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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17623-0.txt b/17623-0.txt new file mode 100644 index 0000000..782a832 --- /dev/null +++ b/17623-0.txt @@ -0,0 +1,5687 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by +Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le secret de l'échafaud (1888) + +Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +Release Date: January 29, 2006 [EBook #17623] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM + + + LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD + + + + + L'AMOUR SUPRÊME + + +_Les cÅ“urs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en +honneur._ + + ST-BERNARD. + + +Ainsi l'humanité, subissant, à travers les âges, l'enchantement du +mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré. + +Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile +de la vie,--car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cÅ“ur +humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours +pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière +créatrice d'où il émane. + +Et c'est pourquoi bien des amants--oh! les prédestinés!--ont su, dès +ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers, +renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase +nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les +mystiques flammes du Ciel. A ces cÅ“urs élus, tout trempés de foi, la +Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte +d'Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître +qu'immortel: ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle +nécessite pour s'en détacher. + +Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse être exprimé que par qui +l'éprouve, et puisque l'aveu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient être +qu'auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes, +favorisé qu'il fût de ce sentiment d'en haut, n'en doit-il pas la +fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l'âme, un exil? + +En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en +toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles +hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva. + +Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me +trouvai, par ce beau soir de printemps de l'année 1868, à cette fête +donnée à l'hôtel des Affaires étrangères. + +Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux +Affaires. Or, la surveille, à table, chez l'un de nos amis, j'avais +manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M. +de Marmier avait poussé l'urbanité jusqu'à me venir prendre chez moi, +rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix +heures et demie. + +Après les présentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et +m'orientai. + +Le coup d'Å“il du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds +flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes +fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords +tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des diamants +mouillaient de lueurs, miroitait. + +Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits +noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement, +l'éclair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes filles, assises, +en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le +carnet au bout des gants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachés +d'ambassade, aux boutonnières surchargées d'ordres en pierreries, +passaient; là , des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la +croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse +d'aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les +yeux de ces élus de l'inconstante Fortune. + +Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi +lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient, +attentives, l'éventail aux lèvres, aux bras de «conseillers» de +chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre. +Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts.--En résumé, la +fête me paraissait un bal de fantômes, et je m'imaginais que, d'un +moment à l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait +s'écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel: +«Disparaissez!» + +Avec l'indolence ennuyée qu'impose l'étiquette, je traversai donc cette +pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont +j'entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d'une vaste croisée +grand'ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m'y accouder. Et, +là , je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris +nocturne qui, de l'Arc-de-l'Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue. + + * * * * * + +Ah! l'étincelante nuit! De toutes parts, jusqu'à l'horizon, des myriades +de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au delà des quais et +des ponts sillonnés de lueurs d'équipages, les lourds feuillages des +Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux +souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de +l'étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau +sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune. +Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des +arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. Une rumeur, dans l'immensité, +s'enflait ou diminuait, respiration de l'étrange capitale: cette houle +se mêlait à cette illumination. + +Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la +nuit. + +Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil, +une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant +de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de +subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me +firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils +décelaient. + +Dans l'embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté +à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade. + +En vérité, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa +personne, me troublèrent, à l'instant même, au point que j'oubliai +toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu déjà +ce visage? + +Oh! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charme si élevé, +respirant une si chaste dignité de cÅ“ur, comment se pouvait-il que cette +sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique +espoir--c'était lisible en elle--se trouvât égarée en cette mondaine +fête? + +Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître +cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà , pareils à des +adieux, s'évoquaient autour d'elle! Et, confusément, au loin, je +revoyais des soirées d'un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux +château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria +réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers. + +Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d'un nom +oublié, me revinrent à l'esprit: + +--Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je. + +Au temps dont j'avais mémoire, Lysiane d'Aubelleyne était encore une +enfant: je n'étais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les +séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des +promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard +à l'heure du lever des étoiles. Et--je me rappelais!--la gravité, si +étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs +sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille affinités +d'âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels +peut-être! avaient passé. + +A cette époque, depuis déjà deux années, elle n'avait plus de mère. Le +baron d'Aubelleyne, aussitôt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé +sa démission de commandant de vaisseau, s'était retiré tristement, avec +ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'était plus qu'à de +rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours. + +Cette réclusion n'offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née +avec le mal du ciel», selon l'expression du pays. Le vÅ“u de «rester +demoiselle», que l'on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux +lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait, +au contraire, dans l'isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès +d'un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C'était +volontiers qu'elle s'accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sÅ“ur, +s'occupant humblement du château, de ses chers indigents, des +religieuses de la contrée, dédaigneuse d'un autre avenir. + +Dispensatrice, déjà , d'Å“uvres bénies, elle se réalisait en cette +existence d'aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son +être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une +lampe d'or brûle dans un sanctuaire. + +Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues +rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais, +soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon +nocturne--et que son apparition sortait de cette fête! + +Oui, c'était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des +êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté. +Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale, +inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, éclairée par deux +rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas +blancs qui s'épanouissaient avant d'y mourir. + +Sa toilette, d'une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela +même, était de soie lamée, d'un noir éteint, brodée d'un fin semis de +jais qu'une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe. + +Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de +la ceinture à l'épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats +parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un +éventail blanc refermé: le très mince fil d'or, qui faisait collier, +supportait une petite croix de perles. + +Et--comme autrefois!--je sentais que c'était _seulement_ la transparence +de son âme qui me séduisait en cette jeune femme! Et que toute +passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d'un idéal mille fois +moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de +sa foi. + +Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve +qu'étonnée de sa présence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le +comprendre, et aussi me reconnaître, d'un sourire empreint de clémence +et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d'inspirer la +noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une délicatesse +infinie. Leur auguste humilité l'accueille comme un tribut tout simple, +très naturel et dont tout l'honneur revient à Dieu. + + * * * * * + +Je fis un pas pour me rapprocher d'elle. + +--Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oublié, +depuis des années, le passant morose qu'elle a rencontré dans le manoir +de Locmaria? + +--Je me souviens, en effet, monsieur. + +--Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus +douce que joyeuse, dont le sourire n'était jamais qu'une lueur rapide; +et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant, +oserais-je vous dire que j'avais déjà presque deviné la femme future, +toute voilée de mélancolie, qui m'apparaît ce soir? + +--Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas _autrement_ +changée. + +--Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j'ai le pressentiment +que vous en êtes absente--et que je suis pour vous plus étranger que si +jamais vous ne m'eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, déjà , vous +avez... souffert de la vie? + +Elle cessa d'être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de +la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit: + +--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l'entendre. Je ne suis +point une désenchantée, et si je n'ai réclamé, si je ne désire aucune +joie de la vie, je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce +soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles +musiques douces! Tout à l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux +fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils +s'épouseront! Ah! ce doit être une joie d'être mère! Et de vivre aimée, +en berçant un doux enfant au sourire de lumière... + +Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux. + +--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle. + +Elle se tut, presque émue. + +J'étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette +émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'échos sonores +et de ténèbres, minuit, s'envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba +lourdement à travers l'espace et, d'église en église, heurtant les +vieilles tours de ses ailes aveugles, s'enfonça dans l'abîme, vibra puis +disparut. + + * * * * * + +Bien que l'heure eût cessé de sonner, mademoiselle d'Aubelleyne, +accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons +perdus dans l'éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute +_ce_ minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre +un tintement que je n'entendais plus. + +--On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu'au plus lointain de +l'ombre, ces heures qui s'enfuient! + +--Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des +étoiles, c'est _qu'aujourd'hui fut mon dernier jour d'épreuve_, et que +cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit de chaînes qui se +brisent, emportant loin d'ici toute mon âme délivrée!... non seulement +loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes, +nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à +jamais. + +A ces mots, je regardai ma voisine d'isolement avec une sorte d'inquiète +fixité. + +--Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l'âme de l'enfant +d'autrefois! Mais, ce qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si +profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine +éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous +donnent des droits à toutes les joies de ce monde! + +--Oh! dit-elle, d'une voix qui me parut comme le son d'une source +solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui +ne s'épuise--et ne se noie, par conséquent, elle-même--dans sa propre +satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n'en point +vouloir éprouver les dégoûts?--Que sont des plaisirs qui ne se réalisent +jamais, sinon mêlés d'un essentiel remords?... Et quel plus grand +bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue--et +s'étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences +pour ne point déchoir de son idéal? + +--Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l'épreuve de tous +combats. + +--Je ne suis qu'une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, +péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que +celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse? + +--Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se +fait-il que vous soyez venue ici ce soir! + +Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d'extase sacrée, +illumina la pâleur de ses traits: + +--J'ai dû subir, dans ma docilité, l'ancienne coutume du Carmel qui +prescrit à l'humble fiancée de la Croix d'affronter les tentations du +monde avant de prononcer ses vÅ“ux. Je suis ici par obéissance. + + * * * * * + +En ce moment même d'harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus +distinctes; une tenture du salon venait d'être écartée, laissant +entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses, +sous les lumières. Envisageant donc celle dont l'austère pensée dominait +ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un +peu ma voix: + +--En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur +de votre renoncement!--Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie +parût-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles +pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter +aux illusions, d'accepter les tâches que d'autres subissent pour nous, +d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors, +n'ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des +froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite +du monde, qui maintenant me semble, je l'avoue, une sorte de désertion. + +Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient +le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'élue +qu'elle me répondit: + +--Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu'au +mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à +n'offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La +puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et, +croyez-_nous_, ce n'est que dans l'effort souverain pour échapper aux +attaches rompues qu'on puise la surhumaine faculté d'élancement vers la +Lumière divine.--Pourquoi, d'ailleurs, hésiter? Le moment de n'être plus +suit de près, à tel point, celui d'avoir été, que la vie ne s'affirme, +en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même, +appeler «sacrifice» (après tout!) l'abandon terrestre de cette heure +dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité? + +Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l'on +entrevoyait encore: sa main touchait le velours pourpre jeté sur la +balustrade; ses doigts s'appuyèrent par hasard sur la couronne de +l'impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d'or bruni. + +--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les +sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces +lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres! +Pourtant, que le souffle d'une circonstance funeste passe sur ces +flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations +s'évanouissant dans l'ombre cesseront, _momentanément_, de charmer nos +yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent +de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors, +qu'importent ces formes passagères qui n'ont de réel que leur illusion? +Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s'éteindre? Pour moi, +c'est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre +la Voix qui m'appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans +cette lumière intérieure dont l'humble Dieu crucifié daigne, par sa +grâce! embraser mon âme. C'est à lui que j'ai hâte de me donner dans +toute la fleur de ma beauté périssable!--Et mon unique tristesse est de +n'avoir à lui sacrifier que cela. + +Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai +silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret infini de son +recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité; +elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M... +qui s'avançait; elle lui tendit la main et s'inclina comme pour s'en +aller. + +--Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus? + +--Non, monsieur, dit-elle doucement. + +--Pas même une dernière fois? + +Elle sembla réfléchir une seconde et répondit: + +--Une dernière fois... Je veux bien. + +--Quand? + +--Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel. + +Lorsque mademoiselle d'Aubelleyne eut disparu du salon, comme j'étais +encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien, +j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mêler à l'étincelante +fluctuation de cette foule. + +Mais, au premier coup d'Å“il, je sentis qu'une ombre était tombée sur +toutes ces lumières! Et qu'il ne resterait tout à l'heure de cette fête +que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets +livides sous des lustres éteints. + + * * * * * + +Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indiquée. La matinée, +tout ensoleillée d'or, était de ce froid printanier dont frissonnent les +rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore, +et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme +d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L'esprit +ému d'un indéfinissable espoir, j'avisai la première voiture venue. + +Environ trois quarts d'heures après, je me trouvai devant le portail +d'un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrés de la +chapelle et j'entrai. + +L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne +semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage +impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là , +chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d'Avila. C'était +l'office des trépassés; un prêtre, revêtu de l'étole noire, disait la +messe des morts. En face de l'autel, s'élevait, au milieu des fumées de +l'encens, une chapelle ardente. + +Sans doute on célébrait le service d'une religieuse de la communauté, +car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des +dalles,--et s'étalait jusqu'à terre en plis où se jouait, à travers les +vitraux couleur d'opale, la lumière du soleil. + +Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs, +éclairaient les autres pleurs d'or du drap funéraire,--et ces feux +semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu +t'éteindras!» + +Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspect mondain, priait, +recueillie; le luxe et l'air des toilettes, ces senteurs de fourrures, +l'éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte +d'impression nuptiale. + +Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d'Aubelleyne. Ne +l'apercevant pas, je m'avançai, préoccupé, entre la double ligne des +chaises, jusqu'au pilier latéral à gauche de l'abside. + +L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale s'était +entr'ouverte; l'abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait +debout, au seuil, l'étincelante croix d'argent sur la poitrine. Des +sÅ“urs de l'Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et +les pieds nus s'avancèrent, et découvrirent la châsse _dont les quatre +planches apparurent vides et béantes_. + +Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas, +cette négation de l'Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se +tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque +victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'éternel +sacrifice?...» + +A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans +l'assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue +de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s'avancer au milieu +d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux. Sans relever les yeux, +elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrière, entra +dans le chÅ“ur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des +cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme +un cercle d'étoiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil, +répondit: «Me voici!» + +Je comprenais, maintenant. C'était donc là le rendez-vous sombre que +m'avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le +terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les +Carmélites de l'Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se +succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale. + +Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout à coup +s'élever sa douce voix, chantant _la formule des vÅ“ux de sa +consécration_... + +Ah! Je n'ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon +âme! + + * * * * * + +Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revêtue, lentement, du +linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l'abbesse les +ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle +bienheureuse. + +A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se détourna vers l'assemblée. Et ses +yeux, ayant rencontré les miens, s'arrêtèrent, paisibles, longtemps, +fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la +commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme +de lumière. + +Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été +sacrilèges. + +Quand je repris conscience des choses, l'église était déserte, le jour +baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute +vision avait disparu. + +Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais +l'orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de +cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique +regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l'exil d'ici-bas, +remplit à jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante +Alighieri. + + + + + SAGACITÉ D'ASPASIE + + ACTUALITÉ DE L'HISTOIRE ANCIENNE + + + _A Francis MAGNARD_. + + +Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le +chignon d'or d'Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre, +s'accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir. + +Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme;--à l'aspect de +l'objet touffu qu'examinait l'illustre éphèbe, ses regards, entre ses +cils, jetèrent comme une lueur morose. + +--C'est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami? dit-il. + +--C'est moi: pardonne! répondit Aspasie. + +--Fut-ce d'après une injonction des Dieux? + +--Oui, de Pallas!... dit-elle, sans s'émouvoir du sarcasme. + +--D'après quelques officieux avis de l'Aréopage, plutôt!... Une +décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit +populaire?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu'ils ne +m'amusent. + +Elle secoua la tête. + +L'insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs, +reprit, aussitôt, d'un air de souveraine indifférence: + +--Oh! garde ton secret. + +Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies +par la lampe, l'objet risible et mélancolique. + +Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune +héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser: + +--Moins d'artifice, enfant! Je cède!... répondit-elle.--Pourquoi j'ai +commis cet acte?... Parce que mon cÅ“ur s'est passionné pour toi d'un +clairvoyant amour. + +Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux: + +--Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien? s'écria-t-il. + +Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent, +comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l'entour du +cou de marbre d'Alcibiades: + +--Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l'esprit ne +s'illusionne que pour se distraire et j'ai l'instinct aussi droit qu'une +pensée de Socrate.--Écoute-moi! + +La blanche créature parut se recueillir quelques instants. + +--A l'âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases, +continua-t-elle, n'es-tu pas le chef auguste couronné du laurier +sanglant de Potidée? le rhéteur puissant dont la parole inquiète +l'éloquence des archontes? le politique dont la duplicité confondit +celle des Envoyés perses? Que penser de toi, jeune homme divin?... de +toi, l'amant d'Aspasie?--A ceux qui t'accusent pour tes royales +richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te +plies, toi le plus brillant des enfants d'Athènes, que sous ta volonté! +Vois le luxe et le feu de tes débauches n'ont-ils pas interdit jusqu'au +silence Tissapherne, le pâle satrape? Et ta frugalité, plus tard, +lorsqu'il te plut d'être sobre, n'a-t-elle pas étonné Diogène au point +que le sombre chercheur d'hommes en laissa s'éteindre sa lanterne?--Qui +donc es-tu, sceptique sauveur de patries? Tous t'admirent! Moi-même, je +m'illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la +joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d'Alcibiades! Plus, +même, que de Périclès!--Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant +pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d'après tant de présages, +il semble déjà ne pouvoir périr. + +A ces paroles, un frémissant baiser de l'héroïque adolescent vint +aspirer, sur la bouche radieuse d'Aspasie, les esprits de gloire et +d'amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s'envolaient, +pareils aux effluves d'une fleur vive. + +Elle reprit: + +--Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats--et de quelles +pâtures s'alimentent, dans l'Histoire, les admirations des peuples, leur +souvenance des grands hommes,--je m'étais toujours sentie plus anxieuse, +moi, du sort de ton nom dans les âges! Et, vois! ces derniers jours, +lorsqu'aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète, +d'artiste et d'athlète, j'étais désespérée. + +«Hélas! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler +que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme +des statues!... Mais toi, si divers! Toi, d'une fable où tant de traits +se contredisent! Quel rhapsodie pourra jamais définir, sous tant +d'aspects, l'unité de ta mystérieuse nature, et, par là , te rendre +accessible à la mémoire des humains? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont +le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l'entendement +du plus grand nombre! Quel moyen, pour contraindre la foule à se +souvenir, nettement, d'un homme tel que toi?» + +«Bientôt, j'en vins à conclure: + +«Aucune vulgaire mesure ne pouvant s'appliquer à ta sorte de grandeur, +il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi +singulier qu'insignifiant, mais dont la futilité même s'ajustant au +niveau de l'intelligence des multitudes, y imposât, d'ensemble, le +rappel de tes exploits!» + +«Oh! ce _rien_, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et +familier, fixerait ton nom, dans l'Histoire, d'une manière bien plus +indélébile que tes seuls hauts faits!» + +«Et il me sembla qu'à la faveur de ce détail moqueur (qu'il fallait +imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le +sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l'Avenir.» + +«Mais, par Minerve! où prendre le meilleur artifice, par quel génial +éclair le concevoir? le choisir?» + +«Sans lui, je croyais voir s'effacer, dans le lointain des siècles, et +se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable +d'or de ta fortune.» + +«Hier, dès l'aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je +sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux +du soleil.» + +«Autour de moi, les marbres d'Athènes, sous nos grands oliviers, +étincelaient des feux roses du matin; là -bas, sur la colline sacrée, le +temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m'y conduisit.» + +«Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci +m'inspira, devant l'autel même, l'acte merveilleux qui doit, paraît-il, +préserver le mieux ton nom des naufrages de l'Oubli,--l'acte dont la +méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom +d'Alcibiades impérissable.--O jeune dieu, ta réelle gloire peut être +ignorée des races futures!... ta beauté, ta sagesse, ton courage, +l'éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà +par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s'évanouir, devenir +presque inconnu! Mais, grâce à moi, te voici sûr d'être immortel: j'ai +coupé la queue de ton chien!» + + + + + LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD + + + _A. M. Edmond de GONCOURT_. + + +Les exécutions récentes me remettent en mémoire l'extraordinaire +histoire que voici: + +--Ce soir-là , 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré +Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la +Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule +des condamnés à mort. + +Taciturne, il s'accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur +la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux +pas, un gardien, debout, adossé au mur, l'observait, bras croisés. + +Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur +le salaire duquel l'administration prélève d'abord, en cas de décès, le +prix de leur linceul, qu'elle ne fournit pas.--Seuls, les condamnés à +mort n'ont aucune tâche à remplir. + +Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes: on ne lisait, +dans son regard, ni peur ni espoir. + +Trente-quatre ans; brun; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité; +les tempes, depuis peu grisonnantes; l'Å“il nerveux, à demi-couvert; un +front de raisonneur; la voix mate et brève, les mains saturniennes; la +physionomie compassée des gens étroitement diserts; les manières d'une +distinction étudiée;--tel il apparaissait. + +(L'on se souvient qu'aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant +très serré, cette fois, de Me Lachaud, n'ayant pas anéanti, dans la +conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les +conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée, +M. de la Pommerais, convaincu d'avoir administré, dans un but cupide et +avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses +amies--madame de Pauw--avait entendu prononcer contre lui, en +application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence +capitale.) + +Ce soir-là , 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation, +ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses +proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement +écouté de l'Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque +exécution, s'épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans +réponse.--Commuer la peine de mort, en de telles circonstances, +n'était-ce pas implicitement, l'abolir?--L'affaire était d'exemple.--A +l'estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et +devant être notifié d'un instant à l'autre, M. Hendreich venait d'être +requis d'avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq +heures. + +--Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir; +la serrure grinça lourdement; la porte s'ouvrit; les baïonnettes +brillèrent dans la pénombre; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne, +parut sur le seuil, accompagné d'un visiteur. + +M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d'un coup d'Å“il, en +ce visiteur, l'illustre chirurgien Armand Velpeau. + +Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après +une muette présentation, s'étant retiré lui-même, les deux collègues se +trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l'un de l'autre et les +yeux sur les yeux. + +La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla +s'asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont +bientôt réveillés de la vie en un sursaut.--Comme on y voyait mal, le +grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l'observer mieux et +pouvoir causer à voix basse. + + * * * * * + +Velpeau, cette année-là , entrait dans la soixantaine. A l'apogée de son +renom, héritier du fauteuil de Larrey à l'Institut, premier professeur +de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d'une +rigueur de déduction si nette et si vive, l'une des lumières de la +science pathologique actuelle, l'émérite praticien s'imposait déjà comme +l'une des sommités du siècle. + +Après un froid moment de silence: + +--Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s'épargner d'inutiles +condoléances. D'ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je +dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à +quelques mois d'échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à +mort.--Venons donc au fait, sans préambules. + +--Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée? +interrompit La Pommerais. + +--On le craint, répondit simplement Velpeau. + +--Mon heure est-elle fixée? + +--Je l'ignore; mais, comme rien n'est arrêté, encore, à votre égard, +vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours. + +La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de +force. + +--Soit. Merci. Je serai prêt: je l'étais déjà ;--désormais, le plus tôt +sera le mieux! + +--Votre recours n'étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit +Velpeau, la proposition que je vais vous faire n'est que conditionnelle. +Si le salut vous arrive, tant mieux!... Sinon... + +Le grand chirurgien s'arrêta. + +--Sinon?... demande La Pommerais. + +Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l'ouvrit, +en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le +médium sur le pouls du jeune condamné. + +--Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid, +une fermeté rares. La démarche que j'accomplis auprès de vous (et qui +doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d'offre qui, même +adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux +convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs +fantastiques de la Mort, pourrait sembler d'une extravagance ou d'une +dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes; vous +la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu'elle +vous paraisse de prime abord. + +--Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais. + +--Vous êtes loin d'ignorer, reprit Velpeau, que l'une des plus +intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si +quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité _réelle_ persiste +dans le cerveau de l'homme après la section de la tête? + +A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit; puis, se +remettant: + +--Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j'étais, tout +justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour +moi, d'ailleurs. + +--Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis +ceux de SÅ“mmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu'à ceux des +modernes? + +--Et j'ai même assisté, jadis, à l'un de vos cours de dissection sur les +restes d'un supplicié. + +--Ah!... Passons, alors.--Avez-vous des notions exactes, au point de vue +chirurgical, sur la guillotine? + +La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement: + +--Non, monsieur. + +--J'ai scrupuleusement étudié l'appareil aujourd'hui même, continua sans +s'émouvoir, le docteur Velpeau:--c'est, je l'atteste, un instrument +parfait. + +Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme +masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un _tiers_ de +seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne +peut donc pas plus ressentir de douleur qu'un soldat n'en éprouve, sur +le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d'un boulet. La +sensation, faute de temps, est nulle et obscure. + +--Il y a peut-être l'_arrière-douleur_; il reste l'à -vif de deux +plaies!--N'est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande +si cette vitesse même n'a pas de conséquences plus douloureuses que +l'exécution au damas ou à la hache? + +--Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie! répondit +Velpeau. + +Pour moi, j'ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes +observations particulières, que l'ablation instantanée de la tête +produit, au moment même, chez l'individu détronqué, l'évanouissement +anesthésique le plus absolu. + +La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou +cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux--(et, souvent, +avec une force de projection circulaire d'un mètre de +diamètre)--suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux +tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement +arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de +souffrance que... le pantèlement d'une jambe coupée, par exemple, dont +les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus. +Je dis que la fièvre nerveuse de l'incertitude, la solennité des apprêts +fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la +prétendue souffrance, ici. L'amputation ne pouvant être +qu'_imperceptible_, la _réelle_ douleur n'est qu'_imaginaire_. Quoi! tel +coup violent sur la tête non seulement n'est pas ressenti, mais ne +laisse aucune conscience de son choc,--telle simple lésion des vertèbres +entraîne l'insensibilité ataxique--et l'enlèvement même de la tête, la +scission de l'épine dorsale, l'interruption des rapports organiques +entre le cÅ“ur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus +intime de l'être humain, toute sensation, même vague, de douleur? +Impossible! Inadmissible! Et vous le savez comme moi. + +--Je l'espère, du moins, plus que vous, monsieur! répondit La Pommerais. +Aussi, n'est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance +_physique_ (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite +étouffée par l'envahissante ascendance de la Mort), n'est-ce point cela, +dis-je, que je redoute. C'est autre chose. + +--Voulez-vous essayer de formuler? dit Velpeau. + +--Écoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les +organes de la mémoire et de la volonté,--(s'ils sont circonscrits, chez +l'Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le +chien, par exemple),--ces organes, dis-je, _sont respectés par le +passage du couteau!_ + +Nous avons relevé trop d'équivoques précédentes, aussi inquiétantes +qu'incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de +l'inconscience immédiate d'un décapité. D'après les légendes, combien de +têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l'appelant?--Mémoire +des nerfs? Mouvements réflexes? Vains mots! + +Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, _une +heure et quart après décollation_, coupait en deux, d'un mouvement des +mâchoires--_peut-être_ volontaire--un crayon placé entre elles!... Pour +ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc +de savoir, ici, si c'est, ou non, le _moi_ de cet homme, qui, après la +cessation de l'hématose, impressionna les muscles de sa tête _exsangue_. + +--Le moi n'est que dans l'ensemble, dit Velpeau. + +--La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais. +Dès lors, _où_ serait l'ensemble sensitif? Qui pourra le révéler?--Avant +huit jours, je l'aurai, certes, appris!... et oublié. + +--Il tient, peut-être, à vous que l'Humanité soit fixée, à ce sujet, une +fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son +interlocuteur.--Et, parlons franc, c'est pour cela que je suis ici. + +Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents +collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de +l'Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper +d'un sursis, au besoin, l'ordre, même de votre exécution. + +--Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais, +interdit. + +--Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours +chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs +magnanimes, je viens--(dans l'hypothèse, pour moi plus que douteuse, où +quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable)--réclamer de +tout votre être la plus grande somme d'énergie et d'intrépidité que l'on +puisse attendre de l'espèce humaine. Si votre recours en grâce est +rejeté, vous vous trouvez, _étant médecin_, un sujet compétent lui-même +dans la suprême opération qu'il doit subir. Votre concours serait donc +inestimable dans une tentative de... _communication_, ici.--Certes, +quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve, +tout semble attester d'avance le résultat le plus négatif;--mais, enfin, +avec vous,--(toujours dans l'hypothèse où cette expérience ne serait pas +absurde en principe),--elle offre une chance sur dix mille d'éclairer +miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L'occasion +doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d'un signe d'intelligence +victorieusement échangé après l'exécution, vous laisseriez un nom dont +la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre +défaillance sociale. + +--Ah! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu +sourire,--ah!--je commence à comprendre!...--Au fait, les supplices ont +déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de +quelle nature serait votre expérience!... Secousses galvaniques?... +Incitations du ciliaire?... Injections de sang artériel?... Peu +concluant, tout cela! + +--Il va sans dire qu'aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s'en +iront reposer en paix dans la terre et qu'aucun de nos scalpels ne vous +touchera, reprit Velpeau.--Non!... Mais au tomber du couteau, je serai +là , moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que +possible, votre tête passera des mains de l'exécuteur entre les miennes. +Et alors--l'expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu'en +raison de sa simplicité même--je vous crierai, très distinctement, à +l'oreille:--«Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos +conventions pendant la vie, pouvez-vous, _en ce moment_, abaisser, +_trois fois de suite_, la paupière de votre Å“il droit en maintenant +l'autre Å“il tout grand ouvert?»--Si, _à ce moment_, quelles que soient +les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple +clin-d'Å“il, m'avertir que vous m'avez entendu et compris, et me le +prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté +permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre +conjonctive--en dominant toute l'horreur, toute la houle des autres +impressions de votre être--ce fait suffira pour illuminer la Science, +révolutionner nos convictions. Et je saurai, n'en doutez pas, le +notifier de manière à ce que, dans l'avenir, vous laissiez moins la +mémoire d'un criminel que celle d'un héros. + +A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d'un +saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le +chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme +pétrifié.--Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très +pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête: + +--L'horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci +me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain! dit-il. +D'ailleurs, on dit que les _chances_ de vitalité ne sont pas les mêmes +pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de +l'exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative +à la fois effroyable, révoltante et illusoire.--Si c'est non, je compte +sur votre discrétion, n'est-ce pas, pour laisser ma tête saigner +tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d'étain qui la +recevra. + +--A bientôt donc, M. de La Pommerais? dit Velpeau en se levant +aussi.--Réfléchissez. + +Tous deux se saluèrent. + +L'instant d'après, le docteur Velpeau quittait la cellule: le gardien +rentrait, et le condamné s'étendait, résigné, sur son lit de camp pour +dormir ou songer. + + * * * * * + +Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne, +l'abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale, +entrèrent dans la cellule.--Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle +de l'heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s'habilla +vite.--Puis, il causa dix minutes avec l'abbé Crozes, dont il avait déjà +bien accueilli les visites: on sait que le saint prêtre était doué de +cette onction d'inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite, +voyant survenir le docteur Velpeau: + +--J'ai travaillé, dit-il. Voyez! + +Et, pendant la lecture de l'arrêt, il tint close sa paupière droite en +regardant le chirurgien fixement de son Å“il gauche tout grand ouvert. + +Velpeau s'inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui +entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l'exécuteur, un +signe d'intelligence. + +La toilette fut rapide: l'on remarqua que le _phénomène des cheveux +blanchissant à vue d'Å“il sous les ciseaux_ ne se produisit pas.--Une +lettre d'adieu de sa femme, lue à voix basse par l'aumônier, mouilla ses +yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé +de l'échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur +les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa +le verre d'eau-de-vie--et l'escorte se mit en marche dans le couloir. A +l'arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue: + +--A tout à l'heure! lui dit-il très bas,--et adieu. + +Soudain les vastes battants de fer s'entr'ouvrirent et roulèrent devant +lui. + +Le vent du matin entra dans la prison; il faisait petit jour: la grande +place, au loin s'étendait, cernée d'un double cordon de cavalerie;--en +face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les +sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l'échafaud.--A +quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait. + +Là -bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la +foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres, +quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes,--d'aucunes +tenant encore une bouteille de champagne--se penchaient en compagnie de +tristes habits noirs.--Dans l'air matinal, sur la place, des hirondelles +volaient, de ci, de là . + +Seule, emplissant l'espace et bornant le ciel, la guillotine semblait +prolonger sur l'horizon l'ombre de ses deux bras levés, entre lesquels +bien loin, là -haut, dans le bleuissement de l'aube, on voyait scintiller +la dernière étoile. + +A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers +l'échappée... Il monta les degrés d'abord. Maintenant le couteau +triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l'étoile. Devant la +planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de +ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l'abbé Crozes, qui +lui en toucha les lèvres:--«Pour _elle_!...» dit-il. + +Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l'échafaud: le +silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d'une branche +cassée, au loin, sous le poids d'un curieux, parvint, avec le cri et +quelques vagues et hideux rires, jusqu'au groupe tragique. Alors, comme +l'heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La +Pommerais aperçut, en face, de l'autre côté, son étrange +expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait!... Il +se recueillit une seconde et ferma les yeux. + +Brusquement, la bascule joua, le carcan s'abattit, le bouton céda, la +lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme; les +chevaux se cabrèrent à l'odeur magnétique du sang et l'écho du bruit +vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre +les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots +les doigts, les manchettes et les vêtements. + +C'était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et +comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé: les dents +s'entrechoquaient; le menton, à l'extrémité du maxillaire inférieur, +avait été intéressé. + +Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l'oreille +droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat +le fît tressaillir d'une sorte de frayeur froide: _la paupière de l'Å“il +droit s'abaissa, l'Å“il gauche, distendu, le regardait_. + +--Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe! +cria-t-il un peu éperdu. + +Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne; mais la +paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait +rigide, glacé, immobile.--C'était fini. + +Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le +panier, la plaça, selon l'usage, entre les jambes du tronc déjà inerte. + +Le grand chirurgien baigna ses mains dans l'un des seaux destinés au +lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s'écoulait, +soucieuse, sans le reconnaître. Il s'essuya, toujours en silence. + +Puis, à pas lents, le front pensif et grave!--il rejoignit sa voiture +demeurée à l'angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le +fourgon de justice qui s'éloignait au grand trot vers Montparnasse. + + + + + L'INSTANT DE DIEU + + + _A Sa Sainteté LÉON XIII, P. P._ + + +Je ne crois pas devoir différer la notification d'une pensée, des plus +insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons +appliquer la Peine de Mort. + +Voici, d'abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis +clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme: ce n'est plus qu'une question +de jours. + +Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des +expérimentateurs, toute chargée d'instruments et d'appareils +électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de +Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d'après le vÅ“u +qu'ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes +de l'exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne +de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les +reffusions de sang artériel, profluées, s'il est possible, de son tronc +même--maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de +retarder l'insensibilité cadavérique et de constater, s'il y a lieu, +dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une +sorte soit de _survie_, de _présence_, ou quelque lueur de +Pensée-consciente, soit d'interruption radicale de l'existence. + +La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences +ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers +suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où, +durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l'âme. +L'on n'a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme +physiologique a fait preuve, alors qu'aux cahots du fourgon de justice, +aux lueurs de sa mauvaise lampe, d'éminents délégués de la Faculté +n'hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues +aiguilles dans le cerveau d'une jeune tête grimaçante, crispée et +hagarde,--qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où +l'un de ces messieurs lui sifflait dans l'oreille--ceci _près d'une +heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement +de cinq minutes_. + +Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité +majeure que «rien ne se perd dans la Nature». En effet, du moment où la +torture est abolie _avant_ l'exécution, n'est-il pas tout naturel +qu'elle soit appliquée _après_? La discrétion des exécutés dispense de +les rendre aphones--en sorte que la délicate sensibilité des oreilles +doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait +un cri de stupeur--Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne +Progrès, reculerait, humilié. Mais qu'importent à l'esprit +d'investigation ces scrupules... puérils, _puisqu'ils ne sont pas à la +mode_? L'Humanité TOUJOURS _future_ avant tout! L'individu _présent_ +n'est rien: découvrir à quelque prix que ce soit! pourquoi pas? Telle +est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité. +Donc, passons. + + * * * * * + +De l'ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d'assez +positives préventions viennent de s'élever touchant on ne sait quelle +possibilité de surexistence brève, _au moins en certains cas de +décollation_. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la +Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu'une +opération comme tant d'autres, mortelle à plus courte échéance--_pas +instantanément_. Enfin, pour s'exprimer sans ambiguïté, les restes d'un +décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent, +_que ceux_ D'UN AGONISANT, _non pas encore ceux_ D'UN DÉFUNT. + +Telle est, du moins, l'impression qui ressort, pour tout esprit +réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot +à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus +récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n'était +pas l'arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle +profanatrice de cadavres et s'amuserait-elle à faire grimacer des +décapités? + +La loi ne protège pas ces victimes. + + * * * * * + +Oh! tout cela n'a rien qui puisse étonner le chrétien. L'Église a, de +tout temps, permis, autorisé,--parfois, même, _prescrit_ aux fidèles la +créance à de certaines légendes vénérables--(celle de saint Denis, par +exemple)--dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science +moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité. +L'épisode de l'Évêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main, +n'est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame +de Paris? Le miracle n'est jamais tout à fait anti-naturel: tant +d'animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de +reptiles, coupés en vingt morceaux, _cherchent_ à se rassembler, que le +plus sceptique sourire s'éteint devant une réflexion, quant à ces sortes +de mystérieuses légendes, aujourd'hui. + +Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie +se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n'est pas le +dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en +de certaines maladies--par exemple, le croup--des incisions au cou sont +pratiquées, qui permettent de survivre à l'étouffement _naturel_, bien +que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas.--Bref, selon +l'Esprit chrétien, tant que l'âme n'a point abandonné la tête,--la Tête +qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (_fût-il paralysé_) +le reste du corps,--il ne saurait être dit, d'une manière absolue, de +tel individu, qu'il est décédé. + +Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que _bénir_ et non _absoudre_ +les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n'ont pas accepté +l'Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le +soldat,--frappé d'un projectile à la bouche ou à la gorge,--ou _le cou +plus qu'à moitié fendu d'un coup de sabre_,--fut réduit, moribond, à +répondre en toute hâte, _par des signes de paupières_, à la question +précipitée d'un aumônier, afin d'en obtenir cette clef--sacrée pour les +croyants--de l'évasion du monde, l'Absolution! + +Et comme rien ne peut diviser qu'illusoirement l'occulte, la réel +ensemble du corps,--puisque, très souvent, l'homme souffre du membre +dont il fut amputé,--la tête a toujours suffi pour que le tronc des +blessés bénéficiât, quand même, tout entier,--eût-il perdu, dans la +mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes,--de la puissance +rédemptrice du Sacrement. + +Il est évident que je ne parle, ici, qu'au seul point de vue de la Foi +chrétienne, ne reconnaissant la valeur d'aucun autre point de vue, +d'ailleurs, en cette question--comme en toutes autres. + +Eh bien, puisque d'une part, lorsqu'il s'agit d'une Å“uvre de salut, +l'Église n'hésite pas à s'adjoindre les ressources de la Science, et +que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par +exemple de l'électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour +expédier «par dépêche contrôlée» l'Absolution papale à d'augustes +moribonds, voire à de simples personnages pieux,--puisque, d'autre part, +le prêtre, tardivement appelé au chevet d'un agonisant évanoui, demande, +tous les jours, au médecin «si la Science ne peut faire _ouvrir les +yeux_, un seul instant, à ce malade en délire,--le temps, seulement, de +lui offrir l'Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet +éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé +serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous +oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d'un jour, +assigner une limite à la Bonté-Libératrice,--oui, j'avoue, humblement, +ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement +exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à +suivre la Science--même sur l'extravagant terrain qu'elle vient de se +choisir. + +Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales +railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections +n'entravaient guère ses décisions sûres et qu'il n'a que faire d'être +sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles +majorités.--En conséquence, au cas où la table d'expériences +ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de +supplice, il me semblerait étrange de proscrire, _a priori_, étourdiment +et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos +missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple +qu'orthodoxe,--eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à +leurs néophytes, le supplice d'être coupés en CENT morceaux (tête +comprise), ainsi que l'on peut s'en convaincre aux Missions étrangères, +rue du Bac. + + * * * * * + +Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés +seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le +désespéré persiste dans l'endurcissement et l'impénitence. Aucune lueur +de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d'un sourire,--le +crucifix sublime, d'un mouvement d'épaules. + +Cela s'est vu. Récemment. Hier encore. + +En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier +effort divin, ne prononcerait-il pas--en les modifiant selon sa +souveraine prudence--des paroles analogues aux suivantes, puisque la +Science paraît le lui permettre, et puisqu'au point de vue _terre à +terre_ il est rétribué par l'État et la Chrétienté pour accomplir son +devoir jusqu'au bout: + +--Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre +buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel +apparent, ce sol fuyant qui t'exclut de ses ombres, ces illusions de +Temps et d'Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce +monde. Cependant tout cela, d'ici à peu d'instants, ne _sera_ plus, +_pour Toi_, que le nul rentré en son originel néant. Et c'est au nom de +cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage +d'affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes +semblables vont tout à l'heure, prendre sur les consciences de prolonger +l'étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l'humaine expiation. + +«Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu.--Si,--même avec les réserves +d'un doute,--il semble qu'une lueur de ton être-pensant veille, +effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête +isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du +corps,--non! te dis-je! tant que je pourrai juger flottante au vent de +l'Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans +témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes +entre ton cÅ“ur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais +il paraîtrait _que tu es ailleurs que dans leur ensemble_. Or, peut-être +qu'en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets +et lamentables, mon fils! oui, peut-être qu'ALORS tu VOUDRAS ne plus +refuser ce que tu repousses maintenant,--et que si tu pouvais le crier, +tu le crierais!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des +miracles, pour qu'il te souvienne encore que je serai là , moi, son +Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants,--car je +n'aurai plus le droit de réciter celle des Morts,--devant cette table +d'épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme +des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur +leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard--au cas où je +reconnaîtrai, en moi, _que tu regardes_! + +«Oh! si, à travers le crépuscule de tant d'horreur solitaire, illuminant +tout à coup les ruines de ta mémoire, l'idée, seule, d'une espérance en +la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de +ton âme, traduis-la--et tu la traduiras, malgré toi,--par le tout +naturel et filial regard de l'Homme vers l'EN-HAUT! + +«Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus +éclairés sourires, fort, uniquement, de cette «FOLIE DE LA CROIX» que +l'Apôtre saint Paul m'a imposée du fond des siècles et en vertu de cette +Absolution-conditionnelle que mon strict DEVOIR est d'accorder, sur une +lueur de VIE et de repentir, aux chrétiens qu'une blessure mortelle +prive simplement de l'usage de la parole,--au nom du Verbe éternel, +enfin! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton +front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des +martyrs.--Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle, +indéfectible, irrévocable--et que nul tranchant ne peut +diviser--m'apparaîtra dans tes yeux, mon frère! Et tu seras, pour moi, +pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son +bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l'authentique +assurance du Paradis. + +«Parmi les ouvriers de la onzième heure,--qui furent payés de la journée +comme s'ils fussent venus dès le matin,--toi, travailleur attardé, tu ne +seras accouru que sur le minuit!--Qu'importe! Il sera temps encore, +sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout +couverts de folie, d'impureté et d'orgueil, oserait affirmer que ton +Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes +regards--vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes +orbites,--en appelleront de sa Justice à sa Gloire! Et de quel droit +moi-même,--s'il me semble avéré que le Sauveur t'en envoie la plus vague +des espérances,--au nom de quel présomptueux et dangereux +scrupule,--dont Celui qui, d'un appel, fit sortir Lazare d'entre les +morts, demain me demanderait compte,--hésiterais-je à t'absoudre de tes +misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous +de si peu d'heures dans l'éternité?--Quoi! lorsque ta tête ne pouvait +encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et, +lorsqu'elle paraîtrait témoigner--peut-être--le repentir, je lui +refuserais le sacrement de la Pénitence!» + +Concluons.--Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille, +de toutes parts, la Foi chrétienne,--du moins aux yeux voilés de ceux +qui ne connaissent ni l'exégèse, ni le sentiment, ni l'absolutisme de la +Foi,--je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas +qu'elle est la Fille du miracle. Si ÉTRANGE que puisse donc sembler +cette convention _ante gladium_ entre le prêtre et le condamné, elle ne +saurait choquer que de trop délicats incrédules!--Car, en vérité, l'on +peut affirmer qu'elle n'eût semblé que BANALE aux yeux et au sentiment +de ces vieux Confesseurs d'autrefois, dont les actes ont cimenté +l'édifice même de l'Église. + + + + + UNE PROFESSION NOUVELLE + + +On lira bientôt les faits suivants, aux _Nouvelles de la Province_, sur +les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et +goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu'affectent (il +faut bien se l'avouer) quelques trop avancés radicaux.--Ce style, qui +veut sembler plaisant, ne témoigne que d'une sorte de régression vers +l'Animalité. + +«Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de +Rotybal, ce digne rejeton d'une souche des plus illustres hobereaux de +l'Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse +Herminie, hélas! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez +tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur +celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit +d'été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à +coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres +lointains, une détonation, pareille à celle d'un violent coup de +carabine, éclata. L'exquise jeune femme jeta un cri et tomba +ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs +accoururent. Transportée dans sa chambre, l'on s'aperçut que la +châtelaine était mourante: sa tête charmante était à moitié brisée par +un projectile--que les hommes de l'art, mandés en toute hâte, n'ont +encore pu extraire sous l'abondante chevelure, coagulée sur la blessure +béante.--Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long, +spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l'âme. L'on va +procéder à l'autopsie de l'encéphale et remettre le projectile aux mains +de l'autorité. + +«De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont, +si l'on en croit les _on-dit_, la jalousie pouvait être, à bon droit, +depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale: vingt +minutes après l'événement, comme on recherchait de tous côtés le +vicomte, nos agents l'ont happé à la gare, au moment où, valise en main, +il sautait dans l'_express_ de la capitale. Conduit chez M. le juge +d'instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de +Rotybal a dû passer la nuit à la maison d'arrêt. Pendant le trajet, il +n'a daigné parler à M. le Commissaire de police que d'une certaine +_Société de Divorceurs_ (?) à laquelle il voulut (vainement) +télégraphier à Paris, _pour suspendre_, disait-il, _une commande +importante_.--Feindrait-il déjà la démence? L'on pense qu'au moment où +paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L'on +s'attend à des aveux. L'émoi, dans la localité, est considérable. + +«Toutefois, que nos lecteurs se rassurent: malgré le «titre» du prévenu, +le clergé, cette fois, n'étouffera point l'affaire;--le ciel n'ayant +plus rien à voir, Dieu merci! dans les démêlés de nos cours d'assises.» + + * * * * * + +Voici, d'après le compte rendu de M. le greffier, le colloque +étrange--et dont les plus sceptiques seront révoltés--qui s'est échangé, +le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d'instruction, cabinet +où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a +été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout +d'abord, paru quelque peu surpris à l'aspect d'un jeune homme dont la +distinction de visage et de manières semblait démentir d'avance le crime +odieux où l'impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois +d'une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà +«sa victime», le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec +ce sourire de l'homme du monde qui ne le quitte jamais: + +--Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand +calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L'un des +déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de +me voir inculpé d'une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains +propos! M'embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour +tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne? +Et ce, par «jalousie?...» Ah! je doublerais trop mal, vraiment, les +Tamberlick pour chanter les _Othellos_ jusqu'à cet ut dièse. En me +supposant même capable d'une fantaisie pareille, n'eussé-je pas eu la +sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit?--Laissons cela. +D'ailleurs, tenez: dissipons, d'un mot, toutes ces ombres. La profession +que j'exerce est incompatible avec ces exagérations d'un autre âge, +monsieur: je suis divorceur. + +--Plaît-il? + +--Oh! mais d'un divorceur... à rendre des points au Sénat.--Ici, le +devoir étant d'être expansif, je m'explique. + +Après six mois d'union (c'est mon chiffre, en général, monsieur), je +vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers +éblouissements, nous n'étions plus liés que par cette estime affectueuse +qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous +n'accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se +prévenir l'un l'autre des inclinations nouvelles que l'on peut éprouver +à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre +ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous +avions contracté cette alliance.--Bien avant cette hyménée, mon +patrimoine s'étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des +soupers et des femmes, j'avais dû reconnaître au plus noir d'une +détresse où pas un ami ne m'eût avancé cinq cents louis, qu'il fallait +être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement? Noblesse +oblige!... Après m'être longtemps posé cette question, je me décidai, +pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont +je suis président. + +Vous allez voir comme c'est simple. C'est l'Å“uf de Christophe Colomb. +J'ajouterai même que c'est un secret--et que l'incident mystérieux qui +me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la +révélation. D'ailleurs, bast! comme je me retire, après moi le déluge! + +--Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands +yeux. + +--Voici donc. + +(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême +volubilité le discours suivant): + +--Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là !)--que telle +jeune personne, de famille «honorable» s'en est laissé _un peu trop_ +conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux +frais de la Société, à 15% d'intérêts et me fais aisément présenter dans +la famille consternée. Là , jetant mon nom par les croisades, je laisse +entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien +entendu!) que je suis prêt à sacrer d'avance, de l'écusson (d'ailleurs +assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à +pénétrer prochainement en notre système solaire,--au cours d'un +traditionnel voyage en Italie, par exemple.--Mais comme a su dire +excellemment le poète de l'_Honneur et l'Argent_, «les affaires sont les +affaires», cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au +provisoire contrat de cet hymen. Ah! vous voyez? je suis dans le +mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de +ceux sur la pierre desquels on inscrira: _Transiit benefaciendo_. Pour +emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques +circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de +coutume le jour de ma naissance, _m'a doué d'une myopie... +décidée_.--Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais +constater l'incompatibilité d'humeur, avec sévices et dissipations, au +besoin concubinage, par les divers membres de notre Société,--le tout à +charge de revanche, car l'union fait la force. J'accepte tous les torts, +je feins l'opposition la plus furieuse... et crac! je divorce! laissant +noms et titres à MON fils, un Rotybal sérieux; revêtu, comme vous voyez, +de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs. + +Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j'adviens en un département +vierge; fort de mes économies précédentes, quelles défiances +éveillerais-je? + +Même jeu. Six mois après, crac! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais +boule de neige.--Réussir? Question d'entraînement. Vous voyez comme +c'est simple. Je vous le répète: c'est l'Å“uf de Christophe Colomb. + +A ces paroles, M. le juge d'instruction a regardé assez longtemps, en +silence, le jeune vainqueur;--puis: + +--L'ignoble cynisme avec lequel... + +--Permettez! a interrompu--toujours souriant!--M. de Rotybal de sa même +voix flûtée; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière +alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd'hui, +d'ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne, +étant LÉGALEMENT conquis. J'allais donc me retirer des affaires, +laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très +cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons +pourront leur sembler--(notre divorce, convenu d'avant les fiançailles, +étant déjà en instance),--j'allais, dis-je, enfin recommencer à +Paris,--mais, cette fois, d'une manière expérimentée et durable, cette +chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu'un gentilhomme vraiment +moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m'ont prié de les +suivre et m'ont narré, en chemin, la tragique aventure d'hier soir. Fort +bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée. + +Voici qu'il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux. +Réfléchissez. Comment admettre qu'avec ses principes, ce +caractère--soucieux de l'amour conjugal autant que de l'une de ces +cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes--avec ces goûts +positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi,--j'ai commis +l'insanité d'une aussi excessive esclandre? C'est une plaisanterie. +Exterminer ma femme! Comme vous y allez! Malpeste!... Non. Je suis trop +honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme! Bref, j'ai choisi l'état de +mari modèle--et je m'y tiens. + +--En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous +vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale? Vous faites profession +de remarier vos femmes légitimes? + +--Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur? + +--Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous +solliciter quelque poste honorable?... + +--Merci! pour me faire plaindre? Ou pour obtenir, à force de +protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer,--aubaine +dont le diplôme n'arrive presque toujours qu'après le décès du +quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle?... A +d'autres!--Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner +courageusement sa femme, s'installer à demeure chez quelque facile +enfant, pousser, d'un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle, +et laisser dire,--bref, demeurer, à tout prix, ce qu'on appelle un homme +brillant,--sera toujours mieux porté. Le reste? Vétilles qui s'excusent +ou s'oublient dans la huitaine. Croyez-moi: ne frondons pas l'opinion du +monde. A quoi bon s'attirer le sourire des gens d'élite? Vantons, par +bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne, +soit! mais conformons-nous à celle qui a cours: les débris des lances +qu'a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il +y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à -brac. Je plains +donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient +leur estime, dont je n'ai, d'ailleurs, cure, l'ayant pesée.--Sur ce, +monsieur, comme je suis très étonné d'être veuf,--cas bizarre et que je +n'avais pas prévu,--et comme le moment serait mal choisi de m'étendre +davantage, souffrez que j'aille rendre enfin les derniers devoirs à +celle qui n'est plus: je pense que son désolé cousin, son fiancé, le +baron de Z..., a déjà pris le deuil; de plus longs retards, de mon côté, +seraient inconvenants... et, quant à l'enquête, vous instrumenterez +là -bas plus sérieusement qu'ici, n'est-il pas vrai?... Allons, partons: +mon tilbury doit m'attendre en bas; d'ici chez moi, c'est l'affaire de +vingt minutes. + +Ce disant, et pendant que M. le juge d'instruction l'écoutait encore, +bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une +chaise et s'est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier. + + * * * * * + +A ce point de l'entretien, M. le commissaire de police de la ville de +*** est entré précipitamment, retour du château. + +Remettant un pli cacheté à M. le juge d'instruction, puis offrant un +profond salut au jeune gentilhomme: + +--Voici le compte rendu de l'autopsie, dressé en ma présence par les +docteurs de la Faculté, a-t-il dit. + +Ayant parcouru d'un coup d'Å“il le pli doctoral, ce fut avec une sorte de +stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport +suivant,--(rédigé toujours en ce style d'ess-bouquet radical et +recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce +récit): + + * * * * * + +«Monsieur le juge d'instruction, + +«Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos +examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l'honneur +d'extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le +projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre +étonnement ne dépasse, s'il se peut, le nôtre, en apprenant que ce +projectile est un très curieux spécimen de l'_espèce minérale_ et non +point un lingot de plomb. Voici l'explication, à la fois simple et des +plus bizarres, de sa présence dans l'encéphale de l'intéressante +défunte. + +«Monsieur le juge d'instruction voudra bien se rappeler, tout d'abord, +qu'en France, durant nos belles nuits d'été, à l'époque où la Nature se +recueille, pour ainsi dire, dans l'universel sentiment de l'Amour, c'est +par milliers et par milliers que l'on compte (au dire de la Science la +plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui +sillonnent, _en éclatant, parfois, avec la détonation d'une arme à feu_, +notre atmosphère. Or, chose des plus singulières! il se trouve qu'après +mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n'en pouvoir douter: c'est +d'un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d'une rareté heureusement +constatée), que la regrettée châtelaine a été l'innocente victime. +L'explosion d'un bolide _à hauteur des grands arbres du parc_ a projeté, +tout bonnement, cet éclat d'aérolithe, mortel comme celui d'un obus--et +d'une manière quasi perpendiculaire--sur la tête de la jeune rêveuse, +hélas!... C'est donc à notre satellite,--en un mot, c'est _la +Lune_--qu'il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d'Histoire +naturelle, a même l'honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal +l'autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la +ville. + +De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885. + +Signé: Drs L*** et K***.» + + * * * * * + +--Tiens! un miracle!... s'est tranquillement écrié M. de Rotybal à la +fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon +sujet «que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires!...» + +Après un profond moment de silence: + +--Monsieur le vicomte, vous êtes libre!... a déclaré le juge +d'instruction. + +M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s'est incliné. + +L'instant d'après, en bas, sur la place, au milieu d'une foule qui +saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une +cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant +à la Société des Divorceurs de suspendre l'instance. Il a fait porter la +dépêche au télégraphe par son groom. + +Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au +petit trot vers son manoir. + + + + + L'AGENCE DU CHANCELIER D'OR + + + _A Monsieur Émile PIERRE_. + + +_La chasteté c'est du froment; le mariage, de l'orge; la fornication, du +fumier._ + + ST-JÉRÔME. + + +La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans +un article additionnel, que «la femme légitime, surprise en flagrant +délit d'inconstance, ne pourrait épouser son complice.» + +Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l'enthousiasme +avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli, +d'ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont +assombris; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans +les attitudes, enfin, semblait dire: «Alors, à quoi bon?...» + +--O belles oublieuses! Et Paris?... N'est-il pas autour de nous, tirant +son feu d'artifice perpétuel de surprises étranges? capitale à +déconcerter l'imagination d'une Shéhérazade? ville aux mille et une +merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l'Extraordinaire? + +Au lendemain de l'ukase sénatorial, voici qu'un actualiste à tous crins, +un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais +pratique si désiré des chères mécontentes. + +Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis +quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières +sentimentales. + +Grâce à son éclairé savoir-faire, l'agence du _Chandelier-d'Or_ s'est +organisée: elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris +élégant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme, +cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de +_simili-séducteurs_, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles +billets de banque, _de se laisser prendre en un flagrant délit +d'adultère_ FICTIF, _avec celles qu'ensuite des amants réels épouseront +tranquillement dans un temps moral après l'esclandre_. + +Maison de confiance. + +Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions +les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et +régulière, elle s'adresse aux dames qui, désabusées d'un hymen sans +idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du +mariage. + +Quant aux sécurités, le major a tout prévu! Considérant sa mission, dans +la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique +entrepreneur d'adultères s'étant, par délicatesse, constitué solidaire +et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises, +vingt-quatre heures avant chaque «séance», pour qu'il puisse, +effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet +officieux Lovelace à l'ingestion d'un certain électuaire de +famille,--élixir déclaré souverain par les Facultés,--et dont les +propriétés bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses séides à +ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires +aux plus innocentes effervescences, qu'après se l'être assimilé, ceux-ci +pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage +apparent.--C'est une sorte de _Léthé-chez-soi_, qui ferait descendre à +la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices!--Par +ainsi, nul abus des situations n'est laissé loisible. C'est là le point +d'honneur de la Maison. Et l'amant le plus ombrageux, après avoir +confié, d'urgence, l'élue du cÅ“ur, à l'un de ces Tantales désassoiffés, +peut dormir sur les deux oreilles. + +Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité +préalable (qui, d'ailleurs, s'imposait à titre d'exigible dans l'intérêt +général), le monde admet tacitement, d'ores et déjà , l'entremise de ces +tiers sans conséquence dans les divorces de distinction. + +Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de +ses inclinations successives, sont offertes au public par l'agence du +_Chandelier d'Or_. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses +ont même pris un abonnement, pour simplifier. + + * * * * * + +Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant +compris que, pour l'avenir de sa maison-mère, il devait s'entourer d'une +auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se +proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d'Å“il, sur +l'élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains +«princiers» aux beaux jours de l'Union Générale, avoir épuisé les amours +délicates et faciles qu'offrent les plages en renom,--et s'être vu la +fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin, +radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach. + +Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de +ses destinées, n'avait jamais perdu de vue les principaux décavés +d'entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand +même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils, +maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de +sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi.--Ce +fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu'il convoqua ces +désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet. + +La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses +portes indiscrètes. + +Là , sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son +utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en +remuant son verre d'eau sucrée, leur proposa d'en être les héros. + +Ce ne fut qu'un cri! L'entreprise leur sembla l'île verdoyante +apparaissant aux naufragés. C'était la fortune, l'avenir! On les +reverrait au Bois, aux premières, poussant l'or sur le tapis des +casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir, +entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles! Hurrah! Le major +fut l'objet d'une telle ovation qu'elle faillit lui coûter la vie--et +qu'il ne dut son salut qu'à l'énoncé précipité du «cautionnement moral,» +(la formalité du _Léthé-chez-soi_) qui, vociféré entre deux syncopes, +réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes. + +Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l'éloquence de l'orateur, +les plus rétifs se rendirent à l'évidente nécessité de cette garantie. +Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la +circonstance, l'on convint que la coupe de l'Oubli serait tarie en +l'honneur symbolique de Sainte-N'y-touche. Ce trait gaulois acheva +d'enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l'Agence du +_Chandelier d'Or_ était dûment établie et l'on se séparait pleins +d'espérance. + +Aujourd'hui, c'est l'engouement de Paris! L'Office fonctionne à toute +heure; les actions font prime--et de hautes influences féminines +désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur. + + * * * * * + +Ah! s'il faut tout dire, c'est qu'aussi le major des Nénuphars a fait +les choses en grand seigneur et n'a rien négligé de ce qui pouvait +rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable! + +Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes: des +traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux +époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable +de la chambre illégale. + +Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l'intérieur des dons les plus +rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari +survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus +rassis. Pour éviter d'inutiles dangers, les commissaires de police des +quartiers ramifiés à l'Agence sont toujours prévenus à temps, par +téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le +seuil des pavillons, aux maris hors d'eux-mêmes,--ce qui entraîne le +divorce presque d'office. + +Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules +effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés. +Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès +réel, une flatteuse conquête sur les barbares d'autrefois. + +En attendant l'apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames +quelques morceaux choisis de nos bons auteurs--ou leur racontent des +histoires. + +Des coiffeurs de premier ordre ont _dressé_ à l'avance, les cheveux des +deux «coupables» ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le +caractère de l'époux. + +Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef +l'exquise délicatesse du major, c'est un phonographe, caché dans la +muraille, qui entrecoupe, ému par l'électricité, différentes phrases +passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs +heurtent à la porte, avec l'indignation réglementaire, et prennent acte. + +Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des +Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les +enterrements. + +Les _Funérailles de l'honneur_. + +Les bureaux de l'Agence sont installés naturellement rue du Regard; le +portail est surmonté du buste emblématique de Platon: les factures de la +Maison du _Chandelier d'Or_ sont revêtues, comme fière devise, de +l'adage diplomatique célèbre: «_Non possumus_.» + +Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d'honneur! Pas de +succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.) + + * * * * * + +En résumé, cette intelligente entreprise--à l'authenticité de laquelle +nous ne pouvons encore ajouter foi qu'avec beaucoup de peine,--serait, +en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont +on a libellé le restrictif de la Loi du divorce. + +Le but n'est-il pas légitime? + +Régulariser la situation fausse où les âmes-sÅ“urs s'étiolent trop +souvent ici-bas, dans la société. + +Quant au grand nombre de ses employés, puisqu'elle les alimente et les +occupe, n'est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle +s'évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l'oisiveté +famélique nous eût tôt ou tard menacés?... + +Maintenant au point de vue moral, puisque, d'après la loi, les anciens +vÅ“ux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que +_conditionnels_, n'est-il pas logique, après tout, que les vieux +parjures de l'adultère deviennent _fictifs_? Comédiens d'un côté, +fantoches de l'autre. + +Aujourd'hui, en France, l'idéal étant d'être libre, sachons prouver +qu'ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité. + + * * * * * + +Mais voici bien d'une autre chose! Chose étrange! Malgré les minutieuses +précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s'est +effarouchée,--non sur le fond, mais sur la forme--des Flagrants-Délits +artificiels!--Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont +allégué, sûres d'elles-mêmes, que la cérémonie du _Léthé-chez-soi_ ne +les rassurait qu'à demi. + +Pour obvier à l'inconvénient qu'entraîne l'excès de séductions de toutes +ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le nÅ“ud gordien à la +manière d'Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l'_Oriental +Office_. + +Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe,--trié, comme +on dit, sur le volet,--d'ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si +tragique décès du feu sultan. + +Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les +entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques: ils +doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une +particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité +de l'élixir d'Oubli. + +Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l'innovation turque de l'idée, acceptait +déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que +toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de +conscience, l'Agence a refusé de les acquérir «à cause de leur couleur +sombre.» + +A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue +sans mélange: nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs «patitos» et +les «actions» (ironie!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu. + +Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d'être aux petits soins +avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d'attentions charmantes!... +--de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille +dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes +ces questions de tact, sait si bien imaginer. + +Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets +symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l'ombre des frais +orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles +exquises leur ménagent une ovation! Voilà bien l'engouement de +Françaises pour tout ce qui est nouveau! + +Elles veulent s'efforcer de leur faire oublier «la patrie» à ces enfants +gâtés! + +--Hum! ce sera difficile. + +Chacun aime, en effet, le sol qui l'a vu naître, le pays où son enfance +reçut les premiers soins, où les yeux, en s'ouvrant au jour, aperçurent +des regards amis lui souriant autour de son berceau. + +Oui, certaines impressions d'enfance sont ineffaçables. + +En tous cas, s'ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont +réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon. + +--Allah! Allah! oh! l'Allah! + +Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce +sera le chant du cygne de l'Opportunisme. L'étonnant sera qu'après un +certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance +pourra s'être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la +gloire de don Juan! Voilà , pourtant, comme on écrit l'Histoire. + +Et, déjà , quel foudroyant succès! Craignant de ne pouvoir suffire aux +commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin +de parer à toute éventualité. + +Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets à l'agence du +_Chandelier d'Or_! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par +des chansons! + + + + + LA LÉGENDE DE L'ÉLÉPHANT BLANC + + +L'an dernier, lord W*** résolut de doter le _Zoological Garden_ d'un +véritable éléphant blanc. + +Fantaisie de grand seigneur. + +Londres venait d'acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière, +clairsemé de taches rosées; mais cette prétendue idole indo-chinoise +n'était, à dire d'experts, que de qualité douteuse. D'après eux, le +prince birman qui, moyennant un million, l'avait accordée à l'avisé +Barnum, avait dû, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilège de ce +trafic... ou, plutôt, si le _Zoological Garden_ avait accordé la moitié +seulement de ce prix, le fameux _puffist_ devait être, à coup sûr, +maintes fois rentré dans ses réels débours. + +En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de +cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère +une souveraine valeur, c'est au seul cas où, dûment albinos, il +n'éveille que l'idée très pure d'une ambulante et intacte «colline de +neige»; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares +quelconques, ils n'y sont honorés que d'une superstition très vague, +sinon tout à fait nulle. + +Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein +d'enrichir l'Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie +bête auguste, réputée introuvable. + +L'idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d'un grand +touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s'était aventuré +durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts +qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, l'Irawaddi. Or, +affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues, +les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de +Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit, +d'entrevoir--dans la lueur d'une clairière peu distante d'une vieille +ville sainte,--le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait +avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un +hiératique _mahout_.--Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e +degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait +relevé l'insolite apparition. + +L'on sait qu'en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la +propriété de l'empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il +est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d'une +blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu +d'un district territorial affecté à l'entretien de ce personnel. La loi +religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou +quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l'espèce +blanche,--car une tradition bouddhique _prédit la fin de l'Empire, du +jour où l'on verrait l'un d'entre eux en d'autres pays_. (La guerre +sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la +possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se +refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais,--qui +viennent d'occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment +concentré leurs troupes dans les marécages du district +d'Assam,--seraient compromises dès l'heure où quelqu'un de leurs +délégués réclamerait le tribut d'une «colline de neige»: ce serait, de +tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant +aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant +de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de +la plus atroce, de la plus prolongée des morts. + +Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait +diverses difficultés d'exécution. Toutefois, ayant mandé l'illustre +dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature +des dangers inhérents à l'entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et +ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000 +liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu'à la mer, à travers +les peuplades birmanes, l'éléphant indiqué, l'audacieux belluaire, +l'ayant transporté d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise «rendu +à quai» pour le _Zoological Garden_. + +Mayëris, d'une main toute traversée par les crocs de ses lions, s'était +pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de +silence, il accepta. + +Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre +une demi-douzaine de _bas-de-cuir_, d'un sang-froid et d'une expérience +à l'épreuve. Puis, en homme pratique, s'étant dit que, pour enlever à +travers les menaçantes étendues d'un tel pays, un éléphant blanc, il +était, d'abord, indispensable _de le teindre_, le dompteur chercha +quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries +éventuelles--et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques +barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la _gentry_. +Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort +navire marchand fut nolisé pour l'expédition et le transport de la bête; +on prévint l'Amirauté: des télégrammes furent adressés au gouverneur +anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la +tentative--et l'on partit. + + * * * * * + +Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis +longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers +construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force +d'adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les +solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur +la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets, +eurent, eux aussi, aperçu l'animal, ils s'installèrent aux alentours de +la ville sur la lisière d'une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang. +Le radeau, cerclé de caisses d'air et de larges plaques de liège, était +couvert de branchages et de feuilles: amarré contre l'endroit du rivage +qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot. + +Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient +commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de +ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces +régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur +avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en +forêt, de l'éléphant blanc et de son _mahout_. Ils s'étaient même +acquis, en des occasions, quelque sympathie de l'un et de l'autre, par +des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea +le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes +pour l'embuscade. + +L'éclaircie où l'on se tenait à l'affût, non loin du fleuve où +l'éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours +déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes +pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres, +les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les +flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à +l'éternel Gadà ma Bouddhà . Et, cette fois, le merveilleux de cette vision +leur sembla menaçant! L'antique prophétie populaire du pays secouait, +comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse: +«_Le jour où d'autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la +Birmanie, l'Empire serait perdu_.» Le coup résolu leur parut donc, en ce +moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout _bas-de-cuirs_ +qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumône d'une +prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne +pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la +Sacrificature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minérale plusieurs des +arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois +à la première alerte. + +Sur le minuit, la psalmodie monotone du _mahout_ s'éleva, d'abord +lointaine, puis, s'approchant scandée par les pas massifs de la monture. +Bientôt l'homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le +fleuve. Mayëris, qui, jusqu'alors, s'était tenu adossé sous l'ombre d'un +baobab, s'avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du +dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune +défiance: qui donc eût osé rêver l'effrayante extravagance qu'il +méditait? