne t'avais vu ainsi près de moi! + +Georgeo était moins tranquille qu'Iza: il regardait sans cesse +autour de lui, semblant craindre à chaque minute de voir apparaître +quelqu'un. + +--Qu'as-tu donc? lui demanda la jeune femme. + +--Je crains qu'on ne vienne... + +--Es-tu fou?... le maître ne t'a-t-il pas dit que nous serions seuls +ici cette nuit? + +--Non, ce n'est pas le maître, c'est le sauvage qui est venu chez moi +qui m'a dit que nous devions partir. + +---Il t'a dit que nous devions partir? moi et toi? + +--Oui!... Alors j'ai démonté tout à la maison, j'ai chargé la +voiture et je suis parti. + +--Ce soir? + +--Oui, ce soir. + +--La voiture est là? demanda Iza dont le visage rayonnait. + +--Oui, au-dessus d'Auteuil, sur le quai! et je croyais venir te +chercher. + +--Mais on ne t'a donc rien dit? + +--Le vieux Rig m'a dit que je devais me trouver ici après minuit, et +c'est toi qui devais me conduire... Il m'a dit encore que s'il y +avait du nouveau, nous entendrions son sifflet, qu'il serait dans les +environs... + +--C'est le maître qui le fait veiller. + +--Mais je dois t'obéir et ne partons-nous pas?... + +--Non, mon Geo!... Voici ce que nous devons faire... Ici, nous sommes +maîtres: l'homme parti ce soir ne reviendra plus... C'est ici que tu +me rejoins pour toujours... et demain seulement nous partirons... Celui +qu'ils appellent mon mari ne m'est rien... L'homme qui nous a mariés +n'est pas notre prêtre à nous... Tout cela est faux!... Je suis libre, +et je suis à toi, à toi maintenant... + +--Et l'autre est parti... pour toujours?... + +--Pour toujours. + +--Mais cette maison? + +--Cette maison est au maître, c'est lui qui, par le vieux Rig, lui a +fait louer... Ici nous sommes chez nous, puisque le maître nous a dit +de nous y reposer pour partir tout à fait demain... Reposons-nous, mon +Geo... Reposons-nous, nous sommes libres, unis et maîtres ici... + +Et en disant ces mots, Iza, câline, promenait les mains de Golesko sur +ses cheveux. À la même heure, Fernand se présentait de nouveau à +l'hôtel du Helder; aussitôt un garçon qui l'attendait lui dit que M. +Lorillon avait envoyé, quelques minutes avant, chercher un pardessus +par le garçon du cercle: en même temps, il avait fait dire qu'il ne +partirait que le lendemain par le train de onze heures, qu'on lui ait +une voiture pour cette heure, qu'il rentrerait dans la nuit. + +Fernand fut ennuyé de ce contre-temps; mais enfin il était tout à +fait rassuré. L'homme n'était resté que pour présenter une seconde +fois les valeurs. Les deux dernières journées qu'il avait passées +l'avaient épuisé: il avait hâte de se reposer. + +Cependant la perspective d'être obligé de se lever le matin pour +ne pas manquer de trouver son homme le tentait peu; il résolut de se +décharger de tout cela. Il remonta en voiture et se fit conduire à ses +bureaux, boulevard Magenta. + +Il ne fut pas peu étonné de voir filtrer de la lumière à travers les +interstices de la fermeture du magasin; il entra. Il trouva Martin assis +sur son lit; devant lui, sur un comptoir, étaient une bouteille et un +verre. Martin avait son verre plein à la main; et n'ayant pas entendu +ouvrir la porte, il continuait sa conversation avec le verre plein qui +était sur le comptoir, lui disant: + +--Ce n'est pas d'un ami... On part à deux, on revient deux... Si l'on +se quitte où est l'amitié... il n'y en a pas alors... non, ça c'est +pas bien... Aussi qu'est-ce qui le boira, l'autre verre..., c'est pas +Sper... Ah! mais non, c'est Martin... + +--Il est ivre! dit Fernand en se retirant; voilà qui pourrait expliquer +la soi-disant tardive arrivée des billets. + +Il sortit comme il était entré, sans bruit, et grimpa aussitôt chez +le vieux caissier. On juge facilement de la stupéfaction du père +Picard, lorsque demandant: + +--Qui est là? avec inquiétude, il reconnut la voix de Fernand qui +disait: + +--C'est moi, Picard, ouvrez vite. + +Picard obéit aussitôt. Il était en marmotte et en caleçon. + +--Excusez-moi de vous ouvrir en ce costume... + +--Vous avez bien fait, je n'ai qu'un mot à vous dire... Martin vous a +raconté ce qui s'était passé. + +--Non, monsieur; qu'y a-t-il donc?... Il n'était pas là quand je suis +rentré. + +--Il arrive seulement, il est absolument ivre. Ainsi, quand on pense +que l'honneur d'un homme, la réputation d'une maison étaient dans les +mains de cet ivrogne... Demain vous le remplacerez... + +--Vous pouvez y compter. + +Et le vieux caissier, son bougeoir à la main, regardait Fernand +semblant l'interroger. Celui-ci lui raconta aussitôt ce qui s'était +passé et lui dit: + +--Ce monsieur ne part qu'à onze heures demain; mais, au risque de +le faire éveiller, soyez-y demain de sept à huit heures, voici les +fonds... Vous viendrez à onze heures à Auteuil m'apporter les valeurs +et vous déjeunerez avec moi. + +--Monsieur, ça sera fait; vous pouvez compter sur moi, dit Picard en +serrant les papiers. + +--Adieu! à demain, onze heures, dit Fernand sur le seuil de la porte, +en regardant sa montre: deux heures, je tombe de sommeil, à demain. + +Il descendit, et, blotti dans sa voiture, il dit: + +--Enfin, je suis heureux de rentrer chez moi.. et je crois que je vais +faire une bonne nuit. + + + + +XVII + +«LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.» + + +Enfin, c'était fini! bien fini! le passé était liquidé: il avait +fait face à l'échéance terrible. Les faux, qui avaient troublé ses +nuits, allaient être, étaient presque entre ses mains. Avant deux +jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il +dégageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernières créances +qu'il avait, et la maison reprenait le crédit dont elle jouissait +autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux +banquiers qui avaient refusé de l'aider...; car Fernand Séglin +oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures. + +Étendu dans sa voiture, doucement bercé par le cahotement, presque +somnolent, il rêvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme, +tranquille, n'ayant plus qu'à s'occuper de sa chère Iza. Sa maison +allait se diriger d'elle-même: il n'aurait plus à redouter le passage +de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner à son +caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il +voulait. Dans son cerveau, il cherchait où il passerait la saison: il +ne voulait pas acheter de domaine cette même année, mais il voulait +voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la +mer, deux mois en Suisse. Il rêvait... et il donnait un corps à ses +désirs. + +Il était presque trois heures lorsque, le cerveau léger de ses +pensées agréables, las et heureux de rentrer se reposer près de sa +femme, il arriva à Auteuil... L'écurie et la remise étaient en dehors +de l'hôtel: le cocher le descendit donc devant la grille. + +Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait +dans la maison. Il évita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la +petite porte; cherchant à étouffer le crépitement de ses pas sur +le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitué à la +maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa +l'antichambre, entra dans le boudoir qui précédait la chambre; là +il vit clair. La petite lampe d albâtre jetait sa clarté blanche +à travers la grande glace dont nous avons parlé; Fernand marchait +doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de +la chambre d'Iza, mais le verrou était fermé en dedans... Il rit en +disant: + +--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enfermée chez +elle! + +Et Fernand, fatigué par ses tourments et par ses démarches, se dit: +Je viendrai demain, ne l'éveillons pas, pauvre belle; elle mourrait de +peur si elle entendait frapper à sa porte, à cette heure... Il allait +se retirer lorsque tout à coup il sentit qu'on lui touchait l'épaule, +il se retourna vite et... et ce fut épouvantable pour lui... + +Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards, +voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps, +s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effrayé, Fernand voyait +devant lui l'ombre de Pierre Davenne. + +Inondé par la lumière mate de la lampe de la chambre, couvert d'un +long manteau blanc, son suaire, il était là devant lui, pâle, livide, +mais l'oeil brillant et menaçant. Droit, le bras levé, montrant le lit +à travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un râle à Fernand. + +--Infâme, regarde... + +Et l'ombre se recula et disparut. + +Fernand presque fou, tremblant de peur, affolé par le surnaturel, +déjà secoué par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il +avait passés, cherchait à retrouver son énergie... L'ombre disparue, +il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se +persuadant que c'était là une hallucination d'une minute, amenée par +la fièvre qui le brûlait depuis deux heures... + +Il s'avança vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son +front, et ses dents claquèrent. L'ombre de Pierre entrait dans la +chambre sans bruit; épouvantable dans son silence, elle se dirigeait +vers le large lit d'ébène que les grands rideaux fermaient. Fernand +sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantôme allait poser ses +lèvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait +se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la +chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?... + +Tout cela était insensé... Mais Fernand épouvanté devenait fou; il +se cramponnait à la grande cheminée pour ne pas tomber: il voyait le +mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'éteignait dans +sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul +semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... Là, il s'arrêta, il +tourna sa tête, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux +pleins de haine lançaient un regard qui terrifia le malheureux... Il +lui sembla que son bras, s'étendant vers le lit, voulait lui répéter +encore: + +--Regarde, infâme! + +Alors le fantôme souleva le grand rideau: il parut à Fernand que le +masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaçait un rire. + +Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme rivé sur ce +marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre. + +Son sang lui sembla de feu, ses regards épouvantés voyaient sur ce +lit, étendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui +qu'elle lui avait présenté sous le nom du comte Otto... Iza avait +sa tête dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa +poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lèvre, +encore épaisse du baiser avec lequel ils s'étaient endormis. Son +énergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se +fermèrent une minute devant ce tableau foudroyant. + +Aussitôt le fantôme se jeta en arrière et disparut par la petite +porte de la chambre. Mais le cri avait éveillé les deux amants... + +Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrière la glace le visage +épouvanté de Fernand; il avait saisi le revolver... + +Iza, effrayée, lui montrant son mari, cria: + +--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le! + +Et le grand Moldave obéit. + +On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brisée par le coup +de feu. + + + + +XVIII + +CE QUE RÊVAIT IZA. + + +Au dehors tout était silencieux; c'est à peine si le coup de feu, +si le fracas des débris de la glace avaient été entendus, tant +la chambre de la belle Iza était discrètement protégée par le +capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait +cependant été perçu par les deux amants: c'était celui du sifflet +auquel ils devaient obéir, et aussitôt, malgré le danger de la +situation, oubliant tout, Iza, s'étant enveloppée dans son long +peignoir rouge et or, Georgeo s'était hâtivement vêtu et, en moins +d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitté la +chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment +à la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivés en bas, +ils entendirent le sifflet doucement modulé... Ils se dirigèrent du +côté et trouvèrent le vieux Rig qui leur dit: + +--Vite, courez à la voiture de Georgeo... Iza, reprends ton ancien +costume et partez... comme si vous alliez à Versailles; demain tu me +verras... + +--Bien!... Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entraînant, craignant +qu'il ne vînt à surgir un incident qui les obligeât à rester. + +Dans la nuit épaisse des bords de la rivière, ils coururent sur le +quai, et moins de cinq minutes après ils étaient blottis tous les deux +dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin +chez eux et seuls... Ils ne furent pas longs à revêtir le costume +misérable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachèrent +soigneusement les vêtements luxueux qu'ils venaient de quitter. + +Avant l'aube, ils fouettèrent le cheval et partirent; au jour levant, +ils se trouvaient à l'entrée de Boulogne; le cheval dételé +mangeait derrière la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque +_Entre-sort_ des saltimbanques était arrivée le soir et avait passé +la nuit là. En agissant ainsi, ils avaient obéi aux ordres de celui +qu'ils appelaient le maître. Vers sept heures seulement, l'étroite +porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau, +pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques +avoisinantes. + +Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans +le bel hôtel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins +souples pendait cette jupe en loques si singulière; elle avait en +ceinture le vieux châle turc aux couleurs criardes, et ses épaules +révélaient leur admirable contour sous la chemise de soie éraillée +et jaunie par l'usage...; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient +les hideuses savates jaunes... Elle avait, avec son costume, +retrouvé toute sa sauvage étrangeté, et à cette heure les passants +émerveillés la regardaient... + +Elle calme, du plus loin où elle le voyait, souriait à son Geo qui +revenait portant du vin et du pain sous son bras, et à la main, dans un +papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher... + +Le maître avait écrit: + +«Il faudra être à Boulogne la nuit, de façon à paraître y être +arrivé le soir. Ostensiblement déjeuner, aller chez quelques marchands +du pays, afin d'être vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin +d'être à Versailles au milieu du jour.» + +À huit heures et demie, Iza s'étendait sur le petit matelas dur +qui était dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle +voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard, +ramassait les guides et le cheval partait... Une fois le village passé, +lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza, +laissant le cheval aller à sa guise, et celle-ci, ayant échangé avec +lui un sourire, se mit à chanter une chanson bizarre qui devait être +un souvenir pour les deux bohèmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle +chanta, lui tint la main et l'écouta le visage radieux, tendant +l'oreille pour ne pas perdre un mot. + +À onze heures et demie, Georgeo allait à Versailles demander le droit +de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, près +Montrouge; qu'il était parti vers sept heures, était arrivé à neuf +heures à Boulogne, y avait passé la nuit et comptait rester jusqu'au +soir à Versailles pour partir la nuit, à la fraîche, se dirigeant sur +Chartres. + +Ses papiers en règle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit: + +--As-tu été voir pour une belle voiture? + +--Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci +pour en prendre une autre. + +--Mais c'est ce soir... que nous serons riches. + +Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il était +parti de son pays pour des causes à peu près semblables à celles qui +l'avaient fait quitter si précipitamment Auteuil le matin même... +Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir où elle avait été le +rejoindre pour manger un peu du «pain bénit de la gaieté,» lui avait +dit négligemment en évoquant le passé: + +--C'était un soir, au rendez-vous derrière la mosquée. Il faut que tu +me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu +m'enlevas du lit, j'étais sans connaissance... Quand je revins à moi, +dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes +mains... en rouge... du sang! + +Et Georgeo, souriant, avait répondu avec simplicité: + +--Oui, oui, je me souviens... j'en avais tué deux! + +Georgeo avait échappé à toutes les recherches; il avait traversé les +hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les défilés; il +était parti et s'était mis à l'abri chez l'étranger. Mais la police +française est beaucoup moins discrète que celle de son pays: il le +savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brisée, +le cri aigu d'un homme... Il espérait et il redoutait d'avoir tué +celui qui avait enlevé Iza. C'est à regret qu'il avait obéi aux +ordres du vieux Rig, commandant de se rendre à Versailles pour l'y +attendre. + +Georgeo aurait voulu recevoir le soir même la somme promise à lui et +à Iza. Il aurait vendu aussitôt sa voiture, son petit cheval et +il aurait emmené Iza par le chemin de fer, de l'autre côté de la +frontière d'Espagne. + +Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur +eux un regard perçant, cherchant à deviner si des gens de police +n'étaient pas cachés dans leurs vêtements. + +De regrets, de remords, pour un homme probablement tué, il n'en était +pas question dans ses pensées. + +Iza, au contraire, était gaie, plus légère, comme un oiseau +apprivoisé duquel on a ouvert la cage, elle cherchait à croire à sa +liberté... mais elle n'osait s'éloigner trop de la petite voiture... + +La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait... elle s'y +grisait... et cependant, si Georgeo avait été plus attentif, il aurait +vu que c'était plutôt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune +fille; à chaque instant les détails de sa vie heurtaient sa nature, +gâtée par les mois d'opulence qu'elle venait de passer... Ce n'était +plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crête des +ornières séchées, secouant sa tête huppée... C'était la belle +Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se déguisait en +bohémienne... Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour +toujours, et il avait hâte de voir arriver Rig, pour en finir et se +sauver afin de se mettre à l'abri; tandis qu'Iza, déjà lasse de sa +matinée et ennuyée de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait +loin, il faudrait prendre une femme pour la servir... Elle avait trop +souvent pressé l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids +les gros sous... Enfin, elle avait mis les lèvres à la coupe, elle +avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum... Elle trouvait +étrange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au +parfum dur, mais déjà il était épais sur ses lèvres, lourd à son +coeur... et, quand Georgeo n'était plus là, quand le soleil ne faisait +plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misère +de la baraque bien sale... et elle fermait les yeux pour revoir par la +pensée la belle chambre où ses cheveux étaient noirs, et la grande +peau d'ours noir où ses pieds étaient si blancs... Il lui semblait +déjà que les vêtements de misère qui couvraient sa peau la +brûlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin, +blanc et parfumé. + +Et Georgeo ne voyait rien... Il regardait si, sur la route, dans la +grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux +Rig. + +--S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je +reviendrai à pied demain... + +Et Iza pensait: + +--Est-ce que je pourrai vivre comme ça maintenant?... + +Puis elle regardait Georgeo... Elle le trouva beau...; mais ses lèvres +laissaient tomber la juste expression de sa pensée. + +--Quel malheur!... s'il avait vécu autrement, il serait intelligent +aussi... délicat... + +Puis, comme pour s'excuser elle-même, elle ajoutait: + +--Il est beau... il est bon... mais... + +Elle n'osait pas dire il est bête!...