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+The Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by
+Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le secret de l'échafaud (1888)
+
+Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
+
+Release Date: January 29, 2006 [EBook #17623]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+ COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
+
+
+ LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD
+
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+
+
+ L'AMOUR SUPRÊME
+
+
+_Les cœurs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en
+honneur._
+
+ ST-BERNARD.
+
+
+Ainsi l'humanité, subissant, à travers les âges, l'enchantement du
+mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.
+
+Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile
+de la vie,--car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur
+humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours
+pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière
+créatrice d'où il émane.
+
+Et c'est pourquoi bien des amants--oh! les prédestinés!--ont su, dès
+ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,
+renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase
+nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les
+mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la
+Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte
+d'Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître
+qu'immortel: ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle
+nécessite pour s'en détacher.
+
+Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse être exprimé que par qui
+l'éprouve, et puisque l'aveu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient être
+qu'auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes,
+favorisé qu'il fût de ce sentiment d'en haut, n'en doit-il pas la
+fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l'âme, un exil?
+
+En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en
+toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles
+hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva.
+
+Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me
+trouvai, par ce beau soir de printemps de l'année 1868, à cette fête
+donnée à l'hôtel des Affaires étrangères.
+
+Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux
+Affaires. Or, la surveille, à table, chez l'un de nos amis, j'avais
+manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M.
+de Marmier avait poussé l'urbanité jusqu'à me venir prendre chez moi,
+rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix
+heures et demie.
+
+Après les présentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et
+m'orientai.
+
+Le coup d'œil du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds
+flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes
+fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords
+tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des diamants
+mouillaient de lueurs, miroitait.
+
+Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits
+noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement,
+l'éclair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes filles, assises,
+en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le
+carnet au bout des gants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachés
+d'ambassade, aux boutonnières surchargées d'ordres en pierreries,
+passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la
+croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse
+d'aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les
+yeux de ces élus de l'inconstante Fortune.
+
+Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi
+lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient,
+attentives, l'éventail aux lèvres, aux bras de «conseillers» de
+chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre.
+Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts.--En résumé, la
+fête me paraissait un bal de fantômes, et je m'imaginais que, d'un
+moment à l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait
+s'écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel:
+«Disparaissez!»
+
+Avec l'indolence ennuyée qu'impose l'étiquette, je traversai donc cette
+pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont
+j'entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d'une vaste croisée
+grand'ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m'y accouder. Et,
+là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris
+nocturne qui, de l'Arc-de-l'Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.
+
+ * * * * *
+
+Ah! l'étincelante nuit! De toutes parts, jusqu'à l'horizon, des myriades
+de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au delà des quais et
+des ponts sillonnés de lueurs d'équipages, les lourds feuillages des
+Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux
+souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de
+l'étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau
+sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune.
+Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des
+arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. Une rumeur, dans l'immensité,
+s'enflait ou diminuait, respiration de l'étrange capitale: cette houle
+se mêlait à cette illumination.
+
+Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la
+nuit.
+
+Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil,
+une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant
+de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de
+subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me
+firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils
+décelaient.
+
+Dans l'embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté
+à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.
+
+En vérité, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa
+personne, me troublèrent, à l'instant même, au point que j'oubliai
+toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu déjà
+ce visage?
+
+Oh! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charme si élevé,
+respirant une si chaste dignité de cœur, comment se pouvait-il que cette
+sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique
+espoir--c'était lisible en elle--se trouvât égarée en cette mondaine
+fête?
+
+Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître
+cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des
+adieux, s'évoquaient autour d'elle! Et, confusément, au loin, je
+revoyais des soirées d'un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux
+château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria
+réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.
+
+Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d'un nom
+oublié, me revinrent à l'esprit:
+
+--Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je.
+
+Au temps dont j'avais mémoire, Lysiane d'Aubelleyne était encore une
+enfant: je n'étais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les
+séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des
+promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard
+à l'heure du lever des étoiles. Et--je me rappelais!--la gravité, si
+étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs
+sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille affinités
+d'âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels
+peut-être! avaient passé.
+
+A cette époque, depuis déjà deux années, elle n'avait plus de mère. Le
+baron d'Aubelleyne, aussitôt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé
+sa démission de commandant de vaisseau, s'était retiré tristement, avec
+ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'était plus qu'à de
+rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours.
+
+Cette réclusion n'offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née
+avec le mal du ciel», selon l'expression du pays. Le vœu de «rester
+demoiselle», que l'on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux
+lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait,
+au contraire, dans l'isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès
+d'un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C'était
+volontiers qu'elle s'accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sœur,
+s'occupant humblement du château, de ses chers indigents, des
+religieuses de la contrée, dédaigneuse d'un autre avenir.
+
+Dispensatrice, déjà, d'œuvres bénies, elle se réalisait en cette
+existence d'aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son
+être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une
+lampe d'or brûle dans un sanctuaire.
+
+Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues
+rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais,
+soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon
+nocturne--et que son apparition sortait de cette fête!
+
+Oui, c'était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des
+êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté.
+Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale,
+inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, éclairée par deux
+rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas
+blancs qui s'épanouissaient avant d'y mourir.
+
+Sa toilette, d'une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela
+même, était de soie lamée, d'un noir éteint, brodée d'un fin semis de
+jais qu'une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.
+
+Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de
+la ceinture à l'épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats
+parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un
+éventail blanc refermé: le très mince fil d'or, qui faisait collier,
+supportait une petite croix de perles.
+
+Et--comme autrefois!--je sentais que c'était _seulement_ la transparence
+de son âme qui me séduisait en cette jeune femme! Et que toute
+passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d'un idéal mille fois
+moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de
+sa foi.
+
+Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve
+qu'étonnée de sa présence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le
+comprendre, et aussi me reconnaître, d'un sourire empreint de clémence
+et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d'inspirer la
+noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une délicatesse
+infinie. Leur auguste humilité l'accueille comme un tribut tout simple,
+très naturel et dont tout l'honneur revient à Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Je fis un pas pour me rapprocher d'elle.
+
+--Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oublié,
+depuis des années, le passant morose qu'elle a rencontré dans le manoir
+de Locmaria?
+
+--Je me souviens, en effet, monsieur.
+
+--Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus
+douce que joyeuse, dont le sourire n'était jamais qu'une lueur rapide;
+et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant,
+oserais-je vous dire que j'avais déjà presque deviné la femme future,
+toute voilée de mélancolie, qui m'apparaît ce soir?
+
+--Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas _autrement_
+changée.
+
+--Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j'ai le pressentiment
+que vous en êtes absente--et que je suis pour vous plus étranger que si
+jamais vous ne m'eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, déjà, vous
+avez... souffert de la vie?
+
+Elle cessa d'être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de
+la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit:
+
+--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l'entendre. Je ne suis
+point une désenchantée, et si je n'ai réclamé, si je ne désire aucune
+joie de la vie, je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce
+soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles
+musiques douces! Tout à l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux
+fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils
+s'épouseront! Ah! ce doit être une joie d'être mère! Et de vivre aimée,
+en berçant un doux enfant au sourire de lumière...
+
+Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.
+
+--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.
+
+Elle se tut, presque émue.
+
+J'étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette
+émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'échos sonores
+et de ténèbres, minuit, s'envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba
+lourdement à travers l'espace et, d'église en église, heurtant les
+vieilles tours de ses ailes aveugles, s'enfonça dans l'abîme, vibra puis
+disparut.
+
+ * * * * *
+
+Bien que l'heure eût cessé de sonner, mademoiselle d'Aubelleyne,
+accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons
+perdus dans l'éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute
+_ce_ minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre
+un tintement que je n'entendais plus.
+
+--On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu'au plus lointain de
+l'ombre, ces heures qui s'enfuient!
+
+--Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des
+étoiles, c'est _qu'aujourd'hui fut mon dernier jour d'épreuve_, et que
+cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit de chaînes qui se
+brisent, emportant loin d'ici toute mon âme délivrée!... non seulement
+loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes,
+nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à
+jamais.
+
+A ces mots, je regardai ma voisine d'isolement avec une sorte d'inquiète
+fixité.
+
+--Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l'âme de l'enfant
+d'autrefois! Mais, ce qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si
+profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine
+éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous
+donnent des droits à toutes les joies de ce monde!
+
+--Oh! dit-elle, d'une voix qui me parut comme le son d'une source
+solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui
+ne s'épuise--et ne se noie, par conséquent, elle-même--dans sa propre
+satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n'en point
+vouloir éprouver les dégoûts?--Que sont des plaisirs qui ne se réalisent
+jamais, sinon mêlés d'un essentiel remords?... Et quel plus grand
+bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue--et
+s'étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences
+pour ne point déchoir de son idéal?
+
+--Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l'épreuve de tous
+combats.
+
+--Je ne suis qu'une créature humaine, faite de chair et de faiblesses,
+péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que
+celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse?
+
+--Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se
+fait-il que vous soyez venue ici ce soir!
+
+Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d'extase sacrée,
+illumina la pâleur de ses traits:
+
+--J'ai dû subir, dans ma docilité, l'ancienne coutume du Carmel qui
+prescrit à l'humble fiancée de la Croix d'affronter les tentations du
+monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment même d'harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus
+distinctes; une tenture du salon venait d'être écartée, laissant
+entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses,
+sous les lumières. Envisageant donc celle dont l'austère pensée dominait
+ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un
+peu ma voix:
+
+--En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur
+de votre renoncement!--Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie
+parût-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles
+pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter
+aux illusions, d'accepter les tâches que d'autres subissent pour nous,
+d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors,
+n'ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des
+froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite
+du monde, qui maintenant me semble, je l'avoue, une sorte de désertion.
+
+Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient
+le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'élue
+qu'elle me répondit:
+
+--Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu'au
+mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à
+n'offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La
+puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et,
+croyez-_nous_, ce n'est que dans l'effort souverain pour échapper aux
+attaches rompues qu'on puise la surhumaine faculté d'élancement vers la
+Lumière divine.--Pourquoi, d'ailleurs, hésiter? Le moment de n'être plus
+suit de près, à tel point, celui d'avoir été, que la vie ne s'affirme,
+en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même,
+appeler «sacrifice» (après tout!) l'abandon terrestre de cette heure
+dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité?
+
+Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l'on
+entrevoyait encore: sa main touchait le velours pourpre jeté sur la
+balustrade; ses doigts s'appuyèrent par hasard sur la couronne de
+l'impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d'or bruni.
+
+--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les
+sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces
+lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres!
+Pourtant, que le souffle d'une circonstance funeste passe sur ces
+flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations
+s'évanouissant dans l'ombre cesseront, _momentanément_, de charmer nos
+yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent
+de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors,
+qu'importent ces formes passagères qui n'ont de réel que leur illusion?
+Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s'éteindre? Pour moi,
+c'est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre
+la Voix qui m'appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans
+cette lumière intérieure dont l'humble Dieu crucifié daigne, par sa
+grâce! embraser mon âme. C'est à lui que j'ai hâte de me donner dans
+toute la fleur de ma beauté périssable!--Et mon unique tristesse est de
+n'avoir à lui sacrifier que cela.
+
+Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai
+silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret infini de son
+recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité;
+elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M...
+qui s'avançait; elle lui tendit la main et s'inclina comme pour s'en
+aller.
+
+--Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus?
+
+--Non, monsieur, dit-elle doucement.
+
+--Pas même une dernière fois?
+
+Elle sembla réfléchir une seconde et répondit:
+
+--Une dernière fois... Je veux bien.
+
+--Quand?
+
+--Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.
+
+Lorsque mademoiselle d'Aubelleyne eut disparu du salon, comme j'étais
+encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien,
+j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mêler à l'étincelante
+fluctuation de cette foule.
+
+Mais, au premier coup d'œil, je sentis qu'une ombre était tombée sur
+toutes ces lumières! Et qu'il ne resterait tout à l'heure de cette fête
+que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets
+livides sous des lustres éteints.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indiquée. La matinée,
+tout ensoleillée d'or, était de ce froid printanier dont frissonnent les
+rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore,
+et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme
+d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L'esprit
+ému d'un indéfinissable espoir, j'avisai la première voiture venue.
+
+Environ trois quarts d'heures après, je me trouvai devant le portail
+d'un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrés de la
+chapelle et j'entrai.
+
+L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne
+semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage
+impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là,
+chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d'Avila. C'était
+l'office des trépassés; un prêtre, revêtu de l'étole noire, disait la
+messe des morts. En face de l'autel, s'élevait, au milieu des fumées de
+l'encens, une chapelle ardente.
+
+Sans doute on célébrait le service d'une religieuse de la communauté,
+car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des
+dalles,--et s'étalait jusqu'à terre en plis où se jouait, à travers les
+vitraux couleur d'opale, la lumière du soleil.
+
+Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs,
+éclairaient les autres pleurs d'or du drap funéraire,--et ces feux
+semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu
+t'éteindras!»
+
+Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspect mondain, priait,
+recueillie; le luxe et l'air des toilettes, ces senteurs de fourrures,
+l'éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte
+d'impression nuptiale.
+
+Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d'Aubelleyne. Ne
+l'apercevant pas, je m'avançai, préoccupé, entre la double ligne des
+chaises, jusqu'au pilier latéral à gauche de l'abside.
+
+L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale s'était
+entr'ouverte; l'abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait
+debout, au seuil, l'étincelante croix d'argent sur la poitrine. Des
+sœurs de l'Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et
+les pieds nus s'avancèrent, et découvrirent la châsse _dont les quatre
+planches apparurent vides et béantes_.
+
+Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas,
+cette négation de l'Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se
+tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque
+victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'éternel
+sacrifice?...»
+
+A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans
+l'assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue
+de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s'avancer au milieu
+d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux. Sans relever les yeux,
+elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrière, entra
+dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des
+cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme
+un cercle d'étoiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil,
+répondit: «Me voici!»
+
+Je comprenais, maintenant. C'était donc là le rendez-vous sombre que
+m'avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le
+terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les
+Carmélites de l'Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se
+succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.
+
+Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout à coup
+s'élever sa douce voix, chantant _la formule des vœux de sa
+consécration_...
+
+Ah! Je n'ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon
+âme!
+
+ * * * * *
+
+Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revêtue, lentement, du
+linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l'abbesse les
+ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle
+bienheureuse.
+
+A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se détourna vers l'assemblée. Et ses
+yeux, ayant rencontré les miens, s'arrêtèrent, paisibles, longtemps,
+fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la
+commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme
+de lumière.
+
+Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été
+sacrilèges.
+
+Quand je repris conscience des choses, l'église était déserte, le jour
+baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute
+vision avait disparu.
+
+Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais
+l'orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de
+cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique
+regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l'exil d'ici-bas,
+remplit à jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante
+Alighieri.
+
+
+
+
+ SAGACITÉ D'ASPASIE
+
+ ACTUALITÉ DE L'HISTOIRE ANCIENNE
+
+
+ _A Francis MAGNARD_.
+
+
+Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le
+chignon d'or d'Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre,
+s'accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir.
+
+Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme;--à l'aspect de
+l'objet touffu qu'examinait l'illustre éphèbe, ses regards, entre ses
+cils, jetèrent comme une lueur morose.
+
+--C'est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami? dit-il.
+
+--C'est moi: pardonne! répondit Aspasie.
+
+--Fut-ce d'après une injonction des Dieux?
+
+--Oui, de Pallas!... dit-elle, sans s'émouvoir du sarcasme.
+
+--D'après quelques officieux avis de l'Aréopage, plutôt!... Une
+décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit
+populaire?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu'ils ne
+m'amusent.
+
+Elle secoua la tête.
+
+L'insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs,
+reprit, aussitôt, d'un air de souveraine indifférence:
+
+--Oh! garde ton secret.
+
+Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies
+par la lampe, l'objet risible et mélancolique.
+
+Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune
+héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser:
+
+--Moins d'artifice, enfant! Je cède!... répondit-elle.--Pourquoi j'ai
+commis cet acte?... Parce que mon cœur s'est passionné pour toi d'un
+clairvoyant amour.
+
+Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux:
+
+--Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien? s'écria-t-il.
+
+Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent,
+comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l'entour du
+cou de marbre d'Alcibiades:
+
+--Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l'esprit ne
+s'illusionne que pour se distraire et j'ai l'instinct aussi droit qu'une
+pensée de Socrate.--Écoute-moi!
+
+La blanche créature parut se recueillir quelques instants.
+
+--A l'âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases,
+continua-t-elle, n'es-tu pas le chef auguste couronné du laurier
+sanglant de Potidée? le rhéteur puissant dont la parole inquiète
+l'éloquence des archontes? le politique dont la duplicité confondit
+celle des Envoyés perses? Que penser de toi, jeune homme divin?... de
+toi, l'amant d'Aspasie?--A ceux qui t'accusent pour tes royales
+richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te
+plies, toi le plus brillant des enfants d'Athènes, que sous ta volonté!
+Vois le luxe et le feu de tes débauches n'ont-ils pas interdit jusqu'au
+silence Tissapherne, le pâle satrape? Et ta frugalité, plus tard,
+lorsqu'il te plut d'être sobre, n'a-t-elle pas étonné Diogène au point
+que le sombre chercheur d'hommes en laissa s'éteindre sa lanterne?--Qui
+donc es-tu, sceptique sauveur de patries? Tous t'admirent! Moi-même, je
+m'illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la
+joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d'Alcibiades! Plus,
+même, que de Périclès!--Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant
+pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d'après tant de présages,
+il semble déjà ne pouvoir périr.
+
+A ces paroles, un frémissant baiser de l'héroïque adolescent vint
+aspirer, sur la bouche radieuse d'Aspasie, les esprits de gloire et
+d'amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s'envolaient,
+pareils aux effluves d'une fleur vive.
+
+Elle reprit:
+
+--Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats--et de quelles
+pâtures s'alimentent, dans l'Histoire, les admirations des peuples, leur
+souvenance des grands hommes,--je m'étais toujours sentie plus anxieuse,
+moi, du sort de ton nom dans les âges! Et, vois! ces derniers jours,
+lorsqu'aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète,
+d'artiste et d'athlète, j'étais désespérée.
+
+«Hélas! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler
+que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme
+des statues!... Mais toi, si divers! Toi, d'une fable où tant de traits
+se contredisent! Quel rhapsodie pourra jamais définir, sous tant
+d'aspects, l'unité de ta mystérieuse nature, et, par là, te rendre
+accessible à la mémoire des humains? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont
+le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l'entendement
+du plus grand nombre! Quel moyen, pour contraindre la foule à se
+souvenir, nettement, d'un homme tel que toi?»
+
+«Bientôt, j'en vins à conclure:
+
+«Aucune vulgaire mesure ne pouvant s'appliquer à ta sorte de grandeur,
+il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi
+singulier qu'insignifiant, mais dont la futilité même s'ajustant au
+niveau de l'intelligence des multitudes, y imposât, d'ensemble, le
+rappel de tes exploits!»
+
+«Oh! ce _rien_, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et
+familier, fixerait ton nom, dans l'Histoire, d'une manière bien plus
+indélébile que tes seuls hauts faits!»
+
+«Et il me sembla qu'à la faveur de ce détail moqueur (qu'il fallait
+imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le
+sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l'Avenir.»
+
+«Mais, par Minerve! où prendre le meilleur artifice, par quel génial
+éclair le concevoir? le choisir?»
+
+«Sans lui, je croyais voir s'effacer, dans le lointain des siècles, et
+se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable
+d'or de ta fortune.»
+
+«Hier, dès l'aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je
+sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux
+du soleil.»
+
+«Autour de moi, les marbres d'Athènes, sous nos grands oliviers,
+étincelaient des feux roses du matin; là-bas, sur la colline sacrée, le
+temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m'y conduisit.»
+
+«Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci
+m'inspira, devant l'autel même, l'acte merveilleux qui doit, paraît-il,
+préserver le mieux ton nom des naufrages de l'Oubli,--l'acte dont la
+méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom
+d'Alcibiades impérissable.--O jeune dieu, ta réelle gloire peut être
+ignorée des races futures!... ta beauté, ta sagesse, ton courage,
+l'éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà
+par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s'évanouir, devenir
+presque inconnu! Mais, grâce à moi, te voici sûr d'être immortel: j'ai
+coupé la queue de ton chien!»
+
+
+
+
+ LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD
+
+
+ _A. M. Edmond de GONCOURT_.
+
+
+Les exécutions récentes me remettent en mémoire l'extraordinaire
+histoire que voici:
+
+--Ce soir-là, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré
+Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la
+Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule
+des condamnés à mort.
+
+Taciturne, il s'accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur
+la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux
+pas, un gardien, debout, adossé au mur, l'observait, bras croisés.
+
+Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur
+le salaire duquel l'administration prélève d'abord, en cas de décès, le
+prix de leur linceul, qu'elle ne fournit pas.--Seuls, les condamnés à
+mort n'ont aucune tâche à remplir.
+
+Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes: on ne lisait,
+dans son regard, ni peur ni espoir.
+
+Trente-quatre ans; brun; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité;
+les tempes, depuis peu grisonnantes; l'œil nerveux, à demi-couvert; un
+front de raisonneur; la voix mate et brève, les mains saturniennes; la
+physionomie compassée des gens étroitement diserts; les manières d'une
+distinction étudiée;--tel il apparaissait.
+
+(L'on se souvient qu'aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant
+très serré, cette fois, de Me Lachaud, n'ayant pas anéanti, dans la
+conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les
+conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée,
+M. de la Pommerais, convaincu d'avoir administré, dans un but cupide et
+avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses
+amies--madame de Pauw--avait entendu prononcer contre lui, en
+application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence
+capitale.)
+
+Ce soir-là, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation,
+ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses
+proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement
+écouté de l'Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque
+exécution, s'épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans
+réponse.--Commuer la peine de mort, en de telles circonstances,
+n'était-ce pas implicitement, l'abolir?--L'affaire était d'exemple.--A
+l'estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et
+devant être notifié d'un instant à l'autre, M. Hendreich venait d'être
+requis d'avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq
+heures.
+
+--Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir;
+la serrure grinça lourdement; la porte s'ouvrit; les baïonnettes
+brillèrent dans la pénombre; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne,
+parut sur le seuil, accompagné d'un visiteur.
+
+M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d'un coup d'œil, en
+ce visiteur, l'illustre chirurgien Armand Velpeau.
+
+Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après
+une muette présentation, s'étant retiré lui-même, les deux collègues se
+trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l'un de l'autre et les
+yeux sur les yeux.
+
+La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla
+s'asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont
+bientôt réveillés de la vie en un sursaut.--Comme on y voyait mal, le
+grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l'observer mieux et
+pouvoir causer à voix basse.
+
+ * * * * *
+
+Velpeau, cette année-là, entrait dans la soixantaine. A l'apogée de son
+renom, héritier du fauteuil de Larrey à l'Institut, premier professeur
+de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d'une
+rigueur de déduction si nette et si vive, l'une des lumières de la
+science pathologique actuelle, l'émérite praticien s'imposait déjà comme
+l'une des sommités du siècle.
+
+Après un froid moment de silence:
+
+--Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s'épargner d'inutiles
+condoléances. D'ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je
+dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à
+quelques mois d'échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à
+mort.--Venons donc au fait, sans préambules.
+
+--Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée?
+interrompit La Pommerais.
+
+--On le craint, répondit simplement Velpeau.
+
+--Mon heure est-elle fixée?
+
+--Je l'ignore; mais, comme rien n'est arrêté, encore, à votre égard,
+vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours.
+
+La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de
+force.
+
+--Soit. Merci. Je serai prêt: je l'étais déjà;--désormais, le plus tôt
+sera le mieux!
+
+--Votre recours n'étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit
+Velpeau, la proposition que je vais vous faire n'est que conditionnelle.
+Si le salut vous arrive, tant mieux!... Sinon...
+
+Le grand chirurgien s'arrêta.
+
+--Sinon?... demande La Pommerais.
+
+Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l'ouvrit,
+en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le
+médium sur le pouls du jeune condamné.
+
+--Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid,
+une fermeté rares. La démarche que j'accomplis auprès de vous (et qui
+doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d'offre qui, même
+adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux
+convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs
+fantastiques de la Mort, pourrait sembler d'une extravagance ou d'une
+dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes; vous
+la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu'elle
+vous paraisse de prime abord.
+
+--Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais.
+
+--Vous êtes loin d'ignorer, reprit Velpeau, que l'une des plus
+intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si
+quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité _réelle_ persiste
+dans le cerveau de l'homme après la section de la tête?
+
+A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit; puis, se
+remettant:
+
+--Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j'étais, tout
+justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour
+moi, d'ailleurs.
+
+--Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis
+ceux de Sœmmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu'à ceux des
+modernes?
+
+--Et j'ai même assisté, jadis, à l'un de vos cours de dissection sur les
+restes d'un supplicié.
+
+--Ah!... Passons, alors.--Avez-vous des notions exactes, au point de vue
+chirurgical, sur la guillotine?
+
+La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement:
+
+--Non, monsieur.
+
+--J'ai scrupuleusement étudié l'appareil aujourd'hui même, continua sans
+s'émouvoir, le docteur Velpeau:--c'est, je l'atteste, un instrument
+parfait.
+
+Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme
+masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un _tiers_ de
+seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne
+peut donc pas plus ressentir de douleur qu'un soldat n'en éprouve, sur
+le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d'un boulet. La
+sensation, faute de temps, est nulle et obscure.
+
+--Il y a peut-être l'_arrière-douleur_; il reste l'à-vif de deux
+plaies!--N'est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande
+si cette vitesse même n'a pas de conséquences plus douloureuses que
+l'exécution au damas ou à la hache?
+
+--Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie! répondit
+Velpeau.
+
+Pour moi, j'ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes
+observations particulières, que l'ablation instantanée de la tête
+produit, au moment même, chez l'individu détronqué, l'évanouissement
+anesthésique le plus absolu.
+
+La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou
+cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux--(et, souvent,
+avec une force de projection circulaire d'un mètre de
+diamètre)--suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux
+tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement
+arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de
+souffrance que... le pantèlement d'une jambe coupée, par exemple, dont
+les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus.
+Je dis que la fièvre nerveuse de l'incertitude, la solennité des apprêts
+fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la
+prétendue souffrance, ici. L'amputation ne pouvant être
+qu'_imperceptible_, la _réelle_ douleur n'est qu'_imaginaire_. Quoi! tel
+coup violent sur la tête non seulement n'est pas ressenti, mais ne
+laisse aucune conscience de son choc,--telle simple lésion des vertèbres
+entraîne l'insensibilité ataxique--et l'enlèvement même de la tête, la
+scission de l'épine dorsale, l'interruption des rapports organiques
+entre le cœur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus
+intime de l'être humain, toute sensation, même vague, de douleur?
+Impossible! Inadmissible! Et vous le savez comme moi.
+
+--Je l'espère, du moins, plus que vous, monsieur! répondit La Pommerais.
+Aussi, n'est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance
+_physique_ (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite
+étouffée par l'envahissante ascendance de la Mort), n'est-ce point cela,
+dis-je, que je redoute. C'est autre chose.
+
+--Voulez-vous essayer de formuler? dit Velpeau.
+
+--Écoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les
+organes de la mémoire et de la volonté,--(s'ils sont circonscrits, chez
+l'Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le
+chien, par exemple),--ces organes, dis-je, _sont respectés par le
+passage du couteau!_
+
+Nous avons relevé trop d'équivoques précédentes, aussi inquiétantes
+qu'incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de
+l'inconscience immédiate d'un décapité. D'après les légendes, combien de
+têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l'appelant?--Mémoire
+des nerfs? Mouvements réflexes? Vains mots!
+
+Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, _une
+heure et quart après décollation_, coupait en deux, d'un mouvement des
+mâchoires--_peut-être_ volontaire--un crayon placé entre elles!... Pour
+ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc
+de savoir, ici, si c'est, ou non, le _moi_ de cet homme, qui, après la
+cessation de l'hématose, impressionna les muscles de sa tête _exsangue_.
+
+--Le moi n'est que dans l'ensemble, dit Velpeau.
+
+--La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais.
+Dès lors, _où_ serait l'ensemble sensitif? Qui pourra le révéler?--Avant
+huit jours, je l'aurai, certes, appris!... et oublié.
+
+--Il tient, peut-être, à vous que l'Humanité soit fixée, à ce sujet, une
+fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son
+interlocuteur.--Et, parlons franc, c'est pour cela que je suis ici.
+
+Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents
+collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de
+l'Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper
+d'un sursis, au besoin, l'ordre, même de votre exécution.
+
+--Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais,
+interdit.
+
+--Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours
+chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs
+magnanimes, je viens--(dans l'hypothèse, pour moi plus que douteuse, où
+quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable)--réclamer de
+tout votre être la plus grande somme d'énergie et d'intrépidité que l'on
+puisse attendre de l'espèce humaine. Si votre recours en grâce est
+rejeté, vous vous trouvez, _étant médecin_, un sujet compétent lui-même
+dans la suprême opération qu'il doit subir. Votre concours serait donc
+inestimable dans une tentative de... _communication_, ici.--Certes,
+quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve,
+tout semble attester d'avance le résultat le plus négatif;--mais, enfin,
+avec vous,--(toujours dans l'hypothèse où cette expérience ne serait pas
+absurde en principe),--elle offre une chance sur dix mille d'éclairer
+miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L'occasion
+doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d'un signe d'intelligence
+victorieusement échangé après l'exécution, vous laisseriez un nom dont
+la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre
+défaillance sociale.
+
+--Ah! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu
+sourire,--ah!--je commence à comprendre!...--Au fait, les supplices ont
+déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de
+quelle nature serait votre expérience!... Secousses galvaniques?...
+Incitations du ciliaire?... Injections de sang artériel?... Peu
+concluant, tout cela!
+
+--Il va sans dire qu'aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s'en
+iront reposer en paix dans la terre et qu'aucun de nos scalpels ne vous
+touchera, reprit Velpeau.--Non!... Mais au tomber du couteau, je serai
+là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que
+possible, votre tête passera des mains de l'exécuteur entre les miennes.
+Et alors--l'expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu'en
+raison de sa simplicité même--je vous crierai, très distinctement, à
+l'oreille:--«Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos
+conventions pendant la vie, pouvez-vous, _en ce moment_, abaisser,
+_trois fois de suite_, la paupière de votre œil droit en maintenant
+l'autre œil tout grand ouvert?»--Si, _à ce moment_, quelles que soient
+les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple
+clin-d'œil, m'avertir que vous m'avez entendu et compris, et me le
+prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté
+permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre
+conjonctive--en dominant toute l'horreur, toute la houle des autres
+impressions de votre être--ce fait suffira pour illuminer la Science,
+révolutionner nos convictions. Et je saurai, n'en doutez pas, le
+notifier de manière à ce que, dans l'avenir, vous laissiez moins la
+mémoire d'un criminel que celle d'un héros.
+
+A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d'un
+saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le
+chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme
+pétrifié.--Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très
+pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête:
+
+--L'horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci
+me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain! dit-il.
+D'ailleurs, on dit que les _chances_ de vitalité ne sont pas les mêmes
+pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de
+l'exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative
+à la fois effroyable, révoltante et illusoire.--Si c'est non, je compte
+sur votre discrétion, n'est-ce pas, pour laisser ma tête saigner
+tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d'étain qui la
+recevra.
+
+--A bientôt donc, M. de La Pommerais? dit Velpeau en se levant
+aussi.--Réfléchissez.
+
+Tous deux se saluèrent.
+
+L'instant d'après, le docteur Velpeau quittait la cellule: le gardien
+rentrait, et le condamné s'étendait, résigné, sur son lit de camp pour
+dormir ou songer.
+
+ * * * * *
+
+Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne,
+l'abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale,
+entrèrent dans la cellule.--Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle
+de l'heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s'habilla
+vite.--Puis, il causa dix minutes avec l'abbé Crozes, dont il avait déjà
+bien accueilli les visites: on sait que le saint prêtre était doué de
+cette onction d'inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite,
+voyant survenir le docteur Velpeau:
+
+--J'ai travaillé, dit-il. Voyez!
+
+Et, pendant la lecture de l'arrêt, il tint close sa paupière droite en
+regardant le chirurgien fixement de son œil gauche tout grand ouvert.
+
+Velpeau s'inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui
+entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l'exécuteur, un
+signe d'intelligence.
+
+La toilette fut rapide: l'on remarqua que le _phénomène des cheveux
+blanchissant à vue d'œil sous les ciseaux_ ne se produisit pas.--Une
+lettre d'adieu de sa femme, lue à voix basse par l'aumônier, mouilla ses
+yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé
+de l'échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur
+les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa
+le verre d'eau-de-vie--et l'escorte se mit en marche dans le couloir. A
+l'arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue:
+
+--A tout à l'heure! lui dit-il très bas,--et adieu.
+
+Soudain les vastes battants de fer s'entr'ouvrirent et roulèrent devant
+lui.
+
+Le vent du matin entra dans la prison; il faisait petit jour: la grande
+place, au loin s'étendait, cernée d'un double cordon de cavalerie;--en
+face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les
+sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l'échafaud.--A
+quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait.
+
+Là-bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la
+foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres,
+quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes,--d'aucunes
+tenant encore une bouteille de champagne--se penchaient en compagnie de
+tristes habits noirs.--Dans l'air matinal, sur la place, des hirondelles
+volaient, de ci, de là.
+
+Seule, emplissant l'espace et bornant le ciel, la guillotine semblait
+prolonger sur l'horizon l'ombre de ses deux bras levés, entre lesquels
+bien loin, là-haut, dans le bleuissement de l'aube, on voyait scintiller
+la dernière étoile.
+
+A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers
+l'échappée... Il monta les degrés d'abord. Maintenant le couteau
+triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l'étoile. Devant la
+planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de
+ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l'abbé Crozes, qui
+lui en toucha les lèvres:--«Pour _elle_!...» dit-il.
+
+Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l'échafaud: le
+silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d'une branche
+cassée, au loin, sous le poids d'un curieux, parvint, avec le cri et
+quelques vagues et hideux rires, jusqu'au groupe tragique. Alors, comme
+l'heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La
+Pommerais aperçut, en face, de l'autre côté, son étrange
+expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait!... Il
+se recueillit une seconde et ferma les yeux.
+
+Brusquement, la bascule joua, le carcan s'abattit, le bouton céda, la
+lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme; les
+chevaux se cabrèrent à l'odeur magnétique du sang et l'écho du bruit
+vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre
+les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots
+les doigts, les manchettes et les vêtements.
+
+C'était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et
+comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé: les dents
+s'entrechoquaient; le menton, à l'extrémité du maxillaire inférieur,
+avait été intéressé.
+
+Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l'oreille
+droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat
+le fît tressaillir d'une sorte de frayeur froide: _la paupière de l'œil
+droit s'abaissa, l'œil gauche, distendu, le regardait_.
+
+--Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe!
+cria-t-il un peu éperdu.
+
+Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne; mais la
+paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait
+rigide, glacé, immobile.--C'était fini.
+
+Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le
+panier, la plaça, selon l'usage, entre les jambes du tronc déjà inerte.
+
+Le grand chirurgien baigna ses mains dans l'un des seaux destinés au
+lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s'écoulait,
+soucieuse, sans le reconnaître. Il s'essuya, toujours en silence.
+
+Puis, à pas lents, le front pensif et grave!--il rejoignit sa voiture
+demeurée à l'angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le
+fourgon de justice qui s'éloignait au grand trot vers Montparnasse.
+
+
+
+
+ L'INSTANT DE DIEU
+
+
+ _A Sa Sainteté LÉON XIII, P. P._
+
+
+Je ne crois pas devoir différer la notification d'une pensée, des plus
+insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons
+appliquer la Peine de Mort.
+
+Voici, d'abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis
+clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme: ce n'est plus qu'une question
+de jours.
+
+Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des
+expérimentateurs, toute chargée d'instruments et d'appareils
+électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de
+Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d'après le vœu
+qu'ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes
+de l'exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne
+de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les
+reffusions de sang artériel, profluées, s'il est possible, de son tronc
+même--maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de
+retarder l'insensibilité cadavérique et de constater, s'il y a lieu,
+dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une
+sorte soit de _survie_, de _présence_, ou quelque lueur de
+Pensée-consciente, soit d'interruption radicale de l'existence.
+
+La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences
+ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers
+suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où,
+durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l'âme.
+L'on n'a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme
+physiologique a fait preuve, alors qu'aux cahots du fourgon de justice,
+aux lueurs de sa mauvaise lampe, d'éminents délégués de la Faculté
+n'hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues
+aiguilles dans le cerveau d'une jeune tête grimaçante, crispée et
+hagarde,--qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où
+l'un de ces messieurs lui sifflait dans l'oreille--ceci _près d'une
+heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement
+de cinq minutes_.
+
+Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité
+majeure que «rien ne se perd dans la Nature». En effet, du moment où la
+torture est abolie _avant_ l'exécution, n'est-il pas tout naturel
+qu'elle soit appliquée _après_? La discrétion des exécutés dispense de
+les rendre aphones--en sorte que la délicate sensibilité des oreilles
+doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait
+un cri de stupeur--Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne
+Progrès, reculerait, humilié. Mais qu'importent à l'esprit
+d'investigation ces scrupules... puérils, _puisqu'ils ne sont pas à la
+mode_? L'Humanité TOUJOURS _future_ avant tout! L'individu _présent_
+n'est rien: découvrir à quelque prix que ce soit! pourquoi pas? Telle
+est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité.
+Donc, passons.
+
+ * * * * *
+
+De l'ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d'assez
+positives préventions viennent de s'élever touchant on ne sait quelle
+possibilité de surexistence brève, _au moins en certains cas de
+décollation_. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la
+Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu'une
+opération comme tant d'autres, mortelle à plus courte échéance--_pas
+instantanément_. Enfin, pour s'exprimer sans ambiguïté, les restes d'un
+décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent,
+_que ceux_ D'UN AGONISANT, _non pas encore ceux_ D'UN DÉFUNT.
+
+Telle est, du moins, l'impression qui ressort, pour tout esprit
+réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot
+à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus
+récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n'était
+pas l'arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle
+profanatrice de cadavres et s'amuserait-elle à faire grimacer des
+décapités?
+
+La loi ne protège pas ces victimes.
+
+ * * * * *
+
+Oh! tout cela n'a rien qui puisse étonner le chrétien. L'Église a, de
+tout temps, permis, autorisé,--parfois, même, _prescrit_ aux fidèles la
+créance à de certaines légendes vénérables--(celle de saint Denis, par
+exemple)--dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science
+moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité.
+L'épisode de l'Évêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main,
+n'est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame
+de Paris? Le miracle n'est jamais tout à fait anti-naturel: tant
+d'animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de
+reptiles, coupés en vingt morceaux, _cherchent_ à se rassembler, que le
+plus sceptique sourire s'éteint devant une réflexion, quant à ces sortes
+de mystérieuses légendes, aujourd'hui.
+
+Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie
+se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n'est pas le
+dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en
+de certaines maladies--par exemple, le croup--des incisions au cou sont
+pratiquées, qui permettent de survivre à l'étouffement _naturel_, bien
+que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas.--Bref, selon
+l'Esprit chrétien, tant que l'âme n'a point abandonné la tête,--la Tête
+qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (_fût-il paralysé_)
+le reste du corps,--il ne saurait être dit, d'une manière absolue, de
+tel individu, qu'il est décédé.
+
+Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que _bénir_ et non _absoudre_
+les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n'ont pas accepté
+l'Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le
+soldat,--frappé d'un projectile à la bouche ou à la gorge,--ou _le cou
+plus qu'à moitié fendu d'un coup de sabre_,--fut réduit, moribond, à
+répondre en toute hâte, _par des signes de paupières_, à la question
+précipitée d'un aumônier, afin d'en obtenir cette clef--sacrée pour les
+croyants--de l'évasion du monde, l'Absolution!
+
+Et comme rien ne peut diviser qu'illusoirement l'occulte, la réel
+ensemble du corps,--puisque, très souvent, l'homme souffre du membre
+dont il fut amputé,--la tête a toujours suffi pour que le tronc des
+blessés bénéficiât, quand même, tout entier,--eût-il perdu, dans la
+mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes,--de la puissance
+rédemptrice du Sacrement.
+
+Il est évident que je ne parle, ici, qu'au seul point de vue de la Foi
+chrétienne, ne reconnaissant la valeur d'aucun autre point de vue,
+d'ailleurs, en cette question--comme en toutes autres.
+
+Eh bien, puisque d'une part, lorsqu'il s'agit d'une œuvre de salut,
+l'Église n'hésite pas à s'adjoindre les ressources de la Science, et
+que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par
+exemple de l'électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour
+expédier «par dépêche contrôlée» l'Absolution papale à d'augustes
+moribonds, voire à de simples personnages pieux,--puisque, d'autre part,
+le prêtre, tardivement appelé au chevet d'un agonisant évanoui, demande,
+tous les jours, au médecin «si la Science ne peut faire _ouvrir les
+yeux_, un seul instant, à ce malade en délire,--le temps, seulement, de
+lui offrir l'Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet
+éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé
+serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous
+oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d'un jour,
+assigner une limite à la Bonté-Libératrice,--oui, j'avoue, humblement,
+ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement
+exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à
+suivre la Science--même sur l'extravagant terrain qu'elle vient de se
+choisir.
+
+Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales
+railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections
+n'entravaient guère ses décisions sûres et qu'il n'a que faire d'être
+sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles
+majorités.--En conséquence, au cas où la table d'expériences
+ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de
+supplice, il me semblerait étrange de proscrire, _a priori_, étourdiment
+et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos
+missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple
+qu'orthodoxe,--eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à
+leurs néophytes, le supplice d'être coupés en CENT morceaux (tête
+comprise), ainsi que l'on peut s'en convaincre aux Missions étrangères,
+rue du Bac.
+
+ * * * * *
+
+Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés
+seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le
+désespéré persiste dans l'endurcissement et l'impénitence. Aucune lueur
+de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d'un sourire,--le
+crucifix sublime, d'un mouvement d'épaules.
+
+Cela s'est vu. Récemment. Hier encore.
+
+En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier
+effort divin, ne prononcerait-il pas--en les modifiant selon sa
+souveraine prudence--des paroles analogues aux suivantes, puisque la
+Science paraît le lui permettre, et puisqu'au point de vue _terre à
+terre_ il est rétribué par l'État et la Chrétienté pour accomplir son
+devoir jusqu'au bout:
+
+--Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre
+buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel
+apparent, ce sol fuyant qui t'exclut de ses ombres, ces illusions de
+Temps et d'Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce
+monde. Cependant tout cela, d'ici à peu d'instants, ne _sera_ plus,
+_pour Toi_, que le nul rentré en son originel néant. Et c'est au nom de
+cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage
+d'affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes
+semblables vont tout à l'heure, prendre sur les consciences de prolonger
+l'étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l'humaine expiation.
+
+«Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu.--Si,--même avec les réserves
+d'un doute,--il semble qu'une lueur de ton être-pensant veille,
+effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête
+isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du
+corps,--non! te dis-je! tant que je pourrai juger flottante au vent de
+l'Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans
+témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes
+entre ton cœur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais
+il paraîtrait _que tu es ailleurs que dans leur ensemble_. Or, peut-être
+qu'en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets
+et lamentables, mon fils! oui, peut-être qu'ALORS tu VOUDRAS ne plus
+refuser ce que tu repousses maintenant,--et que si tu pouvais le crier,
+tu le crierais!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des
+miracles, pour qu'il te souvienne encore que je serai là, moi, son
+Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants,--car je
+n'aurai plus le droit de réciter celle des Morts,--devant cette table
+d'épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme
+des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur
+leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard--au cas où je
+reconnaîtrai, en moi, _que tu regardes_!
+
+«Oh! si, à travers le crépuscule de tant d'horreur solitaire, illuminant
+tout à coup les ruines de ta mémoire, l'idée, seule, d'une espérance en
+la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de
+ton âme, traduis-la--et tu la traduiras, malgré toi,--par le tout
+naturel et filial regard de l'Homme vers l'EN-HAUT!
+
+«Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus
+éclairés sourires, fort, uniquement, de cette «FOLIE DE LA CROIX» que
+l'Apôtre saint Paul m'a imposée du fond des siècles et en vertu de cette
+Absolution-conditionnelle que mon strict DEVOIR est d'accorder, sur une
+lueur de VIE et de repentir, aux chrétiens qu'une blessure mortelle
+prive simplement de l'usage de la parole,--au nom du Verbe éternel,
+enfin! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton
+front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des
+martyrs.--Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle,
+indéfectible, irrévocable--et que nul tranchant ne peut
+diviser--m'apparaîtra dans tes yeux, mon frère! Et tu seras, pour moi,
+pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son
+bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l'authentique
+assurance du Paradis.
+
+«Parmi les ouvriers de la onzième heure,--qui furent payés de la journée
+comme s'ils fussent venus dès le matin,--toi, travailleur attardé, tu ne
+seras accouru que sur le minuit!--Qu'importe! Il sera temps encore,
+sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout
+couverts de folie, d'impureté et d'orgueil, oserait affirmer que ton
+Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes
+regards--vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes
+orbites,--en appelleront de sa Justice à sa Gloire! Et de quel droit
+moi-même,--s'il me semble avéré que le Sauveur t'en envoie la plus vague
+des espérances,--au nom de quel présomptueux et dangereux
+scrupule,--dont Celui qui, d'un appel, fit sortir Lazare d'entre les
+morts, demain me demanderait compte,--hésiterais-je à t'absoudre de tes
+misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous
+de si peu d'heures dans l'éternité?--Quoi! lorsque ta tête ne pouvait
+encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et,
+lorsqu'elle paraîtrait témoigner--peut-être--le repentir, je lui
+refuserais le sacrement de la Pénitence!»
+
+Concluons.--Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille,
+de toutes parts, la Foi chrétienne,--du moins aux yeux voilés de ceux
+qui ne connaissent ni l'exégèse, ni le sentiment, ni l'absolutisme de la
+Foi,--je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas
+qu'elle est la Fille du miracle. Si ÉTRANGE que puisse donc sembler
+cette convention _ante gladium_ entre le prêtre et le condamné, elle ne
+saurait choquer que de trop délicats incrédules!--Car, en vérité, l'on
+peut affirmer qu'elle n'eût semblé que BANALE aux yeux et au sentiment
+de ces vieux Confesseurs d'autrefois, dont les actes ont cimenté
+l'édifice même de l'Église.
+
+
+
+
+ UNE PROFESSION NOUVELLE
+
+
+On lira bientôt les faits suivants, aux _Nouvelles de la Province_, sur
+les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et
+goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu'affectent (il
+faut bien se l'avouer) quelques trop avancés radicaux.--Ce style, qui
+veut sembler plaisant, ne témoigne que d'une sorte de régression vers
+l'Animalité.
+
+«Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de
+Rotybal, ce digne rejeton d'une souche des plus illustres hobereaux de
+l'Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse
+Herminie, hélas! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez
+tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur
+celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit
+d'été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à
+coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres
+lointains, une détonation, pareille à celle d'un violent coup de
+carabine, éclata. L'exquise jeune femme jeta un cri et tomba
+ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs
+accoururent. Transportée dans sa chambre, l'on s'aperçut que la
+châtelaine était mourante: sa tête charmante était à moitié brisée par
+un projectile--que les hommes de l'art, mandés en toute hâte, n'ont
+encore pu extraire sous l'abondante chevelure, coagulée sur la blessure
+béante.--Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long,
+spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l'âme. L'on va
+procéder à l'autopsie de l'encéphale et remettre le projectile aux mains
+de l'autorité.
+
+«De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont,
+si l'on en croit les _on-dit_, la jalousie pouvait être, à bon droit,
+depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale: vingt
+minutes après l'événement, comme on recherchait de tous côtés le
+vicomte, nos agents l'ont happé à la gare, au moment où, valise en main,
+il sautait dans l'_express_ de la capitale. Conduit chez M. le juge
+d'instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de
+Rotybal a dû passer la nuit à la maison d'arrêt. Pendant le trajet, il
+n'a daigné parler à M. le Commissaire de police que d'une certaine
+_Société de Divorceurs_ (?) à laquelle il voulut (vainement)
+télégraphier à Paris, _pour suspendre_, disait-il, _une commande
+importante_.--Feindrait-il déjà la démence? L'on pense qu'au moment où
+paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L'on
+s'attend à des aveux. L'émoi, dans la localité, est considérable.
+
+«Toutefois, que nos lecteurs se rassurent: malgré le «titre» du prévenu,
+le clergé, cette fois, n'étouffera point l'affaire;--le ciel n'ayant
+plus rien à voir, Dieu merci! dans les démêlés de nos cours d'assises.»
+
+ * * * * *
+
+Voici, d'après le compte rendu de M. le greffier, le colloque
+étrange--et dont les plus sceptiques seront révoltés--qui s'est échangé,
+le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d'instruction, cabinet
+où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a
+été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout
+d'abord, paru quelque peu surpris à l'aspect d'un jeune homme dont la
+distinction de visage et de manières semblait démentir d'avance le crime
+odieux où l'impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois
+d'une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà
+«sa victime», le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec
+ce sourire de l'homme du monde qui ne le quitte jamais:
+
+--Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand
+calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L'un des
+déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de
+me voir inculpé d'une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains
+propos! M'embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour
+tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne?
+Et ce, par «jalousie?...» Ah! je doublerais trop mal, vraiment, les
+Tamberlick pour chanter les _Othellos_ jusqu'à cet ut dièse. En me
+supposant même capable d'une fantaisie pareille, n'eussé-je pas eu la
+sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit?--Laissons cela.
+D'ailleurs, tenez: dissipons, d'un mot, toutes ces ombres. La profession
+que j'exerce est incompatible avec ces exagérations d'un autre âge,
+monsieur: je suis divorceur.
+
+--Plaît-il?
+
+--Oh! mais d'un divorceur... à rendre des points au Sénat.--Ici, le
+devoir étant d'être expansif, je m'explique.
+
+Après six mois d'union (c'est mon chiffre, en général, monsieur), je
+vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers
+éblouissements, nous n'étions plus liés que par cette estime affectueuse
+qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous
+n'accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se
+prévenir l'un l'autre des inclinations nouvelles que l'on peut éprouver
+à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre
+ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous
+avions contracté cette alliance.--Bien avant cette hyménée, mon
+patrimoine s'étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des
+soupers et des femmes, j'avais dû reconnaître au plus noir d'une
+détresse où pas un ami ne m'eût avancé cinq cents louis, qu'il fallait
+être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement? Noblesse
+oblige!... Après m'être longtemps posé cette question, je me décidai,
+pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont
+je suis président.
+
+Vous allez voir comme c'est simple. C'est l'œuf de Christophe Colomb.
+J'ajouterai même que c'est un secret--et que l'incident mystérieux qui
+me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la
+révélation. D'ailleurs, bast! comme je me retire, après moi le déluge!
+
+--Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands
+yeux.
+
+--Voici donc.
+
+(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême
+volubilité le discours suivant):
+
+--Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là!)--que telle
+jeune personne, de famille «honorable» s'en est laissé _un peu trop_
+conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux
+frais de la Société, à 15% d'intérêts et me fais aisément présenter dans
+la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse
+entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien
+entendu!) que je suis prêt à sacrer d'avance, de l'écusson (d'ailleurs
+assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à
+pénétrer prochainement en notre système solaire,--au cours d'un
+traditionnel voyage en Italie, par exemple.--Mais comme a su dire
+excellemment le poète de l'_Honneur et l'Argent_, «les affaires sont les
+affaires», cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au
+provisoire contrat de cet hymen. Ah! vous voyez? je suis dans le
+mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de
+ceux sur la pierre desquels on inscrira: _Transiit benefaciendo_. Pour
+emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques
+circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de
+coutume le jour de ma naissance, _m'a doué d'une myopie...
+décidée_.--Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais
+constater l'incompatibilité d'humeur, avec sévices et dissipations, au
+besoin concubinage, par les divers membres de notre Société,--le tout à
+charge de revanche, car l'union fait la force. J'accepte tous les torts,
+je feins l'opposition la plus furieuse... et crac! je divorce! laissant
+noms et titres à MON fils, un Rotybal sérieux; revêtu, comme vous voyez,
+de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.
+
+Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j'adviens en un département
+vierge; fort de mes économies précédentes, quelles défiances
+éveillerais-je?
+
+Même jeu. Six mois après, crac! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais
+boule de neige.--Réussir? Question d'entraînement. Vous voyez comme
+c'est simple. Je vous le répète: c'est l'œuf de Christophe Colomb.
+
+A ces paroles, M. le juge d'instruction a regardé assez longtemps, en
+silence, le jeune vainqueur;--puis:
+
+--L'ignoble cynisme avec lequel...
+
+--Permettez! a interrompu--toujours souriant!--M. de Rotybal de sa même
+voix flûtée; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière
+alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd'hui,
+d'ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne,
+étant LÉGALEMENT conquis. J'allais donc me retirer des affaires,
+laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très
+cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons
+pourront leur sembler--(notre divorce, convenu d'avant les fiançailles,
+étant déjà en instance),--j'allais, dis-je, enfin recommencer à
+Paris,--mais, cette fois, d'une manière expérimentée et durable, cette
+chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu'un gentilhomme vraiment
+moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m'ont prié de les
+suivre et m'ont narré, en chemin, la tragique aventure d'hier soir. Fort
+bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée.
+
+Voici qu'il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux.
+Réfléchissez. Comment admettre qu'avec ses principes, ce
+caractère--soucieux de l'amour conjugal autant que de l'une de ces
+cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes--avec ces goûts
+positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi,--j'ai commis
+l'insanité d'une aussi excessive esclandre? C'est une plaisanterie.
+Exterminer ma femme! Comme vous y allez! Malpeste!... Non. Je suis trop
+honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme! Bref, j'ai choisi l'état de
+mari modèle--et je m'y tiens.
+
+--En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous
+vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale? Vous faites profession
+de remarier vos femmes légitimes?
+
+--Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur?
+
+--Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous
+solliciter quelque poste honorable?...
+
+--Merci! pour me faire plaindre? Ou pour obtenir, à force de
+protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer,--aubaine
+dont le diplôme n'arrive presque toujours qu'après le décès du
+quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle?... A
+d'autres!--Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner
+courageusement sa femme, s'installer à demeure chez quelque facile
+enfant, pousser, d'un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle,
+et laisser dire,--bref, demeurer, à tout prix, ce qu'on appelle un homme
+brillant,--sera toujours mieux porté. Le reste? Vétilles qui s'excusent
+ou s'oublient dans la huitaine. Croyez-moi: ne frondons pas l'opinion du
+monde. A quoi bon s'attirer le sourire des gens d'élite? Vantons, par
+bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne,
+soit! mais conformons-nous à celle qui a cours: les débris des lances
+qu'a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il
+y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains
+donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient
+leur estime, dont je n'ai, d'ailleurs, cure, l'ayant pesée.--Sur ce,
+monsieur, comme je suis très étonné d'être veuf,--cas bizarre et que je
+n'avais pas prévu,--et comme le moment serait mal choisi de m'étendre
+davantage, souffrez que j'aille rendre enfin les derniers devoirs à
+celle qui n'est plus: je pense que son désolé cousin, son fiancé, le
+baron de Z..., a déjà pris le deuil; de plus longs retards, de mon côté,
+seraient inconvenants... et, quant à l'enquête, vous instrumenterez
+là-bas plus sérieusement qu'ici, n'est-il pas vrai?... Allons, partons:
+mon tilbury doit m'attendre en bas; d'ici chez moi, c'est l'affaire de
+vingt minutes.
+
+Ce disant, et pendant que M. le juge d'instruction l'écoutait encore,
+bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une
+chaise et s'est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier.
+
+ * * * * *
+
+A ce point de l'entretien, M. le commissaire de police de la ville de
+*** est entré précipitamment, retour du château.
+
+Remettant un pli cacheté à M. le juge d'instruction, puis offrant un
+profond salut au jeune gentilhomme:
+
+--Voici le compte rendu de l'autopsie, dressé en ma présence par les
+docteurs de la Faculté, a-t-il dit.
+
+Ayant parcouru d'un coup d'œil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de
+stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport
+suivant,--(rédigé toujours en ce style d'ess-bouquet radical et
+recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce
+récit):
+
+ * * * * *
+
+«Monsieur le juge d'instruction,
+
+«Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos
+examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l'honneur
+d'extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le
+projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre
+étonnement ne dépasse, s'il se peut, le nôtre, en apprenant que ce
+projectile est un très curieux spécimen de l'_espèce minérale_ et non
+point un lingot de plomb. Voici l'explication, à la fois simple et des
+plus bizarres, de sa présence dans l'encéphale de l'intéressante
+défunte.
+
+«Monsieur le juge d'instruction voudra bien se rappeler, tout d'abord,
+qu'en France, durant nos belles nuits d'été, à l'époque où la Nature se
+recueille, pour ainsi dire, dans l'universel sentiment de l'Amour, c'est
+par milliers et par milliers que l'on compte (au dire de la Science la
+plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui
+sillonnent, _en éclatant, parfois, avec la détonation d'une arme à feu_,
+notre atmosphère. Or, chose des plus singulières! il se trouve qu'après
+mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n'en pouvoir douter: c'est
+d'un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d'une rareté heureusement
+constatée), que la regrettée châtelaine a été l'innocente victime.
+L'explosion d'un bolide _à hauteur des grands arbres du parc_ a projeté,
+tout bonnement, cet éclat d'aérolithe, mortel comme celui d'un obus--et
+d'une manière quasi perpendiculaire--sur la tête de la jeune rêveuse,
+hélas!... C'est donc à notre satellite,--en un mot, c'est _la
+Lune_--qu'il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d'Histoire
+naturelle, a même l'honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal
+l'autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la
+ville.
+
+De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885.
+
+Signé: Drs L*** et K***.»
+
+ * * * * *
+
+--Tiens! un miracle!... s'est tranquillement écrié M. de Rotybal à la
+fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon
+sujet «que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires!...»
+
+Après un profond moment de silence:
+
+--Monsieur le vicomte, vous êtes libre!... a déclaré le juge
+d'instruction.
+
+M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s'est incliné.
+
+L'instant d'après, en bas, sur la place, au milieu d'une foule qui
+saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une
+cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant
+à la Société des Divorceurs de suspendre l'instance. Il a fait porter la
+dépêche au télégraphe par son groom.
+
+Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au
+petit trot vers son manoir.
+
+
+
+
+ L'AGENCE DU CHANCELIER D'OR
+
+
+ _A Monsieur Émile PIERRE_.
+
+
+_La chasteté c'est du froment; le mariage, de l'orge; la fornication, du
+fumier._
+
+ ST-JÉRÔME.
+
+
+La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans
+un article additionnel, que «la femme légitime, surprise en flagrant
+délit d'inconstance, ne pourrait épouser son complice.»
+
+Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l'enthousiasme
+avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli,
+d'ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont
+assombris; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans
+les attitudes, enfin, semblait dire: «Alors, à quoi bon?...»
+
+--O belles oublieuses! Et Paris?... N'est-il pas autour de nous, tirant
+son feu d'artifice perpétuel de surprises étranges? capitale à
+déconcerter l'imagination d'une Shéhérazade? ville aux mille et une
+merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l'Extraordinaire?
+
+Au lendemain de l'ukase sénatorial, voici qu'un actualiste à tous crins,
+un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais
+pratique si désiré des chères mécontentes.
+
+Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis
+quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières
+sentimentales.
+
+Grâce à son éclairé savoir-faire, l'agence du _Chandelier-d'Or_ s'est
+organisée: elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris
+élégant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme,
+cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de
+_simili-séducteurs_, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles
+billets de banque, _de se laisser prendre en un flagrant délit
+d'adultère_ FICTIF, _avec celles qu'ensuite des amants réels épouseront
+tranquillement dans un temps moral après l'esclandre_.
+
+Maison de confiance.
+
+Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions
+les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et
+régulière, elle s'adresse aux dames qui, désabusées d'un hymen sans
+idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du
+mariage.
+
+Quant aux sécurités, le major a tout prévu! Considérant sa mission, dans
+la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique
+entrepreneur d'adultères s'étant, par délicatesse, constitué solidaire
+et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises,
+vingt-quatre heures avant chaque «séance», pour qu'il puisse,
+effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet
+officieux Lovelace à l'ingestion d'un certain électuaire de
+famille,--élixir déclaré souverain par les Facultés,--et dont les
+propriétés bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses séides à
+ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires
+aux plus innocentes effervescences, qu'après se l'être assimilé, ceux-ci
+pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage
+apparent.--C'est une sorte de _Léthé-chez-soi_, qui ferait descendre à
+la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices!--Par
+ainsi, nul abus des situations n'est laissé loisible. C'est là le point
+d'honneur de la Maison. Et l'amant le plus ombrageux, après avoir
+confié, d'urgence, l'élue du cœur, à l'un de ces Tantales désassoiffés,
+peut dormir sur les deux oreilles.
+
+Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité
+préalable (qui, d'ailleurs, s'imposait à titre d'exigible dans l'intérêt
+général), le monde admet tacitement, d'ores et déjà, l'entremise de ces
+tiers sans conséquence dans les divorces de distinction.
+
+Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de
+ses inclinations successives, sont offertes au public par l'agence du
+_Chandelier d'Or_. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses
+ont même pris un abonnement, pour simplifier.
+
+ * * * * *
+
+Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant
+compris que, pour l'avenir de sa maison-mère, il devait s'entourer d'une
+auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se
+proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d'œil, sur
+l'élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains
+«princiers» aux beaux jours de l'Union Générale, avoir épuisé les amours
+délicates et faciles qu'offrent les plages en renom,--et s'être vu la
+fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin,
+radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach.
+
+Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de
+ses destinées, n'avait jamais perdu de vue les principaux décavés
+d'entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand
+même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils,
+maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de
+sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi.--Ce
+fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu'il convoqua ces
+désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet.
+
+La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses
+portes indiscrètes.
+
+Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son
+utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en
+remuant son verre d'eau sucrée, leur proposa d'en être les héros.
+
+Ce ne fut qu'un cri! L'entreprise leur sembla l'île verdoyante
+apparaissant aux naufragés. C'était la fortune, l'avenir! On les
+reverrait au Bois, aux premières, poussant l'or sur le tapis des
+casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir,
+entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles! Hurrah! Le major
+fut l'objet d'une telle ovation qu'elle faillit lui coûter la vie--et
+qu'il ne dut son salut qu'à l'énoncé précipité du «cautionnement moral,»
+(la formalité du _Léthé-chez-soi_) qui, vociféré entre deux syncopes,
+réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes.
+
+Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l'éloquence de l'orateur,
+les plus rétifs se rendirent à l'évidente nécessité de cette garantie.
+Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la
+circonstance, l'on convint que la coupe de l'Oubli serait tarie en
+l'honneur symbolique de Sainte-N'y-touche. Ce trait gaulois acheva
+d'enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l'Agence du
+_Chandelier d'Or_ était dûment établie et l'on se séparait pleins
+d'espérance.
+
+Aujourd'hui, c'est l'engouement de Paris! L'Office fonctionne à toute
+heure; les actions font prime--et de hautes influences féminines
+désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur.
+
+ * * * * *
+
+Ah! s'il faut tout dire, c'est qu'aussi le major des Nénuphars a fait
+les choses en grand seigneur et n'a rien négligé de ce qui pouvait
+rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable!
+
+Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes: des
+traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux
+époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable
+de la chambre illégale.
+
+Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l'intérieur des dons les plus
+rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari
+survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus
+rassis. Pour éviter d'inutiles dangers, les commissaires de police des
+quartiers ramifiés à l'Agence sont toujours prévenus à temps, par
+téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le
+seuil des pavillons, aux maris hors d'eux-mêmes,--ce qui entraîne le
+divorce presque d'office.
+
+Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules
+effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés.
+Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès
+réel, une flatteuse conquête sur les barbares d'autrefois.
+
+En attendant l'apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames
+quelques morceaux choisis de nos bons auteurs--ou leur racontent des
+histoires.
+
+Des coiffeurs de premier ordre ont _dressé_ à l'avance, les cheveux des
+deux «coupables» ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le
+caractère de l'époux.
+
+Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef
+l'exquise délicatesse du major, c'est un phonographe, caché dans la
+muraille, qui entrecoupe, ému par l'électricité, différentes phrases
+passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs
+heurtent à la porte, avec l'indignation réglementaire, et prennent acte.
+
+Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des
+Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les
+enterrements.
+
+Les _Funérailles de l'honneur_.
+
+Les bureaux de l'Agence sont installés naturellement rue du Regard; le
+portail est surmonté du buste emblématique de Platon: les factures de la
+Maison du _Chandelier d'Or_ sont revêtues, comme fière devise, de
+l'adage diplomatique célèbre: «_Non possumus_.»
+
+Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d'honneur! Pas de
+succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.)
+
+ * * * * *
+
+En résumé, cette intelligente entreprise--à l'authenticité de laquelle
+nous ne pouvons encore ajouter foi qu'avec beaucoup de peine,--serait,
+en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont
+on a libellé le restrictif de la Loi du divorce.
+
+Le but n'est-il pas légitime?
+
+Régulariser la situation fausse où les âmes-sœurs s'étiolent trop
+souvent ici-bas, dans la société.
+
+Quant au grand nombre de ses employés, puisqu'elle les alimente et les
+occupe, n'est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle
+s'évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l'oisiveté
+famélique nous eût tôt ou tard menacés?...
+
+Maintenant au point de vue moral, puisque, d'après la loi, les anciens
+vœux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que
+_conditionnels_, n'est-il pas logique, après tout, que les vieux
+parjures de l'adultère deviennent _fictifs_? Comédiens d'un côté,
+fantoches de l'autre.
+
+Aujourd'hui, en France, l'idéal étant d'être libre, sachons prouver
+qu'ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité.
+
+ * * * * *
+
+Mais voici bien d'une autre chose! Chose étrange! Malgré les minutieuses
+précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s'est
+effarouchée,--non sur le fond, mais sur la forme--des Flagrants-Délits
+artificiels!--Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont
+allégué, sûres d'elles-mêmes, que la cérémonie du _Léthé-chez-soi_ ne
+les rassurait qu'à demi.
+
+Pour obvier à l'inconvénient qu'entraîne l'excès de séductions de toutes
+ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le nœud gordien à la
+manière d'Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l'_Oriental
+Office_.
+
+Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe,--trié, comme
+on dit, sur le volet,--d'ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si
+tragique décès du feu sultan.
+
+Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les
+entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques: ils
+doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une
+particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité
+de l'élixir d'Oubli.
+
+Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l'innovation turque de l'idée, acceptait
+déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que
+toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de
+conscience, l'Agence a refusé de les acquérir «à cause de leur couleur
+sombre.»
+
+A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue
+sans mélange: nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs «patitos» et
+les «actions» (ironie!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu.
+
+Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d'être aux petits soins
+avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d'attentions charmantes!...
+--de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille
+dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes
+ces questions de tact, sait si bien imaginer.
+
+Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets
+symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l'ombre des frais
+orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles
+exquises leur ménagent une ovation! Voilà bien l'engouement de
+Françaises pour tout ce qui est nouveau!
+
+Elles veulent s'efforcer de leur faire oublier «la patrie» à ces enfants
+gâtés!
+
+--Hum! ce sera difficile.
+
+Chacun aime, en effet, le sol qui l'a vu naître, le pays où son enfance
+reçut les premiers soins, où les yeux, en s'ouvrant au jour, aperçurent
+des regards amis lui souriant autour de son berceau.
+
+Oui, certaines impressions d'enfance sont ineffaçables.
+
+En tous cas, s'ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont
+réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon.
+
+--Allah! Allah! oh! l'Allah!
+
+Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce
+sera le chant du cygne de l'Opportunisme. L'étonnant sera qu'après un
+certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance
+pourra s'être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la
+gloire de don Juan! Voilà, pourtant, comme on écrit l'Histoire.
+
+Et, déjà, quel foudroyant succès! Craignant de ne pouvoir suffire aux
+commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin
+de parer à toute éventualité.
+
+Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets à l'agence du
+_Chandelier d'Or_! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par
+des chansons!
+
+
+
+
+ LA LÉGENDE DE L'ÉLÉPHANT BLANC
+
+
+L'an dernier, lord W*** résolut de doter le _Zoological Garden_ d'un
+véritable éléphant blanc.
+
+Fantaisie de grand seigneur.
+
+Londres venait d'acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière,
+clairsemé de taches rosées; mais cette prétendue idole indo-chinoise
+n'était, à dire d'experts, que de qualité douteuse. D'après eux, le
+prince birman qui, moyennant un million, l'avait accordée à l'avisé
+Barnum, avait dû, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilège de ce
+trafic... ou, plutôt, si le _Zoological Garden_ avait accordé la moitié
+seulement de ce prix, le fameux _puffist_ devait être, à coup sûr,
+maintes fois rentré dans ses réels débours.
+
+En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de
+cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère
+une souveraine valeur, c'est au seul cas où, dûment albinos, il
+n'éveille que l'idée très pure d'une ambulante et intacte «colline de
+neige»; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares
+quelconques, ils n'y sont honorés que d'une superstition très vague,
+sinon tout à fait nulle.
+
+Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein
+d'enrichir l'Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie
+bête auguste, réputée introuvable.
+
+L'idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d'un grand
+touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s'était aventuré
+durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts
+qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, l'Irawaddi. Or,
+affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues,
+les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de
+Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit,
+d'entrevoir--dans la lueur d'une clairière peu distante d'une vieille
+ville sainte,--le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait
+avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un
+hiératique _mahout_.--Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e
+degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait
+relevé l'insolite apparition.
+
+L'on sait qu'en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la
+propriété de l'empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il
+est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d'une
+blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu
+d'un district territorial affecté à l'entretien de ce personnel. La loi
+religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou
+quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l'espèce
+blanche,--car une tradition bouddhique _prédit la fin de l'Empire, du
+jour où l'on verrait l'un d'entre eux en d'autres pays_. (La guerre
+sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la
+possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se
+refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais,--qui
+viennent d'occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment
+concentré leurs troupes dans les marécages du district
+d'Assam,--seraient compromises dès l'heure où quelqu'un de leurs
+délégués réclamerait le tribut d'une «colline de neige»: ce serait, de
+tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant
+aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant
+de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de
+la plus atroce, de la plus prolongée des morts.
+
+Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait
+diverses difficultés d'exécution. Toutefois, ayant mandé l'illustre
+dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature
+des dangers inhérents à l'entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et
+ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000
+liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu'à la mer, à travers
+les peuplades birmanes, l'éléphant indiqué, l'audacieux belluaire,
+l'ayant transporté d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise «rendu
+à quai» pour le _Zoological Garden_.
+
+Mayëris, d'une main toute traversée par les crocs de ses lions, s'était
+pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de
+silence, il accepta.
+
+Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre
+une demi-douzaine de _bas-de-cuir_, d'un sang-froid et d'une expérience
+à l'épreuve. Puis, en homme pratique, s'étant dit que, pour enlever à
+travers les menaçantes étendues d'un tel pays, un éléphant blanc, il
+était, d'abord, indispensable _de le teindre_, le dompteur chercha
+quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries
+éventuelles--et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques
+barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la _gentry_.
+Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort
+navire marchand fut nolisé pour l'expédition et le transport de la bête;
+on prévint l'Amirauté: des télégrammes furent adressés au gouverneur
+anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la
+tentative--et l'on partit.
+
+ * * * * *
+
+Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis
+longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers
+construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force
+d'adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les
+solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur
+la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets,
+eurent, eux aussi, aperçu l'animal, ils s'installèrent aux alentours de
+la ville sur la lisière d'une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang.
+Le radeau, cerclé de caisses d'air et de larges plaques de liège, était
+couvert de branchages et de feuilles: amarré contre l'endroit du rivage
+qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot.
+
+Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient
+commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de
+ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces
+régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur
+avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en
+forêt, de l'éléphant blanc et de son _mahout_. Ils s'étaient même
+acquis, en des occasions, quelque sympathie de l'un et de l'autre, par
+des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea
+le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes
+pour l'embuscade.
+
+L'éclaircie où l'on se tenait à l'affût, non loin du fleuve où
+l'éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours
+déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes
+pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres,
+les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les
+flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à
+l'éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision
+leur sembla menaçant! L'antique prophétie populaire du pays secouait,
+comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse:
+«_Le jour où d'autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la
+Birmanie, l'Empire serait perdu_.» Le coup résolu leur parut donc, en ce
+moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout _bas-de-cuirs_
+qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumône d'une
+prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne
+pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la
+Sacrificature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minérale plusieurs des
+arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois
+à la première alerte.
+
+Sur le minuit, la psalmodie monotone du _mahout_ s'éleva, d'abord
+lointaine, puis, s'approchant scandée par les pas massifs de la monture.
+Bientôt l'homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le
+fleuve. Mayëris, qui, jusqu'alors, s'était tenu adossé sous l'ombre d'un
+baobab, s'avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du
+dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune
+défiance: qui donc eût osé rêver l'effrayante extravagance qu'il
+méditait? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait
+nocturne, il vint auprès de l'animal qu'il flatta de la main, tout en
+faisant remarquer au _mahout_ la beauté du ciel.
+
+Au moment où l'éléphant se penchait vers le fleuve, l'un des chasseurs,
+se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir,--et
+avec la rapidité de l'éclair,--les ressorts d'acier d'une bonbonne de
+chloroforme à l'extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée,
+brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide,
+brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne:
+l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantage. Le pieux
+cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter
+à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l'un des siens qui, en un clin
+d'œil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient,
+à droite et à gauche, avec de forts troncs d'arbustes, l'éléphant à
+présent comateux et plus qu'à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure
+des défenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les
+femmes de la ville les avaient surchargées--et l'on ouvrit les barils;
+quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à
+ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pénétrante
+liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après,
+l'éléphant sacré complètement travesti, à l'exception des ivoires, était
+devenu nègre. L'on profita du moment psychologique où l'animal semblait
+revenir à soi-même pour l'attirer, docile, vers le radeau. Dès qu'il s'y
+fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves
+d'acier-fer. L'on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte; l'on
+jeta le _mahout_ sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres
+et--_for ever_!
+
+Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait
+les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit
+jour, l'on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on
+serait hors de toute atteinte.
+
+Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrière eux, pour
+s'apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les
+conjectures?--avant d'admettre, enfin, la possibilité de l'événement? Il
+était déjà bien tard pour les poursuivre! Quant à ceux des rivages, la
+couleur normale de la capture rendait l'expédition toute simple. L'on
+charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'éléphant dont
+la torpeur ne s'était pas encore dissipée. La surprise du _mahout_ avait
+été plus terrible: il était mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au
+cou, le soir qui suivit.
+
+Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent: ils étaient attendus.
+L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait
+à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent
+le secret--et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l'on atteignit
+la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l'énorme
+proie.
+
+Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros
+aperçurent enfin les côtes de l'Angleterre, ce fut un hurrah de joie
+saluant l'espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l'arrivée en
+Tamise, on pavoisa. Victoire! _God protect old England_.! Un colossal
+_tender_ du railway suburbain transporta l'animal, à peine débarqué, au
+_Zoological Garden_: lord W***, accouru sur télégramme, s'y trouvait
+déjà chez le directeur.