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait +nocturne, il vint auprès de l'animal qu'il flatta de la main, tout en +faisant remarquer au _mahout_ la beauté du ciel. + +Au moment où l'éléphant se penchait vers le fleuve, l'un des chasseurs, +se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir,--et +avec la rapidité de l'éclair,--les ressorts d'acier d'une bonbonne de +chloroforme à l'extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée, +brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide, +brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne: +l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantage. Le pieux +cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter +à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l'un des siens qui, en un clin +d'Å“il, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient, +à droite et à gauche, avec de forts troncs d'arbustes, l'éléphant à +présent comateux et plus qu'à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure +des défenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les +femmes de la ville les avaient surchargées--et l'on ouvrit les barils; +quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à +ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pénétrante +liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après, +l'éléphant sacré complètement travesti, à l'exception des ivoires, était +devenu nègre. L'on profita du moment psychologique où l'animal semblait +revenir à soi-même pour l'attirer, docile, vers le radeau. Dès qu'il s'y +fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves +d'acier-fer. L'on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte; l'on +jeta le _mahout_ sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres +et--_for ever_! + +Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait +les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit +jour, l'on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on +serait hors de toute atteinte. + +Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrière eux, pour +s'apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les +conjectures?--avant d'admettre, enfin, la possibilité de l'événement? Il +était déjà bien tard pour les poursuivre! Quant à ceux des rivages, la +couleur normale de la capture rendait l'expédition toute simple. L'on +charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'éléphant dont +la torpeur ne s'était pas encore dissipée. La surprise du _mahout_ avait +été plus terrible: il était mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au +cou, le soir qui suivit. + +Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent: ils étaient attendus. +L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait +à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent +le secret--et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l'on atteignit +la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l'énorme +proie. + +Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros +aperçurent enfin les côtes de l'Angleterre, ce fut un hurrah de joie +saluant l'espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l'arrivée en +Tamise, on pavoisa. Victoire! _God protect old England_.! Un colossal +_tender_ du railway suburbain transporta l'animal, à peine débarqué, au +_Zoological Garden_: lord W***, accouru sur télégramme, s'y trouvait +déjà chez le directeur. + + * * * * * + +--Voici l'éléphant blanc! s'écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien +nous délivrer le chèque promis sur la banque d'Angleterre? + +Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre +physionomie de la bête. + +--Mais,--mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc? finit par +murmurer le directeur. + +--Ce n'est rien! répondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons +été obligés de le teindre pour l'enlever. + +--Alors, s'il vous plaît, déteignez-le! répliqua lord W***, car, enfin, +nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir. + +Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour +procéder sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à +relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui, +roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude: +«--Ah! ça, qu'ont donc ces hommes à m'humecter, de la sorte, à chaque +instant?...» + +Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément +l'épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec +les acides, ces réactifs, appliqués à l'étourdie, produiraient un +résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant était +devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,--chatoyait +et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel: sa trompe--pareille +au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une +accalmie,--pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d'une de +ses jambes immenses--si bien que, dans un saisissement, le directeur +émerveillé s'écria: + +--Oh! laissez-le! de grâce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux! +c'est l'éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l'univers +pour voir cette bête des _Mille et une Nuits_.--Positivement, jamais, +non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n'a salué +pareil être avant ce beau jour!--du moins, j'inclinerais fortement à le +croire. + +--En vérité, monsieur, c'est possible! répondit lord W*** en lorgnant +aussi l'extraordinaire vision: mais,--aux termes du traité, M. Mayëris +doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le _blanc_, seul, +constitue le valeur morale dont j'offre cent mille livres. Qu'il lui +restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais... +comment, désormais, prouver qu'un tel épouvantail est un éléphant blanc! + + * * * * * + +Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s'éloigna, comme se +refusant à toute discussion. + +Mayëris et ses _bas-de-cuirs_ considéraient en silence le désolant +animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le +front + +--Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants +du _Zoological Garden_? + +--Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci. + +--Fort bien! s'écria Mayëris triomphant: croisons-le! J'attendrai les +vingt mois réglementaires de la gestation: le rejeton mulâtre, devant +les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci. + +--Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur--et, ajouta-t-il +d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café +au lait... s'il n'était notoire que l'éléphant captif se refuse +rigoureusement à toutes les joies de la paternité. + +--Fables! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le +dompteur: on a, là -bas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us +d'un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai, +dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents--et +que le sort en décide! + +Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant +acquis la certitude de ses nouvelles espérances. + +Par contre, à l'aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée +par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de _Chin-sing_ +avait été trop forte: il était mort d'amour. + +--Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle; mais, maintenant, je puis +attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté +dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon +capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou +quatre ans peut être: j'en ai la conviction, sa peau vivante eût repris +sa nuance naturelle. + +Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris: +l'Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que «s'en tenant aux +termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant +mulâtre,--qu'en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il +offrait cinq mille livres d'indemnité pour étouffer l'affaire en +conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc +et, cette fois, de le moins bien teindre.» + +--Comme si l'on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie! +grommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera. + +Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause, +Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton +futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq +mille livres pour ses hommes et quitta Londres. + +Depuis, lorsqu'il raconte avec mélancolie cette aventure--trop +fantaisiste pour n'être pas incroyable--il ajoute, d'un étrange timbre +de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains: + +--«Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut +perdu pour un coup d'éventail donné, hier un empire se dissipa pour un +coup de chapeau non rendu; tout dépend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas +mystérieux? Si la vieille prédiction, si l'augurale menace du dieu de +là -bas est digne de la foi qu'elle inspire à tant de millions d'hommes, +à quoi donc a tenu l'empire birman?... A ce qu'hélas! au lieu de me +prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir +l'éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n'ai pas songé à remplir, tout +simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... _d'un peu de +noir de fumée!_» + + + + + CATALINA + + + _A Monsieur Victor WILDER_. + + +--«Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec +son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude +l'hiver,--mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux +sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes +pantoufles, ma paisible lampe d'étude,--et toute cette existence de +profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement,--oui, je +résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant +quelques semaines d'exil. + +Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations, +auxquelles j'avais trop longtemps consacré,--me semblait-il +enfin,--toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet +d'accomplir quelque gai voyage, _où les seules contingences du monde +phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l'anxieux état de mon +entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-là , préoccupé_. Je +voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux +ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recréation ne +pouvait, d'abord (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car +je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'après +mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de +moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que +cette trêve intellectuelle m'aurait procurées. + +Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de +rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du +globe,--(à l'exception de pays tout à fait rudimentaires),--oui, je ne +voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et +oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce +signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Péninsule +Ibérique. + +Ce soir-là , donc,--et à cette réflexion décisive,--assis en la tonnelle +du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une +cigarette, je savourais l'arôme d'une tasse de pur café, je ne résistai +pas, je l'avoue, au plaisir de m'écrier: «Allons! vive la fugue joyeuse +à travers les Espagnes! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les +chefs-d'Å“uvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des +maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos +éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie! Vivent les villes +souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la +nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les récits des touristes! A moi +aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie, +Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.» + +Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les +sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature, +je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces _Guides du Voyageur_, +grâce auxquels on sait, à l'avance, _ce que l'on va voir_ et qui +préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue. + +Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille +modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma légère valise; je la +pris à la main--et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la +maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale. + +Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du +Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne +et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner, +je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour +Santander, _Le Véloce_ m'apparut. J'y pris passage. + +On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous +apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après, +nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité +de Santander, entourée à l'horizon, de hauteurs verdoyantes. + +Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occident: contre les rochers +de la rade s'écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya +passage entre les navires; un pont de bois, lancé de la jetée, vint +s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai, +puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population +nouvelle. + +On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages +d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits +des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans +l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient +soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers +la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé +ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie +provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de +marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l'air de +mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade +d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il +portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins à lui. + +--N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler? +lui demandai-je. + +J'eus à peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui +s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol +étranger, il m'avait pris les deux mains: + +--Toi? s'écria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne? + +--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Gérard! + +En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée. + +Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi +que deux vieux amis qui se retrouvent. + +--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs +tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée +zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de +petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de +grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les +capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens; +puis... un _trésor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un +splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...) + +Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille. + +--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre. + +A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de +topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile +d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se +retourna. + +--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes +fortunes, ce soir! + +C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un +foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles +crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa +course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse, +violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite. + +--Olè! s'écria-t-elle. + +Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude +pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui +passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où +tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries +brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était +suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis, +chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et +d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de +sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en +souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles +paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de +cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux +derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque. + +En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières, +nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de +savanes. + +--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant. + +--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens +d'arriver, lui répondis-je. + +--Tant mieux. Notre auberge est là -bas, sur la falaise, en vue de la +mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu, +nous aimons à tenir de l'Å“il nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle +basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques +autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez +nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce +Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons! +ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa +faire en nous regardant. + +La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique. + +Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le +vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous +hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous, +essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les +ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan. + +Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel. + +--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est +dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux. + +--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je. + +--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de +cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui +plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces +sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans +les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq +cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude +sud.--Si le cÅ“ur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle +s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie. + +L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial... + +Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et +s'arrêta, pâlissant à vue d'Å“il tout à coup. + +Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une +gravité de visage des plus saisissantes. + +Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes +yeux: + +--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée +ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais +plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un +anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour +jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des +reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais +m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à +demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en +nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour +monsieur! cria-t-il à l'hôtelier. + +--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci. + +--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on +dormira bien; le lit est bon. + +Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un +bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter +une parole. + +Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un +instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie: +«Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai. + +La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près +d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une +serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux +bougies allumées. + +Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les +paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux +engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle. +L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues. + +Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable +amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur +de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus. + +D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour +de nous dans la salle avec de très belles filles du pays. + +Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du +lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de +ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina +aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me +tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la +plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux +éclats, me défendant de boire. + +--Trop tard!... lui dis-je. + +Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main. + +--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd. +Je veux dormir. + +--Moi aussi, répondit-elle. + +Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant. +Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer +duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une +fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait, +s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté. + +Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel +l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on +l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant: + +--Bonne nuit, monsieur! + +J'entrai. + +A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés +par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge +ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les +deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et +par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une +cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit, +dont le chevet touchait l'ouverture de la porte. + +Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi +surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse, +chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait +laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je +posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de +cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà +presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la +tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je +m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en +apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et +bienfaisant sommeil. + +Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je +crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon +repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y +accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands +dans l'obscurité. + +Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina, +l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes +lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa +tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre, +mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel +que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte. + +J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore +endormie. + +Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille +église, là -bas, dans la ville: c'était minuit. + +Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant +encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah! +ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers +coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, _que le balancier de +ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et +réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt +la cloison d'une pièce voisine_. + +En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu +de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à +droite et à gauche! + +Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre. + +Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me +semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je +commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une +sorte de _sifflet de bois mouillé_. + +Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais +bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable. + +Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en +haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements, +très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent +à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient +des pas précipités de gens qui s'enfuient... + +J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant +_était_ réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec +une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de +terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà , voilà ce qui augmenta, tout +de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la +tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait +parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa +main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle +_savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela +signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore, +dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes +mes forces dans l'obscurité. + +--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici? + +A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique +assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans +l'hôtellerie: + +--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a! + +On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient: + +--Au diable! + +--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable +dans la chambre! + +Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte. + +Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je +rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait +avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le _terrible_ de la +chose inconnue--devait être imminent! + +Le cÅ“ur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et +je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne +seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche, +j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le +tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai +fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois. + +Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit +d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre. + +Le bruit s'était arrêté. + +Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette +vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le +lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à +plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant +_quelque chose_... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait +d'apercevoir. + +Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je +crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là -bas, dans la glace, reflété +aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage +affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me +sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur +l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre! + +Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant +Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa +cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les +yeux. + +Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un +entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un +constrictor de l'espèce géante, _un formidable python de dix à douze +mètres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des +Guyanes. + +Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable +ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de _trois mètres et demi +environ_ hors des nÅ“uds qui le desserraient d'autant. + +Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui +heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer, +davantage de ses entraves, pendant ce minuit! + +Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers +moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre, +tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de +son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de +l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues +en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide, +pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement, +l'éclairer! + +D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon +réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des +fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, _à moins +de deux pieds de mon visage_... + +A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute +ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais +faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la +mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit, +le sifflement!--me réveilla l'être. + +La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous... + +Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon +brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la +chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement +faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes +bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir, +redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec +elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte +sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et +s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal, +se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des +meubles,--nous parvenait de l'intérieur. + +Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair. + +En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise. + +Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au +dehors. + +Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course +éperdue, vers la ville. + +La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots +luisaient là -bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux +le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à +l'autre. + +En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du _Véloce_, je +courus à l'embarcadère du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche +de départ pour la France. + +Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords +de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et +enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de +métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour +remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions +récréatives à travers les «_contingences du Monde-phénoménal_.» + + + + + LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES + + +Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà _de leurs ombres_... + + PLUTARQUE. + + + _A Monsieur Henry LA LUBERNE_. + + +La prochaine apparition du livre de William Crookes, _La Force +psychique_, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les +deux mondes. + +On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et +des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la +Nature, la Matière à l'état radiant, découverte qui, reculant les bornes +de l'investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l'École +expérimentale. + +De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité +de découvertes ou d'inventions sont à son acquit, depuis le thallium +jusqu'au radiomètre, qu'il est l'unique sommité dont l'admission, +d'emblée, à la Société Royale (sorte d'Académie des Sciences de +l'Angleterre) ait été votée à l'unanimité, avec dispense du stage de +rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'Å“uvre et le +génie de William Crookes égalent ceux d'Isaac Newton; la place de son +monument funèbre est marquée d'avance à Westminster. + +L'ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d'expériences de l'ordre +le plus extraordinaire. + +Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le +_Quarterly Journal of Science_, dans l'_Athæneum_ et dans la _Quarterly +Review_. + +Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il +s'agit d'observations d'un caractère tout à fait insolite et que la +science de l'Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain +tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se +demande s'il rêve! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes +sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des +Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence +hors ligne, la sûreté d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du +lecteur est bien vite fascinée. + +Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est, +pensons-nous, de citer l'étonnant exorde de William Crookes lui-même, au +début de ce nouvel incident de l'Humanité. + + * * * * * + +--Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage +chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de +ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute +raison et d'un savoir éprouvé. Cette doctrine s'autorise de faits +complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature; et +ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point +considérables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en +saisir.--La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des +pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de _vingt mille_ signatures. A +Hertford, des enfants,--de très jeunes filles même, ont failli payer de +leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de +quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur +présence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces +prétendus «événements occultes» a fini par troubler, par effrayer les +esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en +écoutant ces rumeurs. + +J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à +travailler d'une manière exacte, d'examiner _tous_ les phénomènes qui +attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vérité, soit +d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honnêtes gens en dévoilant +la supercherie des charlatans, des imposteurs. + +Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire, +avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, «d'influences MYSTÉRIEUSES +sous l'énergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent, +soudain, d'une pièce à une autre, sans l'intervention de l'homme.» + +A ceci nous répondons: + +--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un +million de parties. Nous demandons que ces «influences» fassent mouvoir, +seulement d'un _seul_ degré, l'indicateur de ces instruments dans nos +laboratoires. + +On nous parle de «corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de +personnes vivantes même, s'élevant dans les airs sans le secours +d'aucune force connue». + +A ceci nous répondons: + +--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guidé +par une intelligence, et qui élève, jusqu'aux plafonds de vos +appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher +seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe +de cristal, est sensible à un poids si minime qu'il en faudrait dix +mille comme lui pour faire un gramme. + +On nous parle de «fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même +d'êtres vivants apportés au travers des murailles.» + +A ceci nous répondons: + +--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic à travers les parois +d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée +par nous! + +On nous parle de «coups frappés qui se produisent jusqu'à ébranler les +murs, dans les différentes parties d'une chambre où deux personnes sont +tranquillement assises devant une table;--de maisons secouées jusqu'à en +être endommagées par un pouvoir extra-humain»;--et l'on ajoute que «des +plumes ou des crayons tracent _tout seuls_ des lignes présentant un +sens;--que des ressemblances de défunts apparaissent.» + +A ceci nous répondons: + +--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un +phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement +mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur +ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'écrire!... Quant aux +«apparitions» nous avons des instruments qui mesurent l'éclair: qu'une +seule d'entre elles passe, pendant la durée d'un 120e de seconde +seulement devant la lentille de l'un de ces instruments! + +Enfin, l'on nous parle de «manifestations d'une puissance équivalente à +des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.» + +--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement à la conservation de +la force, demande que ces manifestations se répètent dans son +laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des +essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime où l'on +puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule +présence d'individus «exceptionnels» appelés _médiums_, quelque +intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces +_médiums_, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive, +rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance +suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la +réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus +élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle +et invariable loi de la gravitation.» + +Voilà , certes, le langage d'un homme sérieux--et, ce défi jeté, la cause +semblait jugée. + + * * * * * + +A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à +Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes, +qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle «d'expériences +_médianimiques_ dignes d'attention». + +Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de +1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les +nationalités de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des +sciences, les affirmations les plus étranges,--déclarant que leurs +essais particuliers sur la réalité du fluide _médianimique_ amenaient +chaque jour des résultats «inattendus». Dans la longue liste des +savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine +importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par +l'un de ses plus éminents professeurs de chimie, M. +Boutlerow;--l'Académie des sciences expérimentales de Genève, par le +professeur Thury;--les États-Unis, par le docteur Robert Hare, +professeur de chimie à l'Université de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace +nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables, +mentionnés dans ces rapports. + +Étonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup, +de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens +allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des +hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des +mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de +membres de la Société Royale étaient venus s'adjoindre à William Crookes +pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois «sujets humains» +doués,--paraissait-il,--de manière à intéresser la Science, continuèrent +de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de +l'illustre docteur, à des expérimentations. + +Il résulterait des attestations signées de l'érudite assistance que, non +seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous +produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'évidence toute +spéciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des +incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis,--se +seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de +l'assemblée;--qu'enfin «d'incohérentes manifestations, revêtues d'une +sorte de caractère macabre», auraient troublé la régularité compassée de +ces examens. + +Les sujets ou _médiums_ étaient, cependant, liés à terre, tenus aux +quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre +eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la +commission du contrôle. A l'état libre, ils étaient prévenus que toute +communication _physique_, due à n'importe quelle fraude subtile, serait +instantanément châtiée d'une très violente secousse électrique, des +réseaux d'induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs. +Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de +Londres surveillaient de près chaque expérience. + +C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des +dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls +expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des +centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du +laboratoire et _jusque sur les mains_ des doctes assistants, des heurts, +«semblables à ceux d'un doigt replié frappant impatiemment à une porte», +étaient entendus ou ressentis. + +A l'issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus +sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant, +médicalement, toutes les apparences de la mort. + +Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans, +s'élevant à des hauteurs de plusieurs mètres--et flottant, presque +endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. «Ce phénomène, +affirme le docteur Crookes, M. Home l'a exécuté, aussi, plus de _cent +fois_ devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le +magicien dans l'amphithéâtre de Rome.» + +D'après un grand nombre de professeurs émérites,--entre autres ceux dont +nous avons cité les noms,--au témoignage de plusieurs délégués éminents +d'universités ou d'académies, et des différents membres de la Société +Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de +l'attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus +comme désormais avérés, seraient--(non compris leurs subdivisions): + +1º L'altération du poids d'un corps quelconque, obtenue à distance; 2º +d'inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec +des allées et venues,--sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues, +_inimitables_,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3º des +déplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds +ou légers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4º de +véritables «apparitions» de formes étranges, de «_regards_», de mains +lumineuses, d'une ténuité inconcevable et cependant tangible--au point +de supporter, dans l'air, un thermomètre en liège du poids de trois +grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument +insensible; ces mains offraient l'aspect tantôt vivant, tantôt +cadavérique; et, si rapide que fût l'éclair dont on essayât d'en +répercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a +été impressionnée, en _aucune_ façon, de leur présence; et ces mains, +pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers +l'espace, les offrir à des spectateurs; puis, tout à coup, venaient nous +«_serrer les mains avec toute la cordialité d'un vieil ami_»; 5º des +mises en jeu d'instruments de musique placés, positivement, dans des +conditions où toute communication était impossible et _dangereuse_ pour +le médium; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une +table et traçant des lignes d'écritures différentes où plusieurs ont +affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en +ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au +crépuscule. + +«--J'ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes), +l'une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige, +nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente +imperceptible d'une planche de chêne massive, sans qu'il fût possible +d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l'Å“il nu, soit au +microscope, _une trace quelconque d'érosion sur la tige ou sur les +feuilles_, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente +de cette planche.--Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous +avons vu, ensemble, _l'ombre d'une forme humaine_ secouer des rideaux +pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s'atténuant.--Cent +fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles, +s'élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites +et horizontales selon le degré d'inclinaison de ces objets dans +l'air.--Quant aux célèbres «tables tournantes», nous avons voulu, par +surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales +et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines +d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le +Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les +professeurs étrangers s'étant donc assemblés pour un essai concluant à +ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des +chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et +vaste table).--Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de +leurs personnes n'était en contact direct avec la table. De plus, +certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises +pour avérer l'authenticité absolue du phénomène. En quelques instants, +nous vîmes l'énorme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le +parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans +l'espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa +place. Le Comité et l'assistance ont donc attesté comme «concluante» +cette expérience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous étonner.» + +Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres +faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne +saurions prendre la responsabilité de telles citations; nous ne voulons +et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment +contrôlées et reconnues par la science comme _incontestables_. Lorsque +nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible, +sans opinions ni commentaires. + +Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce +sujet: + +«--La foule, toujours avide du «surnaturel», nous demande: «Croyez-vous +ou ne croyez-vous pas?» Nous répondons: «Nous sommes chimistes; nous +sommes physiciens; notre fonction n'est pas de «croire ou de ne pas +croire» mais de constater, d'une façon positive, si tel ou tel phénomène +est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus. +Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l'affirmative, +au moins provisoirement, puisqu'à la parfaite consternation de nos sens +et de notre entendement, l'évidence nous y contraint. + +Rien n'est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est +conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître _toutes_ les +lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait +créer l'Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non +conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en électricité, par exemple, +l'expérience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette +conformité. + +Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues +hypothèses, ni théories, _quelles qu'elles soient_. Nous attestons, +simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme +à celui de toute notre longue carrière: la Vérité. Les Comités d'examen, +les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints +au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi: «Nous ne +disons pas, encore une fois, que cela est _vraisemblable_; nous disons +que cela EST.» + +Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout +un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps +à contrôler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie était +possible), donnez-vous plutôt la peine d'examiner, d'abord, comme notre +incrédulité primitive s'est, au moins, soumise à le +faire.--Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu'il faut regarder +comme des erreurs dans nos examens; spécifiez-les et suggérez ensuite, +si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des +ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles +où nous avons placé les médiums,--à leur insu! Mais ne venez pas, à la +hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer +nos esprits d'une démence (qu'entre parenthèses nous aurions, seuls, +qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent +contre vos idées préconçues, _comme, autrefois, le furent les nôtres_. +Il est difficile d'être plus _sceptiques ou plus positifs que nous_ en +matière d'examen expérimental: si vous vous faites une supériorité de +votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs, à quoi l'homme devra-t-il +s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie +disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par +des médiums _réels_ en nos laboratoires et que les plus railleurs +deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes +foraines, après s'être bien moqués, en clignant de l'Å“il, d'un appareil +de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu'ils +en ont seulement effleuré les fils.--Pour le surplus, rejeter, à +l'étourdie, les témoignages d'hommes à qui l'on a déféré des faits pour +les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d'aucun +témoignage humain _quel qu'il soit_, car il n'est point de faits dans +l'Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui +s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que +celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez +donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre +scepticisme sur les nôtres--et que ces oiseuses controverses finissent! + +Donc: + +1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent +établir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force liée à +l'organisme humain et que l'on peut appeler _Force psychique_. + +2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d'une +intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à +volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu, +_sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques_, +sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés.» + + * * * * * + +Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'à +présent notifiées par l'illustre savant anglais et contresignées de noms +considérables. Il y a lieu d'espérer que son livre va nous révéler les +curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective +de soi-même expliquerait presque, déjà , les milliers de cas +problématiques racontés par l'Histoire--et certains phénomènes opérés, +paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous. +Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envoûtements, de spiritisme, +de lycanthropie, d'évocations, etc., relèveraient désormais de +l'autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus +ou moins régulières. + +Pour ce qui est d'entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport +quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes +grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà +de l'humanité, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut +encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes +prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des +êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la +Mort... C'est une question qui, excédant le point de vue scientifique, +est déjà jugée, _ne varietur_, à un autre point de vue, par des hommes +qui s'appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis +et saint Thomas d'Aquin. + +--Au fait, et le chrétien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces +fantasmagories inquiétantes,--de cette... divinité pour tous? + +Le chrétien, quoi que puissent lui «écrire» d'apocryphes ou réels +fantômes, est prémuni à tout jamais. L'Art d'évoquer les morts en +vingt-cinq leçons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces +sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que +des tentations misérables.--Diverses paroles précises, formelles, de +l'Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi _sérieuse_ que +_définitive_. «_Voici la Nuit où personne ne travaille plus;--Où sera +tombé l'arbre, il restera;--Les enfants du siècle feront des prodiges +capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas séduire;--Celui +qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour +l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la +lumière, la vérité, la vie: nul n'entre que par moi dans la +Vie-éternelle_.» Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini. + +Les étoiles passeront, ces paroles jamais. + +Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues +par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela +pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des +phénomènes dont l'esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il +répond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible +sourire: + +--Nous sommes à l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les +curiosités qui viennent s'exhiber dans la salle commune. + +Règle générale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos âmes, +l'amour de Dieu, le détachement de l'univers, l'union substantielle avec +Jésus-Christ,--tout cela vient du Mal, émane de l'Enfer, +_nécessairement_, _absolument_, sans autre examen ni compromis oiseux. +Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul +héritage du Fils de l'Homme. Il nous a prévenus: _Vous les connaîtrez +par leurs fruits_; et nous n'avons que faire de tels fruits. + +Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l'Esprit seul de +l'Évangile: il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre +unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en +prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous +en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans +notre foi. + + + + + LE DROIT DU PASSÉ + + +Le 21 janvier 1871, réduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement +des sorties aveugles, Paris, à l'aspect des positions inexpugnables d'où +l'ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d'un bras +fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de +se taire. + +Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique +observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la +brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre, +les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de +Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui: + +«--La bête est morte.» + +L'envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait +franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à +travers les lignes d'investissement, il était arrivé au quartier-général +de l'armée allemande.--On n'a pas oublié cette entrevue du Château de +Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait +tenté jadis les premières négociations. + +Aujourd'hui, c'était dans une salle plus sombre et toute royale, où +sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux +mandataires ennemis se réapparaissaient. + +A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table, +s'était surpris à considérer, en silence, le comte de +Bismarck-Schoenhausen, qui s'était levé. + +La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de +major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. +A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque +d'acier poli, obombré de l'éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le +lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de +l'Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke, +sur leur vieille devise: _In trinitate robur_. + +Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie +de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte +sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux +chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement +traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison +allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se +dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l'hiver, sortait +son adage: «_jamais assez_». Le doigt appuyé sur la table, il regardait +au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de +l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité +de l'espace, pareille à l'aigle noire de ses drapeaux. + +Il avait parlé.--Et des redditions d'armées et de citadelles, des lueurs +de rançons effroyables, des abandons de provinces s'étaient laissé +entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanité le +ministre républicain voulut faire appel à la générosité du +vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de +Louis XIV passant le Rhin et s'avançant sur le sol allemand, de victoire +en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte +européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d'Iéna! + +Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux échos de la foudre, +couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit, +alors se rappela... que c'était l'anniversaire d'un jour où, du haut de +l'échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la +magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent +sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à +laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n'avait pensé jusqu'à +cet instant.--C'était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater, +dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant +tomber son épée. + +Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le +chiffre de cette date régicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut +demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il +serait accordé, le chancelier jeta cette _officielle_ réponse: + +--Vingt et un; pas un de plus... + +Alors, le cÅ“ur oppressé par la vieille tendresse que l'on a pour sa +terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au +masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme +celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent +hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu'aux +coins crispés de ses lèvres! Car, s'il est une illusion que même les +plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cÅ“ur, tout à +coup, devant les hauteurs de l'étranger, c'est la patrie. + + * * * * * + +Le soir tombait, allumant la première étoile. + +Là -bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du +crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant +le crépuscule. + +Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l'échange du salut glacé, +le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques +instants... Et il arriva qu'au fond de sa mémoire surgit bientôt un +souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui, +rendirent extraordinaire en son esprit. + +C'était le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de légende +moderne qu'accréditaient des témoignages, des circonstances--et à +laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé. + +Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d'une origine +inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, +un certain jour, en 1833, dans Paris. + +Là , s'exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni +ressources, il avait osé se déclarer n'être autre que Celui... dont la +tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous +la hache du peuple français. + +A la faveur, disait-il, d'un acte de décès quelconque, d'une obscure +substitution, d'une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au +dévouement de deux gentilshommes, s'était positivement échappé des murs +du Temple, et l'évadé royal... c'était lui.--Après mille traverses et +mille misères, il était revenu justifier de son identité. N'ayant +trouvé, dans _sa_ capitale, qu'un grabat de charité, cet homme que nul +n'accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en +héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d'une +imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires, +s'en était allé tristement mourir, l'an 1845, dans la ville de Delft en +Hollande. + +On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'était +écrié:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu'à ce que ta +mère ne te reconnaisse plus. + +Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la +Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II, +avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles +d'honneur d'un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa +pierre tombale fût inscrite cette épitaphe: + +«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis +XVI et de Marie-Antoinette d'Autriche, XVIIe du nom, roi de France.» + +Que signifiait ceci?... Ce sépulcre--démenti donné au monde entier, à +l'Histoire, aux convictions les plus assurées--se dressait là -bas, en +Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop +penser. + +Cette immotivée décision de l'étranger ne pouvait qu'aggraver de +légitimes défiances: on en maudissait l'accusation terrible. + +Quoi qu'il en fût, un jour de l'autrefois, cet homme de mystère, de +détresse et d'exil était venu rendre visite à l'avocat déjà célèbre qui +devait être, aujourd'hui! le délégué de la France vaincue. En +fantastique revenant, il avait sollicité l'orateur républicain, lui +confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène, +l'indifférence initiale, sinon l'hostilité même, du futur tribun, +s'étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son +appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison, +qu'importe!), Jules Favre avait pris à cÅ“ur cette cause--qu'il devait +étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l'énergie +et les accents d'une foi vive. Et, d'année en année, ses relations avec +l'inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu'un jour, +en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire +client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en +signe d'alliance et de reconnaissance profondes) d'un vieil anneau +fleurdelisé dont il tut la provenance originelle. + +C'était une chevalière d'or. Dans une large opale centrale, aux lueurs +de rubis avait été gravé, d'abord, le blason de Bourbon: _les trois +fleurs de lys d'or sur champ d'azur_. Mais, par une sorte de déférence +triste,--pour qu'enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage +seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que +possible, les armoiries royales. + +Maintenant, l'image d'une Bellone tendant, sur l'arc fatidique, la +flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant, +l'écusson primordial. + +Or, d'après les biographes, c'était une sorte d'inspiré, d'illuminé, +quelquefois, ce prétendant téméraire!--A l'en croire, Dieu l'avait +favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d'une +puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de +ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.--Ce fut +donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de +son ami, qu'il ajouta, dans cette soirée d'adieu et en lui conférant +l'anneau, ces singulières paroles: + +--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une +statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux +âges. Elle traduit ce qu'elle recouvre.--_Au nom du roi Louis XVI et de +toute une race de rois dont vous avez défendu l'héritage désespéré, +portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur +esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu'il soit un +jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le TÉMOIN de leur présence_! + +Favre a déclaré souvent avoir attribué, _alors_, à quelque exaltation +produite par une trop lourde continuité d'épreuves, cette phrase qui lui +parut longtemps inintelligible--mais à l'injonction de laquelle il +obéit, toutefois, par respect, en passant à l'annulaire de sa main +droite, l'Anneau prescrit. + +Depuis ce soir-là , Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII» à +ce doigt de sa main droite. Une sorte d'occulte influence l'avait +toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui +comme ces emprises de fer que les chevaliers d'autrefois gardaient, +rivées à leurs bras, jusqu'à la mort, en témoignage du serment qui les +vouait à la défense d'une cause. Pour quel but obscur le Sort lui +avait-il comme imposé l'habitude de cette relique à la fois suspecte et +royale?...--Avait-il donc fallu, enfin! qu'_à tout prix_ ceci dût +devenir possible--que ce républicain prédestiné _portât ce Signe à la +main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait_? + +Il ne s'en inquiétait pas: mais, lorsqu'on essayait de railler, en sa +présence, le nom germain de son dauphin d'outre-tombe: + +--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement. + +Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l'imprévu des événements +avait élevé peu à peu l'avocat-citoyen jusqu'à le constituer, tout à +coup, le représentant même de la France! Il avait fallu, pour amener +ceci, que l'Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille +hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec +leurs maréchaux et leur Empereur--et maintenant, avec leur capitale!--Et +ce n'était pas un rêve. + +C'est pourquoi le souvenir de l'_autre_ rêve, moins incroyable, après +tout, que celui-là , vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce +soir-là , dans la salle déserte où venaient d'être débattues les +conditions de salut--ou plutôt de vie sauve--de ses concitoyens. + +A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l'Anneau transmis à +son doigt, des coups d'Å“il de visionnaire. Et sous les transparences de +l'opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler, +autour de l'héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l'antique +écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint +Louis. + + * * * * * + +Huit jours après, les stipulations de l'armistice ayant été acceptées +par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur +pouvoir collectif, s'était rendu à Versailles pour la signature +officielle de cette trêve, qui amenait l'épouvantable capitulation. + +Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s'étant relu +le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l'article 15, dont la teneur +suit: + +--«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures +et scellé de leurs sceaux les présentes conventions. + +»Fait à Versailles, le 28 janvier 1871. + +»_Signé:_ Jules FAVRE--BISMARCK.» + +M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d'accomplir la +même formalité pour régulariser cette minute, aujourd'hui déposée à +Berlin aux Archives de l'empire d'Allemagne. + +M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette +journée, de se munir du sceau de la République française, voulait +l'envoyer prendre à Paris. + +--Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet +suffira. + +Et, comme s'il eût connu ce qu'il faisait, le Chancelier de Fer +indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l'Anneau légué par +l'Inconnu. + +A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du +Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le vÅ“u prophétique +dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans +le saisissement d'un vertige, son impénétrable interlocuteur. + +Le silence, en cet instant, se fit si profond qu'on entendit, dans les +salles voisines, les heurts secs de l'électricité qui, déjà , +télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l'Allemagne et de la +terre;--l'on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà +transportaient des troupes aux frontières.--Favre reporta les yeux sur +l'Anneau!... + +Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément +autour de lui dans la vieille salle royale, et qu'elles attendaient, +dans l'invisible, l'instant de Dieu. + +Alors, comme s'il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire +décret d'en haut, il n'osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à +la demande ennemie! + +Il ne résista plus à l'Anneau qui lui attirait la main vers le Traité +sombre. + +Grave, il s'inclina: + +--C'EST JUSTE, dit-il. + +Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux +flots de sang français, deux vastes provinces, sÅ“urs parmi les plus +belles! l'incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que +le numéraire métallique du monde--sur la cire pourpre où la flamme +palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d'or à sa main +républicaine--Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où, +sous la figure d'une Exterminatrice oubliée et divine, s'attestait, +_quand même_! l'âme--soudainement apparue à son heure terrible--de la +Maison de France. + + + + + LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS + + + 1880. + + +Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de +circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques +esprits, la sensation d'une de ces _correspondances_ dont parle +Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse, +quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites +les plus extrêmes du bizarre. + +Pendant l'été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar +Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l'Allemagne +furent invités. C'était, je crois, à l'occasion d'un projet d'alliance +entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du +tzaréwitch. + +Le programme comprenait une fête à Eisenach--et l'exécution des +principales Å“uvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom +d'ailleurs, de Weimar. + +Arrivé à l'_Hôtel du Prince_, la veille de la fête, je me trouvai placé, +le soir, à table d'hôte, en face de Liszt--qui, sablant le champagne au +milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa +soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour +d'Autriche douée d'un petit nez retroussé--très en vogue, +paraît-il--mais, en revanche, d'une de ces vertus austères qui l'avait +fait surnommer sainte Roxelane. + +Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse +d'armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville. + +A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six +pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois +plaisanteries, nous fîmes connaissance. + +Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan +jouissait d'un sourire grâce auquel s'éclairaient toutes questions +difficiles. J'appris, plus tard, que sa charge était une sorte de +sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l'Empereur.--Ah! +l'étrange passant! Sa mise, toujours d'une élégance négligée, était +sommée d'un légendaire chapeau bossue--n'est-ce pas incroyable?--comme +celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d'un bolivar +d'ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L'on eût dit le point +saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d'ailleurs. Somme +toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite +à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain, +me défendre. + +--Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve. + +--Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu'en simple amateur. + +Sur une question vague, au sujet de l'agitation moderne en son pays +d'adoption: + +--De nos jours, me répondit-il, un tzar n'est observé avec malveillance +que _par les milliers d'yeux de la petite seigneurie russe_, de la menue +noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont, +là -bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d'eux-mêmes, se +revendre. Tous sont pour l'Empereur. Ce n'est plus sous les pieds d'un +tzar, _c'est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure_. + +Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me +conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de _parvenir_ +dans la vie»--et j'écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec +cette sorte d'estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence. + +On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s'approcha de +moi. + +--Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire +que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de +chapelle, m'envoie te prier d'accepter, sans cérémonie, une tasse de +thé. Apporte un de tes manuscrits. + +--Soit, répondis-je. + +Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le +Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m'ayant +prié de lui lire quelque fantaisie, je m'assis, auprès d'un candélabre, +devant le guéridon sur lequel il s'accoudait. Entouré d'une vingtaine +d'intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d'environ +dix pages, d'une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle: +TRIBULAT BONHOMET. + +Il est des soirs où l'on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard +m'avait fait tomber, sans doute, sur l'un d'eux. J'obtins donc un succès +de fou rire très extraordinaire. + +Cette hilarité presque convulsive s'empara des plus graves personnages +de l'auditoire, jusqu'à leur faire oublier l'étiquette. J'en atteste les +invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un +sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut +obligé de se retirer--et nous entendîmes dans l'antichambre les +monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en +liberté.--Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces +lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d'un +sourire au souvenir de cette soirée. + + * * * * * + +Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d'Eisenach, +entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg, +les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s'ébattaient +dans l'allégresse.--Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés, +des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se +sentant digne de l'avenir. + +Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de +tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le +saluait en souriant. + +Le matin, j'avais visité la Wartburg. J'avais contemplé, à mon tour, +cette tache noire que l'encrier de Martin Luther laissa sur la muraille, +en s'y brisant, alors qu'un soir le digne réformateur, croyant entrevoir +le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux +cornes! J'avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle +des roses,--la salle du Landgrave où les _minnesingers_ Walter de la +Vogelwelde et Wolfram d'Eischenbach furent vaincus par le chant du +chevalier de Vénus. + +La fête continuait donc l'impression des siècles, évoquée par la +Wartburg. + +Le Grand-duc, m'ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement +de courtoisie charmante. + +Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme +qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui +donnaient le bras. + +--C'est, me dit-il, l'artiste qui a créé la _Marguerite_ du _Faust_, en +Allemagne. Elle sera demain centenaire. + +Quelques instants après, il reprit, avec un sourire: + +--Dites-moi, n'avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l'ours, +le loup-cervier, le renne, le guépard, l'aigle,--toute une ménagerie? + +Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible, +seulement en français, sorte de calembour de souverain à l'usage des +visiteurs: + +--A présent, vous voyez le _grand-duc_. Il y en a par milliers dans le +parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'Allemagne. +Je les y laisse vieillir. + +Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un +chambellan. Je m'éloignai. L'instant d'après, le comte Phëdro +m'annonçait que l'empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu'il +assisterait, le lendemain, au _Vaisseau-fantôme_. + +Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des +frênes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premières +étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le +silence se fit.--Au loin, un chÅ“ur de huit cents voix, d'abord +invisible, commençait le _Chant des Pèlerins_, du _Tannhauser_. Bientôt +les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons +de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face +de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.--Où d'aussi +surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces +contrées, tout artistiques, de l'Allemagne?... Lorsqu'après le puissant +_forte_ final, le chÅ“ur se tut,--une voix, une seule voix! celle de Retz +ou de Scaria sans doute,--s'éleva, distincte, détaillant magnifiquement +l'invocation de Wolfram d'Eischenbach à l'Étoile-du-Soir. + +Le _minnessinger_ était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du +passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l'air d'un +rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s'éteignit, +dans les échos, sans que personne eût l'idée, même, d'applaudir. Ce fut +comme après une prière du soir. + +Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était +finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à +Weimar.--Le tzar était arrivé. + + * * * * * + +Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'étincelante +madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses +lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrière les +vitres d'un manoir abandonné,--Sainte Roxelane s'y trouvait aussi. + +Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale. + +La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d'une myriade de +diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu +et or et sur les habits noirs. C'étaient aussi de pâles et purs profils +d'étrangères, des blancheurs sur le velours des loges--et des regards +altiers se croisant comme des saluts d'épées. Une race s'évoquait sur un +front, d'un seul coup d'Å“il, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair. + +Au centre,--dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,--le prince +Wladimir;--auprès de ce jeune homme, l'une des princesses de +Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe. + +A droite, celle du roi de Bavière absent.--Dans l'avant-scène de droite, +froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front +enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le +tzar Alexandre II. + +Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle +avec un grand silence. L'ouverture du _Vaisseau-fantôme_ se déchaîna; +l'appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs, +pareil au fatal refrain d'un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je +regardai le tzar. + +Il écoutait aussi. + +A la fin de la soirée, l'esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je +vins souper à l'_Hôtel du Prince_. Là , c'étaient des cris +d'enthousiasme! + +Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j'entendais, je +résolus d'aller me distraire en fumant, seul, dans le parc. + +Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs. + +Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel +enchantement!--J'entrai. + +A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur +brillait. C'était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette +immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste +nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il +était mort.--«De la lumière!» pensai-je.--Et je m'enfonçai sous les +arbres centenaires d'une allée qui, entrecroisant à une hauteur +démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore +l'obscurité. + +Et une délicieuse odeur d'herbes, de buissons et de fleurs mouillées, +d'écorces fendues par le moût immense de la sève--et cette houle, qui +sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient. + +Personne. + +Je marchai pendant près d'une heure, sans m'orienter, au hasard. + +Cependant les taillis, formés à hauteur d'homme par les premiers rameaux +des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres +vivants s'y agitaient. + +En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j'aperçus des +myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C'étaient les +_grands-ducs_ dont m'avait parlé (je m'incline) _celui_ de Saxe-Weimar. + +Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition +les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches, +respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations +sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec +un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-être, changeait d'arbre. A +part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries. +Leur nombre était surprenant. + +Mon noctambulisme m'avait conduit jusqu'à l'ouverture d'une clairière au +fond de laquelle j'entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal +souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus +un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la +nuit. Je m'étendis et m'accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il +pouvait être une heure et demie du matin. + +Tout à coup, au sortir de l'une des contre-allées qui avoisinent le +château, quelqu'un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la +main. + +--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s'avancer +lentement ce promeneur. + +Mais, à l'entrée de mon allée, la lumière de la lune l'ayant baigné +spontanément, je tressaillis. + +--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je. + +Une seconde après, je le reconnus. Oui, c'était lui. L'homme qui venait +de s'aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,--celui-là +que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là , dont +j'entendais les pas, au milieu de l'allée, dans la nuit,--c'était bien +l'empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois +seul à seul avec lui m'impressionnait. + +Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à +respirer aussi, sans autre confident que le silence. J'écoutais ses pas +s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son +cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d'or, ses favoris +grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut +qu'un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité. + +Dépassant ma présence, je l'entendis s'éloigner vers une éclaircie +latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar, +s'arrêter, puis jeter un long coup d'Å“il sur l'espace du côté de +l'aurore--vers l'Orient, plutôt! Brusquement il écarta de ses deux mains +la ramée d'un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains, +fumant par moments et immobile. + +Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l'alarme +derrière lui! Et voici qu'entre les profondes feuillées des prunelles +sans nombre s'allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une +analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa +l'esprit. + +Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les aperçût--des milliers d'yeux, +de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,--même ici, +perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce +maître spirituel et temporel de cent millions d'âmes et dont l'ombre +couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à +la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vÅ“ux démesurés +ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu! + +Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée, +sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait +passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il +frôlait le banc où j'étais étendu. + +Il s'éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au +détour d'une avenue, là -bas, disparut subitement. + +Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le «_Bogë +Tzara Harni_» scandé par le feu des puissants canons de la capitale +religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, +annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le +songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont +les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il se rappellera le +promeneur qui écartait, d'un geste fatigué, les branches qui gênaient sa +vue et ses pensées--il évoquera la haute figure du prédécesseur qui +passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant et +l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant +son front morose et dédaigneux. + + + + + L'AVENTURE DE TSE-I-LA + + +«Devine, ou je te dévore.» + + LE SPHYNX. + + +Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si, +aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du +Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de +mÅ“urs à demi tartares. + +Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore éteint +les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la +Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition +chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états +moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des croyances +mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des «dieux» +dans les affaires du pays. + +L'avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le +gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagace, +avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à +mille vengeances, dut de s'éteindre en paix au milieu de la haine de son +peuple--dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les +bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang. + + * * * * * + +Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi d'été +dont l'ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les +feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une pluie de +flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages, +qui, s'avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale +Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,--Tchë-Tang, +assis dans la plus fraîche des salles d'honneur de son palais, sur un +siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf, +s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux. + +Derrière lui, la statue colossale de Fô, l'inexprimable dieu, dominait +son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de +cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se +tenait debout son bourreau favori, l'éventant. + +Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des +princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les +fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré +d'imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis, +chacun des groupes où l'on causait à voix basse. Ne sachant qui +exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait, +taciturne et menaçant. + +Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait, +par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une +belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à +ceinture brochée d'argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna. + +Sur un coup d'Å“il du roi: + +--Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n'être +qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au +mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers +toi de la part des Poussahs immortels. + +--Parle, dit Tchë-Tang. + +Tsë-i-la se redressa. + + * * * * * + +--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens +mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs, +m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui +éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras +qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement, +éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera +sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l'espace +qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de +sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie, +au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras +donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras, +paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont +l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce +secret est bien tel que je te l'annonce. + +A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l'assemblée, un frémissement et +un grand silence. Une vague angoisse émouvait l'impassibilité ordinaire +des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler, +s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilège divin. +Plusieurs s'efforçant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder, +pâlissaient, malgré eux, de l'assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait +autour de lui cette gêne dénonciatrice. + +Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude, +s'écria: + +--Nous n'avons que faire des propos d'un insensé ivre d'opium. + +Les mandarins, alors, se rassurant: + +--Les Poussahs n'inspirent que les très vieux bonzes des déserts. + +Et l'un des ministres: + +--C'est à notre examen, tout d'abord, de décider si le prétendu secret +dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d'être soumis à la +haute sagesse du roi. + +A quoi, les officiers irrités: + +--Et lui-même... peut-être n'est-il qu'un de ceux dont le poignard +n'attend, pour frapper le Maître, que l'instant où les yeux distraits... + +--Qu'on l'arrête! + +Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des +caractères sacrés: + +--Continue, dit-il, impassible. + +Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces +joues, un petit éventail en brins d'ébène: + +--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand +secret en le révélant à d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les +Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi +pour interprète:--O princes, non, je n'ai pas fumé d'opium, je n'ai pas +le visage d'un insensé, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce +que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut +également, s'il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi, +jugeras donc, en ton équité, s'il mérite le prix que je t'en +demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l'énoncent tu +ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son +prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle +d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l'insigne +princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or. + +En prononçant les mots «liangs d'or», une imperceptible teinte rose +monta aux joues de Tsë-i-la, qu'il voila d'un battement d'éventail. + +L'exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et +courrouça le cÅ“ur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'orgueil et +l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant +le jeune homme qui, intrépide, ajouta: + +--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l'inexprimable +dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te +paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder _cette_ récompense ou la +mort qu'il te plaira. + +Tchë-Tang se leva: + +--C'est juré, dit-il;--suis-moi. + + * * * * * + +Quelques moments après,--sous des voûtes qu'une lampe, suspendue +au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes +fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la +haute taille apparaissait, dans l'ombre, à trois pas de lui. Le roi se +tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite +s'appuyait sur le front d'un dragon de métal qui sortait de la muraille +et dont l'Å“il unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de +Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa +tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans +l'obscurité. + +Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre. + +--J'écoute, dit Tchë-Tang. + +--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète +Li-taï-pé.--Les dieux m'ont donné en génie, ce qu'ils t'ont donné en +puissance; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les +remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible, +sans désirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais, +au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j'ai vu ta +fille Li-tien-Së,--qu'encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des +grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-là , mon pinceau n'a +plus tracé de caractères, et je sens en moi qu'elle aussi songe au +rayonnement dont elle m'a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce +la plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j'ai voulu, par un +trait héroïque, d'une subtilité presque divine, m'élever, moi, passant, +ô roi! jusqu'à elle, ta fille! + +Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce +sur l'Å“il du dragon. Les deux battants d'une porte roulèrent sans bruit +devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'un cachot voisin. + +Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient près d'un brasier où +chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie, +solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite +cage d'acier, ronde, trouée d'une ouverture circulaire. + +Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de la Mort terrible. Après +d'atroces brûlures, la victime était suspendue en l'air, par un poignet, +à cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attaché, en arrière, au +pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la +tête, et, l'ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir +introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au +condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les +ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain. + +A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus +résolus: + +--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement +Tsë-i-la. + +Les battants se refermèrent. + +--Ton secret? gronda Tchë-Tang. + +--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir! +dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est +elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là -haut, ceux qui +attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la +nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en +leurs cÅ“urs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle +pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur +angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine +hésiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais +je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n'est plus +qu'une question d'heures; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te +suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la +proie de tes assassins. + +«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l'heure, au +contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance +prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de +ton trône--et que là , m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu +mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--qu'après nous avoir +fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les +cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à cette vue tous ceux de tes +courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l'ombre, contre +toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu'à l'avenir nul +n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait +ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant +dans les conseils de l'État; donc il ne saurait être possible qu'une +chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la +soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée, +victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses +vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide, +et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour +paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant +inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que +consistât la valeur d'un secret, insufflé par les vieux génies de notre +Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possèdes_?... +C'est elle seule qu'il s'agissait de CRÉER! je l'ai fait. Le reste +dépend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai précisé les liangs d'or et +la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du +prix arraché à ta duplicité célèbre, l'épouvantable importance de mon +imaginaire secret. + +«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau, +exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon +maître, aux pensées de lumière,--je te déclare, en vérité, voici ce que +te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux! +Fais grâce, d'un cÅ“ur sous l'impression du Ciel! Menace d'être à +l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie +des peuples, en l'honneur de Fô (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi, +demain je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans +quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs +d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l'heure je +recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je présume +que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois +seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux +princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n'ai +que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux +m'ont donné la solidité du cÅ“ur et l'intelligence égale à celle, +n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes +grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge +Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu'en voyant mes yeux, elle te le +dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et +si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en +amour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de +vivre! Je n'en ai pas d'autres à te livrer.--Pèse, choisis et prononce! +J'ai parlé. + +Tsë-i-la se tut. + +Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre +silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers +le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda +fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments +indéfinissables. + +Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui +jetant son collier royal autour du cou: + +--Viens, dit-il. + +Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de +lumière et de liberté. + +Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune +éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi: + +--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait? +C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce +collier? + +--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte +vers le soleil. + + + + + AKËDYSSÉRIL + + + _A monsieur le Marquis de Salisbury_. + + +_Toute chose ne se constitue que de son vide._ + + Livres Hindous. + + +La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d'or; c'était +un soir des vieux âges; la mort de l'astre Souryâ, phénix du monde, +arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès. + +Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de +palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages +sur les vallées du Habad:--à leurs versants opposés s'alternaient, dans +les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues +de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'étouffante brise. +Là , dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets +retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu. + +Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l'éternel de +ses colonnades colossales dominait la cité: ses portails lamés d'or +réfractaient les clartés aériennes et, s'espaçant à ses alentours, les +cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs +de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les +étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux +s'enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants. + +L'eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des +distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence +du fleuve, et l'immense ville riveraine se déroulait en un désordre +oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux +coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parais où le +pyramidion du lingham de Sivà , l'ardent Wissikhor, semblait brûler dans +l'incendie de l'azur. + +Aux plus profonds lointains, l'allée circulaire des Puits, les +interminables habitations militaires, les bazars de la zone des +Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de +Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y +scintillaient déjà des lueurs d'étoiles. Et surplombant dans les cieux +mêmes, ces confins de l'horizon, de démesurées figures d'êtres divins, +sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient, +évasant leurs genoux dans l'immensité: c'étaient des cimes taillées en +forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l'abîme, à +l'extrémité d'un bras vertigineux, un lotus de pierre;--et l'immobilité +de ces présences inquiétait l'espace, effrayait la vie. + +Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de +gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.