--Lui, toujours inquiet, +ne s'occupait pas d'Iza...; il savait qu'elle lui appartenait, il +attendait, impatient, l'arrivée du vieux Rig. + +Et ses regards s'épuisaient sans rien voir. La journée était presque +terminée, il devait partir le même soir, et Rig ne venait pas: il alla +consulter Iza... Celle-ci, étendue dans le fond de la cabane, les +bras relevés au-dessus de la tête, son chignon appuyé sur ses +mains, l'écouta, presque indifférente, et cependant ce que disait le +bohémien était grave: + +--Mais si le maître a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il +devait t'apporter, s'il lui a donné en même temps la somme qu'on +m'avait promise...? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza? + +--Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo... + +--Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux... Le +vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le maître n'en a plus +besoin... Une fois l'argent en main..., il peut s'être sauvé... + +--Le vieux Rig en est capable. + +--Tu dis cela comme ça... Mais sais-tu que je retournerais à Paris +cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et +qu'alors il passerait une mauvaise heure? + +--Il ne faut jamais penser à cela, Georgeo... Le vieux maître est plus +fort que tous... Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais +sans laisser de trace... Si c'est lui qui a l'argent... et qu'il soit +décidé à le garder, tu ne le trouveras plus... + +--Oh! je le trouverai bien... + +--Mais si tu retournes à Paris, qui te dit qu'il ne te dénoncera +pas?... Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mêmes +arrêtés dans la maison d'Auteuil... et que c'est pour cela que nous ne +les voyons pas...? Tu as tiré sur Fernand, et tu vises juste, toi... +Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du +soleil... + +Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et +qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente résolution. +Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour +s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il +traîna sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revêtit +son costume de montagnard, ses chaussures étranges, mais souples, dont +les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche +son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une +vieille blouse, il dit à Iza: + +--Dors, je reviendrai au matin. + +--Où vas-tu? + +--À Auteuil. + +--Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant. + +--Voir ce qui s'est passé là-bas après notre départ. + +Iza réfléchit quelques minutes, puis: + +--Va, Georgeo..., mais prends garde. + +--Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et +en montrant son couteau peut faire sa prière. Malheur au sauvage s'il +m'a trompé... + +Et il partit en courant. + +Au milieu de la nuit Iza fut réveillée en sursaut. C'était Georgeo +qui revenait tout suant, fatigué... + +--Iza, la police est dans l'hôtel depuis ce matin... C'est toi qu'on +cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir... + +--Ah! fit Iza comme ennuyée d'avoir été éveillée... Pendant que +Georgeo se hâtait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait +en maugréant. + +--Non! ce n'est pas possible maintenant... j'étais folle d'y croire... + +Au matin, Georgeo trouva Iza éveillée et pensive, assise sur le lit +dur. + +--Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire... + +Georgeo était épuisé, il la remercia et vint prendre sa place. Elle +l'embrassa longuement en lui disant: + +--Bon sommeil, Georgeo! + +Et le grand bohème s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assurée +de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vêtements les plus +beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long châle, et, +mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route. + +Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'éloigner, puis lorsqu'elle +ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du +soleil du matin, elle envoya un baiser: + +--Adieu, Georgeo!... Adieu, passé!... Cette vie-là est trop dure... + +Et elle revint à Saint-Cyr où elle prit le premier train. Arrivée à +Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire à Charonne. + + + + +XIX + +LES BEAUX BIJOUX D'IZA. + + +Quand Fernand avait vu dans les bras du comte Otto sa femme, celle qui +depuis trois mois occupait toutes ses pensées, celle qu'il adorait...; +quand il avait vu s'évanouir dans l'ombre de la chambre le spectre +vengeur, dont la voix sépulcrale sonnait encore à son oreille, il +avait fermé les yeux une seconde; puis, fou, insensé, voulant réagir +contre sa douleur et sa terreur, il s'était redressé; c'est alors +qu'il avait vu sa femme sur le lit, crier à son amant en le désignant: + +--Geo!... c'est lui; tue-le... tue-le! + +Il avait eu le regard ébloui par un éclair, et il avait senti au front +comme un coup de poing, et, battant une seconde le vide avec ses +bras, aveugle, cherchant un appui, il s'était soutenu au marbre de la +cheminée et était retombé sur le tapis... Les deux amants s'étaient +sauvés, et, pendant ce temps, la porte s'était ouverte: les trois +hommes que nous avons vus franchir la grille du bord de l'eau entraient +dans le boudoir... L'un se pencha sur le moribond et le regarda. +Essuyant avec son pouce le sang qui lui couvrait le front..., il dit +aussitôt: + +--Ce n'est rien... La balle est dans l'os; c'est le choc qui lui a fait +perdre connaissance... + +Au-dessus d'eux, on entendait remuer dans l'hôtel: on entendait des +portes s'ouvrir, on entendait des bruits de voix... + +--Il y a branle-bas là-haut, dit un des hommes; mon lieutenant, il faut +rentrer dans le vent et chasser. + +Celui auquel il s'adressait demanda au premier, toujours à genoux, +soutenant la tête de Fernand: + +--Il n'y a pas de danger... le coup n'est pas mortel... + +--Non, maître, et c'est une chance, car le grand Golesko tire juste... +Mais ce n'est pas une de ses armes... + +--Alors, partons vivement... + +--Les deux hommes se disposaient à partir, lorsque le dernier courut +vers une petite panoplie et y prit le semblable revolver qui avait servi +à Georgeo... + +--Que fais-tu? demanda le premier. + +--Espère! espère! lieutenant. Il faut que tout s'explique..., et qu'on +ne cherche pas ceux qui ont tiré le coup de feu. + +Étonnés, les deux hommes tenant la porte ouverte pour fuir, le +regardaient faire. Il souleva les matelas du lit et tira dans la +laine les deux coups du revolver; c'est à peine si dans la chambre on +entendit un bruit sourd... + +--Comme ça, on n'entend rien... Je place le joujou sous sa main... +et on se dit que c'est lui qui fait des expériences de tir sur son +front..., la nuit, pour empêcher le pauvre monde de dormir. + +--C'est bien, Simon, dit Pierre Davenne. + +--En route, en route, disait le vieux Rig dans l'escalier: on descend +des chambres. Les trois hommes se hâtèrent; ils avaient traversé le +jardin, ils fermaient la grille sans bruit et ils montaient dans une +voiture qui attendait à vingt mètres de là, lorsque la femme de +chambre à peine vêtue et suivie par deux domestiques, après avoir +frappé, entrait dans le boudoir; voyant la glace brisée, elle fit un +pas et, se heurtant au corps de Fernand, elle jeta un cri et se recula +prête à se trouver mal en criant: «À l'assassin.» + +Les domestiques avancèrent aussitôt, et le valet de chambre effrayé +exclama: + +--C'est monsieur!... + +--Vite! vite!... voyez madame, dit la femme de chambre... + +Ils se précipitèrent, le lit était vide... + +Tous les trois ils se regardaient stupéfaits; mais, revenant au plus +pressé, ils relevèrent Fernand pour lui porter secours. + +--On lui a tiré un coup de pistolet dans la tête, disait la soubrette, +effrayée, mais se domptant et avançant curieusement sa bougie pour +mieux voir. + +Le valet de chambre ramassa le revolver et dit: + +--C'est lui qui s'est tué: voilà le revolver sous sa main. + +--Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a eu? + +--Aidez-moi d'abord à le mettre sur le canapé. + +Tous les domestiques étaient descendus, et c'était un brouhaha +général; tout le monde demandait: + +--Mais où est donc madame? + +Et l'on cherchait... + +La femme de chambre dit alors: + +--Monsieur ne devait pas rentrer cette nuit... et madame est sortie... +En ne la voyant pas lorsqu'il est rentré, il n'y avait pas à douter de +ce qu'elle faisait... n'est-ce pas?... Il s'est tué... + +--Mon Dieu! fit un valet, que les gens riches sont bêtes! Se tuer pour +une femme!... + +--Mais il faudrait courir chercher le médecin... + +On n'y avait pas pensé... Ils avaient relevé le corps de Fernand, +l'avaient étendu sur le lit de sa femme, et personne n'avait pensé que +peut-être on pouvait encore le sauver. + +Tout à coup ils entendirent retentir le timbre de la grille... ils se +regardèrent étonnés: il était à peine quatre heures du matin. + +--C'est madame qui rentre, dit la femme de chambre; elle croit que +monsieur est loin. Ah! ça va être une jolie scène! + +Un domestique alla ouvrir, tous les autres s'avancèrent vers le +vestibule, prenant des airs désolés; ils entendirent leur camarade qui +demandait: + +--Qui est là? + +On répondit aussitôt: + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +Tous se regardèrent épouvantés, stupéfaits, semblant dire: +Déjà!... + +La grille grinça en roulant sur ses gonds. Un commissaire, ceint de son +écharpe, et quatre agents guidés par le domestique effrayé, parurent +au seuil du vestibule; le commissaire et ses hommes échangèrent un +regard en voyant tout ce monde debout à cette heure. + +--Conduisez-moi, dit-il, dans la chambre de M. Fernand Séglin... + +--Monsieur, fit le domestique, il n'est pas dans sa chambre: il s'est +tué dans le boudoir de sa femme... + +--Que me dites-vous là? fit le commissaire étourdi. + +Sur son ordre on les conduisit aussitôt près du corps de Fernand +étendu sur le grand divan du boudoir; le commissaire se pencha sur lui; +un agent ramassa le revolver. + +--Il s'est tué... il nous attendait!... puis, s'adressant au valet de +chambre: + +--À quelle heure cela est-il arrivé? + +--Monsieur, presque au moment où vous avez sonné!... + +--Est-ce que quelqu'un de vous était là? + +--Non, monsieur le commissaire, nous étions tous couchés et endormis +lorsque nous avons été réveillés par les coups de feu et un fracas +épouvantable... + +Un des agents, qui regardait curieusement l'endroit où la balle avait +pénétré, et qui formait à un pouce de la tempe, sur le devant du +front, un trou noir semblable à un pain à cacheter de deuil qu'on +eût collé sur la peau, et duquel coulait un petit filet de sang rose, +s'écria: + +--Mais, monsieur, il n'est pas mort. + +Le commissaire lui saisit aussitôt le poignet, le pouls battait +vivement... + +--Qu'on coure chercher le médecin... + +Il y eut alors parmi les domestiques un bouleversement général, et, +pendant que l'on obéissait au commissaire, d'autres, sur son ordre, +avaient été chercher de l'eau et lavaient la plaie. + +Pendant que l'on s'occupait de Fernand, il demandait à la femme de +chambre: + +--Où est madame Séglin? + +--Monsieur, je ne puis vous le dire, je suis venue aider madame à se +coucher, puis je l'ai quittée après avoir baissé un peu la lampe, +elle semblait s'endormir. + +Sur la demande du commissaire, elle raconta le départ précipité de +Fernand, puis son retour absolument inattendu. + +--Cette glace a été brisée par un coup de feu venant de la chambre. + +Et le commissaire voulut entrer. + +La porte était fermée en dedans... + +--Tiens... c'est singulier, c'est le verrou en dedans... + +Il fit passer un des domestiques, par l'ouverture de la glace, et lui +fit ouvrir la chambre. + +Il entra aussitôt et regarda partout, craignant de trouver le cadavre +de la jeune femme; il regarda le lit et voyant les deux oreillers et le +froissement de deux corps, il dit en hochant la tête: + +--Deux personnes étaient couchées dans ce lit... et cependant M. +Séglin est habillé... Que s'est-il passé, en dehors de ce qui nous +amène?... Personne n'est sorti de la maison? + +--Oh! non, monsieur, tout est soigneusement fermé et nous n'avons rien +entendu que les coups de feu et le bruit de la glace cassée. + +--Mais qu'est devenue Mme Séglin, que vous aviez couchée ici? + +--Monsieur le commissaire, je ne sais pas, moi... J'ai très peur, fit +la bonne dont les yeux se mouillèrent. + +--Y a-t-il une autre porte que celle-ci?... + +--Oui, monsieur, une porte de service qui conduit au jardin... La +voici... + +--Vite, venez. Dirigez-nous...; peut-être allons-nous la trouver par +là... + +Ils descendirent jusqu'à la porte du jardin; l'escalier était vide, la +porte fermée, et rien ne faisait supposer que quelqu'un eût passé par +là. Entendant du bruit, le commissaire remonta... C'était le médecin +qui venait d'arriver... + +--Ah! mon Dieu! exclama-t-il, quel malheur est arrivé ici? + +--Voyez, monsieur, et dites-nous s'il est dangereusement atteint. + +Le docteur regarda attentivement, et en souriant: + +--Ce n'est rien, la balle est aplatie sur l'os... et je vais l'extraire +immédiatement. Mais il vaudrait mieux coucher le malade... + +--Qu'on ne dérange rien ici... Vous m'avez dit que c'était +l'appartement de madame? demanda le commissaire. + +--Oui, monsieur... + +--Qu'on le porte dans sa chambre. Casto, dit-il à un de ses hommes, +vous allez rester près de lui et le veiller. Vous, Josset, vous allez +courir me chercher dix hommes que vous placerez dans la maison. Et, +s'adressant aux gens qui l'écoutaient effrayés: + +--Mesdemoiselles et messieurs, personne ne doit sortir de la maison. + +Pendant qu'on obéissait aux ordres du commissaire, que Fernand était +couché sur son lit sans connaissance, que le docteur procédait à +l'extraction de la balle, la femme de chambre était interrogée, et un +agent prenait des notes. + +--Quand vous avez quitté cette chambre, vers minuit, Mme Séglin était +couchée? + +--Oui, monsieur le commissaire, elle était couchée, bien tranquille, +bien calme, elle semblait de très bonne humeur; monsieur était venu +lui dire au revoir, en lui promettant de revenir le lendemain soir. + +--Et depuis cette heure, vous n'avez rien entendu?... + +--Rien, monsieur, et ma chambre est au-dessus. + +--La conduite de Mme Séglin était-elle régulière?... + +--Oh oui! monsieur le commissaire, ce sont des tout nouveaux mariés, et +ils s'adoraient; monsieur ne pensait qu'à madame, et madame ne pensait +qu'à monsieur. + +--Ces jours-ci, vous n'avez rien remarqué de changé dans leurs +relations... + +--Rien du tout, monsieur le commissaire... + +--Cependant il y a eu ici quelque chose d'inexplicable... S'il s'est +tué, ce n'est pas lui qui a pu briser cette glace... + +--Monsieur le commissaire, dit l'agent qui avait regardé le revolver, +il y a deux coups de tirés... + +--Eh bien!... + +--Peut-être que, sachant qu'il devait être arrêté ce matin... + +--Arrêté ce matin! exclama la femme de chambre. + +--Il s'est décidé à se tuer, mais n'a pas voulu que sa femme lui +survécût... Mme Séglin, effrayée, se sera enfermée chez elle; il +aura tiré d'ici en brisant la glace et se sera tiré le second coup +après. + +--Oui... c'est une hypothèse; mais au moins nous trouverions la +femme... Touchée, nous la retrouverions blessée; non atteinte, elle +serait revenue aussitôt après la tentative de son mari. + +--Peut-être est-elle dans le jardin. + +--Ah! mais, j'y pense, monsieur le commissaire, j'ai enlevé la toilette +de jour de madame; j'ai monté tout cela à la lingerie en ne lui +laissant que son grand peignoir et un châle qu'elle garde toujours +ici... + +--Ce peignoir est-il là?... + +--Mais non, monsieur le commissaire; justement, madame a son peignoir, +ses pantoufles et le châle... + +--Il faut la retrouver. Qu'on fouille la maison, dit-il, en voyant +entrer les agents qu'il avait envoyé chercher. + +On vint dire que la victime reprenait connaissance. Le commissaire +courut vite vers la chambre de Fernand Séglin. Il était étendu sur +son lit, le front entouré d'un linge blanc. Il ouvrit les yeux, se +souleva sur son coude et son regard farouche erra autour de lui. Il +cherchait. La vue des gens qui l'entouraient ne l'étonna pas, il se +souvenait de ce qui s'était passé. On avait été réveillé par les +coups de feu et ses gens étaient venus à son secours. En reconnaissant +le commissaire à son écharpe, il lui demanda: + +--Monsieur le commissaire..., vous les avez arrêtés... lui et elle?... + +--Qui est-ce? dit le commissaire sans répondre. + +--Lui, c'est le comte Otto... + +--Le comte Otto, et vous l'avez surpris dans la chambre de Mme Séglin? + +--Oui, dit-il avec rage... Je l'ai surpris dans ses bras... Vous les +tenez... C'est lui qui m'a assassiné, c'était un guet-apens, il +m'attendait... Vous le tenez, l'assassin? + +Tout entier à la souffrance aiguë de sa jalousie, il voulait surtout +qu'on s'occupât de celui qui lui avait pris celle qu'il aimait... Il +n'accusait pas sa femme... C'était l'homme qu'il accusait. + +--Vous l'avez arrêté? demanda-t-il encore. + +--Non, monsieur... nous les cherchons. + +--Il est parti?... + +--Nous n'avons trouvé aucune trace... + +--Mais elle?... interrogea-t-il anxieux. + +--Quand nous sommes entrés dans la chambre de votre femme, elle était +vide, toutes les portes étaient fermées... vous étiez étendu sans +connaissance dans le boudoir qui la précède, et d'abord nous avions +attribué votre blessure à une tentative de suicide... + +--Non, monsieur, c'est l'a... + +Il allait dire l'amant, mais ce mot lui brûlait les lèvres; il reprit: + +--Non, monsieur, c'est le comte Otto, un riche Moldave, qui a tenté +lâchement de m'assassiner... + +--Et votre femme, qu'a-t-elle fait? + +Il y eut un silence au bout duquel il dit: + +--Monsieur le commissaire, je désire ne pas parler d'elle... Ceci est +d'elle à moi... Mais l'homme, je vous le livre... C'est un assassin... + +Les agents rentraient à ce moment. On avait fouillé tout le jardin, +ce qui avait été facile, car le jour était venu. On n'avait trouvé +personne; la perquisition avait amené pour tout résultat la trouvaille +d'un petit bout de frange de châle trouvé dans la rainure de la petite +porte de fer du bord de l'eau. C'est par là que Mme Séglin avait fui +en suivant le comte Otto... + +--Oh! les misérables! hurla de douleur Séglin, en laissant tomber +sa tête dans ses mains, au risque de faire tomber l'appareil