+
+ * * * * *
+
+--Voici l'éléphant blanc! s'écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien
+nous délivrer le chèque promis sur la banque d'Angleterre?
+
+Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre
+physionomie de la bête.
+
+--Mais,--mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc? finit par
+murmurer le directeur.
+
+--Ce n'est rien! répondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons
+été obligés de le teindre pour l'enlever.
+
+--Alors, s'il vous plaît, déteignez-le! répliqua lord W***, car, enfin,
+nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.
+
+Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour
+procéder sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à
+relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui,
+roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude:
+«--Ah! ça, qu'ont donc ces hommes à m'humecter, de la sorte, à chaque
+instant?...»
+
+Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément
+l'épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec
+les acides, ces réactifs, appliqués à l'étourdie, produiraient un
+résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant était
+devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,--chatoyait
+et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel: sa trompe--pareille
+au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une
+accalmie,--pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d'une de
+ses jambes immenses--si bien que, dans un saisissement, le directeur
+émerveillé s'écria:
+
+--Oh! laissez-le! de grâce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux!
+c'est l'éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l'univers
+pour voir cette bête des _Mille et une Nuits_.--Positivement, jamais,
+non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n'a salué
+pareil être avant ce beau jour!--du moins, j'inclinerais fortement à le
+croire.
+
+--En vérité, monsieur, c'est possible! répondit lord W*** en lorgnant
+aussi l'extraordinaire vision: mais,--aux termes du traité, M. Mayëris
+doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le _blanc_, seul,
+constitue le valeur morale dont j'offre cent mille livres. Qu'il lui
+restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais...
+comment, désormais, prouver qu'un tel épouvantail est un éléphant blanc!
+
+ * * * * *
+
+Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s'éloigna, comme se
+refusant à toute discussion.
+
+Mayëris et ses _bas-de-cuirs_ considéraient en silence le désolant
+animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le
+front
+
+--Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants
+du _Zoological Garden_?
+
+--Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci.
+
+--Fort bien! s'écria Mayëris triomphant: croisons-le! J'attendrai les
+vingt mois réglementaires de la gestation: le rejeton mulâtre, devant
+les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci.
+
+--Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur--et, ajouta-t-il
+d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café
+au lait... s'il n'était notoire que l'éléphant captif se refuse
+rigoureusement à toutes les joies de la paternité.
+
+--Fables! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le
+dompteur: on a, là-bas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us
+d'un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai,
+dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents--et
+que le sort en décide!
+
+Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant
+acquis la certitude de ses nouvelles espérances.
+
+Par contre, à l'aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée
+par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de _Chin-sing_
+avait été trop forte: il était mort d'amour.
+
+--Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle; mais, maintenant, je puis
+attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté
+dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon
+capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou
+quatre ans peut être: j'en ai la conviction, sa peau vivante eût repris
+sa nuance naturelle.
+
+Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris:
+l'Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que «s'en tenant aux
+termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant
+mulâtre,--qu'en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il
+offrait cinq mille livres d'indemnité pour étouffer l'affaire en
+conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc
+et, cette fois, de le moins bien teindre.»
+
+--Comme si l'on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie!
+grommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera.
+
+Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause,
+Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton
+futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq
+mille livres pour ses hommes et quitta Londres.
+
+Depuis, lorsqu'il raconte avec mélancolie cette aventure--trop
+fantaisiste pour n'être pas incroyable--il ajoute, d'un étrange timbre
+de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains:
+
+--«Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut
+perdu pour un coup d'éventail donné, hier un empire se dissipa pour un
+coup de chapeau non rendu; tout dépend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas
+mystérieux? Si la vieille prédiction, si l'augurale menace du dieu de
+là-bas est digne de la foi qu'elle inspire à tant de millions d'hommes,
+à quoi donc a tenu l'empire birman?... A ce qu'hélas! au lieu de me
+prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir
+l'éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n'ai pas songé à remplir, tout
+simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... _d'un peu de
+noir de fumée!_»
+
+
+
+
+ CATALINA
+
+
+ _A Monsieur Victor WILDER_.
+
+
+--«Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec
+son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude
+l'hiver,--mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux
+sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes
+pantoufles, ma paisible lampe d'étude,--et toute cette existence de
+profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement,--oui, je
+résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant
+quelques semaines d'exil.
+
+Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations,
+auxquelles j'avais trop longtemps consacré,--me semblait-il
+enfin,--toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet
+d'accomplir quelque gai voyage, _où les seules contingences du monde
+phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l'anxieux état de mon
+entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-là, préoccupé_. Je
+voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux
+ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recréation ne
+pouvait, d'abord (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car
+je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'après
+mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de
+moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que
+cette trêve intellectuelle m'aurait procurées.
+
+Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de
+rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du
+globe,--(à l'exception de pays tout à fait rudimentaires),--oui, je ne
+voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et
+oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce
+signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Péninsule
+Ibérique.
+
+Ce soir-là, donc,--et à cette réflexion décisive,--assis en la tonnelle
+du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une
+cigarette, je savourais l'arôme d'une tasse de pur café, je ne résistai
+pas, je l'avoue, au plaisir de m'écrier: «Allons! vive la fugue joyeuse
+à travers les Espagnes! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les
+chefs-d'œuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des
+maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos
+éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie! Vivent les villes
+souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la
+nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les récits des touristes! A moi
+aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie,
+Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.»
+
+Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les
+sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature,
+je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces _Guides du Voyageur_,
+grâce auxquels on sait, à l'avance, _ce que l'on va voir_ et qui
+préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue.
+
+Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille
+modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma légère valise; je la
+pris à la main--et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la
+maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale.
+
+Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du
+Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne
+et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner,
+je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour
+Santander, _Le Véloce_ m'apparut. J'y pris passage.
+
+On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous
+apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après,
+nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité
+de Santander, entourée à l'horizon, de hauteurs verdoyantes.
+
+Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occident: contre les rochers
+de la rade s'écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya
+passage entre les navires; un pont de bois, lancé de la jetée, vint
+s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai,
+puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population
+nouvelle.
+
+On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages
+d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits
+des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans
+l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient
+soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers
+la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé
+ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie
+provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de
+marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l'air de
+mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade
+d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il
+portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins à lui.
+
+--N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler?
+lui demandai-je.
+
+J'eus à peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui
+s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol
+étranger, il m'avait pris les deux mains:
+
+--Toi? s'écria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne?
+
+--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Gérard!
+
+En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée.
+
+Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi
+que deux vieux amis qui se retrouvent.
+
+--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs
+tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée
+zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de
+petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de
+grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les
+capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens;
+puis... un _trésor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un
+splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)
+
+Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille.
+
+--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre.
+
+A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de
+topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile
+d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se
+retourna.
+
+--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes
+fortunes, ce soir!
+
+C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un
+foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles
+crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa
+course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse,
+violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite.
+
+--Olè! s'écria-t-elle.
+
+Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude
+pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui
+passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où
+tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries
+brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était
+suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis,
+chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et
+d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de
+sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en
+souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles
+paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de
+cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux
+derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.
+
+En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières,
+nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de
+savanes.
+
+--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.
+
+--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens
+d'arriver, lui répondis-je.
+
+--Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la
+mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu,
+nous aimons à tenir de l'œil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle
+basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques
+autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez
+nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce
+Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons!
+ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa
+faire en nous regardant.
+
+La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique.
+
+Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le
+vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous
+hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous,
+essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les
+ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan.
+
+Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel.
+
+--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est
+dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux.
+
+--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je.
+
+--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de
+cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui
+plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces
+sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans
+les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq
+cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude
+sud.--Si le cœur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle
+s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie.
+
+L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...
+
+Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et
+s'arrêta, pâlissant à vue d'œil tout à coup.
+
+Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une
+gravité de visage des plus saisissantes.
+
+Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes
+yeux:
+
+--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée
+ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais
+plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un
+anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour
+jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des
+reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais
+m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à
+demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en
+nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour
+monsieur! cria-t-il à l'hôtelier.
+
+--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci.
+
+--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on
+dormira bien; le lit est bon.
+
+Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un
+bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter
+une parole.
+
+Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un
+instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie:
+«Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai.
+
+La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près
+d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une
+serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux
+bougies allumées.
+
+Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les
+paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux
+engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle.
+L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues.
+
+Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable
+amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur
+de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus.
+
+D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour
+de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.
+
+Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du
+lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de
+ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina
+aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me
+tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la
+plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux
+éclats, me défendant de boire.
+
+--Trop tard!... lui dis-je.
+
+Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main.
+
+--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd.
+Je veux dormir.
+
+--Moi aussi, répondit-elle.
+
+Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant.
+Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer
+duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une
+fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait,
+s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.
+
+Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel
+l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on
+l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant:
+
+--Bonne nuit, monsieur!
+
+J'entrai.
+
+A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés
+par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge
+ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les
+deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et
+par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une
+cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit,
+dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.
+
+Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi
+surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse,
+chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait
+laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je
+posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de
+cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà
+presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la
+tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je
+m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en
+apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et
+bienfaisant sommeil.
+
+Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je
+crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon
+repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y
+accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands
+dans l'obscurité.
+
+Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina,
+l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes
+lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa
+tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre,
+mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel
+que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.
+
+J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore
+endormie.
+
+Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille
+église, là-bas, dans la ville: c'était minuit.
+
+Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant
+encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah!
+ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers
+coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, _que le balancier de
+ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et
+réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt
+la cloison d'une pièce voisine_.
+
+En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu
+de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à
+droite et à gauche!
+
+Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre.
+
+Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me
+semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je
+commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une
+sorte de _sifflet de bois mouillé_.
+
+Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais
+bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable.
+
+Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en
+haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements,
+très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent
+à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient
+des pas précipités de gens qui s'enfuient...
+
+J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant
+_était_ réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec
+une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de
+terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà, voilà ce qui augmenta, tout
+de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la
+tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait
+parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa
+main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle
+_savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela
+signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore,
+dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes
+mes forces dans l'obscurité.
+
+--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici?
+
+A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique
+assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans
+l'hôtellerie:
+
+--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a!
+
+On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient:
+
+--Au diable!
+
+--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable
+dans la chambre!
+
+Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.
+
+Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je
+rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait
+avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le _terrible_ de la
+chose inconnue--devait être imminent!
+
+Le cœur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et
+je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne
+seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche,
+j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le
+tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai
+fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.
+
+Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit
+d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre.
+
+Le bruit s'était arrêté.
+
+Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette
+vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le
+lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à
+plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant
+_quelque chose_... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait
+d'apercevoir.
+
+Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je
+crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété
+aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage
+affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me
+sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur
+l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre!
+
+Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant
+Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa
+cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les
+yeux.
+
+Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un
+entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un
+constrictor de l'espèce géante, _un formidable python de dix à douze
+mètres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des
+Guyanes.
+
+Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable
+ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de _trois mètres et demi
+environ_ hors des nœuds qui le desserraient d'autant.
+
+Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui
+heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer,
+davantage de ses entraves, pendant ce minuit!
+
+Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers
+moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre,
+tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de
+son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de
+l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues
+en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide,
+pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement,
+l'éclairer!
+
+D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon
+réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des
+fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, _à moins
+de deux pieds de mon visage_...
+
+A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute
+ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais
+faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la
+mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit,
+le sifflement!--me réveilla l'être.
+
+La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...
+
+Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon
+brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la
+chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement
+faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes
+bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir,
+redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec
+elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte
+sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et
+s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal,
+se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des
+meubles,--nous parvenait de l'intérieur.
+
+Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair.
+
+En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise.
+
+Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au
+dehors.
+
+Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course
+éperdue, vers la ville.
+
+La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots
+luisaient là-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux
+le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à
+l'autre.
+
+En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du _Véloce_, je
+courus à l'embarcadère du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche
+de départ pour la France.
+
+Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords
+de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et
+enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de
+métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour
+remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions
+récréatives à travers les «_contingences du Monde-phénoménal_.»
+
+
+
+
+ LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES
+
+
+Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà _de leurs ombres_...
+
+ PLUTARQUE.
+
+
+ _A Monsieur Henry LA LUBERNE_.
+
+
+La prochaine apparition du livre de William Crookes, _La Force
+psychique_, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les
+deux mondes.
+
+On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et
+des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la
+Nature, la Matière à l'état radiant, découverte qui, reculant les bornes
+de l'investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l'École
+expérimentale.
+
+De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité
+de découvertes ou d'inventions sont à son acquit, depuis le thallium
+jusqu'au radiomètre, qu'il est l'unique sommité dont l'admission,
+d'emblée, à la Société Royale (sorte d'Académie des Sciences de
+l'Angleterre) ait été votée à l'unanimité, avec dispense du stage de
+rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'œuvre et le
+génie de William Crookes égalent ceux d'Isaac Newton; la place de son
+monument funèbre est marquée d'avance à Westminster.
+
+L'ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d'expériences de l'ordre
+le plus extraordinaire.
+
+Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le
+_Quarterly Journal of Science_, dans l'_Athæneum_ et dans la _Quarterly
+Review_.
+
+Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il
+s'agit d'observations d'un caractère tout à fait insolite et que la
+science de l'Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain
+tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se
+demande s'il rêve! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes
+sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des
+Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence
+hors ligne, la sûreté d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du
+lecteur est bien vite fascinée.
+
+Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est,
+pensons-nous, de citer l'étonnant exorde de William Crookes lui-même, au
+début de ce nouvel incident de l'Humanité.
+
+ * * * * *
+
+--Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage
+chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de
+ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute
+raison et d'un savoir éprouvé. Cette doctrine s'autorise de faits
+complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature; et
+ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point
+considérables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en
+saisir.--La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des
+pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de _vingt mille_ signatures. A
+Hertford, des enfants,--de très jeunes filles même, ont failli payer de
+leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de
+quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur
+présence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces
+prétendus «événements occultes» a fini par troubler, par effrayer les
+esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en
+écoutant ces rumeurs.
+
+J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à
+travailler d'une manière exacte, d'examiner _tous_ les phénomènes qui
+attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vérité, soit
+d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honnêtes gens en dévoilant
+la supercherie des charlatans, des imposteurs.
+
+Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire,
+avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, «d'influences MYSTÉRIEUSES
+sous l'énergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent,
+soudain, d'une pièce à une autre, sans l'intervention de l'homme.»
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un
+million de parties. Nous demandons que ces «influences» fassent mouvoir,
+seulement d'un _seul_ degré, l'indicateur de ces instruments dans nos
+laboratoires.
+
+On nous parle de «corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de
+personnes vivantes même, s'élevant dans les airs sans le secours
+d'aucune force connue».
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guidé
+par une intelligence, et qui élève, jusqu'aux plafonds de vos
+appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher
+seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe
+de cristal, est sensible à un poids si minime qu'il en faudrait dix
+mille comme lui pour faire un gramme.
+
+On nous parle de «fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même
+d'êtres vivants apportés au travers des murailles.»
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic à travers les parois
+d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée
+par nous!
+
+On nous parle de «coups frappés qui se produisent jusqu'à ébranler les
+murs, dans les différentes parties d'une chambre où deux personnes sont
+tranquillement assises devant une table;--de maisons secouées jusqu'à en
+être endommagées par un pouvoir extra-humain»;--et l'on ajoute que «des
+plumes ou des crayons tracent _tout seuls_ des lignes présentant un
+sens;--que des ressemblances de défunts apparaissent.»
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un
+phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement
+mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur
+ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'écrire!... Quant aux
+«apparitions» nous avons des instruments qui mesurent l'éclair: qu'une
+seule d'entre elles passe, pendant la durée d'un 120e de seconde
+seulement devant la lentille de l'un de ces instruments!
+
+Enfin, l'on nous parle de «manifestations d'une puissance équivalente à
+des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.»
+
+--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement à la conservation de
+la force, demande que ces manifestations se répètent dans son
+laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des
+essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime où l'on
+puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule
+présence d'individus «exceptionnels» appelés _médiums_, quelque
+intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces
+_médiums_, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive,
+rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance
+suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la
+réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus
+élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle
+et invariable loi de la gravitation.»
+
+Voilà, certes, le langage d'un homme sérieux--et, ce défi jeté, la cause
+semblait jugée.
+
+ * * * * *
+
+A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à
+Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes,
+qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle «d'expériences
+_médianimiques_ dignes d'attention».
+
+Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de
+1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les
+nationalités de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des
+sciences, les affirmations les plus étranges,--déclarant que leurs
+essais particuliers sur la réalité du fluide _médianimique_ amenaient
+chaque jour des résultats «inattendus». Dans la longue liste des
+savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine
+importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par
+l'un de ses plus éminents professeurs de chimie, M.
+Boutlerow;--l'Académie des sciences expérimentales de Genève, par le
+professeur Thury;--les États-Unis, par le docteur Robert Hare,
+professeur de chimie à l'Université de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace
+nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables,
+mentionnés dans ces rapports.
+
+Étonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup,
+de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens
+allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des
+hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des
+mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de
+membres de la Société Royale étaient venus s'adjoindre à William Crookes
+pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois «sujets humains»
+doués,--paraissait-il,--de manière à intéresser la Science, continuèrent
+de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de
+l'illustre docteur, à des expérimentations.
+
+Il résulterait des attestations signées de l'érudite assistance que, non
+seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous
+produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'évidence toute
+spéciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des
+incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis,--se
+seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de
+l'assemblée;--qu'enfin «d'incohérentes manifestations, revêtues d'une
+sorte de caractère macabre», auraient troublé la régularité compassée de
+ces examens.
+
+Les sujets ou _médiums_ étaient, cependant, liés à terre, tenus aux
+quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre
+eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la
+commission du contrôle. A l'état libre, ils étaient prévenus que toute
+communication _physique_, due à n'importe quelle fraude subtile, serait
+instantanément châtiée d'une très violente secousse électrique, des
+réseaux d'induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs.
+Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de
+Londres surveillaient de près chaque expérience.
+
+C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des
+dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls
+expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des
+centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du
+laboratoire et _jusque sur les mains_ des doctes assistants, des heurts,
+«semblables à ceux d'un doigt replié frappant impatiemment à une porte»,
+étaient entendus ou ressentis.
+
+A l'issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus
+sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant,
+médicalement, toutes les apparences de la mort.
+
+Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans,
+s'élevant à des hauteurs de plusieurs mètres--et flottant, presque
+endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. «Ce phénomène,
+affirme le docteur Crookes, M. Home l'a exécuté, aussi, plus de _cent
+fois_ devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le
+magicien dans l'amphithéâtre de Rome.»
+
+D'après un grand nombre de professeurs émérites,--entre autres ceux dont
+nous avons cité les noms,--au témoignage de plusieurs délégués éminents
+d'universités ou d'académies, et des différents membres de la Société
+Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de
+l'attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus
+comme désormais avérés, seraient--(non compris leurs subdivisions):
+
+1º L'altération du poids d'un corps quelconque, obtenue à distance; 2º
+d'inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec
+des allées et venues,--sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues,
+_inimitables_,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3º des
+déplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds
+ou légers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4º de
+véritables «apparitions» de formes étranges, de «_regards_», de mains
+lumineuses, d'une ténuité inconcevable et cependant tangible--au point
+de supporter, dans l'air, un thermomètre en liège du poids de trois
+grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument
+insensible; ces mains offraient l'aspect tantôt vivant, tantôt
+cadavérique; et, si rapide que fût l'éclair dont on essayât d'en
+répercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a
+été impressionnée, en _aucune_ façon, de leur présence; et ces mains,
+pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers
+l'espace, les offrir à des spectateurs; puis, tout à coup, venaient nous
+«_serrer les mains avec toute la cordialité d'un vieil ami_»; 5º des
+mises en jeu d'instruments de musique placés, positivement, dans des
+conditions où toute communication était impossible et _dangereuse_ pour
+le médium; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une
+table et traçant des lignes d'écritures différentes où plusieurs ont
+affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en
+ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au
+crépuscule.
+
+«--J'ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes),
+l'une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige,
+nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente
+imperceptible d'une planche de chêne massive, sans qu'il fût possible
+d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l'œil nu, soit au
+microscope, _une trace quelconque d'érosion sur la tige ou sur les
+feuilles_, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente
+de cette planche.--Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous
+avons vu, ensemble, _l'ombre d'une forme humaine_ secouer des rideaux
+pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s'atténuant.--Cent
+fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles,
+s'élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites
+et horizontales selon le degré d'inclinaison de ces objets dans
+l'air.--Quant aux célèbres «tables tournantes», nous avons voulu, par
+surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales
+et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines
+d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le
+Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les
+professeurs étrangers s'étant donc assemblés pour un essai concluant à
+ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des
+chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et
+vaste table).--Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de
+leurs personnes n'était en contact direct avec la table. De plus,
+certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises
+pour avérer l'authenticité absolue du phénomène. En quelques instants,
+nous vîmes l'énorme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le
+parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans
+l'espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa
+place. Le Comité et l'assistance ont donc attesté comme «concluante»
+cette expérience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous étonner.»
+
+Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres
+faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne
+saurions prendre la responsabilité de telles citations; nous ne voulons
+et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment
+contrôlées et reconnues par la science comme _incontestables_. Lorsque
+nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible,
+sans opinions ni commentaires.
+
+Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce
+sujet:
+
+«--La foule, toujours avide du «surnaturel», nous demande: «Croyez-vous
+ou ne croyez-vous pas?» Nous répondons: «Nous sommes chimistes; nous
+sommes physiciens; notre fonction n'est pas de «croire ou de ne pas
+croire» mais de constater, d'une façon positive, si tel ou tel phénomène
+est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus.
+Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l'affirmative,
+au moins provisoirement, puisqu'à la parfaite consternation de nos sens
+et de notre entendement, l'évidence nous y contraint.
+
+Rien n'est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est
+conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître _toutes_ les
+lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait
+créer l'Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non
+conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en électricité, par exemple,
+l'expérience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette
+conformité.
+
+Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues
+hypothèses, ni théories, _quelles qu'elles soient_. Nous attestons,
+simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme
+à celui de toute notre longue carrière: la Vérité. Les Comités d'examen,
+les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints
+au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi: «Nous ne
+disons pas, encore une fois, que cela est _vraisemblable_; nous disons
+que cela EST.»
+
+Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout
+un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps
+à contrôler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie était
+possible), donnez-vous plutôt la peine d'examiner, d'abord, comme notre
+incrédulité primitive s'est, au moins, soumise à le
+faire.--Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu'il faut regarder
+comme des erreurs dans nos examens; spécifiez-les et suggérez ensuite,
+si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des
+ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles
+où nous avons placé les médiums,--à leur insu! Mais ne venez pas, à la
+hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer
+nos esprits d'une démence (qu'entre parenthèses nous aurions, seuls,
+qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent
+contre vos idées préconçues, _comme, autrefois, le furent les nôtres_.
+Il est difficile d'être plus _sceptiques ou plus positifs que nous_ en
+matière d'examen expérimental: si vous vous faites une supériorité de
+votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs, à quoi l'homme devra-t-il
+s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie
+disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par
+des médiums _réels_ en nos laboratoires et que les plus railleurs
+deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes
+foraines, après s'être bien moqués, en clignant de l'œil, d'un appareil
+de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu'ils
+en ont seulement effleuré les fils.--Pour le surplus, rejeter, à
+l'étourdie, les témoignages d'hommes à qui l'on a déféré des faits pour
+les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d'aucun
+témoignage humain _quel qu'il soit_, car il n'est point de faits dans
+l'Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui
+s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que
+celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez
+donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre
+scepticisme sur les nôtres--et que ces oiseuses controverses finissent!
+
+Donc:
+
+1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent
+établir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force liée à
+l'organisme humain et que l'on peut appeler _Force psychique_.
+
+2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d'une
+intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à
+volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu,
+_sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques_,
+sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés.»
+
+ * * * * *
+
+Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'à
+présent notifiées par l'illustre savant anglais et contresignées de noms
+considérables. Il y a lieu d'espérer que son livre va nous révéler les
+curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective
+de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas
+problématiques racontés par l'Histoire--et certains phénomènes opérés,
+paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous.
+Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envoûtements, de spiritisme,
+de lycanthropie, d'évocations, etc., relèveraient désormais de
+l'autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus
+ou moins régulières.
+
+Pour ce qui est d'entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport
+quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes
+grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà
+de l'humanité, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut
+encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes
+prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des
+êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la
+Mort... C'est une question qui, excédant le point de vue scientifique,
+est déjà jugée, _ne varietur_, à un autre point de vue, par des hommes
+qui s'appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis
+et saint Thomas d'Aquin.
+
+--Au fait, et le chrétien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces
+fantasmagories inquiétantes,--de cette... divinité pour tous?
+
+Le chrétien, quoi que puissent lui «écrire» d'apocryphes ou réels
+fantômes, est prémuni à tout jamais. L'Art d'évoquer les morts en
+vingt-cinq leçons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces
+sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que
+des tentations misérables.--Diverses paroles précises, formelles, de
+l'Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi _sérieuse_ que
+_définitive_. «_Voici la Nuit où personne ne travaille plus;--Où sera
+tombé l'arbre, il restera;--Les enfants du siècle feront des prodiges
+capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas séduire;--Celui
+qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour
+l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la
+lumière, la vérité, la vie: nul n'entre que par moi dans la
+Vie-éternelle_.» Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini.
+
+Les étoiles passeront, ces paroles jamais.
+
+Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues
+par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela
+pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des
+phénomènes dont l'esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il
+répond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible
+sourire:
+
+--Nous sommes à l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les
+curiosités qui viennent s'exhiber dans la salle commune.
+
+Règle générale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos âmes,
+l'amour de Dieu, le détachement de l'univers, l'union substantielle avec
+Jésus-Christ,--tout cela vient du Mal, émane de l'Enfer,
+_nécessairement_, _absolument_, sans autre examen ni compromis oiseux.
+Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul
+héritage du Fils de l'Homme. Il nous a prévenus: _Vous les connaîtrez
+par leurs fruits_; et nous n'avons que faire de tels fruits.
+
+Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l'Esprit seul de
+l'Évangile: il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre
+unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en
+prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous
+en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans
+notre foi.
+
+
+
+
+ LE DROIT DU PASSÉ
+
+
+Le 21 janvier 1871, réduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement
+des sorties aveugles, Paris, à l'aspect des positions inexpugnables d'où
+l'ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d'un bras
+fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de
+se taire.
+
+Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique
+observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la
+brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre,
+les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de
+Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui:
+
+«--La bête est morte.»
+
+L'envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait
+franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à
+travers les lignes d'investissement, il était arrivé au quartier-général
+de l'armée allemande.--On n'a pas oublié cette entrevue du Château de
+Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait
+tenté jadis les premières négociations.
+
+Aujourd'hui, c'était dans une salle plus sombre et toute royale, où
+sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux
+mandataires ennemis se réapparaissaient.
+
+A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table,
+s'était surpris à considérer, en silence, le comte de
+Bismarck-Schoenhausen, qui s'était levé.
+
+La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de
+major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée.
+A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque
+d'acier poli, obombré de l'éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le
+lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de
+l'Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke,
+sur leur vieille devise: _In trinitate robur_.
+
+Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie
+de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte
+sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux
+chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement
+traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison
+allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se
+dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l'hiver, sortait
+son adage: «_jamais assez_». Le doigt appuyé sur la table, il regardait
+au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de
+l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité
+de l'espace, pareille à l'aigle noire de ses drapeaux.
+
+Il avait parlé.--Et des redditions d'armées et de citadelles, des lueurs
+de rançons effroyables, des abandons de provinces s'étaient laissé
+entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanité le
+ministre républicain voulut faire appel à la générosité du
+vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de
+Louis XIV passant le Rhin et s'avançant sur le sol allemand, de victoire
+en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte
+européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d'Iéna!
+
+Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux échos de la foudre,
+couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit,
+alors se rappela... que c'était l'anniversaire d'un jour où, du haut de
+l'échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la
+magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent
+sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à
+laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n'avait pensé jusqu'à
+cet instant.--C'était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater,
+dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant
+tomber son épée.
+
+Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le
+chiffre de cette date régicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut
+demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il
+serait accordé, le chancelier jeta cette _officielle_ réponse:
+
+--Vingt et un; pas un de plus...
+
+Alors, le cœur oppressé par la vieille tendresse que l'on a pour sa
+terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au
+masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme
+celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent
+hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu'aux
+coins crispés de ses lèvres! Car, s'il est une illusion que même les
+plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cœur, tout à
+coup, devant les hauteurs de l'étranger, c'est la patrie.
+
+ * * * * *
+
+Le soir tombait, allumant la première étoile.
+
+Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du
+crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant
+le crépuscule.
+
+Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l'échange du salut glacé,
+le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques
+instants... Et il arriva qu'au fond de sa mémoire surgit bientôt un
+souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui,
+rendirent extraordinaire en son esprit.
+
+C'était le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de légende
+moderne qu'accréditaient des témoignages, des circonstances--et à
+laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.
+
+Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d'une origine
+inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu,
+un certain jour, en 1833, dans Paris.
+
+Là, s'exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni
+ressources, il avait osé se déclarer n'être autre que Celui... dont la
+tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous
+la hache du peuple français.
+
+A la faveur, disait-il, d'un acte de décès quelconque, d'une obscure
+substitution, d'une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au
+dévouement de deux gentilshommes, s'était positivement échappé des murs
+du Temple, et l'évadé royal... c'était lui.--Après mille traverses et
+mille misères, il était revenu justifier de son identité. N'ayant
+trouvé, dans _sa_ capitale, qu'un grabat de charité, cet homme que nul
+n'accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en
+héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d'une
+imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires,
+s'en était allé tristement mourir, l'an 1845, dans la ville de Delft en
+Hollande.
+
+On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'était
+écrié:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu'à ce que ta
+mère ne te reconnaisse plus.
+
+Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la
+Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II,
+avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles
+d'honneur d'un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa
+pierre tombale fût inscrite cette épitaphe:
+
+«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis
+XVI et de Marie-Antoinette d'Autriche, XVIIe du nom, roi de France.»
+
+Que signifiait ceci?... Ce sépulcre--démenti donné au monde entier, à
+l'Histoire, aux convictions les plus assurées--se dressait là-bas, en
+Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop
+penser.
+
+Cette immotivée décision de l'étranger ne pouvait qu'aggraver de
+légitimes défiances: on en maudissait l'accusation terrible.
+
+Quoi qu'il en fût, un jour de l'autrefois, cet homme de mystère, de
+détresse et d'exil était venu rendre visite à l'avocat déjà célèbre qui
+devait être, aujourd'hui! le délégué de la France vaincue. En
+fantastique revenant, il avait sollicité l'orateur républicain, lui
+confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène,
+l'indifférence initiale, sinon l'hostilité même, du futur tribun,
+s'étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son
+appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison,
+qu'importe!), Jules Favre avait pris à cœur cette cause--qu'il devait
+étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l'énergie
+et les accents d'une foi vive. Et, d'année en année, ses relations avec
+l'inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu'un jour,
+en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire
+client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en
+signe d'alliance et de reconnaissance profondes) d'un vieil anneau
+fleurdelisé dont il tut la provenance originelle.
+
+C'était une chevalière d'or. Dans une large opale centrale, aux lueurs
+de rubis avait été gravé, d'abord, le blason de Bourbon: _les trois
+fleurs de lys d'or sur champ d'azur_. Mais, par une sorte de déférence
+triste,--pour qu'enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage
+seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que
+possible, les armoiries royales.
+
+Maintenant, l'image d'une Bellone tendant, sur l'arc fatidique, la
+flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant,
+l'écusson primordial.
+
+Or, d'après les biographes, c'était une sorte d'inspiré, d'illuminé,
+quelquefois, ce prétendant téméraire!--A l'en croire, Dieu l'avait
+favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d'une
+puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de
+ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.--Ce fut
+donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de
+son ami, qu'il ajouta, dans cette soirée d'adieu et en lui conférant
+l'anneau, ces singulières paroles:
+
+--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une
+statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux
+âges. Elle traduit ce qu'elle recouvre.--_Au nom du roi Louis XVI et de
+toute une race de rois dont vous avez défendu l'héritage désespéré,
+portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur
+esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu'il soit un
+jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le TÉMOIN de leur présence_!
+
+Favre a déclaré souvent avoir attribué, _alors_, à quelque exaltation
+produite par une trop lourde continuité d'épreuves, cette phrase qui lui
+parut longtemps inintelligible--mais à l'injonction de laquelle il
+obéit, toutefois, par respect, en passant à l'annulaire de sa main
+droite, l'Anneau prescrit.
+
+Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII» à
+ce doigt de sa main droite. Une sorte d'occulte influence l'avait
+toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui
+comme ces emprises de fer que les chevaliers d'autrefois gardaient,
+rivées à leurs bras, jusqu'à la mort, en témoignage du serment qui les
+vouait à la défense d'une cause. Pour quel but obscur le Sort lui
+avait-il comme imposé l'habitude de cette relique à la fois suspecte et
+royale?...--Avait-il donc fallu, enfin! qu'_à tout prix_ ceci dût
+devenir possible--que ce républicain prédestiné _portât ce Signe à la
+main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait_?
+
+Il ne s'en inquiétait pas: mais, lorsqu'on essayait de railler, en sa
+présence, le nom germain de son dauphin d'outre-tombe:
+
+--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement.
+
+Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l'imprévu des événements
+avait élevé peu à peu l'avocat-citoyen jusqu'à le constituer, tout à
+coup, le représentant même de la France! Il avait fallu, pour amener
+ceci, que l'Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille
+hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec
+leurs maréchaux et leur Empereur--et maintenant, avec leur capitale!--Et
+ce n'était pas un rêve.
+
+C'est pourquoi le souvenir de l'_autre_ rêve, moins incroyable, après
+tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce
+soir-là, dans la salle déserte où venaient d'être débattues les
+conditions de salut--ou plutôt de vie sauve--de ses concitoyens.
+
+A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l'Anneau transmis à
+son doigt, des coups d'œil de visionnaire. Et sous les transparences de
+l'opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler,
+autour de l'héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l'antique
+écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint
+Louis.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours après, les stipulations de l'armistice ayant été acceptées
+par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur
+pouvoir collectif, s'était rendu à Versailles pour la signature
+officielle de cette trêve, qui amenait l'épouvantable capitulation.
+
+Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s'étant relu
+le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l'article 15, dont la teneur
+suit:
+
+--«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures
+et scellé de leurs sceaux les présentes conventions.
+
+»Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.
+
+»_Signé:_ Jules FAVRE--BISMARCK.»
+
+M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d'accomplir la
+même formalité pour régulariser cette minute, aujourd'hui déposée à
+Berlin aux Archives de l'empire d'Allemagne.
+
+M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette
+journée, de se munir du sceau de la République française, voulait
+l'envoyer prendre à Paris.
+
+--Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet
+suffira.
+
+Et, comme s'il eût connu ce qu'il faisait, le Chancelier de Fer
+indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l'Anneau légué par
+l'Inconnu.
+
+A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du
+Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le vœu prophétique
+dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans
+le saisissement d'un vertige, son impénétrable interlocuteur.
+
+Le silence, en cet instant, se fit si profond qu'on entendit, dans les
+salles voisines, les heurts secs de l'électricité qui, déjà,
+télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l'Allemagne et de la
+terre;--l'on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà
+transportaient des troupes aux frontières.--Favre reporta les yeux sur
+l'Anneau!...
+
+Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément
+autour de lui dans la vieille salle royale, et qu'elles attendaient,
+dans l'invisible, l'instant de Dieu.
+
+Alors, comme s'il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire
+décret d'en haut, il n'osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à
+la demande ennemie!
+
+Il ne résista plus à l'Anneau qui lui attirait la main vers le Traité
+sombre.
+
+Grave, il s'inclina:
+
+--C'EST JUSTE, dit-il.
+
+Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux
+flots de sang français, deux vastes provinces, sœurs parmi les plus
+belles! l'incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que
+le numéraire métallique du monde--sur la cire pourpre où la flamme
+palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d'or à sa main
+républicaine--Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où,
+sous la figure d'une Exterminatrice oubliée et divine, s'attestait,
+_quand même_! l'âme--soudainement apparue à son heure terrible--de la
+Maison de France.
+
+
+
+
+ LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS
+
+
+ 1880.
+
+
+Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de
+circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques
+esprits, la sensation d'une de ces _correspondances_ dont parle
+Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse,
+quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites
+les plus extrêmes du bizarre.
+
+Pendant l'été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar
+Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l'Allemagne
+furent invités. C'était, je crois, à l'occasion d'un projet d'alliance
+entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du
+tzaréwitch.
+
+Le programme comprenait une fête à Eisenach--et l'exécution des
+principales œuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom
+d'ailleurs, de Weimar.
+
+Arrivé à l'_Hôtel du Prince_, la veille de la fête, je me trouvai placé,
+le soir, à table d'hôte, en face de Liszt--qui, sablant le champagne au
+milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa
+soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour
+d'Autriche douée d'un petit nez retroussé--très en vogue,
+paraît-il--mais, en revanche, d'une de ces vertus austères qui l'avait
+fait surnommer sainte Roxelane.
+
+Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse
+d'armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville.
+
+A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six
+pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois
+plaisanteries, nous fîmes connaissance.
+
+Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan
+jouissait d'un sourire grâce auquel s'éclairaient toutes questions
+difficiles. J'appris, plus tard, que sa charge était une sorte de
+sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l'Empereur.--Ah!
+l'étrange passant! Sa mise, toujours d'une élégance négligée, était
+sommée d'un légendaire chapeau bossue--n'est-ce pas incroyable?--comme
+celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d'un bolivar
+d'ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L'on eût dit le point
+saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d'ailleurs. Somme
+toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite
+à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain,
+me défendre.
+
+--Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve.
+
+--Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu'en simple amateur.
+
+Sur une question vague, au sujet de l'agitation moderne en son pays
+d'adoption:
+
+--De nos jours, me répondit-il, un tzar n'est observé avec malveillance
+que _par les milliers d'yeux de la petite seigneurie russe_, de la menue
+noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont,
+là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d'eux-mêmes, se
+revendre. Tous sont pour l'Empereur. Ce n'est plus sous les pieds d'un
+tzar, _c'est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure_.
+
+Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me
+conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de _parvenir_
+dans la vie»--et j'écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec
+cette sorte d'estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence.
+
+On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s'approcha de
+moi.
+
+--Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire
+que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de
+chapelle, m'envoie te prier d'accepter, sans cérémonie, une tasse de
+thé. Apporte un de tes manuscrits.
+
+--Soit, répondis-je.
+
+Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le
+Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m'ayant
+prié de lui lire quelque fantaisie, je m'assis, auprès d'un candélabre,
+devant le guéridon sur lequel il s'accoudait. Entouré d'une vingtaine
+d'intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d'environ
+dix pages, d'une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle:
+TRIBULAT BONHOMET.
+
+Il est des soirs où l'on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard
+m'avait fait tomber, sans doute, sur l'un d'eux. J'obtins donc un succès
+de fou rire très extraordinaire.
+
+Cette hilarité presque convulsive s'empara des plus graves personnages
+de l'auditoire, jusqu'à leur faire oublier l'étiquette. J'en atteste les
+invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un
+sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut
+obligé de se retirer--et nous entendîmes dans l'antichambre les
+monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en
+liberté.--Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces
+lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d'un
+sourire au souvenir de cette soirée.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d'Eisenach,
+entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg,
+les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s'ébattaient
+dans l'allégresse.--Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés,
+des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se
+sentant digne de l'avenir.
+
+Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de
+tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le
+saluait en souriant.
+
+Le matin, j'avais visité la Wartburg. J'avais contemplé, à mon tour,
+cette tache noire que l'encrier de Martin Luther laissa sur la muraille,
+en s'y brisant, alors qu'un soir le digne réformateur, croyant entrevoir
+le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux
+cornes! J'avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle
+des roses,--la salle du Landgrave où les _minnesingers_ Walter de la
+Vogelwelde et Wolfram d'Eischenbach furent vaincus par le chant du
+chevalier de Vénus.
+
+La fête continuait donc l'impression des siècles, évoquée par la
+Wartburg.
+
+Le Grand-duc, m'ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement
+de courtoisie charmante.
+
+Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme
+qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui
+donnaient le bras.
+
+--C'est, me dit-il, l'artiste qui a créé la _Marguerite_ du _Faust_, en
+Allemagne. Elle sera demain centenaire.
+
+Quelques instants après, il reprit, avec un sourire:
+
+--Dites-moi, n'avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l'ours,
+le loup-cervier, le renne, le guépard, l'aigle,--toute une ménagerie?
+
+Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible,
+seulement en français, sorte de calembour de souverain à l'usage des
+visiteurs:
+
+--A présent, vous voyez le _grand-duc_. Il y en a par milliers dans le
+parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'Allemagne.
+Je les y laisse vieillir.
+
+Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un
+chambellan. Je m'éloignai. L'instant d'après, le comte Phëdro
+m'annonçait que l'empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu'il
+assisterait, le lendemain, au _Vaisseau-fantôme_.
+
+Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des
+frênes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premières
+étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le
+silence se fit.--Au loin, un chœur de huit cents voix, d'abord
+invisible, commençait le _Chant des Pèlerins_, du _Tannhauser_. Bientôt
+les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons
+de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face
+de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.--Où d'aussi
+surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces
+contrées, tout artistiques, de l'Allemagne?... Lorsqu'après le puissant
+_forte_ final, le chœur se tut,--une voix, une seule voix! celle de Retz
+ou de Scaria sans doute,--s'éleva, distincte, détaillant magnifiquement
+l'invocation de Wolfram d'Eischenbach à l'Étoile-du-Soir.
+
+Le _minnessinger_ était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du
+passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l'air d'un
+rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s'éteignit,
+dans les échos, sans que personne eût l'idée, même, d'applaudir. Ce fut
+comme après une prière du soir.
+
+Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était
+finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à
+Weimar.--Le tzar était arrivé.
+
+ * * * * *
+
+Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'étincelante
+madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses
+lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrière les
+vitres d'un manoir abandonné,--Sainte Roxelane s'y trouvait aussi.
+
+Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.
+
+La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d'une myriade de
+diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu
+et or et sur les habits noirs. C'étaient aussi de pâles et purs profils
+d'étrangères, des blancheurs sur le velours des loges--et des regards
+altiers se croisant comme des saluts d'épées. Une race s'évoquait sur un
+front, d'un seul coup d'œil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.
+
+Au centre,--dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,--le prince
+Wladimir;--auprès de ce jeune homme, l'une des princesses de
+Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.
+
+A droite, celle du roi de Bavière absent.--Dans l'avant-scène de droite,
+froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front
+enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le
+tzar Alexandre II.
+
+Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle
+avec un grand silence. L'ouverture du _Vaisseau-fantôme_ se déchaîna;
+l'appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs,
+pareil au fatal refrain d'un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je
+regardai le tzar.
+
+Il écoutait aussi.
+
+A la fin de la soirée, l'esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je
+vins souper à l'_Hôtel du Prince_. Là, c'étaient des cris
+d'enthousiasme!
+
+Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j'entendais, je
+résolus d'aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.
+
+Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs.
+
+Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel
+enchantement!--J'entrai.
+
+A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur
+brillait. C'était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette
+immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste
+nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il
+était mort.--«De la lumière!» pensai-je.--Et je m'enfonçai sous les
+arbres centenaires d'une allée qui, entrecroisant à une hauteur
+démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore
+l'obscurité.
+
+Et une délicieuse odeur d'herbes, de buissons et de fleurs mouillées,
+d'écorces fendues par le moût immense de la sève--et cette houle, qui
+sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.
+
+Personne.
+
+Je marchai pendant près d'une heure, sans m'orienter, au hasard.
+
+Cependant les taillis, formés à hauteur d'homme par les premiers rameaux
+des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres
+vivants s'y agitaient.
+
+En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j'aperçus des
+myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C'étaient les
+_grands-ducs_ dont m'avait parlé (je m'incline) _celui_ de Saxe-Weimar.
+
+Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition
+les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches,
+respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations
+sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec
+un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-être, changeait d'arbre. A
+part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries.
+Leur nombre était surprenant.
+
+Mon noctambulisme m'avait conduit jusqu'à l'ouverture d'une clairière au
+fond de laquelle j'entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal
+souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus
+un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la
+nuit. Je m'étendis et m'accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il
+pouvait être une heure et demie du matin.
+
+Tout à coup, au sortir de l'une des contre-allées qui avoisinent le
+château, quelqu'un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la
+main.
+
+--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s'avancer
+lentement ce promeneur.
+
+Mais, à l'entrée de mon allée, la lumière de la lune l'ayant baigné
+spontanément, je tressaillis.
+
+--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.
+
+Une seconde après, je le reconnus. Oui, c'était lui. L'homme qui venait
+de s'aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,--celui-là
+que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont
+j'entendais les pas, au milieu de l'allée, dans la nuit,--c'était bien
+l'empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois
+seul à seul avec lui m'impressionnait.
+
+Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à
+respirer aussi, sans autre confident que le silence. J'écoutais ses pas
+s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son
+cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d'or, ses favoris
+grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut
+qu'un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.
+
+Dépassant ma présence, je l'entendis s'éloigner vers une éclaircie
+latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar,
+s'arrêter, puis jeter un long coup d'œil sur l'espace du côté de
+l'aurore--vers l'Orient, plutôt! Brusquement il écarta de ses deux mains
+la ramée d'un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains,
+fumant par moments et immobile.
+
+Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l'alarme
+derrière lui! Et voici qu'entre les profondes feuillées des prunelles
+sans nombre s'allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une
+analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa
+l'esprit.
+
+Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les aperçût--des milliers d'yeux,
+de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,--même ici,
+perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce
+maître spirituel et temporel de cent millions d'âmes et dont l'ombre
+couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à
+la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés
+ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu!
+
+Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée,
+sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait
+passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il
+frôlait le banc où j'étais étendu.
+
+Il s'éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au
+détour d'une avenue, là-bas, disparut subitement.
+
+Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le «_Bogë
+Tzara Harni_» scandé par le feu des puissants canons de la capitale
+religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin,
+annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le
+songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont
+les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il se rappellera le
+promeneur qui écartait, d'un geste fatigué, les branches qui gênaient sa
+vue et ses pensées--il évoquera la haute figure du prédécesseur qui
+passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant et
+l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant
+son front morose et dédaigneux.
+
+
+
+
+ L'AVENTURE DE TSE-I-LA
+
+
+«Devine, ou je te dévore.»
+
+ LE SPHYNX.
+
+
+Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si,
+aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du
+Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de
+mœurs à demi tartares.
+
+Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore éteint
+les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la
+Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition
+chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états
+moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des croyances
+mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des «dieux»
+dans les affaires du pays.
+
+L'avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le
+gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagace,
+avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à
+mille vengeances, dut de s'éteindre en paix au milieu de la haine de son
+peuple--dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les
+bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.
+
+ * * * * *
+
+Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi d'été
+dont l'ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les
+feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une pluie de
+flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages,
+qui, s'avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale
+Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,--Tchë-Tang,
+assis dans la plus fraîche des salles d'honneur de son palais, sur un
+siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf,
+s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.
+
+Derrière lui, la statue colossale de Fô, l'inexprimable dieu, dominait
+son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de
+cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se
+tenait debout son bourreau favori, l'éventant.
+
+Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des
+princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les
+fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré
+d'imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis,
+chacun des groupes où l'on causait à voix basse. Ne sachant qui
+exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait,
+taciturne et menaçant.
+
+Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait,
+par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une
+belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à
+ceinture brochée d'argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.
+
+Sur un coup d'œil du roi:
+
+--Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n'être
+qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au
+mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers
+toi de la part des Poussahs immortels.
+
+--Parle, dit Tchë-Tang.
+
+Tsë-i-la se redressa.
+
+ * * * * *
+
+--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens
+mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs,
+m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui
+éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras
+qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement,
+éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera
+sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l'espace
+qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de
+sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie,
+au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras
+donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras,
+paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont
+l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce
+secret est bien tel que je te l'annonce.
+
+A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l'assemblée, un frémissement et
+un grand silence. Une vague angoisse émouvait l'impassibilité ordinaire
+des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler,
+s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilège divin.
+Plusieurs s'efforçant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder,
+pâlissaient, malgré eux, de l'assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait
+autour de lui cette gêne dénonciatrice.
+
+Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude,
+s'écria:
+
+--Nous n'avons que faire des propos d'un insensé ivre d'opium.
+
+Les mandarins, alors, se rassurant:
+
+--Les Poussahs n'inspirent que les très vieux bonzes des déserts.
+
+Et l'un des ministres:
+
+--C'est à notre examen, tout d'abord, de décider si le prétendu secret
+dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d'être soumis à la
+haute sagesse du roi.
+
+A quoi, les officiers irrités:
+
+--Et lui-même... peut-être n'est-il qu'un de ceux dont le poignard
+n'attend, pour frapper le Maître, que l'instant où les yeux distraits...
+
+--Qu'on l'arrête!
+
+Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des
+caractères sacrés:
+
+--Continue, dit-il, impassible.
+
+Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces
+joues, un petit éventail en brins d'ébène:
+
+--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand
+secret en le révélant à d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les
+Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi
+pour interprète:--O princes, non, je n'ai pas fumé d'opium, je n'ai pas
+le visage d'un insensé, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce
+que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut
+également, s'il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi,
+jugeras donc, en ton équité, s'il mérite le prix que je t'en
+demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l'énoncent tu
+ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son
+prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle
+d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l'insigne
+princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or.
+
+En prononçant les mots «liangs d'or», une imperceptible teinte rose
+monta aux joues de Tsë-i-la, qu'il voila d'un battement d'éventail.
+
+L'exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et
+courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'orgueil et
+l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant
+le jeune homme qui, intrépide, ajouta:
+
+--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l'inexprimable
+dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te
+paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder _cette_ récompense ou la
+mort qu'il te plaira.
+
+Tchë-Tang se leva:
+
+--C'est juré, dit-il;--suis-moi.
+
+ * * * * *
+
+Quelques moments après,--sous des voûtes qu'une lampe, suspendue
+au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes
+fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la
+haute taille apparaissait, dans l'ombre, à trois pas de lui. Le roi se
+tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite
+s'appuyait sur le front d'un dragon de métal qui sortait de la muraille
+et dont l'œil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de
+Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa
+tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans
+l'obscurité.
+
+Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.
+
+--J'écoute, dit Tchë-Tang.
+
+--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète
+Li-taï-pé.--Les dieux m'ont donné en génie, ce qu'ils t'ont donné en
+puissance; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les
+remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible,
+sans désirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais,
+au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j'ai vu ta
+fille Li-tien-Së,--qu'encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des
+grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-là, mon pinceau n'a
+plus tracé de caractères, et je sens en moi qu'elle aussi songe au
+rayonnement dont elle m'a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce
+la plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j'ai voulu, par un
+trait héroïque, d'une subtilité presque divine, m'élever, moi, passant,
+ô roi! jusqu'à elle, ta fille!
+
+Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce
+sur l'œil du dragon. Les deux battants d'une porte roulèrent sans bruit
+devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'un cachot voisin.
+
+Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient près d'un brasier où
+chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie,
+solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite
+cage d'acier, ronde, trouée d'une ouverture circulaire.
+
+Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de la Mort terrible. Après
+d'atroces brûlures, la victime était suspendue en l'air, par un poignet,
+à cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attaché, en arrière, au
+pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la
+tête, et, l'ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir
+introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au
+condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les
+ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.
+
+A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus
+résolus:
+
+--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement
+Tsë-i-la.
+
+Les battants se refermèrent.
+
+--Ton secret? gronda Tchë-Tang.
+
+--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir!
+dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est
+elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là-haut, ceux qui
+attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la
+nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en
+leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle
+pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur
+angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine
+hésiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais
+je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n'est plus
+qu'une question d'heures; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te
+suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la
+proie de tes assassins.
+
+«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l'heure, au
+contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance
+prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de
+ton trône--et que là, m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu
+mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--qu'après nous avoir
+fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les
+cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à cette vue tous ceux de tes
+courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l'ombre, contre
+toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu'à l'avenir nul
+n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait
+ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant
+dans les conseils de l'État; donc il ne saurait être possible qu'une
+chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la
+soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée,
+victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses
+vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide,
+et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour
+paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant
+inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que
+consistât la valeur d'un secret, insufflé par les vieux génies de notre
+Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possèdes_?...
+C'est elle seule qu'il s'agissait de CRÉER! je l'ai fait. Le reste
+dépend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai précisé les liangs d'or et
+la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du
+prix arraché à ta duplicité célèbre, l'épouvantable importance de mon
+imaginaire secret.
+
+«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau,
+exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon
+maître, aux pensées de lumière,--je te déclare, en vérité, voici ce que
+te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux!
+Fais grâce, d'un cœur sous l'impression du Ciel! Menace d'être à
+l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie
+des peuples, en l'honneur de Fô (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi,
+demain je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans
+quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs
+d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l'heure je
+recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je présume
+que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois
+seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux
+princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n'ai
+que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux
+m'ont donné la solidité du cœur et l'intelligence égale à celle,
+n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes
+grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge
+Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu'en voyant mes yeux, elle te le
+dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et
+si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en
+amour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de
+vivre! Je n'en ai pas d'autres à te livrer.--Pèse, choisis et prononce!
+J'ai parlé.
+
+Tsë-i-la se tut.
+
+Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre
+silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers
+le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda
+fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments
+indéfinissables.
+
+Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui
+jetant son collier royal autour du cou:
+
+--Viens, dit-il.
+
+Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de
+lumière et de liberté.
+
+Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune
+éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:
+
+--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait?
+C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce
+collier?
+
+--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte
+vers le soleil.
+
+
+
+
+ AKËDYSSÉRIL
+
+
+ _A monsieur le Marquis de Salisbury_.
+
+
+_Toute chose ne se constitue que de son vide._
+
+ Livres Hindous.
+
+
+La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d'or; c'était
+un soir des vieux âges; la mort de l'astre Souryâ, phénix du monde,
+arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.
+
+Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de
+palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages
+sur les vallées du Habad:--à leurs versants opposés s'alternaient, dans
+les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues
+de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'étouffante brise.
+Là, dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets
+retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu.
+
+Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l'éternel de
+ses colonnades colossales dominait la cité: ses portails lamés d'or
+réfractaient les clartés aériennes et, s'espaçant à ses alentours, les
+cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs
+de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les
+étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux
+s'enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.
+
+L'eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des
+distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence
+du fleuve, et l'immense ville riveraine se déroulait en un désordre
+oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux
+coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parais où le
+pyramidion du lingham de Sivà, l'ardent Wissikhor, semblait brûler dans
+l'incendie de l'azur.
+
+Aux plus profonds lointains, l'allée circulaire des Puits, les
+interminables habitations militaires, les bazars de la zone des
+Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de
+Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y
+scintillaient déjà des lueurs d'étoiles. Et surplombant dans les cieux
+mêmes, ces confins de l'horizon, de démesurées figures d'êtres divins,
+sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient,
+évasant leurs genoux dans l'immensité: c'étaient des cimes taillées en
+forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l'abîme, à
+l'extrémité d'un bras vertigineux, un lotus de pierre;--et l'immobilité
+de ces présences inquiétait l'espace, effrayait la vie.
+
+Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de
+gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.--La
+multitude emplissait d'une allégresse grave les rues, les places
+publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des
+deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter,
+de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé
+chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures
+sublimes, annonçait le retour d'Akëdysséril, de la jeune triomphatrice
+des deux rois d'Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux
+éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de
+trame d'or, s'était illustrée à l'assaut d'Éléphanta par des faits
+d'héroïsme qui avaient enflammé autour d'elle mille courages.
+
+ * * * * *
+
+Akëdysséril était la fille d'un pâtre, Gwalior.
+
+Un jour, au profond d'un val des environs de Bénarès, par un automnal
+midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux
+bords d'une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur
+d'aurochs, Sinjab, l'héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait
+alors sur l'immense contrée du Habad. Et, sur l'instant même, le charme
+de l'enfant prédestinée avait suscité, dans tout l'être du jeune prince,
+un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens
+de Sinjab qu'il l'élut, d'un cœur ébloui, pour sa seule épouse,--et
+c'était ainsi que l'enfant du conducteur de troupeaux était devenue
+conductrice de peuples.
+
+Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,--qu'elle
+aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le vieux monarque, un
+désespoir avait à ce point projeté l'ombre dont on succombe, que tous
+entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l'aboiement des chiens
+funèbres d'Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient dû élever,
+à la hâte, un double tombeau.
+
+Désormais, n'était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le
+prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür,
+sous la tutelle auguste d'Akëdysséril, devait être transmise?
+
+Peut-être: nul ne délimitera la justice d'aucun droit chez les mortels.
+
+Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de
+Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions
+et d'un cœur tourmenté par l'avenir, s'était conduite en brillante
+rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force,
+le courage et l'amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques
+largesses de dignités et d'or, se créer, à la cour de Séür, dans
+l'armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'état, dans les
+provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que,
+d'heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd'hui,
+des lendemains d'un avènement nouveau dont la nature, même, lui était
+inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s'instruisit
+au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril, dès que le rappel du
+jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s'affranchir,
+d'avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui
+réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous
+discutables devoirs, de la puissance royale.
+
+Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc
+envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés
+d'intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de
+sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son
+escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa
+fiancée d'amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.
+
+Et ce fut au moment où tous deux s'apparaissaient pour la première fois,
+sur la route, aux clartés de la nuit.
+
+Depuis cette heure, prisonniers d'Akëdysséril, les deux adolescents
+vivaient précipités du trône, isolés l'un de l'autre en deux palais que
+séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde
+sévère.
+
+Ce double isolement, une raison d'état le motivait: si l'un d'eux
+parvenait à s'enfuir, l'autre demeurait en otage et, réalisant la loi de
+prédestination promise aux fiancés dans l'Inde ancienne, ne s'étant
+apparus cependant, qu'une fois, ils étaient devenus la pensée l'un de
+l'autre et s'aimaient d'une ardeur éternelle.
+
+ * * * * *
+
+Près d'une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la
+dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement
+ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante,
+traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les
+menaçant!--Son lucide esprit n'avait-il pas su augmenter la prospérité
+de ses États! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la
+région l'admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette
+guerrière--si délicieuse qu'en recevoir la mort était une faveur qu'elle
+ne prodiguait pas.
+
+Et puis, une légende de gloire s'était répandue touchant son étrange
+valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l'avaient vue,
+au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et
+intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l'haodah lourd de pierreries
+de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots
+et de flèches, indiquer, d'un altier flamboiement de cimeterre, la
+victoire.
+
+C'est pourquoi le retour d'Akëdysséril dans sa capitale, après un
+guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports
+de son peuple.
+
+Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n'en fut plus
+distante que de très peu d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin
+déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de
+fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la
+route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles,
+laissant camper ses armées dans les villages environnants.
+
+Déjà, dans Bénarès, au profond de l'allée de Pryamvêda, des torches
+couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de
+lampes, en hâte, l'immense palais de Séür. La population cueillait des
+branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l'avenue
+du palais, transversale à l'allée des Richis, s'ouvrant sur la place de
+Kama; l'on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en
+écoutant frémir la terre sous l'irruption des chars de guerre, des
+fantassins en marche et des flots de cavalerie.
+
+Soudain, l'on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des
+cliquetis d'armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de
+ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute
+part, des cohortes d'avant-garde entraient dans la ville, enseignes
+hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs
+sowaris.
+
+Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte de Surate était couverte
+de ces fauves tapis d'Irmensul--et des lointaines manufactures
+d'Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des
+marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques.
+
+Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers
+et des sycomores, le long de l'avenue du Gange, flottaient de riches
+étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte
+d'Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un
+éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes,
+d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès
+duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait
+des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'Éléphanta--de
+la poudre d'or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d'une
+torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes
+combats de rhinocéros qu'idolâtraient les Hindous. Les habitants
+redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la
+reine; ils questionnaient les haletants éclaireurs; à grand'peine, ils
+étaient rassurés.
+
+Dans un espace laissé libre, entre d'élevés et lourd trépieds de bronze
+d'où s'échappaient de bleuâtres vapeurs d'encens, se tordaient, en des
+guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes; elles
+jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de
+poignards, simulaient des mouvements de volupté,--des disputes, aussi,
+pour donner à leurs traits une animation;--c'était à l'entrée de
+l'avenue des Richis sur le chemin du palais.
+
+ * * * * *
+
+A l'autre extrémité de la place de Kama s'ouvrait, silencieusement, la
+plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le
+regard. Elle s'étendait, déserte, assombrissant, sur son profond
+parcours à l'abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant
+l'entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres,
+faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons
+d'une musique aiguë.
+
+C'était l'avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût
+aventuré sous l'épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient
+accoutumés à n'en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie
+oppressait, aujourd'hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à
+cette avenue. On eût dit qu'elle n'arrondissait pas là, béante, ses
+ténèbres, avec son aspect de songe. D'après une très vieille tradition,
+à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des
+feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la
+terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l'étendue était toute
+pénétrée de l'ombre même de Sivà.
+
+ * * * * *
+
+Tous les yeux interrogeaient l'horizon.--Viendrait-elle avant que montât
+la nuit? Et c'était une impatience à la fois recueillie et joyeuse.
+
+Cependant le crépuscule s'azurait, les flammes dorées s'éteignaient et,
+dans la pâleur du ciel, déjà,--des étoiles...
+
+Au moment où le globe divin oscillait au bord de l'espace, prêt à
+s'abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les
+vapeurs occidentales,--et voici qu'en cet instant même, au sortir des
+défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la
+route de Surate, apparurent, en des étincellements d'épaisses
+poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des
+chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts
+de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères
+d'airain d'où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement
+de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes
+coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de
+chaque pas. Puis, escortant l'attirail roulant des machines de siège, et
+les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des
+litières de feuilles, gisaient les blessés, d'autres troupes de pied,
+les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les chariots des
+vivres. C'était là presque toute l'avant-garde; ils descendaient, en
+hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement
+par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales,
+encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient
+sur Bénarès.
+
+Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la
+route, criant différents ordres, et suivie d'un roulis de pesants
+traîneaux d'où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des
+richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse,
+secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux
+tigrés, les deux rois d'Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe
+dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs.
+
+Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants,
+montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant,
+quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc
+transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c'étaient les
+belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.
+
+Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d'un demi-orbe formé
+de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de
+guerriers d'élite--que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l'immense
+vision d'un enveloppement d'armées--apparut l'éléphant noir, aux
+défenses dorées, d'Akëdysséril.
+
+A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois
+d'orgueil et d'épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante
+acclamation; des milliers de palmes, agitées, s'élevèrent; ce fut une
+enthousiaste furie de joie.
+
+Déjà, dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine
+du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait,
+mystiquement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On
+apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s'agrafait
+son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main
+gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l'exemple des Dêvas
+sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa
+main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouillé d'une
+rosée de rubis.
+
+Le soir, qui l'illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les
+jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de
+l'espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut,
+latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de
+palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes
+des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des
+haches.
+
+Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.
+
+Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle
+effroyable masquait l'espace une monstrueuse nuée noire, mouvante,
+sembla s'élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et
+graduellement--du ras de l'horizon: c'était l'armée qui surgissait
+derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses
+puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements
+étaient préparés dans les bourgs prochains.
+
+Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de
+l'Entrée-du-Septentrion que d'une portée de flèches, les cortèges
+s'avancèrent sur la route pour l'accueillir.
+
+Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d'Akëdysséril.
+
+ * * * * *
+
+Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La
+pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d'un bandeau fané dans les
+batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d'or, la pâleur de son
+front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et
+musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux
+bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d'un charme oppressif
+qui, d'abord, inspirait plutôt le trouble que l'amour. Pourtant des
+enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de
+l'avoir vue.
+
+Une lueur d'ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son
+corps: telles ces transparences dont l'aube, voilée par les cimes
+hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.
+
+Sous l'horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu
+sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux,
+surchargés de rêves, dispensaient autour d'elle une magie
+transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils
+saturaient d'inconnus enchantements l'étrangeté fatale de ce visage,
+dont la beauté ne s'oubliait plus.
+
+Et le saillant des tempes altières, l'ovale subtil des joues, les
+cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche
+touchée d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce
+sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet
+ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus
+magnétique séduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux
+étoilées.
+
+Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.
+
+Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les
+jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole,
+s'émerveillait des infinis désirs qu'élevait, sur ses pas, l'héroïque
+maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.
+
+Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses
+mélancolies de cette femme, le son d'or de son rire,--mordre, presser
+idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cœur, en des baisers
+partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes
+de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s'y perdre--en l'abîme
+de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d'où se
+réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux
+chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d'où sortait
+cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs
+d'armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures
+reçues là, sous ses prunelles.
+
+Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entière,
+s'exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle...
+que,--dans l'animation, surtout des mêlées,--un charme torturait autour
+d'elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à
+son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard
+surhumain, si délirant qu'elle semblait s'y donner.
+
+C'étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle
+seule connus et qui s'évoquaient en ses sommeils.
+
+ * * * * *
+
+Telle apparaissait Akëdysséril, à l'entrée, maintenant de la citadelle.
+Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d'amour
+dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les
+chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les
+voûtes et s'irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d'allégresse
+de son peuple l'appelaient: poussant donc son éléphant noir sous le
+porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra
+dans Bénarès.
+
+Soudainement, ses regards tombèrent sur l'avenue décriée au fond de
+laquelle s'accusait, dans l'éloignement, l'antique, l'énorme façade
+écrasée du temple de Sivà.
+
+Tressaillant--d'un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta un
+ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l'hodah sur les
+flancs de l'animal.
+
+Elle descendit légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres évoqués
+par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques
+noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission
+très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle.
+
+On s'écarta, d'après un vœu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés
+autour d'elle chuchotèrent, l'un après l'autre, longtemps, longtemps, de
+très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur
+la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu'elle écoutait, que
+son pâlissant visage s'éclaira, tout à coup, d'un affreux reflet
+menaçant.
+
+Elle se détourna; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence
+de la place muette:
+
+--Un char! s'écria-t-elle.
+
+Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux
+rênes de soie tressée de fils d'airain.
+
+Bondissant à la place quittée:
+
+--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle,
+
+Et, de ses yeux fixes, elle considérait l'avenue déserte. Indifférente à
+la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville
+interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'étincelles,
+renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur
+des roues, s'enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs
+ombrages de Sivà, qui prolongeaient l'horreur de leur solitude jusqu'au
+temple fatal.
+
+On la vit bientôt décroître, dans l'éloignement, devenir une
+clarté,--puis, comme une scintillation d'étoile...
+
+Enfin, tous, confusément, l'aperçurent, lorsque, parvenue à l'éclaircie
+septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques
+au delà desquelles, sur la hauteur, s'étendaient les parvis du
+sanctuaire et ses colonnades profondes.
+
+Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait,
+maintenant, là-bas, les marches redoutées.
+
+Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de
+son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion,
+comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu'à la
+place de Kama.
+
+Au troisième appel, les mystérieux battants s'ouvrirent sans aucun
+bruit. Akëdysséril, comme une vision, s'avança dans l'intérieur de
+l'édifice.
+
+Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques,
+distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur
+elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la
+demeure du dieu.
+
+ * * * * *
+
+La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s'aventura
+sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles
+des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses
+pas.
+
+Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux
+creusés, du seul côté de l'Occident, au plus épais des hautes murailles,
+éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le
+crépuscule de l'enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de
+la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu'elle
+affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées
+obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des
+dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe
+d'or.
+
+Au fond, sur des blocs--entassés--de porphyre rouge, surgissait une
+formidable vision de pierre, couleur de nuit.
+
+Le colosse, assis, s'élargissait en l'écartement de ses jambes,
+configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l'Existence
+Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul
+apparaissait. L'inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée,
+sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son
+sein funèbre,--et ses genoux, s'étendant à travers l'espace, touchaient,
+des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l'exhaussement de trois
+degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles
+cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà.
+
+Là, derrière les plis impénétrables, s'allongeait, disposée en pente
+vers les portiques, la Pierre des Immolations.
+
+Depuis les âges obscurs de l'Inde, à l'approche de tous les minuits, les
+brahmes sivaïtes, au grondement d'un gong d'appel, débordaient de leurs
+souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain--qui,
+parfois, était accouru s'offrir de lui-même, transporté du dédain de
+vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l'autel, car aucune
+lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la
+Pierre cette victime nue et que des entraves d'airain retenaient aux
+quatre membres.
+
+Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l'entourage
+recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur
+de Sivà, séparant d'un arrêt chacun de ses pas, s'avançait... puis, se
+penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul coup de sa large lame
+ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste.
+
+Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dévotion à la divinité
+destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et,
+plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu'il élargissait avec
+force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis, il en retirait ses bras,
+les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine
+le cœur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient
+entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.
+
+Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, râlait
+autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la
+Lumière) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait
+retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les
+suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la
+vie, le long du ventre apaisé du dieu.
+
+Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du
+temple ne retentissaient jamais que d'un grand cri.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, debout sur le triple degré au-delà duquel s'étalait, ainsi
+long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant
+visible des solitudes du temple:--et l'aspect de cet homme était aussi
+glaçant que l'aspect de son dieu.
+
+La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d'un haillon
+sombre,--et dont l'ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre
+aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,--se
+détachait sur l'ensanglantement des lourdes draperies.
+
+L'impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et
+chauve, qu'effleurait en cet instant sur le fuyant d'une tempe, le feu
+d'une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous
+leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne
+pouvoir distinguer que l'Invisible.
+
+Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d'aigle sur une bouche
+pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et
+qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait
+seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement
+chargée par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie,
+sauf l'animation, semblait détruite en ce spectral ascète.
+
+Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de
+Sivà, le prêtre aux mains affreuses,--l'Anachorète au nom de lui-même
+oublié--et dont nul mortel n'eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu'à
+travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du
+tigre.
+
+ * * * * *
+
+Or, c'était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril: c'était bien cet
+homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les
+houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses
+lèvres!
+
+Arrivée, enfin, devant lui, la reine s'arrêta, le considéra pendant un
+instant sans une parole, puis, d'une voix qui retentit ferme, jeune,
+vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau:
+
+--«Brahmane, je sais que tu t'es affranchi de nos joies, de nos désirs,
+de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les
+siècles. Tu marches environné des brumes d'une légende divine. Un pâtre,
+des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages
+t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front
+dans les immenses clartés de l'orage et, tout illuminé d'éclairs dont la
+vertu brûlante s'émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu
+réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu
+que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en
+esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.
+
+«Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux
+épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et
+mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité
+neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.»
+
+Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses
+regards vers le grand visage d'ombre perdu dans les hautes ténèbres du
+temple:
+
+--Sivà! cria-t-elle, dieu dont l'invisible vol revêt de terreur jusqu'à
+la lumière du soleil,--dieu qui devant l'IRRÉVÉLÉ te dressas, improuvant
+et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!--si
+j'ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence
+exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d'un
+jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton
+prêtre.
+
+«Ressouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intéresser si
+étrangement aux plaintes humaines! Peu d'aurores avaient brillé sur mon
+règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l'Iaxarte et
+l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la
+Sogdiane,--dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière
+Yelka.--Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette
+guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais
+me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère,
+hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.--Si j'étais une conquérante,
+Sedjnour n'était-il pas issu de la race d'Ebbahâr, le plus ancien des
+rois?
+
+«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les
+rebelles qui m'ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des
+inscriptions durables.
+
+«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d'autres
+guerres, le Conseil de mes vizirs d'État, dans Bénarès, statua
+d'anéantir l'objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un
+décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa
+fiancée,--et l'Inde m'adjura d'en hâter l'exécution pour assurer, enfin,
+la stabilité de mon trône et de la paix.
+
+«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en
+bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je
+m'accordais avec tristesse--ô dieu des méditations désespérées! cette
+inévitable iniquité!... mais qu'ils devinssent mes victimes?... Lâcheté
+d'un cœur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les
+fiertés de mon être--Et puis, ô dieu des victoires! je ne suis point
+cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plaît à
+voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont
+faites de clémence--et, comme l'une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus
+élevée par des colombes.
+
+«Cependant, l'existence de ces enfants était un constant péril. Il
+fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause,
+sans doute, ferait verser encore! Avais-je le droit de les laisser
+vivre, moi, reine?
+
+ * * * * *
+
+«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux,--pour
+juger s'ils étaient dignes de l'anxiété dont se tourmentait mon âme.--Un
+jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revêtis mes vêtements
+d'autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de
+mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures
+perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange.
+
+«O Sivà! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai
+seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure
+veuve, une mélancolie de vivre m'accabla: je me sentis plus troublée que
+je ne l'aurais cru possible!
+
+«O couple pur d'êtres charmants qui s'étonnaient sans me haïr! Leur
+existence ne palpitait que d'un espoir: leur union d'amour!... libres ou
+captifs!... fût-ce même dans l'exil!... Cet adolescent royal, aux
+regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab!
+Cette enfant chaste et si aimante, si belle! leurs âmes séparées, mais
+non désunies, s'appelaient et se savaient l'une à l'autre! N'est-ce donc
+pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre
+Inde sublime, le sentiment de l'amour! Fidèle, immortellement!
+
+«Eux, un danger, Sivà?--Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait
+grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait
+en souriant, de m'en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux
+de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me
+fait pâlir!... S'aimer! Tel était--ainsi que pour son amante
+Yalka--l'unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que
+j'allais les réunir vite--puisque je fus aimée et que j'étais
+fidèle!...»
+
+ * * * * *
+
+Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses
+mains radieuses, continua:
+
+--«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non!
+Jamais!--Cependant, que résoudre? Puisque la mort, seule, peut mettra
+fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d'un
+prince--et que l'Inde me demandait la paix?... Déjà d'autres rébellions
+menaçaient: il me fallait encore m'armer contre
+l'Indo-Scythie...--Soudainement, une étrange pensée m'illumina! C'était
+la veille du jour où j'allais marcher contre les aborigènes des monts
+arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà! Quittant, de nuit,
+mon palais, j'accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinité morose!--Et
+je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife.
+
+«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur
+s'éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l'admiration des
+peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé--non, rien ne
+peut égaler en joie les premières délices de l'Amour ni ses voluptueuses
+tortures. Si l'on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne
+battrait plus depuis l'heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva
+sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes!
+
+«Cependant, si par quelque enchantement, il était possible--que ces
+enfants condamnés _mourussent d'une joie si vive, si pénétrante, si
+encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la
+vie_? Oui, par l'une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme
+des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,--l'exalter par
+quelque vertu de Sivà,--d'un embrasement de désirs... peut-être le feu
+de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de
+leurs sens en un évanouissement sans réveil!--Ah! si cette mort céleste
+était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se
+la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur
+douceur et de leur beauté.
+
+«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse
+divine, me répondit avec tranquillité:
+
+--«Reine, j'accomplirai ton désir!»
