The Project Gutenberg EBook of La comtesse de Rudolstadt, by George Sand

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Title: La comtesse de Rudolstadt

Author: George Sand

Release Date: December 5, 2005 [EBook #17225]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE DE RUDOLSTADT ***




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DITION J. HETZEL, PARIS


LIBRAIRIE MARESCO ET Cie
6, RUE DU PONT-DE-LODI, PARIS

LIBRAIRIE BLANCHARD
78, RUE RICHELIEU, PARIS


1852




LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

par George Sand




I.


La salle de l'Opra italien de Berlin, btie durant les premires annes
du rgne de Frdric le Grand, tait alors une des plus belles de
l'Europe. L'entre en tait gratuite, le spectacle tant pay par le roi.
Il fallait nanmoins des billets pour y tre admis, car toutes les loges
avaient leur destination fixe: ici les princes et princesses de la famille
royale; l le corps diplomatique, puis les voyageurs illustres, puis
l'Acadmie, ailleurs les gnraux; enfin partout la famille du roi, la
maison du roi, les salaris du roi, les protgs du roi; et sans qu'on et
lieu de s'en plaindre, puisque c'taient le thtre du roi et les
comdiens du roi. Restait, pour les bons habitants de la bonne ville de
Berlin, une petite partie du parterre; car la majeure partie tait occupe
par les militaires, chaque rgiment ayant le droit d'y envoyer un certain
nombre d'hommes par compagnie. Au lieu du peuple joyeux, impressionnable
et intelligent de Paris, les artistes avaient donc sous les yeux un
parterre de _hros de six pieds_, comme les appelait Voltaire, coiffs de
hauts bonnets, et la plupart surmonts de leurs femmes qu'ils prenaient
sur leurs paules, le tout formant une socit assez brutale, sentant fort
le tabac et l'eau-de-vie, ne comprenant rien de rien, ouvrant de grands
yeux, ne se permettant d'applaudir ni de siffler, par respect pour la
consigne, et faisant nanmoins beaucoup de bruit par son mouvement
perptuel.

Il y avait infailliblement derrire ces messieurs deux rangs de loges d'o
les spectateurs ne voyaient et n'entendaient rien; mais, par convenance,
ils taient forcs d'assister rgulirement au spectacle que Sa Majest
avait la munificence de leur payer. Sa Majest elle-mme ne manquait
aucune reprsentation. C'tait une manire de tenir militairement sous ses
yeux les nombreux membres de sa famille et l'inquite fourmilire de ses
courtisans. Son pre, le Gros-Guillaume, lui avait donn cet exemple, dans
une salle de planches mal jointes, o, en prsence de mauvais histrions
allemands, la famille royale et la cour se morfondaient douloureusement
tous les soirs d'hiver, et recevaient la pluie sans sourciller, tandis que
le roi dormait. Frdric avait souffert de cette tyrannie domestique, il
l'avait maudite, il l'avait subie, et il l'avait bientt remise en vigueur
ds qu'il avait t matre  son tour, ainsi que beaucoup d'autres
coutumes beaucoup plus despotiques et cruelles, dont il avait reconnu
l'excellence depuis qu'il tait le seul de son royaume  n'en plus
souffrir.

Cependant on n'osait se plaindre. Le local tait superbe, l'Opra mont
avec luxe, les artistes remarquables; et le roi, presque toujours debout 
l'orchestre prs de la rampe, la lorgnette braque sur le thtre, donnait
l'exemple d'un dilettantisme infatigable.

On sait tous les loges que Voltaire, dans les premiers temps de son
installation  Berlin, donnait aux splendeurs de la cour du _Salomon du
Nord_. Ddaign par Louis XV, nglig par sa protectrice madame de
Pompadour, perscut par la plbe des jsuites, siffl au Thtre-Franais,
il tait venu chercher, dans un jour de dpit, des honneurs, des
appointements, un titre de chambellan, un grand cordon et l'intimit d'un
roi philosophe, plus flatteuse  ses yeux que le reste. Comme un grand
enfant, le grand Voltaire boudait la France, et croyait faire _crever de
dpit_ ses ingrats compatriotes. Il tait donc un peu enivr de sa
nouvelle gloire lorsqu'il crivait  ses amis que Berlin valait bien
Versailles, que l'opra de _Phaton_ tait le plus beau spectacle qu'on
pt voir, et que la prima donna avait la plus belle voix de l'Europe.

Cependant,  l'poque o nous reprenons notre rcit (et, pour ne pas faire
travailler l'esprit de nos lectrices, nous les avertirons qu'un an s'est
presque coul depuis les dernires aventures de Consuelo), l'hiver se
faisant sentir dans toute sa rigueur  Berlin, et le grand roi s'tant un
peu montr sous son vritable jour, Voltaire commenait  se
dsillusionner singulirement de la Prusse. Il tait l dans sa loge entre
d'Argens et La Mettrie, ne faisant plus semblant d'aimer la musique, qu'il
n'avait jamais sentie plus que la vritable posie. Il avait des douleurs
d'entrailles et il se rappelait mlancoliquement cet ingrat public des
brlantes banquettes de Paris, dont la rsistance lui avait t si amre,
dont les applaudissements lui avaient t si doux, dont le contact, en un
mot, l'avait si terriblement mu qu'il avait jur de ne plus s'y exposer,
quoiqu'il ne put s'empcher d'y songer sans cesse et de travailler pour
lui sans relche.

Ce soir-l pourtant le spectacle tait excellent. On tait en carnaval;
toute la famille royale, mme les margraves maris au fond de l'Allemagne,
tait runie  Berlin. On donnait le _Titus_ de Mtastase et de Hasse, et
les deux premiers sujets de la troupe italienne, le Porporino et la
Porporina, remplissaient les deux premiers rles.

Si nos lectrices daignent faire un lger effort de mmoire, elles se
rappelleront que ces deux personnages dramatiques n'taient pas mari et
femme comme leur nom de guerre semblerait l'indiquer; mais que le premier
tait le signor Uberti, excellent contralto, et le second, la Zingarella
Consuelo, admirable cantatrice, tous deux lves du professeur Porpora,
qui leur avait permis, suivant la coutume italienne du temps, de porter le
glorieux nom de leur matre.

Il faut avouer que la signora Porporina ne chantait pas en Prusse avec
tout l'lan dont elle s'tait sentie capable dans des jours meilleurs.
Tandis que le limpide contralto de son camarade rsonnait sans dfaillance
sous les votes de l'Opra berlinois,  l'abri d'une existence assure,
d'une habitude de succs incontests, et d'un traitement invariable de
quinze mille livres de rente pour deux mois de travail; la pauvre
Zingarella, plus romanesque peut-tre, plus dsintresse  coup sr, et
moins accoutume aux glaces du Nord et  celles d'un public de caporaux
prussiens, ne se sentait point lectrise, et chantait avec cette mthode
consciencieuse et parfaite qui ne laisse pas de prise  la critique, mais
qui ne suffit pas pour exciter l'enthousiasme. L'enthousiasme de l'artiste
dramatique et celui de l'auditoire ne peuvent se passer l'un de l'autre.
Or il n'y avait pas d'enthousiasme  Berlin sous le glorieux rgne de
Frderic le Grand. La rgularit, l'obissance, et ce qu'on appelait au
dix-huitime sicle et particulirement chez Frdric _la raison_,
c'taient l les seules vertus qui pussent clore dans cette atmosphre
pese et mesure de la main du roi. Dans toute assemble prside par lui,
on ne soufflait, on ne respirait qu'autant que le roi voulait bien le
permettre. Il n'y avait dans toute cette masse de spectateurs qu'un
spectateur libre de s'abandonner  ses impressions, et c'tait le roi. Il
tait  lui seul tout le public, et, quoiqu'il ft bon musicien, quoiqu'il
aimt la musique, toutes ses facults, tous ses gots taient subordonns
 une logique si glace, que le lorgnon royal attach  tous les gestes et,
on et dit,  toutes les inflexions de voix de la cantatrice, au lieu de
la stimuler, la paralysait entirement.

Bien lui prenait, au reste, de subir cette pnible fascination. La moindre
dose d'inspiration, le moindre accs d'entranement imprvu, eussent
probablement scandalis le roi et la cour; tandis que les traits savants
et difficiles, excuts avec la puret d'un mcanisme irrprochable,
ravissaient le roi, la cour et Voltaire. Voltaire disait, comme chacun
sait: La musique italienne l'emporte de beaucoup sur la musique franaise,
parce qu'elle est plus orne, _et que la difficult vaincue est au moins
quelque chose_. Voil comme Voltaire entendait l'art. Il et pu dire
comme un certain plaisant de nos jours,  qui l'on demandait s'il aimait
la musique: Elle ne me gne pas prcisment.

Tout allait fort bien, et l'opra arrivait sans encombre au dnoment; le
roi tait fort satisfait, et se tournait de temps en temps vers son matre
de chapelle pour lui exprimer d'un signe de tte son approbation; il
s'apprtait mme  applaudir la Porporina  la fin de sa cavatine, ainsi
qu'il avait la bont de le faire en personne et toujours judicieusement,
lorsque, par un caprice inexplicable, la Porporina, au milieu d'une
roulade brillante qu'elle n'avait jamais manque, s'arrta court, fixa des
yeux hagards vers un coin de la salle, joignit les mains en s'criant:
_O mon Dieu!_ et tomba vanouie tout de son long sur les planches.
Porporino s'empressa de la relever, il fallut l'emporter dans la coulisse,
et un bourdonnement de questions, de rflexions et de commentaires s'leva
dans la salle. Pendant cette agitation le roi apostropha le tnor rest en
scne, et,  la faveur du bruit qui couvrait sa voix:

Eh bien, qu'est-ce que c'est? dit-il de son ton bref et imprieux;
qu'est-ce que cela veut dire? Conciolini, allez donc voir, dpchez-vous!

Conciolini revint au bout de quelques secondes, et se penchant
respectueusement au-dessus de la rampe prs de laquelle le roi se tenait
accoud et toujours debout:

Sire, dit-il, la signora Porporina est comme morte. On craint qu'elle ne
puisse pas achever l'opra.

--Allons donc! dit le roi en haussant les paules; qu'on lui donne un
verre d'eau, qu'on lui fasse respirer quelque chose, et que cela finisse
le plus tt possible.

Le sopraniste, qui n'avait nulle envie d'impatienter le roi et d'essuyer
en public une borde de mauvaise humeur, rentra dans la coulisse en
courant comme un rat, et le roi se mit  causer avec vivacit avec le chef
d'orchestre et les musiciens, tandis que la partie du public qui
s'intressait beaucoup plus  l'humeur du roi qu' la pauvre Porporina,
faisait des efforts inous, mais inutiles, pour entendre les paroles du
monarque.

Le baron de Poelnitz, grand chambellan du roi et directeur des spectacles,
vint bientt rendre compte  Frdric de la situation. Chez Frdric, rien
ne se passait avec cette solennit qu'impose un public indpendant et
puissant. Le roi tait partout chez lui, le spectacle tait  lui et pour
lui. Personne ne s'tonna de le voir devenir le principal acteur de cet
intermde imprvu.

Eh bien! voyons, baron! disait-il assez haut pour tre entendu d'une
partie de l'orchestre, cela finira-t-il bientt? c'est ridicule! Est-ce
que vous n'avez pas un mdecin dans la coulisse? vous devez toujours avoir
un mdecin sur le thtre.

--Sire, le mdecin est l. Il n'ose saigner la cantatrice, dans la crainte
de l'affaiblir et de l'empcher de continuer son rle. Cependant il sera
forc d'en venir l, si elle ne sort pas de cet vanouissement.

--C'est donc srieux! ce n'est donc pas une grimace, au moins?

--Sire, cela me parat fort srieux.

--En ce cas, faites baisser la toile, et allons-nous-en; ou bien que
Porporino vienne nous chanter quelque chose pour nous ddommager, et pour
que nous ne finissions pas sur une catastrophe.

Porporino obit, chanta admirablement deux morceaux. Le roi battit des
mains, le public l'imita, et la reprsentation fut termine. Une minute
aprs, tandis que la cour et la ville sortaient, le roi tait sur le
thtre, et se faisait conduire par Poelnitz  la loge de la prima donna.

Une actrice qui se trouve mal en scne n'est pas un vnement auquel tout
public compatisse comme il le devrait; en gnral, quelque adore que soit
l'idole, il entre tant d'gosme dans les jouissances du _dilettante_,
qu'il est beaucoup plus contrari d'en perdre une partie par
l'interruption du spectacle, qu'il n'est affect des souffrances et de
l'angoisse de la victime. Quelques femmes _sensibles_, comme on disait
dans ce temps-l, dplorrent en ces termes la catastrophe de la soire:

Pauvre petite! elle aura eu _un chat_ dans le gosier au moment de faire
son trille, et, dans la crainte de le manquer, elle aura prfr se
trouver mal.

--Moi, je croirais assez qu'elle n'a pas fait semblant, dit une dame
encore plus sensible: on ne tombe pas de cette force-l quand on n'est pas
vritablement malade.

--Ah! qui sait, ma chre? reprit la premire; quand on est grande
comdienne, on tombe comme l'on veut, et on ne craint pas de se faire un
peu de mal. Cela fait si bien dans le public!

--Que diable a donc eu cette Porporina ce soir, pour nous faire un pareil
esclandre! disait, dans un autre endroit du vestibule, o se pressait le
beau monde en sortant, La Mettrie au marquis d'Argens! Est-ce que son
amant l'aurait battue?

--Ne parlez pas ainsi d'une fille charmante et vertueuse, rpondit le
marquis; elle n'a pas d'amant, et si elle en a jamais, elle ne mritera
pas d'tre outrage par lui,  moins qu'il ne soit le dernier des hommes.

--Ah! pardon, marquis! j'oubliais que je parlais au preux chevalier de
toutes les filles de thtre, passes, prsentes et futures! A propos,
comment se porte mademoiselle Cochois?

--Ma chre enfant, disait au mme instant la princesse Amlie de Prusse,
soeur du roi, abbesse de Quedlimburg,  sa confidente ordinaire, la belle
comtesse de Kleist, en revenant dans sa voiture au palais, as-tu remarqu
l'agitation de mon frre pendant l'aventure de ce soir?

--Non, Madame, rpondit madame de Maupertuis, grande gouvernante de la
princesse, personne excellente, fort simple et fort distraite; je ne l'ai
pas remarque.

--Eh! ce n'est pas  toi que je parle, reprit la princesse avec ce ton
brusque et dcid qui lui donnait parfois tant d'analogie avec Frdric:
est-ce que tu remarques quelque chose, toi? Tiens! remarque les toiles
dans ce moment-ci: j'ai quelque chose  dire  de Kleist, que je ne veux
pas que tu entendes.

Madame de Maupertuis ferma consciencieusement l'oreille, et la princesse,
se penchant vers madame de Kleist, assise vis--vis d'elle, continua ainsi:

Tu diras ce que tu voudras; il me semble que pour la premire fois depuis
quinze ans ou vingt ans peut-tre, depuis que je suis en ge d'observer et
de comprendre, le roi est amoureux.

--Votre Altesse royale en disait autant l'anne dernire  propos de
mademoiselle Barberini, et cependant Sa Majest n'y avait jamais song.

--Jamais song! Tu te trompes, mon enfant. Il y avait tellement song, que
lorsque le jeune chancelier Cocce en a fait sa femme, mon frre a t
travaill, pendant trois jours, de la plus belle colre rentre qu'il ait
eue de sa vie.

--Votre Altesse sait bien que Sa Majest ne peut pas souffrir les
msalliances.

--Oui, les mariages d'amour, cela s'appelle ainsi. Msalliance! ah! le
grand mot! vide de sens, comme tous les mots qui gouvernent le monde et
tyrannisent les individus.

La princesse fit un grand soupir, et, passant rapidement, selon sa coutume,
 une autre disposition d'esprit, elle dit, avec ironie et impatience, 
sa grande gouvernante:

Maupertuis, tu nous coutes! tu ne regardes pas les astres, comme je te
l'ai ordonn. C'est bien la peine d'tre la femme d'un si grand savant,
pour couter les balivernes de deux folles comme de Kleist et moi!--Oui,
je te dis, reprit-elle en s'adressant  sa favorite, que le roi a eu une
vellit d'amour pour cette Barberini. Je sais, de bonne source, qu'il a
t souvent prendre le th, avec Jordan et Chazols, dans son appartement,
aprs le spectacle; et que mme elle a t plus d'une fois des soupers de
Sans-Souci, ce qui tait, avant elle, sans exemple dans la vie de Potsdam.
Veux-tu que je te dise davantage? Elle y a demeur, elle y a eu un
appartement, pendant des semaines et peut-tre des mois entiers. Tu vois
que je sais assez bien ce qui se passe, et que les airs mystrieux de mon
frre ne m'en imposent pas.

--Puisque Votre Altesse royale est si bien informe, elle n'ignore pas que,
pour des raisons... d'tat, qu'il ne m'appartient pas de deviner, le roi
a voulu quelquefois faire accroire aux gens qu'il n'tait pas si austre
qu'on le prsumait, bien qu'au fond...

--Bien qu'au fond mon frre n'ait jamais aim aucune femme, pas mme la
sienne,  ce qu'on dit, et  ce qu'il semble? Eh bien, moi, je ne crois
pas  cette vertu, encore moins  cette froideur. Frdric a toujours t
hypocrite, vois-tu. Mais il ne me persuadera pas que mademoiselle
Barberini ait demeur dans son palais pour faire seulement semblant d'tre
sa matresse. Elle est jolie comme un ange, elle a de l'esprit comme un
diable, elle est instruite, elle parle je ne sais combien de langues.

--Elle est trs-vertueuse, elle adore son mari.

--Et son mari l'adore, d'autant plus que c'est une pouvantable
msalliance, n'est-ce pas, de Kleist? Allons, tu ne veux pas me rpondre?
Je te souponne, noble veuve, d'en mditer une avec quelque pauvre page,
ou quelque mince bachelier s sciences.

--Et Votre Altesse voudrait voir aussi une msalliance de coeur s'tablir
entre le roi et quelque demoiselle d'Opra?

--Ah! avec la Porporina la chose serait plus probable et la distance moins
effrayante. J'imagine qu'au thtre, comme  la cour, il y a une
hirarchie, car c'est la fantaisie et la maladie du genre humain que ce
prjug-l. Une chanteuse doit s'estimer beaucoup plus qu'une danseuse; et
l'on dit d'ailleurs que cette Porporina a encore plus d'esprit,
d'instruction, de grce, enfin qu'elle sait encore plus de langues que la
Barberini. Parler les langues qu'il ne sait pas, c'est la manie de mon
frre. Et puis la musique, qu'il fait semblant d'aimer aussi beaucoup,
quoiqu'il ne s'en doute pas, vois-tu?... C'est encore un point de contact
avec notre prima donna. Enfin elle va aussi  Potsdam l't, elle a
l'appartement que la Barberini occupait au nouveau Sans-Souci, elle chante
dans les petits concerts du roi... N'en est-ce pas assez pour que ma
conjecture soit vraie?

--Votre Altesse se flatte en vain de surprendre une faiblesse dans la vie
de notre grand prince. Tout cela est fait trop ostensiblement et trop
gravement pour que l'amour y soit pour rien.

--L'amour, non, Frdric ne sait ce que c'est que l'amour; mais un certain
attrait, une petite intrigue. Tout le monde se dit cela tout bas, tu n'en
peux pas disconvenir.

--Personne ne le croit, madame. On se dit que le roi pour se dsennuyer,
s'efforce de s'amuser du caquet et des jolies roulades d'une actrice; mais
qu'au bout d'un quart d'heure de paroles et de roulades, il lui dit, comme
il dirait  un de ses secrtaires: C'est assez pour aujourd'hui; si j'ai
envie de vous entendre demain, je vous ferai avertir.

--Ce n'est pas galant. Si c'est ainsi qu'il faisait la cour  madame de
Cocce, je ne m'tonne pas qu'elle n'ait jamais pu le souffrir. Dit-on que
cette Porporina ait l'humeur aussi sauvage avec lui?

--On dit qu'elle est parfaitement modeste, convenable, craintive et triste.

--Eh bien, ce serait le meilleur moyen de plaire au roi. Peut-tre
est-elle fort habile. Si elle pouvait l'tre! et si l'on pouvait se fier
 elle!

--Ne vous fiez  personne, madame, je vous en supplie, pas mme  madame
de Maupertuis, qui dort si profondment dans ce moment-ci.

--Laisse-la ronfler. veille ou endormie, c'est toujours la mme bte...
C'est gal, de Kleist, je voudrais connatre cette Porporina, et savoir si
l'on peut tirer d'elle quelque chose. Je regrette beaucoup de n'avoir pas
voulu la recevoir chez moi, lorsque le roi m'a propos de me l'amener le
matin pour faire de la musique: tu sais que j'avais une prvention contre
elle...

--Mal fonde, certainement. Il tait bien impossible...

--Ah! qu'il en soit ce que Dieu voudra! le chagrin et l'pouvante m'ont
tellement travaille depuis un an, que les soucis secondaires se sont
effacs. J'ai envie de voir cette fille. Qui sait si elle ne pourrait pas
obtenir du roi ce que nous implorons vainement? Je me suis figur cela
depuis quelques jours, et comme je ne pense pas  autre chose qu' ce que
tu sais, en voyant Frdric s'agiter et s'inquiter ce soir  propos
d'elle, je me suis affermie dans l'ide qu'il y avait l une porte de
salut.

--Que Votre Altesse y prenne bien garde... le danger est grand.

--Tu dis toujours cela; j'ai plus de mfiance et de prudence que toi.
Allons, il faudra y penser. Rveille ma chre gouvernante, nous arrivons.




II.


Pendant que la jeune et belle abbesse[1] se livrait  ses commentaires, le
roi entrait sans frapper dans la loge de la Porporina, au moment o elle
commenait  reprendre ses esprits.

[Note 1: On sait que Frdric donnait des abbayes, des canonicats et des
vchs  ses favoris,  ses officiers, et  ses parents protestants. La
princesse Amlie, ayant refus obstinment de se marier, avait t dote
par lui de l'abbaye de Quedlimburg, prbende royale qui rapportait cent
mille livres de rente, et dont elle porta le titre  la manire des
chanoinesses catholiques.]

Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il d'un ton peu compatissant et mme peu
poli, comment vous trouvez-vous? tes-vous donc sujette  ces
accidents-l? dans votre profession, ce serait un grave inconvnient.
Est-ce une contrarit que vous avez eue? tes-vous si malade que vous ne
puissiez rpondre? Rpondez, vous, Monsieur, dit-il au mdecin qui
soignait la cantatrice, est-elle gravement malade?

--Oui, Sire, rpondit le mdecin, le pouls est  peine sensible. Il y a un
dsordre trs-grand dans la circulation, et toutes les fonctions de la vie
sont comme suspendues; la peau est glace.

--C'est vrai, dit le roi en prenant la main de la jeune fille dans la
sienne; l'oeil est fixe, la bouche dcolore. Faites-lui prendre des
gouttes d'Hoffmann, que diable! Je craignais que ce ne ft une scne de
comdie, je me trompais. Cette fille est fort malade. Elle n'est ni
mchante, ni capricieuse, n'est-ce pas, monsieur Porporino? Personne ne
lui a fait de chagrin ce soir? Personne n'a jamais eu  se plaindre d'elle,
n'est-ce pas?

--Sire, ce n'est pas une comdienne, rpondit Porporino, c'est un ange.

--Rien que cela! En tes-vous amoureux?

--Non, Sire, je la respecte infiniment; je la regarde comme ma soeur.

--Grce  vous deux et  Dieu, qui ne damne plus les comdiens, mon
thtre va devenir une cole de vertu! Allons, la voil qui revient un
peu. Porporina, est-ce que vous ne me reconnaissez pas?

--Non, Monsieur, rpondit la Porporina en regardant d'un air effar le roi
qui lui frappait dans les mains.

--C'est peut-tre un transport au cerveau, dit le roi; vous n'avez pas
remarqu qu'elle ft pileptique?

--Oh! Sire, jamais! ce serait affreux, rpondit le Porporino, bless de la
manire brutale dont le roi s'exprimait sur le compte d'une personne si
intressante.

--Ah! tenez, ne la saignez pas, dit le roi en repoussant le mdecin qui
voulait s'armer de sa lancette; je n'aime pas  voir froidement couler le
sang innocent hors du champ de bataille. Vous n'tes pas des guerriers,
vous tes des assassins, vous autres! laissez-la tranquille; donnez-lui de
l'air. Porporino, ne la laissez pas saigner; cela peut tuer, voyez-vous!
Ces messieurs-l ne doutent de rien. Je vous la confie. Ramenez-la dans
votre voiture, Poelnitz! Enfin vous m'en rpondez. C'est la plus grande
cantatrice que nous ayons encore eue, et nous n'en retrouverions pas une
pareille de si tt. A propos, qu'est-ce que vous me chanterez demain,
monsieur Conciolini?

Le roi descendit l'escalier du thtre avec le tnor en parlant d'autre
chose, et alla se mettre  souper avec Voltaire, La Mettrie, d'Argens,
Algarotti et le gnral Quintus Icilius.

Frdric tait dur, violent et profondment goste. Avec cela, il tait
gnreux et bon, mme tendre et affectueux  ses heures. Ceci n'est point
un paradoxe. Tout le monde connat le caractre  la fois terrible et
sduisant de cet homme  faces multiples, organisation complique et
remplie de contrastes, comme toutes les natures puissantes, surtout
lorsqu'elles sont investies du pouvoir suprme, et qu'une vie agite les
dveloppe dans tous les sens.

Tout en soupant, tout en raillant et devisant avec amertume et avec grce,
avec brutalit et avec finesse, au milieu de ces chers amis qu'il n'aimait
pas, et de ces admirables _beaux-esprits_ qu'il n'admirait gure, Frdric
devint tout  coup rveur, et se leva au bout de quelques instants de
proccupation, en disant  ses convives:

Causez toujours, je vous entends.

L-dessus, il passe dans la chambre voisine, prend son chapeau et son pe,
fait signe  un page de le suivre, et s'enfonce dans les profondes
galeries et les mystrieux escaliers de son vieux palais, tandis que ses
convives, le croyant tout prs, mesurent leurs paroles et n'osent rien se
dire qu'il ne puisse entendre. Au reste, ils se mfiaient tellement (et
pour cause) les uns des autres, qu'en quelque lieu qu'ils fussent sur la
terre de Prusse, ils sentaient toujours planer sur eux le fantme
redoutable et malicieux de Frdric.

La Mettrie, mdecin peu consult et lecteur peu cout du roi, tait le
seul qui ne connt pas la crainte et qui n'en inspirt  personne. On le
regardait comme tout  fait inoffensif, et il avait trouv le moyen que
personne ne put lui nuire. C'tait de faire tant d'impertinences, de
folies et de sottises devant le roi, qu'il et t impossible d'en
supposer davantage, et qu'aucun ennemi, aucun dlateur n'et su lui
attribuer un tort qu'il ne se ft pas hautement et ambitieusement donn de
lui-mme aux yeux du roi. Il paraissait prendre au pied de la lettre le
philosophisme galitaire que le roi affectait dans sa vie intime avec les
sept ou huit personnes qu'il honorait de sa familiarit. A cette poque,
aprs dix ans de rgne environ, Frdric, encore jeune, n'avait pas
dpouill entirement l'affabilit populaire du prince royal, du
philosophe hardi de _Remusberg_. Ceux qui le connaissaient n'avaient garde
de s'y fier. Voltaire, le plus gt de tous et le dernier venu, commenait
 s'en inquiter et  voir le tyran percer sous le bon prince, le Denys
sous le Marc-Aurle. Mais La Mettrie, soit candeur inoue, soit calcul
profond, soit insouciance audacieuse, traitait le roi avec aussi peu de
faons que le roi avait prtendu vouloir l'tre. Il tait sa cravate, sa
perruque, voire ses souliers dans ses appartements, s'tendait sur les
sofas, avait son franc parler avec lui, le contredisait ouvertement, se
prononait lestement sur le peu de cas  faire des grandeurs de ce monde,
de la royaut comme de la religion, et de tous les autres _prjugs_
battus en brche par la _raison_ du jour; en un mot, se comportait en vrai
cynique, et donnait tant de motifs  une disgrce et  un renvoi, que
c'tait miracle de le voir rest debout, lorsque tant d'autres avaient t
renverss et briss pour de minces peccadilles. C'est que sur les
caractres ombrageux et mfiants comme tait Frdric, un mot insidieux
rapport par l'espionnage, une apparence d'hypocrisie, un lger doute,
font plus d'impressions que mille imprudences. Frdric tenait son La
Mettrie pour insens, et souvent il s'arrtait ptrifi de surprise devant
lui, en se disant:

Voil un animal d'une impudence vraiment scandaleuse.

Puis il ajoutait  part:

Mais c'est un esprit sincre, et celui-l n'a pas deux langages, deux
opinions sur mon compte. Il ne peut pas me maltraiter en cachette plus
qu'il ne fait en face; au lieu que tous les autres, qui sont  mes pieds,
que ne disent-ils pas et que ne pensent-ils pas, quand je tourne le dos et
qu'ils se relvent? Donc La Mettrie est le plus honnte homme que je
possde, et je dois le supporter d'autant plus qu'il est insupportable.

Le pli tait donc pris. La Mettrie ne pouvait plus fcher le roi, et mme
il russissait  lui faire trouver plaisant de sa part ce qui et t
rvoltant de celle de tout autre. Tandis que Voltaire s'tait embarqu,
ds le commencement, dans un systme d'adulations impossible  soutenir,
et dont il commenait  se fatiguer et  se dgoter trangement lui-mme,
le cynique La Mettrie allait son train, s'amusait pour son compte, tait
aussi  l'aise avec Frdric qu'avec le premier venu, et ne se trouvait
pas dans la ncessit de maudire et de renverser une idole  laquelle il
n'avait jamais rien sacrifi ni rien promis. Il rsultait de cet tat de
son me que Frdric, qui commenait  s'ennuyer de Voltaire lui-mme,
s'amusait toujours cordialement avec La Mettrie et ne pouvait gure s'en
passer, parce que, de son ct, c'tait le seul homme qui ne fit pas
semblant de s'amuser avec lui.

Le marquis d'Argens, chambellan  six mille francs d'appointements (le
premier chambellan Voltaire en touchait vingt mille), tait ce philosophe
lger, cet crivain facile et superficiel, vritable Franais de son temps,
bon, tourdi, libertin, sentimental,  la fois brave et effmin,
spirituel, gnreux et moqueur; homme entre deux ges, romanesque comme un
adolescent, et sceptique comme un vieillard. Ayant pass toute sa jeunesse
avec les actrices, tour  tour trompeur et tromp, toujours amoureux fou
de la dernire, il avait fini par pouser en secret mademoiselle Cochois,
premier sujet de la Comdie-Franaise  Berlin, personne fort laide, mais
fort intelligente, et qu'il s'tait plu  instruire. Frdric ignorait
encore cette union mystrieuse, et d'Argens n'avait garde de la rvler 
ceux qui pouvaient le trahir. Voltaire cependant tait dans la confidence.
D'Argens aimait sincrement le roi; mais il n'en tait pas plus aim que
les autres. Frdric ne croyait  l'affection de personne, et le pauvre
d'Argens tait tantt le complice, tantt le plastron de ses plus cruelles
plaisanteries.

On sait que le colonel dcor par Frdric du surnom emphatique de Quintus
Icilius tait un Franais d'origine, nomm Guichard, militaire nergique
et tacticien savant, du reste grand pillard, comme tous les gens de son
espce, et courtisan dans la force du terme.

Nous ne dirons rien d'Algarotti, pour ne pas fatiguer le lecteur d'une
galerie de personnages historiques. Il nous suffira d'indiquer les
proccupations des convives de Frdric pendant son alibi, et nous avons
dj dit qu'au lieu de se sentir soulags de la secrte gne qui les
opprimait, ils se trouvrent plus mal  l'aise, et ne purent se dire un
mot sans regarder cette porte entr'ouverte par laquelle tait sorti le roi,
et derrire laquelle il tait peut-tre occup  les surveiller.

La Mettrie fit seul exception, et, remarquant que le service de la table
tait fort nglig en l'absence du roi: Parbleu! s'cria-t-il, je trouve
le matre de la maison fort mal appris de nous laisser ainsi manquer de
serviteurs et de Champagne, et je m'en vais voir s'il est l dedans pour
lui porter plainte.

Il se leva, alla, sans crainte d'tre indiscret jusque dans la chambre du
roi, et revint en s'criant:

Personne! voil qui est plaisant. Il est capable d'tre mont et  cheval
de faire faire une manoeuvre aux flambeaux pour activer sa digestion. Le
drle de corps!

--C'est vous qui tes un drle de corps! dit Quintus Icilius, qui ne
pouvait pas s'habituer aux manires tranges de La Mettrie.

--Ainsi le roi est sorti? dit Voltaire en commenant  respirer plus
librement.

--Oui, le roi est sorti, dit le baron de Poelnitz en entrant. Je viens de
le rencontrer dans une arrire-cour avec un page pour toute escorte. Il
avait revtu son grand incognito et endoss son habit couleur de muraille:
aussi ne l'ai-je pas reconnu du tout.

Il nous faut bien dire un mot de ce troisime chambellan qui vient
d'entrer, autrement le lecteur ne comprendrait pas qu'un autre que La
Mettrie ost s'exprimer aussi lestement sur le compte du matre. Poelnitz,
dont l'ge tait aussi problmatique que le traitement et les fonctions,
tait ce baron prussien, ce rou de la Rgence, qui brilla dans sa
jeunesse  la cour de madame Palatine, mre du duc d'Orlans, ce joueur
effrn dont le roi de Prusse ne voulait plus payer les dettes, grand
aventurier, libertin cynique, trs-espion, un peu escroc, courtisan
effront, nourri, enchan, mprise, raill, et fort mal salari par son
matre, qui pourtant ne pouvait se passer de lui, parce qu'un monarque
absolu a toujours besoin d'avoir sous la main un homme capable de faire
les plus mauvaises choses, tout en y trouvant le ddommagement de ses
humiliations et la ncessit de son existence. Poelnitz tait en outre,
 cette poque, le directeur des thtres de Sa Majest, une sorte
d'intendant suprme de ses menus plaisirs. On l'appelait dj le vieux
Poelnitz, et on l'appela encore ainsi trente ans plus tard. C'tait le
courtisan ternel. Il avait t page du dernier roi. Il joignait aux vices
raffins de la rgence la grossiret cynique de la tabagie du
Gros-Guillaume et l'impertinente raideur du rgne bel esprit et militaire
de Frdric le Grand. Sa faveur auprs de ce dernier tant un tat
chronique de disgrce, il se souciait peu de la perdre; et d'ailleurs,
faisant toujours le rle d'agent provocateur, il ne craignait rellement
les mauvais offices de personne auprs du matre qui l'employait.

Pardieu! mon cher baron, s'cria La Mettrie, vous auriez bien d suivre
le roi pour venir nous raconter ensuite son aventure. Nous l'aurions fait
damner  son retour en lui disant comme quoi, sans quitter la table, nous
avions vu ses faits et gestes.

--Encore mieux! dit Poelnitz en riant. Nous lui aurions dit cela demain
seulement, et nous aurions mis la divination sur le compte du sorcier.

--Quel sorcier? demanda Voltaire.

--Le fameux comte de Saint-Germain qui est ici depuis ce matin.

--En vrit? Je suis fort curieux de savoir si c'est un charlatan ou un
fou.

--Et voil le difficile, dit la Mettrie. Il cache si bien son jeu, que
personne ne peut se prononcer  cet gard.

--Et ce n'est pas si fou, cela! dit Algarotti.

--Parlez-moi de Frdric, dit La Mettrie; je veux piquer sa curiosit par
quelque bonne histoire, afin qu'il nous rgale un de ces jours  souper du
Saint-Germain et de ses aventures d'avant le dluge. Cela m'amusera.
Voyons! o peut tre notre cher monarque  cette heure? Baron, vous le
savez! vous tes trop curieux pour ne pas l'avoir suivi, ou trop malin
pour ne l'avoir pas devin.

--Voulez-vous que je vous le dise? dit Poelnitz.

--J'espre, Monsieur, dit Quintus en devenant tout violet d'indignation,
que vous n'allez pas rpondre aux tranges questions de M. La Mettrie.
Si Sa Majest...

--Oh! mon cher, dit La Mettrie, il n'y a pas de Majest ici, de dix heures
du soir  deux heures du matin. Frdric l'a pos en statut une fois pour
toutes, et je ne connais que la loi: Il n y a pas de roi quand on soupe.
Vous ne voyez donc pas que ce pauvre roi s'ennuie, et vous ne voulez pas
l'aider, mauvais serviteur et mauvais ami que vous tes,  oublier pendant
les douces heures de la nuit le fardeau de sa grandeur? Allons, Poelnitz,
cher baron, parlez; o est le roi  cette heure?

Je ne veux pas le savoir! dit Quintus en se levant et en quittant la
table.

--A votre aise, dit Poelnitz. Que ceux qui ne veulent pas m'entendre se
bouchent les oreilles.

--J'ouvre les miennes, dit La Mettrie.

--Ma foi, et moi aussi, dit Algarotti en riant.

Messieurs, dit Poelnitz, Sa Majest est chez la signora Porporina.

--Vous nous la baillez belle! s'cria La Mettrie.

Et il ajouta une phrase en latin, que je ne puis traduire parce que je ne
sais pas le latin.

Quintus Icilius devint pale et sortit. Algarotti rcita un sonnet italien
que je ne comprends pas beaucoup non plus; et Voltaire improvisa quatre
vers pour comparer Frdric  Jules-Csar; aprs quoi, ces trois rudits
se regardrent en souriant; et Poelnitz reprit d'un air srieux:

Je vous donne ma parole d'honneur que le roi est chez la Porporina.

--Ne pourriez-vous pas donner quelque autre chose? dit d'Argens,  qui
tout cela dplaisait au fond, parce qu'il n'tait pas homme  trahir les
autres pour augmenter son crdit.

Poelnitz rpondit sans se troubler:

Mille diables, monsieur le marquis, quand le roi nous dit que vous tes
chez mademoiselle Cochois, cela ne nous scandalise point. Pourquoi vous
scandalisez-vous de ce qu'il est chez mademoiselle Porporina?

--Cela devrait vous difier, au contraire, dit Algarotti; et si cela est
vrai, je l'irai dire  Rome.

--Et Sa Saintet, qui est un peu _gausseuse_, ajouta Voltaire, dira de
fort jolies choses l-dessus.

--Sur quoi Sa Saintet _gaussera_-t-elle? demanda le roi en paraissant
brusquement sur le seuil de la salle  manger.

--Sur les amours de Frdric le Grand avec la Porporina de Venise,
rpondit effrontment La Mettrie.

Le roi plit, et lana un regard terrible sur ses convives, qui tous
plirent plus ou moins, except La Mettrie.

Que voulez-vous, dit celui-ci tranquillement; M. de Saint-Germain avait
prdit, ce soir,  l'Opra, qu' l'heure o Saturne passerait entre
Rgulus et la Vierge. Sa Majest suivie d'un page...

--Dcidment, qu'est-ce que ce comte de Saint-Germain? dit le roi en
s'asseyant avec la plus grande tranquillit, et en tendant son verre  La
Mettrie, pour qu'il le lui remplit de champagne.

On parla du comte de Saint-Germain; et l'orage fut ainsi dtourn sans
explosion. Au premier choc, l'impertinence de Poelnitz, qui l'avait trahi,
et l'audace de La Mettrie, qui osait le lui dire, avaient transport le
roi de colre; mais, pendant le temps que La Mettrie disait trois paroles,
Frdric s'tait rappel qu'il avait recommand  Poelnitz de bavarder sur
certain chapitre, et de faire bavarder les autres,  la premire occasion.
Il tait donc rentr en lui-mme avec cette facilit et cette libert
d'esprit qu'il possdait au plus haut degr, et il ne fut pas plus
question de sa promenade nocturne que si elle n'eut t remarque de
personne. La Mettrie et bien os revenir  la charge s'il y et song;
mais la lgret de son esprit suivit la nouvelle route que Frdric lui
ouvrait; et c'est ainsi que Frdric dominait souvent La Mettrie lui-mme.
Il le traitait comme un enfant que l'on voit prt  briser une glace ou 
sauter par une fentre, et  qui l'on montre un jouet pour le distraire et
le dtourner de sa fantaisie. Chacun fit son commentaire sur le fameux
comte de Saint-Germain; chacun raconta son anecdote. Poelnitz prtendit
l'avoir vu en France, il y avait vingt ans. Et je l'ai revu ce matin,
ajouta-t-il, aussi peu vieilli que si je l'avais quitt d'hier. Je me
souviens qu'un soir, en France, entendant parler de la passion de
Notre-Seigneur Jsus-Christ, il s'cria, de la faon la plus plaisante et
avec un srieux incroyable: Je lui avais bien dit qu'il finirait par se
faire un mauvais parti chez ces mchants Juifs. Je lui ai mme prdit 
peu prs tout ce qui lui est arriv; mais il ne m'coutait pas: son zle
lui faisait mpriser tous les dangers. Aussi sa fin tragique m'a fait une
peine dont je ne me consolerai jamais, et je n'y puis songer sans rpandre
des larmes. En disant cela, ce diable de comte pleurait tout de bon; et
peu s'en fallait qu'il ne nous fit pleurer aussi.

Vous tes un si bon chrtien, dit le roi, que cela ne m'tonne point de
vous.

Poelnitz avait chang trois ou quatre fois de religion, du matin au soir,
pour postuler des bnfices et des places dont le roi l'avait leurr par
forme de plaisanterie.

Votre anecdote trane partout, dit d'Argens au baron, et ce n'est qu'une
factie. J'en ai entendu de meilleures; et ce qui rend,  mes yeux, ce
comte de Saint-Germain un personnage intressant et remarquable, c'est la
quantit d'apprciations tout  fait neuves et ingnieuses au moyen
desquelles il explique des vnements rests  l'tat de problmes fort
obscurs dans l'histoire. Sur quelque sujet et sur quelque poque qu'on
l'interroge, on est surpris, dit-on, de le voir connatre ou de lui
entendre inventer une foule de choses vraisemblables, intressantes, et
propres  jeter un nouveau jour sur les faits les plus mystrieux.