--La +multitude emplissait d'une allégresse grave les rues, les places +publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des +deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter, +de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé +chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures +sublimes, annonçait le retour d'Akëdysséril, de la jeune triomphatrice +des deux rois d'Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux +éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de +trame d'or, s'était illustrée à l'assaut d'Éléphanta par des faits +d'héroïsme qui avaient enflammé autour d'elle mille courages. + + * * * * * + +Akëdysséril était la fille d'un pâtre, Gwalior. + +Un jour, au profond d'un val des environs de Bénarès, par un automnal +midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux +bords d'une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur +d'aurochs, Sinjab, l'héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait +alors sur l'immense contrée du Habad. Et, sur l'instant même, le charme +de l'enfant prédestinée avait suscité, dans tout l'être du jeune prince, +un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens +de Sinjab qu'il l'élut, d'un cÅ“ur ébloui, pour sa seule épouse,--et +c'était ainsi que l'enfant du conducteur de troupeaux était devenue +conductrice de peuples. + +Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,--qu'elle +aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le vieux monarque, un +désespoir avait à ce point projeté l'ombre dont on succombe, que tous +entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l'aboiement des chiens +funèbres d'Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient dû élever, +à la hâte, un double tombeau. + +Désormais, n'était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le +prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür, +sous la tutelle auguste d'Akëdysséril, devait être transmise? + +Peut-être: nul ne délimitera la justice d'aucun droit chez les mortels. + +Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de +Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà , de secrètes prévisions +et d'un cÅ“ur tourmenté par l'avenir, s'était conduite en brillante +rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force, +le courage et l'amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques +largesses de dignités et d'or, se créer, à la cour de Séür, dans +l'armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'état, dans les +provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que, +d'heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd'hui, +des lendemains d'un avènement nouveau dont la nature, même, lui était +inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s'instruisit +au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril, dès que le rappel du +jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s'affranchir, +d'avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui +réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous +discutables devoirs, de la puissance royale. + +Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc +envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés +d'intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de +sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son +escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa +fiancée d'amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée. + +Et ce fut au moment où tous deux s'apparaissaient pour la première fois, +sur la route, aux clartés de la nuit. + +Depuis cette heure, prisonniers d'Akëdysséril, les deux adolescents +vivaient précipités du trône, isolés l'un de l'autre en deux palais que +séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde +sévère. + +Ce double isolement, une raison d'état le motivait: si l'un d'eux +parvenait à s'enfuir, l'autre demeurait en otage et, réalisant la loi de +prédestination promise aux fiancés dans l'Inde ancienne, ne s'étant +apparus cependant, qu'une fois, ils étaient devenus la pensée l'un de +l'autre et s'aimaient d'une ardeur éternelle. + + * * * * * + +Près d'une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la +dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement +ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante, +traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les +menaçant!--Son lucide esprit n'avait-il pas su augmenter la prospérité +de ses États! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la +région l'admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette +guerrière--si délicieuse qu'en recevoir la mort était une faveur qu'elle +ne prodiguait pas. + +Et puis, une légende de gloire s'était répandue touchant son étrange +valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l'avaient vue, +au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et +intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l'haodah lourd de pierreries +de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots +et de flèches, indiquer, d'un altier flamboiement de cimeterre, la +victoire. + +C'est pourquoi le retour d'Akëdysséril dans sa capitale, après un +guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports +de son peuple. + +Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n'en fut plus +distante que de très peu d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin +déjà , les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de +fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la +route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles, +laissant camper ses armées dans les villages environnants. + +Déjà , dans Bénarès, au profond de l'allée de Pryamvêda, des torches +couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de +lampes, en hâte, l'immense palais de Séür. La population cueillait des +branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l'avenue +du palais, transversale à l'allée des Richis, s'ouvrant sur la place de +Kama; l'on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en +écoutant frémir la terre sous l'irruption des chars de guerre, des +fantassins en marche et des flots de cavalerie. + +Soudain, l'on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des +cliquetis d'armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de +ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute +part, des cohortes d'avant-garde entraient dans la ville, enseignes +hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs +sowaris. + +Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte de Surate était couverte +de ces fauves tapis d'Irmensul--et des lointaines manufactures +d'Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des +marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques. + +Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers +et des sycomores, le long de l'avenue du Gange, flottaient de riches +étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte +d'Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un +éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes, +d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès +duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait +des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'Éléphanta--de +la poudre d'or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d'une +torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes +combats de rhinocéros qu'idolâtraient les Hindous. Les habitants +redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la +reine; ils questionnaient les haletants éclaireurs; à grand'peine, ils +étaient rassurés. + +Dans un espace laissé libre, entre d'élevés et lourd trépieds de bronze +d'où s'échappaient de bleuâtres vapeurs d'encens, se tordaient, en des +guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes; elles +jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de +poignards, simulaient des mouvements de volupté,--des disputes, aussi, +pour donner à leurs traits une animation;--c'était à l'entrée de +l'avenue des Richis sur le chemin du palais. + + * * * * * + +A l'autre extrémité de la place de Kama s'ouvrait, silencieusement, la +plus longue avenue. Celle-là , depuis des siècles, on en détournait le +regard. Elle s'étendait, déserte, assombrissant, sur son profond +parcours à l'abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant +l'entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres, +faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons +d'une musique aiguë. + +C'était l'avenue qui conduisait au temple de Sivà . Nul Hindou ne se fût +aventuré sous l'épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient +accoutumés à n'en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie +oppressait, aujourd'hui, les cÅ“urs, on ne prenait aucune attention à +cette avenue. On eût dit qu'elle n'arrondissait pas là , béante, ses +ténèbres, avec son aspect de songe. D'après une très vieille tradition, +à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des +feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la +terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l'étendue était toute +pénétrée de l'ombre même de Sivà . + + * * * * * + +Tous les yeux interrogeaient l'horizon.--Viendrait-elle avant que montât +la nuit? Et c'était une impatience à la fois recueillie et joyeuse. + +Cependant le crépuscule s'azurait, les flammes dorées s'éteignaient et, +dans la pâleur du ciel, déjà ,--des étoiles... + +Au moment où le globe divin oscillait au bord de l'espace, prêt à +s'abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les +vapeurs occidentales,--et voici qu'en cet instant même, au sortir des +défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la +route de Surate, apparurent, en des étincellements d'épaisses +poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des +chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts +de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères +d'airain d'où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement +de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes +coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de +chaque pas. Puis, escortant l'attirail roulant des machines de siège, et +les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des +litières de feuilles, gisaient les blessés, d'autres troupes de pied, +les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les chariots des +vivres. C'était là presque toute l'avant-garde; ils descendaient, en +hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement +par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales, +encore invisibles, répondirent, là -bas, aux gongs sacrés qui grondaient +sur Bénarès. + +Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la +route, criant différents ordres, et suivie d'un roulis de pesants +traîneaux d'où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des +richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse, +secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux +tigrés, les deux rois d'Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe +dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs. + +Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants, +montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant, +quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc +transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c'étaient les +belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible. + +Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d'un demi-orbe formé +de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de +guerriers d'élite--que suivait, de tous côtés, là -bas, là -bas, l'immense +vision d'un enveloppement d'armées--apparut l'éléphant noir, aux +défenses dorées, d'Akëdysséril. + +A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois +d'orgueil et d'épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante +acclamation; des milliers de palmes, agitées, s'élevèrent; ce fut une +enthousiaste furie de joie. + +Déjà , dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine +du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait, +mystiquement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On +apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s'agrafait +son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main +gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l'exemple des Dêvas +sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa +main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouillé d'une +rosée de rubis. + +Le soir, qui l'illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les +jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de +l'espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut, +latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de +palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes +des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des +haches. + +Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches. + +Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle +effroyable masquait l'espace une monstrueuse nuée noire, mouvante, +sembla s'élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et +graduellement--du ras de l'horizon: c'était l'armée qui surgissait +derrière eux, là -bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses +puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements +étaient préparés dans les bourgs prochains. + +Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de +l'Entrée-du-Septentrion que d'une portée de flèches, les cortèges +s'avancèrent sur la route pour l'accueillir. + +Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d'Akëdysséril. + + * * * * * + +Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La +pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d'un bandeau fané dans les +batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d'or, la pâleur de son +front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et +musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux +bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d'un charme oppressif +qui, d'abord, inspirait plutôt le trouble que l'amour. Pourtant des +enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de +l'avoir vue. + +Une lueur d'ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son +corps: telles ces transparences dont l'aube, voilée par les cimes +hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement. + +Sous l'horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu +sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux, +surchargés de rêves, dispensaient autour d'elle une magie +transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils +saturaient d'inconnus enchantements l'étrangeté fatale de ce visage, +dont la beauté ne s'oubliait plus. + +Et le saillant des tempes altières, l'ovale subtil des joues, les +cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche +touchée d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce +sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet +ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus +magnétique séduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux +étoilées. + +Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri. + +Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les +jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole, +s'émerveillait des infinis désirs qu'élevait, sur ses pas, l'héroïque +maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux. + +Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses +mélancolies de cette femme, le son d'or de son rire,--mordre, presser +idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cÅ“ur, en des baisers +partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes +de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s'y perdre--en l'abîme +de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d'où se +réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux +chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d'où sortait +cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs +d'armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures +reçues là , sous ses prunelles. + +Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entière, +s'exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle... +que,--dans l'animation, surtout des mêlées,--un charme torturait autour +d'elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à +son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard +surhumain, si délirant qu'elle semblait s'y donner. + +C'étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle +seule connus et qui s'évoquaient en ses sommeils. + + * * * * * + +Telle apparaissait Akëdysséril, à l'entrée, maintenant de la citadelle. +Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d'amour +dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les +chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les +voûtes et s'irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d'allégresse +de son peuple l'appelaient: poussant donc son éléphant noir sous le +porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra +dans Bénarès. + +Soudainement, ses regards tombèrent sur l'avenue décriée au fond de +laquelle s'accusait, dans l'éloignement, l'antique, l'énorme façade +écrasée du temple de Sivà . + +Tressaillant--d'un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta un +ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l'hodah sur les +flancs de l'animal. + +Elle descendit légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres évoqués +par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques +noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission +très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle. + +On s'écarta, d'après un vÅ“u de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés +autour d'elle chuchotèrent, l'un après l'autre, longtemps, longtemps, de +très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur +la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu'elle écoutait, que +son pâlissant visage s'éclaira, tout à coup, d'un affreux reflet +menaçant. + +Elle se détourna; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence +de la place muette: + +--Un char! s'écria-t-elle. + +Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux +rênes de soie tressée de fils d'airain. + +Bondissant à la place quittée: + +--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle, + +Et, de ses yeux fixes, elle considérait l'avenue déserte. Indifférente à +la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville +interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'étincelles, +renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur +des roues, s'enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs +ombrages de Sivà , qui prolongeaient l'horreur de leur solitude jusqu'au +temple fatal. + +On la vit bientôt décroître, dans l'éloignement, devenir une +clarté,--puis, comme une scintillation d'étoile... + +Enfin, tous, confusément, l'aperçurent, lorsque, parvenue à l'éclaircie +septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques +au delà desquelles, sur la hauteur, s'étendaient les parvis du +sanctuaire et ses colonnades profondes. + +Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait, +maintenant, là -bas, les marches redoutées. + +Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de +son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion, +comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu'à la +place de Kama. + +Au troisième appel, les mystérieux battants s'ouvrirent sans aucun +bruit. Akëdysséril, comme une vision, s'avança dans l'intérieur de +l'édifice. + +Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques, +distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur +elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la +demeure du dieu. + + * * * * * + +La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s'aventura +sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles +des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses +pas. + +Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux +creusés, du seul côté de l'Occident, au plus épais des hautes murailles, +éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le +crépuscule de l'enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de +la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu'elle +affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées +obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des +dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe +d'or. + +Au fond, sur des blocs--entassés--de porphyre rouge, surgissait une +formidable vision de pierre, couleur de nuit. + +Le colosse, assis, s'élargissait en l'écartement de ses jambes, +configurant un aspect de Sivà , le primordial ennemi de l'Existence +Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul +apparaissait. L'inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée, +sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son +sein funèbre,--et ses genoux, s'étendant à travers l'espace, touchaient, +des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l'exhaussement de trois +degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles +cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà . + +Là , derrière les plis impénétrables, s'allongeait, disposée en pente +vers les portiques, la Pierre des Immolations. + +Depuis les âges obscurs de l'Inde, à l'approche de tous les minuits, les +brahmes sivaïtes, au grondement d'un gong d'appel, débordaient de leurs +souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain--qui, +parfois, était accouru s'offrir de lui-même, transporté du dédain de +vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l'autel, car aucune +lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà , les prêtres étendaient sur la +Pierre cette victime nue et que des entraves d'airain retenaient aux +quatre membres. + +Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l'entourage +recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur +de Sivà , séparant d'un arrêt chacun de ses pas, s'avançait... puis, se +penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul coup de sa large lame +ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste. + +Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dévotion à la divinité +destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et, +plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu'il élargissait avec +force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis, il en retirait ses bras, +les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine +le cÅ“ur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient +entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux. + +Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, râlait +autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la +Lumière) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait +retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les +suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la +vie, le long du ventre apaisé du dieu. + +Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du +temple ne retentissaient jamais que d'un grand cri. + + * * * * * + +Ce soir-là , debout sur le triple degré au-delà duquel s'étalait, ainsi +long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant +visible des solitudes du temple:--et l'aspect de cet homme était aussi +glaçant que l'aspect de son dieu. + +La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d'un haillon +sombre,--et dont l'ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre +aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,--se +détachait sur l'ensanglantement des lourdes draperies. + +L'impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et +chauve, qu'effleurait en cet instant sur le fuyant d'une tempe, le feu +d'une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous +leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne +pouvoir distinguer que l'Invisible. + +Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d'aigle sur une bouche +pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et +qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait +seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement +chargée par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie, +sauf l'animation, semblait détruite en ce spectral ascète. + +Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de +Sivà , le prêtre aux mains affreuses,--l'Anachorète au nom de lui-même +oublié--et dont nul mortel n'eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu'à +travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du +tigre. + + * * * * * + +Or, c'était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril: c'était bien cet +homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les +houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses +lèvres! + +Arrivée, enfin, devant lui, la reine s'arrêta, le considéra pendant un +instant sans une parole, puis, d'une voix qui retentit ferme, jeune, +vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau: + +--«Brahmane, je sais que tu t'es affranchi de nos joies, de nos désirs, +de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les +siècles. Tu marches environné des brumes d'une légende divine. Un pâtre, +des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bÅ“ufs sauvages +t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front +dans les immenses clartés de l'orage et, tout illuminé d'éclairs dont la +vertu brûlante s'émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu +réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu +que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en +esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir. + +«Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux +épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et +mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité +neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.» + +Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses +regards vers le grand visage d'ombre perdu dans les hautes ténèbres du +temple: + +--Sivà ! cria-t-elle, dieu dont l'invisible vol revêt de terreur jusqu'à +la lumière du soleil,--dieu qui devant l'IRRÉVÉLÉ te dressas, improuvant +et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!--si +j'ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence +exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d'un +jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton +prêtre. + +«Ressouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intéresser si +étrangement aux plaintes humaines! Peu d'aurores avaient brillé sur mon +règne, Sivà , lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l'Iaxarte et +l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la +Sogdiane,--dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière +Yelka.--Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette +guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais +me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, +hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.--Si j'étais une conquérante, +Sedjnour n'était-il pas issu de la race d'Ebbahâr, le plus ancien des +rois? + +«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les +rebelles qui m'ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des +inscriptions durables. + +«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d'autres +guerres, le Conseil de mes vizirs d'État, dans Bénarès, statua +d'anéantir l'objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un +décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa +fiancée,--et l'Inde m'adjura d'en hâter l'exécution pour assurer, enfin, +la stabilité de mon trône et de la paix. + +«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en +bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je +m'accordais avec tristesse--ô dieu des méditations désespérées! cette +inévitable iniquité!... mais qu'ils devinssent mes victimes?... Lâcheté +d'un cÅ“ur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les +fiertés de mon être--Et puis, ô dieu des victoires! je ne suis point +cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plaît à +voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont +faites de clémence--et, comme l'une de mes sÅ“urs de gloire, Sivà , je fus +élevée par des colombes. + +«Cependant, l'existence de ces enfants était un constant péril. Il +fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause, +sans doute, ferait verser encore! Avais-je le droit de les laisser +vivre, moi, reine? + + * * * * * + +«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux,--pour +juger s'ils étaient dignes de l'anxiété dont se tourmentait mon âme.--Un +jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revêtis mes vêtements +d'autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de +mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures +perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange. + +«O Sivà ! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai +seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure +veuve, une mélancolie de vivre m'accabla: je me sentis plus troublée que +je ne l'aurais cru possible! + +«O couple pur d'êtres charmants qui s'étonnaient sans me haïr! Leur +existence ne palpitait que d'un espoir: leur union d'amour!... libres ou +captifs!... fût-ce même dans l'exil!... Cet adolescent royal, aux +regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab! +Cette enfant chaste et si aimante, si belle! leurs âmes séparées, mais +non désunies, s'appelaient et se savaient l'une à l'autre! N'est-ce donc +pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre +Inde sublime, le sentiment de l'amour! Fidèle, immortellement! + +«Eux, un danger, Sivà ?--Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait +grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait +en souriant, de m'en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux +de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me +fait pâlir!... S'aimer! Tel était--ainsi que pour son amante +Yalka--l'unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que +j'allais les réunir vite--puisque je fus aimée et que j'étais +fidèle!...» + + * * * * * + +Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses +mains radieuses, continua: + +--«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non! +Jamais!--Cependant, que résoudre? Puisque la mort, seule, peut mettra +fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d'un +prince--et que l'Inde me demandait la paix?... Déjà d'autres rébellions +menaçaient: il me fallait encore m'armer contre +l'Indo-Scythie...--Soudainement, une étrange pensée m'illumina! C'était +la veille du jour où j'allais marcher contre les aborigènes des monts +arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà ! Quittant, de nuit, +mon palais, j'accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinité morose!--Et +je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife. + +«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur +s'éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l'admiration des +peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé--non, rien ne +peut égaler en joie les premières délices de l'Amour ni ses voluptueuses +tortures. Si l'on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne +battrait plus depuis l'heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva +sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes! + +«Cependant, si par quelque enchantement, il était possible--que ces +enfants condamnés _mourussent d'une joie si vive, si pénétrante, si +encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la +vie_? Oui, par l'une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme +des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,--l'exalter par +quelque vertu de Sivà ,--d'un embrasement de désirs... peut-être le feu +de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de +leurs sens en un évanouissement sans réveil!--Ah! si cette mort céleste +était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se +la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur +douceur et de leur beauté. + +«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse +divine, me répondit avec tranquillité: + +--«Reine, j'accomplirai ton désir!» + +«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes +ordres, des palais de mes captifs.--Consolée, d'avance, par la beauté de +mon crime, je me départis en armes, l'aube suivante, vers +l'Arachosie,--d'où je reviens, victorieuse encore, Sivà ! grâce à ton +ombre et à mes guerriers, ce soir. + +«Or, tout à l'heure, au franchir des citadelles, j'eus souci de la +fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà +songeuse d'offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple, +lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont révélé quelle fut, envers moi, la +duplicité de ce très vieux homme-ci.» + +La souveraine veuve regarda le fakir: à peine si sa voix décelait, en de +légers tremblements, la fureur qu'elle dominait. + +--«Démens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles délices tu tins à +fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise? sous +les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? En quels +inconnus frémissements d'amour tu fis vibrer leurs sens jusqu'à cet +alanguissement mortel où je rêvais que s'éteignissent leurs deux êtres! +Non! tais-toi. + +«Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t'observaient--et j'ai +lieu d'estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes +yeux! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime, +n'étant pas de celles qui subissent des enchantements!... + +«O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue,--et toi, pâle Yelka, si douce, ô +vierge! Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu'il +faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui +n'ont pas aimé. + +«Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oubliée me cacha cette +haine qu'il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils +sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente +postérité!...--Car de quel autre mobile s'expliquer ton Å“uvre, brahmane? +à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta +stérile vieillesse, tu n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la +perfection de leur double supplice, comment le croire? + +«Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas? _rien qu'avec des +paroles_, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie, +jusqu'à ce qu'enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se +réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t'avoir +entendu! + +«Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre;--et +c'est par dédain, sache-le, que je n'envoie pas, à l'instant même, ta +tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure.» + +Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des +accents amers: + +«Aussitôt que l'austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires +âmes, tu commenças cette Å“uvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur +mutuelle tendresse que tu pris, d'abord, à tâche de détruire. Au souffle +de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d'amour en ces +jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour +ta joie,--je vais te le dire! + +«Vieillard, il te fallut que chacun d'eux se sentit solitaire! Eh +bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d'eux ne +devait-il pas survivre à l'oublié, et régner, grâce à mes vÅ“ux, en des +pays lointains,--aux côtés d'un être royal et plein d'amour, aujourd'hui +préféré déjà _?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu +savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants, +échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes +vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout à +l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le +feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des +jalousies, par la mélancolie de l'abandon, tu sus en irriter les désirs +jusqu'à les rendre follement charnels--à cause de cette croyance où tu +plongeais leurs cÅ“urs, l'impossibilité de toute possession l'un de +l'autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te +faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs, +d'épouvante, d'illusions mortes et d'adieux. + +«Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes: elles m'ont éclairé +sur certaine détestable puissance dont tu disposes! Ils ont attesté, en +un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est +redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des +vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent, à ton gré, des +éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux +qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et, +lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet +art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en...» + +La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d'une lueur, +entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible, +perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l'analyse où ses pensées +s'aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout +de l'un de ses sourcils, en étendant l'autre main vers le brahme: + +...--«en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et +suivies d'affreux silences... Puis,--des inflexions, très singulières, +de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu épies, +sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors--mystère de toute +raison vaincue!--d'étranges _consonances_, oui, presque nulles de +signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te +suffisent pour éclairer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes +inquiétudes! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse +bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te +regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, +alors, les reflets bleus froids des glaives, de l'écaille des dragons, +des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, +étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour +à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter--pour les toujours +décevoir--les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu +convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta +menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle +malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour +dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules, +importent!--tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D'un flair +louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence +qui t'écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l'esprit que tu te +proposas ainsi de pénétrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosive +tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente--et qui +devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre--que vivre perd toute +saveur, que le front se penche, accablé, que l'azur semble souillé +depuis ton regard, que le cÅ“ur se serre à jamais--et que des êtres +simples en peuvent mourir. C'est donc sous l'énergie de ce langage +meurtrier--ton privilège, brahmane!--que tu te complus et t'acharnas, +jour à jour, à froisser--comme entre les ossements de tes mains--le +double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux +roses dans la nuit! + +«Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans +larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse +dépassa ce que leurs cÅ“urs pouvaient supporter sans cesser de battre, +lorsqu'ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés, +tu sus augmenter en chacun d'eux, tout à coup, cette soif de perdre +jusqu'au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d'exister sans +fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant +de leurs trop insatiables désirs l'un de l'autre.--Et cette nuit, cette +nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve,--te disant, +peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.» + +Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole. + +--«Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu +t'engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l'interprète sacrilège +de ton dieu, dont tu as compromis l'éternelle intégrité par ta +traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie, +l'être même de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir +pourquoi tu m'as bravée: pour quel motif ce long attentat n'a point +fatigué ta persévérance!... Tu vas me répondre.» + + * * * * * + +Elle se détourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs +ensevelies dans l'obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement +stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les +échos des immenses salles autour d'elle: + +--«Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de +cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par +intervalles,--révélés, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez +sur les murailles,--écoutez la menaçante voix d'une femme +qui,--servante, hier encore, de ceux-là --qui entendent les symboles et +tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car +ses paroles ne sont point vaines j'en ai pesé, froidement, +l'imprudence--et ce n'est pas à moi de trembler. + +«Si, dans l'instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à +ma demande en d'imprécises réponses,--avant une heure, moi, je le jure! +Akëdysséril!--entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout, +au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant +l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de +votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et +qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle +enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et cette nuit, +toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j'en +effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu'il +s'écroulera dans l'aurore et que j'écraserai le monstrueux simulacre +vide où veilla, durant des siècles, l'esprit même de Sivà ! Mes milices, +dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les +auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de +demain--si demain nous éclaire--ait atteint le haut du ciel! Et le soir, +lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant qui les autres de +la terre s'humilient--aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines +poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je +reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières, sur mes noirs +éléphants, fouler le sol où s'éleva le vieux temple!... Couronnées de +frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous +entre-choquerons nos coupes d'or, en criant aux étoiles, avec des chants +de victoire et d'amour, les noms des deux ombres vengées! Et ceci, +pendant que mes exécuteurs enverront, l'une après l'autre, du haut des +amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos +têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir +imagine!... J'ai dit.» + +La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante, +abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se +tut. + + * * * * * + +Alors le serviteur de Sivà , tournant vers elle sa blême face de granit, +lui répondit d'une voix sans timbre: + +--«Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu +nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trésors--semés, +dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple--où nul +mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser! Tu parles de détruire cette +demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destinées,--que d'exhorter +des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres! L'Esprit qui +anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu'elles représentent: +lui révoqué, le temple, en réalité, n'est plus. Tu oublies que c'est lui +seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l'autorité dont les +armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui +seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous +l'accident desquels il s'incorpore ici. Quand donc le sacrilège +atteignit-il d'autre dieu... que l'être même de celui qui fut assez +infortuné pour le commettre? + +«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus +spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices +sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre +raison de dépendre des fumées d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur +ou d'un désir. J'accueillis tes vÅ“ux parce qu'ils étaient beaux et +sombres, même en leur féminine frivolité,--m'engageant à les +réaliser,--par déférence pour le sang qui te couvre.--Et voici que, dès +les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet à des +intelligences de délateurs--que je n'ai même pas daigné voir--pour +juger, pour accuser et pour maudire mon Å“uvre, de préférence à +t'adresser simplement à moi, tout d'abord, pour en connaître. + +«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent +encore les échos de cet édifice,--et s'il me plût d'entendre jusqu'à la +fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c'est que,--fût-elle +sans base et sans cause,--la colère des jeunes tueuses, dont les yeux +sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à +Sivà . + +«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires--et ne sais ce qui réalise! Tu +regardes un but et ne t'inquiètes point de l'unique moyen de +l'atteindre.--Tu demandas s'il était au pouvoir de la Science divine +d'induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite +violence de l'Amour détruirait en eux, dans la lueur d'un même instant, +les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une +réflexion toute naturelle devais-je mettre en Å“uvre pour satisfaire à +l'imaginaire de ce dessein?--Écoute: et daigne te souvenir. + +«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab +te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge, +t'écriais-tu, n'a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon +ce que tu m'attestas, était d'avoir survécu à ce grave ravissement. + +«C'est que,--rappelle-toi,--déjà favorisée d'un sceptre, l'esprit +troublé d'ambitieuses songeries, l'âme disséminée en mille soucis +d'avenir, il n'était plus en ton pouvoir de te donner tout entière. +Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton +être et, ne t'appartenant plus en totalité tu te ressaisissais +obscurément et malgré toi--jusqu'en ce conjugal charme de +l'embrassement--aux attirances de ces choses étrangères à l'Amour. + +«Pourquoi, dès lors, t'étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu +n'as pas couru? + +«Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente +l'ivresse des cieux, d'avant-coureurs parfums de baisers dont l'idéal +avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future. +Considère ton veuvage, ô belle veuve d'amour qui sais si distraitement +survivre à ta douleur! Comment la possession t'aurait-elle tuée, d'un +être--dont la perte même te voit vivre? + +«C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'étoilée. Son +étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus +crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les +autres. L'éclair de Kamadéva, le Seigneur de l'amour, ne les traversa +que d'une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n'est pas +en ces douces nuits que les cÅ“urs humains peuvent subir le choc de sa +puissante foudre. + +«Non!... Ce n'est que dans les nuits désespérées, noires et +désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses +perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l'être, +hormis l'amour seul;--c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi +rouge éclair peut luire, sillonner l'étendue et anéantir ceux qu'il +frappe! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement +pénétrer les cÅ“urs et les sens et les pensées au point de les dissoudre +en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu +que l'intensité d'une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi +pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute +l'âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer! + +«C'est pourquoi j'ai accumulé beaucoup de nuits dans l'être de ces deux +enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n'ont pu le +dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont +disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants +délateurs connaissent, par exemple, l'intérieur de ces grands rochers du +sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se +précipiter dans le Gange?» + + * * * * * + +Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la +lueur de ses yeux, s'écria, ne dominant plus son courroux: + +--«Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences +qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, à +travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah +t'appelle. Sois donc anéanti!» + +Son arme décrivit un flamboiement dans l'obscurité. Un instant de plus, +et l'ascète, séparé par les reins sous l'atteinte robuste du jeune +bras,--n'était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle, et le +bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du +temple. + +C'est que--sans même relever les paupières sur l'accusatrice--le pontife +sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul +mot: + +--«Regarde». + + * * * * * + +A cette parole s'étaient écartés les pans du grand voile de l'autel de +Sivà , laissant apercevoir l'intérieur de la caverne que surplombait le +dieu. + +Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux, +soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis +sanglants. + +Au fond de ce lieu d'horreur, les trépieds étaient allumés comme à +l'heure d'un sacrifice. L'esprit de Sivà s'opposant, dans les symboles, +à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées +par les courbures de hautes plaques d'or, réverbéraient d'inquiétantes +clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se +tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute. + +Et là , sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d'une +pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs +transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs +corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d'une aube +éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l'âme; et cette aurore +secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité. + +Certes, quelque transport d'une félicité divine, passant les forces de +sensation que les dieux ont mesurées aux humains--avait dû les délivrer +de vivre, car l'éclair de la Mort en avait figé l'expressif reflet sur +leurs visages! Oui, tous deux portaient l'empreinte de l'idéale joie +dont la soudaineté les avait foudroyés. + +Et là , sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils +gardaient l'attitude, encore, où la Mort--que, sûrement, ils n'avaient +point remarquée--était venue les surprendre effleurant leurs êtres de +son ombre. Ils s'étaient évanouis, perdus en elle, insolitement, +laissant la dualité de leurs essences en fusion s'abîmer en cet unique +instant d'un amour--que nul autre couple vivant n'aura connu jamais. + +Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d'une volupté +seulement accessible à des cÅ“urs immortels. + +La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait +défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l'être de son +être, l'âme de son désir;--et celle-ci, dont la blanche tête était +renversée sur le mouvement d'un bras jeté à l'entour du cou de son +bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L'auguste main +de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux, +brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses +lèvres, entr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier +baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu, sans doute, +attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses +lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum +de son sein virginal qu'elle pressait encore contre cette poitrine +adorée!... Et c'était au moment même où toutes les défaillances, où tous +les adieux, toutes les tortures d'âme s'effaçaient à peine sous le +mutuel transport de leur soudaine union! + +Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d'inespérées +et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l'intime +choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais +irréalisable, les avaient emportés, d'un seul coup d'aile, hors de cette +vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été, +pour eux, de survivre à cet instant non pareil! + + * * * * * + +Akëdysséril considérait, en silence, l'Å“uvre merveilleuse du grand +prêtre de Sivà . + +--«Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller, +ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie? dit l'impénétrable +fakir d'un accent dont l'ironie austère triomphait:--vois, reine, te +voici leur envieuse!» + +Elle ne répondit pas: une émotion sublime voilait ses yeux. Elle +admirait, se joignant les mains sur une épaule, l'accomplissement de son +rêve inouï. + +Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et +de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se firent +entendre de l'intérieur du temple--dont les portails roulèrent +lourdement, sur les dalles intérieures. + +Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée +encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s'était +détournée,--les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en +main, l'air meurtrier. + +Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d'Apsarâs +menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu'était devenue +leur maîtresse: elles se contenaient à peine d'envahir la demeure du +dieu. + + * * * * * + +Autour d'elles, au loin, l'armée, dans la nuit. + +Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le +devoir d'oublier la beauté des rêves! et jusqu'aux adieux de l'amour +perdu,--tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond +soupir, le sein d'Akëdysséril: et les deux premières larmes, les +dernières aussi! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis +de ses joues divines. + +Mais--bientôt--ce fut comme si un dieu eût passé!--Redressant sa haute +taille sur la marche suprême de l'autel: + +--«Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix +connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du +sombre édifice--vous avez décidé la mort d'un prince, héritier du trône +de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal: vous avez condamné à +périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche +région, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici! + +«Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l'abîme de +l'esprit, s'efforcent vers le Çwargâ divin!--Chantez, pour elles, +guerrières, et vous, ô chers guerriers! l'hymne du Yadjnour-Vêda, la +parole du Bonheur! Que l'Inde, sous mon règne, hélas! enfin à ce prix +pacifiée, refleurisse, à l'image de son lotus, l'éternelle Fleur!... +Mais qu'aussi les cÅ“urs se serrent de ceux dont l'âme est grave: car une +grandeur de l'Asie s'est évanouie sur cette pierre!... La sublime race +d'Ebbahâr est éteinte.» + + + + + TABLE + + +L'amour suprême +Sagacité d'Aspasie +Le secret de l'échafaud +L'instant de Dieu +Une profession nouvelle +L'agence du Chandelier d'Or +La légende de l'éléphant blanc +Catalina +Les expériences du Dr Crookes +Le droit du passé +Le tzar et les grands-ducs +L'aventure de Tsë-i-la +Akëdysséril + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by +Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) *** + +***** This file should be named 17623-0.txt or 17623-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/2/17623/ + +Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17623-0.zip b/17623-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3ec752e --- /dev/null +++ b/17623-0.zip diff --git a/17623-8.txt b/17623-8.txt new file mode 100644 index 0000000..24f95b4 --- /dev/null +++ b/17623-8.txt @@ -0,0 +1,5688 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by +Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le secret de l'échafaud (1888) + +Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +Release Date: January 29, 2006 [EBook #17623] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM + + + LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD + + + + + L'AMOUR SUPRÊME + + +_Les coeurs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en +honneur._ + + ST-BERNARD. + + +Ainsi l'humanité, subissant, à travers les âges, l'enchantement du +mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré. + +Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile +de la vie,--car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au coeur +humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours +pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière +créatrice d'où il émane. + +Et c'est pourquoi bien des amants--oh! les prédestinés!--ont su, dès +ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers, +renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase +nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les +mystiques flammes du Ciel. A ces coeurs élus, tout trempés de foi, la +Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte +d'Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître +qu'immortel: ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle +nécessite pour s'en détacher. + +Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse être exprimé que par qui +l'éprouve, et puisque l'aveu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient être +qu'auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes, +favorisé qu'il fût de ce sentiment d'en haut, n'en doit-il pas la +fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l'âme, un exil? + +En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en +toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles +hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva. + +Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me +trouvai, par ce beau soir de printemps de l'année 1868, à cette fête +donnée à l'hôtel des Affaires étrangères. + +Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux +Affaires. Or, la surveille, à table, chez l'un de nos amis, j'avais +manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M. +de Marmier avait poussé l'urbanité jusqu'à me venir prendre chez moi, +rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix +heures et demie. + +Après les présentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et +m'orientai. + +Le coup d'oeil du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds +flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes +fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords +tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des diamants +mouillaient de lueurs, miroitait. + +Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits +noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement, +l'éclair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes filles, assises, +en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le +carnet au bout des gants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachés +d'ambassade, aux boutonnières surchargées d'ordres en pierreries, +passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la +croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse +d'aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les +yeux de ces élus de l'inconstante Fortune. + +Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi +lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient, +attentives, l'éventail aux lèvres, aux bras de «conseillers» de +chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre. +Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts.--En résumé, la +fête me paraissait un bal de fantômes, et je m'imaginais que, d'un +moment à l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait +s'écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel: +«Disparaissez!» + +Avec l'indolence ennuyée qu'impose l'étiquette, je traversai donc cette +pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont +j'entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d'une vaste croisée +grand'ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m'y accouder. Et, +là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris +nocturne qui, de l'Arc-de-l'Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue. + + * * * * * + +Ah! l'étincelante nuit! De toutes parts, jusqu'à l'horizon, des myriades +de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au delà des quais et +des ponts sillonnés de lueurs d'équipages, les lourds feuillages des +Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux +souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de +l'étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau +sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune. +Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des +arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. Une rumeur, dans l'immensité, +s'enflait ou diminuait, respiration de l'étrange capitale: cette houle +se mêlait à cette illumination. + +Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la +nuit. + +Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil, +une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant +de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de +subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me +firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils +décelaient. + +Dans l'embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté +à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade. + +En vérité, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa +personne, me troublèrent, à l'instant même, au point que j'oubliai +toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu déjà +ce visage? + +Oh! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charme si élevé, +respirant une si chaste dignité de coeur, comment se pouvait-il que cette +sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique +espoir--c'était lisible en elle--se trouvât égarée en cette mondaine +fête? + +Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître +cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des +adieux, s'évoquaient autour d'elle! Et, confusément, au loin, je +revoyais des soirées d'un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux +château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria +réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers. + +Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d'un nom +oublié, me revinrent à l'esprit: + +--Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je. + +Au temps dont j'avais mémoire, Lysiane d'Aubelleyne était encore une +enfant: je n'étais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les +séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des +promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard +à l'heure du lever des étoiles. Et--je me rappelais!--la gravité, si +étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs +sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille affinités +d'âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels +peut-être! avaient passé. + +A cette époque, depuis déjà deux années, elle n'avait plus de mère. Le +baron d'Aubelleyne, aussitôt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé +sa démission de commandant de vaisseau, s'était retiré tristement, avec +ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'était plus qu'à de +rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours. + +Cette réclusion n'offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née +avec le mal du ciel», selon l'expression du pays. Le voeu de «rester +demoiselle», que l'on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux +lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait, +au contraire, dans l'isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès +d'un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C'était +volontiers qu'elle s'accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune soeur, +s'occupant humblement du château, de ses chers indigents, des +religieuses de la contrée, dédaigneuse d'un autre avenir. + +Dispensatrice, déjà, d'oeuvres bénies, elle se réalisait en cette +existence d'aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son +être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une +lampe d'or brûle dans un sanctuaire. + +Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues +rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais, +soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon +nocturne--et que son apparition sortait de cette fête! + +Oui, c'était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des +êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté. +Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale, +inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, éclairée par deux +rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas +blancs qui s'épanouissaient avant d'y mourir. + +Sa toilette, d'une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela +même, était de soie lamée, d'un noir éteint, brodée d'un fin semis de +jais qu'une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe. + +Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de +la ceinture à l'épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats +parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un +éventail blanc refermé: le très mince fil d'or, qui faisait collier, +supportait une petite croix de perles. + +Et--comme autrefois!--je sentais que c'était _seulement_ la transparence +de son âme qui me séduisait en cette jeune femme! Et que toute +passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d'un idéal mille fois +moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de +sa foi. + +Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve +qu'étonnée de sa présence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le +comprendre, et aussi me reconnaître, d'un sourire empreint de clémence +et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d'inspirer la +noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une délicatesse +infinie. Leur auguste humilité l'accueille comme un tribut tout simple, +très naturel et dont tout l'honneur revient à Dieu. + + * * * * * + +Je fis un pas pour me rapprocher d'elle. + +--Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oublié, +depuis des années, le passant morose qu'elle a rencontré dans le manoir +de Locmaria? + +--Je me souviens, en effet, monsieur. + +--Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus +douce que joyeuse, dont le sourire n'était jamais qu'une lueur rapide; +et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant, +oserais-je vous dire que j'avais déjà presque deviné la femme future, +toute voilée de mélancolie, qui m'apparaît ce soir? + +--Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas _autrement_ +changée. + +--Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j'ai le pressentiment +que vous en êtes absente--et que je suis pour vous plus étranger que si +jamais vous ne m'eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, déjà, vous +avez... souffert de la vie? + +Elle cessa d'être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de +la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit: + +--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l'entendre. Je ne suis +point une désenchantée, et si je n'ai réclamé, si je ne désire aucune +joie de la vie, je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce +soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles +musiques douces! Tout à l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux +fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils +s'épouseront! Ah! ce doit être une joie d'être mère! Et de vivre aimée, +en berçant un doux enfant au sourire de lumière... + +Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux. + +--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle. + +Elle se tut, presque émue. + +J'étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette +émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'échos sonores +et de ténèbres, minuit, s'envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba +lourdement à travers l'espace et, d'église en église, heurtant les +vieilles tours de ses ailes aveugles, s'enfonça dans l'abîme, vibra puis +disparut. + + * * * * * + +Bien que l'heure eût cessé de sonner, mademoiselle d'Aubelleyne, +accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons +perdus dans l'éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute +_ce_ minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre +un tintement que je n'entendais plus. + +--On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu'au plus lointain de +l'ombre, ces heures qui s'enfuient! + +--Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des +étoiles, c'est _qu'aujourd'hui fut mon dernier jour d'épreuve_, et que +cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit de chaînes qui se +brisent, emportant loin d'ici toute mon âme délivrée!... non seulement +loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes, +nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à +jamais. + +A ces mots, je regardai ma voisine d'isolement avec une sorte d'inquiète +fixité. + +--Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l'âme de l'enfant +d'autrefois! Mais, ce qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si +profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine +éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous +donnent des droits à toutes les joies de ce monde! + +--Oh! dit-elle, d'une voix qui me parut comme le son d'une source +solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui +ne s'épuise--et ne se noie, par conséquent, elle-même--dans sa propre +satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n'en point +vouloir éprouver les dégoûts?--Que sont des plaisirs qui ne se réalisent +jamais, sinon mêlés d'un essentiel remords?... Et quel plus grand +bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue--et +s'étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences +pour ne point déchoir de son idéal? + +--Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l'épreuve de tous +combats. + +--Je ne suis qu'une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, +péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que +celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse? + +--Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se +fait-il que vous soyez venue ici ce soir! + +Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d'extase sacrée, +illumina la pâleur de ses traits: + +--J'ai dû subir, dans ma docilité, l'ancienne coutume du Carmel qui +prescrit à l'humble fiancée de la Croix d'affronter les tentations du +monde avant de prononcer ses voeux. Je suis ici par obéissance. + + * * * * * + +En ce moment même d'harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus +distinctes; une tenture du salon venait d'être écartée, laissant +entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses, +sous les lumières. Envisageant donc celle dont l'austère pensée dominait +ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un +peu ma voix: + +--En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur +de votre renoncement!--Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie +parût-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles +pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter +aux illusions, d'accepter les tâches que d'autres subissent pour nous, +d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors, +n'ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des +froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite +du monde, qui maintenant me semble, je l'avoue, une sorte de désertion. + +Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient +le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'élue +qu'elle me répondit: + +--Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu'au +mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à +n'offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La +puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et, +croyez-_nous_, ce n'est que dans l'effort souverain pour échapper aux +attaches rompues qu'on puise la surhumaine faculté d'élancement vers la +Lumière divine.--Pourquoi, d'ailleurs, hésiter? Le moment de n'être plus +suit de près, à tel point, celui d'avoir été, que la vie ne s'affirme, +en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même, +appeler «sacrifice» (après tout!) l'abandon terrestre de cette heure +dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité? + +Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l'on +entrevoyait encore: sa main touchait le velours pourpre jeté sur la +balustrade; ses doigts s'appuyèrent par hasard sur la couronne de +l'impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d'or bruni. + +--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les +sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces +lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres! +Pourtant, que le souffle d'une circonstance funeste passe sur ces +flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations +s'évanouissant dans l'ombre cesseront, _momentanément_, de charmer nos +yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent +de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors, +qu'importent ces formes passagères qui n'ont de réel que leur illusion? +Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s'éteindre? Pour moi, +c'est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre +la Voix qui m'appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans +cette lumière intérieure dont l'humble Dieu crucifié daigne, par sa +grâce! embraser mon âme. C'est à lui que j'ai hâte de me donner dans +toute la fleur de ma beauté périssable!--Et mon unique tristesse est de +n'avoir à lui sacrifier que cela. + +Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai +silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret infini de son +recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité; +elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M... +qui s'avançait; elle lui tendit la main et s'inclina comme pour s'en +aller. + +--Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus? + +--Non, monsieur, dit-elle doucement. + +--Pas même une dernière fois? + +Elle sembla réfléchir une seconde et répondit: + +--Une dernière fois... Je veux bien. + +--Quand? + +--Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel. + +Lorsque mademoiselle d'Aubelleyne eut disparu du salon, comme j'étais +encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien, +j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mêler à l'étincelante +fluctuation de cette foule. + +Mais, au premier coup d'oeil, je sentis qu'une ombre était tombée sur +toutes ces lumières! Et qu'il ne resterait tout à l'heure de cette fête +que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets +livides sous des lustres éteints. + + * * * * * + +Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indiquée. La matinée, +tout ensoleillée d'or, était de ce froid printanier dont frissonnent les +rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore, +et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme +d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L'esprit +ému d'un indéfinissable espoir, j'avisai la première voiture venue. + +Environ trois quarts d'heures après, je me trouvai devant le portail +d'un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrés de la +chapelle et j'entrai. + +L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne +semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage +impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là, +chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d'Avila. C'était +l'office des trépassés; un prêtre, revêtu de l'étole noire, disait la +messe des morts. En face de l'autel, s'élevait, au milieu des fumées de +l'encens, une chapelle ardente. + +Sans doute on célébrait le service d'une religieuse de la communauté, +car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des +dalles,--et s'étalait jusqu'à terre en plis où se jouait, à travers les +vitraux couleur d'opale, la lumière du soleil. + +Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs, +éclairaient les autres pleurs d'or du drap funéraire,--et ces feux +semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu +t'éteindras!» + +Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspect mondain, priait, +recueillie; le luxe et l'air des toilettes, ces senteurs de fourrures, +l'éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte +d'impression nuptiale. + +Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d'Aubelleyne. Ne +l'apercevant pas, je m'avançai, préoccupé, entre la double ligne des +chaises, jusqu'au pilier latéral à gauche de l'abside. + +L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale s'était +entr'ouverte; l'abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait +debout, au seuil, l'étincelante croix d'argent sur la poitrine. Des +soeurs de l'Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et +les pieds nus s'avancèrent, et découvrirent la châsse _dont les quatre +planches apparurent vides et béantes_. + +Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas, +cette négation de l'Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se +tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque +victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'éternel +sacrifice?...» + +A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans +l'assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue +de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s'avancer au milieu +d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux. Sans relever les yeux, +elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrière, entra +dans le choeur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des +cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme +un cercle d'étoiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil, +répondit: «Me voici!» + +Je comprenais, maintenant. C'était donc là le rendez-vous sombre que +m'avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le +terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les +Carmélites de l'Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se +succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale. + +Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout à coup +s'élever sa douce voix, chantant _la formule des voeux de sa +consécration_... + +Ah! Je n'ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon +âme! + + * * * * * + +Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revêtue, lentement, du +linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l'abbesse les +ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle +bienheureuse. + +A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se détourna vers l'assemblée. Et ses +yeux, ayant rencontré les miens, s'arrêtèrent, paisibles, longtemps, +fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la +commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme +de lumière. + +Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été +sacrilèges. + +Quand je repris conscience des choses, l'église était déserte, le jour +baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute +vision avait disparu. + +Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais +l'orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de +cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique +regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l'exil d'ici-bas, +remplit à jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante +Alighieri. + + + + + SAGACITÉ D'ASPASIE + + ACTUALITÉ DE L'HISTOIRE ANCIENNE + + + _A Francis MAGNARD_. + + +Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le +chignon d'or d'Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre, +s'accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir. + +Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme;--à l'aspect de +l'objet touffu qu'examinait l'illustre éphèbe, ses regards, entre ses +cils, jetèrent comme une lueur morose. + +--C'est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami? dit-il. + +--C'est moi: pardonne! répondit Aspasie. + +--Fut-ce d'après une injonction des Dieux? + +--Oui, de Pallas!... dit-elle, sans s'émouvoir du sarcasme. + +--D'après quelques officieux avis de l'Aréopage, plutôt!... Une +décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit +populaire?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu'ils ne +m'amusent. + +Elle secoua la tête. + +L'insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs, +reprit, aussitôt, d'un air de souveraine indifférence: + +--Oh! garde ton secret. + +Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies +par la lampe, l'objet risible et mélancolique. + +Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune +héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser: + +--Moins d'artifice, enfant! Je cède!... répondit-elle.--Pourquoi j'ai +commis cet acte?... Parce que mon coeur s'est passionné pour toi d'un +clairvoyant amour. + +Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux: + +--Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien? s'écria-t-il. + +Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent, +comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l'entour du +cou de marbre d'Alcibiades: + +--Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l'esprit ne +s'illusionne que pour se distraire et j'ai l'instinct aussi droit qu'une +pensée de Socrate.--Écoute-moi! + +La blanche créature parut se recueillir quelques instants. + +--A l'âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases, +continua-t-elle, n'es-tu pas le chef auguste couronné du laurier +sanglant de Potidée? le rhéteur puissant dont la parole inquiète +l'éloquence des archontes? le politique dont la duplicité confondit +celle des Envoyés perses? Que penser de toi, jeune homme divin?... de +toi, l'amant d'Aspasie?--A ceux qui t'accusent pour tes royales +richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te +plies, toi le plus brillant des enfants d'Athènes, que sous ta volonté! +Vois le luxe et le feu de tes débauches n'ont-ils pas interdit jusqu'au +silence Tissapherne, le pâle satrape? Et ta frugalité, plus tard, +lorsqu'il te plut d'être sobre, n'a-t-elle pas étonné Diogène au point +que le sombre chercheur d'hommes en laissa s'éteindre sa lanterne?--Qui +donc es-tu, sceptique sauveur de patries? Tous t'admirent! Moi-même, je +m'illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la +joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d'Alcibiades! Plus, +même, que de Périclès!--Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant +pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d'après tant de présages, +il semble déjà ne pouvoir périr. + +A ces paroles, un frémissant baiser de l'héroïque adolescent vint +aspirer, sur la bouche radieuse d'Aspasie, les esprits de gloire et +d'amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s'envolaient, +pareils aux effluves d'une fleur vive. + +Elle reprit: + +--Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats--et de quelles +pâtures s'alimentent, dans l'Histoire, les admirations des peuples, leur +souvenance des grands hommes,--je m'étais toujours sentie plus anxieuse, +moi, du sort de ton nom dans les âges! Et, vois! ces derniers jours, +lorsqu'aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète, +d'artiste et d'athlète, j'étais désespérée. + +«Hélas! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler +que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme +des statues!... Mais toi, si divers! Toi, d'une fable où tant de traits +se contredisent! Quel rhapsodie pourra jamais définir, sous tant +d'aspects, l'unité de ta mystérieuse nature, et, par là, te rendre +accessible à la mémoire des humains? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont +le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l'entendement +du plus grand nombre! Quel moyen, pour contraindre la foule à se +souvenir, nettement, d'un homme tel que toi?» + +«Bientôt, j'en vins à conclure: + +«Aucune vulgaire mesure ne pouvant s'appliquer à ta sorte de grandeur, +il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi +singulier qu'insignifiant, mais dont la futilité même s'ajustant au +niveau de l'intelligence des multitudes, y imposât, d'ensemble, le +rappel de tes exploits!» + +«Oh! ce _rien_, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et +familier, fixerait ton nom, dans l'Histoire, d'une manière bien plus +indélébile que tes seuls hauts faits!» + +«Et il me sembla qu'à la faveur de ce détail moqueur (qu'il fallait +imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le +sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l'Avenir.» + +«Mais, par Minerve! où prendre le meilleur artifice, par quel génial +éclair le concevoir? le choisir?» + +«Sans lui, je croyais voir s'effacer, dans le lointain des siècles, et +se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable +d'or de ta fortune.» + +«Hier, dès l'aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je +sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux +du soleil.» + +«Autour de moi, les marbres d'Athènes, sous nos grands oliviers, +étincelaient des feux roses du matin; là-bas, sur la colline sacrée, le +temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m'y conduisit.» + +«Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci +m'inspira, devant l'autel même, l'acte merveilleux qui doit, paraît-il, +préserver le mieux ton nom des naufrages de l'Oubli,--l'acte dont la +méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom +d'Alcibiades impérissable.--O jeune dieu, ta réelle gloire peut être +ignorée des races futures!... ta beauté, ta sagesse, ton courage, +l'éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà +par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s'évanouir, devenir +presque inconnu! Mais, grâce à moi, te voici sûr d'être immortel: j'ai +coupé la queue de ton chien!» + + + + + LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD + + + _A. M. Edmond de GONCOURT_. + + +Les exécutions récentes me remettent en mémoire l'extraordinaire +histoire que voici: + +--Ce soir-là, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré +Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la +Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule +des condamnés à mort. + +Taciturne, il s'accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur +la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux +pas, un gardien, debout, adossé au mur, l'observait, bras croisés. + +Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur +le salaire duquel l'administration prélève d'abord, en cas de décès, le +prix de leur linceul, qu'elle ne fournit pas.--Seuls, les condamnés à +mort n'ont aucune tâche à remplir. + +Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes: on ne lisait, +dans son regard, ni peur ni espoir. + +Trente-quatre ans; brun; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité; +les tempes, depuis peu grisonnantes; l'oeil nerveux, à demi-couvert; un +front de raisonneur; la voix mate et brève, les mains saturniennes; la +physionomie compassée des gens étroitement diserts; les manières d'une +distinction étudiée;--tel il apparaissait. + +(L'on se souvient qu'aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant +très serré, cette fois, de Me Lachaud, n'ayant pas anéanti, dans la +conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les +conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée, +M. de la Pommerais, convaincu d'avoir administré, dans un but cupide et +avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses +amies--madame de Pauw--avait entendu prononcer contre lui, en +application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence +capitale.) + +Ce soir-là, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation, +ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses +proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement +écouté de l'Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque +exécution, s'épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans +réponse.--Commuer la peine de mort, en de telles circonstances, +n'était-ce pas implicitement, l'abolir?--L'affaire était d'exemple.--A +l'estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et +devant être notifié d'un instant à l'autre, M. Hendreich venait d'être +requis d'avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq +heures. + +--Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir; +la serrure grinça lourdement; la porte s'ouvrit; les baïonnettes +brillèrent dans la pénombre; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne, +parut sur le seuil, accompagné d'un visiteur. + +M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d'un coup d'oeil, en +ce visiteur, l'illustre chirurgien Armand Velpeau. + +Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après +une muette présentation, s'étant retiré lui-même, les deux collègues se +trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l'un de l'autre et les +yeux sur les yeux. + +La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla +s'asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont +bientôt réveillés de la vie en un sursaut.--Comme on y voyait mal, le +grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l'observer mieux et +pouvoir causer à voix basse. + + * * * * * + +Velpeau, cette année-là, entrait dans la soixantaine. A l'apogée de son +renom, héritier du fauteuil de Larrey à l'Institut, premier professeur +de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d'une +rigueur de déduction si nette et si vive, l'une des lumières de la +science pathologique actuelle, l'émérite praticien s'imposait déjà comme +l'une des sommités du siècle. + +Après un froid moment de silence: + +--Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s'épargner d'inutiles +condoléances. D'ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je +dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à +quelques mois d'échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à +mort.--Venons donc au fait, sans préambules. + +--Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée? +interrompit La Pommerais. + +--On le craint, répondit simplement Velpeau. + +--Mon heure est-elle fixée? + +--Je l'ignore; mais, comme rien n'est arrêté, encore, à votre égard, +vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours. + +La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de +force. + +--Soit. Merci. Je serai prêt: je l'étais déjà;--désormais, le plus tôt +sera le mieux! + +--Votre recours n'étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit +Velpeau, la proposition que je vais vous faire n'est que conditionnelle. +Si le salut vous arrive, tant mieux!... Sinon... + +Le grand chirurgien s'arrêta. + +--Sinon?... demande La Pommerais. + +Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l'ouvrit, +en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le +médium sur le pouls du jeune condamné. + +--Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid, +une fermeté rares. La démarche que j'accomplis auprès de vous (et qui +doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d'offre qui, même +adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux +convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs +fantastiques de la Mort, pourrait sembler d'une extravagance ou d'une +dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes; vous +la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu'elle +vous paraisse de prime abord. + +--Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais. + +--Vous êtes loin d'ignorer, reprit Velpeau, que l'une des plus +intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si +quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité _réelle_ persiste +dans le cerveau de l'homme après la section de la tête? + +A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit; puis, se +remettant: + +--Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j'étais, tout +justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour +moi, d'ailleurs. + +--Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis +ceux de Soemmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu'à ceux des +modernes? + +--Et j'ai même assisté, jadis, à l'un de vos cours de dissection sur les +restes d'un supplicié. + +--Ah!... Passons, alors.--Avez-vous des notions exactes, au point de vue +chirurgical, sur la guillotine? + +La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement: + +--Non, monsieur. + +--J'ai scrupuleusement étudié l'appareil aujourd'hui même, continua sans +s'émouvoir, le docteur Velpeau:--c'est, je l'atteste, un instrument +parfait. + +Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme +masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un _tiers_ de +seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne +peut donc pas plus ressentir de douleur qu'un soldat n'en éprouve, sur +le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d'un boulet. La +sensation, faute de temps, est nulle et obscure. + +--Il y a peut-être l'_arrière-douleur_; il reste l'à-vif de deux +plaies!--N'est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande +si cette vitesse même n'a pas de conséquences plus douloureuses que +l'exécution au damas ou à la hache? + +--Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie! répondit +Velpeau. + +Pour moi, j'ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes +observations particulières, que l'ablation instantanée de la tête +produit, au moment même, chez l'individu détronqué, l'évanouissement +anesthésique le plus absolu. + +La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou +cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux--(et, souvent, +avec une force de projection circulaire d'un mètre de +diamètre)--suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux +tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement +arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de +souffrance que... le pantèlement d'une jambe coupée, par exemple, dont +les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus. +Je dis que la fièvre nerveuse de l'incertitude, la solennité des apprêts +fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la +prétendue souffrance, ici. L'amputation ne pouvant être +qu'_imperceptible_, la _réelle_ douleur n'est qu'_imaginaire_. Quoi! tel +coup violent sur la tête non seulement n'est pas ressenti, mais ne +laisse aucune conscience de son choc,--telle simple lésion des vertèbres +entraîne l'insensibilité ataxique--et l'enlèvement même de la tête, la +scission de l'épine dorsale, l'interruption des rapports organiques +entre le coeur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus +intime de l'être humain, toute sensation, même vague, de douleur? +Impossible! Inadmissible! Et vous le savez comme moi. + +--Je l'espère, du moins, plus que vous, monsieur! répondit La Pommerais. +Aussi, n'est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance +_physique_ (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite +étouffée par l'envahissante ascendance de la Mort), n'est-ce point cela, +dis-je, que je redoute. C'est autre chose. + +--Voulez-vous essayer de formuler? dit Velpeau. + +--Écoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les +organes de la mémoire et de la volonté,--(s'ils sont circonscrits, chez +l'Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le +chien, par exemple),--ces organes, dis-je, _sont respectés par le +passage du couteau!_ + +Nous avons relevé trop d'équivoques précédentes, aussi inquiétantes +qu'incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de +l'inconscience immédiate d'un décapité. D'après les légendes, combien de +têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l'appelant?--Mémoire +des nerfs? Mouvements réflexes? Vains mots! + +Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, _une +heure et quart après décollation_, coupait en deux, d'un mouvement des +mâchoires--_peut-être_ volontaire--un crayon placé entre elles!... Pour +ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc +de savoir, ici, si c'est, ou non, le _moi_ de cet homme, qui, après la +cessation de l'hématose, impressionna les muscles de sa tête _exsangue_. + +--Le moi n'est que dans l'ensemble, dit Velpeau. + +--La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais. +Dès lors, _où_ serait l'ensemble sensitif? Qui pourra le révéler?--Avant +huit jours, je l'aurai, certes, appris!... et oublié. + +--Il tient, peut-être, à vous que l'Humanité soit fixée, à ce sujet, une +fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son +interlocuteur.--Et, parlons franc, c'est pour cela que je suis ici. + +Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents +collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de +l'Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper +d'un sursis, au besoin, l'ordre, même de votre exécution. + +--Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais, +interdit. + +--Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours +chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs +magnanimes, je viens--(dans l'hypothèse, pour moi plus que douteuse, où +quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable)--réclamer de +tout votre être la plus grande somme d'énergie et d'intrépidité que l'on +puisse attendre de l'espèce humaine. Si votre recours en grâce est +rejeté, vous vous trouvez, _étant médecin_, un sujet compétent lui-même +dans la suprême opération qu'il doit subir. Votre concours serait donc +inestimable dans une tentative de... _communication_, ici.--Certes, +quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve, +tout semble attester d'avance le résultat le plus négatif;--mais, enfin, +avec vous,--(toujours dans l'hypothèse où cette expérience ne serait pas +absurde en principe),--elle offre une chance sur dix mille d'éclairer +miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L'occasion +doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d'un signe d'intelligence +victorieusement échangé après l'exécution, vous laisseriez un nom dont +la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre +défaillance sociale. + +--Ah! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu +sourire,--ah!--je commence à comprendre!...--Au fait, les supplices ont +déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de +quelle nature serait votre expérience!... Secousses galvaniques?... +Incitations du ciliaire?... Injections de sang artériel?... Peu +concluant, tout cela! + +--Il va sans dire qu'aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s'en +iront reposer en paix dans la terre et qu'aucun de nos scalpels ne vous +touchera, reprit Velpeau.--Non!... Mais au tomber du couteau, je serai +là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que +possible, votre tête passera des mains de l'exécuteur entre les miennes. +Et alors--l'expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu'en +raison de sa simplicité même--je vous crierai, très distinctement, à +l'oreille:--«Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos +conventions pendant la vie, pouvez-vous, _en ce moment_, abaisser, +_trois fois de suite_, la paupière de votre oeil droit en maintenant +l'autre oeil tout grand ouvert?»--Si, _à ce moment_, quelles que soient +les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple +clin-d'oeil, m'avertir que vous m'avez entendu et compris, et me le +prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté +permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre +conjonctive--en dominant toute l'horreur, toute la houle des autres +impressions de votre être--ce fait suffira pour illuminer la Science, +révolutionner nos convictions. Et je saurai, n'en doutez pas, le +notifier de manière à ce que, dans l'avenir, vous laissiez moins la +mémoire d'un criminel que celle d'un héros. + +A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d'un +saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le +chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme +pétrifié.--Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très +pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête: + +--L'horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci +me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain! dit-il. +D'ailleurs, on dit que les _chances_ de vitalité ne sont pas les mêmes +pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de +l'exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative +à la fois effroyable, révoltante et illusoire.