+
+«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes
+ordres, des palais de mes captifs.--Consolée, d'avance, par la beauté de
+mon crime, je me départis en armes, l'aube suivante, vers
+l'Arachosie,--d'où je reviens, victorieuse encore, Sivà! grâce à ton
+ombre et à mes guerriers, ce soir.
+
+«Or, tout à l'heure, au franchir des citadelles, j'eus souci de la
+fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà
+songeuse d'offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple,
+lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont révélé quelle fut, envers moi, la
+duplicité de ce très vieux homme-ci.»
+
+La souveraine veuve regarda le fakir: à peine si sa voix décelait, en de
+légers tremblements, la fureur qu'elle dominait.
+
+--«Démens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles délices tu tins à
+fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise? sous
+les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? En quels
+inconnus frémissements d'amour tu fis vibrer leurs sens jusqu'à cet
+alanguissement mortel où je rêvais que s'éteignissent leurs deux êtres!
+Non! tais-toi.
+
+«Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t'observaient--et j'ai
+lieu d'estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes
+yeux! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime,
+n'étant pas de celles qui subissent des enchantements!...
+
+«O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue,--et toi, pâle Yelka, si douce, ô
+vierge! Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu'il
+faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui
+n'ont pas aimé.
+
+«Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oubliée me cacha cette
+haine qu'il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils
+sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente
+postérité!...--Car de quel autre mobile s'expliquer ton œuvre, brahmane?
+à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta
+stérile vieillesse, tu n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la
+perfection de leur double supplice, comment le croire?
+
+«Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas? _rien qu'avec des
+paroles_, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie,
+jusqu'à ce qu'enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se
+réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t'avoir
+entendu!
+
+«Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre;--et
+c'est par dédain, sache-le, que je n'envoie pas, à l'instant même, ta
+tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure.»
+
+Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des
+accents amers:
+
+«Aussitôt que l'austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires
+âmes, tu commenças cette œuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur
+mutuelle tendresse que tu pris, d'abord, à tâche de détruire. Au souffle
+de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d'amour en ces
+jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour
+ta joie,--je vais te le dire!
+
+«Vieillard, il te fallut que chacun d'eux se sentit solitaire! Eh
+bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d'eux ne
+devait-il pas survivre à l'oublié, et régner, grâce à mes vœux, en des
+pays lointains,--aux côtés d'un être royal et plein d'amour, aujourd'hui
+préféré déjà_?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu
+savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants,
+échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes
+vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout à
+l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le
+feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des
+jalousies, par la mélancolie de l'abandon, tu sus en irriter les désirs
+jusqu'à les rendre follement charnels--à cause de cette croyance où tu
+plongeais leurs cœurs, l'impossibilité de toute possession l'un de
+l'autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te
+faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs,
+d'épouvante, d'illusions mortes et d'adieux.
+
+«Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes: elles m'ont éclairé
+sur certaine détestable puissance dont tu disposes! Ils ont attesté, en
+un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est
+redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des
+vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent, à ton gré, des
+éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux
+qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et,
+lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet
+art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en...»
+
+La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d'une lueur,
+entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible,
+perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l'analyse où ses pensées
+s'aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout
+de l'un de ses sourcils, en étendant l'autre main vers le brahme:
+
+...--«en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et
+suivies d'affreux silences... Puis,--des inflexions, très singulières,
+de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu épies,
+sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors--mystère de toute
+raison vaincue!--d'étranges _consonances_, oui, presque nulles de
+signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te
+suffisent pour éclairer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes
+inquiétudes! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse
+bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te
+regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt,
+alors, les reflets bleus froids des glaives, de l'écaille des dragons,
+des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime,
+étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour
+à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter--pour les toujours
+décevoir--les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu
+convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta
+menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle
+malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour
+dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules,
+importent!--tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D'un flair
+louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence
+qui t'écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l'esprit que tu te
+proposas ainsi de pénétrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosive
+tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente--et qui
+devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre--que vivre perd toute
+saveur, que le front se penche, accablé, que l'azur semble souillé
+depuis ton regard, que le cœur se serre à jamais--et que des êtres
+simples en peuvent mourir. C'est donc sous l'énergie de ce langage
+meurtrier--ton privilège, brahmane!--que tu te complus et t'acharnas,
+jour à jour, à froisser--comme entre les ossements de tes mains--le
+double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux
+roses dans la nuit!
+
+«Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans
+larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse
+dépassa ce que leurs cœurs pouvaient supporter sans cesser de battre,
+lorsqu'ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés,
+tu sus augmenter en chacun d'eux, tout à coup, cette soif de perdre
+jusqu'au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d'exister sans
+fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant
+de leurs trop insatiables désirs l'un de l'autre.--Et cette nuit, cette
+nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve,--te disant,
+peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.»
+
+Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole.
+
+--«Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu
+t'engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l'interprète sacrilège
+de ton dieu, dont tu as compromis l'éternelle intégrité par ta
+traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie,
+l'être même de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir
+pourquoi tu m'as bravée: pour quel motif ce long attentat n'a point
+fatigué ta persévérance!... Tu vas me répondre.»
+
+ * * * * *
+
+Elle se détourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs
+ensevelies dans l'obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement
+stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les
+échos des immenses salles autour d'elle:
+
+--«Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de
+cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par
+intervalles,--révélés, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez
+sur les murailles,--écoutez la menaçante voix d'une femme
+qui,--servante, hier encore, de ceux-là--qui entendent les symboles et
+tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car
+ses paroles ne sont point vaines j'en ai pesé, froidement,
+l'imprudence--et ce n'est pas à moi de trembler.
+
+«Si, dans l'instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à
+ma demande en d'imprécises réponses,--avant une heure, moi, je le jure!
+Akëdysséril!--entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout,
+au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant
+l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de
+votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et
+qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle
+enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et cette nuit,
+toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j'en
+effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu'il
+s'écroulera dans l'aurore et que j'écraserai le monstrueux simulacre
+vide où veilla, durant des siècles, l'esprit même de Sivà! Mes milices,
+dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les
+auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de
+demain--si demain nous éclaire--ait atteint le haut du ciel! Et le soir,
+lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant qui les autres de
+la terre s'humilient--aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines
+poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je
+reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières, sur mes noirs
+éléphants, fouler le sol où s'éleva le vieux temple!... Couronnées de
+frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous
+entre-choquerons nos coupes d'or, en criant aux étoiles, avec des chants
+de victoire et d'amour, les noms des deux ombres vengées! Et ceci,
+pendant que mes exécuteurs enverront, l'une après l'autre, du haut des
+amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos
+têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir
+imagine!... J'ai dit.»
+
+La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante,
+abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se
+tut.
+
+ * * * * *
+
+Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit,
+lui répondit d'une voix sans timbre:
+
+--«Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu
+nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trésors--semés,
+dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple--où nul
+mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser! Tu parles de détruire cette
+demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destinées,--que d'exhorter
+des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres! L'Esprit qui
+anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu'elles représentent:
+lui révoqué, le temple, en réalité, n'est plus. Tu oublies que c'est lui
+seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l'autorité dont les
+armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui
+seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous
+l'accident desquels il s'incorpore ici. Quand donc le sacrilège
+atteignit-il d'autre dieu... que l'être même de celui qui fut assez
+infortuné pour le commettre?
+
+«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus
+spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices
+sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre
+raison de dépendre des fumées d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur
+ou d'un désir. J'accueillis tes vœux parce qu'ils étaient beaux et
+sombres, même en leur féminine frivolité,--m'engageant à les
+réaliser,--par déférence pour le sang qui te couvre.--Et voici que, dès
+les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet à des
+intelligences de délateurs--que je n'ai même pas daigné voir--pour
+juger, pour accuser et pour maudire mon œuvre, de préférence à
+t'adresser simplement à moi, tout d'abord, pour en connaître.
+
+«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent
+encore les échos de cet édifice,--et s'il me plût d'entendre jusqu'à la
+fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c'est que,--fût-elle
+sans base et sans cause,--la colère des jeunes tueuses, dont les yeux
+sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à
+Sivà.
+
+«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires--et ne sais ce qui réalise! Tu
+regardes un but et ne t'inquiètes point de l'unique moyen de
+l'atteindre.--Tu demandas s'il était au pouvoir de la Science divine
+d'induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite
+violence de l'Amour détruirait en eux, dans la lueur d'un même instant,
+les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une
+réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à
+l'imaginaire de ce dessein?--Écoute: et daigne te souvenir.
+
+«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab
+te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge,
+t'écriais-tu, n'a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon
+ce que tu m'attestas, était d'avoir survécu à ce grave ravissement.
+
+«C'est que,--rappelle-toi,--déjà favorisée d'un sceptre, l'esprit
+troublé d'ambitieuses songeries, l'âme disséminée en mille soucis
+d'avenir, il n'était plus en ton pouvoir de te donner tout entière.
+Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton
+être et, ne t'appartenant plus en totalité tu te ressaisissais
+obscurément et malgré toi--jusqu'en ce conjugal charme de
+l'embrassement--aux attirances de ces choses étrangères à l'Amour.
+
+«Pourquoi, dès lors, t'étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu
+n'as pas couru?
+
+«Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente
+l'ivresse des cieux, d'avant-coureurs parfums de baisers dont l'idéal
+avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future.
+Considère ton veuvage, ô belle veuve d'amour qui sais si distraitement
+survivre à ta douleur! Comment la possession t'aurait-elle tuée, d'un
+être--dont la perte même te voit vivre?
+
+«C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'étoilée. Son
+étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus
+crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les
+autres. L'éclair de Kamadéva, le Seigneur de l'amour, ne les traversa
+que d'une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n'est pas
+en ces douces nuits que les cœurs humains peuvent subir le choc de sa
+puissante foudre.
+
+«Non!... Ce n'est que dans les nuits désespérées, noires et
+désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses
+perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l'être,
+hormis l'amour seul;--c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi
+rouge éclair peut luire, sillonner l'étendue et anéantir ceux qu'il
+frappe! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement
+pénétrer les cœurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre
+en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu
+que l'intensité d'une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi
+pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute
+l'âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer!
+
+«C'est pourquoi j'ai accumulé beaucoup de nuits dans l'être de ces deux
+enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n'ont pu le
+dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont
+disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants
+délateurs connaissent, par exemple, l'intérieur de ces grands rochers du
+sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se
+précipiter dans le Gange?»
+
+ * * * * *
+
+Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la
+lueur de ses yeux, s'écria, ne dominant plus son courroux:
+
+--«Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences
+qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, à
+travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah
+t'appelle. Sois donc anéanti!»
+
+Son arme décrivit un flamboiement dans l'obscurité. Un instant de plus,
+et l'ascète, séparé par les reins sous l'atteinte robuste du jeune
+bras,--n'était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle, et le
+bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du
+temple.
+
+C'est que--sans même relever les paupières sur l'accusatrice--le pontife
+sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul
+mot:
+
+--«Regarde».
+
+ * * * * *
+
+A cette parole s'étaient écartés les pans du grand voile de l'autel de
+Sivà, laissant apercevoir l'intérieur de la caverne que surplombait le
+dieu.
+
+Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux,
+soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis
+sanglants.
+
+Au fond de ce lieu d'horreur, les trépieds étaient allumés comme à
+l'heure d'un sacrifice. L'esprit de Sivà s'opposant, dans les symboles,
+à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées
+par les courbures de hautes plaques d'or, réverbéraient d'inquiétantes
+clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se
+tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute.
+
+Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d'une
+pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs
+transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs
+corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d'une aube
+éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l'âme; et cette aurore
+secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité.
+
+Certes, quelque transport d'une félicité divine, passant les forces de
+sensation que les dieux ont mesurées aux humains--avait dû les délivrer
+de vivre, car l'éclair de la Mort en avait figé l'expressif reflet sur
+leurs visages! Oui, tous deux portaient l'empreinte de l'idéale joie
+dont la soudaineté les avait foudroyés.
+
+Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils
+gardaient l'attitude, encore, où la Mort--que, sûrement, ils n'avaient
+point remarquée--était venue les surprendre effleurant leurs êtres de
+son ombre. Ils s'étaient évanouis, perdus en elle, insolitement,
+laissant la dualité de leurs essences en fusion s'abîmer en cet unique
+instant d'un amour--que nul autre couple vivant n'aura connu jamais.
+
+Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d'une volupté
+seulement accessible à des cœurs immortels.
+
+La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait
+défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l'être de son
+être, l'âme de son désir;--et celle-ci, dont la blanche tête était
+renversée sur le mouvement d'un bras jeté à l'entour du cou de son
+bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L'auguste main
+de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux,
+brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses
+lèvres, entr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier
+baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu, sans doute,
+attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses
+lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum
+de son sein virginal qu'elle pressait encore contre cette poitrine
+adorée!... Et c'était au moment même où toutes les défaillances, où tous
+les adieux, toutes les tortures d'âme s'effaçaient à peine sous le
+mutuel transport de leur soudaine union!
+
+Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d'inespérées
+et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l'intime
+choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais
+irréalisable, les avaient emportés, d'un seul coup d'aile, hors de cette
+vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été,
+pour eux, de survivre à cet instant non pareil!
+
+ * * * * *
+
+Akëdysséril considérait, en silence, l'œuvre merveilleuse du grand
+prêtre de Sivà.
+
+--«Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller,
+ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie? dit l'impénétrable
+fakir d'un accent dont l'ironie austère triomphait:--vois, reine, te
+voici leur envieuse!»
+
+Elle ne répondit pas: une émotion sublime voilait ses yeux. Elle
+admirait, se joignant les mains sur une épaule, l'accomplissement de son
+rêve inouï.
+
+Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et
+de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se firent
+entendre de l'intérieur du temple--dont les portails roulèrent
+lourdement, sur les dalles intérieures.
+
+Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée
+encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s'était
+détournée,--les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en
+main, l'air meurtrier.
+
+Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d'Apsarâs
+menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu'était devenue
+leur maîtresse: elles se contenaient à peine d'envahir la demeure du
+dieu.
+
+ * * * * *
+
+Autour d'elles, au loin, l'armée, dans la nuit.
+
+Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le
+devoir d'oublier la beauté des rêves! et jusqu'aux adieux de l'amour
+perdu,--tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond
+soupir, le sein d'Akëdysséril: et les deux premières larmes, les
+dernières aussi! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis
+de ses joues divines.
+
+Mais--bientôt--ce fut comme si un dieu eût passé!--Redressant sa haute
+taille sur la marche suprême de l'autel:
+
+--«Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix
+connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du
+sombre édifice--vous avez décidé la mort d'un prince, héritier du trône
+de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal: vous avez condamné à
+périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche
+région, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici!
+
+«Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l'abîme de
+l'esprit, s'efforcent vers le Çwargâ divin!--Chantez, pour elles,
+guerrières, et vous, ô chers guerriers! l'hymne du Yadjnour-Vêda, la
+parole du Bonheur! Que l'Inde, sous mon règne, hélas! enfin à ce prix
+pacifiée, refleurisse, à l'image de son lotus, l'éternelle Fleur!...
+Mais qu'aussi les cœurs se serrent de ceux dont l'âme est grave: car une
+grandeur de l'Asie s'est évanouie sur cette pierre!... La sublime race
+d'Ebbahâr est éteinte.»
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+L'amour suprême
+Sagacité d'Aspasie
+Le secret de l'échafaud
+L'instant de Dieu
+Une profession nouvelle
+L'agence du Chandelier d'Or
+La légende de l'éléphant blanc
+Catalina
+Les expériences du Dr Crookes
+Le droit du passé
+Le tzar et les grands-ducs
+L'aventure de Tsë-i-la
+Akëdysséril
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by
+Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) ***
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+electronic works
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,5688 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by
+Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le secret de l'échafaud (1888)
+
+Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
+
+Release Date: January 29, 2006 [EBook #17623]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
+
+
+ LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD
+
+
+
+
+ L'AMOUR SUPRÊME
+
+
+_Les coeurs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en
+honneur._
+
+ ST-BERNARD.
+
+
+Ainsi l'humanité, subissant, à travers les âges, l'enchantement du
+mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.
+
+Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile
+de la vie,--car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au coeur
+humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours
+pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière
+créatrice d'où il émane.
+
+Et c'est pourquoi bien des amants--oh! les prédestinés!--ont su, dès
+ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,
+renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase
+nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les
+mystiques flammes du Ciel. A ces coeurs élus, tout trempés de foi, la
+Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte
+d'Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître
+qu'immortel: ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle
+nécessite pour s'en détacher.
+
+Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse être exprimé que par qui
+l'éprouve, et puisque l'aveu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient être
+qu'auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes,
+favorisé qu'il fût de ce sentiment d'en haut, n'en doit-il pas la
+fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l'âme, un exil?
+
+En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en
+toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles
+hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva.
+
+Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me
+trouvai, par ce beau soir de printemps de l'année 1868, à cette fête
+donnée à l'hôtel des Affaires étrangères.
+
+Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux
+Affaires. Or, la surveille, à table, chez l'un de nos amis, j'avais
+manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M.
+de Marmier avait poussé l'urbanité jusqu'à me venir prendre chez moi,
+rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix
+heures et demie.
+
+Après les présentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et
+m'orientai.
+
+Le coup d'oeil du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds
+flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes
+fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords
+tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des diamants
+mouillaient de lueurs, miroitait.
+
+Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits
+noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement,
+l'éclair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes filles, assises,
+en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le
+carnet au bout des gants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachés
+d'ambassade, aux boutonnières surchargées d'ordres en pierreries,
+passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la
+croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse
+d'aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les
+yeux de ces élus de l'inconstante Fortune.
+
+Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi
+lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient,
+attentives, l'éventail aux lèvres, aux bras de «conseillers» de
+chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre.
+Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts.--En résumé, la
+fête me paraissait un bal de fantômes, et je m'imaginais que, d'un
+moment à l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait
+s'écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel:
+«Disparaissez!»
+
+Avec l'indolence ennuyée qu'impose l'étiquette, je traversai donc cette
+pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont
+j'entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d'une vaste croisée
+grand'ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m'y accouder. Et,
+là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris
+nocturne qui, de l'Arc-de-l'Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.
+
+ * * * * *
+
+Ah! l'étincelante nuit! De toutes parts, jusqu'à l'horizon, des myriades
+de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au delà des quais et
+des ponts sillonnés de lueurs d'équipages, les lourds feuillages des
+Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux
+souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de
+l'étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau
+sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune.
+Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des
+arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. Une rumeur, dans l'immensité,
+s'enflait ou diminuait, respiration de l'étrange capitale: cette houle
+se mêlait à cette illumination.
+
+Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la
+nuit.
+
+Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil,
+une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant
+de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de
+subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me
+firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils
+décelaient.
+
+Dans l'embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté
+à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.
+
+En vérité, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa
+personne, me troublèrent, à l'instant même, au point que j'oubliai
+toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu déjà
+ce visage?
+
+Oh! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charme si élevé,
+respirant une si chaste dignité de coeur, comment se pouvait-il que cette
+sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique
+espoir--c'était lisible en elle--se trouvât égarée en cette mondaine
+fête?
+
+Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître
+cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des
+adieux, s'évoquaient autour d'elle! Et, confusément, au loin, je
+revoyais des soirées d'un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux
+château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria
+réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.
+
+Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d'un nom
+oublié, me revinrent à l'esprit:
+
+--Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je.
+
+Au temps dont j'avais mémoire, Lysiane d'Aubelleyne était encore une
+enfant: je n'étais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les
+séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des
+promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard
+à l'heure du lever des étoiles. Et--je me rappelais!--la gravité, si
+étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs
+sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille affinités
+d'âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels
+peut-être! avaient passé.
+
+A cette époque, depuis déjà deux années, elle n'avait plus de mère. Le
+baron d'Aubelleyne, aussitôt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé
+sa démission de commandant de vaisseau, s'était retiré tristement, avec
+ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'était plus qu'à de
+rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours.
+
+Cette réclusion n'offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née
+avec le mal du ciel», selon l'expression du pays. Le voeu de «rester
+demoiselle», que l'on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux
+lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait,
+au contraire, dans l'isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès
+d'un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C'était
+volontiers qu'elle s'accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune soeur,
+s'occupant humblement du château, de ses chers indigents, des
+religieuses de la contrée, dédaigneuse d'un autre avenir.
+
+Dispensatrice, déjà, d'oeuvres bénies, elle se réalisait en cette
+existence d'aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son
+être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une
+lampe d'or brûle dans un sanctuaire.
+
+Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues
+rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais,
+soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon
+nocturne--et que son apparition sortait de cette fête!
+
+Oui, c'était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des
+êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté.
+Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale,
+inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, éclairée par deux
+rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas
+blancs qui s'épanouissaient avant d'y mourir.
+
+Sa toilette, d'une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela
+même, était de soie lamée, d'un noir éteint, brodée d'un fin semis de
+jais qu'une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.
+
+Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de
+la ceinture à l'épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats
+parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un
+éventail blanc refermé: le très mince fil d'or, qui faisait collier,
+supportait une petite croix de perles.
+
+Et--comme autrefois!--je sentais que c'était _seulement_ la transparence
+de son âme qui me séduisait en cette jeune femme! Et que toute
+passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d'un idéal mille fois
+moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de
+sa foi.
+
+Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve
+qu'étonnée de sa présence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le
+comprendre, et aussi me reconnaître, d'un sourire empreint de clémence
+et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d'inspirer la
+noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une délicatesse
+infinie. Leur auguste humilité l'accueille comme un tribut tout simple,
+très naturel et dont tout l'honneur revient à Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Je fis un pas pour me rapprocher d'elle.
+
+--Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oublié,
+depuis des années, le passant morose qu'elle a rencontré dans le manoir
+de Locmaria?
+
+--Je me souviens, en effet, monsieur.
+
+--Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus
+douce que joyeuse, dont le sourire n'était jamais qu'une lueur rapide;
+et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant,
+oserais-je vous dire que j'avais déjà presque deviné la femme future,
+toute voilée de mélancolie, qui m'apparaît ce soir?
+
+--Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas _autrement_
+changée.
+
+--Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j'ai le pressentiment
+que vous en êtes absente--et que je suis pour vous plus étranger que si
+jamais vous ne m'eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, déjà, vous
+avez... souffert de la vie?
+
+Elle cessa d'être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de
+la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit:
+
+--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l'entendre. Je ne suis
+point une désenchantée, et si je n'ai réclamé, si je ne désire aucune
+joie de la vie, je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce
+soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles
+musiques douces! Tout à l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux
+fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils
+s'épouseront! Ah! ce doit être une joie d'être mère! Et de vivre aimée,
+en berçant un doux enfant au sourire de lumière...
+
+Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.
+
+--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.
+
+Elle se tut, presque émue.
+
+J'étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette
+émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'échos sonores
+et de ténèbres, minuit, s'envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba
+lourdement à travers l'espace et, d'église en église, heurtant les
+vieilles tours de ses ailes aveugles, s'enfonça dans l'abîme, vibra puis
+disparut.
+
+ * * * * *
+
+Bien que l'heure eût cessé de sonner, mademoiselle d'Aubelleyne,
+accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons
+perdus dans l'éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute
+_ce_ minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre
+un tintement que je n'entendais plus.
+
+--On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu'au plus lointain de
+l'ombre, ces heures qui s'enfuient!
+
+--Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des
+étoiles, c'est _qu'aujourd'hui fut mon dernier jour d'épreuve_, et que
+cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit de chaînes qui se
+brisent, emportant loin d'ici toute mon âme délivrée!... non seulement
+loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes,
+nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à
+jamais.
+
+A ces mots, je regardai ma voisine d'isolement avec une sorte d'inquiète
+fixité.
+
+--Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l'âme de l'enfant
+d'autrefois! Mais, ce qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si
+profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine
+éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous
+donnent des droits à toutes les joies de ce monde!
+
+--Oh! dit-elle, d'une voix qui me parut comme le son d'une source
+solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui
+ne s'épuise--et ne se noie, par conséquent, elle-même--dans sa propre
+satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n'en point
+vouloir éprouver les dégoûts?--Que sont des plaisirs qui ne se réalisent
+jamais, sinon mêlés d'un essentiel remords?... Et quel plus grand
+bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue--et
+s'étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences
+pour ne point déchoir de son idéal?
+
+--Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l'épreuve de tous
+combats.
+
+--Je ne suis qu'une créature humaine, faite de chair et de faiblesses,
+péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que
+celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse?
+
+--Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se
+fait-il que vous soyez venue ici ce soir!
+
+Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d'extase sacrée,
+illumina la pâleur de ses traits:
+
+--J'ai dû subir, dans ma docilité, l'ancienne coutume du Carmel qui
+prescrit à l'humble fiancée de la Croix d'affronter les tentations du
+monde avant de prononcer ses voeux. Je suis ici par obéissance.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment même d'harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus
+distinctes; une tenture du salon venait d'être écartée, laissant
+entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses,
+sous les lumières. Envisageant donc celle dont l'austère pensée dominait
+ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un
+peu ma voix:
+
+--En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur
+de votre renoncement!--Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie
+parût-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles
+pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter
+aux illusions, d'accepter les tâches que d'autres subissent pour nous,
+d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors,
+n'ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des
+froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite
+du monde, qui maintenant me semble, je l'avoue, une sorte de désertion.
+
+Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient
+le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'élue
+qu'elle me répondit:
+
+--Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu'au
+mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à
+n'offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La
+puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et,
+croyez-_nous_, ce n'est que dans l'effort souverain pour échapper aux
+attaches rompues qu'on puise la surhumaine faculté d'élancement vers la
+Lumière divine.--Pourquoi, d'ailleurs, hésiter? Le moment de n'être plus
+suit de près, à tel point, celui d'avoir été, que la vie ne s'affirme,
+en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même,
+appeler «sacrifice» (après tout!) l'abandon terrestre de cette heure
+dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité?
+
+Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l'on
+entrevoyait encore: sa main touchait le velours pourpre jeté sur la
+balustrade; ses doigts s'appuyèrent par hasard sur la couronne de
+l'impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d'or bruni.
+
+--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les
+sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces
+lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres!
+Pourtant, que le souffle d'une circonstance funeste passe sur ces
+flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations
+s'évanouissant dans l'ombre cesseront, _momentanément_, de charmer nos
+yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent
+de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors,
+qu'importent ces formes passagères qui n'ont de réel que leur illusion?
+Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s'éteindre? Pour moi,
+c'est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre
+la Voix qui m'appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans
+cette lumière intérieure dont l'humble Dieu crucifié daigne, par sa
+grâce! embraser mon âme. C'est à lui que j'ai hâte de me donner dans
+toute la fleur de ma beauté périssable!--Et mon unique tristesse est de
+n'avoir à lui sacrifier que cela.
+
+Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai
+silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret infini de son
+recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité;
+elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M...
+qui s'avançait; elle lui tendit la main et s'inclina comme pour s'en
+aller.
+
+--Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus?
+
+--Non, monsieur, dit-elle doucement.
+
+--Pas même une dernière fois?
+
+Elle sembla réfléchir une seconde et répondit:
+
+--Une dernière fois... Je veux bien.
+
+--Quand?
+
+--Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.
+
+Lorsque mademoiselle d'Aubelleyne eut disparu du salon, comme j'étais
+encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien,
+j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mêler à l'étincelante
+fluctuation de cette foule.
+
+Mais, au premier coup d'oeil, je sentis qu'une ombre était tombée sur
+toutes ces lumières! Et qu'il ne resterait tout à l'heure de cette fête
+que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets
+livides sous des lustres éteints.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indiquée. La matinée,
+tout ensoleillée d'or, était de ce froid printanier dont frissonnent les
+rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore,
+et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme
+d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L'esprit
+ému d'un indéfinissable espoir, j'avisai la première voiture venue.
+
+Environ trois quarts d'heures après, je me trouvai devant le portail
+d'un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrés de la
+chapelle et j'entrai.
+
+L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne
+semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage
+impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là,
+chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d'Avila. C'était
+l'office des trépassés; un prêtre, revêtu de l'étole noire, disait la
+messe des morts. En face de l'autel, s'élevait, au milieu des fumées de
+l'encens, une chapelle ardente.
+
+Sans doute on célébrait le service d'une religieuse de la communauté,
+car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des
+dalles,--et s'étalait jusqu'à terre en plis où se jouait, à travers les
+vitraux couleur d'opale, la lumière du soleil.
+
+Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs,
+éclairaient les autres pleurs d'or du drap funéraire,--et ces feux
+semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu
+t'éteindras!»
+
+Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspect mondain, priait,
+recueillie; le luxe et l'air des toilettes, ces senteurs de fourrures,
+l'éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte
+d'impression nuptiale.
+
+Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d'Aubelleyne. Ne
+l'apercevant pas, je m'avançai, préoccupé, entre la double ligne des
+chaises, jusqu'au pilier latéral à gauche de l'abside.
+
+L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale s'était
+entr'ouverte; l'abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait
+debout, au seuil, l'étincelante croix d'argent sur la poitrine. Des
+soeurs de l'Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et
+les pieds nus s'avancèrent, et découvrirent la châsse _dont les quatre
+planches apparurent vides et béantes_.
+
+Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas,
+cette négation de l'Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se
+tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque
+victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'éternel
+sacrifice?...»
+
+A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans
+l'assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue
+de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s'avancer au milieu
+d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux. Sans relever les yeux,
+elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrière, entra
+dans le choeur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des
+cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme
+un cercle d'étoiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil,
+répondit: «Me voici!»
+
+Je comprenais, maintenant. C'était donc là le rendez-vous sombre que
+m'avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le
+terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les
+Carmélites de l'Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se
+succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.
+
+Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout à coup
+s'élever sa douce voix, chantant _la formule des voeux de sa
+consécration_...
+
+Ah! Je n'ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon
+âme!
+
+ * * * * *
+
+Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revêtue, lentement, du
+linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l'abbesse les
+ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle
+bienheureuse.
+
+A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se détourna vers l'assemblée. Et ses
+yeux, ayant rencontré les miens, s'arrêtèrent, paisibles, longtemps,
+fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la
+commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme
+de lumière.
+
+Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été
+sacrilèges.
+
+Quand je repris conscience des choses, l'église était déserte, le jour
+baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute
+vision avait disparu.
+
+Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais
+l'orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de
+cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique
+regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l'exil d'ici-bas,
+remplit à jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante
+Alighieri.
+
+
+
+
+ SAGACITÉ D'ASPASIE
+
+ ACTUALITÉ DE L'HISTOIRE ANCIENNE
+
+
+ _A Francis MAGNARD_.
+
+
+Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le
+chignon d'or d'Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre,
+s'accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir.
+
+Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme;--à l'aspect de
+l'objet touffu qu'examinait l'illustre éphèbe, ses regards, entre ses
+cils, jetèrent comme une lueur morose.
+
+--C'est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami? dit-il.
+
+--C'est moi: pardonne! répondit Aspasie.
+
+--Fut-ce d'après une injonction des Dieux?
+
+--Oui, de Pallas!... dit-elle, sans s'émouvoir du sarcasme.
+
+--D'après quelques officieux avis de l'Aréopage, plutôt!... Une
+décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit
+populaire?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu'ils ne
+m'amusent.
+
+Elle secoua la tête.
+
+L'insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs,
+reprit, aussitôt, d'un air de souveraine indifférence:
+
+--Oh! garde ton secret.
+
+Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies
+par la lampe, l'objet risible et mélancolique.
+
+Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune
+héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser:
+
+--Moins d'artifice, enfant! Je cède!... répondit-elle.--Pourquoi j'ai
+commis cet acte?... Parce que mon coeur s'est passionné pour toi d'un
+clairvoyant amour.
+
+Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux:
+
+--Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien? s'écria-t-il.
+
+Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent,
+comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l'entour du
+cou de marbre d'Alcibiades:
+
+--Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l'esprit ne
+s'illusionne que pour se distraire et j'ai l'instinct aussi droit qu'une
+pensée de Socrate.--Écoute-moi!
+
+La blanche créature parut se recueillir quelques instants.
+
+--A l'âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases,
+continua-t-elle, n'es-tu pas le chef auguste couronné du laurier
+sanglant de Potidée? le rhéteur puissant dont la parole inquiète
+l'éloquence des archontes? le politique dont la duplicité confondit
+celle des Envoyés perses? Que penser de toi, jeune homme divin?... de
+toi, l'amant d'Aspasie?--A ceux qui t'accusent pour tes royales
+richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te
+plies, toi le plus brillant des enfants d'Athènes, que sous ta volonté!
+Vois le luxe et le feu de tes débauches n'ont-ils pas interdit jusqu'au
+silence Tissapherne, le pâle satrape? Et ta frugalité, plus tard,
+lorsqu'il te plut d'être sobre, n'a-t-elle pas étonné Diogène au point
+que le sombre chercheur d'hommes en laissa s'éteindre sa lanterne?--Qui
+donc es-tu, sceptique sauveur de patries? Tous t'admirent! Moi-même, je
+m'illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la
+joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d'Alcibiades! Plus,
+même, que de Périclès!--Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant
+pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d'après tant de présages,
+il semble déjà ne pouvoir périr.
+
+A ces paroles, un frémissant baiser de l'héroïque adolescent vint
+aspirer, sur la bouche radieuse d'Aspasie, les esprits de gloire et
+d'amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s'envolaient,
+pareils aux effluves d'une fleur vive.
+
+Elle reprit:
+
+--Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats--et de quelles
+pâtures s'alimentent, dans l'Histoire, les admirations des peuples, leur
+souvenance des grands hommes,--je m'étais toujours sentie plus anxieuse,
+moi, du sort de ton nom dans les âges! Et, vois! ces derniers jours,
+lorsqu'aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète,
+d'artiste et d'athlète, j'étais désespérée.
+
+«Hélas! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler
+que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme
+des statues!... Mais toi, si divers! Toi, d'une fable où tant de traits
+se contredisent! Quel rhapsodie pourra jamais définir, sous tant
+d'aspects, l'unité de ta mystérieuse nature, et, par là, te rendre
+accessible à la mémoire des humains? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont
+le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l'entendement
+du plus grand nombre! Quel moyen, pour contraindre la foule à se
+souvenir, nettement, d'un homme tel que toi?»
+
+«Bientôt, j'en vins à conclure:
+
+«Aucune vulgaire mesure ne pouvant s'appliquer à ta sorte de grandeur,
+il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi
+singulier qu'insignifiant, mais dont la futilité même s'ajustant au
+niveau de l'intelligence des multitudes, y imposât, d'ensemble, le
+rappel de tes exploits!»
+
+«Oh! ce _rien_, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et
+familier, fixerait ton nom, dans l'Histoire, d'une manière bien plus
+indélébile que tes seuls hauts faits!»
+
+«Et il me sembla qu'à la faveur de ce détail moqueur (qu'il fallait
+imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le
+sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l'Avenir.»
+
+«Mais, par Minerve! où prendre le meilleur artifice, par quel génial
+éclair le concevoir? le choisir?»
+
+«Sans lui, je croyais voir s'effacer, dans le lointain des siècles, et
+se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable
+d'or de ta fortune.»
+
+«Hier, dès l'aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je
+sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux
+du soleil.»
+
+«Autour de moi, les marbres d'Athènes, sous nos grands oliviers,
+étincelaient des feux roses du matin; là-bas, sur la colline sacrée, le
+temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m'y conduisit.»
+
+«Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci
+m'inspira, devant l'autel même, l'acte merveilleux qui doit, paraît-il,
+préserver le mieux ton nom des naufrages de l'Oubli,--l'acte dont la
+méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom
+d'Alcibiades impérissable.--O jeune dieu, ta réelle gloire peut être
+ignorée des races futures!... ta beauté, ta sagesse, ton courage,
+l'éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà
+par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s'évanouir, devenir
+presque inconnu! Mais, grâce à moi, te voici sûr d'être immortel: j'ai
+coupé la queue de ton chien!»
+
+
+
+
+ LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD
+
+
+ _A. M. Edmond de GONCOURT_.
+
+
+Les exécutions récentes me remettent en mémoire l'extraordinaire
+histoire que voici:
+
+--Ce soir-là, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré
+Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la
+Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule
+des condamnés à mort.
+
+Taciturne, il s'accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur
+la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux
+pas, un gardien, debout, adossé au mur, l'observait, bras croisés.
+
+Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur
+le salaire duquel l'administration prélève d'abord, en cas de décès, le
+prix de leur linceul, qu'elle ne fournit pas.--Seuls, les condamnés à
+mort n'ont aucune tâche à remplir.
+
+Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes: on ne lisait,
+dans son regard, ni peur ni espoir.
+
+Trente-quatre ans; brun; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité;
+les tempes, depuis peu grisonnantes; l'oeil nerveux, à demi-couvert; un
+front de raisonneur; la voix mate et brève, les mains saturniennes; la
+physionomie compassée des gens étroitement diserts; les manières d'une
+distinction étudiée;--tel il apparaissait.
+
+(L'on se souvient qu'aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant
+très serré, cette fois, de Me Lachaud, n'ayant pas anéanti, dans la
+conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les
+conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée,
+M. de la Pommerais, convaincu d'avoir administré, dans un but cupide et
+avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses
+amies--madame de Pauw--avait entendu prononcer contre lui, en
+application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence
+capitale.)
+
+Ce soir-là, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation,
+ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses
+proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement
+écouté de l'Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque
+exécution, s'épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans
+réponse.--Commuer la peine de mort, en de telles circonstances,
+n'était-ce pas implicitement, l'abolir?--L'affaire était d'exemple.--A
+l'estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et
+devant être notifié d'un instant à l'autre, M. Hendreich venait d'être
+requis d'avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq
+heures.
+
+--Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir;
+la serrure grinça lourdement; la porte s'ouvrit; les baïonnettes
+brillèrent dans la pénombre; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne,
+parut sur le seuil, accompagné d'un visiteur.
+
+M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d'un coup d'oeil, en
+ce visiteur, l'illustre chirurgien Armand Velpeau.
+
+Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après
+une muette présentation, s'étant retiré lui-même, les deux collègues se
+trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l'un de l'autre et les
+yeux sur les yeux.
+
+La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla
+s'asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont
+bientôt réveillés de la vie en un sursaut.--Comme on y voyait mal, le
+grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l'observer mieux et
+pouvoir causer à voix basse.
+
+ * * * * *
+
+Velpeau, cette année-là, entrait dans la soixantaine. A l'apogée de son
+renom, héritier du fauteuil de Larrey à l'Institut, premier professeur
+de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d'une
+rigueur de déduction si nette et si vive, l'une des lumières de la
+science pathologique actuelle, l'émérite praticien s'imposait déjà comme
+l'une des sommités du siècle.
+
+Après un froid moment de silence:
+
+--Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s'épargner d'inutiles
+condoléances. D'ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je
+dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à
+quelques mois d'échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à
+mort.--Venons donc au fait, sans préambules.
+
+--Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée?
+interrompit La Pommerais.
+
+--On le craint, répondit simplement Velpeau.
+
+--Mon heure est-elle fixée?
+
+--Je l'ignore; mais, comme rien n'est arrêté, encore, à votre égard,
+vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours.
+
+La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de
+force.
+
+--Soit. Merci. Je serai prêt: je l'étais déjà;--désormais, le plus tôt
+sera le mieux!
+
+--Votre recours n'étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit
+Velpeau, la proposition que je vais vous faire n'est que conditionnelle.
+Si le salut vous arrive, tant mieux!... Sinon...
+
+Le grand chirurgien s'arrêta.
+
+--Sinon?... demande La Pommerais.
+
+Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l'ouvrit,
+en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le
+médium sur le pouls du jeune condamné.
+
+--Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid,
+une fermeté rares. La démarche que j'accomplis auprès de vous (et qui
+doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d'offre qui, même
+adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux
+convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs
+fantastiques de la Mort, pourrait sembler d'une extravagance ou d'une
+dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes; vous
+la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu'elle
+vous paraisse de prime abord.
+
+--Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais.
+
+--Vous êtes loin d'ignorer, reprit Velpeau, que l'une des plus
+intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si
+quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité _réelle_ persiste
+dans le cerveau de l'homme après la section de la tête?
+
+A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit; puis, se
+remettant:
+
+--Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j'étais, tout
+justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour
+moi, d'ailleurs.
+
+--Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis
+ceux de Soemmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu'à ceux des
+modernes?
+
+--Et j'ai même assisté, jadis, à l'un de vos cours de dissection sur les
+restes d'un supplicié.
+
+--Ah!... Passons, alors.--Avez-vous des notions exactes, au point de vue
+chirurgical, sur la guillotine?
+
+La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement:
+
+--Non, monsieur.
+
+--J'ai scrupuleusement étudié l'appareil aujourd'hui même, continua sans
+s'émouvoir, le docteur Velpeau:--c'est, je l'atteste, un instrument
+parfait.
+
+Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme
+masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un _tiers_ de
+seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne
+peut donc pas plus ressentir de douleur qu'un soldat n'en éprouve, sur
+le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d'un boulet. La
+sensation, faute de temps, est nulle et obscure.
+
+--Il y a peut-être l'_arrière-douleur_; il reste l'à-vif de deux
+plaies!--N'est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande
+si cette vitesse même n'a pas de conséquences plus douloureuses que
+l'exécution au damas ou à la hache?
+
+--Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie! répondit
+Velpeau.
+
+Pour moi, j'ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes
+observations particulières, que l'ablation instantanée de la tête
+produit, au moment même, chez l'individu détronqué, l'évanouissement
+anesthésique le plus absolu.
+
+La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou
+cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux--(et, souvent,
+avec une force de projection circulaire d'un mètre de
+diamètre)--suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux
+tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement
+arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de
+souffrance que... le pantèlement d'une jambe coupée, par exemple, dont
+les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus.
+Je dis que la fièvre nerveuse de l'incertitude, la solennité des apprêts
+fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la
+prétendue souffrance, ici. L'amputation ne pouvant être
+qu'_imperceptible_, la _réelle_ douleur n'est qu'_imaginaire_. Quoi! tel
+coup violent sur la tête non seulement n'est pas ressenti, mais ne
+laisse aucune conscience de son choc,--telle simple lésion des vertèbres
+entraîne l'insensibilité ataxique--et l'enlèvement même de la tête, la
+scission de l'épine dorsale, l'interruption des rapports organiques
+entre le coeur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus
+intime de l'être humain, toute sensation, même vague, de douleur?
+Impossible! Inadmissible! Et vous le savez comme moi.
+
+--Je l'espère, du moins, plus que vous, monsieur! répondit La Pommerais.
+Aussi, n'est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance
+_physique_ (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite
+étouffée par l'envahissante ascendance de la Mort), n'est-ce point cela,
+dis-je, que je redoute. C'est autre chose.
+
+--Voulez-vous essayer de formuler? dit Velpeau.
+
+--Écoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les
+organes de la mémoire et de la volonté,--(s'ils sont circonscrits, chez
+l'Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le
+chien, par exemple),--ces organes, dis-je, _sont respectés par le
+passage du couteau!_
+
+Nous avons relevé trop d'équivoques précédentes, aussi inquiétantes
+qu'incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de
+l'inconscience immédiate d'un décapité. D'après les légendes, combien de
+têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l'appelant?--Mémoire
+des nerfs? Mouvements réflexes? Vains mots!
+
+Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, _une
+heure et quart après décollation_, coupait en deux, d'un mouvement des
+mâchoires--_peut-être_ volontaire--un crayon placé entre elles!... Pour
+ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc
+de savoir, ici, si c'est, ou non, le _moi_ de cet homme, qui, après la
+cessation de l'hématose, impressionna les muscles de sa tête _exsangue_.
+
+--Le moi n'est que dans l'ensemble, dit Velpeau.
+
+--La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais.
+Dès lors, _où_ serait l'ensemble sensitif? Qui pourra le révéler?--Avant
+huit jours, je l'aurai, certes, appris!... et oublié.
+
+--Il tient, peut-être, à vous que l'Humanité soit fixée, à ce sujet, une
+fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son
+interlocuteur.--Et, parlons franc, c'est pour cela que je suis ici.
+
+Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents
+collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de
+l'Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper
+d'un sursis, au besoin, l'ordre, même de votre exécution.
+
+--Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais,
+interdit.
+
+--Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours
+chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs
+magnanimes, je viens--(dans l'hypothèse, pour moi plus que douteuse, où
+quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable)--réclamer de
+tout votre être la plus grande somme d'énergie et d'intrépidité que l'on
+puisse attendre de l'espèce humaine. Si votre recours en grâce est
+rejeté, vous vous trouvez, _étant médecin_, un sujet compétent lui-même
+dans la suprême opération qu'il doit subir. Votre concours serait donc
+inestimable dans une tentative de... _communication_, ici.--Certes,
+quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve,
+tout semble attester d'avance le résultat le plus négatif;--mais, enfin,
+avec vous,--(toujours dans l'hypothèse où cette expérience ne serait pas
+absurde en principe),--elle offre une chance sur dix mille d'éclairer
+miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L'occasion
+doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d'un signe d'intelligence
+victorieusement échangé après l'exécution, vous laisseriez un nom dont
+la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre
+défaillance sociale.
+
+--Ah! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu
+sourire,--ah!--je commence à comprendre!...--Au fait, les supplices ont
+déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de
+quelle nature serait votre expérience!... Secousses galvaniques?...
+Incitations du ciliaire?... Injections de sang artériel?... Peu
+concluant, tout cela!
+
+--Il va sans dire qu'aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s'en
+iront reposer en paix dans la terre et qu'aucun de nos scalpels ne vous
+touchera, reprit Velpeau.--Non!... Mais au tomber du couteau, je serai
+là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que
+possible, votre tête passera des mains de l'exécuteur entre les miennes.
+Et alors--l'expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu'en
+raison de sa simplicité même--je vous crierai, très distinctement, à
+l'oreille:--«Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos
+conventions pendant la vie, pouvez-vous, _en ce moment_, abaisser,
+_trois fois de suite_, la paupière de votre oeil droit en maintenant
+l'autre oeil tout grand ouvert?»--Si, _à ce moment_, quelles que soient
+les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple
+clin-d'oeil, m'avertir que vous m'avez entendu et compris, et me le
+prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté
+permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre
+conjonctive--en dominant toute l'horreur, toute la houle des autres
+impressions de votre être--ce fait suffira pour illuminer la Science,
+révolutionner nos convictions. Et je saurai, n'en doutez pas, le
+notifier de manière à ce que, dans l'avenir, vous laissiez moins la
+mémoire d'un criminel que celle d'un héros.
+
+A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d'un
+saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le
+chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme
+pétrifié.--Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très
+pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête:
+
+--L'horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci
+me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain! dit-il.
+D'ailleurs, on dit que les _chances_ de vitalité ne sont pas les mêmes
+pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de
+l'exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative
+à la fois effroyable, révoltante et illusoire.--Si c'est non, je compte
+sur votre discrétion, n'est-ce pas, pour laisser ma tête saigner
+tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d'étain qui la
+recevra.
+
+--A bientôt donc, M. de La Pommerais? dit Velpeau en se levant
+aussi.--Réfléchissez.
+
+Tous deux se saluèrent.
+
+L'instant d'après, le docteur Velpeau quittait la cellule: le gardien
+rentrait, et le condamné s'étendait, résigné, sur son lit de camp pour
+dormir ou songer.
+
+ * * * * *
+
+Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne,
+l'abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale,
+entrèrent dans la cellule.--Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle
+de l'heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s'habilla
+vite.--Puis, il causa dix minutes avec l'abbé Crozes, dont il avait déjà
+bien accueilli les visites: on sait que le saint prêtre était doué de
+cette onction d'inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite,
+voyant survenir le docteur Velpeau:
+
+--J'ai travaillé, dit-il. Voyez!
+
+Et, pendant la lecture de l'arrêt, il tint close sa paupière droite en
+regardant le chirurgien fixement de son oeil gauche tout grand ouvert.
+
+Velpeau s'inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui
+entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l'exécuteur, un
+signe d'intelligence.
+
+La toilette fut rapide: l'on remarqua que le _phénomène des cheveux
+blanchissant à vue d'oeil sous les ciseaux_ ne se produisit pas.--Une
+lettre d'adieu de sa femme, lue à voix basse par l'aumônier, mouilla ses
+yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé
+de l'échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur
+les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa
+le verre d'eau-de-vie--et l'escorte se mit en marche dans le couloir. A
+l'arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue:
+
+--A tout à l'heure! lui dit-il très bas,--et adieu.
+
+Soudain les vastes battants de fer s'entr'ouvrirent et roulèrent devant
+lui.
+
+Le vent du matin entra dans la prison; il faisait petit jour: la grande
+place, au loin s'étendait, cernée d'un double cordon de cavalerie;--en
+face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les
+sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l'échafaud.--A
+quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait.
+
+Là-bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la
+foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres,
+quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes,--d'aucunes
+tenant encore une bouteille de champagne--se penchaient en compagnie de
+tristes habits noirs.--Dans l'air matinal, sur la place, des hirondelles
+volaient, de ci, de là.
+
+Seule, emplissant l'espace et bornant le ciel, la guillotine semblait
+prolonger sur l'horizon l'ombre de ses deux bras levés, entre lesquels
+bien loin, là-haut, dans le bleuissement de l'aube, on voyait scintiller
+la dernière étoile.
+
+A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers
+l'échappée... Il monta les degrés d'abord. Maintenant le couteau
+triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l'étoile. Devant la
+planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de
+ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l'abbé Crozes, qui
+lui en toucha les lèvres:--«Pour _elle_!...» dit-il.
+
+Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l'échafaud: le
+silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d'une branche
+cassée, au loin, sous le poids d'un curieux, parvint, avec le cri et
+quelques vagues et hideux rires, jusqu'au groupe tragique. Alors, comme
+l'heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La
+Pommerais aperçut, en face, de l'autre côté, son étrange
+expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait!... Il
+se recueillit une seconde et ferma les yeux.
+
+Brusquement, la bascule joua, le carcan s'abattit, le bouton céda, la
+lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme; les
+chevaux se cabrèrent à l'odeur magnétique du sang et l'écho du bruit
+vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre
+les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots
+les doigts, les manchettes et les vêtements.
+
+C'était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et
+comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé: les dents
+s'entrechoquaient; le menton, à l'extrémité du maxillaire inférieur,
+avait été intéressé.
+
+Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l'oreille
+droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat
+le fît tressaillir d'une sorte de frayeur froide: _la paupière de l'oeil
+droit s'abaissa, l'oeil gauche, distendu, le regardait_.
+
+--Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe!
+cria-t-il un peu éperdu.
+
+Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne; mais la
+paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait
+rigide, glacé, immobile.--C'était fini.
+
+Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le
+panier, la plaça, selon l'usage, entre les jambes du tronc déjà inerte.
+
+Le grand chirurgien baigna ses mains dans l'un des seaux destinés au
+lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s'écoulait,
+soucieuse, sans le reconnaître. Il s'essuya, toujours en silence.
+
+Puis, à pas lents, le front pensif et grave!--il rejoignit sa voiture
+demeurée à l'angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le
+fourgon de justice qui s'éloignait au grand trot vers Montparnasse.
+
+
+
+
+ L'INSTANT DE DIEU
+
+
+ _A Sa Sainteté LÉON XIII, P. P._
+
+
+Je ne crois pas devoir différer la notification d'une pensée, des plus
+insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons
+appliquer la Peine de Mort.
+
+Voici, d'abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis
+clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme: ce n'est plus qu'une question
+de jours.
+
+Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des
+expérimentateurs, toute chargée d'instruments et d'appareils
+électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de
+Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d'après le voeu
+qu'ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes
+de l'exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne
+de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les
+reffusions de sang artériel, profluées, s'il est possible, de son tronc
+même--maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de
+retarder l'insensibilité cadavérique et de constater, s'il y a lieu,
+dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une
+sorte soit de _survie_, de _présence_, ou quelque lueur de
+Pensée-consciente, soit d'interruption radicale de l'existence.
+
+La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences
+ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers
+suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où,
+durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l'âme.
+L'on n'a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme
+physiologique a fait preuve, alors qu'aux cahots du fourgon de justice,
+aux lueurs de sa mauvaise lampe, d'éminents délégués de la Faculté
+n'hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues
+aiguilles dans le cerveau d'une jeune tête grimaçante, crispée et
+hagarde,--qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où
+l'un de ces messieurs lui sifflait dans l'oreille--ceci _près d'une
+heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement
+de cinq minutes_.
+
+Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité
+majeure que «rien ne se perd dans la Nature». En effet, du moment où la
+torture est abolie _avant_ l'exécution, n'est-il pas tout naturel
+qu'elle soit appliquée _après_? La discrétion des exécutés dispense de
+les rendre aphones--en sorte que la délicate sensibilité des oreilles
+doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait
+un cri de stupeur--Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne
+Progrès, reculerait, humilié. Mais qu'importent à l'esprit
+d'investigation ces scrupules... puérils, _puisqu'ils ne sont pas à la
+mode_? L'Humanité TOUJOURS _future_ avant tout! L'individu _présent_
+n'est rien: découvrir à quelque prix que ce soit! pourquoi pas? Telle
+est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité.
+Donc, passons.
+
+ * * * * *
+
+De l'ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d'assez
+positives préventions viennent de s'élever touchant on ne sait quelle
+possibilité de surexistence brève, _au moins en certains cas de
+décollation_. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la
+Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu'une
+opération comme tant d'autres, mortelle à plus courte échéance--_pas
+instantanément_. Enfin, pour s'exprimer sans ambiguïté, les restes d'un
+décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent,
+_que ceux_ D'UN AGONISANT, _non pas encore ceux_ D'UN DÉFUNT.
+
+Telle est, du moins, l'impression qui ressort, pour tout esprit
+réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot
+à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus
+récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n'était
+pas l'arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle
+profanatrice de cadavres et s'amuserait-elle à faire grimacer des
+décapités?
+
+La loi ne protège pas ces victimes.
+
+ * * * * *
+
+Oh! tout cela n'a rien qui puisse étonner le chrétien. L'Église a, de
+tout temps, permis, autorisé,--parfois, même, _prescrit_ aux fidèles la
+créance à de certaines légendes vénérables--(celle de saint Denis, par
+exemple)--dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science
+moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité.
+L'épisode de l'Évêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main,
+n'est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame
+de Paris? Le miracle n'est jamais tout à fait anti-naturel: tant
+d'animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de
+reptiles, coupés en vingt morceaux, _cherchent_ à se rassembler, que le
+plus sceptique sourire s'éteint devant une réflexion, quant à ces sortes
+de mystérieuses légendes, aujourd'hui.
+
+Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie
+se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n'est pas le
+dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en
+de certaines maladies--par exemple, le croup--des incisions au cou sont
+pratiquées, qui permettent de survivre à l'étouffement _naturel_, bien
+que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas.--Bref, selon
+l'Esprit chrétien, tant que l'âme n'a point abandonné la tête,--la Tête
+qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (_fût-il paralysé_)
+le reste du corps,--il ne saurait être dit, d'une manière absolue, de
+tel individu, qu'il est décédé.
+
+Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que _bénir_ et non _absoudre_
+les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n'ont pas accepté
+l'Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le
+soldat,--frappé d'un projectile à la bouche ou à la gorge,--ou _le cou
+plus qu'à moitié fendu d'un coup de sabre_,--fut réduit, moribond, à
+répondre en toute hâte, _par des signes de paupières_, à la question
+précipitée d'un aumônier, afin d'en obtenir cette clef--sacrée pour les
+croyants--de l'évasion du monde, l'Absolution!
+
+Et comme rien ne peut diviser qu'illusoirement l'occulte, la réel
+ensemble du corps,--puisque, très souvent, l'homme souffre du membre
+dont il fut amputé,--la tête a toujours suffi pour que le tronc des
+blessés bénéficiât, quand même, tout entier,--eût-il perdu, dans la
+mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes,--de la puissance
+rédemptrice du Sacrement.
+
+Il est évident que je ne parle, ici, qu'au seul point de vue de la Foi
+chrétienne, ne reconnaissant la valeur d'aucun autre point de vue,
+d'ailleurs, en cette question--comme en toutes autres.
+
+Eh bien, puisque d'une part, lorsqu'il s'agit d'une oeuvre de salut,
+l'Église n'hésite pas à s'adjoindre les ressources de la Science, et
+que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par
+exemple de l'électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour
+expédier «par dépêche contrôlée» l'Absolution papale à d'augustes
+moribonds, voire à de simples personnages pieux,--puisque, d'autre part,
+le prêtre, tardivement appelé au chevet d'un agonisant évanoui, demande,
+tous les jours, au médecin «si la Science ne peut faire _ouvrir les
+yeux_, un seul instant, à ce malade en délire,--le temps, seulement, de
+lui offrir l'Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet
+éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé
+serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous
+oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d'un jour,
+assigner une limite à la Bonté-Libératrice,--oui, j'avoue, humblement,
+ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement
+exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à
+suivre la Science--même sur l'extravagant terrain qu'elle vient de se
+choisir.
+
+Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales
+railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections
+n'entravaient guère ses décisions sûres et qu'il n'a que faire d'être
+sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles
+majorités.--En conséquence, au cas où la table d'expériences
+ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de
+supplice, il me semblerait étrange de proscrire, _a priori_, étourdiment
+et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos
+missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple
+qu'orthodoxe,--eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à
+leurs néophytes, le supplice d'être coupés en CENT morceaux (tête
+comprise), ainsi que l'on peut s'en convaincre aux Missions étrangères,
+rue du Bac.
+
+ * * * * *
+
+Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés
+seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le
+désespéré persiste dans l'endurcissement et l'impénitence. Aucune lueur
+de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d'un sourire,--le
+crucifix sublime, d'un mouvement d'épaules.
+
+Cela s'est vu. Récemment. Hier encore.
+
+En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier
+effort divin, ne prononcerait-il pas--en les modifiant selon sa
+souveraine prudence--des paroles analogues aux suivantes, puisque la
+Science paraît le lui permettre, et puisqu'au point de vue _terre à
+terre_ il est rétribué par l'État et la Chrétienté pour accomplir son
+devoir jusqu'au bout:
+
+--Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre
+buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel
+apparent, ce sol fuyant qui t'exclut de ses ombres, ces illusions de
+Temps et d'Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce
+monde. Cependant tout cela, d'ici à peu d'instants, ne _sera_ plus,
+_pour Toi_, que le nul rentré en son originel néant. Et c'est au nom de
+cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage
+d'affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes
+semblables vont tout à l'heure, prendre sur les consciences de prolonger
+l'étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l'humaine expiation.
+
+«Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu.--Si,--même avec les réserves
+d'un doute,--il semble qu'une lueur de ton être-pensant veille,
+effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête
+isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du
+corps,--non! te dis-je! tant que je pourrai juger flottante au vent de
+l'Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans
+témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes
+entre ton coeur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais
+il paraîtrait _que tu es ailleurs que dans leur ensemble_. Or, peut-être
+qu'en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets
+et lamentables, mon fils! oui, peut-être qu'ALORS tu VOUDRAS ne plus
+refuser ce que tu repousses maintenant,--et que si tu pouvais le crier,
+tu le crierais!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des
+miracles, pour qu'il te souvienne encore que je serai là, moi, son
+Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants,--car je
+n'aurai plus le droit de réciter celle des Morts,--devant cette table
+d'épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme
+des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur
+leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard--au cas où je
+reconnaîtrai, en moi, _que tu regardes_!
+
+«Oh! si, à travers le crépuscule de tant d'horreur solitaire, illuminant
+tout à coup les ruines de ta mémoire, l'idée, seule, d'une espérance en
+la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de
+ton âme, traduis-la--et tu la traduiras, malgré toi,--par le tout
+naturel et filial regard de l'Homme vers l'EN-HAUT!
+
+«Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus
+éclairés sourires, fort, uniquement, de cette «FOLIE DE LA CROIX» que
+l'Apôtre saint Paul m'a imposée du fond des siècles et en vertu de cette
+Absolution-conditionnelle que mon strict DEVOIR est d'accorder, sur une
+lueur de VIE et de repentir, aux chrétiens qu'une blessure mortelle
+prive simplement de l'usage de la parole,--au nom du Verbe éternel,
+enfin! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton
+front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des
+martyrs.--Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle,
+indéfectible, irrévocable--et que nul tranchant ne peut
+diviser--m'apparaîtra dans tes yeux, mon frère! Et tu seras, pour moi,
+pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son
+bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l'authentique
+assurance du Paradis.
+
+«Parmi les ouvriers de la onzième heure,--qui furent payés de la journée
+comme s'ils fussent venus dès le matin,--toi, travailleur attardé, tu ne
+seras accouru que sur le minuit!--Qu'importe! Il sera temps encore,
+sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout
+couverts de folie, d'impureté et d'orgueil, oserait affirmer que ton
+Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes
+regards--vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes
+orbites,--en appelleront de sa Justice à sa Gloire! Et de quel droit
+moi-même,--s'il me semble avéré que le Sauveur t'en envoie la plus vague
+des espérances,--au nom de quel présomptueux et dangereux
+scrupule,--dont Celui qui, d'un appel, fit sortir Lazare d'entre les
+morts, demain me demanderait compte,--hésiterais-je à t'absoudre de tes
+misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous
+de si peu d'heures dans l'éternité?--Quoi! lorsque ta tête ne pouvait
+encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et,
+lorsqu'elle paraîtrait témoigner--peut-être--le repentir, je lui
+refuserais le sacrement de la Pénitence!»
+
+Concluons.--Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille,
+de toutes parts, la Foi chrétienne,--du moins aux yeux voilés de ceux
+qui ne connaissent ni l'exégèse, ni le sentiment, ni l'absolutisme de la
+Foi,--je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas
+qu'elle est la Fille du miracle. Si ÉTRANGE que puisse donc sembler
+cette convention _ante gladium_ entre le prêtre et le condamné, elle ne
+saurait choquer que de trop délicats incrédules!--Car, en vérité, l'on
+peut affirmer qu'elle n'eût semblé que BANALE aux yeux et au sentiment
+de ces vieux Confesseurs d'autrefois, dont les actes ont cimenté
+l'édifice même de l'Église.
+
+
+
+
+ UNE PROFESSION NOUVELLE
+
+
+On lira bientôt les faits suivants, aux _Nouvelles de la Province_, sur
+les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et
+goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu'affectent (il
+faut bien se l'avouer) quelques trop avancés radicaux.--Ce style, qui
+veut sembler plaisant, ne témoigne que d'une sorte de régression vers
+l'Animalité.
+
+«Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de
+Rotybal, ce digne rejeton d'une souche des plus illustres hobereaux de
+l'Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse
+Herminie, hélas! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez
+tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur
+celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit
+d'été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à
+coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres
+lointains, une détonation, pareille à celle d'un violent coup de
+carabine, éclata. L'exquise jeune femme jeta un cri et tomba
+ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs
+accoururent. Transportée dans sa chambre, l'on s'aperçut que la
+châtelaine était mourante: sa tête charmante était à moitié brisée par
+un projectile--que les hommes de l'art, mandés en toute hâte, n'ont
+encore pu extraire sous l'abondante chevelure, coagulée sur la blessure
+béante.--Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long,
+spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l'âme. L'on va
+procéder à l'autopsie de l'encéphale et remettre le projectile aux mains
+de l'autorité.
+
+«De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont,
+si l'on en croit les _on-dit_, la jalousie pouvait être, à bon droit,
+depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale: vingt
+minutes après l'événement, comme on recherchait de tous côtés le
+vicomte, nos agents l'ont happé à la gare, au moment où, valise en main,
+il sautait dans l'_express_ de la capitale. Conduit chez M. le juge
+d'instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de
+Rotybal a dû passer la nuit à la maison d'arrêt. Pendant le trajet, il
+n'a daigné parler à M. le Commissaire de police que d'une certaine
+_Société de Divorceurs_ (?) à laquelle il voulut (vainement)
+télégraphier à Paris, _pour suspendre_, disait-il, _une commande
+importante_.--Feindrait-il déjà la démence? L'on pense qu'au moment où
+paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L'on
+s'attend à des aveux. L'émoi, dans la localité, est considérable.
+
+«Toutefois, que nos lecteurs se rassurent: malgré le «titre» du prévenu,
+le clergé, cette fois, n'étouffera point l'affaire;--le ciel n'ayant
+plus rien à voir, Dieu merci! dans les démêlés de nos cours d'assises.»
+
+ * * * * *
+
+Voici, d'après le compte rendu de M. le greffier, le colloque
+étrange--et dont les plus sceptiques seront révoltés--qui s'est échangé,
+le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d'instruction, cabinet
+où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a
+été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout
+d'abord, paru quelque peu surpris à l'aspect d'un jeune homme dont la
+distinction de visage et de manières semblait démentir d'avance le crime
+odieux où l'impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois
+d'une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà
+«sa victime», le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec
+ce sourire de l'homme du monde qui ne le quitte jamais:
+
+--Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand
+calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L'un des
+déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de
+me voir inculpé d'une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains
+propos! M'embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour
+tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne?
+Et ce, par «jalousie?...» Ah! je doublerais trop mal, vraiment, les
+Tamberlick pour chanter les _Othellos_ jusqu'à cet ut dièse. En me
+supposant même capable d'une fantaisie pareille, n'eussé-je pas eu la
+sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit?--Laissons cela.
+D'ailleurs, tenez: dissipons, d'un mot, toutes ces ombres. La profession
+que j'exerce est incompatible avec ces exagérations d'un autre âge,
+monsieur: je suis divorceur.
+
+--Plaît-il?
+
+--Oh! mais d'un divorceur... à rendre des points au Sénat.--Ici, le
+devoir étant d'être expansif, je m'explique.
+
+Après six mois d'union (c'est mon chiffre, en général, monsieur), je
+vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers
+éblouissements, nous n'étions plus liés que par cette estime affectueuse
+qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous
+n'accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se
+prévenir l'un l'autre des inclinations nouvelles que l'on peut éprouver
+à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre
+ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous
+avions contracté cette alliance.--Bien avant cette hyménée, mon
+patrimoine s'étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des
+soupers et des femmes, j'avais dû reconnaître au plus noir d'une
+détresse où pas un ami ne m'eût avancé cinq cents louis, qu'il fallait
+être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement? Noblesse
+oblige!... Après m'être longtemps posé cette question, je me décidai,
+pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont
+je suis président.
+
+Vous allez voir comme c'est simple. C'est l'oeuf de Christophe Colomb.
+J'ajouterai même que c'est un secret--et que l'incident mystérieux qui
+me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la
+révélation. D'ailleurs, bast! comme je me retire, après moi le déluge!
+
+--Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands
+yeux.
+
+--Voici donc.
+
+(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême
+volubilité le discours suivant):
+
+--Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là!)--que telle
+jeune personne, de famille «honorable» s'en est laissé _un peu trop_
+conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux
+frais de la Société, à 15% d'intérêts et me fais aisément présenter dans
+la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse
+entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien
+entendu!) que je suis prêt à sacrer d'avance, de l'écusson (d'ailleurs
+assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à
+pénétrer prochainement en notre système solaire,--au cours d'un
+traditionnel voyage en Italie, par exemple.--Mais comme a su dire
+excellemment le poète de l'_Honneur et l'Argent_, «les affaires sont les
+affaires», cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au
+provisoire contrat de cet hymen. Ah! vous voyez? je suis dans le
+mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de
+ceux sur la pierre desquels on inscrira: _Transiit benefaciendo_. Pour
+emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques
+circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de
+coutume le jour de ma naissance, _m'a doué d'une myopie...
+décidée_.--Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais
+constater l'incompatibilité d'humeur, avec sévices et dissipations, au
+besoin concubinage, par les divers membres de notre Société,--le tout à
+charge de revanche, car l'union fait la force. J'accepte tous les torts,
+je feins l'opposition la plus furieuse... et crac! je divorce! laissant
+noms et titres à MON fils, un Rotybal sérieux; revêtu, comme vous voyez,
+de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.
+
+Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j'adviens en un département
+vierge; fort de mes économies précédentes, quelles défiances
+éveillerais-je?
+
+Même jeu. Six mois après, crac! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais
+boule de neige.--Réussir? Question d'entraînement. Vous voyez comme
+c'est simple. Je vous le répète: c'est l'oeuf de Christophe Colomb.
+
+A ces paroles, M. le juge d'instruction a regardé assez longtemps, en
+silence, le jeune vainqueur;--puis:
+
+--L'ignoble cynisme avec lequel...
+
+--Permettez! a interrompu--toujours souriant!--M. de Rotybal de sa même
+voix flûtée; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière
+alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd'hui,
+d'ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne,
+étant LÉGALEMENT conquis. J'allais donc me retirer des affaires,
+laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très
+cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons
+pourront leur sembler--(notre divorce, convenu d'avant les fiançailles,
+étant déjà en instance),--j'allais, dis-je, enfin recommencer à
+Paris,--mais, cette fois, d'une manière expérimentée et durable, cette
+chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu'un gentilhomme vraiment
+moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m'ont prié de les
+suivre et m'ont narré, en chemin, la tragique aventure d'hier soir. Fort
+bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée.
+
+Voici qu'il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux.
+Réfléchissez. Comment admettre qu'avec ses principes, ce
+caractère--soucieux de l'amour conjugal autant que de l'une de ces
+cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes--avec ces goûts
+positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi,--j'ai commis
+l'insanité d'une aussi excessive esclandre? C'est une plaisanterie.
+Exterminer ma femme! Comme vous y allez! Malpeste!... Non. Je suis trop
+honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme! Bref, j'ai choisi l'état de
+mari modèle--et je m'y tiens.
+
+--En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous
+vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale? Vous faites profession
+de remarier vos femmes légitimes?
+
+--Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur?
+
+--Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous
+solliciter quelque poste honorable?...
+
+--Merci! pour me faire plaindre? Ou pour obtenir, à force de
+protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer,--aubaine
+dont le diplôme n'arrive presque toujours qu'après le décès du
+quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle?... A
+d'autres!--Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner
+courageusement sa femme, s'installer à demeure chez quelque facile
+enfant, pousser, d'un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle,
+et laisser dire,--bref, demeurer, à tout prix, ce qu'on appelle un homme
+brillant,--sera toujours mieux porté. Le reste? Vétilles qui s'excusent
+ou s'oublient dans la huitaine. Croyez-moi: ne frondons pas l'opinion du
+monde. A quoi bon s'attirer le sourire des gens d'élite? Vantons, par
+bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne,
+soit! mais conformons-nous à celle qui a cours: les débris des lances
+qu'a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il
+y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains
+donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient
+leur estime, dont je n'ai, d'ailleurs, cure, l'ayant pesée.--Sur ce,
+monsieur, comme je suis très étonné d'être veuf,--cas bizarre et que je
+n'avais pas prévu,--et comme le moment serait mal choisi de m'étendre
+davantage, souffrez que j'aille rendre enfin les derniers devoirs à
+celle qui n'est plus: je pense que son désolé cousin, son fiancé, le
+baron de Z..., a déjà pris le deuil; de plus longs retards, de mon côté,
+seraient inconvenants... et, quant à l'enquête, vous instrumenterez
+là-bas plus sérieusement qu'ici, n'est-il pas vrai?... Allons, partons:
+mon tilbury doit m'attendre en bas; d'ici chez moi, c'est l'affaire de
+vingt minutes.
+
+Ce disant, et pendant que M. le juge d'instruction l'écoutait encore,
+bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une
+chaise et s'est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier.
+
+ * * * * *
+
+A ce point de l'entretien, M. le commissaire de police de la ville de
+*** est entré précipitamment, retour du château.
+
+Remettant un pli cacheté à M. le juge d'instruction, puis offrant un
+profond salut au jeune gentilhomme:
+
+--Voici le compte rendu de l'autopsie, dressé en ma présence par les
+docteurs de la Faculté, a-t-il dit.
+
+Ayant parcouru d'un coup d'oeil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de
+stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport
+suivant,--(rédigé toujours en ce style d'ess-bouquet radical et
+recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce
+récit):
+
+ * * * * *
+
+«Monsieur le juge d'instruction,
+
+«Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos
+examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l'honneur
+d'extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le
+projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre
+étonnement ne dépasse, s'il se peut, le nôtre, en apprenant que ce
+projectile est un très curieux spécimen de l'_espèce minérale_ et non
+point un lingot de plomb. Voici l'explication, à la fois simple et des
+plus bizarres, de sa présence dans l'encéphale de l'intéressante
+défunte.
+
+«Monsieur le juge d'instruction voudra bien se rappeler, tout d'abord,
+qu'en France, durant nos belles nuits d'été, à l'époque où la Nature se
+recueille, pour ainsi dire, dans l'universel sentiment de l'Amour, c'est
+par milliers et par milliers que l'on compte (au dire de la Science la
+plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui
+sillonnent, _en éclatant, parfois, avec la détonation d'une arme à feu_,
+notre atmosphère. Or, chose des plus singulières! il se trouve qu'après
+mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n'en pouvoir douter: c'est
+d'un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d'une rareté heureusement
+constatée), que la regrettée châtelaine a été l'innocente victime.
+L'explosion d'un bolide _à hauteur des grands arbres du parc_ a projeté,
+tout bonnement, cet éclat d'aérolithe, mortel comme celui d'un obus--et
+d'une manière quasi perpendiculaire--sur la tête de la jeune rêveuse,
+hélas!... C'est donc à notre satellite,--en un mot, c'est _la
+Lune_--qu'il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d'Histoire
+naturelle, a même l'honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal
+l'autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la
+ville.
+
+De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885.
+
+Signé: Drs L*** et K***.»
+
+ * * * * *
+
+--Tiens! un miracle!... s'est tranquillement écrié M. de Rotybal à la
+fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon
+sujet «que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires!...»
+
+Après un profond moment de silence:
+
+--Monsieur le vicomte, vous êtes libre!... a déclaré le juge
+d'instruction.
+
+M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s'est incliné.
+
+L'instant d'après, en bas, sur la place, au milieu d'une foule qui
+saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une
+cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant
+à la Société des Divorceurs de suspendre l'instance. Il a fait porter la
+dépêche au télégraphe par son groom.
+
+Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au
+petit trot vers son manoir.
+
+
+
+
+ L'AGENCE DU CHANCELIER D'OR
+
+
+ _A Monsieur Émile PIERRE_.
+
+
+_La chasteté c'est du froment; le mariage, de l'orge; la fornication, du
+fumier._
+
+ ST-JÉRÔME.
+
+
+La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans
+un article additionnel, que «la femme légitime, surprise en flagrant
+délit d'inconstance, ne pourrait épouser son complice.»
+
+Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l'enthousiasme
+avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli,
+d'ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont
+assombris; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans
+les attitudes, enfin, semblait dire: «Alors, à quoi bon?...»
+
+--O belles oublieuses! Et Paris?... N'est-il pas autour de nous, tirant
+son feu d'artifice perpétuel de surprises étranges? capitale à
+déconcerter l'imagination d'une Shéhérazade? ville aux mille et une
+merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l'Extraordinaire?
+
+Au lendemain de l'ukase sénatorial, voici qu'un actualiste à tous crins,
+un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais
+pratique si désiré des chères mécontentes.
+
+Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis
+quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières
+sentimentales.