--S'il dit des choses vraisemblables, observa Algarotti, il faut que ce
soit un homme prodigieusement rudit et dou d'une mmoire extraordinaire.

--Mieux que cela! dit le roi. L'rudition ne suffit pas pour expliquer
l'histoire. Il faut que cet homme ait une puissante intelligence et une
profonde connaissance du coeur humain. Reste  savoir si cette belle
organisation a t fausse par le travers de vouloir jouer un rle bizarre,
en s'attribuant une existence ternelle et la mmoire des vnements
antrieures  sa vie humaine; ou si,  la suite de longues tudes et de
profondes mditations, le cerveau s'est drang, et s'est laiss frapper
de monomanie.

--Je puis au moins, dit Poelnitz, garantir  Votre Majest la bonne foi et
la modestie de notre homme. On ne le fait pas parler aisment des choses
merveilleuses dont il croit avoir t tmoin. Il sait qu'on l'a trait de
rveur et de charlatan, et il en parat fort affect; car maintenant il
refuse de s'expliquer sur sa puissance surnaturelle.

--Eh bien, Sire, est-ce que vous ne mourez pas d'envie de le voir et de
l'entendre? dit La Mettrie. Moi j'en grille.

--Comment pouvez-vous tre curieux de cela? reprit le roi. Le spectacle de
la folie n'est rien moins que gai.

--Si c'est de la folie, d'accord; mais si ce n'en est pas?

--Entendez-vous, Messieurs, reprit Frdric; voici l'incrdule, l'athe
par excellence, qui se prend au merveilleux, et qui croit dj 
l'existence ternelle de M. de Saint-Germain! Au reste, cela ne doit pas
tonner, quand on sait que La Mettrie a peur de la mort, du tonnerre et
des revenants.

--Des revenants, je confesse que c'est une faiblesse, dit La Mettrie; mais
du tonnerre et de tout ce qui peut donner la mort, je soutiens que c'est
raison et sagesse. De quoi diable aura-t-on peur, je vous le demande, si
ce n'est de ce qui porte atteinte  la scurit de l'existence?

--Vive Panurge, dit Voltaire.

--J'en reviens  mon Saint-Germain, reprit La Mettrie; messire Pantagruel
devrait l'inviter  souper demain avec nous.

--Je m'en garderai bien, dit le roi; vous tes assez fou comme cela, mon
pauvre ami, et il suffirait qu'il et mis le pied dans ma maison pour que
les imaginations superstitieuses, qui abondent autour de nous, rvassent 
l'instant cent contes ridicules qui auraient bientt fait le tour de
l'Europe. Oh! la raison, mon cher Voltaire, que son rgne nous arrive!
voil la prire qu'il faut faire chaque soir et chaque matin.

--La raison, la raison! dit La Mettrie, je la trouve sante et bnvole
quand elle me sert  excuser et  lgitimer mes passions, mes vices... ou
mes apptits... donnez-leur le nom que vous voudrez! mais quand elle
m'ennuie, je demande  tre libre de la mettre  la porte. Que diable! je
ne veux pas d'une raison qui me force  faire le brave quand j'ai peur, le
stoque quand je souffre, le rsign quand je suis en colre... Foin d'une
pareille raison! ce n'est pas la mienne, c'est un monstre, une chimre de
l'invention de ces vieux radoteurs de l'antiquit que vous admirez tous,
je ne sais pas pourquoi. Que son rgne n'arrive pas! je n'aime pas les
pouvoirs absolus d'aucun genre, et si l'on voulait me forcer  ne pas
croire en Dieu, ce que je fais de bonne grce et de tout mon coeur, je
crois que, par esprit de contradiction, j'irais tout de suite  confesse.

--Oh! vous tes capable de tout, on le sait bien, dit d'Argens, mme de
croire  la pierre philosophale du comte de Saint-Germain.

--Et pourquoi non? ce serait si agrable et j'en aurais tant besoin!

--Ah! pour celle-l, s'cria Poelnitz en secouant ses poches vides et
muettes, et en regardant le roi d'un air expressif, que son rgne arrive
au plus tt! c'est la prire que tous les matins et tous les soirs...

--Oui da! interrompit Frdric, qui faisait toujours la sourde oreille 
cette sorte d'insinuation; ce monsieur Saint-Germain donne aussi dans le
secret de faire de l'or? Vous ne me disiez pas cela!

--Or donc, permettez-moi de l'inviter  souper demain de votre part, dit
La Mettrie; car m'est d'avis qu'un peu de son secret ne vous ferait pas de
peine non plus, sire Gargantua! Vous avez de grands besoins et un estomac
gigantesque, comme roi et comme rformateur.

--Tais-toi, Panurge, rpondit Frdric. Ton Saint-Germain est jug
maintenant. C'est un imposteur et un impudent que je vais faire surveiller
d'importance, car nous savons qu'avec ce beau secret-l on emporte plus
d'argent d'un pays qu'on n'y en laisse. Eh! Messieurs, ne vous souvient-il
dj plus du grand ncromant Cagliostro, que j'ai fait chasser de Berlin,
 bon escient, il n'y a pas plus de six mois?

--Et qui m'a emport cent cus, dit La Mettrie; que le diable les lui
reprenne!

--Et qui les aurait emports  Poelnitz, s'il les avait eus, dit d'Argens.

--Vous l'avez fait chasser, dit La Mettrie  Frdric, et il vous a jou
un bon tour, pas moins!

--Lequel?

--Ah! vous ne le savez pas! Eh bien, je vais vous rgaler d'une histoire.

--Le premier mrite d'une histoire est d'tre courte, observa le roi.

--La mienne n'a que deux mots. Le jour o Votre Majest pantagrulique
ordonna au Sublime Cagliostro de remballer ses alambics, ses spectres et
ses dmons, il est de notorit publique qu'il sortit en personne dans sa
voiture,  midi sonnant, par toutes les portes de Berlin  la fois. Oh!
cela est attest par plus de vingt mille personnes. Les gardiens de toutes
les portes l'ont vu, avec le mme chapeau, la mme perruque, la mme
voiture, le mme bagage, le mme attelage; et jamais vous ne leur terez
de l'esprit qu'il y a eu, ce jour-l, cinq ou six Cagliostro sur pied.

Tout le monde trouva l'histoire plaisante. Frdric seul n'en rit pas.
Il prenait au srieux les progrs de sa chre raison, et la superstition,
qui donnait tant d'esprit et de gat  Voltaire, ne lui causait
qu'indignation et dpit.

Voil le peuple, s'cria-t-il en haussant les paules; ah! Voltaire,
voil le peuple! et cela dans le temps que vous vivez, et que vous secouez
sur le monde la vive lumire de votre flambeau! On vous a banni, perscut,
combattu de toutes manires, et Cagliostro n'a qu' se montrer pour
fasciner des populations! Peu s'en faut qu'on ne le porte en triomphe!

--Savez-vous bien, dit La Mettrie que vos plus grandes dames croient 
Cagliostro tout autant que les bonnes femmes des carrefours? apprenez que
c'est d'une des plus belles de votre cour que je tiens cette aventure.

--Je parie que c'est de madame de Kleist! dit le roi.

--_C'est toi qui l'as nomme!_ rpondit La Mettrie en dclamant.

--Le voil qui tutoie le roi,  prsent! grommela Quintus Icilius, qui
tait rentr depuis quelques instants.

--Cette bonne de Kleist est folle, reprit Frdric; c'est la plus
intrpide visionnaire, la plus engoue d'horoscopes et de sortilges...
Elle a besoin d'une leon, qu'elle prenne garde  elle! Elle renverse la
cervelle de toutes nos dames, et on dit mme qu'elle a rendu fou monsieur
son mari, qui sacrifiait des boucs noirs  Satan pour dcouvrir les
trsors enfouis dans nos sables du Brandebourg.

--Mais tout cela est du meilleur ton chez vous, pre Pantagruel, dit La
Mettrie. Je ne sais pas pourquoi vous voulez que les femmes se soumettent
 votre rechigneuse desse Raison. Les femmes sont au monde pour s'amuser
et pour nous amuser. Pardieu! le jour o elles ne seront plus folles, nous
serons bien sots! Madame de Kleist est charmante avec toutes ses histoires
de sorciers; elle en rgale _Soror Amalia_...

--Que veut-il dire avec sa _soror Amalia?_ dit le roi tonn.

--Eh! votre noble et charmante soeur, l'abbesse de Quedlimburg, qui donne
dans la magie de tout son coeur, comme chacun sait...

--Tais-toi, Panurge! rpta le roi d'une voix de tonnerre, et en frappant
de sa tabatire sur la table.




III.


Il y eut un moment de silence pendant lequel minuit sonna lentement[2].
Ordinairement Voltaire avait l'art de renouer la conversation quand un
nuage passait sur le front de son cher Trajan, et d'effacer la mauvaise
impression qui rejaillissait sur les autres convives. Mais ce soir l,
Voltaire, triste et souffrant, ressentait les sourdes atteintes de ce
spleen prussien, qui s'emparait bien vite de tous les heureux mortels
appels  contempler Frdric dans sa gloire. C'tait prcisment le matin
que La Mettrie lui avait rpt ce fatal mot de Frdric, qui fit succder
 une feinte amiti une aversion trs-relle entre ces deux grands
hommes[3]. Tant il y a qu'il ne dit mot. Ma foi, pensait-il, qu'il jette
l'corce de La Mettrie quand bon lui semblera; qu'il ait de l'humeur;
qu'il souffre, et que le souper finisse. J'ai la colique, et tous ces
compliments ne m'empcheront pas de le sentir.

[Note 2: L'Opra commenait et finissait plus tt que de nos jours.
Frdric commenait  souper  dix heures.]

[Note 3: Je le garde encore parce que j'ai besoin de lui. Dans un an je
n'en aurai plus que faire, et je m'en dbarrasserai. _Je presse l'orange,
et aprs je jetterai l'corce_. On sait que ce mot fut une plaie vive
pour l'orgueil de Voltaire.]

Frdric fut donc forc de s'excuter et de reprendre tout seul sa
philosophique srnit.

Puisque nous sommes sur le chapitre de Cagliostro, dit-il, et que l'heure
des histoires de revenants vient de sonner, je vais vous raconter la
mienne, et vous jugerez ce qu'il faut croire de la science des sorciers.
Mon histoire est trs-vritable, et je la tiens de la personne mme  qui
elle est arrive l't dernier. C'est l'incident survenu ce soir au
thtre qui me la remet en mmoire, et peut-tre cet incident est-il li 
ce que vous allez entendre.

--L'histoire sera-t-elle un peu effrayante? demanda La Mettrie.

--Peut-tre! rpondit le roi.

--En ce cas, reprit-il, je vais fermer la porte qui est derrire moi. Je
ne peux pas souffrir une porte ouverte quand on parle de revenants et de
prodiges.

La Mettrie ferma la porte, et le roi parla ainsi:

Cagliostro, vous le savez, avait l'art de montrer aux gens crdules des
tableaux, ou plutt des miroirs magiques, sur lesquels il faisait
apparatre des personnes absentes. Il prtendait les surprendre dans le
moment mme, et rvler ainsi les occupations et les actions les plus
secrtes de leur vie. Les femmes jalouses allaient apprendre chez lui les
infidlits de leurs maris ou de leurs amants; il y a mme des amants et
des maris qui ont eu chez lui d'tranges rvlations sur la conduite de
certaines dames, et le miroir magique a trahi, dit-on, des mystres
d'iniquit. Quoi qu'il en soit, les chanteurs italiens de l'Opra se
runirent un soir et lui offrirent un joli souper accompagn de bonne
musique,  condition qu'il leur ferait quelques tours de son mtier.
Il accepta l'change et donna jour  Porporino,  Conciolini, 
mesdemoiselles Astrua et Porporina, pour leur montrer chez lui l'enfer ou
le paradis  volont. La famille Barberini fut mme de la partie.
Mademoiselle Jeanne Barberini demanda  voir le feu doge de Venise; et
comme M. Cagliostro ressuscite trs-proprement les morts, elle le vit,
elle en eut grand'peur, et sortit toute bouleverse du cabinet noir o le
sorcier l'avait mise en tte--tte avec le revenant. Je souponne fort
la Barberini, qui est un peu gausseuse, comme dit Voltaire, d'avoir jou
l'pouvante pour se moquer de nos histrions italiens qui, par tat, ne
sont pas braves, et qui refusrent net de se soumettre  la mme preuve.
Mademoiselle Porporina, avec cet air tranquille que vous lui connaissez,
dit  M. Cagliostro qu'elle croirait  sa science s'il lui montrait une
personne  laquelle elle pensait dans ce moment-l, et qu'elle n'avait pas
besoin de lui nommer, puisqu'il tait sorcier et devait lire dans son me
comme dans un livre. Ce que vous me demandez est grave, rpondit
Cagliostro, et pourtant je crois pouvoir vous satisfaire, si vous me jurez,
sur tout ce qu'il y a de plus solennel et de plus terrible, de ne pas
adresser la parole  la personne que je vous montrerai, et de ne pas faire
le moindre mouvement, le moindre geste, le moindre bruit pendant
l'apparition. La Porporina s'y engagea par serment, et entra dans le
cabinet noir avec beaucoup de rsolution. Il n'est pas inutile de vous
rappeler, messieurs, que cette jeune personne est un des esprits les plus
fermes et les plus droits qui se puissent rencontrer; elle est instruite,
raisonne bien sur toutes choses, et j'ai des motifs de croire qu'elle
n'est accessible  aucune ide fausse ou troite. Elle resta donc dans la
chambre aux apparitions pendant assez longtemps pour tonner et inquiter
ses camarades. Tout se passa pourtant dans le plus grand silence.
Lorsqu'elle en sortit, elle tait fort ple, et des larmes coulaient,
dit-on, de ses yeux. Mais elle dit aussitt  ses camarades: Mes amis, si
M. Cagliostro est sorcier, c'est un sorcier menteur, ne croyez rien de ce
qu'il vous montrera. Elle ne voulut pas s'expliquer davantage. Mais
Conciolini m'ayant racont, quelques jours aprs,  un de mes concerts,
cette merveilleuse soire, je me promis d'interroger la Porporina, ce que
je ne manquai pas de faire la premire fois qu'elle vint chanter 
Sans-Souci. J'eus quelque peine  la faire parler. Voici enfin ce qu'elle
me raconta:

Sans aucun doute, M. Cagliostro possde des moyens extraordinaires pour
produire des apparitions tellement semblables  la ralit, qu'il est
impossible aux esprits les plus calmes de n'en tre pas mu. Pourtant il
n'est pas sorcier, et sa prtention de lire dans ma pense n'tait
fonde que sur la connaissance qu'il avait,  coup sr, de quelques
particularits de ma vie; mais c'est une connaissance incomplte, et je ne
vous conseillerais pas, Sire (c'est toujours la Porporina qui parle,
observa le roi), de le prendre pour votre ministre de la police, car il
ferait de graves bvues. Ainsi, lorsque je lui demandai de me montrer la
personne absente que je dsirais voir, je pensais  matre Porpora, mon
matre de musique, qui est maintenant  Vienne; et, au lieu de lui, je vis
apparatre dans la chambre magique un ami bien cher que j'ai perdu cette
anne.

--Peste! dit d'Argens, cela est beaucoup plus sorcier que d'en faire voir
un vivant!

--Attendez, messieurs. Cagliostro, mal inform, ne se doutait pas que la
personne qu'il montrait ft morte; car, lorsque le fantme eut disparu, il
demanda  mademoiselle Porporina si elle tait satisfaite de ce qu'elle
venait d'apprendre. D'abord, monsieur, rpondit-elle, je dsirerais le
comprendre. Veuillez me l'expliquer.--Cela dpasse mon pouvoir,
rpondit-il; qu'il vous suffise de savoir que votre ami est tranquille et
qu'il s'occupe utilement. Sur quoi la signora reprit: Hlas! monsieur,
vous m'avez fait bien du mal sans le savoir: vous m'avez montr une
personne que je ne songeais point  revoir jamais, et vous me la donnez
maintenant pour vivante, tandis que je lui ai ferm les yeux il y a six
mois. Voil, messieurs, continua Frdric, comment ces sorciers se
trompent en voulant tromper les autres, et comment leurs trames sont
djoues par un ressort qui manque  leur police secrte. Ils pntrent
jusqu' un certain point les mystres des familles et celui des affections
intimes. Comme toutes les histoires de ce monde se ressemblent plus ou
moins, et qu'en gnral les gens enclins au merveilleux n'y regardent pas
de si prs, ils tombent juste vingt fois sur trente; mais dix fois sur
trente ils donnent  ct, et on n'y fait pas attention, tandis qu'on fait
grand bruit des preuves qui ont russi. C'est absolument comme dans les
horoscopes, o l'on vous prdit une srie banale d'vnements qui doivent
ncessairement arriver  tout le monde, tels que voyages, maladies, perte
d'un ami ou d'un parent, hritage, rencontre, lettre intressante, et
autres lieux communs de la vie humaine. Voyez un peu cependant  quelles
catastrophes et  quels chagrins domestiques les fausses rvlations d'un
Cagliostro exposent des esprits faibles et passionns! Qu'un mari se fie 
cela et tue sa femme innocente; qu'une mre devienne folle de douleur en
croyant voir expirer son fils absent, et mille autres dsastres qu'a
occasionns la prtendue science divinatoire des magiciens! Tout cela est
infme, et convenez que j'ai eu raison d'loigner de mes tats ce
Cagliostro qui devine si juste, et qui donne de si bonnes nouvelles des
gens morts et enterrs.

--Tout cela est bel et bon, dit La Mettrie, mais ne m'explique pas comment
_la Porporina de votre Majest_ a vu debout cet homme mort. Car enfin, si
elle est doue de fermet et de raison, comme _Votre Majest_ l'affirme,
cela prouve contre l'argument de _Votre Majest_. Le sorcier s'est tromp,
il est vrai, en tirant de son magasin un mort pour un vivant qu'on lui
demandait; mais il n'en est que plus certain qu'il dispose de la mort et
de la vie; et, en cela, il en sait plus long que _Votre Majest_, laquelle,
n'en _dplaise  Votre Majest_, a fait tuer beaucoup d'hommes  la
guerre, et n'en a jamais pu ressusciter un seul.

--Ainsi nous croirons au diable, mon cher _sujet_, dit le roi, riant des
regards comiques que lanait La Mettrie  Quintus Icilius, chaque fois
qu'il prononait avec emphase le titre de Majest.

--Pourquoi ne croirions-nous pas  ce pauvre compre Satan, qui est si
calomni et qui a tant d'esprit? repartit La Mettrie.

--Au feu le manichen! dit Voltaire en approchant une bougie de la
perruque du jeune mdecin.

--Enfin, sublime Fritz, reprit celui-ci, je vous ai pos un argument
embarrassant: ou la charmante Porporina est folle et crdule, et elle a vu
son mort; ou elle est philosophe, et n'a rien vu du tout. Cependant elle a
eu peur, elle en convient?

--Elle n'a pas eu peur, dit le roi, elle a eu du chagrin, comme on en
prouverait  la vue d'un portrait qui vous rappellerait exactement une
personne aime qu'on sait trop que l'on ne reverra plus. Mais s'il faut
que je vous dise tout, je pense un peu qu'elle a eu peur aprs coup, et
que sa force morale n'est pas sortie de cette preuve aussi saine
qu'elle y est entre. Depuis ce temps, elle a t sujette  des accs de
mlancolie noire, qui sont toujours une preuve de faiblesse ou de dsordre
dans nos facults. Je suis sr qu'elle a l'esprit frapp, bien qu'elle le
nie. On ne joue pas impunment avec le mensonge. L'espce d'attaque
qu'elle a eue ce soir est, selon moi, une consquence de tout cela; et je
parierais qu'il y a dans sa cervelle trouble quelque frayeur de la
puissance magique attribue  M. de Saint-Germain. On m'a dit que depuis
qu'elle est rentre chez elle, elle n'a fait que pleurer.

--Ah! cela, vous me permettrez de n'en rien croire, chre Majest, dit La
Mettrie. Vous avez t la voir, donc elle ne pleure plus.

--Vous tes bien curieux, Panurge, de savoir le but de ma visite? Et vous
aussi, d'Argens, qui ne dites rien, et qui avez l'air de n'en pas penser
davantage? Et vous aussi, peut-tre, cher Voltaire, qui ne dites mot non
plus, et qui n'en pensez pas moins, certainement?

--Comment ne serait-on pas curieux de tout ce que Frdric le Grand juge 
propos de faire? rpondit Voltaire, qui fit un effort de complaisance en
voyant le roi en train de parler; peut-tre que certains hommes n'ont le
droit de rien cacher, lorsque la moindre de leurs paroles est un prcepte,
et la moindre de leurs actions un exemple.

--Mon cher ami, vous voulez me donner de l'orgueil. Qui n'en aurait d'tre
lou par Voltaire? Cela n'empche pas que vous ne vous soyez pas moqu de
moi pendant un quart d'heure que j'ai t absent, Eh bien! pendant ce
quart d'heure, pourtant, vous ne pouvez supposer que j'aie eu le temps
d'aller jusqu'auprs de l'Opra, o demeure la Porporina, de lui rciter
un long madrigal, et d'en revenir  pied, car j'tais  pied.

--Bah! sire, l'Opra est bien prs d'ici, dit Voltaire, et il ne vous faut
pas plus de temps que cela pour gagner une bataille.

--Vous vous trompez, il faut beaucoup plus de temps, rpliqua le roi assez
froidement; demandez  Quintus Icilius. Quant au marquis, qui connat si
bien la vertu des femmes de thtre, il vous dira qu'il faut plus d'un
quart d'heure pour les conqurir.

--Eh! eh! sire, cela dpend.

--Oui, cela dpend: mais j'espre pour vous que mademoiselle Cochois vous
a donn plus de peine. Tant il y a, messieurs, que je n'ai pas vu
mademoiselle Porporina cette nuit et que j'ai t seulement parler  sa
servante, et m'informer de ses nouvelles.

--Vous, sire? s'cria La Mettrie.

--J'ai voulu lui porter moi-mme un flacon dont je me suis souvenu tout 
coup d'avoir prouv de trs bons effets, quand j'tais sujet  des
spasmes d'estomac qui me faisaient quelquefois perdre connaissance. Eh
bien, vous ne dites mot? Vous voil tous bahis? Vous avez envie de donner
des louanges  ma bont paternelle et royale, et vous n'osez pas, parce
qu'au fond du coeur, vous me trouvez parfaitement ridicule.

--Ma foi, sire, si vous tes amoureux comme un simple mortel, je ne le
trouve pas mauvais, dit La Mettrie, et je ne vois pas l matire ni 
loge ni  raillerie?

--Eh bien, mon bon Panurge, je ne suis pas amoureux du tout, puisqu'il
faut parler net. Je suis un simple mortel, il est vrai; mais je n'ai pas
l'honneur d'tre roi de France, et les moeurs galantes qui conviennent 
un grand monarque comme Louis XV iraient fort mal  un petit marquis de
Brandebourg tel que moi. J'ai d'autres chats  fouetter pour faire marcher
ma pauvre boutique, et je n'ai pas le loisir de m'endormir dans les
bosquets de Cythre.

--En ce cas, je ne comprends rien  votre sollicitude pour cette petite
chanteuse de l'Opra, dit La Mettrie; et,  moins que ce ne soit par suite
d'une rage musicale, je donne ma langue aux chats.

--Cela tant, sachez, mes amis, que je ne suis ni amant ni amoureux de
la Porporina, mais que je lui suis trs-attach, parce que, dans une
circonstance trop longue  vous dire maintenant, elle m'a sauv la vie
sans me connatre. L'aventure est bizarre, et je vous la raconterai une
autre fois. Ce soir il est trop tard, et M. de Voltaire s'endort. Qu'il
vous suffise de savoir que si je suis ici, et non dans l'enfer, o la
dvotion voulait m'envoyer, je le dois  cette fille. Vous comprenez
maintenant que, la sachant dangereusement indispose, je puisse aller voir
si elle n'est pas morte, et lui porter un flacon de Stahl, sans, pour cela,
avoir envie de passer  vos yeux pour un Richelieu ou pour un Lauzun.
Allons, messieurs, je vous donne le bonsoir. Il y a dix-huit heures que je
n'ai quitt mes bottes, et il me faudra les reprendre dans six. Je prie
Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, comme au bas d'une
lettre.

       *       *       *       *       *

Au moment o minuit avait sonn  la grande horloge du palais, la jeune et
mondaine abbesse de Quedlimburg venait de se mettre dans son lit de satin
rose, lorsque sa premire femme de chambre, en lui plaant ses mules sur
son tapis d'hermine, tressaillit et laissa chapper un cri. On venait de
frapper  la porte de la chambre  coucher de la princesse.

Eh bien, es-tu folle? dit la belle Amlie, en entr'ouvrant son rideau:
qu'as-tu  sauter et  soupirer de la sorte?

--Est-ce que Votre Altesse royale n'a pas entendu frapper?

--On a frapp? En ce cas, va voir ce que c'est.

--Ah! madame! quelle personne vivante oserait frapper  la porte de Votre
Altesse, quand on sait qu'elle est couche?

--Aucune personne vivante n'oserait, dis-tu? En ce cas c'est une personne
morte. Va lui ouvrir en attendant. Tiens, on frappe encore; va donc, tu
m'impatientes.

La femme de chambre, plus morte que vive, se trana vers la porte, et
demanda _qui est l_? d'une voix tremblante.

C'est moi, madame de Kleist, rpondit une voix bien connue; si la
princesse ne dort pas encore, dites-lui que j'ai quelque chose d'important
 lui dire.

--Eh vite! eh vite! fais-la entrer, cria la princesse, et laisse-nous.

Ds que l'abbesse et sa favorite furent seules, cette dernire s'assit sur
le pied du lit de sa matresse, et parla ainsi:

Votre Altesse royale ne s'tait pas trompe. Le roi est amoureux fou de
la Porporina, et il n'est pas encore son amant, ce qui donne certainement
 cette fille un crdit illimit, pour le moment, sur son esprit.

--Et comment sais-tu cela depuis une heure?

--Parce qu'en me dshabillant pour me mettre au lit, j'ai fait babiller ma
femme de chambre, laquelle m'a appris qu'elle avait une soeur au service
de cette Porporina. L-dessus je la questionne, je lui tire les vers du
nez, et, de fil en aiguille, j'apprends que madite soubrette sort 
l'instant mme de chez sa soeur, et qu' l'instant mme le roi sortait de
chez la Porporina.

--Es-tu bien sr de cela?

--Ma fille de chambre venait de voir le roi comme je vous vois. Il lui
avait parl  elle-mme, la prenant pour sa soeur, laquelle tait occupe,
dans une autre pice,  soigner sa matresse malade, ou feignant de
l'tre. Le roi s'est inform de la sant de la Porporina avec une
sollicitude extraordinaire; il a frapp du pied d'un air tout  fait
chagrin, en apprenant qu'elle ne cessait de pleurer; il n'a pas demand 
la voir, _dans la crainte de la gner_ a-t-il dit; il a remis pour elle un
flacon trs-prcieux; enfin il s'est retir, en recommandant bien qu'on
dt  la malade, le lendemain, qu'il tait venu la voir  onze heures du
soir.

--Voil une aventure, j'espre! s'cria la princesse, et je n'ose en
croire mes oreilles. Ta soubrette connat-elle bien les traits du roi?

--Qui ne connat la figure d'un roi toujours  cheval? D'ailleurs, un page
avait t envoy en claireur cinq minutes  l'avance pour voir s'il n'y
avait personne chez la belle. Pendant ce temps, le roi, envelopp et
emmitoufl, attendait en bas dans la rue, en grand incognito, selon sa
coutume.

--Ainsi, du mystre, de la sollicitude, et surtout du respect: c'est de
l'amour, ou je ne m'y connais pas, de Kleist. Et tu es venue, malgr le
froid et la nuit, m'apprendre cela bien vite! Ah! ma pauvre enfant, que tu
es bonne!

--Dites aussi malgr les revenants. Savez-vous qu'il y a une panique
nouvelle dans le chteau depuis quelques nuits, et que mon chasseur
tremblait comme un grand imbcile en traversant les corridors pour
m'accompagner?

--Qu'est-ce que c'est? encore la femme blanche?

--Oui, la _Balayeuse_.

--Cette fois, ce n'est pas nous qui faisons ce jeu-l, ma pauvre de
Kleist! Nos fantmes sont bien loin, et fasse le ciel que ces revenants-l
puissent revenir!

--Je pensais d'abord que c'tait le roi qui s'amusait  _revenir_, puisque
maintenant il a des motifs pour carter les valets curieux de dessus son
passage. Mais, ce qui m'a fort tonn, c'est que le sabbat ne se passe pas
autour de ses appartements, ni sur sa route pour aller chez la Porporina.
C'est autour de Votre Altesse que les esprits se promnent, et j'avoue que
maintenant que je n'y suis plus pour rien, cela m'effraie un peu.

--Que dis-tu l, enfant? Comment pourrais-tu croire aux spectres, toi qui
les connais si bien?

--Et voil le _hic!_ on dit que quand on les imite, cela les fche, et
qu'ils se mettent  vos trousses tout de bon pour vous punir.

--En ce cas, ils s'y prendraient un peu tard avec nous; car depuis plus
d'un an, ils nous laissent en repos. Allons, ne t'occupe pas de ces
balivernes. Nous savons bien ce qu'il faut croire de ces mes en peine.
Certainement c'est quelque page ou quelque bas officier qui vient la nuit
demander des prires  la plus jolie de mes femmes de chambre. Aussi la
vieille,  qui on ne demande rien du tout, a-t-elle une frayeur
pouvantable. J'ai vu le moment o elle ne voudrait pas t'ouvrir. Mais de
quoi parlons-nous l? De Kleist, nous tenons le secret du roi, il faut en
profiter. Comment allons-nous nous y prendre?

--Il faut accaparer cette Porporina, et nous dpcher avant que sa faveur
la rende vaine et mfiante.

--Sans doute, il ne faut pargner ni prsents, ni promesses, ni
cajoleries. Tu iras ds demain chez elle; tu lui demanderas de ma part...
de la musique, des autographes du Porpora; elle doit avoir beaucoup de
choses indites des matres italiens. Tu lui promettras en retour des
manuscrits de Sbastien Bach. J'en ai plusieurs. Nous commencerons par des
changes. Et puis, je lui demanderai de venir m'enseigner les mouvements
et ds que je la tiendrai chez moi, je me charge de la sduire et de la
dominer.

--J'irai demain matin, Madame.

--Bonsoir, de Kleist. Tiens, viens m'embrasser. Tu es ma seule amie, toi;
va te coucher, et si tu rencontres _la Balayeuse_ dans les galeries,
regarde bien si elle n'a pas des perons sous sa robe.




IV.


Le lendemain, la Porporina, en sortant fort accable d'un pnible sommeil,
trouva sur son lit deux objets que sa femme de chambre venait d'y dposer.
D'abord, un flacon de cristal de roche avec un fermoir d'or sur lequel
tait grave une F, surmonte d'une couronne royale, et ensuite un rouleau
cachet. La servante interroge raconta comme quoi le roi tait venu en
personne, la veille au soir, apporter ce flacon; et, en apprenant les
circonstances d'une visite si respectueuse et si dlicatement nave, la
Porporina fut attendrie. Homme trange! pensa-t-elle. Comment concilier
tant du bont dans la vie prive, avec tant de duret et de despotisme
dans la vie publique? Elle tomba dans la rverie, et peu  peu, oubliant
le roi, et songeant  elle-mme, elle se retraa confusment les
vnements de la veille et se remit  pleurer.

Eh quoi! Mademoiselle, lui dit la soubrette qui tait une bonne crature
passablement babillarde, vous allez encore sangloter comme hier soir en
vous endormant? Cela fendait le coeur, et le roi, qui vous coutait 
travers la porte, en a secou la tte deux ou trois fois comme un homme
qui a du chagrin. Pourtant, Mademoiselle, votre sort ferait envie  bien
d'autres. Le roi ne fait pas la cour  tout le monde; on dit mme qu'il ne
la fait  personne, et il est bien certain que le voil amoureux de vous!

--Amoureux! que dis-tu l, malheureuse? s'cria la Porporina en
tressaillant; ne rpte jamais une parole si inconvenante et si absurde.
Le roi amoureux de moi, grand Dieu!

--Eh bien, Mademoiselle, quand cela serait?

--Le ciel m'en prserve! mais cela n'est pas et ne sera jamais. Qu'est-ce
que ce rouleau, Catherine?

--Un domestique l'a apport de grand matin.

--Le domestique de qui?

--Un domestique de louage, qui d'abord n'a pas voulu me dire de quelle
part il venait, mais qui a fini par m'avouer qu'il tait employ par les
gens d'un certain comte de Saint-Germain, arriv ici d'hier seulement.

--Et pourquoi avez-vous interrog cet homme?

--Pour savoir. Mademoiselle!

--C'est naf! laisse-moi.

Ds que la Porporina fut seule, elle ouvrit le rouleau et y trouva un
parchemin couvert de caractres bizarres et indchiffrables. Elle avait
entendu beaucoup parler du comte de Saint-Germain, mais elle ne le
connaissait pas. Elle retourna le manuscrit dans tous les sens; et n'y
pouvant rien comprendre, ne concevant pas pourquoi ce personnage avec
lequel elle n'avait jamais eu de relations, lui envoyait une nigme 
deviner, elle en conclut, avec bien d'autres, qu'il tait fou; cependant
en examinant cet envoi, elle lut sur un petit feuillet dtach: La
princesse Amlie de Prusse s'occupe beaucoup de la science divinatoire et
des horoscopes. Remettez-lui ce parchemin, et vous pouvez tre assure de
sa protection et de ses bonts. Ces lignes n'taient pas signes.
L'criture tait inconnue, et le rouleau ne portait point d'adresse. Elle
s'tonna que le comte de Saint-Germain, pour parvenir jusqu' la princesse
Amlie, se ft adress  elle, qui ne l'avait jamais approche; et pensant
que le domestique avait commis une erreur en lui apportant ce paquet, elle
se prpara  le rouler et  le renvoyer. Mais en touchant la feuille de
gros papier blanc qui enveloppait le tout, elle remarqua que sur le verso
intrieur tait de la musique grave. Un souvenir se rveilla en elle.
Chercher au coin du feuillet une marque convenue, la reconnatre pour
avoir t trace fortement au crayon par elle-mme, dix-huit mois
auparavant, constater que la feuille de musique se rapportait trs-bien au
morceau complet qu'elle avait donn comme signe de reconnaissance, tout
cela fut l'affaire d'un instant; et l'attendrissement qu'elle prouva en
recevant ce souvenir d'un ami absent et malheureux lui ft oublier ses
propres chagrins. Restait  savoir ce qu'elle avait  faire du grimoire,
et dans quelle intention on la chargeait de le remettre  la princesse de
Prusse. tait-ce pour lui assurer, en effet, la faveur et la protection de
cette dame? La Porporina n'en avait ni souci, ni besoin; tait-ce pour
tablir entre la princesse et le prisonnier des rapports utiles au salut
ou au soulagement de ce dernier? La jeune fille hsita; elle se rappela le
proverbe: Dans le doute, abstiens-toi. Puis elle pensa qu'il y a de bons
et mauvais proverbes, les uns  l'usage de l'gosme prudent, les autres 
celui du dvouement courageux. Elle se leva en se disant:

_Dans le doute, agis_, lorsque tu ne compromets que toi-mme, et que tu
peux esprer tre utile  ton ami,  ton semblable.

Elle achevait  peine sa toilette, qu'elle faisait un peu lentement, car
elle tait trs-affaiblie et brise par la crise de la veille, et tout en
nouant ses beaux cheveux noirs, elle songeait au moyen de faire parvenir
promptement et d'une manire sre le grimoire  la princesse, lorsqu'un
grand laquais galonn vint s'informer si elle tait seule, et si elle
pouvait recevoir une dame qui ne se nommait pas et qui dsirait lui
parler. La jeune cantatrice maudissait souvent cette sujtion o les
artistes de ce temps-l vivaient  l'gard des grands; elle fut tente,
pour renvoyer la dame importune, de faire rpondre que messieurs les
chanteurs du thtre taient chez elle; mais elle pensa que si c'tait un
moyen d'effaroucher la pruderie de certaines dames, c'tait le plus sr
pour attirer plus vite certaines autres. Elle se rsigna donc  recevoir
la visite, et madame de Kleist fut bientt prs d'elle.

La grande dame bien style avait rsolu d'tre charmante avec la
cantatrice et de lui faire oublier toutes les distances du rang; mais elle
tait gne, parce que, d'une part, on lui avait dit que cette jeune fille
tait trs-fire, et que de l'autre, tant fort curieuse pour son propre
compte, madame de Kleist et bien voulu la faire causer et pntrer le
fond de ses penses. Quoiqu'elle ft bonne et inoffensive, cette belle
dame avait donc, dans ce moment, quelque chose de faux et de forc dans
toute sa contenance qui n'chappa point  la Porporina. La curiosit est
si voisine de la perfidie, qu'elle peut enlaidir les plus beaux visages.

La Porporina connaissait trs-bien la figure de madame de Kleist, et son
premier mouvement, en voyant chez elle la personne qui lui apparaissait
tous les soirs d'opra dans la loge de la princesse Amlie, fut de lui
demander, sous prtexte de ncromancie, dont elle la savait trs-friande,
une entrevue avec sa matresse. Mais n'osant pas se fier  une personne
qui avait la rputation d'tre un peu extravagante et un peu intrigante
par-dessus le march, elle rsolut de la voir venir, et se mit de son ct
 l'examiner avec cette tranquille pntration de la dfensive, si
suprieure aux attaques de l'inquite curiosit.

Enfin la glace tant rompue, et la dame ayant prsent la supplique
musicale de la princesse, la cantatrice, dissimulant un peu la
satisfaction que lui causait cet heureux concours de circonstances, courut
chercher plusieurs partitions indites. Alors se sentant inspire tout 
coup:

Ah! madame, s'cria-t-elle, je mettrai avec joie tous mes petits trsors
aux pieds de Son Altesse, et je serais bien heureuse, si elle me faisait
la grce de les recevoir de moi-mme.

--En vrit, ma belle enfant, dit madame de Kleist, vous dsirez de parler
 Son Altesse royale?

--Oui madame, rpondit la Porporina; je me jetterais  ses pieds et je lui
demanderais une grce, que, j'en suis certaine, elle ne me refuserait pas;
car elle est, dit-on, grande musicienne, et elle doit protger les
artistes. On dit aussi qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle. J'ai
donc l'esprance que si elle daignait m'entendre, elle m'aiderait 
obtenir de Sa Majest le rappel de mon matre, l'illustre Porpora, qui,
ayant t appel  Berlin, du consentement du roi, en a t chass et
comme banni en mettant le pied sur la frontire, sous prtexte d'un dfaut
de forme dans son passe-port; sans que depuis, malgr les assurances et
les promesses de Sa Majest, j'aie pu obtenir le rsultat de cette
interminable affaire. Je n'ose plus importuner le roi d'une requte qui ne
peut l'intresser que mdiocrement et qu'il a toujours oublie, j'en suis
certaine; mais si la princesse daignait dire un mot aux administrateurs
chargs d'expdier cette formalit, j'aurais le bonheur d'tre enfin
runie  mon pre adoptif,  mon seul appui dans ce monde.

--Ce que vous me dites l m'tonne infiniment, s'cria madame de Kleist.
Quoi! la belle Porporina, que je croyais toute puissante sur l'esprit du
monarque, est oblige de recourir  la protection d'autrui pour obtenir
une chose qui parait si simple? Permettez-moi de croire, en ce cas, que Sa
Majest redoute dans votre pre adoptif, comme vous l'appelez, un
surveillant trop svre, ou un conseil trop influent contre lui.

--Je fais de vains efforts, madame, pour comprendre ce que vous me faites
l'honneur de me dire, rpondit la Porporina avec une gravit qui
dconcerta madame de Kleist.

--C'est qu'apparemment je me suis trompe sur l'extrme bienveillance
et l'admiration sans bornes que le roi professe pour la plus grande
cantatrice de l'univers.

--Il ne convient pas  la dignit de madame de Kleist, reprit la Porporina,
de se moquer d'une pauvre artiste inoffensive et sans prtentions.

--Me moquer! Qui pourrait songer  se moquer d'un ange tel que vous? vous
ignorez vos mrites, mademoiselle, et votre candeur me pntre de surprise
et d'admiration. Tenez, je suis sre que vous ferez la conqute de la
princesse: c'est une personne de premier mouvement. Il ne lui faudra que
vous voir de prs, pour raffoler de votre personne, comme elle raffole
dj de votre talent.

--On m'avait dit, au contraire, madame, que Son Altesse royale avait
toujours t fort svre pour moi; que ma pauvre figure avait eu le
malheur de lui dplaire, et qu'elle dsapprouvait hautement ma mthode de
chant.

--Qui a pu vous faire de pareils mensonges?

--C'est le roi qui en a menti, en ce cas! rpondit la jeune fille avec un
peu de malice.

--C'tait un pige, une preuve tente sur votre modestie et votre douceur,
reprit madame de Kleist; mais comme je tiens  vous prouver que, simple
mortelle, je n'ai pas le droit de mentir comme un grand roi trs-malin, je
veux vous emmener  l'heure mme dans ma voiture, et vous prsenter avec
vos partitions chez la princesse.

--Et vous pensez, madame, qu'elle me fera un bon accueil?

--Voulez-vous vous fier  moi?

--Et si cependant vous vous trompez, madame, sur qui retombera
l'humiliation?

--Sur moi seule; je vous autoriserai  dire partout que je me vante de
l'amiti de la princesse, et qu'elle n'a pour moi ni estime ni dfrence.

--Je vous suis, madame, dit la Porporina, en sonnant pour prendre son
manchon et son mantelet. Ma toilette est fort simple; mais vous me prenez
 l'improviste.