qui +enveloppait son front. + +Le commissaire avait parlé bas au médecin, il l'avait interrogé sur +la gravité de la blessure. Celui-ci avait dit qu'elle était absolument +nulle... Alors, il se tourna vers l'agent qui avait écrit et lui dit: + +--Commencez la perquisition ici, et saisissez tous les papiers. + +Séglin se redressa aussitôt et, regardant le commissaire avec +stupéfaction: + +--Mais, monsieur, à quel propos faites-vous une perquisition chez +moi?... En vertu de quel mandat?... + +Le commissaire dit gravement: + +--Monsieur Séglin, j'ai le regret de vous dire que ce n'est pas la +tentative criminelle dont vous avez été victime qui m'amenait chez +vous... Je venais vers vous directement... Monsieur Fernand Séglin, au +nom de la loi, je vous arrête! + +On juge de la stupéfaction des domestiques. Séglin devint pâle comme +le linge qui lui enveloppait le front. + +--Mais, monsieur le commissaire..., pourquoi m'arrête-t-on? + +--Vous devez le savoir. + +--Je vous jure, monsieur! + +--Pourquoi vous prépariez-vous à fuir cette nuit? + +--Moi? + +--Des agents étaient postés aux gares de l'Ouest et du Nord, depuis +minuit... Ne deviez-vous pas partir ce soir? + +--Si monsieur. + +--Où alliez-vous? + +--Je ne sais! À Londres, peut-être. + +--Vous alliez à Londres, nous le savons, pour fuir en Amérique... + +--Mais de quoi suis-je donc accusé? demanda-t-il, tremblant. + +--Vous avez fait pour plus de cent cinquante mille francs de faux sur +une maison Wilson. + +Fernand était terrifié. Il protesta. + +--Monsieur, les effets Wilson sont payables chez moi, et les fonds sont +à ma maison du boulevard Magenta, où l'on doit se présenter ce matin. + +--À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison... Vous +partiez à l'étranger, emportant l'argent de ces valeurs négociées... +plus trois cent quarante mille francs escroqués à M. Samuel sur un +dépôt de bijoux... + +--Escroqués! exclama Fernand. + +--Vous le savez bien, ces bijoux sont faux. + +--Que me dites-vous là? + +--Allons, levez-vous, une voiture est en bas... Vous allez nous suivre. + +--Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse... C'est moi +qui suis la victime d'une escroquerie. + +Le commissaire eut un sourire... On obligea Fernand à descendre et +on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un près de lui, +l'autre placé sur le siège, près du cocher. Ordre leur avait été +donné de ne pas répondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le +commissaire restait à Auteuil pour faire faire la perquisition et pour +interroger les domestiques. + +La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, écrasé moralement +par la suite d'événements qui le jetait entre les mains de la police, +il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans +son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il +avait dû passer. Cette chute rapide qui, dans une même nuit, faisait +de l'homme riche et envié le faussaire qu'on emmenait en prison, +l'avait anéanti. + +Balancé par le cahotement de la voiture, la tête appuyée en arrière, +il ferma les yeux pour se souvenir de tout. + +L'agent, en voyant l'homme distingué auquel il avait affaire, était +respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il était +tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'étroite +voiture pour ne pas le gêner. + +Fernand pensait à sa nuit... Tout ce qu'il avait longuement combiné +venait de s'écrouler, ce qu'il avait eu tant de peine à établir +était détruit... Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une +situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des +faux, et, loin de le sauver, c'était justement ce mariage qui avait +précipité sa perte. + +On avait livré les faux à la police, cela était bien singulier, +puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on +viendrait pour toucher, et l'argent était prêt. Quelle fatalité avait +pu faire découvrir les faux? Était-ce que ce Lorillon, cet ancien +notaire chargé de toucher, inquiet du résultat négatif, avait +télégraphié à Londres; qu'un télégramme ayant révélé la +fausseté des valeurs, il avait aussitôt déposé sa plainte? C'était +bien hâtif. Car il lui était facile de savoir la demeure particulière +de Séglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse +démarche, il pouvait se présenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se +trouvant à Paris, avait rencontré le porteur des traites au cercle?... +Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui +pouvait renverser un plan si habilement arrêté... Il avait les fonds, +il pouvait immédiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du +juge instructeur, il fallait être adroit et persuader qu'on avait été +dupe... Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites. + +Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge +qui lui enveloppait le front tomba... Il avait oublié sa blessure: +c'est qu'elle était peu grave; son pansement était inutile, il ne le +remplaça pas. + +Mais ses pensées se portèrent aussitôt sur la scène épouvantable +qui s'était passée dans l'appartement de sa femme. À ce souvenir ses +dents se serrèrent, ses doigts se crispèrent, la rage et la douleur +mordirent son coeur de leurs dents aiguës... Sa femme, cette admirable +créature, la seule qu'il avait aimée de sa vie, son Iza, cette enfant +qu'il croyait chaste, pure, à laquelle il ne parlait quelquefois, lui +l'époux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre... +C'était épouvantable et les larmes lui venaient aux yeux... Lui qui +si longtemps avait joué avec l'amour, il sentait à cette heure quelle +horrible torture il avait fait endurer à d'autres... + +Puis il eut tout à coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour +regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secoué, lui +demanda: + +--Qu'avez-vous, monsieur?... + +--Rien, rien, fit-il... + +Et il pencha sa tête en arrière et ferma les yeux: il avait besoin de +cette ombre pour voir dans ses pensées. Le frisson qui avait couru dans +son corps était venu au souvenir du spectre qui s'était placé devant +lui... N'était-ce pas étrange qu'à cette heure, où lui-même était +victime d'un crime, l'ombre outragée de celui qui l'avait maudit vînt +se placer devant ses yeux... vînt lui dire: + +--Regarde! + +Il se demandait si ce n'étaient pas les tourments endurés depuis huit +jours, les veilles dans la crainte, les appréhensions de la chute, les +nuits sans sommeil qui avaient assez troublé son cerveau pour qu'il +subît ce mal qu'amène la faiblesse cérébrale: les hallucinations. + +Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau était +passé comme un éclair. Celui dont la menace posthume annonçait +les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui était mort bien +singulièrement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix... +N'était-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?... Est-ce +que Pierre était bien mort? Cette lueur, en traversant la pensée de +Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui +parurent réalisables... + +Si Pierre vivait?... et si sa femme avait été la complice de Pierre +Davenne? Non, cela était une folie, il ne fallait pas aux terreurs de +la ruine ajouter les douleurs du ménage... Sa femme l'avait trompé; et +il se sentait presque fautif, car le jour où elle lui avait présenté +le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment. À dater de cette +heure, il aurait dû veiller... Cette pensée lui déchirait le coeur, +mais Fernand avait une nature spéciale: au lieu d'être affaibli par +ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui +excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les +rendre féroces.--Fernand, à mesure qu'il pensait au malheur qui le +frappait, se sentait animé pour la lutte... Il n'était pas homme à +subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!... Il n'avait pas de +sotte superstition après le moment bête où l'inattendu impressionne +la chair, il demandait l'explication à la raison... Il n'y avait pas +de fantôme...; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu +distinctement Pierre Davenne..., celui qu'il avait outragé..., celui +qui avait écrit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau: + +«... Infâme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te +lègue la banqueroute. Lâche, sois maudit!» + +Pierre était vivant, Pierre était venu la nuit dans la maison +d'Auteuil; c'était lui qui le poursuivait sans cesse; c'était lui qui, +sans qu'il s'en doutât, l'avait conduit où il était. Ce créancier +cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison..., c'était lui... et +pardieu, tout s'expliquait, c'était lui probablement qui avait entre +les mains les faux de la maison Wilson!... Son mariage? Non, de ce +côté Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait précipité +la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir même les +moyens de le poursuivre lui échappaient. Un grand malheur était +arrivé; mais, à cette heure, il n'y voulait plus penser...: Il fallait +sortir de là... il fallait être debout pour combattre. Le cerveau d'un +coquin est large... Il arrêta son plan. Se venger de Pierre, se venger +du comte Otto... et, malgré sa rage contre elle, plein de son amour et +de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait +parlé de bijoux faux... Mais il n'y croyait pas: cela devait être +encore une manoeuvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livré à la +justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent. + +Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre +Davenne!... Séglin s'arrêta à cette idée. + +Mais pour cela il fallait être libre, et Fernand résolut de se sauver. + +La voiture marchait depuis une dizaine de minutes: il était encore de +très bonne heure, et sur la route qu'elle suivait on ne voyait que peu +de passants. Séglin ouvrit à demi les yeux sans bouger, et regarda de +côté l'agent chargé de le surveiller; celui-ci, très tranquille en +raison du mutisme et du calme de son prisonnier, était accoudé sur +la portière et regardait dans la rue. Le misérable pensa à se +précipiter sur l'agent, à l'étrangler, et à sauter par la portière. +Mais une lutte, si courte qu'elle pût être, engagée dans la voiture, +secouerait assez le cocher et l'agent placé sur le siège pour que ce +dernier, étonné, regardât ce qui se passait... Fernand chercha un +plan... Il l'eut vite trouvé. + +Toujours penché en arrière, il remarqua que, sur le siège, l'agent se +trouvait placé du même côté que celui qui était dans la voiture; +il glissa son doigt dans le pêne de la porte, et fit tourner le loquet +sans être vu; cela fait, il eut un soupir, un long bâillement et dit +comme se parlant à lui-même: + +--Que je voudrais être arrivé... je suis exténué...; puis, +s'adressant à l'agent: Êtes-vous fumeur? + +--Non, monsieur!... Mais que voulez-vous?... + +--De quoi faire une cigarette... + +--Je puis demander ça à mon collègue... + +--Je vous serai bien obligé... + +Fernand Séglin avait regardé où il se trouvait; la voiture, après +avoir longé la Seine, à cause de travaux sur les quais, s'engageait +dans les rues de l'ancien Passy; et à cette heure matinale personne +n'était dans la rue. L'agent ouvrit la vitre de la portière et se +pencha pour demander du papier et du tabac à son camarade. Au même +moment et en même temps que ce changement de place produisait un +balancement, les deux agents se penchant du même côté, l'un pour +demander, l'autre pour donner, Fernand poussait la portière et +descendait, puis, rapidement il courait et tournait dans la première +rue... + +Quand l'agent rentra dans la voiture pour lui donner le papier, il +s'aperçut seulement de sa fuite... Il jeta un cri et sauta à terre... + +--Il s'est sauvé. Le vois-tu? + +--Comment sauvé? exclama l'agent placé sur le siège... + +Et, se dressant, il regarda de tous les côtés et ne vit personne; le +cocher arrêtait ses chevaux en disant: + +--Voyez la rue, là-bas!... + +Les deux agents se précipitèrent: la rue était vide... + +Ils se regardèrent stupéfaits... + +--C'est pas possible: il doit être entré quelque part, dit l'un. Va +d'un côté, moi de l'autre. + +Ils sonnaient à chaque porte, ils entraient et demandaient: + +--Vous ne venez pas d'ouvrir à quelqu'un?... C'est un voleur que nous +cherchons... + +Ils obtenaient partout une réponse négative; mais, en dix minutes, +tout le quartier était en rumeur, et une demi-heure après les deux +agents et le cocher retournaient à Auteuil tout honteux et confus de ce +qui venait de se passer. + + + + +XX + +DIEU EST LE SAUVEUR DU MONDE. + + +Fernand, en sautant de voiture, s'était bien jeté dans la petite rue +où les agents l'avaient cherché; à l'extrémité était une porte +basse, qui ouvrait sur une maison enchâssée dans l'église... La porte +était enfoncée et permettait de s'y blottir... Fernand n'hésita pas, +il entra et tira violemment le cordon d'une sonnette; au-dessous +de l'anneau on lisait sur une plaque: _Sonnette de nuit four les +Sacrements_. La porte s'ouvrit juste au moment où les deux agents +regardaient à l'autre extrémité de la rue... + +Fernand entra, se glissant adroitement pour n'être pas vu et repoussa +la porte doucement sur lui, en faisant jouer la serrure, afin qu'on +n'entendît rien. + +Aussitôt un vasistas s'ouvrit, et l'on demanda ce qu'on désirait... + +--Monsieur, dit Fernand d'une voix larmoyante, ne puis-je parler à M. +l'abbé? Je viens réclamer son secours pour une femme mourante... + +--Bien, bien, monsieur, fit celui auquel il s'était adressé... Je vous +demande cinq minutes, le temps de me vêtir, et je vais prévenir M. +l'abbé... Si vous voulez me dire l'adresse... + +--Je désire voir M. le curé, et partir avec lui. + +--Bien, monsieur. + +Le concierge fit lever sa femme pendant que Fernand, penché sur la +porte, écoutait les allées et venues; il entendit presque à son +oreille: + +--Et là?... + +--Oh! là, si on était rentré, on verrait du monde, c'est le +presbytère... + +--Il n'aura pas été dans une église... + +Fernand sourit...; les pas s'éloignaient. Le concierge sortait de sa +chambre et disait: + +--Monsieur, si vous voulez attendre, je vais aller éveiller M. le +curé... + +--Pendant ce temps, fit Séglin,--je suis venu hâtivement, et +nu-tête.. tout bouleversé,--pourriez-vous prier votre dame d'aller +chercher une voiture?... Je vais voir M. le curé; puis, en l'attendant, +je demanderai la permission de prier quelques minutes dans l'église... +La voiture nous attendrait dans l'autre rue. + +Tout cela était fort naturel, le malheureux voulait prier pour la +mourante; puis il était élégamment vêtu, paraissait un homme très +distingué, et le concierge dit aussitôt: + +--C'est la chose la plus facile du monde: ma femme va aller chercher une +voiture. + +Pendant que la femme du concierge sacristain allait chercher la voiture +et que son mari montait éveiller le curé, Séglin, par la porte de +la sacristie, entrait dans l'église; il n'y était pas depuis deux +minutes, le sacristain était encore près du curé qu'il aidait à se +vêtir hâtivement, que la femme revenait; elle venait de rencontrer un +maraudeur revenant à vide. Séglin la remercia, prit le numéro qu'elle +lui tendit et dit qu'il attendait M. l'abbé en priant. + +La femme se retira sans méfiance; dès qu'elle fut sortie, Fernand +sortait à son tour par la petite porte qu'elle avait ouverte, sautait +dans la voiture et se faisait conduire rue Payenne; là, il descendait +devant la porte de la maison où commence notre histoire... + +Il sonna, et ce fut de la maison en face qu'un homme sortit aussitôt et +vint lui demander: + +--Que voulez-vous, monsieur? La maison est inhabitée. + +--Oui, monsieur, je le sais; je veux vous demander si vous savez ce que +sont devenus les anciens locataires. + +--Le locataire est mort... + +--Mais sa veuve, Mme Davenne... + +--Ma foi, monsieur, je ne saurais vous renseigner absolument. + +--On ne sait pas ce qu'elle est devenue?... + +--On a vendu tout et la femme était malade; probablement on l'a mise +dans un hospice ou dans une maison de santé, et, pour le savoir, il +faudrait que vous alliez vous renseigner au notaire de la famille qui +demeure tout près, rue Saint-Antoine... + +Fernand se serait bien gardé de faire une semblable visite... Il +était connu du notaire... Il remercia l'individu, remonta en voiture, +cherchant ce qu'il allait faire...; puis, audacieux comme un fripon, il +dit au cocher: + +--Vous allez me conduire boulevard Ornano par le boulevard Magenta. + +--Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui. + +La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du +Château-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait +traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses +magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue, +il vit deux hommes dont les allures révélaient facilement le métier +à un observateur intéressé. Fernand se rejeta tout à fait dans +l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurément +les deux hommes postés au coin de la rue étaient deux agents qui +avaient été envoyés là aussitôt son évasion connue. La police +agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'étaient pas à +l'intérieur: c'était plus que probable, et le pauvre et honnête +Picard était arrêté à son tour. Disons franchement que Fernand n'eut +pas une minute de remords à ce propos. + +Sa maison devait être occupée par la police, et ses apparences calmes +ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant: + +«À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison.» Sans +cet avis, il serait venu malgré lui s'y faire prendre... Il n'y avait +pas possibilité d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire +reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la +police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin... + +Fernand avait fouillé dans ses poches pour voir l'argent qui lui +restait, et il s'était mordu les lèvres en constatant que ses poches +avaient été fouillées et vidées, sur l'ordre du commissaire, +lorsqu'on l'avait étendu sur le lit... Il était absolument sans +argent... Qu'allait-il faire?... ne fût-ce que pour payer le cocher... +Il avait sa chaîne, sa montre, mais il ne se sentait pas rassuré pour +aller engager cela dans un mont-de-piété; il fallait des papiers pour +obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui. + +Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite église, +s'était demandé où il allait se cacher, pour se mettre à l'abri +des recherches; la fuite à l'étranger était difficile et dangereuse: +c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est +aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches... La vie +paisible dans l'ombre, à Paris même, lui offrait plus de sécurité +et lui permettait de se livrer tout entier à la lutte qu'il voulait +entreprendre contre celui qu'il était persuadé avoir vu vivant. Avec +le jour, les idées de spectre s'étaient envolées: le spectre était +en chair et en os. C'était un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans +cesse il serait acharné après lui; ce que Pierre Davenne avait déjà +fait pour atteindre son but lui donnait l'idée de ce qu'il pouvait +faire