+
+Grâce à son éclairé savoir-faire, l'agence du _Chandelier-d'Or_ s'est
+organisée: elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris
+élégant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme,
+cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de
+_simili-séducteurs_, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles
+billets de banque, _de se laisser prendre en un flagrant délit
+d'adultère_ FICTIF, _avec celles qu'ensuite des amants réels épouseront
+tranquillement dans un temps moral après l'esclandre_.
+
+Maison de confiance.
+
+Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions
+les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et
+régulière, elle s'adresse aux dames qui, désabusées d'un hymen sans
+idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du
+mariage.
+
+Quant aux sécurités, le major a tout prévu! Considérant sa mission, dans
+la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique
+entrepreneur d'adultères s'étant, par délicatesse, constitué solidaire
+et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises,
+vingt-quatre heures avant chaque «séance», pour qu'il puisse,
+effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet
+officieux Lovelace à l'ingestion d'un certain électuaire de
+famille,--élixir déclaré souverain par les Facultés,--et dont les
+propriétés bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses séides à
+ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires
+aux plus innocentes effervescences, qu'après se l'être assimilé, ceux-ci
+pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage
+apparent.--C'est une sorte de _Léthé-chez-soi_, qui ferait descendre à
+la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices!--Par
+ainsi, nul abus des situations n'est laissé loisible. C'est là le point
+d'honneur de la Maison. Et l'amant le plus ombrageux, après avoir
+confié, d'urgence, l'élue du coeur, à l'un de ces Tantales désassoiffés,
+peut dormir sur les deux oreilles.
+
+Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité
+préalable (qui, d'ailleurs, s'imposait à titre d'exigible dans l'intérêt
+général), le monde admet tacitement, d'ores et déjà, l'entremise de ces
+tiers sans conséquence dans les divorces de distinction.
+
+Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de
+ses inclinations successives, sont offertes au public par l'agence du
+_Chandelier d'Or_. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses
+ont même pris un abonnement, pour simplifier.
+
+ * * * * *
+
+Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant
+compris que, pour l'avenir de sa maison-mère, il devait s'entourer d'une
+auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se
+proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d'oeil, sur
+l'élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains
+«princiers» aux beaux jours de l'Union Générale, avoir épuisé les amours
+délicates et faciles qu'offrent les plages en renom,--et s'être vu la
+fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin,
+radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach.
+
+Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de
+ses destinées, n'avait jamais perdu de vue les principaux décavés
+d'entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand
+même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils,
+maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de
+sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi.--Ce
+fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu'il convoqua ces
+désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet.
+
+La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses
+portes indiscrètes.
+
+Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son
+utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en
+remuant son verre d'eau sucrée, leur proposa d'en être les héros.
+
+Ce ne fut qu'un cri! L'entreprise leur sembla l'île verdoyante
+apparaissant aux naufragés. C'était la fortune, l'avenir! On les
+reverrait au Bois, aux premières, poussant l'or sur le tapis des
+casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir,
+entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles! Hurrah! Le major
+fut l'objet d'une telle ovation qu'elle faillit lui coûter la vie--et
+qu'il ne dut son salut qu'à l'énoncé précipité du «cautionnement moral,»
+(la formalité du _Léthé-chez-soi_) qui, vociféré entre deux syncopes,
+réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes.
+
+Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l'éloquence de l'orateur,
+les plus rétifs se rendirent à l'évidente nécessité de cette garantie.
+Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la
+circonstance, l'on convint que la coupe de l'Oubli serait tarie en
+l'honneur symbolique de Sainte-N'y-touche. Ce trait gaulois acheva
+d'enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l'Agence du
+_Chandelier d'Or_ était dûment établie et l'on se séparait pleins
+d'espérance.
+
+Aujourd'hui, c'est l'engouement de Paris! L'Office fonctionne à toute
+heure; les actions font prime--et de hautes influences féminines
+désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur.
+
+ * * * * *
+
+Ah! s'il faut tout dire, c'est qu'aussi le major des Nénuphars a fait
+les choses en grand seigneur et n'a rien négligé de ce qui pouvait
+rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable!
+
+Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes: des
+traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux
+époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable
+de la chambre illégale.
+
+Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l'intérieur des dons les plus
+rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari
+survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus
+rassis. Pour éviter d'inutiles dangers, les commissaires de police des
+quartiers ramifiés à l'Agence sont toujours prévenus à temps, par
+téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le
+seuil des pavillons, aux maris hors d'eux-mêmes,--ce qui entraîne le
+divorce presque d'office.
+
+Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules
+effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés.
+Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès
+réel, une flatteuse conquête sur les barbares d'autrefois.
+
+En attendant l'apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames
+quelques morceaux choisis de nos bons auteurs--ou leur racontent des
+histoires.
+
+Des coiffeurs de premier ordre ont _dressé_ à l'avance, les cheveux des
+deux «coupables» ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le
+caractère de l'époux.
+
+Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef
+l'exquise délicatesse du major, c'est un phonographe, caché dans la
+muraille, qui entrecoupe, ému par l'électricité, différentes phrases
+passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs
+heurtent à la porte, avec l'indignation réglementaire, et prennent acte.
+
+Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des
+Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les
+enterrements.
+
+Les _Funérailles de l'honneur_.
+
+Les bureaux de l'Agence sont installés naturellement rue du Regard; le
+portail est surmonté du buste emblématique de Platon: les factures de la
+Maison du _Chandelier d'Or_ sont revêtues, comme fière devise, de
+l'adage diplomatique célèbre: «_Non possumus_.»
+
+Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d'honneur! Pas de
+succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.)
+
+ * * * * *
+
+En résumé, cette intelligente entreprise--à l'authenticité de laquelle
+nous ne pouvons encore ajouter foi qu'avec beaucoup de peine,--serait,
+en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont
+on a libellé le restrictif de la Loi du divorce.
+
+Le but n'est-il pas légitime?
+
+Régulariser la situation fausse où les âmes-soeurs s'étiolent trop
+souvent ici-bas, dans la société.
+
+Quant au grand nombre de ses employés, puisqu'elle les alimente et les
+occupe, n'est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle
+s'évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l'oisiveté
+famélique nous eût tôt ou tard menacés?...
+
+Maintenant au point de vue moral, puisque, d'après la loi, les anciens
+voeux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que
+_conditionnels_, n'est-il pas logique, après tout, que les vieux
+parjures de l'adultère deviennent _fictifs_? Comédiens d'un côté,
+fantoches de l'autre.
+
+Aujourd'hui, en France, l'idéal étant d'être libre, sachons prouver
+qu'ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité.
+
+ * * * * *
+
+Mais voici bien d'une autre chose! Chose étrange! Malgré les minutieuses
+précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s'est
+effarouchée,--non sur le fond, mais sur la forme--des Flagrants-Délits
+artificiels!--Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont
+allégué, sûres d'elles-mêmes, que la cérémonie du _Léthé-chez-soi_ ne
+les rassurait qu'à demi.
+
+Pour obvier à l'inconvénient qu'entraîne l'excès de séductions de toutes
+ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le noeud gordien à la
+manière d'Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l'_Oriental
+Office_.
+
+Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe,--trié, comme
+on dit, sur le volet,--d'ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si
+tragique décès du feu sultan.
+
+Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les
+entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques: ils
+doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une
+particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité
+de l'élixir d'Oubli.
+
+Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l'innovation turque de l'idée, acceptait
+déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que
+toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de
+conscience, l'Agence a refusé de les acquérir «à cause de leur couleur
+sombre.»
+
+A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue
+sans mélange: nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs «patitos» et
+les «actions» (ironie!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu.
+
+Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d'être aux petits soins
+avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d'attentions charmantes!...
+--de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille
+dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes
+ces questions de tact, sait si bien imaginer.
+
+Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets
+symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l'ombre des frais
+orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles
+exquises leur ménagent une ovation! Voilà bien l'engouement de
+Françaises pour tout ce qui est nouveau!
+
+Elles veulent s'efforcer de leur faire oublier «la patrie» à ces enfants
+gâtés!
+
+--Hum! ce sera difficile.
+
+Chacun aime, en effet, le sol qui l'a vu naître, le pays où son enfance
+reçut les premiers soins, où les yeux, en s'ouvrant au jour, aperçurent
+des regards amis lui souriant autour de son berceau.
+
+Oui, certaines impressions d'enfance sont ineffaçables.
+
+En tous cas, s'ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont
+réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon.
+
+--Allah! Allah! oh! l'Allah!
+
+Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce
+sera le chant du cygne de l'Opportunisme. L'étonnant sera qu'après un
+certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance
+pourra s'être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la
+gloire de don Juan! Voilà, pourtant, comme on écrit l'Histoire.
+
+Et, déjà, quel foudroyant succès! Craignant de ne pouvoir suffire aux
+commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin
+de parer à toute éventualité.
+
+Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets à l'agence du
+_Chandelier d'Or_! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par
+des chansons!
+
+
+
+
+ LA LÉGENDE DE L'ÉLÉPHANT BLANC
+
+
+L'an dernier, lord W*** résolut de doter le _Zoological Garden_ d'un
+véritable éléphant blanc.
+
+Fantaisie de grand seigneur.
+
+Londres venait d'acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière,
+clairsemé de taches rosées; mais cette prétendue idole indo-chinoise
+n'était, à dire d'experts, que de qualité douteuse. D'après eux, le
+prince birman qui, moyennant un million, l'avait accordée à l'avisé
+Barnum, avait dû, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilège de ce
+trafic... ou, plutôt, si le _Zoological Garden_ avait accordé la moitié
+seulement de ce prix, le fameux _puffist_ devait être, à coup sûr,
+maintes fois rentré dans ses réels débours.
+
+En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de
+cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère
+une souveraine valeur, c'est au seul cas où, dûment albinos, il
+n'éveille que l'idée très pure d'une ambulante et intacte «colline de
+neige»; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares
+quelconques, ils n'y sont honorés que d'une superstition très vague,
+sinon tout à fait nulle.
+
+Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein
+d'enrichir l'Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie
+bête auguste, réputée introuvable.
+
+L'idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d'un grand
+touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s'était aventuré
+durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts
+qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, l'Irawaddi. Or,
+affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues,
+les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de
+Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit,
+d'entrevoir--dans la lueur d'une clairière peu distante d'une vieille
+ville sainte,--le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait
+avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un
+hiératique _mahout_.--Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e
+degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait
+relevé l'insolite apparition.
+
+L'on sait qu'en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la
+propriété de l'empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il
+est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d'une
+blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu
+d'un district territorial affecté à l'entretien de ce personnel. La loi
+religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou
+quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l'espèce
+blanche,--car une tradition bouddhique _prédit la fin de l'Empire, du
+jour où l'on verrait l'un d'entre eux en d'autres pays_. (La guerre
+sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la
+possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se
+refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais,--qui
+viennent d'occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment
+concentré leurs troupes dans les marécages du district
+d'Assam,--seraient compromises dès l'heure où quelqu'un de leurs
+délégués réclamerait le tribut d'une «colline de neige»: ce serait, de
+tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant
+aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant
+de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de
+la plus atroce, de la plus prolongée des morts.
+
+Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait
+diverses difficultés d'exécution. Toutefois, ayant mandé l'illustre
+dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature
+des dangers inhérents à l'entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et
+ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000
+liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu'à la mer, à travers
+les peuplades birmanes, l'éléphant indiqué, l'audacieux belluaire,
+l'ayant transporté d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise «rendu
+à quai» pour le _Zoological Garden_.
+
+Mayëris, d'une main toute traversée par les crocs de ses lions, s'était
+pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de
+silence, il accepta.
+
+Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre
+une demi-douzaine de _bas-de-cuir_, d'un sang-froid et d'une expérience
+à l'épreuve. Puis, en homme pratique, s'étant dit que, pour enlever à
+travers les menaçantes étendues d'un tel pays, un éléphant blanc, il
+était, d'abord, indispensable _de le teindre_, le dompteur chercha
+quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries
+éventuelles--et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques
+barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la _gentry_.
+Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort
+navire marchand fut nolisé pour l'expédition et le transport de la bête;
+on prévint l'Amirauté: des télégrammes furent adressés au gouverneur
+anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la
+tentative--et l'on partit.
+
+ * * * * *
+
+Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis
+longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers
+construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force
+d'adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les
+solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur
+la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets,
+eurent, eux aussi, aperçu l'animal, ils s'installèrent aux alentours de
+la ville sur la lisière d'une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang.
+Le radeau, cerclé de caisses d'air et de larges plaques de liège, était
+couvert de branchages et de feuilles: amarré contre l'endroit du rivage
+qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot.
+
+Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient
+commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de
+ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces
+régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur
+avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en
+forêt, de l'éléphant blanc et de son _mahout_. Ils s'étaient même
+acquis, en des occasions, quelque sympathie de l'un et de l'autre, par
+des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea
+le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes
+pour l'embuscade.
+
+L'éclaircie où l'on se tenait à l'affût, non loin du fleuve où
+l'éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours
+déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes
+pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres,
+les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les
+flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à
+l'éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision
+leur sembla menaçant! L'antique prophétie populaire du pays secouait,
+comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse:
+«_Le jour où d'autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la
+Birmanie, l'Empire serait perdu_.» Le coup résolu leur parut donc, en ce
+moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout _bas-de-cuirs_
+qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumône d'une
+prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne
+pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la
+Sacrificature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minérale plusieurs des
+arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois
+à la première alerte.
+
+Sur le minuit, la psalmodie monotone du _mahout_ s'éleva, d'abord
+lointaine, puis, s'approchant scandée par les pas massifs de la monture.
+Bientôt l'homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le
+fleuve. Mayëris, qui, jusqu'alors, s'était tenu adossé sous l'ombre d'un
+baobab, s'avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du
+dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune
+défiance: qui donc eût osé rêver l'effrayante extravagance qu'il
+méditait? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait
+nocturne, il vint auprès de l'animal qu'il flatta de la main, tout en
+faisant remarquer au _mahout_ la beauté du ciel.
+
+Au moment où l'éléphant se penchait vers le fleuve, l'un des chasseurs,
+se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir,--et
+avec la rapidité de l'éclair,--les ressorts d'acier d'une bonbonne de
+chloroforme à l'extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée,
+brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide,
+brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne:
+l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantage. Le pieux
+cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter
+à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l'un des siens qui, en un clin
+d'oeil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient,
+à droite et à gauche, avec de forts troncs d'arbustes, l'éléphant à
+présent comateux et plus qu'à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure
+des défenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les
+femmes de la ville les avaient surchargées--et l'on ouvrit les barils;
+quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à
+ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pénétrante
+liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après,
+l'éléphant sacré complètement travesti, à l'exception des ivoires, était
+devenu nègre. L'on profita du moment psychologique où l'animal semblait
+revenir à soi-même pour l'attirer, docile, vers le radeau. Dès qu'il s'y
+fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves
+d'acier-fer. L'on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte; l'on
+jeta le _mahout_ sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres
+et--_for ever_!
+
+Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait
+les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit
+jour, l'on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on
+serait hors de toute atteinte.
+
+Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrière eux, pour
+s'apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les
+conjectures?--avant d'admettre, enfin, la possibilité de l'événement? Il
+était déjà bien tard pour les poursuivre! Quant à ceux des rivages, la
+couleur normale de la capture rendait l'expédition toute simple. L'on
+charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'éléphant dont
+la torpeur ne s'était pas encore dissipée. La surprise du _mahout_ avait
+été plus terrible: il était mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au
+cou, le soir qui suivit.
+
+Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent: ils étaient attendus.
+L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait
+à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent
+le secret--et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l'on atteignit
+la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l'énorme
+proie.
+
+Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros
+aperçurent enfin les côtes de l'Angleterre, ce fut un hurrah de joie
+saluant l'espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l'arrivée en
+Tamise, on pavoisa. Victoire! _God protect old England_.! Un colossal
+_tender_ du railway suburbain transporta l'animal, à peine débarqué, au
+_Zoological Garden_: lord W***, accouru sur télégramme, s'y trouvait
+déjà chez le directeur.
+
+ * * * * *
+
+--Voici l'éléphant blanc! s'écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien
+nous délivrer le chèque promis sur la banque d'Angleterre?
+
+Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre
+physionomie de la bête.
+
+--Mais,--mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc? finit par
+murmurer le directeur.
+
+--Ce n'est rien! répondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons
+été obligés de le teindre pour l'enlever.
+
+--Alors, s'il vous plaît, déteignez-le! répliqua lord W***, car, enfin,
+nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.
+
+Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour
+procéder sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à
+relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui,
+roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude:
+«--Ah! ça, qu'ont donc ces hommes à m'humecter, de la sorte, à chaque
+instant?...»
+
+Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément
+l'épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec
+les acides, ces réactifs, appliqués à l'étourdie, produiraient un
+résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant était
+devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,--chatoyait
+et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel: sa trompe--pareille
+au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une
+accalmie,--pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d'une de
+ses jambes immenses--si bien que, dans un saisissement, le directeur
+émerveillé s'écria:
+
+--Oh! laissez-le! de grâce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux!
+c'est l'éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l'univers
+pour voir cette bête des _Mille et une Nuits_.--Positivement, jamais,
+non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n'a salué
+pareil être avant ce beau jour!--du moins, j'inclinerais fortement à le
+croire.
+
+--En vérité, monsieur, c'est possible! répondit lord W*** en lorgnant
+aussi l'extraordinaire vision: mais,--aux termes du traité, M. Mayëris
+doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le _blanc_, seul,
+constitue le valeur morale dont j'offre cent mille livres. Qu'il lui
+restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais...
+comment, désormais, prouver qu'un tel épouvantail est un éléphant blanc!
+
+ * * * * *
+
+Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s'éloigna, comme se
+refusant à toute discussion.
+
+Mayëris et ses _bas-de-cuirs_ considéraient en silence le désolant
+animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le
+front
+
+--Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants
+du _Zoological Garden_?
+
+--Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci.
+
+--Fort bien! s'écria Mayëris triomphant: croisons-le! J'attendrai les
+vingt mois réglementaires de la gestation: le rejeton mulâtre, devant
+les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci.
+
+--Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur--et, ajouta-t-il
+d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café
+au lait... s'il n'était notoire que l'éléphant captif se refuse
+rigoureusement à toutes les joies de la paternité.
+
+--Fables! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le
+dompteur: on a, là-bas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us
+d'un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai,
+dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents--et
+que le sort en décide!
+
+Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant
+acquis la certitude de ses nouvelles espérances.
+
+Par contre, à l'aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée
+par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de _Chin-sing_
+avait été trop forte: il était mort d'amour.
+
+--Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle; mais, maintenant, je puis
+attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté
+dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon
+capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou
+quatre ans peut être: j'en ai la conviction, sa peau vivante eût repris
+sa nuance naturelle.
+
+Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris:
+l'Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que «s'en tenant aux
+termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant
+mulâtre,--qu'en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il
+offrait cinq mille livres d'indemnité pour étouffer l'affaire en
+conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc
+et, cette fois, de le moins bien teindre.»
+
+--Comme si l'on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie!
+grommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera.
+
+Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause,
+Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton
+futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq
+mille livres pour ses hommes et quitta Londres.
+
+Depuis, lorsqu'il raconte avec mélancolie cette aventure--trop
+fantaisiste pour n'être pas incroyable--il ajoute, d'un étrange timbre
+de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains:
+
+--«Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut
+perdu pour un coup d'éventail donné, hier un empire se dissipa pour un
+coup de chapeau non rendu; tout dépend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas
+mystérieux? Si la vieille prédiction, si l'augurale menace du dieu de
+là-bas est digne de la foi qu'elle inspire à tant de millions d'hommes,
+à quoi donc a tenu l'empire birman?... A ce qu'hélas! au lieu de me
+prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir
+l'éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n'ai pas songé à remplir, tout
+simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... _d'un peu de
+noir de fumée!_»
+
+
+
+
+ CATALINA
+
+
+ _A Monsieur Victor WILDER_.
+
+
+--«Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec
+son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude
+l'hiver,--mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux
+sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes
+pantoufles, ma paisible lampe d'étude,--et toute cette existence de
+profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement,--oui, je
+résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant
+quelques semaines d'exil.
+
+Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations,
+auxquelles j'avais trop longtemps consacré,--me semblait-il
+enfin,--toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet
+d'accomplir quelque gai voyage, _où les seules contingences du monde
+phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l'anxieux état de mon
+entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-là, préoccupé_. Je
+voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux
+ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recréation ne
+pouvait, d'abord (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car
+je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'après
+mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de
+moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que
+cette trêve intellectuelle m'aurait procurées.
+
+Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de
+rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du
+globe,--(à l'exception de pays tout à fait rudimentaires),--oui, je ne
+voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et
+oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce
+signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Péninsule
+Ibérique.
+
+Ce soir-là, donc,--et à cette réflexion décisive,--assis en la tonnelle
+du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une
+cigarette, je savourais l'arôme d'une tasse de pur café, je ne résistai
+pas, je l'avoue, au plaisir de m'écrier: «Allons! vive la fugue joyeuse
+à travers les Espagnes! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les
+chefs-d'oeuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des
+maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos
+éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie! Vivent les villes
+souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la
+nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les récits des touristes! A moi
+aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie,
+Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.»
+
+Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les
+sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature,
+je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces _Guides du Voyageur_,
+grâce auxquels on sait, à l'avance, _ce que l'on va voir_ et qui
+préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue.
+
+Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille
+modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma légère valise; je la
+pris à la main--et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la
+maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale.
+
+Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du
+Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne
+et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner,
+je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour
+Santander, _Le Véloce_ m'apparut. J'y pris passage.
+
+On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous
+apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après,
+nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité
+de Santander, entourée à l'horizon, de hauteurs verdoyantes.
+
+Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occident: contre les rochers
+de la rade s'écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya
+passage entre les navires; un pont de bois, lancé de la jetée, vint
+s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai,
+puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population
+nouvelle.
+
+On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages
+d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits
+des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans
+l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient
+soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers
+la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé
+ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie
+provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de
+marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l'air de
+mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade
+d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il
+portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins à lui.
+
+--N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler?
+lui demandai-je.
+
+J'eus à peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui
+s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol
+étranger, il m'avait pris les deux mains:
+
+--Toi? s'écria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne?
+
+--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Gérard!
+
+En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée.
+
+Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi
+que deux vieux amis qui se retrouvent.
+
+--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs
+tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée
+zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de
+petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de
+grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les
+capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens;
+puis... un _trésor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un
+splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)
+
+Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille.
+
+--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre.
+
+A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de
+topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile
+d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se
+retourna.
+
+--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes
+fortunes, ce soir!
+
+C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un
+foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles
+crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa
+course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse,
+violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite.
+
+--Olè! s'écria-t-elle.
+
+Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude
+pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui
+passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où
+tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries
+brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était
+suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis,
+chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et
+d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de
+sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en
+souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles
+paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de
+cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux
+derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.
+
+En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières,
+nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de
+savanes.
+
+--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.
+
+--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens
+d'arriver, lui répondis-je.
+
+--Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la
+mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu,
+nous aimons à tenir de l'oeil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle
+basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques
+autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez
+nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce
+Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons!
+ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa
+faire en nous regardant.
+
+La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique.
+
+Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le
+vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous
+hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous,
+essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les
+ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan.
+
+Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel.
+
+--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est
+dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux.
+
+--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je.
+
+--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de
+cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui
+plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces
+sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans
+les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq
+cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude
+sud.--Si le coeur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle
+s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie.
+
+L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...
+
+Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et
+s'arrêta, pâlissant à vue d'oeil tout à coup.
+
+Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une
+gravité de visage des plus saisissantes.
+
+Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes
+yeux:
+
+--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée
+ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais
+plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un
+anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour
+jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des
+reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais
+m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à
+demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en
+nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour
+monsieur! cria-t-il à l'hôtelier.
+
+--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci.
+
+--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on
+dormira bien; le lit est bon.
+
+Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un
+bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter
+une parole.
+
+Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un
+instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie:
+«Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai.
+
+La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près
+d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une
+serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux
+bougies allumées.
+
+Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les
+paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux
+engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle.
+L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues.
+
+Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable
+amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur
+de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus.
+
+D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour
+de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.
+
+Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du
+lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de
+ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina
+aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me
+tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la
+plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux
+éclats, me défendant de boire.
+
+--Trop tard!... lui dis-je.
+
+Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main.
+
+--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd.
+Je veux dormir.
+
+--Moi aussi, répondit-elle.
+
+Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant.
+Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer
+duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une
+fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait,
+s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.
+
+Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel
+l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on
+l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant:
+
+--Bonne nuit, monsieur!
+
+J'entrai.
+
+A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés
+par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge
+ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les
+deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et
+par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une
+cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit,
+dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.
+
+Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi
+surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse,
+chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait
+laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je
+posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de
+cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà
+presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la
+tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je
+m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en
+apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et
+bienfaisant sommeil.
+
+Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je
+crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon
+repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y
+accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands
+dans l'obscurité.
+
+Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina,
+l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes
+lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa
+tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre,
+mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel
+que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.
+
+J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore
+endormie.
+
+Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille
+église, là-bas, dans la ville: c'était minuit.
+
+Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant
+encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah!
+ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers
+coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, _que le balancier de
+ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et
+réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt
+la cloison d'une pièce voisine_.
+
+En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu
+de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à
+droite et à gauche!
+
+Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre.
+
+Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me
+semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je
+commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une
+sorte de _sifflet de bois mouillé_.
+
+Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais
+bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable.
+
+Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en
+haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements,
+très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent
+à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient
+des pas précipités de gens qui s'enfuient...
+
+J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant
+_était_ réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec
+une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de
+terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà, voilà ce qui augmenta, tout
+de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la
+tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait
+parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa
+main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle
+_savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela
+signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore,
+dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes
+mes forces dans l'obscurité.
+
+--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici?
+
+A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique
+assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans
+l'hôtellerie:
+
+--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a!
+
+On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient:
+
+--Au diable!
+
+--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable
+dans la chambre!
+
+Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.
+
+Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je
+rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait
+avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le _terrible_ de la
+chose inconnue--devait être imminent!
+
+Le coeur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et
+je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne
+seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche,
+j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le
+tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai
+fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.
+
+Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit
+d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre.
+
+Le bruit s'était arrêté.
+
+Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette
+vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le
+lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à
+plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant
+_quelque chose_... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait
+d'apercevoir.
+
+Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je
+crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété
+aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage
+affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me
+sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur
+l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre!
+
+Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant
+Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa
+cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les
+yeux.
+
+Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un
+entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un
+constrictor de l'espèce géante, _un formidable python de dix à douze
+mètres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des
+Guyanes.
+
+Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable
+ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de _trois mètres et demi
+environ_ hors des noeuds qui le desserraient d'autant.
+
+Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui
+heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer,
+davantage de ses entraves, pendant ce minuit!
+
+Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers
+moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre,
+tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de
+son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de
+l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues
+en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide,
+pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement,
+l'éclairer!
+
+D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon
+réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des
+fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, _à moins
+de deux pieds de mon visage_...
+
+A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute
+ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais
+faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la
+mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit,
+le sifflement!--me réveilla l'être.
+
+La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...
+
+Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon
+brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la
+chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement
+faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes
+bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir,
+redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec
+elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte
+sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et
+s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal,
+se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des
+meubles,--nous parvenait de l'intérieur.
+
+Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair.
+
+En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise.
+
+Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au
+dehors.
+
+Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course
+éperdue, vers la ville.
+
+La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots
+luisaient là-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux
+le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à
+l'autre.
+
+En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du _Véloce_, je
+courus à l'embarcadère du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche
+de départ pour la France.
+
+Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords
+de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et
+enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de
+métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour
+remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions
+récréatives à travers les «_contingences du Monde-phénoménal_.»
+
+
+
+
+ LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES
+
+
+Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà _de leurs ombres_...
+
+ PLUTARQUE.
+
+
+ _A Monsieur Henry LA LUBERNE_.
+
+
+La prochaine apparition du livre de William Crookes, _La Force
+psychique_, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les
+deux mondes.
+
+On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et
+des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la
+Nature, la Matière à l'état radiant, découverte qui, reculant les bornes
+de l'investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l'École
+expérimentale.
+
+De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité
+de découvertes ou d'inventions sont à son acquit, depuis le thallium
+jusqu'au radiomètre, qu'il est l'unique sommité dont l'admission,
+d'emblée, à la Société Royale (sorte d'Académie des Sciences de
+l'Angleterre) ait été votée à l'unanimité, avec dispense du stage de
+rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'oeuvre et le
+génie de William Crookes égalent ceux d'Isaac Newton; la place de son
+monument funèbre est marquée d'avance à Westminster.
+
+L'ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d'expériences de l'ordre
+le plus extraordinaire.
+
+Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le
+_Quarterly Journal of Science_, dans l'_Athæneum_ et dans la _Quarterly
+Review_.
+
+Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il
+s'agit d'observations d'un caractère tout à fait insolite et que la
+science de l'Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain
+tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se
+demande s'il rêve! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes
+sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des
+Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence
+hors ligne, la sûreté d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du
+lecteur est bien vite fascinée.
+
+Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est,
+pensons-nous, de citer l'étonnant exorde de William Crookes lui-même, au
+début de ce nouvel incident de l'Humanité.
+
+ * * * * *
+
+--Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage
+chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de
+ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute
+raison et d'un savoir éprouvé. Cette doctrine s'autorise de faits
+complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature; et
+ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point
+considérables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en
+saisir.--La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des
+pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de _vingt mille_ signatures. A
+Hertford, des enfants,--de très jeunes filles même, ont failli payer de
+leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de
+quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur
+présence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces
+prétendus «événements occultes» a fini par troubler, par effrayer les
+esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en
+écoutant ces rumeurs.
+
+J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à
+travailler d'une manière exacte, d'examiner _tous_ les phénomènes qui
+attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vérité, soit
+d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honnêtes gens en dévoilant
+la supercherie des charlatans, des imposteurs.
+
+Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire,
+avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, «d'influences MYSTÉRIEUSES
+sous l'énergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent,
+soudain, d'une pièce à une autre, sans l'intervention de l'homme.»
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un
+million de parties. Nous demandons que ces «influences» fassent mouvoir,
+seulement d'un _seul_ degré, l'indicateur de ces instruments dans nos
+laboratoires.
+
+On nous parle de «corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de
+personnes vivantes même, s'élevant dans les airs sans le secours
+d'aucune force connue».
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guidé
+par une intelligence, et qui élève, jusqu'aux plafonds de vos
+appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher
+seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe
+de cristal, est sensible à un poids si minime qu'il en faudrait dix
+mille comme lui pour faire un gramme.
+
+On nous parle de «fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même
+d'êtres vivants apportés au travers des murailles.»
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic à travers les parois
+d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée
+par nous!
+
+On nous parle de «coups frappés qui se produisent jusqu'à ébranler les
+murs, dans les différentes parties d'une chambre où deux personnes sont
+tranquillement assises devant une table;--de maisons secouées jusqu'à en
+être endommagées par un pouvoir extra-humain»;--et l'on ajoute que «des
+plumes ou des crayons tracent _tout seuls_ des lignes présentant un
+sens;--que des ressemblances de défunts apparaissent.»
+
+A ceci nous répondons:
+
+--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un
+phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement
+mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur
+ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'écrire!... Quant aux
+«apparitions» nous avons des instruments qui mesurent l'éclair: qu'une
+seule d'entre elles passe, pendant la durée d'un 120e de seconde
+seulement devant la lentille de l'un de ces instruments!
+
+Enfin, l'on nous parle de «manifestations d'une puissance équivalente à
+des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.»
+
+--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement à la conservation de
+la force, demande que ces manifestations se répètent dans son
+laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des
+essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime où l'on
+puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule
+présence d'individus «exceptionnels» appelés _médiums_, quelque
+intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces
+_médiums_, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive,
+rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance
+suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la
+réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus
+élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle
+et invariable loi de la gravitation.»
+
+Voilà, certes, le langage d'un homme sérieux--et, ce défi jeté, la cause
+semblait jugée.
+
+ * * * * *
+
+A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à
+Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes,
+qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle «d'expériences
+_médianimiques_ dignes d'attention».
+
+Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de
+1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les
+nationalités de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des
+sciences, les affirmations les plus étranges,--déclarant que leurs
+essais particuliers sur la réalité du fluide _médianimique_ amenaient
+chaque jour des résultats «inattendus». Dans la longue liste des
+savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine
+importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par
+l'un de ses plus éminents professeurs de chimie, M.
+Boutlerow;--l'Académie des sciences expérimentales de Genève, par le
+professeur Thury;--les États-Unis, par le docteur Robert Hare,
+professeur de chimie à l'Université de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace
+nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables,
+mentionnés dans ces rapports.
+
+Étonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup,
+de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens
+allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des
+hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des
+mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de
+membres de la Société Royale étaient venus s'adjoindre à William Crookes
+pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois «sujets humains»
+doués,--paraissait-il,--de manière à intéresser la Science, continuèrent
+de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de
+l'illustre docteur, à des expérimentations.
+
+Il résulterait des attestations signées de l'érudite assistance que, non
+seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous
+produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'évidence toute
+spéciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des
+incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis,--se
+seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de
+l'assemblée;--qu'enfin «d'incohérentes manifestations, revêtues d'une
+sorte de caractère macabre», auraient troublé la régularité compassée de
+ces examens.
+
+Les sujets ou _médiums_ étaient, cependant, liés à terre, tenus aux
+quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre
+eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la
+commission du contrôle. A l'état libre, ils étaient prévenus que toute
+communication _physique_, due à n'importe quelle fraude subtile, serait
+instantanément châtiée d'une très violente secousse électrique, des
+réseaux d'induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs.
+Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de
+Londres surveillaient de près chaque expérience.
+
+C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des
+dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls
+expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des
+centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du
+laboratoire et _jusque sur les mains_ des doctes assistants, des heurts,
+«semblables à ceux d'un doigt replié frappant impatiemment à une porte»,
+étaient entendus ou ressentis.
+
+A l'issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus
+sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant,
+médicalement, toutes les apparences de la mort.
+
+Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans,
+s'élevant à des hauteurs de plusieurs mètres--et flottant, presque
+endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. «Ce phénomène,
+affirme le docteur Crookes, M. Home l'a exécuté, aussi, plus de _cent
+fois_ devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le
+magicien dans l'amphithéâtre de Rome.»
+
+D'après un grand nombre de professeurs émérites,--entre autres ceux dont
+nous avons cité les noms,--au témoignage de plusieurs délégués éminents
+d'universités ou d'académies, et des différents membres de la Société
+Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de
+l'attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus
+comme désormais avérés, seraient--(non compris leurs subdivisions):
+
+1º L'altération du poids d'un corps quelconque, obtenue à distance; 2º
+d'inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec
+des allées et venues,--sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues,
+_inimitables_,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3º des
+déplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds
+ou légers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4º de
+véritables «apparitions» de formes étranges, de «_regards_», de mains
+lumineuses, d'une ténuité inconcevable et cependant tangible--au point
+de supporter, dans l'air, un thermomètre en liège du poids de trois
+grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument
+insensible; ces mains offraient l'aspect tantôt vivant, tantôt
+cadavérique; et, si rapide que fût l'éclair dont on essayât d'en
+répercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a
+été impressionnée, en _aucune_ façon, de leur présence; et ces mains,
+pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers
+l'espace, les offrir à des spectateurs; puis, tout à coup, venaient nous
+«_serrer les mains avec toute la cordialité d'un vieil ami_»; 5º des
+mises en jeu d'instruments de musique placés, positivement, dans des
+conditions où toute communication était impossible et _dangereuse_ pour
+le médium; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une
+table et traçant des lignes d'écritures différentes où plusieurs ont
+affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en
+ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au
+crépuscule.
+
+«--J'ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes),
+l'une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige,
+nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente
+imperceptible d'une planche de chêne massive, sans qu'il fût possible
+d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l'oeil nu, soit au
+microscope, _une trace quelconque d'érosion sur la tige ou sur les
+feuilles_, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente
+de cette planche.--Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous
+avons vu, ensemble, _l'ombre d'une forme humaine_ secouer des rideaux
+pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s'atténuant.--Cent
+fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles,
+s'élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites
+et horizontales selon le degré d'inclinaison de ces objets dans
+l'air.--Quant aux célèbres «tables tournantes», nous avons voulu, par
+surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales
+et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines
+d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le
+Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les
+professeurs étrangers s'étant donc assemblés pour un essai concluant à
+ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des
+chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et
+vaste table).--Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de
+leurs personnes n'était en contact direct avec la table. De plus,
+certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises
+pour avérer l'authenticité absolue du phénomène. En quelques instants,
+nous vîmes l'énorme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le
+parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans
+l'espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa
+place. Le Comité et l'assistance ont donc attesté comme «concluante»
+cette expérience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous étonner.»
+
+Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres
+faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne
+saurions prendre la responsabilité de telles citations; nous ne voulons
+et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment
+contrôlées et reconnues par la science comme _incontestables_. Lorsque
+nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible,
+sans opinions ni commentaires.
+
+Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce
+sujet:
+
+«--La foule, toujours avide du «surnaturel», nous demande: «Croyez-vous
+ou ne croyez-vous pas?» Nous répondons: «Nous sommes chimistes; nous
+sommes physiciens; notre fonction n'est pas de «croire ou de ne pas
+croire» mais de constater, d'une façon positive, si tel ou tel phénomène
+est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus.
+Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l'affirmative,
+au moins provisoirement, puisqu'à la parfaite consternation de nos sens
+et de notre entendement, l'évidence nous y contraint.
+
+Rien n'est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est
+conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître _toutes_ les
+lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait
+créer l'Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non
+conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en électricité, par exemple,
+l'expérience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette
+conformité.
+
+Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues
+hypothèses, ni théories, _quelles qu'elles soient_. Nous attestons,
+simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme
+à celui de toute notre longue carrière: la Vérité. Les Comités d'examen,
+les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints
+au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi: «Nous ne
+disons pas, encore une fois, que cela est _vraisemblable_; nous disons
+que cela EST.»
+
+Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout
+un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps
+à contrôler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie était
+possible), donnez-vous plutôt la peine d'examiner, d'abord, comme notre
+incrédulité primitive s'est, au moins, soumise à le
+faire.--Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu'il faut regarder
+comme des erreurs dans nos examens; spécifiez-les et suggérez ensuite,
+si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des
+ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles
+où nous avons placé les médiums,--à leur insu! Mais ne venez pas, à la
+hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer
+nos esprits d'une démence (qu'entre parenthèses nous aurions, seuls,
+qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent
+contre vos idées préconçues, _comme, autrefois, le furent les nôtres_.
+Il est difficile d'être plus _sceptiques ou plus positifs que nous_ en
+matière d'examen expérimental: si vous vous faites une supériorité de
+votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs, à quoi l'homme devra-t-il
+s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie
+disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par
+des médiums _réels_ en nos laboratoires et que les plus railleurs
+deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes
+foraines, après s'être bien moqués, en clignant de l'oeil, d'un appareil
+de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu'ils
+en ont seulement effleuré les fils.--Pour le surplus, rejeter, à
+l'étourdie, les témoignages d'hommes à qui l'on a déféré des faits pour
+les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d'aucun
+témoignage humain _quel qu'il soit_, car il n'est point de faits dans
+l'Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui
+s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que
+celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez
+donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre
+scepticisme sur les nôtres--et que ces oiseuses controverses finissent!
+
+Donc:
+
+1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent
+établir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force liée à
+l'organisme humain et que l'on peut appeler _Force psychique_.
+
+2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d'une
+intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à
+volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu,
+_sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques_,
+sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés.»
+
+ * * * * *
+
+Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'à
+présent notifiées par l'illustre savant anglais et contresignées de noms
+considérables. Il y a lieu d'espérer que son livre va nous révéler les
+curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective
+de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas
+problématiques racontés par l'Histoire--et certains phénomènes opérés,
+paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous.
+Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envoûtements, de spiritisme,
+de lycanthropie, d'évocations, etc., relèveraient désormais de
+l'autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus
+ou moins régulières.
+
+Pour ce qui est d'entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport
+quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes
+grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà
+de l'humanité, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut
+encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes
+prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des
+êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la
+Mort... C'est une question qui, excédant le point de vue scientifique,
+est déjà jugée, _ne varietur_, à un autre point de vue, par des hommes
+qui s'appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis
+et saint Thomas d'Aquin.
+
+--Au fait, et le chrétien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces
+fantasmagories inquiétantes,--de cette... divinité pour tous?
+
+Le chrétien, quoi que puissent lui «écrire» d'apocryphes ou réels
+fantômes, est prémuni à tout jamais. L'Art d'évoquer les morts en
+vingt-cinq leçons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces
+sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que
+des tentations misérables.--Diverses paroles précises, formelles, de
+l'Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi _sérieuse_ que
+_définitive_. «_Voici la Nuit où personne ne travaille plus;--Où sera
+tombé l'arbre, il restera;--Les enfants du siècle feront des prodiges
+capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas séduire;--Celui
+qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour
+l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la
+lumière, la vérité, la vie: nul n'entre que par moi dans la
+Vie-éternelle_.» Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini.
+
+Les étoiles passeront, ces paroles jamais.
+
+Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues
+par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela
+pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des
+phénomènes dont l'esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il
+répond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible
+sourire:
+
+--Nous sommes à l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les
+curiosités qui viennent s'exhiber dans la salle commune.
+
+Règle générale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos âmes,
+l'amour de Dieu, le détachement de l'univers, l'union substantielle avec
+Jésus-Christ,--tout cela vient du Mal, émane de l'Enfer,
+_nécessairement_, _absolument_, sans autre examen ni compromis oiseux.
+Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul
+héritage du Fils de l'Homme. Il nous a prévenus: _Vous les connaîtrez
+par leurs fruits_; et nous n'avons que faire de tels fruits.
+
+Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l'Esprit seul de
+l'Évangile: il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre
+unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en
+prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous
+en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans
+notre foi.
+
+
+
+
+ LE DROIT DU PASSÉ
+
+
+Le 21 janvier 1871, réduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement
+des sorties aveugles, Paris, à l'aspect des positions inexpugnables d'où
+l'ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d'un bras
+fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de
+se taire.
+
+Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique
+observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la
+brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre,
+les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de
+Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui:
+
+«--La bête est morte.»
+
+L'envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait
+franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à
+travers les lignes d'investissement, il était arrivé au quartier-général
+de l'armée allemande.--On n'a pas oublié cette entrevue du Château de
+Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait
+tenté jadis les premières négociations.
+
+Aujourd'hui, c'était dans une salle plus sombre et toute royale, où
+sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux
+mandataires ennemis se réapparaissaient.
+
+A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table,
+s'était surpris à considérer, en silence, le comte de
+Bismarck-Schoenhausen, qui s'était levé.
+
+La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de
+major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée.
+A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque
+d'acier poli, obombré de l'éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le
+lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de
+l'Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke,
+sur leur vieille devise: _In trinitate robur_.
+
+Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie
+de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte
+sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux
+chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement
+traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison
+allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se
+dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l'hiver, sortait
+son adage: «_jamais assez_». Le doigt appuyé sur la table, il regardait
+au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de
+l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité
+de l'espace, pareille à l'aigle noire de ses drapeaux.
+
+Il avait parlé.--Et des redditions d'armées et de citadelles, des lueurs
+de rançons effroyables, des abandons de provinces s'étaient laissé
+entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanité le
+ministre républicain voulut faire appel à la générosité du
+vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de
+Louis XIV passant le Rhin et s'avançant sur le sol allemand, de victoire
+en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte
+européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d'Iéna!
+
+Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux échos de la foudre,
+couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit,
+alors se rappela... que c'était l'anniversaire d'un jour où, du haut de
+l'échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la
+magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent
+sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à
+laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n'avait pensé jusqu'à
+cet instant.--C'était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater,
+dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant
+tomber son épée.
+
+Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le
+chiffre de cette date régicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut
+demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il
+serait accordé, le chancelier jeta cette _officielle_ réponse:
+
+--Vingt et un; pas un de plus...
+
+Alors, le coeur oppressé par la vieille tendresse que l'on a pour sa
+terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au
+masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme
+celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent
+hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu'aux
+coins crispés de ses lèvres! Car, s'il est une illusion que même les
+plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur coeur, tout à
+coup, devant les hauteurs de l'étranger, c'est la patrie.
+
+ * * * * *
+
+Le soir tombait, allumant la première étoile.
+
+Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du
+crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant
+le crépuscule.
+
+Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l'échange du salut glacé,
+le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques
+instants... Et il arriva qu'au fond de sa mémoire surgit bientôt un
+souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui,
+rendirent extraordinaire en son esprit.
+
+C'était le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de légende
+moderne qu'accréditaient des témoignages, des circonstances--et à
+laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.
+
+Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d'une origine
+inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu,
+un certain jour, en 1833, dans Paris.
+
+Là, s'exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni
+ressources, il avait osé se déclarer n'être autre que Celui... dont la
+tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous
+la hache du peuple français.
+
+A la faveur, disait-il, d'un acte de décès quelconque, d'une obscure
+substitution, d'une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au
+dévouement de deux gentilshommes, s'était positivement échappé des murs
+du Temple, et l'évadé royal... c'était lui.--Après mille traverses et
+mille misères, il était revenu justifier de son identité. N'ayant
+trouvé, dans _sa_ capitale, qu'un grabat de charité, cet homme que nul
+n'accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en
+héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d'une
+imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires,
+s'en était allé tristement mourir, l'an 1845, dans la ville de Delft en
+Hollande.
+
+On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'était
+écrié:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu'à ce que ta
+mère ne te reconnaisse plus.
+
+Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la
+Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II,
+avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles
+d'honneur d'un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa
+pierre tombale fût inscrite cette épitaphe:
+
+«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis
+XVI et de Marie-Antoinette d'Autriche, XVIIe du nom, roi de France.»
+
+Que signifiait ceci?... Ce sépulcre--démenti donné au monde entier, à
+l'Histoire, aux convictions les plus assurées--se dressait là-bas, en
+Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop
+penser.
+
+Cette immotivée décision de l'étranger ne pouvait qu'aggraver de
+légitimes défiances: on en maudissait l'accusation terrible.
+
+Quoi qu'il en fût, un jour de l'autrefois, cet homme de mystère, de
+détresse et d'exil était venu rendre visite à l'avocat déjà célèbre qui
+devait être, aujourd'hui! le délégué de la France vaincue. En
+fantastique revenant, il avait sollicité l'orateur républicain, lui
+confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène,
+l'indifférence initiale, sinon l'hostilité même, du futur tribun,
+s'étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son
+appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison,
+qu'importe!), Jules Favre avait pris à coeur cette cause--qu'il devait
+étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l'énergie
+et les accents d'une foi vive. Et, d'année en année, ses relations avec
+l'inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu'un jour,
+en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire
+client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en
+signe d'alliance et de reconnaissance profondes) d'un vieil anneau
+fleurdelisé dont il tut la provenance originelle.
+
+C'était une chevalière d'or. Dans une large opale centrale, aux lueurs
+de rubis avait été gravé, d'abord, le blason de Bourbon: _les trois
+fleurs de lys d'or sur champ d'azur_. Mais, par une sorte de déférence
+triste,--pour qu'enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage
+seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que
+possible, les armoiries royales.
+
+Maintenant, l'image d'une Bellone tendant, sur l'arc fatidique, la
+flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant,
+l'écusson primordial.
+
+Or, d'après les biographes, c'était une sorte d'inspiré, d'illuminé,
+quelquefois, ce prétendant téméraire!--A l'en croire, Dieu l'avait
+favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d'une
+puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de
+ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.--Ce fut
+donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de
+son ami, qu'il ajouta, dans cette soirée d'adieu et en lui conférant
+l'anneau, ces singulières paroles:
+
+--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une
+statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux
+âges. Elle traduit ce qu'elle recouvre.--_Au nom du roi Louis XVI et de
+toute une race de rois dont vous avez défendu l'héritage désespéré,
+portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur
+esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu'il soit un
+jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le TÉMOIN de leur présence_!
+
+Favre a déclaré souvent avoir attribué, _alors_, à quelque exaltation
+produite par une trop lourde continuité d'épreuves, cette phrase qui lui
+parut longtemps inintelligible--mais à l'injonction de laquelle il
+obéit, toutefois, par respect, en passant à l'annulaire de sa main
+droite, l'Anneau prescrit.
+
+Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII» à
+ce doigt de sa main droite. Une sorte d'occulte influence l'avait
+toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui
+comme ces emprises de fer que les chevaliers d'autrefois gardaient,
+rivées à leurs bras, jusqu'à la mort, en témoignage du serment qui les
+vouait à la défense d'une cause. Pour quel but obscur le Sort lui
+avait-il comme imposé l'habitude de cette relique à la fois suspecte et
+royale?...--Avait-il donc fallu, enfin! qu'_à tout prix_ ceci dût
+devenir possible--que ce républicain prédestiné _portât ce Signe à la
+main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait_?
+
+Il ne s'en inquiétait pas: mais, lorsqu'on essayait de railler, en sa
+présence, le nom germain de son dauphin d'outre-tombe:
+
+--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement.
+
+Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l'imprévu des événements
+avait élevé peu à peu l'avocat-citoyen jusqu'à le constituer, tout à
+coup, le représentant même de la France! Il avait fallu, pour amener
+ceci, que l'Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille
+hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec
+leurs maréchaux et leur Empereur--et maintenant, avec leur capitale!--Et
+ce n'était pas un rêve.
+
+C'est pourquoi le souvenir de l'_autre_ rêve, moins incroyable, après
+tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce
+soir-là, dans la salle déserte où venaient d'être débattues les
+conditions de salut--ou plutôt de vie sauve--de ses concitoyens.
+
+A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l'Anneau transmis à
+son doigt, des coups d'oeil de visionnaire. Et sous les transparences de
+l'opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler,
+autour de l'héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l'antique
+écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint
+Louis.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours après, les stipulations de l'armistice ayant été acceptées
+par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur
+pouvoir collectif, s'était rendu à Versailles pour la signature
+officielle de cette trêve, qui amenait l'épouvantable capitulation.
+
+Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s'étant relu
+le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l'article 15, dont la teneur
+suit:
+
+--«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures
+et scellé de leurs sceaux les présentes conventions.
+
+»Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.
+
+»_Signé:_ Jules FAVRE--BISMARCK.»
+
+M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d'accomplir la
+même formalité pour régulariser cette minute, aujourd'hui déposée à
+Berlin aux Archives de l'empire d'Allemagne.
+
+M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette
+journée, de se munir du sceau de la République française, voulait
+l'envoyer prendre à Paris.
+
+--Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet
+suffira.
+
+Et, comme s'il eût connu ce qu'il faisait, le Chancelier de Fer
+indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l'Anneau légué par
+l'Inconnu.
+
+A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du
+Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le voeu prophétique
+dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans
+le saisissement d'un vertige, son impénétrable interlocuteur.
+
+Le silence, en cet instant, se fit si profond qu'on entendit, dans les
+salles voisines, les heurts secs de l'électricité qui, déjà,
+télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l'Allemagne et de la
+terre;--l'on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà
+transportaient des troupes aux frontières.--Favre reporta les yeux sur
+l'Anneau!...
+
+Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément
+autour de lui dans la vieille salle royale, et qu'elles attendaient,
+dans l'invisible, l'instant de Dieu.
+
+Alors, comme s'il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire
+décret d'en haut, il n'osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à
+la demande ennemie!
+
+Il ne résista plus à l'Anneau qui lui attirait la main vers le Traité
+sombre.
+
+Grave, il s'inclina:
+
+--C'EST JUSTE, dit-il.
+
+Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux
+flots de sang français, deux vastes provinces, soeurs parmi les plus
+belles! l'incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que
+le numéraire métallique du monde--sur la cire pourpre où la flamme
+palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d'or à sa main
+républicaine--Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où,
+sous la figure d'une Exterminatrice oubliée et divine, s'attestait,
+_quand même_! l'âme--soudainement apparue à son heure terrible--de la
+Maison de France.
+
+
+
+
+ LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS
+
+
+ 1880.
+
+
+Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de
+circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques
+esprits, la sensation d'une de ces _correspondances_ dont parle
+Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse,
+quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites
+les plus extrêmes du bizarre.
+
+Pendant l'été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar
+Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l'Allemagne
+furent invités. C'était, je crois, à l'occasion d'un projet d'alliance
+entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du
+tzaréwitch.
+
+Le programme comprenait une fête à Eisenach--et l'exécution des
+principales oeuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom
+d'ailleurs, de Weimar.
+
+Arrivé à l'_Hôtel du Prince_, la veille de la fête, je me trouvai placé,
+le soir, à table d'hôte, en face de Liszt--qui, sablant le champagne au
+milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa
+soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour
+d'Autriche douée d'un petit nez retroussé--très en vogue,
+paraît-il--mais, en revanche, d'une de ces vertus austères qui l'avait
+fait surnommer sainte Roxelane.
+
+Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse
+d'armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville.
+
+A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six
+pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois
+plaisanteries, nous fîmes connaissance.
+
+Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan
+jouissait d'un sourire grâce auquel s'éclairaient toutes questions
+difficiles. J'appris, plus tard, que sa charge était une sorte de
+sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l'Empereur.--Ah!
+l'étrange passant! Sa mise, toujours d'une élégance négligée, était
+sommée d'un légendaire chapeau bossue--n'est-ce pas incroyable?--comme
+celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d'un bolivar
+d'ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L'on eût dit le point
+saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d'ailleurs. Somme
+toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite
+à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain,
+me défendre.
+
+--Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve.
+
+--Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu'en simple amateur.
+
+Sur une question vague, au sujet de l'agitation moderne en son pays
+d'adoption:
+
+--De nos jours, me répondit-il, un tzar n'est observé avec malveillance
+que _par les milliers d'yeux de la petite seigneurie russe_, de la menue
+noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont,
+là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d'eux-mêmes, se
+revendre. Tous sont pour l'Empereur. Ce n'est plus sous les pieds d'un
+tzar, _c'est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure_.
+
+Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me
+conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de _parvenir_
+dans la vie»--et j'écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec
+cette sorte d'estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence.
+
+On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s'approcha de
+moi.
+
+--Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire
+que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de
+chapelle, m'envoie te prier d'accepter, sans cérémonie, une tasse de
+thé. Apporte un de tes manuscrits.
+
+--Soit, répondis-je.
+
+Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le
+Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m'ayant
+prié de lui lire quelque fantaisie, je m'assis, auprès d'un candélabre,
+devant le guéridon sur lequel il s'accoudait. Entouré d'une vingtaine
+d'intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d'environ
+dix pages, d'une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle:
+TRIBULAT BONHOMET.
+
+Il est des soirs où l'on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard
+m'avait fait tomber, sans doute, sur l'un d'eux. J'obtins donc un succès
+de fou rire très extraordinaire.
+
+Cette hilarité presque convulsive s'empara des plus graves personnages
+de l'auditoire, jusqu'à leur faire oublier l'étiquette. J'en atteste les
+invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un
+sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut
+obligé de se retirer--et nous entendîmes dans l'antichambre les
+monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en
+liberté.--Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces
+lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d'un
+sourire au souvenir de cette soirée.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d'Eisenach,
+entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg,
+les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s'ébattaient
+dans l'allégresse.--Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés,
+des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se
+sentant digne de l'avenir.
+
+Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de
+tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le
+saluait en souriant.
+
+Le matin, j'avais visité la Wartburg. J'avais contemplé, à mon tour,
+cette tache noire que l'encrier de Martin Luther laissa sur la muraille,
+en s'y brisant, alors qu'un soir le digne réformateur, croyant entrevoir
+le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux
+cornes! J'avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle
+des roses,--la salle du Landgrave où les _minnesingers_ Walter de la
+Vogelwelde et Wolfram d'Eischenbach furent vaincus par le chant du
+chevalier de Vénus.
+
+La fête continuait donc l'impression des siècles, évoquée par la
+Wartburg.
+
+Le Grand-duc, m'ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement
+de courtoisie charmante.
+
+Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme
+qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui
+donnaient le bras.
+
+--C'est, me dit-il, l'artiste qui a créé la _Marguerite_ du _Faust_, en
+Allemagne. Elle sera demain centenaire.
+
+Quelques instants après, il reprit, avec un sourire:
+
+--Dites-moi, n'avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l'ours,
+le loup-cervier, le renne, le guépard, l'aigle,--toute une ménagerie?
+
+Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible,
+seulement en français, sorte de calembour de souverain à l'usage des
+visiteurs:
+
+--A présent, vous voyez le _grand-duc_. Il y en a par milliers dans le
+parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'Allemagne.
+Je les y laisse vieillir.
+
+Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un
+chambellan. Je m'éloignai. L'instant d'après, le comte Phëdro
+m'annonçait que l'empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu'il
+assisterait, le lendemain, au _Vaisseau-fantôme_.
+
+Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des
+frênes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premières
+étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le
+silence se fit.--Au loin, un choeur de huit cents voix, d'abord
+invisible, commençait le _Chant des Pèlerins_, du _Tannhauser_. Bientôt
+les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons
+de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face
+de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.--Où d'aussi
+surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces
+contrées, tout artistiques, de l'Allemagne?... Lorsqu'après le puissant
+_forte_ final, le choeur se tut,--une voix, une seule voix! celle de Retz
+ou de Scaria sans doute,--s'éleva, distincte, détaillant magnifiquement
+l'invocation de Wolfram d'Eischenbach à l'Étoile-du-Soir.
+
+Le _minnessinger_ était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du
+passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l'air d'un
+rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s'éteignit,
+dans les échos, sans que personne eût l'idée, même, d'applaudir. Ce fut
+comme après une prière du soir.
+
+Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était
+finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à
+Weimar.--Le tzar était arrivé.
+
+ * * * * *
+
+Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'étincelante
+madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses
+lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrière les
+vitres d'un manoir abandonné,--Sainte Roxelane s'y trouvait aussi.
+
+Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.
+
+La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d'une myriade de
+diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu
+et or et sur les habits noirs. C'étaient aussi de pâles et purs profils
+d'étrangères, des blancheurs sur le velours des loges--et des regards
+altiers se croisant comme des saluts d'épées. Une race s'évoquait sur un
+front, d'un seul coup d'oeil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.
+
+Au centre,--dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,--le prince
+Wladimir;--auprès de ce jeune homme, l'une des princesses de
+Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.
+
+A droite, celle du roi de Bavière absent.--Dans l'avant-scène de droite,
+froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front
+enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le
+tzar Alexandre II.
+
+Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle
+avec un grand silence. L'ouverture du _Vaisseau-fantôme_ se déchaîna;
+l'appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs,
+pareil au fatal refrain d'un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je
+regardai le tzar.
+
+Il écoutait aussi.
+
+A la fin de la soirée, l'esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je
+vins souper à l'_Hôtel du Prince_. Là, c'étaient des cris
+d'enthousiasme!
+
+Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j'entendais, je
+résolus d'aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.
+
+Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs.
+
+Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel
+enchantement!--J'entrai.
+
+A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur
+brillait. C'était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette
+immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste
+nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il
+était mort.--«De la lumière!» pensai-je.--Et je m'enfonçai sous les
+arbres centenaires d'une allée qui, entrecroisant à une hauteur
+démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore
+l'obscurité.
+
+Et une délicieuse odeur d'herbes, de buissons et de fleurs mouillées,
+d'écorces fendues par le moût immense de la sève--et cette houle, qui
+sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.
+
+Personne.
+
+Je marchai pendant près d'une heure, sans m'orienter, au hasard.
+
+Cependant les taillis, formés à hauteur d'homme par les premiers rameaux
+des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres
+vivants s'y agitaient.
+
+En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j'aperçus des
+myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C'étaient les
+_grands-ducs_ dont m'avait parlé (je m'incline) _celui_ de Saxe-Weimar.
+
+Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition
+les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches,
+respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations
+sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec
+un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-être, changeait d'arbre. A
+part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries.
+Leur nombre était surprenant.
+
+Mon noctambulisme m'avait conduit jusqu'à l'ouverture d'une clairière au
+fond de laquelle j'entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal
+souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus
+un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la
+nuit. Je m'étendis et m'accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il
+pouvait être une heure et demie du matin.
+
+Tout à coup, au sortir de l'une des contre-allées qui avoisinent le
+château, quelqu'un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la
+main.
+
+--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s'avancer
+lentement ce promeneur.
+
+Mais, à l'entrée de mon allée, la lumière de la lune l'ayant baigné
+spontanément, je tressaillis.
+
+--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.
+
+Une seconde après, je le reconnus. Oui, c'était lui. L'homme qui venait
+de s'aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,--celui-là
+que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont
+j'entendais les pas, au milieu de l'allée, dans la nuit,--c'était bien
+l'empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois
+seul à seul avec lui m'impressionnait.
+
+Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à
+respirer aussi, sans autre confident que le silence. J'écoutais ses pas
+s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son
+cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d'or, ses favoris
+grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut
+qu'un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.
+
+Dépassant ma présence, je l'entendis s'éloigner vers une éclaircie
+latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar,
+s'arrêter, puis jeter un long coup d'oeil sur l'espace du côté de
+l'aurore--vers l'Orient, plutôt! Brusquement il écarta de ses deux mains
+la ramée d'un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains,
+fumant par moments et immobile.
+
+Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l'alarme
+derrière lui! Et voici qu'entre les profondes feuillées des prunelles
+sans nombre s'allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une
+analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa
+l'esprit.
+
+Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les aperçût--des milliers d'yeux,
+de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,--même ici,
+perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce
+maître spirituel et temporel de cent millions d'âmes et dont l'ombre
+couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à
+la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses voeux démesurés
+ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu!
+
+Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée,
+sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait
+passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il
+frôlait le banc où j'étais étendu.
+
+Il s'éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au
+détour d'une avenue, là-bas, disparut subitement.
+
+Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le «_Bogë
+Tzara Harni_» scandé par le feu des puissants canons de la capitale
+religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin,
+annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le
+songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont
+les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il se rappellera le
+promeneur qui écartait, d'un geste fatigué, les branches qui gênaient sa
+vue et ses pensées--il évoquera la haute figure du prédécesseur qui
+passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant et
+l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant
+son front morose et dédaigneux.
+
+
+
+
+ L'AVENTURE DE TSE-I-LA
+
+
+«Devine, ou je te dévore.»
+
+ LE SPHYNX.
+
+
+Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si,
+aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du
+Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de
+moeurs à demi tartares.
+
+Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore éteint
+les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la
+Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition
+chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états
+moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des croyances
+mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des «dieux»
+dans les affaires du pays.
+
+L'avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le
+gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagace,
+avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à
+mille vengeances, dut de s'éteindre en paix au milieu de la haine de son
+peuple--dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les
+bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.
+
+ * * * * *
+
+Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi d'été
+dont l'ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les
+feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une pluie de
+flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages,
+qui, s'avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale
+Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,--Tchë-Tang,
+assis dans la plus fraîche des salles d'honneur de son palais, sur un
+siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf,
+s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.
+
+Derrière lui, la statue colossale de Fô, l'inexprimable dieu, dominait
+son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de
+cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se
+tenait debout son bourreau favori, l'éventant.
+
+Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des
+princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les
+fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré
+d'imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis,
+chacun des groupes où l'on causait à voix basse. Ne sachant qui
+exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait,
+taciturne et menaçant.
+
+Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait,
+par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une
+belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à
+ceinture brochée d'argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.
+
+Sur un coup d'oeil du roi:
+
+--Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n'être
+qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au
+mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers
+toi de la part des Poussahs immortels.
+
+--Parle, dit Tchë-Tang.
+
+Tsë-i-la se redressa.
+
+ * * * * *
+
+--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens
+mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs,
+m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui
+éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras
+qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement,
+éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera
+sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l'espace
+qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de
+sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie,
+au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras
+donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras,
+paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont
+l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce
+secret est bien tel que je te l'annonce.
+
+A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l'assemblée, un frémissement et
+un grand silence. Une vague angoisse émouvait l'impassibilité ordinaire
+des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler,
+s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilège divin.
+Plusieurs s'efforçant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder,
+pâlissaient, malgré eux, de l'assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait
+autour de lui cette gêne dénonciatrice.
+
+Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude,
+s'écria:
+
+--Nous n'avons que faire des propos d'un insensé ivre d'opium.
+
+Les mandarins, alors, se rassurant:
+
+--Les Poussahs n'inspirent que les très vieux bonzes des déserts.
+
+Et l'un des ministres:
+
+--C'est à notre examen, tout d'abord, de décider si le prétendu secret
+dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d'être soumis à la
+haute sagesse du roi.
+
+A quoi, les officiers irrités:
+
+--Et lui-même... peut-être n'est-il qu'un de ceux dont le poignard
+n'attend, pour frapper le Maître, que l'instant où les yeux distraits...
+
+--Qu'on l'arrête!
+
+Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des
+caractères sacrés:
+
+--Continue, dit-il, impassible.
+
+Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces
+joues, un petit éventail en brins d'ébène:
+
+--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand
+secret en le révélant à d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les
+Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi
+pour interprète:--O princes, non, je n'ai pas fumé d'opium, je n'ai pas
+le visage d'un insensé, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce
+que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut
+également, s'il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi,
+jugeras donc, en ton équité, s'il mérite le prix que je t'en
+demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l'énoncent tu
+ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son
+prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle
+d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l'insigne
+princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or.
+
+En prononçant les mots «liangs d'or», une imperceptible teinte rose
+monta aux joues de Tsë-i-la, qu'il voila d'un battement d'éventail.
+
+L'exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et
+courrouça le coeur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'orgueil et
+l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant
+le jeune homme qui, intrépide, ajouta:
+
+--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l'inexprimable
+dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te
+paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder _cette_ récompense ou la
+mort qu'il te plaira.
+
+Tchë-Tang se leva:
+
+--C'est juré, dit-il;--suis-moi.
+
+ * * * * *
+
+Quelques moments après,--sous des voûtes qu'une lampe, suspendue
+au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes
+fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la
+haute taille apparaissait, dans l'ombre, à trois pas de lui. Le roi se
+tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite
+s'appuyait sur le front d'un dragon de métal qui sortait de la muraille
+et dont l'oeil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de
+Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa
+tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans
+l'obscurité.
+
+Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.
+
+--J'écoute, dit Tchë-Tang.
+
+--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète
+Li-taï-pé.--Les dieux m'ont donné en génie, ce qu'ils t'ont donné en
+puissance; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les
+remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible,
+sans désirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais,
+au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j'ai vu ta
+fille Li-tien-Së,--qu'encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des
+grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-là, mon pinceau n'a
+plus tracé de caractères, et je sens en moi qu'elle aussi songe au
+rayonnement dont elle m'a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce
+la plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j'ai voulu, par un
+trait héroïque, d'une subtilité presque divine, m'élever, moi, passant,
+ô roi! jusqu'à elle, ta fille!
+
+Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce
+sur l'oeil du dragon. Les deux battants d'une porte roulèrent sans bruit
+devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'un cachot voisin.
+
+Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient près d'un brasier où
+chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie,
+solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite
+cage d'acier, ronde, trouée d'une ouverture circulaire.
+
+Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de la Mort terrible. Après
+d'atroces brûlures, la victime était suspendue en l'air, par un poignet,
+à cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attaché, en arrière, au
+pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la
+tête, et, l'ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir
+introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au
+condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les
+ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.
+
+A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus
+résolus:
+
+--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement
+Tsë-i-la.
+
+Les battants se refermèrent.
+
+--Ton secret? gronda Tchë-Tang.
+
+--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir!
+dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est
+elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là-haut, ceux qui
+attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la
+nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en
+leurs coeurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle
+pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur
+angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine
+hésiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais
+je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n'est plus
+qu'une question d'heures; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te
+suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la
+proie de tes assassins.
+
+«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l'heure, au
+contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance
+prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de
+ton trône--et que là, m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu
+mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--qu'après nous avoir
+fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les
+cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à cette vue tous ceux de tes
+courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l'ombre, contre
+toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu'à l'avenir nul
+n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait
+ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant
+dans les conseils de l'État; donc il ne saurait être possible qu'une
+chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la
+soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée,
+victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses
+vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide,
+et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour
+paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant
+inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que
+consistât la valeur d'un secret, insufflé par les vieux génies de notre
+Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possèdes_?...
+C'est elle seule qu'il s'agissait de CRÉER! je l'ai fait. Le reste
+dépend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai précisé les liangs d'or et
+la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du
+prix arraché à ta duplicité célèbre, l'épouvantable importance de mon
+imaginaire secret.
+
+«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau,
+exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon
+maître, aux pensées de lumière,--je te déclare, en vérité, voici ce que
+te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux!
+Fais grâce, d'un coeur sous l'impression du Ciel! Menace d'être à
+l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie
+des peuples, en l'honneur de Fô (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi,
+demain je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans
+quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs
+d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l'heure je
+recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je présume
+que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois
+seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux
+princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n'ai
+que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux
+m'ont donné la solidité du coeur et l'intelligence égale à celle,
+n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes
+grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge
+Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu'en voyant mes yeux, elle te le
+dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et
+si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en
+amour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de
+vivre! Je n'en ai pas d'autres à te livrer.--Pèse, choisis et prononce!
+J'ai parlé.
+
+Tsë-i-la se tut.
+
+Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre
+silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers
+le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda
+fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments
+indéfinissables.
+
+Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui
+jetant son collier royal autour du cou:
+
+--Viens, dit-il.
+
+Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de
+lumière et de liberté.
+
+Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune
+éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:
+
+--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait?
+C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce
+collier?
+
+--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte
+vers le soleil.
+
+
+
+
+ AKËDYSSÉRIL
+
+
+ _A monsieur le Marquis de Salisbury_.
+
+
+_Toute chose ne se constitue que de son vide._
+
+ Livres Hindous.
+
+
+La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d'or; c'était
+un soir des vieux âges; la mort de l'astre Souryâ, phénix du monde,
+arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.
+
+Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de
+palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages
+sur les vallées du Habad:--à leurs versants opposés s'alternaient, dans
+les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues
+de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'étouffante brise.
+Là, dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets
+retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu.
+
+Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l'éternel de
+ses colonnades colossales dominait la cité: ses portails lamés d'or
+réfractaient les clartés aériennes et, s'espaçant à ses alentours, les
+cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs
+de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les
+étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux
+s'enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.
+
+L'eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des
+distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence
+du fleuve, et l'immense ville riveraine se déroulait en un désordre
+oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux
+coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parais où le
+pyramidion du lingham de Sivà, l'ardent Wissikhor, semblait brûler dans
+l'incendie de l'azur.
+
+Aux plus profonds lointains, l'allée circulaire des Puits, les
+interminables habitations militaires, les bazars de la zone des
+Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de
+Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y
+scintillaient déjà des lueurs d'étoiles. Et surplombant dans les cieux
+mêmes, ces confins de l'horizon, de démesurées figures d'êtres divins,
+sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient,
+évasant leurs genoux dans l'immensité: c'étaient des cimes taillées en
+forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l'abîme, à
+l'extrémité d'un bras vertigineux, un lotus de pierre;--et l'immobilité
+de ces présences inquiétait l'espace, effrayait la vie.
+
+Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de
+gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.--La
+multitude emplissait d'une allégresse grave les rues, les places
+publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des
+deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter,
+de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé
+chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures
+sublimes, annonçait le retour d'Akëdysséril, de la jeune triomphatrice
+des deux rois d'Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux
+éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de
+trame d'or, s'était illustrée à l'assaut d'Éléphanta par des faits
+d'héroïsme qui avaient enflammé autour d'elle mille courages.
+
+ * * * * *
+
+Akëdysséril était la fille d'un pâtre, Gwalior.
+
+Un jour, au profond d'un val des environs de Bénarès, par un automnal
+midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux
+bords d'une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur
+d'aurochs, Sinjab, l'héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait
+alors sur l'immense contrée du Habad. Et, sur l'instant même, le charme
+de l'enfant prédestinée avait suscité, dans tout l'être du jeune prince,
+un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens
+de Sinjab qu'il l'élut, d'un coeur ébloui, pour sa seule épouse,--et
+c'était ainsi que l'enfant du conducteur de troupeaux était devenue
+conductrice de peuples.
+
+Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,--qu'elle
+aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le vieux monarque, un
+désespoir avait à ce point projeté l'ombre dont on succombe, que tous
+entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l'aboiement des chiens
+funèbres d'Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient dû élever,
+à la hâte, un double tombeau.
+
+Désormais, n'était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le
+prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür,
+sous la tutelle auguste d'Akëdysséril, devait être transmise?
+
+Peut-être: nul ne délimitera la justice d'aucun droit chez les mortels.
+
+Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de
+Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions
+et d'un coeur tourmenté par l'avenir, s'était conduite en brillante
+rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force,
+le courage et l'amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques
+largesses de dignités et d'or, se créer, à la cour de Séür, dans
+l'armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'état, dans les
+provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que,
+d'heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd'hui,
+des lendemains d'un avènement nouveau dont la nature, même, lui était
+inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s'instruisit
+au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril, dès que le rappel du
+jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s'affranchir,
+d'avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui
+réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous
+discutables devoirs, de la puissance royale.
+
+Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc
+envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés
+d'intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de
+sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son
+escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa
+fiancée d'amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.
+
+Et ce fut au moment où tous deux s'apparaissaient pour la première fois,
+sur la route, aux clartés de la nuit.
+
+Depuis cette heure, prisonniers d'Akëdysséril, les deux adolescents
+vivaient précipités du trône, isolés l'un de l'autre en deux palais que
+séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde
+sévère.
+
+Ce double isolement, une raison d'état le motivait: si l'un d'eux
+parvenait à s'enfuir, l'autre demeurait en otage et, réalisant la loi de
+prédestination promise aux fiancés dans l'Inde ancienne, ne s'étant
+apparus cependant, qu'une fois, ils étaient devenus la pensée l'un de
+l'autre et s'aimaient d'une ardeur éternelle.
+
+ * * * * *
+
+Près d'une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la
+dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement
+ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante,
+traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les
+menaçant!--Son lucide esprit n'avait-il pas su augmenter la prospérité
+de ses États! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la
+région l'admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette
+guerrière--si délicieuse qu'en recevoir la mort était une faveur qu'elle
+ne prodiguait pas.
+
+Et puis, une légende de gloire s'était répandue touchant son étrange
+valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l'avaient vue,
+au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et
+intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l'haodah lourd de pierreries
+de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots
+et de flèches, indiquer, d'un altier flamboiement de cimeterre, la
+victoire.
+
+C'est pourquoi le retour d'Akëdysséril dans sa capitale, après un
+guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports
+de son peuple.
+
+Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n'en fut plus
+distante que de très peu d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin
+déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de
+fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la
+route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles,
+laissant camper ses armées dans les villages environnants.