--Vous tes charmante ainsi, et vous allez trouver notre chre princesse
dans un nglig encore plus simple. Venez!

La Porporina mit le rouleau mystrieux dans sa poche, chargea de
partitions la voiture de madame de Kleist, et la suivit rsolument, en se
disant: Pour un homme qui a expos sa vie pour moi, je puis bien m'exposer
 faire antichambre pour rien chez une petite princesse.

Introduite dans un cabinet de toilette, elle y resta cinq minutes pendant
lesquelles l'abbesse et sa confidente changrent ce peu de mots dans la
pice voisine:

Madame, je vous l'amne; elle est l.

--Dj? admirable ambassadrice! Comment faut-il la recevoir? comment
est-elle?

--Rserve, prudente ou niaise, profondment dissimule ou admirablement
bte.

--Oh! nous verrons bien! s'cria la princesse, dont les yeux brillrent du
feu d'un esprit exerc  la pntration et  la mfiance. Qu'elle entre!

Pendant cette courte station dans le cabinet, la Porporina avait observ
avec surprise le plus trange attirail qui ait jamais dcor le sanctuaire
des atours d'une belle princesse: sphres, compas, astrolabes, cartes
astrologiques, bocaux remplis de mixtures sans nom, ttes de mort, enfin
tout le matriel de la sorcellerie. Mon ami ne se trompe pas,
pensa-t-elle, et le public est bien inform des secrets de la soeur du
roi. Il ne me parat mme pas qu'elle en fasse mystre, puisqu'on me
laisse apercevoir ces objets bizarres. Allons, du courage.

L'abbesse de Quedlimburg tait alors ge de vingt-huit  trente ans. Elle
avait t jolie comme un ange; elle l'tait encore le soir aux lumires et
 distance; mais en la voyant de prs, au grand jour, la Porporina
s'tonna de la trouver fltrie et couperose. Ses yeux bleus, qui avaient
t les plus beaux du monde, dsormais cerns de rouge comme ceux d'une
personne qui vient de pleurer, avaient un clat maladif et une
transparence profonde qui n'inspirait point la confiance. Elle avait t
adore de sa famille et de toute la cour; et, pendant longtemps, elle
avait t la plus affable, la plus enjoue, la plus bienveillante et la
plus gracieuse fille de roi dont le portrait ait jamais t trac dans les
romans  grands personnages de l'ancienne littrature patricienne. Mais,
depuis quelques annes, son caractre s'tait altr comme sa beaut. Elle
avait des accs d'humeur, et mme de violence, qui la faisaient ressembler
 Frdric par ses plus mauvais cts. Sans chercher  se modeler sur lui,
et mme en le critiquant beaucoup en secret, elle tait comme
invinciblement entrane  prendre tous les dfauts qu'elle blmait en lui,
et  devenir matresse imprieuse et absolue, esprit sceptique et amer,
savante, troite et ddaigneuse. Et pourtant, sous ces travers affreux qui
l'envahissaient chaque jour fatalement, on voyait encore percer une bont
native, un sens droit, une me courageuse, un coeur passionn. Que se
passait-il donc dans l'me de cette malheureuse princesse? Un chagrin
terrible la dvorait, et il fallait qu'elle l'toufft dans son sein,
qu'elle le portt stoquement et d'un air enjou devant un monde curieux,
malveillant ou insensible. Aussi,  force de se farder et de se
contraindre, avait-elle russi  dvelopper en elle deux tres bien
distincts: un qu'elle n'osait rvler presque  personne, l'autre qu'elle
affichait avec une sorte de haine et de dsespoir. On remarquait qu'elle
tait devenue plus vive et plus brillante dans la conversation; mais cette
gaiet inquite et force tait pnible  voir, et on ne pouvait s'en
expliquer l'effet glacial et presque effrayant. Tour  tour sensible
jusqu' la purilit, et dure jusqu' la cruaut, elle tonnait les autres
et s'tonnait elle-mme. Des torrents de pleurs teignaient les feux de sa
colre, et puis tout  coup une ironie froce, un ddain impie
l'arrachaient  ces abattements salutaires qu'il ne lui tait pas permis
de nourrir et de montrer.

La premire remarque que fit la Porporina, en l'abordant, fut celle de
cette espce de dualit dans son tre. La princesse avait deux aspects,
deux visages: l'un caressant, l'autre menaant; deux voix: l'une douce et
harmonieuse, qui semblait lui avoir t donne par le ciel pour chanter
comme un ange; l'autre rauque et pre, qui semblait sortir d'une poitrine
brlante, anime d'un souffle diabolique. Notre hrone, pntre de
surprise devant un tre si bizarre, partage entre la peur et la sympathie,
se demanda si elle allait tre envahie et domine par un bon ou par un
mauvais gnie.

De son ct, la princesse trouva la Porporina beaucoup plus redoutable
qu'elle ne se l'tait imagin. Elle avait espr que, dpouille de ses
costumes de thtre et de ce fard qui enlaidit extrmement les femmes,
quoi qu'on en puisse dire, elle justifierait ce que madame de Kleist lui
en avait dit pour la rassurer, qu'elle tait plutt laide que belle. Mais
ce teint brun-clair, si uni et si pur, ces yeux noirs si puissants et si
doux, cette bouche si franche, cette taille souple, aux mouvements si
naturels et si aiss, tout cet ensemble d'une crature honnte, bonne et
remplie du calme ou tout au moins de la force intrieure que donnent la
droiture et la vraie sagesse, imposrent  l'inquite Amlie une sorte de
respect et mme de honte, comme si elle et pressenti une me inattaquable
dans sa loyaut.

Les efforts qu'elle fit pour cacher son malaise furent remarqus de la
jeune fille, qui s'tonna, comme on peut le croire, de voir une si haute
princesse intimide devant elle. Elle commena donc, pour ranimer une
conversation qui tombait d'elle-mme  chaque instant,  ouvrir une de ses
partitions, o elle avait gliss la lettre cabalistique; et elle
s'arrangea de manire  ce que ce grand papier et ces gros caractres
frappassent les regards de la princesse. Ds que l'effet fut produit, elle
feignit de vouloir retirer cette feuille, comme si elle et t surprise
de la trouver l; mais l'abbesse s'en empara prcipitamment, en s'criant:

Qu'est-ce cela, mademoiselle? Au nom du ciel, d'o cela vous vient-il?

--S'il faut l'avouer  Votre Altesse, rpondit la Porporina d'un air
significatif, c'est une opration astrologique que je me proposais de lui
prsenter, lorsqu'il lui plairait de m'interroger sur un sujet auquel je
ne suis pas tout  fait trangre.

La princesse fixa ses yeux ardents sur la cantatrice, les reporta sur les
caractres magiques, courut  l'embrasure d'une fentre, et, ayant examin
le grimoire un instant, elle fit un grand cri, et tomba comme suffoque
dans les bras de madame de Kleist, qui s'tait lance vers elle en la
voyant chanceler.

Sortez, mademoiselle, dit prcipitamment la favorite  la Porporina;
passez dans le cabinet, et ne dites rien; n'appelez personne, personne,
entendez-vous?

--Non, non, qu'elle ne sorte pas... dit la princesse d'une voix touffe,
qu'elle vienne ici... ici, prs de moi. Ah! mon enfant, s'cria-t-elle ds
que la jeune fille fut auprs d'elle, quel service vous m'avez rendu!

Et saisissant la Porporina dans ses bras maigres et blancs, anims d'une
force convulsive, la princesse la serra sur son coeur et couvrit ses joues
de baisers saccads et pointus dont la pauvre enfant se sentit le visage
tout meurtri et l'me toute consterne.

Dcidment, ce pays-ci rend fou, pensa-t-elle; j'ai cru plusieurs fois le
devenir, et je vois bien que les plus grands personnages le sont encore
plus que moi. Il y a de la dmence dans l'air.

La princesse lui dtacha enfin ses bras du cou, pour les jeter autour de
celui de madame de Kleist, en criant et en pleurant, et en rptant de sa
voix la plus trange:

Sauv! sauv! il est sauv! mes amies, mes bonnes amies! Trenck s'est
enfui de la forteresse de Glatz; il se sauve, il court, il court
encore!...

Et la pauvre princesse tomba dans un accs de rire convulsif, entrecoup
de sanglots qui faisaient mal  voir et  entendre.

Ah! madame, pour l'amour du ciel, contenez votre joie! dit madame de
Kleist; prenez garde qu'on ne vous entende!

En ramassant la prtendue cabale, qui n'tait autre chose qu'une lettre en
chiffres du baron de Trenck, elle aida la princesse  en poursuivre la
lecture, que celle-ci interrompit mille fois par les clats d'une joie
fbrile et quasi forcene.




V.


Sduire, grce aux moyens que mon _incomparable amie_ m'en a donns, les
bas officiers de la garnison, m'entendre avec un prisonnier aussi friand
que moi de sa libert, donner un grand coup de poing  un surveillant, un
grand coup de pied  un autre, un grand coup d'pe  un troisime, faire
un saut prodigieux au bas du rempart, en prcipitant devant moi mon ami
qui ne se dcidait pas assez vite, et qui se dmit le pied en tombant,
le ramasser, le prendre sur mes paules, courir ainsi pendant un quart
d'heure, traverser la Neiss dans l'eau jusqu' la ceinture, par un
brouillard  ne pas voir le bout de son nez, courir encore sur l'autre
rive, marcher toute la nuit, une pouvantable nuit!... s'garer, tourner
dans la neige, autour d'une montagne sans savoir o l'on est, et entendre
sonner quatre heures du matin  l'horloge de Glatz! c'est--dire avoir
perdu son temps et sa peine pour arriver  se retrouver sous les murs de
la ville au point du jour... reprendre courage, entrer chez un paysan, lui
enlever deux chevaux, le pistolet sur la gorge, et fuir  toute bride et 
tout hasard; conqurir sa libert avec mille ruses, mille terreurs, mille
souffrances, mille fatigues; et se trouver enfin sans argent, sans habits,
presque sans pain, par un froid rigoureux en pays tranger; mais se sentir
libre aprs avoir t condamn  une captiv pouvantable, ternelle;
penser  une _adorable amie_, se dire que cette nouvelle la comblera de
joie, faire mille projets audacieux et ravissants pour se rapprocher
d'elle, c'est tre plus heureux que Frdric de Prusse, c'est tre le plus
heureux des hommes, c'est tre l'lu de la Providence.

Telle tait en somme la lettre du jeune Frdric de Trenck  la princesse
Amlie; et la facilit avec laquelle madame de Kleist lui en fit la
lecture, prouva  la Porporina, surprise et attendrie, que cette
correspondance par cahiers leur tait trs-familire. Il y avait un
_post-scriptum_ ainsi conu: La personne qui vous remettra cette lettre
est aussi sre que les autres l'taient peu. Vous pouvez enfin vous
confier  elle sans rserve et lui remettre toutes vos dpches pour moi.
Le comte de Saint-Germain lui fournira les moyens de me les faire parvenir;
mais il est ncessaire que ledit comte, auquel je ne saurais me fier sous
tous les rapports, n'entende jamais parler de vous, et me croie pris de
la signora Porporina, quoiqu'il n'en soit rien, et que je n'aie jamais eu
pour elle qu'une paisible et pure amiti. Qu'aucun nuage n'obscurcisse
donc le beau front de la _divinit que j'adore_. C'est pour elle seule que
je respire, et j'aimerais mieux mourir que de la tromper.

Pendant que madame de Kleist dchiffrait ce _post-scriptum_  haute voix,
et en pesant sur chaque mot, la princesse Amlie examinait attentivement
les traits de la Porporina, pour essayer d'y surprendre une expression de
douleur, d'humiliation ou de dpit. La srnit anglique de cette digne
crature la rassura entirement, et elle recommena  l'accabler de
caresses en s'criant:

Et moi qui te souponnais, pauvre enfant! Tu ne sais pas combien j'ai t
jalouse de toi, combien je t'ai hae et maudite! Je voulais te trouver
laide et mchante actrice, justement parce que je craignais de te trouver
trop belle et trop bonne. C'est que mon frre redoutant de me voir nouer
des relations avec toi, tout en feignant de vouloir t'amener  mes
concerts, avait eu soin de me faire entendre que tu avais t  Vienne la
matresse, l'idole de Trenck. Il savait bien que c'tait le moyen de
m'loigner  jamais de toi. Et je le croyais, tandis que tu te dvoues aux
plus grands dangers, pour m'apporter cette bienheureuse nouvelle! Tu
n'aimes donc pas le roi? Ah! tu fais bien, c'est le plus pervers et le
plus cruel des hommes!

--Oh! madame, madame! dit madame de Kleist, effraye de l'abandon et de
la volubilit dlirante avec lesquels la princesse parlait devant la
Porporina,  quels dangers vous vous exposeriez vous-mme en ce moment,
si mademoiselle n'tait pas un ange de courage et de dvouement!

--C'est vrai... je suis dans un tat!... Je crois bien que je n'ai pas ma
tte. Ferme bien les portes, de Kleist, et regarde auparavant si personne
dans les antichambres n'a pu m'couter. Quant  elle, ajouta la princesse
en montrant la Porporina, regarde-la, et dis-moi s'il est possible de
douter d'une figure comme la sienne. Non, non! je ne suis pas si
imprudente que j'en ai l'air; chre Porporina, ne croyez pas que je vous
parle  coeur ouvert par distraction, ni que je vienne  m'en repentir
quand je serai calme. J'ai un instinct infaillible, voyez-vous, mon
enfant. J'ai un coup d'oeil qui ne m'a jamais trompe. C'est dans la
famille, cela, et mon frre le roi, qui s'en pique, ne me vaut pas sous ce
rapport-l. Non, vous ne me tromperez pas, je le vois, je le sais!... vous
ne voudriez pas tromper une femme qui est dvore d'un amour malheureux,
et qui a souffert des maux dont personne n'aura jamais l'ide.

--Oh! madame, jamais! dit la Porporina en s'agenouillant prs d'elle,
comme pour prendre Dieu  tmoin de son serment: ni vous, ni M. de Trenck,
qui m'a sauv la vie, ni personne au monde, d'ailleurs!

--Il t'a sauv la vie? Ah! je suis sr qu'il l'a sauve  bien d'autres!
il est si brave, si bon, si beau! Il est bien beau, n'est-ce pas? mais tu
ne dois pas trop l'avoir regard; autrement tu en serais devenue amoureuse,
et tu ne l'es pas, n'est-il pas vrai? Tu me raconteras comment tu l'as
connu, et comment il t'a sauv la vie; mais pas maintenant. Je ne pourrais
pas t'couter. Il faut que je parle, mon coeur dborde. Il y a si
longtemps qu'il se dessche dans ma poitrine! Je veux parler, parler
encore; laisse moi tranquille, de Kleist. Il faut que ma joie s'exhale, ou
que j'clate. Seulement ferme les portes, fais le guet, garde-moi, aie
soin de moi. Ayez piti de moi, mes pauvres amies, car je suis bien
heureuse!

Et la princesse fondit en larmes.

Tu sauras, reprit-elle au bout de quelques instants et d'une voix
entrecoupe par des larmes, mais avec une agitation que rien ne pouvait
calmer, qu'il m'a plu ds le premier jour o je l'ai vu. Il avait dix-huit
ans, il tait beau comme un ange, et si instruit, si franc, si brave! On
voulait me marier au roi de Sude. Ah bien oui! et ma soeur Ulrique qui
pleurait de dpit de me voir devenir reine et de rester fille! Ma bonne
soeur, lui dis-je, il y a moyen de nous arranger. Les grands qui
gouvernent la Sude veulent une reine catholique; moi je ne veux pas
abjurer. Ils veulent une bonne petite reine, bien indolente, bien
tranquille, bien trangre  toute action politique; moi, si j'tais reine,
je voudrais rgner. Je vais me prononcer nettement sur ces points-l
devant les ambassadeurs, et tu verras que demain ils criront  leur
prince que c'est toi qui conviens  la Sude et non pas moi. Je l'ai fait
comme je l'ai dit, et ma soeur est reine de Sude. Et j'ai jou la comdie,
depuis ce jour-l, tous les jours de ma vie. Ah! Porporina, vous croyez
que vous tes actrice? Non, vous ne savez pas ce que c'est que de jouer un
rle toute sa vie, le matin, le jour, le soir, et souvent la nuit. Car
tout ce qui respire autour de nous n'est occup qu' nous pier,  nous
deviner et  nous trahir. J'ai t force de faire semblant d'avoir bien
du regret et du dpit, quand, par mes soins, ma soeur m'a escamot le
trne de Sude. J'ai t force de faire semblant de dtester Trenck, de
le trouver ridicule, de me moquer de lui, que sais-je! Et cela dans le
temps o je l'adorais, o j'tais sa matresse, o j'touffais d'ivresse
et de bonheur comme aujourd'hui... ah! plus qu'aujourd'hui, hlas! Mais
Trenck n'avait pas ma force et ma prudence. Il n'tait pas n prince, il
ne savait pas feindre et mentir comme moi. Le roi a tout dcouvert, et,
suivant la coutume des rois, il a menti, il a feint de ne rien voir; mais
il a perscut Trenck, et ce beau page, son favori, est devenu l'objet de
sa haine et de sa fureur. Il l'a accabl d'humiliations et de durets. Il
le mettait aux arrts sept jours sur huit. Mais le huitime, Trenck tait
dans mes bras; car rien ne l'effraie, rien ne le rebute. Comment ne pas
adorer tant de courage? Eh bien, le roi a imagin de lui confier une
mission  l'tranger. Et quand il l'a eu remplie avec autant d'habilet
que de promptitude, mon frre a eu l'infamie de l'accuser d'avoir livr 
son cousin Trenck le Pandoure, qui est au service de Marie-Thrse, les
plans de nos forteresses et les secrets de la guerre. C'tait le moyen,
non-seulement de l'loigner de moi par une captivit ternelle, mais de le
dshonorer, et de le faire prir de chagrin, de dsespoir et de rage dans
les horreurs du cachot. Vois si je puis estimer et bnir mon frre. Mon
frre est un grand homme,  ce qu'on dit. Moi, je vous dis que c'est un
monstre! Ah! garde-toi de l'aimer, jeune fille; car il te brisera comme
une branche! Mais il faut faire semblant, vois-tu! toujours semblant! dans
l'air o nous vivons, il faut respirer en cachette. Moi, je fais semblant
d'adorer mon frre. Je suis sa soeur bien-aime, tout le monde le sait, ou
croit le savoir... Il est aux petits soins pour moi. Il cueille lui-mme
des cerises sur les espaliers de Sans-Souci, et il s'en prive, lui qui
n'aime que cela sur la terre, pour me les envoyer; et avant de les
remettre au page qui m'apporte la corbeille, il les compte pour que le
page n'en mange pas en route. Quelle attention dlicate! quelle navet
digne de Henri IV et du roi Ren! Mais il fait prir mon amant dans un
cachot sous terre, et il essaie de le dshonorer  mes yeux pour me punir
de l'avoir aim! Quel grand coeur et quel bon frre! aussi comme nous nous
aimons!...

Tout en parlant, la princesse plit, sa voix s'affaiblit peu  peu et
s'teignit; ses yeux devinrent fixes et comme sortis de leurs orbites;
elle resta immobile, muette et livide. Elle avait perdu connaissance. La
Porporina, effraye, aida madame de Kleist  la dlacer et  la porter
dans son lit, o elle reprit un peu de sentiment, et continua  murmurer
des paroles inintelligibles.

L'accs va se passer, grce au ciel, dit madame de Kleist  la
cantatrice. Quand elle aura repris l'empire de la volont, j'appellerai
ses femmes. Quant  vous, ma chre enfant, il faut absolument que vous
passiez dans le salon de musique et que vous chantiez pour les murailles
ou plutt pour les oreilles de l'antichambre. Car le roi saura
infailliblement que vous tes venue ici, et il ne faut pas que vous
paraissiez vous tre occupe avec la princesse d'autre chose que de la
musique. La princesse va tre malade, cela servira  cacher sa joie, il ne
faut pas qu'elle paraisse se douter de l'vasion de Trenck, ni vous non
plus. Le roi la sait  l'heure qu'il est, cela est certain. Il aura de
l'humeur, des soupons affreux, et sur tout le monde. Prenez bien garde 
vous. Vous tes perdue tout aussi bien que moi, s'il dcouvre que vous
avez remis cette lettre  la princesse; et les femmes vont  la forteresse
aussi bien que les hommes dans ce pays-ci. On les y oublie  dessein, tout
comme les hommes; elles y meurent, tout comme les hommes. Vous voil
avertie, adieu. Chantez, et partez sans bruit comme sans mystre. Nous
serons au moins huit jours sans vous revoir, pour dtourner tout soupon.
Comptez sur la reconnaissance de la princesse. Elle est magnifique, et
sait rcompenser le dvouement...

--Hlas! Madame, dit tristement la Porporina, vous croyez donc qu'il faut
des menaces et des promesses avec moi? Je vous plains d'avoir cette
pense!

Brise de fatigue aprs les motions violentes qu'elle venait de partager,
et malade encore de sa propre motion de la veille, la Porporina se mit
pourtant au clavecin, et commenait  chanter, lorsqu'une porte s'ouvrit
derrire elle si doucement, qu'elle ne s'en aperut pas; et tout  coup,
elle vit dans la glace  laquelle touchait l'instrument la figure du roi
se dessiner  ct d'elle. Elle tressaillit et voulut se lever; mais le
roi, appuyant le bout de ses doigts secs sur son paule, la contraignit de
rester assise et de continuer. Elle obit avec beaucoup de rpugnance et
de malaise. Jamais elle ne s'tait sentie moins dispose  chanter, jamais
la prsence de Frdric ne lui avait sembl plus glaciale et plus
contraire  l'inspiration musicale.

C'est chant dans la perfection, dit le roi lorsqu'elle eut fini son
morceau, pendant lequel elle avait remarqu avec terreur qu'il tait all
sur la pointe du pied couter derrire la porte entr'ouverte de la chambre
 coucher de sa soeur. Mais je remarque avec chagrin, ajouta-t-il, que
cette belle voix est un peu altre ce matin. Vous eussiez d vous reposer,
au lieu de cder  l'trange caprice de la princesse Amlie, qui vous
fait venir pour ne pas vous couter.

--Son Altesse royale s'est trouve subitement indispose, rpondit la
jeune fille effraye de l'air sombre et soucieux du roi, et on m'a ordonn
de continuer  chanter pour la distraire.

--Je vous assure que c'est peine perdue, et qu'elle ne vous coute pas du
tout, reprit le roi schement. Elle est l dedans qui chuchote avec madame
de Kleist, comme si de rien n'tait; et puisque c'est ainsi, nous pouvons
bien chuchoter ensemble ici, sans nous soucier d'elles. La maladie ne me
parat pas grave. Je crois que votre sexe va trs-vite en ce genre d'un
excs  l'autre. On vous croyait morte hier au soir; qui se serait dout
que vous fussiez ici ce matin  soigner et  divertir ma soeur?
Auriez-vous la bont de me dire par quel hasard vous vous tes fait
prsenter ici de but en blanc?

La Porporina, tourdie de cette question, demanda au ciel de l'inspirer.

Sire, rpondit-elle en s'efforant de prendre de l'assurance, je n'en
sais trop rien moi-mme. On m'a fait demander ce matin la partition que
voici. J'ai pens qu'il tait de mon devoir de l'apporter moi-mme. Je
croyais dposer mes livres dans l'antichambre et m'en retourner bien vite.
Madame de Kleist m'a aperue. Elle m'a nomme  Son Altesse, qui a eu
apparemment la curiosit de me voir de prs. On m'a force d'entrer. Son
Altesse a daign m'interroger sur le style de divers morceaux de musique;
puis se sentant malade, elle m'a ordonn de lui faire entendre celui-ci
pendant qu'elle se mettrait au lit. Et maintenant, je pense qu'on daignera
me permettre d'aller  la rptition...

--Ce n'est pas encore l'heure, dit le roi: je ne sais pas pourquoi les
pieds vous grillent de vous sauver quand je veux causer avec vous.

--C'est que je crains toujours d'tre dplace devant Votre Majest.

--Vous n'avez pas le sens commun, ma chre.

--Raison de plus, Sire!

--Vous resterez, reprit-il en la forant de se rasseoir devant le piano,
et en se plaant debout vis--vis d'elle.

Et il ajouta en l'examinant d'un air moiti pre, moiti inquisiteur:

Est-ce vrai, tout ce que vous venez de me conter l!

La Porporina surmonta l'horreur qu'elle avait pour le mensonge. Elle
s'tait dit souvent qu'elle serait sincre sur son propre compte avec cet
homme terrible, mais qu'elle saurait mentir s'il s'agissait jamais du
salut de ses victimes. Elle se voyait arrive inopinment  cet instant de
crise o la bienveillance du matre pouvait se changer en fureur. Elle en
et fait volontiers le sacrifice plutt que de descendre  la
dissimulation; mais le sort de Trenck et celui de la princesse reposaient
sur sa prsence d'esprit et sur son intelligence. Elle appela l'art de la
comdienne  son secours, et soutint avec un sourire malin le regard
d'aigle du roi: c'tait plutt celui du vautour dans ce moment-l.

Eh bien, dit le roi, pourquoi ne rpondez-vous pas?

--Pourquoi Votre Majest veut-elle m'effrayer en feignant de douter de ce
que je viens de dire?

--Vous n'avez pas l'air effray du tout. Je vous trouve, au contraire, le
regard bien hardi ce matin.

--Sire, on n'a peur que de ce qu'on hait. Pourquoi voulez-vous que je vous
craigne?

Frdric hrissa son armure de crocodile pour ne pas tre mu de cette
rponse, la plus coquette qu'il et encore obtenue de la Porporina. Il
changea aussitt de propos, suivant sa coutume, ce qui est un grand art,
plus difficile qu'on ne pense.

Pourquoi vous tes-vous vanouie, hier soir, sur le thtre?

--Sire, c'est le moindre souci de Votre Majest, et c'est mon secret 
moi.

--Qu'avez-vous donc mang  votre djeuner pour tre si dgage dans votre
langage avec moi, ce matin?

--J'ai respir un certain flacon qui m'a remplie de confiance dans la
bont et dans la justice de celui qui me l'avait apport.

--Ah! vous avez pris cela pour une dclaration! dit Frdric d'un ton
glacial et avec un mpris cynique.

--Dieu merci, non! rpondit la jeune fille avec un mouvement d'effroi
trs-sincre.

--Pourquoi dites-vous _Dieu merci_?

--Parce que je sais que Votre Majest ne fait que des dclarations de
guerre, mme aux dames.

--Vous n'tes ni la czarine, ni Marie-Thrse; quelle guerre puis-je avoir
avec vous?

--Celle que le lion peut avoir avec le moucheron.

--Et quelle mouche vous pique, vous, de citer une pareille fable? Le
moucheron fit prir le lion  force de le harceler.

--C'tait sans doute un pauvre lion, colre et par consquent faible. Je
n'ai donc pu penser  cet apologue.

--Mais le moucheron tait pre et piquant. Peut-tre que l'apologue vous
sied bien!

--Votre Majest le pense?

--Oui.

--Sire, vous mentez?

Frdric prit le poignet de la jeune fille, et le serra convulsivement
jusqu' le meurtrir. Il y avait de la colre et de l'amour dans ce
mouvement bizarre. La Porporina ne changea pas de visage, et le roi ajouta
en regardant sa main rouge et gonfle: Vous avez du courage!

--Non, Sire, mais je ne fais pas semblant d'en manquer comme tous ceux qui
vous entourent.

--Que voulez-vous dire?

--Qu'on fait souvent le mort pour n'tre pas tu. A votre place, je
n'aimerais pas qu'on me crt si terrible.

--De qui tes-vous amoureuse? dit le roi changeant encore une fois de
propos.

--De personne, Sire.

--Et en ce cas, pourquoi avez-vous des attaques de nerfs?

--Cela n'intresse point le sort de la Prusse, et par consquent le roi ne
se soucie pas de le savoir.

--Croyez-vous donc que ce soit le roi qui vous parle?

--Je ne saurais l'oublier.

--Il faut pourtant vous y dcider. Jamais le roi ne vous parlera; ce n'est
pas au roi que vous avez sauv la vie, Mademoiselle.

--Mais je n'ai pas retrouv ici le baron de Kreutz.

--Est-ce un reproche? Il serait injuste. Le roi n'et pas t hier
s'informer de votre sant. Le capitaine Kreutz y a t.

--La distinction est trop subtile pour moi, monsieur le capitaine.

--Eh bien tchez de l'apprendre. Tenez, quand je mettrai mon chapeau sur
ma tte, comme cela, un peu  gauche, je serai le capitaine; et quand je
le mettrai comme ceci,  droite, je serai le roi; et selon ce que je serai,
vous serez Consuelo, ou mademoiselle Porporina.

--J'entends, Sire; eh bien, cela me sera impossible. Votre Majest est
libre d'tre deux, d'tre trois, d'tre cent; moi je ne sais tre qu'une.

--Vous mentez! vous ne me parleriez pas sur le thtre devant vos
camarades comme vous me parlez ici.

--Sire, ne vous y fiez pas!

--Ah a, vous avez donc le diable au corps aujourd'hui?

--C'est que le chapeau de Votre Majest n'est ni  droite ni  gauche, et
que je ne sais pas  qui je parle.

Le roi, vaincu par l'attrait qu'il prouvait, dans ce moment surtout,
auprs de la Porporina, porta la main  son chapeau d'un air de bonhomie
enjoue, et le mit sur l'oreille gauche avec tant d'exagration, que sa
terrible figure en devint comique. Il voulait faire le simple mortel et le
roi en vacances autant que possible; mais tout d'un coup, se rappelant
qu'il tait venu l, non pour se distraire de ses soucis, mais pour
pntrer les secrets de l'abbesse de Quedlimburg, il ta son chapeau tout
 fait, d'un mouvement brusque et chagrin; le sourire expira sur ses
lvres, son front se rembrunit, et il se leva en disant  la jeune fille:

Restez ici, je viendrai vous y reprendre.

Et il passa dans la chambre de la princesse, qui l'attendait en tremblant.
Madame de Kleist, l'ayant vu causer avec la Porporina, n'avait os bouger
d'auprs du lit de sa matresse. Elle avait fait de vains efforts pour
entendre cet entretien; et, n'en pouvant saisir un mot  cause de la
grandeur des appartements, elle tait plus morte que vive.

De son ct, la Porporina frmit de ce qui allait se passer. Ordinairement
grave et respectueusement sincre avec le roi, elle venait de se faire
violence pour le distraire, par des coquetteries de franchise un peu
affectes, de l'interrogatoire dangereux qu'il commenait  lui faire
subir. Elle avait espr le dtourner tout  fait de tourmenter sa
malheureuse soeur. Mais Frdric n'tait pas homme  s'en dpartir, et les
efforts de la pauvrette chouaient devant l'obstination du despote. Elle
recommanda la princesse Amlie  Dieu; car elle comprit fort bien que le
roi la forait  rester l, afin de confronter ses explications avec
celles qu'on prparait dans la pice voisine. Elle n'en douta plus en
voyant le soin avec lequel, en y passant, il ferma la porte derrire lui.
Elle resta donc un quart d'heure dans une pnible attente, agite d'un peu
de fivre, effraye de l'intrigue o elle se voyait enveloppe, mcontente
du rle qu'elle tait force de jouer, se retraant avec pouvante ces
insinuations qui commenaient  lui venir de tous cts de la possibilit
de l'amour du roi pour elle, et l'espce d'agitation que le roi lui-mme
venait de trahir  cet gard dans ses tranges manires.




VI.


Mais, mon Dieu! l'habilet du plus terrible dominicain qui ait jamais fait
les fonctions de grand inquisiteur peut-elle lutter contre celle de trois
femmes, quand l'amour, la peur et l'amiti inspirent chacune d'elles dans
le mme sens? Frdric eut beau s'y prendre de toutes les manires, par
l'amabilit caressante et par la provocante ironie, par les questions
imprvues, par une feinte indiffrence, par des menaces dtournes, rien
ne lui servit. L'explication de la prsence de Consuelo dans les
appartements de la princesse se trouva absolument conforme, dans la bouche
de madame de Kleist et dans les affirmations d'Amlie,  celle que la
Porporina avait si heureusement improvise. C'tait la plus naturelle, la
plus vraisemblable. Mettre tout sur le compte du hasard est le meilleur
moyen. Le hasard ne parle pas et ne donne pas de dmentis.

De guerre lasse, le roi abandonna la partie, ou changea de tactique; car
il s'cria tout d'un coup:

Et la Porporina, que j'oublie l dedans! Chre petite soeur, puisque vous
vous trouvez mieux, faites-la rentrer, son caquet nous amusera.

--J'ai envie de dormir, rpondit la princesse, qui redoutait quelque
pige.

--Eh bien, souhaitez-lui le bonjour, et congdiez-la vous-mme.

En parlant ainsi, le roi, devanant madame de Kleist, alla lui-mme ouvrir
la porte et appela la Porporina.

Mais, au lieu de la congdier, il entama sur-le-champ une dissertation sur
la musique allemande et la musique italienne; et lorsque le sujet fut
puis, il s'cria tout d'un coup:

Ah! signora Porporina, une nouvelle que j'oubliais de vous dire, et qui
va vous faire plaisir certainement: Votre ami, le baron de Trenck, n'est
plus prisonnier.

--Quel baron de Trenck, Sire? demanda la jeune fille avec une habile
candeur: j'en connais deux, et tous deux sont en prison.

--Oh! Trenck le Pandoure prira au Spielberg. C'est Trenck le prussien qui
a pris la clef des champs.

--Eh bien, Sire, rpondit la Porporina, pour ma part, je vous en rends
grces. Votre Majest a fait l un acte de justice et de gnrosit.

--Bien oblig du compliment, Mademoiselle. Qu'en pensez-vous, ma chre
soeur?

--De quoi parlez-vous donc? dit la princesse. Je ne vous ai pas cout,
mon frre, je commenais  m'endormir.

--Je parle de votre protg, le beau Trenck, qui s'est enfui de Glatz
par-dessus les murs.

--Ah! Il a bien fait, rpondit Amlie avec un grand sang-froid.

--Il a mal fait, reprit schement le roi. On allait examiner son affaire,
et il et pu se justifier peut-tre des charges qui psent sur sa tte.
Sa fuite est l'aveu de ses crimes.

--S'il en est ainsi, je l'abandonne, dit Amlie, toujours impassible.

--Mademoiselle Porporina persisterait  le dfendre, j'en suis certain,
reprit Frdric; je vois cela dans ses yeux.

--C'est que je ne puis croire  la trahison, dit-elle.

--Surtout quand le tratre est un si beau garon? Savez-vous, ma soeur,
que mademoiselle Porporina est trs-lie avec le baron de Trenck?

--Grand bien lui fasse! dit Amlie froidement. Si c'est un homme dshonor,
je lui conseille pourtant de l'oublier. Maintenant, je vous souhaite le
bonjour, Mademoiselle, car je me sens trs-fatigue. Je vous prie de
vouloir bien revenir dans quelques jours pour m'aider  lire cette
partition, elle me parat fort belle.

--Vous avez donc repris got  la musique? dit le roi. J'ai cru que vous
l'aviez abandonne tout  fait.

--Je veux essayer de m'y remettre, et j'espre, mon frre, que vous
voudrez bien venir m'aider. On dit que vous avez fait de grands progrs,
et maintenant vous me donnerez des leons.

--Nous en prendrons tous deux de la signora. Je vous l'amnerai.

--C'est cela. Vous me ferez grand plaisir.

Madame de Kleist reconduisit la Porporina jusqu' l'antichambre, et
celle-ci se trouva bientt seule dans de longs corridors, ne sachant trop
par o se diriger pour sortir du palais, et ne se rappelant gure par o
elle avait pass pour venir jusque-l.

La maison du roi tant monte avec la plus stricte conomie, pour ne pas
dire plus, on rencontrait peu de laquais dans l'intrieur du chteau. La
Porporina n'en trouva pas un seul de qui elle put se renseigner, et se mit
 errer  l'aventure dans ce triste et vaste manoir.

Proccupe de ce qui venait de se passer, brise de fatigue,  jeun depuis
la veille, la Porporina se sentait la tte trs-affaiblie; et, comme il
arrive quelquefois en pareil cas, une excitation maladive soutenait encore
sa force physique. Elle marchait au hasard, plus vite qu'elle n'et fait
en tat de sant; et poursuivie par une ide toute personnelle, qui depuis
la veille la tourmentait trangement, elle oublia compltement en quel
lieu elle se trouvait, s'gara, traversa des galeries, des cours, revint
sur ses pas, descendit et remonta des escaliers, rencontra diverses
personnes, ne songea plus  leur demander son chemin, et se trouva enfin,
comme au sortir d'un rve,  l'entre d'une vaste salle remplie d'objets
bizarres et confus, au seuil de laquelle un personnage grave et poli la
salua avec beaucoup de courtoisie, et l'invita  entrer.

La Porporina reconnut le trs-docte acadmicien Stoss, conservateur du
cabinet de curiosits et de la bibliothque du chteau. Il tait venu
plusieurs fois chez elle pour lui faire essayer de prcieux manuscrits de
musique protestante, des premiers temps de la rformation, trsors
calligraphiques dont il avait enrichi la collection royale. En apprenant
qu'elle cherchait une issue pour sortir du palais, il s'offrit aussitt 
la reconduire chez elle; mais il la pria si instamment de jeter un coup
d'oeil sur le prcieux cabinet confi  ses soins, et dont il tait fier 
juste titre, qu'elle ne put refuser d'en faire le tour, appuye sur son
bras. Facile  distraire comme toutes les organisations d'artiste, elle y
prit bientt plus d'intrt qu'elle ne s'tait crue dispose  le faire,
et son attention fut absorbe entirement par un objet que lui fit
particulirement remarquer le trs-digne professeur.

Ce tambour, qui n'a rien de particulier au premier coup d'oeil, lui
dit-il, et que je souponne mme d'tre un monument apocryphe, jouit
pourtant d'une grande clbrit. Ce qu'il y a de certain, c'est que la
partie rsonnante de cet instrument guerrier est une peau humaine, ainsi
que vous pouvez l'observer vous-mme par l'indice du renflement des
pectoraux. Ce trophe, enlev  Prague par Sa Majest dans la glorieuse
guerre qu'elle vient de terminer, est, dit-on, la peau de _Jean Ziska du
Calice_, le clbre chef de la grande insurrection des Hussites au
quinzime sicle. On prtend qu'il avait lgu cette dpouille sacre 
ses compagnons d'armes, leur promettant que _l o elle serait, l serait
aussi la victoire_. Les Bohmiens prtendent que le son de ce redoutable
tambour mettait en fuite leurs ennemis, qu'il voquait les ombres de leurs
chefs morts en combattant pour la sainte cause, et mille autres
merveilles... Mais outre que, dans le brillant sicle de _raison_ o nous
avons le bonheur de vivre, de semblables superstitions ne mritent que le
mpris, M. Lenfant, prdicateur de Sa Majest la reine mre, et auteur
d'une recommandable histoire des Hussites, affirme que Jean Ziska t
enterr avec sa peau, et que par consquent... Il me semble, Mademoiselle,
que vous plissez... Seriez-vous souffrante, ou la vue de cet objet
bizarre vous causerait-elle du dgot? Ce Ziska tait un grand sclrat et
un rebelle bien froce...

--C'est possible, Monsieur, rpondit la Porporina; mais j'ai habit la
Bohme, et j'y ai entendu dire que c'tait un bien grand homme; son
souvenir y est encore aussi vivant que celui de Louis XIV peut l'tre en
France, et on l'y considre comme le sauveur de sa patrie.

--Hlas! c'est une patrie bien mal sauve, rpondit en souriant M. Stoss,
et j'aurais beau faire rsonner la poitrine sonore de son librateur, je
ne ferais pas mme apparatre son ombre honteusement captive dans le
palais du vainqueur de ses descendants.

En parlant ainsi, d'un ton pdant, le recommandable M. Stoss promena ses
doigts sur le tambour, qui rendit un son mat et sinistre, comme celui que
produisent ces instruments voils de deuil, lorsqu'on les bat sourdement
dans les marches funbres. Mais le savant conservateur fut brusquement
interrompu dans ce divertissement profane, par un cri perant de la
Porporina, qui se jeta dans ses bras, et se cacha le visage sur son
paule, comme un enfant pouvant de quelque objet bizarre ou terrible.

Le grave M. Stoss regarda autour de lui pour chercher la cause de cette
pouvante soudaine, et vit, arrte au seuil de la salle, une personne
dont l'aspect ne lui causa qu'un sentiment de ddain. Il allait faire
signe  cette personne de s'loigner, mais elle avait pass outre, avant
que la Porporina, cramponne  lui, lui et laiss la libert de ses
mouvements.

En vrit, Mademoiselle, lui dit-il en la conduisant  une chaise o elle
se laissa tomber anantie et tremblante, je ne comprends pas ce qui vous
arrive. Je n'ai rien vu qui put motiver l'motion que vous ressentez.

--Vous n'avez rien vu, vous n'avez vu personne? lui dit la Porporina d'une
voix teinte et d'un air gar. L, sur cette porte... vous n'avez pas vu
un homme arrt, qui me regardait avec des yeux effrayants?

--J'ai vu parfaitement un homme qui erre souvent dans le chteau et qui
voudrait peut-tre se donner des airs effrayants comme vous dites fort
bien; mais je vous confesse qu'il m'intimide peu, et que je ne suis pas de
ses dupes.

--Vous l'avez vu? ah! Monsieur, il tait donc l, en effet? Je ne l'ai pas
rv? Mon Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie qu'en vertu de la protection spciale d'une aimable et
auguste princesse qui s'amuse, je crois, de ses folies plus qu'elle n'y
ajoute foi, il est entr dans le chteau et se rend aux appartements de
Son Altesse Royale.

--Mais qui est-il? comment le nommez-vous?

--Vous l'ignorez! d'o vient donc que vous avez peur?

--Au nom du ciel, Monsieur, dites-moi quel est cet homme?