--Si c'est non, je compte +sur votre discrétion, n'est-ce pas, pour laisser ma tête saigner +tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d'étain qui la +recevra. + +--A bientôt donc, M. de La Pommerais? dit Velpeau en se levant +aussi.--Réfléchissez. + +Tous deux se saluèrent. + +L'instant d'après, le docteur Velpeau quittait la cellule: le gardien +rentrait, et le condamné s'étendait, résigné, sur son lit de camp pour +dormir ou songer. + + * * * * * + +Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne, +l'abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale, +entrèrent dans la cellule.--Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle +de l'heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s'habilla +vite.--Puis, il causa dix minutes avec l'abbé Crozes, dont il avait déjà +bien accueilli les visites: on sait que le saint prêtre était doué de +cette onction d'inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite, +voyant survenir le docteur Velpeau: + +--J'ai travaillé, dit-il. Voyez! + +Et, pendant la lecture de l'arrêt, il tint close sa paupière droite en +regardant le chirurgien fixement de son oeil gauche tout grand ouvert. + +Velpeau s'inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui +entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l'exécuteur, un +signe d'intelligence. + +La toilette fut rapide: l'on remarqua que le _phénomène des cheveux +blanchissant à vue d'oeil sous les ciseaux_ ne se produisit pas.--Une +lettre d'adieu de sa femme, lue à voix basse par l'aumônier, mouilla ses +yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé +de l'échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur +les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa +le verre d'eau-de-vie--et l'escorte se mit en marche dans le couloir. A +l'arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue: + +--A tout à l'heure! lui dit-il très bas,--et adieu. + +Soudain les vastes battants de fer s'entr'ouvrirent et roulèrent devant +lui. + +Le vent du matin entra dans la prison; il faisait petit jour: la grande +place, au loin s'étendait, cernée d'un double cordon de cavalerie;--en +face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les +sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l'échafaud.--A +quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait. + +Là-bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la +foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres, +quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes,--d'aucunes +tenant encore une bouteille de champagne--se penchaient en compagnie de +tristes habits noirs.--Dans l'air matinal, sur la place, des hirondelles +volaient, de ci, de là. + +Seule, emplissant l'espace et bornant le ciel, la guillotine semblait +prolonger sur l'horizon l'ombre de ses deux bras levés, entre lesquels +bien loin, là-haut, dans le bleuissement de l'aube, on voyait scintiller +la dernière étoile. + +A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers +l'échappée... Il monta les degrés d'abord. Maintenant le couteau +triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l'étoile. Devant la +planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de +ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l'abbé Crozes, qui +lui en toucha les lèvres:--«Pour _elle_!...» dit-il. + +Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l'échafaud: le +silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d'une branche +cassée, au loin, sous le poids d'un curieux, parvint, avec le cri et +quelques vagues et hideux rires, jusqu'au groupe tragique. Alors, comme +l'heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La +Pommerais aperçut, en face, de l'autre côté, son étrange +expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait!... Il +se recueillit une seconde et ferma les yeux. + +Brusquement, la bascule joua, le carcan s'abattit, le bouton céda, la +lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme; les +chevaux se cabrèrent à l'odeur magnétique du sang et l'écho du bruit +vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre +les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots +les doigts, les manchettes et les vêtements. + +C'était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et +comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé: les dents +s'entrechoquaient; le menton, à l'extrémité du maxillaire inférieur, +avait été intéressé. + +Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l'oreille +droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat +le fît tressaillir d'une sorte de frayeur froide: _la paupière de l'oeil +droit s'abaissa, l'oeil gauche, distendu, le regardait_. + +--Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe! +cria-t-il un peu éperdu. + +Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne; mais la +paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait +rigide, glacé, immobile.--C'était fini. + +Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le +panier, la plaça, selon l'usage, entre les jambes du tronc déjà inerte. + +Le grand chirurgien baigna ses mains dans l'un des seaux destinés au +lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s'écoulait, +soucieuse, sans le reconnaître. Il s'essuya, toujours en silence. + +Puis, à pas lents, le front pensif et grave!--il rejoignit sa voiture +demeurée à l'angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le +fourgon de justice qui s'éloignait au grand trot vers Montparnasse. + + + + + L'INSTANT DE DIEU + + + _A Sa Sainteté LÉON XIII, P. P._ + + +Je ne crois pas devoir différer la notification d'une pensée, des plus +insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons +appliquer la Peine de Mort. + +Voici, d'abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis +clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme: ce n'est plus qu'une question +de jours. + +Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des +expérimentateurs, toute chargée d'instruments et d'appareils +électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de +Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d'après le voeu +qu'ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes +de l'exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne +de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les +reffusions de sang artériel, profluées, s'il est possible, de son tronc +même--maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de +retarder l'insensibilité cadavérique et de constater, s'il y a lieu, +dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une +sorte soit de _survie_, de _présence_, ou quelque lueur de +Pensée-consciente, soit d'interruption radicale de l'existence. + +La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences +ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers +suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où, +durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l'âme. +L'on n'a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme +physiologique a fait preuve, alors qu'aux cahots du fourgon de justice, +aux lueurs de sa mauvaise lampe, d'éminents délégués de la Faculté +n'hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues +aiguilles dans le cerveau d'une jeune tête grimaçante, crispée et +hagarde,--qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où +l'un de ces messieurs lui sifflait dans l'oreille--ceci _près d'une +heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement +de cinq minutes_. + +Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité +majeure que «rien ne se perd dans la Nature». En effet, du moment où la +torture est abolie _avant_ l'exécution, n'est-il pas tout naturel +qu'elle soit appliquée _après_? La discrétion des exécutés dispense de +les rendre aphones--en sorte que la délicate sensibilité des oreilles +doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait +un cri de stupeur--Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne +Progrès, reculerait, humilié. Mais qu'importent à l'esprit +d'investigation ces scrupules... puérils, _puisqu'ils ne sont pas à la +mode_? L'Humanité TOUJOURS _future_ avant tout! L'individu _présent_ +n'est rien: découvrir à quelque prix que ce soit! pourquoi pas? Telle +est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité. +Donc, passons. + + * * * * * + +De l'ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d'assez +positives préventions viennent de s'élever touchant on ne sait quelle +possibilité de surexistence brève, _au moins en certains cas de +décollation_. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la +Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu'une +opération comme tant d'autres, mortelle à plus courte échéance--_pas +instantanément_. Enfin, pour s'exprimer sans ambiguïté, les restes d'un +décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent, +_que ceux_ D'UN AGONISANT, _non pas encore ceux_ D'UN DÉFUNT. + +Telle est, du moins, l'impression qui ressort, pour tout esprit +réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot +à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus +récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n'était +pas l'arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle +profanatrice de cadavres et s'amuserait-elle à faire grimacer des +décapités? + +La loi ne protège pas ces victimes. + + * * * * * + +Oh! tout cela n'a rien qui puisse étonner le chrétien. L'Église a, de +tout temps, permis, autorisé,--parfois, même, _prescrit_ aux fidèles la +créance à de certaines légendes vénérables--(celle de saint Denis, par +exemple)--dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science +moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité. +L'épisode de l'Évêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main, +n'est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame +de Paris? Le miracle n'est jamais tout à fait anti-naturel: tant +d'animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de +reptiles, coupés en vingt morceaux, _cherchent_ à se rassembler, que le +plus sceptique sourire s'éteint devant une réflexion, quant à ces sortes +de mystérieuses légendes, aujourd'hui. + +Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie +se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n'est pas le +dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en +de certaines maladies--par exemple, le croup--des incisions au cou sont +pratiquées, qui permettent de survivre à l'étouffement _naturel_, bien +que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas.--Bref, selon +l'Esprit chrétien, tant que l'âme n'a point abandonné la tête,--la Tête +qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (_fût-il paralysé_) +le reste du corps,--il ne saurait être dit, d'une manière absolue, de +tel individu, qu'il est décédé. + +Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que _bénir_ et non _absoudre_ +les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n'ont pas accepté +l'Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le +soldat,--frappé d'un projectile à la bouche ou à la gorge,--ou _le cou +plus qu'à moitié fendu d'un coup de sabre_,--fut réduit, moribond, à +répondre en toute hâte, _par des signes de paupières_, à la question +précipitée d'un aumônier, afin d'en obtenir cette clef--sacrée pour les +croyants--de l'évasion du monde, l'Absolution! + +Et comme rien ne peut diviser qu'illusoirement l'occulte, la réel +ensemble du corps,--puisque, très souvent, l'homme souffre du membre +dont il fut amputé,--la tête a toujours suffi pour que le tronc des +blessés bénéficiât, quand même, tout entier,--eût-il perdu, dans la +mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes,--de la puissance +rédemptrice du Sacrement. + +Il est évident que je ne parle, ici, qu'au seul point de vue de la Foi +chrétienne, ne reconnaissant la valeur d'aucun autre point de vue, +d'ailleurs, en cette question--comme en toutes autres. + +Eh bien, puisque d'une part, lorsqu'il s'agit d'une oeuvre de salut, +l'Église n'hésite pas à s'adjoindre les ressources de la Science, et +que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par +exemple de l'électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour +expédier «par dépêche contrôlée» l'Absolution papale à d'augustes +moribonds, voire à de simples personnages pieux,--puisque, d'autre part, +le prêtre, tardivement appelé au chevet d'un agonisant évanoui, demande, +tous les jours, au médecin «si la Science ne peut faire _ouvrir les +yeux_, un seul instant, à ce malade en délire,--le temps, seulement, de +lui offrir l'Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet +éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé +serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous +oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d'un jour, +assigner une limite à la Bonté-Libératrice,--oui, j'avoue, humblement, +ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement +exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à +suivre la Science--même sur l'extravagant terrain qu'elle vient de se +choisir. + +Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales +railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections +n'entravaient guère ses décisions sûres et qu'il n'a que faire d'être +sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles +majorités.--En conséquence, au cas où la table d'expériences +ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de +supplice, il me semblerait étrange de proscrire, _a priori_, étourdiment +et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos +missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple +qu'orthodoxe,--eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à +leurs néophytes, le supplice d'être coupés en CENT morceaux (tête +comprise), ainsi que l'on peut s'en convaincre aux Missions étrangères, +rue du Bac. + + * * * * * + +Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés +seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le +désespéré persiste dans l'endurcissement et l'impénitence. Aucune lueur +de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d'un sourire,--le +crucifix sublime, d'un mouvement d'épaules. + +Cela s'est vu. Récemment. Hier encore. + +En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier +effort divin, ne prononcerait-il pas--en les modifiant selon sa +souveraine prudence--des paroles analogues aux suivantes, puisque la +Science paraît le lui permettre, et puisqu'au point de vue _terre à +terre_ il est rétribué par l'État et la Chrétienté pour accomplir son +devoir jusqu'au bout: + +--Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre +buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel +apparent, ce sol fuyant qui t'exclut de ses ombres, ces illusions de +Temps et d'Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce +monde. Cependant tout cela, d'ici à peu d'instants, ne _sera_ plus, +_pour Toi_, que le nul rentré en son originel néant. Et c'est au nom de +cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage +d'affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes +semblables vont tout à l'heure, prendre sur les consciences de prolonger +l'étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l'humaine expiation. + +«Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu.--Si,--même avec les réserves +d'un doute,--il semble qu'une lueur de ton être-pensant veille, +effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête +isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du +corps,--non! te dis-je! tant que je pourrai juger flottante au vent de +l'Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans +témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes +entre ton coeur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais +il paraîtrait _que tu es ailleurs que dans leur ensemble_. Or, peut-être +qu'en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets +et lamentables, mon fils! oui, peut-être qu'ALORS tu VOUDRAS ne plus +refuser ce que tu repousses maintenant,--et que si tu pouvais le crier, +tu le crierais!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des +miracles, pour qu'il te souvienne encore que je serai là, moi, son +Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants,--car je +n'aurai plus le droit de réciter celle des Morts,--devant cette table +d'épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme +des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur +leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard--au cas où je +reconnaîtrai, en moi, _que tu regardes_! + +«Oh! si, à travers le crépuscule de tant d'horreur solitaire, illuminant +tout à coup les ruines de ta mémoire, l'idée, seule, d'une espérance en +la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de +ton âme, traduis-la--et tu la traduiras, malgré toi,--par le tout +naturel et filial regard de l'Homme vers l'EN-HAUT! + +«Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus +éclairés sourires, fort, uniquement, de cette «FOLIE DE LA CROIX» que +l'Apôtre saint Paul m'a imposée du fond des siècles et en vertu de cette +Absolution-conditionnelle que mon strict DEVOIR est d'accorder, sur une +lueur de VIE et de repentir, aux chrétiens qu'une blessure mortelle +prive simplement de l'usage de la parole,--au nom du Verbe éternel, +enfin! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton +front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des +martyrs.--Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle, +indéfectible, irrévocable--et que nul tranchant ne peut +diviser--m'apparaîtra dans tes yeux, mon frère! Et tu seras, pour moi, +pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son +bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l'authentique +assurance du Paradis. + +«Parmi les ouvriers de la onzième heure,--qui furent payés de la journée +comme s'ils fussent venus dès le matin,--toi, travailleur attardé, tu ne +seras accouru que sur le minuit!--Qu'importe! Il sera temps encore, +sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout +couverts de folie, d'impureté et d'orgueil, oserait affirmer que ton +Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes +regards--vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes +orbites,--en appelleront de sa Justice à sa Gloire! Et de quel droit +moi-même,--s'il me semble avéré que le Sauveur t'en envoie la plus vague +des espérances,--au nom de quel présomptueux et dangereux +scrupule,--dont Celui qui, d'un appel, fit sortir Lazare d'entre les +morts, demain me demanderait compte,--hésiterais-je à t'absoudre de tes +misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous +de si peu d'heures dans l'éternité?--Quoi! lorsque ta tête ne pouvait +encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et, +lorsqu'elle paraîtrait témoigner--peut-être--le repentir, je lui +refuserais le sacrement de la Pénitence!» + +Concluons.--Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille, +de toutes parts, la Foi chrétienne,--du moins aux yeux voilés de ceux +qui ne connaissent ni l'exégèse, ni le sentiment, ni l'absolutisme de la +Foi,--je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas +qu'elle est la Fille du miracle. Si ÉTRANGE que puisse donc sembler +cette convention _ante gladium_ entre le prêtre et le condamné, elle ne +saurait choquer que de trop délicats incrédules!--Car, en vérité, l'on +peut affirmer qu'elle n'eût semblé que BANALE aux yeux et au sentiment +de ces vieux Confesseurs d'autrefois, dont les actes ont cimenté +l'édifice même de l'Église. + + + + + UNE PROFESSION NOUVELLE + + +On lira bientôt les faits suivants, aux _Nouvelles de la Province_, sur +les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et +goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu'affectent (il +faut bien se l'avouer) quelques trop avancés radicaux.--Ce style, qui +veut sembler plaisant, ne témoigne que d'une sorte de régression vers +l'Animalité. + +«Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de +Rotybal, ce digne rejeton d'une souche des plus illustres hobereaux de +l'Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse +Herminie, hélas! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez +tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur +celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit +d'été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à +coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres +lointains, une détonation, pareille à celle d'un violent coup de +carabine, éclata. L'exquise jeune femme jeta un cri et tomba +ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs +accoururent. Transportée dans sa chambre, l'on s'aperçut que la +châtelaine était mourante: sa tête charmante était à moitié brisée par +un projectile--que les hommes de l'art, mandés en toute hâte, n'ont +encore pu extraire sous l'abondante chevelure, coagulée sur la blessure +béante.--Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long, +spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l'âme. L'on va +procéder à l'autopsie de l'encéphale et remettre le projectile aux mains +de l'autorité. + +«De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont, +si l'on en croit les _on-dit_, la jalousie pouvait être, à bon droit, +depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale: vingt +minutes après l'événement, comme on recherchait de tous côtés le +vicomte, nos agents l'ont happé à la gare, au moment où, valise en main, +il sautait dans l'_express_ de la capitale. Conduit chez M. le juge +d'instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de +Rotybal a dû passer la nuit à la maison d'arrêt. Pendant le trajet, il +n'a daigné parler à M. le Commissaire de police que d'une certaine +_Société de Divorceurs_ (?) à laquelle il voulut (vainement) +télégraphier à Paris, _pour suspendre_, disait-il, _une commande +importante_.--Feindrait-il déjà la démence? L'on pense qu'au moment où +paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L'on +s'attend à des aveux. L'émoi, dans la localité, est considérable. + +«Toutefois, que nos lecteurs se rassurent: malgré le «titre» du prévenu, +le clergé, cette fois, n'étouffera point l'affaire;--le ciel n'ayant +plus rien à voir, Dieu merci! dans les démêlés de nos cours d'assises.» + + * * * * * + +Voici, d'après le compte rendu de M. le greffier, le colloque +étrange--et dont les plus sceptiques seront révoltés--qui s'est échangé, +le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d'instruction, cabinet +où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a +été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout +d'abord, paru quelque peu surpris à l'aspect d'un jeune homme dont la +distinction de visage et de manières semblait démentir d'avance le crime +odieux où l'impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois +d'une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà +«sa victime», le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec +ce sourire de l'homme du monde qui ne le quitte jamais: + +--Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand +calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L'un des +déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de +me voir inculpé d'une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains +propos! M'embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour +tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne? +Et ce, par «jalousie?...» Ah! je doublerais trop mal, vraiment, les +Tamberlick pour chanter les _Othellos_ jusqu'à cet ut dièse. En me +supposant même capable d'une fantaisie pareille, n'eussé-je pas eu la +sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit?--Laissons cela. +D'ailleurs, tenez: dissipons, d'un mot, toutes ces ombres. La profession +que j'exerce est incompatible avec ces exagérations d'un autre âge, +monsieur: je suis divorceur. + +--Plaît-il? + +--Oh! mais d'un divorceur... à rendre des points au Sénat.--Ici, le +devoir étant d'être expansif, je m'explique. + +Après six mois d'union (c'est mon chiffre, en général, monsieur), je +vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers +éblouissements, nous n'étions plus liés que par cette estime affectueuse +qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous +n'accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se +prévenir l'un l'autre des inclinations nouvelles que l'on peut éprouver +à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre +ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous +avions contracté cette alliance.--Bien avant cette hyménée, mon +patrimoine s'étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des +soupers et des femmes, j'avais dû reconnaître au plus noir d'une +détresse où pas un ami ne m'eût avancé cinq cents louis, qu'il fallait +être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement? Noblesse +oblige!... Après m'être longtemps posé cette question, je me décidai, +pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont +je suis président. + +Vous allez voir comme c'est simple. C'est l'oeuf de Christophe Colomb. +J'ajouterai même que c'est un secret--et que l'incident mystérieux qui +me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la +révélation. D'ailleurs, bast! comme je me retire, après moi le déluge! + +--Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands +yeux. + +--Voici donc. + +(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême +volubilité le discours suivant): + +--Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là!)--que telle +jeune personne, de famille «honorable» s'en est laissé _un peu trop_ +conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux +frais de la Société, à 15% d'intérêts et me fais aisément présenter dans +la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse +entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien +entendu!) que je suis prêt à sacrer d'avance, de l'écusson (d'ailleurs +assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à +pénétrer prochainement en notre système solaire,--au cours d'un +traditionnel voyage en Italie, par exemple.--Mais comme a su dire +excellemment le poète de l'_Honneur et l'Argent_, «les affaires sont les +affaires», cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au +provisoire contrat de cet hymen. Ah! vous voyez? je suis dans le +mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de +ceux sur la pierre desquels on inscrira: _Transiit benefaciendo_. Pour +emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques +circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de +coutume le jour de ma naissance, _m'a doué d'une myopie... +décidée_.--Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais +constater l'incompatibilité d'humeur, avec sévices et dissipations, au +besoin concubinage, par les divers membres de notre Société,--le tout à +charge de revanche, car l'union fait la force. J'accepte tous les torts, +je feins l'opposition la plus furieuse... et crac! je divorce! laissant +noms et titres à MON fils, un Rotybal sérieux; revêtu, comme vous voyez, +de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs. + +Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j'adviens en un département +vierge; fort de mes économies précédentes, quelles défiances +éveillerais-je? + +Même jeu. Six mois après, crac! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais +boule de neige.--Réussir? Question d'entraînement. Vous voyez comme +c'est simple. Je vous le répète: c'est l'oeuf de Christophe Colomb. + +A ces paroles, M. le juge d'instruction a regardé assez longtemps, en +silence, le jeune vainqueur;--puis: + +--L'ignoble cynisme avec lequel... + +--Permettez! a interrompu--toujours souriant!--M. de Rotybal de sa même +voix flûtée; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière +alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd'hui, +d'ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne, +étant LÉGALEMENT conquis. J'allais donc me retirer des affaires, +laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très +cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons +pourront leur sembler--(notre divorce, convenu d'avant les fiançailles, +étant déjà en instance),--j'allais, dis-je, enfin recommencer à +Paris,--mais, cette fois, d'une manière expérimentée et durable, cette +chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu'un gentilhomme vraiment +moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m'ont prié de les +suivre et m'ont narré, en chemin, la tragique aventure d'hier soir. Fort +bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée. + +Voici qu'il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux. +Réfléchissez. Comment admettre qu'avec ses principes, ce +caractère--soucieux de l'amour conjugal autant que de l'une de ces +cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes--avec ces goûts +positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi,--j'ai commis +l'insanité d'une aussi excessive esclandre? C'est une plaisanterie. +Exterminer ma femme! Comme vous y allez! Malpeste!... Non. Je suis trop +honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme! Bref, j'ai choisi l'état de +mari modèle--et je m'y tiens. + +--En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous +vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale? Vous faites profession +de remarier vos femmes légitimes? + +--Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur? + +--Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous +solliciter quelque poste honorable?... + +--Merci! pour me faire plaindre? Ou pour obtenir, à force de +protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer,--aubaine +dont le diplôme n'arrive presque toujours qu'après le décès du +quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle?... A +d'autres!--Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner +courageusement sa femme, s'installer à demeure chez quelque facile +enfant, pousser, d'un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle, +et laisser dire,--bref, demeurer, à tout prix, ce qu'on appelle un homme +brillant,--sera toujours mieux porté. Le reste? Vétilles qui s'excusent +ou s'oublient dans la huitaine. Croyez-moi: ne frondons pas l'opinion du +monde. A quoi bon s'attirer le sourire des gens d'élite? Vantons, par +bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne, +soit! mais conformons-nous à celle qui a cours: les débris des lances +qu'a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il +y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains +donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient +leur estime, dont je n'ai, d'ailleurs, cure, l'ayant pesée.--Sur ce, +monsieur, comme je suis très étonné d'être veuf,--cas bizarre et que je +n'avais pas prévu,--et comme le moment serait mal choisi de m'étendre +davantage, souffrez que j'aille rendre enfin les derniers devoirs à +celle qui n'est plus: je pense que son désolé cousin, son fiancé, le +baron de Z..., a déjà pris le deuil; de plus longs retards, de mon côté, +seraient inconvenants... et, quant à l'enquête, vous instrumenterez +là-bas plus sérieusement qu'ici, n'est-il pas vrai?... Allons, partons: +mon tilbury doit m'attendre en bas; d'ici chez moi, c'est l'affaire de +vingt minutes. + +Ce disant, et pendant que M. le juge d'instruction l'écoutait encore, +bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une +chaise et s'est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier. + + * * * * * + +A ce point de l'entretien, M. le commissaire de police de la ville de +*** est entré précipitamment, retour du château. + +Remettant un pli cacheté à M. le juge d'instruction, puis offrant un +profond salut au jeune gentilhomme: + +--Voici le compte rendu de l'autopsie, dressé en ma présence par les +docteurs de la Faculté, a-t-il dit. + +Ayant parcouru d'un coup d'oeil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de +stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport +suivant,--(rédigé toujours en ce style d'ess-bouquet radical et +recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce +récit): + + * * * * * + +«Monsieur le juge d'instruction, + +«Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos +examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l'honneur +d'extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le +projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre +étonnement ne dépasse, s'il se peut, le nôtre, en apprenant que ce +projectile est un très curieux spécimen de l'_espèce minérale_ et non +point un lingot de plomb. Voici l'explication, à la fois simple et des +plus bizarres, de sa présence dans l'encéphale de l'intéressante +défunte. + +«Monsieur le juge d'instruction voudra bien se rappeler, tout d'abord, +qu'en France, durant nos belles nuits d'été, à l'époque où la Nature se +recueille, pour ainsi dire, dans l'universel sentiment de l'Amour, c'est +par milliers et par milliers que l'on compte (au dire de la Science la +plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui +sillonnent, _en éclatant, parfois, avec la détonation d'une arme à feu_, +notre atmosphère. Or, chose des plus singulières! il se trouve qu'après +mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n'en pouvoir douter: c'est +d'un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d'une rareté heureusement +constatée), que la regrettée châtelaine a été l'innocente victime. +L'explosion d'un bolide _à hauteur des grands arbres du parc_ a projeté, +tout bonnement, cet éclat d'aérolithe, mortel comme celui d'un obus--et +d'une manière quasi perpendiculaire--sur la tête de la jeune rêveuse, +hélas!... C'est donc à notre satellite,--en un mot, c'est _la +Lune_--qu'il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d'Histoire +naturelle, a même l'honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal +l'autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la +ville. + +De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885. + +Signé: Drs L*** et K***.» + + * * * * * + +--Tiens! un miracle!... s'est tranquillement écrié M. de Rotybal à la +fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon +sujet «que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires!...» + +Après un profond moment de silence: + +--Monsieur le vicomte, vous êtes libre!... a déclaré le juge +d'instruction. + +M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s'est incliné. + +L'instant d'après, en bas, sur la place, au milieu d'une foule qui +saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une +cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant +à la Société des Divorceurs de suspendre l'instance. Il a fait porter la +dépêche au télégraphe par son groom. + +Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au +petit trot vers son manoir. + + + + + L'AGENCE DU CHANCELIER D'OR + + + _A Monsieur Émile PIERRE_. + + +_La chasteté c'est du froment; le mariage, de l'orge; la fornication, du +fumier._ + + ST-JÉRÔME. + + +La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans +un article additionnel, que «la femme légitime, surprise en flagrant +délit d'inconstance, ne pourrait épouser son complice.» + +Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l'enthousiasme +avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli, +d'ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont +assombris; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans +les attitudes, enfin, semblait dire: «Alors, à quoi bon?...» + +--O belles oublieuses! Et Paris?... N'est-il pas autour de nous, tirant +son feu d'artifice perpétuel de surprises étranges? capitale à +déconcerter l'imagination d'une Shéhérazade? ville aux mille et une +merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l'Extraordinaire? + +Au lendemain de l'ukase sénatorial, voici qu'un actualiste à tous crins, +un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais +pratique si désiré des chères mécontentes. + +Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis +quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières +sentimentales. + +Grâce à son éclairé savoir-faire, l'agence du _Chandelier-d'Or_ s'est +organisée: elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris +élégant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme, +cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de +_simili-séducteurs_, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles +billets de banque, _de se laisser prendre en un flagrant délit +d'adultère_ FICTIF, _avec celles qu'ensuite des amants réels épouseront +tranquillement dans un temps moral après l'esclandre_. + +Maison de confiance. + +Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions +les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et +régulière, elle s'adresse aux dames qui, désabusées d'un hymen sans +idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du +mariage. + +Quant aux sécurités, le major a tout prévu! Considérant sa mission, dans +la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique +entrepreneur d'adultères s'étant, par délicatesse, constitué solidaire +et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises, +vingt-quatre heures avant chaque «séance», pour qu'il puisse, +effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet +officieux Lovelace à l'ingestion d'un certain électuaire de +famille,--élixir déclaré souverain par les Facultés,--et dont les +propriétés bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses séides à +ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires +aux plus innocentes effervescences, qu'après se l'être assimilé, ceux-ci +pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage +apparent.--C'est une sorte de _Léthé-chez-soi_, qui ferait descendre à +la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices!--Par +ainsi, nul abus des situations n'est laissé loisible. C'est là le point +d'honneur de la Maison. Et l'amant le plus ombrageux, après avoir +confié, d'urgence, l'élue du coeur, à l'un de ces Tantales désassoiffés, +peut dormir sur les deux oreilles. + +Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité +préalable (qui, d'ailleurs, s'imposait à titre d'exigible dans l'intérêt +général), le monde admet tacitement, d'ores et déjà, l'entremise de ces +tiers sans conséquence dans les divorces de distinction. + +Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de +ses inclinations successives, sont offertes au public par l'agence du +_Chandelier d'Or_. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses +ont même pris un abonnement, pour simplifier. + + * * * * * + +Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant +compris que, pour l'avenir de sa maison-mère, il devait s'entourer d'une +auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se +proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d'oeil, sur +l'élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains +«princiers» aux beaux jours de l'Union Générale, avoir épuisé les amours +délicates et faciles qu'offrent les plages en renom,--et s'être vu la +fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin, +radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach. + +Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de +ses destinées, n'avait jamais perdu de vue les principaux décavés +d'entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand +même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils, +maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de +sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi.--Ce +fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu'il convoqua ces +désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet. + +La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses +portes indiscrètes. + +Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son +utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en +remuant son verre d'eau sucrée, leur proposa d'en être les héros. + +Ce ne fut qu'un cri! L'entreprise leur sembla l'île verdoyante +apparaissant aux naufragés. C'était la fortune, l'avenir! On les +reverrait au Bois, aux premières, poussant l'or sur le tapis des +casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir, +entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles! Hurrah! Le major +fut l'objet d'une telle ovation qu'elle faillit lui coûter la vie--et +qu'il ne dut son salut qu'à l'énoncé précipité du «cautionnement moral,» +(la formalité du _Léthé-chez-soi_) qui, vociféré entre deux syncopes, +réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes. + +Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l'éloquence de l'orateur, +les plus rétifs se rendirent à l'évidente nécessité de cette garantie. +Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la +circonstance, l'on convint que la coupe de l'Oubli serait tarie en +l'honneur symbolique de Sainte-N'y-touche. Ce trait gaulois acheva +d'enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l'Agence du +_Chandelier d'Or_ était dûment établie et l'on se séparait pleins +d'espérance. + +Aujourd'hui, c'est l'engouement de Paris! L'Office fonctionne à toute +heure; les actions font prime--et de hautes influences féminines +désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur. + + * * * * * + +Ah! s'il faut tout dire, c'est qu'aussi le major des Nénuphars a fait +les choses en grand seigneur et n'a rien négligé de ce qui pouvait +rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable! + +Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes: des +traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux +époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable +de la chambre illégale. + +Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l'intérieur des dons les plus +rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari +survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus +rassis. Pour éviter d'inutiles dangers, les commissaires de police des +quartiers ramifiés à l'Agence sont toujours prévenus à temps, par +téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le +seuil des pavillons, aux maris hors d'eux-mêmes,--ce qui entraîne le +divorce presque d'office. + +Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules +effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés. +Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès +réel, une flatteuse conquête sur les barbares d'autrefois. + +En attendant l'apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames +quelques morceaux choisis de nos bons auteurs--ou leur racontent des +histoires. + +Des coiffeurs de premier ordre ont _dressé_ à l'avance, les cheveux des +deux «coupables» ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le +caractère de l'époux. + +Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef +l'exquise délicatesse du major, c'est un phonographe, caché dans la +muraille, qui entrecoupe, ému par l'électricité, différentes phrases +passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs +heurtent à la porte, avec l'indignation réglementaire, et prennent acte. + +Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des +Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les +enterrements. + +Les _Funérailles de l'honneur_. + +Les bureaux de l'Agence sont installés naturellement rue du Regard; le +portail est surmonté du buste emblématique de Platon: les factures de la +Maison du _Chandelier d'Or_ sont revêtues, comme fière devise, de +l'adage diplomatique célèbre: «_Non possumus_.» + +Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d'honneur! Pas de +succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.) + + * * * * * + +En résumé, cette intelligente entreprise--à l'authenticité de laquelle +nous ne pouvons encore ajouter foi qu'avec beaucoup de peine,--serait, +en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont +on a libellé le restrictif de la Loi du divorce. + +Le but n'est-il pas légitime? + +Régulariser la situation fausse où les âmes-soeurs s'étiolent trop +souvent ici-bas, dans la société. + +Quant au grand nombre de ses employés, puisqu'elle les alimente et les +occupe, n'est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle +s'évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l'oisiveté +famélique nous eût tôt ou tard menacés?... + +Maintenant au point de vue moral, puisque, d'après la loi, les anciens +voeux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que +_conditionnels_, n'est-il pas logique, après tout, que les vieux +parjures de l'adultère deviennent _fictifs_? Comédiens d'un côté, +fantoches de l'autre. + +Aujourd'hui, en France, l'idéal étant d'être libre, sachons prouver +qu'ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité. + + * * * * * + +Mais voici bien d'une autre chose! Chose étrange! Malgré les minutieuses +précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s'est +effarouchée,--non sur le fond, mais sur la forme--des Flagrants-Délits +artificiels!--Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont +allégué, sûres d'elles-mêmes, que la cérémonie du _Léthé-chez-soi_ ne +les rassurait qu'à demi. + +Pour obvier à l'inconvénient qu'entraîne l'excès de séductions de toutes +ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le noeud gordien à la +manière d'Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l'_Oriental +Office_. + +Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe,--trié, comme +on dit, sur le volet,--d'ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si +tragique décès du feu sultan. + +Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les +entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques: ils +doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une +particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité +de l'élixir d'Oubli. + +Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l'innovation turque de l'idée, acceptait +déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que +toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de +conscience, l'Agence a refusé de les acquérir «à cause de leur couleur +sombre.» + +A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue +sans mélange: nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs «patitos» et +les «actions» (ironie!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu. + +Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d'être aux petits soins +avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d'attentions charmantes!... +--de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille +dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes +ces questions de tact, sait si bien imaginer. + +Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets +symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l'ombre des frais +orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles +exquises leur ménagent une ovation! Voilà bien l'engouement de +Françaises pour tout ce qui est nouveau! + +Elles veulent s'efforcer de leur faire oublier «la patrie» à ces enfants +gâtés! + +--Hum! ce sera difficile. + +Chacun aime, en effet, le sol qui l'a vu naître, le pays où son enfance +reçut les premiers soins, où les yeux, en s'ouvrant au jour, aperçurent +des regards amis lui souriant autour de son berceau. + +Oui, certaines impressions d'enfance sont ineffaçables. + +En tous cas, s'ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont +réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon. + +--Allah! Allah! oh! l'Allah! + +Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce +sera le chant du cygne de l'Opportunisme. L'étonnant sera qu'après un +certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance +pourra s'être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la +gloire de don Juan! Voilà, pourtant, comme on écrit l'Histoire. + +Et, déjà, quel foudroyant succès! Craignant de ne pouvoir suffire aux +commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin +de parer à toute éventualité. + +Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets à l'agence du +_Chandelier d'Or_! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par +des chansons! + + + + + LA LÉGENDE DE L'ÉLÉPHANT BLANC + + +L'an dernier, lord W*** résolut de doter le _Zoological Garden_ d'un +véritable éléphant blanc. + +Fantaisie de grand seigneur. + +Londres venait d'acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière, +clairsemé de taches rosées; mais cette prétendue idole indo-chinoise +n'était, à dire d'experts, que de qualité douteuse. D'après eux, le +prince birman qui, moyennant un million, l'avait accordée à l'avisé +Barnum, avait dû, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilège de ce +trafic... ou, plutôt, si le _Zoological Garden_ avait accordé la moitié +seulement de ce prix, le fameux _puffist_ devait être, à coup sûr, +maintes fois rentré dans ses réels débours. + +En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de +cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère +une souveraine valeur, c'est au seul cas où, dûment albinos, il +n'éveille que l'idée très pure d'une ambulante et intacte «colline de +neige»; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares +quelconques, ils n'y sont honorés que d'une superstition très vague, +sinon tout à fait nulle. + +Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein +d'enrichir l'Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie +bête auguste, réputée introuvable. + +L'idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d'un grand +touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s'était aventuré +durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts +qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, l'Irawaddi. Or, +affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues, +les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de +Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit, +d'entrevoir--dans la lueur d'une clairière peu distante d'une vieille +ville sainte,--le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait +avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un +hiératique _mahout_.--Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e +degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait +relevé l'insolite apparition. + +L'on sait qu'en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la +propriété de l'empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il +est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d'une +blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu +d'un district territorial affecté à l'entretien de ce personnel. La loi +religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou +quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l'espèce +blanche,--car une tradition bouddhique _prédit la fin de l'Empire, du +jour où l'on verrait l'un d'entre eux en d'autres pays_. (La guerre +sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la +possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se +refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais,--qui +viennent d'occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment +concentré leurs troupes dans les marécages du district +d'Assam,--seraient compromises dès l'heure où quelqu'un de leurs +délégués réclamerait le tribut d'une «colline de neige»: ce serait, de +tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant +aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant +de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de +la plus atroce, de la plus prolongée des morts. + +Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait +diverses difficultés d'exécution. Toutefois, ayant mandé l'illustre +dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature +des dangers inhérents à l'entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et +ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000 +liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu'à la mer, à travers +les peuplades birmanes, l'éléphant indiqué, l'audacieux belluaire, +l'ayant transporté d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise «rendu +à quai» pour le _Zoological Garden_. + +Mayëris, d'une main toute traversée par les crocs de ses lions, s'était +pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de +silence, il accepta. + +Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre +une demi-douzaine de _bas-de-cuir_, d'un sang-froid et d'une expérience +à l'épreuve. Puis, en homme pratique, s'étant dit que, pour enlever à +travers les menaçantes étendues d'un tel pays, un éléphant blanc, il +était, d'abord, indispensable _de le teindre_, le dompteur chercha +quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries +éventuelles--et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques +barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la _gentry_. +Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort +navire marchand fut nolisé pour l'expédition et le transport de la bête; +on prévint l'Amirauté: des télégrammes furent adressés au gouverneur +anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la +tentative--et l'on partit. + + * * * * * + +Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis +longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers +construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force +d'adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les +solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur +la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets, +eurent, eux aussi, aperçu l'animal, ils s'installèrent aux alentours de +la ville sur la lisière d'une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang. +Le radeau, cerclé de caisses d'air et de larges plaques de liège, était +couvert de branchages et de feuilles: amarré contre l'endroit du rivage +qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot. + +Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient +commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de +ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces +régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur +avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en +forêt, de l'éléphant blanc et de son _mahout_. Ils s'étaient même +acquis, en des occasions, quelque sympathie de l'un et de l'autre, par +des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea +le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes +pour l'embuscade. + +L'éclaircie où l'on se tenait à l'affût, non loin du fleuve où +l'éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours +déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes +pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres, +les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les +flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à +l'éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision +leur sembla menaçant! L'antique prophétie populaire du pays secouait, +comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse: +«_Le jour où d'autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la +Birmanie, l'Empire serait perdu_.» Le coup résolu leur parut donc, en ce +moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout _bas-de-cuirs_ +qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumône d'une +prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne +pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la +Sacrificature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minérale plusieurs des +arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois +à la première alerte. + +Sur le minuit, la psalmodie monotone du _mahout_ s'éleva, d'abord +lointaine, puis, s'approchant scandée par les pas massifs de la monture. +Bientôt l'homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le +fleuve. Mayëris, qui, jusqu'alors, s'était tenu adossé sous l'ombre d'un +baobab, s'avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du +dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune +défiance: qui donc eût osé rêver l'effrayante extravagance qu'il +méditait? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait +nocturne, il vint auprès de l'animal qu'il flatta de la main, tout en +faisant remarquer au _mahout_ la beauté du ciel. + +Au moment où l'éléphant se penchait vers le fleuve, l'un des chasseurs, +se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir,--et +avec la rapidité de l'éclair,--les ressorts d'acier d'une bonbonne de +chloroforme à l'extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée, +brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide, +brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne: +l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantage. Le pieux +cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter +à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l'un des siens qui, en un clin +d'oeil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient, +à droite et à gauche, avec de forts troncs d'arbustes, l'éléphant à +présent comateux et plus qu'à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure +des défenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les +femmes de la ville les avaient surchargées--et l'on ouvrit les barils; +quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à +ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pénétrante +liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après, +l'éléphant sacré complètement travesti, à l'exception des ivoires, était +devenu nègre. L'on profita du moment psychologique où l'animal semblait +revenir à soi-même pour l'attirer, docile, vers le radeau. Dès qu'il s'y +fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves +d'acier-fer. L'on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte; l'on +jeta le _mahout_ sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres +et--_for ever_! + +Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait +les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit +jour, l'on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on +serait hors de toute atteinte. + +Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrière eux, pour +s'apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les +conjectures?--avant d'admettre, enfin, la possibilité de l'événement? Il +était déjà bien tard pour les poursuivre! Quant à ceux des rivages, la +couleur normale de la capture rendait l'expédition toute simple. L'on +charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'éléphant dont +la torpeur ne s'était pas encore dissipée. La surprise du _mahout_ avait +été plus terrible: il était mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au +cou, le soir qui suivit. + +Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent: ils étaient attendus. +L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait +à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent +le secret--et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l'on atteignit +la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l'énorme +proie. + +Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros +aperçurent enfin les côtes de l'Angleterre, ce fut un hurrah de joie +saluant l'espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l'arrivée en +Tamise, on pavoisa. Victoire! _God protect old England_.! Un colossal +_tender_ du railway suburbain transporta l'animal, à peine débarqué, au +_Zoological Garden_: lord W***, accouru sur télégramme, s'y trouvait +déjà chez le directeur. + + * * * * * + +--Voici l'éléphant blanc! s'écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien +nous délivrer le chèque promis sur la banque d'Angleterre? + +Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre +physionomie de la bête. + +--Mais,--mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc? finit par +murmurer le directeur. + +--Ce n'est rien! répondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons +été obligés de le teindre pour l'enlever. + +--Alors, s'il vous plaît, déteignez-le! répliqua lord W***, car, enfin, +nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir. + +Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour +procéder sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à +relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui, +roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude: +«--Ah! ça, qu'ont donc ces hommes à m'humecter, de la sorte, à chaque +instant?...» + +Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément +l'épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec +les acides, ces réactifs, appliqués à l'étourdie, produiraient un +résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant était +devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,--chatoyait +et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel: sa trompe--pareille +au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une +accalmie,--pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d'une de +ses jambes immenses--si bien que, dans un saisissement, le directeur +émerveillé s'écria: + +--Oh! laissez-le! de grâce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux! +c'est l'éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l'univers +pour voir cette bête des _Mille et une Nuits_.--Positivement, jamais, +non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n'a salué +pareil être avant ce beau jour!--du moins, j'inclinerais fortement à le +croire. + +--En vérité, monsieur, c'est possible! répondit lord W*** en lorgnant +aussi l'extraordinaire vision: mais,--aux termes du traité, M. Mayëris +doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le _blanc_, seul, +constitue le valeur morale dont j'offre cent mille livres. Qu'il lui +restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais... +comment, désormais, prouver qu'un tel épouvantail est un éléphant blanc! + + * * * * * + +Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s'éloigna, comme se +refusant à toute discussion. + +Mayëris et ses _bas-de-cuirs_ considéraient en silence le désolant +animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le +front + +--Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants +du _Zoological Garden_? + +--Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci. + +--Fort bien! s'écria Mayëris triomphant: croisons-le! J'attendrai les +vingt mois réglementaires de la gestation: le rejeton mulâtre, devant +les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci. + +--Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur--et, ajouta-t-il +d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café +au lait... s'il n'était notoire que l'éléphant captif se refuse +rigoureusement à toutes les joies de la paternité. + +--Fables! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le +dompteur: on a, là-bas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us +d'un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai, +dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents--et +que le sort en décide! + +Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant +acquis la certitude de ses nouvelles espérances. + +Par contre, à l'aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée +par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de _Chin-sing_ +avait été trop forte: il était mort d'amour. + +--Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle; mais, maintenant, je puis +attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté +dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon +capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou +quatre ans peut être: j'en ai la conviction, sa peau vivante eût repris +sa nuance naturelle. + +Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris: +l'Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que «s'en tenant aux +termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant +mulâtre,--qu'en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il +offrait cinq mille livres d'indemnité pour étouffer l'affaire en +conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc +et, cette fois, de le moins bien teindre.» + +--Comme si l'on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie! +grommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera. + +Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause, +Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton +futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq +mille livres pour ses hommes et quitta Londres. + +Depuis, lorsqu'il raconte avec mélancolie cette aventure--trop +fantaisiste pour n'être pas incroyable--il ajoute, d'un étrange timbre +de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains: + +--«Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut +perdu pour un coup d'éventail donné, hier un empire se dissipa pour un +coup de chapeau non rendu; tout dépend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas +mystérieux? Si la vieille prédiction, si l'augurale menace du dieu de +là-bas est digne de la foi qu'elle inspire à tant de millions d'hommes, +à quoi donc a tenu l'empire birman?... A ce qu'hélas! au lieu de me +prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir +l'éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n'ai pas songé à remplir, tout +simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... _d'un peu de +noir de fumée!_» + + + + + CATALINA + + + _A Monsieur Victor WILDER_. + + +--«Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec +son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude +l'hiver,--mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux +sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes +pantoufles, ma paisible lampe d'étude,--et toute cette existence de +profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement,--oui, je +résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant +quelques semaines d'exil. + +Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations, +auxquelles j'avais trop longtemps consacré,--me semblait-il +enfin,--toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet +d'accomplir quelque gai voyage, _où les seules contingences du monde +phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l'anxieux état de mon +entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-là, préoccupé_. Je +voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux +ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recréation ne +pouvait, d'abord (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car +je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'après +mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de +moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que +cette trêve intellectuelle m'aurait procurées. + +Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de +rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du +globe,--(à l'exception de pays tout à fait rudimentaires),--oui, je ne +voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et +oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce +signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Péninsule +Ibérique. + +Ce soir-là, donc,--et à cette réflexion décisive,--assis en la tonnelle +du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une +cigarette, je savourais l'arôme d'une tasse de pur café, je ne résistai +pas, je l'avoue, au plaisir de m'écrier: «Allons! vive la fugue joyeuse +à travers les Espagnes! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les +chefs-d'oeuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des +maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos +éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie! Vivent les villes +souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la +nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les récits des touristes! A moi +aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie, +Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.» + +Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les +sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature, +je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces _Guides du Voyageur_, +grâce auxquels on sait, à l'avance, _ce que l'on va voir_ et qui +préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue. + +Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille +modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma légère valise; je la +pris à la main--et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la +maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale. + +Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du +Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne +et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner, +je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour +Santander, _Le Véloce_ m'apparut. J'y pris passage. + +On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous +apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après, +nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité +de Santander, entourée à l'horizon, de hauteurs verdoyantes. + +Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occident: contre les rochers +de la rade s'écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya +passage entre les navires; un pont de bois, lancé de la jetée, vint +s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai, +puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population +nouvelle. + +On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages +d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits +des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans +l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient +soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers +la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé +ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie +provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de +marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l'air de +mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade +d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il +portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins à lui. + +--N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler? +lui demandai-je. + +J'eus à peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui +s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol +étranger, il m'avait pris les deux mains: + +--Toi? s'écria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne? + +--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Gérard! + +En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée. + +Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi +que deux vieux amis qui se retrouvent. + +--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs +tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée +zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de +petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de +grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les +capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens; +puis... un _trésor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un +splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...) + +Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille. + +--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre. + +A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de +topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile +d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se +retourna. + +--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes +fortunes, ce soir! + +C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un +foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles +crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa +course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse, +violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite. + +--Olè! s'écria-t-elle. + +Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude +pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui +passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où +tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries +brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était +suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis, +chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et +d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de +sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en +souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles +paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de +cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux +derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque. + +En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières, +nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de +savanes. + +--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant. + +--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens +d'arriver, lui répondis-je. + +--Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la +mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu, +nous aimons à tenir de l'oeil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle +basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques +autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez +nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce +Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons! +ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa +faire en nous regardant. + +La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique. + +Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le +vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous +hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous, +essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les +ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan. + +Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel. + +--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est +dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux. + +--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je. + +--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de +cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui +plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces +sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans +les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq +cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude +sud.--Si le coeur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle +s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie. + +L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial... + +Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et +s'arrêta, pâlissant à vue d'oeil tout à coup. + +Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une +gravité de visage des plus saisissantes. + +Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes +yeux: + +--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée +ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais +plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un +anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour +jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des +reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais +m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à +demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en +nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour +monsieur! cria-t-il à l'hôtelier. + +--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci. + +--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on +dormira bien; le lit est bon. + +Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un +bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter +une parole. + +Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un +instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie: +«Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai. + +La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près +d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une +serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux +bougies allumées. + +Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les +paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux +engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle. +L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues. + +Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable +amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur +de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus. + +D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour +de nous dans la salle avec de très belles filles du pays. + +Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du +lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de +ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina +aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me +tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la +plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux +éclats, me défendant de boire. + +--Trop tard!... lui dis-je. + +Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main. + +--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd. +Je veux dormir. + +--Moi aussi, répondit-elle. + +Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant. +Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer +duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une +fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait, +s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté. + +Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel +l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on +l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant: + +--Bonne nuit, monsieur! + +J'entrai. + +A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés +par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge +ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les +deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et +par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une +cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit, +dont le chevet touchait l'ouverture de la porte. + +Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi +surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse, +chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait +laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je +posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de +cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà +presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la +tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je +m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en +apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et +bienfaisant sommeil. + +Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je +crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon +repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y +accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands +dans l'obscurité. + +Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina, +l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes +lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa +tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre, +mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel +que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte. + +J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore +endormie. + +Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille +église, là-bas, dans la ville: c'était minuit. + +Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant +encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah! +ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers +coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, _que le balancier de +ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et +réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt +la cloison d'une pièce voisine_. + +En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu +de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à +droite et à gauche! + +Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre. + +Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me +semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je +commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une +sorte de _sifflet de bois mouillé_. + +Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais +bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable. + +Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en +haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements, +très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent +à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient +des pas précipités de gens qui s'enfuient... + +J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant +_était_ réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec +une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de +terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà, voilà ce qui augmenta, tout +de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la +tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait +parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa +main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle +_savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela +signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore, +dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes +mes forces dans l'obscurité. + +--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici? + +A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique +assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans +l'hôtellerie: + +--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a! + +On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient: + +--Au diable! + +--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable +dans la chambre! + +Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte. + +Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je +rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait +avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le _terrible_ de la +chose inconnue--devait être imminent! + +Le coeur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et +je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne +seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche, +j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le +tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai +fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois. + +Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit +d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre. + +Le bruit s'était arrêté. + +Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette +vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le +lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à +plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant +_quelque chose_... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait +d'apercevoir. + +Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je +crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété +aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage +affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me +sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur +l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre! + +Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant +Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa +cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les +yeux. + +Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un +entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un +constrictor de l'espèce géante, _un formidable python de dix à douze +mètres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des +Guyanes. + +Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable +ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de _trois mètres et demi +environ_ hors des noeuds qui le desserraient d'autant. + +Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui +heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer, +davantage de ses entraves, pendant ce minuit! + +Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers +moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre, +tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de +son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de +l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues +en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide, +pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement, +l'éclairer! + +D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon +réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des +fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, _à moins +de deux pieds de mon visage_... + +A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute +ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais +faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la +mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit, +le sifflement!--me réveilla l'être. + +La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous... + +Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon +brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la +chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement +faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes +bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir, +redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec +elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte +sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et +s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal, +se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des +meubles,--nous parvenait de l'intérieur. + +Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair. + +En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise. + +Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au +dehors. + +Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course +éperdue, vers la ville. + +La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots +luisaient là-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux +le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à +l'autre. + +En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du _Véloce_, je +courus à l'embarcadère du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche +de départ pour la France. + +Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords +de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et +enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de +métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour +remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions +récréatives à travers les «_contingences du Monde-phénoménal_.» + + + + + LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES + + +Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà _de leurs ombres_... + + PLUTARQUE. + + + _A Monsieur Henry LA LUBERNE_. + + +La prochaine apparition du livre de William Crookes, _La Force +psychique_, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les +deux mondes. + +On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et +des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la +Nature, la Matière à l'état radiant, découverte qui, reculant les bornes +de l'investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l'École +expérimentale. + +De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité +de découvertes ou d'inventions sont à son acquit, depuis le thallium +jusqu'au radiomètre, qu'il est l'unique sommité dont l'admission, +d'emblée, à la Société Royale (sorte d'Académie des Sciences de +l'Angleterre) ait été votée à l'unanimité, avec dispense du stage de +rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'oeuvre et le +génie de William Crookes égalent ceux d'Isaac Newton; la place de son +monument funèbre est marquée d'avance à Westminster. + +L'ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d'expériences de l'ordre +le plus extraordinaire. + +Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le +_Quarterly Journal of Science_, dans l'_Athæneum_ et dans la _Quarterly +Review_. + +Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il +s'agit d'observations d'un caractère tout à fait insolite et que la +science de l'Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain +tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se +demande s'il rêve! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes +sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des +Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence +hors ligne, la sûreté d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du +lecteur est bien vite fascinée. + +Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est, +pensons-nous, de citer l'étonnant exorde de William Crookes lui-même, au +début de ce nouvel incident de l'Humanité. + + * * * * * + +--Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage +chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de +ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute +raison et d'un savoir éprouvé. Cette doctrine s'autorise de faits +complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature; et +ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point +considérables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en +saisir.--La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des +pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de _vingt mille_ signatures. A +Hertford, des enfants,--de très jeunes filles même, ont failli payer de +leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de +quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur +présence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces +prétendus «événements occultes» a fini par troubler, par effrayer les +esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en +écoutant ces rumeurs. + +J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à +travailler d'une manière exacte, d'examiner _tous_ les phénomènes qui +attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vérité, soit +d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honnêtes gens en dévoilant +la supercherie des charlatans, des imposteurs. + +Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire, +avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, «d'influences MYSTÉRIEUSES +sous l'énergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent, +soudain, d'une pièce à une autre, sans l'intervention de l'homme.» + +A ceci nous répondons: + +--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un +million de parties. Nous demandons que ces «influences» fassent mouvoir, +seulement d'un _seul_ degré, l'indicateur de ces instruments dans nos +laboratoires. + +On nous parle de «corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de +personnes vivantes même, s'élevant dans les airs sans le secours +d'aucune force connue». + +A ceci nous répondons: + +--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guidé +par une intelligence, et qui élève, jusqu'aux plafonds de vos +appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher +seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe +de cristal, est sensible à un poids si minime qu'il en faudrait dix +mille comme lui pour faire un gramme. + +On nous parle de «fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même +d'êtres vivants apportés au travers des murailles.» + +A ceci nous répondons: + +--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic à travers les parois +d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée +par nous! + +On nous parle de «coups frappés qui se produisent jusqu'à ébranler les +murs, dans les différentes parties d'une chambre où deux personnes sont +tranquillement assises devant une table;--de maisons secouées jusqu'à en +être endommagées par un pouvoir extra-humain»;--et l'on ajoute que «des +plumes ou des crayons tracent _tout seuls_ des lignes présentant un +sens;--que des ressemblances de défunts apparaissent.» + +A ceci nous répondons: + +--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un +phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement +mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur +ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'écrire!... Quant aux +«apparitions» nous avons des instruments qui mesurent l'éclair: qu'une +seule d'entre elles passe, pendant la durée d'un 120e de seconde +seulement devant la lentille de l'un de ces instruments! + +Enfin, l'on nous parle de «manifestations d'une puissance équivalente à +des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.» + +--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement à la conservation de +la force, demande que ces manifestations se répètent dans son +laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des +essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime où l'on +puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule +présence d'individus «exceptionnels» appelés _médiums_, quelque +intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces +_médiums_, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive, +rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance +suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la +réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus +élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle +et invariable loi de la gravitation.» + +Voilà, certes, le langage d'un homme sérieux--et, ce défi jeté, la cause +semblait jugée. + + * * * * * + +A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à +Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes, +qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle «d'expériences +_médianimiques_ dignes d'attention». + +Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de +1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les +nationalités de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des +sciences, les affirmations les plus étranges,--déclarant que leurs +essais particuliers sur la réalité du fluide _médianimique_ amenaient +chaque jour des résultats «inattendus». Dans la longue liste des +savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine +importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par +l'un de ses plus éminents professeurs de chimie, M. +Boutlerow;--l'Académie des sciences expérimentales de Genève, par le +professeur Thury;--les États-Unis, par le docteur Robert Hare, +professeur de chimie à l'Université de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace +nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables, +mentionnés dans ces rapports. + +Étonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup, +de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens +allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des +hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des +mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de +membres de la Société Royale étaient venus s'adjoindre à William Crookes +pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois «sujets humains» +doués,--paraissait-il,--de manière à intéresser la Science, continuèrent +de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de +l'illustre docteur, à des expérimentations. + +Il résulterait des attestations signées de l'érudite assistance que, non +seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous +produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'évidence toute +spéciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des +incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis,--se +seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de +l'assemblée;--qu'enfin «d'incohérentes manifestations, revêtues d'une +sorte de caractère macabre», auraient troublé la régularité compassée de +ces examens. + +Les sujets ou _médiums_ étaient, cependant, liés à terre, tenus aux +quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre +eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la +commission du contrôle. A l'état libre, ils étaient prévenus que toute +communication _physique_, due à n'importe quelle fraude subtile, serait +instantanément châtiée d'une très violente secousse électrique, des +réseaux d'induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs. +Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de +Londres surveillaient de près chaque expérience. + +C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des +dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls +expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des +centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du +laboratoire et _jusque sur les mains_ des doctes assistants, des heurts, +«semblables à ceux d'un doigt replié frappant impatiemment à une porte», +étaient entendus ou ressentis. + +A l'issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus +sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant, +médicalement, toutes les apparences de la mort. + +Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans, +s'élevant à des hauteurs de plusieurs mètres--et flottant, presque +endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. «Ce phénomène, +affirme le docteur Crookes, M. Home l'a exécuté, aussi, plus de _cent +fois_ devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le +magicien dans l'amphithéâtre de Rome.» + +D'après un grand nombre de professeurs émérites,--entre autres ceux dont +nous avons cité les noms,--au témoignage de plusieurs délégués éminents +d'universités ou d'académies, et des différents membres de la Société +Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de +l'attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus +comme désormais avérés, seraient--(non compris leurs subdivisions): + +1º L'altération du poids d'un corps quelconque, obtenue à distance; 2º +d'inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec +des allées et venues,--sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues, +_inimitables_,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3º des +déplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds +ou légers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4º de +véritables «apparitions» de formes étranges, de «_regards_», de mains +lumineuses, d'une ténuité inconcevable et cependant tangible--au point +de supporter, dans l'air, un thermomètre en liège du poids de trois +grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument +insensible; ces mains offraient l'aspect tantôt vivant, tantôt +cadavérique; et, si rapide que fût l'éclair dont on essayât d'en +répercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a +été impressionnée, en _aucune_ façon, de leur présence; et ces mains, +pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers +l'espace, les offrir à des spectateurs; puis, tout à coup, venaient nous +«_serrer les mains avec toute la cordialité d'un vieil ami_»; 5º des +mises en jeu d'instruments de musique placés, positivement, dans des +conditions où toute communication était impossible et _dangereuse_ pour +le médium; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une +table et traçant des lignes d'écritures différentes où plusieurs ont +affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en +ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au +crépuscule. + +«--J'ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes), +l'une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige, +nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente +imperceptible d'une planche de chêne massive, sans qu'il fût possible +d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l'oeil nu, soit au +microscope, _une trace quelconque d'érosion sur la tige ou sur les +feuilles_, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente +de cette planche.--Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous +avons vu, ensemble, _l'ombre d'une forme humaine_ secouer des rideaux +pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s'atténuant.--Cent +fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles, +s'élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites +et horizontales selon le degré d'inclinaison de ces objets dans +l'air.--Quant aux célèbres «tables tournantes», nous avons voulu, par +surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales +et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines +d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le +Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les +professeurs étrangers s'étant donc assemblés pour un essai concluant à +ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des +chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et +vaste table).--Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de +leurs personnes n'était en contact direct avec la table. De plus, +certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises +pour avérer l'authenticité absolue du phénomène. En quelques instants, +nous vîmes l'énorme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le +parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans +l'espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa +place. Le Comité et l'assistance ont donc attesté comme «concluante» +cette expérience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous étonner.» + +Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres +faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne +saurions prendre la responsabilité de telles citations; nous ne voulons +et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment +contrôlées et reconnues par la science comme _incontestables_. Lorsque +nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible, +sans opinions ni commentaires. + +Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce +sujet: + +«--La foule, toujours avide du «surnaturel», nous demande: «Croyez-vous +ou ne croyez-vous pas?» Nous répondons: «Nous sommes chimistes; nous +sommes physiciens; notre fonction n'est pas de «croire ou de ne pas +croire» mais de constater, d'une façon positive, si tel ou tel phénomène +est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus. +Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l'affirmative, +au moins provisoirement, puisqu'à la parfaite consternation de nos sens +et de notre entendement, l'évidence nous y contraint. + +Rien n'est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est +conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître _toutes_ les +lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait +créer l'Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non +conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en électricité, par exemple, +l'expérience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette +conformité. + +Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues +hypothèses, ni théories, _quelles qu'elles soient_. Nous attestons, +simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme +à celui de toute notre longue carrière: la Vérité. Les Comités d'examen, +les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints +au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi: «Nous ne +disons pas, encore une fois, que cela est _vraisemblable_; nous disons +que cela EST.» + +Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout +un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps +à contrôler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie était +possible), donnez-vous plutôt la peine d'examiner, d'abord, comme notre +incrédulité primitive s'est, au moins, soumise à le +faire.--Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu'il faut regarder +comme des erreurs dans nos examens; spécifiez-les et suggérez ensuite, +si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des +ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles +où nous avons placé les médiums,--à leur insu! Mais ne venez pas, à la +hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer +nos esprits d'une démence (qu'entre parenthèses nous aurions, seuls, +qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent +contre vos idées préconçues, _comme, autrefois, le furent les nôtres_. +Il est difficile d'être plus _sceptiques ou plus positifs que nous_ en +matière d'examen expérimental: si vous vous faites une supériorité de +votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs, à quoi l'homme devra-t-il +s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie +disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par +des médiums _réels_ en nos laboratoires et que les plus railleurs +deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes +foraines, après s'être bien moqués, en clignant de l'oeil, d'un appareil +de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu'ils +en ont seulement effleuré les fils.--Pour le surplus, rejeter, à +l'étourdie, les témoignages d'hommes à qui l'on a déféré des faits pour +les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d'aucun +témoignage humain _quel qu'il soit_, car il n'est point de faits dans +l'Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui +s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que +celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez +donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre +scepticisme sur les nôtres--et que ces oiseuses controverses finissent! + +Donc: + +1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent +établir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force liée à +l'organisme humain et que l'on peut appeler _Force psychique_. + +2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d'une +intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à +volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu, +_sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques_, +sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés.» + + * * * * * + +Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'à +présent notifiées par l'illustre savant anglais et contresignées de noms +considérables. Il y a lieu d'espérer que son livre va nous révéler les +curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective +de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas +problématiques racontés par l'Histoire--et certains phénomènes opérés, +paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous. +Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envoûtements, de spiritisme, +de lycanthropie, d'évocations, etc., relèveraient désormais de +l'autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus +ou moins régulières. + +Pour ce qui est d'entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport +quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes +grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà +de l'humanité, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut +encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes +prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des +êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la +Mort... C'est une question qui, excédant le point de vue scientifique, +est déjà jugée, _ne varietur_, à un autre point de vue, par des hommes +qui s'appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis +et saint Thomas d'Aquin. + +--Au fait, et le chrétien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces +fantasmagories inquiétantes,--de cette... divinité pour tous? + +Le chrétien, quoi que puissent lui «écrire» d'apocryphes ou réels +fantômes, est prémuni à tout jamais. L'Art d'évoquer les morts en +vingt-cinq leçons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces +sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que +des tentations misérables.--Diverses paroles précises, formelles, de +l'Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi _sérieuse_ que +_définitive_. «_Voici la Nuit où personne ne travaille plus;--Où sera +tombé l'arbre, il restera;--Les enfants du siècle feront des prodiges +capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas séduire;--Celui +qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour +l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la +lumière, la vérité, la vie: nul n'entre que par moi dans la +Vie-éternelle_.» Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini. + +Les étoiles passeront, ces paroles jamais. + +Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues +par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela +pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des +phénomènes dont l'esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il +répond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible +sourire: + +--Nous sommes à l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les +curiosités qui viennent s'exhiber dans la salle commune. + +Règle générale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos âmes, +l'amour de Dieu, le détachement de l'univers, l'union substantielle avec +Jésus-Christ,--tout cela vient du Mal, émane de l'Enfer, +_nécessairement_, _absolument_, sans autre examen ni compromis oiseux. +Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul +héritage du Fils de l'Homme. Il nous a prévenus: _Vous les connaîtrez +par leurs fruits_; et nous n'avons que faire de tels fruits. + +Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l'Esprit seul de +l'Évangile: il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre +unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en +prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous +en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans +notre foi. + + + + + LE DROIT DU PASSÉ + + +Le 21 janvier 1871, réduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement +des sorties aveugles, Paris, à l'aspect des positions inexpugnables d'où +l'ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d'un bras +fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de +se taire. + +Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique +observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la +brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre, +les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de +Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui: + +«--La bête est morte.» + +L'envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait +franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à +travers les lignes d'investissement, il était arrivé au quartier-général +de l'armée allemande.--On n'a pas oublié cette entrevue du Château de +Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait +tenté jadis les premières négociations. + +Aujourd'hui, c'était dans une salle plus sombre et toute royale, où +sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux +mandataires ennemis se réapparaissaient. + +A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table, +s'était surpris à considérer, en silence, le comte de +Bismarck-Schoenhausen, qui s'était levé. + +La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de +major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. +A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque +d'acier poli, obombré de l'éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le +lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de +l'Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke, +sur leur vieille devise: _In trinitate robur_. + +Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie +de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte +sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux +chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement +traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison +allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se +dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l'hiver, sortait +son adage: «_jamais assez_». Le doigt appuyé sur la table, il regardait +au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de +l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité +de l'espace, pareille à l'aigle noire de ses drapeaux. + +Il avait parlé.--Et des redditions d'armées et de citadelles, des lueurs +de rançons effroyables, des abandons de provinces s'étaient laissé +entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanité le +ministre républicain voulut faire appel à la générosité du +vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de +Louis XIV passant le Rhin et s'avançant sur le sol allemand, de victoire +en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte +européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d'Iéna! + +Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux échos de la foudre, +couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit, +alors se rappela... que c'était l'anniversaire d'un jour où, du haut de +l'échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la +magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent +sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à +laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n'avait pensé jusqu'à +cet instant.--C'était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater, +dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant +tomber son épée. + +Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le +chiffre de cette date régicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut +demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il +serait accordé, le chancelier jeta cette _officielle_ réponse: + +--Vingt et un; pas un de plus... + +Alors, le coeur oppressé par la vieille tendresse que l'on a pour sa +terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au +masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme +celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent +hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu'aux +coins crispés de ses lèvres! Car, s'il est une illusion que même les +plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur coeur, tout à +coup, devant les hauteurs de l'étranger, c'est la patrie. + + * * * * * + +Le soir tombait, allumant la première étoile. + +Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du +crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant +le crépuscule. + +Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l'échange du salut glacé, +le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques +instants... Et il arriva qu'au fond de sa mémoire surgit bientôt un +souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui, +rendirent extraordinaire en son esprit. + +C'était le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de légende +moderne qu'accréditaient des témoignages, des circonstances--et à +laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé. + +Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d'une origine +inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, +un certain jour, en 1833, dans Paris. + +Là, s'exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni +ressources, il avait osé se déclarer n'être autre que Celui... dont la +tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous +la hache du peuple français. + +A la faveur, disait-il, d'un acte de décès quelconque, d'une obscure +substitution, d'une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au +dévouement de deux gentilshommes, s'était positivement échappé des murs +du Temple, et l'évadé royal... c'était lui.--Après mille traverses et +mille misères, il était revenu justifier de son identité. N'ayant +trouvé, dans _sa_ capitale, qu'un grabat de charité, cet homme que nul +n'accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en +héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d'une +imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires, +s'en était allé tristement mourir, l'an 1845, dans la ville de Delft en +Hollande. + +On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'était +écrié:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu'à ce que ta +mère ne te reconnaisse plus. + +Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la +Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II, +avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles +d'honneur d'un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa +pierre tombale fût inscrite cette épitaphe: + +«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis +XVI et de Marie-Antoinette d'Autriche, XVIIe du nom, roi de France.» + +Que signifiait ceci?... Ce sépulcre--démenti donné au monde entier, à +l'Histoire, aux convictions les plus assurées--se dressait là-bas, en +Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop +penser. + +Cette immotivée décision de l'étranger ne pouvait qu'aggraver de +légitimes défiances: on en maudissait l'accusation terrible. + +Quoi qu'il en fût, un jour de l'autrefois, cet homme de mystère, de +détresse et d'exil était venu rendre visite à l'avocat déjà célèbre qui +devait être, aujourd'hui! le délégué de la France vaincue. En +fantastique revenant, il avait sollicité l'orateur républicain, lui +confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène, +l'indifférence initiale, sinon l'hostilité même, du futur tribun, +s'étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son +appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison, +qu'importe!), Jules Favre avait pris à coeur cette cause--qu'il devait +étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l'énergie +et les accents d'une foi vive. Et, d'année en année, ses relations avec +l'inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu'un jour, +en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire +client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en +signe d'alliance et de reconnaissance profondes) d'un vieil anneau +fleurdelisé dont il tut la provenance originelle. + +C'était une chevalière d'or. Dans une large opale centrale, aux lueurs +de rubis avait été gravé, d'abord, le blason de Bourbon: _les trois +fleurs de lys d'or sur champ d'azur_. Mais, par une sorte de déférence +triste,--pour qu'enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage +seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que +possible, les armoiries royales. + +Maintenant, l'image d'une Bellone tendant, sur l'arc fatidique, la +flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant, +l'écusson primordial. + +Or, d'après les biographes, c'était une sorte d'inspiré, d'illuminé, +quelquefois, ce prétendant téméraire!--A l'en croire, Dieu l'avait +favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d'une +puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de +ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.--Ce fut +donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de +son ami, qu'il ajouta, dans cette soirée d'adieu et en lui conférant +l'anneau, ces singulières paroles: + +--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une +statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux +âges. Elle traduit ce qu'elle recouvre.--_Au nom du roi Louis XVI et de +toute une race de rois dont vous avez défendu l'héritage désespéré, +portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur +esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu'il soit un +jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le TÉMOIN de leur présence_! + +Favre a déclaré souvent avoir attribué, _alors_, à quelque exaltation +produite par une trop lourde continuité d'épreuves, cette phrase qui lui +parut longtemps inintelligible--mais à l'injonction de laquelle il +obéit, toutefois, par respect, en passant à l'annulaire de sa main +droite, l'Anneau prescrit. + +Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII» à +ce doigt de sa main droite. Une sorte d'occulte influence l'avait +toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui +comme ces emprises de fer que les chevaliers d'autrefois gardaient, +rivées à leurs bras, jusqu'à la mort, en témoignage du serment qui les +vouait à la défense d'une cause. Pour quel but obscur le Sort lui +avait-il comme imposé l'habitude de cette relique à la fois suspecte et +royale?...--Avait-il donc fallu, enfin! qu'_à tout prix_ ceci dût +devenir possible--que ce républicain prédestiné _portât ce Signe à la +main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait_? + +Il ne s'en inquiétait pas: mais, lorsqu'on essayait de railler, en sa +présence, le nom germain de son dauphin d'outre-tombe: + +--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement. + +Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l'imprévu des événements +avait élevé peu à peu l'avocat-citoyen jusqu'à le constituer, tout à +coup, le représentant même de la France! Il avait fallu, pour amener +ceci, que l'Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille +hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec +leurs maréchaux et leur Empereur--et maintenant, avec leur capitale!--Et +ce n'était pas un rêve. + +C'est pourquoi le souvenir de l'_autre_ rêve, moins incroyable, après +tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce +soir-là, dans la salle déserte où venaient d'être débattues les +conditions de salut--ou plutôt de vie sauve--de ses concitoyens. + +A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l'Anneau transmis à +son doigt, des coups d'oeil de visionnaire. Et sous les transparences de +l'opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler, +autour de l'héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l'antique +écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint +Louis. + + * * * * * + +Huit jours après, les stipulations de l'armistice ayant été acceptées +par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur +pouvoir collectif, s'était rendu à Versailles pour la signature +officielle de cette trêve, qui amenait l'épouvantable capitulation. + +Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s'étant relu +le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l'article 15, dont la teneur +suit: + +--«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures +et scellé de leurs sceaux les présentes conventions. + +»Fait à Versailles, le 28 janvier 1871. + +»_Signé:_ Jules FAVRE--BISMARCK.» + +M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d'accomplir la +même formalité pour régulariser cette minute, aujourd'hui déposée à +Berlin aux Archives de l'empire d'Allemagne. + +M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette +journée, de se munir du sceau de la République française, voulait +l'envoyer prendre à Paris. + +--Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet +suffira. + +Et, comme s'il eût connu ce qu'il faisait, le Chancelier de Fer +indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l'Anneau légué par +l'Inconnu. + +A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du +Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le voeu prophétique +dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans +le saisissement d'un vertige, son impénétrable interlocuteur. + +Le silence, en cet instant, se fit si profond qu'on entendit, dans les +salles voisines, les heurts secs de l'électricité qui, déjà, +télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l'Allemagne et de la +terre;--l'on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà +transportaient des troupes aux frontières.--Favre reporta les yeux sur +l'Anneau!... + +Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément +autour de lui dans la vieille salle royale, et qu'elles attendaient, +dans l'invisible, l'instant de Dieu. + +Alors, comme s'il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire +décret d'en haut, il n'osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à +la demande ennemie! + +Il ne résista plus à l'Anneau qui lui attirait la main vers le Traité +sombre. + +Grave, il s'inclina: + +--C'EST JUSTE, dit-il. + +Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux +flots de sang français, deux vastes provinces, soeurs parmi les plus +belles! l'incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que +le numéraire métallique du monde--sur la cire pourpre où la flamme +palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d'or à sa main +républicaine--Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où, +sous la figure d'une Exterminatrice oubliée et divine, s'attestait, +_quand même_! l'âme--soudainement apparue à son heure terrible--de la +Maison de France. + + + + + LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS + + + 1880. + + +Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de +circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques +esprits, la sensation d'une de ces _correspondances_ dont parle +Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse, +quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites +les plus extrêmes du bizarre. + +Pendant l'été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar +Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l'Allemagne +furent invités. C'était, je crois, à l'occasion d'un projet d'alliance +entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du +tzaréwitch. + +Le programme comprenait une fête à Eisenach--et l'exécution des +principales oeuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom +d'ailleurs, de Weimar. + +Arrivé à l'_Hôtel du Prince_, la veille de la fête, je me trouvai placé, +le soir, à table d'hôte, en face de Liszt--qui, sablant le champagne au +milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa +soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour +d'Autriche douée d'un petit nez retroussé--très en vogue, +paraît-il--mais, en revanche, d'une de ces vertus austères qui l'avait +fait surnommer sainte Roxelane. + +Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse +d'armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville. + +A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six +pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois +plaisanteries, nous fîmes connaissance. + +Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan +jouissait d'un sourire grâce auquel s'éclairaient toutes questions +difficiles. J'appris, plus tard, que sa charge était une sorte de +sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l'Empereur.--Ah! +l'étrange passant! Sa mise, toujours d'une élégance négligée, était +sommée d'un légendaire chapeau bossue--n'est-ce pas incroyable?--comme +celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d'un bolivar +d'ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L'on eût dit le point +saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d'ailleurs. Somme +toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite +à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain, +me défendre. + +--Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve. + +--Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu'en simple amateur. + +Sur une question vague, au sujet de l'agitation moderne en son pays +d'adoption: + +--De nos jours, me répondit-il, un tzar n'est observé avec malveillance +que _par les milliers d'yeux de la petite seigneurie russe_, de la menue +noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont, +là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d'eux-mêmes, se +revendre. Tous sont pour l'Empereur. Ce n'est plus sous les pieds d'un +tzar, _c'est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure_. + +Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me +conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de _parvenir_ +dans la vie»--et j'écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec +cette sorte d'estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence. + +On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s'approcha de +moi. + +--Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire +que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de +chapelle, m'envoie te prier d'accepter, sans cérémonie, une tasse de +thé. Apporte un de tes manuscrits. + +--Soit, répondis-je. + +Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le +Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m'ayant +prié de lui lire quelque fantaisie, je m'assis, auprès d'un candélabre, +devant le guéridon sur lequel il s'accoudait. Entouré d'une vingtaine +d'intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d'environ +dix pages, d'une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle: +TRIBULAT BONHOMET. + +Il est des soirs où l'on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard +m'avait fait tomber, sans doute, sur l'un d'eux. J'obtins donc un succès +de fou rire très extraordinaire. + +Cette hilarité presque convulsive s'empara des plus graves personnages +de l'auditoire, jusqu'à leur faire oublier l'étiquette. J'en atteste les +invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un +sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut +obligé de se retirer--et nous entendîmes dans l'antichambre les +monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en +liberté.--Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces +lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d'un +sourire au souvenir de cette soirée. + + * * * * * + +Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d'Eisenach, +entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg, +les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s'ébattaient +dans l'allégresse.--Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés, +des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se +sentant digne de l'avenir. + +Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de +tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le +saluait en souriant. + +Le matin, j'avais visité la Wartburg. J'avais contemplé, à mon tour, +cette tache noire que l'encrier de Martin Luther laissa sur la muraille, +en s'y brisant, alors qu'un soir le digne réformateur, croyant entrevoir +le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux +cornes! J'avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle +des roses,--la salle du Landgrave où les _minnesingers_ Walter de la +Vogelwelde et Wolfram d'Eischenbach furent vaincus par le chant du +chevalier de Vénus. + +La fête continuait donc l'impression des siècles, évoquée par la +Wartburg. + +Le Grand-duc, m'ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement +de courtoisie charmante. + +Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme +qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui +donnaient le bras. + +--C'est, me dit-il, l'artiste qui a créé la _Marguerite_ du _Faust_, en +Allemagne. Elle sera demain centenaire. + +Quelques instants après, il reprit, avec un sourire: + +--Dites-moi, n'avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l'ours, +le loup-cervier, le renne, le guépard, l'aigle,--toute une ménagerie? + +Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible, +seulement en français, sorte de calembour de souverain à l'usage des +visiteurs: + +--A présent, vous voyez le _grand-duc_. Il y en a par milliers dans le +parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'Allemagne. +Je les y laisse vieillir. + +Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un +chambellan. Je m'éloignai. L'instant d'après, le comte Phëdro +m'annonçait que l'empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu'il +assisterait, le lendemain, au _Vaisseau-fantôme_. + +Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des +frênes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premières +étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le +silence se fit.--Au loin, un choeur de huit cents voix, d'abord +invisible, commençait le _Chant des Pèlerins_, du _Tannhauser_. Bientôt +les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons +de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face +de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.--Où d'aussi +surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces +contrées, tout artistiques, de l'Allemagne?... Lorsqu'après le puissant +_forte_ final, le choeur se tut,--une voix, une seule voix! celle de Retz +ou de Scaria sans doute,--s'éleva, distincte, détaillant magnifiquement +l'invocation de Wolfram d'Eischenbach à l'Étoile-du-Soir. + +Le _minnessinger_ était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du +passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l'air d'un +rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s'éteignit, +dans les échos, sans que personne eût l'idée, même, d'applaudir. Ce fut +comme après une prière du soir. + +Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était +finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à +Weimar.--Le tzar était arrivé. + + * * * * * + +Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'étincelante +madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses +lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrière les +vitres d'un manoir abandonné,--Sainte Roxelane s'y trouvait aussi. + +Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale. + +La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d'une myriade de +diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu +et or et sur les habits noirs. C'étaient aussi de pâles et purs profils +d'étrangères, des blancheurs sur le velours des loges--et des regards +altiers se croisant comme des saluts d'épées. Une race s'évoquait sur un +front, d'un seul coup d'oeil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair. + +Au centre,--dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,--le prince +Wladimir;--auprès de ce jeune homme, l'une des princesses de +Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe. + +A droite, celle du roi de Bavière absent.--Dans l'avant-scène de droite, +froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front +enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le +tzar Alexandre II. + +Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle +avec un grand silence. L'ouverture du _Vaisseau-fantôme_ se déchaîna; +l'appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs, +pareil au fatal refrain d'un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je +regardai le tzar. + +Il écoutait aussi. + +A la fin de la soirée, l'esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je +vins souper à l'_Hôtel du Prince_. Là, c'étaient des cris +d'enthousiasme! + +Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j'entendais, je +résolus d'aller me distraire en fumant, seul, dans le parc. + +Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs. + +Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel +enchantement!--J'entrai. + +A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur +brillait. C'était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette +immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste +nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il +était mort.--«De la lumière!» pensai-je.--Et je m'enfonçai sous les +arbres centenaires d'une allée qui, entrecroisant à une hauteur +démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore +l'obscurité. + +Et une délicieuse odeur d'herbes, de buissons et de fleurs mouillées, +d'écorces fendues par le moût immense de la sève--et cette houle, qui +sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient. + +Personne. + +Je marchai pendant près d'une heure, sans m'orienter, au hasard. + +Cependant les taillis, formés à hauteur d'homme par les premiers rameaux +des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres +vivants s'y agitaient. + +En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j'aperçus des +myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C'étaient les +_grands-ducs_ dont m'avait parlé (je m'incline) _celui_ de Saxe-Weimar. + +Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition +les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches, +respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations +sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec +un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-être, changeait d'arbre. A +part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries. +Leur nombre était surprenant. + +Mon noctambulisme m'avait conduit jusqu'à l'ouverture d'une clairière au +fond de laquelle j'entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal +souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus +un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la +nuit. Je m'étendis et m'accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il +pouvait être une heure et demie du matin. + +Tout à coup, au sortir de l'une des contre-allées qui avoisinent le +château, quelqu'un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la +main. + +--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s'avancer +lentement ce promeneur. + +Mais, à l'entrée de mon allée, la lumière de la lune l'ayant baigné +spontanément, je tressaillis. + +--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je. + +Une seconde après, je le reconnus. Oui, c'était lui. L'homme qui venait +de s'aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,--celui-là +que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont +j'entendais les pas, au milieu de l'allée, dans la nuit,--c'était bien +l'empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois +seul à seul avec lui m'impressionnait. + +Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à +respirer aussi, sans autre confident que le silence. J'écoutais ses pas +s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son +cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d'or, ses favoris +grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut +qu'un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité. + +Dépassant ma présence, je l'entendis s'éloigner vers une éclaircie +latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar, +s'arrêter, puis jeter un long coup d'oeil sur l'espace du côté de +l'aurore--vers l'Orient, plutôt! Brusquement il écarta de ses deux mains +la ramée d'un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains, +fumant par moments et immobile. + +Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l'alarme +derrière lui! Et voici qu'entre les profondes feuillées des prunelles +sans nombre s'allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une +analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa +l'esprit. + +Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les aperçût--des milliers d'yeux, +de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,--même ici, +perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce +maître spirituel et temporel de cent millions d'âmes et dont l'ombre +couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à +la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses voeux démesurés +ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu! + +Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée, +sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait +passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il +frôlait le banc où j'étais étendu. + +Il s'éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au +détour d'une avenue, là-bas, disparut subitement. + +Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le «_Bogë +Tzara Harni_» scandé par le feu des puissants canons de la capitale +religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, +annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le +songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont +les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il se rappellera le +promeneur qui écartait, d'un geste fatigué, les branches qui gênaient sa +vue et ses pensées--il évoquera la haute figure du prédécesseur qui +passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant et +l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant +son front morose et dédaigneux. + + + + + L'AVENTURE DE TSE-I-LA + + +«Devine, ou je te dévore.» + + LE SPHYNX. + + +Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si, +aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du +Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de +moeurs à demi tartares. + +Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore éteint +les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la +Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition +chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états +moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des croyances +mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des «dieux» +dans les affaires du pays. + +L'avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le +gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagace, +avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à +mille vengeances, dut de s'éteindre en paix au milieu de la haine de son +peuple--dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les +bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang. + + * * * * * + +Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi d'été +dont l'ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les +feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une pluie de +flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages, +qui, s'avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale +Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,--Tchë-Tang, +assis dans la plus fraîche des salles d'honneur de son palais, sur un +siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf, +s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux. + +Derrière lui, la statue colossale de Fô, l'inexprimable dieu, dominait +son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de +cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se +tenait debout son bourreau favori, l'éventant. + +Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des +princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les +fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré +d'imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis, +chacun des groupes où l'on causait à voix basse. Ne sachant qui +exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait, +taciturne et menaçant. + +Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait, +par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une +belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à +ceinture brochée d'argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna. + +Sur un coup d'oeil du roi: + +--Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n'être +qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au +mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers +toi de la part des Poussahs immortels. + +--Parle, dit Tchë-Tang. + +Tsë-i-la se redressa. + + * * * * * + +--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens +mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs, +m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui +éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras +qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement, +éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera +sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l'espace +qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de +sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie, +au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras +donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras, +paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont +l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce +secret est bien tel que je te l'annonce. + +A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l'assemblée, un frémissement et +un grand silence. Une vague angoisse émouvait l'impassibilité ordinaire +des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler, +s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilège divin. +Plusieurs s'efforçant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder, +pâlissaient, malgré eux, de l'assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait +autour de lui cette gêne dénonciatrice. + +Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude, +s'écria: + +--Nous n'avons que faire des propos d'un insensé ivre d'opium. + +Les mandarins, alors, se rassurant: + +--Les Poussahs n'inspirent que les très vieux bonzes des déserts. + +Et l'un des ministres: + +--C'est à notre examen, tout d'abord, de décider si le prétendu secret +dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d'être soumis à la +haute sagesse du roi. + +A quoi, les officiers irrités: + +--Et lui-même... peut-être n'est-il qu'un de ceux dont le poignard +n'attend, pour frapper le Maître, que l'instant où les yeux distraits... + +--Qu'on l'arrête! + +Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des +caractères sacrés: + +--Continue, dit-il, impassible. + +Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces +joues, un petit éventail en brins d'ébène: + +--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand +secret en le révélant à d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les +Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi +pour interprète:--O princes, non, je n'ai pas fumé d'opium, je n'ai pas +le visage d'un insensé, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce +que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut +également, s'il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi, +jugeras donc, en ton équité, s'il mérite le prix que je t'en +demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l'énoncent tu +ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son +prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle +d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l'insigne +princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or. + +En prononçant les mots «liangs d'or», une imperceptible teinte rose +monta aux joues de Tsë-i-la, qu'il voila d'un battement d'éventail. + +L'exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et +courrouça le coeur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'orgueil et +l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant +le jeune homme qui, intrépide, ajouta: + +--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l'inexprimable +dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te +paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder _cette_ récompense ou la +mort qu'il te plaira. + +Tchë-Tang se leva: + +--C'est juré, dit-il;--suis-moi. + + * * * * * + +Quelques moments après,--sous des voûtes qu'une lampe, suspendue +au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes +fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la +haute taille apparaissait, dans l'ombre, à trois pas de lui. Le roi se +tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite +s'appuyait sur le front d'un dragon de métal qui sortait de la muraille +et dont l'oeil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de +Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa +tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans +l'obscurité. + +Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre. + +--J'écoute, dit Tchë-Tang. + +--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète +Li-taï-pé.--Les dieux m'ont donné en génie, ce qu'ils t'ont donné en +puissance; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les +remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible, +sans désirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais, +au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j'ai vu ta +fille Li-tien-Së,--qu'encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des +grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-là, mon pinceau n'a +plus tracé de caractères, et je sens en moi qu'elle aussi songe au +rayonnement dont elle m'a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce +la plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j'ai voulu, par un +trait héroïque, d'une subtilité presque divine, m'élever, moi, passant, +ô roi! jusqu'à elle, ta fille! + +Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce +sur l'oeil du dragon. Les deux battants d'une porte roulèrent sans bruit +devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'un cachot voisin. + +Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient près d'un brasier où +chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie, +solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite +cage d'acier, ronde, trouée d'une ouverture circulaire. + +Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de la Mort terrible. Après +d'atroces brûlures, la victime était suspendue en l'air, par un poignet, +à cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attaché, en arrière, au +pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la +tête, et, l'ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir +introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au +condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les +ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain. + +A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus +résolus: + +--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement +Tsë-i-la. + +Les battants se refermèrent. + +--Ton secret? gronda Tchë-Tang. + +--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir! +dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est +elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là-haut, ceux qui +attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la +nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en +leurs coeurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle +pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur +angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine +hésiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais +je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n'est plus +qu'une question d'heures; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te +suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la +proie de tes assassins. + +«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l'heure, au +contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance +prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de +ton trône--et que là, m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu +mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--qu'après nous avoir +fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les +cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à cette vue tous ceux de tes +courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l'ombre, contre +toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu'à l'avenir nul +n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait +ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant +dans les conseils de l'État; donc il ne saurait être possible qu'une +chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la +soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée, +victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses +vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide, +et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour +paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant +inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que +consistât la valeur d'un secret, insufflé par les vieux génies de notre +Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possèdes_?... +C'est elle seule qu'il s'agissait de CRÉER! je l'ai fait. Le reste +dépend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai précisé les liangs d'or et +la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du +prix arraché à ta duplicité célèbre, l'épouvantable importance de mon +imaginaire secret. + +«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau, +exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon +maître, aux pensées de lumière,--je te déclare, en vérité, voici ce que +te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux! +Fais grâce, d'un coeur sous l'impression du Ciel! Menace d'être à +l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie +des peuples, en l'honneur de Fô (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi, +demain je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans +quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs +d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l'heure je +recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je présume +que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois +seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux +princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n'ai +que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux +m'ont donné la solidité du coeur et l'intelligence égale à celle, +n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes +grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge +Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu'en voyant mes yeux, elle te le +dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et +si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en +amour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de +vivre! Je n'en ai pas d'autres à te livrer.--Pèse, choisis et prononce! +J'ai parlé. + +Tsë-i-la se tut. + +Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre +silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers +le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda +fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments +indéfinissables. + +Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui +jetant son collier royal autour du cou: + +--Viens, dit-il. + +Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de +lumière et de liberté. + +Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune +éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi: + +--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait? +C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce +collier? + +--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte +vers le soleil. + + + + + AKËDYSSÉRIL + + + _A monsieur le Marquis de Salisbury_. + + +_Toute chose ne se constitue que de son vide._ + + Livres Hindous. + + +La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d'or; c'était +un soir des vieux âges; la mort de l'astre Souryâ, phénix du monde, +arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès. + +Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de +palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages +sur les vallées du Habad:--à leurs versants opposés s'alternaient, dans +les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues +de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'étouffante brise. +Là, dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets +retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu. + +Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l'éternel de +ses colonnades colossales dominait la cité: ses portails lamés d'or +réfractaient les clartés aériennes et, s'espaçant à ses alentours, les +cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs +de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les +étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux +s'enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants. + +L'eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des +distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence +du fleuve, et l'immense ville riveraine se déroulait en un désordre +oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux +coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parais où le +pyramidion du lingham de Sivà, l'ardent Wissikhor, semblait brûler dans +l'incendie de l'azur. + +Aux plus profonds lointains, l'allée circulaire des Puits, les +interminables habitations militaires, les bazars de la zone des +Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de +Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y +scintillaient déjà des lueurs d'étoiles. Et surplombant dans les cieux +mêmes, ces confins de l'horizon, de démesurées figures d'êtres divins, +sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient, +évasant leurs genoux dans l'immensité: c'étaient des cimes taillées en +forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l'abîme, à +l'extrémité d'un bras vertigineux, un lotus de pierre;--et l'immobilité +de ces présences inquiétait l'espace, effrayait la vie. + +Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de +gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.--La +multitude emplissait d'une allégresse grave les rues, les places +publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des +deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter, +de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé +chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures +sublimes, annonçait le retour d'Akëdysséril, de la jeune triomphatrice +des deux rois d'Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux +éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de +trame d'or, s'était illustrée à l'assaut d'Éléphanta par des faits +d'héroïsme qui avaient enflammé autour d'elle mille courages. + + * * * * * + +Akëdysséril était la fille d'un pâtre, Gwalior. + +Un jour, au profond d'un val des environs de Bénarès, par un automnal +midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux +bords d'une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur +d'aurochs, Sinjab, l'héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait +alors sur l'immense contrée du Habad. Et, sur l'instant même, le charme +de l'enfant prédestinée avait suscité, dans tout l'être du jeune prince, +un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens +de Sinjab qu'il l'élut, d'un coeur ébloui, pour sa seule épouse,--et +c'était ainsi que l'enfant du conducteur de troupeaux était devenue +conductrice de peuples. + +Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,--qu'elle +aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le vieux monarque, un +désespoir avait à ce point projeté l'ombre dont on succombe, que tous +entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l'aboiement des chiens +funèbres d'Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient dû élever, +à la hâte, un double tombeau. + +Désormais, n'était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le +prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür, +sous la tutelle auguste d'Akëdysséril, devait être transmise? + +Peut-être: nul ne délimitera la justice d'aucun droit chez les mortels. + +Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de +Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions +et d'un coeur tourmenté par l'avenir, s'était conduite en brillante +rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force, +le courage et l'amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques +largesses de dignités et d'or, se créer, à la cour de Séür, dans +l'armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'état, dans les +provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que, +d'heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd'hui, +des lendemains d'un avènement nouveau dont la nature, même, lui était +inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s'instruisit +au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril, dès que le rappel du +jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s'affranchir, +d'avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui +réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous +discutables devoirs, de la puissance royale. + +Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc +envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés +d'intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de +sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son +escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa +fiancée d'amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée. + +Et ce fut au moment où tous deux s'apparaissaient pour la première fois, +sur la route, aux clartés de la nuit. + +Depuis cette heure, prisonniers d'Akëdysséril, les deux adolescents +vivaient précipités du trône, isolés l'un de l'autre en deux palais que +séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde +sévère. + +Ce double isolement, une raison d'état le motivait: si l'un d'eux +parvenait à s'enfuir, l'autre demeurait en otage et, réalisant la loi de +prédestination promise aux fiancés dans l'Inde ancienne, ne s'étant +apparus cependant, qu'une fois, ils étaient devenus la pensée l'un de +l'autre et s'aimaient d'une ardeur éternelle. + + * * * * * + +Près d'une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la +dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement +ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante, +traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les +menaçant!--Son lucide esprit n'avait-il pas su augmenter la prospérité +de ses États! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la +région l'admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette +guerrière--si délicieuse qu'en recevoir la mort était une faveur qu'elle +ne prodiguait pas. + +Et puis, une légende de gloire s'était répandue touchant son étrange +valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l'avaient vue, +au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et +intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l'haodah lourd de pierreries +de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots +et de flèches, indiquer, d'un altier flamboiement de cimeterre, la +victoire. + +C'est pourquoi le retour d'Akëdysséril dans sa capitale, après un +guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports +de son peuple. + +Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n'en fut plus +distante que de très peu d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin +déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de +fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la +route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles, +laissant camper ses armées dans les villages environnants. + +Déjà, dans Bénarès, au profond de l'allée de Pryamvêda, des torches +couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de +lampes, en hâte, l'immense palais de Séür. La population cueillait des +branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l'avenue +du palais, transversale à l'allée des Richis, s'ouvrant sur la place de +Kama; l'on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en +écoutant frémir la terre sous l'irruption des chars de guerre, des +fantassins en marche et des flots de cavalerie. + +Soudain, l'on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des +cliquetis d'armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de +ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute +part, des cohortes d'avant-garde entraient dans la ville, enseignes +hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs +sowaris. + +Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte de Surate était couverte +de ces fauves tapis d'Irmensul--et des lointaines manufactures +d'Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des +marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques. + +Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers +et des sycomores, le long de l'avenue du Gange, flottaient de riches +étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte +d'Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un +éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes, +d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès +duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait +des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'Éléphanta--de +la poudre d'or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d'une +torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes +combats de rhinocéros qu'idolâtraient les Hindous. Les habitants +redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la +reine; ils questionnaient les haletants éclaireurs; à grand'peine, ils +étaient rassurés. + +Dans un espace laissé libre, entre d'élevés et lourd trépieds de bronze +d'où s'échappaient de bleuâtres vapeurs d'encens, se tordaient, en des +guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes; elles +jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de +poignards, simulaient des mouvements de volupté,--des disputes, aussi, +pour donner à leurs traits une animation;--c'était à l'entrée de +l'avenue des Richis sur le chemin du palais. + + * * * * * + +A l'autre extrémité de la place de Kama s'ouvrait, silencieusement, la +plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le +regard. Elle s'étendait, déserte, assombrissant, sur son profond +parcours à l'abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant +l'entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres, +faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons +d'une musique aiguë. + +C'était l'avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût +aventuré sous l'épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient +accoutumés à n'en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie +oppressait, aujourd'hui, les coeurs, on ne prenait aucune attention à +cette avenue. On eût dit qu'elle n'arrondissait pas là, béante, ses +ténèbres, avec son aspect de songe. D'après une très vieille tradition, +à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des +feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la +terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l'étendue était toute +pénétrée de l'ombre même de Sivà. + + * * * * * + +Tous les yeux interrogeaient l'horizon.--Viendrait-elle avant que montât +la nuit? Et c'était une impatience à la fois recueillie et joyeuse. + +Cependant le crépuscule s'azurait, les flammes dorées s'éteignaient et, +dans la pâleur du ciel, déjà,--des étoiles... + +Au moment où le globe divin oscillait au bord de l'espace, prêt à +s'abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les +vapeurs occidentales,--et voici qu'en cet instant même, au sortir des +défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la +route de Surate, apparurent, en des étincellements d'épaisses +poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des +chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts +de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères +d'airain d'où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement +de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes +coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de +chaque pas. Puis, escortant l'attirail roulant des machines de siège, et +les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des +litières de feuilles, gisaient les blessés, d'autres troupes de pied, +les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les chariots des +vivres. C'était là presque toute l'avant-garde; ils descendaient, en +hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement +par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales, +encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient +sur Bénarès. + +Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la +route, criant différents ordres, et suivie d'un roulis de pesants +traîneaux d'où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des +richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse, +secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux +tigrés, les deux rois d'Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe +dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs. + +Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants, +montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant, +quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc +transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c'étaient les +belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible. + +Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d'un demi-orbe formé +de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de +guerriers d'élite--que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l'immense +vision d'un enveloppement d'armées--apparut l'éléphant noir, aux +défenses dorées, d'Akëdysséril. + +A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois +d'orgueil et d'épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante +acclamation; des milliers de palmes, agitées, s'élevèrent; ce fut une +enthousiaste furie de joie. + +Déjà, dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine +du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait, +mystiquement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On +apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s'agrafait +son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main +gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l'exemple des Dêvas +sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa +main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouillé d'une +rosée de rubis. + +Le soir, qui l'illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les +jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de +l'espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut, +latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de +palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes +des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des +haches. + +Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches. + +Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle +effroyable masquait l'espace une monstrueuse nuée noire, mouvante, +sembla s'élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et +graduellement--du ras de l'horizon: c'était l'armée qui surgissait +derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses +puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements +étaient préparés dans les bourgs prochains. + +Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de +l'Entrée-du-Septentrion que d'une portée de flèches, les cortèges +s'avancèrent sur la route pour l'accueillir. + +Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d'Akëdysséril. + + * * * * * + +Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La +pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d'un bandeau fané dans les +batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d'or, la pâleur de son +front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et +musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux +bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d'un charme oppressif +qui, d'abord, inspirait plutôt le trouble que l'amour. Pourtant des +enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de +l'avoir vue. + +Une lueur d'ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son +corps: telles ces transparences dont l'aube, voilée par les cimes +hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement. + +Sous l'horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu +sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux, +surchargés de rêves, dispensaient autour d'elle une magie +transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils +saturaient d'inconnus enchantements l'étrangeté fatale de ce visage, +dont la beauté ne s'oubliait plus. + +Et le saillant des tempes altières, l'ovale subtil des joues, les +cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche +touchée d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce +sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet +ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus +magnétique séduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux +étoilées. + +Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri. + +Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les +jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole, +s'émerveillait des infinis désirs qu'élevait, sur ses pas, l'héroïque +maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux. + +Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses +mélancolies de cette femme, le son d'or de son rire,--mordre, presser +idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce coeur, en des baisers +partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes +de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s'y perdre--en l'abîme +de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d'où se +réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux +chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d'où sortait +cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs +d'armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures +reçues là, sous ses prunelles. + +Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entière, +s'exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle... +que,--dans l'animation, surtout des mêlées,--un charme torturait autour +d'elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à +son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard +surhumain, si délirant qu'elle semblait s'y donner. + +C'étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle +seule connus et qui s'évoquaient en ses sommeils. + + * * * * * + +Telle apparaissait Akëdysséril, à l'entrée, maintenant de la citadelle. +Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d'amour +dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les +chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les +voûtes et s'irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d'allégresse +de son peuple l'appelaient: poussant donc son éléphant noir sous le +porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra +dans Bénarès. + +Soudainement, ses regards tombèrent sur l'avenue décriée au fond de +laquelle s'accusait, dans l'éloignement, l'antique, l'énorme façade +écrasée du temple de Sivà. + +Tressaillant--d'un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta un +ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l'hodah sur les +flancs de l'animal. + +Elle descendit légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres évoqués +par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques +noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission +très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle. + +On s'écarta, d'après un voeu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés +autour d'elle chuchotèrent, l'un après l'autre, longtemps, longtemps, de +très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur +la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu'elle écoutait, que +son pâlissant visage s'éclaira, tout à coup, d'un affreux reflet +menaçant. + +Elle se détourna; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence +de la place muette: + +--Un char! s'écria-t-elle. + +Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux +rênes de soie tressée de fils d'airain. + +Bondissant à la place quittée: + +--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle, + +Et, de ses yeux fixes, elle considérait l'avenue déserte. Indifférente à +la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville +interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'étincelles, +renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur +des roues, s'enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs +ombrages de Sivà, qui prolongeaient l'horreur de leur solitude jusqu'au +temple fatal. + +On la vit bientôt décroître, dans l'éloignement, devenir une +clarté,--puis, comme une scintillation d'étoile... + +Enfin, tous, confusément, l'aperçurent, lorsque, parvenue à l'éclaircie +septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques +au delà desquelles, sur la hauteur, s'étendaient les parvis du +sanctuaire et ses colonnades profondes. + +Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait, +maintenant, là-bas, les marches redoutées. + +Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de +son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion, +comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu'à la +place de Kama. + +Au troisième appel, les mystérieux battants s'ouvrirent sans aucun +bruit. Akëdysséril, comme une vision, s'avança dans l'intérieur de +l'édifice. + +Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques, +distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur +elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la +demeure du dieu. + + * * * * * + +La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s'aventura +sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles +des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses +pas. + +Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux +creusés, du seul côté de l'Occident, au plus épais des hautes murailles, +éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le +crépuscule de l'enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de +la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu'elle +affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées +obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des +dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe +d'or. + +Au fond, sur des blocs--entassés--de porphyre rouge, surgissait une +formidable vision de pierre, couleur de nuit. + +Le colosse, assis, s'élargissait en l'écartement de ses jambes, +configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l'Existence +Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul +apparaissait. L'inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée, +sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son +sein funèbre,--et ses genoux, s'étendant à travers l'espace, touchaient, +des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l'exhaussement de trois +degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles +cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà. + +Là, derrière les plis impénétrables, s'allongeait, disposée en pente +vers les portiques, la Pierre des Immolations. + +Depuis les âges obscurs de l'Inde, à l'approche de tous les minuits, les +brahmes sivaïtes, au grondement d'un gong d'appel, débordaient de leurs +souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain--qui, +parfois, était accouru s'offrir de lui-même, transporté du dédain de +vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l'autel, car aucune +lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la +Pierre cette victime nue et que des entraves d'airain retenaient aux +quatre membres. + +Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l'entourage +recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur +de Sivà, séparant d'un arrêt chacun de ses pas, s'avançait... puis, se +penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul coup de sa large lame +ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste. + +Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dévotion à la divinité +destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et, +plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu'il élargissait avec +force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis, il en retirait ses bras, +les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine +le coeur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient +entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux. + +Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, râlait +autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la +Lumière) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait +retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les +suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la +vie, le long du ventre apaisé du dieu. + +Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du +temple ne retentissaient jamais que d'un grand cri. + + * * * * * + +Ce soir-là, debout sur le triple degré au-delà duquel s'étalait, ainsi +long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant +visible des solitudes du temple:--et l'aspect de cet homme était aussi +glaçant que l'aspect de son dieu. + +La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d'un haillon +sombre,--et dont l'ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre +aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,--se +détachait sur l'ensanglantement des lourdes draperies. + +L'impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et +chauve, qu'effleurait en cet instant sur le fuyant d'une tempe, le feu +d'une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous +leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne +pouvoir distinguer que l'Invisible. + +Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d'aigle sur une bouche +pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et +qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait +seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement +chargée par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie, +sauf l'animation, semblait détruite en ce spectral ascète. + +Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de +Sivà, le prêtre aux mains affreuses,--l'Anachorète au nom de lui-même +oublié--et dont nul mortel n'eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu'à +travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du +tigre. + + * * * * * + +Or, c'était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril: c'était bien cet +homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les +houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses +lèvres! + +Arrivée, enfin, devant lui, la reine s'arrêta, le considéra pendant un +instant sans une parole, puis, d'une voix qui retentit ferme, jeune, +vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau: + +--«Brahmane, je sais que tu t'es affranchi de nos joies, de nos désirs, +de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les +siècles. Tu marches environné des brumes d'une légende divine. Un pâtre, +des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de boeufs sauvages +t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front +dans les immenses clartés de l'orage et, tout illuminé d'éclairs dont la +vertu brûlante s'émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu +réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu +que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en +esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir. + +«Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux +épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et +mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité +neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.» + +Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses +regards vers le grand visage d'ombre perdu dans les hautes ténèbres du +temple: + +--Sivà! cria-t-elle, dieu dont l'invisible vol revêt de terreur jusqu'à +la lumière du soleil,--dieu qui devant l'IRRÉVÉLÉ te dressas, improuvant +et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!--si +j'ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence +exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d'un +jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton +prêtre. + +«Ressouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intéresser si +étrangement aux plaintes humaines! Peu d'aurores avaient brillé sur mon +règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l'Iaxarte et +l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la +Sogdiane,--dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière +Yelka.--Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette +guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais +me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, +hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.--Si j'étais une conquérante, +Sedjnour n'était-il pas issu de la race d'Ebbahâr, le plus ancien des +rois? + +«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les +rebelles qui m'ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des +inscriptions durables. + +«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d'autres +guerres, le Conseil de mes vizirs d'État, dans Bénarès, statua +d'anéantir l'objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un +décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa +fiancée,--et l'Inde m'adjura d'en hâter l'exécution pour assurer, enfin, +la stabilité de mon trône et de la paix. + +«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en +bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je +m'accordais avec tristesse--ô dieu des méditations désespérées! cette +inévitable iniquité!... mais qu'ils devinssent mes victimes?... Lâcheté +d'un coeur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les +fiertés de mon être--Et puis, ô dieu des victoires! je ne suis point +cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plaît à +voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont +faites de clémence--et, comme l'une de mes soeurs de gloire, Sivà, je fus +élevée par des colombes. + +«Cependant, l'existence de ces enfants était un constant péril. Il +fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause, +sans doute, ferait verser encore! Avais-je le droit de les laisser +vivre, moi, reine? + + * * * * * + +«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux,--pour +juger s'ils étaient dignes de l'anxiété dont se tourmentait mon âme.--Un +jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revêtis mes vêtements +d'autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de +mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures +perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange. + +«O Sivà! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai +seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure +veuve, une mélancolie de vivre m'accabla: je me sentis plus troublée que +je ne l'aurais cru possible! + +«O couple pur d'êtres charmants qui s'étonnaient sans me haïr! Leur +existence ne palpitait que d'un espoir: leur union d'amour!... libres ou +captifs!... fût-ce même dans l'exil!... Cet adolescent royal, aux +regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab! +Cette enfant chaste et si aimante, si belle! leurs âmes séparées, mais +non désunies, s'appelaient et se savaient l'une à l'autre! N'est-ce donc +pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre +Inde sublime, le sentiment de l'amour! Fidèle, immortellement! + +«Eux, un danger, Sivà?--Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait +grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait +en souriant, de m'en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux +de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me +fait pâlir!... S'aimer! Tel était--ainsi que pour son amante +Yalka--l'unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que +j'allais les réunir vite--puisque je fus aimée et que j'étais +fidèle!...» + + * * * * * + +Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses +mains radieuses, continua: + +--«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non! +Jamais!--Cependant, que résoudre? Puisque la mort, seule, peut mettra +fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d'un +prince--et que l'Inde me demandait la paix?... Déjà d'autres rébellions +menaçaient: il me fallait encore m'armer contre +l'Indo-Scythie...--Soudainement, une étrange pensée m'illumina! C'était +la veille du jour où j'allais marcher contre les aborigènes des monts +arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà! Quittant, de nuit, +mon palais, j'accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinité morose!--Et +je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife. + +«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur +s'éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l'admiration des +peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé--non, rien ne +peut égaler en joie les premières délices de l'Amour ni ses voluptueuses +tortures. Si l'on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne +battrait plus depuis l'heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva +sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes! + +«Cependant, si par quelque enchantement, il était possible--que ces +enfants condamnés _mourussent d'une joie si vive, si pénétrante, si +encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la +vie_? Oui, par l'une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme +des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,--l'exalter par +quelque vertu de Sivà,--d'un embrasement de désirs... peut-être le feu +de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de +leurs sens en un évanouissement sans réveil!--Ah! si cette mort céleste +était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se +la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur +douceur et de leur beauté. + +«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse +divine, me répondit avec tranquillité: + +--«Reine, j'accomplirai ton désir!» + +«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes +ordres, des palais de mes captifs.--Consolée, d'avance, par la beauté de +mon crime, je me départis en armes, l'aube suivante, vers +l'Arachosie,--d'où je reviens, victorieuse encore, Sivà! grâce à ton +ombre et à mes guerriers, ce soir. + +«Or, tout à l'heure, au franchir des citadelles, j'eus souci de la +fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà +songeuse d'offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple, +lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont révélé quelle fut, envers moi, la +duplicité de ce très vieux homme-ci.» + +La souveraine veuve regarda le fakir: à peine si sa voix décelait, en de +légers tremblements, la fureur qu'elle dominait. + +--«Démens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles délices tu tins à +fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise? sous +les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? En quels +inconnus frémissements d'amour tu fis vibrer leurs sens jusqu'à cet +alanguissement mortel où je rêvais que s'éteignissent leurs deux êtres! +Non! tais-toi. + +«Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t'observaient--et j'ai +lieu d'estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes +yeux! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime, +n'étant pas de celles qui subissent des enchantements!... + +«O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue,--et toi, pâle Yelka, si douce, ô +vierge! Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu'il +faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui +n'ont pas aimé. + +«Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oubliée me cacha cette +haine qu'il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils +sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente +postérité!...--Car de quel autre mobile s'expliquer ton oeuvre, brahmane? +à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta +stérile vieillesse, tu n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la +perfection de leur double supplice, comment le croire? + +«Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas? _rien qu'avec des +paroles_, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie, +jusqu'à ce qu'enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se +réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t'avoir +entendu! + +«Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre;--et +c'est par dédain, sache-le, que je n'envoie pas, à l'instant même, ta +tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure.» + +Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des +accents amers: + +«Aussitôt que l'austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires +âmes, tu commenças cette oeuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur +mutuelle tendresse que tu pris, d'abord, à tâche de détruire. Au souffle +de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d'amour en ces +jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour +ta joie,--je vais te le dire! + +«Vieillard, il te fallut que chacun d'eux se sentit solitaire! Eh +bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d'eux ne +devait-il pas survivre à l'oublié, et régner, grâce à mes voeux, en des +pays lointains,--aux côtés d'un être royal et plein d'amour, aujourd'hui +préféré déjà_?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu +savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants, +échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes +vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout à +l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le +feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des +jalousies, par la mélancolie de l'abandon, tu sus en irriter les désirs +jusqu'à les rendre follement charnels--à cause de cette croyance où tu +plongeais leurs coeurs, l'impossibilité de toute possession l'un de +l'autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te +faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs, +d'épouvante, d'illusions mortes et d'adieux. + +«Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes: elles m'ont éclairé +sur certaine détestable puissance dont tu disposes! Ils ont attesté, en +un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est +redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des +vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent, à ton gré, des +éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux +qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et, +lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet +art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en...» + +La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d'une lueur, +entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible, +perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l'analyse où ses pensées +s'aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout +de l'un de ses sourcils, en étendant l'autre main vers le brahme: + +...--«en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et +suivies d'affreux silences... Puis,--des inflexions, très singulières, +de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu épies, +sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors--mystère de toute +raison vaincue!--d'étranges _consonances_, oui, presque nulles de +signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te +suffisent pour éclairer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes +inquiétudes! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse +bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te +regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, +alors, les reflets bleus froids des glaives, de l'écaille des dragons, +des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, +étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour +à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter--pour les toujours +décevoir--les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu +convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta +menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle +malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour +dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules, +importent!--tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D'un flair +louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence +qui t'écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l'esprit que tu te +proposas ainsi de pénétrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosive +tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente--et qui +devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre--que vivre perd toute +saveur, que le front se penche, accablé, que l'azur semble souillé +depuis ton regard, que le coeur se serre à jamais--et que des êtres +simples en peuvent mourir. C'est donc sous l'énergie de ce langage +meurtrier--ton privilège, brahmane!--que tu te complus et t'acharnas, +jour à jour, à froisser--comme entre les ossements de tes mains--le +double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux +roses dans la nuit! + +«Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans +larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse +dépassa ce que leurs coeurs pouvaient supporter sans cesser de battre, +lorsqu'ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés, +tu sus augmenter en chacun d'eux, tout à coup, cette soif de perdre +jusqu'au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d'exister sans +fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant +de leurs trop insatiables désirs l'un de l'autre.--Et cette nuit, cette +nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve,--te disant, +peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.» + +Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole. + +--«Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu +t'engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l'interprète sacrilège +de ton dieu, dont tu as compromis l'éternelle intégrité par ta +traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie, +l'être même de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir +pourquoi tu m'as bravée: pour quel motif ce long attentat n'a point +fatigué ta persévérance!... Tu vas me répondre.» + + * * * * * + +Elle se détourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs +ensevelies dans l'obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement +stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les +échos des immenses salles autour d'elle: + +--«Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de +cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par +intervalles,--révélés, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez +sur les murailles,--écoutez la menaçante voix d'une femme +qui,--servante, hier encore, de ceux-là--qui entendent les symboles et +tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car +ses paroles ne sont point vaines j'en ai pesé, froidement, +l'imprudence--et ce n'est pas à moi de trembler. + +«Si, dans l'instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à +ma demande en d'imprécises réponses,--avant une heure, moi, je le jure! +Akëdysséril!--entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout, +au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant +l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de +votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et +qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle +enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et cette nuit, +toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j'en +effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu'il +s'écroulera dans l'aurore et que j'écraserai le monstrueux simulacre +vide où veilla, durant des siècles, l'esprit même de Sivà! Mes milices, +dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les +auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de +demain--si demain nous éclaire--ait atteint le haut du ciel! Et le soir, +lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant qui les autres de +la terre s'humilient--aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines +poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je +reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières, sur mes noirs +éléphants, fouler le sol où s'éleva le vieux temple!... Couronnées de +frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous +entre-choquerons nos coupes d'or, en criant aux étoiles, avec des chants +de victoire et d'amour, les noms des deux ombres vengées! Et ceci, +pendant que mes exécuteurs enverront, l'une après l'autre, du haut des +amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos +têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir +imagine!... J'ai dit.» + +La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante, +abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se +tut. + + * * * * * + +Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit, +lui répondit d'une voix sans timbre: + +--«Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu +nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trésors--semés, +dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple--où nul +mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser! Tu parles de détruire cette +demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destinées,--que d'exhorter +des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres! L'Esprit qui +anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu'elles représentent: +lui révoqué, le temple, en réalité, n'est plus. Tu oublies que c'est lui +seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l'autorité dont les +armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui +seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous +l'accident desquels il s'incorpore ici. Quand donc le sacrilège +atteignit-il d'autre dieu... que l'être même de celui qui fut assez +infortuné pour le commettre? + +«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus +spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices +sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre +raison de dépendre des fumées d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur +ou d'un désir. J'accueillis tes voeux parce qu'ils étaient beaux et +sombres, même en leur féminine frivolité,--m'engageant à les +réaliser,--par déférence pour le sang qui te couvre.--Et voici que, dès +les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet à des +intelligences de délateurs--que je n'ai même pas daigné voir--pour +juger, pour accuser et pour maudire mon oeuvre, de préférence à +t'adresser simplement à moi, tout d'abord, pour en connaître. + +«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent +encore les échos de cet édifice,--et s'il me plût d'entendre jusqu'à la +fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c'est que,--fût-elle +sans base et sans cause,--la colère des jeunes tueuses, dont les yeux +sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à +Sivà. + +«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires--et ne sais ce qui réalise! Tu +regardes un but et ne t'inquiètes point de l'unique moyen de +l'atteindre.--Tu demandas s'il était au pouvoir de la Science divine +d'induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite +violence de l'Amour détruirait en eux, dans la lueur d'un même instant, +les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une +réflexion toute naturelle devais-je mettre en oeuvre pour satisfaire à +l'imaginaire de ce dessein?