+
+Déjà, dans Bénarès, au profond de l'allée de Pryamvêda, des torches
+couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de
+lampes, en hâte, l'immense palais de Séür. La population cueillait des
+branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l'avenue
+du palais, transversale à l'allée des Richis, s'ouvrant sur la place de
+Kama; l'on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en
+écoutant frémir la terre sous l'irruption des chars de guerre, des
+fantassins en marche et des flots de cavalerie.
+
+Soudain, l'on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des
+cliquetis d'armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de
+ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute
+part, des cohortes d'avant-garde entraient dans la ville, enseignes
+hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs
+sowaris.
+
+Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte de Surate était couverte
+de ces fauves tapis d'Irmensul--et des lointaines manufactures
+d'Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des
+marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques.
+
+Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers
+et des sycomores, le long de l'avenue du Gange, flottaient de riches
+étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte
+d'Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un
+éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes,
+d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès
+duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait
+des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'Éléphanta--de
+la poudre d'or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d'une
+torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes
+combats de rhinocéros qu'idolâtraient les Hindous. Les habitants
+redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la
+reine; ils questionnaient les haletants éclaireurs; à grand'peine, ils
+étaient rassurés.
+
+Dans un espace laissé libre, entre d'élevés et lourd trépieds de bronze
+d'où s'échappaient de bleuâtres vapeurs d'encens, se tordaient, en des
+guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes; elles
+jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de
+poignards, simulaient des mouvements de volupté,--des disputes, aussi,
+pour donner à leurs traits une animation;--c'était à l'entrée de
+l'avenue des Richis sur le chemin du palais.
+
+ * * * * *
+
+A l'autre extrémité de la place de Kama s'ouvrait, silencieusement, la
+plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le
+regard. Elle s'étendait, déserte, assombrissant, sur son profond
+parcours à l'abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant
+l'entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres,
+faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons
+d'une musique aiguë.
+
+C'était l'avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût
+aventuré sous l'épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient
+accoutumés à n'en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie
+oppressait, aujourd'hui, les coeurs, on ne prenait aucune attention à
+cette avenue. On eût dit qu'elle n'arrondissait pas là, béante, ses
+ténèbres, avec son aspect de songe. D'après une très vieille tradition,
+à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des
+feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la
+terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l'étendue était toute
+pénétrée de l'ombre même de Sivà.
+
+ * * * * *
+
+Tous les yeux interrogeaient l'horizon.--Viendrait-elle avant que montât
+la nuit? Et c'était une impatience à la fois recueillie et joyeuse.
+
+Cependant le crépuscule s'azurait, les flammes dorées s'éteignaient et,
+dans la pâleur du ciel, déjà,--des étoiles...
+
+Au moment où le globe divin oscillait au bord de l'espace, prêt à
+s'abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les
+vapeurs occidentales,--et voici qu'en cet instant même, au sortir des
+défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la
+route de Surate, apparurent, en des étincellements d'épaisses
+poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des
+chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts
+de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères
+d'airain d'où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement
+de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes
+coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de
+chaque pas. Puis, escortant l'attirail roulant des machines de siège, et
+les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des
+litières de feuilles, gisaient les blessés, d'autres troupes de pied,
+les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les chariots des
+vivres. C'était là presque toute l'avant-garde; ils descendaient, en
+hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement
+par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales,
+encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient
+sur Bénarès.
+
+Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la
+route, criant différents ordres, et suivie d'un roulis de pesants
+traîneaux d'où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des
+richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse,
+secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux
+tigrés, les deux rois d'Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe
+dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs.
+
+Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants,
+montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant,
+quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc
+transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c'étaient les
+belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.
+
+Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d'un demi-orbe formé
+de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de
+guerriers d'élite--que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l'immense
+vision d'un enveloppement d'armées--apparut l'éléphant noir, aux
+défenses dorées, d'Akëdysséril.
+
+A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois
+d'orgueil et d'épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante
+acclamation; des milliers de palmes, agitées, s'élevèrent; ce fut une
+enthousiaste furie de joie.
+
+Déjà, dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine
+du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait,
+mystiquement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On
+apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s'agrafait
+son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main
+gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l'exemple des Dêvas
+sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa
+main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouillé d'une
+rosée de rubis.
+
+Le soir, qui l'illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les
+jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de
+l'espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut,
+latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de
+palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes
+des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des
+haches.
+
+Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.
+
+Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle
+effroyable masquait l'espace une monstrueuse nuée noire, mouvante,
+sembla s'élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et
+graduellement--du ras de l'horizon: c'était l'armée qui surgissait
+derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses
+puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements
+étaient préparés dans les bourgs prochains.
+
+Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de
+l'Entrée-du-Septentrion que d'une portée de flèches, les cortèges
+s'avancèrent sur la route pour l'accueillir.
+
+Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d'Akëdysséril.
+
+ * * * * *
+
+Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La
+pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d'un bandeau fané dans les
+batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d'or, la pâleur de son
+front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et
+musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux
+bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d'un charme oppressif
+qui, d'abord, inspirait plutôt le trouble que l'amour. Pourtant des
+enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de
+l'avoir vue.
+
+Une lueur d'ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son
+corps: telles ces transparences dont l'aube, voilée par les cimes
+hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.
+
+Sous l'horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu
+sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux,
+surchargés de rêves, dispensaient autour d'elle une magie
+transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils
+saturaient d'inconnus enchantements l'étrangeté fatale de ce visage,
+dont la beauté ne s'oubliait plus.
+
+Et le saillant des tempes altières, l'ovale subtil des joues, les
+cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche
+touchée d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce
+sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet
+ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus
+magnétique séduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux
+étoilées.
+
+Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.
+
+Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les
+jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole,
+s'émerveillait des infinis désirs qu'élevait, sur ses pas, l'héroïque
+maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.
+
+Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses
+mélancolies de cette femme, le son d'or de son rire,--mordre, presser
+idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce coeur, en des baisers
+partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes
+de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s'y perdre--en l'abîme
+de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d'où se
+réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux
+chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d'où sortait
+cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs
+d'armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures
+reçues là, sous ses prunelles.
+
+Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entière,
+s'exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle...
+que,--dans l'animation, surtout des mêlées,--un charme torturait autour
+d'elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à
+son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard
+surhumain, si délirant qu'elle semblait s'y donner.
+
+C'étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle
+seule connus et qui s'évoquaient en ses sommeils.
+
+ * * * * *
+
+Telle apparaissait Akëdysséril, à l'entrée, maintenant de la citadelle.
+Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d'amour
+dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les
+chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les
+voûtes et s'irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d'allégresse
+de son peuple l'appelaient: poussant donc son éléphant noir sous le
+porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra
+dans Bénarès.
+
+Soudainement, ses regards tombèrent sur l'avenue décriée au fond de
+laquelle s'accusait, dans l'éloignement, l'antique, l'énorme façade
+écrasée du temple de Sivà.
+
+Tressaillant--d'un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta un
+ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l'hodah sur les
+flancs de l'animal.
+
+Elle descendit légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres évoqués
+par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques
+noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission
+très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle.
+
+On s'écarta, d'après un voeu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés
+autour d'elle chuchotèrent, l'un après l'autre, longtemps, longtemps, de
+très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur
+la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu'elle écoutait, que
+son pâlissant visage s'éclaira, tout à coup, d'un affreux reflet
+menaçant.
+
+Elle se détourna; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence
+de la place muette:
+
+--Un char! s'écria-t-elle.
+
+Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux
+rênes de soie tressée de fils d'airain.
+
+Bondissant à la place quittée:
+
+--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle,
+
+Et, de ses yeux fixes, elle considérait l'avenue déserte. Indifférente à
+la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville
+interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'étincelles,
+renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur
+des roues, s'enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs
+ombrages de Sivà, qui prolongeaient l'horreur de leur solitude jusqu'au
+temple fatal.
+
+On la vit bientôt décroître, dans l'éloignement, devenir une
+clarté,--puis, comme une scintillation d'étoile...
+
+Enfin, tous, confusément, l'aperçurent, lorsque, parvenue à l'éclaircie
+septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques
+au delà desquelles, sur la hauteur, s'étendaient les parvis du
+sanctuaire et ses colonnades profondes.
+
+Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait,
+maintenant, là-bas, les marches redoutées.
+
+Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de
+son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion,
+comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu'à la
+place de Kama.
+
+Au troisième appel, les mystérieux battants s'ouvrirent sans aucun
+bruit. Akëdysséril, comme une vision, s'avança dans l'intérieur de
+l'édifice.
+
+Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques,
+distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur
+elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la
+demeure du dieu.
+
+ * * * * *
+
+La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s'aventura
+sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles
+des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses
+pas.
+
+Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux
+creusés, du seul côté de l'Occident, au plus épais des hautes murailles,
+éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le
+crépuscule de l'enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de
+la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu'elle
+affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées
+obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des
+dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe
+d'or.
+
+Au fond, sur des blocs--entassés--de porphyre rouge, surgissait une
+formidable vision de pierre, couleur de nuit.
+
+Le colosse, assis, s'élargissait en l'écartement de ses jambes,
+configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l'Existence
+Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul
+apparaissait. L'inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée,
+sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son
+sein funèbre,--et ses genoux, s'étendant à travers l'espace, touchaient,
+des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l'exhaussement de trois
+degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles
+cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà.
+
+Là, derrière les plis impénétrables, s'allongeait, disposée en pente
+vers les portiques, la Pierre des Immolations.
+
+Depuis les âges obscurs de l'Inde, à l'approche de tous les minuits, les
+brahmes sivaïtes, au grondement d'un gong d'appel, débordaient de leurs
+souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain--qui,
+parfois, était accouru s'offrir de lui-même, transporté du dédain de
+vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l'autel, car aucune
+lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la
+Pierre cette victime nue et que des entraves d'airain retenaient aux
+quatre membres.
+
+Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l'entourage
+recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur
+de Sivà, séparant d'un arrêt chacun de ses pas, s'avançait... puis, se
+penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul coup de sa large lame
+ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste.
+
+Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dévotion à la divinité
+destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et,
+plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu'il élargissait avec
+force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis, il en retirait ses bras,
+les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine
+le coeur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient
+entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.
+
+Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, râlait
+autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la
+Lumière) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait
+retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les
+suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la
+vie, le long du ventre apaisé du dieu.
+
+Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du
+temple ne retentissaient jamais que d'un grand cri.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, debout sur le triple degré au-delà duquel s'étalait, ainsi
+long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant
+visible des solitudes du temple:--et l'aspect de cet homme était aussi
+glaçant que l'aspect de son dieu.
+
+La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d'un haillon
+sombre,--et dont l'ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre
+aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,--se
+détachait sur l'ensanglantement des lourdes draperies.
+
+L'impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et
+chauve, qu'effleurait en cet instant sur le fuyant d'une tempe, le feu
+d'une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous
+leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne
+pouvoir distinguer que l'Invisible.
+
+Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d'aigle sur une bouche
+pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et
+qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait
+seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement
+chargée par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie,
+sauf l'animation, semblait détruite en ce spectral ascète.
+
+Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de
+Sivà, le prêtre aux mains affreuses,--l'Anachorète au nom de lui-même
+oublié--et dont nul mortel n'eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu'à
+travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du
+tigre.
+
+ * * * * *
+
+Or, c'était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril: c'était bien cet
+homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les
+houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses
+lèvres!
+
+Arrivée, enfin, devant lui, la reine s'arrêta, le considéra pendant un
+instant sans une parole, puis, d'une voix qui retentit ferme, jeune,
+vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau:
+
+--«Brahmane, je sais que tu t'es affranchi de nos joies, de nos désirs,
+de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les
+siècles. Tu marches environné des brumes d'une légende divine. Un pâtre,
+des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de boeufs sauvages
+t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front
+dans les immenses clartés de l'orage et, tout illuminé d'éclairs dont la
+vertu brûlante s'émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu
+réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu
+que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en
+esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.
+
+«Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux
+épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et
+mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité
+neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.»
+
+Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses
+regards vers le grand visage d'ombre perdu dans les hautes ténèbres du
+temple:
+
+--Sivà! cria-t-elle, dieu dont l'invisible vol revêt de terreur jusqu'à
+la lumière du soleil,--dieu qui devant l'IRRÉVÉLÉ te dressas, improuvant
+et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!--si
+j'ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence
+exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d'un
+jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton
+prêtre.
+
+«Ressouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intéresser si
+étrangement aux plaintes humaines! Peu d'aurores avaient brillé sur mon
+règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l'Iaxarte et
+l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la
+Sogdiane,--dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière
+Yelka.--Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette
+guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais
+me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère,
+hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.--Si j'étais une conquérante,
+Sedjnour n'était-il pas issu de la race d'Ebbahâr, le plus ancien des
+rois?
+
+«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les
+rebelles qui m'ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des
+inscriptions durables.
+
+«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d'autres
+guerres, le Conseil de mes vizirs d'État, dans Bénarès, statua
+d'anéantir l'objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un
+décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa
+fiancée,--et l'Inde m'adjura d'en hâter l'exécution pour assurer, enfin,
+la stabilité de mon trône et de la paix.
+
+«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en
+bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je
+m'accordais avec tristesse--ô dieu des méditations désespérées! cette
+inévitable iniquité!... mais qu'ils devinssent mes victimes?... Lâcheté
+d'un coeur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les
+fiertés de mon être--Et puis, ô dieu des victoires! je ne suis point
+cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plaît à
+voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont
+faites de clémence--et, comme l'une de mes soeurs de gloire, Sivà, je fus
+élevée par des colombes.
+
+«Cependant, l'existence de ces enfants était un constant péril. Il
+fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause,
+sans doute, ferait verser encore! Avais-je le droit de les laisser
+vivre, moi, reine?
+
+ * * * * *
+
+«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux,--pour
+juger s'ils étaient dignes de l'anxiété dont se tourmentait mon âme.--Un
+jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revêtis mes vêtements
+d'autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de
+mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures
+perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange.
+
+«O Sivà! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai
+seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure
+veuve, une mélancolie de vivre m'accabla: je me sentis plus troublée que
+je ne l'aurais cru possible!
+
+«O couple pur d'êtres charmants qui s'étonnaient sans me haïr! Leur
+existence ne palpitait que d'un espoir: leur union d'amour!... libres ou
+captifs!... fût-ce même dans l'exil!... Cet adolescent royal, aux
+regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab!
+Cette enfant chaste et si aimante, si belle! leurs âmes séparées, mais
+non désunies, s'appelaient et se savaient l'une à l'autre! N'est-ce donc
+pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre
+Inde sublime, le sentiment de l'amour! Fidèle, immortellement!
+
+«Eux, un danger, Sivà?--Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait
+grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait
+en souriant, de m'en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux
+de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me
+fait pâlir!... S'aimer! Tel était--ainsi que pour son amante
+Yalka--l'unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que
+j'allais les réunir vite--puisque je fus aimée et que j'étais
+fidèle!...»
+
+ * * * * *
+
+Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses
+mains radieuses, continua:
+
+--«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non!
+Jamais!--Cependant, que résoudre? Puisque la mort, seule, peut mettra
+fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d'un
+prince--et que l'Inde me demandait la paix?... Déjà d'autres rébellions
+menaçaient: il me fallait encore m'armer contre
+l'Indo-Scythie...--Soudainement, une étrange pensée m'illumina! C'était
+la veille du jour où j'allais marcher contre les aborigènes des monts
+arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà! Quittant, de nuit,
+mon palais, j'accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinité morose!--Et
+je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife.
+
+«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur
+s'éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l'admiration des
+peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé--non, rien ne
+peut égaler en joie les premières délices de l'Amour ni ses voluptueuses
+tortures. Si l'on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne
+battrait plus depuis l'heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva
+sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes!
+
+«Cependant, si par quelque enchantement, il était possible--que ces
+enfants condamnés _mourussent d'une joie si vive, si pénétrante, si
+encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la
+vie_? Oui, par l'une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme
+des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,--l'exalter par
+quelque vertu de Sivà,--d'un embrasement de désirs... peut-être le feu
+de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de
+leurs sens en un évanouissement sans réveil!--Ah! si cette mort céleste
+était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se
+la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur
+douceur et de leur beauté.
+
+«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse
+divine, me répondit avec tranquillité:
+
+--«Reine, j'accomplirai ton désir!»
+
+«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes
+ordres, des palais de mes captifs.--Consolée, d'avance, par la beauté de
+mon crime, je me départis en armes, l'aube suivante, vers
+l'Arachosie,--d'où je reviens, victorieuse encore, Sivà! grâce à ton
+ombre et à mes guerriers, ce soir.
+
+«Or, tout à l'heure, au franchir des citadelles, j'eus souci de la
+fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà
+songeuse d'offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple,
+lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont révélé quelle fut, envers moi, la
+duplicité de ce très vieux homme-ci.»
+
+La souveraine veuve regarda le fakir: à peine si sa voix décelait, en de
+légers tremblements, la fureur qu'elle dominait.
+
+--«Démens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles délices tu tins à
+fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise? sous
+les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? En quels
+inconnus frémissements d'amour tu fis vibrer leurs sens jusqu'à cet
+alanguissement mortel où je rêvais que s'éteignissent leurs deux êtres!
+Non! tais-toi.
+
+«Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t'observaient--et j'ai
+lieu d'estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes
+yeux! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime,
+n'étant pas de celles qui subissent des enchantements!...
+
+«O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue,--et toi, pâle Yelka, si douce, ô
+vierge! Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu'il
+faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui
+n'ont pas aimé.
+
+«Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oubliée me cacha cette
+haine qu'il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils
+sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente
+postérité!...--Car de quel autre mobile s'expliquer ton oeuvre, brahmane?
+à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta
+stérile vieillesse, tu n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la
+perfection de leur double supplice, comment le croire?
+
+«Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas? _rien qu'avec des
+paroles_, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie,
+jusqu'à ce qu'enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se
+réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t'avoir
+entendu!
+
+«Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre;--et
+c'est par dédain, sache-le, que je n'envoie pas, à l'instant même, ta
+tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure.»
+
+Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des
+accents amers:
+
+«Aussitôt que l'austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires
+âmes, tu commenças cette oeuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur
+mutuelle tendresse que tu pris, d'abord, à tâche de détruire. Au souffle
+de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d'amour en ces
+jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour
+ta joie,--je vais te le dire!
+
+«Vieillard, il te fallut que chacun d'eux se sentit solitaire! Eh
+bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d'eux ne
+devait-il pas survivre à l'oublié, et régner, grâce à mes voeux, en des
+pays lointains,--aux côtés d'un être royal et plein d'amour, aujourd'hui
+préféré déjà_?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu
+savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants,
+échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes
+vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout à
+l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le
+feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des
+jalousies, par la mélancolie de l'abandon, tu sus en irriter les désirs
+jusqu'à les rendre follement charnels--à cause de cette croyance où tu
+plongeais leurs coeurs, l'impossibilité de toute possession l'un de
+l'autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te
+faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs,
+d'épouvante, d'illusions mortes et d'adieux.
+
+«Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes: elles m'ont éclairé
+sur certaine détestable puissance dont tu disposes! Ils ont attesté, en
+un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est
+redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des
+vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent, à ton gré, des
+éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux
+qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et,
+lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet
+art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en...»
+
+La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d'une lueur,
+entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible,
+perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l'analyse où ses pensées
+s'aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout
+de l'un de ses sourcils, en étendant l'autre main vers le brahme:
+
+...--«en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et
+suivies d'affreux silences... Puis,--des inflexions, très singulières,
+de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu épies,
+sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors--mystère de toute
+raison vaincue!--d'étranges _consonances_, oui, presque nulles de
+signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te
+suffisent pour éclairer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes
+inquiétudes! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse
+bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te
+regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt,
+alors, les reflets bleus froids des glaives, de l'écaille des dragons,
+des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime,
+étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour
+à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter--pour les toujours
+décevoir--les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu
+convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta
+menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle
+malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour
+dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules,
+importent!--tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D'un flair
+louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence
+qui t'écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l'esprit que tu te
+proposas ainsi de pénétrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosive
+tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente--et qui
+devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre--que vivre perd toute
+saveur, que le front se penche, accablé, que l'azur semble souillé
+depuis ton regard, que le coeur se serre à jamais--et que des êtres
+simples en peuvent mourir. C'est donc sous l'énergie de ce langage
+meurtrier--ton privilège, brahmane!--que tu te complus et t'acharnas,
+jour à jour, à froisser--comme entre les ossements de tes mains--le
+double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux
+roses dans la nuit!
+
+«Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans
+larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse
+dépassa ce que leurs coeurs pouvaient supporter sans cesser de battre,
+lorsqu'ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés,
+tu sus augmenter en chacun d'eux, tout à coup, cette soif de perdre
+jusqu'au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d'exister sans
+fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant
+de leurs trop insatiables désirs l'un de l'autre.--Et cette nuit, cette
+nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve,--te disant,
+peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.»
+
+Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole.
+
+--«Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu
+t'engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l'interprète sacrilège
+de ton dieu, dont tu as compromis l'éternelle intégrité par ta
+traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie,
+l'être même de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir
+pourquoi tu m'as bravée: pour quel motif ce long attentat n'a point
+fatigué ta persévérance!... Tu vas me répondre.»
+
+ * * * * *
+
+Elle se détourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs
+ensevelies dans l'obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement
+stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les
+échos des immenses salles autour d'elle:
+
+--«Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de
+cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par
+intervalles,--révélés, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez
+sur les murailles,--écoutez la menaçante voix d'une femme
+qui,--servante, hier encore, de ceux-là--qui entendent les symboles et
+tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car
+ses paroles ne sont point vaines j'en ai pesé, froidement,
+l'imprudence--et ce n'est pas à moi de trembler.
+
+«Si, dans l'instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à
+ma demande en d'imprécises réponses,--avant une heure, moi, je le jure!
+Akëdysséril!--entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout,
+au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant
+l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de
+votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et
+qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle
+enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et cette nuit,
+toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j'en
+effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu'il
+s'écroulera dans l'aurore et que j'écraserai le monstrueux simulacre
+vide où veilla, durant des siècles, l'esprit même de Sivà! Mes milices,
+dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les
+auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de
+demain--si demain nous éclaire--ait atteint le haut du ciel! Et le soir,
+lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant qui les autres de
+la terre s'humilient--aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines
+poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je
+reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières, sur mes noirs
+éléphants, fouler le sol où s'éleva le vieux temple!... Couronnées de
+frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous
+entre-choquerons nos coupes d'or, en criant aux étoiles, avec des chants
+de victoire et d'amour, les noms des deux ombres vengées! Et ceci,
+pendant que mes exécuteurs enverront, l'une après l'autre, du haut des
+amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos
+têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir
+imagine!... J'ai dit.»
+
+La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante,
+abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se
+tut.
+
+ * * * * *
+
+Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit,
+lui répondit d'une voix sans timbre:
+
+--«Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu
+nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trésors--semés,
+dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple--où nul
+mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser! Tu parles de détruire cette
+demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destinées,--que d'exhorter
+des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres! L'Esprit qui
+anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu'elles représentent:
+lui révoqué, le temple, en réalité, n'est plus. Tu oublies que c'est lui
+seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l'autorité dont les
+armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui
+seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous
+l'accident desquels il s'incorpore ici. Quand donc le sacrilège
+atteignit-il d'autre dieu... que l'être même de celui qui fut assez
+infortuné pour le commettre?
+
+«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus
+spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices
+sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre
+raison de dépendre des fumées d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur
+ou d'un désir. J'accueillis tes voeux parce qu'ils étaient beaux et
+sombres, même en leur féminine frivolité,--m'engageant à les
+réaliser,--par déférence pour le sang qui te couvre.--Et voici que, dès
+les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet à des
+intelligences de délateurs--que je n'ai même pas daigné voir--pour
+juger, pour accuser et pour maudire mon oeuvre, de préférence à
+t'adresser simplement à moi, tout d'abord, pour en connaître.
+
+«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent
+encore les échos de cet édifice,--et s'il me plût d'entendre jusqu'à la
+fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c'est que,--fût-elle
+sans base et sans cause,--la colère des jeunes tueuses, dont les yeux
+sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à
+Sivà.
+
+«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires--et ne sais ce qui réalise! Tu
+regardes un but et ne t'inquiètes point de l'unique moyen de
+l'atteindre.--Tu demandas s'il était au pouvoir de la Science divine
+d'induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite
+violence de l'Amour détruirait en eux, dans la lueur d'un même instant,
+les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une
+réflexion toute naturelle devais-je mettre en oeuvre pour satisfaire à
+l'imaginaire de ce dessein?--Écoute: et daigne te souvenir.
+
+«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab
+te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge,
+t'écriais-tu, n'a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon
+ce que tu m'attestas, était d'avoir survécu à ce grave ravissement.
+
+«C'est que,--rappelle-toi,--déjà favorisée d'un sceptre, l'esprit
+troublé d'ambitieuses songeries, l'âme disséminée en mille soucis
+d'avenir, il n'était plus en ton pouvoir de te donner tout entière.
+Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton
+être et, ne t'appartenant plus en totalité tu te ressaisissais
+obscurément et malgré toi--jusqu'en ce conjugal charme de
+l'embrassement--aux attirances de ces choses étrangères à l'Amour.
+
+«Pourquoi, dès lors, t'étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu
+n'as pas couru?
+
+«Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente
+l'ivresse des cieux, d'avant-coureurs parfums de baisers dont l'idéal
+avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future.
+Considère ton veuvage, ô belle veuve d'amour qui sais si distraitement
+survivre à ta douleur! Comment la possession t'aurait-elle tuée, d'un
+être--dont la perte même te voit vivre?
+
+«C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'étoilée. Son
+étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus
+crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les
+autres. L'éclair de Kamadéva, le Seigneur de l'amour, ne les traversa
+que d'une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n'est pas
+en ces douces nuits que les coeurs humains peuvent subir le choc de sa
+puissante foudre.
+
+«Non!... Ce n'est que dans les nuits désespérées, noires et
+désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses
+perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l'être,
+hormis l'amour seul;--c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi
+rouge éclair peut luire, sillonner l'étendue et anéantir ceux qu'il
+frappe! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement
+pénétrer les coeurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre
+en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu
+que l'intensité d'une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi
+pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute
+l'âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer!
+
+«C'est pourquoi j'ai accumulé beaucoup de nuits dans l'être de ces deux
+enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n'ont pu le
+dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont
+disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants
+délateurs connaissent, par exemple, l'intérieur de ces grands rochers du
+sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se
+précipiter dans le Gange?»
+
+ * * * * *
+
+Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la
+lueur de ses yeux, s'écria, ne dominant plus son courroux:
+
+--«Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences
+qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, à
+travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah
+t'appelle. Sois donc anéanti!»
+
+Son arme décrivit un flamboiement dans l'obscurité. Un instant de plus,
+et l'ascète, séparé par les reins sous l'atteinte robuste du jeune
+bras,--n'était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle, et le
+bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du
+temple.
+
+C'est que--sans même relever les paupières sur l'accusatrice--le pontife
+sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul
+mot:
+
+--«Regarde».
+
+ * * * * *
+
+A cette parole s'étaient écartés les pans du grand voile de l'autel de
+Sivà, laissant apercevoir l'intérieur de la caverne que surplombait le
+dieu.
+
+Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux,
+soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis
+sanglants.
+
+Au fond de ce lieu d'horreur, les trépieds étaient allumés comme à
+l'heure d'un sacrifice. L'esprit de Sivà s'opposant, dans les symboles,
+à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées
+par les courbures de hautes plaques d'or, réverbéraient d'inquiétantes
+clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se
+tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute.
+
+Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d'une
+pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs
+transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs
+corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d'une aube
+éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l'âme; et cette aurore
+secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité.
+
+Certes, quelque transport d'une félicité divine, passant les forces de
+sensation que les dieux ont mesurées aux humains--avait dû les délivrer
+de vivre, car l'éclair de la Mort en avait figé l'expressif reflet sur
+leurs visages! Oui, tous deux portaient l'empreinte de l'idéale joie
+dont la soudaineté les avait foudroyés.
+
+Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils
+gardaient l'attitude, encore, où la Mort--que, sûrement, ils n'avaient
+point remarquée--était venue les surprendre effleurant leurs êtres de
+son ombre. Ils s'étaient évanouis, perdus en elle, insolitement,
+laissant la dualité de leurs essences en fusion s'abîmer en cet unique
+instant d'un amour--que nul autre couple vivant n'aura connu jamais.
+
+Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d'une volupté
+seulement accessible à des coeurs immortels.
+
+La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait
+défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l'être de son
+être, l'âme de son désir;--et celle-ci, dont la blanche tête était
+renversée sur le mouvement d'un bras jeté à l'entour du cou de son
+bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L'auguste main
+de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux,
+brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses
+lèvres, entr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier
+baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu, sans doute,
+attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses
+lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum
+de son sein virginal qu'elle pressait encore contre cette poitrine
+adorée!... Et c'était au moment même où toutes les défaillances, où tous
+les adieux, toutes les tortures d'âme s'effaçaient à peine sous le
+mutuel transport de leur soudaine union!
+
+Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d'inespérées
+et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l'intime
+choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais
+irréalisable, les avaient emportés, d'un seul coup d'aile, hors de cette
+vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été,
+pour eux, de survivre à cet instant non pareil!
+
+ * * * * *
+
+Akëdysséril considérait, en silence, l'oeuvre merveilleuse du grand
+prêtre de Sivà.
+
+--«Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller,
+ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie? dit l'impénétrable
+fakir d'un accent dont l'ironie austère triomphait:--vois, reine, te
+voici leur envieuse!»
+
+Elle ne répondit pas: une émotion sublime voilait ses yeux. Elle
+admirait, se joignant les mains sur une épaule, l'accomplissement de son
+rêve inouï.
+
+Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et
+de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se firent
+entendre de l'intérieur du temple--dont les portails roulèrent
+lourdement, sur les dalles intérieures.
+
+Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée
+encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s'était
+détournée,--les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en
+main, l'air meurtrier.
+
+Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d'Apsarâs
+menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu'était devenue
+leur maîtresse: elles se contenaient à peine d'envahir la demeure du
+dieu.
+
+ * * * * *
+
+Autour d'elles, au loin, l'armée, dans la nuit.
+
+Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le
+devoir d'oublier la beauté des rêves! et jusqu'aux adieux de l'amour
+perdu,--tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond
+soupir, le sein d'Akëdysséril: et les deux premières larmes, les
+dernières aussi! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis
+de ses joues divines.
+
+Mais--bientôt--ce fut comme si un dieu eût passé!--Redressant sa haute
+taille sur la marche suprême de l'autel:
+
+--«Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix
+connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du
+sombre édifice--vous avez décidé la mort d'un prince, héritier du trône
+de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal: vous avez condamné à
+périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche
+région, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici!
+
+«Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l'abîme de
+l'esprit, s'efforcent vers le Çwargâ divin!--Chantez, pour elles,
+guerrières, et vous, ô chers guerriers! l'hymne du Yadjnour-Vêda, la
+parole du Bonheur! Que l'Inde, sous mon règne, hélas! enfin à ce prix
+pacifiée, refleurisse, à l'image de son lotus, l'éternelle Fleur!...
+Mais qu'aussi les coeurs se serrent de ceux dont l'âme est grave: car une
+grandeur de l'Asie s'est évanouie sur cette pierre!... La sublime race
+d'Ebbahâr est éteinte.»
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+L'amour suprême
+Sagacité d'Aspasie
+Le secret de l'échafaud
+L'instant de Dieu
+Une profession nouvelle
+L'agence du Chandelier d'Or
+La légende de l'éléphant blanc
+Catalina
+Les expériences du Dr Crookes
+Le droit du passé
+Le tzar et les grands-ducs
+L'aventure de Tsë-i-la
+Akëdysséril
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by
+Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+<title>The Project Gutenberg eBook of Le Secret de l'échafaud par Auguste de Villiers de L'Isle-Adam</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by
+Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le secret de l'échafaud (1888)
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+Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
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+Release Date: January 29, 2006 [EBook #17623]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) ***
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+Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+<div class="text">
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+<h2>COMTE DE VILLIERS DE L&#8217;ISLE-ADAM</h2>
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+<h1>LE SECRET DE L&#8217;ÉCHAFAUD</h1>
+
+
+
+
+<h3 class="tablet"> TABLE
+</h3>
+
+<p class="table"><a href="#1">L&#8217;amour suprême</a></p>
+<p class="table"><a href="#2">Sagacité d&#8217;Aspasie</a></p>
+<p class="table"><a href="#3">Le secret de l&#8217;échafaud</a></p>
+<p class="table"><a href="#4">L&#8217;instant de Dieu</a></p>
+<p class="table"><a href="#5">Une profession nouvelle</a></p>
+<p class="table"><a href="#6">L&#8217;agence du Chandelier d&#8217;Or</a></p>
+<p class="table"><a href="#7">La légende de l&#8217;éléphant blanc</a></p>
+<p class="table"><a href="#8">Catalina</a></p>
+<p class="table"><a href="#9">Les expériences du Dr Crookes</a></p>
+<p class="table"><a href="#10">Le droit du passé</a></p>
+<p class="table"><a href="#11">Le tzar et les grands-ducs</a></p>
+<p class="table"><a href="#12">L&#8217;aventure de Tsë-i-la</a></p>
+<p class="table"><a href="#13">Akëdysséril</a></p>
+
+<h3><a name="1"></a> L&#8217;AMOUR SUPRÊME
+</h3>
+
+
+<p class="quote"><i>Les c&#339;urs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en
+honneur.</i>
+</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">St-Bernard</span>.
+</p>
+
+
+<p>Ainsi l&#8217;humanité, subissant, à travers les âges, l&#8217;enchantement du
+mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.
+</p>
+
+<p>Toujours elle en divinisa l&#8217;immuable essence, transparue sous le voile
+de la vie, &#8212; car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au c&#339;ur
+humain les fugitives illusions de l&#8217;amour terrestre, lui font toujours
+pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière
+créatrice d&#8217;où il émane.
+</p>
+
+<p>Et c&#8217;est pourquoi bien des amants &#8212; oh<small class="f"> </small>! les prédestinés<small class="f"> </small>! &#8212; ont su, dès
+ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,
+renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase
+nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les
+mystiques flammes du Ciel. A ces c&#339;urs élus, tout trempés de foi, la
+Mort n&#8217;inspire que des battements d&#8217;espérance<small class="f"> </small>; en eux, une sorte
+d&#8217;Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître
+qu&#8217;immortel : ils n&#8217;ont accepté de la terre que l&#8217;effort seul qu&#8217;elle
+nécessite pour s&#8217;en détacher.
+</p>
+
+<p>Si donc il est vrai qu&#8217;un tel amour ne puisse être exprimé que par qui
+l&#8217;éprouve, et puisque l&#8217;aveu, l&#8217;analyse ou l&#8217;exemple n&#8217;en sauraient être
+qu&#8217;auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes,
+favorisé qu&#8217;il fût de ce sentiment d&#8217;en haut, n&#8217;en doit-il pas la
+fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l&#8217;âme, un exil<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en
+toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles
+hasards mondains, cette sublime aventure m&#8217;arriva.
+</p>
+
+<p>Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me
+trouvai, par ce beau soir de printemps de l&#8217;année 1868, à cette fête
+donnée à l&#8217;hôtel des Affaires étrangères.
+</p>
+
+<p>Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux
+Affaires. Or, la surveille, à table, chez l&#8217;un de nos amis, j&#8217;avais
+manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M.
+de Marmier avait poussé l&#8217;urbanité jusqu&#8217;à me venir prendre chez moi,
+rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix
+heures et demie.
+</p>
+
+<p>Après les présentations d&#8217;usage, je quittai mon aimable introducteur et
+m&#8217;orientai.
+</p>
+
+<p>Le coup d&#8217;&#339;il du bal était éclatant<small class="f"> </small>; les cristaux des lustres lourds
+flambaient sur des fronts et des sourires officiels<small class="f"> </small>; les toilettes
+fastueuses jetaient des parfums<small class="f"> </small>; de la neige vivante palpitait aux bords
+tout en fleur des corsages<small class="f"> </small>; le satiné des épaules, que des diamants
+mouillaient de lueurs, miroitait.
+</p>
+
+<p>Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits
+noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement,
+l&#8217;éclair d&#8217;une plaque aux rayons d&#8217;or neuf. Des jeunes filles, assises,
+en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le
+carnet au bout des gants, l&#8217;instant d&#8217;une contredanse. Ici, des attachés
+d&#8217;ambassade, aux boutonnières surchargées d&#8217;ordres en pierreries,
+passaient<small class="f"> </small>; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la
+croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse
+d&#8217;aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les
+yeux de ces élus de l&#8217;inconstante Fortune.
+</p>
+
+<p>Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi
+lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient,
+attentives, l&#8217;éventail aux lèvres, aux bras de « conseillers » de
+chancelleries<small class="f"> </small>; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre.
+Un vague souci semblait d&#8217;ordonnance sur tous les fronts. &#8212; En résumé, la
+fête me paraissait un bal de fantômes, et je m&#8217;imaginais que, d&#8217;un
+moment à l&#8217;autre, l&#8217;invisible montreur de ces ombres magiques allait
+s&#8217;écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel :
+« Disparaissez<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>Avec l&#8217;indolence ennuyée qu&#8217;impose l&#8217;étiquette, je traversai donc cette
+pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont
+j&#8217;entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d&#8217;une vaste croisée
+grand&#8217;ouverte invitait mon désir de solitude<small class="f"> </small>; je vins m&#8217;y accouder. Et,
+là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris
+nocturne qui, de l&#8217;Arc-de-l&#8217;Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Ah<small class="f"> </small>! l&#8217;étincelante nuit<small class="f"> </small>! De toutes parts, jusqu&#8217;à l&#8217;horizon, des myriades
+de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l&#8217;espace. Au delà des quais et
+des ponts sillonnés de lueurs d&#8217;équipages, les lourds feuillages des
+Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux
+souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de
+l&#8217;étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l&#8217;eau
+sombre : la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune.
+Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des
+arbustes, en paraissaient les fleurs d&#8217;or. Une rumeur, dans l&#8217;immensité,
+s&#8217;enflait ou diminuait, respiration de l&#8217;étrange capitale : cette houle
+se mêlait à cette illumination.
+</p>
+
+<p>Et des mesures de valses s&#8217;envolaient, du brillant des violons, dans la
+nuit.
+</p>
+
+<p>Au brusque souvenir du roi dans l&#8217;exil, il me vint des pensers de deuil,
+une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant
+de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de
+subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me
+firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils
+décelaient.
+</p>
+
+<p>Dans l&#8217;embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté
+à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.
+</p>
+
+<p>En vérité, son seul aspect, l&#8217;impression qui sortait de toute sa
+personne, me troublèrent, à l&#8217;instant même, au point que j&#8217;oubliai
+toutes les éblouissantes visions environnantes<small class="f"> </small>! Où donc avais-je vu déjà
+ce visage<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Oh<small class="f"> </small>! comment se pouvait-il qu&#8217;une physionomie d&#8217;un charme si élevé,
+respirant une si chaste dignité de c&#339;ur, comment se pouvait-il que cette
+sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique
+espoir &#8212; c&#8217;était lisible en elle &#8212; se trouvât égarée en cette mondaine
+fête<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître
+cette jeune femme<small class="f"> </small>; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des
+adieux, s&#8217;évoquaient autour d&#8217;elle<small class="f"> </small>! Et, confusément, au loin, je
+revoyais des soirées d&#8217;un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux
+château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria
+réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.
+</p>
+
+<p>Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d&#8217;un nom
+oublié, me revinrent à l&#8217;esprit :
+</p>
+
+<p> &#8212; Mademoiselle d&#8217;Aubelleyne<small class="f"> </small>! me dis-je.
+</p>
+
+<p>Au temps dont j&#8217;avais mémoire, Lysiane d&#8217;Aubelleyne était encore une
+enfant : je n&#8217;étais, moi, qu&#8217;un assez ombrageux adolescent et, sous les
+séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des
+promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard
+à l&#8217;heure du lever des étoiles. Et &#8212; je me rappelais<small class="f"> </small>! &#8212; la gravité, si
+étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs
+sujets préférés, nous avaient révélé l&#8217;un à l&#8217;autre mille affinités
+d&#8217;âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels
+peut-être<small class="f"> </small>! avaient passé.
+</p>
+
+<p>A cette époque, depuis déjà deux années, elle n&#8217;avait plus de mère. Le
+baron d&#8217;Aubelleyne, aussitôt l&#8217;atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé
+sa démission de commandant de vaisseau, s&#8217;était retiré tristement, avec
+ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n&#8217;était plus qu&#8217;à de
+rares occasions que l&#8217;on se produisait dans le monde des alentours.
+</p>
+
+<p>Cette réclusion n&#8217;offrait rien qui dût affliger une jeune fille « née
+avec le mal du ciel », selon l&#8217;expression du pays. Le v&#339;u de « rester
+demoiselle », que l&#8217;on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux
+lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait,
+au contraire, dans l&#8217;isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès
+d&#8217;un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C&#8217;était
+volontiers qu&#8217;elle s&#8217;accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune s&#339;ur,
+s&#8217;occupant humblement du château, de ses chers indigents, des
+religieuses de la contrée, dédaigneuse d&#8217;un autre avenir.
+</p>
+
+<p>Dispensatrice, déjà, d&#8217;&#339;uvres bénies, elle se réalisait en cette
+existence d&#8217;aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son
+être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une
+lampe d&#8217;or brûle dans un sanctuaire.
+</p>
+
+<p>Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues
+rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais,
+soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon
+nocturne &#8212; et que son apparition sortait de cette fête<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Oui, c&#8217;était bien elle<small class="f"> </small>! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des
+êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté.
+Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale,
+inondant l&#8217;ovale exquis du visage, s&#8217;alliait, éclairée par deux
+rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas
+blancs qui s&#8217;épanouissaient avant d&#8217;y mourir.
+</p>
+
+<p>Sa toilette, d&#8217;une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela
+même, était de soie lamée, d&#8217;un noir éteint, brodée d&#8217;un fin semis de
+jais qu&#8217;une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.
+</p>
+
+<p>Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de
+la ceinture à l&#8217;épaule : la tiédeur de son être avivait les délicats
+parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un
+éventail blanc refermé : le très mince fil d&#8217;or, qui faisait collier,
+supportait une petite croix de perles.
+</p>
+
+<p>Et &#8212; comme autrefois<small class="f"> </small>! &#8212; je sentais que c&#8217;était <i>seulement</i> la transparence
+de son âme qui me séduisait en cette jeune femme<small class="f"> </small>! Et que toute
+passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d&#8217;un idéal mille fois
+moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de
+sa foi.
+</p>
+
+<p>Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve
+qu&#8217;étonnée de sa présence en un milieu si loin d&#8217;elle<small class="f"> </small>!... Elle parut le
+comprendre, et aussi me reconnaître, d&#8217;un sourire empreint de clémence
+et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d&#8217;inspirer la
+noblesse d&#8217;un pareil sentiment, l&#8217;acceptent avec une délicatesse
+infinie. Leur auguste humilité l&#8217;accueille comme un tribut tout simple,
+très naturel et dont tout l&#8217;honneur revient à Dieu.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Je fis un pas pour me rapprocher d&#8217;elle.
+</p>
+
+<p> &#8212; Mademoiselle d&#8217;Aubelleyne, lui dis-je, n&#8217;a donc pas totalement oublié,
+depuis des années, le passant morose qu&#8217;elle a rencontré dans le manoir
+de Locmaria<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Je me souviens, en effet, monsieur.
+</p>
+
+<p> &#8212; Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus
+douce que joyeuse, dont le sourire n&#8217;était jamais qu&#8217;une lueur rapide<small class="f"> </small>;
+et cependant, sous les pures transparences de vos regards d&#8217;enfant,
+oserais-je vous dire que j&#8217;avais déjà presque deviné la femme future,
+toute voilée de mélancolie, qui m&#8217;apparaît ce soir<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas <i>autrement</i>
+changée.
+</p>
+
+<p> &#8212; Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j&#8217;ai le pressentiment
+que vous en êtes absente &#8212; et que je suis pour vous plus étranger que si
+jamais vous ne m&#8217;eussiez connu. &#8212; Vraiment, on dirait que, déjà, vous
+avez... souffert de la vie<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Elle cessa d&#8217;être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de
+la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit :
+</p>
+
+<p> &#8212; Non, monsieur, &#8212; du moins comme on pourrait l&#8217;entendre. Je ne suis
+point une désenchantée, et si je n&#8217;ai réclamé, si je ne désire aucune
+joie de la vie, je comprends que d&#8217;autres puissent la trouver belle. Ce
+soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit<small class="f"> </small>? Et, d&#8217;ici, quelles
+musiques douces<small class="f"> </small>! Tout à l&#8217;heure, dans le salon du bal, j&#8217;ai vu deux
+fiancés : ils se tenaient par la main, pâles de bonheur<small class="f"> </small>; ils
+s&#8217;épouseront<small class="f"> </small>! Ah<small class="f"> </small>! ce doit être une joie d&#8217;être mère<small class="f"> </small>! Et de vivre aimée,
+en berçant un doux enfant au sourire de lumière...
+</p>
+
+<p>Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.
+</p>
+
+<p> &#8212; Oh<small class="f"> </small>! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.
+</p>
+
+<p>Elle se tut, presque émue.
+</p>
+
+<p>J&#8217;étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette
+émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d&#8217;échos sonores
+et de ténèbres, minuit, s&#8217;envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba
+lourdement à travers l&#8217;espace et, d&#8217;église en église, heurtant les
+vieilles tours de ses ailes aveugles, s&#8217;enfonça dans l&#8217;abîme, vibra puis
+disparut.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Bien que l&#8217;heure eût cessé de sonner, mademoiselle d&#8217;Aubelleyne,
+accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons
+perdus dans l&#8217;éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute
+<i>ce</i> minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre
+un tintement que je n&#8217;entendais plus.
+</p>
+
+<p> &#8212; On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu&#8217;au plus lointain de
+l&#8217;ombre, ces heures qui s&#8217;enfuient<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p> &#8212; Ah<small class="f"> </small>! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des
+étoiles, c&#8217;est <i>qu&#8217;aujourd&#8217;hui fut mon dernier jour d&#8217;épreuve</i>, et que
+cette heure qui sonne n&#8217;est pour moi qu&#8217;un bruit de chaînes qui se
+brisent, emportant loin d&#8217;ici toute mon âme délivrée<small class="f"> </small>!... non seulement
+loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes,
+nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à
+jamais.
+</p>
+
+<p>A ces mots, je regardai ma voisine d&#8217;isolement avec une sorte d&#8217;inquiète
+fixité.
+</p>
+
+<p> &#8212; Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l&#8217;âme de l&#8217;enfant
+d&#8217;autrefois<small class="f"> </small>! Mais, ce qui m&#8217;interdit un peu, c&#8217;est ce natal et si
+profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine
+éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous
+donnent des droits à toutes les joies de ce monde<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p> &#8212; Oh<small class="f"> </small>! dit-elle, d&#8217;une voix qui me parut comme le son d&#8217;une source
+solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui
+ne s&#8217;épuise &#8212; et ne se noie, par conséquent, elle-même &#8212; dans sa propre
+satiété<small class="f"> </small>? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n&#8217;en point
+vouloir éprouver les dégoûts<small class="f"> </small>? &#8212; Que sont des plaisirs qui ne se réalisent
+jamais, sinon mêlés d&#8217;un essentiel remords<small class="f"> </small>?... Et quel plus grand
+bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue &#8212; et
+s&#8217;étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences
+pour ne point déchoir de son idéal<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l&#8217;épreuve de tous
+combats.
+</p>
+
+<p> &#8212; Je ne suis qu&#8217;une créature humaine, faite de chair et de faiblesses,
+péchant, quand même, toujours<small class="f"> </small>; pourquoi voudrais-je d&#8217;autres luttes que
+celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se
+fait-il que vous soyez venue ici ce soir<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d&#8217;extase sacrée,
+illumina la pâleur de ses traits :
+</p>
+
+<p> &#8212; J&#8217;ai dû subir, dans ma docilité, l&#8217;ancienne coutume du Carmel qui
+prescrit à l&#8217;humble fiancée de la Croix d&#8217;affronter les tentations du
+monde avant de prononcer ses v&#339;ux. Je suis ici par obéissance.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>En ce moment même d&#8217;harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus
+distinctes<small class="f"> </small>; une tenture du salon venait d&#8217;être écartée, laissant
+entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses,
+sous les lumières. Envisageant donc celle dont l&#8217;austère pensée dominait
+ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un
+peu ma voix :
+</p>
+
+<p> &#8212; En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur
+de votre renoncement<small class="f"> </small>! &#8212; Pourquoi cette hâte du sacrifice<small class="f"> </small>? La vie
+parût-elle sans joies, celles qu&#8217;on peut dispenser ne lui donnent-elles
+pas un prix<small class="f"> </small>? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter
+aux illusions, d&#8217;accepter les tâches que d&#8217;autres subissent pour nous,
+d&#8217;aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir<small class="f"> </small>! &#8212; Alors,
+n&#8217;ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des
+froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite
+du monde, qui maintenant me semble, je l&#8217;avoue, une sorte de désertion.
+</p>
+
+<p>Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient
+le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d&#8217;élue
+qu&#8217;elle me répondit :
+</p>
+
+<p> &#8212; Différer, dites-vous<small class="f"> </small>?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu&#8217;au
+mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à
+n&#8217;offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La
+puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et,
+croyez-<i>nous</i>, ce n&#8217;est que dans l&#8217;effort souverain pour échapper aux
+attaches rompues qu&#8217;on puise la surhumaine faculté d&#8217;élancement vers la
+Lumière divine. &#8212; Pourquoi, d&#8217;ailleurs, hésiter<small class="f"> </small>? Le moment de n&#8217;être plus
+suit de près, à tel point, celui d&#8217;avoir été, que la vie ne s&#8217;affirme,
+en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même,
+appeler « sacrifice » (après tout<small class="f"> </small>!) l&#8217;abandon terrestre de cette heure
+dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l&#8217;on
+entrevoyait encore : sa main touchait le velours pourpre jeté sur la
+balustrade<small class="f"> </small>; ses doigts s&#8217;appuyèrent par hasard sur la couronne de
+l&#8217;impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d&#8217;or bruni.
+</p>
+
+<p> &#8212; Voyez, continua-t-elle<small class="f"> </small>; certes, ils sont beaux et séduisants les
+sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces
+lustres<small class="f"> </small>! &#8212; Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres<small class="f"> </small>!
+Pourtant, que le souffle d&#8217;une circonstance funeste passe sur ces
+flambeaux et brusquement les éteigne<small class="f"> </small>! Toutes ces irradiations
+s&#8217;évanouissant dans l&#8217;ombre cesseront, <i>momentanément</i>, de charmer nos
+yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent
+de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors,
+qu&#8217;importent ces formes passagères qui n&#8217;ont de réel que leur illusion<small class="f"> </small>?
+Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s&#8217;éteindre<small class="f"> </small>? Pour moi,
+c&#8217;est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre
+la Voix qui m&#8217;appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans
+cette lumière intérieure dont l&#8217;humble Dieu crucifié daigne, par sa
+grâce<small class="f"> </small>! embraser mon âme. C&#8217;est à lui que j&#8217;ai hâte de me donner dans
+toute la fleur de ma beauté périssable<small class="f"> </small>! &#8212; Et mon unique tristesse est de
+n&#8217;avoir à lui sacrifier que cela.
+</p>
+
+<p>Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai
+silencieux, ne voulant troubler d&#8217;aucune parole le secret infini de son
+recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité<small class="f"> </small>;
+elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M...
+qui s&#8217;avançait<small class="f"> </small>; elle lui tendit la main et s&#8217;inclina comme pour s&#8217;en
+aller.
+</p>
+
+<p> &#8212; Déjà vous partez<small class="f"> </small>! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Non, monsieur, dit-elle doucement.
+</p>
+
+<p> &#8212; Pas même une dernière fois<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Elle sembla réfléchir une seconde et répondit :
+</p>
+
+<p> &#8212; Une dernière fois... Je veux bien.
+</p>
+
+<p> &#8212; Quand<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.
+</p>
+
+<p>Lorsque mademoiselle d&#8217;Aubelleyne eut disparu du salon, comme j&#8217;étais
+encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien,
+j&#8217;essayai, pour en dissiper l&#8217;impression, de me mêler à l&#8217;étincelante
+fluctuation de cette foule.
+</p>
+
+<p>Mais, au premier coup d&#8217;&#339;il, je sentis qu&#8217;une ombre était tombée sur
+toutes ces lumières<small class="f"> </small>! Et qu&#8217;il ne resterait tout à l&#8217;heure de cette fête
+que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets
+livides sous des lustres éteints.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je sortis bien avant l&#8217;heure indiquée. La matinée,
+tout ensoleillée d&#8217;or, était de ce froid printanier dont frissonnent les
+rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore,
+et, &#8212; sur les boulevards &#8212; les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme
+d&#8217;une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L&#8217;esprit
+ému d&#8217;un indéfinissable espoir, j&#8217;avisai la première voiture venue.
+</p>
+
+<p>Environ trois quarts d&#8217;heures après, je me trouvai devant le portail
+d&#8217;un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs<small class="f"> </small>; &#8212; je montai les degrés de la
+chapelle et j&#8217;entrai.
+</p>
+
+<p>L&#8217;orgue accompagnait des voix d&#8217;une douceur si pure que leurs accents ne
+semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage
+impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là,
+chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d&#8217;Avila. C&#8217;était
+l&#8217;office des trépassés<small class="f"> </small>; un prêtre, revêtu de l&#8217;étole noire, disait la
+messe des morts. En face de l&#8217;autel, s&#8217;élevait, au milieu des fumées de
+l&#8217;encens, une chapelle ardente.
+</p>
+
+<p>Sans doute on célébrait le service d&#8217;une religieuse de la communauté,
+car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des
+dalles, &#8212; et s&#8217;étalait jusqu&#8217;à terre en plis où se jouait, à travers les
+vitraux couleur d&#8217;opale, la lumière du soleil.
+</p>
+
+<p>Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs,
+éclairaient les autres pleurs d&#8217;or du drap funéraire, &#8212; et ces feux
+semblaient tristement dire à la clarté du jour : « Toi aussi, tu
+t&#8217;éteindras<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>Dans la nef, l&#8217;assistance, du plus haut aspect mondain, priait,
+recueillie<small class="f"> </small>; le luxe et l&#8217;air des toilettes, ces senteurs de fourrures,
+l&#8217;éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte
+d&#8217;impression nuptiale.
+</p>
+
+<p>Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d&#8217;Aubelleyne. Ne
+l&#8217;apercevant pas, je m&#8217;avançai, préoccupé, entre la double ligne des
+chaises, jusqu&#8217;au pilier latéral à gauche de l&#8217;abside.
+</p>
+
+<p>L&#8217;offertoire venait de sonner. La grille claustrale s&#8217;était
+entr&#8217;ouverte<small class="f"> </small>; l&#8217;abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait
+debout, au seuil, l&#8217;étincelante croix d&#8217;argent sur la poitrine. Des
+s&#339;urs de l&#8217;Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et
+les pieds nus s&#8217;avancèrent, et découvrirent la châsse <i>dont les quatre
+planches apparurent vides et béantes</i>.
+</p>
+
+<p>Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas,
+cette négation de l&#8217;Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se
+tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée : « Si quelque
+victime voulait s&#8217;unir au Dieu dont il allait offrir l&#8217;éternel
+sacrifice<small class="f"> </small>?... »
+</p>
+
+<p>A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans
+l&#8217;assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue
+de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s&#8217;avancer au milieu
+d&#8217;une rumeur de tristesse, de pleurs et d&#8217;adieux. Sans relever les yeux,
+elle s&#8217;approcha de l&#8217;enceinte, en poussa doucement la barrière, entra
+dans le ch&#339;ur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des
+cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme
+un cercle d&#8217;étoiles, &#8212; et, posant sa main virginale sur le cercueil,
+répondit : « Me voici<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>Je comprenais, maintenant. C&#8217;était donc là le rendez-vous sombre que
+m&#8217;avait donné cette jeune fille<small class="f"> </small>! Je me rappelai, dans un éclair, le
+terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les
+Carmélites de l&#8217;Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se
+succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.
+</p>
+
+<p>Et voici qu&#8217;au milieu du plus profond silence, j&#8217;entendis tout à coup
+s&#8217;élever sa douce voix, chantant <i>la formule des v&#339;ux de sa
+consécration</i>...
+</p>
+
+<p>Ah<small class="f"> </small>! Je n&#8217;ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon
+âme<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Soudain, l&#8217;une de ses nouvelles compagnes l&#8217;ayant revêtue, lentement, du
+linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l&#8217;abbesse les
+ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle
+bienheureuse.
+</p>
+
+<p>A ce moment, Lysiane d&#8217;Aubelleyne se détourna vers l&#8217;assemblée. Et ses
+yeux, ayant rencontré les miens, s&#8217;arrêtèrent, paisibles, longtemps,
+fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la
+commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme
+de lumière.
+</p>
+
+<p>Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été
+sacrilèges.
+</p>
+
+<p>Quand je repris conscience des choses, l&#8217;église était déserte, le jour
+baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute
+vision avait disparu.
+</p>
+
+<p>Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais
+l&#8217;orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de
+cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique
+regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l&#8217;exil d&#8217;ici-bas,
+remplit à jamais de l&#8217;ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante
+Alighieri.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="2"></a> SAGACITÉ D&#8217;ASPASIE
+</h3>
+
+<h4> <span class="sc">Actualité de l&#8217;histoire ancienne</span>
+</h4>
+
+
+<p class="sign"> <i>A Francis <span class="sc">Magnard</span></i>.
+</p>
+
+
+<p>Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le
+chignon d&#8217;or d&#8217;Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre,
+s&#8217;accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir.
+</p>
+
+<p>Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme<small class="f"> </small>; &#8212; à l&#8217;aspect de
+l&#8217;objet touffu qu&#8217;examinait l&#8217;illustre éphèbe, ses regards, entre ses
+cils, jetèrent comme une lueur morose.
+</p>
+
+<p> &#8212; C&#8217;est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami<small class="f"> </small>? dit-il.
+</p>
+
+<p> &#8212; C&#8217;est moi : pardonne<small class="f"> </small>! répondit Aspasie.
+</p>
+
+<p> &#8212; Fut-ce d&#8217;après une injonction des Dieux<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Oui, de Pallas<small class="f"> </small>!... dit-elle, sans s&#8217;émouvoir du sarcasme.
+</p>
+
+<p> &#8212; D&#8217;après quelques officieux avis de l&#8217;Aréopage, plutôt<small class="f"> </small>!... Une
+décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit
+populaire<small class="f"> </small>?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu&#8217;ils ne
+m&#8217;amusent.
+</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.
+</p>
+
+<p>L&#8217;insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs,
+reprit, aussitôt, d&#8217;un air de souveraine indifférence :
+</p>
+
+<p> &#8212; Oh<small class="f"> </small>! garde ton secret.
+</p>
+
+<p>Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies
+par la lampe, l&#8217;objet risible et mélancolique.
+</p>
+
+<p>Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune
+héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser :
+</p>
+
+<p> &#8212; Moins d&#8217;artifice, enfant<small class="f"> </small>! Je cède<small class="f"> </small>!... répondit-elle. &#8212; Pourquoi j&#8217;ai
+commis cet acte<small class="f"> </small>?... Parce que mon c&#339;ur s&#8217;est passionné pour toi d&#8217;un
+clairvoyant amour.
+</p>
+
+<p>Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux :
+</p>
+
+<p> &#8212; Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien<small class="f"> </small>? s&#8217;écria-t-il.
+</p>
+
+<p>Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent,
+comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l&#8217;entour du
+cou de marbre d&#8217;Alcibiades :
+</p>
+
+<p> &#8212; Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l&#8217;esprit ne
+s&#8217;illusionne que pour se distraire et j&#8217;ai l&#8217;instinct aussi droit qu&#8217;une
+pensée de Socrate. &#8212; Écoute-moi<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>La blanche créature parut se recueillir quelques instants.
+</p>
+
+<p> &#8212; A l&#8217;âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases,
+continua-t-elle, n&#8217;es-tu pas le chef auguste couronné du laurier
+sanglant de Potidée<small class="f"> </small>? le rhéteur puissant dont la parole inquiète
+l&#8217;éloquence des archontes<small class="f"> </small>? le politique dont la duplicité confondit
+celle des Envoyés perses<small class="f"> </small>? Que penser de toi, jeune homme divin<small class="f"> </small>?... de
+toi, l&#8217;amant d&#8217;Aspasie<small class="f"> </small>? &#8212; A ceux qui t&#8217;accusent pour tes royales
+richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te
+plies, toi le plus brillant des enfants d&#8217;Athènes, que sous ta volonté<small class="f"> </small>!
+Vois le luxe et le feu de tes débauches n&#8217;ont-ils pas interdit jusqu&#8217;au
+silence Tissapherne, le pâle satrape<small class="f"> </small>? Et ta frugalité, plus tard,
+lorsqu&#8217;il te plut d&#8217;être sobre, n&#8217;a-t-elle pas étonné Diogène au point
+que le sombre chercheur d&#8217;hommes en laissa s&#8217;éteindre sa lanterne<small class="f"> </small>? &#8212; Qui
+donc es-tu, sceptique sauveur de patries<small class="f"> </small>? Tous t&#8217;admirent<small class="f"> </small>! Moi-même, je
+m&#8217;illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la
+joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d&#8217;Alcibiades<small class="f"> </small>! Plus,
+même, que de Périclès<small class="f"> </small>! &#8212; Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant
+pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d&#8217;après tant de présages,
+il semble déjà ne pouvoir périr.
+</p>
+
+<p>A ces paroles, un frémissant baiser de l&#8217;héroïque adolescent vint
+aspirer, sur la bouche radieuse d&#8217;Aspasie, les esprits de gloire et
+d&#8217;amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s&#8217;envolaient,
+pareils aux effluves d&#8217;une fleur vive.
+</p>
+
+<p>Elle reprit :
+</p>
+
+<p> &#8212; Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats &#8212; et de quelles
+pâtures s&#8217;alimentent, dans l&#8217;Histoire, les admirations des peuples, leur
+souvenance des grands hommes, &#8212; je m&#8217;étais toujours sentie plus anxieuse,
+moi, du sort de ton nom dans les âges<small class="f"> </small>! Et, vois<small class="f"> </small>! ces derniers jours,
+lorsqu&#8217;aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète,
+d&#8217;artiste et d&#8217;athlète, j&#8217;étais désespérée.
+</p>
+
+<p>« Hélas<small class="f"> </small>! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler
+que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme
+des statues<small class="f"> </small>!... Mais toi, si divers<small class="f"> </small>! Toi, d&#8217;une fable où tant de traits
+se contredisent<small class="f"> </small>! Quel rhapsode pourra jamais définir, sous tant
+d&#8217;aspects, l&#8217;unité de ta mystérieuse nature, et, par là, te rendre
+accessible à la mémoire des humains<small class="f"> </small>? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont
+le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l&#8217;entendement
+du plus grand nombre<small class="f"> </small>! Quel moyen, pour contraindre la foule à se
+souvenir, nettement, d&#8217;un homme tel que toi<small class="f"> </small>? »
+</p>
+
+<p>« Bientôt, j&#8217;en vins à conclure :
+</p>
+
+<p>« Aucune vulgaire mesure ne pouvant s&#8217;appliquer à ta sorte de grandeur,
+il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi
+singulier qu&#8217;insignifiant, mais dont la futilité même s&#8217;ajustant au
+niveau de l&#8217;intelligence des multitudes, y imposât, d&#8217;ensemble, le
+rappel de tes exploits<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>« Oh<small class="f"> </small>! ce <i>rien</i>, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et
+familier, fixerait ton nom, dans l&#8217;Histoire, d&#8217;une manière bien plus
+indélébile que tes seuls hauts faits<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>« Et il me sembla qu&#8217;à la faveur de ce détail moqueur (qu&#8217;il fallait
+imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le
+sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l&#8217;Avenir. »
+</p>
+
+<p>« Mais, par Minerve<small class="f"> </small>! où prendre le meilleur artifice, par quel génial
+éclair le concevoir<small class="f"> </small>? le choisir<small class="f"> </small>? »
+</p>
+
+<p>« Sans lui, je croyais voir s&#8217;effacer, dans le lointain des siècles, et
+se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable
+d&#8217;or de ta fortune. »
+</p>
+
+<p>« Hier, dès l&#8217;aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je
+sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux
+du soleil. »
+</p>
+
+<p>« Autour de moi, les marbres d&#8217;Athènes, sous nos grands oliviers,
+étincelaient des feux roses du matin<small class="f"> </small>; là-bas, sur la colline sacrée, le
+temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m&#8217;y conduisit. »
+</p>
+
+<p>« Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci
+m&#8217;inspira, devant l&#8217;autel même, l&#8217;acte merveilleux qui doit, paraît-il,
+préserver le mieux ton nom des naufrages de l&#8217;Oubli, &#8212; l&#8217;acte dont la
+méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom
+d&#8217;Alcibiades impérissable. &#8212; O jeune dieu, ta réelle gloire peut être
+ignorée des races futures<small class="f"> </small>!... ta beauté, ta sagesse, ton courage,
+l&#8217;éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà
+par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s&#8217;évanouir, devenir
+presque inconnu<small class="f"> </small>! Mais, grâce à moi, te voici sûr d&#8217;être immortel : j&#8217;ai
+coupé la queue de ton chien<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="3"></a> LE SECRET DE L&#8217;ÉCHAFAUD
+</h3>
+
+
+<p class="sign"> <i>A. M. Edmond de <span class="sc">Goncourt</span></i>.
+</p>
+
+
+<p>Les exécutions récentes me remettent en mémoire l&#8217;extraordinaire
+histoire que voici :
+</p>
+
+<p> &#8212; Ce soir-là, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré
+Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la
+Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule
+des condamnés à mort.
+</p>
+
+<p>Taciturne, il s&#8217;accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur
+la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux
+pas, un gardien, debout, adossé au mur, l&#8217;observait, bras croisés.
+</p>
+
+<p>Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur
+le salaire duquel l&#8217;administration prélève d&#8217;abord, en cas de décès, le
+prix de leur linceul, qu&#8217;elle ne fournit pas. &#8212; Seuls, les condamnés à
+mort n&#8217;ont aucune tâche à remplir.
+</p>
+
+<p>Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes : on ne lisait,
+dans son regard, ni peur ni espoir.
+</p>
+
+<p>Trente-quatre ans<small class="f"> </small>; brun<small class="f"> </small>; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité<small class="f"> </small>;
+les tempes, depuis peu grisonnantes<small class="f"> </small>; l&#8217;&#339;il nerveux, à demi-couvert<small class="f"> </small>; un
+front de raisonneur<small class="f"> </small>; la voix mate et brève, les mains saturniennes<small class="f"> </small>; la
+physionomie compassée des gens étroitement diserts<small class="f"> </small>; les manières d&#8217;une
+distinction étudiée<small class="f"> </small>; &#8212; tel il apparaissait.
+</p>
+
+<p>(L&#8217;on se souvient qu&#8217;aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant
+très serré, cette fois, de Me Lachaud, n&#8217;ayant pas anéanti, dans la
+conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les
+conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée,
+M. de la Pommerais, convaincu d&#8217;avoir administré, dans un but cupide et
+avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses
+amies &#8212; madame de Pauw &#8212; avait entendu prononcer contre lui, en
+application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence
+capitale.)
+</p>
+
+<p>Ce soir-là, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation,
+ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses
+proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement
+écouté de l&#8217;Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque
+exécution, s&#8217;épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans
+réponse. &#8212; Commuer la peine de mort, en de telles circonstances,
+n&#8217;était-ce pas implicitement, l&#8217;abolir<small class="f"> </small>? &#8212; L&#8217;affaire était d&#8217;exemple. &#8212; A
+l&#8217;estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et
+devant être notifié d&#8217;un instant à l&#8217;autre, M. Hendreich venait d&#8217;être
+requis d&#8217;avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq
+heures.
+</p>
+
+<p> &#8212; Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir<small class="f"> </small>;
+la serrure grinça lourdement<small class="f"> </small>; la porte s&#8217;ouvrit<small class="f"> </small>; les baïonnettes
+brillèrent dans la pénombre<small class="f"> </small>; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne,
+parut sur le seuil, accompagné d&#8217;un visiteur.
+</p>
+
+<p>M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d&#8217;un coup d&#8217;&#339;il, en
+ce visiteur, l&#8217;illustre chirurgien Armand Velpeau.
+</p>
+
+<p>Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après
+une muette présentation, s&#8217;étant retiré lui-même, les deux collègues se
+trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l&#8217;un de l&#8217;autre et les
+yeux sur les yeux.
+</p>
+
+<p>La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla
+s&#8217;asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont
+bientôt réveillés de la vie en un sursaut. &#8212; Comme on y voyait mal, le
+grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l&#8217;observer mieux et
+pouvoir causer à voix basse.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Velpeau, cette année-là, entrait dans la soixantaine. A l&#8217;apogée de son
+renom, héritier du fauteuil de Larrey à l&#8217;Institut, premier professeur
+de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d&#8217;une
+rigueur de déduction si nette et si vive, l&#8217;une des lumières de la
+science pathologique actuelle, l&#8217;émérite praticien s&#8217;imposait déjà comme
+l&#8217;une des sommités du siècle.
+</p>
+
+<p>Après un froid moment de silence :
+</p>
+
+<p> &#8212; Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s&#8217;épargner d&#8217;inutiles
+condoléances. D&#8217;ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je
+dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à
+quelques mois d&#8217;échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à
+mort. &#8212; Venons donc au fait, sans préambules.
+</p>
+
+<p> &#8212; Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée<small class="f"> </small>?
+interrompit La Pommerais.
+</p>
+
+<p> &#8212; On le craint, répondit simplement Velpeau.
+</p>
+
+<p> &#8212; Mon heure est-elle fixée<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Je l&#8217;ignore<small class="f"> </small>; mais, comme rien n&#8217;est arrêté, encore, à votre égard,
+vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours.
+</p>
+
+<p>La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de
+force.
+</p>
+
+<p> &#8212; Soit. Merci. Je serai prêt : je l&#8217;étais déjà<small class="f"> </small>; &#8212; désormais, le plus tôt
+sera le mieux<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p> &#8212; Votre recours n&#8217;étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit
+Velpeau, la proposition que je vais vous faire n&#8217;est que conditionnelle.
+Si le salut vous arrive, tant mieux<small class="f"> </small>!... Sinon...
+</p>
+
+<p>Le grand chirurgien s&#8217;arrêta.
+</p>
+
+<p> &#8212; Sinon<small class="f"> </small>?... demande La Pommerais.
+</p>
+
+<p>Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l&#8217;ouvrit,
+en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le
+médium sur le pouls du jeune condamné.
+</p>
+
+<p> &#8212; Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid,
+une fermeté rares. La démarche que j&#8217;accomplis auprès de vous (et qui
+doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d&#8217;offre qui, même
+adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux
+convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs
+fantastiques de la Mort, pourrait sembler d&#8217;une extravagance ou d&#8217;une
+dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes<small class="f"> </small>; vous
+la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu&#8217;elle
+vous paraisse de prime abord.
+</p>
+
+<p> &#8212; Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais.
+</p>
+
+<p> &#8212; Vous êtes loin d&#8217;ignorer, reprit Velpeau, que l&#8217;une des plus
+intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si
+quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité <i>réelle</i> persiste
+dans le cerveau de l&#8217;homme après la section de la tête<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit<small class="f"> </small>; puis, se
+remettant :
+</p>
+
+<p> &#8212; Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j&#8217;étais, tout
+justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour
+moi, d&#8217;ailleurs.
+</p>
+
+<p> &#8212; Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis
+ceux de S&#339;mmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu&#8217;à ceux des
+modernes<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Et j&#8217;ai même assisté, jadis, à l&#8217;un de vos cours de dissection sur les
+restes d&#8217;un supplicié.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ah<small class="f"> </small>!... Passons, alors. &#8212; Avez-vous des notions exactes, au point de vue
+chirurgical, sur la guillotine<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement :
+</p>
+
+<p> &#8212; Non, monsieur.
+</p>
+
+<p> &#8212; J&#8217;ai scrupuleusement étudié l&#8217;appareil aujourd&#8217;hui même, continua sans
+s&#8217;émouvoir, le docteur Velpeau : &#8212; c&#8217;est, je l&#8217;atteste, un instrument
+parfait.
+</p>
+
+<p>Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme
+masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un <i>tiers</i> de
+seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne
+peut donc pas plus ressentir de douleur qu&#8217;un soldat n&#8217;en éprouve, sur
+le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d&#8217;un boulet. La
+sensation, faute de temps, est nulle et obscure.
+</p>
+
+<p> &#8212; Il y a peut-être l&#8217;<i>arrière-douleur</i><small class="f"> </small>; il reste l&#8217;à-vif de deux
+plaies<small class="f"> </small>! &#8212; N&#8217;est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande
+si cette vitesse même n&#8217;a pas de conséquences plus douloureuses que
+l&#8217;exécution au damas ou à la hache<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie<small class="f"> </small>! répondit
+Velpeau.
+</p>
+
+<p>Pour moi, j&#8217;ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes
+observations particulières, que l&#8217;ablation instantanée de la tête
+produit, au moment même, chez l&#8217;individu détronqué, l&#8217;évanouissement
+anesthésique le plus absolu.
+</p>
+
+<p>La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou
+cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux &#8212; (et, souvent,
+avec une force de projection circulaire d&#8217;un mètre de
+diamètre) &#8212; suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux
+tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement
+arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de
+souffrance que... le pantèlement d&#8217;une jambe coupée, par exemple, dont
+les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus.
+Je dis que la fièvre nerveuse de l&#8217;incertitude, la solennité des apprêts
+fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la
+prétendue souffrance, ici. L&#8217;amputation ne pouvant être
+qu&#8217;<i>imperceptible</i>, la <i>réelle</i> douleur n&#8217;est qu&#8217;<i>imaginaire</i>. Quoi<small class="f"> </small>! tel
+coup violent sur la tête non seulement n&#8217;est pas ressenti, mais ne
+laisse aucune conscience de son choc, &#8212; telle simple lésion des vertèbres
+entraîne l&#8217;insensibilité ataxique &#8212; et l&#8217;enlèvement même de la tête, la
+scission de l&#8217;épine dorsale, l&#8217;interruption des rapports organiques
+entre le c&#339;ur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus
+intime de l&#8217;être humain, toute sensation, même vague, de douleur<small class="f"> </small>?
+Impossible<small class="f"> </small>! Inadmissible<small class="f"> </small>! Et vous le savez comme moi.
+</p>
+
+<p> &#8212; Je l&#8217;espère, du moins, plus que vous, monsieur<small class="f"> </small>! répondit La Pommerais.
+Aussi, n&#8217;est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance
+<i>physique</i> (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite
+étouffée par l&#8217;envahissante ascendance de la Mort), n&#8217;est-ce point cela,
+dis-je, que je redoute. C&#8217;est autre chose.