--Eh mais, c'est Trismgiste, le sorcier de la princesse Amlie! un de ces
charlatans qui font le mtier de prdire l'avenir et de rvler les
trsors cachs, de faire de l'or, et mille autres talents de socit qui
ont t fort de mode ici avant le glorieux rgne de Frdric le Grand.
Vous n'tes pas sans avoir entendu dire, signora, que l'abbesse de
Quedlimburg conserve le got...

--Oui, oui, Monsieur, je sais qu'elle tudie la cabale, par curiosit sans
doute...

--Oh! certainement. Comment supposer qu'une princesse si claire, si
instruite, s'occupe srieusement de pareilles extravagances?

--Enfin, Monsieur, vous connaissez cet homme!

--Oh! depuis longtemps; il y a bien quatre ans qu'on le voit paratre ici
au moins une fois tous les six ou huit mois. Comme il est fort paisible et
ne se mle point d'intrigues, Sa Majest, qui ne veut priver sa soeur
chrie d'aucun divertissement innocent, tolre sa prsence dans la ville
et mme son entre libre dans le palais. Il n'en abuse pas, et n'exerce sa
prtendue science dans ce pays-ci qu'auprs de Son Altesse. M. de Golowkin
le protge et rpond de lui. Voil tout ce que je puis vous en dire; mais
en quoi cela peut-il vous intresser si vivement, Mademoiselle?

--Cela ne m'intresse nullement, Monsieur, je vous assure; et pour que
vous ne me croyiez pas folle, je dois vous dire que cet homme m'a sembl
avoir, c'est sans doute une illusion, une ressemblance frappante avec une
personne qui m'a t chre, et qui me l'est encore; car la mort ne brise
pas les liens de l'affection, n'est-il pas vrai, Monsieur?

--C'est un noble sentiment que vous exprimez l, Mademoiselle, et bien
digne d'une personne de votre mrite. Mais vous avez t trs-mue, et je
vois que vous pouvez  peine vous soutenir. Permettez-moi de vous
reconduire.

En arrivant chez elle, la Porporina se mit au lit, et y resta plusieurs
jours, tourmente par la fivre et par une agitation nerveuse
extraordinaire. Au bout de ce temps, elle reut un billet de madame de
Kleist qui l'engageait  venir faire de la musique chez elle,  huit
heures du soir. Cette musique n'tait qu'un prtexte pour la conduire
furtivement au palais. Elles pntrrent, par des passages drobs, chez
la princesse, qu'elles trouvrent dans une charmante parure, quoique son
appartement ft  peine clair, et toutes les personnes attaches  son
service congdies pour ce soir-l, sous prtexte d'indisposition. Elle
reut la cantatrice avec mille caresses; et, passant familirement son
bras sous le sien, elle la conduisit  une jolie petite pice en rotonde,
claire de cinquante bougies, et dans laquelle tait servi un souper
friand avec un luxe de bon got. Le _rococo_ franais n'avait pas encore
fait irruption  la cour de Prusse. On affichait d'ailleurs,  cette
poque, un souverain mpris pour la cour de France, et on s'en tenait 
imiter les traditions du sicle de Louis XIV, pour lequel Frdric,
secrtement proccup de singer le grand roi, professait une admiration
sans bornes. Cependant, la princesse Amlie tait pare dans le dernier
got, et, pour tre plus chastement orne que madame de Pompadour n'avait
coutume de l'tre, elle n'en tait pas moins brillante. Madame de Kleist
avait revtu aussi les plus aimables atours; et pourtant il n'y avait que
trois couverts, et pas un seul domestique.

Vous tes bahie de notre petite fte, dit la princesse en riant. Eh bien,
vous le serez davantage quand vous saurez que nous allons souper toutes
les trois, en nous servant nous-mmes; comme dj nous avons tout prpar
nous-mmes, madame de Kleist et moi. C'est nous deux qui avons mis le
couvert et allum les bougies, et jamais je ne me suis tant amuse. Je me
suis coiffe et habille toute seule pour la premire fois de ma vie, et
je n'ai jamais t mieux arrange, du moins  ce qu'il me semble. Enfin,
nous allons nous divertir _incognito!_ Le roi couche  Potsdam, la reine
est  Charlottenburg, mes soeurs sont chez la reine mre,  Montbijou;
mes frres, je ne sais o; nous sommes seules dans le chteau. Je suis
cense malade, et je profite de cette nuit de libert pour me sentir vivre
un peu, et pour fter avec vous deux (les seules personnes au monde
auxquelles je puisse me fier) l'vasion de mon cher Trenck. Aussi nous
allons boire du champagne  sa sant, et si l'une de nous se grise, les
autres lui garderont le secret. Ah! les beaux soupers philosophiques de
Frdric vont tre effacs par la splendeur et la gaiet de celui-ci!

On se mit  table, et la princesse se montra sous un jour tout nouveau 
la Porporina. Elle tait bonne, sympathique, naturelle, enjoue, belle
comme un ange, adorable en un mot ce jour-l, comme elle l'avait t aux
plus beaux jours de sa premire jeunesse. Elle semblait nager dans le
bonheur, et c'tait un bonheur pur, gnreux, dsintress. Son amant
fuyait loin d'elle, elle ignorait si elle le reverrait jamais; mais il
tait libre, il avait cess de souffrir, et cette amante radieuse
bnissait la destine.

Ah! que je me sens bien entre vous deux! disait-elle  ses confidentes
qui formaient avec elle le plus beau trio qu'une coquetterie raffine ait
jamais drob aux regards des hommes: je me sens libre comme Trenck l'est
 cette heure; je me sens bonne comme il l'a toujours t, lui, et comme
je croyais ne plus l'tre! Il me semblait que la forteresse de Glatz
pesait  toute heure sur mon me: la nuit elle tait sur ma poitrine comme
un cauchemar. J'avais froid dans mon lit d'dredon, en songeant que celui
que j'aime grelottait sur les dalles humides d'un sombre caveau. Je ne
vivais plus, et ne pouvais plus jouir de rien. Ah! chre Porporina,
imaginez-vous l'horreur qu'on prouve  se dire: Il souffre tout cela pour
moi! c'est mon fatal amour qui le prcipite tout vivant dans un tombeau?

Cette pense changeait tous les aliments en fiel comme le souffle des
harpies.

Verse-moi du vin de champagne, Porporina: je ne l'ai jamais aim, il y a
deux ans que je ne bois que de l'eau. Eh bien, il me semble que je bois de
l'ambroisie. La clart des bougies est riante, ces fleurs sentent bon, ces
friandises sont recherches, et surtout vous tes belles comme deux anges,
de Kleist et toi. Oh! oui, je vois, j'entends, je respire; je suis devenue
vivante, de statue, de cadavre que j'tais. Tenez, portez avec moi la
sant de Trenck d'abord, et puis celle de l'ami qui s'est enfui avec lui;
ensuite, nous porterons celle des braves gardiens qui l'ont laiss fuir,
et puis enfin celle de mon frre Frdric, qui n'a pas pu l'en empcher.
Non, aucune pense amre ne troublera ce jour de fte. Je n'ai plus
d'amertume contre personne; il me semble que j'aime le roi. Tiens!  la
sant du roi, Porporina; vive le roi!

Ce qui ajoutait au bien-tre que la joie de cette pauvre princesse
communiquait  ses deux belles convives, c'tait la bonhomie de ses
manires et l'galit parfaite qu'elle faisait rgner entre elles trois.
Elle se levait, changeait les assiettes quand son tour venait, dcoupait
elle-mme, et servait ses compagnes avec un plaisir enfantin et
attendrissant.

Ah! si je n'tais pas ne pour la vie d'galit, du moins l'amour me l'a
fait comprendre, disait-elle, et le malheur de ma condition m'a rvl
l'imbcillit de ces prjugs du rang et de la naissance. Mes soeurs ne
sont pas comme moi. Ma soeur d'Anspach porterait sa tte sur l'chafaud
plutt que de faire la premire rvrence  une Altesse non rgnante. Ma
soeur de Bareith, qui fait la philosophe et l'esprit fort avec M. Voltaire,
arracherait les yeux  une duchesse qui se permettrait d'avoir un pouce
d'toffe de plus qu'elle  la queue de sa robe. C'est qu'elles n'ont
jamais aim, voyez-vous! Elles passeront leur vie dans cette machine
pneumatique qu'elles appellent la dignit de leur rang. Elles mourront
embaumes dans leur majest comme des momies; elles n'auront pas connu mes
amres douleurs, mais aussi elles n'auront pas eu, dans toute leur vie
d'tiquette et de gala, un quart d'heure de laisser-aller, de plaisir et
de confiance comme celui que je savoure dans ce moment! Mes chres petites,
il faut que vous rendiez la fte complte, il faut que vous me tutoyiez
ce soir. Je veux tre Amlie pour vous; plus d'Altesse; Amlie tout court.
Ah! tu fais mine de refuser, toi, de Kleist? La cour t'a gte, mon enfant;
malgr toi tu en as respir l'air malsain: mais toi, chre Porporina, qui,
bien que comdienne, sembles un enfant de la nature, tu cderas  mon
innocent dsir.

--Oui, ma chre Amlie, je le ferai de tout mon coeur pour t'obliger,
rpondit la Porporina en riant.

--Ah! ciel! s'cria la princesse, si tu savais quel effet cela me fait
d'tre tutoye, et de m'entendre appeler _Amlie!_ Amlie! oh! comme il
disait bien mon nom, _lui!_ Il me semblait que c'tait le plus beau nom de
la terre, le plus doux qu'une femme ait jamais port, quand il le
prononait.

Peu  peu la princesse poussa le ravissement de l'me jusqu' s'oublier
elle-mme pour ne plus s'occuper que de ses amies; et dans cet essai
d'galit, elle se sentit devenir si grande, si heureuse et si bonne,
qu'elle dpouilla instinctivement l'pre personnalit dveloppe en elle
par la passion et la souffrance. Elle cessa de parler d'elle exclusivement,
elle ne songea plus  se faire un petit mrite d'tre si aimable et si
simple; elle interrogea madame de Kleist sur sa famille, sa position et
ses sentiments, ce qu'elle n'avait pas fait depuis qu'elle tait absorbe
par ses propres chagrins. Elle voulut aussi connatre la vie d'artiste,
les motions du thtre, les ides et les affections de la Porporina. Elle
inspirait la confiance en mme temps qu'elle la ressentait, et elle gota
un plaisir infini  lire dans l'me d'autrui, et  voir enfin, dans ces
tres diffrents d'elle jusque l, des tres semblables dans leur essence,
aussi mritants devant Dieu, aussi bien dous de la nature, aussi
importants sur la terre qu'elle s'tait longtemps persuad devoir l'tre
de prfrence aux autres.

Ce fut la Porporina surtout dont les rponses ingnues et l'expansion
sympathique la frapprent d'un respect ml de douce surprise.

Tu me parais un ange, lui dit-elle. Toi, une fille de thtre! Tu parles
et tu penses plus noblement qu'aucune tte couronne que je connaisse.
Tiens, je me prends pour toi d'une estime qui va jusqu' l'engouement. Il
faut que tu m'accordes la tienne tout entire, belle Porporina. Il faut
que tu m'ouvres ton coeur, et que tu me racontes ta vie, ta naissance, ton
ducation, tes amours, tes malheurs, tes fautes mme, si tu en as commis.
Ce ne peuvent tre que de nobles fautes, comme celle que je porte, non sur
la conscience, comme on dit, mais dans le sanctuaire de mon coeur. Il est
onze heures, nous avons toute la nuit devant nous; notre petite _orgie_
tire  sa fin, car nous ne faisons plus que bavarder, et je vois que la
seconde bouteille de Champagne aura tort. Veux-tu me raconter ton histoire,
telle que je te la demande? Il me semble que la connaissance de ton coeur,
et le tableau d'une vie o tout me sera nouveau et inconnu va m'instruire
des vritables devoirs de ce monde, plus que toutes mes rflexions ne
l'ont jamais pu faire. Je me sens capable de t'couter et de te suivre
comme je n'ai jamais pu couter rien de ce qui tait tranger  ma
passion. Veux-tu me satisfaire?

--Je le ferais de grand coeur, Madame... rpondit la Porporina.

--Quelle dame? o prends-tu ici cette Madame, interrompit gaiement la
princesse.

--Je dis, ma chre Amlie, reprit la Porporina, que je le ferais avec
plaisir, si, dans ma vie, il ne se trouvait un secret important, presque
formidable, auquel tout se rattache, et qu'aucun besoin d'panchement,
aucun entranement de coeur ne me permettent de rvler.

--Eh bien, ma chre enfant, je le sais, ton secret! et si je ne t'en ai
pas parl ds le commencement de notre souper, c'est par un sentiment de
discrtion au-dessus duquel je sens maintenant que mon amiti pour toi
peut se placer sans scrupule.

--Vous savez mon secret! s'cria la Porporina ptrifie de surprise. Oh!
Madame, pardonnez! cela me parat impossible.

--_Un gage!_ Tu me traites toujours en Altesse.

--Pardonne-moi, Amlie... mais tu ne peux pas savoir mon secret,  moins
d'tre rellement d'accord avec Cagliostro, comme on le prtend.

--J'ai entendu parler de ton aventure avec Cagliostro dans le temps, et je
mourais d'envie d'en connatre les dtails; mais ce n'est pas la curiosit
qui me pousse ce soir, c'est l'amiti, comme je te l'ai dit sincrement.
Ainsi, pour t'encourager, je te dirai que, depuis ce matin, je sais fort
bien que la signora Consuelo Porporina pourrait lgitimement prendre, si
elle le voulait, le titre de comtesse de Rudolstadt.

--Au nom du ciel, madame... Amlie... qui a pu vous instruire...

--Ma chre Rudolstadt, tu ne sais donc pas que ma soeur, la margrave de
Bareith, est ici?

--Je le sais.

--Et avec elle son mdecin Supperville?

--J'entends. M. Supperville a manqu  sa parole,  son serment. Il a
parl!

--Rassure-toi. Il n'a parl qu' moi, et sous le sceau du secret. Je ne
vois pas d'ailleurs, pourquoi tu crains tant de voir bruiter une affaire
qui est si honorable pour ton caractre et qui ne peut plus nuire 
personne. La famille de Rudolstadt est teinte,  l'exception d'une
vieille chanoinesse qui ne peut tarder  rejoindre ses frres dans le
tombeau. Nous avons, il est vrai, en Saxe, des princes de Rudolstadt qui
se trouvent tes proches parents, tes cousins issus de germain, et qui sont
fort vains de leur nom; mais si mon frre veut te soutenir, tu porteras ce
nom sans qu'ils osent rclamer...  moins que tu ne persistes  prfrer
ton nom de Porporina, qui est tout aussi glorieux et beaucoup plus doux 
l'oreille.

--Telle est mon intention, en effet, rpondit la cantatrice, quelque chose
qui arrive; mais je voudrais bien savoir  quel propos M. Supperville vous
a racont tout cela... Quand je le saurai, et que ma conscience sera
dgage de son serment, je vous promets... de te raconter les dtails de
ce triste et trange mariage.

--Voici le fait, dit la princesse. Une de mes femmes tant malade, j'ai
fait prier Supperville, qui se trouvait, m'a-t-on dit, dans le chteau
auprs de ma soeur, de passer chez moi pour la voir. Supperville est un
homme d'esprit que j'ai connu lorsqu'il rsidait ici, et qui n'a jamais
aim mon frre. Cela m'a mise  l'aise pour causer avec lui. Le hasard a
amen la conversation sur la musique, sur l'opra, et sur toi par
consquent; je lui ai parl de toi avec tant d'loges, que, soit pour me
faire plaisir, soit par conviction, il a renchri sur moi, et t'a porte
aux nues. Je prenais got  l'entendre, et je remarquais une certaine
affectation qu'il mettait  me faire pressentir en toi une existence
romanesque digne d'intrt, et une grandeur d'me suprieure  toutes mes
bonnes prsomptions. Je l'ai press beaucoup, je te le confesse, et il
s'est laiss prier beaucoup aussi, je dois le dire pour le justifier.
Enfin, aprs m'avoir demand ma parole de ne pas le trahir, il m'a racont
ton mariage au lit de mort du comte de Rudolstadt, et la renonciation
gnreuse que tu avais faite de tous tes droits et avantages. Tu vois, mon
enfant, que tu peux, sans scrupule, me dire le reste, si rien ne t'engage
 me le cacher.

--Cela tant, dit la Porporina aprs un moment de silence et d'motion,
quoique ce rcit doive rveiller en moi des souvenirs bien pnibles,
surtout depuis mon sjour  Berlin, je rpondrai par ma confiance 
l'intrt de Votre Altesse... je veux dire de ma bonne Amlie.




VII.


Je suis ne dans je ne sais quel coin de l'Espagne, je ne sais pas
prcisment en quelle anne; mais je dois avoir vingt-trois ou
vingt-quatre ans. J'ignore le nom de mon pre; et quant  celui de ma mre,
je crois bien qu'elle tait,  l'gard de ses parents, dans la mme
incertitude que moi. On l'appelait  Venise, la _Zingara_, et moi la
_Zingarella_. Ma mre m'avait donn pour patronne Maria del Consuelo,
comme qui dirait, en franais, Notre-Dame de Consolation. Mes premires
annes furent errantes et misrables. Nous courions le monde  pied, ma
mre et moi, vivant de nos chansons. J'ai un vague-souvenir que, dans la
fort de Bohme, nous remes l'hospitalit dans un chteau, o un bel
adolescent, fils du seigneur, et nomm Albert, me combla de soins et
d'amitis, et donna une guitare  ma mre. Ce chteau, c'tait le chteau
des gants, dont je devais refuser un jour, d'tre la chtelaine: ce jeune
seigneur, c'tait le comte Albert de Rudolstadt, dont je devais devenir
l'pouse.

A dix ans, je commenais  chanter dans les rues. Un jour que je disais
ma petite chanson sur la place Saint-Marc,  Venise, devant un caf,
matre Porpora, qui se trouvait l, frapp de la justesse de ma voix et de
la mthode naturelle que ma mre m'avait transmise, m'appela, me
questionna, me suivit jusqu' mon galetas, donna quelques secours  ma
mre, et lui promit de me faire entrer  la _scuola dei mendicanti_, une
de ces coles gratuites de musique qui abondent en Italie, et d'o sortent
tous les artistes minents de l'un et l'autre sexe; car ce sont les
meilleurs matres qui en ont la direction. J'y fis de rapides progrs; et
matre Porpora prit pour moi une amiti qui m'exposa bientt  la jalousie
et aux mauvais tours de mes camarades. Leurs dpits injustes et le mpris
qu'elles affichaient pour mes haillons me donnrent de bonne heure
l'habitude de la patience, de la rserve et de la rsignation.

Je ne me souviens pas du premier jour o je le vis; mais il est certain
qu' l'ge de sept ou huit ans, j'aimais dj un jeune homme ou plutt un
enfant, orphelin, abandonn, tudiant comme moi la musique par protection
et par charit, vivant, comme moi, sur le pav. Notre amiti, ou notre
amour, car c'tait la mme chose, tait un sentiment chaste et dlicieux.
Nous passions ensemble, dans un vagabondage innocent, les heures qui
n'taient pas consacres  l'tude. Ma mre, aprs l'avoir inutilement
combattue, sanctionna notre inclination par la promesse qu'elle nous fit
contracter,  son lit de mort, de nous marier ensemble, aussitt que notre
travail nous aurait mis  mme d'lever une famille.

A l'ge de dix-huit ou dix-neuf ans, j'tais assez avance dans le chant.
Le comte Zustiniani, noble vnitien, propritaire du thtre San Samuel,
m'entendit chanter  l'glise, et m'engagea comme premire cantatrice,
pour remplacer la Corilla, belle et robuste virtuose, dont il avait t
l'amant, et qui lui tait infidle. Ce Zustiniani tait prcisment le
protecteur de mon fianc Anzoleto. Anzoleto fut engag avec moi pour
chanter les premiers rles d'homme. Nos dbuts s'annoncrent sous les plus
brillants auspices. Il avait une voix magnifique, une facilit naturelle
extraordinaire, un extrieur sduisant: toutes les belles dames le
protgeaient. Mais il tait paresseux; il n'avait pas eu un professeur
aussi habile et aussi zl que le mien. Son succs fut moins brillant. Il
en eut du chagrin d'abord, et puis du dpit, enfin de la jalousie; et je
perdis ainsi son amour.

--Est-il possible? dit la princesse Amlie, pour une semblable cause?
Il tait donc bien vil?

--Hlas! non, madame; mais il tait vain et artiste. Il se fit protger
par la Corilla, la cantatrice disgracie et furieuse, qui m'enleva son
coeur, et l'amena rapidement  offenser et  dchirer le mien. Un soir,
matre Porpora, qui avait toujours combattu nos sentiments, parce qu'il
prtend qu'une femme, pour tre grande artiste, doit rester trangre 
toute passion et  tout engagement de coeur, me fit dcouvrir la trahison
d'Anzoleto. Le lendemain soir, le comte Zustiniani me fit une dclaration
d'amour,  laquelle j'tais loin de m'attendre, et qui m'offensa
profondment. Anzoleto feignit d'tre jaloux, de me croire corrompue... Il
voulait briser avec moi. Je m'enfuis de mon logement, dans la nuit;
j'allai trouver mon matre, qui est un homme de prompte inspiration, et
qui m'avait habitue  tre prompte dans l'excution. Il me donna des
lettres, une petite somme, un itinraire de voyage; il me mit dans une
gondole, m'accompagna jusqu' la terre ferme, et je partis seule, au point
du jour, pour la Bohme.

--Pour la Bohme? dit madame de Kleist,  qui le courage et la vertu de la
Porporina faisaient ouvrir de grands yeux.

--Oui, Madame, reprit la jeune fille. Dans notre langage d'artistes
aventuriers, nous disons souvent _courir la Bohme_ pour signifier qu'on
s'embarque dans les hasards d'une vie pauvre, laborieuse et souvent
coupable, dans la vie des Zingari, qu'on appelle aussi Bohmiens, en
franais. Quant  moi, je partais, non pour cette Bohme symbolique 
laquelle mon sort semblait me destiner comme tant d'autres, mais pour le
malheureux et chevaleresque pays des Tchques, pour la patrie de Huss et
de Ziska, pour le Boehmer-Wald, enfin pour le chteau des Gants, o je
fus gnreusement accueillie par la famille des Rudolstadt.

--Et pourquoi allais-tu dans cette famille? demanda la princesse, qui
coutait avec beaucoup d'attention: se souvenait-on de t'y avoir vue
enfant?

--Nullement. Je ne m'en souvenais pas moi-mme, et ce n'est que longtemps
aprs, et par hasard, que le comte Albert retrouva et m'aida  retrouver
le souvenir de cette petite aventure; mais mon matre le Porpora avait t
fort li en Allemagne avec le respectable Christian de Rudolstadt, chef de
la famille. La jeune baronne Amlie, nice de ce dernier, demandait une
gouvernante, c'est--dire une demoiselle de compagnie qui fit semblant de
lui enseigner la musique, et qui la dsennuyt de la vie austre et triste
qu'on menait  Riesenburg[4]. Ses nobles et bons parents m'accueillirent
comme une amie, presque comme une parente. Je n'enseignai rien, malgr mon
bon vouloir,  ma jolie et capricieuse lve, et...

[Note 4: Chteau des Gants, en allemand]

--Et le comte Albert devint amoureux de toi, comme cela devait arriver?

--Hlas! Madame, je ne saurais parler lgrement d'une chose si grave et
si douloureuse. Le comte Albert, qui passait pour fou, et qui unissait 
une me sublime,  un gnie enthousiaste, des bizarreries tranges, une
maladie de l'imagination tout  fait inexplicable...

--Supperville m'a racont tout cela, sans y croire et sans me le faire
comprendre. On attribuait  ce jeune homme des facults supernaturelles,
le don des prophties, la seconde vue, le pouvoir de se rendre
invisible... Sa famille racontait l-dessus des choses inoues... Mais
tout cela est impossible, et j'espre que tu n'y ajoutes pas foi?

--pargnez-moi, Madame, la souffrance et l'embarras de me prononcer sur
des faits qui dpassent la porte de mon intelligence. J'ai vu des choses
inconcevables, et, en de certains moments, le comte Albert m'a sembl un
tre suprieur  la nature humaine. En d'autres moments, je n'ai vu en lui
qu'un tre malheureux, priv, par l'excs mme de sa vertu, du flambeau de
la raison; mais en aucun temps je ne l'ai vu semblable aux vulgaires
humains. Dans le dlire comme dans le calme, dans l'enthousiasme comme
dans l'abattement, il tait toujours le meilleur, le plus juste, le plus
sagement clair ou le plus potiquement exalt des hommes. En un mot, je
ne saurais penser  lui ni prononcer son nom sans un frmissement de
respect, sans un attendrissement profond, et sans une sorte d'pouvante;
car je suis la cause involontaire, mais non tout  fait innocente, de sa
mort.

--Voyons, chre comtesse, essuie tes beaux yeux, prends courage, et
continue. Je t'coute sans ironie et sans lgret profane, je te le jure.

--Il m'aima d'abord sans que je pusse m'en douter. Il ne m'adressait
jamais la parole, il ne semblait mme pas me voir. Je crois qu'il
s'aperut pour la premire fois de ma prsence dans le chteau, lorsqu'il
m'entendit chanter. Il faut vous dire qu'il tait trs-grand musicien, et
qu'il jouait du violon comme personne au monde ne se doute qu'on puisse en
jouer. Mais je crois bien tre la seule qui l'ait jamais entendu 
Riesenburg; car sa famille n'a jamais su qu'il possdait cet incomparable
talent. Son amour naquit donc d'un lan d'enthousiasme et de sympathie
musicale. Sa cousine, la baronne Amlie, qui tait fiance avec lui depuis
deux ans, et qu'il n'aimait pas, prit du dpit contre moi, quoiqu'elle ne
l'aimt pas non plus. Elle me le tmoigna avec plus de franchise que de
mchancet; car, au milieu de ses travers, elle avait une certaine
grandeur d'me; elle se lassa des froideurs d'Albert, de la tristesse du
chteau, et, un beau matin, nous quitta, enlevant, pour ainsi dire, son
pre le baron Frdric, frre du comte Christian, homme excellent et born,
indolent d'esprit et simple de coeur, esclave de sa fille et passionn
pour la chasse.

--Tu ne me dis rien de l'_invisibilit_ du comte Albert, de ses
disparitions de quinze et vingt jours, au bout desquelles il reparaissait
tout d'un coup, croyant ou feignant de croire qu'il n'avait pas quitt la
maison, et ne pouvant ou ne voulant pas dire ce qu'il tait devenu pendant
qu'on le cherchait de tous cots.

--Puisque M. Supperville vous a racont ce fait merveilleux en apparence,
je vais vous en donner l'explication; moi seule puis le faire, car ce
point est toujours rest un secret entre Albert et moi. Il y a prs du
chteau des Gants une montagne appele Schreckenstein[5], qui recle une
grotte et plusieurs chambres mystrieuses, antique construction
souterraine qui date du temps des Hussites. Albert, tout en parcourant une
srie d'opinions philosophiques trs-hardies, et d'enthousiasme religieux
ports jusqu'au mysticisme, tait rest hussite, ou, pour mieux dire,
taborite dans le coeur. Descendant par sa mre du roi Georges Podiebrad,
il avait conserv et dvelopp en lui-mme les sentiments d'indpendance
patriotique et d'galit vanglique que la prdication de Jean Huss et
les victoires de Jean Ziska ont, pour ainsi dire, inoculs aux Bohmiens...

[Note 5: La _Pierre d'pouvante_.]

--Comme elle parle d'histoire et de philosophie! s'cria la princesse en
regardant madame de Kleist: qui m'et jamais voulu dire qu'une fille de
thtre comprendrait ces choses-l comme moi qui ai pass ma vie  les
tudier dans les livres? Quand je te le disais, de Kleist, qu'il y avait
parmi ces tres que l'opinion des cours relgue aux derniers rangs de la
socit, des intelligences gales, sinon suprieures,  celles qu'on forme
aux premiers avec tant de soin et de dpense!

--Hlas! Madame, reprit la Porporina, je suis fort ignorante, et je
n'avais jamais rien lu avant mon sjour  Riesenburg. Mais l j'ai tant
entendu parler de ces choses, et j'ai t force de tant rflchir pour
comprendre ce qui se passait dans l'esprit d'Albert, que j'ai fini par
m'en faire une ide.

--Oui, mais tu es devenue mystique et un peu folle toi-mme, mon enfant!
Admire les campagnes de Jean Ziska et le gnie rpublicain de la Bohme,
j'y consens, j'ai des ides tout aussi rpublicaines que toi l-dessus
peut-tre; car, moi aussi, l'amour m'a rvl une vrit contraire  celle
que mes pdants m'avaient enseigne sur les droits des peuples et le
mrite des individus; mais je ne partage pas ton admiration pour le
fanatisme taborite et pour leur dlire d'galit chrtienne. Ceci est
absurde, irralisable, et entrane  des excs froces. Qu'on renverse les
trnes, j'y consens, et... j'y travaillerais au besoin! Qu'on fasse des
rpubliques  la manire de Sparte, d'Athnes, de Rome, ou de l'antique
Venise: voil ce que je puis admettre. Mais tes sanguinaires et crasseux
Taborites ne me vont pas plus que les Vaudois de flambloyante mmoire, les
odieux Anabaptistes de Munster et les Picards de la vieille Allemagne.

--J'ai ou dire au comte Albert que tout cela n'tait pas prcisment la
mme chose, reprit modestement Consuelo; mais je n'oserais discuter avec
Votre Altesse sur des matires qu'elle a tudies. Vous avez ici des
historiens et des savants qui se sont occups de ces graves matires, et
vous pouvez juger, mieux que moi, de leur sagesse et de leur justice.
Cependant, quand mme j'aurais le bonheur d'avoir toute une acadmie pour
m'instruire, je crois que mes sympathies ne changeraient pas. Mais je
reprends mon rcit.

--Oui, je t'ai interrompue par des rflexions pdantes, et je t'en demande
pardon. Poursuis. Le comte Albert, engou des exploits de ses pres (cela
est bien concevable et bien pardonnable), amoureux de toi, d'ailleurs, ce
qui est plus naturel et plus lgitime encore, n'admettait pas que tu ne
fusses pas son gale devant Dieu et devant les hommes? Il avait bien
raison, mais ce n'tait pas un motif pour dserter la maison paternelle,
et pour laisser tout son monde dans la dsolation.

--C'est l que j'en voulais venir, reprit Consuelo; il allait rver et
mditer depuis longtemps dans la grotte des Hussites au Schreckenstein, et
il s'y plaisait d'autant plus, que lui seul, et un pauvre paysan fou qui
le suivait dans ses promenades, avaient connaissance de ces demeures
souterraines. Il prit l'habitude de s'y retirer chaque fois qu'un chagrin
domestique ou une motion violente lui faisaient perdre l'empire de sa
volont. Il sentait venir ses accs, et, pour drober son dlire  des
parents consterns, il gagnait le Schreckenstein par un conduit souterrain
qu'il avait dcouvert, et dont l'entre tait une citerne situe auprs de
son appartement, dans un parterre de fleurs. Une fois arriv  sa caverne,
il oubliait les heures, les jours et les semaines. Soign par Zdenko, ce
paysan pote[6] et visionnaire, dont l'exaltation avait quelques rapports
avec la sienne, il ne songeait plus  revoir la lumire et  retrouver ses
parents que lorsque l'accs commenait  passer; et malheureusement ces
accs devenaient chaque fois plus intenses et plus longs  dissiper. Une
fois enfin, il resta si longtemps absent qu'on le crut mort, et que
j'entrepris de dcouvrir le lieu de sa retraite. J'y parvins avec beaucoup
de peine et de dangers. Je descendis dans cette citerne, qui se trouvait
dans ses jardins, et par laquelle j'avais vu, une nuit, sortir Zdenko  la
drobe. Ne sachant pas me diriger dans ces abmes, je faillis y perdre la
vie. Enfin je trouvai Albert; je russis  dissiper la torpeur douloureuse
o il tait plong; je le ramenai  ses parents, et je lui fis jurer qu'il
ne retournerait jamais sans moi dans la fatale caverne. Il cda; mais il
me prdit que c'tait le condamner  mort; et sa prdiction ne s'est que
trop ralise!

[Note 6: l'orthographe originale de George Sand est conserve tout au long
du prsent document]

--Comment cela? C'tait le rendre  la vie, au contraire.

--Non, Madame,  moins que je ne parvinsse  l'aimer, et  n'tre jamais
pour lui une cause de douleur.

--Quoi! tu ne l'aimais pas? tu descendais dans un puits, tu risquais ta
vie dans ce voyage souterrain...

--O Zdenko l'insens, ne comprenant pas mon dessein, et jaloux, comme un
chien fidle et stupide, de la scurit de son matre, faillit
m'assassiner. Un torrent faillit m'engloutir. Albert, ne me reconnaissant
pas d'abord, faillit me faire partager sa folie, car la frayeur et
l'motion rendent les hallucinations contagieuses... Enfin, il fut repris
d'un accs de dlire en me ramenant dans le souterrain, et manqua m'y
abandonner en me fermant l'issue... Et je m'exposai  tout cela sans aimer
Albert.

--Alors tu avais fait un voeu  Maria del Consuelo, pour oprer sa
dlivrance?

--Quelque chose comme cela, en effet, rpondit la Porporina avec un triste
sourire; un mouvement de tendre piti pour sa famille, de sympathie
profonde pour lui, peut-tre un attrait romanesque, de l'amiti sincre 
coup sr, mais pas l'apparence d'amour, du moins rien de semblable  cet
amour aveugle, enivrant et suave que j'avais prouv pour l'ingrat
Anzoleto, et dans lequel je crois bien que mon coeur s'tait us
prmaturment!... Que vous dirai-je, Madame?  la suite de cette terrible
expdition, j'eus un transport au cerveau, et je fus  deux doigts de la
mort. Albert, qui est aussi grand mdecin que grand musicien, me sauva. Ma
lente convalescence, et ses soins assidus nous mirent sur un pied
d'intimit fraternelle. Sa raison revint entirement. Son pre me bnit et
me traita comme une fille chrie. Une vieille tante bossue, la chanoinesse
Wenceslawa, ange de tendresse et patricienne remplie de prjugs, se ft
rsigne elle-mme  m'accepter, Albert implorait mon amour. Le comte
Christian en vint jusqu' se faire l'avocat de son fils. J'tais mue,
j'tais effraye; j'aimais Albert comme on aime la vertu, la vrit, le
beau idal; mais j'avais encore peur de lui; je rpugnais  devenir
comtesse,  faire un mariage qui soulverait contre lui et contre sa
famille la noblesse du pays, et qui me ferait accuser de vues sordides et
de basses intrigues. Et puis, faut-il l'avouer? c'est l mon seul crime
peut-tre!... je regrettais ma profession, ma libert, mon vieux matre,
ma vie d'artiste, et cette arne mouvante du thtre, o j'avais paru un
instant pour briller et disparatre comme un mtore; ces planches
brlantes o mon amour s'tait bris, mon malheur consomm, que je croyais
pouvoir maudire et mpriser toujours, et o cependant je rvais toutes les
nuits que j'tais applaudie ou siffle... Cela doit vous sembler trange
et misrable; mais quand on a t leve pour le thtre, quand on a
travaill toute sa vie pour livrer ces combats et remporter ces victoires,
quand on y a gagn les premires batailles, l'ide de n'y jamais retourner
est aussi effrayante que vous le serait, Madame et chre Amlie, celle de
n'tre plus princesse que sur des trteaux, comme je le suis maintenant
deux fois par semaine...

--Tu te trompes, tu draisonnes, amie! Si je pouvais devenir de princesse,
artiste, j'pouserais Trenck, et je serais heureuse. Tu ne voulais pas
devenir d'artiste, princesse pour pouser Rudolstadt. Je vois bien que tu
ne l'aimais pas! mais ce n'est pas ta faute... on n'aime pas qui l'on veut!

--Madame, voil un aphorisme dont je voudrais bien pouvoir me convaincre;
ma conscience serait en repos. Mais c'est  rsoudre ce problme que j'ai
employ ma vie, et je n'en suis pas encore venue  bout.

--Voyons, dit la princesse; ceci est un fait grave, et, comme abbesse, je
dois essayer de prononcer sur les cas de conscience. Tu doutes que nous
soyons libres d'aimer ou de ne pas aimer? Tu crois donc que l'amour peut
faire son choix et consulter la raison?

--Il devrait le pouvoir. Un noble coeur devrait soumettre son inclination,
je ne dis pas  cette raison du monde qui n'est que folie et mensonge,
mais  ce discernement noble, qui n'est que le got du beau, l'amour de la
vrit. Vous tes la preuve de ce que j'avance, Madame, et votre exemple
me condamne. Ne pour occuper un trne, vous avez immol la fausse
grandeur  la passion vraie,  la possession d'un coeur digne du vtre.
Moi, ne pour tre reine aussi (sur les planches) je n'ai pas eu le
courage et la gnrosit de sacrifier joyeusement le clinquant de cette
gloire menteuse  la vie calme et  l'affection sublime qui s'offrait 
moi. J'tais prte  le faire par dvouement, mais je ne le faisais pas
sans douleur et sans effroi; et Albert, qui voyait mon anxit, ne voulait
pas accepter ma foi comme un sacrifice. Il me demandait de l'enthousiasme,
des joies partages, un coeur libre de tout regret. Je ne devais pas le
tromper; d'ailleurs peut-on tromper sur de telles choses? Je demandai donc
du temps, et on m'en accorda. Je promis de faire mon possible pour arriver
 cet amour semblable au sien. J'tais de bonne foi; mais je sentais avec
terreur que j'eusse voulu ne pas tre force par ma conscience  prendre
cet engagement formidable.

--trange fille! Tu aimais encore l'_autre_, je le parierais?

-- mon Dieu! je croyais bien ne plus l'aimer: mais un matin que
j'attendais Albert sur la montagne, pour me promener avec lui, j'entends
une voix dans le ravin; je reconnais un chant que j'ai tudi autrefois
avec Anzoleto, je reconnais surtout cette voix pntrante que j'ai tant
aime, et cet accent de Venise si doux  mon souvenir; je me penche, je
vois passer un cavalier, c'tait lui, Madame, c'tait Anzoleto!

--Eh! pour Dieu! qu'allait-il faire en Bohme?

--J'ai su depuis qu'il avait rompu son engagement, qu'il fuyait Venise et
le ressentiment du comte Zustiniani. Aprs s'tre lass bien vite de
l'amour querelleur et despotique de la Corilla, avec laquelle il tait
remont avec succs sur le thtre de San Samuel, il avait obtenu les
faveurs d'une certaine Clorinda, seconde cantatrice, mon ancienne camarade
d'cole, dont Zustiniani avait fait sa matresse. En homme du monde,
c'est--dire en libertin frivole, le comte s'tait veng en reprenant
Corilla sans congdier l'autre. Au milieu de cette double intrigue,
Anzoleto, persifl par son rival, prit du dpit, passa  la colre, et,
par une belle nuit d't, donna un grand coup de pied  la gondole o
Zustiniani prenait le frais avec la Corilla. Ils en furent quittes pour
chavirer et prendre un bain tide. Les eaux de Venise ne sont pas
profondes partout. Mais Anzoleto, pensant bien que cette plaisanterie le
conduirait aux Plombs, prit la fuite, et, en se dirigeant sur Prague,
passa devant le chteau des Gants.

Il passa outre, et je rejoignis Albert pour faire avec lui un plerinage
 la grotte du Schreckenstein qu'il dsirait revoir avec moi. J'tais
sombre et bouleverse. J'eus, dans cette grotte, les motions les plus
pnibles. Ce lieu lugubre, les ossements hussites dont Albert avait fait
un autel au bord de la source mystrieuse, le son admirable et dchirant
de son violon, je ne sais quelles terreurs, les tnbres, les ides
superstitieuses qui lui revenaient dans ce lieu, et dont je ne me sentais
plus la force de le prserver...

--Dis tout! il se croyait Jean Ziska. Il prtendait avoir l'existence
ternelle, la mmoire des sicles passs; enfin il avait la folie du comte
de Saint-Germain?

--Eh bien, oui, Madame, puisque vous le savez, et sa conviction  cet
gard a fait sur moi une si vive impression, qu'au lieu de l'en gurir,
j'en suis venue presque  la partager.

--Serais-tu donc un esprit faible, malgr ton coeur courageux?

--Je ne puis avoir la prtention d'tre un esprit fort. O aurais-je pris
cette force? La seule ducation srieuse que j'aie reue, c'est Albert qui
me l'a donne. Comment n'aurais-je pas subi son ascendant et partag ses
illusions? il y avait tant et de si hautes vrits dans son me, que je ne
pouvais discerner l'erreur de la certitude. Je sentis dans cette grotte
que ma raison s'garait. Ce qui m'pouvanta le plus, c'est que je n'y
trouvai pas Zdenko comme je m'y attendais. Il y avait plusieurs mois que
Zdenko ne paraissait plus. Comme il avait persist dans sa fureur contre
moi, Albert l'avait loign, chass de sa prsence, aprs quelque
discussion violente, sans doute, car il paraissait en avoir des remords.
Peut-tre croyait-il qu'en le quittant, Zdenko s'tait suicid; du moins
il parlait de lui dans des termes nigmatiques, et avec des rticences
mystrieuses qui me faisaient frmir. Je m'imaginais (que Dieu me pardonne
cette pense!) que, dans un accs d'garement, Albert, ne pouvant faire
renoncer ce malheureux au projet de m'ter la vie, la lui avait te 
lui-mme.

--Et pourquoi ce Zdenko te hassait-il de la sorte?

--C'tait une suite de sa dmence. Il prtendait avoir rv que je tuais
son matre et que je dansais ensuite sur sa tombe.  Madame! cette
sinistre prdiction s'est accomplie. Mon amour a tu Albert, et huit jours
aprs je dbutais ici dans un opra bouffe des plus gais; j'y tais force,
il est vrai, et j'avais la mort dans l'me; mais le sombre destin
d'Albert s'tait accompli, conformment aux terribles pronostics de Zdenko.