--Écoute: et daigne te souvenir. + +«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab +te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge, +t'écriais-tu, n'a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon +ce que tu m'attestas, était d'avoir survécu à ce grave ravissement. + +«C'est que,--rappelle-toi,--déjà favorisée d'un sceptre, l'esprit +troublé d'ambitieuses songeries, l'âme disséminée en mille soucis +d'avenir, il n'était plus en ton pouvoir de te donner tout entière. +Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton +être et, ne t'appartenant plus en totalité tu te ressaisissais +obscurément et malgré toi--jusqu'en ce conjugal charme de +l'embrassement--aux attirances de ces choses étrangères à l'Amour. + +«Pourquoi, dès lors, t'étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu +n'as pas couru? + +«Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente +l'ivresse des cieux, d'avant-coureurs parfums de baisers dont l'idéal +avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future. +Considère ton veuvage, ô belle veuve d'amour qui sais si distraitement +survivre à ta douleur! Comment la possession t'aurait-elle tuée, d'un +être--dont la perte même te voit vivre? + +«C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'étoilée. Son +étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus +crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les +autres. L'éclair de Kamadéva, le Seigneur de l'amour, ne les traversa +que d'une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n'est pas +en ces douces nuits que les coeurs humains peuvent subir le choc de sa +puissante foudre. + +«Non!... Ce n'est que dans les nuits désespérées, noires et +désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses +perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l'être, +hormis l'amour seul;--c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi +rouge éclair peut luire, sillonner l'étendue et anéantir ceux qu'il +frappe! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement +pénétrer les coeurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre +en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu +que l'intensité d'une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi +pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute +l'âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer! + +«C'est pourquoi j'ai accumulé beaucoup de nuits dans l'être de ces deux +enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n'ont pu le +dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont +disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants +délateurs connaissent, par exemple, l'intérieur de ces grands rochers du +sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se +précipiter dans le Gange?» + + * * * * * + +Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la +lueur de ses yeux, s'écria, ne dominant plus son courroux: + +--«Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences +qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, à +travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah +t'appelle. Sois donc anéanti!» + +Son arme décrivit un flamboiement dans l'obscurité. Un instant de plus, +et l'ascète, séparé par les reins sous l'atteinte robuste du jeune +bras,--n'était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle, et le +bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du +temple. + +C'est que--sans même relever les paupières sur l'accusatrice--le pontife +sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul +mot: + +--«Regarde». + + * * * * * + +A cette parole s'étaient écartés les pans du grand voile de l'autel de +Sivà, laissant apercevoir l'intérieur de la caverne que surplombait le +dieu. + +Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux, +soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis +sanglants. + +Au fond de ce lieu d'horreur, les trépieds étaient allumés comme à +l'heure d'un sacrifice. L'esprit de Sivà s'opposant, dans les symboles, +à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées +par les courbures de hautes plaques d'or, réverbéraient d'inquiétantes +clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se +tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute. + +Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d'une +pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs +transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs +corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d'une aube +éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l'âme; et cette aurore +secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité. + +Certes, quelque transport d'une félicité divine, passant les forces de +sensation que les dieux ont mesurées aux humains--avait dû les délivrer +de vivre, car l'éclair de la Mort en avait figé l'expressif reflet sur +leurs visages! Oui, tous deux portaient l'empreinte de l'idéale joie +dont la soudaineté les avait foudroyés. + +Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils +gardaient l'attitude, encore, où la Mort--que, sûrement, ils n'avaient +point remarquée--était venue les surprendre effleurant leurs êtres de +son ombre. Ils s'étaient évanouis, perdus en elle, insolitement, +laissant la dualité de leurs essences en fusion s'abîmer en cet unique +instant d'un amour--que nul autre couple vivant n'aura connu jamais. + +Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d'une volupté +seulement accessible à des coeurs immortels. + +La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait +défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l'être de son +être, l'âme de son désir;--et celle-ci, dont la blanche tête était +renversée sur le mouvement d'un bras jeté à l'entour du cou de son +bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L'auguste main +de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux, +brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses +lèvres, entr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier +baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu, sans doute, +attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses +lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum +de son sein virginal qu'elle pressait encore contre cette poitrine +adorée!... Et c'était au moment même où toutes les défaillances, où tous +les adieux, toutes les tortures d'âme s'effaçaient à peine sous le +mutuel transport de leur soudaine union! + +Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d'inespérées +et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l'intime +choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais +irréalisable, les avaient emportés, d'un seul coup d'aile, hors de cette +vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été, +pour eux, de survivre à cet instant non pareil! + + * * * * * + +Akëdysséril considérait, en silence, l'oeuvre merveilleuse du grand +prêtre de Sivà. + +--«Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller, +ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie? dit l'impénétrable +fakir d'un accent dont l'ironie austère triomphait:--vois, reine, te +voici leur envieuse!» + +Elle ne répondit pas: une émotion sublime voilait ses yeux. Elle +admirait, se joignant les mains sur une épaule, l'accomplissement de son +rêve inouï. + +Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et +de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se firent +entendre de l'intérieur du temple--dont les portails roulèrent +lourdement, sur les dalles intérieures. + +Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée +encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s'était +détournée,--les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en +main, l'air meurtrier. + +Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d'Apsarâs +menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu'était devenue +leur maîtresse: elles se contenaient à peine d'envahir la demeure du +dieu. + + * * * * * + +Autour d'elles, au loin, l'armée, dans la nuit. + +Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le +devoir d'oublier la beauté des rêves! et jusqu'aux adieux de l'amour +perdu,--tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond +soupir, le sein d'Akëdysséril: et les deux premières larmes, les +dernières aussi! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis +de ses joues divines. + +Mais--bientôt--ce fut comme si un dieu eût passé!--Redressant sa haute +taille sur la marche suprême de l'autel: + +--«Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix +connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du +sombre édifice--vous avez décidé la mort d'un prince, héritier du trône +de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal: vous avez condamné à +périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche +région, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici! + +«Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l'abîme de +l'esprit, s'efforcent vers le Çwargâ divin!--Chantez, pour elles, +guerrières, et vous, ô chers guerriers! l'hymne du Yadjnour-Vêda, la +parole du Bonheur! Que l'Inde, sous mon règne, hélas! enfin à ce prix +pacifiée, refleurisse, à l'image de son lotus, l'éternelle Fleur!... +Mais qu'aussi les coeurs se serrent de ceux dont l'âme est grave: car une +grandeur de l'Asie s'est évanouie sur cette pierre!... La sublime race +d'Ebbahâr est éteinte.» + + + + + TABLE + + +L'amour suprême +Sagacité d'Aspasie +Le secret de l'échafaud +L'instant de Dieu +Une profession nouvelle +L'agence du Chandelier d'Or +La légende de l'éléphant blanc +Catalina +Les expériences du Dr Crookes +Le droit du passé +Le tzar et les grands-ducs +L'aventure de Tsë-i-la +Akëdysséril + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by +Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) *** + +***** This file should be named 17623-8.txt or 17623-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/2/17623/ + +Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le secret de l'échafaud (1888) + +Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +Release Date: January 29, 2006 [EBook #17623] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="text"> + +<h2>COMTE DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM</h2> + +<h1>LE SECRET DE L’ÉCHAFAUD</h1> + + + + +<h3 class="tablet"> TABLE +</h3> + +<p class="table"><a href="#1">L’amour suprême</a></p> +<p class="table"><a href="#2">Sagacité d’Aspasie</a></p> +<p class="table"><a href="#3">Le secret de l’échafaud</a></p> +<p class="table"><a href="#4">L’instant de Dieu</a></p> +<p class="table"><a href="#5">Une profession nouvelle</a></p> +<p class="table"><a href="#6">L’agence du Chandelier d’Or</a></p> +<p class="table"><a href="#7">La légende de l’éléphant blanc</a></p> +<p class="table"><a href="#8">Catalina</a></p> +<p class="table"><a href="#9">Les expériences du Dr Crookes</a></p> +<p class="table"><a href="#10">Le droit du passé</a></p> +<p class="table"><a href="#11">Le tzar et les grands-ducs</a></p> +<p class="table"><a href="#12">L’aventure de Tsë-i-la</a></p> +<p class="table"><a href="#13">Akëdysséril</a></p> + +<h3><a name="1"></a> L’AMOUR SUPRÊME +</h3> + + +<p class="quote"><i>Les cœurs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en +honneur.</i> +</p> + +<p class="sign"><span class="sc">St-Bernard</span>. +</p> + + +<p>Ainsi l’humanité, subissant, à travers les âges, l’enchantement du +mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré. +</p> + +<p>Toujours elle en divinisa l’immuable essence, transparue sous le voile +de la vie, — car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur +humain les fugitives illusions de l’amour terrestre, lui font toujours +pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière +créatrice d’où il émane. +</p> + +<p>Et c’est pourquoi bien des amants — oh<small class="f"> </small>! les prédestinés<small class="f"> </small>! — ont su, dès +ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers, +renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase +nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les +mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la +Mort n’inspire que des battements d’espérance<small class="f"> </small>; en eux, une sorte +d’Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître +qu’immortel : ils n’ont accepté de la terre que l’effort seul qu’elle +nécessite pour s’en détacher. +</p> + +<p>Si donc il est vrai qu’un tel amour ne puisse être exprimé que par qui +l’éprouve, et puisque l’aveu, l’analyse ou l’exemple n’en sauraient être +qu’auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes, +favorisé qu’il fût de ce sentiment d’en haut, n’en doit-il pas la +fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l’âme, un exil<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en +toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles +hasards mondains, cette sublime aventure m’arriva. +</p> + +<p>Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me +trouvai, par ce beau soir de printemps de l’année 1868, à cette fête +donnée à l’hôtel des Affaires étrangères. +</p> + +<p>Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux +Affaires. Or, la surveille, à table, chez l’un de nos amis, j’avais +manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M. +de Marmier avait poussé l’urbanité jusqu’à me venir prendre chez moi, +rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix +heures et demie. +</p> + +<p>Après les présentations d’usage, je quittai mon aimable introducteur et +m’orientai. +</p> + +<p>Le coup d’œil du bal était éclatant<small class="f"> </small>; les cristaux des lustres lourds +flambaient sur des fronts et des sourires officiels<small class="f"> </small>; les toilettes +fastueuses jetaient des parfums<small class="f"> </small>; de la neige vivante palpitait aux bords +tout en fleur des corsages<small class="f"> </small>; le satiné des épaules, que des diamants +mouillaient de lueurs, miroitait. +</p> + +<p>Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits +noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement, +l’éclair d’une plaque aux rayons d’or neuf. Des jeunes filles, assises, +en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le +carnet au bout des gants, l’instant d’une contredanse. Ici, des attachés +d’ambassade, aux boutonnières surchargées d’ordres en pierreries, +passaient<small class="f"> </small>; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la +croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse +d’aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les +yeux de ces élus de l’inconstante Fortune. +</p> + +<p>Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi +lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient, +attentives, l’éventail aux lèvres, aux bras de « conseillers » de +chancelleries<small class="f"> </small>; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre. +Un vague souci semblait d’ordonnance sur tous les fronts. — En résumé, la +fête me paraissait un bal de fantômes, et je m’imaginais que, d’un +moment à l’autre, l’invisible montreur de ces ombres magiques allait +s’écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel : +« Disparaissez<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>Avec l’indolence ennuyée qu’impose l’étiquette, je traversai donc cette +pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont +j’entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d’une vaste croisée +grand’ouverte invitait mon désir de solitude<small class="f"> </small>; je vins m’y accouder. Et, +là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris +nocturne qui, de l’Arc-de-l’Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Ah<small class="f"> </small>! l’étincelante nuit<small class="f"> </small>! De toutes parts, jusqu’à l’horizon, des myriades +de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l’espace. Au delà des quais et +des ponts sillonnés de lueurs d’équipages, les lourds feuillages des +Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux +souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de +l’étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l’eau +sombre : la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune. +Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des +arbustes, en paraissaient les fleurs d’or. Une rumeur, dans l’immensité, +s’enflait ou diminuait, respiration de l’étrange capitale : cette houle +se mêlait à cette illumination. +</p> + +<p>Et des mesures de valses s’envolaient, du brillant des violons, dans la +nuit. +</p> + +<p>Au brusque souvenir du roi dans l’exil, il me vint des pensers de deuil, +une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant +de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de +subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me +firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils +décelaient. +</p> + +<p>Dans l’embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté +à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade. +</p> + +<p>En vérité, son seul aspect, l’impression qui sortait de toute sa +personne, me troublèrent, à l’instant même, au point que j’oubliai +toutes les éblouissantes visions environnantes<small class="f"> </small>! Où donc avais-je vu déjà +ce visage<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Oh<small class="f"> </small>! comment se pouvait-il qu’une physionomie d’un charme si élevé, +respirant une si chaste dignité de cœur, comment se pouvait-il que cette +sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique +espoir — c’était lisible en elle — se trouvât égarée en cette mondaine +fête<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître +cette jeune femme<small class="f"> </small>; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des +adieux, s’évoquaient autour d’elle<small class="f"> </small>! Et, confusément, au loin, je +revoyais des soirées d’un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux +château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria +réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers. +</p> + +<p>Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d’un nom +oublié, me revinrent à l’esprit : +</p> + +<p> — Mademoiselle d’Aubelleyne<small class="f"> </small>! me dis-je. +</p> + +<p>Au temps dont j’avais mémoire, Lysiane d’Aubelleyne était encore une +enfant : je n’étais, moi, qu’un assez ombrageux adolescent et, sous les +séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des +promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard +à l’heure du lever des étoiles. Et — je me rappelais<small class="f"> </small>! — la gravité, si +étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs +sujets préférés, nous avaient révélé l’un à l’autre mille affinités +d’âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels +peut-être<small class="f"> </small>! avaient passé. +</p> + +<p>A cette époque, depuis déjà deux années, elle n’avait plus de mère. Le +baron d’Aubelleyne, aussitôt l’atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé +sa démission de commandant de vaisseau, s’était retiré tristement, avec +ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n’était plus qu’à de +rares occasions que l’on se produisait dans le monde des alentours. +</p> + +<p>Cette réclusion n’offrait rien qui dût affliger une jeune fille « née +avec le mal du ciel », selon l’expression du pays. Le vœu de « rester +demoiselle », que l’on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux +lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait, +au contraire, dans l’isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès +d’un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C’était +volontiers qu’elle s’accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sœur, +s’occupant humblement du château, de ses chers indigents, des +religieuses de la contrée, dédaigneuse d’un autre avenir. +</p> + +<p>Dispensatrice, déjà, d’œuvres bénies, elle se réalisait en cette +existence d’aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son +être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une +lampe d’or brûle dans un sanctuaire. +</p> + +<p>Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues +rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais, +soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon +nocturne — et que son apparition sortait de cette fête<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Oui, c’était bien elle<small class="f"> </small>! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des +êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté. +Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale, +inondant l’ovale exquis du visage, s’alliait, éclairée par deux +rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas +blancs qui s’épanouissaient avant d’y mourir. +</p> + +<p>Sa toilette, d’une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela +même, était de soie lamée, d’un noir éteint, brodée d’un fin semis de +jais qu’une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe. +</p> + +<p>Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de +la ceinture à l’épaule : la tiédeur de son être avivait les délicats +parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un +éventail blanc refermé : le très mince fil d’or, qui faisait collier, +supportait une petite croix de perles. +</p> + +<p>Et — comme autrefois<small class="f"> </small>! — je sentais que c’était <i>seulement</i> la transparence +de son âme qui me séduisait en cette jeune femme<small class="f"> </small>! Et que toute +passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d’un idéal mille fois +moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de +sa foi. +</p> + +<p>Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve +qu’étonnée de sa présence en un milieu si loin d’elle<small class="f"> </small>!... Elle parut le +comprendre, et aussi me reconnaître, d’un sourire empreint de clémence +et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d’inspirer la +noblesse d’un pareil sentiment, l’acceptent avec une délicatesse +infinie. Leur auguste humilité l’accueille comme un tribut tout simple, +très naturel et dont tout l’honneur revient à Dieu. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Je fis un pas pour me rapprocher d’elle. +</p> + +<p> — Mademoiselle d’Aubelleyne, lui dis-je, n’a donc pas totalement oublié, +depuis des années, le passant morose qu’elle a rencontré dans le manoir +de Locmaria<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Je me souviens, en effet, monsieur. +</p> + +<p> — Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus +douce que joyeuse, dont le sourire n’était jamais qu’une lueur rapide<small class="f"> </small>; +et cependant, sous les pures transparences de vos regards d’enfant, +oserais-je vous dire que j’avais déjà presque deviné la femme future, +toute voilée de mélancolie, qui m’apparaît ce soir<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas <i>autrement</i> +changée. +</p> + +<p> — Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j’ai le pressentiment +que vous en êtes absente — et que je suis pour vous plus étranger que si +jamais vous ne m’eussiez connu. — Vraiment, on dirait que, déjà, vous +avez... souffert de la vie<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Elle cessa d’être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de +la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit : +</p> + +<p> — Non, monsieur, — du moins comme on pourrait l’entendre. Je ne suis +point une désenchantée, et si je n’ai réclamé, si je ne désire aucune +joie de la vie, je comprends que d’autres puissent la trouver belle. Ce +soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit<small class="f"> </small>? Et, d’ici, quelles +musiques douces<small class="f"> </small>! Tout à l’heure, dans le salon du bal, j’ai vu deux +fiancés : ils se tenaient par la main, pâles de bonheur<small class="f"> </small>; ils +s’épouseront<small class="f"> </small>! Ah<small class="f"> </small>! ce doit être une joie d’être mère<small class="f"> </small>! Et de vivre aimée, +en berçant un doux enfant au sourire de lumière... +</p> + +<p>Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux. +</p> + +<p> — Oh<small class="f"> </small>! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle. +</p> + +<p>Elle se tut, presque émue. +</p> + +<p>J’étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette +émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d’échos sonores +et de ténèbres, minuit, s’envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba +lourdement à travers l’espace et, d’église en église, heurtant les +vieilles tours de ses ailes aveugles, s’enfonça dans l’abîme, vibra puis +disparut. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Bien que l’heure eût cessé de sonner, mademoiselle d’Aubelleyne, +accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons +perdus dans l’éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute +<i>ce</i> minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre +un tintement que je n’entendais plus. +</p> + +<p> — On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu’au plus lointain de +l’ombre, ces heures qui s’enfuient<small class="f"> </small>! +</p> + +<p> — Ah<small class="f"> </small>! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des +étoiles, c’est <i>qu’aujourd’hui fut mon dernier jour d’épreuve</i>, et que +cette heure qui sonne n’est pour moi qu’un bruit de chaînes qui se +brisent, emportant loin d’ici toute mon âme délivrée<small class="f"> </small>!... non seulement +loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes, +nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à +jamais. +</p> + +<p>A ces mots, je regardai ma voisine d’isolement avec une sorte d’inquiète +fixité. +</p> + +<p> — Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l’âme de l’enfant +d’autrefois<small class="f"> </small>! Mais, ce qui m’interdit un peu, c’est ce natal et si +profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine +éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous +donnent des droits à toutes les joies de ce monde<small class="f"> </small>! +</p> + +<p> — Oh<small class="f"> </small>! dit-elle, d’une voix qui me parut comme le son d’une source +solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui +ne s’épuise — et ne se noie, par conséquent, elle-même — dans sa propre +satiété<small class="f"> </small>? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n’en point +vouloir éprouver les dégoûts<small class="f"> </small>? — Que sont des plaisirs qui ne se réalisent +jamais, sinon mêlés d’un essentiel remords<small class="f"> </small>?... Et quel plus grand +bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue — et +s’étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences +pour ne point déchoir de son idéal<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l’épreuve de tous +combats. +</p> + +<p> — Je ne suis qu’une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, +péchant, quand même, toujours<small class="f"> </small>; pourquoi voudrais-je d’autres luttes que +celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se +fait-il que vous soyez venue ici ce soir<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d’extase sacrée, +illumina la pâleur de ses traits : +</p> + +<p> — J’ai dû subir, dans ma docilité, l’ancienne coutume du Carmel qui +prescrit à l’humble fiancée de la Croix d’affronter les tentations du +monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>En ce moment même d’harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus +distinctes<small class="f"> </small>; une tenture du salon venait d’être écartée, laissant +entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses, +sous les lumières. Envisageant donc celle dont l’austère pensée dominait +ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un +peu ma voix : +</p> + +<p> — En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur +de votre renoncement<small class="f"> </small>! — Pourquoi cette hâte du sacrifice<small class="f"> </small>? La vie +parût-elle sans joies, celles qu’on peut dispenser ne lui donnent-elles +pas un prix<small class="f"> </small>? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter +aux illusions, d’accepter les tâches que d’autres subissent pour nous, +d’aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir<small class="f"> </small>! — Alors, +n’ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des +froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite +du monde, qui maintenant me semble, je l’avoue, une sorte de désertion. +</p> + +<p>Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient +le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d’élue +qu’elle me répondit : +</p> + +<p> — Différer, dites-vous<small class="f"> </small>?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu’au +mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à +n’offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La +puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et, +croyez-<i>nous</i>, ce n’est que dans l’effort souverain pour échapper aux +attaches rompues qu’on puise la surhumaine faculté d’élancement vers la +Lumière divine. — Pourquoi, d’ailleurs, hésiter<small class="f"> </small>? Le moment de n’être plus +suit de près, à tel point, celui d’avoir été, que la vie ne s’affirme, +en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même, +appeler « sacrifice » (après tout<small class="f"> </small>!) l’abandon terrestre de cette heure +dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l’on +entrevoyait encore : sa main touchait le velours pourpre jeté sur la +balustrade<small class="f"> </small>; ses doigts s’appuyèrent par hasard sur la couronne de +l’impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d’or bruni. +</p> + +<p> — Voyez, continua-t-elle<small class="f"> </small>; certes, ils sont beaux et séduisants les +sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces +lustres<small class="f"> </small>! — Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres<small class="f"> </small>! +Pourtant, que le souffle d’une circonstance funeste passe sur ces +flambeaux et brusquement les éteigne<small class="f"> </small>! Toutes ces irradiations +s’évanouissant dans l’ombre cesseront, <i>momentanément</i>, de charmer nos +yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent +de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors, +qu’importent ces formes passagères qui n’ont de réel que leur illusion<small class="f"> </small>? +Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s’éteindre<small class="f"> </small>? Pour moi, +c’est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre +la Voix qui m’appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans +cette lumière intérieure dont l’humble Dieu crucifié daigne, par sa +grâce<small class="f"> </small>! embraser mon âme. C’est à lui que j’ai hâte de me donner dans +toute la fleur de ma beauté périssable<small class="f"> </small>! — Et mon unique tristesse est de +n’avoir à lui sacrifier que cela. +</p> + +<p>Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai +silencieux, ne voulant troubler d’aucune parole le secret infini de son +recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité<small class="f"> </small>; +elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M... +qui s’avançait<small class="f"> </small>; elle lui tendit la main et s’inclina comme pour s’en +aller. +</p> + +<p> — Déjà vous partez<small class="f"> </small>! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Non, monsieur, dit-elle doucement. +</p> + +<p> — Pas même une dernière fois<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Elle sembla réfléchir une seconde et répondit : +</p> + +<p> — Une dernière fois... Je veux bien. +</p> + +<p> — Quand<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel. +</p> + +<p>Lorsque mademoiselle d’Aubelleyne eut disparu du salon, comme j’étais +encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien, +j’essayai, pour en dissiper l’impression, de me mêler à l’étincelante +fluctuation de cette foule. +</p> + +<p>Mais, au premier coup d’œil, je sentis qu’une ombre était tombée sur +toutes ces lumières<small class="f"> </small>! Et qu’il ne resterait tout à l’heure de cette fête +que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets +livides sous des lustres éteints. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Le lendemain matin, je sortis bien avant l’heure indiquée. La matinée, +tout ensoleillée d’or, était de ce froid printanier dont frissonnent les +rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore, +et, — sur les boulevards — les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme +d’une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L’esprit +ému d’un indéfinissable espoir, j’avisai la première voiture venue. +</p> + +<p>Environ trois quarts d’heures après, je me trouvai devant le portail +d’un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs<small class="f"> </small>; — je montai les degrés de la +chapelle et j’entrai. +</p> + +<p>L’orgue accompagnait des voix d’une douceur si pure que leurs accents ne +semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage +impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là, +chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d’Avila. C’était +l’office des trépassés<small class="f"> </small>; un prêtre, revêtu de l’étole noire, disait la +messe des morts. En face de l’autel, s’élevait, au milieu des fumées de +l’encens, une chapelle ardente. +</p> + +<p>Sans doute on célébrait le service d’une religieuse de la communauté, +car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des +dalles, — et s’étalait jusqu’à terre en plis où se jouait, à travers les +vitraux couleur d’opale, la lumière du soleil. +</p> + +<p>Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs, +éclairaient les autres pleurs d’or du drap funéraire, — et ces feux +semblaient tristement dire à la clarté du jour : « Toi aussi, tu +t’éteindras<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>Dans la nef, l’assistance, du plus haut aspect mondain, priait, +recueillie<small class="f"> </small>; le luxe et l’air des toilettes, ces senteurs de fourrures, +l’éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte +d’impression nuptiale. +</p> + +<p>Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d’Aubelleyne. Ne +l’apercevant pas, je m’avançai, préoccupé, entre la double ligne des +chaises, jusqu’au pilier latéral à gauche de l’abside. +</p> + +<p>L’offertoire venait de sonner. La grille claustrale s’était +entr’ouverte<small class="f"> </small>; l’abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait +debout, au seuil, l’étincelante croix d’argent sur la poitrine. Des +sœurs de l’Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et +les pieds nus s’avancèrent, et découvrirent la châsse <i>dont les quatre +planches apparurent vides et béantes</i>. +</p> + +<p>Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas, +cette négation de l’Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se +tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée : « Si quelque +victime voulait s’unir au Dieu dont il allait offrir l’éternel +sacrifice<small class="f"> </small>?... » +</p> + +<p>A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans +l’assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue +de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s’avancer au milieu +d’une rumeur de tristesse, de pleurs et d’adieux. Sans relever les yeux, +elle s’approcha de l’enceinte, en poussa doucement la barrière, entra +dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des +cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme +un cercle d’étoiles, — et, posant sa main virginale sur le cercueil, +répondit : « Me voici<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>Je comprenais, maintenant. C’était donc là le rendez-vous sombre que +m’avait donné cette jeune fille<small class="f"> </small>! Je me rappelai, dans un éclair, le +terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les +Carmélites de l’Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se +succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale. +</p> + +<p>Et voici qu’au milieu du plus profond silence, j’entendis tout à coup +s’élever sa douce voix, chantant <i>la formule des vœux de sa +consécration</i>... +</p> + +<p>Ah<small class="f"> </small>! Je n’ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon +âme<small class="f"> </small>! +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Soudain, l’une de ses nouvelles compagnes l’ayant revêtue, lentement, du +linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l’abbesse les +ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle +bienheureuse. +</p> + +<p>A ce moment, Lysiane d’Aubelleyne se détourna vers l’assemblée. Et ses +yeux, ayant rencontré les miens, s’arrêtèrent, paisibles, longtemps, +fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la +commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme +de lumière. +</p> + +<p>Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été +sacrilèges. +</p> + +<p>Quand je repris conscience des choses, l’église était déserte, le jour +baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute +vision avait disparu. +</p> + +<p>Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais +l’orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de +cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique +regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l’exil d’ici-bas, +remplit à jamais de l’ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante +Alighieri. +</p> + + + + +<h3><a name="2"></a> SAGACITÉ D’ASPASIE +</h3> + +<h4> <span class="sc">Actualité de l’histoire ancienne</span> +</h4> + + +<p class="sign"> <i>A Francis <span class="sc">Magnard</span></i>. +</p> + + +<p>Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le +chignon d’or d’Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre, +s’accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir. +</p> + +<p>Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme<small class="f"> </small>; — à l’aspect de +l’objet touffu qu’examinait l’illustre éphèbe, ses regards, entre ses +cils, jetèrent comme une lueur morose. +</p> + +<p> — C’est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami<small class="f"> </small>? dit-il. +</p> + +<p> — C’est moi : pardonne<small class="f"> </small>! répondit Aspasie. +</p> + +<p> — Fut-ce d’après une injonction des Dieux<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Oui, de Pallas<small class="f"> </small>!... dit-elle, sans s’émouvoir du sarcasme. +</p> + +<p> — D’après quelques officieux avis de l’Aréopage, plutôt<small class="f"> </small>!... Une +décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit +populaire<small class="f"> </small>?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu’ils ne +m’amusent. +</p> + +<p>Elle secoua la tête. +</p> + +<p>L’insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs, +reprit, aussitôt, d’un air de souveraine indifférence : +</p> + +<p> — Oh<small class="f"> </small>! garde ton secret. +</p> + +<p>Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies +par la lampe, l’objet risible et mélancolique. +</p> + +<p>Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune +héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser : +</p> + +<p> — Moins d’artifice, enfant<small class="f"> </small>! Je cède<small class="f"> </small>!... répondit-elle. — Pourquoi j’ai +commis cet acte<small class="f"> </small>?... Parce que mon cœur s’est passionné pour toi d’un +clairvoyant amour. +</p> + +<p>Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux : +</p> + +<p> — Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien<small class="f"> </small>? s’écria-t-il. +</p> + +<p>Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent, +comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l’entour du +cou de marbre d’Alcibiades : +</p> + +<p> — Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l’esprit ne +s’illusionne que pour se distraire et j’ai l’instinct aussi droit qu’une +pensée de Socrate. — Écoute-moi<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>La blanche créature parut se recueillir quelques instants. +</p> + +<p> — A l’âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases, +continua-t-elle, n’es-tu pas le chef auguste couronné du laurier +sanglant de Potidée<small class="f"> </small>? le rhéteur puissant dont la parole inquiète +l’éloquence des archontes<small class="f"> </small>? le politique dont la duplicité confondit +celle des Envoyés perses<small class="f"> </small>? Que penser de toi, jeune homme divin<small class="f"> </small>?... de +toi, l’amant d’Aspasie<small class="f"> </small>? — A ceux qui t’accusent pour tes royales +richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te +plies, toi le plus brillant des enfants d’Athènes, que sous ta volonté<small class="f"> </small>! +Vois le luxe et le feu de tes débauches n’ont-ils pas interdit jusqu’au +silence Tissapherne, le pâle satrape<small class="f"> </small>? Et ta frugalité, plus tard, +lorsqu’il te plut d’être sobre, n’a-t-elle pas étonné Diogène au point +que le sombre chercheur d’hommes en laissa s’éteindre sa lanterne<small class="f"> </small>? — Qui +donc es-tu, sceptique sauveur de patries<small class="f"> </small>? Tous t’admirent<small class="f"> </small>! Moi-même, je +m’illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la +joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d’Alcibiades<small class="f"> </small>! Plus, +même, que de Périclès<small class="f"> </small>! — Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant +pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d’après tant de présages, +il semble déjà ne pouvoir périr. +</p> + +<p>A ces paroles, un frémissant baiser de l’héroïque adolescent vint +aspirer, sur la bouche radieuse d’Aspasie, les esprits de gloire et +d’amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s’envolaient, +pareils aux effluves d’une fleur vive. +</p> + +<p>Elle reprit : +</p> + +<p> — Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats — et de quelles +pâtures s’alimentent, dans l’Histoire, les admirations des peuples, leur +souvenance des grands hommes, — je m’étais toujours sentie plus anxieuse, +moi, du sort de ton nom dans les âges<small class="f"> </small>! Et, vois<small class="f"> </small>! ces derniers jours, +lorsqu’aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète, +d’artiste et d’athlète, j’étais désespérée. +</p> + +<p>« Hélas<small class="f"> </small>! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler +que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme +des statues<small class="f"> </small>!... Mais toi, si divers<small class="f"> </small>! Toi, d’une fable où tant de traits +se contredisent<small class="f"> </small>! Quel rhapsode pourra jamais définir, sous tant +d’aspects, l’unité de ta mystérieuse nature, et, par là, te rendre +accessible à la mémoire des humains<small class="f"> </small>? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont +le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l’entendement +du plus grand nombre<small class="f"> </small>! Quel moyen, pour contraindre la foule à se +souvenir, nettement, d’un homme tel que toi<small class="f"> </small>? » +</p> + +<p>« Bientôt, j’en vins à conclure : +</p> + +<p>« Aucune vulgaire mesure ne pouvant s’appliquer à ta sorte de grandeur, +il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi +singulier qu’insignifiant, mais dont la futilité même s’ajustant au +niveau de l’intelligence des multitudes, y imposât, d’ensemble, le +rappel de tes exploits<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>« Oh<small class="f"> </small>! ce <i>rien</i>, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et +familier, fixerait ton nom, dans l’Histoire, d’une manière bien plus +indélébile que tes seuls hauts faits<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>« Et il me sembla qu’à la faveur de ce détail moqueur (qu’il fallait +imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le +sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l’Avenir. » +</p> + +<p>« Mais, par Minerve<small class="f"> </small>! où prendre le meilleur artifice, par quel génial +éclair le concevoir<small class="f"> </small>? le choisir<small class="f"> </small>? » +</p> + +<p>« Sans lui, je croyais voir s’effacer, dans le lointain des siècles, et +se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable +d’or de ta fortune. » +</p> + +<p>« Hier, dès l’aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je +sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux +du soleil. » +</p> + +<p>« Autour de moi, les marbres d’Athènes, sous nos grands oliviers, +étincelaient des feux roses du matin<small class="f"> </small>; là-bas, sur la colline sacrée, le +temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m’y conduisit. » +</p> + +<p>« Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci +m’inspira, devant l’autel même, l’acte merveilleux qui doit, paraît-il, +préserver le mieux ton nom des naufrages de l’Oubli, — l’acte dont la +méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom +d’Alcibiades impérissable. — O jeune dieu, ta réelle gloire peut être +ignorée des races futures<small class="f"> </small>!... ta beauté, ta sagesse, ton courage, +l’éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà +par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s’évanouir, devenir +presque inconnu<small class="f"> </small>! Mais, grâce à moi, te voici sûr d’être immortel : j’ai +coupé la queue de ton chien<small class="f"> </small>! » +</p> + + + + +<h3><a name="3"></a> LE SECRET DE L’ÉCHAFAUD +</h3> + + +<p class="sign"> <i>A. M. Edmond de <span class="sc">Goncourt</span></i>. +</p> + + +<p>Les exécutions récentes me remettent en mémoire l’extraordinaire +histoire que voici : +</p> + +<p> — Ce soir-là, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré +Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la +Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule +des condamnés à mort. +</p> + +<p>Taciturne, il s’accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur +la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux +pas, un gardien, debout, adossé au mur, l’observait, bras croisés. +</p> + +<p>Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur +le salaire duquel l’administration prélève d’abord, en cas de décès, le +prix de leur linceul, qu’elle ne fournit pas. — Seuls, les condamnés à +mort n’ont aucune tâche à remplir. +</p> + +<p>Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes : on ne lisait, +dans son regard, ni peur ni espoir. +</p> + +<p>Trente-quatre ans<small class="f"> </small>; brun<small class="f"> </small>; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité<small class="f"> </small>; +les tempes, depuis peu grisonnantes<small class="f"> </small>; l’œil nerveux, à demi-couvert<small class="f"> </small>; un +front de raisonneur<small class="f"> </small>; la voix mate et brève, les mains saturniennes<small class="f"> </small>; la +physionomie compassée des gens étroitement diserts<small class="f"> </small>; les manières d’une +distinction étudiée<small class="f"> </small>; — tel il apparaissait. +</p> + +<p>(L’on se souvient qu’aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant +très serré, cette fois, de Me Lachaud, n’ayant pas anéanti, dans la +conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les +conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée, +M. de la Pommerais, convaincu d’avoir administré, dans un but cupide et +avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses +amies — madame de Pauw — avait entendu prononcer contre lui, en +application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence +capitale.) +</p> + +<p>Ce soir-là, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation, +ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses +proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement +écouté de l’Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque +exécution, s’épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans +réponse. — Commuer la peine de mort, en de telles circonstances, +n’était-ce pas implicitement, l’abolir<small class="f"> </small>? — L’affaire était d’exemple. — A +l’estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et +devant être notifié d’un instant à l’autre, M. Hendreich venait d’être +requis d’avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq +heures. +</p> + +<p> — Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir<small class="f"> </small>; +la serrure grinça lourdement<small class="f"> </small>; la porte s’ouvrit<small class="f"> </small>; les baïonnettes +brillèrent dans la pénombre<small class="f"> </small>; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne, +parut sur le seuil, accompagné d’un visiteur. +</p> + +<p>M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d’un coup d’œil, en +ce visiteur, l’illustre chirurgien Armand Velpeau. +</p> + +<p>Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après +une muette présentation, s’étant retiré lui-même, les deux collègues se +trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l’un de l’autre et les +yeux sur les yeux. +</p> + +<p>La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla +s’asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont +bientôt réveillés de la vie en un sursaut. — Comme on y voyait mal, le +grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l’observer mieux et +pouvoir causer à voix basse. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Velpeau, cette année-là, entrait dans la soixantaine. A l’apogée de son +renom, héritier du fauteuil de Larrey à l’Institut, premier professeur +de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d’une +rigueur de déduction si nette et si vive, l’une des lumières de la +science pathologique actuelle, l’émérite praticien s’imposait déjà comme +l’une des sommités du siècle. +</p> + +<p>Après un froid moment de silence : +</p> + +<p> — Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s’épargner d’inutiles +condoléances. D’ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je +dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à +quelques mois d’échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à +mort. — Venons donc au fait, sans préambules. +</p> + +<p> — Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée<small class="f"> </small>? +interrompit La Pommerais. +</p> + +<p> — On le craint, répondit simplement Velpeau. +</p> + +<p> — Mon heure est-elle fixée<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Je l’ignore<small class="f"> </small>; mais, comme rien n’est arrêté, encore, à votre égard, +vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours. +</p> + +<p>La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de +force. +</p> + +<p> — Soit. Merci. Je serai prêt : je l’étais déjà<small class="f"> </small>; — désormais, le plus tôt +sera le mieux<small class="f"> </small>! +</p> + +<p> — Votre recours n’étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit +Velpeau, la proposition que je vais vous faire n’est que conditionnelle. +Si le salut vous arrive, tant mieux<small class="f"> </small>!... Sinon... +</p> + +<p>Le grand chirurgien s’arrêta. +</p> + +<p> — Sinon<small class="f"> </small>?... demande La Pommerais. +</p> + +<p>Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l’ouvrit, +en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le +médium sur le pouls du jeune condamné. +</p> + +<p> — Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid, +une fermeté rares. La démarche que j’accomplis auprès de vous (et qui +doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d’offre qui, même +adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux +convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs +fantastiques de la Mort, pourrait sembler d’une extravagance ou d’une +dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes<small class="f"> </small>; vous +la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu’elle +vous paraisse de prime abord. +</p> + +<p> — Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais. +</p> + +<p> — Vous êtes loin d’ignorer, reprit Velpeau, que l’une des plus +intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si +quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité <i>réelle</i> persiste +dans le cerveau de l’homme après la section de la tête<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit<small class="f"> </small>; puis, se +remettant : +</p> + +<p> — Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j’étais, tout +justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour +moi, d’ailleurs. +</p> + +<p> — Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis +ceux de Sœmmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu’à ceux des +modernes<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Et j’ai même assisté, jadis, à l’un de vos cours de dissection sur les +restes d’un supplicié. +</p> + +<p> — Ah<small class="f"> </small>!... Passons, alors. — Avez-vous des notions exactes, au point de vue +chirurgical, sur la guillotine<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement : +</p> + +<p> — Non, monsieur. +</p> + +<p> — J’ai scrupuleusement étudié l’appareil aujourd’hui même, continua sans +s’émouvoir, le docteur Velpeau : — c’est, je l’atteste, un instrument +parfait. +</p> + +<p>Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme +masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un <i>tiers</i> de +seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne +peut donc pas plus ressentir de douleur qu’un soldat n’en éprouve, sur +le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d’un boulet. La +sensation, faute de temps, est nulle et obscure. +</p> + +<p> — Il y a peut-être l’<i>arrière-douleur</i><small class="f"> </small>; il reste l’à-vif de deux +plaies<small class="f"> </small>! — N’est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande +si cette vitesse même n’a pas de conséquences plus douloureuses que +l’exécution au damas ou à la hache<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie<small class="f"> </small>! répondit +Velpeau. +</p> + +<p>Pour moi, j’ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes +observations particulières, que l’ablation instantanée de la tête +produit, au moment même, chez l’individu détronqué, l’évanouissement +anesthésique le plus absolu. +</p> + +<p>La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou +cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux — (et, souvent, +avec une force de projection circulaire d’un mètre de +diamètre) — suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux +tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement +arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de +souffrance que... le pantèlement d’une jambe coupée, par exemple, dont +les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus. +Je dis que la fièvre nerveuse de l’incertitude, la solennité des apprêts +fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la +prétendue souffrance, ici. L’amputation ne pouvant être +qu’<i>imperceptible</i>, la <i>réelle</i> douleur n’est qu’<i>imaginaire</i>. Quoi<small class="f"> </small>! tel +coup violent sur la tête non seulement n’est pas ressenti, mais ne +laisse aucune conscience de son choc, — telle simple lésion des vertèbres +entraîne l’insensibilité ataxique — et l’enlèvement même de la tête, la +scission de l’épine dorsale, l’interruption des rapports organiques +entre le cœur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus +intime de l’être humain, toute sensation, même vague, de douleur<small class="f"> </small>? +Impossible<small class="f"> </small>! Inadmissible<small class="f"> </small>! Et vous le savez comme moi. +</p> + +<p> — Je l’espère, du moins, plus que vous, monsieur<small class="f"> </small>! répondit La Pommerais. +Aussi, n’est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance +<i>physique</i> (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite +étouffée par l’envahissante ascendance de la Mort), n’est-ce point cela, +dis-je, que je redoute. C’est autre chose. +</p> + +<p> — Voulez-vous essayer de formuler<small class="f"> </small>? dit Velpeau. +</p> + +<p> — Ecoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les +organes de la mémoire et de la volonté, — (s’ils sont circonscrits, chez +l’Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le +chien, par exemple), — ces organes, dis-je, <i>sont respectés par le +passage du couteau<small class="f"> </small>!</i> +</p> + +<p>Nous avons relevé trop d’équivoques précédentes, aussi inquiétantes +qu’incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de +l’inconscience immédiate d’un décapité. D’après les légendes, combien de +têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l’appelant<small class="f"> </small>? — Mémoire +des nerfs<small class="f"> </small>? Mouvements réflexes<small class="f"> </small>? Vains mots<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, <i>une +heure et quart après décollation</i>, coupait en deux, d’un mouvement des +mâchoires — <i>peut-être</i> volontaire — un crayon placé entre elles<small class="f"> </small>!... Pour +ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc +de savoir, ici, si c’est, ou non, le <i>moi</i> de cet homme, qui, après la +cessation de l’hématose, impressionna les muscles de sa tête <i>exsangue</i>. +</p> + +<p> — Le moi n’est que dans l’ensemble, dit Velpeau. +</p> + +<p> — La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais. +Dès lors, <i>où</i> serait l’ensemble sensitif<small class="f"> </small>? Qui pourra le révéler<small class="f"> </small>? — Avant +huit jours, je l’aurai, certes, appris<small class="f"> </small>!... et oublié. +</p> + +<p> — Il tient, peut-être, à vous que l’Humanité soit fixée, à ce sujet, une +fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son +interlocuteur. — Et, parlons franc, c’est pour cela que je suis ici. +</p> + +<p>Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents +collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de +l’Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper +d’un sursis, au besoin, l’ordre, même de votre exécution. +</p> + +<p> — Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais, +interdit. +</p> + +<p> — Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours +chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs +magnanimes, je viens — (dans l’hypothèse, pour moi plus que douteuse, où +quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable) — réclamer de +tout votre être la plus grande somme d’énergie et d’intrépidité que l’on +puisse attendre de l’espèce humaine. Si votre recours en grâce est +rejeté, vous vous trouvez, <i>étant médecin</i>, un sujet compétent lui-même +dans la suprême opération qu’il doit subir. Votre concours serait donc +inestimable dans une tentative de... <i>communication</i>, ici. — Certes, +quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve, +tout semble attester d’avance le résultat le plus négatif<small class="f"> </small>; — mais, enfin, +avec vous, — (toujours dans l’hypothèse où cette expérience ne serait pas +absurde en principe), — elle offre une chance sur dix mille d’éclairer +miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L’occasion +doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d’un signe d’intelligence +victorieusement échangé après l’exécution, vous laisseriez un nom dont +la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre +défaillance sociale. +</p> + +<p> — Ah<small class="f"> </small>! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu +sourire, — ah<small class="f"> </small>! — je commence à comprendre<small class="f"> </small>!... — Au fait, les supplices ont +déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de +quelle nature serait votre expérience<small class="f"> </small>!... Secousses galvaniques<small class="f"> </small>?... +Incitations du ciliaire<small class="f"> </small>?... Injections de sang artériel<small class="f"> </small>?... Peu +concluant, tout cela<small class="f"> </small>! +</p> + +<p> — Il va sans dire qu’aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s’en +iront reposer en paix dans la terre et qu’aucun de nos scalpels ne vous +touchera, reprit Velpeau. — Non<small class="f"> </small>!... Mais au tomber du couteau, je serai +là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que +possible, votre tête passera des mains de l’exécuteur entre les miennes. +Et alors — l’expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu’en +raison de sa simplicité même — je vous crierai, très distinctement, à +l’oreille : — « Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos +conventions pendant la vie, pouvez-vous, <i>en ce moment</i>, abaisser, +<i>trois fois de suite</i>, la paupière de votre œil droit en maintenant +l’autre œil tout grand ouvert<small class="f"> </small>? » — Si, <i>à ce moment</i>, quelles que soient +les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple +clin-d’œil, m’avertir que vous m’avez entendu et compris, et me le +prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté +permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre +conjonctive — en dominant toute l’horreur, toute la houle des autres +impressions de votre être — ce fait suffira pour illuminer la Science, +révolutionner nos convictions. Et je saurai, n’en doutez pas, le +notifier de manière à ce que, dans l’avenir, vous laissiez moins la +mémoire d’un criminel que celle d’un héros. +</p> + +<p>A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d’un +saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le +chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme +pétrifié. — Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très +pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête : +</p> + +<p> — L’horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci +me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain<small class="f"> </small>! dit-il. +D’ailleurs, on dit que les <i>chances</i> de vitalité ne sont pas les mêmes +pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de +l’exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative +à la fois effroyable, révoltante et illusoire. — Si c’est non, je compte +sur votre discrétion, n’est-ce pas, pour laisser ma tête saigner +tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d’étain qui la +recevra. +</p> + +<p> — A bientôt donc, M. de La Pommerais<small class="f"> </small>? dit Velpeau en se levant +aussi. — Réfléchissez. +</p> + +<p>Tous deux se saluèrent. +</p> + +<p>L’instant d’après, le docteur Velpeau quittait la cellule : le gardien +rentrait, et le condamné s’étendait, résigné, sur son lit de camp pour +dormir ou songer. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne, +l’abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale, +entrèrent dans la cellule. — Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle +de l’heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s’habilla +vite. — Puis, il causa dix minutes avec l’abbé Crozes, dont il avait déjà +bien accueilli les visites : on sait que le saint prêtre était doué de +cette onction d’inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite, +voyant survenir le docteur Velpeau : +</p> + +<p> — J’ai travaillé, dit-il. Voyez<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Et, pendant la lecture de l’arrêt, il tint close sa paupière droite en +regardant le chirurgien fixement de son œil gauche tout grand ouvert. +</p> + +<p>Velpeau s’inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui +entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l’exécuteur, un +signe d’intelligence. +</p> + +<p>La toilette fut rapide : l’on remarqua que le <i>phénomène des cheveux +blanchissant à vue d’œil sous les ciseaux</i> ne se produisit pas. — Une +lettre d’adieu de sa femme, lue à voix basse par l’aumônier, mouilla ses +yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé +de l’échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur +les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa +le verre d’eau-de-vie — et l’escorte se mit en marche dans le couloir. A +l’arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue : +</p> + +<p> — A tout à l’heure<small class="f"> </small>! lui dit-il très bas, — et adieu. +</p> + +<p>Soudain les vastes battants de fer s’entr’ouvrirent et roulèrent devant +lui. +</p> + +<p>Le vent du matin entra dans la prison<small class="f"> </small>; il faisait petit jour : la grande +place, au loin s’étendait, cernée d’un double cordon de cavalerie<small class="f"> </small>; — en +face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les +sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l’échafaud. — A +quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait. +</p> + +<p>Là-bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la +foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres, +quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes, — d’aucunes +tenant encore une bouteille de champagne — se penchaient en compagnie de +tristes habits noirs. — Dans l’air matinal, sur la place, des hirondelles +volaient, de ci, de là. +</p> + +<p>Seule, emplissant l’espace et bornant le ciel, la guillotine semblait +prolonger sur l’horizon l’ombre de ses deux bras levés, entre lesquels +bien loin, là-haut, dans le bleuissement de l’aube, on voyait scintiller +la dernière étoile. +</p> + +<p>A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers +l’échappée... Il monta les degrés d’abord. Maintenant le couteau +triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l’étoile. Devant la +planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de +ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l’abbé Crozes, qui +lui en toucha les lèvres : — « Pour <i>elle</i><small class="f"> </small>!... » dit-il. +</p> + +<p>Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l’échafaud : le +silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d’une branche +cassée, au loin, sous le poids d’un curieux, parvint, avec le cri et +quelques vagues et hideux rires, jusqu’au groupe tragique. Alors, comme +l’heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La +Pommerais aperçut, en face, de l’autre côté, son étrange +expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait<small class="f"> </small>!... Il +se recueillit une seconde et ferma les yeux. +</p> + +<p>Brusquement, la bascule joua, le carcan s’abattit, le bouton céda, la +lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme<small class="f"> </small>; les +chevaux se cabrèrent à l’odeur magnétique du sang et l’écho du bruit +vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre +les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots +les doigts, les manchettes et les vêtements. +</p> + +<p>C’était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et +comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé : les dents +s’entrechoquaient<small class="f"> </small>; le menton, à l’extrémité du maxillaire inférieur, +avait été intéressé. +</p> + +<p>Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l’oreille +droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat +le fît tressaillir d’une sorte de frayeur froide : <i>la paupière de l’œil +droit s’abaissa, l’œil gauche, distendu, le regardait</i>. +</p> + +<p> — Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe<small class="f"> </small>! +cria-t-il un peu éperdu. +</p> + +<p>Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne<small class="f"> </small>; mais la +paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait +rigide, glacé, immobile. — C’était fini. +</p> + +<p>Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le +panier, la plaça, selon l’usage, entre les jambes du tronc déjà inerte. +</p> + +<p>Le grand chirurgien baigna ses mains dans l’un des seaux destinés au +lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s’écoulait, +soucieuse, sans le reconnaître. Il s’essuya, toujours en silence. +</p> + +<p>Puis, à pas lents, le front pensif et grave<small class="f"> </small>! — il rejoignit sa voiture +demeurée à l’angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le +fourgon de justice qui s’éloignait au grand trot vers Montparnasse. +</p> + + + + +<h3><a name="4"></a> L’INSTANT DE DIEU +</h3> + + +<p class="sign"> <i>A Sa Sainteté <span class="sc">Léon XIII</span>, P. P.</i> +</p> + + +<p>Je ne crois pas devoir différer la notification d’une pensée, des plus +insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons +appliquer la Peine de Mort. +</p> + +<p>Voici, d’abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis +clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme : ce n’est plus qu’une question +de jours. +</p> + +<p>Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des +expérimentateurs, toute chargée d’instruments et d’appareils +électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de +Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d’après le vœu +qu’ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes +de l’exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne +de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les +reffusions de sang artériel, profluées, s’il est possible, de son tronc +même — maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de +retarder l’insensibilité cadavérique et de constater, s’il y a lieu, +dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une +sorte soit de <i>survie</i>, de <i>présence</i>, ou quelque lueur de +Pensée-consciente, soit d’interruption radicale de l’existence. +</p> + +<p>La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences +ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers +suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où, +durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l’âme. +L’on n’a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme +physiologique a fait preuve, alors qu’aux cahots du fourgon de justice, +aux lueurs de sa mauvaise lampe, d’éminents délégués de la Faculté +n’hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues +aiguilles dans le cerveau d’une jeune tête grimaçante, crispée et +hagarde, — qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où +l’un de ces messieurs lui sifflait dans l’oreille — ceci <i>près d’une +heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement +de cinq minutes</i>. +</p> + +<p>Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité +majeure que « rien ne se perd dans la Nature ». En effet, du moment où la +torture est abolie <i>avant</i> l’exécution, n’est-il pas tout naturel +qu’elle soit appliquée <i>après</i><small class="f"> </small>? La discrétion des exécutés dispense de +les rendre aphones — en sorte que la délicate sensibilité des oreilles +doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait +un cri de stupeur — Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne +Progrès, reculerait, humilié. Mais qu’importent à l’esprit +d’investigation ces scrupules... puérils, <i>puisqu’ils ne sont pas à la +mode</i><small class="f"> </small>? L’Humanité <span class="sc">toujours</span> <i>future</i> avant tout<small class="f"> </small>! L’individu <i>présent</i> +n’est rien : découvrir à quelque prix que ce soit<small class="f"> </small>! pourquoi pas<small class="f"> </small>? Telle +est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité. +Donc, passons. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>De l’ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d’assez +positives préventions viennent de s’élever touchant on ne sait quelle +possibilité de surexistence brève, <i>au moins en certains cas de +décollation</i>. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la +Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu’une +opération comme tant d’autres, mortelle à plus courte échéance — <i>pas +instantanément</i>. Enfin, pour s’exprimer sans ambiguïté, les restes d’un +décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent, +<i>que ceux</i> <span class="sc">d’un agonisant</span>, <i>non pas encore ceux</i> <span class="sc">d’un défunt</span>. +</p> + +<p>Telle est, du moins, l’impression qui ressort, pour tout esprit +réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot +à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus +récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n’était +pas l’arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle +profanatrice de cadavres et s’amuserait-elle à faire grimacer des +décapités<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>La loi ne protège pas ces victimes. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Oh<small class="f"> </small>! tout cela n’a rien qui puisse étonner le chrétien. L’Eglise a, de +tout temps, permis, autorisé, — parfois, même, <i>prescrit</i> aux fidèles la +créance à de certaines légendes vénérables — (celle de saint Denis, par +exemple) — dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science +moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité. +L’épisode de l’Evêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main, +n’est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame +de Paris<small class="f"> </small>? Le miracle n’est jamais tout à fait anti-naturel : tant +d’animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de +reptiles, coupés en vingt morceaux, <i>cherchent</i> à se rassembler, que le +plus sceptique sourire s’éteint devant une réflexion, quant à ces sortes +de mystérieuses légendes, aujourd’hui. +</p> + +<p>Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie +se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n’est pas le +dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en +de certaines maladies — par exemple, le croup — des incisions au cou sont +pratiquées, qui permettent de survivre à l’étouffement <i>naturel</i>, bien +que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas. — Bref, selon +l’Esprit chrétien, tant que l’âme n’a point abandonné la tête, — la Tête +qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (<i>fût-il paralysé</i>) +le reste du corps, — il ne saurait être dit, d’une manière absolue, de +tel individu, qu’il est décédé. +</p> + +<p>Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que <i>bénir</i> et non <i>absoudre</i> +les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n’ont pas accepté +l’Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le +soldat, — frappé d’un projectile à la bouche ou à la gorge, — ou <i>le cou +plus qu’à moitié fendu d’un coup de sabre</i>, — fut réduit, moribond, à +répondre en toute hâte, <i>par des signes de paupières</i>, à la question +précipitée d’un aumônier, afin d’en obtenir cette clef — sacrée pour les +croyants — de l’évasion du monde, l’Absolution<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Et comme rien ne peut diviser qu’illusoirement l’occulte, la réel +ensemble du corps, — puisque, très souvent, l’homme souffre du membre +dont il fut amputé, — la tête a toujours suffi pour que le tronc des +blessés bénéficiât, quand même, tout entier, — eût-il perdu, dans la +mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes, — de la puissance +rédemptrice du Sacrement. +</p> + +<p>Il est évident que je ne parle, ici, qu’au seul point de vue de la Foi +chrétienne, ne reconnaissant la valeur d’aucun autre point de vue, +d’ailleurs, en cette question — comme en toutes autres. +</p> + +<p>Eh bien, puisque d’une part, lorsqu’il s’agit d’une œuvre de salut, +l’Eglise n’hésite pas à s’adjoindre les ressources de la Science, et +que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par +exemple de l’électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour +expédier « par dépêche contrôlée » l’Absolution papale à d’augustes +moribonds, voire à de simples personnages pieux, — puisque, d’autre part, +le prêtre, tardivement appelé au chevet d’un agonisant évanoui, demande, +tous les jours, au médecin « si la Science ne peut faire <i>ouvrir les +yeux</i>, un seul instant, à ce malade en délire, — le temps, seulement, de +lui offrir l’Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet +éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé +serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous +oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d’un jour, +assigner une limite à la Bonté-Libératrice, — oui, j’avoue, humblement, +ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement +exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à +suivre la Science — même sur l’extravagant terrain qu’elle vient de se +choisir. +</p> + +<p>Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales +railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections +n’entravaient guère ses décisions sûres et qu’il n’a que faire d’être +sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles +majorités. — En conséquence, au cas où la table d’expériences +ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de +supplice, il me semblerait étrange de proscrire, <i>a priori</i>, étourdiment +et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos +missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple +qu’orthodoxe, — eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à +leurs néophytes, le supplice d’être coupés en <span class="sc">cent</span> morceaux (tête +comprise), ainsi que l’on peut s’en convaincre aux Missions étrangères, +rue du Bac. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés +seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le +désespéré persiste dans l’endurcissement et l’impénitence. Aucune lueur +de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d’un sourire, — le +crucifix sublime, d’un mouvement d’épaules. +</p> + +<p>Cela s’est vu. Récemment. Hier encore. +</p> + +<p>En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier +effort divin, ne prononcerait-il pas — en les modifiant selon sa +souveraine prudence — des paroles analogues aux suivantes, puisque la +Science paraît le lui permettre, et puisqu’au point de vue <i>terre à +terre</i> il est rétribué par l’État et la Chrétienté pour accomplir son +devoir jusqu’au bout : +</p> + +<p> — Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre +buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel +apparent, ce sol fuyant qui t’exclut de ses ombres, ces illusions de +Temps et d’Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce +monde. Cependant tout cela, d’ici à peu d’instants, ne <i>sera</i> plus, +<i>pour Toi</i>, que le nul rentré en son originel néant. Et c’est au nom de +cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage +d’affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes +semblables vont tout à l’heure, prendre sur les consciences de prolonger +l’étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l’humaine expiation. +</p> + +<p>« Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu. — Si, — même avec les réserves +d’un doute, — il semble qu’une lueur de ton être-pensant veille, +effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête +isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du +corps, — non<small class="f"> </small>! te dis-je<small class="f"> </small>! tant que je pourrai juger flottante au vent de +l’Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans +témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes +entre ton cœur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais +il paraîtrait <i>que tu es ailleurs que dans leur ensemble</i>. Or, peut-être +qu’en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets +et lamentables, mon fils<small class="f"> </small>! oui, peut-être qu’ALORS tu <span class="sc">voudras</span> ne plus +refuser ce que tu repousses maintenant, — et que si tu pouvais le crier, +tu le crierais<small class="f"> </small>!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des +miracles, pour qu’il te souvienne encore que je serai là, moi, son +Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants, — car je +n’aurai plus le droit de réciter celle des Morts, — devant cette table +d’épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme +des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur +leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard — au cas où je +reconnaîtrai, en moi, <i>que tu regardes</i><small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Oh<small class="f"> </small>! si, à travers le crépuscule de tant d’horreur solitaire, illuminant +tout à coup les ruines de ta mémoire, l’idée, seule, d’une espérance en +la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de +ton âme, traduis-la — et tu la traduiras, malgré toi, — par le tout +naturel et filial regard de l’Homme vers l’<span class="sc">en-haut</span><small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus +éclairés sourires, fort, uniquement, de cette « <span class="sc">Folie de la Croix</span> » que +l’Apôtre saint Paul m’a imposée du fond des siècles et en vertu de cette +Absolution-conditionnelle que mon strict <span class="sc">devoir</span> est d’accorder, sur une +lueur de <span class="sc">vie</span> et de repentir, aux chrétiens qu’une blessure mortelle +prive simplement de l’usage de la parole, — au nom du Verbe éternel, +enfin<small class="f"> </small>! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton +front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des +martyrs. — Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle, +indéfectible, irrévocable — et que nul tranchant ne peut +diviser — m’apparaîtra dans tes yeux, mon frère<small class="f"> </small>! Et tu seras, pour moi, +pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son +bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l’authentique +assurance du Paradis. +</p> + +<p>« Parmi les ouvriers de la onzième heure, — qui furent payés de la journée +comme s’ils fussent venus dès le matin, — toi, travailleur attardé, tu ne +seras accouru que sur le minuit<small class="f"> </small>! — Qu’importe<small class="f"> </small>! Il sera temps encore, +sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout +couverts de folie, d’impureté et d’orgueil, oserait affirmer que ton +Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes +regards — vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes +orbites, — en appelleront de sa Justice à sa Gloire<small class="f"> </small>! Et de quel droit +moi-même, — s’il me semble avéré que le Sauveur t’en envoie la plus vague +des espérances, — au nom de quel présomptueux et dangereux +scrupule, — dont Celui qui, d’un appel, fit sortir Lazare d’entre les +morts, demain me demanderait compte, — hésiterais-je à t’absoudre de tes +misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous +de si peu d’heures dans l’éternité<small class="f"> </small>? — Quoi<small class="f"> </small>! lorsque ta tête ne pouvait +encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et, +lorsqu’elle paraîtrait témoigner — peut-être — le repentir, je lui +refuserais le sacrement de la Pénitence<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>Concluons. — Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille, +de toutes parts, la Foi chrétienne, — du moins aux yeux voilés de ceux +qui ne connaissent ni l’exégèse, ni le sentiment, ni l’absolutisme de la +Foi, — je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas +qu’elle est la Fille du miracle. Si <span class="sc">étrange</span> que puisse donc sembler +cette convention <i>ante gladium</i> entre le prêtre et le condamné, elle ne +saurait choquer que de trop délicats incrédules<small class="f"> </small>! — Car, en vérité, l’on +peut affirmer qu’elle n’eût semblé que <span class="sc">banale</span> aux yeux et au sentiment +de ces vieux Confesseurs d’autrefois, dont les actes ont cimenté +l’édifice même de l’Église. +</p> + + + + +<h3><a name="5"></a> UNE PROFESSION NOUVELLE +</h3> + + +<p>On lira bientôt les faits suivants, aux <i>Nouvelles de la Province</i>, sur +les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et +goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu’affectent (il +faut bien se l’avouer) quelques trop avancés radicaux. — Ce style, qui +veut sembler plaisant, ne témoigne que d’une sorte de régression vers +l’Animalité. +</p> + +<p>« Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de +Rotybal, ce digne rejeton d’une souche des plus illustres hobereaux de +l’Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse +Herminie, hélas<small class="f"> </small>! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez +tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur +celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit +d’été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à +coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres +lointains, une détonation, pareille à celle d’un violent coup de +carabine, éclata. L’exquise jeune femme jeta un cri et tomba +ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs +accoururent. Transportée dans sa chambre, l’on s’aperçut que la +châtelaine était mourante : sa tête charmante était à moitié brisée par +un projectile — que les hommes de l’art, mandés en toute hâte, n’ont +encore pu extraire sous l’abondante chevelure, coagulée sur la blessure +béante. — Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long, +spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l’âme. L’on va +procéder à l’autopsie de l’encéphale et remettre le projectile aux mains +de l’autorité. +</p> + +<p>« De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont, +si l’on en croit les <i>on-dit</i>, la jalousie pouvait être, à bon droit, +depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale : vingt +minutes après l’événement, comme on recherchait de tous côtés le +vicomte, nos agents l’ont happé à la gare, au moment où, valise en main, +il sautait dans l’<i>express</i> de la capitale. Conduit chez M. le juge +d’instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de +Rotybal a dû passer la nuit à la maison d’arrêt. Pendant le trajet, il +n’a daigné parler à M. le Commissaire de police que d’une certaine +<i>Société de Divorceurs</i> (?) à laquelle il voulut (vainement) +télégraphier à Paris, <i>pour suspendre</i>, disait-il, <i>une commande +importante</i>. — Feindrait-il déjà la démence<small class="f"> </small>? L’on pense qu’au moment où +paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L’on +s’attend à des aveux. L’émoi, dans la localité, est considérable. +</p> + +<p>« Toutefois, que nos lecteurs se rassurent : malgré le « titre » du prévenu, +le clergé, cette fois, n’étouffera point l’affaire<small class="f"> </small>; — le ciel n’ayant +plus rien à voir, Dieu merci<small class="f"> </small>! dans les démêlés de nos cours d’assises. » +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Voici, d’après le compte rendu de M. le greffier, le colloque +étrange — et dont les plus sceptiques seront révoltés — qui s’est échangé, +le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d’instruction, cabinet +où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a +été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout +d’abord, paru quelque peu surpris à l’aspect d’un jeune homme dont la +distinction de visage et de manières semblait démentir d’avance le crime +odieux où l’impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois +d’une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà +« sa victime », le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec +ce sourire de l’homme du monde qui ne le quitte jamais : +</p> + +<p> — Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand +calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L’un des +déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de +me voir inculpé d’une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains +propos<small class="f"> </small>! M’embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour +tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne<small class="f"> </small>? +Et ce, par « jalousie<small class="f"> </small>?... » Ah<small class="f"> </small>! je doublerais trop mal, vraiment, les +Tamberlick pour chanter les <i>Othellos</i> jusqu’à cet ut dièse. En me +supposant même capable d’une fantaisie pareille, n’eussé-je pas eu la +sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit<small class="f"> </small>? — Laissons cela. +D’ailleurs, tenez : dissipons, d’un mot, toutes ces ombres. La profession +que j’exerce est incompatible avec ces exagérations d’un autre âge, +monsieur : je suis divorceur. +</p> + +<p> — Plaît-il<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Oh<small class="f"> </small>! mais d’un divorceur... à rendre des points au Sénat. — Ici, le +devoir étant d’être expansif, je m’explique. +</p> + +<p>Après six mois d’union (c’est mon chiffre, en général, monsieur), je +vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers +éblouissements, nous n’étions plus liés que par cette estime affectueuse +qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous +n’accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se +prévenir l’un l’autre des inclinations nouvelles que l’on peut éprouver +à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre +ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous +avions contracté cette alliance. — Bien avant cette hyménée, mon +patrimoine s’étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des +soupers et des femmes, j’avais dû reconnaître au plus noir d’une +détresse où pas un ami ne m’eût avancé cinq cents louis, qu’il fallait +être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement<small class="f"> </small>? Noblesse +oblige<small class="f"> </small>!... Après m’être longtemps posé cette question, je me décidai, +pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont +je suis président. +</p> + +<p>Vous allez voir comme c’est simple. C’est l’œuf de Christophe Colomb. +J’ajouterai même que c’est un secret — et que l’incident mystérieux qui +me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la +révélation. D’ailleurs, bast<small class="f"> </small>! comme je me retire, après moi le déluge<small class="f"> </small>! +</p> + +<p> — Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands +yeux. +</p> + +<p> — Voici donc. +</p> + +<p>(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême +volubilité le discours suivant) : +</p> + +<p> — Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là<small class="f"> </small>!) — que telle +jeune personne, de famille « honorable » s’en est laissé <i>un peu trop</i> +conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux +frais de la Société, à 15% d’intérêts et me fais aisément présenter dans +la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse +entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien +entendu<small class="f"> </small>!) que je suis prêt à sacrer d’avance, de l’écusson (d’ailleurs +assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à +pénétrer prochainement en notre système solaire, — au cours d’un +traditionnel voyage en Italie, par exemple. — Mais comme a su dire +excellemment le poète de l’<i>Honneur et l’Argent</i>, « les affaires sont les +affaires », cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au +provisoire contrat de cet hymen. Ah<small class="f"> </small>! vous voyez<small class="f"> </small>? je suis dans le +mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de +ceux sur la pierre desquels on inscrira : <i>Transiit benefaciendo</i>. Pour +emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques +circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de +coutume le jour de ma naissance, <i>m’a doué d’une myopie... +décidée</i>. — Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais +constater l’incompatibilité d’humeur, avec sévices et dissipations, au +besoin concubinage, par les divers membres de notre Société, — le tout à +charge de revanche, car l’union fait la force. J’accepte tous les torts, +je feins l’opposition la plus furieuse... et crac<small class="f"> </small>! je divorce<small class="f"> </small>! laissant +noms et titres à <span class="sc">mon</span> fils, un Rotybal sérieux<small class="f"> </small>; revêtu, comme vous voyez, +de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs. +</p> + +<p>Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j’adviens en un département +vierge<small class="f"> </small>; fort de mes économies précédentes, quelles défiances +éveillerais-je<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Même jeu. Six mois après, crac<small class="f"> </small>! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais +boule de neige. — Réussir<small class="f"> </small>? Question d’entraînement. Vous voyez comme +c’est simple. Je vous le répète : c’est l’œuf de Christophe Colomb. +</p> + +<p>A ces paroles, M. le juge d’instruction a regardé assez longtemps, en +silence, le jeune vainqueur<small class="f"> </small>; — puis : +</p> + +<p> — L’ignoble cynisme avec lequel... +</p> + +<p> — Permettez<small class="f"> </small>! a interrompu — toujours souriant<small class="f"> </small>! — M. de Rotybal de sa même +voix flûtée<small class="f"> </small>; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière +alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd’hui, +d’ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne, +étant <span class="sc">légalement</span> conquis. J’allais donc me retirer des affaires, +laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très +cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons +pourront leur sembler — (notre divorce, convenu d’avant les fiançailles, +étant déjà en instance), — j’allais, dis-je, enfin recommencer à +Paris, — mais, cette fois, d’une manière expérimentée et durable, cette +chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu’un gentilhomme vraiment +moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m’ont prié de les +suivre et m’ont narré, en chemin, la tragique aventure d’hier soir. Fort +bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée. +</p> + +<p>Voici qu’il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux. +Réfléchissez. Comment admettre qu’avec ses principes, ce +caractère — soucieux de l’amour conjugal autant que de l’une de ces +cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes — avec ces goûts +positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi, — j’ai commis +l’insanité d’une aussi excessive esclandre<small class="f"> </small>? C’est une plaisanterie. +Exterminer ma femme<small class="f"> </small>! Comme vous y allez<small class="f"> </small>! Malpeste<small class="f"> </small>!... Non. Je suis trop +honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme<small class="f"> </small>! Bref, j’ai choisi l’état de +mari modèle — et je m’y tiens. +</p> + +<p> — En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous +vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale<small class="f"> </small>? Vous faites profession +de remarier vos femmes légitimes<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous +solliciter quelque poste honorable<small class="f"> </small>?... +</p> + +<p> — Merci<small class="f"> </small>! pour me faire plaindre<small class="f"> </small>? Ou pour obtenir, à force de +protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer, — aubaine +dont le diplôme n’arrive presque toujours qu’après le décès du +quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle<small class="f"> </small>?... A +d’autres<small class="f"> </small>! — Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner +courageusement sa femme, s’installer à demeure chez quelque facile +enfant, pousser, d’un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle, +et laisser dire, — bref, demeurer, à tout prix, ce qu’on appelle un homme +brillant, — sera toujours mieux porté. Le reste<small class="f"> </small>? Vétilles qui s’excusent +ou s’oublient dans la huitaine. Croyez-moi : ne frondons pas l’opinion du +monde. A quoi bon s’attirer le sourire des gens d’élite<small class="f"> </small>? Vantons, par +bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne, +soit<small class="f"> </small>! mais conformons-nous à celle qui a cours : les débris des lances +qu’a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il +y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains +donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient +leur estime, dont je n’ai, d’ailleurs, cure, l’ayant pesée. — Sur ce, +monsieur, comme je suis très étonné d’être veuf, — cas bizarre et que je +n’avais pas prévu, — et comme le moment serait mal choisi de m’étendre +davantage, souffrez que j’aille rendre enfin les derniers devoirs à +celle qui n’est plus : je pense que son désolé cousin, son fiancé, le +baron de Z..., a déjà pris le deuil<small class="f"> </small>; de plus longs retards, de mon côté, +seraient inconvenants... et, quant à l’enquête, vous instrumenterez +là-bas plus sérieusement qu’ici, n’est-il pas vrai<small class="f"> </small>?... Allons, partons : +mon tilbury doit m’attendre en bas<small class="f"> </small>; d’ici chez moi, c’est l’affaire de +vingt minutes. +</p> + +<p>Ce disant, et pendant que M. le juge d’instruction l’écoutait encore, +bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une +chaise et s’est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>A ce point de l’entretien, M. le commissaire de police de la ville de +*** est entré précipitamment, retour du château. +</p> + +<p>Remettant un pli cacheté à M. le juge d’instruction, puis offrant un +profond salut au jeune gentilhomme : +</p> + +<p> — Voici le compte rendu de l’autopsie, dressé en ma présence par les +docteurs de la Faculté, a-t-il dit. +</p> + +<p>Ayant parcouru d’un coup d’œil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de +stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport +suivant, — (rédigé toujours en ce style d’ess-bouquet radical et +recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce +récit) : +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>« Monsieur le juge d’instruction, +</p> + +<p>« Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos +examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l’honneur +d’extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le +projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre +étonnement ne dépasse, s’il se peut, le nôtre, en apprenant que ce +projectile est un très curieux spécimen de l’<i>espèce minérale</i> et non +point un lingot de plomb. Voici l’explication, à la fois simple et des +plus bizarres, de sa présence dans l’encéphale de l’intéressante +défunte. +</p> + +<p>« Monsieur le juge d’instruction voudra bien se rappeler, tout d’abord, +qu’en France, durant nos belles nuits d’été, à l’époque où la Nature se +recueille, pour ainsi dire, dans l’universel sentiment de l’Amour, c’est +par milliers et par milliers que l’on compte (au dire de la Science la +plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui +sillonnent, <i>en éclatant, parfois, avec la détonation d’une arme à feu</i>, +notre atmosphère. Or, chose des plus singulières<small class="f"> </small>! il se trouve qu’après +mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n’en pouvoir douter : c’est +d’un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d’une rareté heureusement +constatée), que la regrettée châtelaine a été l’innocente victime. +L’explosion d’un bolide <i>à hauteur des grands arbres du parc</i> a projeté, +tout bonnement, cet éclat d’aérolithe, mortel comme celui d’un obus — et +d’une manière quasi perpendiculaire — sur la tête de la jeune rêveuse, +hélas<small class="f"> </small>!... C’est donc à notre satellite, — en un mot, c’est <i>la +Lune</i> — qu’il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d’Histoire +naturelle, a même l’honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal +l’autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la +ville. +</p> + +<p>De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885. +</p> + +<p>Signé : Drs L*** et K***. » +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p> — Tiens<small class="f"> </small>! un miracle<small class="f"> </small>!... s’est tranquillement écrié M. de Rotybal à la +fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon +sujet « que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires<small class="f"> </small>!... » +</p> + +<p>Après un profond moment de silence : +</p> + +<p> — Monsieur le vicomte, vous êtes libre<small class="f"> </small>!... a déclaré le juge +d’instruction. +</p> + +<p>M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s’est incliné. +</p> + +<p>L’instant d’après, en bas, sur la place, au milieu d’une foule qui +saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une +cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant +à la Société des Divorceurs de suspendre l’instance. Il a fait porter la +dépêche au télégraphe par son groom. +</p> + +<p>Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au +petit trot vers son manoir. +</p> + + + + +<h3><a name="6"></a> L’AGENCE DU CHANCELIER D’OR +</h3> + + +<p class="sign"> <i>A Monsieur Émile <span class="sc">Pierre</span></i>. +</p> + + +<p class="quote"><i>La chasteté c’est du froment<small class="f"> </small>; le mariage, de l’orge<small class="f"> </small>; la fornication, du +fumier.