+</p>
+
+<p> &#8212; Voulez-vous essayer de formuler<small class="f"> </small>? dit Velpeau.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ecoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les
+organes de la mémoire et de la volonté, &#8212; (s&#8217;ils sont circonscrits, chez
+l&#8217;Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le
+chien, par exemple), &#8212; ces organes, dis-je, <i>sont respectés par le
+passage du couteau<small class="f"> </small>!</i>
+</p>
+
+<p>Nous avons relevé trop d&#8217;équivoques précédentes, aussi inquiétantes
+qu&#8217;incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de
+l&#8217;inconscience immédiate d&#8217;un décapité. D&#8217;après les légendes, combien de
+têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l&#8217;appelant<small class="f"> </small>? &#8212; Mémoire
+des nerfs<small class="f"> </small>? Mouvements réflexes<small class="f"> </small>? Vains mots<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, <i>une
+heure et quart après décollation</i>, coupait en deux, d&#8217;un mouvement des
+mâchoires &#8212; <i>peut-être</i> volontaire &#8212; un crayon placé entre elles<small class="f"> </small>!... Pour
+ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc
+de savoir, ici, si c&#8217;est, ou non, le <i>moi</i> de cet homme, qui, après la
+cessation de l&#8217;hématose, impressionna les muscles de sa tête <i>exsangue</i>.
+</p>
+
+<p> &#8212; Le moi n&#8217;est que dans l&#8217;ensemble, dit Velpeau.
+</p>
+
+<p> &#8212; La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais.
+Dès lors, <i>où</i> serait l&#8217;ensemble sensitif<small class="f"> </small>? Qui pourra le révéler<small class="f"> </small>? &#8212; Avant
+huit jours, je l&#8217;aurai, certes, appris<small class="f"> </small>!... et oublié.
+</p>
+
+<p> &#8212; Il tient, peut-être, à vous que l&#8217;Humanité soit fixée, à ce sujet, une
+fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son
+interlocuteur. &#8212; Et, parlons franc, c&#8217;est pour cela que je suis ici.
+</p>
+
+<p>Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents
+collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de
+l&#8217;Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper
+d&#8217;un sursis, au besoin, l&#8217;ordre, même de votre exécution.
+</p>
+
+<p> &#8212; Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais,
+interdit.
+</p>
+
+<p> &#8212; Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours
+chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs
+magnanimes, je viens &#8212; (dans l&#8217;hypothèse, pour moi plus que douteuse, où
+quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable) &#8212; réclamer de
+tout votre être la plus grande somme d&#8217;énergie et d&#8217;intrépidité que l&#8217;on
+puisse attendre de l&#8217;espèce humaine. Si votre recours en grâce est
+rejeté, vous vous trouvez, <i>étant médecin</i>, un sujet compétent lui-même
+dans la suprême opération qu&#8217;il doit subir. Votre concours serait donc
+inestimable dans une tentative de... <i>communication</i>, ici. &#8212; Certes,
+quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve,
+tout semble attester d&#8217;avance le résultat le plus négatif<small class="f"> </small>; &#8212; mais, enfin,
+avec vous, &#8212; (toujours dans l&#8217;hypothèse où cette expérience ne serait pas
+absurde en principe), &#8212; elle offre une chance sur dix mille d&#8217;éclairer
+miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L&#8217;occasion
+doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d&#8217;un signe d&#8217;intelligence
+victorieusement échangé après l&#8217;exécution, vous laisseriez un nom dont
+la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre
+défaillance sociale.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ah<small class="f"> </small>! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu
+sourire, &#8212; ah<small class="f"> </small>! &#8212; je commence à comprendre<small class="f"> </small>!... &#8212; Au fait, les supplices ont
+déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de
+quelle nature serait votre expérience<small class="f"> </small>!... Secousses galvaniques<small class="f"> </small>?...
+Incitations du ciliaire<small class="f"> </small>?... Injections de sang artériel<small class="f"> </small>?... Peu
+concluant, tout cela<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p> &#8212; Il va sans dire qu&#8217;aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s&#8217;en
+iront reposer en paix dans la terre et qu&#8217;aucun de nos scalpels ne vous
+touchera, reprit Velpeau. &#8212; Non<small class="f"> </small>!... Mais au tomber du couteau, je serai
+là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que
+possible, votre tête passera des mains de l&#8217;exécuteur entre les miennes.
+Et alors &#8212; l&#8217;expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu&#8217;en
+raison de sa simplicité même &#8212; je vous crierai, très distinctement, à
+l&#8217;oreille : &#8212; « Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos
+conventions pendant la vie, pouvez-vous, <i>en ce moment</i>, abaisser,
+<i>trois fois de suite</i>, la paupière de votre &#339;il droit en maintenant
+l&#8217;autre &#339;il tout grand ouvert<small class="f"> </small>? » &#8212; Si, <i>à ce moment</i>, quelles que soient
+les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple
+clin-d&#8217;&#339;il, m&#8217;avertir que vous m&#8217;avez entendu et compris, et me le
+prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté
+permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre
+conjonctive &#8212; en dominant toute l&#8217;horreur, toute la houle des autres
+impressions de votre être &#8212; ce fait suffira pour illuminer la Science,
+révolutionner nos convictions. Et je saurai, n&#8217;en doutez pas, le
+notifier de manière à ce que, dans l&#8217;avenir, vous laissiez moins la
+mémoire d&#8217;un criminel que celle d&#8217;un héros.
+</p>
+
+<p>A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d&#8217;un
+saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le
+chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme
+pétrifié. &#8212; Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très
+pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête :
+</p>
+
+<p> &#8212; L&#8217;horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci
+me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain<small class="f"> </small>! dit-il.
+D&#8217;ailleurs, on dit que les <i>chances</i> de vitalité ne sont pas les mêmes
+pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de
+l&#8217;exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative
+à la fois effroyable, révoltante et illusoire. &#8212; Si c&#8217;est non, je compte
+sur votre discrétion, n&#8217;est-ce pas, pour laisser ma tête saigner
+tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d&#8217;étain qui la
+recevra.
+</p>
+
+<p> &#8212; A bientôt donc, M. de La Pommerais<small class="f"> </small>? dit Velpeau en se levant
+aussi. &#8212; Réfléchissez.
+</p>
+
+<p>Tous deux se saluèrent.
+</p>
+
+<p>L&#8217;instant d&#8217;après, le docteur Velpeau quittait la cellule : le gardien
+rentrait, et le condamné s&#8217;étendait, résigné, sur son lit de camp pour
+dormir ou songer.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne,
+l&#8217;abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale,
+entrèrent dans la cellule. &#8212; Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle
+de l&#8217;heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s&#8217;habilla
+vite. &#8212; Puis, il causa dix minutes avec l&#8217;abbé Crozes, dont il avait déjà
+bien accueilli les visites : on sait que le saint prêtre était doué de
+cette onction d&#8217;inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite,
+voyant survenir le docteur Velpeau :
+</p>
+
+<p> &#8212; J&#8217;ai travaillé, dit-il. Voyez<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Et, pendant la lecture de l&#8217;arrêt, il tint close sa paupière droite en
+regardant le chirurgien fixement de son &#339;il gauche tout grand ouvert.
+</p>
+
+<p>Velpeau s&#8217;inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui
+entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l&#8217;exécuteur, un
+signe d&#8217;intelligence.
+</p>
+
+<p>La toilette fut rapide : l&#8217;on remarqua que le <i>phénomène des cheveux
+blanchissant à vue d&#8217;&#339;il sous les ciseaux</i> ne se produisit pas. &#8212; Une
+lettre d&#8217;adieu de sa femme, lue à voix basse par l&#8217;aumônier, mouilla ses
+yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé
+de l&#8217;échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur
+les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa
+le verre d&#8217;eau-de-vie &#8212; et l&#8217;escorte se mit en marche dans le couloir. A
+l&#8217;arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue :
+</p>
+
+<p> &#8212; A tout à l&#8217;heure<small class="f"> </small>! lui dit-il très bas, &#8212; et adieu.
+</p>
+
+<p>Soudain les vastes battants de fer s&#8217;entr&#8217;ouvrirent et roulèrent devant
+lui.
+</p>
+
+<p>Le vent du matin entra dans la prison<small class="f"> </small>; il faisait petit jour : la grande
+place, au loin s&#8217;étendait, cernée d&#8217;un double cordon de cavalerie<small class="f"> </small>; &#8212; en
+face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les
+sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l&#8217;échafaud. &#8212; A
+quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait.
+</p>
+
+<p>Là-bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la
+foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres,
+quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes, &#8212; d&#8217;aucunes
+tenant encore une bouteille de champagne &#8212; se penchaient en compagnie de
+tristes habits noirs. &#8212; Dans l&#8217;air matinal, sur la place, des hirondelles
+volaient, de ci, de là.
+</p>
+
+<p>Seule, emplissant l&#8217;espace et bornant le ciel, la guillotine semblait
+prolonger sur l&#8217;horizon l&#8217;ombre de ses deux bras levés, entre lesquels
+bien loin, là-haut, dans le bleuissement de l&#8217;aube, on voyait scintiller
+la dernière étoile.
+</p>
+
+<p>A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers
+l&#8217;échappée... Il monta les degrés d&#8217;abord. Maintenant le couteau
+triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l&#8217;étoile. Devant la
+planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de
+ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l&#8217;abbé Crozes, qui
+lui en toucha les lèvres : &#8212; « Pour <i>elle</i><small class="f"> </small>!... » dit-il.
+</p>
+
+<p>Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l&#8217;échafaud : le
+silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d&#8217;une branche
+cassée, au loin, sous le poids d&#8217;un curieux, parvint, avec le cri et
+quelques vagues et hideux rires, jusqu&#8217;au groupe tragique. Alors, comme
+l&#8217;heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La
+Pommerais aperçut, en face, de l&#8217;autre côté, son étrange
+expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait<small class="f"> </small>!... Il
+se recueillit une seconde et ferma les yeux.
+</p>
+
+<p>Brusquement, la bascule joua, le carcan s&#8217;abattit, le bouton céda, la
+lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme<small class="f"> </small>; les
+chevaux se cabrèrent à l&#8217;odeur magnétique du sang et l&#8217;écho du bruit
+vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre
+les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots
+les doigts, les manchettes et les vêtements.
+</p>
+
+<p>C&#8217;était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et
+comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé : les dents
+s&#8217;entrechoquaient<small class="f"> </small>; le menton, à l&#8217;extrémité du maxillaire inférieur,
+avait été intéressé.
+</p>
+
+<p>Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l&#8217;oreille
+droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat
+le fît tressaillir d&#8217;une sorte de frayeur froide : <i>la paupière de l&#8217;&#339;il
+droit s&#8217;abaissa, l&#8217;&#339;il gauche, distendu, le regardait</i>.
+</p>
+
+<p> &#8212; Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe<small class="f"> </small>!
+cria-t-il un peu éperdu.
+</p>
+
+<p>Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne<small class="f"> </small>; mais la
+paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait
+rigide, glacé, immobile. &#8212; C&#8217;était fini.
+</p>
+
+<p>Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le
+panier, la plaça, selon l&#8217;usage, entre les jambes du tronc déjà inerte.
+</p>
+
+<p>Le grand chirurgien baigna ses mains dans l&#8217;un des seaux destinés au
+lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s&#8217;écoulait,
+soucieuse, sans le reconnaître. Il s&#8217;essuya, toujours en silence.
+</p>
+
+<p>Puis, à pas lents, le front pensif et grave<small class="f"> </small>! &#8212; il rejoignit sa voiture
+demeurée à l&#8217;angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le
+fourgon de justice qui s&#8217;éloignait au grand trot vers Montparnasse.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="4"></a> L&#8217;INSTANT DE DIEU
+</h3>
+
+
+<p class="sign"> <i>A Sa Sainteté <span class="sc">Léon XIII</span>, P. P.</i>
+</p>
+
+
+<p>Je ne crois pas devoir différer la notification d&#8217;une pensée, des plus
+insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons
+appliquer la Peine de Mort.
+</p>
+
+<p>Voici, d&#8217;abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis
+clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme : ce n&#8217;est plus qu&#8217;une question
+de jours.
+</p>
+
+<p>Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des
+expérimentateurs, toute chargée d&#8217;instruments et d&#8217;appareils
+électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de
+Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d&#8217;après le v&#339;u
+qu&#8217;ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes
+de l&#8217;exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne
+de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les
+reffusions de sang artériel, profluées, s&#8217;il est possible, de son tronc
+même &#8212; maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de
+retarder l&#8217;insensibilité cadavérique et de constater, s&#8217;il y a lieu,
+dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une
+sorte soit de <i>survie</i>, de <i>présence</i>, ou quelque lueur de
+Pensée-consciente, soit d&#8217;interruption radicale de l&#8217;existence.
+</p>
+
+<p>La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences
+ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers
+suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où,
+durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l&#8217;âme.
+L&#8217;on n&#8217;a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme
+physiologique a fait preuve, alors qu&#8217;aux cahots du fourgon de justice,
+aux lueurs de sa mauvaise lampe, d&#8217;éminents délégués de la Faculté
+n&#8217;hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues
+aiguilles dans le cerveau d&#8217;une jeune tête grimaçante, crispée et
+hagarde, &#8212; qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où
+l&#8217;un de ces messieurs lui sifflait dans l&#8217;oreille &#8212; ceci <i>près d&#8217;une
+heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement
+de cinq minutes</i>.
+</p>
+
+<p>Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité
+majeure que « rien ne se perd dans la Nature ». En effet, du moment où la
+torture est abolie <i>avant</i> l&#8217;exécution, n&#8217;est-il pas tout naturel
+qu&#8217;elle soit appliquée <i>après</i><small class="f"> </small>? La discrétion des exécutés dispense de
+les rendre aphones &#8212; en sorte que la délicate sensibilité des oreilles
+doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait
+un cri de stupeur &#8212; Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne
+Progrès, reculerait, humilié. Mais qu&#8217;importent à l&#8217;esprit
+d&#8217;investigation ces scrupules... puérils, <i>puisqu&#8217;ils ne sont pas à la
+mode</i><small class="f"> </small>? L&#8217;Humanité <span class="sc">toujours</span> <i>future</i> avant tout<small class="f"> </small>! L&#8217;individu <i>présent</i>
+n&#8217;est rien : découvrir à quelque prix que ce soit<small class="f"> </small>! pourquoi pas<small class="f"> </small>? Telle
+est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité.
+Donc, passons.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>De l&#8217;ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d&#8217;assez
+positives préventions viennent de s&#8217;élever touchant on ne sait quelle
+possibilité de surexistence brève, <i>au moins en certains cas de
+décollation</i>. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la
+Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu&#8217;une
+opération comme tant d&#8217;autres, mortelle à plus courte échéance &#8212; <i>pas
+instantanément</i>. Enfin, pour s&#8217;exprimer sans ambiguïté, les restes d&#8217;un
+décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent,
+<i>que ceux</i> <span class="sc">d&#8217;un agonisant</span>, <i>non pas encore ceux</i> <span class="sc">d&#8217;un défunt</span>.
+</p>
+
+<p>Telle est, du moins, l&#8217;impression qui ressort, pour tout esprit
+réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot
+à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus
+récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n&#8217;était
+pas l&#8217;arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle
+profanatrice de cadavres et s&#8217;amuserait-elle à faire grimacer des
+décapités<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>La loi ne protège pas ces victimes.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Oh<small class="f"> </small>! tout cela n&#8217;a rien qui puisse étonner le chrétien. L&#8217;Eglise a, de
+tout temps, permis, autorisé, &#8212; parfois, même, <i>prescrit</i> aux fidèles la
+créance à de certaines légendes vénérables &#8212; (celle de saint Denis, par
+exemple) &#8212; dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science
+moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité.
+L&#8217;épisode de l&#8217;Evêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main,
+n&#8217;est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame
+de Paris<small class="f"> </small>? Le miracle n&#8217;est jamais tout à fait anti-naturel : tant
+d&#8217;animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de
+reptiles, coupés en vingt morceaux, <i>cherchent</i> à se rassembler, que le
+plus sceptique sourire s&#8217;éteint devant une réflexion, quant à ces sortes
+de mystérieuses légendes, aujourd&#8217;hui.
+</p>
+
+<p>Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie
+se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n&#8217;est pas le
+dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en
+de certaines maladies &#8212; par exemple, le croup &#8212; des incisions au cou sont
+pratiquées, qui permettent de survivre à l&#8217;étouffement <i>naturel</i>, bien
+que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas. &#8212; Bref, selon
+l&#8217;Esprit chrétien, tant que l&#8217;âme n&#8217;a point abandonné la tête, &#8212; la Tête
+qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (<i>fût-il paralysé</i>)
+le reste du corps, &#8212; il ne saurait être dit, d&#8217;une manière absolue, de
+tel individu, qu&#8217;il est décédé.
+</p>
+
+<p>Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que <i>bénir</i> et non <i>absoudre</i>
+les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n&#8217;ont pas accepté
+l&#8217;Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le
+soldat, &#8212; frappé d&#8217;un projectile à la bouche ou à la gorge, &#8212; ou <i>le cou
+plus qu&#8217;à moitié fendu d&#8217;un coup de sabre</i>, &#8212; fut réduit, moribond, à
+répondre en toute hâte, <i>par des signes de paupières</i>, à la question
+précipitée d&#8217;un aumônier, afin d&#8217;en obtenir cette clef &#8212; sacrée pour les
+croyants &#8212; de l&#8217;évasion du monde, l&#8217;Absolution<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Et comme rien ne peut diviser qu&#8217;illusoirement l&#8217;occulte, la réel
+ensemble du corps, &#8212; puisque, très souvent, l&#8217;homme souffre du membre
+dont il fut amputé, &#8212; la tête a toujours suffi pour que le tronc des
+blessés bénéficiât, quand même, tout entier, &#8212; eût-il perdu, dans la
+mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes, &#8212; de la puissance
+rédemptrice du Sacrement.
+</p>
+
+<p>Il est évident que je ne parle, ici, qu&#8217;au seul point de vue de la Foi
+chrétienne, ne reconnaissant la valeur d&#8217;aucun autre point de vue,
+d&#8217;ailleurs, en cette question &#8212; comme en toutes autres.
+</p>
+
+<p>Eh bien, puisque d&#8217;une part, lorsqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une &#339;uvre de salut,
+l&#8217;Eglise n&#8217;hésite pas à s&#8217;adjoindre les ressources de la Science, et
+que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par
+exemple de l&#8217;électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour
+expédier « par dépêche contrôlée » l&#8217;Absolution papale à d&#8217;augustes
+moribonds, voire à de simples personnages pieux, &#8212; puisque, d&#8217;autre part,
+le prêtre, tardivement appelé au chevet d&#8217;un agonisant évanoui, demande,
+tous les jours, au médecin « si la Science ne peut faire <i>ouvrir les
+yeux</i>, un seul instant, à ce malade en délire, &#8212; le temps, seulement, de
+lui offrir l&#8217;Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet
+éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé
+serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous
+oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d&#8217;un jour,
+assigner une limite à la Bonté-Libératrice, &#8212; oui, j&#8217;avoue, humblement,
+ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement
+exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à
+suivre la Science &#8212; même sur l&#8217;extravagant terrain qu&#8217;elle vient de se
+choisir.
+</p>
+
+<p>Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales
+railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections
+n&#8217;entravaient guère ses décisions sûres et qu&#8217;il n&#8217;a que faire d&#8217;être
+sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles
+majorités. &#8212; En conséquence, au cas où la table d&#8217;expériences
+ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de
+supplice, il me semblerait étrange de proscrire, <i>a priori</i>, étourdiment
+et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos
+missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple
+qu&#8217;orthodoxe, &#8212; eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à
+leurs néophytes, le supplice d&#8217;être coupés en <span class="sc">cent</span> morceaux (tête
+comprise), ainsi que l&#8217;on peut s&#8217;en convaincre aux Missions étrangères,
+rue du Bac.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés
+seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le
+désespéré persiste dans l&#8217;endurcissement et l&#8217;impénitence. Aucune lueur
+de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d&#8217;un sourire, &#8212; le
+crucifix sublime, d&#8217;un mouvement d&#8217;épaules.
+</p>
+
+<p>Cela s&#8217;est vu. Récemment. Hier encore.
+</p>
+
+<p>En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier
+effort divin, ne prononcerait-il pas &#8212; en les modifiant selon sa
+souveraine prudence &#8212; des paroles analogues aux suivantes, puisque la
+Science paraît le lui permettre, et puisqu&#8217;au point de vue <i>terre à
+terre</i> il est rétribué par l&#8217;État et la Chrétienté pour accomplir son
+devoir jusqu&#8217;au bout :
+</p>
+
+<p> &#8212; Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre
+buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel
+apparent, ce sol fuyant qui t&#8217;exclut de ses ombres, ces illusions de
+Temps et d&#8217;Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce
+monde. Cependant tout cela, d&#8217;ici à peu d&#8217;instants, ne <i>sera</i> plus,
+<i>pour Toi</i>, que le nul rentré en son originel néant. Et c&#8217;est au nom de
+cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage
+d&#8217;affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes
+semblables vont tout à l&#8217;heure, prendre sur les consciences de prolonger
+l&#8217;étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l&#8217;humaine expiation.
+</p>
+
+<p>« Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu. &#8212; Si, &#8212; même avec les réserves
+d&#8217;un doute, &#8212; il semble qu&#8217;une lueur de ton être-pensant veille,
+effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête
+isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du
+corps, &#8212; non<small class="f"> </small>! te dis-je<small class="f"> </small>! tant que je pourrai juger flottante au vent de
+l&#8217;Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans
+témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes
+entre ton c&#339;ur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais
+il paraîtrait <i>que tu es ailleurs que dans leur ensemble</i>. Or, peut-être
+qu&#8217;en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets
+et lamentables, mon fils<small class="f"> </small>! oui, peut-être qu&#8217;ALORS tu <span class="sc">voudras</span> ne plus
+refuser ce que tu repousses maintenant, &#8212; et que si tu pouvais le crier,
+tu le crierais<small class="f"> </small>!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des
+miracles, pour qu&#8217;il te souvienne encore que je serai là, moi, son
+Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants, &#8212; car je
+n&#8217;aurai plus le droit de réciter celle des Morts, &#8212; devant cette table
+d&#8217;épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme
+des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur
+leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard &#8212; au cas où je
+reconnaîtrai, en moi, <i>que tu regardes</i><small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Oh<small class="f"> </small>! si, à travers le crépuscule de tant d&#8217;horreur solitaire, illuminant
+tout à coup les ruines de ta mémoire, l&#8217;idée, seule, d&#8217;une espérance en
+la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de
+ton âme, traduis-la &#8212; et tu la traduiras, malgré toi, &#8212; par le tout
+naturel et filial regard de l&#8217;Homme vers l&#8217;<span class="sc">en-haut</span><small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus
+éclairés sourires, fort, uniquement, de cette « <span class="sc">Folie de la Croix</span> » que
+l&#8217;Apôtre saint Paul m&#8217;a imposée du fond des siècles et en vertu de cette
+Absolution-conditionnelle que mon strict <span class="sc">devoir</span> est d&#8217;accorder, sur une
+lueur de <span class="sc">vie</span> et de repentir, aux chrétiens qu&#8217;une blessure mortelle
+prive simplement de l&#8217;usage de la parole, &#8212; au nom du Verbe éternel,
+enfin<small class="f"> </small>! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton
+front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des
+martyrs. &#8212; Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle,
+indéfectible, irrévocable &#8212; et que nul tranchant ne peut
+diviser &#8212; m&#8217;apparaîtra dans tes yeux, mon frère<small class="f"> </small>! Et tu seras, pour moi,
+pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son
+bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l&#8217;authentique
+assurance du Paradis.
+</p>
+
+<p>« Parmi les ouvriers de la onzième heure, &#8212; qui furent payés de la journée
+comme s&#8217;ils fussent venus dès le matin, &#8212; toi, travailleur attardé, tu ne
+seras accouru que sur le minuit<small class="f"> </small>! &#8212; Qu&#8217;importe<small class="f"> </small>! Il sera temps encore,
+sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout
+couverts de folie, d&#8217;impureté et d&#8217;orgueil, oserait affirmer que ton
+Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes
+regards &#8212; vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes
+orbites, &#8212; en appelleront de sa Justice à sa Gloire<small class="f"> </small>! Et de quel droit
+moi-même, &#8212; s&#8217;il me semble avéré que le Sauveur t&#8217;en envoie la plus vague
+des espérances, &#8212; au nom de quel présomptueux et dangereux
+scrupule, &#8212; dont Celui qui, d&#8217;un appel, fit sortir Lazare d&#8217;entre les
+morts, demain me demanderait compte, &#8212; hésiterais-je à t&#8217;absoudre de tes
+misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous
+de si peu d&#8217;heures dans l&#8217;éternité<small class="f"> </small>? &#8212; Quoi<small class="f"> </small>! lorsque ta tête ne pouvait
+encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et,
+lorsqu&#8217;elle paraîtrait témoigner &#8212; peut-être &#8212; le repentir, je lui
+refuserais le sacrement de la Pénitence<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>Concluons. &#8212; Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille,
+de toutes parts, la Foi chrétienne, &#8212; du moins aux yeux voilés de ceux
+qui ne connaissent ni l&#8217;exégèse, ni le sentiment, ni l&#8217;absolutisme de la
+Foi, &#8212; je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas
+qu&#8217;elle est la Fille du miracle. Si <span class="sc">étrange</span> que puisse donc sembler
+cette convention <i>ante gladium</i> entre le prêtre et le condamné, elle ne
+saurait choquer que de trop délicats incrédules<small class="f"> </small>! &#8212; Car, en vérité, l&#8217;on
+peut affirmer qu&#8217;elle n&#8217;eût semblé que <span class="sc">banale</span> aux yeux et au sentiment
+de ces vieux Confesseurs d&#8217;autrefois, dont les actes ont cimenté
+l&#8217;édifice même de l&#8217;Église.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="5"></a> UNE PROFESSION NOUVELLE
+</h3>
+
+
+<p>On lira bientôt les faits suivants, aux <i>Nouvelles de la Province</i>, sur
+les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et
+goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu&#8217;affectent (il
+faut bien se l&#8217;avouer) quelques trop avancés radicaux. &#8212; Ce style, qui
+veut sembler plaisant, ne témoigne que d&#8217;une sorte de régression vers
+l&#8217;Animalité.
+</p>
+
+<p>« Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de
+Rotybal, ce digne rejeton d&#8217;une souche des plus illustres hobereaux de
+l&#8217;Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse
+Herminie, hélas<small class="f"> </small>! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez
+tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur
+celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit
+d&#8217;été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à
+coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres
+lointains, une détonation, pareille à celle d&#8217;un violent coup de
+carabine, éclata. L&#8217;exquise jeune femme jeta un cri et tomba
+ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs
+accoururent. Transportée dans sa chambre, l&#8217;on s&#8217;aperçut que la
+châtelaine était mourante : sa tête charmante était à moitié brisée par
+un projectile &#8212; que les hommes de l&#8217;art, mandés en toute hâte, n&#8217;ont
+encore pu extraire sous l&#8217;abondante chevelure, coagulée sur la blessure
+béante. &#8212; Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long,
+spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l&#8217;âme. L&#8217;on va
+procéder à l&#8217;autopsie de l&#8217;encéphale et remettre le projectile aux mains
+de l&#8217;autorité.
+</p>
+
+<p>« De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont,
+si l&#8217;on en croit les <i>on-dit</i>, la jalousie pouvait être, à bon droit,
+depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale : vingt
+minutes après l&#8217;événement, comme on recherchait de tous côtés le
+vicomte, nos agents l&#8217;ont happé à la gare, au moment où, valise en main,
+il sautait dans l&#8217;<i>express</i> de la capitale. Conduit chez M. le juge
+d&#8217;instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de
+Rotybal a dû passer la nuit à la maison d&#8217;arrêt. Pendant le trajet, il
+n&#8217;a daigné parler à M. le Commissaire de police que d&#8217;une certaine
+<i>Société de Divorceurs</i> (?) à laquelle il voulut (vainement)
+télégraphier à Paris, <i>pour suspendre</i>, disait-il, <i>une commande
+importante</i>. &#8212; Feindrait-il déjà la démence<small class="f"> </small>? L&#8217;on pense qu&#8217;au moment où
+paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L&#8217;on
+s&#8217;attend à des aveux. L&#8217;émoi, dans la localité, est considérable.
+</p>
+
+<p>« Toutefois, que nos lecteurs se rassurent : malgré le « titre » du prévenu,
+le clergé, cette fois, n&#8217;étouffera point l&#8217;affaire<small class="f"> </small>; &#8212; le ciel n&#8217;ayant
+plus rien à voir, Dieu merci<small class="f"> </small>! dans les démêlés de nos cours d&#8217;assises. »
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Voici, d&#8217;après le compte rendu de M. le greffier, le colloque
+étrange &#8212; et dont les plus sceptiques seront révoltés &#8212; qui s&#8217;est échangé,
+le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d&#8217;instruction, cabinet
+où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a
+été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout
+d&#8217;abord, paru quelque peu surpris à l&#8217;aspect d&#8217;un jeune homme dont la
+distinction de visage et de manières semblait démentir d&#8217;avance le crime
+odieux où l&#8217;impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois
+d&#8217;une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà
+« sa victime », le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec
+ce sourire de l&#8217;homme du monde qui ne le quitte jamais :
+</p>
+
+<p> &#8212; Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand
+calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L&#8217;un des
+déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de
+me voir inculpé d&#8217;une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains
+propos<small class="f"> </small>! M&#8217;embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour
+tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne<small class="f"> </small>?
+Et ce, par « jalousie<small class="f"> </small>?... » Ah<small class="f"> </small>! je doublerais trop mal, vraiment, les
+Tamberlick pour chanter les <i>Othellos</i> jusqu&#8217;à cet ut dièse. En me
+supposant même capable d&#8217;une fantaisie pareille, n&#8217;eussé-je pas eu la
+sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit<small class="f"> </small>? &#8212; Laissons cela.
+D&#8217;ailleurs, tenez : dissipons, d&#8217;un mot, toutes ces ombres. La profession
+que j&#8217;exerce est incompatible avec ces exagérations d&#8217;un autre âge,
+monsieur : je suis divorceur.
+</p>
+
+<p> &#8212; Plaît-il<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Oh<small class="f"> </small>! mais d&#8217;un divorceur... à rendre des points au Sénat. &#8212; Ici, le
+devoir étant d&#8217;être expansif, je m&#8217;explique.
+</p>
+
+<p>Après six mois d&#8217;union (c&#8217;est mon chiffre, en général, monsieur), je
+vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers
+éblouissements, nous n&#8217;étions plus liés que par cette estime affectueuse
+qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous
+n&#8217;accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se
+prévenir l&#8217;un l&#8217;autre des inclinations nouvelles que l&#8217;on peut éprouver
+à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre
+ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous
+avions contracté cette alliance. &#8212; Bien avant cette hyménée, mon
+patrimoine s&#8217;étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des
+soupers et des femmes, j&#8217;avais dû reconnaître au plus noir d&#8217;une
+détresse où pas un ami ne m&#8217;eût avancé cinq cents louis, qu&#8217;il fallait
+être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement<small class="f"> </small>? Noblesse
+oblige<small class="f"> </small>!... Après m&#8217;être longtemps posé cette question, je me décidai,
+pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont
+je suis président.
+</p>
+
+<p>Vous allez voir comme c&#8217;est simple. C&#8217;est l&#8217;&#339;uf de Christophe Colomb.
+J&#8217;ajouterai même que c&#8217;est un secret &#8212; et que l&#8217;incident mystérieux qui
+me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la
+révélation. D&#8217;ailleurs, bast<small class="f"> </small>! comme je me retire, après moi le déluge<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p> &#8212; Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands
+yeux.
+</p>
+
+<p> &#8212; Voici donc.
+</p>
+
+<p>(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême
+volubilité le discours suivant) :
+</p>
+
+<p> &#8212; Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là<small class="f"> </small>!) &#8212; que telle
+jeune personne, de famille « honorable » s&#8217;en est laissé <i>un peu trop</i>
+conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux
+frais de la Société, à 15% d&#8217;intérêts et me fais aisément présenter dans
+la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse
+entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien
+entendu<small class="f"> </small>!) que je suis prêt à sacrer d&#8217;avance, de l&#8217;écusson (d&#8217;ailleurs
+assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à
+pénétrer prochainement en notre système solaire, &#8212; au cours d&#8217;un
+traditionnel voyage en Italie, par exemple. &#8212; Mais comme a su dire
+excellemment le poète de l&#8217;<i>Honneur et l&#8217;Argent</i>, « les affaires sont les
+affaires », cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au
+provisoire contrat de cet hymen. Ah<small class="f"> </small>! vous voyez<small class="f"> </small>? je suis dans le
+mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de
+ceux sur la pierre desquels on inscrira : <i>Transiit benefaciendo</i>. Pour
+emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques
+circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de
+coutume le jour de ma naissance, <i>m&#8217;a doué d&#8217;une myopie...
+décidée</i>. &#8212; Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais
+constater l&#8217;incompatibilité d&#8217;humeur, avec sévices et dissipations, au
+besoin concubinage, par les divers membres de notre Société, &#8212; le tout à
+charge de revanche, car l&#8217;union fait la force. J&#8217;accepte tous les torts,
+je feins l&#8217;opposition la plus furieuse... et crac<small class="f"> </small>! je divorce<small class="f"> </small>! laissant
+noms et titres à <span class="sc">mon</span> fils, un Rotybal sérieux<small class="f"> </small>; revêtu, comme vous voyez,
+de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.
+</p>
+
+<p>Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j&#8217;adviens en un département
+vierge<small class="f"> </small>; fort de mes économies précédentes, quelles défiances
+éveillerais-je<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Même jeu. Six mois après, crac<small class="f"> </small>! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais
+boule de neige. &#8212; Réussir<small class="f"> </small>? Question d&#8217;entraînement. Vous voyez comme
+c&#8217;est simple. Je vous le répète : c&#8217;est l&#8217;&#339;uf de Christophe Colomb.
+</p>
+
+<p>A ces paroles, M. le juge d&#8217;instruction a regardé assez longtemps, en
+silence, le jeune vainqueur<small class="f"> </small>; &#8212; puis :
+</p>
+
+<p> &#8212; L&#8217;ignoble cynisme avec lequel...
+</p>
+
+<p> &#8212; Permettez<small class="f"> </small>! a interrompu &#8212; toujours souriant<small class="f"> </small>! &#8212; M. de Rotybal de sa même
+voix flûtée<small class="f"> </small>; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière
+alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd&#8217;hui,
+d&#8217;ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne,
+étant <span class="sc">légalement</span> conquis. J&#8217;allais donc me retirer des affaires,
+laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très
+cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons
+pourront leur sembler &#8212; (notre divorce, convenu d&#8217;avant les fiançailles,
+étant déjà en instance), &#8212; j&#8217;allais, dis-je, enfin recommencer à
+Paris, &#8212; mais, cette fois, d&#8217;une manière expérimentée et durable, cette
+chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu&#8217;un gentilhomme vraiment
+moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m&#8217;ont prié de les
+suivre et m&#8217;ont narré, en chemin, la tragique aventure d&#8217;hier soir. Fort
+bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée.
+</p>
+
+<p>Voici qu&#8217;il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux.
+Réfléchissez. Comment admettre qu&#8217;avec ses principes, ce
+caractère &#8212; soucieux de l&#8217;amour conjugal autant que de l&#8217;une de ces
+cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes &#8212; avec ces goûts
+positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi, &#8212; j&#8217;ai commis
+l&#8217;insanité d&#8217;une aussi excessive esclandre<small class="f"> </small>? C&#8217;est une plaisanterie.
+Exterminer ma femme<small class="f"> </small>! Comme vous y allez<small class="f"> </small>! Malpeste<small class="f"> </small>!... Non. Je suis trop
+honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme<small class="f"> </small>! Bref, j&#8217;ai choisi l&#8217;état de
+mari modèle &#8212; et je m&#8217;y tiens.
+</p>
+
+<p> &#8212; En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous
+vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale<small class="f"> </small>? Vous faites profession
+de remarier vos femmes légitimes<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous
+solliciter quelque poste honorable<small class="f"> </small>?...
+</p>
+
+<p> &#8212; Merci<small class="f"> </small>! pour me faire plaindre<small class="f"> </small>? Ou pour obtenir, à force de
+protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer, &#8212; aubaine
+dont le diplôme n&#8217;arrive presque toujours qu&#8217;après le décès du
+quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle<small class="f"> </small>?... A
+d&#8217;autres<small class="f"> </small>! &#8212; Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner
+courageusement sa femme, s&#8217;installer à demeure chez quelque facile
+enfant, pousser, d&#8217;un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle,
+et laisser dire, &#8212; bref, demeurer, à tout prix, ce qu&#8217;on appelle un homme
+brillant, &#8212; sera toujours mieux porté. Le reste<small class="f"> </small>? Vétilles qui s&#8217;excusent
+ou s&#8217;oublient dans la huitaine. Croyez-moi : ne frondons pas l&#8217;opinion du
+monde. A quoi bon s&#8217;attirer le sourire des gens d&#8217;élite<small class="f"> </small>? Vantons, par
+bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne,
+soit<small class="f"> </small>! mais conformons-nous à celle qui a cours : les débris des lances
+qu&#8217;a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il
+y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains
+donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient
+leur estime, dont je n&#8217;ai, d&#8217;ailleurs, cure, l&#8217;ayant pesée. &#8212; Sur ce,
+monsieur, comme je suis très étonné d&#8217;être veuf, &#8212; cas bizarre et que je
+n&#8217;avais pas prévu, &#8212; et comme le moment serait mal choisi de m&#8217;étendre
+davantage, souffrez que j&#8217;aille rendre enfin les derniers devoirs à
+celle qui n&#8217;est plus : je pense que son désolé cousin, son fiancé, le
+baron de Z..., a déjà pris le deuil<small class="f"> </small>; de plus longs retards, de mon côté,
+seraient inconvenants... et, quant à l&#8217;enquête, vous instrumenterez
+là-bas plus sérieusement qu&#8217;ici, n&#8217;est-il pas vrai<small class="f"> </small>?... Allons, partons :
+mon tilbury doit m&#8217;attendre en bas<small class="f"> </small>; d&#8217;ici chez moi, c&#8217;est l&#8217;affaire de
+vingt minutes.
+</p>
+
+<p>Ce disant, et pendant que M. le juge d&#8217;instruction l&#8217;écoutait encore,
+bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une
+chaise et s&#8217;est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>A ce point de l&#8217;entretien, M. le commissaire de police de la ville de
+*** est entré précipitamment, retour du château.
+</p>
+
+<p>Remettant un pli cacheté à M. le juge d&#8217;instruction, puis offrant un
+profond salut au jeune gentilhomme :
+</p>
+
+<p> &#8212; Voici le compte rendu de l&#8217;autopsie, dressé en ma présence par les
+docteurs de la Faculté, a-t-il dit.
+</p>
+
+<p>Ayant parcouru d&#8217;un coup d&#8217;&#339;il le pli doctoral, ce fut avec une sorte de
+stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport
+suivant, &#8212; (rédigé toujours en ce style d&#8217;ess-bouquet radical et
+recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce
+récit) :
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>« Monsieur le juge d&#8217;instruction,
+</p>
+
+<p>« Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos
+examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l&#8217;honneur
+d&#8217;extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le
+projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre
+étonnement ne dépasse, s&#8217;il se peut, le nôtre, en apprenant que ce
+projectile est un très curieux spécimen de l&#8217;<i>espèce minérale</i> et non
+point un lingot de plomb. Voici l&#8217;explication, à la fois simple et des
+plus bizarres, de sa présence dans l&#8217;encéphale de l&#8217;intéressante
+défunte.
+</p>
+
+<p>« Monsieur le juge d&#8217;instruction voudra bien se rappeler, tout d&#8217;abord,
+qu&#8217;en France, durant nos belles nuits d&#8217;été, à l&#8217;époque où la Nature se
+recueille, pour ainsi dire, dans l&#8217;universel sentiment de l&#8217;Amour, c&#8217;est
+par milliers et par milliers que l&#8217;on compte (au dire de la Science la
+plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui
+sillonnent, <i>en éclatant, parfois, avec la détonation d&#8217;une arme à feu</i>,
+notre atmosphère. Or, chose des plus singulières<small class="f"> </small>! il se trouve qu&#8217;après
+mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n&#8217;en pouvoir douter : c&#8217;est
+d&#8217;un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d&#8217;une rareté heureusement
+constatée), que la regrettée châtelaine a été l&#8217;innocente victime.
+L&#8217;explosion d&#8217;un bolide <i>à hauteur des grands arbres du parc</i> a projeté,
+tout bonnement, cet éclat d&#8217;aérolithe, mortel comme celui d&#8217;un obus &#8212; et
+d&#8217;une manière quasi perpendiculaire &#8212; sur la tête de la jeune rêveuse,
+hélas<small class="f"> </small>!... C&#8217;est donc à notre satellite, &#8212; en un mot, c&#8217;est <i>la
+Lune</i> &#8212; qu&#8217;il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d&#8217;Histoire
+naturelle, a même l&#8217;honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal
+l&#8217;autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la
+ville.
+</p>
+
+<p>De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885.
+</p>
+
+<p>Signé : Drs L*** et K***. »
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p> &#8212; Tiens<small class="f"> </small>! un miracle<small class="f"> </small>!... s&#8217;est tranquillement écrié M. de Rotybal à la
+fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon
+sujet « que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires<small class="f"> </small>!... »
+</p>
+
+<p>Après un profond moment de silence :
+</p>
+
+<p> &#8212; Monsieur le vicomte, vous êtes libre<small class="f"> </small>!... a déclaré le juge
+d&#8217;instruction.
+</p>
+
+<p>M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s&#8217;est incliné.
+</p>
+
+<p>L&#8217;instant d&#8217;après, en bas, sur la place, au milieu d&#8217;une foule qui
+saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une
+cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant
+à la Société des Divorceurs de suspendre l&#8217;instance. Il a fait porter la
+dépêche au télégraphe par son groom.
+</p>
+
+<p>Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au
+petit trot vers son manoir.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="6"></a> L&#8217;AGENCE DU CHANCELIER D&#8217;OR
+</h3>
+
+
+<p class="sign"> <i>A Monsieur Émile <span class="sc">Pierre</span></i>.
+</p>
+
+
+<p class="quote"><i>La chasteté c&#8217;est du froment<small class="f"> </small>; le mariage, de l&#8217;orge<small class="f"> </small>; la fornication, du
+fumier.</i>
+</p>
+
+<p class="sign"> <span class="sc">St-Jérôme</span>.
+</p>
+
+
+<p>La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans
+un article additionnel, que « la femme légitime, surprise en flagrant
+délit d&#8217;inconstance, ne pourrait épouser son complice. »
+</p>
+
+<p>Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l&#8217;enthousiasme
+avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli,
+d&#8217;ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont
+assombris<small class="f"> </small>; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans
+les attitudes, enfin, semblait dire : « Alors, à quoi bon<small class="f"> </small>?... »
+</p>
+
+<p> &#8212; O belles oublieuses<small class="f"> </small>! Et Paris<small class="f"> </small>?... N&#8217;est-il pas autour de nous, tirant
+son feu d&#8217;artifice perpétuel de surprises étranges<small class="f"> </small>? capitale à
+déconcerter l&#8217;imagination d&#8217;une Shéhérazade<small class="f"> </small>? ville aux mille et une
+merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l&#8217;Extraordinaire<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Au lendemain de l&#8217;ukase sénatorial, voici qu&#8217;un actualiste à tous crins,
+un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais
+pratique si désiré des chères mécontentes.
+</p>
+
+<p>Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis
+quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières
+sentimentales.
+</p>
+
+<p>Grâce à son éclairé savoir-faire, l&#8217;agence du <i>Chandelier-d&#8217;Or</i> s&#8217;est
+organisée : elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris
+élégant : y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme,
+cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de
+<i>simili-séducteurs</i>, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles
+billets de banque, <i>de se laisser prendre en un flagrant délit
+d&#8217;adultère</i> <span class="sc">fictif</span>, <i>avec celles qu&#8217;ensuite des amants réels épouseront
+tranquillement dans un temps moral après l&#8217;esclandre</i>.
+</p>
+
+<p>Maison de confiance.
+</p>
+
+<p>Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions
+les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et
+régulière, elle s&#8217;adresse aux dames qui, désabusées d&#8217;un hymen sans
+idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du
+mariage.
+</p>
+
+<p>Quant aux sécurités, le major a tout prévu<small class="f"> </small>! Considérant sa mission, dans
+la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique
+entrepreneur d&#8217;adultères s&#8217;étant, par délicatesse, constitué solidaire
+et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises,
+vingt-quatre heures avant chaque « séance », pour qu&#8217;il puisse,
+effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet
+officieux Lovelace à l&#8217;ingestion d&#8217;un certain électuaire de
+famille, &#8212; élixir déclaré souverain par les Facultés, &#8212; et dont les
+propriétés bienfaisantes (noblesse oblige<small class="f"> </small>!) sont de rendre ses séides à
+ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires
+aux plus innocentes effervescences, qu&#8217;après se l&#8217;être assimilé, ceux-ci
+pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage
+apparent. &#8212; C&#8217;est une sorte de <i>Léthé-chez-soi</i>, qui ferait descendre à
+la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices<small class="f"> </small>! &#8212; Par
+ainsi, nul abus des situations n&#8217;est laissé loisible. C&#8217;est là le point
+d&#8217;honneur de la Maison. Et l&#8217;amant le plus ombrageux, après avoir
+confié, d&#8217;urgence, l&#8217;élue du c&#339;ur, à l&#8217;un de ces Tantales désassoiffés,
+peut dormir sur les deux oreilles.
+</p>
+
+<p>Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité
+préalable (qui, d&#8217;ailleurs, s&#8217;imposait à titre d&#8217;exigible dans l&#8217;intérêt
+général), le monde admet tacitement, d&#8217;ores et déjà, l&#8217;entremise de ces
+tiers sans conséquence dans les divorces de distinction.
+</p>
+
+<p>Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de
+ses inclinations successives, sont offertes au public par l&#8217;agence du
+<i>Chandelier d&#8217;Or</i>. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses
+ont même pris un abonnement, pour simplifier.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant
+compris que, pour l&#8217;avenir de sa maison-mère, il devait s&#8217;entourer d&#8217;une
+auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se
+proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d&#8217;&#339;il, sur
+l&#8217;élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains
+« princiers » aux beaux jours de l&#8217;Union Générale, avoir épuisé les amours
+délicates et faciles qu&#8217;offrent les plages en renom, &#8212; et s&#8217;être vu la
+fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin,
+radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach.
+</p>
+
+<p>Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de
+ses destinées, n&#8217;avait jamais perdu de vue les principaux décavés
+d&#8217;entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand
+même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils,
+maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de
+sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi. &#8212; Ce
+fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu&#8217;il convoqua ces
+désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet.
+</p>
+
+<p>La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses
+portes indiscrètes.
+</p>
+
+<p>Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son
+utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en
+remuant son verre d&#8217;eau sucrée, leur proposa d&#8217;en être les héros.
+</p>
+
+<p>Ce ne fut qu&#8217;un cri<small class="f"> </small>! L&#8217;entreprise leur sembla l&#8217;île verdoyante
+apparaissant aux naufragés. C&#8217;était la fortune, l&#8217;avenir<small class="f"> </small>! On les
+reverrait au Bois, aux premières, poussant l&#8217;or sur le tapis des
+casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir,
+entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles<small class="f"> </small>! Hurrah<small class="f"> </small>! Le major
+fut l&#8217;objet d&#8217;une telle ovation qu&#8217;elle faillit lui coûter la vie &#8212; et
+qu&#8217;il ne dut son salut qu&#8217;à l&#8217;énoncé précipité du « cautionnement moral, »
+(la formalité du <i>Léthé-chez-soi</i>) qui, vociféré entre deux syncopes,
+réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes.
+</p>
+
+<p>Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l&#8217;éloquence de l&#8217;orateur,
+les plus rétifs se rendirent à l&#8217;évidente nécessité de cette garantie.
+Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la
+circonstance, l&#8217;on convint que la coupe de l&#8217;Oubli serait tarie en
+l&#8217;honneur symbolique de Sainte-N&#8217;y-touche. Ce trait gaulois acheva
+d&#8217;enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l&#8217;Agence du
+<i>Chandelier d&#8217;Or</i> était dûment établie et l&#8217;on se séparait pleins
+d&#8217;espérance.
+</p>
+
+<p>Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est l&#8217;engouement de Paris<small class="f"> </small>! L&#8217;Office fonctionne à toute
+heure<small class="f"> </small>; les actions font prime &#8212; et de hautes influences féminines
+désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Ah<small class="f"> </small>! s&#8217;il faut tout dire, c&#8217;est qu&#8217;aussi le major des Nénuphars a fait
+les choses en grand seigneur et n&#8217;a rien négligé de ce qui pouvait
+rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes : des
+traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux
+époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable
+de la chambre illégale.
+</p>
+
+<p>Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l&#8217;intérieur des dons les plus
+rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari
+survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus
+rassis. Pour éviter d&#8217;inutiles dangers, les commissaires de police des
+quartiers ramifiés à l&#8217;Agence sont toujours prévenus à temps, par
+téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le
+seuil des pavillons, aux maris hors d&#8217;eux-mêmes, &#8212; ce qui entraîne le
+divorce presque d&#8217;office.
+</p>
+
+<p>Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules
+effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés.
+Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès
+réel, une flatteuse conquête sur les barbares d&#8217;autrefois.
+</p>
+
+<p>En attendant l&#8217;apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames
+quelques morceaux choisis de nos bons auteurs &#8212; ou leur racontent des
+histoires.
+</p>
+
+<p>Des coiffeurs de premier ordre ont <i>dressé</i> à l&#8217;avance, les cheveux des
+deux « coupables » ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le
+caractère de l&#8217;époux.
+</p>
+
+<p>Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef
+l&#8217;exquise délicatesse du major, c&#8217;est un phonographe, caché dans la
+muraille, qui entrecoupe, ému par l&#8217;électricité, différentes phrases
+passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs
+heurtent à la porte, avec l&#8217;indignation réglementaire, et prennent acte.
+</p>
+
+<p>Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des
+Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les
+enterrements.
+</p>
+
+<p>Les <i>Funérailles de l&#8217;honneur</i>.
+</p>
+
+<p>Les bureaux de l&#8217;Agence sont installés naturellement rue du Regard<small class="f"> </small>; le
+portail est surmonté du buste emblématique de Platon : les factures de la
+Maison du <i>Chandelier d&#8217;Or</i> sont revêtues, comme fière devise, de
+l&#8217;adage diplomatique célèbre : « <i>Non possumus</i>. »
+</p>
+
+<p>Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d&#8217;honneur<small class="f"> </small>! Pas de
+succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.)
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>En résumé, cette intelligente entreprise &#8212; à l&#8217;authenticité de laquelle
+nous ne pouvons encore ajouter foi qu&#8217;avec beaucoup de peine, &#8212; serait,
+en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont
+on a libellé le restrictif de la Loi du divorce.
+</p>
+
+<p>Le but n&#8217;est-il pas légitime<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Régulariser la situation fausse où les âmes-s&#339;urs s&#8217;étiolent trop
+souvent ici-bas, dans la société.
+</p>
+
+<p>Quant au grand nombre de ses employés, puisqu&#8217;elle les alimente et les
+occupe, n&#8217;est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle
+s&#8217;évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l&#8217;oisiveté
+famélique nous eût tôt ou tard menacés<small class="f"> </small>?...
+</p>
+
+<p>Maintenant au point de vue moral, puisque, d&#8217;après la loi, les anciens
+v&#339;ux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que
+<i>conditionnels</i>, n&#8217;est-il pas logique, après tout, que les vieux
+parjures de l&#8217;adultère deviennent <i>fictifs</i><small class="f"> </small>? Comédiens d&#8217;un côté,
+fantoches de l&#8217;autre.
+</p>
+
+<p>Aujourd&#8217;hui, en France, l&#8217;idéal étant d&#8217;être libre, sachons prouver
+qu&#8217;ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Mais voici bien d&#8217;une autre chose<small class="f"> </small>! Chose étrange<small class="f"> </small>! Malgré les minutieuses
+précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s&#8217;est
+effarouchée, &#8212; non sur le fond, mais sur la forme &#8212; des Flagrants-Délits
+artificiels<small class="f"> </small>! &#8212; Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont
+allégué, sûres d&#8217;elles-mêmes, que la cérémonie du <i>Léthé-chez-soi</i> ne
+les rassurait qu&#8217;à demi.
+</p>
+
+<p>Pour obvier à l&#8217;inconvénient qu&#8217;entraîne l&#8217;excès de séductions de toutes
+ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le n&#339;ud gordien à la
+manière d&#8217;Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l&#8217;<i>Oriental
+Office</i>.
+</p>
+
+<p>Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe, &#8212; trié, comme
+on dit, sur le volet, &#8212; d&#8217;ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si
+tragique décès du feu sultan.
+</p>
+
+<p>Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les
+entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques : ils
+doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une
+particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité
+de l&#8217;élixir d&#8217;Oubli.
+</p>
+
+<p>Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l&#8217;innovation turque de l&#8217;idée, acceptait
+déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que
+toute la presse a rendus les lions du jour<small class="f"> </small>; mais, par un scrupule de
+conscience, l&#8217;Agence a refusé de les acquérir « à cause de leur couleur
+sombre. »
+</p>
+
+<p>A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue
+sans mélange : nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs « patitos » et
+les « actions » (ironie<small class="f"> </small>!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu.
+</p>
+
+<p>Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d&#8217;être aux petits soins
+avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d&#8217;attentions charmantes<small class="f"> </small>!...
+ &#8212; de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille
+dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes
+ces questions de tact, sait si bien imaginer.
+</p>
+
+<p>Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets
+symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l&#8217;ombre des frais
+orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles
+exquises leur ménagent une ovation<small class="f"> </small>! Voilà bien l&#8217;engouement de
+Françaises pour tout ce qui est nouveau<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Elles veulent s&#8217;efforcer de leur faire oublier « la patrie » à ces enfants
+gâtés<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p> &#8212; Hum<small class="f"> </small>! ce sera difficile.
+</p>
+
+<p>Chacun aime, en effet, le sol qui l&#8217;a vu naître, le pays où son enfance
+reçut les premiers soins, où les yeux, en s&#8217;ouvrant au jour, aperçurent
+des regards amis lui souriant autour de son berceau.
+</p>
+
+<p>Oui, certaines impressions d&#8217;enfance sont ineffaçables.
+</p>
+
+<p>En tous cas, s&#8217;ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont
+réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon.
+</p>
+
+<p> &#8212; Allah<small class="f"> </small>! Allah<small class="f"> </small>! oh<small class="f"> </small>! l&#8217;Allah<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce
+sera le chant du cygne de l&#8217;Opportunisme. L&#8217;étonnant sera qu&#8217;après un
+certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance
+pourra s&#8217;être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la
+gloire de don Juan<small class="f"> </small>! Voilà, pourtant, comme on écrit l&#8217;Histoire.
+</p>
+
+<p>Et, déjà, quel foudroyant succès<small class="f"> </small>! Craignant de ne pouvoir suffire aux
+commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin
+de parer à toute éventualité.
+</p>
+
+<p>Allons, messieurs, la main aux dames<small class="f"> </small>! Prenez vos billets à l&#8217;agence du
+<i>Chandelier d&#8217;Or</i><small class="f"> </small>! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par
+des chansons<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="7"></a> LA LÉGENDE DE L&#8217;ÉLÉPHANT BLANC
+</h3>
+
+
+<p>L&#8217;an dernier, lord W*** résolut de doter le <i>Zoological Garden</i> d&#8217;un
+véritable éléphant blanc.
+</p>
+
+<p>Fantaisie de grand seigneur.
+</p>
+
+<p>Londres venait d&#8217;acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière,
+clairsemé de taches rosées<small class="f"> </small>; mais cette prétendue idole indo-chinoise
+n&#8217;était, à dire d&#8217;experts, que de qualité douteuse. D&#8217;après eux, le
+prince birman qui, moyennant un million, l&#8217;avait accordée à l&#8217;avisé
+Barnum, avait dû, pour surfaire l&#8217;animal, feindre le sacrilège de ce
+trafic... ou, plutôt, si le <i>Zoological Garden</i> avait accordé la moitié
+seulement de ce prix, le fameux <i>puffist</i> devait être, à coup sûr,
+maintes fois rentré dans ses réels débours.
+</p>
+
+<p>En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de
+cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère
+une souveraine valeur, c&#8217;est au seul cas où, dûment albinos, il
+n&#8217;éveille que l&#8217;idée très pure d&#8217;une ambulante et intacte « colline de
+neige »<small class="f"> </small>; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares
+quelconques, ils n&#8217;y sont honorés que d&#8217;une superstition très vague,
+sinon tout à fait nulle.
+</p>
+
+<p>Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein
+d&#8217;enrichir l&#8217;Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie
+bête auguste, réputée introuvable.
+</p>
+
+<p>L&#8217;idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d&#8217;un grand
+touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s&#8217;était aventuré
+durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts
+qu&#8217;arrose ce Nil birman aux sources tartares, l&#8217;Irawaddi. Or,
+affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues,
+les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de
+Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit,
+d&#8217;entrevoir &#8212; dans la lueur d&#8217;une clairière peu distante d&#8217;une vieille
+ville sainte, &#8212; le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait
+avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un
+hiératique <i>mahout</i>. &#8212; Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e
+degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait
+relevé l&#8217;insolite apparition.
+</p>
+
+<p>L&#8217;on sait qu&#8217;en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la
+propriété de l&#8217;empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il
+est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d&#8217;une
+blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu
+d&#8217;un district territorial affecté à l&#8217;entretien de ce personnel. La loi
+religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou
+quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l&#8217;espèce
+blanche, &#8212; car une tradition bouddhique <i>prédit la fin de l&#8217;Empire, du
+jour où l&#8217;on verrait l&#8217;un d&#8217;entre eux en d&#8217;autres pays</i>. (La guerre
+sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la
+possession d&#8217;un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se
+refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais, &#8212; qui
+viennent d&#8217;occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment
+concentré leurs troupes dans les marécages du district
+d&#8217;Assam, &#8212; seraient compromises dès l&#8217;heure où quelqu&#8217;un de leurs
+délégués réclamerait le tribut d&#8217;une « colline de neige » : ce serait, de
+tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant
+aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant
+de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de
+la plus atroce, de la plus prolongée des morts.
+</p>
+
+<p>Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait
+diverses difficultés d&#8217;exécution. Toutefois, ayant mandé l&#8217;illustre
+dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature
+des dangers inhérents à l&#8217;entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et
+ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000
+liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu&#8217;à la mer, à travers
+les peuplades birmanes, l&#8217;éléphant indiqué, l&#8217;audacieux belluaire,
+l&#8217;ayant transporté d&#8217;Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise « rendu
+à quai » pour le <i>Zoological Garden</i>.
+</p>
+
+<p>Mayëris, d&#8217;une main toute traversée par les crocs de ses lions, s&#8217;était
+pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de
+silence, il accepta.
+</p>
+
+<p>Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s&#8217;adjoindre
+une demi-douzaine de <i>bas-de-cuir</i>, d&#8217;un sang-froid et d&#8217;une expérience
+à l&#8217;épreuve. Puis, en homme pratique, s&#8217;étant dit que, pour enlever à
+travers les menaçantes étendues d&#8217;un tel pays, un éléphant blanc, il
+était, d&#8217;abord, indispensable <i>de le teindre</i>, le dompteur chercha
+quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries
+éventuelles &#8212; et finit par s&#8217;approvisionner, tout bonnement, de quelques
+barils de l&#8217;Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la <i>gentry</i>.
+Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort
+navire marchand fut nolisé pour l&#8217;expédition et le transport de la bête<small class="f"> </small>;
+on prévint l&#8217;Amirauté : des télégrammes furent adressés au gouverneur
+anglais d&#8217;Assam, l&#8217;avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la
+tentative &#8212; et l&#8217;on partit.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis
+longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers
+construit en vue du rapt qu&#8217;ils se proposaient d&#8217;accomplir. A force
+d&#8217;adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les
+solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur
+la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets,
+eurent, eux aussi, aperçu l&#8217;animal, ils s&#8217;installèrent aux alentours de
+la ville sur la lisière d&#8217;une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang.
+Le radeau, cerclé de caisses d&#8217;air et de larges plaques de liège, était
+couvert de branchages et de feuilles : amarré contre l&#8217;endroit du rivage
+qu&#8217;il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot.
+</p>
+
+<p>Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient
+commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de
+ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces
+régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur
+avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en
+forêt, de l&#8217;éléphant blanc et de son <i>mahout</i>. Ils s&#8217;étaient même
+acquis, en des occasions, quelque sympathie de l&#8217;un et de l&#8217;autre, par
+des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea
+le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes
+pour l&#8217;embuscade.
+</p>
+
+<p>L&#8217;éclaircie où l&#8217;on se tenait à l&#8217;affût, non loin du fleuve où
+l&#8217;éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours
+déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes
+pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres,
+les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les
+flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à
+l&#8217;éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision
+leur sembla menaçant<small class="f"> </small>! L&#8217;antique prophétie populaire du pays secouait,
+comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse :
+« <i>Le jour où d&#8217;autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la
+Birmanie, l&#8217;Empire serait perdu</i>. » Le coup résolu leur parut donc, en ce
+moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout <i>bas-de-cuirs</i>
+qu&#8217;ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l&#8217;aumône d&#8217;une
+prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne
+pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la
+Sacrificature. D&#8217;ailleurs, ayant enduit d&#8217;huile minérale plusieurs des
+arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois
+à la première alerte.
+</p>
+
+<p>Sur le minuit, la psalmodie monotone du <i>mahout</i> s&#8217;éleva, d&#8217;abord
+lointaine, puis, s&#8217;approchant scandée par les pas massifs de la monture.
+Bientôt l&#8217;homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le
+fleuve. Mayëris, qui, jusqu&#8217;alors, s&#8217;était tenu adossé sous l&#8217;ombre d&#8217;un
+baobab, s&#8217;avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du
+dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune
+défiance : qui donc eût osé rêver l&#8217;effrayante extravagance qu&#8217;il
+méditait<small class="f"> </small>? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait
+nocturne, il vint auprès de l&#8217;animal qu&#8217;il flatta de la main, tout en
+faisant remarquer au <i>mahout</i> la beauté du ciel.
+</p>
+
+<p>Au moment où l&#8217;éléphant se penchait vers le fleuve, l&#8217;un des chasseurs,
+se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l&#8217;assoupir, &#8212; et
+avec la rapidité de l&#8217;éclair, &#8212; les ressorts d&#8217;acier d&#8217;une bonbonne de
+chloroforme à l&#8217;extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée,
+brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide,
+brandissant et secouant, au hasard, l&#8217;asphyxiante mais tenace bonbonne :
+l&#8217;aspiration de chaque effort l&#8217;engourdissait davantage. Le pieux
+cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter
+à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l&#8217;un des siens qui, en un clin
+d&#8217;&#339;il, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient,
+à droite et à gauche, avec de forts troncs d&#8217;arbustes, l&#8217;éléphant à
+présent comateux et plus qu&#8217;à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure
+des défenses, les ornements d&#8217;or, les bracelets de pierreries dont les
+femmes de la ville les avaient surchargées &#8212; et l&#8217;on ouvrit les barils<small class="f"> </small>;
+quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à
+ses larges oreilles, imbibant d&#8217;une double couche de la pénétrante
+liqueur jusqu&#8217;aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après,
+l&#8217;éléphant sacré complètement travesti, à l&#8217;exception des ivoires, était
+devenu nègre. L&#8217;on profita du moment psychologique où l&#8217;animal semblait
+revenir à soi-même pour l&#8217;attirer, docile, vers le radeau. Dès qu&#8217;il s&#8217;y
+fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves
+d&#8217;acier-fer. L&#8217;on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte<small class="f"> </small>; l&#8217;on
+jeta le <i>mahout</i> sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres
+et &#8212; <i>for ever</i><small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait
+les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit
+jour, l&#8217;on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l&#8217;on
+serait hors de toute atteinte.
+</p>
+
+<p>Combien de temps d&#8217;ailleurs n&#8217;avait-il pas fallu, derrière eux, pour
+s&#8217;apercevoir de cette disparition<small class="f"> </small>? pour les recherches, pour les
+conjectures<small class="f"> </small>? &#8212; avant d&#8217;admettre, enfin, la possibilité de l&#8217;événement<small class="f"> </small>? Il
+était déjà bien tard pour les poursuivre<small class="f"> </small>! Quant à ceux des rivages, la
+couleur normale de la capture rendait l&#8217;expédition toute simple. L&#8217;on
+charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l&#8217;éléphant dont
+la torpeur ne s&#8217;était pas encore dissipée. La surprise du <i>mahout</i> avait
+été plus terrible : il était mort. Ce fut donc l&#8217;affaire d&#8217;une pierre au
+cou, le soir qui suivit.
+</p>
+
+<p>Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent : ils étaient attendus.
+L&#8217;apparente noirceur de l&#8217;animal avait quelque chose qui impressionnait
+à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent
+le secret &#8212; et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l&#8217;on atteignit
+la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l&#8217;énorme
+proie.
+</p>
+
+<p>Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros
+aperçurent enfin les côtes de l&#8217;Angleterre, ce fut un hurrah de joie
+saluant l&#8217;espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l&#8217;arrivée en
+Tamise, on pavoisa. Victoire<small class="f"> </small>! <i>God protect old England</i>.<small class="f"> </small>! Un colossal
+<i>tender</i> du railway suburbain transporta l&#8217;animal, à peine débarqué, au
+<i>Zoological Garden</i> : lord W***, accouru sur télégramme, s&#8217;y trouvait
+déjà chez le directeur.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p> &#8212; Voici l&#8217;éléphant blanc<small class="f"> </small>! s&#8217;écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien
+nous délivrer le chèque promis sur la banque d&#8217;Angleterre<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre
+physionomie de la bête.
+</p>
+
+<p> &#8212; Mais, &#8212; mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc<small class="f"> </small>? finit par
+murmurer le directeur.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ce n&#8217;est rien<small class="f"> </small>! répondit en souriant le dompteur. C&#8217;est que nous avons
+été obligés de le teindre pour l&#8217;enlever.
+</p>
+
+<p> &#8212; Alors, s&#8217;il vous plaît, déteignez-le<small class="f"> </small>! répliqua lord W***, car, enfin,
+nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.
+</p>
+
+<p>Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour
+procéder sans délais à l&#8217;opération. Ceux-ci s&#8217;acharnèrent donc à
+relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui,
+roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude :
+« &#8212; Ah<small class="f"> </small>! ça, qu&#8217;ont donc ces hommes à m&#8217;humecter, de la sorte, à chaque
+instant<small class="f"> </small>?... »
+</p>
+
+<p>Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément
+l&#8217;épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu&#8217;en se combinant avec
+les acides, ces réactifs, appliqués à l&#8217;étourdie, produiraient un
+résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l&#8217;éléphant était
+devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon, &#8212; chatoyait
+et passait par toutes les nuances de l&#8217;arc-en-ciel : sa trompe &#8212; pareille
+au pavillon bariolé d&#8217;une nation inconnue, durant une
+accalmie, &#8212; pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d&#8217;une de
+ses jambes immenses &#8212; si bien que, dans un saisissement, le directeur
+émerveillé s&#8217;écria :
+</p>
+
+<p> &#8212; Oh<small class="f"> </small>! laissez-le<small class="f"> </small>! de grâce<small class="f"> </small>! n&#8217;y touchez plus<small class="f"> </small>! Quel monstre fabuleux<small class="f"> </small>!
+c&#8217;est l&#8217;éléphant-caméléon<small class="f"> </small>! certes, on viendra des bouts de l&#8217;univers
+pour voir cette bête des <i>Mille et une Nuits</i>. &#8212; Positivement, jamais,
+non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n&#8217;a salué
+pareil être avant ce beau jour<small class="f"> </small>! &#8212; du moins, j&#8217;inclinerais fortement à le
+croire.
+</p>
+
+<p> &#8212; En vérité, monsieur, c&#8217;est possible<small class="f"> </small>! répondit lord W*** en lorgnant
+aussi l&#8217;extraordinaire vision : mais, &#8212; aux termes du traité, M. Mayëris
+doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le <i>blanc</i>, seul,
+constitue le valeur morale dont j&#8217;offre cent mille livres. Qu&#8217;il lui
+restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais...
+comment, désormais, prouver qu&#8217;un tel épouvantail est un éléphant blanc<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s&#8217;éloigna, comme se
+refusant à toute discussion.
+</p>
+
+<p>Mayëris et ses <i>bas-de-cuirs</i> considéraient en silence le désolant
+animal qui ne voulait pas blanchir<small class="f"> </small>; soudain, le dompteur se frappa le
+front
+</p>
+
+<p> &#8212; Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants
+du <i>Zoological Garden</i><small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci.
+</p>
+
+<p> &#8212; Fort bien<small class="f"> </small>! s&#8217;écria Mayëris triomphant : croisons-le<small class="f"> </small>! J&#8217;attendrai les
+vingt mois réglementaires de la gestation : le rejeton mulâtre, devant
+les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur &#8212; et, ajouta-t-il
+d&#8217;un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café
+au lait... s&#8217;il n&#8217;était notoire que l&#8217;éléphant captif se refuse
+rigoureusement à toutes les joies de la paternité.
+</p>
+
+<p> &#8212; Fables<small class="f"> </small>! comme leur prétendue pudeur, tout cela<small class="f"> </small>! monsieur<small class="f"> </small>! répondit le
+dompteur : on a, là-bas, mille exemples du contraire. D&#8217;ailleurs les us
+d&#8217;un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai,
+dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents &#8212; et
+que le sort en décide<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant
+acquis la certitude de ses nouvelles espérances.
+</p>
+
+<p>Par contre, à l&#8217;aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée
+par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de <i>Chin-sing</i>
+avait été trop forte : il était mort d&#8217;amour.
+</p>
+
+<p> &#8212; Soit<small class="f"> </small>! gronda Mayëris à cette nouvelle<small class="f"> </small>; mais, maintenant, je puis
+attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté
+dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon
+capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou
+quatre ans peut être : j&#8217;en ai la conviction, sa peau vivante eût repris
+sa nuance naturelle.
+</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris :
+l&#8217;Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que « s&#8217;en tenant aux
+termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant
+mulâtre, &#8212; qu&#8217;en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il
+offrait cinq mille livres d&#8217;indemnité pour étouffer l&#8217;affaire en
+conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc
+et, cette fois, de le moins bien teindre. »
+</p>
+
+<p> &#8212; Comme si l&#8217;on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie<small class="f"> </small>!
+grommela le belluaire furieux. C&#8217;est bien<small class="f"> </small>! on plaidera.
+</p>
+
+<p>Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause,
+Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d&#8217;opposition le rejeton
+futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq
+mille livres pour ses hommes et quitta Londres.
+</p>
+
+<p>Depuis, lorsqu&#8217;il raconte avec mélancolie cette aventure &#8212; trop
+fantaisiste pour n&#8217;être pas incroyable &#8212; il ajoute, d&#8217;un étrange timbre
+de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Gloire, succès, fortune<small class="f"> </small>? Vapeurs et nuages<small class="f"> </small>! Avant-hier un royaume fut
+perdu pour un coup d&#8217;éventail donné, hier un empire se dissipa pour un
+coup de chapeau non rendu<small class="f"> </small>; tout dépend d&#8217;un rien. Enfin, n&#8217;est-ce pas
+mystérieux<small class="f"> </small>? Si la vieille prédiction, si l&#8217;augurale menace du dieu de
+là-bas est digne de la foi qu&#8217;elle inspire à tant de millions d&#8217;hommes,
+à quoi donc a tenu l&#8217;empire birman<small class="f"> </small>?... A ce qu&#8217;hélas<small class="f"> </small>! au lieu de me
+prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir
+l&#8217;éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n&#8217;ai pas songé à remplir, tout
+simplement et comme un symbole<small class="f"> </small>! mes lourds barils de fer... <i>d&#8217;un peu de
+noir de fumée<small class="f"> </small>!</i> »
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="8"></a> CATALINA
+</h3>
+
+
+<p class="sign"> <i>A Monsieur Victor <span class="sc">Wilder</span></i>.
+</p>
+
+
+<p> &#8212; « Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec
+son enclos et son frais jardin, si ombreuse l&#8217;été, si chaude
+l&#8217;hiver, &#8212; mes livres de métaphysique allemande, mon piano d&#8217;ébène aux
+sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes
+pantoufles, ma paisible lampe d&#8217;étude, &#8212; et toute cette existence de
+profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement, &#8212; oui, je
+résolus, par un beau soir d&#8217;été, d&#8217;en secouer les charmes durant
+quelques semaines d&#8217;exil.
+</p>
+
+<p>Voici. Pour me détendre l&#8217;esprit de ces abstraites méditations,
+auxquelles j&#8217;avais trop longtemps consacré, &#8212; me semblait-il
+enfin, &#8212; toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet
+d&#8217;accomplir quelque gai voyage, <i>où les seules contingences du monde
+phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l&#8217;anxieux état de mon
+entendement quant aux questions qui l&#8217;avaient, jusque-là, préoccupé</i>. Je
+voulais... ne plus penser, me reposer le mental<small class="f"> </small>! sommeiller les yeux
+ouverts comme un vivant convenu. &#8212; Un tel voyage de recréation ne
+pouvait, d&#8217;abord (ce présumai-je), qu&#8217;être utile à ma chère santé, car
+je m&#8217;étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins<small class="f"> </small>! &#8212; Bref, d&#8217;après
+mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de
+moi-même et, certes, j&#8217;apprécierais, au retour, les nouvelles forces que
+cette trêve intellectuelle m&#8217;aurait procurées.
+</p>
+
+<p>Voulant m&#8217;éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de
+rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du
+globe, &#8212; (à l&#8217;exception de pays tout à fait rudimentaires), &#8212; oui, je ne
+voyais qu&#8217;une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et
+oriental n&#8217;a jamais fourni de métaphysiciens à l&#8217;Humanité. A ce
+signalement, nous reconnaissons, n&#8217;est-il pas vrai<small class="f"> </small>? la Péninsule
+Ibérique.
+</p>
+
+<p>Ce soir-là, donc, &#8212; et à cette réflexion décisive, &#8212; assis en la tonnelle
+du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d&#8217;une
+cigarette, je savourais l&#8217;arôme d&#8217;une tasse de pur café, je ne résistai
+pas, je l&#8217;avoue, au plaisir de m&#8217;écrier : « Allons<small class="f"> </small>! vive la fugue joyeuse
+à travers les Espagnes<small class="f"> </small>! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les
+chefs-d&#8217;&#339;uvre du bel art sarrasin<small class="f"> </small>! par les ardentes peintures des
+maîtres passés<small class="f"> </small>! par la beauté apparue entre les battements de vos
+éventails noirs, pâles femmes de l&#8217;Andalousie<small class="f"> </small>! Vivent les villes
+souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la
+nuit, sous ma lampe, j&#8217;ai entrevues dans les récits des touristes<small class="f"> </small>! A moi
+aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie,
+Madrid et Pampelune<small class="f"> </small>! &#8212; C&#8217;est dit : partons. »
+</p>
+
+<p>Toutefois, n&#8217;aimant que les aventures simples, les incidences et les
+sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature,
+je résolus, au préalable, d&#8217;acheter l&#8217;un de ces <i>Guides du Voyageur</i>,
+grâce auxquels on sait, à l&#8217;avance, <i>ce que l&#8217;on va voir</i> et qui
+préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue.