--Ma foi, ton histoire est si diabolique, que je commence  ne plus savoir
o j'en suis, et  perdre l'esprit en l'coutant. Mais continue. Tout cela
va s'expliquer sans doute?

--Non, Madame, ce monde fantastique qu'Albert et Zdenko portaient dans
leurs mes mystrieuses ne m'a jamais t expliqu, et il faudra, comme
moi, vous contenter d'en comprendre les rsultats.

--Allons! M. de Rudolstadt n'avait pas tu son pauvre bouffon, au moins?

--Zdenko n'tait pas pour lui un bouffon, mais un compagnon de malheur, un
ami, un serviteur dvou. Il le pleurait; mais, grce au ciel, il n'avait
jamais eu la pense de l'immoler  son amour pour moi. Cependant, moi,
folle et coupable, je me persuadai que ce meurtre avait t consomm. Une
tombe frachement remue qui tait dans la grotte, et qu'Albert m'avoua
renfermer ce qu'il avait eu de plus cher au monde avant de me connatre,
en mme temps qu'il s'accusait de je ne sais quel crime, me fit venir une
sueur froide. Je me crus certaine que Zdenko tait enseveli en ce lieu, et
je m'enfuis de la grotte en criant comme une folle et en pleurant comme un
enfant.

--Il y avait bien de quoi, dit madame de Kleist, et j'y serais morte de
peur. Un amant comme votre Albert ne m'et pas convenu le moins du monde.
Le digne M. de Kleist croyait au diable, et lui faisait des sacrifices.
C'est lui qui m'a rendu poltronne comme je le suis; si je n'avais pris le
parti de divorcer, je crois qu'il m'aurait rendue folle.

--Tu en as de beaux restes, dit la princesse Amlie. Je crois que tu as
divorc un peu trop tard. Mais n'interromps pas notre comtesse de
Rudolstadt.

--En rentrant au chteau avec Albert, qui me suivait sans songer  se
justifier de mes soupons, j'y trouvai, devinez qui, Madame?

--Anzoleto!

--Il s'tait prsent comme mon frre, il m'attendait. Je ne sais comment
il avait appris en continuant sa route, que je demeurais l, et que
j'allais pouser Albert; car on le disait dans le pays avant qu'il y et
rien de conclu  cet gard. Soit dpit, soit un reste d'amour, soit amour
du mal, il tait revenu sur ses pas, avec l'intention soudaine de faire
manquer ce mariage, et de m'enlever au comte. Il mit tout en oeuvre pour y
parvenir, prires, larmes, sductions, menaces. J'tais inbranlable en
apparence: mais au fond de mon lche coeur, j'tais trouble, et je ne me
sentais plus matresse de moi-mme. A la faveur du mensonge qui lui avait
servi  s'introduire, et que je n'osai pas dmentir, quoique je n'eusse
jamais parl  Albert de ce frre que je n'ai jamais eu, il resta toute la
journe au chteau. Le soir, le vieux comte nous fit chanter des airs
vnitiens. Ces chants de ma patrie adoptive rveillrent tous les
souvenirs de mon enfance, de mon pur amour, de mes beaux rves, de mon
bonheur pass. Je sentis que j'aimais encore... et que ce n'tait pas
celui que je devais, que je voulais, que j'avais promis d'aimer. Anzoleto
me conjura tout bas de le recevoir la nuit dans ma chambre, et me menaa
d'y venir malgr moi  ses risques et prils, et aux miens surtout. Je
n'avais jamais t que sa soeur, aussi colorait-il son projet des plus
belles intentions. Il se soumettait  mon arrt, il partait  la pointe du
jour; mais il voulait me dire adieu. Je pensai qu'il voulait faire du
bruit dans le chteau, un esclandre; qu'il y aurait quelque scne terrible
avec Albert, que je serais souille par ce scandale. Je pris une
rsolution, dsespre, et je l'excutai. Je fis  minuit un petit paquet
des hardes les plus ncessaires, j'crivis un billet pour Albert, je pris
le peu d'argent que je possdais (et, par parenthse, j'en oubliai la
moiti); je sortis de ma chambre, je sautai sur le cheval de louage qui
avait amen Anzoleto, je payai son guide pour aider ma fuite, je franchis
le pont-levis, et je gagnai la ville voisine. C'tait la premire fois de
ma vie que je montais  cheval. Je fis quatre lieues au galop, puis je
renvoyai le guide, et, feignant d'aller attendre Anzoleto sur la route de
Prague, je donnai  cet homme de fausses indications sur le lieu o mon
prtendu frre devait me retrouver. Je pris la direction de Vienne, et 
la pointe du jour je me trouvai seule,  pied, sans ressources, dans un
pays inconnu, et marchant le plus vite possible pour chapper  ces deux
amours qui me paraissaient galement funestes. Cependant je dois dire
qu'au bout de quelques heures, le fantme du perfide Anzoleto s'effaa de
mon me pour n'y jamais rentrer, tandis que l'image pure de mon noble
Albert me suivit, comme une gide et une promesse d'avenir,  travers les
dangers et les fatigues de mon voyage.

--Et pourquoi allais-tu  Vienne plutt qu' Venise?

--Mon matre Porpora venait d'y arriver, amen par notre ambassadeur qui
voulait lui faire rparer sa fortune puise, et retrouver son ancienne
gloire plie et dcourage devant les succs de novateurs plus heureux. Je
fis heureusement la rencontre d'un excellent enfant, dj musicien plein
d'avenir, qui, en passant par le Boehmer-Wald, avait entendu parler de moi,
et s'tait imagin de venir me trouver pour me demander ma protection
auprs du Porpora. Nous revnmes ensemble  Vienne,  pied, souvent bien
fatigus, toujours gais, toujours amis et frres. Je m'attachai d'autant
plus  lui qu'il ne songea pas  me faire la cour, et que je n'eus pas
moi-mme la pense qu'il put y songer. Je me dguisai en garon, et je
jouai si bien mon rle, que je donnai lieu  toutes sortes de mprises
plaisantes; mais il y en eut une qui faillit nous tre funeste  tous
deux. Je passerai les autres sous silence, pour ne pas trop prolonger ce
rcit, et je mentionnerai seulement celle-l parce que je sais qu'elle
intressera Votre Altesse, beaucoup plus que tout le reste de mon histoire.




VIII.


--Je devine que tu vas me parler de _lui_, dit la princesse en cartant
les bougies pour mieux voir la narratrice, et en posant ses deux coudes
sur la table.

--En descendant le cours de la Moldaw, sur la frontire bavaroise, nous
fmes enlevs par des recruteurs au service du roi votre frre, et flatts
de la riante esprance de devenir fifre et tambour, Haydn et moi, dans les
glorieuses armes de Sa Majest.

--Toi, tambour? s'cria la princesse en clatant de rire. Ah! si de Kleist
t'avait vue ainsi, je gage que tu lui aurais tourn la tte. Mon frre
t'et pris pour son page, et Dieu sait quels ravages tu eusses faits dans
le coeur de nos belles dames. Mais que parles-tu d'Haydn? Je connais ce
nom-l; j'ai reu dernirement de la musique de ce Haydn, je me le
rappelle, et c'est de la bonne musique. Ce n'est pas l'enfant dont tu
parles?

--Pardonnez-moi, Madame, c'est un garon d'une vingtaine d'annes, qui a
l'air d'en avoir quinze. C'est mon compagnon de voyage, c'tait mon ami
sincre et fidle. A la lisire d'un petit bois o nos ravisseurs
s'arrtrent pour djeuner, nous primes la fuite; on nous poursuivit, nous
courmes comme des livres, et nous emes le bonheur d'atteindre un
carrosse de voyage qui renfermait le noble et beau Frdric de Trenck, et
un ci-devant conqurant, le comte Hoditz de Roswald.

--Le mari de ma tante la margrave de Culmbach? s'cria la princesse:
encore un mariage d'amour, de Kleist! c'est, au reste, la seule chose
honnte et sage que ma grosse tante ait faite en sa vie. Comment est-il,
ce comte Hoditz?

Consuelo allait entreprendre un portrait dtaill du chtelain de Roswald;
mais la princesse l'interrompit pour lui faire mille questions sur Trenck,
sur le costume qu'il portait ce jour-l, sur les moindres dtails; et
lorsque Consuelo lui raconta comme quoi Trenck avait vol  sa dfense,
comme quoi il avait failli tre atteint d'une balle, comme quoi enfin il
avait mis en fuite les brigands, et dlivr un malheureux dserteur qu'ils
emmenaient pieds et poings lis dans leur carriole, il fallut qu'elle
recomment, qu'elle expliqut les moindres circonstances, et qu'elle
rapportt les paroles les plus indiffrentes. La joie et l'attendrissement
de la princesse furent au comble lorsqu'elle apprit que Trenck et le comte
Hoditz ayant emmen les deux jeunes voyageurs dans leur voiture, le baron
n'avait fait aucune attention  Consuelo, qu'il n'avait cess de regarder
un portrait cach dans son sein, de soupirer, et de parler au comte d'un
amour mystrieux pour une personne haut place qui faisait le bonheur et
le dsespoir de sa vie.

Quand il fut permis  Consuelo de passer outre, elle raconta que le comte
Hoditz, ayant devin son sexe  Passaw, avait voulu se prvaloir un peu
trop de la protection qu'il lui avait accorde, et qu'elle s'tait sauve
avec Haydn pour reprendre son voyage modeste et aventureux, sur un bateau
qui descendait le Danube.

Enfin, elle raconta de quelle manire, en jouant du pipeau, tandis que
Haydn, muni de son violon, faisait danser les paysans pour avoir de quoi
dner, elle tait arrive, un soir,  un joli prieur, toujours dguise,
et se donnant pour le signor Bertoni, musicien ambulant et _zingaro_ de
son mtier.

L'hte de ce prieur tait, dit-elle, un mlomane passionn, de plus un
homme d'esprit et un coeur excellent. Il nous prit, moi particulirement,
en grande amiti, et voulut mme m'adopter, me promettant un joli bnfice,
si je voulais prendre seulement les ordres mineurs. Le sexe masculin
commenait  me lasser. Je ne me sentais pas plus de got pour la tonsure
que pour le tambour: mais un vnement bizarre me fit prolonger un peu mon
sjour chez cet aimable hte. Une voyageuse, qui courait la poste, fut
prise des douleurs de l'enfantement  la porte du prieur, et y accoucha
d'une petite fille qu'elle abandonna le lendemain matin et que je
persuadai au bon chanoine d'adopter  ma place. Elle fut nomme Angle, du
nom de son pre Anzoleto; et madame Corilla, sa mre, alla briguer 
Vienne un engagement au thtre de la cour. Elle l'obtint,  mon
exclusion. M. le prince de Kaunitz la prsenta  l'impratrice
Marie-Thrse comme une respectable veuve; et je fus rejete, comme
accuse et vhmentement souponne d'avoir de l'amour pour Joseph Haydn,
qui recevait les leons du Porpora, et qui demeurait dans la mme maison
que nous.

Consuelo dtailla son entrevue avec la grande impratrice. La princesse
tait fort curieuse, d'entendre parler de cette femme extraordinaire,  la
vertu de laquelle on ne voulait point croire  Berlin, et  qui l'on
donnait pour amants le prince de Kaunitz, le docteur Van Swieten et le
pote Mtastase.

Consuelo raconta enfin sa rconciliation avec la Corilla,  propos
d'Angle, et son dbut, dans les premiers rles, au thtre imprial,
grce  un remord de conscience et  un lan gnreux de cette fille
singulire. Puis elle dit les relations de noble et douce amiti qu'elle
avait eues avec le baron de Trenck, chez l'ambassadeur de Venise, et
rapporta minutieusement qu'en recevant les adieux de cet aimable jeune
homme elle tait convenue avec lui d'un moyen de s'entendre, si la
perscution du roi de Prusse venait  en faire natre la ncessit. Elle
parla du cahier de musique dont les feuillets devaient servir d'enveloppe
et de signature aux lettres qu'il lui ferait parvenir, au besoin, pour
l'objet de ses amours, et elle expliqua comment elle avait t claire
rcemment, par un de ces feuillets, sur l'importance de l'crit
cabalistique qu'elle avait remis  la princesse.

On pense bien que ces explications prirent plus de temps que le reste du
rcit. Enfin, la Porporina, ayant dit son dpart de Vienne avec le Porpora,
et de quelle manire elle avait rencontr le roi de Prusse, sous l'habit
d'un simple officier et sous le nom du baron de Kreutz, au chteau
merveilleux de Roswald, en Moravie, elle fut oblige de mentionner le
service capital qu'elle avait rendu au monarque sans le connatre.

Voil ce que je suis curieuse d'apprendre, dit madame de Kleist. M. de
Poelnitz, qui babille volontiers, m'a confi que dernirement  souper
Sa Majest avait dclar  ses convives que son amiti pour la belle
Porporina avait des causes plus srieuses qu'une simple amourette.

--J'ai fait une chose bien simple, pourtant, rpondit madame de
Rudolstadt. J'ai us de l'ascendant que j'avais sur un malheureux
fanatique pour l'empcher d'assassiner le roi. Karl, ce pauvre gant
bohmien, que le baron de Trenck avait arrach des mains des recruteurs en
mme temps que moi, tait entr au service du comte Hoditz. Il venait de
reconnatre le roi; il voulait venger sur lui la mort de sa femme et de
son enfant, que la misre et le chagrin avaient tus  la suite de son
second enlvement. Heureusement cet homme n'avait pas oubli que j'avais
contribu aussi  son salut, et que j'avais donn quelques secours  sa
femme. Il se laissa convaincre et ter le fusil des mains. Le roi, cach
dans un pavillon voisin, entendit tout, ainsi qu'il me l'a dit depuis, et,
de crainte que son assassin n'et quelque retour de fureur, il prit, pour
s'en aller, un autre chemin que celui o Karl s'tait propos de
l'attendre. Le roi voyageait seul  cheval, avec M. de Buddenbrock; il est
donc fort probable qu'un habile tireur comme Karl,  qui, le matin,
j'avais vu abattre trois fois le pigeon sur un mt dans la fte que le
comte Hoditz nous avait donne, n'aurait pas manqu son coup.

--Dieu sait, dit la princesse d'un air rveur, quels changements ce
malheur aurait amens dans la politique europenne et dans le sort des
individus! Maintenant, ma chre Rudolstadt, je crois que je sais trs-bien
le reste de ton histoire jusqu' la mort du comte Albert.  Prague, tu as
rencontr son oncle le baron, qui t'a amene au chteau des Gants pour le
voir mourir d'tisie, aprs t'avoir pouse au moment de rendre le dernier
soupir. Tu n'avais donc pas pu te dcider  l'aimer?

--Hlas! Madame, je l'ai aim trop tard, et j'ai t bien cruellement
punie de mes hsitations et de mon amour pour le thtre. Force, par mon
matre Porpora, de dbuter  Vienne, trompe par lui sur les dispositions
d'Albert, dont il avait supprim les dernires lettres, et que je croyais
guri de son fatal amour, je m'tais laiss entraner par les prestiges de
la scne, et j'avais fini, en attendant que je fusse engage  Berlin, par
jouer  Vienne avec une sorte d'ivresse.

--Et avec gloire! dit la princesse; nous savons cela.

--Gloire misrable et funeste, reprit Consuelo. Ce que Votre Altesse ne
sait point, c'est qu'Albert tait venu secrtement  Vienne, qu'il m'avait
vue jouer; qu'attach  tous mes pas, comme une ombre mystrieuse, il
m'avait entendue avouer  Joseph Haydn, dans la coulisse, que je ne
saurais pas renoncer  mon art sans un affreux regret. Cependant j'aimais
Albert! je jure devant Dieu que j'avais reconnu en moi qu'il m'tait
encore plus impossible de renoncer  lui qu' ma vocation, et que je lui
avais crit pour le lui dire: mais le Porpora, qui traitait cet amour de
chimre et de folie, avait surpris et brl ma lettre. Je retrouvai Albert
dvor par une rapide consomption; je lui donnai ma foi, et ne pus lui
rendre la vie. Je l'ai vu sur son lit de parade, vtu comme un seigneur
des anciens jours, beau dans les bras de la mort, et le front serein comme
celui de l'ange du pardon; mais je n'ai pu l'accompagner jusqu' sa
dernire demeure. Je l'ai laiss dans la chapelle ardente du chteau des
Gants, sous la garde de Zdenko, ce pauvre prophte insens, qui m'a tendu
la main en riant, et en se rjouissant du tranquille sommeil de son ami.
Lui, du moins, plus pieux et plus fidle que moi, l'a dpos dans la tombe
de ses pres, sans comprendre qu'il ne se relverait plus de ce lit de
repos! Et moi, je suis partie, entrane par le Porpora, ami dvou mais
farouche, coeur paternel mais inflexible, qui me criait aux oreilles
jusque sur le cercueil de mon mari: Tu dbutes samedi prochain dans les
_Virtuoses ridicules!_

--trange vicissitude, en effet, d'une vie d'artiste! dit la princesse en
essuyant une larme; car la Porporina sanglotait en achevant son histoire:
mais tu ne me dis pas, chre Consuelo, le plus beau trait de ta vie, et
c'est de quoi Supperville m'a informe avec admiration. Pour ne pas
affliger la vieille chanoinesse et ne pas te dpartir de ton
dsintressement romanesque, tu as renonc  ton titre,  ton douaire, 
ton nom; tu as demand le secret  Supperville et au Porpora, seuls
tmoins de ce mariage prcipit, et tu es venue ici, pauvre comme devant,
Zingarella comme toujours...

--Et artiste  jamais! rpondit Consuelo, c'est--dire indpendante,
vierge, et morte  tout sentiment d'amour, telle enfin que le Porpora me
reprsentait sans cesse le type idal de la prtresse des Muses! Il l'a
emport, mon terrible matre et me voil arrive au point o il voulait.
Je ne crois point que j'en sois plus heureuse, ni que j'en vaille mieux.
Depuis que je n'aime plus et que je ne me sens plus capable d'aimer, je ne
sens plus le feu de l'inspiration ni les motions du thtre. Ce climat
glac et cette atmosphre de la cour me jettent dans un morne abattement.
L'absence du Porpora, l'espce d'abandon o je me trouve, et la volont du
roi qui prolonge mon engagement contre mon gr... je puis vous l'avouer,
n'est-ce pas, Madame?

--J'aurais d le deviner! Pauvre enfant, on te croit fire de l'espce de
prfrence dont le roi t'honore; mais tu es sa prisonnire et son esclave,
comme moi, comme toute sa famille, comme ses favoris, comme ses soldats,
comme ses pages, comme ses petits chiens.  prestige de la royaut,
aurole des grands princes! que tu es maussade  ceux dont la vie s'puise
 te fournir de rayons et de lumire! Mais, chre Consuelo, tu as encore
bien des choses  me dire, et ce ne sont pas celles qui m'intressent le
moins. J'attends de ta sincrit que tu m'apprennes positivement en quels
termes tu es avec mon frre, et je la provoquerai par la mienne. Croyant
que tu tais sa matresse, et me flattant que tu pourrais obtenir de lui
la grce de Trenck, je t'avais recherche pour remettre notre cause entre
tes mains. Maintenant que, grce au ciel, nous n'avons plus besoin de toi
pour cela, et que je suis heureuse de t'aimer pour toi-mme, je crois que
tu peux me dire tout sans te compromettre, d'autant plus que les affaires
de mon frre ne me paraissent pas bien avances avec toi.

--La manire dont vous vous exprimez sur ce chapitre me fait frmir,
Madame, rpondit Consuelo en plissant. Il y a huit jours seulement que
j'entends chuchoter autour de moi d'un air srieux sur cette prtendue
inclination du roi _notre matre_ pour sa triste et tremblante sujette.
Jusque-l je n'avais jamais vu de possible entre lui et moi qu'une
causerie enjoue, bienveillante de sa part, respectueuse de la mienne. Il
m'a tmoign de l'amiti et une reconnaissance trop grande pour la
conduite si simple que j'ai tenue  Roswald. Mais de l  l'amour, il y a
un abme, et j'espre bien que sa pense ne l'a pas franchi.

--Moi, je crois le contraire. Il est brusque, taquin et familier avec toi;
il te parle comme  un petit garon, il te passe la main sur la tte comme
 ses lvriers; il affecte devant ses amis, depuis quelques jours, d'tre
moins amoureux de toi que de qui ce soit. Tout cela prouve qu'il est en
train de le devenir. Je le connais bien, moi; je te rponds qu'avant peu
il faudra te prononcer. Quel parti prendras-tu? Si tu lui rsistes, tu es
perdue; si tu lui cdes, tu l'es encore plus. Que feras-tu, le cas chant?

--Ni l'un ni l'autre, Madame; je ferai comme ses recrues, je dserterai.

--Cela n'est pas facile, et je n'en ai gure envie, car je m'attache  toi
singulirement, et je crois que je mettrais les recruteurs encore une fois
 tes trousses plutt que de te voir partir. Allons, nous chercherons un
moyen. Le cas est grave et demande rflexion. Raconte-moi tout ce qui
s'est pass depuis la mort du comte Albert.

--Quelques faits bizarres et inexplicables au milieu d'une vie monotone et
sombre. Je vous les dirai tels qu'ils sont, et Votre Altesse m'aidera
peut-tre  les comprendre.

--J'essaierai,  condition que tu m'appelleras Amlie, comme tout 
l'heure. Il n'est pas minuit, et je ne veux tre Altesse que demain au
grand jour.

La Porporina reprit son rcit en ces termes:

J'ai dj racont  madame de Kleist, lorsqu'elle m'a fait l'honneur de
venir chez moi pour la premire fois, que j'avais t spare du Porpora
en arrivant de Bohme,  la frontire prussienne. J'ignore encore
aujourd'hui si le passe-port de mon matre n'tait pas en rgle, ou si le
roi avait devanc notre arrive par un de ces ordres dont la rapidit
tient du prodige, pour interdire au Porpora l'entre de ses tats. Cette
pense, peut-tre coupable, m'tait venue d'abord; car je me souvenais de
la lgret brusque et de la sincrit frondeuse que le Porpora avait
mises  dfendre l'honneur de Trenck et  blmer la duret du roi,
lorsqu' un souper chez le comte Hoditz, en Moravie, le roi, se donnant
pour le baron de Kreutz, nous avait annonc lui-mme la prtendue trahison
de Trenck et sa rclusion  Glatz...

--En vrit! s'cria la princesse; c'est  propos de Trenck que matre
Porpora a dplu au roi?

--Le roi ne m'en a jamais reparl, et j'ai craint de l'en faire souvenir.
Mais il est certain que, malgr mes prires et les promesses de Sa Majest,
le Porpora n'a jamais t rappel.

--Et il ne le sera jamais, reprit Amlie, car le roi n'oublie rien et ne
pardonne jamais la franchise quand elle blesse son amour-propre. Le
Salomon du Nord hait et perscute quiconque doute de l'infaillibilit de
ses jugements; surtout quand son arrt n'est qu'une feinte grossire, un
odieux prtexte pour se dbarrasser d'un ennemi. Ainsi, fais-en ton deuil,
mon enfant, tu ne reverras jamais le Porpora  Berlin.

--Malgr le chagrin que j'prouve de son absence, je ne dsire plus le
voir ici, Madame; et je ne ferai plus de dmarches pour que le roi lui
pardonne. J'ai reu ce matin une lettre de mon matre qui m'annonce la
rception d'un opra de lui au thtre imprial de Vienne. Aprs mille
traverses, il est donc enfin arriv  son but, et la pice va tre mise 
l'tude. Je songerais bien plutt dsormais  le rejoindre qu' l'attirer;
mais je crains fort, de ne pas tre plus libre de sortir d'ici que je n'ai
t libre de n'y pas entrer.

--Que veux-tu dire?

--A la frontire, lorsque je vis que l'on forait mon matre  remonter en
voiture et  retourner sur ses pas, je voulus l'accompagner et renoncer 
mon engagement avec Berlin. J'tais tellement indigne de la brutalit et
de l'apparente mauvaise foi d'une telle rception, que j'aurais pay le
ddit en travaillant  la sueur de mon front, plutt que de pntrer plus
avant dans un pays si despotiquement rgi. Mais au premier tmoignage que
je donnai de mes intentions, je fus somme par l'officier de police de
monter dans une autre chaise de poste qui fut amene et attele en un clin
d'oeil; et comme je me vis entoure de soldats bien dtermins  m'y
contraindre, j'embrassai mon matre, en pleurant, et je pris le parti de
me laisser conduire  Berlin, o j'arrivai, brise de fatigue et de
douleur,  minuit. On me dposa tout prs du palais, non loin de l'Opra,
dans une jolie maison appartenant au roi, et dispose de manire  ce que
j'y fusse loge absolument seule. J'y trouvai des domestiques  mes ordres
et un souper tout prpar. J'ai su que M. de Poelnitz avait reu l'ordre
de tout disposer pour mon arrive. J'y tais  peine installe, lorsqu'on
me fit demander de la part du baron de Kreutz si j'tais visible. Je
m'empressai de le recevoir, impatiente que j'tais de me plaindre  lui de
l'accueil fait au Porpora, et de lui en demander la rparation. Je feignis
donc de ne pas savoir que le baron de Kreutz tait Frdric II. Je pouvais
l'ignorer. Le dserteur Karl, en me confiant son projet de l'assassiner,
comme officier suprieur prussien, ne me l'avait pas nomm, et je ne
l'avais appris que de la bouche du comte Hoditz, aprs que le roi eut
quitt Roswald. Il entra d'un air riant et affable que je ne lui avais pas
vu sous son incognito. Sous son pseudonyme, et en pays tranger, il tait
un peu gn. A Berlin, il me sembla avoir retrouv toute la majest de son
rle, c'est--dire la bont protectrice et la douceur gnreuse dont il
sait si bien orner dans l'occasion sa toute-puissance. Il vint  moi en me
tendant la main et en me demandant si je me souvenais de l'avoir vu
quelque part. Oui, monsieur le baron, lui rpondis-je, et je me souviens
que vous m'avez offert et promis vos bons services  Berlin, si je venais
 en avoir besoin. Alors je lui racontai avec vivacit ce qui m'tait
arriv  la frontire, et je lui demandai s'il ne pouvait pas faire
parvenir au roi la demande d'une rparation pour cet outrage fait  un
matre illustre et pour cette contrainte exerce envers moi.--Une
rparation! rpondit le roi en souriant avec malice, rien que cela? M.
Porpora voudrait-il appeler en champ clos le roi de Prusse! et
mademoiselle Porporina exigerait peut-tre qu'il mt un genou en terre
devant elle!

Cette raillerie augmenta mon dpit: Votre Majest peut ajouter l'ironie 
ce que j'ai dj souffert, rpondis-je, mais j'aimerais mieux avoir  la
bnir qu' la craindre.

Le roi me secoua le bras un peu rudement: Ah! vous jouez aussi au plus
fin, dit-il en attachant ses yeux pntrants sur les miens: je vous
croyais simple et pleine de droiture, et voil que vous me connaissiez
parfaitement bien  Roswald?--Non, Sire, rpondis-je, je ne vous
connaissais pas, et plt au ciel que je ne vous eusse jamais connu!--Je
n'en puis dire autant, reprit-il avec douceur; car sans vous, je serais
peut-tre rest dans quelque foss du parc de Roswald. Le succs des
batailles n'est point une gide contre la balle d'un assassin, et je
n'oublierai jamais que si le destin de la Prusse est encore entre mes
mains, c'est  une bonne petite me, ennemie des lches complots que je le
dois. Ainsi, ma chre Porporina, votre mauvaise humeur ne me rendra point
ingrat. Calmez-vous, je vous prie, et racontez-moi bien ce dont vous avez
 vous plaindre, car jusqu'ici je n'y comprends pas grand'chose.

Soit que le roi feignt de ne rien savoir, soit qu'en effet les gens de
sa police eussent cru voir quelque dfaut de forme dans les papiers de mon
matre, il couta mon rcit avec beaucoup d'attention, et me dit ensuite
de l'air calme d'un juge qui ne veut pas se prononcer  la lgre:
J'examinerai tout cela, et vous en rendrai bon compte; je serais fort
surpris que mes gens eussent cherch noise, sans motif,  un voyageur en
rgle. Il faut qu'il y ait quelque malentendu. Je le saurai! soyez
tranquille, et si quelqu'un a outre-pass son mandat, il sera puni.--Sire,
ce n'est pas l ce que je demande. Je vous demande le rappel du Porpora.

--Et je vous le promets, rpondit-il. Maintenant, prenez un air moins
sombre, et racontez-moi comment vous avez dcouvert le secret de mon
incognito.

Je causai alors librement avec le roi, et je le trouvai si bon, si aimable,
si sduisant par la parole, que j'oubliai toutes les prventions que
j'avais contre lui, pour n'admirer que son esprit  la fois judicieux et
brillant, ses manires aises dans la bienveillance que je n'avais pas
trouves chez Marie-Thrse; enfin, la dlicatesse de ses sentiments sur
toutes les matires auxquelles il toucha dans la conversation. coutez,
me dit-il en prenant son chapeau pour sortir. J'ai un conseil d'ami  vous
donner ds votre arrive ici; c'est de ne parler  qui que ce soit du
service que vous m'avez rendu, et de la visite que je vous ai faite ce
soir. Bien qu'il n'y ait rien que de fort honorable pour nous deux dans
mon empressement  vous remercier, cela donnerait lieu  une ide
trs-fausse des relations d'esprit et d'amiti que je dsire avoir avec
vous. On vous croirait avide de ce que, dans le langage des cours, on
appelle la faveur du matre. Vous seriez un objet de mfiance pour les uns,
et de jalousie pour les autres. Le moindre inconvnient serait de vous
attirer une nue de solliciteurs qui voudraient faire de vous le canal de
leurs sottes demandes; et comme vous auriez sans doute le bon esprit de ne
pas vouloir jouer ce rle, vous seriez en butte  leur obsession ou  leur
inimiti.--Je promets  Votre Majest, rpondis-je, d'agir comme elle
vient de me l'ordonner.--Je ne vous ordonne rien, Consuelo, reprit-il;
mais je compte sur votre sagesse et sur votre droiture. J'ai vu en vous,
du premier coup d'oeil, une belle me et un esprit juste; et c'est parce
que je dsirais faire de vous la perle fine de mon dpartement des
beaux-arts, que j'avais envoy, du fond de la Silsie, l'ordre de vous
fournir une voiture  mes frais pour vous amener de la frontire, ds que
vous vous y prsenteriez. Ce n'est pas ma faute si on vous en a fait une
espce de prison roulante, et si on vous a spare de votre protecteur. En
attendant qu'on vous le rende, je veux le remplacer, si vous me trouvez
digne de la mme confiance et du mme attachement que vous avez pour
lui.

J'avoue, _ma chre Amlie_, que je fus vivement touche de ce langage
paternel et de cette amiti dlicate. Il s'y mla peut-tre un peu
d'orgueil; et les larmes me vinrent aux yeux, lorsque le roi me tendit la
main en me quittant. Je faillis la lui baiser, comme c'tait sans doute
mon devoir; mais puisque je suis en train de me confesser, je dois dire
qu'au moment de le faire, je me sentis saisie de terreur et comme
paralyse par le froid de la mfiance. Il me sembla que le roi me cajolait
et flattait mon amour-propre, pour m'empcher de raconter cette scne de
Roswald, qui pouvait produire, dans quelques esprits, une impression
contraire  sa politique. Il me sembla aussi qu'il craignait le ridicule
d'avoir t bon et reconnaissant envers moi. Et puis, tout  coup, en
moins d'une seconde, je me rappelai le terrible rgime militaire de la
Prusse, dont le baron Trenck m'avait informe minutieusement; la frocit
des recruteurs, les malheurs de Karl, la captivit de ce noble Trenck, que
j'attribuais  la dlivrance du pauvre dserteur; les cris d'un soldat que
j'avais vu battre, le matin, en traversant un village; et tout ce systme
despotique qui fait la force et la gloire du grand Frdric. Je ne pouvais
plus le har personnellement; mais dj je revoyais en lui ce matre
absolu, cet ennemi naturel des coeurs simples qui ne comprennent pas la
ncessit des lois inhumaines, et qui ne sauraient pntrer les arcanes
des empires.




IX.


Depuis ce jour, continua la Porporina, je n'ai pas revu le roi chez moi;
mais il m'a mande quelquefois  Sans-Souci, o j'ai mme pass plusieurs
jours de suite avec mes camarades Porporino ou Conciolini; et ici, pour
tenir le clavecin  ses petits concerts et accompagner le violon de M.
Graun, ou celui de Benda, ou la flte de M. Quantz, ou enfin le roi
lui-mme.

--Ce qui est beaucoup moins agrable que d'accompagner les prcdents, dit
la princesse de Prusse; car je sais par exprience que mon cher frre,
lorsqu'il fait de fausses notes ou lorsqu'il manque  la mesure, s'en
prend  ses concertants et leur cherche noise.

--Il est vrai, reprit la Porporina; et son habile matre, M. Quantz
lui-mme, n'a pas toujours t  l'abri de ses petites injustices. Mais Sa
Majest, lorsqu'elle s'est laiss entraner de la sorte, rpare bientt
son tort par des actes de dfrence et des louanges dlicates qui versent
du baume sur les plaies de l'amour-propre. C'est ainsi que par un mot
affectueux, par une simple exclamation admirative, il russit  se faire
pardonner ses durets et ses emportements, mme par les artistes, les gens
les plus susceptibles du monde.

--Mais toi, aprs tout ce que tu savais de lui, et avec ta droiture
modeste, pouvais-tu te laisser fasciner par ce basilic?

--Je vous avouerai, Madame, que j'ai subi bien souvent son ascendant sans
m'en apercevoir. Comme ces petites ruses m'ont toujours t trangres,
j'en suis toujours dupe, et ce n'est que par rflexion que je les devine
aprs coup. J'ai revu aussi le roi fort souvent sur le thtre, et mme
dans ma loge quelquefois, aprs la reprsentation. Il s'est toujours
montr paternel envers moi. Mais je ne me suis jamais trouve seule avec
lui que deux ou trois fois dans les jardins de Sans-Souci, et je dois
confesser que c'tait aprs avoir pi l'heure de sa promenade et m'tre
place sur son chemin tout exprs. Il m'appelait alors ou venait
courtoisement  ma rencontre, et je saisissais l'occasion par les cheveux
pour lui parler du Porpora et renouveler ma requte. J'ai toujours reu
les mmes promesses, sans en voir jamais arriver les rsultats. Plus tard,
j'ai chang de tactique, et j'ai demand la permission de retourner 
Vienne; mais le roi a cout ma prire tantt avec des reproches
affectueux, tantt avec une froideur glaciale, et le plus souvent avec une
humeur assez marque. Cette dernire tentative n'a pas t, en somme, plus
heureuse que les autres; et mme, quand le roi m'avait rpondu schement:
Parlez, mademoiselle, vous tes libre, je n'obtenais ni rglement de
comptes, ni passe-port, ni permission de voyager. Les choses en sont
restes l, et je ne vois plus de ressources que dans la fuite, si ma
position ici me devient trop difficile  supporter. Hlas! Madame, j'ai
t souvent blesse du peu de got de Marie-Thrse pour la musique; je ne
me doutais pas alors qu'un roi mlomane ft bien plus  redouter qu'une
impratrice sans oreille.

Je vous ai racont en gros toutes mes relations avec Sa Majest. Jamais
je n'ai eu lieu de redouter ni mme de souponner ce caprice que Votre
Altesse veut lui attribuer de m'aimer. Seulement j'ai eu l'orgueil
quelquefois de penser que, grce  mon petit talent musical et  cette
circonstance romanesque o j'ai eu le bonheur de prserver sa vie, le roi
avait pour moi une espce d'amiti. Il me l'a dit souvent et avec tant de
grce, avec un air d'abandon si sincre; il a paru prendre,  causer avec
moi, un plaisir si empreint de bonhomie, que je me suis habitue,  mon
insu peut-tre, et  coup sr bien malgr moi,  l'aimer aussi d'une
espce d'amiti. Le mot est bizarre et sans doute dplac dans ma bouche
mais le sentiment de respect affectueux et de confiance craintive que
m'inspirent la prsence, le regard, la voix et les douces paroles de ce
royal basilic, comme vous l'appelez, est aussi trange que sincre. Nous
sommes ici pour tout dire, et il est convenu que je ne me gnerai en rien;
eh bien, je dclare que le roi me fait peur, et presque horreur, quand je
ne le vois pas et que je respire l'air rarfi de son empire; mais que,
lorsque je le vois, je suis sous le charme, et prte  lui donner toute
les preuves de dvouement qu'une fille craintive, mais pieuse, peut donner
 un pre rigide, mais bon.

--Tu me fais trembler, s'cria la princesse; bon Dieu! si tu allais te
laisser dominer ou enjler au point de trahir notre cause?

--Oh! pour cela, Madame, jamais! soyez sans crainte.
Quand il s'agit de mes amis, ou tout simplement des
autres, je dfie le roi et de plus habiles encore, s'il en
est, de me faire tomber dans un pige.

--Je te crois; tu exerces sur moi, par ton air de franchise, le mme
prestige que tu subis de la part de Frdric. Allons, ne t'meus pas, je
ne vous compare point. Reprends ton histoire, et parle-moi de Cagliostro.
On m'a dit qu' une sance de magie, il t'avait fait voir un mort que je
suppose tre le comte Albert?

--Je suis prte  vous satisfaire, noble Amlie; mais si je me rsous 
vous raconter encore une aventure pnible, que je voudrais pouvoir oublier,
j'ai le droit de vous adresser quelques questions, selon la convention
que nous avons faite.

--Je suis prte  te rpondre.

--Eh bien, Madame, croyez-vous que les morts puissent sortir du tombeau,
ou du moins qu'un reflet de leur figure, anime par l'apparence de la vie,
puisse tre voqu au gr des magiciens et s'emparer de notre imagination
au point de se reproduire ensuite devant nos yeux, et de troubler notre
raison?

--La question est fort complique, et tout ce que je puis rpondre, c'est
que je ne crois  rien de ce qui est impossible. Je ne crois pas plus au
pouvoir de la magie qu' la rsurrection des morts. Quant  notre pauvre
folle d'imagination, je la crois capable de tout.

--Votre Altesse... pardon; ton Altesse ne croit pas  la magie, et
cependant... Mais la question est indiscrte, sans doute?...

--Achve: Et cependant je suis adonne  la magie; cela est connu. Eh
bien, mon enfant, permets-moi de ne te donner l'explication de cette
inconsquence bizarre qu'en temps et lieu. D'aprs le grimoire envoy par
le sorcier Saint-Germain, qui tait en ralit une lettre de Trenck pour
moi, tu peux dj pressentir que cette prtendue ncromancie peut servir
de prtexte  bien des choses. Mais te rvler tout ce qu'elle cache aux
yeux du vulgaire, tout ce qu'elle drobe  l'espionnage des cours et  la
tyrannie des lois, ne serait pas l'affaire d'un instant. Prends patience,
j'ai rsolu de t'initier  tous mes secrets. Tu le mrites mieux que ma
chre de Kleist, qui est un esprit timide et superstitieux. Oui, telle que
tu la vois, cet ange de bont, ce tendre coeur n'a pas le sens commun.
Elle croit au diable, aux sorciers, aux revenants et aux prsages, tout
comme si elle n'avait pas sous les yeux et dans les mains les fils
mystrieux du grand oeuvre. Elle est comme ces alchimistes du temps pass
qui craient patiemment et savamment des monstres, et qui s'effrayaient
ensuite de leur propre ouvrage, jusqu' devenir esclaves de quelque dmon
familier sorti de leur alambic.

--Peut-tre ne serais-je pas plus brave que madame de Kleist, reprit la
Porporina, et j'avoue que j'ai par devers moi un chantillon du pouvoir,
sinon de l'infaillibilit de Cagliostro. Figurez-vous qu'aprs m'avoir
promis de me faire voir la personne  laquelle je pensais, et dont il
prtendait lire apparemment le nom dans mes yeux, il m'en montra une autre;
et encore, en me la montrant vivante, il parut ignorer compltement
qu'elle ft morte. Mais malgr cette double erreur, il ressuscita devant
mes yeux l'poux que j'ai perdu, ce qui sera  jamais pour moi une nigme
douloureuse et terrible.

--Il t'a montr un fantme quelconque, et c'est ton imagination qui a fait
tous les frais.