encore. + +Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse +Geneviève et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le désir +de se débarrasser de celui qui, sans pitié, l'avait implacablement +condamnée à la misère. À cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est +elle qui étaient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outragé, +l'honnête homme trompé, était le coupable. C'est dans cette idée +qu'il s'était fait conduire rue Payenne, croyant que Geneviève y +résidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme était +tombée malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle était à l'hospice +peut-être, pas un tressaillement n'avait secoué son être; tous ces +malheurs arrivés par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son +sort. D'abord, à cette heure, il ne pensait qu'à lui... Se sauver, +c'était fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza. + +En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme +chargé de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de +Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: «Petit pavillon +richement meublé avec jardin à louer...» Il n'y avait pas fait +attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir +de sa situation, il trouvait un plan sûr...; mais il n'avait pas un +liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent. + +Accoudé sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans +les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus +lentement, il se disait: + +--La petite maison de la rue Payenne est absolument discrète, et +personne ne viendrait me chercher là; il est probable que, lors de la +vente, c'est le propriétaire qui a racheté le mobilier, ce qui assure +une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de là je +puis, à mon tour, faire payer à Pierre le mal qu'il m'a fait. _Par +pari refertur_, et nous verrons alors. Mais où trouver de l'argent? + +Tout à coup, Fernand eut un soubresaut, et il fit aussitôt arrêter le +cocher. + +Il venait de voir Picard, son caissier; Picard qui marchait libre!... +et qui, tout soucieux, semblait se diriger vers les magasins. Il regarda +s'il n'était pas suivi; ne voyant personne de suspect, il le héla. Le +vieux caissier vint tout hésitant, ne le reconnaissant pas... Lorsqu'il +fut près de lui, il exclama: + +--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir! + +--Montez près de moi, Picard... + +Le caissier obéit et la voiture remonta au pas, sur l'ordre de Fernand. + +--Qu'y a-t-il? + +--Monsieur Séglin, je viens de l'hôtel du Helder... M. Lorillon est +parti cette nuit, quelques minutes après votre départ: il a dit qu'il +ne pouvait attendre. + +--Vous avez les fonds? demanda aussitôt Séglin. + +--Oui, monsieur, fit tristement le caissier. + +Séglin, au contraire, dit joyeusement: + +--Donnez-les-moi!... L'affaire est arrangée, j'ai reçu un mot de lui: +il vient déjeuner avec moi demain au retour d'un voyage court qu'il +devait faire, et il touchera chez moi... + +--Ah! bien, tant mieux... je ne vis plus depuis deux jours... Il me +semble toujours que je vois arriver des protêts; ah! monsieur Séglin, +j'en aurais fait une maladie... + +--Mon cher Picard, désormais vous pouvez dormir tranquille... +Donnez-moi les fonds... + +--Voici, monsieur!... et le caissier retira de dessous son gilet un +vaste portefeuille; il décrocha la chaîne qui l'attachait après lui +et en tira les liasses: Tenez, monsieur Séglin, comptez bien; un, +deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Sept liasses de vingt billets de +mille, ça nous fait cent quarante... + +Les doigts de Fernand tremblaient en prenant les papiers...; jamais +il n'avait ressenti pareille impression en touchant des sommes plus +considérables... C'est qu'à cette heure la vie de Séglin était +nouvelle: il allait changer d'existence, d'allures, de nom, et il allait +rentrer riche dans la vie. + +Picard, heureux de se débarrasser de l'argent et de la responsabilité +qu'il entraînait, souriait à mesure qu'il le donnait. + +--Vous avez cent quarante mille en papier, voici maintenant une liasse +de six billets de cinq cents... cent quarante-trois mille. + +Picard serra son portefeuille sous son gilet sans s'occuper de la +chaîne cette fois, et, fouillant dans son gousset, il ajouta: + +--Et voici deux rouleaux de mille francs chacun... Cent quarante-cinq +mille francs. + +--Bien, dit Fernand fiévreux en serrant précieusement ses billets et +son or... Très bien! Maintenant, mon cher Picard..., il faut que vous +me rendiez un service absolu... J'allais vous chercher pour cela, ce +matin... C'est ce qui m'a fait lever d'aussi bonne heure... + +--Moi, monsieur, j'étais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit; +à quatre heures, j'étais déjà parti afin de ne pas manquer mon +homme, je m'étais décidé à aller attendre son lever chez lui. + +Séglin, qui devait à cette circonstance la fortune qu'il retrouvait, +se dit que décidément Dieu était avec lui. Il reprit: + +--Picard, sans retourner à la maison où je vais vous remplacer, vous +allez vous rendre chez notre correspondant à Turin. + +--Tout de suite? exclama le vieux caissier stupéfait... + +--Tout de suite; les fonds expédiés par M. de Zintsky arrivent cette +nuit: un million... Il faut que vous soyez là. Vous prendrez du repos +en wagon... Vous ne me refusez pas?... + +--Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut... + +Et abattu, harassé, le père Picard baissa la tête, écoutant +attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait +Séglin sur cette rentrée imaginaire. Le but de Séglin était, on +le devine, d'éloigner le vieux caissier de la maison pendant quelques +jours: son arrestation immédiate aurait aidé à mettre la police sur +ses traces...; car le père Picard était la probité même. Il était +dévoué à son maître parce qu'il le savait un peu fou, mais honnête +et embarrassé... S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il +estimait, était un escroc, un faussaire, son sentiment se serait +absolument transformé: il aurait aidé les agents à prendre celui dont +il avait été la dupe. + +Le voyage que Séglin lui faisait faire pouvait, en écrivant à Picard +à son arrivée à Turin, l'obliger à y rester quinze jours, le temps +dix fois nécessaire pour se mettre tout à fait à l'abri. Séglin, +arrivé boulevard Ornano, se fit descendre à quelques pas de la +boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit à Picard: + +--J'ai une personne à voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne +marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc à la +place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux. + +Le père Picard obéit... C'était une manoeuvre pour que le cocher ne +pût donner de renseignements. Fernand entra dans une allée, puis en +ressortit aussitôt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier. + +Quand le père Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et +lui dit: + +--J'étais ici à six heures et je n'avais pas trouvé mon homme; le +temps que j'allais au magasin, j'avais laissé mon chapeau pour qu'on +lui donnât un coup de fer... + +--Je n'avais pas remarqué que vous étiez nu-tête. + +--Cocher, dit Séglin, très vite à la gare de Lyon et vous aurez un +bon pourboire... + +Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la +voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la +maison du boulevard Magenta, Séglin regarda: il vit que tout était +dans le même calme. Les deux agents postés de chaque côté de la rue +fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas +paraître celui qu'ils attendaient. Fernand, dévoré de fièvre, avait +hâte d'être débarrassé de Picard, et, pour tromper son impatience, +il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant +à Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture +allait entrer dans la gare, il pensa tout à coup que peut-être des +agents avaient été placés dans toutes les gares et qu'il serait +imprudent de s'y montrer; il fit arrêter la voiture. Il eut un frisson +en voyant qu'elle arrêtait juste devant la porte de la prison de Mazas. +Mais, se remettant aussitôt, il dit: + +--Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste à temps pour prendre +le train; mais comme ma femme doit être dans une inquiétude mortelle! +elle m'a vu partir au reçu de la dépêche pour laquelle vous allez +faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit +m'attendre; je vais me hâter de retourner à Auteuil... + +--Bien, monsieur. + +--Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu +d'écrire que lorsque vous aurez vu directement l'envoyé de M. de +Zintsky. + +Le vieux caissier, plein de confiance, honoré de la mission qui lui +était confiée, serra affectueusement la main de son patron. Fernand +sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chaussée qui +conduit à la gare de départ. + +Séglin gagna à pied la rue de Charenton. Ayant avisé un coiffeur qui +ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant +que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi +rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spécialiste +pour les vêtements de velours, que portent assez souvent les artistes +qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en +bâtiments qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un +vêtement complet de velours..., c'est-à-dire une vareuse sans collet, +attachée au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise +s'étendait, un gilet fermé comme la soutane d'un prêtre par une +cinquantaine de petits boutons, et un pantalon à la hussarde, large sur +les reins et les jambes, et retombant étroit sur le pied. + +Ce costume seyait à merveille à la tête intelligente de Fernand. Il +l'essaya, mais ne le revêtit pas. Il en choisit deux autres ne variant +que par la couleur et fit porter le tout dans une voiture. Il se fit +conduire au boulevard et fit là de nouvelles acquisitions chez un +chemisier. En deux heures sa garde-robe fantaisiste était absolument +remontée..., et, avisant chez un marchand d'articles de voyage une +malle d'occasion, il l'acheta et la fit charger sur la voiture. Ces +acquisitions terminées, voulant dérouter toutes les recherches, il +changea encore de voiture et se fit conduire avec son bagage au quartier +Latin. Une heure après, il était installé dans une chambre d'hôtel, +et il en sortait ayant revêtu le costume dont nous avons parlé plus +haut, la tête couverte d'un chapeau de feutre à larges bords, ayant +au col une cravate de soie blanche nouée à la Colin, la pipe à +la bouche, les mains dans les poches. Il descendit le boulevard +Saint-Michel et regagna la rue Payenne; il vit le même homme auquel il +avait parlé le matin. Celui-ci ne le reconnut pas. + +--À qui faut-il s'adresser pour visiter le petit pavillon à louer? + +--À moi, monsieur. + +Séglin visita la maison qu'il connaissait trop... Ainsi qu'il l'avait +pensé, le pavillon était garni par les meubles de Davenne, ou du +moins par la plus grande partie.. Tous les objets d'art avaient été +enlevés... La chambre de Davenne était complètement démeublée. +Il en demanda la raison, et on lui répondit que l'amateur qui avait +acheté les objets de prix, les tableaux, les armes, le linge, avait +également acheté les meubles de la chambre, au grand désespoir du +propriétaire. + +Fernand dit: + +--Au contraire, moi, cela me va très bien... Je ferai ici mon +atelier... + +--Le propriétaire ne demandera pas mieux; car il est fatigué des frais +qu'il a déjà faits: il croyait louer plus facilement et il aimerait +mieux qu'on ne l'obligeât pas à garnir cette chambre. + +--Vous voyez que cela tombe à merveille. + +--Il y a deux fenêtres... Celle-ci est masquée par des voliges qu'il +n'y a qu'à arracher...; elle est cachée, par de la tapisserie. Quel +est le métier de monsieur? + +--Je suis sculpteur. + +--Ah! artiste... Et aussitôt il ajouta: Vous savez, monsieur, que le +propriétaire exige, si vous louez à l'année, six mois d'avance. + +--Ceci m'est indifférent; et le prix? + +--Il dit dix mille francs, mais vous pourrez l'avoir pour huit mille en +ne lui demandant aucun changement et en louant à l'année. + +--Ce n'est pas vous qui traitez... + +--Non, monsieur... + +--C'est que je suis très pressé... Mes travaux m'obligent à venir par +ici très souvent; si je le pouvais, j'entrerais demain. + +--Rien n'est plus facile, monsieur; le propriétaire reste rue de +Turenne, je vais vous y conduire; nous sommes certains de le trouver, il +est infirme. + +On se rendit aussitôt chez le propriétaire et l'affaire fut traitée. +Fernand versa quatre mille francs d'avance, il donna cinq louis au +concierge qui l'avait dirigé dans sa location, et le chargea de lui +trouver pour le surlendemain une domestique. Il avait loué sous le nom +de Carle Lebrault, artiste sculpteur. Toute la journée du lendemain, +des Italiens chez lesquels il avait été faire ses emplettes, rue de +la Roquette, organisaient l'atelier, plaçaient le décor de son métier +improvisé...; les plâtres étaient accrochés, les selles garnies de +terre, les ébauchoirs traînaient partout... Et, le soir, le sculpteur +Carie Lebrault prenait possession de sa nouvelle demeure. + +Le concierge, questionné par les vieux curieux du voisinage, disait: + +--C'est un grand sculpteur qui restait dans le quartier du Luxembourg. +Il se nomme Carle Lebrault. Et c'était un cri d'admiration lorsqu'il +ajoutait: Il m'a donné cent francs de denier à Dieu. + + + + +XXI + +LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS. + + +Pendant que Fernand Séglin s'installait dans le petit pavillon de la +rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec +sa première jeunesse elle avait perdu les goûts simples qui la +réjouissaient autrefois: la bohème lui semblait triste, et elle se +décidait à rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si +étrangement... Est-ce qu'elle pensait à retrouver son mari? Oh! non, +pas une minute l'idée de Fernand ne vint à sa pensée, pendant le +trajet du chemin de fer à Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la +reçut aussitôt, et en la voyant il lui demanda: + +--Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore à Paris? + +--Maître, je ne puis partir... Je n'ai rien. + +--Tu n'as rien? + +--Maître, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il +m'avait volés... Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de +pièces d'or... + +--Et tu n'as rien... Georgeo te les a pris? + +--Comme moi, maître, Georgeo n'a rien. + +--Pierre fronça les sourcils. + +--Ainsi le vieux Rig ne vous a pas été porter hier matin à Boulogne +le prix que nous avions fixé? + +--Non, maître... + +--Le vieux coquin, murmura Pierre. + +Et il sonna sur un timbre. Le nègre parut. + +--Appelle Simon... + +Le nègre sortit. Pierre se tourna vers Iza: + +--C'est Georgeo qui t'envoie? + +--Non, maître! + +--Où est-il? + +--Je ne sais pas,... fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitté. + +--Comment ça? que s'est-il passé entre vous? + +--Rien, maître. + +--Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage? + +--Non, maître. + +Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la +main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature: + +--Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais? + +--À vous, maître, je ne sais pas mentir... J'étais heureuse de partir +avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le... pour me rendre libre, tout +à toi... Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi... Alors je suis +partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien +vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres... et quand je me +suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de +Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a +ri... Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête... +Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises... Je me suis +couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien +là, libre, maître de soi... et je ne pouvais dormir. Au bout d'une +heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture +des senteurs d'huile âcre qui me portaient au coeur... Je ne pus +dormir, j'avais hâte de voir le jour... Au matin, quand je me levai, +j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire... Puis des gens +qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je +n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine +vêtue... qu'on me regardait... Quand Georgeo revint du marché, il me +sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son +pain sous le bras... Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale... +et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je +dormais si bien, où ça sentait si bon... Les effets que je portais me +cuisaient sur la peau... et je pensais au beau linge fin parfumé que +je mettais chaque jour... Alors je me fis honte: je me trouvais moins +belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain +dur, le gros vin rouge, la viande noire... Il me sembla que je n'avais +jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux +plus être pauvre... + +--Et Georgeo? + +--Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture +suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu... et je suis +venue... + +--Tu ne veux plus le revoir? + +--Jamais... + +--Que vas-tu faire? + +--Je ne le sais pas..., je serai riche! + +--Tu n'aimes plus Georgeo... tu n'aimais pas Fernand? + +--Il est mort... + +Pierre Davenne savait que Fernand était vivant; mais il ne crut pas +utile de détromper Iza. + +On gratta à la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut. + +En voyant Iza, il dit malgré lui: + +--Tiens! la sauvage! + +Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon +avait repris son ancienne défroque. Il avait rattaché à ses oreilles +ses grands anneaux d'or, il avait revêtu son pantalon étroit du genou +et large sur le pied; il avait son grand châle rouge en ceinture, sa +chemise à col lâche, nouée par une cravate sur laquelle était une +ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot à raies bleues, puis +la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'équilibre, qui était +placé sur le derrière de la tête comme un chignon. En voyant Pierre +le regarder des pieds à la tête, il lui dit joyeusement en changeant +sa praline de côté: + +--On a mis la petite tenue... Maintenant que l'autre n'est plus de +ce monde, nous pouvons faire notre rentrée dedans... Voilà assez +longtemps que je me déguise, ça semble bon de mettre des vêtements +comme tout le monde. + +Simon était persuadé qu'il était très élégamment vêtu. + +--Simon, dit Pierre, sais-tu où nous pourrions bien trouver le vieux +Rig? + +--Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou; +mais ce soir il n'y sera plus. + +--Je vais y aller, dit aussitôt Iza. + +--Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner à Paris, descendre dans +une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revêtir +en Parisienne... Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu +seras libre. + +--Bien, maître... + +Pierre écrivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or. + +--Va à cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours... + +Iza sortit aussitôt, et Pierre dit alors à Simon: + +--Simon, le vieux sauvage a gardé l'argent qu'il devait porter à +Iza... + +--Il disait qu'elle était chez lui... + +--C'est faux... + +--Les deux malheureux, au lieu de se dérober prudemment aux recherches, +étaient obligés de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre... Il +faut que tu me trouves le vieux Rig... + +--Espère! espère! Je le trouverai... Ah!, le vieux coquin, il n'est +pas content de sa part... + +--Pour être certain de le trouver, il faut t'y rendre immédiatement... + +--Je chasse dessus, tout de suite... En voilà un vieux gourmand... pas +même laisser la solde à cette petite bellotte... Espère! espère! je +vais le secouer, le vieux marsouin. + +Il allait partir, et déjà il fouillait dans sa poche pour changer ses +«munitions de bouche,» comme il disait. + +Pierre le rappela: + +--Ton homme est-il revenu de là-bas? + +--Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours +gardée comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un +mot de ces gens-là... C'est muet comme des phoques, ça ne dit qu'un +mot: «Passez votre chemin.» + +--Sait-on où a été transporté Fernand? + +--On ne sait rien... Il a été arrêté presque aussitôt après notre +départ. Pour la blessure, il n'en était plus rien; le médecin ne +s'est même pas aperçu de ce que le vieux Rig avait mis dessus... + +--La maison est toujours gardée; ils espèrent que sa femme viendra, et +la croient sa complice... Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou +chez lui les fonds qui devaient servir à payer les traites... + +--Je n'ai rien pu savoir par Martin... Le caissier n'est pas venu à la +maison, et on croit qu'il s'est sauvé. + +--Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauvé avec +l'argent en apprenant la dégringolade de la maison... + +--Espère! espère! mon lieutenant, je saurai tout ça ce soir... Je +vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis après j'irai flâner par +là... Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait +me reconnaître, et, à cette heure, il ne flotte guère!... + +--Allons, hâte-toi! Prends une voiture, j'attends... + +--Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je +vous l'amène. + +Simon partit aussitôt en clignant de l'oeil. Il était à peine sorti, +que Pierre se levait à son tour, allait frapper discrètement à la +porte d'une chambre voisine de la sienne... Une jeune femme vint ouvrir; +en voyant Pierre, elle lui dit: + +--Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie +est encore endormie... + +--Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine... Asseyez-vous, mon amie, +et écoutez-moi. + +La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire, +Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une +pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire +régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que +la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état +dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir +d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation +qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance +qu'elle exécutait... Sans espoir, elle voulait désespérer les autres. + +Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne +pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et +lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le +vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait +au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il +aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant. +Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son +fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de +son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient +succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses +yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa +fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses +cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon +demandé: + +--Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la! + +Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son +père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque +côté du fauteuil... Elle regarda son père, et jeta un cri en se +dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort... +Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse +enfant criait, sanglotait et voulait mourir... Les voisins, accourus à +ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre +l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs +ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur +son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces, +répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler +et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette +douleur. + +La secousse produite par la mort de son père la força à prendre +le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces +douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet +appartement occupé par la mort... À l'heure où, évitant de faire +du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le +conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante +sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même. + +Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la +mort, et les soins ne lui manquèrent pas... C'est Pierre qui la faisait +veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne, +où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne... +Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé +augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car, +dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la +vengeance. + +--Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je +vous parle, la punition commence... + +Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé. + +--Fernand, vous le savez, a continué sa vie épouvantable, ne reculant +devant aucun moyen pour satisfaire à ses désirs... Il aimait la vie +grande, il l'a eue; il n'avait jamais aimé véritablement, il a aimé, +il est fou d'amour. + +--Je sais tout cela..., et la vengeance?... + +--Hier, il est rentré chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais +dans sa chambre... + +--Vous!... + +--Il a reculé devant moi comme devant un spectre..., et j'ai soulevé +les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie +dans les bras d'un autre. + +--Eh bien? demanda Madeleine, l'oeil ardent. + +--Il a jeté un cri épouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher +à la cheminée, le regard fixé sur les deux amants... Ceux-ci +s'éveillèrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait à son +complice: Tue-le! tue-le! + +--Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux +autres! + +--Les amants se sauvèrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se +venger, ce plaisir âpre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est +venu l'arrêter comme faussaire... Il est en prison, et chaque nuit il +pensera que celle qu'il aime est avec l'autre. + +--En prison!... Il sera jugé... et acquitté? + +--Fernand sera condamné, sa vie finira au bagne: il est à jamais +perdu, et il aura dans son existence de condamné la pensée constante +que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui... Dans ses +rêves, il les entendra rire, il a le châtiment auquel nous l'avons +condamné; la vie avec la honte et le désespoir, l'amour, comme un +vautour, lui déchirant le coeur... + +--C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine... Je ne sens +en moi que de la haine. + +--La moitié de l'oeuvre est faite, à l'autre maintenant... + +--Monsieur Pierre, pour... + +--Ne prononcez pas son nom maudit... + +--Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli... + +--Non... Est-ce que vous avez oublié, vous? + +--Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'était venu s'ajouter, +à la faute commise par moi, la mort de mon père, le brave et loyal +soldat, emportant dans l'éternité son nom flétri par son enfant... +Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon père!... + +--Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brisée; jamais je ne pardonnerai +cette trahison, cette lâcheté;... jamais je ne pardonnerai ce doute +qui me ronge en regardant le seul être que j'aime, Jeanne; ce doute qui +revient sans cesse troubler mes pensées: Est-elle bien ma fille?... Et +alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant. + +--Oh!... + +--Pourtant je l'aime!... ma fille... la sienne. Oh! à cette pensée, +toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière +qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la +mienne... Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera, +j'irai jusqu'au bout, sans pitié... + +--Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure +d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale... Mais +la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la +victime de sa nature... Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces +heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la +mère vous n'avez pas assez puni l'épouse? + +Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres +pensées, ne répondait pas. Madeleine continua. + +--Vous avez une volonté de fer... Je ne vous dis pas: oubliez, +pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la... Et puis, est-il +possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était +la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime... + +--C'est le châtiment..., dit Pierre d'une voix sourde. + +--Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et +l'enfant perdu!... + +Pierre redressa la tête. + +--Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que +mon coeur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?... Je suis +resté austère, chaste... C'est qu'il y a là un amour profond, un +amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme..., +mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate..., mais je l'aime; +Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je +l'aime, entendez-vous?... J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je +l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais +dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser... Cet amour, que +je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur +protestent, cet amour devient de la haine... Non! j'ai trop souffert +pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier. + +--Mais que voulez-vous donc?... + +--Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer +sur sa tombe. + +--Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, pitié pour la +mère... + +--Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mêlez jamais le +nom de l'enfant au souvenir de la mère. + +--Pitié, au moins... Dieu pardonne, lui... + +--Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y +a pas l'éternité pour le châtiment?... + +Puis changeant brusquement... + +--Madeleine vous êtes vengée... Ne parlons jamais de tout ceci; c'est +seul que je veux agir... + +--Prenez garde!... c'est vous qui allez devenir criminel... + +Pierre haussa les épaules. + +--Comme le bourreau!... Adieu, Madeleine, laissez-moi... et retournez +près de Jeanne. + +Et comme, tout fiévreux, il se promenait dans la chambre, elle dit à +mi-voix en sortant: + +--Pauvre homme! + +Et Madeleine de Soizé sortit de la chambre, attristée par cette grande +douleur, épouvantée par cette haine, mais respectueuse devant cette +force de volonté. Pierre, sombre, restait l'oeil fixe, sans regard, la +pensée tout entière sur le but qu'il poursuivait. + +Pendant ce temps Simon obéissant s'était rendu à Montmartre dans la +rue étroite où le vieux Rig résidait depuis qu'il avait été chargé +de jouer plusieurs rôles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que +le sauvage avait couché là; mais il était sorti au lever du jour. Sa +vie, avait-on dit, était très régulière depuis quelque temps, et il +était probable qu'il ne tarderait pas à revenir; assurément il devait +être dans le quartier! Simon ne fut pas embarrassé; il avisa, en +face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac +augmenté d'un débit de liqueur. + +La grande salle du premier étage était occupée par un billard. + +Simon se dit aussitôt: + +--Le vieux gredin tire des bordées dans les environs... Espère! +espère! J'entre là, je monte au premier, je me mets de quart à la +fenêtre... Il y a des munitions dans le dessous... Espère! espère!... + +Il entra dans le débit de tabac, renouvela sa boîte de «pralines» et +dit à la marchande stupéfaite: + +--J'espère un ami, je monte dans le dessus... Et je me place en +vigie... Il faut de l'oeil... faites-moi servir un verre pour brûler le +quart... + +--Qu'est-ce que vous demandez... un petit verre? + +--Envoyez-en un grand... et qu'on oublie la bouteille... Si la vieille +carcasse fait des escales, il n'abordera peut-être pas avant la +soupe... Espère! espère! Je vas me monter. + +Et, ainsi qu'il le disait, au grand ébahissement de la débitante, +ayant renouvelé sa praline, il monta au premier étage... Les longues, +les éternelles heures passées à bord, devant l'immensité muette, +avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un siège, se mit à +califourchon dessus, et accoudé sur le dossier, le menton dans ses +mains, le visage si près de la vitre que son haleine la couvrait de +buée, il guetta l'arrivée du vieux Rig. Sur une table près de lui le +garçon avait placé une bouteille de cognac et le verre. + +La bouteille était presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon +se leva de son siège, pour descendre renouveler ses munitions... La +marchande de tabac, très intriguée et peu rassurée par cet homme +qui depuis le matin était dans la maison et qui à chaque demande du +garçon n'avait répondu que: + +--Espère!... espère! file dans ta cale,... fit un effort pour lui +demander: + +--Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc? + +--Espère! espère... C'est le vieux marsouin d'en face... Je +l'attendrai plutôt jusqu'à demain. + +La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur +semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit naïvement: + +--Marsouin? je ne connais pas ce nom-là dans le quartier. + +D'abord Simon crut que la vieille débitante voulait se moquer de lui; +il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace +à la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrière... et Simon, +se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes +d'armes avec la main sur le corsage abondant de la débitante +scandalisée, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du +matelot. + +--On veut donc rire, la maman? + +--Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!... A-t-on jamais vu?... Où +vous croyez-vous?... + +C'est en se tordant de rire que le matelot s'écria: + +--Espère! espère!... Alors, il ne s'appelle pas Marsouin... C'est le +vieux Rig dont je parle... + +La vieille dame ne répondit plus. Ce fut le garçon qui dit: + +--Ah! je ne sais pas si c'est son nom...; mais ce doit être cette +espèce de vieux hibou d'en face. + +--Oui, fit la débitante avec dégoût, ce doit être votre ami... Un +vieux sale... + +--Vieux sale... c'est lui... + +--Ah bien! fit le garçon, vous ne le verrez pas... Il sort d'ici... + +--Comment! d'ici?... + +--Absolument... il a acheté un timbre-poste. Il avait une petite +valise... + +--Une petite valise... Il se sauve... Espère! espère! Je te vas mettre +le grappin dessus. + +Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant étourdis, effrayés, +et la patronne et le garçon. + +Il faisait presque nuit; toute la journée le matelot était resté là, +solide au poste... et il avait perdu son temps. Mais Simon n'était pas +homme à ne pas exécuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne +lui avait dit: + +--Va me chercher Rig... + +Et mort ou vif, Simon ramènerait Rig... + +Où allait-il à cette heure? Il aurait été bien embarrassé pour le +dire lui-même... Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour +se consoler, en changeant sa praline de joue: + +--Espère! espère! je t'aurai, ancien. + +Arrivé en courant sur les boulevards extérieurs, il lut sur l'omnibus: +_Montrouge_. Ce fut comme une révélation. Rig se sauvait; mais +assurément, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'étrange +demeure où il l'avait trouvé. Simon courut après la voiture, et, +donnant ses trois sous au conducteur en s'élançant sur l'impériale, +il s'écria dans son bon rire: + +--Ouf! là, dans la hune! + +Il se mit près du cocher. Cinq minutes après il lui offrait une +praline... Dix minutes après il était presque debout, un genou sur la +banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction +de la voiture et la tête presque sur l'épaule du cocher... Ils +étaient déjà très amis... Simon lui racontait que, dans ses voyages, +il avait été dans un pays où les chevaux avaient un siège naturel +sur la croupe; en achetant la bête, on avait à la fois le cheval et +la voiture... On pouvait y tenir trois... Le cocher lui demanda s'il y +avait une capote. Simon faillit se fâcher, mais ce fut l'affaire d'une +seconde; il continua en racontant qu'avec la crinière intelligemment +nattée, on se faisait les guides... + +Arrivé à Montrouge, il paya une bonne bouteille à son voisin... d'une +heure... et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea +vers le bizarre village où nous avons déjà mené le lecteur. + + + + +XXII + +DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES. + + +L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de +Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les +banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours. +Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque +jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés, +restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches +se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre +partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle +les huttes des nomades. + +Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine, +partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement +dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à +barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le +vent d'enlever les loques de la baraque. + +Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et +la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres, +était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à +son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux +chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une +bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte, +et seul, il empilait dans sa grande voiture _entre-sort_ toutes les +étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté +que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux +de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils +étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues +routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants, +s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté. + +Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature +sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement +de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous +avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus +taciturne. + +Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était +parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres, +était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna +personne. + +Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le +lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière, +s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour +et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul +le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il +mettait à son cheval. + +Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs +hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son +alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il +se demandait de quel travail il allait payer ça... Le vieux Rig était +fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque +chose. + +Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé, +il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra +dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira +tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir, +lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le +passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il +se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte, +pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un +ton bref: + +--Il était temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur +était parti... + +Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitôt +éteint sa lanterne. Ainsi placé absolument dans l'ombre, il n'était +pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se détacher plus noire sur +l'obscurité moins intense de la nuit... Et, pour dépister le grand +Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre côté de +la pièce. + +--Rig, dit Georgeo, tu avais comploté avec Iza de me voler. Vous avez +reçu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre... + +--Je n'ai pas ta part... + +--Alors tu l'as remise à Iza... Mène-moi où tu caches Iza... + +--Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges... Geo, va retrouver la +fille... et laisse le vieux Rig... + +--Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra... + +--Comme ça, fit le vieux Rig narquois. + +--Vieux Rig, je pardonnerai à ton âge; mais rends-moi l'argent. + +Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne répondit pas; il manoeuvrait +pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver +dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle où il s'était retiré +d'abord et dit: + +--Geo est un grand niais d'être venu se fâcher avec Rig... + +Il vit que Geo étendait le bras dans la direction d'où la voix était +partie, il se recula aussitôt. Geo faisait un pas pour être plus près +de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger +son coup: + +--Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme? + +Le vieux Sauvage avait tiré de sa ceinture un long couteau à large +lame, semblable à un coutelas de boucher: il se glissait derrière le +grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin +qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'où il avait +entendu du bruit... En même temps, il sentait comme un coup de +poing dans le dos: il voulut se retourner pour se défendre; mais +il étouffait, son arme lui échappa des mains, et, sans qu'il pût +prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre. + +Le vieux Rig, qui s'était reculé dans le coin du bouge où il avait +jeté sa lanterne, la rallumait vivement. + +Dès qu'il eut de la lumière, il alla attentivement regarder le +cadavre... Il avait oublié le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour +éviter le sang... Étant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien +entendu autour d'eux, il rentra; comme c'était un homme soigneux que +le vieux sauvage, tout en réfléchissant à ce qu'il allait faire du +cadavre afin de n'être pas recherché le lendemain, il fouillait les +poches du grand Geo, prenait une poignée de louis qu'il avait dans sa +ceinture,--les louis qu'Iza avait apportés quelques jours avant son +mariage,--et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il +disait tout bas, le vieux Rig: + +--Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte +avant le retour habituel, dans six mois... C'est ça! Grand Geo, tu vas +reposer dans ton lit, plains-toi donc?... Le gourmand qui voulait sa +part... + +Le vieux sauvage éteignit sa lanterne et se glissa à travers les +cahutes. Arrivé devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument, +qui ne le quittait jamais, à peu près semblable à celui dont se +servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en +demandait l'usage, il disait même qu'il l'employait à cet usage, +et, le glissant dans la serrure avec une vivacité et une adresse +prodigieuses, il ouvrit la porte. + +Il courut aussitôt à sa voiture... Il caressa son cheval en disant: + +--Nous allons partir, Jupiter...; tout à l'heure, mon vieux... + +Le chien sous la voiture eut un grognement... + +--Qu'est-ce que c'est, Radis? fit à mi-voix Rig fronçant les sourcils +et regardant autour de lui... Tout était calme, il caressa le chien qui +se recoucha en attendant... + +--Rien! une fausse alerte!... Celui qui viendrait me déranger à cette +heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard +fauve. + +Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,--nous avons dit que +Rig était d'une force extraordinaire;--il l'enleva comme une plume, les +pieds battant d'un côté, la tête et les bras de l'autre, évitant +de se tacher de sang, et il courut jusqu'à la demeure du misérable. +Arrivé, il se mit à genoux et étendit le corps par terre; il allait +se relever lorsqu'il reçut un choc effroyable sur la tête; il se +dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se +débattre, mais on était couché sur lui et on le ficelait. Le vieux +Rig était pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en +bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir à qui il avait +affaire en entendant: + +--Espère! espère! vieux coquin... Ah! on veut manger tout, à soi +seul... Vieux gabier, potence à l'ail, tu vaux cher... Quelle chance, +hein! que je fasse bien les épissures. Es-tu gentiment ficelé?... +Vieux sauvage, si je t'ai cassé quelque chose..., espère, espère, +nous ne le perdrons pas: tout est attaché solidement. + +--Simon..., tu payeras cher ta trahison... + +--Comment, vieux coquin... Ne redis pas ce mot-là, je te colle des +pichenettes sur le nez... Vieille carcasse à potence; pour une fois que +l'on a confiance en toi.--C'est vrai qu'il fallait être naïf.--Je le +disais au lieutenant... Le pauvre garçon qui vient te réclamer +ses sous, et tu le tues... Tu vas être lourd à emporter; dis donc, +sauvage, si j'allais chercher les gendarmes... Ce sera pour une autre +fois,... le lieutenant veut te parler... Comme je ne te déshabillerai +pas... ça te va bien les ficelles... Je ferai les gestes quand tu +parleras... Espère! espère! + +Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le +vieux Rig... encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait +appliqué sur la tête pour annoncer son arrivée. + +--Tu n'as pas été gentil avec Georgeo... Ah! vieux polisson, +peut-être que tu étais jaloux à cause de la sauvage... Mais faut +dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme ça que +tu entretiens celles auxquelles tu portes intérêt... Allons, Rig, +maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot +prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son épaule. Il sortait; le +vieux sauvage, prudent, dit: + +--Simon, ferme la porte. + +--A-t-il une tête! il pense à tout; tu ne veux pas que ton ami Geo +s'enrhume. Et, obéissant, il ferma la porte. + +Simon était un minutieux: il s'assura que la porte était bien fermée, +et il dit alors au vieux Rig: + +--Tu peux être tranquille, te voilà pour six mois absolument à +l'abri... S'il prenait l'idée à Simon d'être désagréable au vieux +coquin qu'il a pour camarade... il n'aura qu'à aller prier la police +d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un +ancien à le dénoncer... N'est-ce pas, vieux coquin? + +Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'épaule. Arrivé +près de la voiture Radis grogna, menaçant; heureusement il était +attaché... Simon présenta au chien la face du vieux Rig. + +--C'est ton maître que tu veux... Renifle ça et taisons-nous. + +Le chien, en sentant son maître, frétilla gaiement de la queue et +se tut. Simon alla étendre son ballot,--le sauvage,--dans la voiture, +derrière la banquette. + +--Vois-tu, je te couche là, la tête de ce côté pour que nous +puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es +bien comme ça? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tête +haute... C'est moi qui vais conduire... Tu n'oublies rien? Parle +avant le départ... pendant que je vais me chausser... Tu n'avais pas +remarqué que j'étais pieds nus... Je vais te conter ça, sauvage... + +Et Simon, ayant couché Rig sur la banquette, avait été prendre +ses souliers dans un coin; il s'était assis sur le marchepied de la +voiture, et se chaussait; il continua: + +--Je te cherche depuis ce matin... Je m'étais dit: Espère! espère! Je +l'aborderai bien par delà le jour, le vieux. Rien... J'arrive juste au +moment où tu déménages, je te vois, le chien se met à crier... je me +cache et me déchausse... je change de vent et j'arrive juste au moment +où tu portais ton dernier paquet... mais pas dans ta voiture... Là, +maintenant, nous allons partir... + +Simon était chaussé; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien à +son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la +silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'écria: + +--Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de +même?... Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet... Attends, +ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il +faut laisser jeûner le pauvre monde... Nous allons te donner un bonbon, +vieux gourmand. + +Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision +personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile: + +--Ouvrez la bouche et ne mordez pas... ou sans ça... je tape! Là! +vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit +joyeusement. + +Rig disait: + +--Où vas-tu? + +--Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant... +Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!... +Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la +misère... Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un +sort... + +Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir: +il n'ouvrait l'oeil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour +regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le +livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec +Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage +restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval. +Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre; +à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien +comme le diable, se tenant à _l'avant_ ainsi qu'il disait, tenant +son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les +lumières des voitures qui s'avançaient devant lui... + +--Bon sang... En v'là un qui va m'aborder!... Et vire donc, eh! vieille +carcasse... Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans... et +potence à l'ail!... tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord... appuie +donc... Quoi que tu dis!... Espère! espère!... On a l'oeil... Hue +donc! + +Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre: + +--Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça +avait flotté comme nous... Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais +faire des bêtises avec Simon... sinon, ça tourne mal... Tu te croyais +malin, tu te disais: Simon est une vieille plie..., bête comme une +morue... Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille... Simon est solide au +poste... l'oeil au quart... Le lieutenant a dit: Il faut que tu me +ramènes le vieux sauvage avec l'argent... Tu vois, je t'amène avec +tout ton bazar... Hein! et ça a été vite... On tournait une rue et +les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture +barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour +répondre aux injures du cocher: + +--Qu'est-ce que tu dis?... Appuie à bâbord, sale marsouin; appuie ou +je t'aborde et je te coule. + +Lorsque Simon arriva à Charonne, il fit entrer la voiture dans la +longue allée, dit au nègre de dételer le cheval et, chargeant sur son +épaule le corps ficelé du vieux sauvage, il le monta dans la chambre +de Davenne. + +--Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier +colis. + +--Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'était possible à amener +vivant que comme ça... + +--Il a refusé de venir? + +--Je ne le lui ai pas demandé... Mais comme il serait gêné pour +parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici... + +Et Simon raconta son expédition dans tous ses détails... Il termina: + +--Le grand point était de venir avec son sac... Vous voyez qu'il a +encore été gentil, le vieux coquin; il m'a prêté sa voiture... je +crois même qu'il m'aurait peut-être invité à prendre un verre; mais +c'est parce qu'il était certain que je refuserais... Il ne s'agit plus +que de faire une perquisition dans la voiture. + +Rig eut un regard de haine. + +--Ne nous fâchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres, +il ne te prendra rien. + +Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de +flammes, il lisait sur le visage du vieux misérable de quelle rage +l'avait empli la réussite de Simon. S'adressant à son matelot: + +--Simon, rends-le libre... + +--Espère! espère! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied... + +Et, obéissant à son maître, il dénouait rapidement les cordes. +Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains +à sa ceinture sous sa houppelande, en même temps que son regard fauve +regardait en dessous le matelot... Celui-ci éclata de rire en disant: + +--Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laissé tes joujoux après +toi?... Bébête, va... Tu sais bien que depuis quelques mois nous +faisons campagne ensemble,--et il montrait un couteau et un revolver. + +--Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai été te chercher et que je +t'ai demandé ce que tu voulais, c'est toi qui as fixé les conditions? + +--Oui, maître, fit le vieux matelot, courbé, comme humilié et +regardant en dessous. + +--Ai-je tenu mes engagements? + +--Oui, maître..., et je ne réclame rien! + +--Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza... pour jouer le rôle de +Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta liberté; qui a fixé le +prix?... + +--Moi! maître! + +--Tu m'as amené Iza, tu m'as amené Georgeo, et chaque fois ai-je payé +tes services? + +--Oui, maître. + +--Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme +que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune... Pourquoi ne +veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mènes? Pourquoi veux-tu voler +même tes frères? + +--Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;... qu'Iza +sera toujours riche maintenant.. + +--Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de +faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire +obéir certaine histoire arrivée à bord de la _Souveraine_... + +Le vieux sauvage baissa la tête... + +--Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses +ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses +traître; enfin, si cette pensée me venait, j'enverrais ton signalement +au bas du rapport du capitaine de la _Souveraine_, au procureur +impérial; je l'inviterais à passer par ton cloaque de Montrouge, et, +lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du +coupable. M'as-tu compris? + +--Si le maître parlait..., moi aussi je parlerais. + +--Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les +bras. Simon clignait de l'oeil et troussait ses manches, s'apprêtant, +au premier signe, à sauter sur le sauvage. + +--Je me suis fait mourir..., puis tu m'as sauvé..., et j'ai renoncé à +voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il à dire à cela? + +--Alors que craignez-vous?... + +--Je veux que tu comprennes que je n'ai rien à craindre. Il ne me +plaît pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a +là ni délit ni crime... Souviens-toi donc que je ne relève que de ma +conscience et non de la justice... Mais, autour de ce que tu sais, je +veux le silence;... entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai +violemment... + +Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux +baissés. Pierre reprit: + +--L'or de Georgeo est à toi avec le sang qui le tache...; mais tu vas +rendre la part d'Iza... Où est-elle? + +--L'argent d'Iza est à moi!... + +--Que dis-tu? demanda sévèrement Pierre, qui d'un signe ordonna à +Simon de sortir. Simon cligna de l'oeil semblant dire qu'il comprenait, +et il sortit. + +--Je dis... Je vous ai servi, vous m'avez payé..., je n'ai rien à vous +réclamer... Mais vous n'avez rien à voir dans ce qui regarde Iza... +Vous ne connaissiez pas Iza: elle était chez moi; c'est moi qui l'avais +arrachée des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui +l'ai amenée à Paris, c'est moi qui l'ai nourrie... Iza était ma +domestique, et dans son pays on dirait mon esclave... C'est pour moi +qu'elle travaillait lorsque je l'ai amenée chez vous, et ce qu'elle a +gagné est à moi. Rig est vieux... Rig a eu assez de mal à gagner sa +vie, à assurer le pain de ses vieux jours. Iza était une pauvrette +bonne à rien... et Rig l'a prise quand même... Mais si le vieux Rig +l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait +qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle... + +--Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait à Iza, suivant nos +conventions, t'appartient; je t'ai donné cinq mille francs pour ton +expérience, cinq mille francs pour jouer le rôle de vieux Moldave, +cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil... et aujourd'hui tu +n'es pas satisfait... + +--Iza était ma servante... + +--Lorsque j'ai chargé Iza du rôle qu'elle a joué..., je t'ai payé +encore; tu l'oublies, et la misérable petite n'a consenti à prendre le +nom du coquin qu'à un prix arrêté entre nous... Est-ce qu'aujourd'hui +tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?... Et tu oublies toujours +Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il haïssait cependant, qui me l'as +fait connaître... Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la +part d'Iza. + +--Personne ne reprendra à Rig l'argent qui est à lui... Là-bas, il +m'a surpris; mais ici, je suis libre. + +Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait déjà regardé, deux +fois autour de lui--comme le fauve, prêt à s'élancer, cherche la voie +qu'il suivra,--calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en +sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrêt...; puis, le +doigt sur la détente: + +--Rig m'appartient... Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains. +S'il essaye de fuir, je l'étends à mes pieds. + +En voyant le canon de l'arme dirigé sur lui, le vieux sauvage eut un +tressaillement involontaire qu'il réprima aussitôt; il dirigea son +regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'exécution de la +menace, mais il se redressa crânement aussitôt en disant: + +--Je ne fuirai pas, vous lâcheriez la police à mes trousses; mais je +ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient... + +--Et si je te faisais arrêter? + +--Vous ne le ferez pas... Vous n'avez pas à craindre la police..., mais +vos intérêts vous obligent à ne pas le faire. Et en disant ces mots +il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai. + +Pierre dit brusquement: + +--Finissons-en, veux-tu être tranquille...? Veux-tu que j'oublie ce que +tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars +ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois +jours, Rig,... dans trois jours, entends-tu? les intérêts que j'ai à +ménager seront satisfaits... et je pourrais te livrer à la justice... +Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie... Veux-tu? + +Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se +fermèrent bien...; mais se domptant et raidissant les bras, les poings +fermés, comme pour imposer nerveusement à lui-même sa volonté, il +dit en serrant les dents: + +--Non! non! l'argent est à moi... Et puis je ne crois pas à tout +cela... + +--Rig, réfléchis! + +Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrière était +ouverte, le bras armé de Pierre était baissé; en une seconde il pensa +que Davenne était incapable de le poursuivre pour une somme d'argent, +qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger à rendre l'or volé. +Il répondit: + +--Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!... L'argent d'Iza, c'est le +mien. + +Et d'un saut prodigieux en arrière, il se trouva sur l'escalier, il +glissa plutôt qu'il ne descendit, bousculant tout. + +Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit métallique qui +fit aussitôt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de +l'autre. On entendait crier dans l'ombre. + +--Ah! vieille potence, tu m'as abordé... Espère! espère!... ne te +baisse pas, vieux gredin...ou je t'étrangle. + +La lumière apportée par Pierre éclaira la scène. Simon tenait le +vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait à écraser le matelot sur les +barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de +cuir de Russie tout garni de platine, éventré et duquel tombait, +ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or... +C'était la sacoche d'Iza que le matelot avait été reprendre dans la +voiture du vieux sauvage... + +Aussi, en voyant l'or qu'il avait caché pris par Simon, était-il +décidé à en finir avec le matelot; mais si l'un était adroit, +l'autre était plus jeune et plus fort. + +Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trésor +d'Iza; un large rire s'étendait sur sa grande bouche: c'est que, pour +la retrouver, il s'était fait aider par le nègre, et à eux deux ils +avaient tout bouleversé dans l'_entre-sort_. Chaque fois qu'une fiole +lui tombait sous la main, Simon disait au nègre qui se nommait Ali: + +--Tu sais, Rissolé, goûte pas à ça, ma vieille..., ça te rendrait +pâle..., c'est de la poison. + +Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement rangées, allaient se +perdre dans les chiffons. + +Lorsque Simon avait trouvé le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier +cadeau que Pierre avait fait à Iza, il s'était écrié joyeusement: + +--Espère! espère! tu peux atteler... j'ai l'affaire... + +C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entièrement +exécuté les ordres de son lieutenant, il se précipita dans +l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tête en avant, +dans l'ombre, habitué à la maison... C'est à ce moment que le vieux +sauvage se sauvait, menaçant. La tête de Simon donna dans la carcasse +du vieux Rig, le choc eut pour résultat de faire tomber les deux hommes +de côté; près de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or +jaillissant tinta... Rig eut un éclat de rage. + +--Potence à l'ail! avait crié Simon dans l'abordage. + +Ce juron avait suffi à Rigobert pour savoir à qui il avait affaire...; +le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait +de faire, et, fou de colère, de rage, de haine et de lui-même, il +cria: + +--Ah! c'est toi... Je vais te finir là... + +C'est alors que Simon, le reconnaissant à son tour, avait étendu ses +longs bras et ses mains de fer avaient serré comme dans un carcan le +col du vieux sorcier... Mais le cou de Rig était bien mince... et bien +dur. + +Alors Simon avait reçu un coup de poing, un coup de poing énorme; il +avait heureusement frappé sur la joue gonflée, ça avait amorti le +coup; mais la pression trop forte avait rendu «la praline» amère. +Oh! alors, le vieux Rig gâtant ce que Simon disait qu'il y avait de +meilleur dans la vie..., le vieux Rig était un homme perdu...; les +doigts se serraient sur son cou... + +Pierre Devenue parut...; il ordonna à Simon de lâcher le vieux Rig, +qui tirait la langue... + +Ce fut pour Simon un ordre difficile à exécuter, il regarda deux fois +Pierre; son regard était suppliant... Pierre dit: + +--Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza. + +Simon lâcha Rig, mais en lui disant tout bas: + +--Toi, vieux gredin, tu abîmes ma nourriture...; nous nous +retrouverons... Espère! espère! + +Rig, souple, s'était laissé glisser; il avait déjà repris la +sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se +retirer à reculons, humilié... Pierre descendit deux marches, lui +plaça le canon du revolver sur le front en disant: + +--Laisse l'or que tu as volé, misérable, ou cette fois, vieux brigand, +je te fais sauter la cervelle. + +Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il +vit qu'il était condamné s'il n'obéissait pas; il descendit alors à +reculons, grinçant des dents, n'osant dire haut les blasphèmes, les +injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il +suffirait d'une seconde d'hésitation pour que Pierre l'étendît sur le +tapis tout ruisselant d'or. + +Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se +contenir; il avait pris à pleine main dans sa boîte à praline... et +il mâchait, il mâchait de rage, de colère, è croire qu'il voulait se +mordre la joue. + +Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombée, il exclama +le plus odieux blasphème... Il courut vers sa voiture, elle était +attelée, il sauta sur son siège, et montrant le poing vers la maison, +il s'écria menaçant: + +--C'est ta condamnation que tu viens de signer là?... L'argent que tu +as pris à Rig, il faut qu'il le regagne... Il le regagnera en vendant +ta peau!... Hue! là, Jupiter, hue!... et il enveloppa son cheval d'un +vigoureux coup de fouet. + + + + +XXIII + +OÙ RIG RETROUVE UNE FAMILLE. + + +Le vieux Rig revint vers Paris, et, suivant le boulevard qui borde le +Père-Lachaise, il arriva dans le quartier Saint-Maur; il connaissait +dans la rue de ce nom un terrain vague, dans lequel il avait été +autorisé à remiser plusieurs fois sa voiture; comme la voiture de Rig +était également sa maison d'habitation, c'est dire qu'il avait habité +le quartier déjà. Le soir même il était installé; le vieux cheval +restauré se retrouvait à l'écurie, sous un appentis en planches, et +si le râtelier était sobrement garni, il avait la ressource des hautes +herbes qui couvraient le terrain et dans lesquelles Radis bondissait +joyeusement. + +Le vieux sauvage, enfermé dans sa tanière, le sourcil froncé, la +bouche méchante, arrêtait le plan des nouvelles infamies qu'il devait +commettre pour recouvrer la valeur de la somme qui lui avait été +reprise, et pour se venger des humiliations qu'il avait subies. + +Assurément, malgré tout ce qu'il avait dit, Davenne devait craindre +que le secret de son existence ne fût révélé. Huit jours avant, +Fernand aurait payé ses services ce qu'il aurait voulu; aujourd'hui, +Fernand était entre les mains de la justice; toute tentative de ce +côté risquait de compromettre le vieux sauvage et peut-être de +l'envoyer rejoindre Fernand. + +Il éloigna cette pensée. Une autre personne avait un grand intérêt +à savoir que Pierre existait, que la scène mortelle n'était qu'une +comédie: c'était la femme même de Pierre, Mme Davenne. C'est vers +cette femme qu'il fallait diriger ses efforts; c'est elle qu'il fallait +retrouver et à elle qu'il fallait vendre le secret le plus cher +possible. Le sauvage pensait que Mme Davenne devait avoir une fortune +égale à celle de son mari, c'est-à-dire qui lui permettrait de payer +cher une révélation de cette importance. + +Une fois qu'il aurait l'argent nécessaire et lorsque la femme de +Davenne commencerait les démarches pour s'assurer de l'existence de son +mari, il s'occuperait de Simon, c'est-à-dire qu'il le dénoncerait dans +une lettre anonyme comme ayant tout fait, ayant servi de témoin pour +attester le décès; il ajouterait que Simon avait aidé Fernand dans +ses escroqueries. Avec ça il était à peu près certain que celui +qu'il qualifiait de traître irait finir ses jours dans une bonne +prison. Tout bien arrêté dans son esprit, il sourit; il était +content; il s'étendit sur son grabat et il s'endormit calme comme un +juste qui a dignement rempli sa journée. + +Il en rêva toute la nuit: il était payé le double de la somme qui +lui avait été prise; il voyait Simon se traîner à ses genoux, lui +demandant grâce, et il tirait la corde pour le pendre... Jamais Rig +n'avait été aussi heureux... Du crime de la veille, du grand Geo +couché dans sa bauge à Montrouge, pas la moindre pensée. + +Oh! c'était un fort, le vieux Rig: quand il commettait une mauvaise +action, la main tournée, il n'y pensait plus. + +Il s'éveilla au matin calme et l'esprit léger; il ne dérangea rien +dans sa voiture, étant décidé à hâter la petite infamie qu'il +préméditait et à aller aussitôt le plus loin possible pour se mettre +à l'abri de ceux qui n'allaient pas manquer de le rechercher, dès +qu'ils s'apercevraient de sa conduite. Rig fit sa cuisine et, tout en +déjeunant, il cherchait comment il pourrait retrouver Mme Davenne. +La même idée qu'avait eue Séglin lui vint. Il allait se rendre rue +Payenne; assurément, celle qu'il voulait retrouver ne demeurait +plus là; mais, avec un peu d'intelligence, il interrogerait quelques +personnes du quartier, et il ne devait pas manquer d'avoir bientôt tous +les renseignements qu'il demandait. + +Pour être bien reçu, pour trouver des gens disposés à répondre, il +fallait ne pas avoir l'air d'un vieux vagabond. C'est ce que pensa Rig, +qui chercha une minute comment il allait se vêtir... Il fouilla dans +sa grande malle et en sortit deux costumes très beaux, avec lesquels +il avait joué le rôle du vieil oncle d'Iza, le vieux Zintski. Fernand +n'étant plus à craindre, ne courant pas le risque de le rencontrer, +le vieux Rig pouvait redevenir le Moldave millionnaire et faire de +nouvelles dupes. Il s'habilla soigneusement et se fit le visage du +rôle; puis, content de lui, il se dirigea vers la rue Payenne. Il alla +naturellement dans la maison qui faisait face à l'ancienne demeure de +Pierre et entra chez le concierge. + +--Monsieur, dit-il, seriez-vous assez aimable pour me donner des +renseignements sur deux personnes qui habitaient le quartier l'an passé +et que des intérêts de famille me font rechercher? + +En voyant l'air aimable, doux et le costume étrange de celui qui se +présentait, le concierge s'empressa, lui offrit un siège et lui dit: + +--Monsieur, je me mets entièrement à votre disposition. + +--Vous vous souvenez peut-être des personnes qui habitaient le petit +pavillon en face de chez vous? + +--Oui, monsieur, parfaitement: M. Pierre Davenne. + +--C'est cela même. + +--M. Davenne est mort. + +--Je sais cela; mais je voudrais savoir où réside maintenant sa veuve. + +--Ma foi monsieur, cette question m'a déjà été faite +dernièrement... Nous l'ignorons absolument; mais en allant chez le +notaire de la famille, qui demeure près d'ici, vous serez assurément +renseigné. + +Le vieux Rig avait une antipathie particulière pour tous les officiers +ministériels: il n'aurait jamais osé aller chez le notaire de celui +qu'il avait fait disparaître de ce monde; le vieux était prudent: il +n'était pas certain,--jugeant les autres à sa valeur;--que le notaire +n'eût pas eu connaissance de la mort simulée de Pierre Davenne, il dit +donc: + +--Je ne voudrais pas aller chez le notaire: je voudrais avoir des +renseignements particuliers assez discrètement pour qu'ils ne +révélassent pas les recherches que je fais; cela est utile pour +sauvegarder les intérêts que je défends. + +--Mon Dieu, monsieur, je ne pourrai vous donner d'autres renseignements +que ceux-ci: Après la mort de Pierre Davenne, la veuve fut relevée +un soir dans la rue, malade, mourante; on la transporta chez elle, des +soins lui furent donnés; mais elle était dans un état tel qu'on dut +la conduire dans une maison de santé. La malheureuse, songez; perdre en +moins de deux jours son mari, un tout jeune homme qu'elle adorait, son +enfant disparue, on ne sait comment... Elle était comme folle. C'est +alors que le notaire de la famille..., je dis de la famille, on n'a +jamais vu personne, le notaire vint et fit faire la vente. + +--Ah! on a vendu? fit Rig. + +--Oui + +--Est-ce que la vente a rapporté beaucoup d'argent? Savez-vous à peu +près le chiffre qu'elle a atteint? + +--Ma foi non, c'était très joli, vous savez, c'étaient des gens +qu'avaient pas besoin, des gens riches. C'était splendide chez eux, des +meubles d'art, des choses superbes; tout le quartier était à la vente. + +--Ç'a été cher? fit Rig, persistant. + +--Ça, je ne peux pas vous dire. Ça a dû rapporter beaucoup d'argent; +il y a eu des prix qui m'ont semblé extravagants pour des choses +auxquelles je n'attribuais aucune valeur; mais vous savez, chez ces +gens-là, ce sont les choses les moins utiles qui valent le plus. + +--Alors, vous ne pouvez pas même me dire le prix approximatif atteint +par cette vente? + +--Absolument pas! + +Le vieux Rig semblait très ennuyé de ne pas avoir de renseignements +plus complets sur la vente. Sa nature d'avare, de convoitise, sa nature +de sangsue s'éveillait, âpre; sa tête d'hyène s'avançait; il aurait +déjà voulu planter ses dents pointues dans l'or recueilli par la +veuve; mais, revenant aussitôt au point principal de sa démarche, il +demanda: + +--Mais enfin? comment pourrais-je retrouver Mme Davenne. Vous ne +connaissez donc personne qui se soit intéressé à elle, pour savoir +encore aujourd'hui où elle demeure... Elle est riche, n'est-ce pas? + +--Oh! certainement oui. + +--Cette maladie qui avait atteint ses facultés mentales n'a pas eu de +suites? Elle est rétablie? + +--Ma foi, monsieur, dit le concierge, je dois vous dire que je n'en sais +pas plus que vous... M. Davenne mort, Mme Davenne enlevée d'ici; +le mobilier du petit hôtel a été mis en vente et jamais plus nous +n'avons entendu parler d'elle. + +--Ainsi, reprit Rig ennuyé, vous ne voyez pas autour de vous quelqu'un +capable de me donner des renseignements précis, et Rig se levait. + +--Je ne vois personne.., Ah! peut-être pourriez-vous vous adresser au +locataire nouveau du pavillon. Pour faire la location, il a eu affaire +au propriétaire, c'est vrai, mais il y avait dans le pavillon maints +agencements appartenant encore au dernier locataire, et peut-être le +sculpteur a-t-il été obligé de voir Mme Davenne. + +--Ah! ah! fit Rig, peut-être aurai-je là des renseignements... +Qu'est-ce que ce sculpteur dont vous parlez? + +--Il se nomme Carle Lebrault. + +--Merci, dit Rig; c'est là où j'aurais dû m'adresser, il doit avoir +des renseignements; et il saluait le concierge en s'excusant de +l'avoir dérangé. Celui-ci tendait la main en rendant le salut, et, +en reconduisant l'étranger, il espérait peut-être retrouver les +largesses de celui dont on lui parlait,--mais Rig n'était pas donneur, +c'était son moindre défaut,--il salua, remercia, pressa la main qui +lui était tendue et traversa la rue, semblant ne pas entendre l'injure +que la déception fit tomber des lèvres du portier. + +Il alla sonner à la porte du petit hôtel que nos lecteurs connaissent. +Une vieille femme de ménage vint ouvrir aussitôt. + +--Ne pourrais-je parler à M. Carle Lebrault, demanda-t-il? + +--Entrez, fit la vieille qui ferma la porte, lui fit traverser le jardin +et l'amena dans le vestibule; là elle lui dit: Voulez-vous me dire +votre nom? + +Rig ne fut pas embarrassé; avec le costume, il était rentré dans la +peau de son bonhomme, comme disent les comédiens; ayant les vêtements +du vieux Moldave, il dit: + +--Dites que M. Danielo de Zintsky désire parler à M. Carle Lebrault. + +La servante se dirigea vers le salon: n'y trouvant pas son maître, elle +monta au premier étage, dans la pièce qui était autrefois la chambre +à coucher de Davenne et qui se trouvait transformée en atelier de +sculpteur; car Lebrault ou plutôt Fernand Séglin, puisque nous avons +vu sa transformation, était étendu sur un large divan, suivant un +rêve dans la fumée de son cigare. Lorsque, ayant demandé à la +vieille femme le motif de sa venue, elle lui eut dit qu'un individu, +paraissant étranger, désirait lui parler, il l'interrogea. + +--Quel nom vous a-t-il demandé? + +--Monsieur Carle Lebrault. + +--C'est étonnant, fit-il stupéfait! Et lui-même, vous a-t-il dit son +nom? + +--Oui, monsieur; il se nomme Danielo de Zintsky. + +--Gregorio! exclama Fernand bondissant. Il est seul? + +--Oui, monsieur. + +--Je descends; faites-le entrer dans le salon. + +Lorsque la servante fut partie, Fernand réfléchit, cherchant vainement +à s'expliquer comment le vieux Moldave avait pu apprendre son adresse; +la chose lui parut si étonnante, si impossible, qu'il n'y pouvait +croire. Qu'allait-il faire? Était-il prudent de voir le vieillard? +n'était-ce pas un piège qui lui était tendu? une finesse de policier +déjà sur sa piste? Il regarda par la fenêtre, le jardin était vide; +dans la rue, personne; décidé à en finir cependant et à lutter +immédiatement contre le danger, si déjà il était menacé, il +prit une arme et la glissa dans la poche de son large pantalon; puis, +résolu, il descendit, éloigna la bonne et rentra dans le salon. + +C'était bien le vieillard, l'oncle d'Iza qui l'attendait. + +--Danielo, fit aussitôt Fernand, comment m'avez-vous retrouvé? +Venez-vous en ami ou en ennemi? + +Rien ne peut rendre l'impression produite sur le vieux Rig en entendant +ces mots, en reconnaissant cette voix; il reculait stupéfait, ne +pouvant en croire ses yeux. C'était bien Fernand, et pourtant l'homme +qu'il avait devant lui ne ressemblait guère à celui qui passait pour +son neveu; il le reconnut cependant à son regard, à la cicatrice à +peine fermée qu'il avait au front, et c'est tremblant, redoutant des +explications difficiles à donner, qu'il exclamait: + +--Vous! vous! + +Et le vieux Rig regardait en dessous pour préparer une rapide retraite. +Ne cherchant pas à comprendre ce qu'il voyait, tout honteux d'être +venu se faire prendre lui-même, ayant déjà hâte d'être à l'abri, +croyant échapper à un danger imaginaire, il venait de se jeter dans un +danger plus réel; mais Fernand, au contraire, en voyant l'embarras +et la surprise ou plutôt la stupéfaction de son oncle, comprit +immédiatement que c'était au hasard qu'il devait sa visite, et la +visite du vieux Moldave, pour Fernand, c'était la fortune, c'était +le million qu'il avait tant attendu. Il s'empressa donc de montrer un +siège à Rig, embarrassé, en lui disant: + +--Mon oncle, asseyez-vous, nous avons longuement à causer. Arrivez-vous +aujourd'hui? Avez-vous été à Auteuil? avez-vous des nouvelles d'Iza? +Répondez. + +Et, en disant ces mots, le regard perçant de Fernand ne quittait pas le +vieux Rig. Mais le sauvage n'était pas un niais. Hésitant la première +minute, lorsqu'il avait vu les façons de Fernand à son égard, il +s'était remis aussitôt; jugeant rapidement la situation, il se hâtait +de rentrer dans son rôle et, pour bien rassurer Fernand, il répondit: + +--J'arrive à l'instant, on m'avait donné l'adresse de cette maison +comme étant à louer. Le concierge en face, en me donnant votre nom, +m'a dit que peut-être vous n'aviez pas l'intention de la garder. Je +n'ai pas encore été à Auteuil, et c'est moi qui vous demande des +nouvelles de ma chère Iza. + +Le visage de Fernand changea tout à coup; il redevint gai, aimable, +gracieux; au grand étonnement du sauvage, il s'empressa de répondre: + +--Tout le monde va bien. Iza se porte à merveille, vous la verrez +bientôt. + +Il avait hâte de rassurer, ou plutôt de tromper celui qu'il croyait +véritablement Danielo de Zintsky, sur sa situation présente. Le +vieillard étant arrivé le matin même, ainsi qu'il l'avait dit, était +depuis deux jours en voyage; il était donc impossible qu'Iza eût pu, +même télégraphiquement, le renseigner sur ce qui s'était passé; il +recevait avec affabilité Danielo qui devait naturellement apporter les +sommes tant attendues, cette dot sur laquelle il avait compté pour son +échéance. + +Ce retard avait été la cause de sa perte; mais, en même temps, il +le sauvait aujourd'hui par un inexplicable hasard. Bien tranquille, il +s'assit en face du vieux Moldave et s'apprêta à expliquer pourquoi il +se trouvait dans ce petit hôtel de la rue Payenne. + +De son côté Danielo, tout à fait rassuré par la tournure que prenait +la situation, s'y abandonnait absolument; il avait repris sa mine +paterne, ses petits yeux avaient un regard gai, la bouche était +souriante, et, à mesure que Fernand parlait, il semblait dire comme un +bon père grivois surprenant son gendre en bonne fortune: + +--Ah!... ah!... je vous y prends: on fait donc ses farces? + +Fernand, ne voulant pas laisser à l'oncle Danielo le temps de faire de +mauvaises suppositions sur leur étrange rencontre, disait: + +--Vous ne pouvez pas vous expliquer pourquoi je suis ici; cela, du +reste, est incompréhensible. Allez donc supposer que le hasard vous +amènera juste chez moi; mais je tiens à ce que vous vous expliquiez +immédiatement la chose. Un négociant sérieux ne doit pas être un +artiste. À Paris, pour être négociant, il faut être bourgeois, +bourgeois de l'habit jusqu'aux moelles; avoir des goûts artistiques et +les laisser paraître, c'est compromettre sa situation, c'est tuer son +crédit. Un négociant faisant en s'amusant de la sculpture ferait dire +à ceux qui l'entourent: «Ce n'est pas un homme sérieux; au lieu de +s'occuper de ses affaires, il fait des bonshommes.» Or, de ce jour, +le crédit est tué, les relations douteuses, on passe pour un bohème; +enfin la maison est perdue. Lorsque j'ai dû épouser votre nièce, +c'est sous l'idée de cette prévention que l'on a peur des artistes +que je me suis abstenu de vous dire la petite passion à laquelle je +sacrifie. J'ai appris la sculpture, je suis sculpteur, je quitte ma +maison de commerce, aussitôt que cela m'est possible, pour accourir ici +prendre mes ébauchoirs: le négociant fait vivre l'artiste. Comme des +indiscrétions pourraient me nuire, j'ai changé de nom. C'est ce qui +vous explique pourquoi Carle Lebrault, le sculpteur, ne fait qu'un avec +Fernand Séglin. Mon cher oncle, je veux tout de suite vous rassurer +sur ma passion de bohème. D'autres ont comme vices le jeu, les femmes, +l'inconduite. Moi, c'est la maison, l'atelier; mes frais de modèles +me coûtent moins que la plus petite soirée comme négociant, que je +donnerais chez moi; vous voyez qu'Iza n'a rien à craindre. + +Le sang-froid, la légèreté, l'enjouement avec lequel tout cela fut +dit, stupéfiaient le vieux Rig, qui, avec raison, avait la prétention +d'être un fort en mensonge. + +--Eh! fit le vieux Rig d'un air bonhomme, que ne le dites-vous à Iza? +elle serait charmée, au contraire, de cette double existence. + +--Vous m'avez surpris, je n'ai rien à cacher, vous le lui direz. + +--Ainsi, reprit le vieux Rig regardant autour de lui, l'air bon, +confiant, jouant, le vieux coquin, comme le chat joue avec la souris +qu'il va dévorer, ainsi vous avez loué cette charmante petite maison +pour y faire de la sculpture et vous reposer quelques heures par jour du +tracas des affaires? + +--Absolument! montez, vous allez voir mon atelier. + +Rig le regarda, il trouvait que l'audace allait un peu loin; Fernand, +qu'il avait vu deux jours avant, qu'il croyait sous les verrous, pouvait +s'être échappé, avoir hâtivement loué la petite maison qu'il +connaissait, avoir changé de nom pour dérouter les recherches, avoir +fait enfin ce qu'il était nécessaire de faire pour égarer la police; +mais il ne pouvait en deux jours s'être improvisé sculpteur. On juge +de l'étonnement du vieux Rig quand, dirigé par Fernand, il entra +dans la chambre où il avait fait sa lugubre expérience, transformée +maintenant en atelier. Les idées du vieux Rig traversaient rapidement +son cerveau, et il pensa aussitôt qu'avant son mariage avec Iza, +Fernand avait cette maison; il pensa que Mme Davenne occupait toujours +le pavillon. En dehors de son ménage, Fernand avait continué les +relations qu'il avait avec celle que l'on appelait la _Femme du mort_; +voulant brusquer la situation, il dit à Fernand: + +--Puisque je vous ai rencontré, allons au plus vite à Auteuil. + +--Mon oncle, fit celui-ci, on ne m'y attend que ce soir; nous pouvons +nous faire faire ici ce que nous irions chercher là-bas; nous avons +à causer de graves affaires; en déjeunant ici, nous parlerons plus +librement! + +--Déjeuner ici! fit le vieux Rig, faisant la lippe avec ses lèvres +minces. + +--Craignez-vous de mal déjeuner? + +Le vieux Moldave cligna de l'oeil et fil un geste d'assentiment. + +--Mais, mon cher oncle, se récria Fernand; en dehors du dîner, c'est +ici que je prends mes repas; les quelques artistes que j'y vois sont +gens de goût, j'ai bonne table et bon vin, rassurez-vous. + +--Très bon vin? demanda Rig! + +--Exquis. + +--J'accepte alors; nous avons beaucoup à parler, nous allons bien +boire. + +Ils se sourirent tous les deux; les cerveaux des deux coquins avaient eu +la même pensée: se faire boire, se griser, s'arracher mutuellement ce +que ni l'un ni l'autre ne voulait dire. + +À compter de cette minute, ce fut entre les deux intrigants une lutte +de courtoisie, d'amabilité. En écoutant Fernand, le vieux Rig, qui s'y +connaissait, était forcé de s'avouer qu'on ne pouvait, en aussi peu +de paroles, dire autant de mensonges. À certains récits de Fernand, +étourdi de l'air de sincérité, de la voix franche de son soi-disant +neveu; il était tenté de se jeter à son cou et de dire émerveillé: + +--Embrassons-nous, vous êtes plus coquin que moi! + +Ah! ce fut un gai déjeuner, où l'on mentit surtout sur la valeur des +choses, sur la valeur des vins et sur la valeur des gens. + +Les premiers verres les rendaient expansifs, les deux fripons; ils ne +s'appelaient plus que: «Ah! mon oncle! Ah! mon neveu!» Et Rig semblait +véritablement heureux d'avoir retrouvé sa famille. Fernand assura son +oncle du bonheur de son mariage: Iza était un ange, et, sans rire, Rig +répondait toujours: + +--Je le savais, je le savais. + +Il fallut bien parler de la dot. Rig dit qu'il avait ramené avec +lui son personnel: un intendant fidèle le dirigeait, et dans une des +caisses était la dot; il s'excusa vite du retard, mais légèrement, +disant qu'il savait son neveu dans une situation telle que l'arrivée +de cette somme, ou plus tôt ou plus tard, avait dû peu l'inquiéter. +C'est pour cette raison qu'il en avait usé à son aise. Fernand était +joyeux, il avait la dot; il ne s'agissait plus pour lui que d'empêcher +Rig d'aller à Auteuil. + +De son côté, Rig se disait: Il me croit encore le riche Moldave; je +puis pendant trois jours au moins reculer les versements, trois jours +de bonne vie, bien abrité, bien tranquille, pendant lesquels je pourrai +peut-être par lui avoir les renseignements que je désire; mais il +faudrait pour cela ne pas aller à Auteuil, ce qu'assurément il désire +moins que moi. + +C'est dans ces bonnes dispositions qu'ils achevèrent de déjeuner. + +Rig était un vieux roué; aussi, pour éviter l'obligation d'aller +au Grand-Hôtel afin de liquider les affaires avec son «neveu;» pour +éviter enfin de se livrer, il dit d'un ton léger à Séglin: + +--Mon cher neveu, dans nos pays à nous, les affaires se font vivement, +rapidement; je suis ici, ma nièce est maintenant tranquille, elle +occupe par vous une grande situation, je me trouve donc libre et +presque jeune, j'ai hâte cependant d'en finir avec toutes les questions +d'argent. Si vous le voulez, après déjeuner nous prenons une voiture, +nous allons à Auteuil, j'embrasse Iza, nous revenons avec elle au +Grand-Hôtel, et là, entre nous trois, dans les mains de ma nièce, je +vous verse la somme. + +Fernand fit la grimace; mais il dit cependant avec un aimable sourire: + +--Bah! nous avons bien le temps. + +--Comment, fit le vieux Rig en clignant de l'oeil, nous avons bien le +temps pour embrasser ma nièce! + +--Non, répondit Séglin, nous avons le temps de régler nos comptes. + +--Pardon, mon cher neveu, au contraire, ces fonds m'embarrassent et j'ai +hâte de me décharger de cette responsabilité. + +Cela était dit d'un ton tel que Fernand y répondit par le plus aimable +sourire. + +Alors, sur un signe de Séglin, que remarqua le vieux Rig,--la vieille +servante apporta sur la table des vins qui avaient besoin de leur +étiquette pour justifier leurs noms. Mais Fernand ignorait que le vieux +Rig faisait un peu de chimie; il se méfiait des produits étranges +qu'on servait, il vit l'intention de son neveu, et tout aussitôt il +sembla s'y livrer avec complaisance. + +Fernand, confiant, versait; Rig buvait. Fernand, silencieux, écoutait +Rig. Il parlait, le vieux Moldave, il parlait tant que Fernand crut +prudent de s'arrêter. En voulant griser le vieux Rig, il avait +dépassé le but; mais le plus singulier effet se produisit. Tout à +coup, Rig prit le verre à moitié plein de Fernand et lui dit: + +--Mais vous ne buvez pas, vous; je vous croyais un joli buveur... Vous +voulez donc me griser? et son petit oeil jeta un éclair qui embarrassa +Fernand. + +Cela dura l'espace de dix secondes, pendant lesquelles le vieux Rig +montrait son verre vide et celui de Fernand plein. Ce dernier s'écria: + +--Comment! je ne bois pas?... Mon cher oncle, dans votre pays on n'est +pas, comme en France, habitué au bon vin, nous buvons sec et longtemps, +et il n'y paraît pas... + +--Moi! moi!... balbutia presque le vieux Rig, j'adore le vin..., le +grand vin de France; mais j'avoue... que j'en suis promptement victime. + +--Aujourd'hui? à cette heure? interrogea Fernand. + +--Nous sommes en famille, je serais ridicule si je le cachais... Eh bien +oui!... Mais cela ne fait rien! fit-il en se redressant, je veux boire +à la santé d'Iza, et je verse. Il emplit son verre d'abord, puis il +dit à Fernand: + +--Mais videz donc votre verre! Et en disant ces mots, négligemment, +comme un gourmet qui craindrait de voir s'échapper le parfum de son +vin, en attendant que celui qu'il appelait son neveu eût vidé son +verre, il plaça son pouce sur le goulot de la bouteille. Il essaya de +se pencher pour verser, mais il retomba sur sa chaise. + +--Ça y est, fit-il gaiement. + +--Eh bien! demanda Fernand en tendant son verre vide, versez et buvons +à Iza. + +Le vieux Moldave eut bien de la peine à soulever la bouteille. Il +emplit le verre de Fernand, replaça le flacon sur la table; puis, +prenant son verre, il le choqua sur celui de son neveu, en disant: + +--À ma nièce! Et ils burent. + +Le vieux Rig était penché, sur sa chaise; il roulait sa langue sur +son palais, dégustant le bon vin. En face de lui, Fernand cherchait +vainement à lutter contre la torpeur qui l'envahissait. Tout à coup, +il glissa sur sa chaise, et tomba comme une masse au pied de la table. + +Alors Rig se redressa, léger, calme, et se penchant sur le corps de +Fernand, le poussant du pied, il dit: + +--Imbécile qui veux jouer ce jeu-là avec Rig. Va donc apprendre à +boire... niais! + +Est-ce à dire que le vieux Rig n'aimait pas boire? Oh! non. Le vieux +Rig aimait tout ce qui était bon; il l'aimait mieux encore quand ce qui +était bon ne lui coûtait rien. Fernand immobile ayant abandonné la +table, le père Rig l'injuriait, mais tranquille, assis devant lui, +vidant le flacon _in poculis_. Sachant bien que, ce qui avait mis son +«neveu» trop confiant dans cet état n'avait rien de commun avec +l'ivresse, sachant le temps exact de sommeil auquel il était condamné, +Rig, tranquille, en prenait à son aise; il buvait, calme, cherchant +dans son cerveau le moyen de profiter de la situation. + +Il ne pouvait jouer longtemps le rôle du vieux Moldave devant Fernand, +celui-ci le lui avait prouvé en le mettant en demeure de remplir les +conditions arrêtées lors de son mariage. Il fallait donc quitter la +maison discrètement pendant le sommeil de Séglin. Cela était simple, +mais ne servait point le but que Rig poursuivait. Que faire? + +Et le vieux Rig cherchait dans le vieux bourgogne la solution du +dilemme; il versait; puis, après avoir empli son verre, après l'avoir +englobé de ses mains, il le soulevait, clignait de l'oeil, semblait +se mirer, mais cherchait une idée dans ce rubis diaphane, puis il le +redescendait lentement jusqu'à son nez, dont les narines se dilataient +au parfum du bon vin.... Après le nez, il y trempait ses lèvres. + +Déjà le corps jouissait; toujours, le cerveau travaillait. Puis +il penchait la tête et versait dans sa bouche édentée le vieux +bourgogne; le vin soulevé par la langue caressait le palais et roulait +en crépitant son filet velouté dans la gorge.... Le vieux Rig pensait +toujours et l'idée ne venait pas. + +Trois fois, quatre fois, cinq fois il recommença; puis, la tête +penchée en arrière, le regard dans le vide, il fit tout à coup +claquer sa langue et s'écria: + +--C'est ça, et je ne risque rien. + +Rig avait pensé que le seul, le véritable auxiliaire dans la vengeance +et la restitution qu'il poursuivait, c'était Séglin. Fernand était +l'ennemi naturel de Pierre, Fernand était intéressé à connaître +le secret de la mort étrange de celui qu'il poursuivait. Fernand avait +tout intérêt à retrouver aujourd'hui Mme Davenne: cela était le +côté audacieux du but. + +Tout dire à Fernand, lui apprendre qu'il avait été la dupe de Pierre +dans son mariage avec Iza par l'intermédiaire de lui-même, c'était un +aveu difficile; il fallait lui apprendre que sa banqueroute avait dès +le début été combinée et exécutée par Davenne. Tout cela était +bien difficile. + +Il est vrai qu'il y avait un côté protecteur, c'est que le vieux Rig +savait l'arrestation et les poursuites sous le coup desquelles Fernand +était. Or, si son «neveu» se fâchait en apprenant qu'il n'était pas +du tout de la même famille; si son «neveu» voulait trop sévèrement +exiger des comptes relativement à la dot, il le menaçait de le livrer +aussitôt aux agents qui étaient à sa recherche. + +Ces aimables intentions ayant été bien pesées par le vieux sauvage, +il s'était arrêté à ce plan: Écrire une lettre concise à Fernand, +dans laquelle il lui raconterait qu'il avait été employé et payé +par Pierre pour jouer le singulier rôle du vieux Danielo de Zintsky; +qu'aujourd'hui, victime comme lui de Pierre Davenne, il s'offrait à +l'aider dans une vengeance qu'il devait désirer. + +Le vieux Rig écrivit sa lettre, puis, l'ayant mise sous enveloppe, il +la plaça sous le verre de Fernand, sans dire un mot à la servante, +sans se préoccuper de l'ivrogne endormi. + +Rig parti, la vieille servante ne fut pas peu scandalisée de trouver +son maître en tel état; elle l'aida à se lever. Le soir seulement +Fernand se retrouva dans son état normal; en s'éveillant, il ne se +souvenait de rien. Il fut obligé de demander à la vieille servante +comment Rig était parti. + +Celle-ci dut lui avouer qu'elle l'ignorait absolument. Étonnée qu'on +ne l'appelât pas et du silence qui régnait, elle était entrée dans +la salle à manger et n'avait vu que Fernand étendu par terre. Elle +avait trouvé sur la table la lettre qu'elle lui présenta. + +Il la lut, et, bondissant, effraya la vieille femme par les éclats de +rage et de colère qui suivirent sa lecture et... + +Et le lendemain, le vieux Rig, sous son vrai nom, dans son costume +habituel, se trouvait à la même table que la veille, en face de +Fernand, dînant avec lui, racontant longuement l'oeuvre de Pierre +Davenne, et combinant le plan qui devait le venger. + + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DU TOME PREMIER + +Première Partie. + + I. Où Pierre Davenne apprend un terrible secret + II. Où Simon se promet de ne jamais se marier + III. Où résidait et ce qu'était Rigobert + IV. Les stupéfactions de Simon Rivet + V. Les terreurs du matelot Simon Rivet + VI. Une mauvaise nuit est bientôt passée + VII. Amour et remords + VIII. Un ami loyal + IX. Une petite promenade gaie la nuit + X. Les bons et les mauvais rêves du matelot Simon Rivet + XI. Les lettres laissées par Pierre Davenne + + Deuxième Partie. + + I. Un mariage d'amour + II. Un mariage à la vapeur + III. Deux vieux amis de... quinze jours + IV. De la singulière façon dont Sper faisait le ménage + V. Où l'on voit qu'il ne faut pas jouer avec l'amour + VI. Une soirée de la belle Iza + VII. Un heureux mariage + VIII. Où l'on présente un singulier compte + IX. Le jour d'échéance + X. Le jour d'échéance (suite) + XI. Le jour d'échéance (suite) + XII. Où le lecteur se retrouve en pays de connaissance + XIII. De l'intérêt de l'argent chez le père Samuel + XIV. Une corvée qui plaît à Simon + XV. Les valeurs de la maison Wilson + XVI. Une nuit occupée + XVII. «Les morts sortent de leurs tombeaux.» + XVIII. Ce que rêvait Iza + XIX. Les beaux bijoux d'Iza + XX. Dieu est le sauveur du monde + XXI. Les bons comptes font les mauvais amis + XXII. De l'aimable façon dont le vieux Rig rendait ses comptes + XXIII. Où Rig retrouve une famille + +_____________________________________________ +Paris.--Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La femme du mort, Tome I (1897), by Alexis Bouvier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU MORT, TOME I (1897) *** + +***** This file should be named 17738-8.txt or 17738-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17738/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17738-8.zip b/17738-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0104403 --- /dev/null +++ b/17738-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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