+</p>
+
+<p>Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d&#8217;un portefeuille
+modestement mais suffisamment garni<small class="f"> </small>; je bouclai ma légère valise<small class="f"> </small>; je la
+pris à la main &#8212; et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la
+maison, &#8212; je me rendis, en moins d&#8217;une heure, en notre capitale.
+</p>
+
+<p>Sans m&#8217;y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du
+Midi. &#8212; Le lendemain, de Bordeaux, j&#8217;atteignis Arcachon. Après une bonne
+et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d&#8217;un excellent déjeuner,
+je m&#8217;acheminai vers la rade. &#8212; Un steamer, justement en partance pour
+Santander, <i>Le Véloce</i> m&#8217;apparut. J&#8217;y pris passage.
+</p>
+
+<p>On leva l&#8217;ancre. Sur le déclin de l&#8217;après-midi, le vent de terre nous
+apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d&#8217;instants après,
+nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité
+de Santander, entourée à l&#8217;horizon, de hauteurs verdoyantes.
+</p>
+
+<p>Le soir violaçait la mer, dorée encore à l&#8217;Occident : contre les rochers
+de la rade s&#8217;écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya
+passage entre les navires<small class="f"> </small>; un pont de bois, lancé de la jetée, vint
+s&#8217;accrocher à la proue. A l&#8217;exemple des autres passagers, j&#8217;abordai,
+puis m&#8217;engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d&#8217;une population
+nouvelle.
+</p>
+
+<p>On débarquait. Les colis, pleins d&#8217;exotiques produits, les cages
+d&#8217;oiseaux d&#8217;Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits
+des Iles<small class="f"> </small>; une odeur de vanille, d&#8217;ananas et de coco, flottait dans
+l&#8217;air. D&#8217;énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient
+soulevés, chargés, s&#8217;entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers
+la ville. Quant à moi, le roulis m&#8217;ayant un peu fatigué, j&#8217;avais laissé
+ma valise à bord et j&#8217;allais me mettre en quête d&#8217;une hôtellerie
+provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de
+marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l&#8217;air de
+mer, je crus apercevoir le visage d&#8217;un ami d&#8217;autrefois, d&#8217;un camarade
+d&#8217;enfance, en Bretagne. L&#8217;ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il
+portait l&#8217;uniforme de lieutenant de vaisseau<small class="f"> </small>; je vins à lui.
+</p>
+
+<p> &#8212; N&#8217;est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j&#8217;ai l&#8217;honneur de parler<small class="f"> </small>?
+lui demandai-je.
+</p>
+
+<p>J&#8217;eus à peine le temps d&#8217;achever. Avec cette effusion cordiale qui
+s&#8217;échange d&#8217;ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol
+étranger, il m&#8217;avait pris les deux mains :
+</p>
+
+<p> &#8212; Toi<small class="f"> </small>? s&#8217;écria-t-il<small class="f"> </small>; comment, toi, ici, en Espagne<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Oh<small class="f"> </small>! simple excursion d&#8217;amateur, mon cher Gérard<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée.
+</p>
+
+<p>Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi
+que deux vieux amis qui se retrouvent.
+</p>
+
+<p> &#8212; Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J&#8217;arrive de plusieurs
+tours du monde, et, pour l&#8217;instant, des Guyanes. J&#8217;apporte au Musée
+zoologique de Madrid des collections d&#8217;oiseaux-mouches, pareils à de
+petites pierres précieuses incrustées d&#8217;ailes<small class="f"> </small>; puis des oignons de
+grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les
+capiteux parfums sont l&#8217;enchantement et la surprise des Européens<small class="f"> </small>;
+puis... un <i>trésor</i>, mon ami<small class="f"> </small>!... je te ferai admirer l&#8217;objet<small class="f"> </small>! &#8212; Un
+splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs<small class="f"> </small>!...)
+</p>
+
+<p>Il s&#8217;arrêta, puis se penchant à mon oreille.
+</p>
+
+<p> &#8212; Devine<small class="f"> </small>! Ah<small class="f"> </small>! ah<small class="f"> </small>! devine<small class="f"> </small>! ajouta-t-il d&#8217;un ton bizarre.
+</p>
+
+<p>A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de
+topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l&#8217;aile
+d&#8217;un oiseau de Paradis, sur l&#8217;épaulette d&#8217;or du lieutenant. L&#8217;on se
+retourna.
+</p>
+
+<p> &#8212; Catalina<small class="f"> </small>! dit joyeusement M. de Villebreuse : toutes les bonnes
+fortunes, ce soir<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>C&#8217;était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d&#8217;un
+foulard feu d&#8217;où passaient, à l&#8217;entour de son joli visage, mille boucles
+crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa
+course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse,
+violemment rouge, s&#8217;entr&#8217;ouvrait, respirant vite.
+</p>
+
+<p> &#8212; Olè<small class="f"> </small>! s&#8217;écria-t-elle.
+</p>
+
+<p>Et la mobilité de ses prunelles, d&#8217;un noir étincelant, avivait la chaude
+pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui
+passaient des lointaines Antilles, se dilataient. &#8212; Une mousseline, d&#8217;où
+tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries
+brunes d&#8217;une basquine bariolée de rayures d&#8217;un jaune d&#8217;or, était
+suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis,
+chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et
+d&#8217;oranger. &#8212; Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de
+sonores castagnettes en bois d&#8217;acajou. &#8212; Ses petits pieds de créole, en
+souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles
+paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de
+cette aimable jeune fille. &#8212; A sa hanche, pour un moment flambaient, aux
+derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d&#8217;un tambour de basque.
+</p>
+
+<p>En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières,
+nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de
+savanes.
+</p>
+
+<p> &#8212; Nous dînons ensemble, tous trois<small class="f"> </small>? dit le lieutenant.
+</p>
+
+<p> &#8212; C&#8217;est que... Je n&#8217;ai pas encore d&#8217;hôtellerie pour cette nuit : je viens
+d&#8217;arriver, lui répondis-je.
+</p>
+
+<p> &#8212; Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la
+mer. C&#8217;est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu,
+nous aimons à tenir de l&#8217;&#339;il nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle
+basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques
+autres échantillons de la flore féminine de Santander. L&#8217;hôte a du Jerez
+nouveau. Cela se boit, comme de l&#8217;eau claire, ce
+Jerez-des-Chevaliers<small class="f"> </small>!... Il faut s&#8217;y habituer, par exemple. &#8212; Marchons<small class="f"> </small>!
+ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa
+faire en nous regardant.
+</p>
+
+<p>La nuit recevait les derniers adieux d&#8217;un vieux soleil magnifique.
+</p>
+
+<p>Les îlots, au ras de l&#8217;horizon, semblaient des braises mouvantes. Le
+vent d&#8217;ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous
+hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous,
+essayant d&#8217;attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les
+ombres tombantes chassaient des orangers vers l&#8217;Océan.
+</p>
+
+<p>Et Vénus s&#8217;élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel.
+</p>
+
+<p> &#8212; Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse : c&#8217;est
+dommage<small class="f"> </small>! Nous eussions promené par la ville : bah<small class="f"> </small>! nous ferons mieux.
+</p>
+
+<p> &#8212; Est-ce à toi cette si charmante fille<small class="f"> </small>? lui demandai-je.
+</p>
+
+<p> &#8212; Non, c&#8217;est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d&#8217;oranges, de
+cigarettes et de pain noir, mais cela <i>n&#8217;aime</i> que ceux qui lui
+plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces
+sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n&#8217;est-ce pas<small class="f"> </small>? Dans
+les autres contrées du monde, c&#8217;est toujours différent à chaque cinq
+cents lieues. &#8212; Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude
+sud. &#8212; Si le c&#339;ur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle
+s&#8217;est présentée. Libre à toi<small class="f"> </small>? &#8212; Mais voici l&#8217;hôtellerie.
+</p>
+
+<p>L&#8217;aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...
+</p>
+
+<p>Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et
+s&#8217;arrêta, pâlissant à vue d&#8217;&#339;il tout à coup.
+</p>
+
+<p>Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d&#8217;une
+gravité de visage des plus saisissantes.
+</p>
+
+<p>Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes
+yeux :
+</p>
+
+<p> &#8212; Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m&#8217;a causée
+ta soudaine rencontre, j&#8217;ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais
+plus me divertir ce soir. C&#8217;est jour de deuil pour moi. C&#8217;est un
+anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c&#8217;est jour pour
+jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J&#8217;ai, dans ma cabine, des
+reliques de la sainte et chère femme &#8212; et, naturellement, je vais
+m&#8217;enfermer avec son souvenir. Allons, ta main<small class="f"> </small>! et à
+demain<small class="f"> </small>! &#8212; Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en
+nous regardant<small class="f"> </small>; demain je viendrai t&#8217;éveiller. &#8212; Une chambre pour
+monsieur<small class="f"> </small>! cria-t-il à l&#8217;hôtelier.
+</p>
+
+<p> &#8212; J&#8217;ai regret, mais plus de chambres<small class="f"> </small>! répondit celui-ci.
+</p>
+
+<p> &#8212; Allons, tiens<small class="f"> </small>! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef : on
+dormira bien<small class="f"> </small>; le lit est bon.
+</p>
+
+<p>Son regard était triste et distrait : il me serra encore la main, dit un
+bonsoir à la jeune fille et s&#8217;éloigna vivement vers la rade sans ajouter
+une parole.
+</p>
+
+<p>Un peu stupéfait de la soudaineté de l&#8217;incident, je le suivis, un
+instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie :
+« Chacun ses morts. » &#8212; Puis, j&#8217;entrai.
+</p>
+
+<p>La Catalina m&#8217;avait précédé dans la salle basse : elle avait choisi, près
+d&#8217;une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d&#8217;une
+serviette blanche, à la française, et sur laquelle l&#8217;hôtelier plaça deux
+bougies allumées.
+</p>
+
+<p>Ma foi, malgré l&#8217;ombre de tristesse laissée en mon esprit par les
+paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j&#8217;obéis aux yeux
+engageants de cette jolie charmeuse. Je m&#8217;assis donc auprès d&#8217;elle.
+L&#8217;occasion et l&#8217;heure étaient aussi douces qu&#8217;inattendues.
+</p>
+
+<p>Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable
+amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur
+de Catalina, dont l&#8217;espagnol havanais se mêlait de mots inconnus.
+</p>
+
+<p>D&#8217;autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour
+de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.
+</p>
+
+<p>Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m&#8217;aperçus que l&#8217;avis du
+lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de
+ce vin m&#8217;alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina
+aussi avait les yeux très brillants<small class="f"> </small>! Et deux cigarettes, qu&#8217;elle me
+tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la
+plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux
+éclats, me défendant de boire.
+</p>
+
+<p> &#8212; Trop tard<small class="f"> </small>!... lui dis-je.
+</p>
+
+<p>Et glissant deux pièces d&#8217;or dans sa petite main.
+</p>
+
+<p> &#8212; Tiens<small class="f"> </small>! ajoutai-je, tu es trop charmante<small class="f"> </small>! mais... j&#8217;ai le front lourd.
+Je veux dormir.
+</p>
+
+<p> &#8212; Moi aussi, répondit-elle.
+</p>
+
+<p>Ayant fait signe à l&#8217;hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant.
+Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer
+duquel il posa une forte pincée d&#8217;allumettes<small class="f"> </small>; le bout de bougie, une
+fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait,
+s&#8217;appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.
+</p>
+
+<p>Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l&#8217;extrémité duquel
+l&#8217;hôte s&#8217;arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit &#8212; et, comme on
+l&#8217;appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant :
+</p>
+
+<p> &#8212; Bonne nuit, monsieur<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>J&#8217;entrai.
+</p>
+
+<p>A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés
+par le vin d&#8217;Espagne, j&#8217;aperçus, vaguement une chambre d&#8217;auberge
+ordinaire. Celle-ci était plus longue que large. &#8212; Au fond, entre les
+deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d&#8217;occasion &#8212; et
+par hasard, sans doute, &#8212; nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une
+cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit,
+dont le chevet touchait l&#8217;ouverture de la porte.
+</p>
+
+<p>Pendant que je donnais un tour de clef, l&#8217;enfant dont les pas, aussi
+surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse,
+chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait
+laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je
+posai le chandelier sur la chaise. Je m&#8217;assis sur le lit, auprès de
+cette rieuse fille, qui, la tête sous l&#8217;un de ses bras, semblait déjà
+presque endormie. Un mouvement que je fis pour l&#8217;embrasser m&#8217;appuya la
+tête sur l&#8217;un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je
+m&#8217;étendis, tout habillé aussi, auprès d&#8217;elle et très vite, sans m&#8217;en
+apercevoir, &#8212; il n&#8217;y eût pas à dire &#8212; je tombais dans un profond et
+bienfaisant sommeil.
+</p>
+
+<p>Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je
+crus entendre, dans le noir (car la bougie s&#8217;était consumée pendant mon
+repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n&#8217;y
+accordai que peu d&#8217;attention : cependant, j&#8217;ouvris les yeux tout grands
+dans l&#8217;obscurité.
+</p>
+
+<p>Et l&#8217;arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina,
+l&#8217;anniversaire, le Jerez, tout me revint à l&#8217;esprit, en de très nettes
+lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa
+tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre,
+mes livres, ma lampe d&#8217;étude et les joies du recueillement intellectuel
+que j&#8217;avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.
+</p>
+
+<p>J&#8217;entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore
+endormie.
+</p>
+
+<p>Soudain, le vent m&#8217;apporta le bruit de l&#8217;heure sonnant à quelque vieille
+église, là-bas, dans la ville : c&#8217;était minuit.
+</p>
+
+<p>Chose vraiment surprenante, il me parut &#8212; (c&#8217;était une pensée tenant
+encore du sommeil, évidemment, &#8212; une absurde, une insolite idée... Ah<small class="f"> </small>!
+ah<small class="f"> </small>! j&#8217;étais bien réveillé, cependant<small class="f"> </small>!) &#8212; il me parut, dès les premiers
+coups qui tombèrent du clocher à travers l&#8217;espace, <i>que le balancier de
+ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et
+réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt
+la cloison d&#8217;une pièce voisine</i>.
+</p>
+
+<p>En vain mes yeux essayaient de scruter l&#8217;épaisseur des ombres au milieu
+de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l&#8217;heure à
+droite et à gauche<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l&#8217;entendre.
+</p>
+
+<p>Et puis, s&#8217;il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me
+semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je
+commençai à le trouver aussi bien étrange : il produisait le bruit d&#8217;une
+sorte de <i>sifflet de bois mouillé</i>.
+</p>
+
+<p>Ainsi accompagné du battement de l&#8217;invisible balancier &#8212; et de ce mauvais
+bruit du vent de mer, &#8212; ce lent minuit me paraissait interminable.
+</p>
+
+<p>Hein<small class="f"> </small>?... Quoi<small class="f"> </small>? &#8212; Que se passait-il donc dans l&#8217;auberge<small class="f"> </small>? Aux étages d&#8217;en
+haut et dans les chambres avoisinantes, c&#8217;étaient des chuchotements,
+très bas, brefs et haletants, &#8212; un va-et-vient de gens qui se rhabillent
+à la hâte, &#8212; et de fortes chaussures de marine sur le plancher : c&#8217;étaient
+des pas précipités de gens qui s&#8217;enfuient...
+</p>
+
+<p>J&#8217;étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l&#8217;enfant
+<i>était</i> réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec
+une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de
+terreur insurmontable. Et puis, &#8212; ah<small class="f"> </small>! voilà, voilà ce qui augmenta, tout
+de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la
+tête aux pieds<small class="f"> </small>! &#8212; et elle voulait (c&#8217;était certain), mais ne pouvait
+parler, parce que j&#8217;entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa
+main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle
+<i>savait</i> donc<small class="f"> </small>? Elle reconnaissait donc ce que tout cela
+signifiait<small class="f"> </small>! &#8212; Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore,
+dans l&#8217;éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes
+mes forces dans l&#8217;obscurité.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ah<small class="f"> </small>! ça, qu&#8217;y a-t-il donc ici<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>A cette question, des voix rauques et dures, qu&#8217;une évidente panique
+assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans
+l&#8217;hôtellerie :
+</p>
+
+<p> &#8212; Eh<small class="f"> </small>! vous le savez bien, à la fin, ce qu&#8217;il y a<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>On me prenait pour le lieutenant<small class="f"> </small>; les voix continuaient :
+</p>
+
+<p> &#8212; Au diable<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p> &#8212; S&#8217;il ne faut pas être fou, sacré tonnerre<small class="f"> </small>! pour dormir avec le Diable
+dans la chambre<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Et l&#8217;on s&#8217;enfuyait à travers les couloirs et l&#8217;escalier, en un tumulte.
+</p>
+
+<p>Au ton de ces paroles, je sentis, d&#8217;une manière confuse, que je
+rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l&#8217;on s&#8217;enfuyait
+avec cette hâte, c&#8217;était, à n&#8217;en pas douter, que le <i>terrible</i> de la
+chose inconnue &#8212; devait être imminent<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Le c&#339;ur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et
+je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier. &#8212; Ah<small class="f"> </small>! ne
+seraient-elles pas bientôt consumées<small class="f"> </small>? Je fouillai très vite ma poche,
+j&#8217;y trouvai un journal encore plié, que j&#8217;avais acheté à Bordeaux. Je le
+tordis, dans l&#8217;obscurité, en forme de torche, et je frottai
+fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.
+</p>
+
+<p>Le fumeux soufre mit du temps à brûler<small class="f"> </small>! Enfin, le destin me permit
+d&#8217;allumer mon flambeau de hasard, &#8212; et je regardai dans la chambre.
+</p>
+
+<p>Le bruit s&#8217;était arrêté.
+</p>
+
+<p>Rien<small class="f"> </small>; je ne voyais rien<small class="f"> </small>! que moi-même, reflété dans la glace de cette
+vieille armoire et, derrière moi, l&#8217;enfant, debout maintenant sur le
+lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à
+plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant
+<i>quelque chose</i>... que l&#8217;excès même de mon saisissement m&#8217;empêchait
+d&#8217;apercevoir.
+</p>
+
+<p>Soudain, je renversai la tête suffoqué d&#8217;une horreur si glaçante que je
+crus m&#8217;évanouir. Qu&#8217;avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété
+aussi<small class="f"> </small>? Mais je n&#8217;osais positivement pas ajouter créance au témoignage
+affolé de mes prunelles<small class="f"> </small>! Ah<small class="f"> </small>! démons<small class="f"> </small>! Je regardai encore et, &#8212; oui, je me
+sentis défaillir à nouveau : mes yeux s&#8217;étant rivés, pour ainsi dire, sur
+l&#8217;objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Ah<small class="f"> </small>! c&#8217;était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant
+Gérard, &#8212; le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa
+cabine<small class="f"> </small>! De désespérés pleurs d&#8217;angoisse me voilèrent affreusement les
+yeux.
+</p>
+
+<p>Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un
+entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un
+constrictor de l&#8217;espèce géante, <i>un formidable python de dix à douze
+mètres</i> tel qu&#8217;il s&#8217;en trouve, parfois, sous les hideux nopals des
+Guyanes.
+</p>
+
+<p>Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l&#8217;effroyable
+ophidien s&#8217;était, par un lent glissement, coulé de <i>trois mètres et demi
+environ</i> hors des n&#339;uds qui le desserraient d&#8217;autant.
+</p>
+
+<p>Ce long tronçon de la bête, c&#8217;était donc le balancier vivant qui
+heurtait, tout à l&#8217;heure, les murs, à droite et à gauche, pour s&#8217;étirer,
+davantage de ses entraves, pendant ce minuit<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers
+moi, du fond de la chambre<small class="f"> </small>; la longueur gonflée, d&#8217;un brun verdâtre,
+tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de
+son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous<small class="f"> </small>; et, de
+l&#8217;énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues
+en angle obtus, s&#8217;élançait, en s&#8217;agitant, une longue langue bifide,
+pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement,
+l&#8217;éclairer<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>D&#8217;enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon
+réveil, j&#8217;avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des
+fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, <i>à moins
+de deux pieds de mon visage</i>...
+</p>
+
+<p>A cette soudaine vision, je ressentis une agonie : il me sembla que toute
+ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais
+faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la
+mulâtresse, &#8212; par elle, qui avait tout de suite <i>reconnu</i>, dans la nuit,
+le sifflement<small class="f"> </small>! &#8212; me réveilla l&#8217;être.
+</p>
+
+<p>La tête furibonde, en de petites secousses, s&#8217;approchait de nous...
+</p>
+
+<p>Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon
+brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la
+chambre<small class="f"> </small>! Et j&#8217;ouvris la porte, d&#8217;une main que, vraiment, l&#8217;égarement
+faisait tâtonner : l&#8217;enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes
+bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir,
+redoublait d&#8217;efforts et de sifflements horribles<small class="f"> </small>! Je m&#8217;élançai, avec
+elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte
+sur nous, &#8212; pendant qu&#8217;un terrifiant bruit d&#8217;armoire brisée et
+s&#8217;écroulant, &#8212; mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l&#8217;animal,
+se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des
+meubles, &#8212; nous parvenait de l&#8217;intérieur.
+</p>
+
+<p>Nous descendîmes avec la rapidité de l&#8217;éclair.
+</p>
+
+<p>En bas, personne<small class="f"> </small>! salle déserte : porte ouverte sur la falaise.
+</p>
+
+<p>Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au
+dehors.
+</p>
+
+<p>Sur la grève, la mulâtresse, m&#8217;oubliant, s&#8217;enfuit, en une course
+éperdue, vers la ville.
+</p>
+
+<p>La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots
+luisaient là-bas, m&#8217;imaginant que l&#8217;effrayant animal roulait ses anneaux
+le long de la plage, sur mes talons, et allait m&#8217;atteindre d&#8217;un moment à
+l&#8217;autre.
+</p>
+
+<p>En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du <i>Véloce</i>, je
+courus à l&#8217;embarcadère du steamer <i>La Vigilante</i>, dont sonnait la cloche
+de départ pour la France.
+</p>
+
+<p>Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords
+de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et
+enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de
+métaphysique allemande, me trouvant l&#8217;esprit suffisamment reposé pour
+remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions
+récréatives à travers les « <i>contingences du Monde-phénoménal</i>. »
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="9"></a> LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES
+</h3>
+
+
+<p class="quote">Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà <i>de leurs ombres</i>...
+</p>
+
+<p class="sign"> <span class="sc">Plutarque</span>.
+</p>
+
+
+<p class="sign"> <i>A Monsieur Henry <span class="sc">La Luberne</span></i>.
+</p>
+
+
+<p>La prochaine apparition du livre de William Crookes, <i>La Force
+psychique</i>, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les
+deux mondes.
+</p>
+
+<p>On sait que l&#8217;illustre docteur anglais est l&#8217;un des plus puissants et
+des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la
+Nature, la Matière à l&#8217;état radiant, découverte qui, reculant les bornes
+de l&#8217;investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l&#8217;Ecole
+expérimentale.
+</p>
+
+<p>De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité
+de découvertes ou d&#8217;inventions sont à son acquit, depuis le thallium
+jusqu&#8217;au radiomètre, qu&#8217;il est l&#8217;unique sommité dont l&#8217;admission,
+d&#8217;emblée, à la Société Royale (sorte d&#8217;Académie des Sciences de
+l&#8217;Angleterre) ait été votée à l&#8217;unanimité, avec dispense du stage de
+rigueur. A l&#8217;estime de la plupart des hommes de science, l&#8217;&#339;uvre et le
+génie de William Crookes égalent ceux d&#8217;Isaac Newton<small class="f"> </small>; la place de son
+monument funèbre est marquée d&#8217;avance à Westminster.
+</p>
+
+<p>L&#8217;ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d&#8217;expériences de l&#8217;ordre
+le plus extraordinaire.
+</p>
+
+<p>Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le
+<i>Quarterly Journal of Science</i>, dans l&#8217;<i>Athæneum</i> et dans la <i>Quarterly
+Review</i>.
+</p>
+
+<p>Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu&#8217;il
+s&#8217;agit d&#8217;observations d&#8217;un caractère tout à fait insolite et que la
+science de l&#8217;Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain
+tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se
+demande s&#8217;il rêve<small class="f"> </small>! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes
+sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des
+Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence
+hors ligne, la sûreté d&#8217;examen et la rigueur positiviste, l&#8217;attention du
+lecteur est bien vite fascinée.
+</p>
+
+<p>Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est,
+pensons-nous, de citer l&#8217;étonnant exorde de William Crookes lui-même, au
+début de ce nouvel incident de l&#8217;Humanité.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p> &#8212; Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage
+chez nous, &#8212; en Europe et ailleurs &#8212; augmentant, chaque jour, le nombre de
+ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute
+raison et d&#8217;un savoir éprouvé. Cette doctrine s&#8217;autorise de faits
+complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature<small class="f"> </small>; et
+ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point
+considérables que l&#8217;on a cru pouvoir, officiellement, nous en
+saisir. &#8212; La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des
+pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de <i>vingt mille</i> signatures. A
+Hertford, des enfants, &#8212; de très jeunes filles même, ont failli payer de
+leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de
+quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur
+présence. &#8212; En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces
+prétendus « événements occultes » a fini par troubler, par effrayer les
+esprits d&#8217;une partie de la population : l&#8217;on se croirait au Moyen Age, en
+écoutant ces rumeurs.
+</p>
+
+<p>J&#8217;estime qu&#8217;il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à
+travailler d&#8217;une manière exacte, d&#8217;examiner <i>tous</i> les phénomènes qui
+attirent l&#8217;attention publique, afin, soit d&#8217;en confirmer la vérité, soit
+d&#8217;expliquer, si faire se peut, l&#8217;illusion des honnêtes gens en dévoilant
+la supercherie des charlatans, des imposteurs.
+</p>
+
+<p>Or, un grand nombre de personnes, d&#8217;un sens commun cependant notoire,
+avons-nous dit, &#8212; nous parlent, par exemple, « d&#8217;influences <span class="sc">mystérieuses</span>
+sous l&#8217;énergie desquelles de lourds objets d&#8217;ameublement se meuvent,
+soudain, d&#8217;une pièce à une autre, sans l&#8217;intervention de l&#8217;homme. »
+</p>
+
+<p>A ceci nous répondons :
+</p>
+
+<p> &#8212; Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un
+million de parties. Nous demandons que ces « influences » fassent mouvoir,
+seulement d&#8217;un <i>seul</i> degré, l&#8217;indicateur de ces instruments dans nos
+laboratoires.
+</p>
+
+<p>On nous parle de « corps solides, pesant cinquante, cent livres, &#8212; de
+personnes vivantes même, s&#8217;élevant dans les airs sans le secours
+d&#8217;aucune force connue ».
+</p>
+
+<p>A ceci nous répondons :
+</p>
+
+<p> &#8212; Alors, que ce pouvoir, quel qu&#8217;il soit, qui, nous dit-on, serait guidé
+par une intelligence, et qui élève, jusqu&#8217;aux plafonds de vos
+appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher
+seulement l&#8217;un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe
+de cristal, est sensible à un poids si minime qu&#8217;il en faudrait dix
+mille comme lui pour faire un gramme.
+</p>
+
+<p>On nous parle de « fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même
+d&#8217;êtres vivants apportés au travers des murailles. »
+</p>
+
+<p>A ceci nous répondons :
+</p>
+
+<p> &#8212; Qu&#8217;on introduise donc un milligramme d&#8217;arsenic à travers les parois
+d&#8217;un tube de verre dans lequel de l&#8217;eau pure est hermétiquement scellée
+par nous<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>On nous parle de « coups frappés qui se produisent jusqu&#8217;à ébranler les
+murs, dans les différentes parties d&#8217;une chambre où deux personnes sont
+tranquillement assises devant une table<small class="f"> </small>; &#8212; de maisons secouées jusqu&#8217;à en
+être endommagées par un pouvoir extra-humain »<small class="f"> </small>; &#8212; et l&#8217;on ajoute que « des
+plumes ou des crayons tracent <i>tout seuls</i> des lignes présentant un
+sens<small class="f"> </small>; &#8212; que des ressemblances de défunts apparaissent. »
+</p>
+
+<p>A ceci nous répondons :
+</p>
+
+<p> &#8212; Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d&#8217;un
+phonautographe<small class="f"> </small>! &#8212; Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement
+mis en vibration<small class="f"> </small>! &#8212; Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur
+ce bureau, l&#8217;un seul des mots que je viens d&#8217;écrire<small class="f"> </small>!... Quant aux
+« apparitions » nous avons des instruments qui mesurent l&#8217;éclair : qu&#8217;une
+seule d&#8217;entre elles passe, pendant la durée d&#8217;un 120e de seconde
+seulement devant la lentille de l&#8217;un de ces instruments<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Enfin, l&#8217;on nous parle de « manifestations d&#8217;une puissance équivalente à
+des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue. »
+</p>
+
+<p> &#8212; Eh bien, l&#8217;homme de science, qui croit fermement à la conservation de
+la force, demande que ces manifestations se répètent dans son
+laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des
+essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l&#8217;estime où l&#8217;on
+puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule
+présence d&#8217;individus « exceptionnels » appelés <i>médiums</i>, quelque
+intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces
+<i>médiums</i>, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive,
+rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance
+suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la
+réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus
+élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l&#8217;universelle
+et invariable loi de la gravitation. »
+</p>
+
+<p>Voilà, certes, le langage d&#8217;un homme sérieux &#8212; et, ce défi jeté, la cause
+semblait jugée.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à
+Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes,
+qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle « d&#8217;expériences
+<i>médianimiques</i> dignes d&#8217;attention ».
+</p>
+
+<p>Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de
+1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les
+nationalités de l&#8217;Europe, entre-croisaient, dans les revues des
+sciences, les affirmations les plus étranges, &#8212; déclarant que leurs
+essais particuliers sur la réalité du fluide <i>médianimique</i> amenaient
+chaque jour des résultats « inattendus ». Dans la longue liste des
+savants, figurent, on doit le constater, des noms d&#8217;une certaine
+importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par
+l&#8217;un de ses plus éminents professeurs de chimie, M.
+Boutlerow<small class="f"> </small>; &#8212; l&#8217;Académie des sciences expérimentales de Genève, par le
+professeur Thury<small class="f"> </small>; &#8212; les Etats-Unis, par le docteur Robert Hare,
+professeur de chimie à l&#8217;Université de Pennsylvanie, etc., etc. L&#8217;espace
+nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables,
+mentionnés dans ces rapports.
+</p>
+
+<p>Etonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup,
+de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens
+allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des
+hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des
+mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de
+membres de la Société Royale étaient venus s&#8217;adjoindre à William Crookes
+pour des observations quotidiennes. &#8212; Deux ou trois « sujets humains »
+doués, &#8212; paraissait-il, &#8212; de manière à intéresser la Science, continuèrent
+de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de
+l&#8217;illustre docteur, à des expérimentations.
+</p>
+
+<p>Il résulterait des attestations signées de l&#8217;érudite assistance que, non
+seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous
+produits &#8212; (ceci en plein jour et dans des conditions d&#8217;évidence toute
+spéciale) &#8212; mais que d&#8217;autres faits, plus singuliers encore, &#8212; des
+incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis, &#8212; se
+seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de
+l&#8217;assemblée<small class="f"> </small>; &#8212; qu&#8217;enfin « d&#8217;incohérentes manifestations, revêtues d&#8217;une
+sorte de caractère macabre », auraient troublé la régularité compassée de
+ces examens.
+</p>
+
+<p>Les sujets ou <i>médiums</i> étaient, cependant, liés à terre, tenus aux
+quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre
+eux, toutefois, et ces objets, ne s&#8217;interposaient pas les membres de la
+commission du contrôle. A l&#8217;état libre, ils étaient prévenus que toute
+communication <i>physique</i>, due à n&#8217;importe quelle fraude subtile, serait
+instantanément châtiée d&#8217;une très violente secousse électrique, des
+réseaux d&#8217;induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs.
+Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de
+Londres surveillaient de près chaque expérience.
+</p>
+
+<p>C&#8217;est dans de telles conditions qu&#8217;on a vu les aiguilles des
+dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls
+expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des
+centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du
+laboratoire et <i>jusque sur les mains</i> des doctes assistants, des heurts,
+« semblables à ceux d&#8217;un doigt replié frappant impatiemment à une porte »,
+étaient entendus ou ressentis.
+</p>
+
+<p>A l&#8217;issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus
+sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant,
+médicalement, toutes les apparences de la mort.
+</p>
+
+<p>Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans,
+s&#8217;élevant à des hauteurs de plusieurs mètres &#8212; et flottant, presque
+endormis, dans l&#8217;espace, pendant plusieurs minutes. « Ce phénomène,
+affirme le docteur Crookes, M. Home l&#8217;a exécuté, aussi, plus de <i>cent
+fois</i> devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le
+magicien dans l&#8217;amphithéâtre de Rome. »
+</p>
+
+<p>D&#8217;après un grand nombre de professeurs émérites, &#8212; entre autres ceux dont
+nous avons cité les noms, &#8212; au témoignage de plusieurs délégués éminents
+d&#8217;universités ou d&#8217;académies, et des différents membres de la Société
+Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de
+l&#8217;attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus
+comme désormais avérés, seraient &#8212; (non compris leurs subdivisions) :
+</p>
+
+<p>1º L&#8217;altération du poids d&#8217;un corps quelconque, obtenue à distance<small class="f"> </small>; 2º
+d&#8217;inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec
+des allées et venues, &#8212; sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues,
+<i>inimitables</i>, &#8212; bondissant et rebondissant d&#8217;objets en objets<small class="f"> </small>; 3º des
+déplacements continuels d&#8217;instruments scientifiques, de meubles lourds
+ou légers, se mouvant comme sous l&#8217;action d&#8217;une force occulte<small class="f"> </small>; 4º de
+véritables « apparitions » de formes étranges, de « <i>regards</i> », de mains
+lumineuses, d&#8217;une ténuité inconcevable et cependant tangible &#8212; au point
+de supporter, dans l&#8217;air, un thermomètre en liège du poids de trois
+grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d&#8217;un niveau absolument
+insensible<small class="f"> </small>; ces mains offraient l&#8217;aspect tantôt vivant, tantôt
+cadavérique<small class="f"> </small>; et, si rapide que fût l&#8217;éclair dont on essayât d&#8217;en
+répercuter la vision sur l&#8217;objectif, aucune plaque photographique n&#8217;a
+été impressionnée, en <i>aucune</i> façon, de leur présence<small class="f"> </small>; et ces mains,
+pourtant<small class="f"> </small>! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers
+l&#8217;espace, les offrir à des spectateurs<small class="f"> </small>; puis, tout à coup, venaient nous
+« <i>serrer les mains avec toute la cordialité d&#8217;un vieil ami</i> »<small class="f"> </small>; 5º des
+mises en jeu d&#8217;instruments de musique placés, positivement, dans des
+conditions où toute communication était impossible et <i>dangereuse</i> pour
+le médium<small class="f"> </small>; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une
+table et traçant des lignes d&#8217;écritures différentes où plusieurs ont
+affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en
+ont fourni la preuve). &#8212; Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au
+crépuscule.
+</p>
+
+<p>« &#8212; J&#8217;ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes),
+l&#8217;une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige,
+nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente
+imperceptible d&#8217;une planche de chêne massive, sans qu&#8217;il fût possible
+d&#8217;apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l&#8217;&#339;il nu, soit au
+microscope, <i>une trace quelconque d&#8217;érosion sur la tige ou sur les
+feuilles</i>, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente
+de cette planche. &#8212; Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous
+avons vu, ensemble, <i>l&#8217;ombre d&#8217;une forme humaine</i> secouer des rideaux
+pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s&#8217;atténuant. &#8212; Cent
+fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles,
+s&#8217;élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites
+et horizontales selon le degré d&#8217;inclinaison de ces objets dans
+l&#8217;air. &#8212; Quant aux célèbres « tables tournantes », nous avons voulu, par
+surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales
+et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines
+d&#8217;autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter. &#8212; Le
+Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les
+professeurs étrangers s&#8217;étant donc assemblés pour un essai concluant à
+ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des
+chaises dont les dossiers seuls touchaient la table &#8212; (une lourde et
+vaste table). &#8212; Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de
+leurs personnes n&#8217;était en contact direct avec la table. De plus,
+certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises
+pour avérer l&#8217;authenticité absolue du phénomène. En quelques instants,
+nous vîmes l&#8217;énorme table s&#8217;enlever de terre, se pencher, frapper le
+parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans
+l&#8217;espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa
+place. Le Comité et l&#8217;assistance ont donc attesté comme « concluante »
+cette expérience... qui, d&#8217;ailleurs, ne pouvait plus vous étonner. »
+</p>
+
+<p>Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d&#8217;autres
+faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne
+saurions prendre la responsabilité de telles citations<small class="f"> </small>; nous ne voulons
+et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment
+contrôlées et reconnues par la science comme <i>incontestables</i>. Lorsque
+nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible,
+sans opinions ni commentaires.
+</p>
+
+<p>Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce
+sujet :
+</p>
+
+<p>« &#8212; La foule, toujours avide du « surnaturel », nous demande : « Croyez-vous
+ou ne croyez-vous pas<small class="f"> </small>? » Nous répondons : « Nous sommes chimistes<small class="f"> </small>; nous
+sommes physiciens<small class="f"> </small>; notre fonction n&#8217;est pas de « croire ou de ne pas
+croire » mais de constater, d&#8217;une façon positive, si tel ou tel phénomène
+est ou n&#8217;est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus.
+Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l&#8217;affirmative,
+au moins provisoirement, puisqu&#8217;à la parfaite consternation de nos sens
+et de notre entendement, l&#8217;évidence nous y contraint.
+</p>
+
+<p>Rien n&#8217;est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est
+conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître <i>toutes</i> les
+lois de la Nature, (et rien qu&#8217;avec celles que nous ignorons on pourrait
+créer l&#8217;Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non
+conforme. Or il se trouve qu&#8217;ici, comme en électricité, par exemple,
+l&#8217;expérience, l&#8217;observation sont les seules pierres de touche de cette
+conformité.
+</p>
+
+<p>Qu&#8217;on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues
+hypothèses, ni théories, <i>quelles qu&#8217;elles soient</i>. Nous attestons,
+simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu&#8217;un seul but, conforme
+à celui de toute notre longue carrière : la Vérité. Les Comités d&#8217;examen,
+les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints
+au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi : « Nous ne
+disons pas, encore une fois, que cela est <i>vraisemblable</i><small class="f"> </small>; nous disons
+que cela <span class="sc">est</span>. »
+</p>
+
+<p>Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout
+un, &#8212; et de s&#8217;imaginer que nous sommes capables d&#8217;avoir perdu notre temps
+à contrôler des tours d&#8217;escamoteurs (comme si cette niaiserie était
+possible), donnez-vous plutôt la peine d&#8217;examiner, d&#8217;abord, comme notre
+incrédulité primitive s&#8217;est, au moins, soumise à le
+faire. &#8212; Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu&#8217;il faut regarder
+comme des erreurs dans nos examens<small class="f"> </small>; spécifiez-les et suggérez ensuite,
+si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des
+ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles
+où nous avons placé les médiums, &#8212; à leur insu<small class="f"> </small>! Mais ne venez pas, à la
+hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer
+nos esprits d&#8217;une démence (qu&#8217;entre parenthèses nous aurions, seuls,
+qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent
+contre vos idées préconçues, <i>comme, autrefois, le furent les nôtres</i>.
+Il est difficile d&#8217;être plus <i>sceptiques ou plus positifs que nous</i> en
+matière d&#8217;examen expérimental : si vous vous faites une supériorité de
+votre ignorance ou de votre savoir d&#8217;amateurs, à quoi l&#8217;homme devra-t-il
+s&#8217;en tenir<small class="f"> </small>? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie
+disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par
+des médiums <i>réels</i> en nos laboratoires et que les plus railleurs
+deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes
+foraines, après s&#8217;être bien moqués, en clignant de l&#8217;&#339;il, d&#8217;un appareil
+de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu&#8217;ils
+en ont seulement effleuré les fils. &#8212; Pour le surplus, rejeter, à
+l&#8217;étourdie, les témoignages d&#8217;hommes à qui l&#8217;on a déféré des faits pour
+les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d&#8217;aucun
+témoignage humain <i>quel qu&#8217;il soit</i>, car il n&#8217;est point de faits dans
+l&#8217;Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui
+s&#8217;appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que
+celles qui nous ont &#8212; je ne dirai pas convaincus, mais &#8212; confondus. Osez
+donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre
+scepticisme sur les nôtres &#8212; et que ces oiseuses controverses finissent<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Donc :
+</p>
+
+<p>1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent
+établir, sans conteste, l&#8217;existence d&#8217;une nouvelle force liée à
+l&#8217;organisme humain et que l&#8217;on peut appeler <i>Force psychique</i>.
+</p>
+
+<p>2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d&#8217;une
+intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à
+volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu,
+<i>sans le secours d&#8217;aucuns mouvements, ni de communications physiques</i>,
+sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés. »
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu&#8217;à
+présent notifiées par l&#8217;illustre savant anglais et contresignées de noms
+considérables. Il y a lieu d&#8217;espérer que son livre va nous révéler les
+curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective
+de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas
+problématiques racontés par l&#8217;Histoire &#8212; et certains phénomènes opérés,
+paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous.
+Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d&#8217;envoûtements, de spiritisme,
+de lycanthropie, d&#8217;évocations, etc., relèveraient désormais de
+l&#8217;autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus
+ou moins régulières.
+</p>
+
+<p>Pour ce qui est d&#8217;entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport
+quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes
+grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà
+de l&#8217;humanité, dans des milieux invisibles autour d&#8217;elle, on ne peut
+encore se prononcer sur ce point. &#8212; Un grand nombre de personnes
+prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des
+êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la
+Mort... C&#8217;est une question qui, excédant le point de vue scientifique,
+est déjà jugée, <i>ne varietur</i>, à un autre point de vue, par des hommes
+qui s&#8217;appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis
+et saint Thomas d&#8217;Aquin.
+</p>
+
+<p> &#8212; Au fait, et le chrétien<small class="f"> </small>?... nous dit-on<small class="f"> </small>; que va-t-il penser de ces
+fantasmagories inquiétantes, &#8212; de cette... divinité pour tous<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Le chrétien, quoi que puissent lui « écrire » d&#8217;apocryphes ou réels
+fantômes, est prémuni à tout jamais. L&#8217;Art d&#8217;évoquer les morts en
+vingt-cinq leçons n&#8217;a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces
+sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que
+des tentations misérables. &#8212; Diverses paroles précises, formelles, de
+l&#8217;Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi <i>sérieuse</i> que
+<i>définitive</i>. « <i>Voici la Nuit où personne ne travaille plus<small class="f"> </small>; &#8212; Où sera
+tombé l&#8217;arbre, il restera<small class="f"> </small>; &#8212; Les enfants du siècle feront des prodiges
+capables de surprendre les Anges : ne vous laissez pas séduire<small class="f"> </small>; &#8212; Celui
+qui veut sauver sa vie la perdra : celui qui veut la sacrifier, pour
+l&#8217;amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la
+lumière, la vérité, la vie : nul n&#8217;entre que par moi dans la
+Vie-éternelle</i>. » Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini.
+</p>
+
+<p>Les étoiles passeront, ces paroles jamais.
+</p>
+
+<p>Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues
+par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s&#8217;agit pas de cela
+pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des
+phénomènes dont l&#8217;esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il
+répond d&#8217;avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible
+sourire :
+</p>
+
+<p> &#8212; Nous sommes à l&#8217;auberge et ne regardons qu&#8217;avec peu d&#8217;attention les
+curiosités qui viennent s&#8217;exhiber dans la salle commune.
+</p>
+
+<p>Règle générale : tout ce dont l&#8217;impression n&#8217;augmente pas, en nos âmes,
+l&#8217;amour de Dieu, le détachement de l&#8217;univers, l&#8217;union substantielle avec
+Jésus-Christ, &#8212; tout cela vient du Mal, émane de l&#8217;Enfer,
+<i>nécessairement</i>, <i>absolument</i>, sans autre examen ni compromis oiseux.
+Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul
+héritage du Fils de l&#8217;Homme. Il nous a prévenus : <i>Vous les connaîtrez
+par leurs fruits</i><small class="f"> </small>; et nous n&#8217;avons que faire de tels fruits.
+</p>
+
+<p>Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l&#8217;Esprit seul de
+l&#8217;Évangile : il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre
+unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en
+prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous
+en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans
+notre foi.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="10"></a> LE DROIT DU PASSÉ
+</h3>
+
+
+<p>Le 21 janvier 1871, réduit par l&#8217;hiver, par la faim, par le refoulement
+des sorties aveugles, Paris, à l&#8217;aspect des positions inexpugnables d&#8217;où
+l&#8217;ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d&#8217;un bras
+fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de
+se taire.
+</p>
+
+<p>Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique
+observait la capitale<small class="f"> </small>; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la
+brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l&#8217;un dans l&#8217;autre,
+les tubes de sa lunette d&#8217;approche, en disant au prince de
+Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui :
+</p>
+
+<p>« &#8212; La bête est morte. »
+</p>
+
+<p>L&#8217;envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait
+franchi les avant-postes prussiens<small class="f"> </small>; escorté, au milieu des clameurs, à
+travers les lignes d&#8217;investissement, il était arrivé au quartier-général
+de l&#8217;armée allemande. &#8212; On n&#8217;a pas oublié cette entrevue du Château de
+Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait
+tenté jadis les premières négociations.
+</p>
+
+<p>Aujourd&#8217;hui, c&#8217;était dans une salle plus sombre et toute royale, où
+sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux
+mandataires ennemis se réapparaissaient.
+</p>
+
+<p>A certain moment de l&#8217;entretien, Favre, pensif, assis devant la table,
+s&#8217;était surpris à considérer, en silence, le comte de
+Bismarck-Schoenhausen, qui s&#8217;était levé.
+</p>
+
+<p>La stature colossale du chevalier de l&#8217;Empire d&#8217;Allemagne, en tenue de
+major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée.
+A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque
+d&#8217;acier poli, obombré de l&#8217;éparse crinière blanche, &#8212; et, à son doigt, le
+lourd cachet d&#8217;or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de
+l&#8217;Évêché de Halberstadt, plus tard barons : le Trèfle des Bisthums-marke,
+sur leur vieille devise : <i>In trinitate robur</i>.
+</p>
+
+<p>Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie
+de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d&#8217;une teinte
+sanglante. &#8212; Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d&#8217;acier, aux
+chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement
+traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison
+allemande &#8212; dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas<small class="f"> </small>! &#8212; se
+dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l&#8217;hiver, sortait
+son adage : « <i>jamais assez</i> ». Le doigt appuyé sur la table, il regardait
+au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de
+l&#8217;ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité
+de l&#8217;espace, pareille à l&#8217;aigle noire de ses drapeaux.
+</p>
+
+<p>Il avait parlé. &#8212; Et des redditions d&#8217;armées et de citadelles, des lueurs
+de rançons effroyables, des abandons de provinces s&#8217;étaient laissé
+entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu&#8217;au nom de l&#8217;Humanité le
+ministre républicain voulut faire appel à la générosité du
+vainqueur, &#8212; lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes<small class="f"> </small>! que de
+Louis XIV passant le Rhin et s&#8217;avançant sur le sol allemand, de victoire
+en victoire &#8212; puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte
+européenne &#8212; puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d&#8217;Iéna<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Et de lointains roulements d&#8217;artillerie, pareils aux échos de la foudre,
+couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l&#8217;esprit,
+alors se rappela... que c&#8217;était l&#8217;anniversaire d&#8217;un jour où, du haut de
+l&#8217;échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la
+magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent
+sa voix<small class="f"> </small>!... &#8212; Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à
+laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n&#8217;avait pensé jusqu&#8217;à
+cet instant. &#8212; C&#8217;était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater,
+dans l&#8217;histoire, l&#8217;ouverture de la capitulation de la France laissant
+tomber son épée.
+</p>
+
+<p>Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d&#8217;ironie, le
+chiffre de cette date régicide, lorsque l&#8217;ambassadeur de Paris eut
+demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d&#8217;armes il
+serait accordé, le chancelier jeta cette <i>officielle</i> réponse :
+</p>
+
+<p> &#8212; Vingt et un<small class="f"> </small>; pas un de plus...
+</p>
+
+<p>Alors, le c&#339;ur oppressé par la vieille tendresse que l&#8217;on a pour sa
+terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d&#8217;ouvrier, au
+masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme
+celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent
+hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu&#8217;aux
+coins crispés de ses lèvres<small class="f"> </small>! Car, s&#8217;il est une illusion que même les
+plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur c&#339;ur, tout à
+coup, devant les hauteurs de l&#8217;étranger, c&#8217;est la patrie.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Le soir tombait, allumant la première étoile.
+</p>
+
+<p>Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du
+crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant
+le crépuscule.
+</p>
+
+<p>Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l&#8217;échange du salut glacé,
+le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques
+instants... Et il arriva qu&#8217;au fond de sa mémoire surgit bientôt un
+souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui,
+rendirent extraordinaire en son esprit.
+</p>
+
+<p>C&#8217;était le souvenir d&#8217;une histoire trouble, d&#8217;une sorte de légende
+moderne qu&#8217;accréditaient des témoignages, des circonstances &#8212; et à
+laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.
+</p>
+
+<p>Autrefois, il y avait de longues années<small class="f"> </small>! un malheureux, d&#8217;une origine
+inconnue, expulsé d&#8217;une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu,
+un certain jour, en 1833, dans Paris.
+</p>
+
+<p>Là, s&#8217;exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni
+ressources, il avait osé se déclarer n&#8217;être autre que Celui... dont la
+tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous
+la hache du peuple français.
+</p>
+
+<p>A la faveur, disait-il, d&#8217;un acte de décès quelconque, d&#8217;une obscure
+substitution, d&#8217;une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au
+dévouement de deux gentilshommes, s&#8217;était positivement échappé des murs
+du Temple, et l&#8217;évadé royal... c&#8217;était lui. &#8212; Après mille traverses et
+mille misères, il était revenu justifier de son identité. N&#8217;ayant
+trouvé, dans <i>sa</i> capitale, qu&#8217;un grabat de charité, cet homme que nul
+n&#8217;accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en
+héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d&#8217;une
+imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires,
+s&#8217;en était allé tristement mourir, l&#8217;an 1845, dans la ville de Delft en
+Hollande.
+</p>
+
+<p>On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s&#8217;était
+écrié : &#8212; Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu&#8217;à ce que ta
+mère ne te reconnaisse plus.
+</p>
+
+<p>Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la
+Hollande, de l&#8217;assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II,
+avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles
+d&#8217;honneur d&#8217;un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa
+pierre tombale fût inscrite cette épitaphe :
+</p>
+
+<p>« Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette d&#8217;Autriche, XVIIe du nom, roi de France. »
+</p>
+
+<p>Que signifiait ceci<small class="f"> </small>?... Ce sépulcre &#8212; démenti donné au monde entier, à
+l&#8217;Histoire, aux convictions les plus assurées &#8212; se dressait là-bas, en
+Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop
+penser.
+</p>
+
+<p>Cette immotivée décision de l&#8217;étranger ne pouvait qu&#8217;aggraver de
+légitimes défiances : on en maudissait l&#8217;accusation terrible.
+</p>
+
+<p>Quoi qu&#8217;il en fût, un jour de l&#8217;autrefois, cet homme de mystère, de
+détresse et d&#8217;exil était venu rendre visite à l&#8217;avocat déjà célèbre qui
+devait être, aujourd&#8217;hui<small class="f"> </small>! le délégué de la France vaincue. En
+fantastique revenant, il avait sollicité l&#8217;orateur républicain, lui
+confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène,
+l&#8217;indifférence initiale, sinon l&#8217;hostilité même, du futur tribun,
+s&#8217;étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son
+appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison,
+qu&#8217;importe<small class="f"> </small>!), Jules Favre avait pris à c&#339;ur cette cause &#8212; qu&#8217;il devait
+étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l&#8217;énergie
+et les accents d&#8217;une foi vive. Et, d&#8217;année en année, ses relations avec
+l&#8217;inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu&#8217;un jour,
+en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire
+client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en
+signe d&#8217;alliance et de reconnaissance profondes) d&#8217;un vieil anneau
+fleurdelisé dont il tut la provenance originelle.
+</p>
+
+<p>C&#8217;était une chevalière d&#8217;or. Dans une large opale centrale, aux lueurs
+de rubis avait été gravé, d&#8217;abord, le blason de Bourbon : <i>les trois
+fleurs de lys d&#8217;or sur champ d&#8217;azur</i>. Mais, par une sorte de déférence
+triste, &#8212; pour qu&#8217;enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage
+seulement affectueux, &#8212; le donateur en avait fait effacer, autant que
+possible, les armoiries royales.
+</p>
+
+<p>Maintenant, l&#8217;image d&#8217;une Bellone tendant, sur l&#8217;arc fatidique, la
+flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant,
+l&#8217;écusson primordial.
+</p>
+
+<p>Or, d&#8217;après les biographes, c&#8217;était une sorte d&#8217;inspiré, d&#8217;illuminé,
+quelquefois, ce prétendant téméraire<small class="f"> </small>! &#8212; A l&#8217;en croire, Dieu l&#8217;avait
+favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d&#8217;une
+puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de
+ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète. &#8212; Ce fut
+donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de
+son ami, qu&#8217;il ajouta, dans cette soirée d&#8217;adieu et en lui conférant
+l&#8217;anneau, ces singulières paroles :
+</p>
+
+<p> &#8212; Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une
+statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux
+âges. Elle traduit ce qu&#8217;elle recouvre. &#8212; <i>Au nom du roi Louis XVI et de
+toute une race de rois dont vous avez défendu l&#8217;héritage désespéré,
+portez cet anneau<small class="f"> </small>! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur
+esprit, cette pierre<small class="f"> </small>! Que son talisman vous conduise et qu&#8217;il soit un
+jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le <span class="sc">témoin</span> de leur présence</i><small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Favre a déclaré souvent avoir attribué, <i>alors</i>, à quelque exaltation
+produite par une trop lourde continuité d&#8217;épreuves, cette phrase qui lui
+parut longtemps inintelligible &#8212; mais à l&#8217;injonction de laquelle il
+obéit, toutefois, par respect, en passant à l&#8217;annulaire de sa main
+droite, l&#8217;Anneau prescrit.
+</p>
+
+<p>Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce « Louis XVII » à
+ce doigt de sa main droite. Une sorte d&#8217;occulte influence l&#8217;avait
+toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui
+comme ces emprises de fer que les chevaliers d&#8217;autrefois gardaient,
+rivées à leurs bras, jusqu&#8217;à la mort, en témoignage du serment qui les
+vouait à la défense d&#8217;une cause. Pour quel but obscur le Sort lui
+avait-il comme imposé l&#8217;habitude de cette relique à la fois suspecte et
+royale<small class="f"> </small>?... &#8212; Avait-il donc fallu, enfin<small class="f"> </small>! qu&#8217;<i>à tout prix</i> ceci dût
+devenir possible &#8212; que ce républicain prédestiné <i>portât ce Signe à la
+main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait</i><small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Il ne s&#8217;en inquiétait pas : mais, lorsqu&#8217;on essayait de railler, en sa
+présence, le nom germain de son dauphin d&#8217;outre-tombe :
+</p>
+
+<p> &#8212; Naundorff, Frohsdorff<small class="f"> </small>!... murmurait-il pensivement.
+</p>
+
+<p>Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l&#8217;imprévu des événements
+avait élevé peu à peu l&#8217;avocat-citoyen jusqu&#8217;à le constituer, tout à
+coup, le représentant même de la France<small class="f"> </small>! Il avait fallu, pour amener
+ceci, que l&#8217;Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille
+hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec
+leurs maréchaux et leur Empereur &#8212; et maintenant, avec leur capitale<small class="f"> </small>! &#8212; Et
+ce n&#8217;était pas un rêve.
+</p>
+
+<p>C&#8217;est pourquoi le souvenir de l&#8217;<i>autre</i> rêve, moins incroyable, après
+tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce
+soir-là, dans la salle déserte où venaient d&#8217;être débattues les
+conditions de salut &#8212; ou plutôt de vie sauve &#8212; de ses concitoyens.
+</p>
+
+<p>A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l&#8217;Anneau transmis à
+son doigt, des coups d&#8217;&#339;il de visionnaire. Et sous les transparences de
+l&#8217;opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler,
+autour de l&#8217;héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l&#8217;antique
+écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint
+Louis.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Huit jours après, les stipulations de l&#8217;armistice ayant été acceptées
+par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur
+pouvoir collectif, s&#8217;était rendu à Versailles pour la signature
+officielle de cette trêve, qui amenait l&#8217;épouvantable capitulation.
+</p>
+
+<p>Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s&#8217;étant relu
+le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l&#8217;article 15, dont la teneur
+suit :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures
+et scellé de leurs sceaux les présentes conventions.
+</p>
+
+<p>» Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.
+</p>
+
+<p>» <i>Signé :</i> Jules <span class="sc">Favre</span> &#8212; <span class="sc">Bismarck</span>. »
+</p>
+
+<p>M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d&#8217;accomplir la
+même formalité pour régulariser cette minute, aujourd&#8217;hui déposée à
+Berlin aux Archives de l&#8217;empire d&#8217;Allemagne.
+</p>
+
+<p>M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette
+journée, de se munir du sceau de la République française, voulait
+l&#8217;envoyer prendre à Paris.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck : votre cachet
+suffira.
+</p>
+
+<p>Et, comme s&#8217;il eût connu ce qu&#8217;il faisait, le Chancelier de Fer
+indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l&#8217;Anneau légué par
+l&#8217;Inconnu.
+</p>
+
+<p>A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du
+Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le v&#339;u prophétique
+dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans
+le saisissement d&#8217;un vertige, son impénétrable interlocuteur.
+</p>
+
+<p>Le silence, en cet instant, se fit si profond qu&#8217;on entendit, dans les
+salles voisines, les heurts secs de l&#8217;électricité qui, déjà,
+télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l&#8217;Allemagne et de la
+terre<small class="f"> </small>; &#8212; l&#8217;on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà
+transportaient des troupes aux frontières. &#8212; Favre reporta les yeux sur
+l&#8217;Anneau<small class="f"> </small>!...
+</p>
+
+<p>Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément
+autour de lui dans la vieille salle royale, et qu&#8217;elles attendaient,
+dans l&#8217;invisible, l&#8217;instant de Dieu.
+</p>
+
+<p>Alors, comme s&#8217;il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire
+décret d&#8217;en haut, il n&#8217;osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à
+la demande ennemie<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Il ne résista plus à l&#8217;Anneau qui lui attirait la main vers le Traité
+sombre.
+</p>
+
+<p>Grave, il s&#8217;inclina :
+</p>
+
+<p> &#8212; <span class="sc">C&#8217;est juste</span>, dit-il.
+</p>
+
+<p>Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux
+flots de sang français, deux vastes provinces, s&#339;urs parmi les plus
+belles<small class="f"> </small>! l&#8217;incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que
+le numéraire métallique du monde &#8212; sur la cire pourpre où la flamme
+palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d&#8217;or à sa main
+républicaine &#8212; Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où,
+sous la figure d&#8217;une Exterminatrice oubliée et divine, s&#8217;attestait,
+<i>quand même</i><small class="f"> </small>! l&#8217;âme &#8212; soudainement apparue à son heure terrible &#8212; de la
+Maison de France.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="11"></a> LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS
+</h3>
+
+
+<p class="sign"> 1880.
+</p>
+
+
+<p>Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de
+circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques
+esprits, la sensation d&#8217;une de ces <i>correspondances</i> dont parle
+Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse,
+quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites
+les plus extrêmes du bizarre.
+</p>
+
+<p>Pendant l&#8217;été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar
+Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l&#8217;Allemagne
+furent invités. C&#8217;était, je crois, à l&#8217;occasion d&#8217;un projet d&#8217;alliance
+entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du
+tzaréwitch.
+</p>
+
+<p>Le programme comprenait une fête à Eisenach &#8212; et l&#8217;exécution des
+principales &#339;uvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom
+d&#8217;ailleurs, de Weimar.
+</p>
+
+<p>Arrivé à l&#8217;<i>Hôtel du Prince</i>, la veille de la fête, je me trouvai placé,
+le soir, à table d&#8217;hôte, en face de Liszt &#8212; qui, sablant le champagne au
+milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa
+soutane. &#8212; A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour
+d&#8217;Autriche douée d&#8217;un petit nez retroussé &#8212; très en vogue,
+paraît-il &#8212; mais, en revanche, d&#8217;une de ces vertus austères qui l&#8217;avait
+fait surnommer sainte Roxelane.
+</p>
+
+<p>Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse
+d&#8217;armes<small class="f"> </small>; nous étions entre artistes, on faisait petite ville.
+</p>
+
+<p>A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six
+pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois
+plaisanteries, nous fîmes connaissance.
+</p>
+
+<p>Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan
+jouissait d&#8217;un sourire grâce auquel s&#8217;éclairaient toutes questions
+difficiles. J&#8217;appris, plus tard, que sa charge était une sorte de
+sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l&#8217;Empereur. &#8212; Ah<small class="f"> </small>!
+l&#8217;étrange passant<small class="f"> </small>! Sa mise, toujours d&#8217;une élégance négligée, était
+sommée d&#8217;un légendaire chapeau bossue &#8212; n&#8217;est-ce pas incroyable<small class="f"> </small>? &#8212; comme
+celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d&#8217;un bolivar
+d&#8217;ivrogne après vingt chutes. Il y tenait<small class="f"> </small>! L&#8217;on eût dit le point
+saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d&#8217;ailleurs. Somme
+toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite
+à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain,
+me défendre.
+</p>
+
+<p> &#8212; Vous précédez Sa Majesté<small class="f"> </small>? lui demandai-je avec une surprise naïve.
+</p>
+
+<p> &#8212; Non, me répondit-il : je ne suis à Weimar qu&#8217;en simple amateur.
+</p>
+
+<p>Sur une question vague, au sujet de l&#8217;agitation moderne en son pays
+d&#8217;adoption :
+</p>
+
+<p> &#8212; De nos jours, me répondit-il, un tzar n&#8217;est observé avec malveillance
+que <i>par les milliers d&#8217;yeux de la petite seigneurie russe</i>, de la menue
+noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont,
+là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d&#8217;eux-mêmes, se
+revendre. Tous sont pour l&#8217;Empereur. Ce n&#8217;est plus sous les pieds d&#8217;un
+tzar, <i>c&#8217;est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure</i>.
+</p>
+
+<p>Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me
+conseillait, maintenant, en diplomate, sur les « moyens de <i>parvenir</i>
+dans la vie » &#8212; et j&#8217;écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec
+cette sorte d&#8217;estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence.
+</p>
+
+<p>On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s&#8217;approcha de
+moi.
+</p>
+
+<p> &#8212; Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il : il désire
+que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de
+chapelle, m&#8217;envoie te prier d&#8217;accepter, sans cérémonie, une tasse de
+thé. Apporte un de tes manuscrits.
+</p>
+
+<p> &#8212; Soit, répondis-je.
+</p>
+
+<p>Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le
+Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m&#8217;ayant
+prié de lui lire quelque fantaisie, je m&#8217;assis, auprès d&#8217;un candélabre,
+devant le guéridon sur lequel il s&#8217;accoudait. Entouré d&#8217;une vingtaine
+d&#8217;intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d&#8217;environ
+dix pages, d&#8217;une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle :
+<span class="sc">Tribulat Bonhomet</span>.
+</p>
+
+<p>Il est des soirs où l&#8217;on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard
+m&#8217;avait fait tomber, sans doute, sur l&#8217;un d&#8217;eux. J&#8217;obtins donc un succès
+de fou rire très extraordinaire.
+</p>
+
+<p>Cette hilarité presque convulsive s&#8217;empara des plus graves personnages
+de l&#8217;auditoire, jusqu&#8217;à leur faire oublier l&#8217;étiquette. J&#8217;en atteste les
+invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un
+sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut
+obligé de se retirer &#8212; et nous entendîmes dans l&#8217;antichambre les
+monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en
+liberté. &#8212; Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces
+lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d&#8217;un
+sourire au souvenir de cette soirée.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d&#8217;Eisenach,
+entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg,
+les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s&#8217;ébattaient
+dans l&#8217;allégresse. &#8212; Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés,
+des musiques, une fête en pleine nature<small class="f"> </small>! Ce peuple aimait le passé, se
+sentant digne de l&#8217;avenir.
+</p>
+
+<p>Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de
+tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier : on le
+saluait en souriant.
+</p>
+
+<p>Le matin, j&#8217;avais visité la Wartburg. J&#8217;avais contemplé, à mon tour,
+cette tache noire que l&#8217;encrier de Martin Luther laissa sur la muraille,
+en s&#8217;y brisant, alors qu&#8217;un soir le digne réformateur, croyant entrevoir
+le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux
+cornes<small class="f"> </small>! J&#8217;avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle
+des roses, &#8212; la salle du Landgrave où les <i>minnesingers</i> Walter de la
+Vogelwelde et Wolfram d&#8217;Eischenbach furent vaincus par le chant du
+chevalier de Vénus.
+</p>
+
+<p>La fête continuait donc l&#8217;impression des siècles, évoquée par la
+Wartburg.
+</p>
+
+<p>Le Grand-duc, m&#8217;ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement
+de courtoisie charmante.
+</p>
+
+<p>Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme
+qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants<small class="f"> </small>; ceux-ci, tête nue, lui
+donnaient le bras.
+</p>
+
+<p> &#8212; C&#8217;est, me dit-il, l&#8217;artiste qui a créé la <i>Marguerite</i> du <i>Faust</i>, en
+Allemagne. Elle sera demain centenaire.
+</p>
+
+<p>Quelques instants après, il reprit, avec un sourire :
+</p>
+
+<p> &#8212; Dites-moi, n&#8217;avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l&#8217;ours,
+le loup-cervier, le renne, le guépard, l&#8217;aigle, &#8212; toute une ménagerie<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible,
+seulement en français, sorte de calembour de souverain à l&#8217;usage des
+visiteurs :
+</p>
+
+<p> &#8212; A présent, vous voyez le <i>grand-duc</i>. Il y en a par milliers dans le
+parc de Weimar. C&#8217;est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l&#8217;Allemagne.
+Je les y laisse vieillir.
+</p>
+
+<p>Un courrier du tzar, porteur d&#8217;un message, survint, conduit par un
+chambellan. Je m&#8217;éloignai. L&#8217;instant d&#8217;après, le comte Phëdro
+m&#8217;annonçait que l&#8217;empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu&#8217;il
+assisterait, le lendemain, au <i>Vaisseau-fantôme</i>.
+</p>
+
+<p>Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des
+frênes et des sapins, au feuillage maintenant d&#8217;or rouge. Les premières
+étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le
+silence se fit. &#8212; Au loin, un ch&#339;ur de huit cents voix, d&#8217;abord
+invisible, commençait le <i>Chant des Pèlerins</i>, du <i>Tannhauser</i>. Bientôt
+les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons
+de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face
+de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule. &#8212; Où d&#8217;aussi
+surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces
+contrées, tout artistiques, de l&#8217;Allemagne<small class="f"> </small>?... Lorsqu&#8217;après le puissant
+<i>forte</i> final, le ch&#339;ur se tut, &#8212; une voix, une seule voix<small class="f"> </small>! celle de Retz
+ou de Scaria sans doute, &#8212; s&#8217;éleva, distincte, détaillant magnifiquement
+l&#8217;invocation de Wolfram d&#8217;Eischenbach à l&#8217;Étoile-du-Soir.
+</p>
+
+<p>Le <i>minnessinger</i> était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du
+passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l&#8217;air d&#8217;un
+rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s&#8217;éteignit,
+dans les échos, sans que personne eût l&#8217;idée, même, d&#8217;applaudir. Ce fut
+comme après une prière du soir.
+</p>
+
+<p>Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était
+finie. &#8212; Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à
+Weimar. &#8212; Le tzar était arrivé.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l&#8217;étincelante
+madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses
+lunaires, sorte de musique d&#8217;esprits entendue le soir derrière les
+vitres d&#8217;un manoir abandonné, &#8212; Sainte Roxelane s&#8217;y trouvait aussi.
+</p>
+
+<p>Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.
+</p>
+
+<p>La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d&#8217;une myriade de
+diamants, d&#8217;une profusion d&#8217;ordres en pierreries sur les uniformes bleu
+et or et sur les habits noirs. C&#8217;étaient aussi de pâles et purs profils
+d&#8217;étrangères, des blancheurs sur le velours des loges &#8212; et des regards
+altiers se croisant comme des saluts d&#8217;épées. Une race s&#8217;évoquait sur un
+front, d&#8217;un seul coup d&#8217;&#339;il, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.
+</p>
+
+<p>Au centre, &#8212; dans la loge du Grand-duc et à côté de lui, &#8212; le prince
+Wladimir<small class="f"> </small>; &#8212; auprès de ce jeune homme, l&#8217;une des princesses de
+Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.
+</p>
+
+<p>A droite, celle du roi de Bavière absent. &#8212; Dans l&#8217;avant-scène de droite,
+froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front
+enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le
+tzar Alexandre II.
+</p>
+
+<p>Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle
+avec un grand silence. L&#8217;ouverture du <i>Vaisseau-fantôme</i> se déchaîna<small class="f"> </small>;
+l&#8217;appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs,
+pareil au fatal refrain d&#8217;un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je
+regardai le tzar.
+</p>
+
+<p>Il écoutait aussi.
+</p>
+
+<p>A la fin de la soirée, l&#8217;esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je
+vins souper à l&#8217;<i>Hôtel du Prince</i>. Là, c&#8217;étaient des cris
+d&#8217;enthousiasme<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j&#8217;entendais, je
+résolus d&#8217;aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.
+</p>
+
+<p>Je sortis, laissant les toasts s&#8217;achever, entre fins connaisseurs.
+</p>
+
+<p>Ah<small class="f"> </small>! la belle nuit<small class="f"> </small>! Et le parc de Weimar, de nuit<small class="f"> </small>! quel
+enchantement<small class="f"> </small>! &#8212; J&#8217;entrai.
+</p>
+
+<p>A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur
+brillait. C&#8217;était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette
+immensité. Quel isolement des choses<small class="f"> </small>! Je marchais. Je voyais une vaste
+nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il
+était mort. &#8212; « De la lumière<small class="f"> </small>! » pensai-je. &#8212; Et je m&#8217;enfonçai sous les
+arbres centenaires d&#8217;une allée qui, entrecroisant à une hauteur
+démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore
+l&#8217;obscurité.
+</p>
+
+<p>Et une délicieuse odeur d&#8217;herbes, de buissons et de fleurs mouillées,
+d&#8217;écorces fendues par le moût immense de la sève &#8212; et cette houle, qui
+sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.
+</p>
+
+<p>Personne.
+</p>
+
+<p>Je marchai pendant près d&#8217;une heure, sans m&#8217;orienter, au hasard.
+</p>
+
+<p>Cependant les taillis, formés à hauteur d&#8217;homme par les premiers rameaux
+des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres
+vivants s&#8217;y agitaient.
+</p>
+
+<p>En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j&#8217;aperçus des
+myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C&#8217;étaient les
+<i>grands-ducs</i> dont m&#8217;avait parlé (je m&#8217;incline) <i>celui</i> de Saxe-Weimar.
+</p>
+
+<p>Certes, ils étaient familiers<small class="f"> </small>! Nul ne les inquiétait. Une superstition
+les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches,
+respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations
+sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec
+un cri. L&#8217;un d&#8217;eux, tous les dix ans peut-être, changeait d&#8217;arbre. A
+part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries.
+Leur nombre était surprenant.
+</p>
+
+<p>Mon noctambulisme m&#8217;avait conduit jusqu&#8217;à l&#8217;ouverture d&#8217;une clairière au
+fond de laquelle j&#8217;entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal
+souper devait durer encore<small class="f"> </small>? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus
+un banc. &#8212; Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la
+nuit. Je m&#8217;étendis et m&#8217;accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il
+pouvait être une heure et demie du matin.
+</p>
+
+<p>Tout à coup, au sortir de l&#8217;une des contre-allées qui avoisinent le
+château, quelqu&#8217;un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la
+main.
+</p>
+
+<p> &#8212; Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s&#8217;avancer
+lentement ce promeneur.
+</p>
+
+<p>Mais, à l&#8217;entrée de mon allée, la lumière de la lune l&#8217;ayant baigné
+spontanément, je tressaillis.
+</p>
+
+<p> &#8212; Tiens<small class="f"> </small>! on dirait le tzar<small class="f"> </small>! me dis-je.
+</p>
+
+<p>Une seconde après, je le reconnus. Oui, c&#8217;était lui. L&#8217;homme qui venait
+de s&#8217;aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais, &#8212; celui-là
+que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont
+j&#8217;entendais les pas, au milieu de l&#8217;allée, dans la nuit, &#8212; c&#8217;était bien
+l&#8217;empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois
+seul à seul avec lui m&#8217;impressionnait.
+</p>
+
+<p>Personne, sur ses traces<small class="f"> </small>! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à
+respirer aussi, sans autre confident que le silence. J&#8217;écoutais ses pas
+s&#8217;approcher<small class="f"> </small>; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son
+cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d&#8217;or, ses favoris
+grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut
+qu&#8217;un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.
+</p>
+
+<p>Dépassant ma présence, je l&#8217;entendis s&#8217;éloigner vers une éclaircie
+latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar,
+s&#8217;arrêter, puis jeter un long coup d&#8217;&#339;il sur l&#8217;espace du côté de
+l&#8217;aurore &#8212; vers l&#8217;Orient, plutôt<small class="f"> </small>! Brusquement il écarta de ses deux mains
+la ramée d&#8217;un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains,
+fumant par moments et immobile.
+</p>
+
+<p>Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l&#8217;alarme
+derrière lui<small class="f"> </small>! Et voici qu&#8217;entre les profondes feuillées des prunelles
+sans nombre s&#8217;allumèrent silencieusement<small class="f"> </small>! La phrase de Phëdro, par une
+analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa
+l&#8217;esprit.
+</p>
+
+<p>Ainsi, comme dans son pays &#8212; sans qu&#8217;il les aperçût &#8212; des milliers d&#8217;yeux,
+de menaçant augure, symbole persistant<small class="f"> </small>! observaient toujours, &#8212; même ici,
+perdu au fond d&#8217;une petite ville d&#8217;Allemagne, &#8212; ce tragique promeneur, ce
+maître spirituel et temporel de cent millions d&#8217;âmes et dont l&#8217;ombre
+couvrait tout un pan du monde<small class="f"> </small>!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à
+la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses v&#339;ux démesurés
+ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d&#8217;un songeur inconnu<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Au bout de peu d&#8217;instants, l&#8217;Empereur revint sur ses pas, dans l&#8217;allée,
+sous le feu de toutes ces prunelles d&#8217;oiseaux occultes dont il semblait
+passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu&#8217;il
+frôlait le banc où j&#8217;étais étendu.
+</p>
+
+<p>Il s&#8217;éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au
+détour d&#8217;une avenue, là-bas, disparut subitement.