--Mon imagination n'tait nullement en jeu, je puis vous l'affirmer. Je
m'attendais  voir dans une glace, ou derrire une gaze, quelque portrait
de matre Porpora; car j'avais parl de lui plusieurs fois  souper, et,
en dplorant tout haut son absence, j'avais remarqu que M. Cagliostro
faisait beaucoup d'attention  mes paroles. Pour lui rendre sa tche plus
facile, je choisis, dans ma pense, la figure du Porpora, pour le sujet de
l'apparition; et je l'attendis de pied ferme, ne prenant point jusque-l
cette preuve au srieux. Enfin, s'il est un seul moment dans ma vie, o
je n'aie point pens  M. de Rudolstadt, c'est prcisment celui-l. M.
Cagliostro, me demanda en entrant dans son laboratoire magique avec moi,
si je voulais consentir  me laisser bander les yeux et  le suivre en le
tenant par la main. Comme je le savais homme de bonne compagnie, je
n'hsitai point  accepter son offre, et j'y mis seulement la condition
qu'il ne me quitterait pas un instant. J'allais prcisment, me dit-il,
vous adresser la prire de ne point vous loigner de moi d'un pas, et de
ne point quitter ma main, quelque chose qui arrive, quelque motion que
vous veniez  prouver. Je le lui promis, mais une simple affirmation ne
le satisfit pas. Il me fit solennellement jurer que je ne ferais pas un
geste, pas une exclamation, enfin que je resterais muette et impassible
pendant l'apparition. Ensuite il mit son gant, et, aprs m'avoir couvert
la tte d'un capuchon de velours noir, qui me tombait jusque sur les
paules, il me fit marcher pendant environ cinq minutes sans que
j'entendisse ouvrir ou fermer aucune porte. Le capuchon m'empchait de
sentir aucun changement dans l'atmosphre; ainsi je ne pus savoir si
j'tais sortie du cabinet, tant il me fit faire de tours et de dtours
pour m'ter l'apprciation de la direction que je suivais. Enfin, il
s'arrta, et d'une main m'enleva le capuchon si lgrement que je ne le
sentis pas. Ma respiration, devenue plus libre, m'apprit seule que j'avais
la libert de regarder; mais je me trouvais dans de si paisses tnbres
que je n'en tais pas plus avance. Peu  peu, cependant, je vis une
toile lumineuse d'abord vacillante et faible, et bientt claire et
brillante, se dessiner devant moi. Elle semblait d'abord trs-loin, et
lorsqu'elle fut entirement claire, elle me parut tout prs. C'tait
l'effet, je pense, d'une lumire plus ou moins intense derrire un
transparent. Cagliostro me fit approcher de l'toile, qui tait perce
dans le mur, et je vis, de l'autre ct de cette muraille, une chambre
dcore singulirement et remplie de bougies places dans un ordre
systmatique. Cette pice avait dans ses ornements et dans sa disposition,
tout le caractre d'un lieu destin aux oprations magiques. Mais je n'eus
pas le loisir de l'examiner beaucoup; mon attention tait absorbe par un
personnage assis devant une table. Il tait seul et cachait sa figure dans
ses mains, comme s'il et t plong dans une profonde mditation. Je ne
pouvais donc voir ses traits, et sa taille tait dguise par un costume
que je n'ai encore vu  personne. Autant que je pus le remarquer, c'tait
une robe, ou un manteau de satin blanc doubl de pourpre, et agraf sur la
poitrine par des bijoux hiroglyphiques en or o je distinguai une rose,
une croix, un triangle, une tte de mort, et plusieurs riches cordons de
diverses couleurs. Tout ce que je pouvais comprendre, c'est que ce n'tait
point l le Porpora. Mais au bout d'une ou deux minutes, ce personnage
mystrieux, que je commenais  prendre pour une statue, drangea
lentement ses mains, et je vis distinctement le visage du comte Albert;
non pas tel que je l'avais vu la dernire fois, couvert des ombres de la
mort, mais anim dans sa pleur, et plein d'me dans sa srnit, tel
enfin que je l'avais vu dans ses plus belles heures de calme et de
confiance. Je faillis laisser chapper un cri, et briser, d'un mouvement
involontaire, la glace qui me sparait de lui. Mais une violente pression
de la main de Cagliostro me rappela mon serment, et m'imprima je ne sais
quelle vague terreur. D'ailleurs, au mme instant, une porte s'ouvrit au
fond de l'appartement o je voyais Albert, et plusieurs personnages
inconnus, vtus  peu prs comme lui, entrrent l'pe  la main. Aprs
avoir fait divers gestes singuliers, comme s'ils eussent jou une
pantomime, ils lui adressrent, chacun  son tour, et d'un ton solennel,
des paroles incomprhensibles. Il se leva, marcha vers eux, et leur
rpondit des paroles galement obscures, et qui n'offraient aucun sens 
mon esprit, quoique je sache aussi bien l'allemand  prsent que ma langue
maternelle. Ce dialogue ressemblait  ceux qu'on entend dans les rves; et
la bizarrerie de cette scne, le merveilleux de cette apparition tenaient
effectivement du songe,  tel point que j'essayai de remuer pour m'assurer
que je ne dormais point. Mais Cagliostro me forait de rester immobile, et
je reconnaissais la voix d'Albert si parfaitement, qu'il m'tait
impossible de douter de la ralit de ce que je voyais. Enfin, emporte
par le dsir de lui parler, j'allais oublier mon serment, lorsque le
capuchon noir retomba sur ma tte. Je l'arrachai violemment, mais l'toile
de cristal s'tait efface, et tout tait replong dans les tnbres. Si
vous faites le moindre mouvement, murmura sourdement Cagliostro d'une voix
tremblante, ni vous ni moi ne reverrons jamais la lumire. J'eus la force
de le suivre et de marcher encore longtemps avec lui en zigzags dans un
vide inconnu. Enfin, lorsqu'il m'ta dfinitivement le capuchon, je me
retrouvai dans son laboratoire clair faiblement, comme il l'tait au
commencement de cette aventure. Cagliostro tait fort ple, et tremblait
encore; car j'avais senti, en marchant avec lui, que son bras tait agit
d'un tressaillement convulsif, et qu'il me faisait aller trs-vite, comme
s'il et t en proie  une grande frayeur. Les premires paroles qu'il me
dit furent des reproches amers sur mon _mangue de loyaut_, et sur les
_dangers pouvantables_ auxquels je l'avais expos en cherchant  violer
mes promesses. J'aurais d me rappeler, ajouta-t-il d'un ton dur et
courrouc, que la parole d'honneur des femmes ne les engage pas, et que
l'on doit bien se garder de cder  leur vaine et tmraire curiosit.

Jusque-l je n'avais pas song  partager la terreur de mon guide.
J'avais t si frappe de l'ide de retrouver Albert vivant, que je ne
m'tais pas demand si cela tait humainement possible. J'avais mme
oubli que la mort m'et  jamais enlev cet ami si prcieux et si cher.
L'motion du magicien me rappela enfin que tout cela tenait du prodige, et
que je venais de voir un spectre. Cependant, ma raison repoussait
l'impossible, et l'cret des reproches de Cagliostro fit passer en moi
une irritation maladive, qui me sauva de la faiblesse: Vous feignez de
prendre au srieux vos propres mensonges, lui dis-je avec vivacit; mais
vous jouez l un jeu bien cruel. Oh! oui, vous jouez avec les choses les
plus sacres, avec la mort mme.--me sans foi et sans force! me
rpondit-il avec emportement, mais avec une expression imposante; vous
croyez  la mort comme le vulgaire, et cependant vous avez eu un grand
matre, un matre qui vous a dit cent fois: _On ne meurt pas, rien ne
meurt, il n'y a pas de mort_. Vous m'accusez de mensonge, et vous semblez
ignorer que le seul mensonge qu'il y ait ici, c'est le nom mme de la mort
dans votre bouche impie. Je vous avoue que cette rponse trange
bouleversa toutes mes penses, et vainquit un instant toutes les
rsistances de mon esprit troubl. Comment cet homme pouvait-il connatre
si bien mes relations avec Albert, et jusqu'au secret de sa doctrine?
Partageait-il sa foi, ou s'en faisait-il une arme pour prendre de
l'ascendant sur mon imagination?

Je restai confuse et atterre. Mais bientt je me dis que cette manire
grossire d'interprter la croyance d'Albert ne pouvait pas tre la mienne,
et qu'il ne dpendait que de Dieu, et non de l'imposteur Cagliostro,
d'voquer la mort ou de rveiller la vie. Convaincue, enfin, que j'tais
la dupe d'une illusion inexplicable, mais dont je trouverais peut-tre le
mot quelque jour, je me levai en louant froidement le sorcier de son
savoir-faire, et en lui demandant, avec un peu d'ironie, l'explication des
discours bizarres que tenaient ses ombres entre elles. L-dessus, il me
rpondit qu'il lui tait impossible de me satisfaire, et que je devais me
contenter d avoir vu _cette personne_ calme et _utilement occupe_. Vous
me demanderiez vainement, ajouta-t-il, quelles sont ses penses et son
action dans la vie. J'ignore d'elle jusqu' son nom. Lorsque vous avez
song  elle en me demandant  la voir, il s'est form entre elle et vous
une communication mystrieuse que mon pouvoir a su rendre efficace
jusqu'au point de l'amener devant vous. Ma science ne va pas au
del.--Votre science, lui dis-je, ne va pas mme jusque-l, car j'avais
pens  matre Porpora, et ce n'est pas matre Porpora que votre pouvoir a
voqu.--Je n'en sais rien, rpondit-il avec un srieux effrayant; je ne
veux pas le savoir. Je n'ai rien vu, ni dans votre pense, ni dans le
tableau magique. Ma raison ne supporterait pas de pareils spectacles, et
j'ai besoin de conserver toute ma lucidit pour exercer ma puissance. Mais
les lois de la science sont infaillibles, et il faut bien que, sans en
avoir conscience peut-tre, vous ayez pens  un autre qu'au Porpora,
puisque ce n'est pas lui que vous avez vu.

--Voil bien les belles paroles de cette espce de fous! dit la princesse
en haussant les paules. Chacun d'eux a sa manire de procder; mais tous,
au moyen d'un certain raisonnement captieux qu'on pourrait appeler la
logique de la dmence, s'arrangent pour ne jamais rester court et pour
embrouiller par de grands mots les ides d'autrui.

--Les miennes l'taient  coup sr, reprit Consuelo, et je n'avais plus la
facult d'analyser. Cette apparition d'Albert, vraie ou fausse, me fit
sentir plus vivement la douleur de l'avoir perdu  jamais, et je fondis en
larmes. Consuelo! me dit le magicien d'un ton solennel, en m'offrant la
main pour sortir (et vous pensez bien que mon nom vritable, inconnu ici 
tout le monde, fut une nouvelle surprise pour moi, en passant par sa
bouche), vous avez de grandes fautes  rparer, et j'espre que vous ne
ngligerez rien pour reconqurir la paix de votre conscience. Je n'eus
pas la force de rpondre. J'essayai en vain de cacher mes pleurs  mes
camarades, qui m'attendaient avec impatience dans le salon voisin. J'tais
plus impatiente encore de me retirer; et ds que je fus seule, aprs avoir
donn un libre cours  ma douleur, je passai la nuit  me perdre en
rflexions et en commentaires sur les scnes de cette fatale soire. Plus
je cherchais  la comprendre, plus je m'garais dans un ddale
d'incertitudes; et je dois avouer que mes suppositions furent souvent plus
folles et plus maladives que ne l'et t une crdulit aveugle aux
oracles de la magie. Fatigue de ce travail sans fruit, je rsolus de
suspendre mon jugement jusqu' ce que la lumire se ft. Mais depuis ce
temps je restai impressionnable, sujette aux vapeurs, malade d'esprit et
profondment triste. Je ne ressentis pas plus vivement que je ne l'avais
fait jusque l, la perte de mon ami; mais le remords, que son gnreux
pardon avait assoupi en moi, vint me tourmenter continuellement. En
exerant sans entraves ma profession d'artiste, j'arrivai trs-vite  me
blaser sur les enivrements frivoles du succs; et puis, dans ce pays o il
me semble que l'esprit des hommes est sombre comme le climat...

--Et comme le despotisme, ajouta l'abbesse.

--Dans ce pays o je me sens assombrie et refroidie moi-mme, je reconnus
bientt que je ne ferais pas les progrs que j'avais rvs...

--Et quels progrs veux-tu donc faire? Nous n'avons jamais entendu rien
qui approcht de toi, et je ne crois pas qu'il existe dans l'univers une
cantatrice plus parfaite. Je te dis ce que je pense, et ceci n'est pas un
compliment  la Frdric.

--Quand mme Votre Altesse ne se tromperait pas, ce que j'ignore, ajouta
Consuelo en souriant (car except la Romanina et la Tsi, je n'ai gure
entendu d'autre cantatrice que moi), je pense qu'il y a toujours beaucoup
 tenter et quelque chose  trouver au del de tout ce qui a t fait. Eh
bien, cet idal que j'avais port en moi-mme, j'eusse pu en approcher
dans une vie d'action, de lutte, d'entreprise audacieuse, de sympathies
partages, d'enthousiasme en un mot! Mais la rgularit froide qui rgne
ici, l'ordre militaire tabli jusque dans les coulisses des thtres, la
bienveillance calme et continuelle d'un public qui pense  ses affaires en
nous coutant, la haute protection du roi qui nous garantit des succs
dcrts d'avance, l'absence de rivalit et de nouveaut dans le personnel
des artistes et dans le choix des ouvrages, et surtout l'ide d'une
captivit indfinie; toute cette vie bourgeoise, froidement laborieuse,
tristement glorieuse et forcment cupide que nous menons en Prusse, m'a
t l'espoir et jusqu'au dsir de me perfectionner. Il y a des jours o je
me sens tellement prive d'nergie et dpourvue de cet amour-propre
chatouilleux qui aide  la conscience de l'artiste, que je paierais un
sifflet pour me rveiller. Mais hlas! que je manque mon entre ou que je
m'loigne avant la fin de ma tche, ce sont toujours les mmes
applaudissements. Ils ne me font aucun plaisir quand je ne les mrite pas:
ils me font de la peine quand, par hasard, je les mrite; car ils sont
alors tout aussi officiellement compts, tout aussi bien mesurs par
l'tiquette qu' l'ordinaire, et je sens pourtant que j'en mriterais de
plus spontans! Tout cela doit vous sembler puril, noble Amlie; mais
vous dsiriez connatre le fond de l'me d'une actrice, et je ne vous
cache rien.

--Tu expliques cela si naturellement, que je le conois comme si je
l'prouvais moi-mme. Je suis capable, pour te rendre service, de te
siffler lorsque je te verrai engourdie, sauf  te jeter une couronne de
roses quand je t'aurai veille!

--Hlas! bonne princesse, ni l'un ni l'autre n'aurait l'agrment du roi.
Le roi ne veut pas qu'on offense ses comdiens, parce qu'il sait que
l'engouement suit de prs les hues. Mon ennui est donc sans remde,
malgr votre gnreuse intention. A cette langueur se joint tous les jours
davantage le regret d'avoir prfr une existence si fausse et si vide
d'motions  une vie d'amour et de dvouement. Depuis l'aventure de
Cagliostro surtout, une noire mlancolie est venue me saisir au fond de
l'me. Il ne se passe pas de nuit que je ne rve d'Albert, et que je ne le
revoie irrit contre moi, ou indiffrent et proccup, parlant un langage
incomprhensible, et livr  des mditations tout  fait trangres 
notre amour, tel que je l'ai vu dans la scne magique. Je me rveille
baigne d'une sueur froide, et je pleure en songeant que, dans la nouvelle
existence o la mort l'a fait entrer, son me douloureuse et consterne se
ressent peut-tre de mes ddains et de mon ingratitude. Enfin, je l'ai tu,
cela est certain; et il n'est au pouvoir d'aucun homme, et-il fait un
pacte avec toutes les puissances du ciel et de l'enfer, de me runir 
lui. Je ne puis donc rien rparer en cette vie que je trane inutile et
solitaire, et je n'ai d'autre dsir que d'en voir bientt la fin.




X.


N'as-tu donc pas contract ici des amitis nouvelles? dit la princesse
Amlie. Parmi tant de gens d'esprit et de talent que mon frre se vante
d'avoir attirs  lui de tous les coins du inonde, n'en est-il aucun qui
soit digne d'estime?

--Il en est certainement, Madame; et si je ne m'tais sentie porte  la
retraite et  la solitude, j'aurais pu trouver des mes bienveillantes
autour de moi. Mademoiselle Cochois...

--La marquise d'Argens, tu veux dire?

--J'ignore si elle s'appelle ainsi.

--Tu es discrte, tu as raison. Eh bien, c'est une personne distingue?

--Extrmement, et fort bonne au fond, quoiqu'elle soit un peu vaine des
soins et des leons de M. le marquis, et qu'elle regarde un peu du haut de
sa grandeur, les artistes, ses confrres.

--Elle serait fort humilie, si elle savait qui tu es. Le nom de
Rudolstadt est un des plus illustres de la Saxe, et celui de d'Argens
n'est qu'une mince gentilhommerie provenale ou languedocienne. Et madame
de Cocce, comment est-elle? la connais-tu?

--Comme, depuis son mariage, mademoiselle Barberini ne danse plus 
l'Opra, et vit  la campagne le plus souvent, j'ai eu peu d'occasions de
la voir. C'est de toutes les femmes de thtre celle pour qui j'prouvais
le plus de sympathie, et j'ai t invite souvent par elle et par son mari
 aller les voir dans leurs terres; mais le roi m'a fait entendre que cela
lui dplairait beaucoup, et j'ai t force d'y renoncer, sans savoir
pourquoi je subissais cette privation.

--Je vais te l'apprendre. Le roi a fait la cour  mademoiselle Barberini,
qui lui a prfr le fils du grand chancelier, et le roi craint pour toi
le mauvais exemple. Mais parmi les hommes, ne t'es-tu lie avec personne?

--J'ai beaucoup d'amiti pour M. Franois Benda, le premier violoniste de
Sa Majest. Il y a des rapports entre sa destine et la mienne. Il a men
la vie de zingaro dans sa jeunesse, comme moi dans mon enfance; comme moi,
il est fort peu enivr des grandeurs de ce monde, et il prfre la libert
 la richesse. Il m'a racont souvent qu'il s'tait enfui de la cour de
Saxe pour partager la destine errante, joyeuse et misrable des artistes
de grand chemin. Le monde ne sait pas qu'il y a sur les routes et dans les
rues des virtuoses d'un grand mrite. Ce fut un vieux juif aveugle qui fit,
par monts et par vaux, l'ducation de Benda. Il s'appelait Loebel, et
Benda n'en parle qu'avec admiration, bien qu'il soit mort sur une botte de
paille, ou peut-tre mme dans un foss. Avant de s'adonner au violon, M.
Franz Benda avait une voix superbe, et faisait du chant sa profession. Le
chagrin et l'ennui la lui firent perdre  Dresde. Dans l'air pur de la
vagabonde libert, il acquit un autre talent, son gnie prit un nouvel
essor; et c'est de ce conservatoire ambulant qu'est sorti le magnifique
virtuose dont Sa Majest ne ddaigne pas le concours dans sa musique _de
chambre_. George Benda, son plus jeune frre, est aussi un original plein
de gnie, tour  tour picurien et misanthrope. Son esprit fantasque n'est
pas toujours aimable, mais il intresse toujours. Je crois que celui-l ne
parviendra pas  se _ranger_ comme ses autres frres, qui tous portent
avec rsignation maintenant la chane dore du dilettantisme royal. Mais
lui, soit parce qu'il est le plus jeune, soit parce que son naturel est
indomptable, parle toujours de prendre la fuite. Il s'ennuie de si bon
coeur ici, que c'est un plaisir pour moi de m'ennuyer avec lui.

--Et n'espres-tu pas que cet ennui partag amnera un sentiment plus
tendre? Ce ne serait pas la premire fois que l'amour serait n de l'ennui.

--Je ne le crains ni ne l'espre, rpondit Consuelo; car je sens que cela
n'arrivera jamais. Je vous l'ai dit, chre Amlie, il se passe en moi
quoique chose d'trange. Depuis qu'Albert n'est plus, je l'aime, je ne
pense qu' lui, je ne puis aimer que lui. Je crois bien, pour le coup, que
c'est la premire fois que l'amour est n de la mort, et c'est pourtant ce
qui m'arrive. Je ne me console pas de n'avoir pas donn du bonheur  un
tre qui en tait digne, et ce regret tenace est devenu une ide fixe, une
sorte de passion, une folie peut-tre!

--Cela m'en a un peu l'air, dit la princesse. C'est du moins une
maladie... Et pourtant c'est un mal que je conois bien et que j'prouve
aussi; car j'aime un absent que je ne reverrai peut-tre jamais: n'est-ce
pas  peu prs comme si j'aimais un mort?... Mais, dis-moi, le prince
Henri, mon frre, n'est-il pas un aimable cavalier?

--Oui, certainement.

--Trs-amateur du beau, une me d'artiste, un hros  la guerre, une
figure qui frappe et plat sans tre belle, un esprit fier et indpendant,
l'ennemi du despotisme, l'esclave insoumis et menaant de mon frre le
tyran, enfin le meilleur de la famille  coup sur. On dit qu'il est fort
pris de toi; ne te l'a-t-il pas dit?

--J'ai cout cela comme une plaisanterie.

--Et tu n'as pas envie de le prendre au srieux?

--Non, Madame.

--Tu es fort difficile, ma chre; que lui reproches-tu?

--Un grand dfaut, ou du moins un obstacle invincible  mon amour pour
lui: il est prince.

--Merci du compliment, mchante! Ainsi il n'tait pour rien dans ton
vanouissement au spectacle ces jours passs? On a dit que le roi, jaloux
de la faon dont il te regardait, l'avait envoy aux arrts au
commencement du spectacle, et que le chagrin t'avait rendue malade.

--J'ignorais absolument que le prince et t mis aux arrts, et je suis
bien sre de n'en pas tre la cause. Celle de mon accident est bien
diffrente. Imaginez, Madame, qu'au milieu du morceau que je chantais, un
peu machinalement, comme cela ne m'arrive que trop souvent ici, mes yeux
se portent au hasard vers les loges du premier rang qui avoisinent la
scne; et tout  coup, dans celle de M. Golowkin, je vois une figure ple
se dessiner dans le fond et se pencher insensiblement comme pour me
regarder. Cette figure, c'tait celle d'Albert, Madame. Je le jure devant
Dieu, je l'ai vu, je l'ai reconnu; j'ignore si c'tait une illusion, mais
il est impossible d'en avoir une plus terrible et plus complte.

--Pauvre enfant! tu as des visions, cela est certain.

--Oh! ce n'est pas tout. La semaine dernire, lorsque je vous eus remis la
lettre de M. de Trenck, comme je me retirais, je m'garai dans le palais
et rencontrai,  l'entre du cabinet de curiosits, M. Stoss, avec qui je
m'arrtai  causer. Eh bien, je revis cette mme figure d'Albert, et je la
revis menaante comme je l'avais vue indiffrente la veille au thtre,
comme je la revois sans cesse dans mes rves, courrouce ou ddaigneuse.

--Et M. Stoss la vit aussi?

--Il la vit fort bien, et me dit que c'tait un certain Trismgiste que
Votre Altesse s'amuse  consulter comme ncromancien.

--Ah! juste ciel! s'cria madame de Kleist en plissant; j'tais bien sre
que c'tait un sorcier vritable! Je n'ai jamais pu regarder cet homme
sans frayeur. Quoiqu'il ait de beaux traits et l'air noble, il a quelque
chose de diabolique dans la physionomie, et je suis sre, qu'il prend,
comme un Prote, tous les aspects qu'il veut pour faire peur aux gens.
Avec cela il est grondeur et frondeur comme tous les gens de son espce.
Je me souviens qu'une fois, en me tirant mon horoscope, il me reprocha 
brle-pourpoint d'avoir divorc avec M. de Kleist, parce que M. de Kleist
tait ruin. Il m'en faisait un grand crime. Je voulus m'en dfendre, et
comme il le prenait un peu haut avec moi, je commenais  me fcher,
lorsqu'il me prdit avec vhmence que je me remarierais, et que mon
second mari prirait, par ma faute, encore plus misrablement que le
premier, mais que j'en serais bien punie par mes remords et par la
rprobation publique. En disant cela, sa figure devint si terrible, que je
crus voir celle de M. Kleist ressuscit, et que je m'enfuis dans
l'appartement de son Altesse royale, en jetant de grands cris.

--Oui, c'tait une scne plaisante, dit la princesse qui, par instants,
reprenait comme malgr elle, son ton sec et amer: j'en ai ri comme une
folle.

--Il n'y avait pas de quoi! dit navement Consuelo. Mais enfin qu'est-ce
donc que ce Trismgiste? et puisque Votre Altesse ne croit pas aux
sorciers...

--Je t'ai promis de te dire un jour ce que c'est que la sorcellerie. Ne
sois pas si presse. Quant  prsent, sache que le devin Trismgiste est
un homme dont je fais grand cas, et qui pourra nous tre fort utile 
toutes trois... et  bien d'autres!...

--Je voudrais bien le revoir, dit Consuelo; et quoique je tremble d'y
penser, je voudrais m'assurer de sang-froid s'il ressemble  M. de
Rudolstadt autant que je me le suis imagin.

--S'il ressemble  M. de Rudolstadt, dis-tu?... Eh bien, tu me rappelles
une circonstance que j'aurais oublie, et qui va expliquer, peut-tre fort
platement, tout ce grand mystre... Attends! laisse-moi y penser un peu...
oui, j'y suis. coute ma pauvre enfant, et apprends  te mfier de tout ce
qui semble surnaturel. C'est Trismgiste que Cagliostro t'a montr; car
Trismgiste a des relations avec Cagliostro, et s'est trouv ici l'an
dernier en mme temps que lui. C'est Trismgiste que tu as vu au thtre
dans la loge du comte Golowkin; car Trismgiste demeure dans sa maison, et
ils s'occupent ensemble de chimie ou d'alchimie. Enfin c'est Trismgiste
que tu as vu dans le chteau le lendemain; car ce jour-l, et peu de temps
aprs t'avoir congdie, j'ai vu Trismgiste; et par parenthse, il m'a
donn d'amples dtails sur l'vasion de Trenck.

-- l'effet de se vanter d'y avoir contribu, dit madame de Kleist, et de
se faire rembourser par Votre Altesse des sommes qu'il n'a certainement
pas dpenses pour cela. Votre Altesse en pensera ce qu'elle voudra; mais,
j'oserai le lui dire, cet homme est un chevalier d'industrie.

--Ce qui ne l'empche pas d'tre un grand sorcier, n'est-ce pas, de
Kleist? Comment concilies-tu tant de respect pour sa science et de mpris
pour sa personne?

--Eh! Madame, cela va ensemble on ne peut mieux. On craint les sorciers,
mais on les dteste. C'est absolument comme on fait  l'gard du diable.

--Et cependant on veut voir le diable, et on ne peut pas se passer des
sorciers? Voil ta logique, ma belle de Kleist!

--Mais, Madame, dit Consuelo qui coutait avec avidit cette discussion
bizarre, d'o savez-vous que cet homme ressemble au comte de Rudolstadt?

--J'oubliais de te le dire, et c'est un hasard bien simple qui me l'a fait
savoir. Ce matin, quand Supperville me racontait ton histoire et celle du
comte Albert, tout ce qu'il me disait sur ce personnage trange me donna
la curiosit de savoir s'il tait beau, et si sa physionomie rpondait 
son imagination extraordinaire. Supperville rva quelques instants, et
finit par me rpondre: Tenez, Madame, il me sera facile de vous en donner
une juste ide; car vous avez parmi vos _joujoux_ un orignal qui
ressemblerait effroyablement  ce pauvre Rudolstadt s'il tait plus
dcharn, plus hve, et coiff autrement. C'est votre sorcier
Trismgiste. Voil le fin mot de l'affaire, ma charmante veuve; et ce mot
n'est pas plus sorcier que Cagliostro, Trismgiste, Saint-Germain et
compagnie.

--Vous m'tez une montagne de dessus la poitrine, dit la Porporina, et un
voile noir de dessus la tte. Il me semble que je renais  la vie, que je
m'veille d'un pnible sommeil! Grces vous soient rendues pour cette
explication! Je ne suis donc pas folle, je n'ai donc pas de visions, je
n'aurai donc plus peur de moi-mme!... Eh bien pourtant, voyez ce que
c'est que le coeur humain! ajouta-t-elle aprs un instant de rverie; je
crois que je regrette ma peur et ma faiblesse. Dans mon extravagance, je
m'tais presque persuad qu'Albert n'tait pas mort, et qu'un jour, aprs
m'avoir fait expier par d'effrayantes apparitions le mal que je lui ai
caus, il reviendrait  moi sans nuage et sans ressentiment. Maintenant je
suis bien sre qu'Albert dort dans le tombeau de ses anctres, qu'il ne se
relvera pas, que la mort ne lchera pas sa proie, et c'est une dplorable
certitude!

--Tu as pu en douter? Eh bien, il y a du bonheur  tre folle; quant  moi,
je n'esprais pas que Trenck sortirait des cachots de la Silsie, et
pourtant cela tait possible, et cela est!

--Si je vous disais, belle Amlie, toutes les suppositions auxquelles mon
pauvre esprit se livrait, vous verriez que, malgr leur invraisemblance,
elles n'taient pas toutes impossibles. Par exemple, une lthargie.....
Albert y tait sujet... Mais je ne veux point rappeler ces conjectures
insenses; elles me font trop de mal, maintenant que la figure que je
prenais pour Albert est celle d'un chevalier d'industrie.

--Trismgiste n'est pas ce que l'on croit... Mais ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il n'est pas le comte de Rudolstadt; car il y a plusieurs annes
que je le connais, et qu'il fait, en apparence du moins, le mtier de
devin. D'ailleurs il n'est pas si semblable au comte de Rudolstadt que tu
te le persuades. Supperville, qui est un trop habile mdecin pour faire
enterrer un homme en lthargie, et qui ne croit pas aux revenants, a
constat des diffrences que ton trouble ne t'a pas permis de remarquer.

--Oh! je voudrais bien revoir ce Trismgiste! dit Consuelo d'un air
proccup.

--Tu ne le verras peut-tre pas de si tt, rpondit froidement la
princesse. Il est parti pour Varsovie le jour mme o tu l'as vu dans ce
palais. Il ne reste jamais plus de trois jours  Berlin. Mais il reviendra
 coup sr dans un an.

--Et si c'tait Albert!... reprit Consuelo, absorbe dans une rverie
profonde.

La princesse haussa les paules.

--Dcidment, dit-elle, le sort me condamne  n'avoir pour amis que des
fous ou des folles. Celle-ci prend mon sorcier pour son mari feu le
chanoine de Kleist, celle-l, pour son dfunt poux le comte de
Rudolstadt: il est heureux pour moi d'avoir une tte forte, car je le
prendrais peut-tre pour Trenck, et Dieu sait ce qui en arriverait.
Trismgiste est un pauvre sorcier de ne point profiter de toutes ces
mprises! Voyons, Porporina, ne me regardez pas d'un air effar et
constern, ma toute belle. Reprenez vos esprits. Comment supposez-vous que
si le comte Albert, au lieu d'tre mort, s'tait rveill d'une lthargie,
une aventure si intressante n'et point fait de bruit dans le monde?
N'avez-vous conserv aucune relation, d'ailleurs, avec sa famille, et ne
vous en aurait-elle pas informe?

--Je n'en ai conserv aucune, rpondit Consuelo. La chanoinesse Wenceslawa
m'a crit deux fois en un an pour m'annoncer deux tristes nouvelles: la
mort de son frre an Christian, pre de mon mari, qui a termin sa
longue et douloureuse carrire sans recouvrer la mmoire de son malheur;
et la mort du baron Frdric, frre de Christian et de la chanoinesse, qui
s'est tu  la chasse, en roulant de la fatale montagne de Schreckenstein,
au fond d'un ravin. J'ai rpondu  la chanoinesse comme je le devais. Je
n'ai pas os lui offrir d'aller lui porter mes tristes consolations. Son
coeur m'a paru, d'aprs ses lettres, partag entre sa bont et son
orgueil. Elle m'appelait sa _chre enfant_, sa _gnreuse amie_, mais elle
ne paraissait dsirer nullement les secours ni les soins de mon affection.

--Ainsi tu supposes qu'Albert, ressuscit, vit tranquille et inconnu au
chteau des Gants, sans t'envoyer de billet de faire part, et sans que
personne s'en doute hors de l'enceinte dudit chteau?

--Non, Madame, je ne le suppose pas; car ce serait tout  fait impossible,
et je suis folle de vouloir en douter, rpondit Consuelo, en cachant dans
ses mains son visage inond de larmes.

La princesse semblait,  mesure que la nuit s'avanait, reprendre son
mauvais caractre; le ton railleur et lger avec lequel elle parlait de
choses si sensibles au coeur de Consuelo faisait un mal affreux  cette
dernire.

Allons, ne te dsole pas ainsi, reprit brusquement Amlie. Voil une
belle partie de plaisir que nous faisons l! Tu nous a racont des
histoires  porter le diable en terre; de Kleist n'a pas cess de plir et
de trembler, je crois qu'elle en mourra de peur; et moi, qui voulais tre
heureuse et gaie, je souffre de te voir souffrir, ma pauvre enfant!...

La princesse pronona ces dernires paroles avec le bon diapason de sa
voix, et Consuelo, relevant la tte, vit qu'une larme de sympathie coulait
sur sa joue, tandis que le sourire d'ironie contractait encore ses lvres.
Elle baisa la main que lui tendait l'abbesse, et la plaignit
intrieurement de ne pouvoir pas tre bonne pendant quatre heures de
suite.

Quelque mystrieux que soit ton chteau des Gants, ajouta la princesse,
quelque sauvage que soit l'orgueil de la chanoinesse, et quelque discrets
que puissent tre ses serviteurs, sois sre qu'il ne se passe rien l qui
soit plus qu'ailleurs  l'abri d'une certaine publicit. On avait beau
cacher la bizarrerie du comte Albert, toute la province a bientt russi 
la connatre, et il y avait longtemps qu'on en avait parl  la petite
cour de Bareith, lorsque Supperville fut appel pour soigner ton pauvre
poux. Il y a maintenant dans cette famille un autre mystre qu'on ne
cache pas avec moins de soin sans doute, et qu'on n'a pas prserv
davantage de la malice du public. C'est la fuite de la jeune baronne
Amlie, qui s'est fait enlever par un bel aventurier peu de temps aprs la
mort de son cousin.

--Et moi, madame, je l'ai ignor assez longtemps. Je pourrais vous dire
mme que tout ne se dcouvre pas dans ce monde; car jusqu'ici on n'a pas
pu savoir le nom et l'tat de l'homme qui a enlev la jeune baronne, non
plus que le lieu de sa retraite.

--C'est ce que Supperville m'a dit en effet. Allons, cette vieille Bohme
est le pays aux aventures mystrieuses: mais ce n'est pas une raison pour
que le comte Albert soit...

--Au nom du ciel, Madame, ne parlons plus de cela. Je vous demande pardon
de vous avoir fatigue de cette longue histoire, et quand Votre Altesse
m'ordonnera de me retirer...

--Deux heures du matin! s'cria madame de Kleist, que le son lugubre de
l'horloge du chteau fit tressaillir.

--En ce cas, il faut nous sparer, mes chres amies, dit la princesse en
se levant; car ma soeur d'Anspach va venir ds sept heures me rveiller
pour m'entretenir des fredaines de son cher margrave qui est revenu de
Paris dernirement, amoureux fou de mademoiselle Clairon. Ma belle
Porporina, c'est vous autres reines de thtre qui tes reines du monde
par le fait, comme nous le sommes par le droit, et votre lot est le
meilleur. Il n'est point de tte couronne que vous ne puissiez nous
enlever quand il vous en prend fantaisie, et je ne serais pas tonne de
voir un jour mademoiselle Hippolyte Clairon, qui est une fille d'esprit,
devenir margrave d'Anspach, en concurrence avec ma soeur, qui est une
bte. Allons, donne-moi une pelisse, de Kleist, je veux vous reconduire
jusqu'au bout de la galerie.

--Et Votre Altesse reviendra seule? dit madame de Kleist, qui paraissait
fort trouble.

--Toute seule, rpondit Amlie, et sans aucune crainte du diable et des
farfadets qui tiennent pourtant cour plnire dans le chteau depuis
quelques nuits,  ce qu'on assure. Viens, viens, Consuelo! nous allons
voir la belle peur de madame de Kleist en traversant la
galerie.

La princesse prit un flambeau et marcha la premire, entranant madame de
Kleist, qui tait en effet trs-peu rassure. Consuelo les suivit, un peu
effraye aussi, sans savoir pourquoi.

Je vous assure, Madame, disait madame de Kleist, que c'est l'heure
sinistre, et qu'il y a de la tmrit  traverser cette partie du chteau
dans ce moment-ci. Que vous coterait-il de nous laisser attendre une
demi-heure de plus? A deux heures et demie, il n'y a plus rien.

--Non pas, non pas, reprit Amlie, je ne serais pas fche de la
rencontrer et de voir comment elle est faite.

--De quoi donc s'agit-il? demanda Consuelo en doublant le pas pour
s'adresser  madame de Kleist.

--Ne le sais-tu pas? dit la princesse. La femme blanche qui balaie les
escaliers et les corridors du palais, lorsqu'un membre de la famille
royale est prs de mourir, est revenue nous visiter depuis quelques nuits.
Il parat que c'est par ici qu'elle prend ses bats. Donc ce sont mes
jours qui sont menacs. Voil pourquoi tu me vois si tranquille. Ma
belle-soeur, la reine de Prusse (la plus pauvre tte qui ait jamais port
couronne!), n'en dort pas,  ce qu'on assure, et va coucher tous les soirs
 Charlottenburg; mais, comme elle respecte infiniment la balayeuse, ainsi
que la reine ma mre, qui n'a pas plus de raison qu'elle  cet endroit-l,
ces dames ont eu soin de dfendre qu'on pit le fantme et qu'on le
dranget en rien de ses nobles occupations. Aussi le chteau est-il
balay d'importance, et de la propre main de Lucifer, ce qui ne l'empche
pas d'tre fort malpropre, comme tu vois.

En ce moment un gros chat, accouru du fond tnbreux de la galerie, passa
en ronflant et en jurant auprs de madame de Kleist, qui fit un cri
perant et voulut courir vers l'appartement de la princesse; mais celle-ci
la retint de force en remplissant l'espace sonore de ses clats de rire
pres et rauques, plus lugubres encore que la bise qui sifflait dans les
profondeurs de ce vaste local. Le froid faisait grelotter Consuelo, et
peut-tre aussi la peur; car la figure dcompose de madame de Kleist
semblait attester un danger rel, et la gaiet fanfaronne et force de la
princesse n'annonait pas une scurit bien sincre.

J'admire l'incrdulit de Votre Altesse royale, dit madame de Kleist
d'une voix entrecoupe et avec un peu de dpit; si elle avait vu et
entendu comme moi cette femme blanche, la veille de la mort du roi son
auguste pre...

--Hlas! rpondit Amlie d'un ton satanique, comme je suis bien sre
qu'elle ne vient pas annoncer maintenant celle du roi mon auguste frre,
je suis fort aise qu'elle vienne pour moi. La diablesse sait bien que pour
tre heureuse, il me faut l'une ou l'autre de ces deux morts.

--Ah! Madame, ne parlez pas ainsi dans un pareil moment! dit madame de
Kleist, dont les dents se serraient tellement, qu'elle prononait avec
peine. Tenez, au nom du ciel, arrtez-vous et coutez: cela ne fait-il pas
frmir?

La princesse s'arrta d'un air moqueur, et le bruit de sa robe de soie,
paisse et cassante comme du carton, cessant de couvrir les bruits plus
loigns, nos trois hrones, parvenues presque  la grande cage
d'escalier qui s'ouvrait au fond de la galerie, entendirent distinctement
le bruit sec d'un balai qui frappait ingalement les degrs de pierre, et
qui semblait se rapprocher en montant de marche en marche, comme et fait
un valet press de terminer son ouvrage.

La princesse hsita un instant, puis elle dit d'un air rsolu:

Comme il n'y a rien _l_ de surnaturel, je veux savoir si c'est un
laquais somnambule ou un page espigle. Baisse ton voile, Porporina, il ne
faut pas qu'on te voie dans ma compagnie. Quant  toi, de Kleist, tu peux
te trouver mal si cela t'amuse. Je t'avertis que je ne m'occupe pas de
toi. Allons, brave Rudolstadt, toi qui as affront de pires aventures,
suis-moi si tu m'aimes.

Amlie marcha d'un pas assur vers l'entre de l'escalier; Consuelo la
suivit sans qu'elle lui permit de tenir le flambeau  sa place; et madame
de Kleist, aussi effraye de rester seule que d'avancer, se trana
derrire elles en se cramponnant au mantelet de la Porporina.

Le balai infernal ne se faisait plus entendre, et la princesse arriva
jusqu' la rampe au-dessus de laquelle elle avana son flambeau pour mieux
voir  distance. Mais, soit qu'elle ft moins calme qu'elle ne voulait le
paratre, soit qu'elle et aperu quelque objet terrible, la main lui
manqua, et le flambeau de vermeil, avec la bougie et sa collerette du
cristal dcoupe, allrent tomber avec fracas au fond de la spirale
retentissante. Alors madame de Kleist, perdant la tte et ne se souciant
pas plus de la princesse que de la comdienne, se mit  courir jusqu' ce
qu'elle et rencontr dans l'obscurit la porte des appartements de sa
matresse, o elle chercha un refuge, tandis que celle-ci, partage entre
une motion insurmontable et la honte de s'avouer vaincue, reprenait avec
Consuelo le mme chemin, d'abord lentement, et puis peu  peu en doublant
le pas; car d'autres pas se faisaient entendre derrire les siens, et ce
n'taient pas ceux de la Porporina, qui marchait sur la mme ligne qu'elle,
plus rsolument peut-tre, quoiqu'elle ne fit aucune bravade. Ces pas
tranges, qui de seconde en seconde, se rapprochaient de leurs talons,
rsonnaient dans les tnbres comme ceux d'une vieille femme chausse de
mules, et claquaient sur les dalles, tandis que le balai faisait toujours
son office et se heurtait lourdement  la muraille, tantt  droite,
tantt  gauche. Ce court trajet parut bien long  Consuelo. Si quelque
chose peut vaincre le courage des esprits vraiment fermes et sains, c'est
un danger qui ne peut tre ni prvu ni compris. Elle ne se piqua point
d'une audace inutile, et ne dtourna pas la tte une seule fois. La
princesse prtendit ensuite l'avoir fait inutilement dans les tnbres;
personne ne pouvait dmentir ni constater le fait. Consuelo se souvint
seulement qu'elle n'avait pas ralenti sa marche, qu'elle ne lui avait pas
adress un mot durant cette retraite force, et qu'en rentrant un peu
prcipitamment dans son appartement, elle avait failli lui pousser la
porte sur le visage, tant elle avait hte de la refermer. Cependant Amlie
ne convint pas de sa faiblesse, et reprit assez vite son sang-froid pour
railler madame de Kleist, qui tait presque en convulsions, et pour lui
faire, sur sa lchet et son manque d'gards, des reproches trs-amers. La
bont compatissante de Consuelo, qui souffrait de l'tat violent de la
favorite, ramena quelque piti dans le coeur de la princesse. Elle daigna
s'apercevoir que madame de Kleist tait incapable de l'entendre, et
qu'elle tait pme sur un sofa, la figure enfonce dans les coussins.
L'horloge sonna trois heures avant que cette pauvre personne et
parfaitement repris ses esprits; sa terreur se manifestait encore par des
larmes. Amlie tait lasse de n'tre plus princesse, et ne se souciait
plus de se dshabiller seule et de se servir elle-mme, outre qu'elle
avait peut-tre l'esprit frapp de quelque pressentiment sinistre. Elle
rsolut donc de garder madame de Kleist jusqu'au jour.