</i> +</p> + +<p class="sign"> <span class="sc">St-Jérôme</span>. +</p> + + +<p>La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans +un article additionnel, que « la femme légitime, surprise en flagrant +délit d’inconstance, ne pourrait épouser son complice. » +</p> + +<p>Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l’enthousiasme +avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli, +d’ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont +assombris<small class="f"> </small>; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans +les attitudes, enfin, semblait dire : « Alors, à quoi bon<small class="f"> </small>?... » +</p> + +<p> — O belles oublieuses<small class="f"> </small>! Et Paris<small class="f"> </small>?... N’est-il pas autour de nous, tirant +son feu d’artifice perpétuel de surprises étranges<small class="f"> </small>? capitale à +déconcerter l’imagination d’une Shéhérazade<small class="f"> </small>? ville aux mille et une +merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l’Extraordinaire<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Au lendemain de l’ukase sénatorial, voici qu’un actualiste à tous crins, +un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais +pratique si désiré des chères mécontentes. +</p> + +<p>Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis +quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières +sentimentales. +</p> + +<p>Grâce à son éclairé savoir-faire, l’agence du <i>Chandelier-d’Or</i> s’est +organisée : elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris +élégant : y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme, +cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de +<i>simili-séducteurs</i>, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles +billets de banque, <i>de se laisser prendre en un flagrant délit +d’adultère</i> <span class="sc">fictif</span>, <i>avec celles qu’ensuite des amants réels épouseront +tranquillement dans un temps moral après l’esclandre</i>. +</p> + +<p>Maison de confiance. +</p> + +<p>Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions +les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et +régulière, elle s’adresse aux dames qui, désabusées d’un hymen sans +idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du +mariage. +</p> + +<p>Quant aux sécurités, le major a tout prévu<small class="f"> </small>! Considérant sa mission, dans +la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique +entrepreneur d’adultères s’étant, par délicatesse, constitué solidaire +et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises, +vingt-quatre heures avant chaque « séance », pour qu’il puisse, +effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet +officieux Lovelace à l’ingestion d’un certain électuaire de +famille, — élixir déclaré souverain par les Facultés, — et dont les +propriétés bienfaisantes (noblesse oblige<small class="f"> </small>!) sont de rendre ses séides à +ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires +aux plus innocentes effervescences, qu’après se l’être assimilé, ceux-ci +pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage +apparent. — C’est une sorte de <i>Léthé-chez-soi</i>, qui ferait descendre à +la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices<small class="f"> </small>! — Par +ainsi, nul abus des situations n’est laissé loisible. C’est là le point +d’honneur de la Maison. Et l’amant le plus ombrageux, après avoir +confié, d’urgence, l’élue du cœur, à l’un de ces Tantales désassoiffés, +peut dormir sur les deux oreilles. +</p> + +<p>Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité +préalable (qui, d’ailleurs, s’imposait à titre d’exigible dans l’intérêt +général), le monde admet tacitement, d’ores et déjà, l’entremise de ces +tiers sans conséquence dans les divorces de distinction. +</p> + +<p>Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de +ses inclinations successives, sont offertes au public par l’agence du +<i>Chandelier d’Or</i>. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses +ont même pris un abonnement, pour simplifier. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant +compris que, pour l’avenir de sa maison-mère, il devait s’entourer d’une +auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se +proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d’œil, sur +l’élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains +« princiers » aux beaux jours de l’Union Générale, avoir épuisé les amours +délicates et faciles qu’offrent les plages en renom, — et s’être vu la +fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin, +radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach. +</p> + +<p>Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de +ses destinées, n’avait jamais perdu de vue les principaux décavés +d’entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand +même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils, +maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de +sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi. — Ce +fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu’il convoqua ces +désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet. +</p> + +<p>La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses +portes indiscrètes. +</p> + +<p>Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son +utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en +remuant son verre d’eau sucrée, leur proposa d’en être les héros. +</p> + +<p>Ce ne fut qu’un cri<small class="f"> </small>! L’entreprise leur sembla l’île verdoyante +apparaissant aux naufragés. C’était la fortune, l’avenir<small class="f"> </small>! On les +reverrait au Bois, aux premières, poussant l’or sur le tapis des +casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir, +entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles<small class="f"> </small>! Hurrah<small class="f"> </small>! Le major +fut l’objet d’une telle ovation qu’elle faillit lui coûter la vie — et +qu’il ne dut son salut qu’à l’énoncé précipité du « cautionnement moral, » +(la formalité du <i>Léthé-chez-soi</i>) qui, vociféré entre deux syncopes, +réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes. +</p> + +<p>Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l’éloquence de l’orateur, +les plus rétifs se rendirent à l’évidente nécessité de cette garantie. +Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la +circonstance, l’on convint que la coupe de l’Oubli serait tarie en +l’honneur symbolique de Sainte-N’y-touche. Ce trait gaulois acheva +d’enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l’Agence du +<i>Chandelier d’Or</i> était dûment établie et l’on se séparait pleins +d’espérance. +</p> + +<p>Aujourd’hui, c’est l’engouement de Paris<small class="f"> </small>! L’Office fonctionne à toute +heure<small class="f"> </small>; les actions font prime — et de hautes influences féminines +désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Ah<small class="f"> </small>! s’il faut tout dire, c’est qu’aussi le major des Nénuphars a fait +les choses en grand seigneur et n’a rien négligé de ce qui pouvait +rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes : des +traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux +époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable +de la chambre illégale. +</p> + +<p>Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l’intérieur des dons les plus +rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari +survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus +rassis. Pour éviter d’inutiles dangers, les commissaires de police des +quartiers ramifiés à l’Agence sont toujours prévenus à temps, par +téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le +seuil des pavillons, aux maris hors d’eux-mêmes, — ce qui entraîne le +divorce presque d’office. +</p> + +<p>Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules +effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés. +Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès +réel, une flatteuse conquête sur les barbares d’autrefois. +</p> + +<p>En attendant l’apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames +quelques morceaux choisis de nos bons auteurs — ou leur racontent des +histoires. +</p> + +<p>Des coiffeurs de premier ordre ont <i>dressé</i> à l’avance, les cheveux des +deux « coupables » ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le +caractère de l’époux. +</p> + +<p>Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef +l’exquise délicatesse du major, c’est un phonographe, caché dans la +muraille, qui entrecoupe, ému par l’électricité, différentes phrases +passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs +heurtent à la porte, avec l’indignation réglementaire, et prennent acte. +</p> + +<p>Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des +Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les +enterrements. +</p> + +<p>Les <i>Funérailles de l’honneur</i>. +</p> + +<p>Les bureaux de l’Agence sont installés naturellement rue du Regard<small class="f"> </small>; le +portail est surmonté du buste emblématique de Platon : les factures de la +Maison du <i>Chandelier d’Or</i> sont revêtues, comme fière devise, de +l’adage diplomatique célèbre : « <i>Non possumus</i>. » +</p> + +<p>Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d’honneur<small class="f"> </small>! Pas de +succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.) +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>En résumé, cette intelligente entreprise — à l’authenticité de laquelle +nous ne pouvons encore ajouter foi qu’avec beaucoup de peine, — serait, +en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont +on a libellé le restrictif de la Loi du divorce. +</p> + +<p>Le but n’est-il pas légitime<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Régulariser la situation fausse où les âmes-sœurs s’étiolent trop +souvent ici-bas, dans la société. +</p> + +<p>Quant au grand nombre de ses employés, puisqu’elle les alimente et les +occupe, n’est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle +s’évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l’oisiveté +famélique nous eût tôt ou tard menacés<small class="f"> </small>?... +</p> + +<p>Maintenant au point de vue moral, puisque, d’après la loi, les anciens +vœux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que +<i>conditionnels</i>, n’est-il pas logique, après tout, que les vieux +parjures de l’adultère deviennent <i>fictifs</i><small class="f"> </small>? Comédiens d’un côté, +fantoches de l’autre. +</p> + +<p>Aujourd’hui, en France, l’idéal étant d’être libre, sachons prouver +qu’ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Mais voici bien d’une autre chose<small class="f"> </small>! Chose étrange<small class="f"> </small>! Malgré les minutieuses +précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s’est +effarouchée, — non sur le fond, mais sur la forme — des Flagrants-Délits +artificiels<small class="f"> </small>! — Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont +allégué, sûres d’elles-mêmes, que la cérémonie du <i>Léthé-chez-soi</i> ne +les rassurait qu’à demi. +</p> + +<p>Pour obvier à l’inconvénient qu’entraîne l’excès de séductions de toutes +ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le nœud gordien à la +manière d’Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l’<i>Oriental +Office</i>. +</p> + +<p>Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe, — trié, comme +on dit, sur le volet, — d’ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si +tragique décès du feu sultan. +</p> + +<p>Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les +entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques : ils +doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une +particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité +de l’élixir d’Oubli. +</p> + +<p>Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l’innovation turque de l’idée, acceptait +déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que +toute la presse a rendus les lions du jour<small class="f"> </small>; mais, par un scrupule de +conscience, l’Agence a refusé de les acquérir « à cause de leur couleur +sombre. » +</p> + +<p>A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue +sans mélange : nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs « patitos » et +les « actions » (ironie<small class="f"> </small>!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu. +</p> + +<p>Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d’être aux petits soins +avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d’attentions charmantes<small class="f"> </small>!... + — de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille +dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes +ces questions de tact, sait si bien imaginer. +</p> + +<p>Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets +symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l’ombre des frais +orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles +exquises leur ménagent une ovation<small class="f"> </small>! Voilà bien l’engouement de +Françaises pour tout ce qui est nouveau<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Elles veulent s’efforcer de leur faire oublier « la patrie » à ces enfants +gâtés<small class="f"> </small>! +</p> + +<p> — Hum<small class="f"> </small>! ce sera difficile. +</p> + +<p>Chacun aime, en effet, le sol qui l’a vu naître, le pays où son enfance +reçut les premiers soins, où les yeux, en s’ouvrant au jour, aperçurent +des regards amis lui souriant autour de son berceau. +</p> + +<p>Oui, certaines impressions d’enfance sont ineffaçables. +</p> + +<p>En tous cas, s’ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont +réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon. +</p> + +<p> — Allah<small class="f"> </small>! Allah<small class="f"> </small>! oh<small class="f"> </small>! l’Allah<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce +sera le chant du cygne de l’Opportunisme. L’étonnant sera qu’après un +certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance +pourra s’être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la +gloire de don Juan<small class="f"> </small>! Voilà, pourtant, comme on écrit l’Histoire. +</p> + +<p>Et, déjà, quel foudroyant succès<small class="f"> </small>! Craignant de ne pouvoir suffire aux +commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin +de parer à toute éventualité. +</p> + +<p>Allons, messieurs, la main aux dames<small class="f"> </small>! Prenez vos billets à l’agence du +<i>Chandelier d’Or</i><small class="f"> </small>! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par +des chansons<small class="f"> </small>! +</p> + + + + +<h3><a name="7"></a> LA LÉGENDE DE L’ÉLÉPHANT BLANC +</h3> + + +<p>L’an dernier, lord W*** résolut de doter le <i>Zoological Garden</i> d’un +véritable éléphant blanc. +</p> + +<p>Fantaisie de grand seigneur. +</p> + +<p>Londres venait d’acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière, +clairsemé de taches rosées<small class="f"> </small>; mais cette prétendue idole indo-chinoise +n’était, à dire d’experts, que de qualité douteuse. D’après eux, le +prince birman qui, moyennant un million, l’avait accordée à l’avisé +Barnum, avait dû, pour surfaire l’animal, feindre le sacrilège de ce +trafic... ou, plutôt, si le <i>Zoological Garden</i> avait accordé la moitié +seulement de ce prix, le fameux <i>puffist</i> devait être, à coup sûr, +maintes fois rentré dans ses réels débours. +</p> + +<p>En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de +cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère +une souveraine valeur, c’est au seul cas où, dûment albinos, il +n’éveille que l’idée très pure d’une ambulante et intacte « colline de +neige »<small class="f"> </small>; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares +quelconques, ils n’y sont honorés que d’une superstition très vague, +sinon tout à fait nulle. +</p> + +<p>Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein +d’enrichir l’Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie +bête auguste, réputée introuvable. +</p> + +<p>L’idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d’un grand +touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s’était aventuré +durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts +qu’arrose ce Nil birman aux sources tartares, l’Irawaddi. Or, +affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues, +les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de +Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit, +d’entrevoir — dans la lueur d’une clairière peu distante d’une vieille +ville sainte, — le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait +avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un +hiératique <i>mahout</i>. — Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e +degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait +relevé l’insolite apparition. +</p> + +<p>L’on sait qu’en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la +propriété de l’empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il +est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d’une +blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu +d’un district territorial affecté à l’entretien de ce personnel. La loi +religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou +quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l’espèce +blanche, — car une tradition bouddhique <i>prédit la fin de l’Empire, du +jour où l’on verrait l’un d’entre eux en d’autres pays</i>. (La guerre +sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la +possession d’un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se +refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais, — qui +viennent d’occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment +concentré leurs troupes dans les marécages du district +d’Assam, — seraient compromises dès l’heure où quelqu’un de leurs +délégués réclamerait le tribut d’une « colline de neige » : ce serait, de +tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant +aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant +de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de +la plus atroce, de la plus prolongée des morts. +</p> + +<p>Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait +diverses difficultés d’exécution. Toutefois, ayant mandé l’illustre +dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature +des dangers inhérents à l’entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et +ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000 +liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu’à la mer, à travers +les peuplades birmanes, l’éléphant indiqué, l’audacieux belluaire, +l’ayant transporté d’Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise « rendu +à quai » pour le <i>Zoological Garden</i>. +</p> + +<p>Mayëris, d’une main toute traversée par les crocs de ses lions, s’était +pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de +silence, il accepta. +</p> + +<p>Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s’adjoindre +une demi-douzaine de <i>bas-de-cuir</i>, d’un sang-froid et d’une expérience +à l’épreuve. Puis, en homme pratique, s’étant dit que, pour enlever à +travers les menaçantes étendues d’un tel pays, un éléphant blanc, il +était, d’abord, indispensable <i>de le teindre</i>, le dompteur chercha +quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries +éventuelles — et finit par s’approvisionner, tout bonnement, de quelques +barils de l’Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la <i>gentry</i>. +Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort +navire marchand fut nolisé pour l’expédition et le transport de la bête<small class="f"> </small>; +on prévint l’Amirauté : des télégrammes furent adressés au gouverneur +anglais d’Assam, l’avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la +tentative — et l’on partit. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis +longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers +construit en vue du rapt qu’ils se proposaient d’accomplir. A force +d’adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les +solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur +la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets, +eurent, eux aussi, aperçu l’animal, ils s’installèrent aux alentours de +la ville sur la lisière d’une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang. +Le radeau, cerclé de caisses d’air et de larges plaques de liège, était +couvert de branchages et de feuilles : amarré contre l’endroit du rivage +qu’il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot. +</p> + +<p>Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient +commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de +ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces +régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur +avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en +forêt, de l’éléphant blanc et de son <i>mahout</i>. Ils s’étaient même +acquis, en des occasions, quelque sympathie de l’un et de l’autre, par +des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea +le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes +pour l’embuscade. +</p> + +<p>L’éclaircie où l’on se tenait à l’affût, non loin du fleuve où +l’éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours +déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes +pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres, +les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les +flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à +l’éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision +leur sembla menaçant<small class="f"> </small>! L’antique prophétie populaire du pays secouait, +comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse : +« <i>Le jour où d’autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la +Birmanie, l’Empire serait perdu</i>. » Le coup résolu leur parut donc, en ce +moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout <i>bas-de-cuirs</i> +qu’ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l’aumône d’une +prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne +pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la +Sacrificature. D’ailleurs, ayant enduit d’huile minérale plusieurs des +arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois +à la première alerte. +</p> + +<p>Sur le minuit, la psalmodie monotone du <i>mahout</i> s’éleva, d’abord +lointaine, puis, s’approchant scandée par les pas massifs de la monture. +Bientôt l’homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le +fleuve. Mayëris, qui, jusqu’alors, s’était tenu adossé sous l’ombre d’un +baobab, s’avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du +dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune +défiance : qui donc eût osé rêver l’effrayante extravagance qu’il +méditait<small class="f"> </small>? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait +nocturne, il vint auprès de l’animal qu’il flatta de la main, tout en +faisant remarquer au <i>mahout</i> la beauté du ciel. +</p> + +<p>Au moment où l’éléphant se penchait vers le fleuve, l’un des chasseurs, +se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l’assoupir, — et +avec la rapidité de l’éclair, — les ressorts d’acier d’une bonbonne de +chloroforme à l’extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée, +brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide, +brandissant et secouant, au hasard, l’asphyxiante mais tenace bonbonne : +l’aspiration de chaque effort l’engourdissait davantage. Le pieux +cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter +à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l’un des siens qui, en un clin +d’œil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient, +à droite et à gauche, avec de forts troncs d’arbustes, l’éléphant à +présent comateux et plus qu’à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure +des défenses, les ornements d’or, les bracelets de pierreries dont les +femmes de la ville les avaient surchargées — et l’on ouvrit les barils<small class="f"> </small>; +quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à +ses larges oreilles, imbibant d’une double couche de la pénétrante +liqueur jusqu’aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après, +l’éléphant sacré complètement travesti, à l’exception des ivoires, était +devenu nègre. L’on profita du moment psychologique où l’animal semblait +revenir à soi-même pour l’attirer, docile, vers le radeau. Dès qu’il s’y +fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves +d’acier-fer. L’on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte<small class="f"> </small>; l’on +jeta le <i>mahout</i> sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres +et — <i>for ever</i><small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait +les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit +jour, l’on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l’on +serait hors de toute atteinte. +</p> + +<p>Combien de temps d’ailleurs n’avait-il pas fallu, derrière eux, pour +s’apercevoir de cette disparition<small class="f"> </small>? pour les recherches, pour les +conjectures<small class="f"> </small>? — avant d’admettre, enfin, la possibilité de l’événement<small class="f"> </small>? Il +était déjà bien tard pour les poursuivre<small class="f"> </small>! Quant à ceux des rivages, la +couleur normale de la capture rendait l’expédition toute simple. L’on +charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l’éléphant dont +la torpeur ne s’était pas encore dissipée. La surprise du <i>mahout</i> avait +été plus terrible : il était mort. Ce fut donc l’affaire d’une pierre au +cou, le soir qui suivit. +</p> + +<p>Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent : ils étaient attendus. +L’apparente noirceur de l’animal avait quelque chose qui impressionnait +à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent +le secret — et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l’on atteignit +la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l’énorme +proie. +</p> + +<p>Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros +aperçurent enfin les côtes de l’Angleterre, ce fut un hurrah de joie +saluant l’espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l’arrivée en +Tamise, on pavoisa. Victoire<small class="f"> </small>! <i>God protect old England</i>.<small class="f"> </small>! Un colossal +<i>tender</i> du railway suburbain transporta l’animal, à peine débarqué, au +<i>Zoological Garden</i> : lord W***, accouru sur télégramme, s’y trouvait +déjà chez le directeur. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p> — Voici l’éléphant blanc<small class="f"> </small>! s’écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien +nous délivrer le chèque promis sur la banque d’Angleterre<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre +physionomie de la bête. +</p> + +<p> — Mais, — mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc<small class="f"> </small>? finit par +murmurer le directeur. +</p> + +<p> — Ce n’est rien<small class="f"> </small>! répondit en souriant le dompteur. C’est que nous avons +été obligés de le teindre pour l’enlever. +</p> + +<p> — Alors, s’il vous plaît, déteignez-le<small class="f"> </small>! répliqua lord W***, car, enfin, +nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir. +</p> + +<p>Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour +procéder sans délais à l’opération. Ceux-ci s’acharnèrent donc à +relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui, +roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude : +« — Ah<small class="f"> </small>! ça, qu’ont donc ces hommes à m’humecter, de la sorte, à chaque +instant<small class="f"> </small>?... » +</p> + +<p>Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément +l’épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu’en se combinant avec +les acides, ces réactifs, appliqués à l’étourdie, produiraient un +résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l’éléphant était +devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon, — chatoyait +et passait par toutes les nuances de l’arc-en-ciel : sa trompe — pareille +au pavillon bariolé d’une nation inconnue, durant une +accalmie, — pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d’une de +ses jambes immenses — si bien que, dans un saisissement, le directeur +émerveillé s’écria : +</p> + +<p> — Oh<small class="f"> </small>! laissez-le<small class="f"> </small>! de grâce<small class="f"> </small>! n’y touchez plus<small class="f"> </small>! Quel monstre fabuleux<small class="f"> </small>! +c’est l’éléphant-caméléon<small class="f"> </small>! certes, on viendra des bouts de l’univers +pour voir cette bête des <i>Mille et une Nuits</i>. — Positivement, jamais, +non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n’a salué +pareil être avant ce beau jour<small class="f"> </small>! — du moins, j’inclinerais fortement à le +croire. +</p> + +<p> — En vérité, monsieur, c’est possible<small class="f"> </small>! répondit lord W*** en lorgnant +aussi l’extraordinaire vision : mais, — aux termes du traité, M. Mayëris +doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le <i>blanc</i>, seul, +constitue le valeur morale dont j’offre cent mille livres. Qu’il lui +restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais... +comment, désormais, prouver qu’un tel épouvantail est un éléphant blanc<small class="f"> </small>! +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s’éloigna, comme se +refusant à toute discussion. +</p> + +<p>Mayëris et ses <i>bas-de-cuirs</i> considéraient en silence le désolant +animal qui ne voulait pas blanchir<small class="f"> </small>; soudain, le dompteur se frappa le +front +</p> + +<p> — Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants +du <i>Zoological Garden</i><small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci. +</p> + +<p> — Fort bien<small class="f"> </small>! s’écria Mayëris triomphant : croisons-le<small class="f"> </small>! J’attendrai les +vingt mois réglementaires de la gestation : le rejeton mulâtre, devant +les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci. +</p> + +<p> — Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur — et, ajouta-t-il +d’un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café +au lait... s’il n’était notoire que l’éléphant captif se refuse +rigoureusement à toutes les joies de la paternité. +</p> + +<p> — Fables<small class="f"> </small>! comme leur prétendue pudeur, tout cela<small class="f"> </small>! monsieur<small class="f"> </small>! répondit le +dompteur : on a, là-bas, mille exemples du contraire. D’ailleurs les us +d’un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai, +dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents — et +que le sort en décide<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant +acquis la certitude de ses nouvelles espérances. +</p> + +<p>Par contre, à l’aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée +par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de <i>Chin-sing</i> +avait été trop forte : il était mort d’amour. +</p> + +<p> — Soit<small class="f"> </small>! gronda Mayëris à cette nouvelle<small class="f"> </small>; mais, maintenant, je puis +attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté +dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon +capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou +quatre ans peut être : j’en ai la conviction, sa peau vivante eût repris +sa nuance naturelle. +</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris : +l’Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que « s’en tenant aux +termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant +mulâtre, — qu’en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il +offrait cinq mille livres d’indemnité pour étouffer l’affaire en +conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc +et, cette fois, de le moins bien teindre. » +</p> + +<p> — Comme si l’on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie<small class="f"> </small>! +grommela le belluaire furieux. C’est bien<small class="f"> </small>! on plaidera. +</p> + +<p>Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause, +Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d’opposition le rejeton +futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq +mille livres pour ses hommes et quitta Londres. +</p> + +<p>Depuis, lorsqu’il raconte avec mélancolie cette aventure — trop +fantaisiste pour n’être pas incroyable — il ajoute, d’un étrange timbre +de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains : +</p> + +<p> — « Gloire, succès, fortune<small class="f"> </small>? Vapeurs et nuages<small class="f"> </small>! Avant-hier un royaume fut +perdu pour un coup d’éventail donné, hier un empire se dissipa pour un +coup de chapeau non rendu<small class="f"> </small>; tout dépend d’un rien. Enfin, n’est-ce pas +mystérieux<small class="f"> </small>? Si la vieille prédiction, si l’augurale menace du dieu de +là-bas est digne de la foi qu’elle inspire à tant de millions d’hommes, +à quoi donc a tenu l’empire birman<small class="f"> </small>?... A ce qu’hélas<small class="f"> </small>! au lieu de me +prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir +l’éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n’ai pas songé à remplir, tout +simplement et comme un symbole<small class="f"> </small>! mes lourds barils de fer... <i>d’un peu de +noir de fumée<small class="f"> </small>!</i> » +</p> + + + + +<h3><a name="8"></a> CATALINA +</h3> + + +<p class="sign"> <i>A Monsieur Victor <span class="sc">Wilder</span></i>. +</p> + + +<p> — « Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec +son enclos et son frais jardin, si ombreuse l’été, si chaude +l’hiver, — mes livres de métaphysique allemande, mon piano d’ébène aux +sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes +pantoufles, ma paisible lampe d’étude, — et toute cette existence de +profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement, — oui, je +résolus, par un beau soir d’été, d’en secouer les charmes durant +quelques semaines d’exil. +</p> + +<p>Voici. Pour me détendre l’esprit de ces abstraites méditations, +auxquelles j’avais trop longtemps consacré, — me semblait-il +enfin, — toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet +d’accomplir quelque gai voyage, <i>où les seules contingences du monde +phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l’anxieux état de mon +entendement quant aux questions qui l’avaient, jusque-là, préoccupé</i>. Je +voulais... ne plus penser, me reposer le mental<small class="f"> </small>! sommeiller les yeux +ouverts comme un vivant convenu. — Un tel voyage de recréation ne +pouvait, d’abord (ce présumai-je), qu’être utile à ma chère santé, car +je m’étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins<small class="f"> </small>! — Bref, d’après +mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de +moi-même et, certes, j’apprécierais, au retour, les nouvelles forces que +cette trêve intellectuelle m’aurait procurées. +</p> + +<p>Voulant m’éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de +rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du +globe, — (à l’exception de pays tout à fait rudimentaires), — oui, je ne +voyais qu’une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et +oriental n’a jamais fourni de métaphysiciens à l’Humanité. A ce +signalement, nous reconnaissons, n’est-il pas vrai<small class="f"> </small>? la Péninsule +Ibérique. +</p> + +<p>Ce soir-là, donc, — et à cette réflexion décisive, — assis en la tonnelle +du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d’une +cigarette, je savourais l’arôme d’une tasse de pur café, je ne résistai +pas, je l’avoue, au plaisir de m’écrier : « Allons<small class="f"> </small>! vive la fugue joyeuse +à travers les Espagnes<small class="f"> </small>! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les +chefs-d’œuvre du bel art sarrasin<small class="f"> </small>! par les ardentes peintures des +maîtres passés<small class="f"> </small>! par la beauté apparue entre les battements de vos +éventails noirs, pâles femmes de l’Andalousie<small class="f"> </small>! Vivent les villes +souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la +nuit, sous ma lampe, j’ai entrevues dans les récits des touristes<small class="f"> </small>! A moi +aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie, +Madrid et Pampelune<small class="f"> </small>! — C’est dit : partons. » +</p> + +<p>Toutefois, n’aimant que les aventures simples, les incidences et les +sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature, +je résolus, au préalable, d’acheter l’un de ces <i>Guides du Voyageur</i>, +grâce auxquels on sait, à l’avance, <i>ce que l’on va voir</i> et qui +préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue. +</p> + +<p>Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d’un portefeuille +modestement mais suffisamment garni<small class="f"> </small>; je bouclai ma légère valise<small class="f"> </small>; je la +pris à la main — et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la +maison, — je me rendis, en moins d’une heure, en notre capitale. +</p> + +<p>Sans m’y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du +Midi. — Le lendemain, de Bordeaux, j’atteignis Arcachon. Après une bonne +et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d’un excellent déjeuner, +je m’acheminai vers la rade. — Un steamer, justement en partance pour +Santander, <i>Le Véloce</i> m’apparut. J’y pris passage. +</p> + +<p>On leva l’ancre. Sur le déclin de l’après-midi, le vent de terre nous +apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d’instants après, +nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité +de Santander, entourée à l’horizon, de hauteurs verdoyantes. +</p> + +<p>Le soir violaçait la mer, dorée encore à l’Occident : contre les rochers +de la rade s’écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya +passage entre les navires<small class="f"> </small>; un pont de bois, lancé de la jetée, vint +s’accrocher à la proue. A l’exemple des autres passagers, j’abordai, +puis m’engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d’une population +nouvelle. +</p> + +<p>On débarquait. Les colis, pleins d’exotiques produits, les cages +d’oiseaux d’Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits +des Iles<small class="f"> </small>; une odeur de vanille, d’ananas et de coco, flottait dans +l’air. D’énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient +soulevés, chargés, s’entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers +la ville. Quant à moi, le roulis m’ayant un peu fatigué, j’avais laissé +ma valise à bord et j’allais me mettre en quête d’une hôtellerie +provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de +marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l’air de +mer, je crus apercevoir le visage d’un ami d’autrefois, d’un camarade +d’enfance, en Bretagne. L’ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il +portait l’uniforme de lieutenant de vaisseau<small class="f"> </small>; je vins à lui. +</p> + +<p> — N’est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j’ai l’honneur de parler<small class="f"> </small>? +lui demandai-je. +</p> + +<p>J’eus à peine le temps d’achever. Avec cette effusion cordiale qui +s’échange d’ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol +étranger, il m’avait pris les deux mains : +</p> + +<p> — Toi<small class="f"> </small>? s’écria-t-il<small class="f"> </small>; comment, toi, ici, en Espagne<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Oh<small class="f"> </small>! simple excursion d’amateur, mon cher Gérard<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée. +</p> + +<p>Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi +que deux vieux amis qui se retrouvent. +</p> + +<p> — Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J’arrive de plusieurs +tours du monde, et, pour l’instant, des Guyanes. J’apporte au Musée +zoologique de Madrid des collections d’oiseaux-mouches, pareils à de +petites pierres précieuses incrustées d’ailes<small class="f"> </small>; puis des oignons de +grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les +capiteux parfums sont l’enchantement et la surprise des Européens<small class="f"> </small>; +puis... un <i>trésor</i>, mon ami<small class="f"> </small>!... je te ferai admirer l’objet<small class="f"> </small>! — Un +splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs<small class="f"> </small>!...) +</p> + +<p>Il s’arrêta, puis se penchant à mon oreille. +</p> + +<p> — Devine<small class="f"> </small>! Ah<small class="f"> </small>! ah<small class="f"> </small>! devine<small class="f"> </small>! ajouta-t-il d’un ton bizarre. +</p> + +<p>A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de +topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l’aile +d’un oiseau de Paradis, sur l’épaulette d’or du lieutenant. L’on se +retourna. +</p> + +<p> — Catalina<small class="f"> </small>! dit joyeusement M. de Villebreuse : toutes les bonnes +fortunes, ce soir<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>C’était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d’un +foulard feu d’où passaient, à l’entour de son joli visage, mille boucles +crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa +course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse, +violemment rouge, s’entr’ouvrait, respirant vite. +</p> + +<p> — Olè<small class="f"> </small>! s’écria-t-elle. +</p> + +<p>Et la mobilité de ses prunelles, d’un noir étincelant, avivait la chaude +pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui +passaient des lointaines Antilles, se dilataient. — Une mousseline, d’où +tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries +brunes d’une basquine bariolée de rayures d’un jaune d’or, était +suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis, +chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et +d’oranger. — Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de +sonores castagnettes en bois d’acajou. — Ses petits pieds de créole, en +souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles +paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de +cette aimable jeune fille. — A sa hanche, pour un moment flambaient, aux +derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d’un tambour de basque. +</p> + +<p>En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières, +nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de +savanes. +</p> + +<p> — Nous dînons ensemble, tous trois<small class="f"> </small>? dit le lieutenant. +</p> + +<p> — C’est que... Je n’ai pas encore d’hôtellerie pour cette nuit : je viens +d’arriver, lui répondis-je. +</p> + +<p> — Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la +mer. C’est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu, +nous aimons à tenir de l’œil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle +basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques +autres échantillons de la flore féminine de Santander. L’hôte a du Jerez +nouveau. Cela se boit, comme de l’eau claire, ce +Jerez-des-Chevaliers<small class="f"> </small>!... Il faut s’y habituer, par exemple. — Marchons<small class="f"> </small>! +ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa +faire en nous regardant. +</p> + +<p>La nuit recevait les derniers adieux d’un vieux soleil magnifique. +</p> + +<p>Les îlots, au ras de l’horizon, semblaient des braises mouvantes. Le +vent d’ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous +hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous, +essayant d’attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les +ombres tombantes chassaient des orangers vers l’Océan. +</p> + +<p>Et Vénus s’élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel. +</p> + +<p> — Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse : c’est +dommage<small class="f"> </small>! Nous eussions promené par la ville : bah<small class="f"> </small>! nous ferons mieux. +</p> + +<p> — Est-ce à toi cette si charmante fille<small class="f"> </small>? lui demandai-je. +</p> + +<p> — Non, c’est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d’oranges, de +cigarettes et de pain noir, mais cela <i>n’aime</i> que ceux qui lui +plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces +sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n’est-ce pas<small class="f"> </small>? Dans +les autres contrées du monde, c’est toujours différent à chaque cinq +cents lieues. — Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude +sud. — Si le cœur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle +s’est présentée. Libre à toi<small class="f"> </small>? — Mais voici l’hôtellerie. +</p> + +<p>L’aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial... +</p> + +<p>Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et +s’arrêta, pâlissant à vue d’œil tout à coup. +</p> + +<p>Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d’une +gravité de visage des plus saisissantes. +</p> + +<p>Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes +yeux : +</p> + +<p> — Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m’a causée +ta soudaine rencontre, j’ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais +plus me divertir ce soir. C’est jour de deuil pour moi. C’est un +anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c’est jour pour +jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J’ai, dans ma cabine, des +reliques de la sainte et chère femme — et, naturellement, je vais +m’enfermer avec son souvenir. Allons, ta main<small class="f"> </small>! et à +demain<small class="f"> </small>! — Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en +nous regardant<small class="f"> </small>; demain je viendrai t’éveiller. — Une chambre pour +monsieur<small class="f"> </small>! cria-t-il à l’hôtelier. +</p> + +<p> — J’ai regret, mais plus de chambres<small class="f"> </small>! répondit celui-ci. +</p> + +<p> — Allons, tiens<small class="f"> </small>! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef : on +dormira bien<small class="f"> </small>; le lit est bon. +</p> + +<p>Son regard était triste et distrait : il me serra encore la main, dit un +bonsoir à la jeune fille et s’éloigna vivement vers la rade sans ajouter +une parole. +</p> + +<p>Un peu stupéfait de la soudaineté de l’incident, je le suivis, un +instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie : +« Chacun ses morts. » — Puis, j’entrai. +</p> + +<p>La Catalina m’avait précédé dans la salle basse : elle avait choisi, près +d’une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d’une +serviette blanche, à la française, et sur laquelle l’hôtelier plaça deux +bougies allumées. +</p> + +<p>Ma foi, malgré l’ombre de tristesse laissée en mon esprit par les +paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j’obéis aux yeux +engageants de cette jolie charmeuse. Je m’assis donc auprès d’elle. +L’occasion et l’heure étaient aussi douces qu’inattendues. +</p> + +<p>Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable +amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur +de Catalina, dont l’espagnol havanais se mêlait de mots inconnus. +</p> + +<p>D’autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour +de nous dans la salle avec de très belles filles du pays. +</p> + +<p>Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m’aperçus que l’avis du +lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de +ce vin m’alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina +aussi avait les yeux très brillants<small class="f"> </small>! Et deux cigarettes, qu’elle me +tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la +plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux +éclats, me défendant de boire. +</p> + +<p> — Trop tard<small class="f"> </small>!... lui dis-je. +</p> + +<p>Et glissant deux pièces d’or dans sa petite main. +</p> + +<p> — Tiens<small class="f"> </small>! ajoutai-je, tu es trop charmante<small class="f"> </small>! mais... j’ai le front lourd. +Je veux dormir. +</p> + +<p> — Moi aussi, répondit-elle. +</p> + +<p>Ayant fait signe à l’hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant. +Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer +duquel il posa une forte pincée d’allumettes<small class="f"> </small>; le bout de bougie, une +fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait, +s’appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté. +</p> + +<p>Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l’extrémité duquel +l’hôte s’arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit — et, comme on +l’appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant : +</p> + +<p> — Bonne nuit, monsieur<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>J’entrai. +</p> + +<p>A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés +par le vin d’Espagne, j’aperçus, vaguement une chambre d’auberge +ordinaire. Celle-ci était plus longue que large. — Au fond, entre les +deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d’occasion — et +par hasard, sans doute, — nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une +cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit, +dont le chevet touchait l’ouverture de la porte. +</p> + +<p>Pendant que je donnais un tour de clef, l’enfant dont les pas, aussi +surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse, +chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait +laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je +posai le chandelier sur la chaise. Je m’assis sur le lit, auprès de +cette rieuse fille, qui, la tête sous l’un de ses bras, semblait déjà +presque endormie. Un mouvement que je fis pour l’embrasser m’appuya la +tête sur l’un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je +m’étendis, tout habillé aussi, auprès d’elle et très vite, sans m’en +apercevoir, — il n’y eût pas à dire — je tombais dans un profond et +bienfaisant sommeil. +</p> + +<p>Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je +crus entendre, dans le noir (car la bougie s’était consumée pendant mon +repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n’y +accordai que peu d’attention : cependant, j’ouvris les yeux tout grands +dans l’obscurité. +</p> + +<p>Et l’arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina, +l’anniversaire, le Jerez, tout me revint à l’esprit, en de très nettes +lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa +tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre, +mes livres, ma lampe d’étude et les joies du recueillement intellectuel +que j’avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte. +</p> + +<p>J’entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore +endormie. +</p> + +<p>Soudain, le vent m’apporta le bruit de l’heure sonnant à quelque vieille +église, là-bas, dans la ville : c’était minuit. +</p> + +<p>Chose vraiment surprenante, il me parut — (c’était une pensée tenant +encore du sommeil, évidemment, — une absurde, une insolite idée... Ah<small class="f"> </small>! +ah<small class="f"> </small>! j’étais bien réveillé, cependant<small class="f"> </small>!) — il me parut, dès les premiers +coups qui tombèrent du clocher à travers l’espace, <i>que le balancier de +ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et +réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt +la cloison d’une pièce voisine</i>. +</p> + +<p>En vain mes yeux essayaient de scruter l’épaisseur des ombres au milieu +de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l’heure à +droite et à gauche<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l’entendre. +</p> + +<p>Et puis, s’il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me +semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je +commençai à le trouver aussi bien étrange : il produisait le bruit d’une +sorte de <i>sifflet de bois mouillé</i>. +</p> + +<p>Ainsi accompagné du battement de l’invisible balancier — et de ce mauvais +bruit du vent de mer, — ce lent minuit me paraissait interminable. +</p> + +<p>Hein<small class="f"> </small>?... Quoi<small class="f"> </small>? — Que se passait-il donc dans l’auberge<small class="f"> </small>? Aux étages d’en +haut et dans les chambres avoisinantes, c’étaient des chuchotements, +très bas, brefs et haletants, — un va-et-vient de gens qui se rhabillent +à la hâte, — et de fortes chaussures de marine sur le plancher : c’étaient +des pas précipités de gens qui s’enfuient... +</p> + +<p>J’étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l’enfant +<i>était</i> réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec +une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de +terreur insurmontable. Et puis, — ah<small class="f"> </small>! voilà, voilà ce qui augmenta, tout +de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la +tête aux pieds<small class="f"> </small>! — et elle voulait (c’était certain), mais ne pouvait +parler, parce que j’entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa +main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle +<i>savait</i> donc<small class="f"> </small>? Elle reconnaissait donc ce que tout cela +signifiait<small class="f"> </small>! — Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore, +dans l’éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes +mes forces dans l’obscurité. +</p> + +<p> — Ah<small class="f"> </small>! ça, qu’y a-t-il donc ici<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>A cette question, des voix rauques et dures, qu’une évidente panique +assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans +l’hôtellerie : +</p> + +<p> — Eh<small class="f"> </small>! vous le savez bien, à la fin, ce qu’il y a<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>On me prenait pour le lieutenant<small class="f"> </small>; les voix continuaient : +</p> + +<p> — Au diable<small class="f"> </small>! +</p> + +<p> — S’il ne faut pas être fou, sacré tonnerre<small class="f"> </small>! pour dormir avec le Diable +dans la chambre<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Et l’on s’enfuyait à travers les couloirs et l’escalier, en un tumulte. +</p> + +<p>Au ton de ces paroles, je sentis, d’une manière confuse, que je +rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l’on s’enfuyait +avec cette hâte, c’était, à n’en pas douter, que le <i>terrible</i> de la +chose inconnue — devait être imminent<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Le cœur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et +je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier. — Ah<small class="f"> </small>! ne +seraient-elles pas bientôt consumées<small class="f"> </small>? Je fouillai très vite ma poche, +j’y trouvai un journal encore plié, que j’avais acheté à Bordeaux. Je le +tordis, dans l’obscurité, en forme de torche, et je frottai +fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois. +</p> + +<p>Le fumeux soufre mit du temps à brûler<small class="f"> </small>! Enfin, le destin me permit +d’allumer mon flambeau de hasard, — et je regardai dans la chambre. +</p> + +<p>Le bruit s’était arrêté. +</p> + +<p>Rien<small class="f"> </small>; je ne voyais rien<small class="f"> </small>! que moi-même, reflété dans la glace de cette +vieille armoire et, derrière moi, l’enfant, debout maintenant sur le +lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à +plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant +<i>quelque chose</i>... que l’excès même de mon saisissement m’empêchait +d’apercevoir. +</p> + +<p>Soudain, je renversai la tête suffoqué d’une horreur si glaçante que je +crus m’évanouir. Qu’avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété +aussi<small class="f"> </small>? Mais je n’osais positivement pas ajouter créance au témoignage +affolé de mes prunelles<small class="f"> </small>! Ah<small class="f"> </small>! démons<small class="f"> </small>! Je regardai encore et, — oui, je me +sentis défaillir à nouveau : mes yeux s’étant rivés, pour ainsi dire, sur +l’objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Ah<small class="f"> </small>! c’était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant +Gérard, — le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa +cabine<small class="f"> </small>! De désespérés pleurs d’angoisse me voilèrent affreusement les +yeux. +</p> + +<p>Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un +entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un +constrictor de l’espèce géante, <i>un formidable python de dix à douze +mètres</i> tel qu’il s’en trouve, parfois, sous les hideux nopals des +Guyanes. +</p> + +<p>Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l’effroyable +ophidien s’était, par un lent glissement, coulé de <i>trois mètres et demi +environ</i> hors des nœuds qui le desserraient d’autant. +</p> + +<p>Ce long tronçon de la bête, c’était donc le balancier vivant qui +heurtait, tout à l’heure, les murs, à droite et à gauche, pour s’étirer, +davantage de ses entraves, pendant ce minuit<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers +moi, du fond de la chambre<small class="f"> </small>; la longueur gonflée, d’un brun verdâtre, +tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de +son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous<small class="f"> </small>; et, de +l’énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues +en angle obtus, s’élançait, en s’agitant, une longue langue bifide, +pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement, +l’éclairer<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>D’enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon +réveil, j’avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des +fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, <i>à moins +de deux pieds de mon visage</i>... +</p> + +<p>A cette soudaine vision, je ressentis une agonie : il me sembla que toute +ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais +faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la +mulâtresse, — par elle, qui avait tout de suite <i>reconnu</i>, dans la nuit, +le sifflement<small class="f"> </small>! — me réveilla l’être. +</p> + +<p>La tête furibonde, en de petites secousses, s’approchait de nous... +</p> + +<p>Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon +brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la +chambre<small class="f"> </small>! Et j’ouvris la porte, d’une main que, vraiment, l’égarement +faisait tâtonner : l’enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes +bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir, +redoublait d’efforts et de sifflements horribles<small class="f"> </small>! Je m’élançai, avec +elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte +sur nous, — pendant qu’un terrifiant bruit d’armoire brisée et +s’écroulant, — mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l’animal, +se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des +meubles, — nous parvenait de l’intérieur. +</p> + +<p>Nous descendîmes avec la rapidité de l’éclair. +</p> + +<p>En bas, personne<small class="f"> </small>! salle déserte : porte ouverte sur la falaise. +</p> + +<p>Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au +dehors. +</p> + +<p>Sur la grève, la mulâtresse, m’oubliant, s’enfuit, en une course +éperdue, vers la ville. +</p> + +<p>La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots +luisaient là-bas, m’imaginant que l’effrayant animal roulait ses anneaux +le long de la plage, sur mes talons, et allait m’atteindre d’un moment à +l’autre. +</p> + +<p>En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du <i>Véloce</i>, je +courus à l’embarcadère du steamer <i>La Vigilante</i>, dont sonnait la cloche +de départ pour la France. +</p> + +<p>Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords +de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et +enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de +métaphysique allemande, me trouvant l’esprit suffisamment reposé pour +remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions +récréatives à travers les « <i>contingences du Monde-phénoménal</i>. » +</p> + + + + +<h3><a name="9"></a> LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES +</h3> + + +<p class="quote">Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà <i>de leurs ombres</i>... +</p> + +<p class="sign"> <span class="sc">Plutarque</span>. +</p> + + +<p class="sign"> <i>A Monsieur Henry <span class="sc">La Luberne</span></i>. +</p> + + +<p>La prochaine apparition du livre de William Crookes, <i>La Force +psychique</i>, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les +deux mondes. +</p> + +<p>On sait que l’illustre docteur anglais est l’un des plus puissants et +des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la +Nature, la Matière à l’état radiant, découverte qui, reculant les bornes +de l’investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l’Ecole +expérimentale. +</p> + +<p>De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité +de découvertes ou d’inventions sont à son acquit, depuis le thallium +jusqu’au radiomètre, qu’il est l’unique sommité dont l’admission, +d’emblée, à la Société Royale (sorte d’Académie des Sciences de +l’Angleterre) ait été votée à l’unanimité, avec dispense du stage de +rigueur. A l’estime de la plupart des hommes de science, l’œuvre et le +génie de William Crookes égalent ceux d’Isaac Newton<small class="f"> </small>; la place de son +monument funèbre est marquée d’avance à Westminster. +</p> + +<p>L’ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d’expériences de l’ordre +le plus extraordinaire. +</p> + +<p>Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le +<i>Quarterly Journal of Science</i>, dans l’<i>Athæneum</i> et dans la <i>Quarterly +Review</i>. +</p> + +<p>Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu’il +s’agit d’observations d’un caractère tout à fait insolite et que la +science de l’Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain +tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se +demande s’il rêve<small class="f"> </small>! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes +sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des +Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence +hors ligne, la sûreté d’examen et la rigueur positiviste, l’attention du +lecteur est bien vite fascinée. +</p> + +<p>Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est, +pensons-nous, de citer l’étonnant exorde de William Crookes lui-même, au +début de ce nouvel incident de l’Humanité. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p> — Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage +chez nous, — en Europe et ailleurs — augmentant, chaque jour, le nombre de +ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute +raison et d’un savoir éprouvé. Cette doctrine s’autorise de faits +complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature<small class="f"> </small>; et +ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point +considérables que l’on a cru pouvoir, officiellement, nous en +saisir. — La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des +pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de <i>vingt mille</i> signatures. A +Hertford, des enfants, — de très jeunes filles même, ont failli payer de +leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de +quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur +présence. — En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces +prétendus « événements occultes » a fini par troubler, par effrayer les +esprits d’une partie de la population : l’on se croirait au Moyen Age, en +écoutant ces rumeurs. +</p> + +<p>J’estime qu’il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à +travailler d’une manière exacte, d’examiner <i>tous</i> les phénomènes qui +attirent l’attention publique, afin, soit d’en confirmer la vérité, soit +d’expliquer, si faire se peut, l’illusion des honnêtes gens en dévoilant +la supercherie des charlatans, des imposteurs. +</p> + +<p>Or, un grand nombre de personnes, d’un sens commun cependant notoire, +avons-nous dit, — nous parlent, par exemple, « d’influences <span class="sc">mystérieuses</span> +sous l’énergie desquelles de lourds objets d’ameublement se meuvent, +soudain, d’une pièce à une autre, sans l’intervention de l’homme. » +</p> + +<p>A ceci nous répondons : +</p> + +<p> — Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un +million de parties. Nous demandons que ces « influences » fassent mouvoir, +seulement d’un <i>seul</i> degré, l’indicateur de ces instruments dans nos +laboratoires. +</p> + +<p>On nous parle de « corps solides, pesant cinquante, cent livres, — de +personnes vivantes même, s’élevant dans les airs sans le secours +d’aucune force connue ». +</p> + +<p>A ceci nous répondons : +</p> + +<p> — Alors, que ce pouvoir, quel qu’il soit, qui, nous dit-on, serait guidé +par une intelligence, et qui élève, jusqu’aux plafonds de vos +appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher +seulement l’un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe +de cristal, est sensible à un poids si minime qu’il en faudrait dix +mille comme lui pour faire un gramme. +</p> + +<p>On nous parle de « fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même +d’êtres vivants apportés au travers des murailles. » +</p> + +<p>A ceci nous répondons : +</p> + +<p> — Qu’on introduise donc un milligramme d’arsenic à travers les parois +d’un tube de verre dans lequel de l’eau pure est hermétiquement scellée +par nous<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>On nous parle de « coups frappés qui se produisent jusqu’à ébranler les +murs, dans les différentes parties d’une chambre où deux personnes sont +tranquillement assises devant une table<small class="f"> </small>; — de maisons secouées jusqu’à en +être endommagées par un pouvoir extra-humain »<small class="f"> </small>; — et l’on ajoute que « des +plumes ou des crayons tracent <i>tout seuls</i> des lignes présentant un +sens<small class="f"> </small>; — que des ressemblances de défunts apparaissent. » +</p> + +<p>A ceci nous répondons : +</p> + +<p> — Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d’un +phonautographe<small class="f"> </small>! — Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement +mis en vibration<small class="f"> </small>! — Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur +ce bureau, l’un seul des mots que je viens d’écrire<small class="f"> </small>!... Quant aux +« apparitions » nous avons des instruments qui mesurent l’éclair : qu’une +seule d’entre elles passe, pendant la durée d’un 120e de seconde +seulement devant la lentille de l’un de ces instruments<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Enfin, l’on nous parle de « manifestations d’une puissance équivalente à +des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue. » +</p> + +<p> — Eh bien, l’homme de science, qui croit fermement à la conservation de +la force, demande que ces manifestations se répètent dans son +laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des +essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l’estime où l’on +puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule +présence d’individus « exceptionnels » appelés <i>médiums</i>, quelque +intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces +<i>médiums</i>, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive, +rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance +suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la +réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus +élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l’universelle +et invariable loi de la gravitation. » +</p> + +<p>Voilà, certes, le langage d’un homme sérieux — et, ce défi jeté, la cause +semblait jugée. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à +Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes, +qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle « d’expériences +<i>médianimiques</i> dignes d’attention ». +</p> + +<p>Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de +1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les +nationalités de l’Europe, entre-croisaient, dans les revues des +sciences, les affirmations les plus étranges, — déclarant que leurs +essais particuliers sur la réalité du fluide <i>médianimique</i> amenaient +chaque jour des résultats « inattendus ». Dans la longue liste des +savants, figurent, on doit le constater, des noms d’une certaine +importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par +l’un de ses plus éminents professeurs de chimie, M. +Boutlerow<small class="f"> </small>; — l’Académie des sciences expérimentales de Genève, par le +professeur Thury<small class="f"> </small>; — les Etats-Unis, par le docteur Robert Hare, +professeur de chimie à l’Université de Pennsylvanie, etc., etc. L’espace +nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables, +mentionnés dans ces rapports. +</p> + +<p>Etonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup, +de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens +allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des +hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des +mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de +membres de la Société Royale étaient venus s’adjoindre à William Crookes +pour des observations quotidiennes. — Deux ou trois « sujets humains » +doués, — paraissait-il, — de manière à intéresser la Science, continuèrent +de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de +l’illustre docteur, à des expérimentations. +</p> + +<p>Il résulterait des attestations signées de l’érudite assistance que, non +seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous +produits — (ceci en plein jour et dans des conditions d’évidence toute +spéciale) — mais que d’autres faits, plus singuliers encore, — des +incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis, — se +seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de +l’assemblée<small class="f"> </small>; — qu’enfin « d’incohérentes manifestations, revêtues d’une +sorte de caractère macabre », auraient troublé la régularité compassée de +ces examens. +</p> + +<p>Les sujets ou <i>médiums</i> étaient, cependant, liés à terre, tenus aux +quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre +eux, toutefois, et ces objets, ne s’interposaient pas les membres de la +commission du contrôle. A l’état libre, ils étaient prévenus que toute +communication <i>physique</i>, due à n’importe quelle fraude subtile, serait +instantanément châtiée d’une très violente secousse électrique, des +réseaux d’induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs. +Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de +Londres surveillaient de près chaque expérience. +</p> + +<p>C’est dans de telles conditions qu’on a vu les aiguilles des +dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls +expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des +centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du +laboratoire et <i>jusque sur les mains</i> des doctes assistants, des heurts, +« semblables à ceux d’un doigt replié frappant impatiemment à une porte », +étaient entendus ou ressentis. +</p> + +<p>A l’issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus +sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant, +médicalement, toutes les apparences de la mort. +</p> + +<p>Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans, +s’élevant à des hauteurs de plusieurs mètres — et flottant, presque +endormis, dans l’espace, pendant plusieurs minutes. « Ce phénomène, +affirme le docteur Crookes, M. Home l’a exécuté, aussi, plus de <i>cent +fois</i> devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le +magicien dans l’amphithéâtre de Rome. » +</p> + +<p>D’après un grand nombre de professeurs émérites, — entre autres ceux dont +nous avons cité les noms, — au témoignage de plusieurs délégués éminents +d’universités ou d’académies, et des différents membres de la Société +Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de +l’attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus +comme désormais avérés, seraient — (non compris leurs subdivisions) : +</p> + +<p>1º L’altération du poids d’un corps quelconque, obtenue à distance<small class="f"> </small>; 2º +d’inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec +des allées et venues, — sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues, +<i>inimitables</i>, — bondissant et rebondissant d’objets en objets<small class="f"> </small>; 3º des +déplacements continuels d’instruments scientifiques, de meubles lourds +ou légers, se mouvant comme sous l’action d’une force occulte<small class="f"> </small>; 4º de +véritables « apparitions » de formes étranges, de « <i>regards</i> », de mains +lumineuses, d’une ténuité inconcevable et cependant tangible — au point +de supporter, dans l’air, un thermomètre en liège du poids de trois +grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d’un niveau absolument +insensible<small class="f"> </small>; ces mains offraient l’aspect tantôt vivant, tantôt +cadavérique<small class="f"> </small>; et, si rapide que fût l’éclair dont on essayât d’en +répercuter la vision sur l’objectif, aucune plaque photographique n’a +été impressionnée, en <i>aucune</i> façon, de leur présence<small class="f"> </small>; et ces mains, +pourtant<small class="f"> </small>! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers +l’espace, les offrir à des spectateurs<small class="f"> </small>; puis, tout à coup, venaient nous +« <i>serrer les mains avec toute la cordialité d’un vieil ami</i> »<small class="f"> </small>; 5º des +mises en jeu d’instruments de musique placés, positivement, dans des +conditions où toute communication était impossible et <i>dangereuse</i> pour +le médium<small class="f"> </small>; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une +table et traçant des lignes d’écritures différentes où plusieurs ont +affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en +ont fourni la preuve). — Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au +crépuscule. +</p> + +<p>« — J’ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes), +l’une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige, +nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente +imperceptible d’une planche de chêne massive, sans qu’il fût possible +d’apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l’œil nu, soit au +microscope, <i>une trace quelconque d’érosion sur la tige ou sur les +feuilles</i>, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente +de cette planche. — Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous +avons vu, ensemble, <i>l’ombre d’une forme humaine</i> secouer des rideaux +pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s’atténuant. — Cent +fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles, +s’élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites +et horizontales selon le degré d’inclinaison de ces objets dans +l’air. — Quant aux célèbres « tables tournantes », nous avons voulu, par +surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales +et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines +d’autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter. — Le +Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les +professeurs étrangers s’étant donc assemblés pour un essai concluant à +ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des +chaises dont les dossiers seuls touchaient la table — (une lourde et +vaste table). — Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de +leurs personnes n’était en contact direct avec la table. De plus, +certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises +pour avérer l’authenticité absolue du phénomène. En quelques instants, +nous vîmes l’énorme table s’enlever de terre, se pencher, frapper le +parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans +l’espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa +place. Le Comité et l’assistance ont donc attesté comme « concluante » +cette expérience... qui, d’ailleurs, ne pouvait plus vous étonner. » +</p> + +<p>Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d’autres +faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne +saurions prendre la responsabilité de telles citations<small class="f"> </small>; nous ne voulons +et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment +contrôlées et reconnues par la science comme <i>incontestables</i>. Lorsque +nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible, +sans opinions ni commentaires. +</p> + +<p>Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce +sujet : +</p> + +<p>« — La foule, toujours avide du « surnaturel », nous demande : « Croyez-vous +ou ne croyez-vous pas<small class="f"> </small>? » Nous répondons : « Nous sommes chimistes<small class="f"> </small>; nous +sommes physiciens<small class="f"> </small>; notre fonction n’est pas de « croire ou de ne pas +croire » mais de constater, d’une façon positive, si tel ou tel phénomène +est ou n’est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus. +Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l’affirmative, +au moins provisoirement, puisqu’à la parfaite consternation de nos sens +et de notre entendement, l’évidence nous y contraint. +</p> + +<p>Rien n’est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est +conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître <i>toutes</i> les +lois de la Nature, (et rien qu’avec celles que nous ignorons on pourrait +créer l’Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non +conforme. Or il se trouve qu’ici, comme en électricité, par exemple, +l’expérience, l’observation sont les seules pierres de touche de cette +conformité. +</p> + +<p>Qu’on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues +hypothèses, ni théories, <i>quelles qu’elles soient</i>. Nous attestons, +simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu’un seul but, conforme +à celui de toute notre longue carrière : la Vérité. Les Comités d’examen, +les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints +au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi : « Nous ne +disons pas, encore une fois, que cela est <i>vraisemblable</i><small class="f"> </small>; nous disons +que cela <span class="sc">est</span>. » +</p> + +<p>Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout +un, — et de s’imaginer que nous sommes capables d’avoir perdu notre temps +à contrôler des tours d’escamoteurs (comme si cette niaiserie était +possible), donnez-vous plutôt la peine d’examiner, d’abord, comme notre +incrédulité primitive s’est, au moins, soumise à le +faire. — Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu’il faut regarder +comme des erreurs dans nos examens<small class="f"> </small>; spécifiez-les et suggérez ensuite, +si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des +ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles +où nous avons placé les médiums, — à leur insu<small class="f"> </small>! Mais ne venez pas, à la +hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer +nos esprits d’une démence (qu’entre parenthèses nous aurions, seuls, +qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent +contre vos idées préconçues, <i>comme, autrefois, le furent les nôtres</i>. +Il est difficile d’être plus <i>sceptiques ou plus positifs que nous</i> en +matière d’examen expérimental : si vous vous faites une supériorité de +votre ignorance ou de votre savoir d’amateurs, à quoi l’homme devra-t-il +s’en tenir<small class="f"> </small>? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie +disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par +des médiums <i>réels</i> en nos laboratoires et que les plus railleurs +deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes +foraines, après s’être bien moqués, en clignant de l’œil, d’un appareil +de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu’ils +en ont seulement effleuré les fils. — Pour le surplus, rejeter, à +l’étourdie, les témoignages d’hommes à qui l’on a déféré des faits pour +les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d’aucun +témoignage humain <i>quel qu’il soit</i>, car il n’est point de faits dans +l’Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui +s’appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que +celles qui nous ont — je ne dirai pas convaincus, mais — confondus. Osez +donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre +scepticisme sur les nôtres — et que ces oiseuses controverses finissent<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Donc : +</p> + +<p>1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent +établir, sans conteste, l’existence d’une nouvelle force liée à +l’organisme humain et que l’on peut appeler <i>Force psychique</i>. +</p> + +<p>2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d’une +intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à +volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu, +<i>sans le secours d’aucuns mouvements, ni de communications physiques</i>, +sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés. » +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu’à +présent notifiées par l’illustre savant anglais et contresignées de noms +considérables. Il y a lieu d’espérer que son livre va nous révéler les +curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective +de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas +problématiques racontés par l’Histoire — et certains phénomènes opérés, +paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous. +Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d’envoûtements, de spiritisme, +de lycanthropie, d’évocations, etc., relèveraient désormais de +l’autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus +ou moins régulières. +</p> + +<p>Pour ce qui est d’entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport +quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes +grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà +de l’humanité, dans des milieux invisibles autour d’elle, on ne peut +encore se prononcer sur ce point. — Un grand nombre de personnes +prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des +êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la +Mort... C’est une question qui, excédant le point de vue scientifique, +est déjà jugée, <i>ne varietur</i>, à un autre point de vue, par des hommes +qui s’appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis +et saint Thomas d’Aquin. +</p> + +<p> — Au fait, et le chrétien<small class="f"> </small>?... nous dit-on<small class="f"> </small>; que va-t-il penser de ces +fantasmagories inquiétantes, — de cette... divinité pour tous<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Le chrétien, quoi que puissent lui « écrire » d’apocryphes ou réels +fantômes, est prémuni à tout jamais. L’Art d’évoquer les morts en +vingt-cinq leçons n’a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces +sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que +des tentations misérables. — Diverses paroles précises, formelles, de +l’Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi <i>sérieuse</i> que +<i>définitive</i>. « <i>Voici la Nuit où personne ne travaille plus<small class="f"> </small>; — Où sera +tombé l’arbre, il restera<small class="f"> </small>; — Les enfants du siècle feront des prodiges +capables de surprendre les Anges : ne vous laissez pas séduire<small class="f"> </small>; — Celui +qui veut sauver sa vie la perdra : celui qui veut la sacrifier, pour +l’amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la +lumière, la vérité, la vie : nul n’entre que par moi dans la +Vie-éternelle</i>. » Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini. +</p> + +<p>Les étoiles passeront, ces paroles jamais. +</p> + +<p>Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues +par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s’agit pas de cela +pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des +phénomènes dont l’esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il +répond d’avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible +sourire : +</p> + +<p> — Nous sommes à l’auberge et ne regardons qu’avec peu d’attention les +curiosités qui viennent s’exhiber dans la salle commune. +</p> + +<p>Règle générale : tout ce dont l’impression n’augmente pas, en nos âmes, +l’amour de Dieu, le détachement de l’univers, l’union substantielle avec +Jésus-Christ, — tout cela vient du Mal, émane de l’Enfer, +<i>nécessairement</i>, <i>absolument</i>, sans autre examen ni compromis oiseux. +Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul +héritage du Fils de l’Homme. Il nous a prévenus : <i>Vous les connaîtrez +par leurs fruits</i><small class="f"> </small>; et nous n’avons que faire de tels fruits. +</p> + +<p>Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l’Esprit seul de +l’Évangile : il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre +unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en +prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous +en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans +notre foi. +</p> + + + + +<h3><a name="10"></a> LE DROIT DU PASSÉ +</h3> + + +<p>Le 21 janvier 1871, réduit par l’hiver, par la faim, par le refoulement +des sorties aveugles, Paris, à l’aspect des positions inexpugnables d’où +l’ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d’un bras +fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de +se taire. +</p> + +<p>Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique +observait la capitale<small class="f"> </small>; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la +brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l’un dans l’autre, +les tubes de sa lunette d’approche, en disant au prince de +Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui : +</p> + +<p>« — La bête est morte. » +</p> + +<p>L’envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait +franchi les avant-postes prussiens<small class="f"> </small>; escorté, au milieu des clameurs, à +travers les lignes d’investissement, il était arrivé au quartier-général +de l’armée allemande. — On n’a pas oublié cette entrevue du Château de +Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait +tenté jadis les premières négociations. +</p> + +<p>Aujourd’hui, c’était dans une salle plus sombre et toute royale, où +sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux +mandataires ennemis se réapparaissaient. +</p> + +<p>A certain moment de l’entretien, Favre, pensif, assis devant la table, +s’était surpris à considérer, en silence, le comte de +Bismarck-Schoenhausen, qui s’était levé. +</p> + +<p>La stature colossale du chevalier de l’Empire d’Allemagne, en tenue de +major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. +A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque +d’acier poli, obombré de l’éparse crinière blanche, — et, à son doigt, le +lourd cachet d’or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de +l’Évêché de Halberstadt, plus tard barons : le Trèfle des Bisthums-marke, +sur leur vieille devise : <i>In trinitate robur</i>. +</p> + +<p>Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie +de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d’une teinte +sanglante. — Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d’acier, aux +chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement +traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison +allemande — dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas<small class="f"> </small>! — se +dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l’hiver, sortait +son adage : « <i>jamais assez</i> ». Le doigt appuyé sur la table, il regardait +au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de +l’ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité +de l’espace, pareille à l’aigle noire de ses drapeaux. +</p> + +<p>Il avait parlé. — Et des redditions d’armées et de citadelles, des lueurs +de rançons effroyables, des abandons de provinces s’étaient laissé +entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu’au nom de l’Humanité le +ministre républicain voulut faire appel à la générosité du +vainqueur, — lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes<small class="f"> </small>! que de +Louis XIV passant le Rhin et s’avançant sur le sol allemand, de victoire +en victoire — puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte +européenne — puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d’Iéna<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Et de lointains roulements d’artillerie, pareils aux échos de la foudre, +couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l’esprit, +alors se rappela... que c’était l’anniversaire d’un jour où, du haut de +l’échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la +magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent +sa voix<small class="f"> </small>!... — Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à +laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n’avait pensé jusqu’à +cet instant. — C’était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater, +dans l’histoire, l’ouverture de la capitulation de la France laissant +tomber son épée. +</p> + +<p>Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d’ironie, le +chiffre de cette date régicide, lorsque l’ambassadeur de Paris eut +demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d’armes il +serait accordé, le chancelier jeta cette <i>officielle</i> réponse : +</p> + +<p> — Vingt et un<small class="f"> </small>; pas un de plus... +</p> + +<p>Alors, le cœur oppressé par la vieille tendresse que l’on a pour sa +terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d’ouvrier, au +masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme +celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent +hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu’aux +coins crispés de ses lèvres<small class="f"> </small>! Car, s’il est une illusion que même les +plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cœur, tout à +coup, devant les hauteurs de l’étranger, c’est la patrie. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Le soir tombait, allumant la première étoile. +</p> + +<p>Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du +crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant +le crépuscule. +</p> + +<p>Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l’échange du salut glacé, +le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques +instants... Et il arriva qu’au fond de sa mémoire surgit bientôt un +souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui, +rendirent extraordinaire en son esprit. +</p> + +<p>C’était le souvenir d’une histoire trouble, d’une sorte de légende +moderne qu’accréditaient des témoignages, des circonstances — et à +laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé. +</p> + +<p>Autrefois, il y avait de longues années<small class="f"> </small>! un malheureux, d’une origine +inconnue, expulsé d’une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, +un certain jour, en 1833, dans Paris. +</p> + +<p>Là, s’exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni +ressources, il avait osé se déclarer n’être autre que Celui... dont la +tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous +la hache du peuple français. +</p> + +<p>A la faveur, disait-il, d’un acte de décès quelconque, d’une obscure +substitution, d’une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au +dévouement de deux gentilshommes, s’était positivement échappé des murs +du Temple, et l’évadé royal... c’était lui. — Après mille traverses et +mille misères, il était revenu justifier de son identité. N’ayant +trouvé, dans <i>sa</i> capitale, qu’un grabat de charité, cet homme que nul +n’accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en +héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d’une +imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires, +s’en était allé tristement mourir, l’an 1845, dans la ville de Delft en +Hollande. +</p> + +<p>On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s’était +écrié : — Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu’à ce que ta +mère ne te reconnaisse plus. +</p> + +<p>Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la +Hollande, de l’assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II, +avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles +d’honneur d’un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa +pierre tombale fût inscrite cette épitaphe : +</p> + +<p>« Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette d’Autriche, XVIIe du nom, roi de France. » +</p> + +<p>Que signifiait ceci<small class="f"> </small>?... Ce sépulcre — démenti donné au monde entier, à +l’Histoire, aux convictions les plus assurées — se dressait là-bas, en +Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop +penser. +</p> + +<p>Cette immotivée décision de l’étranger ne pouvait qu’aggraver de +légitimes défiances : on en maudissait l’accusation terrible. +</p> + +<p>Quoi qu’il en fût, un jour de l’autrefois, cet homme de mystère, de +détresse et d’exil était venu rendre visite à l’avocat déjà célèbre qui +devait être, aujourd’hui<small class="f"> </small>! le délégué de la France vaincue. En +fantastique revenant, il avait sollicité l’orateur républicain, lui +confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène, +l’indifférence initiale, sinon l’hostilité même, du futur tribun, +s’étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son +appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison, +qu’importe<small class="f"> </small>!), Jules Favre avait pris à cœur cette cause — qu’il devait +étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l’énergie +et les accents d’une foi vive. Et, d’année en année, ses relations avec +l’inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu’un jour, +en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire +client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en +signe d’alliance et de reconnaissance profondes) d’un vieil anneau +fleurdelisé dont il tut la provenance originelle. +</p> + +<p>C’était une chevalière d’or. Dans une large opale centrale, aux lueurs +de rubis avait été gravé, d’abord, le blason de Bourbon : <i>les trois +fleurs de lys d’or sur champ d’azur</i>. Mais, par une sorte de déférence +triste, — pour qu’enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage +seulement affectueux, — le donateur en avait fait effacer, autant que +possible, les armoiries royales. +</p> + +<p>Maintenant, l’image d’une Bellone tendant, sur l’arc fatidique, la +flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant, +l’écusson primordial. +</p> + +<p>Or, d’après les biographes, c’était une sorte d’inspiré, d’illuminé, +quelquefois, ce prétendant téméraire<small class="f"> </small>! — A l’en croire, Dieu l’avait +favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d’une +puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de +ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète. — Ce fut +donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de +son ami, qu’il ajouta, dans cette soirée d’adieu et en lui conférant +l’anneau, ces singulières paroles : +</p> + +<p> — Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une +statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux +âges. Elle traduit ce qu’elle recouvre. — <i>Au nom du roi Louis XVI et de +toute une race de rois dont vous avez défendu l’héritage désespéré, +portez cet anneau<small class="f"> </small>! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur +esprit, cette pierre<small class="f"> </small>! Que son talisman vous conduise et qu’il soit un +jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le <span class="sc">témoin</span> de leur présence</i><small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Favre a déclaré souvent avoir attribué, <i>alors</i>, à quelque exaltation +produite par une trop lourde continuité d’épreuves, cette phrase qui lui +parut longtemps inintelligible — mais à l’injonction de laquelle il +obéit, toutefois, par respect, en passant à l’annulaire de sa main +droite, l’Anneau prescrit. +</p> + +<p>Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce « Louis XVII » à +ce doigt de sa main droite. Une sorte d’occulte influence l’avait +toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui +comme ces emprises de fer que les chevaliers d’autrefois gardaient, +rivées à leurs bras, jusqu’à la mort, en témoignage du serment qui les +vouait à la défense d’une cause. Pour quel but obscur le Sort lui +avait-il comme imposé l’habitude de cette relique à la fois suspecte et +royale<small class="f"> </small>?... — Avait-il donc fallu, enfin<small class="f"> </small>! qu’<i>à tout prix</i> ceci dût +devenir possible — que ce républicain prédestiné <i>portât ce Signe à la +main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait</i><small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Il ne s’en inquiétait pas : mais, lorsqu’on essayait de railler, en sa +présence, le nom germain de son dauphin d’outre-tombe : +</p> + +<p> — Naundorff, Frohsdorff<small class="f"> </small>!... murmurait-il pensivement. +</p> + +<p>Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l’imprévu des événements +avait élevé peu à peu l’avocat-citoyen jusqu’à le constituer, tout à +coup, le représentant même de la France<small class="f"> </small>! Il avait fallu, pour amener +ceci, que l’Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille +hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec +leurs maréchaux et leur Empereur — et maintenant, avec leur capitale<small class="f"> </small>! — Et +ce n’était pas un rêve. +</p> + +<p>C’est pourquoi le souvenir de l’<i>autre</i> rêve, moins incroyable, après +tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce +soir-là, dans la salle déserte où venaient d’être débattues les +conditions de salut — ou plutôt de vie sauve — de ses concitoyens. +</p> + +<p>A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l’Anneau transmis à +son doigt, des coups d’œil de visionnaire. Et sous les transparences de +l’opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler, +autour de l’héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l’antique +écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint +Louis. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Huit jours après, les stipulations de l’armistice ayant été acceptées +par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur +pouvoir collectif, s’était rendu à Versailles pour la signature +officielle de cette trêve, qui amenait l’épouvantable capitulation. +</p> + +<p>Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s’étant relu +le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l’article 15, dont la teneur +suit : +</p> + +<p> — « Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures +et scellé de leurs sceaux les présentes conventions. +</p> + +<p>» Fait à Versailles, le 28 janvier 1871. +</p> + +<p>» <i>Signé :</i> Jules <span class="sc">Favre</span> — <span class="sc">Bismarck</span>. » +</p> + +<p>M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d’accomplir la +même formalité pour régulariser cette minute, aujourd’hui déposée à +Berlin aux Archives de l’empire d’Allemagne. +</p> + +<p>M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette +journée, de se munir du sceau de la République française, voulait +l’envoyer prendre à Paris. +</p> + +<p> — Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck : votre cachet +suffira. +</p> + +<p>Et, comme s’il eût connu ce qu’il faisait, le Chancelier de Fer +indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l’Anneau légué par +l’Inconnu. +</p> + +<p>A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du +Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le vœu prophétique +dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans +le saisissement d’un vertige, son impénétrable interlocuteur. +</p> + +<p>Le silence, en cet instant, se fit si profond qu’on entendit, dans les +salles voisines, les heurts secs de l’électricité qui, déjà, +télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l’Allemagne et de la +terre<small class="f"> </small>; — l’on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà +transportaient des troupes aux frontières. — Favre reporta les yeux sur +l’Anneau<small class="f"> </small>!... +</p> + +<p>Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément +autour de lui dans la vieille salle royale, et qu’elles attendaient, +dans l’invisible, l’instant de Dieu. +</p> + +<p>Alors, comme s’il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire +décret d’en haut, il n’osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à +la demande ennemie<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Il ne résista plus à l’Anneau qui lui attirait la main vers le Traité +sombre. +</p> + +<p>Grave, il s’inclina : +</p> + +<p> — <span class="sc">C’est juste</span>, dit-il. +</p> + +<p>Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux +flots de sang français, deux vastes provinces, sœurs parmi les plus +belles<small class="f"> </small>! l’incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que +le numéraire métallique du monde — sur la cire pourpre où la flamme +palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d’or à sa main +républicaine — Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où, +sous la figure d’une Exterminatrice oubliée et divine, s’attestait, +<i>quand même</i><small class="f"> </small>! l’âme — soudainement apparue à son heure terrible — de la +Maison de France. +</p> + + + + +<h3><a name="11"></a> LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS +</h3> + + +<p class="sign"> 1880. +</p> + + +<p>Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de +circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques +esprits, la sensation d’une de ces <i>correspondances</i> dont parle +Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse, +quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites +les plus extrêmes du bizarre. +</p> + +<p>Pendant l’été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar +Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l’Allemagne +furent invités. C’était, je crois, à l’occasion d’un projet d’alliance +entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du +tzaréwitch. +</p> + +<p>Le programme comprenait une fête à Eisenach — et l’exécution des +principales œuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom +d’ailleurs, de Weimar. +</p> + +<p>Arrivé à l’<i>Hôtel du Prince</i>, la veille de la fête, je me trouvai placé, +le soir, à table d’hôte, en face de Liszt — qui, sablant le champagne au +milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa +soutane. — A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour +d’Autriche douée d’un petit nez retroussé — très en vogue, +paraît-il — mais, en revanche, d’une de ces vertus austères qui l’avait +fait surnommer sainte Roxelane. +</p> + +<p>Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse +d’armes<small class="f"> </small>; nous étions entre artistes, on faisait petite ville. +</p> + +<p>A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six +pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois +plaisanteries, nous fîmes connaissance. +</p> + +<p>Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan +jouissait d’un sourire grâce auquel s’éclairaient toutes questions +difficiles. J’appris, plus tard, que sa charge était une sorte de +sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l’Empereur. — Ah<small class="f"> </small>! +l’étrange passant<small class="f"> </small>! Sa mise, toujours d’une élégance négligée, était +sommée d’un légendaire chapeau bossue — n’est-ce pas incroyable<small class="f"> </small>? — comme +celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d’un bolivar +d’ivrogne après vingt chutes. Il y tenait<small class="f"> </small>! L’on eût dit le point +saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d’ailleurs. Somme +toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite +à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain, +me défendre. +</p> + +<p> — Vous précédez Sa Majesté<small class="f"> </small>? lui demandai-je avec une surprise naïve. +</p> + +<p> — Non, me répondit-il : je ne suis à Weimar qu’en simple amateur. +</p> + +<p>Sur une question vague, au sujet de l’agitation moderne en son pays +d’adoption : +</p> + +<p> — De nos jours, me répondit-il, un tzar n’est observé avec malveillance +que <i>par les milliers d’yeux de la petite seigneurie russe</i>, de la menue +noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont, +là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d’eux-mêmes, se +revendre. Tous sont pour l’Empereur. Ce n’est plus sous les pieds d’un +tzar, <i>c’est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure</i>. +</p> + +<p>Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me +conseillait, maintenant, en diplomate, sur les « moyens de <i>parvenir</i> +dans la vie » — et j’écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec +cette sorte d’estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence. +</p> + +<p>On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s’approcha de +moi. +</p> + +<p> — Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il : il désire +que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de +chapelle, m’envoie te prier d’accepter, sans cérémonie, une tasse de +thé. Apporte un de tes manuscrits. +</p> + +<p> — Soit, répondis-je. +</p> + +<p>Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le +Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m’ayant +prié de lui lire quelque fantaisie, je m’assis, auprès d’un candélabre, +devant le guéridon sur lequel il s’accoudait. Entouré d’une vingtaine +d’intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d’environ +dix pages, d’une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle : +<span class="sc">Tribulat Bonhomet</span>. +</p> + +<p>Il est des soirs où l’on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard +m’avait fait tomber, sans doute, sur l’un d’eux. J’obtins donc un succès +de fou rire très extraordinaire. +</p> + +<p>Cette hilarité presque convulsive s’empara des plus graves personnages +de l’auditoire, jusqu’à leur faire oublier l’étiquette. J’en atteste les +invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un +sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut +obligé de se retirer — et nous entendîmes dans l’antichambre les +monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en +liberté. — Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces +lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d’un +sourire au souvenir de cette soirée. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d’Eisenach, +entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg, +les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s’ébattaient +dans l’allégresse. — Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés, +des musiques, une fête en pleine nature<small class="f"> </small>! Ce peuple aimait le passé, se +sentant digne de l’avenir. +</p> + +<p>Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de +tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier : on le +saluait en souriant. +</p> + +<p>Le matin, j’avais visité la Wartburg. J’avais contemplé, à mon tour, +cette tache noire que l’encrier de Martin Luther laissa sur la muraille, +en s’y brisant, alors qu’un soir le digne réformateur, croyant entrevoir +le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux +cornes<small class="f"> </small>! J’avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle +des roses, — la salle du Landgrave où les <i>minnesingers</i> Walter de la +Vogelwelde et Wolfram d’Eischenbach furent vaincus par le chant du +chevalier de Vénus. +</p> + +<p>La fête continuait donc l’impression des siècles, évoquée par la +Wartburg. +</p> + +<p>Le Grand-duc, m’ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement +de courtoisie charmante. +</p> + +<p>Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme +qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants<small class="f"> </small>; ceux-ci, tête nue, lui +donnaient le bras. +</p> + +<p> — C’est, me dit-il, l’artiste qui a créé la <i>Marguerite</i> du <i>Faust</i>, en +Allemagne. Elle sera demain centenaire. +</p> + +<p>Quelques instants après, il reprit, avec un sourire : +</p> + +<p> — Dites-moi, n’avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l’ours, +le loup-cervier, le renne, le guépard, l’aigle, — toute une ménagerie<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible, +seulement en français, sorte de calembour de souverain à l’usage des +visiteurs : +</p> + +<p> — A présent, vous voyez le <i>grand-duc</i>. Il y en a par milliers dans le +parc de Weimar. C’est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l’Allemagne. +Je les y laisse vieillir. +</p> + +<p>Un courrier du tzar, porteur d’un message, survint, conduit par un +chambellan. Je m’éloignai. L’instant d’après, le comte Phëdro +m’annonçait que l’empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu’il +assisterait, le lendemain, au <i>Vaisseau-fantôme</i>. +</p> + +<p>Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des +frênes et des sapins, au feuillage maintenant d’or rouge. Les premières +étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le +silence se fit. — Au loin, un chœur de huit cents voix, d’abord +invisible, commençait le <i>Chant des Pèlerins</i>, du <i>Tannhauser</i>. Bientôt +les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons +de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face +de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule. — Où d’aussi +surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces +contrées, tout artistiques, de l’Allemagne<small class="f"> </small>?... Lorsqu’après le puissant +<i>forte</i> final, le chœur se tut, — une voix, une seule voix<small class="f"> </small>! celle de Retz +ou de Scaria sans doute, — s’éleva, distincte, détaillant magnifiquement +l’invocation de Wolfram d’Eischenbach à l’Étoile-du-Soir. +</p> + +<p>Le <i>minnessinger</i> était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du +passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l’air d’un +rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s’éteignit, +dans les échos, sans que personne eût l’idée, même, d’applaudir. Ce fut +comme après une prière du soir. +</p> + +<p>Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était +finie. — Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à +Weimar. — Le tzar était arrivé. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l’étincelante +madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses +lunaires, sorte de musique d’esprits entendue le soir derrière les +vitres d’un manoir abandonné, — Sainte Roxelane s’y trouvait aussi. +</p> + +<p>Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale. +</p> + +<p>La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d’une myriade de +diamants, d’une profusion d’ordres en pierreries sur les uniformes bleu +et or et sur les habits noirs. C’étaient aussi de pâles et purs profils +d’étrangères, des blancheurs sur le velours des loges — et des regards +altiers se croisant comme des saluts d’épées. Une race s’évoquait sur un +front, d’un seul coup d’œil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair. +</p> + +<p>Au centre, — dans la loge du Grand-duc et à côté de lui, — le prince +Wladimir<small class="f"> </small>; — auprès de ce jeune homme, l’une des princesses de +Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe. +</p> + +<p>A droite, celle du roi de Bavière absent. — Dans l’avant-scène de droite, +froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front +enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le +tzar Alexandre II. +</p> + +<p>Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle +avec un grand silence. L’ouverture du <i>Vaisseau-fantôme</i> se déchaîna<small class="f"> </small>; +l’appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs, +pareil au fatal refrain d’un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je +regardai le tzar. +</p> + +<p>Il écoutait aussi. +</p> + +<p>A la fin de la soirée, l’esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je +vins souper à l’<i>Hôtel du Prince</i>. Là, c’étaient des cris +d’enthousiasme<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j’entendais, je +résolus d’aller me distraire en fumant, seul, dans le parc. +</p> + +<p>Je sortis, laissant les toasts s’achever, entre fins connaisseurs. +</p> + +<p>Ah<small class="f"> </small>! la belle nuit<small class="f"> </small>! Et le parc de Weimar, de nuit<small class="f"> </small>! quel +enchantement<small class="f"> </small>! — J’entrai. +</p> + +<p>A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur +brillait. C’était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette +immensité. Quel isolement des choses<small class="f"> </small>! Je marchais. Je voyais une vaste +nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il +était mort. — « De la lumière<small class="f"> </small>! » pensai-je. — Et je m’enfonçai sous les +arbres centenaires d’une allée qui, entrecroisant à une hauteur +démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore +l’obscurité. +</p> + +<p>Et une délicieuse odeur d’herbes, de buissons et de fleurs mouillées, +d’écorces fendues par le moût immense de la sève — et cette houle, qui +sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient. +</p> + +<p>Personne. +</p> + +<p>Je marchai pendant près d’une heure, sans m’orienter, au hasard. +</p> + +<p>Cependant les taillis, formés à hauteur d’homme par les premiers rameaux +des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres +vivants s’y agitaient. +</p> + +<p>En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j’aperçus des +myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C’étaient les +<i>grands-ducs</i> dont m’avait parlé (je m’incline) <i>celui</i> de Saxe-Weimar. +</p> + +<p>Certes, ils étaient familiers<small class="f"> </small>! Nul ne les inquiétait. Une superstition +les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches, +respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations +sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec +un cri. L’un d’eux, tous les dix ans peut-être, changeait d’arbre. A +part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries. +Leur nombre était surprenant. +</p> + +<p>Mon noctambulisme m’avait conduit jusqu’à l’ouverture d’une clairière au +fond de laquelle j’entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal +souper devait durer encore<small class="f"> </small>? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus +un banc. — Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la +nuit. Je m’étendis et m’accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il +pouvait être une heure et demie du matin. +</p> + +<p>Tout à coup, au sortir de l’une des contre-allées qui avoisinent le +château, quelqu’un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la +main. +</p> + +<p> — Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s’avancer +lentement ce promeneur. +</p> + +<p>Mais, à l’entrée de mon allée, la lumière de la lune l’ayant baigné +spontanément, je tressaillis. +</p> + +<p> — Tiens<small class="f"> </small>! on dirait le tzar<small class="f"> </small>! me dis-je. +</p> + +<p>Une seconde après, je le reconnus. Oui, c’était lui. L’homme qui venait +de s’aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais, — celui-là +que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont +j’entendais les pas, au milieu de l’allée, dans la nuit, — c’était bien +l’empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois +seul à seul avec lui m’impressionnait. +</p> + +<p>Personne, sur ses traces<small class="f"> </small>! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à +respirer aussi, sans autre confident que le silence. J’écoutais ses pas +s’approcher<small class="f"> </small>; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son +cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d’or, ses favoris +grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut +qu’un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité. +</p> + +<p>Dépassant ma présence, je l’entendis s’éloigner vers une éclaircie +latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar, +s’arrêter, puis jeter un long coup d’œil sur l’espace du côté de +l’aurore — vers l’Orient, plutôt<small class="f"> </small>! Brusquement il écarta de ses deux mains +la ramée d’un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains, +fumant par moments et immobile. +</p> + +<p>Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l’alarme +derrière lui<small class="f"> </small>! Et voici qu’entre les profondes feuillées des prunelles +sans nombre s’allumèrent silencieusement<small class="f"> </small>! La phrase de Phëdro, par une +analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa +l’esprit. +</p> + +<p>Ainsi, comme dans son pays — sans qu’il les aperçût — des milliers d’yeux, +de menaçant augure, symbole persistant<small class="f"> </small>! observaient toujours, — même ici, +perdu au fond d’une petite ville d’Allemagne, — ce tragique promeneur, ce +maître spirituel et temporel de cent millions d’âmes et dont l’ombre +couvrait tout un pan du monde<small class="f"> </small>!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à +la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés +ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d’un songeur inconnu<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Au bout de peu d’instants, l’Empereur revint sur ses pas, dans l’allée, +sous le feu de toutes ces prunelles d’oiseaux occultes dont il semblait +passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu’il +frôlait le banc où j’étais étendu. +</p> + +<p>Il s’éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au +détour d’une avenue, là-bas, disparut subitement. +</p> + +<p>Demain, lorsque, dans Moscou, d’innombrables voix, entonnant le « <i>Bogë +Tzara Harni</i> » scandé par le feu des puissants canons de la capitale +religieuse de l’Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, +annonceront au monde le sacre du jeune successeur d’Alexandre II, — le +songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont +les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille<small class="f"> </small>! — Il se rappellera le +promeneur qui écartait, d’un geste fatigué, les branches qui gênaient sa +vue et ses pensées — il évoquera la haute figure du prédécesseur qui +passa, dans l’ombre, — alors qu’autour de ce tzar, aussi l’épiant et +l’observant en silence, d’obliques regards se multipliaient, menaçant +son front morose et dédaigneux. +</p> + + + + +<h3><a name="12"></a> L’AVENTURE DE TSË-I-LA +</h3> + + +<p class="quote">« Devine, ou je te dévore. » +</p> + +<p class="sign"> <span class="sc">Le Sphynx</span>. +</p> + + +<p>Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si, +aux rizières d’or, étale jusqu’aux centrales principautés de l’Empire du +Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de +mœurs à demi tartares. +</p> + +<p>Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n’a pas encore éteint +les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la +Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition +chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états +moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin)<small class="f"> </small>; — elle diffère des croyances +mandchoues en ce qu’elle admet les interventions <i>directes</i> des « dieux » +dans les affaires du pays. +</p> + +<p>L’avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le +gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d’un despote sagace, +avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à +mille vengeances, dut de s’éteindre en paix au milieu de la haine de son +peuple — dont il brava, jusqu’à la fin, sans soucis ni périls, les +bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Une fois — quelque dix ans peut-être avant sa mort — par un midi d’été +dont l’ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les +feuillages des arbres, rutiler la poussière — et versait une pluie de +flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages, +qui, s’avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale +Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire, — Tchë-Tang, +assis dans la plus fraîche des salles d’honneur de son palais, sur un +siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d’or neuf, +s’accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux. +</p> + +<p>Derrière lui, la statue colossale de Fô, l’inexprimable dieu, dominait +son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de +cuir noir, la lance, l’arc ou la longue hache au poing. A sa droite se +tenait debout son bourreau favori, l’éventant. +</p> + +<p>Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des +princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les +fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré +d’imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis, +chacun des groupes où l’on causait à voix basse. Ne sachant qui +exterminer, s’étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait, +taciturne et menaçant. +</p> + +<p>Une tenture s’écarta, donnant passage à un officier : celui-ci amenait, +par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d’une +belle physionomie. L’adolescent était revêtu d’une robe de soie feu, à +ceinture brochée d’argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna. +</p> + +<p>Sur un coup d’œil du roi : +</p> + +<p> — Fils du Ciel, répondit l’officier, ce jeune homme a déclaré n’être +qu’un obscur citoyen de la ville et s’appeler Tsë-i-la. Cependant, au +mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu’il vient en mission vers +toi de la part des Poussahs immortels. +</p> + +<p> — Parle, dit Tchë-Tang. +</p> + +<p>Tsë-i-la se redressa. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p> — Seigneur, dit-il d’une voix calme, je sais ce qui m’attend si je tiens +mal mes paroles. — Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs, +m’ayant favorisé de leur visitation, m’ont fait présent d’un secret qui +éblouit l’entendement mortel. Si tu daignes l’écouter, tu reconnaîtras +qu’il n’est point d’origine humaine, car l’entendre, seulement, +éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera +sur-le-champ le don mystérieux de lire — les yeux fermés, dans l’espace +qui sépare les prunelles des paupières — <i>les noms mêmes, en traits de +sang<small class="f"> </small>! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie, +au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein</i>. Tu seras +donc à l’abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras, +paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont +l’image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce +secret est bien tel que je te l’annonce. +</p> + +<p>A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l’assemblée, un frémissement et +un grand silence. Une vague angoisse émouvait l’impassibilité ordinaire +des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler, +s’attestait, ainsi, possesseur et messager d’un sortilège divin. +Plusieurs s’efforçant en vain de sourire, mais n’osant s’entre-regarder, +pâlissaient, malgré eux, de l’assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait +autour de lui cette gêne dénonciatrice. +</p> + +<p>Enfin, l’un des princes, — pour dissimuler, sans doute, son inquiétude, +s’écria : +</p> + +<p> — Nous n’avons que faire des propos d’un insensé ivre d’opium. +</p> + +<p>Les mandarins, alors, se rassurant : +</p> + +<p> — Les Poussahs n’inspirent que les très vieux bonzes des déserts. +</p> + +<p>Et l’un des ministres : +</p> + +<p> — C’est à notre examen, tout d’abord, de décider si le prétendu secret +dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d’être soumis à la +haute sagesse du roi. +</p> + +<p>A quoi, les officiers irrités : +</p> + +<p> — Et lui-même... peut-être n’est-il qu’un de ceux dont le poignard +n’attend, pour frapper le Maître, que l’instant où les yeux distraits... +</p> + +<p> — Qu’on l’arrête<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des +caractères sacrés : +</p> + +<p> — Continue, dit-il, impassible. +</p> + +<p>Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces +joues, un petit éventail en brins d’ébène : +</p> + +<p> — Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand +secret en le révélant à d’autres, qu’au roi seul, j’en atteste les +Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m’eussent point choisi +pour interprète : — O princes, non, je n’ai pas fumé d’opium, je n’ai pas +le visage d’un insensé, je ne porte point d’armes. Seulement, voici ce +que j’ajoute. Si j’affronte la Mort lente, c’est qu’un tel secret vaut +également, s’il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi, +jugeras donc, en ton équité, s’il mérite le prix que je t’en +demande. — Si, tout à coup, au son même des mots qui l’énoncent tu +ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante — et son +prodige<small class="f"> </small>! — les dieux m’ayant fait noble en me l’inspirant de leur souffle +d’éclairs, tu m’accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l’insigne +princier des mandarins et cinquante mille liangs d’or. +</p> + +<p>En prononçant les mots « liangs d’or », une imperceptible teinte rose +monta aux joues de Tsë-i-la, qu’il voila d’un battement d’éventail. +</p> + +<p>L’exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et +courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l’orgueil et +l’avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant +le jeune homme qui, intrépide, ajouta : +</p> + +<p> — J’attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l’inexprimable +dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te +paraîtra positif ou chimérique, de m’accorder <i>cette</i> récompense ou la +mort qu’il te plaira. +</p> + +<p>Tchë-Tang se leva : +</p> + +<p> — C’est juré, dit-il<small class="f"> </small>; — suis-moi. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Quelques moments après, — sous des voûtes qu’une lampe, suspendue +au-dessus de sa charmante tête, éclairait, — Tsë-i-la, lié de cordes +fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la +haute taille apparaissait, dans l’ombre, à trois pas de lui. Le roi se +tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau<small class="f"> </small>; sa main droite +s’appuyait sur le front d’un dragon de métal qui sortait de la muraille +et dont l’œil unique semblait considérer Tsë-i-la. — La robe verte de +Tchë-Tang jetait des clartés<small class="f"> </small>; son collier de pierreries étincelait, sa +tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans +l’obscurité. +</p> + +<p>Sous l’épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre. +</p> + +<p> — J’écoute, dit Tchë-Tang. +</p> + +<p> — Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète +Li-taï-pé. — Les dieux m’ont donné en génie, ce qu’ils t’ont donné en +puissance<small class="f"> </small>; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les +remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible, +sans désirs, — lorsqu’un soir, sur la terrasse élevée de ton palais, +au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j’ai vu ta +fille Li-tien-Së, — qu’encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des +grands arbres, au vent de la nuit. — Depuis ce soir-là, mon pinceau n’a +plus tracé de caractères, et je sens en moi qu’elle aussi songe au +rayonnement dont elle m’a pénétré<small class="f"> </small>!... Lassé de languir, préférant fût-ce +la plus affreuse mort au supplice d’être sans elle, j’ai voulu, par un +trait héroïque, d’une subtilité presque divine, m’élever, moi, passant, +ô roi<small class="f"> </small>! jusqu’à elle, ta fille<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d’impatience, appuya son pouce +sur l’œil du dragon. Les deux battants d’une porte roulèrent sans bruit +devant Tsë-i-la, lui laissant voir l’intérieur d’un cachot voisin. +</p> + +<p>Trois hommes, en habits de cuir, s’y tenaient près d’un brasier où +chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie, +solide, s’effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite +cage d’acier, ronde, trouée d’une ouverture circulaire. +</p> + +<p>Ce que voyait Tsë-i-la, c’était l’appareil de la Mort terrible. Après +d’atroces brûlures, la victime était suspendue en l’air, par un poignet, +à cette corde de soie, — le pouce de l’autre main attaché, en arrière, au +pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la +tête, et, l’ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir +introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au +condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les +ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain. +</p> + +<p>A cet aspect, dont l’horreur impressionnait, d’ordinaire, les plus +résolus : +</p> + +<p> — Tu oublies que nul ne doit m’entendre, hors toi<small class="f"> </small>! dit froidement +Tsë-i-la. +</p> + +<p>Les battants se refermèrent. +</p> + +<p> — Ton secret<small class="f"> </small>? gronda Tchë-Tang. +</p> + +<p> — Mon secret, tyran<small class="f"> </small>! — C’est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir<small class="f"> </small>! +dit Tsë-i-la, l’éclair du génie dans les yeux. — Ma mort<small class="f"> </small>? Mais, c’est +elle seule, ne le comprends-tu pas, qu’espèrent, là-haut, ceux qui +attendent ton retour en frémissant<small class="f"> </small>!... Ne serait-elle pas l’aveu de la +nullité de mes promesses<small class="f"> </small>?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en +leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue<small class="f"> </small>? Comment ne serait-elle +pas le signal de ta perte<small class="f"> </small>?... Assurés de l’impunité, furieux de leur +angoisse, comment, devant toi, diminué de l’espoir avorté, leur haine +hésiterait-elle encore<small class="f"> </small>?... Appelle tes bourreaux<small class="f"> </small>! Je serai vengé. Mais +je le vois : déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n’est plus +qu’une question d’heures<small class="f"> </small>; et que tes enfants égorgés, selon l’usage, te +suivront<small class="f"> </small>; — et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la +proie de tes assassins. +</p> + +<p>« Ah<small class="f"> </small>! si tu étais un prince profond<small class="f"> </small>!... Supposons que, tout à l’heure, au +contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance +prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de +ton trône — et que là, m’ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu +mandes la douce Li-tien-Së — ta fille, et mon âme<small class="f"> </small>! — qu’après nous avoir +fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les +cinquante mille liangs d’or, je jure qu’à cette vue tous ceux de tes +courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l’ombre, contre +toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards, — et qu’à l’avenir nul +n’oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait +ennemie. — Songe donc<small class="f"> </small>! L’on te sait raisonnable et froid, clairvoyant +dans les conseils de l’État<small class="f"> </small>; donc il ne saurait être possible qu’une +chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la +soucieuse expression de ton visage en celle d’une stupeur sacrée, +victorieuse, tranquille<small class="f"> </small>!... Quoi<small class="f"> </small>! l’on te sait cruel, et tu me laisses +vivre<small class="f"> </small>? L’on te sait fourbe, et tu me laisses vivre<small class="f"> </small>? L’on te sait cupide, +et tu me prodigues tant d’or<small class="f"> </small>? L’on te sait altier dans ton amour +paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant +inconnu<small class="f"> </small>? Quel doute subsisterait devant ceci<small class="f"> </small>?... En quoi voudrais-tu que +consistât la valeur d’un secret, insufflé par les vieux génies de notre +Ciel, <i>sinon dans l’environnante conviction que tu le possèdes</i><small class="f"> </small>?... +C’est elle seule qu’il s’agissait de <span class="sc">créer</span><small class="f"> </small>! je l’ai fait. Le reste +dépend de toi. J’ai tenu parole<small class="f"> </small>! — Va, je n’ai précisé les liangs d’or et +la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du +prix arraché à ta duplicité célèbre, l’épouvantable importance de mon +imaginaire secret. +</p> + +<p>« Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau, +exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l’auguste Li-taï-pé, mon +maître, aux pensées de lumière, — je te déclare, en vérité, voici ce que +te dicte la sagesse. — Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux<small class="f"> </small>! +Fais grâce, d’un cœur sous l’impression du Ciel<small class="f"> </small>! Menace d’être à +l’avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie +des peuples, en l’honneur de Fô (qui m’inspira cette ruse divine<small class="f"> </small>!) — Moi, +demain je disparaîtrai. J’irai vivre, avec l’élue de mon amour, dans +quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs +d’or. — Le bouton de diamant des mandarins — que tout à l’heure je +recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d’orgueil, — je présume +que je ne le porterai jamais<small class="f"> </small>; j’ai d’autres ambitions : je crois +seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux +princes et aux royaumes<small class="f"> </small>; étant roi dans leur immortel empire, je n’ai +que faire d’être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux +m’ont donné la solidité du cœur et l’intelligence égale à celle, +n’est-ce pas, de ton entourage<small class="f"> </small>? Je puis donc, mieux que l’un de tes +grands, mettre la joie dans les yeux d’une jeune femme. Interroge +Li-tien-Së, mon rêve<small class="f"> </small>! Je suis sûr qu’en voyant mes yeux, elle te le +dira. — Pour toi, couvert d’une superstition protectrice, tu régneras, et +si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en +amour de ton trône raffermi. C’est là le secret des rois dignes de +vivre<small class="f"> </small>! Je n’en ai pas d’autres à te livrer. — Pèse, choisis et prononce<small class="f"> </small>! +J’ai parlé. +</p> + +<p>Tsë-i-la se tut. +</p> + +<p>Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre +silencieuse s’allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers +le jeune homme — et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda +fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments +indéfinissables. +</p> + +<p>Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la<small class="f"> </small>; puis, lui +jetant son collier royal autour du cou : +</p> + +<p> — Viens, dit-il. +</p> + +<p>Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de +lumière et de liberté. +</p> + +<p>Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune +éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi : +</p> + +<p> — Quoi<small class="f"> </small>! ces pierreries encore<small class="f"> </small>! murmurait-il : qui donc te calomniait<small class="f"> </small>? +C’est plus que les richesses promises<small class="f"> </small>! — Que veut payer le roi, par ce +collier<small class="f"> </small>? +</p> + +<p> — Tes injures<small class="f"> </small>! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte +vers le soleil. +</p> + + + + +<h3><a name="13"></a> AKËDYSSÉRIL +</h3> + + +<p class="sign"> <i>A monsieur le Marquis de Salisbury</i>. +</p> + + +<p class="quote"><i>Toute chose ne se constitue que de son vide.</i> +</p> + +<p class="sign"> Livres Hindous. +</p> + + +<p>La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d’or<small class="f"> </small>; c’était +un soir des vieux âges<small class="f"> </small>; la mort de l’astre Souryâ, phénix du monde, +arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès. +</p> + +<p>Sur les hauteurs, à l’est occidental, de longues forêts de +palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages +sur les vallées du Habad : — à leurs versants opposés s’alternaient, dans +les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues +de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l’étouffante brise. +Là, dans ces jardins, s’élançaient des fontaines dont les jets +retombaient en gouttes d’une neige couleur de feu. +</p> + +<p>Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l’éternel de +ses colonnades colossales dominait la cité : ses portails lamés d’or +réfractaient les clartés aériennes et, s’espaçant à ses alentours, les +cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs +de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les +étincelantes eaux du Gange : les ciselures à jour de leurs créneaux +s’enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants. +</p> + +<p>L’eau radieuse dormait sous les quais sacrés<small class="f"> </small>; des voiles, à des +distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence +du fleuve, et l’immense ville riveraine se déroulait en un désordre +oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux +coupoles blanches, ses monuments, jusqu’aux quartiers des Parais où le +pyramidion du lingham de Sivà, l’ardent Wissikhor, semblait brûler dans +l’incendie de l’azur. +</p> + +<p>Aux plus profonds lointains, l’allée circulaire des Puits, les +interminables habitations militaires, les bazars de la zone des +Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de +Wisvamithra se fondaient en des teintes d’opale, si pures qu’y +scintillaient déjà des lueurs d’étoiles. Et surplombant dans les cieux +mêmes, ces confins de l’horizon, de démesurées figures d’êtres divins, +sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient, +évasant leurs genoux dans l’immensité : c’étaient des cimes taillées en +forme de dieux<small class="f"> </small>; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l’abîme, à +l’extrémité d’un bras vertigineux, un lotus de pierre<small class="f"> </small>; — et l’immobilité +de ces présences inquiétait l’espace, effrayait la vie. +</p> + +<p>Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de +gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir. — La +multitude emplissait d’une allégresse grave les rues, les places +publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des +deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter, +de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé +chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu’aux heures +sublimes, annonçait le retour d’Akëdysséril, de la jeune triomphatrice +des deux rois d’Agra, — de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux +éclatants, — de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de +trame d’or, s’était illustrée à l’assaut d’Éléphanta par des faits +d’héroïsme qui avaient enflammé autour d’elle mille courages. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Akëdysséril était la fille d’un pâtre, Gwalior. +</p> + +<p>Un jour, au profond d’un val des environs de Bénarès, par un automnal +midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux +bords d’une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur +d’aurochs, Sinjab, l’héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait +alors sur l’immense contrée du Habad. Et, sur l’instant même, le charme +de l’enfant prédestinée avait suscité, dans tout l’être du jeune prince, +un amour divin<small class="f"> </small>! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens +de Sinjab qu’il l’élut, d’un cœur ébloui, pour sa seule épouse, — et +c’était ainsi que l’enfant du conducteur de troupeaux était devenue +conductrice de peuples. +</p> + +<p>Or, voici : peu de temps après la merveilleuse union, le prince, — qu’elle +aussi avait aimé à jamais, — était mort. Et, sur le vieux monarque, un +désespoir avait à ce point projeté l’ombre dont on succombe, que tous +entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l’aboiement des chiens +funèbres d’Yama, le dieu qui appelle, — et les peuples avaient dû élever, +à la hâte, un double tombeau. +</p> + +<p>Désormais, n’était-ce pas au jeune frère de Sinjab, — à Sedjnour, le +prince presque enfant, — que la succession dynastique du trône de Séür, +sous la tutelle auguste d’Akëdysséril, devait être transmise<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>Peut-être : nul ne délimitera la justice d’aucun droit chez les mortels. +</p> + +<p>Durant les rapides jours de son ascendante fortune, — du vivant de +Sinjab, enfin, — la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions +et d’un cœur tourmenté par l’avenir, s’était conduite en brillante +rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force, +le courage et l’amour. — Ah<small class="f"> </small>! comme elle avait su, par de politiques +largesses de dignités et d’or, se créer, à la cour de Séür, dans +l’armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l’état, dans les +provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d’une puissance que, +d’heure en heure, le temps avait consolidée<small class="f"> </small>!... Anxieuse, aujourd’hui, +des lendemains d’un avènement nouveau dont la nature, même, lui était +inconnue — car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s’instruisit +au loin, chez les sages du Népâl — Akëdysséril, dès que le rappel du +jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s’affranchir, +d’avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui +réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous +discutables devoirs, de la puissance royale. +</p> + +<p>Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc +envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés +d’intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de +sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son +escorte, — ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa +fiancée d’amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée. +</p> + +<p>Et ce fut au moment où tous deux s’apparaissaient pour la première fois, +sur la route, aux clartés de la nuit. +</p> + +<p>Depuis cette heure, prisonniers d’Akëdysséril, les deux adolescents +vivaient précipités du trône, isolés l’un de l’autre en deux palais que +séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde +sévère. +</p> + +<p>Ce double isolement, une raison d’état le motivait : si l’un d’eux +parvenait à s’enfuir, l’autre demeurait en otage et, réalisant la loi de +prédestination promise aux fiancés dans l’Inde ancienne, ne s’étant +apparus cependant, qu’une fois, ils étaient devenus la pensée l’un de +l’autre et s’aimaient d’une ardeur éternelle. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Près d’une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la +dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement +ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante, +traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les +menaçant<small class="f"> </small>! — Son lucide esprit n’avait-il pas su augmenter la prospérité +de ses États<small class="f"> </small>! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la +région l’admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette +guerrière — si délicieuse qu’en recevoir la mort était une faveur qu’elle +ne prodiguait pas. +</p> + +<p>Et puis, une légende de gloire s’était répandue touchant son étrange +valeur dans les batailles : souvent, les légions hindoues l’avaient vue, +au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et +intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l’haodah lourd de pierreries +de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots +et de flèches, indiquer, d’un altier flamboiement de cimeterre, la +victoire. +</p> + +<p>C’est pourquoi le retour d’Akëdysséril dans sa capitale, après un +guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports +de son peuple. +</p> + +<p>Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n’en fut plus +distante que de très peu d’heures. Maintenant, on distinguait, au loin +déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de +fer descendaient les collines : la reine viendrait, sans doute, par la +route de Surate<small class="f"> </small>; elle entrerait par la porte principale des citadelles, +laissant camper ses armées dans les villages environnants. +</p> + +<p>Déjà, dans Bénarès, au profond de l’allée de Pryamvêda, des torches +couraient sous les térébinthes<small class="f"> </small>; les esclaves royaux illuminaient de +lampes, en hâte, l’immense palais de Séür. La population cueillait des +branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l’avenue +du palais, transversale à l’allée des Richis, s’ouvrant sur la place de +Kama<small class="f"> </small>; l’on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en +écoutant frémir la terre sous l’irruption des chars de guerre, des +fantassins en marche et des flots de cavalerie. +</p> + +<p>Soudain, l’on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des +cliquetis d’armes et de chaînes — et, brisées par les chocs sonores de +ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute +part, des cohortes d’avant-garde entraient dans la ville, enseignes +hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs +sowaris. +</p> + +<p>Sur la place de Kama, l’esplanade de la porte de Surate était couverte +de ces fauves tapis d’Irmensul — et des lointaines manufactures +d’Ypsamboul — tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des +marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques. +</p> + +<p>Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers +et des sycomores, le long de l’avenue du Gange, flottaient de riches +étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte +d’Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un +éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes, +d’officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès +duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad. — On donnerait +des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d’Éléphanta — de +la poudre d’or, aussi — et, surtout, on livrerait, aux lueurs d’une +torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes +combats de rhinocéros qu’idolâtraient les Hindous. Les habitants +redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la +reine<small class="f"> </small>; ils questionnaient les haletants éclaireurs<small class="f"> </small>; à grand’peine, ils +étaient rassurés. +</p> + +<p>Dans un espace laissé libre, entre d’élevés et lourd trépieds de bronze +d’où s’échappaient de bleuâtres vapeurs d’encens, se tordaient, en des +guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes<small class="f"> </small>; elles +jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de +poignards, simulaient des mouvements de volupté, — des disputes, aussi, +pour donner à leurs traits une animation<small class="f"> </small>; — c’était à l’entrée de +l’avenue des Richis sur le chemin du palais. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>A l’autre extrémité de la place de Kama s’ouvrait, silencieusement, la +plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le +regard. Elle s’étendait, déserte, assombrissant, sur son profond +parcours à l’abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant +l’entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres, +faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons +d’une musique aiguë. +</p> + +<p>C’était l’avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût +aventuré sous l’épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient +accoutumés à n’en parler jamais — fût-ce à voix basse. Et, comme la joie +oppressait, aujourd’hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à +cette avenue. On eût dit qu’elle n’arrondissait pas là, béante, ses +ténèbres, avec son aspect de songe. D’après une très vieille tradition, +à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des +feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la +terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l’étendue était toute +pénétrée de l’ombre même de Sivà. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Tous les yeux interrogeaient l’horizon. — Viendrait-elle avant que montât +la nuit<small class="f"> </small>? Et c’était une impatience à la fois recueillie et joyeuse. +</p> + +<p>Cependant le crépuscule s’azurait, les flammes dorées s’éteignaient et, +dans la pâleur du ciel, déjà, — des étoiles... +</p> + +<p>Au moment où le globe divin oscillait au bord de l’espace, prêt à +s’abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les +vapeurs occidentales, — et voici qu’en cet instant même, au sortir des +défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s’aplanissait la +route de Surate, apparurent, en des étincellements d’épaisses +poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des +chars — et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts +de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères +d’airain d’où sortaient de centrales pointes mortelles : un hérissement +de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes +coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de +chaque pas. Puis, escortant l’attirail roulant des machines de siège, et +les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des +litières de feuilles, gisaient les blessés, d’autres troupes de pied, +les javelots ou la grande fronde à la ceinture<small class="f"> </small>; — enfin, les chariots des +vivres. C’était là presque toute l’avant-garde<small class="f"> </small>; ils descendaient, en +hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement +par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales, +encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient +sur Bénarès. +</p> + +<p>Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la +route, criant différents ordres, et suivie d’un roulis de pesants +traîneaux d’où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des +richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse, +secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux +tigrés, les deux rois d’Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe +dans sa capitale, bien qu’avec de grands honneurs. +</p> + +<p>Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants, +montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant, +quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc +transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches : c’étaient les +belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible. +</p> + +<p>Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d’un demi-orbe formé +de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de +guerriers d’élite — que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l’immense +vision d’un enveloppement d’armées — apparut l’éléphant noir, aux +défenses dorées, d’Akëdysséril. +</p> + +<p>A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois +d’orgueil et d’épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante +acclamation<small class="f"> </small>; des milliers de palmes, agitées, s’élevèrent<small class="f"> </small>; ce fut une +enthousiaste furie de joie. +</p> + +<p>Déjà, dans la haute lueur de l’air, on distinguait la forme de la reine +du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait, +mystiquement, blanche en sa robe d’or, sur le disque du soleil. On +apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s’agrafait +son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main +gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l’exemple des Dêvas +sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa +main droite, la fleur sceptrale de l’Inde, un lotus d’or mouillé d’une +rosée de rubis. +</p> + +<p>Le soir, qui l’illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les +jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de +l’espace, les diverses extrémités des trompes, — et, plus haut, +latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de +palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes +des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des +haches. +</p> + +<p>Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches. +</p> + +<p>Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle +effroyable masquait l’espace une monstrueuse nuée noire, mouvante, +sembla s’élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire — et +graduellement — du ras de l’horizon : c’était l’armée qui surgissait +derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses +puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements +étaient préparés dans les bourgs prochains. +</p> + +<p>Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de +l’Entrée-du-Septentrion que d’une portée de flèches, les cortèges +s’avancèrent sur la route pour l’accueillir. +</p> + +<p>Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d’Akëdysséril. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La +pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d’un bandeau fané dans les +batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d’or, la pâleur de son +front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et +musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d’or de sa robe, aux +bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d’un charme oppressif +qui, d’abord, inspirait plutôt le trouble que l’amour. Pourtant des +enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de +l’avoir vue. +</p> + +<p>Une lueur d’ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son +corps : telles ces transparences dont l’aube, voilée par les cimes +hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement. +</p> + +<p>Sous l’horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu +sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux, +surchargés de rêves, dispensaient autour d’elle une magie +transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils +saturaient d’inconnus enchantements l’étrangeté fatale de ce visage, +dont la beauté ne s’oubliait plus. +</p> + +<p>Et le saillant des tempes altières, l’ovale subtil des joues, les +cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche +touchée d’une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce +sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet +ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus +magnétique séduction lorsqu’on avait subi le rayonnement de ses yeux +étoilées. +</p> + +<p>Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri. +</p> + +<p>Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les +jardins de ses palais, si l’une d’entre elles, d’une charmante parole, +s’émerveillait des infinis désirs qu’élevait, sur ses pas, l’héroïque +maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux. +</p> + +<p>Oh<small class="f"> </small>! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses +mélancolies de cette femme, le son d’or de son rire, — mordre, presser +idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cœur, en des baisers +partagés<small class="f"> </small>! — étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes +de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s’y perdre — en l’abîme +de ses yeux, surtout<small class="f"> </small>!... Pensées à briser les sens, d’où se +réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux +chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d’où sortait +cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs +d’armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures +reçues là, sous ses prunelles. +</p> + +<p>Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d’elle entière, +s’exhalait une odeur subtile, inespérée<small class="f"> </small>! enivrante — et telle... +que, — dans l’animation, surtout des mêlées, — un charme torturait autour +d’elle<small class="f"> </small>! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à +son ombre... sacrifice qu’elle encourageait, parfois, d’un regard +surhumain, si délirant qu’elle semblait s’y donner. +</p> + +<p>C’étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d’elle +seule connus et qui s’évoquaient en ses sommeils. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Telle apparaissait Akëdysséril, à l’entrée, maintenant de la citadelle. +Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d’amour +dont la saluèrent les seigneurs<small class="f"> </small>; puis, sur un signe imperceptible, les +chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les +voûtes et s’irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d’allégresse +de son peuple l’appelaient : poussant donc son éléphant noir sous le +porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra +dans Bénarès. +</p> + +<p>Soudainement, ses regards tombèrent sur l’avenue décriée au fond de +laquelle s’accusait, dans l’éloignement, l’antique, l’énorme façade +écrasée du temple de Sivà. +</p> + +<p>Tressaillant — d’un souvenir, sans doute — elle arrêta sa monture, jeta un +ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l’hodah sur les +flancs de l’animal. +</p> + +<p>Elle descendit légèrement. — Et voici que, pareils à des êtres évoqués +par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques +noirs, — délateurs sûrs et rusés — chargés, certes<small class="f"> </small>! de quelque mission +très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle. +</p> + +<p>On s’écarta, d’après un vœu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés +autour d’elle chuchotèrent, l’un après l’autre, longtemps, longtemps, de +très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l’effet sur +la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu’elle écoutait, que +son pâlissant visage s’éclaira, tout à coup, d’un affreux reflet +menaçant. +</p> + +<p>Elle se détourna<small class="f"> </small>; puis, d’une voix brusque et qui vibra dans le silence +de la place muette : +</p> + +<p> — Un char<small class="f"> </small>! s’écria-t-elle. +</p> + +<p>Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux +rênes de soie tressée de fils d’airain. +</p> + +<p>Bondissant à la place quittée : +</p> + +<p> — Que nul ne me suive<small class="f"> </small>! ajouta-t-elle, +</p> + +<p>Et, de ses yeux fixes, elle considérait l’avenue déserte. Indifférente à +la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville +interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d’étincelles, +renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur +des roues, s’enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs +ombrages de Sivà, qui prolongeaient l’horreur de leur solitude jusqu’au +temple fatal. +</p> + +<p>On la vit bientôt décroître, dans l’éloignement, devenir une +clarté, — puis, comme une scintillation d’étoile... +</p> + +<p>Enfin, tous, confusément, l’aperçurent, lorsque, parvenue à l’éclaircie +septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques +au delà desquelles, sur la hauteur, s’étendaient les parvis du +sanctuaire et ses colonnades profondes. +</p> + +<p>Retenant, d’une main, le pli de sa robe d’or, elle gravissait, +maintenant, là-bas, les marches redoutées. +</p> + +<p>Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de +son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion, +comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu’à la +place de Kama. +</p> + +<p>Au troisième appel, les mystérieux battants s’ouvrirent sans aucun +bruit. Akëdysséril, comme une vision, s’avança dans l’intérieur de +l’édifice. +</p> + +<p>Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques, +distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur +elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la +demeure du dieu. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s’aventura +sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles +des piliers, — et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses +pas. +</p> + +<p>Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux +creusés, du seul côté de l’Occident, au plus épais des hautes murailles, +éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le +crépuscule de l’enceinte. — Ses brodequins de guerre, sanglants encore de +la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu’elle +affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées +obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des +dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe +d’or. +</p> + +<p>Au fond, sur des blocs — entassés — de porphyre rouge, surgissait une +formidable vision de pierre, couleur de nuit. +</p> + +<p>Le colosse, assis, s’élargissait en l’écartement de ses jambes, +configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l’Existence +Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul +apparaissait. L’inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée, +sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son +sein funèbre, — et ses genoux, s’étendant à travers l’espace, touchaient, +des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l’exhaussement de trois +degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles +cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà. +</p> + +<p>Là, derrière les plis impénétrables, s’allongeait, disposée en pente +vers les portiques, la Pierre des Immolations. +</p> + +<p>Depuis les âges obscurs de l’Inde, à l’approche de tous les minuits, les +brahmes sivaïtes, au grondement d’un gong d’appel, débordaient de leurs +souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain — qui, +parfois, était accouru s’offrir de lui-même, transporté du dédain de +vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l’autel, car aucune +lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la +Pierre cette victime nue et que des entraves d’airain retenaient aux +quatre membres. +</p> + +<p>Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l’entourage +recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur +de Sivà, séparant d’un arrêt chacun de ses pas, s’avançait... puis, se +penchant avec lenteur vers la Pierre, d’un seul coup de sa large lame +ouvrait silencieusement la poitrine de l’holocauste. +</p> + +<p>Alors, quittant l’autel, dans l’aveugle dévotion à la divinité +destructrice, le Grand-Pontife s’approchait, maudissant les cieux. Et, +plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu’il élargissait avec +force, en fouillait, d’abord, l’horreur. Puis, il en retirait ses bras, +les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine +le cœur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient +entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux. +</p> + +<p>Le grommellement monotone des brahmes, qu’envahissait une extase, râlait +autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la +Lumière) d’eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait +retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les +suprêmes palpitations : et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la +vie, le long du ventre apaisé du dieu. +</p> + +<p>Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du +temple ne retentissaient jamais que d’un grand cri. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Ce soir-là, debout sur le triple degré au-delà duquel s’étalait, ainsi +long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant +visible des solitudes du temple : — et l’aspect de cet homme était aussi +glaçant que l’aspect de son dieu. +</p> + +<p>La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d’un haillon +sombre, — et dont l’ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre +aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère, — se +détachait sur l’ensanglantement des lourdes draperies. +</p> + +<p>L’impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et +chauve, qu’effleurait en cet instant sur le fuyant d’une tempe, le feu +d’une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous +leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne +pouvoir distinguer que l’Invisible. +</p> + +<p>Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d’aigle sur une bouche +pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang — et +qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait +seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement +chargée par la mort, car l’ensemble de ce que l’Homme appelle la Vie, +sauf l’animation, semblait détruite en ce spectral ascète. +</p> + +<p>Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de +Sivà, le prêtre aux mains affreuses, — l’Anachorète au nom de lui-même +oublié — et dont nul mortel n’eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu’à +travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du +tigre. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Or, c’était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril : c’était bien cet +homme dont l’aspect la transportait d’une fureur que trahissaient les +houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses +lèvres<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Arrivée, enfin, devant lui, la reine s’arrêta, le considéra pendant un +instant sans une parole, puis, d’une voix qui retentit ferme, jeune, +vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau : +</p> + +<p> — « Brahmane, je sais que tu t’es affranchi de nos joies, de nos désirs, +de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les +siècles. Tu marches environné des brumes d’une légende divine. Un pâtre, +des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages +t’ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front +dans les immenses clartés de l’orage et, tout illuminé d’éclairs dont la +vertu brûlante s’émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu +réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu +que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en +esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir. +</p> + +<p>« Comment donc te menacer, figure inaccessible<small class="f"> </small>! Mes bourreaux +épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et +mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité +neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu. » +</p> + +<p>Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses +regards vers le grand visage d’ombre perdu dans les hautes ténèbres du +temple : +</p> + +<p> — Sivà<small class="f"> </small>! cria-t-elle, dieu dont l’invisible vol revêt de terreur jusqu’à +la lumière du soleil, — dieu qui devant l’<span class="sc">irrévélé</span> te dressas, improuvant +et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire<small class="f"> </small>! — si +j’ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence +exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d’un +jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton +prêtre. +</p> + +<p>« Ressouviens-toi, puisque c’est l’attribut des Dieux de s’intéresser si +étrangement aux plaintes humaines<small class="f"> </small>! Peu d’aurores avaient brillé sur mon +règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l’Iaxarte et +l’Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la +Sogdiane, — dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière +Yelka. — Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette +guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais +me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, +hélas<small class="f"> </small>! de Sinjab, mon époux inoublié. — Si j’étais une conquérante, +Sedjnour n’était-il pas issu de la race d’Ebbahâr, le plus ancien des +rois<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>« Je vainquis, en Sogdiane<small class="f"> </small>! Et je dus soumettre, à mon retour, les +rebelles qui m’ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des +inscriptions durables. +</p> + +<p>« Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d’autres +guerres, le Conseil de mes vizirs d’État, dans Bénarès, statua +d’anéantir l’objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un +décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa +fiancée, — et l’Inde m’adjura d’en hâter l’exécution pour assurer, enfin, +la stabilité de mon trône et de la paix. +</p> + +<p>« En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en +bravant les remords d’un tel crime. Qu’ils fussent mes captifs, je +m’accordais avec tristesse — ô dieu des méditations désespérées<small class="f"> </small>! cette +inévitable iniquité<small class="f"> </small>!... mais qu’ils devinssent mes victimes<small class="f"> </small>?... Lâcheté +d’un cœur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les +fiertés de mon être — Et puis, ô dieu des victoires<small class="f"> </small>! je ne suis point +cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l’ennui se plaît à +voir mourir<small class="f"> </small>; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont +faites de clémence — et, comme l’une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus +élevée par des colombes. +</p> + +<p>« Cependant, l’existence de ces enfants était un constant péril. Il +fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause, +sans doute, ferait verser encore<small class="f"> </small>! Avais-je le droit de les laisser +vivre, moi, reine<small class="f"> </small>? +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>« Ah<small class="f"> </small>! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux, — pour +juger s’ils étaient dignes de l’anxiété dont se tourmentait mon âme. — Un +jour, aux premiers rayons de l’aurore, je revêtis mes vêtements +d’autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de +mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures +perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange. +</p> + +<p>« O Sivà<small class="f"> </small>! je revins éblouie, le soir<small class="f"> </small>!... Et, lorsque je me retrouvai +seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure +veuve, une mélancolie de vivre m’accabla : je me sentis plus troublée que +je ne l’aurais cru possible<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« O couple pur d’êtres charmants qui s’étonnaient sans me haïr<small class="f"> </small>! Leur +existence ne palpitait que d’un espoir : leur union d’amour<small class="f"> </small>!... libres ou +captifs<small class="f"> </small>!... fût-ce même dans l’exil<small class="f"> </small>!... Cet adolescent royal, aux +regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab<small class="f"> </small>! +Cette enfant chaste et si aimante, si belle<small class="f"> </small>! leurs âmes séparées, mais +non désunies, s’appelaient et se savaient l’une à l’autre<small class="f"> </small>! N’est-ce donc +pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre +Inde sublime, le sentiment de l’amour<small class="f"> </small>! Fidèle, immortellement<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Eux, un danger, Sivà<small class="f"> </small>? — Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait +grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois<small class="f"> </small>! Il me plaignait +en souriant, de m’en être si passionnément fatiguée<small class="f"> </small>! Prince insoucieux +de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me +fait pâlir<small class="f"> </small>!... S’aimer<small class="f"> </small>! Tel était — ainsi que pour son amante +Yalka — l’unique royaume<small class="f"> </small>! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que +j’allais les réunir vite — puisque je fus aimée et que j’étais +fidèle<small class="f"> </small>!... » +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses +mains radieuses, continua : +</p> + +<p> — « Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux<small class="f"> </small>? Non<small class="f"> </small>! +Jamais<small class="f"> </small>! — Cependant, que résoudre<small class="f"> </small>? Puisque la mort, seule, peut mettra +fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d’un +prince — et que l’Inde me demandait la paix<small class="f"> </small>?... Déjà d’autres rébellions +menaçaient : il me fallait encore m’armer contre +l’Indo-Scythie... — Soudainement, une étrange pensée m’illumina<small class="f"> </small>! C’était +la veille du jour où j’allais marcher contre les aborigènes des monts +arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà<small class="f"> </small>! Quittant, de nuit, +mon palais, j’accourus ici, seule : — rappelle-toi<small class="f"> </small>! divinité morose<small class="f"> </small>! — Et +je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife. +</p> + +<p>« Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur +s’éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l’admiration des +peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé — non, rien ne +peut égaler en joie les premières délices de l’Amour ni ses voluptueuses +tortures. Si l’on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne +battrait plus depuis l’heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva +sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Cependant, si par quelque enchantement, il était possible — que ces +enfants condamnés <i>mourussent d’une joie si vive, si pénétrante, si +encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la +vie</i><small class="f"> </small>? Oui, par l’une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme +des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même, — l’exalter par +quelque vertu de Sivà, — d’un embrasement de désirs... peut-être le feu +de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de +leurs sens en un évanouissement sans réveil<small class="f"> </small>! — Ah<small class="f"> </small>! si cette mort céleste +était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu’ils se +la donneraient à eux-mêmes<small class="f"> </small>? Seule, elle me semblait digne de leur +douceur et de leur beauté. +</p> + +<p>« Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse +divine, me répondit avec tranquillité : +</p> + +<p> — « Reine, j’accomplirai ton désir<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>« Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes +ordres, des palais de mes captifs. — Consolée, d’avance, par la beauté de +mon crime, je me départis en armes, l’aube suivante, vers +l’Arachosie, — d’où je reviens, victorieuse encore, Sivà<small class="f"> </small>! grâce à ton +ombre et à mes guerriers, ce soir. +</p> + +<p>« Or, tout à l’heure, au franchir des citadelles, j’eus souci de la +fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà +songeuse d’offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple, +lorsque mes phaodjs, apparus, m’ont révélé quelle fut, envers moi, la +duplicité de ce très vieux homme-ci. » +</p> + +<p>La souveraine veuve regarda le fakir : à peine si sa voix décelait, en de +légers tremblements, la fureur qu’elle dominait. +</p> + +<p> — « Démens-moi<small class="f"> </small>! continua-t-elle<small class="f"> </small>; dis-nous de quelles délices tu tins à +fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise<small class="f"> </small>? sous +les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis<small class="f"> </small>? En quels +inconnus frémissements d’amour tu fis vibrer leurs sens jusqu’à cet +alanguissement mortel où je rêvais que s’éteignissent leurs deux êtres<small class="f"> </small>! +Non<small class="f"> </small>! tais-toi. +</p> + +<p>« Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t’observaient — et j’ai +lieu d’estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes +yeux<small class="f"> </small>! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime, +n’étant pas de celles qui subissent des enchantements<small class="f"> </small>!... +</p> + +<p>« O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue, — et toi, pâle Yelka, si douce, ô +vierge<small class="f"> </small>! Enfants, enfants<small class="f"> </small>!... le voici, cet homme de tourments qu’il +faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui +n’ont pas aimé. +</p> + +<p>« Je veux savoir pourquoi ce fils d’une femme oubliée me cacha cette +haine qu’il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils +sortirent et quelle vengeance il projetait d’exercer sur cette innocente +postérité<small class="f"> </small>!... — Car de quel autre mobile s’expliquer ton œuvre, brahmane<small class="f"> </small>? +à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta +stérile vieillesse, tu n’aies agi dans l’inconscience... et, devant la +perfection de leur double supplice, comment le croire<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>« Ainsi, ce ne fut qu’avec des paroles, n’est-ce pas<small class="f"> </small>? <i>rien qu’avec des +paroles</i>, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie, +jusqu’à ce qu’enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se +réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t’avoir +entendu<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Oui, tout l’ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre<small class="f"> </small>; — et +c’est par dédain, sache-le, que je n’envoie pas, à l’instant même, ta +tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure. » +</p> + +<p>Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des +accents amers : +</p> + +<p>« Aussitôt que l’austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires +âmes, tu commenças cette œuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur +mutuelle tendresse que tu pris, d’abord, à tâche de détruire. Au souffle +de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d’amour en ces +jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour +ta joie, — je vais te le dire<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Vieillard, il te fallut que chacun d’eux se sentit solitaire<small class="f"> </small>! Eh +bien, — selon ce que tu leur laissas entendre, — <i>chacun d’eux ne +devait-il pas survivre à l’oublié, et régner, grâce à mes vœux, en des +pays lointains, — aux côtés d’un être royal et plein d’amour, aujourd’hui +préféré déjà</i><small class="f"> </small>?... Comment te fut-il possible de les persuader<small class="f"> </small>? — Mais tu +savais en offrir mille preuves<small class="f"> </small>!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants, +échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes +vengeances comme un rayon de soleil<small class="f"> </small>? Non<small class="f"> </small>! Non. Tu triomphais — et, tout à +l’heure, je t’apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice<small class="f"> </small>! Et le +feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des +jalousies, par la mélancolie de l’abandon, tu sus en irriter les désirs +jusqu’à les rendre follement charnels — à cause de cette croyance où tu +plongeais leurs cœurs, l’impossibilité de toute possession l’un de +l’autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te +faisais, sur les eaux saintes, une sorte d’effrayant messager de pleurs, +d’épouvante, d’illusions mortes et d’adieux. +</p> + +<p>« Ah<small class="f"> </small>! les délations de mes phaodjs sont profondes : elles m’ont éclairé +sur certaine détestable puissance dont tu disposes<small class="f"> </small>! Ils ont attesté, en +un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n’est +redoutable auprès de l’usage où ton noir génie sait plier la parole des +vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s’entre-croisent, à ton gré, des +éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux +qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et, +lorsqu’un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet +art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d’abord, en... » +</p> + +<p>La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d’une lueur, +entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible, +perdu, flottant : et, symbolisant ainsi l’analyse où ses pensées +s’aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout +de l’un de ses sourcils, en étendant l’autre main vers le brahme : +</p> + +<p>... — « en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et +suivies d’affreux silences... Puis, — des inflexions, très singulières, +de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses — dont tu épies, +sans trêve, l’ombre passant sur les fronts. Alors — mystère de toute +raison vaincue<small class="f"> </small>! — d’étranges <i>consonances</i>, oui, presque nulles de +signification, — et dont les magiques secrets te sont familiers, — te +suffisent pour éclairer nos esprits d’insaisissables, de glaçantes +inquiétudes<small class="f"> </small>! de si troubles soupçons qu’une anxiété inconnue oppresse +bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te +regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, +alors, les reflets bleus froids des glaives, de l’écaille des dragons, +des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, +étouffe... et il a des ailes<small class="f"> </small>! Ses occultes morsures font saigner l’amour +à n’en plus guérir. Tu sais l’art de susciter — pour les toujours +décevoir — les espérances suprêmes<small class="f"> </small>! A peine supposes-tu... que tu +convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta +menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle +malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour +dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules, +importent<small class="f"> </small>! — tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D’un flair +louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence +qui t’écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l’esprit que tu te +proposas ainsi de pénétrer d’un venin fluide, le germe d’une corrosive +tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente — et qui +devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre — que vivre perd toute +saveur, que le front se penche, accablé, que l’azur semble souillé +depuis ton regard, que le cœur se serre à jamais — et que des êtres +simples en peuvent mourir. C’est donc sous l’énergie de ce langage +meurtrier — ton privilège, brahmane<small class="f"> </small>! — que tu te complus et t’acharnas, +jour à jour, à froisser — comme entre les ossements de tes mains — le +double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux +roses dans la nuit<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans +larmes, leurs sourires bien éteints<small class="f"> </small>; lorsque le poids de leur angoisse +dépassa ce que leurs cœurs pouvaient supporter sans cesser de battre, +lorsqu’ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés, +tu sus augmenter en chacun d’eux, tout à coup, cette soif de perdre +jusqu’au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d’exister sans +fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant +de leurs trop insatiables désirs l’un de l’autre. — Et cette nuit, cette +nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve, — te disant, +peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort. » +</p> + +<p>Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole. +</p> + +<p> — « Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu +t’engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l’interprète sacrilège +de ton dieu, dont tu as compromis l’éternelle intégrité par ta +traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie, +l’être même de qui l’accomplit ou l’inspira. Je veux donc savoir +pourquoi tu m’as bravée : pour quel motif ce long attentat n’a point +fatigué ta persévérance<small class="f"> </small>!... Tu vas me répondre. » +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Elle se détourna, comme une longue lueur d’or, vers les profondeurs +ensevelies dans l’obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement +stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les +échos des immenses salles autour d’elle : +</p> + +<p> — « Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de +cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par +intervalles, — révélés, seulement, par l’ombre rapide que vous projetez +sur les murailles, — écoutez la menaçante voix d’une femme +qui, — servante, hier encore, de ceux-là — qui entendent les symboles et +tiennent la parole des dieux, — ce soir vous parle en dominatrice, car +ses paroles ne sont point vaines j’en ai pesé, froidement, +l’imprudence — et ce n’est pas à moi de trembler. +</p> + +<p>« Si, dans l’instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à +ma demande en d’imprécises réponses, — avant une heure, moi, je le jure<small class="f"> </small>! +Akëdysséril<small class="f"> </small>! — entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout, +au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant +l’incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de +votre antique avenue<small class="f"> </small>! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et +qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle +enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu<small class="f"> </small>! Et cette nuit, +toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j’en +effondrerai les pierres, les portes, les colonnades<small class="f"> </small>! Je jure qu’il +s’écroulera dans l’aurore et que j’écraserai le monstrueux simulacre +vide où veilla, durant des siècles, l’esprit même de Sivà<small class="f"> </small>! Mes milices, +dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d’airain, les +auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de +demain — si demain nous éclaire — ait atteint le haut du ciel<small class="f"> </small>! Et le soir, +lorsque le vent, venu de mes monts lointains — devant qui les autres de +la terre s’humilient — aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines +poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je +reviendrai, moi<small class="f"> </small>! vengeresse<small class="f"> </small>! avec mes guerrières, sur mes noirs +éléphants, fouler le sol où s’éleva le vieux temple<small class="f"> </small>!... Couronnées de +frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous +entre-choquerons nos coupes d’or, en criant aux étoiles, avec des chants +de victoire et d’amour, les noms des deux ombres vengées<small class="f"> </small>! Et ceci, +pendant que mes exécuteurs enverront, l’une après l’autre, du haut des +amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos +têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir +imagine<small class="f"> </small>!... J’ai dit. » +</p> + +<p>La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante, +abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se +tut. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit, +lui répondit d’une voix sans timbre : +</p> + +<p> — « Jeune reine, devant l’usage que nous faisons de la vie, penses-tu +nous faire de la mort une menace<small class="f"> </small>? — Tu nous envoyas des trésors — semés, +dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple — où nul +mendiant de l’Inde n’ose venir les ramasser<small class="f"> </small>! Tu parles de détruire cette +demeure sainte<small class="f"> </small>? Beau loisir, — et digne de tes destinées, — que d’exhorter +des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres<small class="f"> </small>! L’Esprit qui +anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu’elles représentent : +lui révoqué, le temple, en réalité, n’est plus. Tu oublies que c’est lui +seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l’autorité dont les +armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui +seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous +l’accident desquels il s’incorpore ici. Quand donc le sacrilège +atteignit-il d’autre dieu... que l’être même de celui qui fut assez +infortuné pour le commettre<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>« Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus +spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices +sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre +raison de dépendre des fumées d’un breuvage, d’un aliment, d’une terreur +ou d’un désir. J’accueillis tes vœux parce qu’ils étaient beaux et +sombres, même en leur féminine frivolité, — m’engageant à les +réaliser, — par déférence pour le sang qui te couvre. — Et voici que, dès +les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s’en remet à des +intelligences de délateurs — que je n’ai même pas daigné voir — pour +juger, pour accuser et pour maudire mon œuvre, de préférence à +t’adresser simplement à moi, tout d’abord, pour en connaître. +</p> + +<p>« Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent +encore les échos de cet édifice, — et s’il me plût d’entendre jusqu’à la +fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c’est que, — fût-elle +sans base et sans cause, — la colère des jeunes tueuses, dont les yeux +sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à +Sivà. +</p> + +<p>« Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires — et ne sais ce qui réalise<small class="f"> </small>! Tu +regardes un but et ne t’inquiètes point de l’unique moyen de +l’atteindre. — Tu demandas s’il était au pouvoir de la Science divine +d’induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite +violence de l’Amour détruirait en eux, dans la lueur d’un même instant, +les forces de la vie<small class="f"> </small>?... Vraiment, quels autres enchantements qu’une +réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à +l’imaginaire de ce dessein<small class="f"> </small>? — Écoute : et daigne te souvenir. +</p> + +<p>« Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab +te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge, +t’écriais-tu, n’a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon +ce que tu m’attestas, était d’avoir survécu à ce grave ravissement. +</p> + +<p>« C’est que, — rappelle-toi, — déjà favorisée d’un sceptre, l’esprit +troublé d’ambitieuses songeries, l’âme disséminée en mille soucis +d’avenir, il n’était plus en ton pouvoir de te donner tout entière. +Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton +être et, ne t’appartenant plus en totalité tu te ressaisissais +obscurément et malgré toi — jusqu’en ce conjugal charme de +l’embrassement — aux attirances de ces choses étrangères à l’Amour. +</p> + +<p>« Pourquoi, dès lors, t’étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu +n’as pas couru<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>« Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente +l’ivresse des cieux, d’avant-coureurs parfums de baisers dont l’idéal +avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future. +Considère ton veuvage, ô belle veuve d’amour qui sais si distraitement +survivre à ta douleur<small class="f"> </small>! Comment la possession t’aurait-elle tuée, d’un +être — dont la perte même te voit vivre<small class="f"> </small>? +</p> + +<p>« C’est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu’étoilée. Son +étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus +crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les +autres. L’éclair de Kamadéva, le Seigneur de l’amour, ne les traversa +que d’une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive<small class="f"> </small>! Et ce n’est pas +en ces douces nuits que les cœurs humains peuvent subir le choc de sa +puissante foudre. +</p> + +<p>« Non<small class="f"> </small>!... Ce n’est que dans les nuits désespérées, noires et +désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses +perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l’être, +hormis l’amour seul<small class="f"> </small>; — c’est seulement en ces sortes de nuits qu’un aussi +rouge éclair peut luire, sillonner l’étendue et anéantir ceux qu’il +frappe<small class="f"> </small>! C’est en ce vide seul que l’Amour, enfin, peut librement +pénétrer les cœurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre +en lui d’une seule et mortelle commotion<small class="f"> </small>! Car une loi des dieux a voulu +que l’intensité d’une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi +pour elle : alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute +l’âme, l’incendie, la consume et peut la délivrer<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« C’est pourquoi j’ai accumulé beaucoup de nuits dans l’être de ces deux +enfants : je la fis même plus profonde et plus dévastée que n’ont pu le +dire les phaodjs<small class="f"> </small>!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont +disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants +délateurs connaissent, par exemple, l’intérieur de ces grands rochers du +sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se +précipiter dans le Gange<small class="f"> </small>? » +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la +lueur de ses yeux, s’écria, ne dominant plus son courroux : +</p> + +<p> — « Insensé barbare<small class="f"> </small>! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences +qui ont tué mes chères victimes, ah<small class="f"> </small>! le fleuve roule, sous les astres, à +travers les roseaux, leurs corps innocents<small class="f"> </small>!... Eh bien, le Nirvanah +t’appelle. Sois donc anéanti<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>Son arme décrivit un flamboiement dans l’obscurité. Un instant de plus, +et l’ascète, séparé par les reins sous l’atteinte robuste du jeune +bras, — n’était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d’elle, et le +bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du +temple. +</p> + +<p>C’est que — sans même relever les paupières sur l’accusatrice — le pontife +sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul +mot : +</p> + +<p> — « Regarde ». +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>A cette parole s’étaient écartés les pans du grand voile de l’autel de +Sivà, laissant apercevoir l’intérieur de la caverne que surplombait le +dieu. +</p> + +<p>Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux, +soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis +sanglants. +</p> + +<p>Au fond de ce lieu d’horreur, les trépieds étaient allumés comme à +l’heure d’un sacrifice. L’esprit de Sivà s’opposant, dans les symboles, +à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées +par les courbures de hautes plaques d’or, réverbéraient d’inquiétantes +clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se +tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute. +</p> + +<p>Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d’une +pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs +transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs +corps<small class="f"> </small>; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d’une aube +éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l’âme<small class="f"> </small>; et cette aurore +secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité. +</p> + +<p>Certes, quelque transport d’une félicité divine, passant les forces de +sensation que les dieux ont mesurées aux humains — avait dû les délivrer +de vivre, car l’éclair de la Mort en avait figé l’expressif reflet sur +leurs visages<small class="f"> </small>! Oui, tous deux portaient l’empreinte de l’idéale joie +dont la soudaineté les avait foudroyés. +</p> + +<p>Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils +gardaient l’attitude, encore, où la Mort — que, sûrement, ils n’avaient +point remarquée — était venue les surprendre effleurant leurs êtres de +son ombre. Ils s’étaient évanouis, perdus en elle, insolitement, +laissant la dualité de leurs essences en fusion s’abîmer en cet unique +instant d’un amour — que nul autre couple vivant n’aura connu jamais. +</p> + +<p>Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d’une volupté +seulement accessible à des cœurs immortels. +</p> + +<p>La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait +défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l’être de son +être, l’âme de son désir<small class="f"> </small>; — et celle-ci, dont la blanche tête était +renversée sur le mouvement d’un bras jeté à l’entour du cou de son +bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L’auguste main +de Yelka retombait sur le front de Sedjnour : ses beaux cheveux, +brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses +lèvres, entr’ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier +baiser, la candeur de son dernier soupir. — Elle avait voulu, sans doute, +attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses +lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum +de son sein virginal qu’elle pressait encore contre cette poitrine +adorée<small class="f"> </small>!... Et c’était au moment même où toutes les défaillances, où tous +les adieux, toutes les tortures d’âme s’effaçaient à peine sous le +mutuel transport de leur soudaine union<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d’inespérées +et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l’intime +choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais +irréalisable, les avaient emportés, d’un seul coup d’aile, hors de cette +vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été, +pour eux, de survivre à cet instant non pareil<small class="f"> </small>! +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Akëdysséril considérait, en silence, l’œuvre merveilleuse du grand +prêtre de Sivà. +</p> + +<p> — « Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller, +ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie<small class="f"> </small>? dit l’impénétrable +fakir d’un accent dont l’ironie austère triomphait : — vois, reine, te +voici leur envieuse<small class="f"> </small>! » +</p> + +<p>Elle ne répondit pas : une émotion sublime voilait ses yeux. Elle +admirait, se joignant les mains sur une épaule, l’accomplissement de son +rêve inouï. +</p> + +<p>Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d’une multitude et +de longs bruissements d’armes, troublant sa contemplation, se firent +entendre de l’intérieur du temple — dont les portails roulèrent +lourdement, sur les dalles intérieures. +</p> + +<p>Sur le seuil, n’osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée +encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s’était +détournée, — les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en +main, l’air meurtrier. +</p> + +<p>Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d’Apsarâs +menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu’était devenue +leur maîtresse : elles se contenaient à peine d’envahir la demeure du +dieu. +</p> + +<p class="sep">* +</p> + +<p>Autour d’elles, au loin, l’armée, dans la nuit. +</p> + +<p>Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le +devoir d’oublier la beauté des rêves<small class="f"> </small>! et jusqu’aux adieux de l’amour +perdu, — tout l’esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d’un profond +soupir, le sein d’Akëdysséril : et les deux premières larmes, les +dernières aussi<small class="f"> </small>! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis +de ses joues divines. +</p> + +<p>Mais — bientôt — ce fut comme si un dieu eût passé<small class="f"> </small>! — Redressant sa haute +taille sur la marche suprême de l’autel : +</p> + +<p> — « Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix +connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du +sombre édifice — vous avez décidé la mort d’un prince, héritier du trône +de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal : vous avez condamné à +périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche +région, soumise, enfin, par nos armes<small class="f"> </small>! — Les voici<small class="f"> </small>! +</p> + +<p>« Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l’abîme de +l’esprit, s’efforcent vers le Çwargâ divin<small class="f"> </small>! — Chantez, pour elles, +guerrières, et vous, ô chers guerriers<small class="f"> </small>! l’hymne du Yadjnour-Vêda, la +parole du Bonheur<small class="f"> </small>! Que l’Inde, sous mon règne, hélas<small class="f"> </small>! enfin à ce prix +pacifiée, refleurisse, à l’image de son lotus, l’éternelle Fleur<small class="f"> </small>!... +Mais qu’aussi les cœurs se serrent de ceux dont l’âme est grave : car une +grandeur de l’Asie s’est évanouie sur cette pierre<small class="f"> </small>!... La sublime race +d’Ebbahâr est éteinte. » +</p> + + +</div> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le secret de l'échafaud (1888), by +Auguste de Villiers de L'Isle-Adam + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD (1888) *** + +***** This file should be named 17623-h.htm or 17623-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/2/17623/ + +Produced by Carlo Traverso, Christian Tanguy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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