+</p>
+
+<p>Demain, lorsque, dans Moscou, d&#8217;innombrables voix, entonnant le « <i>Bogë
+Tzara Harni</i> » scandé par le feu des puissants canons de la capitale
+religieuse de l&#8217;Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin,
+annonceront au monde le sacre du jeune successeur d&#8217;Alexandre II, &#8212; le
+songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont
+les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille<small class="f"> </small>! &#8212; Il se rappellera le
+promeneur qui écartait, d&#8217;un geste fatigué, les branches qui gênaient sa
+vue et ses pensées &#8212; il évoquera la haute figure du prédécesseur qui
+passa, dans l&#8217;ombre, &#8212; alors qu&#8217;autour de ce tzar, aussi l&#8217;épiant et
+l&#8217;observant en silence, d&#8217;obliques regards se multipliaient, menaçant
+son front morose et dédaigneux.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="12"></a> L&#8217;AVENTURE DE TSË-I-LA
+</h3>
+
+
+<p class="quote">« Devine, ou je te dévore. »
+</p>
+
+<p class="sign"> <span class="sc">Le Sphynx</span>.
+</p>
+
+
+<p>Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si,
+aux rizières d&#8217;or, étale jusqu&#8217;aux centrales principautés de l&#8217;Empire du
+Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de
+m&#339;urs à demi tartares.
+</p>
+
+<p>Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n&#8217;a pas encore éteint
+les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la
+Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition
+chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états
+moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin)<small class="f"> </small>; &#8212; elle diffère des croyances
+mandchoues en ce qu&#8217;elle admet les interventions <i>directes</i> des « dieux »
+dans les affaires du pays.
+</p>
+
+<p>L&#8217;avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le
+gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d&#8217;un despote sagace,
+avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à
+mille vengeances, dut de s&#8217;éteindre en paix au milieu de la haine de son
+peuple &#8212; dont il brava, jusqu&#8217;à la fin, sans soucis ni périls, les
+bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Une fois &#8212; quelque dix ans peut-être avant sa mort &#8212; par un midi d&#8217;été
+dont l&#8217;ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les
+feuillages des arbres, rutiler la poussière &#8212; et versait une pluie de
+flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages,
+qui, s&#8217;avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale
+Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire, &#8212; Tchë-Tang,
+assis dans la plus fraîche des salles d&#8217;honneur de son palais, sur un
+siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d&#8217;or neuf,
+s&#8217;accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.
+</p>
+
+<p>Derrière lui, la statue colossale de Fô, l&#8217;inexprimable dieu, dominait
+son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de
+cuir noir, la lance, l&#8217;arc ou la longue hache au poing. A sa droite se
+tenait debout son bourreau favori, l&#8217;éventant.
+</p>
+
+<p>Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des
+princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les
+fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré
+d&#8217;imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis,
+chacun des groupes où l&#8217;on causait à voix basse. Ne sachant qui
+exterminer, s&#8217;étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait,
+taciturne et menaçant.
+</p>
+
+<p>Une tenture s&#8217;écarta, donnant passage à un officier : celui-ci amenait,
+par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d&#8217;une
+belle physionomie. L&#8217;adolescent était revêtu d&#8217;une robe de soie feu, à
+ceinture brochée d&#8217;argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.
+</p>
+
+<p>Sur un coup d&#8217;&#339;il du roi :
+</p>
+
+<p> &#8212; Fils du Ciel, répondit l&#8217;officier, ce jeune homme a déclaré n&#8217;être
+qu&#8217;un obscur citoyen de la ville et s&#8217;appeler Tsë-i-la. Cependant, au
+mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu&#8217;il vient en mission vers
+toi de la part des Poussahs immortels.
+</p>
+
+<p> &#8212; Parle, dit Tchë-Tang.
+</p>
+
+<p>Tsë-i-la se redressa.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p> &#8212; Seigneur, dit-il d&#8217;une voix calme, je sais ce qui m&#8217;attend si je tiens
+mal mes paroles. &#8212; Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs,
+m&#8217;ayant favorisé de leur visitation, m&#8217;ont fait présent d&#8217;un secret qui
+éblouit l&#8217;entendement mortel. Si tu daignes l&#8217;écouter, tu reconnaîtras
+qu&#8217;il n&#8217;est point d&#8217;origine humaine, car l&#8217;entendre, seulement,
+éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera
+sur-le-champ le don mystérieux de lire &#8212; les yeux fermés, dans l&#8217;espace
+qui sépare les prunelles des paupières &#8212; <i>les noms mêmes, en traits de
+sang<small class="f"> </small>! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie,
+au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein</i>. Tu seras
+donc à l&#8217;abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras,
+paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont
+l&#8217;image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce
+secret est bien tel que je te l&#8217;annonce.
+</p>
+
+<p>A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l&#8217;assemblée, un frémissement et
+un grand silence. Une vague angoisse émouvait l&#8217;impassibilité ordinaire
+des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler,
+s&#8217;attestait, ainsi, possesseur et messager d&#8217;un sortilège divin.
+Plusieurs s&#8217;efforçant en vain de sourire, mais n&#8217;osant s&#8217;entre-regarder,
+pâlissaient, malgré eux, de l&#8217;assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait
+autour de lui cette gêne dénonciatrice.
+</p>
+
+<p>Enfin, l&#8217;un des princes, &#8212; pour dissimuler, sans doute, son inquiétude,
+s&#8217;écria :
+</p>
+
+<p> &#8212; Nous n&#8217;avons que faire des propos d&#8217;un insensé ivre d&#8217;opium.
+</p>
+
+<p>Les mandarins, alors, se rassurant :
+</p>
+
+<p> &#8212; Les Poussahs n&#8217;inspirent que les très vieux bonzes des déserts.
+</p>
+
+<p>Et l&#8217;un des ministres :
+</p>
+
+<p> &#8212; C&#8217;est à notre examen, tout d&#8217;abord, de décider si le prétendu secret
+dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d&#8217;être soumis à la
+haute sagesse du roi.
+</p>
+
+<p>A quoi, les officiers irrités :
+</p>
+
+<p> &#8212; Et lui-même... peut-être n&#8217;est-il qu&#8217;un de ceux dont le poignard
+n&#8217;attend, pour frapper le Maître, que l&#8217;instant où les yeux distraits...
+</p>
+
+<p> &#8212; Qu&#8217;on l&#8217;arrête<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des
+caractères sacrés :
+</p>
+
+<p> &#8212; Continue, dit-il, impassible.
+</p>
+
+<p>Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces
+joues, un petit éventail en brins d&#8217;ébène :
+</p>
+
+<p> &#8212; Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand
+secret en le révélant à d&#8217;autres, qu&#8217;au roi seul, j&#8217;en atteste les
+Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m&#8217;eussent point choisi
+pour interprète : &#8212; O princes, non, je n&#8217;ai pas fumé d&#8217;opium, je n&#8217;ai pas
+le visage d&#8217;un insensé, je ne porte point d&#8217;armes. Seulement, voici ce
+que j&#8217;ajoute. Si j&#8217;affronte la Mort lente, c&#8217;est qu&#8217;un tel secret vaut
+également, s&#8217;il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi,
+jugeras donc, en ton équité, s&#8217;il mérite le prix que je t&#8217;en
+demande. &#8212; Si, tout à coup, au son même des mots qui l&#8217;énoncent tu
+ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante &#8212; et son
+prodige<small class="f"> </small>! &#8212; les dieux m&#8217;ayant fait noble en me l&#8217;inspirant de leur souffle
+d&#8217;éclairs, tu m&#8217;accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l&#8217;insigne
+princier des mandarins et cinquante mille liangs d&#8217;or.
+</p>
+
+<p>En prononçant les mots « liangs d&#8217;or », une imperceptible teinte rose
+monta aux joues de Tsë-i-la, qu&#8217;il voila d&#8217;un battement d&#8217;éventail.
+</p>
+
+<p>L&#8217;exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et
+courrouça le c&#339;ur ombrageux du roi, dont elle révoltait l&#8217;orgueil et
+l&#8217;avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant
+le jeune homme qui, intrépide, ajouta :
+</p>
+
+<p> &#8212; J&#8217;attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l&#8217;inexprimable
+dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te
+paraîtra positif ou chimérique, de m&#8217;accorder <i>cette</i> récompense ou la
+mort qu&#8217;il te plaira.
+</p>
+
+<p>Tchë-Tang se leva :
+</p>
+
+<p> &#8212; C&#8217;est juré, dit-il<small class="f"> </small>; &#8212; suis-moi.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Quelques moments après, &#8212; sous des voûtes qu&#8217;une lampe, suspendue
+au-dessus de sa charmante tête, éclairait, &#8212; Tsë-i-la, lié de cordes
+fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la
+haute taille apparaissait, dans l&#8217;ombre, à trois pas de lui. Le roi se
+tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau<small class="f"> </small>; sa main droite
+s&#8217;appuyait sur le front d&#8217;un dragon de métal qui sortait de la muraille
+et dont l&#8217;&#339;il unique semblait considérer Tsë-i-la. &#8212; La robe verte de
+Tchë-Tang jetait des clartés<small class="f"> </small>; son collier de pierreries étincelait, sa
+tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans
+l&#8217;obscurité.
+</p>
+
+<p>Sous l&#8217;épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.
+</p>
+
+<p> &#8212; J&#8217;écoute, dit Tchë-Tang.
+</p>
+
+<p> &#8212; Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète
+Li-taï-pé. &#8212; Les dieux m&#8217;ont donné en génie, ce qu&#8217;ils t&#8217;ont donné en
+puissance<small class="f"> </small>; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les
+remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible,
+sans désirs, &#8212; lorsqu&#8217;un soir, sur la terrasse élevée de ton palais,
+au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j&#8217;ai vu ta
+fille Li-tien-Së, &#8212; qu&#8217;encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des
+grands arbres, au vent de la nuit. &#8212; Depuis ce soir-là, mon pinceau n&#8217;a
+plus tracé de caractères, et je sens en moi qu&#8217;elle aussi songe au
+rayonnement dont elle m&#8217;a pénétré<small class="f"> </small>!... Lassé de languir, préférant fût-ce
+la plus affreuse mort au supplice d&#8217;être sans elle, j&#8217;ai voulu, par un
+trait héroïque, d&#8217;une subtilité presque divine, m&#8217;élever, moi, passant,
+ô roi<small class="f"> </small>! jusqu&#8217;à elle, ta fille<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d&#8217;impatience, appuya son pouce
+sur l&#8217;&#339;il du dragon. Les deux battants d&#8217;une porte roulèrent sans bruit
+devant Tsë-i-la, lui laissant voir l&#8217;intérieur d&#8217;un cachot voisin.
+</p>
+
+<p>Trois hommes, en habits de cuir, s&#8217;y tenaient près d&#8217;un brasier où
+chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie,
+solide, s&#8217;effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite
+cage d&#8217;acier, ronde, trouée d&#8217;une ouverture circulaire.
+</p>
+
+<p>Ce que voyait Tsë-i-la, c&#8217;était l&#8217;appareil de la Mort terrible. Après
+d&#8217;atroces brûlures, la victime était suspendue en l&#8217;air, par un poignet,
+à cette corde de soie, &#8212; le pouce de l&#8217;autre main attaché, en arrière, au
+pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la
+tête, et, l&#8217;ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir
+introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au
+condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les
+ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.
+</p>
+
+<p>A cet aspect, dont l&#8217;horreur impressionnait, d&#8217;ordinaire, les plus
+résolus :
+</p>
+
+<p> &#8212; Tu oublies que nul ne doit m&#8217;entendre, hors toi<small class="f"> </small>! dit froidement
+Tsë-i-la.
+</p>
+
+<p>Les battants se refermèrent.
+</p>
+
+<p> &#8212; Ton secret<small class="f"> </small>? gronda Tchë-Tang.
+</p>
+
+<p> &#8212; Mon secret, tyran<small class="f"> </small>! &#8212; C&#8217;est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir<small class="f"> </small>!
+dit Tsë-i-la, l&#8217;éclair du génie dans les yeux. &#8212; Ma mort<small class="f"> </small>? Mais, c&#8217;est
+elle seule, ne le comprends-tu pas, qu&#8217;espèrent, là-haut, ceux qui
+attendent ton retour en frémissant<small class="f"> </small>!... Ne serait-elle pas l&#8217;aveu de la
+nullité de mes promesses<small class="f"> </small>?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en
+leurs c&#339;urs meurtriers, de ta crédulité déçue<small class="f"> </small>? Comment ne serait-elle
+pas le signal de ta perte<small class="f"> </small>?... Assurés de l&#8217;impunité, furieux de leur
+angoisse, comment, devant toi, diminué de l&#8217;espoir avorté, leur haine
+hésiterait-elle encore<small class="f"> </small>?... Appelle tes bourreaux<small class="f"> </small>! Je serai vengé. Mais
+je le vois : déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n&#8217;est plus
+qu&#8217;une question d&#8217;heures<small class="f"> </small>; et que tes enfants égorgés, selon l&#8217;usage, te
+suivront<small class="f"> </small>; &#8212; et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la
+proie de tes assassins.
+</p>
+
+<p>« Ah<small class="f"> </small>! si tu étais un prince profond<small class="f"> </small>!... Supposons que, tout à l&#8217;heure, au
+contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance
+prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de
+ton trône &#8212; et que là, m&#8217;ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu
+mandes la douce Li-tien-Së &#8212; ta fille, et mon âme<small class="f"> </small>! &#8212; qu&#8217;après nous avoir
+fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les
+cinquante mille liangs d&#8217;or, je jure qu&#8217;à cette vue tous ceux de tes
+courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l&#8217;ombre, contre
+toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards, &#8212; et qu&#8217;à l&#8217;avenir nul
+n&#8217;oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait
+ennemie. &#8212; Songe donc<small class="f"> </small>! L&#8217;on te sait raisonnable et froid, clairvoyant
+dans les conseils de l&#8217;État<small class="f"> </small>; donc il ne saurait être possible qu&#8217;une
+chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la
+soucieuse expression de ton visage en celle d&#8217;une stupeur sacrée,
+victorieuse, tranquille<small class="f"> </small>!... Quoi<small class="f"> </small>! l&#8217;on te sait cruel, et tu me laisses
+vivre<small class="f"> </small>? L&#8217;on te sait fourbe, et tu me laisses vivre<small class="f"> </small>? L&#8217;on te sait cupide,
+et tu me prodigues tant d&#8217;or<small class="f"> </small>? L&#8217;on te sait altier dans ton amour
+paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant
+inconnu<small class="f"> </small>? Quel doute subsisterait devant ceci<small class="f"> </small>?... En quoi voudrais-tu que
+consistât la valeur d&#8217;un secret, insufflé par les vieux génies de notre
+Ciel, <i>sinon dans l&#8217;environnante conviction que tu le possèdes</i><small class="f"> </small>?...
+C&#8217;est elle seule qu&#8217;il s&#8217;agissait de <span class="sc">créer</span><small class="f"> </small>! je l&#8217;ai fait. Le reste
+dépend de toi. J&#8217;ai tenu parole<small class="f"> </small>! &#8212; Va, je n&#8217;ai précisé les liangs d&#8217;or et
+la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du
+prix arraché à ta duplicité célèbre, l&#8217;épouvantable importance de mon
+imaginaire secret.
+</p>
+
+<p>« Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau,
+exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l&#8217;auguste Li-taï-pé, mon
+maître, aux pensées de lumière, &#8212; je te déclare, en vérité, voici ce que
+te dicte la sagesse. &#8212; Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux<small class="f"> </small>!
+Fais grâce, d&#8217;un c&#339;ur sous l&#8217;impression du Ciel<small class="f"> </small>! Menace d&#8217;être à
+l&#8217;avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie
+des peuples, en l&#8217;honneur de Fô (qui m&#8217;inspira cette ruse divine<small class="f"> </small>!) &#8212; Moi,
+demain je disparaîtrai. J&#8217;irai vivre, avec l&#8217;élue de mon amour, dans
+quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs
+d&#8217;or. &#8212; Le bouton de diamant des mandarins &#8212; que tout à l&#8217;heure je
+recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d&#8217;orgueil, &#8212; je présume
+que je ne le porterai jamais<small class="f"> </small>; j&#8217;ai d&#8217;autres ambitions : je crois
+seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux
+princes et aux royaumes<small class="f"> </small>; étant roi dans leur immortel empire, je n&#8217;ai
+que faire d&#8217;être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux
+m&#8217;ont donné la solidité du c&#339;ur et l&#8217;intelligence égale à celle,
+n&#8217;est-ce pas, de ton entourage<small class="f"> </small>? Je puis donc, mieux que l&#8217;un de tes
+grands, mettre la joie dans les yeux d&#8217;une jeune femme. Interroge
+Li-tien-Së, mon rêve<small class="f"> </small>! Je suis sûr qu&#8217;en voyant mes yeux, elle te le
+dira. &#8212; Pour toi, couvert d&#8217;une superstition protectrice, tu régneras, et
+si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en
+amour de ton trône raffermi. C&#8217;est là le secret des rois dignes de
+vivre<small class="f"> </small>! Je n&#8217;en ai pas d&#8217;autres à te livrer. &#8212; Pèse, choisis et prononce<small class="f"> </small>!
+J&#8217;ai parlé.
+</p>
+
+<p>Tsë-i-la se tut.
+</p>
+
+<p>Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre
+silencieuse s&#8217;allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers
+le jeune homme &#8212; et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda
+fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments
+indéfinissables.
+</p>
+
+<p>Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la<small class="f"> </small>; puis, lui
+jetant son collier royal autour du cou :
+</p>
+
+<p> &#8212; Viens, dit-il.
+</p>
+
+<p>Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de
+lumière et de liberté.
+</p>
+
+<p>Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune
+éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi :
+</p>
+
+<p> &#8212; Quoi<small class="f"> </small>! ces pierreries encore<small class="f"> </small>! murmurait-il : qui donc te calomniait<small class="f"> </small>?
+C&#8217;est plus que les richesses promises<small class="f"> </small>! &#8212; Que veut payer le roi, par ce
+collier<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p> &#8212; Tes injures<small class="f"> </small>! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte
+vers le soleil.
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="13"></a> AKËDYSSÉRIL
+</h3>
+
+
+<p class="sign"> <i>A monsieur le Marquis de Salisbury</i>.
+</p>
+
+
+<p class="quote"><i>Toute chose ne se constitue que de son vide.</i>
+</p>
+
+<p class="sign"> Livres Hindous.
+</p>
+
+
+<p>La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d&#8217;or<small class="f"> </small>; c&#8217;était
+un soir des vieux âges<small class="f"> </small>; la mort de l&#8217;astre Souryâ, phénix du monde,
+arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.
+</p>
+
+<p>Sur les hauteurs, à l&#8217;est occidental, de longues forêts de
+palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages
+sur les vallées du Habad : &#8212; à leurs versants opposés s&#8217;alternaient, dans
+les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues
+de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l&#8217;étouffante brise.
+Là, dans ces jardins, s&#8217;élançaient des fontaines dont les jets
+retombaient en gouttes d&#8217;une neige couleur de feu.
+</p>
+
+<p>Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l&#8217;éternel de
+ses colonnades colossales dominait la cité : ses portails lamés d&#8217;or
+réfractaient les clartés aériennes et, s&#8217;espaçant à ses alentours, les
+cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs
+de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les
+étincelantes eaux du Gange : les ciselures à jour de leurs créneaux
+s&#8217;enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.
+</p>
+
+<p>L&#8217;eau radieuse dormait sous les quais sacrés<small class="f"> </small>; des voiles, à des
+distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence
+du fleuve, et l&#8217;immense ville riveraine se déroulait en un désordre
+oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux
+coupoles blanches, ses monuments, jusqu&#8217;aux quartiers des Parais où le
+pyramidion du lingham de Sivà, l&#8217;ardent Wissikhor, semblait brûler dans
+l&#8217;incendie de l&#8217;azur.
+</p>
+
+<p>Aux plus profonds lointains, l&#8217;allée circulaire des Puits, les
+interminables habitations militaires, les bazars de la zone des
+Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de
+Wisvamithra se fondaient en des teintes d&#8217;opale, si pures qu&#8217;y
+scintillaient déjà des lueurs d&#8217;étoiles. Et surplombant dans les cieux
+mêmes, ces confins de l&#8217;horizon, de démesurées figures d&#8217;êtres divins,
+sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient,
+évasant leurs genoux dans l&#8217;immensité : c&#8217;étaient des cimes taillées en
+forme de dieux<small class="f"> </small>; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l&#8217;abîme, à
+l&#8217;extrémité d&#8217;un bras vertigineux, un lotus de pierre<small class="f"> </small>; &#8212; et l&#8217;immobilité
+de ces présences inquiétait l&#8217;espace, effrayait la vie.
+</p>
+
+<p>Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de
+gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir. &#8212; La
+multitude emplissait d&#8217;une allégresse grave les rues, les places
+publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des
+deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter,
+de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé
+chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu&#8217;aux heures
+sublimes, annonçait le retour d&#8217;Akëdysséril, de la jeune triomphatrice
+des deux rois d&#8217;Agra, &#8212; de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux
+éclatants, &#8212; de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de
+trame d&#8217;or, s&#8217;était illustrée à l&#8217;assaut d&#8217;Éléphanta par des faits
+d&#8217;héroïsme qui avaient enflammé autour d&#8217;elle mille courages.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Akëdysséril était la fille d&#8217;un pâtre, Gwalior.
+</p>
+
+<p>Un jour, au profond d&#8217;un val des environs de Bénarès, par un automnal
+midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux
+bords d&#8217;une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur
+d&#8217;aurochs, Sinjab, l&#8217;héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait
+alors sur l&#8217;immense contrée du Habad. Et, sur l&#8217;instant même, le charme
+de l&#8217;enfant prédestinée avait suscité, dans tout l&#8217;être du jeune prince,
+un amour divin<small class="f"> </small>! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens
+de Sinjab qu&#8217;il l&#8217;élut, d&#8217;un c&#339;ur ébloui, pour sa seule épouse, &#8212; et
+c&#8217;était ainsi que l&#8217;enfant du conducteur de troupeaux était devenue
+conductrice de peuples.
+</p>
+
+<p>Or, voici : peu de temps après la merveilleuse union, le prince, &#8212; qu&#8217;elle
+aussi avait aimé à jamais, &#8212; était mort. Et, sur le vieux monarque, un
+désespoir avait à ce point projeté l&#8217;ombre dont on succombe, que tous
+entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l&#8217;aboiement des chiens
+funèbres d&#8217;Yama, le dieu qui appelle, &#8212; et les peuples avaient dû élever,
+à la hâte, un double tombeau.
+</p>
+
+<p>Désormais, n&#8217;était-ce pas au jeune frère de Sinjab, &#8212; à Sedjnour, le
+prince presque enfant, &#8212; que la succession dynastique du trône de Séür,
+sous la tutelle auguste d&#8217;Akëdysséril, devait être transmise<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>Peut-être : nul ne délimitera la justice d&#8217;aucun droit chez les mortels.
+</p>
+
+<p>Durant les rapides jours de son ascendante fortune, &#8212; du vivant de
+Sinjab, enfin, &#8212; la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions
+et d&#8217;un c&#339;ur tourmenté par l&#8217;avenir, s&#8217;était conduite en brillante
+rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force,
+le courage et l&#8217;amour. &#8212; Ah<small class="f"> </small>! comme elle avait su, par de politiques
+largesses de dignités et d&#8217;or, se créer, à la cour de Séür, dans
+l&#8217;armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l&#8217;état, dans les
+provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d&#8217;une puissance que,
+d&#8217;heure en heure, le temps avait consolidée<small class="f"> </small>!... Anxieuse, aujourd&#8217;hui,
+des lendemains d&#8217;un avènement nouveau dont la nature, même, lui était
+inconnue &#8212; car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s&#8217;instruisit
+au loin, chez les sages du Népâl &#8212; Akëdysséril, dès que le rappel du
+jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s&#8217;affranchir,
+d&#8217;avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui
+réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous
+discutables devoirs, de la puissance royale.
+</p>
+
+<p>Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc
+envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés
+d&#8217;intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de
+sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son
+escorte, &#8212; ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa
+fiancée d&#8217;amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.
+</p>
+
+<p>Et ce fut au moment où tous deux s&#8217;apparaissaient pour la première fois,
+sur la route, aux clartés de la nuit.
+</p>
+
+<p>Depuis cette heure, prisonniers d&#8217;Akëdysséril, les deux adolescents
+vivaient précipités du trône, isolés l&#8217;un de l&#8217;autre en deux palais que
+séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde
+sévère.
+</p>
+
+<p>Ce double isolement, une raison d&#8217;état le motivait : si l&#8217;un d&#8217;eux
+parvenait à s&#8217;enfuir, l&#8217;autre demeurait en otage et, réalisant la loi de
+prédestination promise aux fiancés dans l&#8217;Inde ancienne, ne s&#8217;étant
+apparus cependant, qu&#8217;une fois, ils étaient devenus la pensée l&#8217;un de
+l&#8217;autre et s&#8217;aimaient d&#8217;une ardeur éternelle.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Près d&#8217;une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la
+dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement
+ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante,
+traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les
+menaçant<small class="f"> </small>! &#8212; Son lucide esprit n&#8217;avait-il pas su augmenter la prospérité
+de ses États<small class="f"> </small>! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la
+région l&#8217;admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette
+guerrière &#8212; si délicieuse qu&#8217;en recevoir la mort était une faveur qu&#8217;elle
+ne prodiguait pas.
+</p>
+
+<p>Et puis, une légende de gloire s&#8217;était répandue touchant son étrange
+valeur dans les batailles : souvent, les légions hindoues l&#8217;avaient vue,
+au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et
+intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l&#8217;haodah lourd de pierreries
+de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots
+et de flèches, indiquer, d&#8217;un altier flamboiement de cimeterre, la
+victoire.
+</p>
+
+<p>C&#8217;est pourquoi le retour d&#8217;Akëdysséril dans sa capitale, après un
+guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports
+de son peuple.
+</p>
+
+<p>Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n&#8217;en fut plus
+distante que de très peu d&#8217;heures. Maintenant, on distinguait, au loin
+déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de
+fer descendaient les collines : la reine viendrait, sans doute, par la
+route de Surate<small class="f"> </small>; elle entrerait par la porte principale des citadelles,
+laissant camper ses armées dans les villages environnants.
+</p>
+
+<p>Déjà, dans Bénarès, au profond de l&#8217;allée de Pryamvêda, des torches
+couraient sous les térébinthes<small class="f"> </small>; les esclaves royaux illuminaient de
+lampes, en hâte, l&#8217;immense palais de Séür. La population cueillait des
+branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l&#8217;avenue
+du palais, transversale à l&#8217;allée des Richis, s&#8217;ouvrant sur la place de
+Kama<small class="f"> </small>; l&#8217;on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en
+écoutant frémir la terre sous l&#8217;irruption des chars de guerre, des
+fantassins en marche et des flots de cavalerie.
+</p>
+
+<p>Soudain, l&#8217;on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des
+cliquetis d&#8217;armes et de chaînes &#8212; et, brisées par les chocs sonores de
+ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute
+part, des cohortes d&#8217;avant-garde entraient dans la ville, enseignes
+hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs
+sowaris.
+</p>
+
+<p>Sur la place de Kama, l&#8217;esplanade de la porte de Surate était couverte
+de ces fauves tapis d&#8217;Irmensul &#8212; et des lointaines manufactures
+d&#8217;Ypsamboul &#8212; tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des
+marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques.
+</p>
+
+<p>Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers
+et des sycomores, le long de l&#8217;avenue du Gange, flottaient de riches
+étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte
+d&#8217;Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un
+éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes,
+d&#8217;officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès
+duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad. &#8212; On donnerait
+des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d&#8217;Éléphanta &#8212; de
+la poudre d&#8217;or, aussi &#8212; et, surtout, on livrerait, aux lueurs d&#8217;une
+torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes
+combats de rhinocéros qu&#8217;idolâtraient les Hindous. Les habitants
+redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la
+reine<small class="f"> </small>; ils questionnaient les haletants éclaireurs<small class="f"> </small>; à grand&#8217;peine, ils
+étaient rassurés.
+</p>
+
+<p>Dans un espace laissé libre, entre d&#8217;élevés et lourd trépieds de bronze
+d&#8217;où s&#8217;échappaient de bleuâtres vapeurs d&#8217;encens, se tordaient, en des
+guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes<small class="f"> </small>; elles
+jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de
+poignards, simulaient des mouvements de volupté, &#8212; des disputes, aussi,
+pour donner à leurs traits une animation<small class="f"> </small>; &#8212; c&#8217;était à l&#8217;entrée de
+l&#8217;avenue des Richis sur le chemin du palais.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>A l&#8217;autre extrémité de la place de Kama s&#8217;ouvrait, silencieusement, la
+plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le
+regard. Elle s&#8217;étendait, déserte, assombrissant, sur son profond
+parcours à l&#8217;abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant
+l&#8217;entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres,
+faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons
+d&#8217;une musique aiguë.
+</p>
+
+<p>C&#8217;était l&#8217;avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût
+aventuré sous l&#8217;épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient
+accoutumés à n&#8217;en parler jamais &#8212; fût-ce à voix basse. Et, comme la joie
+oppressait, aujourd&#8217;hui, les c&#339;urs, on ne prenait aucune attention à
+cette avenue. On eût dit qu&#8217;elle n&#8217;arrondissait pas là, béante, ses
+ténèbres, avec son aspect de songe. D&#8217;après une très vieille tradition,
+à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des
+feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la
+terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l&#8217;étendue était toute
+pénétrée de l&#8217;ombre même de Sivà.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Tous les yeux interrogeaient l&#8217;horizon. &#8212; Viendrait-elle avant que montât
+la nuit<small class="f"> </small>? Et c&#8217;était une impatience à la fois recueillie et joyeuse.
+</p>
+
+<p>Cependant le crépuscule s&#8217;azurait, les flammes dorées s&#8217;éteignaient et,
+dans la pâleur du ciel, déjà, &#8212; des étoiles...
+</p>
+
+<p>Au moment où le globe divin oscillait au bord de l&#8217;espace, prêt à
+s&#8217;abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les
+vapeurs occidentales, &#8212; et voici qu&#8217;en cet instant même, au sortir des
+défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s&#8217;aplanissait la
+route de Surate, apparurent, en des étincellements d&#8217;épaisses
+poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des
+chars &#8212; et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts
+de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères
+d&#8217;airain d&#8217;où sortaient de centrales pointes mortelles : un hérissement
+de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes
+coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de
+chaque pas. Puis, escortant l&#8217;attirail roulant des machines de siège, et
+les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des
+litières de feuilles, gisaient les blessés, d&#8217;autres troupes de pied,
+les javelots ou la grande fronde à la ceinture<small class="f"> </small>; &#8212; enfin, les chariots des
+vivres. C&#8217;était là presque toute l&#8217;avant-garde<small class="f"> </small>; ils descendaient, en
+hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement
+par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales,
+encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient
+sur Bénarès.
+</p>
+
+<p>Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la
+route, criant différents ordres, et suivie d&#8217;un roulis de pesants
+traîneaux d&#8217;où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des
+richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse,
+secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux
+tigrés, les deux rois d&#8217;Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe
+dans sa capitale, bien qu&#8217;avec de grands honneurs.
+</p>
+
+<p>Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants,
+montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant,
+quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc
+transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches : c&#8217;étaient les
+belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.
+</p>
+
+<p>Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d&#8217;un demi-orbe formé
+de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de
+guerriers d&#8217;élite &#8212; que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l&#8217;immense
+vision d&#8217;un enveloppement d&#8217;armées &#8212; apparut l&#8217;éléphant noir, aux
+défenses dorées, d&#8217;Akëdysséril.
+</p>
+
+<p>A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois
+d&#8217;orgueil et d&#8217;épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante
+acclamation<small class="f"> </small>; des milliers de palmes, agitées, s&#8217;élevèrent<small class="f"> </small>; ce fut une
+enthousiaste furie de joie.
+</p>
+
+<p>Déjà, dans la haute lueur de l&#8217;air, on distinguait la forme de la reine
+du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait,
+mystiquement, blanche en sa robe d&#8217;or, sur le disque du soleil. On
+apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s&#8217;agrafait
+son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main
+gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l&#8217;exemple des Dêvas
+sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa
+main droite, la fleur sceptrale de l&#8217;Inde, un lotus d&#8217;or mouillé d&#8217;une
+rosée de rubis.
+</p>
+
+<p>Le soir, qui l&#8217;illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les
+jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de
+l&#8217;espace, les diverses extrémités des trompes, &#8212; et, plus haut,
+latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de
+palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes
+des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des
+haches.
+</p>
+
+<p>Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.
+</p>
+
+<p>Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle
+effroyable masquait l&#8217;espace une monstrueuse nuée noire, mouvante,
+sembla s&#8217;élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire &#8212; et
+graduellement &#8212; du ras de l&#8217;horizon : c&#8217;était l&#8217;armée qui surgissait
+derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses
+puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements
+étaient préparés dans les bourgs prochains.
+</p>
+
+<p>Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de
+l&#8217;Entrée-du-Septentrion que d&#8217;une portée de flèches, les cortèges
+s&#8217;avancèrent sur la route pour l&#8217;accueillir.
+</p>
+
+<p>Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d&#8217;Akëdysséril.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La
+pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d&#8217;un bandeau fané dans les
+batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d&#8217;or, la pâleur de son
+front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et
+musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d&#8217;or de sa robe, aux
+bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d&#8217;un charme oppressif
+qui, d&#8217;abord, inspirait plutôt le trouble que l&#8217;amour. Pourtant des
+enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de
+l&#8217;avoir vue.
+</p>
+
+<p>Une lueur d&#8217;ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son
+corps : telles ces transparences dont l&#8217;aube, voilée par les cimes
+hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.
+</p>
+
+<p>Sous l&#8217;horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu
+sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux,
+surchargés de rêves, dispensaient autour d&#8217;elle une magie
+transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils
+saturaient d&#8217;inconnus enchantements l&#8217;étrangeté fatale de ce visage,
+dont la beauté ne s&#8217;oubliait plus.
+</p>
+
+<p>Et le saillant des tempes altières, l&#8217;ovale subtil des joues, les
+cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche
+touchée d&#8217;une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce
+sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet
+ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus
+magnétique séduction lorsqu&#8217;on avait subi le rayonnement de ses yeux
+étoilées.
+</p>
+
+<p>Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.
+</p>
+
+<p>Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les
+jardins de ses palais, si l&#8217;une d&#8217;entre elles, d&#8217;une charmante parole,
+s&#8217;émerveillait des infinis désirs qu&#8217;élevait, sur ses pas, l&#8217;héroïque
+maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.
+</p>
+
+<p>Oh<small class="f"> </small>! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses
+mélancolies de cette femme, le son d&#8217;or de son rire, &#8212; mordre, presser
+idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce c&#339;ur, en des baisers
+partagés<small class="f"> </small>! &#8212; étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes
+de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s&#8217;y perdre &#8212; en l&#8217;abîme
+de ses yeux, surtout<small class="f"> </small>!... Pensées à briser les sens, d&#8217;où se
+réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux
+chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d&#8217;où sortait
+cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs
+d&#8217;armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures
+reçues là, sous ses prunelles.
+</p>
+
+<p>Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d&#8217;elle entière,
+s&#8217;exhalait une odeur subtile, inespérée<small class="f"> </small>! enivrante &#8212; et telle...
+que, &#8212; dans l&#8217;animation, surtout des mêlées, &#8212; un charme torturait autour
+d&#8217;elle<small class="f"> </small>! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à
+son ombre... sacrifice qu&#8217;elle encourageait, parfois, d&#8217;un regard
+surhumain, si délirant qu&#8217;elle semblait s&#8217;y donner.
+</p>
+
+<p>C&#8217;étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d&#8217;elle
+seule connus et qui s&#8217;évoquaient en ses sommeils.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Telle apparaissait Akëdysséril, à l&#8217;entrée, maintenant de la citadelle.
+Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d&#8217;amour
+dont la saluèrent les seigneurs<small class="f"> </small>; puis, sur un signe imperceptible, les
+chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les
+voûtes et s&#8217;irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d&#8217;allégresse
+de son peuple l&#8217;appelaient : poussant donc son éléphant noir sous le
+porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra
+dans Bénarès.
+</p>
+
+<p>Soudainement, ses regards tombèrent sur l&#8217;avenue décriée au fond de
+laquelle s&#8217;accusait, dans l&#8217;éloignement, l&#8217;antique, l&#8217;énorme façade
+écrasée du temple de Sivà.
+</p>
+
+<p>Tressaillant &#8212; d&#8217;un souvenir, sans doute &#8212; elle arrêta sa monture, jeta un
+ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l&#8217;hodah sur les
+flancs de l&#8217;animal.
+</p>
+
+<p>Elle descendit légèrement. &#8212; Et voici que, pareils à des êtres évoqués
+par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques
+noirs, &#8212; délateurs sûrs et rusés &#8212; chargés, certes<small class="f"> </small>! de quelque mission
+très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle.
+</p>
+
+<p>On s&#8217;écarta, d&#8217;après un v&#339;u de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés
+autour d&#8217;elle chuchotèrent, l&#8217;un après l&#8217;autre, longtemps, longtemps, de
+très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l&#8217;effet sur
+la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu&#8217;elle écoutait, que
+son pâlissant visage s&#8217;éclaira, tout à coup, d&#8217;un affreux reflet
+menaçant.
+</p>
+
+<p>Elle se détourna<small class="f"> </small>; puis, d&#8217;une voix brusque et qui vibra dans le silence
+de la place muette :
+</p>
+
+<p> &#8212; Un char<small class="f"> </small>! s&#8217;écria-t-elle.
+</p>
+
+<p>Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux
+rênes de soie tressée de fils d&#8217;airain.
+</p>
+
+<p>Bondissant à la place quittée :
+</p>
+
+<p> &#8212; Que nul ne me suive<small class="f"> </small>! ajouta-t-elle,
+</p>
+
+<p>Et, de ses yeux fixes, elle considérait l&#8217;avenue déserte. Indifférente à
+la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville
+interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d&#8217;étincelles,
+renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur
+des roues, s&#8217;enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs
+ombrages de Sivà, qui prolongeaient l&#8217;horreur de leur solitude jusqu&#8217;au
+temple fatal.
+</p>
+
+<p>On la vit bientôt décroître, dans l&#8217;éloignement, devenir une
+clarté, &#8212; puis, comme une scintillation d&#8217;étoile...
+</p>
+
+<p>Enfin, tous, confusément, l&#8217;aperçurent, lorsque, parvenue à l&#8217;éclaircie
+septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques
+au delà desquelles, sur la hauteur, s&#8217;étendaient les parvis du
+sanctuaire et ses colonnades profondes.
+</p>
+
+<p>Retenant, d&#8217;une main, le pli de sa robe d&#8217;or, elle gravissait,
+maintenant, là-bas, les marches redoutées.
+</p>
+
+<p>Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de
+son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion,
+comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu&#8217;à la
+place de Kama.
+</p>
+
+<p>Au troisième appel, les mystérieux battants s&#8217;ouvrirent sans aucun
+bruit. Akëdysséril, comme une vision, s&#8217;avança dans l&#8217;intérieur de
+l&#8217;édifice.
+</p>
+
+<p>Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques,
+distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur
+elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la
+demeure du dieu.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s&#8217;aventura
+sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles
+des piliers, &#8212; et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses
+pas.
+</p>
+
+<p>Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux
+creusés, du seul côté de l&#8217;Occident, au plus épais des hautes murailles,
+éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le
+crépuscule de l&#8217;enceinte. &#8212; Ses brodequins de guerre, sanglants encore de
+la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu&#8217;elle
+affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées
+obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des
+dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe
+d&#8217;or.
+</p>
+
+<p>Au fond, sur des blocs &#8212; entassés &#8212; de porphyre rouge, surgissait une
+formidable vision de pierre, couleur de nuit.
+</p>
+
+<p>Le colosse, assis, s&#8217;élargissait en l&#8217;écartement de ses jambes,
+configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l&#8217;Existence
+Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul
+apparaissait. L&#8217;inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée,
+sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son
+sein funèbre, &#8212; et ses genoux, s&#8217;étendant à travers l&#8217;espace, touchaient,
+des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l&#8217;exhaussement de trois
+degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles
+cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà.
+</p>
+
+<p>Là, derrière les plis impénétrables, s&#8217;allongeait, disposée en pente
+vers les portiques, la Pierre des Immolations.
+</p>
+
+<p>Depuis les âges obscurs de l&#8217;Inde, à l&#8217;approche de tous les minuits, les
+brahmes sivaïtes, au grondement d&#8217;un gong d&#8217;appel, débordaient de leurs
+souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain &#8212; qui,
+parfois, était accouru s&#8217;offrir de lui-même, transporté du dédain de
+vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l&#8217;autel, car aucune
+lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la
+Pierre cette victime nue et que des entraves d&#8217;airain retenaient aux
+quatre membres.
+</p>
+
+<p>Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l&#8217;entourage
+recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur
+de Sivà, séparant d&#8217;un arrêt chacun de ses pas, s&#8217;avançait... puis, se
+penchant avec lenteur vers la Pierre, d&#8217;un seul coup de sa large lame
+ouvrait silencieusement la poitrine de l&#8217;holocauste.
+</p>
+
+<p>Alors, quittant l&#8217;autel, dans l&#8217;aveugle dévotion à la divinité
+destructrice, le Grand-Pontife s&#8217;approchait, maudissant les cieux. Et,
+plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu&#8217;il élargissait avec
+force, en fouillait, d&#8217;abord, l&#8217;horreur. Puis, il en retirait ses bras,
+les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine
+le c&#339;ur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient
+entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.
+</p>
+
+<p>Le grommellement monotone des brahmes, qu&#8217;envahissait une extase, râlait
+autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la
+Lumière) d&#8217;eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait
+retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les
+suprêmes palpitations : et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la
+vie, le long du ventre apaisé du dieu.
+</p>
+
+<p>Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du
+temple ne retentissaient jamais que d&#8217;un grand cri.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Ce soir-là, debout sur le triple degré au-delà duquel s&#8217;étalait, ainsi
+long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant
+visible des solitudes du temple : &#8212; et l&#8217;aspect de cet homme était aussi
+glaçant que l&#8217;aspect de son dieu.
+</p>
+
+<p>La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d&#8217;un haillon
+sombre, &#8212; et dont l&#8217;ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre
+aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère, &#8212; se
+détachait sur l&#8217;ensanglantement des lourdes draperies.
+</p>
+
+<p>L&#8217;impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et
+chauve, qu&#8217;effleurait en cet instant sur le fuyant d&#8217;une tempe, le feu
+d&#8217;une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous
+leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne
+pouvoir distinguer que l&#8217;Invisible.
+</p>
+
+<p>Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d&#8217;aigle sur une bouche
+pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang &#8212; et
+qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait
+seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement
+chargée par la mort, car l&#8217;ensemble de ce que l&#8217;Homme appelle la Vie,
+sauf l&#8217;animation, semblait détruite en ce spectral ascète.
+</p>
+
+<p>Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de
+Sivà, le prêtre aux mains affreuses, &#8212; l&#8217;Anachorète au nom de lui-même
+oublié &#8212; et dont nul mortel n&#8217;eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu&#8217;à
+travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du
+tigre.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Or, c&#8217;était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril : c&#8217;était bien cet
+homme dont l&#8217;aspect la transportait d&#8217;une fureur que trahissaient les
+houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses
+lèvres<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Arrivée, enfin, devant lui, la reine s&#8217;arrêta, le considéra pendant un
+instant sans une parole, puis, d&#8217;une voix qui retentit ferme, jeune,
+vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Brahmane, je sais que tu t&#8217;es affranchi de nos joies, de nos désirs,
+de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les
+siècles. Tu marches environné des brumes d&#8217;une légende divine. Un pâtre,
+des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de b&#339;ufs sauvages
+t&#8217;ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front
+dans les immenses clartés de l&#8217;orage et, tout illuminé d&#8217;éclairs dont la
+vertu brûlante s&#8217;émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu
+réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu
+que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en
+esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.
+</p>
+
+<p>« Comment donc te menacer, figure inaccessible<small class="f"> </small>! Mes bourreaux
+épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et
+mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité
+neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu. »
+</p>
+
+<p>Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses
+regards vers le grand visage d&#8217;ombre perdu dans les hautes ténèbres du
+temple :
+</p>
+
+<p> &#8212; Sivà<small class="f"> </small>! cria-t-elle, dieu dont l&#8217;invisible vol revêt de terreur jusqu&#8217;à
+la lumière du soleil, &#8212; dieu qui devant l&#8217;<span class="sc">irrévélé</span> te dressas, improuvant
+et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire<small class="f"> </small>! &#8212; si
+j&#8217;ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence
+exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d&#8217;un
+jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton
+prêtre.
+</p>
+
+<p>« Ressouviens-toi, puisque c&#8217;est l&#8217;attribut des Dieux de s&#8217;intéresser si
+étrangement aux plaintes humaines<small class="f"> </small>! Peu d&#8217;aurores avaient brillé sur mon
+règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l&#8217;Iaxarte et
+l&#8217;Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la
+Sogdiane, &#8212; dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière
+Yelka. &#8212; Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette
+guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais
+me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère,
+hélas<small class="f"> </small>! de Sinjab, mon époux inoublié. &#8212; Si j&#8217;étais une conquérante,
+Sedjnour n&#8217;était-il pas issu de la race d&#8217;Ebbahâr, le plus ancien des
+rois<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>« Je vainquis, en Sogdiane<small class="f"> </small>! Et je dus soumettre, à mon retour, les
+rebelles qui m&#8217;ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des
+inscriptions durables.
+</p>
+
+<p>« Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d&#8217;autres
+guerres, le Conseil de mes vizirs d&#8217;État, dans Bénarès, statua
+d&#8217;anéantir l&#8217;objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un
+décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa
+fiancée, &#8212; et l&#8217;Inde m&#8217;adjura d&#8217;en hâter l&#8217;exécution pour assurer, enfin,
+la stabilité de mon trône et de la paix.
+</p>
+
+<p>« En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en
+bravant les remords d&#8217;un tel crime. Qu&#8217;ils fussent mes captifs, je
+m&#8217;accordais avec tristesse &#8212; ô dieu des méditations désespérées<small class="f"> </small>! cette
+inévitable iniquité<small class="f"> </small>!... mais qu&#8217;ils devinssent mes victimes<small class="f"> </small>?... Lâcheté
+d&#8217;un c&#339;ur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les
+fiertés de mon être &#8212; Et puis, ô dieu des victoires<small class="f"> </small>! je ne suis point
+cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l&#8217;ennui se plaît à
+voir mourir<small class="f"> </small>; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont
+faites de clémence &#8212; et, comme l&#8217;une de mes s&#339;urs de gloire, Sivà, je fus
+élevée par des colombes.
+</p>
+
+<p>« Cependant, l&#8217;existence de ces enfants était un constant péril. Il
+fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause,
+sans doute, ferait verser encore<small class="f"> </small>! Avais-je le droit de les laisser
+vivre, moi, reine<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>« Ah<small class="f"> </small>! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux, &#8212; pour
+juger s&#8217;ils étaient dignes de l&#8217;anxiété dont se tourmentait mon âme. &#8212; Un
+jour, aux premiers rayons de l&#8217;aurore, je revêtis mes vêtements
+d&#8217;autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de
+mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures
+perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange.
+</p>
+
+<p>« O Sivà<small class="f"> </small>! je revins éblouie, le soir<small class="f"> </small>!... Et, lorsque je me retrouvai
+seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure
+veuve, une mélancolie de vivre m&#8217;accabla : je me sentis plus troublée que
+je ne l&#8217;aurais cru possible<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« O couple pur d&#8217;êtres charmants qui s&#8217;étonnaient sans me haïr<small class="f"> </small>! Leur
+existence ne palpitait que d&#8217;un espoir : leur union d&#8217;amour<small class="f"> </small>!... libres ou
+captifs<small class="f"> </small>!... fût-ce même dans l&#8217;exil<small class="f"> </small>!... Cet adolescent royal, aux
+regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab<small class="f"> </small>!
+Cette enfant chaste et si aimante, si belle<small class="f"> </small>! leurs âmes séparées, mais
+non désunies, s&#8217;appelaient et se savaient l&#8217;une à l&#8217;autre<small class="f"> </small>! N&#8217;est-ce donc
+pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre
+Inde sublime, le sentiment de l&#8217;amour<small class="f"> </small>! Fidèle, immortellement<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Eux, un danger, Sivà<small class="f"> </small>? &#8212; Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait
+grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois<small class="f"> </small>! Il me plaignait
+en souriant, de m&#8217;en être si passionnément fatiguée<small class="f"> </small>! Prince insoucieux
+de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me
+fait pâlir<small class="f"> </small>!... S&#8217;aimer<small class="f"> </small>! Tel était &#8212; ainsi que pour son amante
+Yalka &#8212; l&#8217;unique royaume<small class="f"> </small>! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que
+j&#8217;allais les réunir vite &#8212; puisque je fus aimée et que j&#8217;étais
+fidèle<small class="f"> </small>!... »
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses
+mains radieuses, continua :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux<small class="f"> </small>? Non<small class="f"> </small>!
+Jamais<small class="f"> </small>! &#8212; Cependant, que résoudre<small class="f"> </small>? Puisque la mort, seule, peut mettra
+fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d&#8217;un
+prince &#8212; et que l&#8217;Inde me demandait la paix<small class="f"> </small>?... Déjà d&#8217;autres rébellions
+menaçaient : il me fallait encore m&#8217;armer contre
+l&#8217;Indo-Scythie... &#8212; Soudainement, une étrange pensée m&#8217;illumina<small class="f"> </small>! C&#8217;était
+la veille du jour où j&#8217;allais marcher contre les aborigènes des monts
+arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà<small class="f"> </small>! Quittant, de nuit,
+mon palais, j&#8217;accourus ici, seule : &#8212; rappelle-toi<small class="f"> </small>! divinité morose<small class="f"> </small>! &#8212; Et
+je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife.
+</p>
+
+<p>« Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur
+s&#8217;éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l&#8217;admiration des
+peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé &#8212; non, rien ne
+peut égaler en joie les premières délices de l&#8217;Amour ni ses voluptueuses
+tortures. Si l&#8217;on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne
+battrait plus depuis l&#8217;heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva
+sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Cependant, si par quelque enchantement, il était possible &#8212; que ces
+enfants condamnés <i>mourussent d&#8217;une joie si vive, si pénétrante, si
+encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la
+vie</i><small class="f"> </small>? Oui, par l&#8217;une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme
+des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même, &#8212; l&#8217;exalter par
+quelque vertu de Sivà, &#8212; d&#8217;un embrasement de désirs... peut-être le feu
+de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de
+leurs sens en un évanouissement sans réveil<small class="f"> </small>! &#8212; Ah<small class="f"> </small>! si cette mort céleste
+était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu&#8217;ils se
+la donneraient à eux-mêmes<small class="f"> </small>? Seule, elle me semblait digne de leur
+douceur et de leur beauté.
+</p>
+
+<p>« Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse
+divine, me répondit avec tranquillité :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Reine, j&#8217;accomplirai ton désir<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>« Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes
+ordres, des palais de mes captifs. &#8212; Consolée, d&#8217;avance, par la beauté de
+mon crime, je me départis en armes, l&#8217;aube suivante, vers
+l&#8217;Arachosie, &#8212; d&#8217;où je reviens, victorieuse encore, Sivà<small class="f"> </small>! grâce à ton
+ombre et à mes guerriers, ce soir.
+</p>
+
+<p>« Or, tout à l&#8217;heure, au franchir des citadelles, j&#8217;eus souci de la
+fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà
+songeuse d&#8217;offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple,
+lorsque mes phaodjs, apparus, m&#8217;ont révélé quelle fut, envers moi, la
+duplicité de ce très vieux homme-ci. »
+</p>
+
+<p>La souveraine veuve regarda le fakir : à peine si sa voix décelait, en de
+légers tremblements, la fureur qu&#8217;elle dominait.
+</p>
+
+<p> &#8212; « Démens-moi<small class="f"> </small>! continua-t-elle<small class="f"> </small>; dis-nous de quelles délices tu tins à
+fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise<small class="f"> </small>? sous
+les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis<small class="f"> </small>? En quels
+inconnus frémissements d&#8217;amour tu fis vibrer leurs sens jusqu&#8217;à cet
+alanguissement mortel où je rêvais que s&#8217;éteignissent leurs deux êtres<small class="f"> </small>!
+Non<small class="f"> </small>! tais-toi.
+</p>
+
+<p>« Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t&#8217;observaient &#8212; et j&#8217;ai
+lieu d&#8217;estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes
+yeux<small class="f"> </small>! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime,
+n&#8217;étant pas de celles qui subissent des enchantements<small class="f"> </small>!...
+</p>
+
+<p>« O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue, &#8212; et toi, pâle Yelka, si douce, ô
+vierge<small class="f"> </small>! Enfants, enfants<small class="f"> </small>!... le voici, cet homme de tourments qu&#8217;il
+faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui
+n&#8217;ont pas aimé.
+</p>
+
+<p>« Je veux savoir pourquoi ce fils d&#8217;une femme oubliée me cacha cette
+haine qu&#8217;il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils
+sortirent et quelle vengeance il projetait d&#8217;exercer sur cette innocente
+postérité<small class="f"> </small>!... &#8212; Car de quel autre mobile s&#8217;expliquer ton &#339;uvre, brahmane<small class="f"> </small>?
+à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta
+stérile vieillesse, tu n&#8217;aies agi dans l&#8217;inconscience... et, devant la
+perfection de leur double supplice, comment le croire<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>« Ainsi, ce ne fut qu&#8217;avec des paroles, n&#8217;est-ce pas<small class="f"> </small>? <i>rien qu&#8217;avec des
+paroles</i>, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie,
+jusqu&#8217;à ce qu&#8217;enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se
+réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t&#8217;avoir
+entendu<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Oui, tout l&#8217;ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre<small class="f"> </small>; &#8212; et
+c&#8217;est par dédain, sache-le, que je n&#8217;envoie pas, à l&#8217;instant même, ta
+tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure. »
+</p>
+
+<p>Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des
+accents amers :
+</p>
+
+<p>« Aussitôt que l&#8217;austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires
+âmes, tu commenças cette &#339;uvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur
+mutuelle tendresse que tu pris, d&#8217;abord, à tâche de détruire. Au souffle
+de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d&#8217;amour en ces
+jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour
+ta joie, &#8212; je vais te le dire<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Vieillard, il te fallut que chacun d&#8217;eux se sentit solitaire<small class="f"> </small>! Eh
+bien, &#8212; selon ce que tu leur laissas entendre, &#8212; <i>chacun d&#8217;eux ne
+devait-il pas survivre à l&#8217;oublié, et régner, grâce à mes v&#339;ux, en des
+pays lointains, &#8212; aux côtés d&#8217;un être royal et plein d&#8217;amour, aujourd&#8217;hui
+préféré déjà</i><small class="f"> </small>?... Comment te fut-il possible de les persuader<small class="f"> </small>? &#8212; Mais tu
+savais en offrir mille preuves<small class="f"> </small>!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants,
+échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes
+vengeances comme un rayon de soleil<small class="f"> </small>? Non<small class="f"> </small>! Non. Tu triomphais &#8212; et, tout à
+l&#8217;heure, je t&#8217;apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice<small class="f"> </small>! Et le
+feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des
+jalousies, par la mélancolie de l&#8217;abandon, tu sus en irriter les désirs
+jusqu&#8217;à les rendre follement charnels &#8212; à cause de cette croyance où tu
+plongeais leurs c&#339;urs, l&#8217;impossibilité de toute possession l&#8217;un de
+l&#8217;autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te
+faisais, sur les eaux saintes, une sorte d&#8217;effrayant messager de pleurs,
+d&#8217;épouvante, d&#8217;illusions mortes et d&#8217;adieux.
+</p>
+
+<p>« Ah<small class="f"> </small>! les délations de mes phaodjs sont profondes : elles m&#8217;ont éclairé
+sur certaine détestable puissance dont tu disposes<small class="f"> </small>! Ils ont attesté, en
+un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n&#8217;est
+redoutable auprès de l&#8217;usage où ton noir génie sait plier la parole des
+vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s&#8217;entre-croisent, à ton gré, des
+éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux
+qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et,
+lorsqu&#8217;un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet
+art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d&#8217;abord, en... »
+</p>
+
+<p>La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d&#8217;une lueur,
+entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible,
+perdu, flottant : et, symbolisant ainsi l&#8217;analyse où ses pensées
+s&#8217;aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout
+de l&#8217;un de ses sourcils, en étendant l&#8217;autre main vers le brahme :
+</p>
+
+<p>... &#8212; « en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et
+suivies d&#8217;affreux silences... Puis, &#8212; des inflexions, très singulières,
+de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses &#8212; dont tu épies,
+sans trêve, l&#8217;ombre passant sur les fronts. Alors &#8212; mystère de toute
+raison vaincue<small class="f"> </small>! &#8212; d&#8217;étranges <i>consonances</i>, oui, presque nulles de
+signification, &#8212; et dont les magiques secrets te sont familiers, &#8212; te
+suffisent pour éclairer nos esprits d&#8217;insaisissables, de glaçantes
+inquiétudes<small class="f"> </small>! de si troubles soupçons qu&#8217;une anxiété inconnue oppresse
+bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te
+regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt,
+alors, les reflets bleus froids des glaives, de l&#8217;écaille des dragons,
+des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime,
+étouffe... et il a des ailes<small class="f"> </small>! Ses occultes morsures font saigner l&#8217;amour
+à n&#8217;en plus guérir. Tu sais l&#8217;art de susciter &#8212; pour les toujours
+décevoir &#8212; les espérances suprêmes<small class="f"> </small>! A peine supposes-tu... que tu
+convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta
+menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle
+malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour
+dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules,
+importent<small class="f"> </small>! &#8212; tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D&#8217;un flair
+louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence
+qui t&#8217;écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l&#8217;esprit que tu te
+proposas ainsi de pénétrer d&#8217;un venin fluide, le germe d&#8217;une corrosive
+tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente &#8212; et qui
+devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre &#8212; que vivre perd toute
+saveur, que le front se penche, accablé, que l&#8217;azur semble souillé
+depuis ton regard, que le c&#339;ur se serre à jamais &#8212; et que des êtres
+simples en peuvent mourir. C&#8217;est donc sous l&#8217;énergie de ce langage
+meurtrier &#8212; ton privilège, brahmane<small class="f"> </small>! &#8212; que tu te complus et t&#8217;acharnas,
+jour à jour, à froisser &#8212; comme entre les ossements de tes mains &#8212; le
+double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux
+roses dans la nuit<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans
+larmes, leurs sourires bien éteints<small class="f"> </small>; lorsque le poids de leur angoisse
+dépassa ce que leurs c&#339;urs pouvaient supporter sans cesser de battre,
+lorsqu&#8217;ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés,
+tu sus augmenter en chacun d&#8217;eux, tout à coup, cette soif de perdre
+jusqu&#8217;au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d&#8217;exister sans
+fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant
+de leurs trop insatiables désirs l&#8217;un de l&#8217;autre. &#8212; Et cette nuit, cette
+nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve, &#8212; te disant,
+peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort. »
+</p>
+
+<p>Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole.
+</p>
+
+<p> &#8212; « Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu
+t&#8217;engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l&#8217;interprète sacrilège
+de ton dieu, dont tu as compromis l&#8217;éternelle intégrité par ta
+traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie,
+l&#8217;être même de qui l&#8217;accomplit ou l&#8217;inspira. Je veux donc savoir
+pourquoi tu m&#8217;as bravée : pour quel motif ce long attentat n&#8217;a point
+fatigué ta persévérance<small class="f"> </small>!... Tu vas me répondre. »
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Elle se détourna, comme une longue lueur d&#8217;or, vers les profondeurs
+ensevelies dans l&#8217;obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement
+stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les
+échos des immenses salles autour d&#8217;elle :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de
+cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par
+intervalles, &#8212; révélés, seulement, par l&#8217;ombre rapide que vous projetez
+sur les murailles, &#8212; écoutez la menaçante voix d&#8217;une femme
+qui, &#8212; servante, hier encore, de ceux-là &#8212; qui entendent les symboles et
+tiennent la parole des dieux, &#8212; ce soir vous parle en dominatrice, car
+ses paroles ne sont point vaines j&#8217;en ai pesé, froidement,
+l&#8217;imprudence &#8212; et ce n&#8217;est pas à moi de trembler.
+</p>
+
+<p>« Si, dans l&#8217;instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à
+ma demande en d&#8217;imprécises réponses, &#8212; avant une heure, moi, je le jure<small class="f"> </small>!
+Akëdysséril<small class="f"> </small>! &#8212; entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout,
+au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant
+l&#8217;incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de
+votre antique avenue<small class="f"> </small>! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et
+qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle
+enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu<small class="f"> </small>! Et cette nuit,
+toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j&#8217;en
+effondrerai les pierres, les portes, les colonnades<small class="f"> </small>! Je jure qu&#8217;il
+s&#8217;écroulera dans l&#8217;aurore et que j&#8217;écraserai le monstrueux simulacre
+vide où veilla, durant des siècles, l&#8217;esprit même de Sivà<small class="f"> </small>! Mes milices,
+dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d&#8217;airain, les
+auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de
+demain &#8212; si demain nous éclaire &#8212; ait atteint le haut du ciel<small class="f"> </small>! Et le soir,
+lorsque le vent, venu de mes monts lointains &#8212; devant qui les autres de
+la terre s&#8217;humilient &#8212; aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines
+poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je
+reviendrai, moi<small class="f"> </small>! vengeresse<small class="f"> </small>! avec mes guerrières, sur mes noirs
+éléphants, fouler le sol où s&#8217;éleva le vieux temple<small class="f"> </small>!... Couronnées de
+frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous
+entre-choquerons nos coupes d&#8217;or, en criant aux étoiles, avec des chants
+de victoire et d&#8217;amour, les noms des deux ombres vengées<small class="f"> </small>! Et ceci,
+pendant que mes exécuteurs enverront, l&#8217;une après l&#8217;autre, du haut des
+amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos
+têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir
+imagine<small class="f"> </small>!... J&#8217;ai dit. »
+</p>
+
+<p>La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante,
+abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se
+tut.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit,
+lui répondit d&#8217;une voix sans timbre :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Jeune reine, devant l&#8217;usage que nous faisons de la vie, penses-tu
+nous faire de la mort une menace<small class="f"> </small>? &#8212; Tu nous envoyas des trésors &#8212; semés,
+dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple &#8212; où nul
+mendiant de l&#8217;Inde n&#8217;ose venir les ramasser<small class="f"> </small>! Tu parles de détruire cette
+demeure sainte<small class="f"> </small>? Beau loisir, &#8212; et digne de tes destinées, &#8212; que d&#8217;exhorter
+des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres<small class="f"> </small>! L&#8217;Esprit qui
+anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu&#8217;elles représentent :
+lui révoqué, le temple, en réalité, n&#8217;est plus. Tu oublies que c&#8217;est lui
+seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l&#8217;autorité dont les
+armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui
+seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous
+l&#8217;accident desquels il s&#8217;incorpore ici. Quand donc le sacrilège
+atteignit-il d&#8217;autre dieu... que l&#8217;être même de celui qui fut assez
+infortuné pour le commettre<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>« Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus
+spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices
+sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre
+raison de dépendre des fumées d&#8217;un breuvage, d&#8217;un aliment, d&#8217;une terreur
+ou d&#8217;un désir. J&#8217;accueillis tes v&#339;ux parce qu&#8217;ils étaient beaux et
+sombres, même en leur féminine frivolité, &#8212; m&#8217;engageant à les
+réaliser, &#8212; par déférence pour le sang qui te couvre. &#8212; Et voici que, dès
+les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s&#8217;en remet à des
+intelligences de délateurs &#8212; que je n&#8217;ai même pas daigné voir &#8212; pour
+juger, pour accuser et pour maudire mon &#339;uvre, de préférence à
+t&#8217;adresser simplement à moi, tout d&#8217;abord, pour en connaître.
+</p>
+
+<p>« Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent
+encore les échos de cet édifice, &#8212; et s&#8217;il me plût d&#8217;entendre jusqu&#8217;à la
+fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c&#8217;est que, &#8212; fût-elle
+sans base et sans cause, &#8212; la colère des jeunes tueuses, dont les yeux
+sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à
+Sivà.
+</p>
+
+<p>« Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires &#8212; et ne sais ce qui réalise<small class="f"> </small>! Tu
+regardes un but et ne t&#8217;inquiètes point de l&#8217;unique moyen de
+l&#8217;atteindre. &#8212; Tu demandas s&#8217;il était au pouvoir de la Science divine
+d&#8217;induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite
+violence de l&#8217;Amour détruirait en eux, dans la lueur d&#8217;un même instant,
+les forces de la vie<small class="f"> </small>?... Vraiment, quels autres enchantements qu&#8217;une
+réflexion toute naturelle devais-je mettre en &#339;uvre pour satisfaire à
+l&#8217;imaginaire de ce dessein<small class="f"> </small>? &#8212; Écoute : et daigne te souvenir.
+</p>
+
+<p>« Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab
+te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge,
+t&#8217;écriais-tu, n&#8217;a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon
+ce que tu m&#8217;attestas, était d&#8217;avoir survécu à ce grave ravissement.
+</p>
+
+<p>« C&#8217;est que, &#8212; rappelle-toi, &#8212; déjà favorisée d&#8217;un sceptre, l&#8217;esprit
+troublé d&#8217;ambitieuses songeries, l&#8217;âme disséminée en mille soucis
+d&#8217;avenir, il n&#8217;était plus en ton pouvoir de te donner tout entière.
+Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton
+être et, ne t&#8217;appartenant plus en totalité tu te ressaisissais
+obscurément et malgré toi &#8212; jusqu&#8217;en ce conjugal charme de
+l&#8217;embrassement &#8212; aux attirances de ces choses étrangères à l&#8217;Amour.
+</p>
+
+<p>« Pourquoi, dès lors, t&#8217;étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu
+n&#8217;as pas couru<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>« Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente
+l&#8217;ivresse des cieux, d&#8217;avant-coureurs parfums de baisers dont l&#8217;idéal
+avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future.
+Considère ton veuvage, ô belle veuve d&#8217;amour qui sais si distraitement
+survivre à ta douleur<small class="f"> </small>! Comment la possession t&#8217;aurait-elle tuée, d&#8217;un
+être &#8212; dont la perte même te voit vivre<small class="f"> </small>?
+</p>
+
+<p>« C&#8217;est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu&#8217;étoilée. Son
+étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus
+crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les
+autres. L&#8217;éclair de Kamadéva, le Seigneur de l&#8217;amour, ne les traversa
+que d&#8217;une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive<small class="f"> </small>! Et ce n&#8217;est pas
+en ces douces nuits que les c&#339;urs humains peuvent subir le choc de sa
+puissante foudre.
+</p>
+
+<p>« Non<small class="f"> </small>!... Ce n&#8217;est que dans les nuits désespérées, noires et
+désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses
+perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l&#8217;être,
+hormis l&#8217;amour seul<small class="f"> </small>; &#8212; c&#8217;est seulement en ces sortes de nuits qu&#8217;un aussi
+rouge éclair peut luire, sillonner l&#8217;étendue et anéantir ceux qu&#8217;il
+frappe<small class="f"> </small>! C&#8217;est en ce vide seul que l&#8217;Amour, enfin, peut librement
+pénétrer les c&#339;urs et les sens et les pensées au point de les dissoudre
+en lui d&#8217;une seule et mortelle commotion<small class="f"> </small>! Car une loi des dieux a voulu
+que l&#8217;intensité d&#8217;une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi
+pour elle : alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute
+l&#8217;âme, l&#8217;incendie, la consume et peut la délivrer<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« C&#8217;est pourquoi j&#8217;ai accumulé beaucoup de nuits dans l&#8217;être de ces deux
+enfants : je la fis même plus profonde et plus dévastée que n&#8217;ont pu le
+dire les phaodjs<small class="f"> </small>!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont
+disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants
+délateurs connaissent, par exemple, l&#8217;intérieur de ces grands rochers du
+sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se
+précipiter dans le Gange<small class="f"> </small>? »
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la
+lueur de ses yeux, s&#8217;écria, ne dominant plus son courroux :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Insensé barbare<small class="f"> </small>! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences
+qui ont tué mes chères victimes, ah<small class="f"> </small>! le fleuve roule, sous les astres, à
+travers les roseaux, leurs corps innocents<small class="f"> </small>!... Eh bien, le Nirvanah
+t&#8217;appelle. Sois donc anéanti<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>Son arme décrivit un flamboiement dans l&#8217;obscurité. Un instant de plus,
+et l&#8217;ascète, séparé par les reins sous l&#8217;atteinte robuste du jeune
+bras, &#8212; n&#8217;était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d&#8217;elle, et le
+bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du
+temple.
+</p>
+
+<p>C&#8217;est que &#8212; sans même relever les paupières sur l&#8217;accusatrice &#8212; le pontife
+sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul
+mot :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Regarde ».
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>A cette parole s&#8217;étaient écartés les pans du grand voile de l&#8217;autel de
+Sivà, laissant apercevoir l&#8217;intérieur de la caverne que surplombait le
+dieu.
+</p>
+
+<p>Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux,
+soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis
+sanglants.
+</p>
+
+<p>Au fond de ce lieu d&#8217;horreur, les trépieds étaient allumés comme à
+l&#8217;heure d&#8217;un sacrifice. L&#8217;esprit de Sivà s&#8217;opposant, dans les symboles,
+à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées
+par les courbures de hautes plaques d&#8217;or, réverbéraient d&#8217;inquiétantes
+clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se
+tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute.
+</p>
+
+<p>Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d&#8217;une
+pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs
+transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs
+corps<small class="f"> </small>; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d&#8217;une aube
+éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l&#8217;âme<small class="f"> </small>; et cette aurore
+secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité.
+</p>
+
+<p>Certes, quelque transport d&#8217;une félicité divine, passant les forces de
+sensation que les dieux ont mesurées aux humains &#8212; avait dû les délivrer
+de vivre, car l&#8217;éclair de la Mort en avait figé l&#8217;expressif reflet sur
+leurs visages<small class="f"> </small>! Oui, tous deux portaient l&#8217;empreinte de l&#8217;idéale joie
+dont la soudaineté les avait foudroyés.
+</p>
+
+<p>Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils
+gardaient l&#8217;attitude, encore, où la Mort &#8212; que, sûrement, ils n&#8217;avaient
+point remarquée &#8212; était venue les surprendre effleurant leurs êtres de
+son ombre. Ils s&#8217;étaient évanouis, perdus en elle, insolitement,
+laissant la dualité de leurs essences en fusion s&#8217;abîmer en cet unique
+instant d&#8217;un amour &#8212; que nul autre couple vivant n&#8217;aura connu jamais.
+</p>
+
+<p>Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d&#8217;une volupté
+seulement accessible à des c&#339;urs immortels.
+</p>
+
+<p>La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait
+défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l&#8217;être de son
+être, l&#8217;âme de son désir<small class="f"> </small>; &#8212; et celle-ci, dont la blanche tête était
+renversée sur le mouvement d&#8217;un bras jeté à l&#8217;entour du cou de son
+bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L&#8217;auguste main
+de Yelka retombait sur le front de Sedjnour : ses beaux cheveux,
+brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses
+lèvres, entr&#8217;ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier
+baiser, la candeur de son dernier soupir. &#8212; Elle avait voulu, sans doute,
+attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses
+lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum
+de son sein virginal qu&#8217;elle pressait encore contre cette poitrine
+adorée<small class="f"> </small>!... Et c&#8217;était au moment même où toutes les défaillances, où tous
+les adieux, toutes les tortures d&#8217;âme s&#8217;effaçaient à peine sous le
+mutuel transport de leur soudaine union<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d&#8217;inespérées
+et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l&#8217;intime
+choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais
+irréalisable, les avaient emportés, d&#8217;un seul coup d&#8217;aile, hors de cette
+vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été,
+pour eux, de survivre à cet instant non pareil<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Akëdysséril considérait, en silence, l&#8217;&#339;uvre merveilleuse du grand
+prêtre de Sivà.
+</p>
+
+<p> &#8212; « Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller,
+ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie<small class="f"> </small>? dit l&#8217;impénétrable
+fakir d&#8217;un accent dont l&#8217;ironie austère triomphait : &#8212; vois, reine, te
+voici leur envieuse<small class="f"> </small>! »
+</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas : une émotion sublime voilait ses yeux. Elle
+admirait, se joignant les mains sur une épaule, l&#8217;accomplissement de son
+rêve inouï.
+</p>
+
+<p>Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d&#8217;une multitude et
+de longs bruissements d&#8217;armes, troublant sa contemplation, se firent
+entendre de l&#8217;intérieur du temple &#8212; dont les portails roulèrent
+lourdement, sur les dalles intérieures.
+</p>
+
+<p>Sur le seuil, n&#8217;osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée
+encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s&#8217;était
+détournée, &#8212; les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en
+main, l&#8217;air meurtrier.
+</p>
+
+<p>Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d&#8217;Apsarâs
+menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu&#8217;était devenue
+leur maîtresse : elles se contenaient à peine d&#8217;envahir la demeure du
+dieu.
+</p>
+
+<p class="sep">*
+</p>
+
+<p>Autour d&#8217;elles, au loin, l&#8217;armée, dans la nuit.
+</p>
+
+<p>Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le
+devoir d&#8217;oublier la beauté des rêves<small class="f"> </small>! et jusqu&#8217;aux adieux de l&#8217;amour
+perdu, &#8212; tout l&#8217;esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d&#8217;un profond
+soupir, le sein d&#8217;Akëdysséril : et les deux premières larmes, les
+dernières aussi<small class="f"> </small>! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis
+de ses joues divines.
+</p>
+
+<p>Mais &#8212; bientôt &#8212; ce fut comme si un dieu eût passé<small class="f"> </small>! &#8212; Redressant sa haute
+taille sur la marche suprême de l&#8217;autel :
+</p>
+
+<p> &#8212; « Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix
+connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du
+sombre édifice &#8212; vous avez décidé la mort d&#8217;un prince, héritier du trône
+de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal : vous avez condamné à
+périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche
+région, soumise, enfin, par nos armes<small class="f"> </small>! &#8212; Les voici<small class="f"> </small>!
+</p>
+
+<p>« Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l&#8217;abîme de
+l&#8217;esprit, s&#8217;efforcent vers le Çwargâ divin<small class="f"> </small>! &#8212; Chantez, pour elles,
+guerrières, et vous, ô chers guerriers<small class="f"> </small>! l&#8217;hymne du Yadjnour-Vêda, la
+parole du Bonheur<small class="f"> </small>! Que l&#8217;Inde, sous mon règne, hélas<small class="f"> </small>! enfin à ce prix
+pacifiée, refleurisse, à l&#8217;image de son lotus, l&#8217;éternelle Fleur<small class="f"> </small>!...
+Mais qu&#8217;aussi les c&#339;urs se serrent de ceux dont l&#8217;âme est grave : car une
+grandeur de l&#8217;Asie s&#8217;est évanouie sur cette pierre<small class="f"> </small>!... La sublime race
+d&#8217;Ebbahâr est éteinte. »
+</p>
+
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by
+Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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