Jusque-l, dit-elle, nous trouverons bien quelque prtexte pour colorer
l'affaire, si mon frre en entend parler. Quant  toi, Porporina, ta
prsence ici serait bien plus difficile  expliquer, et je ne voudrais
pour rien au monde qu'on te vt sortir de chez moi. Il faut donc que tu te
retires seule, et ds  prsent, car on est fort matinal dans cette
chienne d'htellerie. Voyons, de Kleist, calme-toi, je te garde, et si tu
peux dire un mot de bon sens, explique-nous par o tu es entre et dans
quel coin tu as laiss ton chasseur, afin que la Porporina s'en serve pour
retourner chez elle.

La peur rend si profondment goste, que madame de Kleist, enchante de
ne plus avoir  affronter les terreurs de la galerie, et se souciant fort
peu de l'angoisse que Consuelo pourrait prouver en faisant seule ce
trajet, retrouva toute sa lucidit pour lui expliquer le chemin qu'elle
avait  prendre et le signal qu'elle aurait  donner pour rejoindre son
serviteur affid  la sortie du palais, dans un endroit bien abrit et
bien dsert, o elle lui avait command d'aller l'attendre.

Munie de ces instructions, et bien certaine cette fois de ne pas s'garer
dans le palais, Consuelo prit cong de la princesse, qui ne s'amusa
nullement  la reconduire le long de la galerie. La jeune fille partit
donc seule,  ttons, et gagna le redoutable escalier sans encombre. Une
lanterne suspendue, qui brlait en bas, l'aida  descendre, ce qu'elle fit
sans mauvaise rencontre, et mme sans frayeur. Cette fois elle s'tait
arme de volont; elle sentait qu'elle remplissait un devoir envers la
malheureuse Amlie, et, dans ces cas-l, elle tait toujours courageuse et
forte. Enfin, elle parvint  sortir du palais par la petite porte
mystrieuse dont madame de Kleist lui avait remis la clef, et qui donnait
sur un coin d'arrire-cour. Lorsqu'elle fut tout  fait dehors, elle
longea le mur extrieur pour chercher le chasseur. Ds qu'elle eut
articul le signal convenu, une ombre, se dtachant du mur, vint droit 
sa rencontre, et un homme, envelopp d'un large manteau, s'inclina devant
elle, et lui prsenta le bras en silence dans une attitude respectueuse.




XI.


Consuelo se souvint que madame de Kleist, pour mieux dissimuler ses
frquentes visites secrtes  la princesse Amlie, venait souvent  pied
le soir au chteau, la tte enveloppe d'une paisse coiffe noire, la
taille d'une mante de couleur sombre, et le bras appuy sur celui de son
domestique. De cette faon, elle n'tait point remarque des gens du
chteau, et pouvait passer pour une de ces personnes dans la dtresse qui
se cachent de mendier, et qui reoivent ainsi quelques secours de la
libralit des princes. Mais malgr toutes les prcautions de la
confidente et de sa matresse, leur secret tait un peu celui de la
comdie; et si le roi n'en prenait pas d'ombrage, c'est qu'il est de
petits scandales qu'il vaut mieux tolrer qu'bruiter en les combattant.
Il savait bien que ces deux dames s'occupaient ensemble de Trenck plus que
de magie; et bien qu'il condamnt presque galement ces deux sujets
d'entretien, il fermait les yeux et savait gr intrieurement  sa soeur
d'y porter une affectation de mystre qui mettait sa responsabilit 
couvert aux yeux de certaines gens. Il voulait bien feindre d'tre tromp;
il ne voulait pas avoir l'air d'approuver l'amour et les folies de sa
soeur. C'tait donc sur le malheureux Trenck que sa svrit s'tait
appesantie, et encore avait-il fallu l'accuser de crimes imaginaires pour
que le public ne pressentt pas les vritables motifs de sa disgrce.

La Porporina, pensant que le serviteur de madame de Kleist devait aider 
son incognito, en lui donnant le bras de mme qu' sa matresse, n'hsita
point  accepter ses services, et  s'appuyer sur lui pour marcher sur le
pav enduit de glace. Mais elle n'eut pas fait trois pas ainsi, que cet
homme lui dit d'un ton dgag:

Eh bien, ma belle comtesse, dans quelle humeur avez-vous laiss votre
fantasque Amlie?

Malgr le froid et la bise, Consuelo sentit le sang lui monter aux joues.
Selon toute apparence, ce valet la prenait pour sa matresse, et
trahissait ainsi une intimit rvoltante avec elle. La Porporina, saisie
de dgot, retira son bras de celui de cet homme, en lui disant schement:

Vous vous trompez.

--Je n'ai pas l'habitude de me tromper, reprit l'homme au manteau avec la
mme aisance. Le public peut ignorer que la divine Porporina est comtesse
de Rudolstadt; mais le comte de Saint-Germain est mieux instruit.

--Qui tes-vous donc, dit Consuelo bouleverse de surprise;
n'appartenez-vous pas  la maison de madame la comtesse de Kleist?

--Je n'appartiens qu' moi-mme, et ne suis serviteur que de la vrit,
reprit l'inconnu. Je viens de dire mon nom; mais je vois qu'il est ignor
de madame de Rudolstadt.

--Seriez-vous donc le comte de Saint-Germain en personne?

--Et quel autre pourrait vous donner un nom que le public ignore? Tenez,
madame la comtesse, voici deux fois que vous avez failli tomber en deux
pas que vous avez faits sans mon aide. Daignez reprendre mon bras. Je sais
fort bien le chemin de votre demeure, et je me fais un devoir et un
honneur de vous y reconduire saine et sauve.

--Je vous remercie de votre bont, monsieur le comte, rpondit Consuelo,
dont la curiosit tait trop excite pour refuser l'offre de cet homme
intressant et bizarre: aurez-vous celle de me dire pourquoi vous
m'appelez ainsi?

--Parce que je dsire obtenir votre confiance d'emble en vous montrant
que j'en suis digne. Il y a longtemps que je sais votre mariage avec
Albert, et je vous ai gard  tous deux un secret inviolable, comme je le
garderai tant que ce sera votre volont.

--Je vois que ma volont  cet gard est fort peu respecte par M.
Supperville, dit Consuelo qui se pressait d'attribuer  ce dernier les
notions de M. de Saint-Germain sur sa position.

--N'accusez pas ce pauvre Supperville, reprit le comte. Il n'a rien dit,
si ce n'est  la princesse Amlie, pour lui faire sa cour. Ce n'est pas de
lui que je tiens le fait.

--Et de qui donc, en ce cas, Monsieur?

--Je le tiens du comte Albert de Rudolstadt lui-mme. Je sais bien que
vous allez me dire qu'il est mort pendant qu'on achevait la crmonie
religieuse de votre hymne; mais je vous rpondrai qu'il n'y a pas de
mort, que personne, que rien ne meurt, et que l'on peut s'entretenir
encore avec ce que le vulgaire appelle les trpasss, quand on connat
leur langage et les secrets de leur vie.

--Puisque vous savez tant de choses, Monsieur, vous n'ignorez peut-tre
pas que de semblables assertions ne me peuvent aisment convaincre, et
qu'elles me font beaucoup de mal, en me prsentant sans cesse l'ide d'un
malheur que je sais tre sans remde, en dpit des promesses menteuses de
la magie.

--Vous avez raison d'tre en garde contre les magiciens et les imposteurs.
Je sais que Cagliostro vous a effraye d'une apparition au moins
intempestive. Il a cd  la gloriole de vous montrer son pouvoir, sans
s'inquiter de la disposition de votre me et de la sublimit de sa
mission. Cagliostro n'est cependant pas un imposteur, tant s'en faut! Mais
c'est un vaniteux, et c'est par l qu'il a mrit souvent le reproche de
charlatanisme.

--Monsieur le comte, on vous fait le mme reproche; et comme cependant on
ajoute que vous tes un homme suprieur, je me sens le courage de vous
dire franchement les prventions qui combattent mon estime pour vous.

--C'est parler avec la noblesse qui convient  Consuelo, rpondit M. de
Saint-Germain avec calme, et je vous sais gr de faire cet appel  ma
loyaut. J'en serai digne, et je vous parlerai sans mystre. Mais nous
voici  votre porte, et le froid, ainsi que l'heure avance, me dfendent
de vous retenir ici plus longtemps. Si vous voulez apprendre des choses de
la dernire importance, et d'o votre avenir dpend, permettez-moi de vous
entretenir en libert.

--Si Votre Seigneurie veut venir me voir dans la journe, je l'attendrai
chez moi  l'heure qu'elle m'indiquera.

--Il faut que je vous parle demain; et demain vous recevrez la visite de
Frdric, que je ne veux pas rencontrer, parce que je ne fais aucun cas de
lui.

--De quel Frdric voulez-vous parler, monsieur le comte?

--Oh! ce n'est pas de notre ami Frdric de Trenck que nous avons russi 
tirer de ses mains. C'est de ce mchant petit roi de Prusse qui vous fait
la cour. Tenez, il y aura demain grande redoute  l'Opra: soyez-y.
Quelque dguisement que vous preniez, je vous reconnatrai et me ferai
reconnatre de vous. Dans cette cohue, nous trouverons l'isolement et la
scurit. Autrement, mes relations avec vous amasseraient de grands
malheurs sur des ttes sacres. A demain donc, madame la comtesse!

En parlant ainsi, le comte de Saint-Germain salua profondment Consuelo et
disparut, la laissant ptrifie de surprise au seuil de sa demeure.

Il y a dcidment, dans ce royaume de la raison, une conspiration
permanente contre la raison, se disait la cantatrice en s'endormant. A
peine ai-je chapp  un des prils qui menacent la mienne, qu'un autre se
prsente. La princesse Amlie m'avait donn l'explication des dernires
nigmes, et je me croyais bien tranquille; mais, au mme instant, nous
rencontrons, ou du moins nous entendons la balayeuse fantastique, qui se
promne dans ce chteau du doute, dans cette forteresse de l'incrdulit,
aussi tranquillement qu'elle l'et fait il y a deux cents ans. Je me
dbarrasse de la frayeur que me causait Cagliostro, et voici un autre
magicien qui parait encore mieux instruit de mes affaires. Que ces devins
tiennent registre de tout ce qui concerne la vie des rois et des
personnages puissants ou illustres, je le conois; mais que moi, pauvre
fille humble et discrte, je ne puisse drober aucun fait de ma vie 
leurs investigations, voil qui me confond et m'inquite malgr moi.
Allons, suivons le conseil de la princesse. Comptons que l'avenir
expliquera encore ce prodige, et, en attendant, abstenons-nous de juger.
Ce qu'il y aurait de plus extraordinaire peut-tre dans celui-ci, c'est
que la visite du roi, prdite par M. de Saint-Germain, et lieu
effectivement demain. Ce sera la troisime fois seulement que le roi sera
venu chez moi. Ce M. de Saint-Germain serait-il son confident? On dit
qu'il faut se mfier surtout de ceux qui parlent mal du matre. Je
tcherai de ne pas l'oublier.

Le lendemain,  une heure prcise, une voiture sans livre et sans
armoiries entra dans la cour de la maison qu'habitait la cantatrice, et le
roi, qui l'avait fait prvenir, deux heures auparavant, d'tre seule et de
l'attendre, pntra dans ses appartements le chapeau sur l'oreille gauche,
le sourire sur les lvres, et un petit panier  la main.

Le capitaine Kreutz vous apporte des fruits de son jardin, dit-il. Des
gens malintentionns prtendent que cela vient des jardins de Sans-Souci,
et que c'tait destin au dessert du roi. Mais le roi ne pense point 
nous, Dieu merci, et le petit baron vient passer une heure ou deux avec sa
petite amie.

Cet agrable dbut, au lieu de mettre Consuelo  son aise, la troubla
trangement. Depuis qu'elle conspirait contre sa volont en recevant les
confidences de la princesse Amlie, elle ne pouvait plus braver avec une
impassible franchise le royal inquisiteur. Il et fallu dsormais le
mnager, le flatter peut-tre, dtourner ses soupons par d'adroites
agaceries. Consuelo sentait que ce rle ne lui convenait pas, quelle le
jouerait mal, surtout s'il tait vrai que Frdric et _du got_ pour elle,
comme on disait  la cour, o l'on et cru rabaisser la majest royale en
se servant du mot d'amour  propos d'une comdienne. Inquite et trouble,
Consuelo remercia gauchement le roi de l'excs de ses bonts, et tout
aussitt la physionomie du roi changea, et devint aussi morose qu'elle
s'tait annonce radieuse.

Qu'est-ce, dit-il brusquement en fronant le sourcil. Avez-vous de
l'humeur? tes-vous malade? pourquoi m'appelez-vous _sire_? Ma visite vous
drange de quelque amourette?

--Non, Sire, rpondit la jeune fille en reprenant la srnit de la
franchise. Je n'ai ni amourette ni amour.

--A la bonne heure! Quand cela serait, aprs tout, que m'importe? mais
j'exigerais que vous m'en fissiez l'aveu.

--L'aveu? M. le capitaine veut dire la confidence, sans doute?

--Expliquez la distinction.

--Monsieur le capitaine la comprend de reste.

--Comme vous voudrez; mais distinguer n'est pas rpondre. Si vous tiez
amoureuse, je voudrais le savoir.

--Je ne comprends pas pourquoi.

--Vous ne le comprenez pas du tout? regardez-moi donc en face. Vous avez
le regard bien vague aujourd'hui!

--Monsieur le capitaine, il me semble que vous voulez singer le roi. On
dit, que quand il interroge un accus, il lui lit dans le blanc des yeux.
Croyez-moi, ces faons-l ne vont qu' lui; et encore, s'il venait chez
moi pour me les faire subir, je le prierais de retourner  ses affaires.

--C'est cela; vous lui diriez: Va te promener, Sire.

--Pourquoi non? La place du roi est sur son cheval ou sur son trne, et
s'il avait le caprice de venir chez moi, je serais en droit de ne pas le
souffrir maussade.

--Vous auriez raison; mais dans tout cela vous ne me rpondez pas. Vous ne
voulez pas me prendre pour le confident de vos prochaines amours?

--Il n'y a point de prochaines amours pour moi, je vous l'ai dit souvent,
baron.

--Oui, en riant, parce que je vous interrogeais de mme; mais si je parle
srieusement  cette heure?

--Je rponds de mme.

--Savez-vous que vous tes une singulire personne?

--Pourquoi cela?

--Parce que vous tes la seule femme de thtre qui ne soit pas occupe de
belles passions ou de galanterie.

--Vous avez une mauvaise ide des femmes de thtre, monsieur le
capitaine!

--Non! j'en ai connu de sages; mais elles visaient  de riches mariages,
et vous, on ne sait  quoi vous songez.

--Je songe  chanter ce soir.

--Ainsi vous vivez au jour le jour?

--Dsormais, je ne vis pas autrement.

--Il n'en a donc pas t toujours ainsi?

--Non, Monsieur.

--Vous avez aim?

--Oui, Monsieur.

--Srieusement.

--Oui, Monsieur.

--Et longtemps?

--Oui, Monsieur.

--Et qu'est devenu votre amant?

--Mort!

--Mais vous en tes console?

--Non.

--Oh! vous vous en consolerez bien?

--Je crains que non.

--Cela est trange. Ainsi, vous ne voulez pas vous marier.

--Jamais.

--Et vous n'aurez pas d'amour?

--Jamais.

--Pas mme un ami?

--Pas mme un ami comme l'entendent les belles dames.

--Bast, si vous alliez  Paris, et que le roi Louis XV, ce galant
chevalier...

--Je n'aime pas les rois, monsieur le capitaine, et je dteste les rois
galants.

--Ah! je comprends; vous aimez mieux les pages. Un joli cavalier, comme
Trenck, par exemple!

--Je n'ai jamais song  sa figure.

--Et cependant vous avez conserv des relations avec lui!

--Si cela tait, elles seraient de pure et honnte amiti.

--Vous convenez donc que ces relations subsistent?

--Je n'ai pas dit cela, rpondit Consuelo, qui craignit de compromettre la
princesse par ce seul indice.

--Alors vous le niez.

--Je n'aurais pas de raisons pour le nier, si cela tait; mais d'o vient
que le capitaine Kreutz m'interroge de la sorte? Quel intrt peut-il
prendre  tout cela?

--Le roi en prend apparemment, repartit Frdric en tant son chapeau et
en le posant brutalement sur la tte d'une Polymnie en marbre blanc dont
le buste antique ornait la console.

--Si le roi me faisait l'honneur de venir chez moi, dit Consuelo en
surmontant la terreur qui s'emparait d'elle, je penserais qu'il dsire
entendre de la musique, et je me mettrais  mon clavecin pour lui chanter
l'air d'_Ariane abandonne_...

--Le roi n'aime pas les prvenances. Quand il interroge, il veut qu'on lui
rponde clair et net. Qu'est-ce que vous avez t faire cette nuit dans le
palais du roi? Vous voyez bien que le roi a le droit de venir faire le
matre chez vous, puisque vous allez chez lui  des heures indues sans sa
permission?

Consuelo trembla de la tte aux pieds; mais elle avait heureusement dans
toutes sortes de dangers une prsence d'esprit qui l'avait toujours sauve
comme par miracle. Elle se rappela que Frdric plaidait souvent le faux
pour savoir le vrai, et qu'il passait pour arracher les aveux par la
surprise plus que par tout autre moyen. Elle se tint sur ses gardes, et,
souriant  travers sa pleur, elle rpondit:

Voil une singulire accusation, et je ne sais ce qu'on peut rpondre 
des demandes fantastiques.

--Vous n'tes plus laconique comme tout  l'heure, reprit le roi; comme on
voit bien que vous mentez! Vous n'avez pas t cette nuit au palais?
rpondez oui ou non?

--Eh bien, non! dit Consuelo avec courage, prfrant la honte d'tre
convaincue de mensonge,  la lchet de livrer le secret d'autrui pour se
disculper.

--Vous n'en tes pas sortie  trois heures du matin, toute seule?

--Non, rpondit Consuelo, qui retrouvait ses forces en voyant une
imperceptible irrsolution dans la physionomie du roi, et qui jouait dj
la surprise avec supriorit.

--Vous avez os dire trois fois non! s'cria le roi d'un air courrouc et
avec des regards foudroyants.

--J'oserai le dire une quatrime fois, si Votre Majest l'exige, rpondit
Consuelo, rsolue de faire face  l'orage jusqu'au bout.

--Oh! je sais bien qu'une femme soutiendrait le mensonge dans les tortures,
comme les premiers chrtiens y soutenaient ce qu'ils croyaient tre la
vrit. Qui pourra se flatter d'arracher une rponse sincre  un tre
fminin? coutez, Mademoiselle, j'ai eu jusqu'ici de l'estime pour vous,
parce que je pensais que vous faisiez seule exception aux vices de votre
sexe. Je ne vous croyais ni intrigante, ni perfide, ni effronte. J'avais
dans votre caractre une confiance qui allait jusqu' l'amiti...

--Et maintenant, Sire...

--Ne m'interrompez pas. Maintenant, j'ai mon opinion, et vous en sentirez
les effets. Mais coutez-moi bien. Si vous aviez le malheur de vous
immiscer dans de petites intrigues de palais, d'accepter certaines
confidences dplaces, de rendre certains services dangereux, vous vous
flatteriez vainement de me tromper longtemps, et je vous chasserais d'ici
aussi honteusement que je vous y ai reue avec distinction et bont.

--Sire, rpondit Consuelo avec audace, comme le plus cher et le plus
constant de mes voeux est de quitter la Prusse, quels que soient le
prtexte de mon renvoi et la duret de votre langage, je reois avec
reconnaissance l'ordre de mon dpart.

--Ah! vous le prenez ainsi, s'cria Frdric transport de colre, et vous
osez me parler de la sorte!

En mme temps il leva sa canne comme s'il et voulu frapper Consuelo; mais
l'air de mpris tranquille avec lequel elle attendit cet outrage le fit
rentrer en lui-mme, et il jeta sa canne loin de lui, en disant d'une voix
mue:

Tenez, oubliez les droits que vous avez  la reconnaissance du capitaine
Kreutz, et parlez au roi avec le respect convenable; car si vous me
poussez  bout, je suis capable de vous corriger comme un enfant mutin.

--Sire, je sais qu'on bat les enfants dans votre auguste famille, et j'ai
ou dire que Votre Majest, pour se soustraire  de tels traitements,
avait autrefois essay de prendre la fuite. Ce moyen sera plus facile 
une zingara comme moi qu'il ne l'a t au prince royal Frdric. Si Votre
Majest ne me fait pas sortir de ses tats dans les vingt-quatre heures,
j'aviserai moi-mme  la rassurer sur mes intrigues, en quittant la Prusse
sans passe-port, fallt-il fuir  pied et en sautant les fosss, comme
font les dserteurs et les contrebandiers.

--Vous tes une folle! dit le roi en haussant les paules et en marchant 
travers la chambre pour cacher son dpit et son repentir. Vous partirez,
je ne demande pas mieux, mais sans scandale et sans prcipitation. Je ne
veux pas que vous me quittiez ainsi, mcontente de moi et de vous-mme. O
diable avez-vous pris l'insolence dont vous tes doue? et quel diable me
pousse  la dbonnairet dont j'use avec vous?

--Vous la prenez sans doute dans un scrupule de gnrosit dont Votre
Majest peut se dispenser. Elle croit m'tre redevable d'un service que
j'aurais rendu au dernier de ses sujets avec le mme zle. Qu'elle se
regarde donc comme quitte envers moi, mille fois, et qu'elle me laisse
partir au plus vite: ma libert sera une rcompense suffisante, et je n'en
demande pas d'autre.

--Encore? dit le roi confondu de l'obstination hardie de cette jeune
fille. Toujours le mme langage? Vous n'en changerez pas avec moi? Ah! ce
n'est pas du courage, cela! c'est de la haine!

--Et si cela tait, reprit Consuelo, est-ce que Votre Majest s'en
soucierait le moins du monde?

--Juste ciel! que dites-vous l, pauvre petite fille! dit le roi avec un
accent de douleur nave. Vous ne comprenez pas ce que vous dites,
malheureuse enfant! il n'y a qu'une me perverse qui puisse tre
insensible  la haine de son semblable.

--Frdric le Grand regarde-t-il la Porporina comme un tre de la mme
nature que lui?

--Il n'y a que l'intelligence et la vertu qui lvent certains hommes
au-dessus des autres. Vous avez du gnie dans votre art. Votre conscience
doit vous dire si vous avez de la loyaut... Mais elle vous dit le
contraire dans ce moment-ci, car vous avez l'me remplie de fiel et de
ressentiment.

--Et si cela tait, la conscience du grand Frdric n'aurait-elle rien 
se reprocher pour avoir allum ces mauvaises passions dans une me
habituellement paisible et gnreuse?

--Allons! vous tes en colre? dit Frdric en faisant un mouvement pour
prendre la main de la jeune fille; mais il s'arrta, retenu par cette
gaucherie qu'un fond de mpris et d'aversion pour les femmes lui avait
fait contracter.

Consuelo, qui avait exagr son dpit pour refouler dans le coeur du roi
un sentiment de tendresse prt  faire explosion au milieu de la colre,
remarqua combien il tait timide, et perdit toutes ses craintes en voyant
qu'il attendait ses avances. C'tait une singulire destine, que la seule
femme capable d'exercer sur Frdric une sorte de prestige ressemblant 
l'amour, ft peut-tre la seule dans tout son royaume qui n'et voulu 
aucun prix encourager cette disposition. Il est vrai que la rpugnance et
la fiert de Consuelo taient peut-tre son principal attrait aux yeux du
roi. Cette me rebelle tentait le despote comme la conqute d'une province;
et sans qu'il s'en rendit compte, sans qu'il voult mettre sa gloire  ce
genre d'exploits frivoles, il sentait une admiration et une sympathie
d'instinct pour un caractre fortement tremp qui lui semblait avoir, 
quelque gard, une sorte de parent avec le sien.

Voyons, dit-il en fourrant brusquement dans la poche de son gilet la main
qu'il avait avance vers Consuelo, ne me dites plus que je ne me soucie
pas d'tre ha; car vous me feriez croire que je le suis et cette pense
me serait odieuse!

--Et cependant vous voulez qu'on vous craigne.

--Non, je veux qu'on me respecte.

--Et c'est  coups de canne que vos caporaux inspirent  vos soldats le
respect de votre nom.

--Qu'en savez-vous? De quoi parlez-vous l? De quoi vous mlez-vous?

--Je rponds _clair_ et _net_  l'interrogatoire de Votre Majest.

--Vous voulez que je vous demande pardon d'un moment d'emportement
provoqu par votre folie?

--Au contraire; si vous pouviez briser sur ma tte la canne-sceptre qui
gouverne la Prusse, je prierais Votre Majest de ramasser ce jonc.

--Bah! quand je vous aurais un peu caress les paules avec, comme c'est
une canne que Voltaire m'a donne, vous n'en auriez peut-tre que plus
d'esprit et de malice. Tenez, j'y tiens beaucoup,  cette canne-l; mais
il vous faut une rparation, je le vois bien.

En parlant ainsi, le roi ramassa sa canne, et se mit en devoir de la
briser. Mais il eut beau s'aider du genou, le jonc plia et ne voulut point
rompre.

Voyez, dit le roi en la jetant dans le feu, ma canne n'est pas, comme
vous le prtendez, l'image de mon sceptre. C'est celle de la Prusse fidle,
qui plie sous ma volont, et qui ne sera point brise par elle. Faites de
mme, Porporina, et vous vous en trouverez bien.

--Et quelle est donc la volont de Votre Majest  mon gard? Voil un
beau sujet pour exercer l'autorit et pour troubler la srnit d'un grand
caractre!

--Ma volont est que vous renonciez  quitter Berlin, la trouvez-vous
offensante?

Le regard vif et presque passionn de Frdric expliquait assez cette
espce de rparation. Consuelo sentit renatre ses terreurs, et, feignant
de ne pas comprendre:

Pour cela, rpondit-elle, je ne m'y rsignerai jamais. Je vois trop qu'il
faudrait payer cher l'honneur d'amuser quelquefois Votre Majest par mes
roulades. Le soupon pse ici sur tout le monde. Les tres les plus
intimes et les plus obscurs ne sont point  l'abri d'une accusation, et je
ne saurais vivre ainsi.

--Vous tes mcontente de votre traitement, reprit le roi. Allons! il sera
augment.

--Non, Sire. Je suis satisfaite de mon traitement, je ne suis pas cupide.
Votre Majest le sait.

--C'est vrai. Vous n'aimez pas l'argent, c'est une justice  vous rendre.
On ne sait ce que vous aimez, d'ailleurs!

--La libert, Sire.

--Et qui gne votre libert? Vous me cherchez querelle, et vous n'avez
aucun motif  faire valoir. Vous voulez partir, voil ce qu'il y a de
clair.

--Oui, Sire.

--Oui? c'est bien dcid?

--Oui, Sire.

--En ce cas, allez au diable!

Le roi prit son chapeau, sa canne qui, en roulant sur les chenets, n'avait
pas brl, et, tournant le dos, s'avana vers la porte. Mais, au moment de
l'ouvrir, il se retourna vers Consuelo, et lui montra un visage si
ingnument triste, si paternellement afflig, si diffrent, en un mot, de
son terrible front royal, ou de son amer sourire de philosophe sceptique,
que la pauvre enfant se sentit mue et repentante. L'habitude qu'elle
avait prise avec le Porpora de ces orages domestiques, lui fit oublier
qu'il y avait pour elle dans le coeur de Frdric quelque chose de
personnel et de farouche, qui n'tait jamais entr dans l'me chastement
et gnreusement ardente de son pre adoptif. Elle se dtourna pour cacher
une larme furtive, qui s'chappait de sa paupire; mais le regard du lynx
n'est pas plus rapide que ne le fut celui du roi. Il revint sur ses pas,
et, levant de nouveau sa canne sur Consuelo, mais cette fois avec l'air de
tendresse dont il et jou avec l'enfant de ses entrailles:

Dtestable crature! lui dit-il, d'une voix mue et caressante, vous
n'avez pas la moindre amiti pour moi!

--Vous vous trompez beaucoup, monsieur le baron, rpondit la bonne
Consuelo, fascine par cette demi-comdie, qui rparait si adroitement le
vritable accs de colre brutale de Frdric. J'ai autant d'amiti pour
le capitaine Kreutz que j'ai d'loignement pour le roi de Prusse.

--C'est que vous ne comprenez pas, c'est que vous ne pouvez pas comprendre
le roi de Prusse, reprit Frdric. Ne parlons donc pas de lui. Un jour
viendra, quand vous aurez habit ce pays assez longtemps pour en connatre
l'esprit et les besoins, o vous rendrez plus de justice  l'homme qui
s'efforce de le gouverner comme il convient. En attendant, soyez un peu
plus aimable avec ce pauvre baron, qui s'ennuie si profondment de la cour
et des courtisans, et qui venait chercher ici un peu de calme et de
bonheur, auprs d'une me pure et d'un esprit candide. Je n'avais qu'une
heure pour en profiter, et vous n'avez fait que me quereller. Je
reviendrai une autre fois,  condition que vous me recevrez un peu mieux.
J'amnerai _Mopsule_ pour vous divertir, et, si vous tes bien sage, je
vous ferai cadeau d'un beau petit lvrier blanc qu'elle nourrit dans ce
moment. Il faudra en avoir grand soin! Ah! j'oubliais! Je vous ai apport
des vers de ma faon, des strophes sur la musique; vous pourrez y adapter
un air, et ma soeur Amlie s'amusera  le chanter.

Le roi s'en alla tout doucement, aprs tre revenu plusieurs fois sur ses
pas en causant avec une familiarit gracieuse, et en prodiguant  l'objet
de sa bienveillance de frivoles cajoleries. Il savait dire des riens quand
il le voulait, quoique en gnral sa parole ft concise, nergique et
pleine de sens. Nul homme n'avait plus de ce qu'on appelait _du fond_ dans
la conversation, et rien n'tait plus rare  cette poque que ce ton
srieux et ferme dans les entretiens familiers. Mais avec Consuelo, il et
voulu tre bon enfant, et il russissait assez  s'en donner l'air, pour
qu'elle en fut parfois navement merveille. Quand il fut parti, elle se
repentit, comme  l'ordinaire, de ne pas avoir russi  le dgoter d'elle
et de la fantaisie de ces dangereuses visites. De son ct, le roi s'en
alla  demi mcontent de lui-mme. Il aimait Consuelo  sa manire, et il
et voulu lui inspirer en ralit l'attachement et l'admiration que ses
faux amis les beaux esprits jouaient auprs de lui. Il et donn peut-tre
beaucoup, lui qui n'aimait gure  donner, pour connatre une fois dans sa
vie le plaisir d'tre aim de bonne foi et sans arrire-pense. Mais il
sentait bien que cela n'tait pas facile  concilier avec l'autorit dont
il ne voulait pas se dpartir; et, comme un chat rassasi qui joue avec la
souris prte  fuir, il ne savait trop s'il voulait l'apprivoiser ou
l'trangler. Elle va trop loin, et cela finira mal, se disait-il en
remontant dans sa voiture; si elle continue  faire la mauvaise tte, je
serai forc de lui faire commettre quelque faute, et de l'envoyer dans une
forteresse pendant quelque temps, afin que le rgime mousse ce fier
courage. Pourtant j'aimerais mieux l'blouir et la gouverner par le
prestige que j'exerce sur tant d'autres. Il est impossible que je n'en
vienne pas  bout avec un peu de patience. C'est un petit travail qui
m'irrite et qui m'amuse en mme temps. Nous verrons bien! Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il ne faut pas qu'elle parte maintenant, pour aller se
vanter de m'avoir dit mes vrits impunment. Non, non! elle ne me
quittera que soumise ou brise... Et puis le roi qui avait bien d'autres
choses dans l'esprit, comme on peut croire, ouvrit un livre pour ne pas
perdre cinq minutes  d'inutiles rveries, et descendit de sa voiture sans
trop se rappeler dans quelles ides il y tait mont.

La Porporina, inquite et tremblante, se proccupa un peu plus longtemps
des dangers de sa situation. Elle se reprocha beaucoup de n'avoir pas
insist jusqu'au bout sur son dpart, et de s'tre laiss engager
tacitement  y renoncer. Mais elle fut tire de ses mditations par un
envoi d'argent et de lettres que madame de Kleist lui faisait passer pour
M. de Saint-Germain. Tout cela tait destin  Trenck, et Consuelo devait
en accepter la responsabilit; elle devait au besoin accepter aussi le
rle d'amante du fugitif, pour couvrir le secret de la princesse Amlie.
Elle se voyait donc embarque dans une situation dsagrable et dangereuse,
d'autant plus qu'elle ne se sentait pas trs-rassure sur la loyaut de
ces agents mystrieux avec lesquels on la mettait en relation, et qui
semblaient vouloir s'immiscer par contre-coup dans ses propres secrets.
Elle s'occupa de son dguisement pour le bal de l'Opra, o elle avait
accept le rendez-vous avec Saint-Germain, tout en se disant avec une
terreur rsigne qu'elle tait sur le bord d'un abme.




XII.


Aussitt aprs l'opra, la salle fut nivele, illumine, dcore suivant
l'usage, et le grand bal masqu, appel  Berlin la _redoute_, fut ouvert
 minuit prcis. La socit y tait passablement mle, puisque les
princes et peut-tre mme les princesses du sang royal s'y trouvaient
confondus avec les acteurs et les actrices de tous les thtres. La
Porporina s'y glissa seule, dguise en religieuse, costume qui lui
permettait de cacher son cou et ses paules sous le voile, et sa taille
sous une robe trs ample. Elle sentait la ncessit de se rendre
mconnaissable pour chapper aux commentaires que pourrait faire natre sa
rencontre avec M. de Saint-Germain; et elle n'tait pas fche d'prouver
la perspicacit de ce dernier, qui s'tait vant  elle de la reconnatre
quelque dguise qu'elle ft. Elle avait donc compos seule, et sans
mettre mme sa suivante dans la confidence, cet habit simple et facile: et
elle tait sortie bien enveloppe d'une longue pelisse qu'elle ne dposa
qu'en se trouvant au milieu de la foule. Mais elle n'eut pas fait le tour
de la salle, qu'elle remarqua une circonstance inquitante. Un masque de
sa taille, et qui paraissait tre de son sexe, revtu d un costume de
nonne exactement semblable au sien, vint se placer devant elle  plusieurs
reprises, en lui faisant des plaisanteries sur leur identit.

Chre soeur, lui disait cette nonne, je voudrais bien savoir laquelle de
nous est l'ombre de l'autre; et comme il me semble que tu es plus lgre
et plus diaphane que moi, je demande  te toucher la main pour m'assurer
si tu es ma soeur jumelle ou mon spectre.

Consuelo repoussa ces attaques, et s'effora de gagner sa loge afin d'y
changer de costume, ou de faire au sien quelque modification qui empcht
l'quivoque. Elle craignait que le comte de Saint-Germain, au cas o il
aurait eu, en dpit de ses prcautions, quelque rvlation sur son
dguisement, n'allt s'adresser  son Sosie et lui parler des secrets
qu'il lui avait annoncs la veille. Mais elle n'eut point ce loisir. Dj
un capucin s'tait mis  sa poursuite, et bientt, il s'empara, bon gr,
mal gr, de son bras.

Vous ne m'viterez pas, ma soeur, lui dit-il  voix basse, je suis votre
pre confesseur, et je vais vous dire vos pchs. Vous tes la princesse
Amlie.

--Tu es un novice, frre, rpondit Consuelo en contrefaisant sa voix comme
il est d'usage au bal masqu. Tu connais bien mal tes pnitentes.

--Oh! il est trs-inutile de contrefaire ta voix, soeur. Je ne sais pas si
tu as le costume de ton ordre, mais tu es l'abbesse de Quedlimbourg, et tu
peux bien en convenir avec moi qui suis ton frre Henri.

Consuelo reconnaissait effectivement la voix du prince, qui lui avait
parl souvent, et qui avait une espce de grasseyement assez remarquable.
Pour s'assurer que son Sosie tait bien la princesse, elle nia encore, et
le prince ajouta:

J'ai vu ton costume chez le tailleur; et comme il n'y a pas de secrets
pour les princes, j'ai surpris le tien. Allons, ne perdons pas le temps 
babiller. Vous ne pouvez avoir la prtention de m'intriguer, ma chre
soeur, et ce n'est nullement pour vous tourmenter que je m'attache  vos
pas. J'ai des choses srieuses  vous dire. Venez un peu  l'cart avec
moi.

Consuelo se laissa emmener par le prince, bien rsolue  lui montrer ses
traits plutt que d'abuser de sa mprise pour surprendre des secrets de
famille. Mais, au premier mot qu'il lui adressa lorsqu'ils eurent gagn
une loge, elle devint attentive malgr elle, et crut avoir le droit
d'couter jusqu'au bout.

Prenez garde d'aller trop vite avec la Porporina, dit le prince  sa
prtendue soeur. Ce n'est pas que je doute de sa discrtion ni de la
noblesse de son coeur. Les personnages les plus importants de _l'ordre_
s'en portent garants; et dussiez-vous me plaisanter encore sur la nature
de mes sentiments pour elle, je vous dirai encore que je partage votre
sympathie pour cette aimable personne. Mais ni ces personnages ni moi ne
sommes d'avis que vous vous compromettiez vis--vis d'elle avant que l'on
se soit assur de ses dispositions. Telle entreprise qui saisira d'emble
une imagination ardente comme la vtre et un esprit justement irrit comme
le mien, peut pouvanter au premier abord une fille timide, trangre sans
doute  toute philosophie et  toute politique. Les raisons qui ont agi
sur vous ne sont pas celles qui feront impression sur une femme place
dans une sphre si diffrente. Laissez donc  Trismgiste ou 
Saint-Germain le soin de cette initiation.

--Mais Trismgiste n'est-il pas parti? dit Consuelo, qui tait trop bonne
comdienne pour ne pas pouvoir imiter la voix rauque et changeante de la
princesse Amlie.

--S'il est parti, vous devez le savoir mieux que moi, puisque cet homme
n'a de rapports qu'avec vous. Pour moi, je ne le connais pas. Mais M. de
Saint-Germain me parait l'ouvrier le plus habile et le plus
extraordinairement vers dans la science qui nous occupe. Il s'est fait
fort de nous attacher cette belle cantatrice et de la soustraire aux
dangers qui la menacent.

--Est-elle rellement en danger? demanda Consuelo.

--Elle y sera si elle persiste  repousser les soupirs de _M. le Marquis_.

--Quel marquis? demanda Consuelo tonne.

--Vous tes bien distraite, ma soeur! Je vous parle de Fritz ou du _grand
lama_.

--Oui, du marquis de Bandebourg! reprit la Porporina, comprenant enfin
qu'il s'agissait du roi. Mais vous tes donc bien sr qu'il pense  cette
petite fille?

--Je ne dirai pas qu'il l'aime, mais il en est jaloux. Et puis, ma soeur,
il faut bien reconnatre que vous la compromettez, cette pauvre fille, en
la prenant pour votre confidente... Allons! je ne sais rien de cela, je
n'en veux rien savoir; mais, au nom du ciel, soyez prudente, et ne laissez
pas souponner  _nos amis_ que vous soyez mue par un autre sentiment que
celui de la libert politique. Nous avons rsolu d'adopter votre comtesse
de Rudolstadt. Quand elle sera initie et lie par des serments, des
promesses et des menaces, vous ne risquerez plus rien avec elle. Jusque-l,
je vous en conjure, abstenez-vous de la voir et de lui parler de vos
affaires et des ntres... Et pour commencer, ne restez pas dans ce bal o
votre prsence n'est gure convenable, et o le _grand lama_ saura
certainement que vous tes venue. Donnez-moi le bras jusqu' la sortie. Je
ne puis vous reconduire plus loin. Je suis cens garder les arrts 
Potsdam, et les murailles du palais ont des yeux qui perceraient un masque
de fer.

En ce moment on frappa  la porte de la loge, et comme le prince n'ouvrait
pas, on insista.

Voil un drle bien impertinent de vouloir entrer dans une loge o se
trouve une dame! dit le prince en montrant son masque barbu  la lucarne
de la loge.

Mais un domino rouge,  face blme, dont l'aspect avait quelque chose
d'effrayant, lui apparut, et lui dit avec un geste singulier:

_Il pleut._

Cette nouvelle parut faire grande impression sur le prince.

Dois-je donc sortir ou rester? demanda-t-il au domino rouge.

--Vous devez chercher, rpondit ce domino, une nonne toute semblable 
celle-ci, qui erre dans la cohue. Moi, je me charge de madame,
ajouta-t-il en dsignant Consuelo, et en entrant dans la loge que le
prince lui ouvrait avec empressement.

Ils changrent bas quelques paroles, et le prince sortit sans adresser un
mot de plus  la Porporina.

Pourquoi, dit le domino rouge en s'asseyant dans le fond de la loge, et
en s'adressant  Consuelo, avez-vous pris un dguisement tout pareil 
celui de la princesse? C'est l'exposer, ainsi que vous,  des mprises
fatales. Je ne reconnais l ni votre prudence ni votre dvouement.

--Si mon costume est pareil  celui d'une autre personne, je l'ignore
entirement, rpondit Consuelo, qui se tenait sur ses gardes avec ce
nouvel interlocuteur.

--J'ai cru que c'tait une plaisanterie de carnaval arrange entre vous
deux. Puisqu'il n'en est rien, madame la comtesse, et que le hasard seul
s'en est ml, parlons de vous, et abandonnons la princesse  son destin.

--Mais si quelqu'un est en danger, Monsieur, il ne me semble pas que le
rle de ceux qui parlent de dvouement soit de rester les bras croiss.

--La personne qui vient de vous quitter veillera sur cette auguste tte
folle. Sans doute, vous n'ignorez pas que la chose l'intresse plus que
nous, car cette personne vous fait la cour _aussi?_

--Vous vous trompez, Monsieur, et je ne connais pas cette personne plus
que vous. D'ailleurs, votre langage n'est ni celui d'un ami, ni celui d'un
plaisant. Permettez donc que je retourne au bal.

--Permettez-moi de vous demander auparavant un portefeuille qu'on vous a
charge de me remettre.

--Nullement, je ne suis charge de rien pour qui que ce soit.

--C'est bien; vous devez parler ainsi. Mais avec moi, c'est inutile: je
suis le comte de Saint-Germain.

--Je n'en sais rien.

--Quand mme j'terais mon masque, comme vous n'avez vu mes traits que par
une nuit obscure, vous ne me reconnatriez pas. Mais voici une lettre de
crance.

Le domino rouge prsenta  Consuelo une feuille de musique accompagne
d'un signe qu'elle ne pouvait mconnatre. Elle remit le portefeuille, non
sans trembler, et en ayant soin d'ajouter:

Prenez acte de ce que je vous ai dit. Je ne suis charge d'aucun message
pour vous; c'est moi, moi seule, qui fais parvenir ces lettres et les
traites qui y sont jointes  la personne que vous savez.

--Ainsi, c'est vous qui tes la matresse du baron de Trenck?

Consuelo, effraye du mensonge pnible qu'on exigeait d'elle, garda le
silence.

Rpondez, madame, reprit le domino rouge; le baron ne nous cache point
qu'il reoive des consolations et des secours d'une personne qui l'aime.
C'est donc bien vous qui tes l'amie du baron?

--C'est moi, rpondit Consuelo avec fermet, et je suis aussi surprise que
blesse de vos questions. Ne puis-je tre l'amie du baron sans m'exposer
aux expressions brutales et aux soupons outrageants dont il vous plat de
vous servir avec moi?

--La situation est trop grave pour que vous deviez vous arrter  des
mots. coutez bien: vous me chargez d'une mission qui me compromet, et qui
m'expose  des dangers personnels de plus d'un genre. Il peut y avoir sous
jeu quelque trame politique, et je ne me soucie pas de m'en mler. J'ai
donn ma parole aux amis de M. de Trenck de le servir dans une affaire
d'amour. Entendons-nous bien: je n'ai pas promis de servir _l'amiti_. Ce
mot est trop vague, et me laisse des inquitudes. Je vous sais incapable
de mentir. Si vous me dites positivement que de Trenck est votre amant, et
si je puis en informer Albert de Rudolstadt...

--Juste ciel! Monsieur, ne me torturez pas ainsi; Albert n'est plus!...

--Au dire des hommes, il est mort, je le sais; mais pour vous comme pour
moi il est ternellement vivant.

--Si vous l'entendez dans un sens religieux et symbolique, c'est la vrit;
mais si c'est dans un sens matriel...

--Ne discutons pas. Un voile couvre encore votre esprit, mais ce voile
sera soulev. Ce qu'il m'importe de savoir  prsent, c'est votre position
 l'gard de Trenck. S'il est votre amant, je me charge de cet envoi d'o
sa vie dpend peut-tre; car il est priv de toutes ressources. Si vous
refusez de vous prononcer, je refuse d'tre votre intermdiaire.

--Eh bien, dit Consuelo avec un pnible effort, il est mon amant. Prenez
le portefeuille, et htez-vous de le lui faire tenir.

--Il suffit, dit M. de Saint-Germain en prenant le portefeuille.
Maintenant, noble et courageuse fille, laisse-moi te dire que je t'admire
et te respecte. Ceci n'est qu'une preuve  laquelle j'ai voulu soumettre
ton dvouement et ton abngation. Va, je sais tout! Je sais fort bien que
tu mens par gnrosit, et que tu as t saintement fidle  ton poux. Je
sais que la princesse Amlie, tout en se servant de moi, ne daigne pas
m'accorder sa confiance, et qu'elle travaille  s'affranchir de la
tyrannie du _grand lama_ sans cesser de faire la princesse et la rserve.
Elle est dans son rle, et elle ne rougit pas de t'exposer, toi, pauvre
fille sans aveu (comme disent les gens du monde),  un malheur ternel;
oui, au plus grand des malheurs! celui d'empcher la brillante
rsurrection de ton poux, et de plonger son existence prsente dans les
limbes du doute et du dsespoir. Mais heureusement, entre l'me d'Albert
et la tienne, une chane de mains invisibles est tendue incessamment pour
mettre en rapport celle qui agit sur la terre  la lumire du soleil, et
celle qui travaille dans un monde inconnu,  l'ombre du mystre, loin du
regard des vulgaires humains.

Ce langage bizarre mut Consuelo, bien qu'elle et rsolu de se mfier des
captieuses dclamations des prtendus prophtes.

Expliquez-vous, Monsieur le comte, dit-elle en s'efforant de garder un
ton calme et froid. Je sais bien que le rle d'Albert n'est pas fini sur
la terre, et que son me n'a pas t anantie par le souffle de la mort.
Mais les rapports qui peuvent subsister entre elle et moi sont couverts
d'un voile que ma propre mort peut seule soulever, s'il plat  Dieu de
nous laisser un vague souvenir de nos existences prcdentes. Ceci est un
point mystrieux, et il n'est au pouvoir de personne d'aider  l'influence
cleste qui rapproche dans une vie nouvelle ceux qui se sont aims dans
une vie passe. Que prtendez-vous donc me faire accroire, en disant que
certaines sympathies veillent sur moi pour oprer ce rapprochement?

--Je pourrais vous parler de moi seulement, rpondit M. de Saint-Germain,
et vous dire qu'ayant connu Albert de tout temps, aussi bien lorsque je
servais sous ses ordres dans la guerre des Hussites contre Sigismond, que
plus tard, dans la guerre de trente ans, lorsqu'il tait...

--Je sais, Monsieur, que vous avez la prtention de vous rappeler toutes
vos existences antrieures, comme Albert en avait la persuasion maladive
et funeste.  Dieu ne plaise que j'aie jamais suspect sa bonne foi  cet
gard! mais cette croyance tait tellement lie chez lui  un tat
d'exaltation dlirante, que je n'ai jamais cru  la ralit de cette
puissance exceptionnelle et peut-tre inadmissible. pargnez-moi donc
l'embarras d'couter les bizarreries de votre conversation sur ce
chapitre. Je sais que beaucoup de gens, pousss par une curiosit frivole,
voudraient tre maintenant  ma place, et recueillir, avec un sourire
d'encouragement et de crdulit simule, les merveilleuses histoires qu'on
dit que vous racontez si bien. Mais moi je ne sais pas jouer la comdie
quand je n'y suis pas force, et je ne pourrais m'amuser de ce qu'on
appelle vos rveries. Elles me rappelleraient trop celles qui m'ont tant
effraye et tant afflige dans le comte de Rudolstadt. Daignez les
rserver pour ceux qui peuvent les partager. Je ne voudrais pour rien au
monde vous tromper en feignant d'y croire; et quand mme ces rveries ne
rveilleraient en moi aucun souvenir dchirant, je ne saurais pas me
moquer de vous. Veuillez donc rpondre  mes questions, sans chercher 
garer mon jugement par des paroles vagues et  double sens. Pour aider 
votre franchise, je vous dirai que je sais dj que vous avez sur moi des
vues particulires et mystrieuses. Vous devez m'initier  je ne sais
quelle redoutable confidence, et des personnes d'un haut rang comptent sur
vous pour me donner les premires notions de je ne sais quelle science
occulte.

--Les personnes d'un haut rang divaguent parfois trangement, madame la
comtesse, rpondit le comte avec beaucoup de calme. Je vous remercie de la
loyaut avec laquelle vous me parlez, et je m'abstiendrai de toucher  des
choses que vous ne comprendriez pas, faute peut-tre de vouloir les
comprendre. Je vous dirai seulement qu'il y a, en effet, une science
occulte dont je me pique, et dans laquelle je suis aid par des lumires
suprieures. Mais cette science n'a rien de surnaturel, puisque c'est
purement et simplement celle du coeur humain, ou, si vous l'aimez mieux,
la connaissance approfondie de la vie humaine, dans ses ressorts les plus
intimes et dans ses actes les plus secrets. Et pour vous prouver que je ne
me vante pas, je vous dirai exactement ce qui se passe dans votre propre
coeur depuis que vous tes spare du comte de Rudolstadt, si toutefois
vous m'y autorisez.

--J'y consens, rpondit Consuelo, car sur ce point je sais que vous ne
pourrez m'abuser.

--Eh bien, vous aimez pour la premire fois de votre vie, vous aimez
compltement, vritablement: et celui que vous aimez ainsi, dans les
larmes du repentir, car vous ne l'aimiez pas il y a un an, celui dont
l'absence vous est amre, et dont la disparition a dcolor votre vie et
dsenchant votre avenir, ce n'est pas le baron de Trenck, pour lequel
vous n'avez qu'une amiti de reconnaissance et de sympathie tranquille; ce
n'est pas Joseph Haydn, qui n'est pour vous qu'un jeune frre en Apollon;
ce n'est pas le roi Frdric, qui vous effraie et vous intresse en mme
temps; ce n'est pas mme le bel Anzoleto, que vous ne pouvez plus estimer;
c'est celui que vous avez vu couch sur un lit de mort et revtu des
ornements que l'orgueil des nobles familles place jusque dans la tombe,
sur le linceul des trpasss: c'est Albert de Rudolstadt.

Consuelo fut un instant frappe de cette rvlation de ses sentiments
intimes dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Mais en
songeant qu'elle avait racont toute sa vie et mis  nu son propre coeur
la nuit prcdente, devant la princesse Amlie, en se rappelant tout ce
que le prince Henri venait de lui faire pressentir des relations de la
princesse avec une affiliation mystrieuse o le comte de Saint-Germain
jouait un des principaux rles, elle cessa de s'tonner, et avoua
ingnument  ce dernier qu'elle ne lui faisait pas un grand mrite de
savoir des choses rcemment confies  une amie indiscrte.

Vous voulez parler de l'abbesse de Quedlimbourg, dit M. de Saint-Germain.
Eh bien, voulez-vous croire  ma parole d'honneur?

--Je n'ai pas le droit de la rvoquer en doute, rpondit la Porporina.

--Je vous donne donc ma parole d'honneur, reprit le comte, que la
princesse ne m'a pas dit un mot de vous, par la raison que jamais je n'ai
eu l'avantage d'changer une seule parole avec elle, non plus qu'avec sa
confidente madame de Kleist.

--Cependant, Monsieur, vous avez des rapports avec elle, au moins
indirectement?

--Quant  moi, tous ces rapports consistent  lui faire passer les lettres
de Trenck et  recevoir les siennes pour lui par des tiers. Vous voyez que
sa confiance en moi ne va pas bien loin, puisqu'elle se persuade que
j'ignore l'intrt qu'elle prend  notre fugitif. Du reste, cette
princesse n'est point perfide; elle n'est que folle, comme les natures
tyranniques le deviennent lorsqu'elles sont opprimes. Les serviteurs de
la vrit ont beaucoup espr d'elle, et lui ont accord leur protection.
Fasse le ciel qu'ils n'aient point  s'en repentir!

--Vous jugez mal une princesse intressante et malheureuse, Monsieur le
comte, et peut-tre connaissez-vous mal ses affaires. Quant  moi, je les
ignore...

--Ne mentez pas inutilement, Consuelo. Vous avez soup avec elle la nuit
dernire, et je puis vous dire toutes les circonstances.

Ici le comte de Saint-Germain rapporta les moindres dtails du souper de
la veille, depuis les discours de la princesse et de madame de Kleist
jusqu' la parure qu'elles portaient, le menu du repas, la rencontre de la
_balayeuse_, etc. Il ne s'arrta pas l, et raconta de mme la visite que
le roi avait faite le matin  notre hrone, les paroles changes entre
eux, la canne leve sur Consuelo, les menaces et le repentir de Frdric,
tout, jusqu'aux moindres gestes et  l'expression des physionomies, comme
s'il et assist  cette scne. Il termina en disant:

Et vous avez eu grand tort, nave et gnreuse enfant, de vous laisser
prendre  ces retours d'amiti et de bont que le roi sait avoir dans
l'occasion. Vous vous en repentirez. Le tigre royal vous fera sentir ses
ongles,  moins que vous n'acceptiez une protection plus efficace et plus
honorable, une protection vraiment paternelle et toute-puissante, qui ne
se bornera pas aux troites limites du marquisat de Brandebourg, mais qui
planera sur vous sur toute la surface de la terre, et qui vous suivrait
jusque dans les dserts du nouveau monde.

--Je ne sache que Dieu, rpondit Consuelo, qui puisse exercer une telle
protection, et qui veuille l'tendre jusque sur un tre aussi insignifiant
que moi. Si je cours quelque danger ici, c'est en lui que je mets mon
espoir. Je me mfierais de toute autre sollicitude dont je ne connatrais
ni les moyens ni les motifs.

--La mfiance sied mal aux grandes mes, reprit le comte; et c'est parce
que madame de Rudolstadt est une grande me, qu'elle a droit  la
protection des vritables serviteurs de Dieu. Voil donc le seul motif de
celle qui vous est offerte. Quant  ses moyens, ils sont immenses, et
diffrent autant par leur puissance et leur moralit de ceux que possdent
les rois et les princes, que la cause de Dieu diffre, par sa sublimit,
de celle des despotes et des glorieux de ce monde. Si vous n'avez d'amour
et de confiance que dans la justice divine, vous tes force de
reconnatre son action dans les hommes de bien et d'intelligence, qui sont
ici-bas les ministres de sa volont et les excuteurs de sa loi suprme.
Redresser les torts, protger les faibles, rprimer la tyrannie,
encourager et rcompenser la vertu, rpandre les principes de la morale,
conserver le dpt sacr de l'honneur, telle a t de tout temps la
mission d'une phalange illustre et vnrable, qui, sous divers noms et
diverses formes, s'est perptue depuis l'origine des socits jusqu' nos
jours. Voyez les lois grossires et antihumaines qui rgissent les nations,
voyez les prjugs et les erreurs des hommes, voyez partout les traces
monstrueuses de la barbarie! Comment concevriez-vous que, dans un monde si
mal gr par l'ignorance des masses et la perfidie des gouvernements, il
pt clore quelques vertus et circuler quelques doctrines vraies? Cela est,
pourtant, et on voit des lis sans tache, des fleurs sans souillure, des
mes comme la vtre, comme celle d'Albert, crotre et briller sur la fange
terrestre. Mais croyez-vous qu'elles pussent conserver leur parfum, se
prserver des morsures immondes des reptiles, et rsister aux orages, si
elles n'taient soutenues et prserves par des forces secourables, par
des mains amies? Croyez-vous qu'Albert, cet homme sublime, tranger 
toutes les turpitudes vulgaires, suprieur  l'humanit jusqu' paratre
insens aux profanes, ait puis en lui seul toute sa grandeur et toute sa
foi? Croyez-vous qu'il ft un fait isol dans l'univers, et qu'il ne se
soit jamais retremp  un foyer de sympathie et d'esprance? Et vous-mme,
pensez-vous que vous seriez ce que vous tes, si le souffle divin n'et
pass de l'esprit d'Albert dans le vtre? Mais maintenant que vous voil
spare de lui, jete dans une sphre indigne de vous, expose  tous les
petits,  toutes les sductions, fille de thtre, confidente d'une
princesse amoureuse, et rpute matresse d'un roi us par la dbauche et
glac par l'gosme, esprez-vous conserver la puret immacule de votre
candeur primitive, si les ailes mystrieuses des archanges ne s'tendent
sur vous comme une gide cleste? Prenez-y garde, Consuelo! ce n'est pas
en vous-mme, en vous seule, du moins, que vous puiserez la force dont
vous avez besoin. La prudence mme dont vous vous vantez sera facilement
djoue par les ruses de l'esprit de malice qui erre dans les tnbres,
autour de votre chevet virginal. Apprenez donc  respecter la sainte
milice, l'invisible arme de la foi qui dj forme un rempart autour de
vous. On ne vous demande ni engagements, ni service; on vous ordonne
seulement d'tre docile et confiante quand vous sentirez les effets
inattendus de l'adoption bienfaisante. Je vous en ai dit assez. C'est 
vous de rflchir mrement  mes paroles; et lorsque le temps viendra,
lorsque vous verrez des prodiges s'accomplir autour de vous,
ressouvenez-vous que tout est possible  ceux qui croient et qui
travaillent en commun,  ceux qui sont gaux et libres; oui,  ceux-l,
rien n'est impossible pour rcompenser le mrite; et si le vtre s'levait
assez haut pour obtenir d'eux un prix sublime, sachez qu'ils pourraient
mme ressusciter Albert et vous le rendre.

Ayant ainsi parl d'un ton anim par une conviction enthousiaste, le
domino rouge se leva, et, sans attendre la rponse de Consuelo, il
s'inclina devant elle et sortit de la loge, o elle resta quelques
instants immobile et comme perdue dans d'tranges rveries.




XIII.


Ne songeant plus qu' se retirer, Consuelo descendit enfin, et rencontra
dans les corridors deux masques qui l'accostrent, et dont l'un lui dit 
voix basse:

Mfie-toi du comte de Saint-Germain.

Elle crut reconnatre la voix d'Uberti Porporino, son camarade, et le
saisit par la manche de son domino en lui disant:

Qui est le comte de Saint-Germain? je ne le connais pas.

Mais l'autre masque, sans chercher  dguiser sa voix, que Consuelo
reconnut aussitt pour celle du jeune Benda, le mlancolique violoniste,
lui prit l'autre main en lui disant:

Mfie-toi des aventures et des aventuriers.

Et ils passrent outre assez prcipitamment, comme s'ils eussent voulu
viter ses questions.

Consuelo s'tonna d'tre si facilement reconnue aprs s'tre donn tant de
soins pour se bien dguiser; en consquence, elle se hta pour sortir.
Mais elle vit bientt qu'elle tait observe et suivie par un masque qu'
sa dmarche et  sa taille elle crut reconnatre pour M. de Poelnitz, le
directeur des thtres royaux et le chambellan du roi. Elle n'en douta
plus lorsqu'il lui adressa la parole, quelque soin qu'il prit pour changer
son organe et sa prononciation. Il lui tint des discours oiseux auxquels
elle ne rpondit pas, car elle vit bien qu'il dsirait la faire parler.
Elle russit  se dbarrasser de lui, et traversa la salle, afin de le
drouter s'il songeait  la suivre encore. Il y avait foule, et elle eut
beaucoup de peine  gagner la sortie. En ce moment, elle se retourna pour
s'assurer qu'elle n'tait point remarque, et fut assez surprise de voir,
dans un coin, Poelnitz, ayant l'air de causer confidemment avec le domino
rouge qu'elle supposait tre le comte de Saint-Germain. Elle ignorait que
Poelnitz l'et connu en France; et, craignant quelque trahison de la part
de l'_aventurier_, elle rentra chez elle dvore d'inquitude, non pas
tant pour elle-mme que pour la princesse, dont elle venait de livrer le
secret, malgr elle,  un homme fort suspect.

 son rveil le lendemain, elle trouva une couronne de roses blanches
suspendue au-dessus de sa tte, au crucifix qui lui venait de sa mre, et
dont elle ne s'tait jamais spare. Elle remarqua en mme temps que la
branche de cyprs qui, depuis une certaine soire de triomphe  Vienne, o
elle lui avait t jete sur le thtre par une main inconnue, n'avait
jamais cess d'orner le crucifix, avait disparu. Elle la chercha en vain
de tous cts. Il semblait qu'en posant  la place cette frache et riante
couronne, on et enlev  dessein ce lugubre trophe. Sa suivante ne put
lui dire comment ni  quelle heure cette substitution avait t opre.
Elle prtendait n'avoir pas quitt la maison la veille, et n'avoir ouvert
 personne. Elle n'avait pas remarqu, en prparant le lit de sa matresse,
si la couronne y tait dj. En un mot, elle tait si ingnument tonne
de cette circonstance, qu'il tait difficile de suspecter sa bonne foi.
Cette fille avait l'me fort dsintresse; Consuelo en avait eu plus
d'une preuve, et le seul dfaut qu'elle lui connt, c'tait une grande
dmangeaison de parler, et de prendre sa matresse pour confidente de
toutes ses billeveses. Elle n'et pas manqu cette occasion pour la
fatiguer d'un long rcit et des plus fastidieux dtails, si elle et pu
lui apprendre quelque chose. Elle ne fit que se lancer dans des
commentaires  perte de vue sur la mystrieuse galanterie de cette
couronne; et Consuelo en fut bientt si ennuye, qu'elle la pria de ne pas
s'en inquiter davantage et de la laisser tranquille. Reste seule, elle
examina la couronne avec le plus grand soin. Les fleurs taient aussi
fraches que si on les et cueillies un instant auparavant, et aussi
parfumes que si l'on n'et pas t en plein hiver. Consuelo soupira
amrement en songeant qu'il n'y avait gure d'aussi belles roses dans
cette saison que dans les serres des rsidences royales, et que sa
soubrette pourrait bien avoir eu raison en attribuant cet hommage au roi.
Il ne savait pourtant pas combien je tenais  mon cyprs, pensa-t-elle;
pourquoi me l'aurait-il fait enlever? N'importe; quelle que soit la main
qui a commis cette profanation, maudite soit-elle! Mais comme la
Porporina jetait avec chagrin, cette couronne loin d'elle, elle en vit
tomber une petite bande de parchemin qu'elle ramassa, et sur laquelle elle
lut ces mots d'une criture inconnue:

Toute noble action mrite une rcompense, et la seule rcompense digne
des grandes mes, c'est l'hommage des mes sympathiques. Que le cyprs
disparaisse de ton chevet, gnreuse soeur, et que ces fleurs ceignent ta
tte, ne ft-ce qu'un instant. C'est ton diadme de fiance, c'est le gage
de ton ternel hymen avec la vertu, et celui de ton admission  la
communion des croyants.

Consuelo, stupfaite, examina longtemps ces caractres, o son imagination
s'efforait en vain de saisir quelque vague ressemblance avec l'criture
du comte Albert. Malgr la mfiance que lui inspirait l'espce
d'initiation  laquelle on semblait la convier, malgr la rpulsion
qu'elle prouvait pour les promesses de la magie, alors si rpandues en
Allemagne et dans toute l'Europe philosophique, enfin malgr les
avertissements que ses amis lui avaient donns de se tenir sur ses gardes,
les dernires paroles du domino rouge et les expressions de ce billet
anonyme enflammaient son imagination de cette curiosit riante qu'on
pourrait appeler plutt une attente potique. Sans trop savoir pourquoi,
elle obissait  l'injonction affectueuse de ces amis inconnus. Elle posa
la couronne sur ses cheveux pars, et fixa ses yeux sur une glace comme si
elle se ft attendue  voir apparatre derrire elle une ombre chrie.

Elle fut tire de sa rverie par un coup de sonnette sec et brusque qui la
fit tressaillir, et on vint l'avertir que M. de Buddenbrock avait un mot 
lui dire sur-le-champ. Ce mot fut prononc avec toute l'arrogance que
l'aide du camp du roi mettait dans ses manires et dans son langage,
lorsqu'il n'tait plus sous les yeux de son matre.

Mademoiselle, dit-il, lorsqu'elle l'eut rejoint dans le salon, vous allez
me suivre tout de suite chez le roi. Dpchez-vous, le roi n'attend pas.

--Je n'irai pas chez le roi en pantoufles et en robe de chambre, rpondit
la Porporina.

--Je vous donne cinq minutes pour vous habiller dcemment, reprit
Buddenbrock en tirant sa montre, et en lui faisant signe de rentrer dans
sa chambre.

Consuelo, effraye, mais rsolue d'assumer sur sa tte tous les dangers et
tous les malheurs qui pourraient menacer la princesse et le baron de
Trenck, s'habilla en moins de temps qu'on lui en avait donn, et reparut
devant Buddenbrock avec une tranquillit apparente. Celui-ci avait vu au
roi un air irrit, en donnant l'ordre d'amener la dlinquante, et l'ire
royale avait pass aussitt en lui, sans qu'il st de quoi il s'agissait.
Mais en trouvant Consuelo si calme, il se rappela que le roi avait un
grand faible pour cette fille: il se dit qu'elle pourrait bien sortir
victorieuse de la lutte qui allait s'engager, et lui garder rancune de ses
mauvais traitements. Il jugea  propos de redevenir humble avec elle,
pensant qu'il serait toujours temps de l'accabler lorsque sa disgrce
serait consomme. Il lui offrit la main avec une courtoisie gauche et
guinde, pour la faire monter dans la voiture qu'il avait amene; et,
prenant un air judicieux et fin:

Voil, Mademoiselle, lui dit-il en s'asseyant vis--vis d'elle, le
chapeau  la main, une magnifique matine d'hiver!

--Certainement, monsieur le baron, rpondit Consuelo d'un air moqueur, le
temps est magnifique pour faire une promenade hors des murs.

En parlant ainsi, Consuelo pensait, avec un enjouement stoque qu'elle
pourrait bien passer, en effet, le reste de cette magnifique journe sur
la route de quelque forteresse. Mais Buddenbrock, qui ne concevait pas la
srnit d'une rsignation hroque, crut qu'elle le menaait de le faire
disgracier et enfermer si elle triomphait de l'preuve orageuse qu'elle
allait affronter. Il plit, s'effora d'tre agrable, n'en put venir 
bout, et resta soucieux et dcontenanc, se demandant avec angoisse en
quoi il avait pu dplaire  la Porporina.

Consuelo fut introduite dans un cabinet, dont elle eut le loisir d'admirer
l'ameublement couleur de rose, fan, raill par les petits chiens qui s'y
vautraient sans cesse, saupoudr de tabac, en un mot trs-malpropre. Le
roi n'y tait pas encore, mais elle entendit sa voix dans la chambre
voisine, et c'tait une affreuse voix lorsqu'elle tait en colre:

Je vous dis que je ferai un exemple de ces canailles, et que je purgerai
la Prusse de cette vermine qui la ronge depuis trop longtemps, criait-il
en faisant craquer ses bottes, comme s'il et arpent l'appartement avec
agitation.

--Et Votre Majest rendra un grand service  la raison et  la Prusse,
rpondit son interlocuteur; mais ce n'est pas un motif pour qu'une
femme...

--Si, c'est un motif, mon cher Voltaire. Vous ne savez donc pas que les
pires intrigues et les plus infernales machinations closent dans ces
petites cervelles-l?

--Une femme, Sire, une femme!...

--Eh bien, quand vous le rpterez encore une fois! Vous aimez les femmes,
vous! vous avez eu le malheur de vivre sous l'empire d'un cotillon, et
vous ne savez pas qu'il faut les traiter comme des soldats, comme des
esclaves, quand elles s'ingrent dans les affaires srieuses.

--Mais Votre Majest ne peut croire qu'il y ait rien de srieux dans toute
cette affaire? Ce sont des calmants et des douches qu'il faudrait employer
avec les fabricants de miracles et adeptes du grand oeuvre.

--Vous ne savez de quoi vous parlez, monsieur de Voltaire! Si je vous
disais, moi, que ce pauvre La Mettrie a t empoisonn!

--Comme le sera quiconque mangera plus que son estomac ne peut contenir et
digrer. Une indigestion est un empoisonnement.

--Je vous dis, moi, que ce n'est pas sa gourmandise seulement qui l'a tu.
On lui a fait manger un pt d'aigle, en lui disant que c'tait du faisan.

--L'aigle prussienne est fort meurtrire, je le sais; mais c'est avec la
foudre, et non avec le poison qu'elle frappe.

--Bien, bien! pargnez-vous les mtaphores. Je gagerais cent contre un que
c'est un empoisonnement. La Mettrie avait donn dans leurs extravagances,
le pauvre diable, et il racontait  qui voulait l'entendre, moiti
srieusement, moiti en se moquant, qu'on lui avait fait voir des
revenants et des dmons. Ils avaient frapp de folie cet esprit si
incrdule et si lger. Mais, comme il avait abandonn Trenck, aprs avoir
t son ami, ils l'ont chti  leur manire. A mon tour, je les chtierai,
moi! et ils s'en souviendront. Quant  ceux qui veulent,  l'abri de ces
supercheries infmes, tramer des conspirations et djouer la vigilance des
lois...

Ici le roi poussa la porte, qui tait reste lgrement entr'ouverte, et
Consuelo n'entendit plus rien. Au bout d'un quart d'heure d'attente et
d'angoisse, elle vit enfin paratre le terrible Frdric, affreusement
vieilli et enlaidi par la colre. Il ferma toutes les portes avec soin,
sans la regarder et sans lui parler; et quand il revint vers elle, il
avait dans les yeux quelque chose de si diabolique, qu'elle crut un
instant qu'il avait dessein de l'trangler. Elle savait que, dans ses
accs de fureur, il retrouvait, comme malgr lui, les farouches instincts
de son pre, et qu'il ne se faisait pas faute de meurtrir les jambes de
ses fonctionnaires publics  coups de botte, lorsqu'il tait mcontent de
leur conduite. La Mettrie riait de ces lches brutalits, et assurait que
cet exercice tait excellent pour la goutte, dont le roi tait
prmaturment attaqu. Mais La Mettrie ne devait plus faire rire le roi ni
rire  ses dpens. Jeune, alerte, gras et fleuri, il tait mort deux jours
auparavant,  la suite d'un excs de table, et je ne sais quelle sombre
fantaisie suggrait au roi le soupon dans lequel il se complaisait,
d'attribuer sa mort tantt  la haine des jsuites, tantt aux
machinations des sorciers  la mode. Frdric lui-mme tait, sans se
l'avouer, sous le coup de cette vague et purile terreur que les sciences
occultes inspiraient  toute l'Allemagne.

coutez-moi bien, vous! dit-il  Consuelo, en la foudroyant de son
regard. Vous tes dmasque, vous tes perdue; vous n'avez qu'un moyen de
vous sauver, c'est de tout confesser  l'instant mme, sans dtour, sans
restriction. Et comme Consuelo s'apprtait  rpondre: A genoux,
malheureuse,  genoux! s'cria-t-il en lui montrant le parquet: ce n'est
pas debout que vous pouvez faire de pareils aveux. Vous devriez tre dj
le front dans la poussire. A genoux, vous dis-je, ou je ne vous coute
pas.

--Comme je n'ai absolument rien  vous dire, rpondit Consuelo d'un ton
glacial, vous n'avez pas  m'couter; et quant  me mettre  genoux, c'est
ce que vous n'obtiendrez jamais de moi.

Le roi songea pendant un instant  renverser par terre et  fouler aux
pieds cette fille insense. Consuelo regarda involontairement les mains de
Frdric qui s'tendaient vers elle convulsivement, et il lui sembla voir
ses ongles s'allonger et sortir de ses doigts comme ceux des chats au
moment de s'lancer sur leur proie. Mais les griffes royales rentrrent
aussitt. Frdric, au milieu de ses petitesses, avait trop de grandeur
dans l'esprit, pour ne pas admirer le courage chez les autres. Il sourit
en affectant un mpris qu'il tait loin d'prouver.

Malheureuse enfant! dit-il d'un air de piti, ils ont russi  faire de
toi une fanatique. Mais coute! les moments sont prcieux. Tu peux encore
racheter ta vie; dans cinq minutes il sera trop tard. Je te les donne, ces
cinq minutes; mets-les  profit. Dcide-toi  tout rvler, ou bien
prpare-toi  mourir.

--J'y suis toute prpare, rpondit Consuelo, indigne d'une menace
qu'elle jugeait irralisable et mise en avant pour l'effrayer.

--Taisez-vous, et faites vos rflexions, dit le roi, en s'asseyant devant
son bureau et en ouvrant un livre avec une affectation de tranquillit qui
ne cachait pas entirement une motion pnible et profonde.

Consuelo, tout en se rappelant comme M. de Buddenbrock avait sing
grotesquement le roi, en lui donnant aussi, montre en main, cinq minutes
pour s'habiller, prit le parti de mettre, comme on lui prescrivait, le
temps  profit pour se tracer un plan de conduite. Elle sentait que ce
qu'elle devait le plus viter, c'tait l'interrogatoire habile et
pntrant dont le roi allait l'envelopper comme d'un filet. Qui pouvait se
flatter de djouer un pareil juge criminel? Elle risquait de tomber dans
ses piges, et de perdre la princesse en croyant la sauver. Elle prit donc
la gnreuse rsolution de ne pas chercher  se justifier, de ne pas mme
demander de quoi on l'accusait, et d'irriter le juge par son audace,
jusqu' ce qu'il et prononc sans lumire et sans quit, sa sentence _ab
irato_. Dix minutes se passrent sans que le roi levt les yeux de dessus
son livre. Peut-tre voulait-il lui donner le temps de se raviser;
peut-tre sa lecture avait-elle russi  l'absorber.

Avez-vous pris votre parti? dit-il en posant enfin le livre, et en
croisant ses jambes, le coude appuy sur la table.

--Je n'ai point de parti  prendre, rpondit Consuelo. Je suis sous
l'empire de l'injustice et de la violence. Il ne me reste qu' en subir
les inconvnients.

--Est-ce moi que vous taxez de violence et d'injustice?

--Si ce n'est vous, c'est le pouvoir absolu que vous exercez, qui corrompt
votre me, et qui gare votre jugement.

--Fort bien: c'est vous qui vous posez en juge de ma conduite, et vous
oubliez que vous n'avez que peu d'instants pour vous racheter de la mort.

--Vous n'avez pas le droit de disposer de ma vie; je ne suis pas votre
sujette, et si vous violez le droit des gens, tant pis pour vous. Quant 
moi, j'aime mieux mourir que de vivre un jour de plus sous vos lois.

--Vous me hassez ingnument! dit le roi, qui semblait pntrer le dessein
de Consuelo, et qui le faisait chouer en s'armant d'un sang-froid
mprisant. Je vois que vous avez t  bonne cole, et ce rle de vierge
Spartiate, que vous jouez si bien, accuse vos complices, et rvle leur
conduite plus que vous ne pensez. Mais vous connaissez mal le droit des
gens et les lois humaines. Tout souverain a le droit de faire prir
quiconque vient dans ses tats conspirer contre lui.

--Moi, je conspire? s'cria Consuelo, emporte par la conscience de la
vrit; et, trop indigne pour se disculper, elle haussa les paules et
tourna le dos comme pour s'en aller sans trop savoir ce qu'elle faisait.

--O allez-vous? dit le roi, frapp de son air de candeur irrsistible.

--Je vais en prison,  l'chafaud, o bon vous semblera, pourvu que je
sois dispense d'entendre cette absurde accusation.

--Vous tes fort en colre, reprit le roi avec un rire sardonique;
voulez-vous que je vous dise pourquoi? C'est que vous tes venue ici avec
la rsolution de vous draper en Romaine devant moi, et que vous voyez que
votre comdie me sert de divertissement. Rien n'est mortifiant, surtout
pour une actrice, comme de ne pas faire de l'effet dans un rle.

Consuelo, ddaignant de rpondre, se croisa les bras et regarda fixement
le roi avec une assurance qui faillit le dconcerter. Pour chapper  la
colre qui se rveillait en lui, il fut forc de rompre le silence et de
revenir  ses railleries accablantes, esprant toujours qu'il irriterait
l'accuse, et que pour se dfendre elle perdrait sa rserve et sa mfiance.

Oui, dit-il, comme s'il et rpondu au langage muet de cette physionomie
altire, je sais fort bien qu'on vous a fait accroire que j'tais amoureux
de vous, et que vous pensez pouvoir me braver impunment. Tout cela serait
fort comique, si des personnes auxquelles je tiens un peu plus qu' vous
n'taient en cause dans l'affaire. Exalte par la vanit de jouer une
belle scne, vous devriez pourtant savoir que les confidents subalternes
sont toujours sacrifis par ceux qui les emploient. Aussi n'est-ce pas
ceux-l que je compte chtier: ils me tiennent de trop prs pour que je
puisse les punir autrement qu'en vous chtiant svrement vous-mme, sous
leurs yeux. C'est  vous de voir si vous devez subir ce malheur pour des
personnes qui ont trahi vos intrts, et qui ont mis tout le mal sur le
compte de votre zle indiscret et ambitieux.

--Sire, rpondit Consuelo, je ne sais pas ce que vous voulez dire; mais la
manire dont vous parlez des confidents et de ceux qui les emploient me
fait frmir pour vous.

--C'est--dire?

--C'est--dire que vous me donneriez  penser que, dans un temps o vous
tiez la premire victime de la tyrannie, vous auriez livr le major Katt
 l'inquisition paternelle.

Le roi devint ple comme la mort. Tout le monde sait qu'aprs une
tentative de fuite en Angleterre dans sa jeunesse, il avait vu trancher la
tte de son confident par les ordres de son pre. Enferm dans une prison,
il avait t conduit et tenu de force devant la fentre, pour voir couler
le sang de son ami sur l'chafaud. Cette scne horrible, dont il tait
aussi innocent que possible, avait fait sur lui une pouvantable
impression. Mais il est dans la destine des princes de suivre l'exemple
du despotisme, mme quand ils en ont le plus cruellement souffert.
L'esprit de Frdric s'tait assombri dans le malheur, et,  la suite
d'une jeunesse enchane et douloureuse, il tait mont sur le trne plein
des principes et des prjugs de l'autorit absolue. Aucun reproche ne
pouvait tre plus sanglant que celui que feignait de lui adresser Consuelo
pour lui rappeler ses anciennes infortunes et lui faire sentir son
injustice prsente. Il en fut frapp jusqu'au coeur; mais l'effet de la
blessure fut aussi peu salutaire  son me endurcie que le supplice du
major Katt l'avait t jadis. Il se leva, et dit d'une voix altre:

C'est assez, vous pouvez vous retirer.

Il sonna, et durant le peu de secondes qui s'coulrent avant l'arrive de
ses gens, il rouvrit son livre, et feignit de s'y replonger. Mais un
tremblement nerveux agitait sa main et faisait crier la feuille qu'il
s'efforait de retourner.

Un valet entra, le roi lui fit un signe, et Consuelo fut emmene dans une
autre pice. Une des petites levrettes du roi qui n'avait cess de la
regarder en remuant la queue, et de gambader autour d'elle pour provoquer
ses caresses, se mit en devoir de la suivre; et le roi, qui n'avait
d'entrailles paternelles que pour ces petits animaux, fut forc de
rappeler Mopsule, au moment o elle franchissait la porte sur les traces
de la condamne. Le roi avait la manie, non dnue de raison peut-tre, de
croire ses chiens dous d'une espce de divination instinctive des
sentiments de ceux qui l'approchaient. Il prenait de la mfiance lorsqu'il
les voyait s'obstiner  faire mauvais accueil  certaines gens, et au
contraire il se persuadait qu'il pouvait compter sur les personnes que ses
chiens caressaient volontiers. Malgr son agitation intrieure, la
sympathie bien marque de Mopsule pour la Porporina ne lui avait pas
chapp, et lorsqu'elle revint vers lui en baissant la tte d'un air de
tristesse et de regret, il frappa sur la table en se disant  lui-mme et
en pensant  Consuelo: Et pourtant, elle n'a pas de mauvaises intentions
contre moi!

Votre Majest m'a fait demander? dit Buddenbrock en se prsentant  une
autre porte.

--Non! dit le roi, indign de l'empressement avec lequel le courtisan
venait s'abattre sur sa proie; sortez, je vous sonnerai.

Bless d'tre trait comme un valet, Buddenbrock sortit, et pendant
quelques instants que le roi passa  mditer, Consuelo fut garde  vue
dans la salle des Gobelins. Enfin, la sonnette se fit entendre, et l'aide
de camp mortifi n'en fut pas moins prompt  s'lancer vers son matre.
Le roi paraissait adouci et communicatif.

Buddenbrock, dit-il, cette fille est un admirable caractre! A Rome, elle
et mrit le triomphe, le char  huit chevaux et les couronnes de chne!
Fais atteler une chaise de poste, conduis-la toi-mme hors de la ville et
mets-la sous bonne escorte sur la route de Spandaw, pour y tre enferme
et soumise au rgime des prisonniers d'tat, non le plus doux, tu
m'entends?

--Oui, Sire.

--Attends un peu! Tu monteras dans la voiture avec elle pour traverser la
ville, et tu l'effraieras par tes discours. Il sera bon de lui donner 
penser qu'elle va tre livre au bourreau et fouette  tous les
carrefours de la ville, comme cela se pratiquait du temps du roi mon pre.
Mais, tout en lui faisant ces contes-l, tu te souviendras que tu ne dois
pas dranger un cheveu de sa tte, et tu mettras ton gant pour lui offrir
la main. Va, et apprends en admirant son dvouement stoque, comment on
doit se conduire envers ceux qui vous honorent de leur confiance. Cela ne
te fera point de mal.




XIV.


Consuelo fut reconduite chez elle dans la mme voiture qui l'avait amene
au palais. Deux factionnaires furent poss devant chaque porte de son
appartement, dans l'intrieur de la maison, et M. de Buddenbrock lui donna,
_montre en main_, suivant son habitude imite de la rigide ponctualit du
matre, une heure pour faire ses prparatifs, non sans l'avertir que ses
paquets seraient soumis  l'examen des employs de la forteresse qu'elle
allait habiter. En rentrant dans sa chambre, elle trouva tous ses effets
dans un dsordre pittoresque. Pendant sa confrence avec le roi, des
agents de la police secrte taient venus, par ordre, forcer toutes les
serrures et s'emparer de tous les papiers. Consuelo, qui ne possdait, en
fait d'critures, que de la musique, prouva quelque chagrin en pensant
qu'elle ne reverrait peut-tre jamais ses prcieux et chers auteurs, la
seule richesse qu'elle et amasse dans sa vie. Elle regretta beaucoup
moins quelques bijoux, qui lui avaient t donns par divers grands
personnages  Vienne et  Berlin, comme rcompense de ses soires de
chant. On les lui prenait, sous prtexte qu'ils pouvaient contenir des
bagues  poison ou des emblmes sditieux. Le roi n'en sut jamais rien, et
Consuelo ne les revit jamais. Les employs aux basses oeuvres de Frdric
se livraient sans pudeur  ces honntes spculations, tant peu pays
d'ailleurs, et sachant que le roi aimait mieux fermer les yeux sur leurs
rapines que d'augmenter leurs salaires.

Le premier regard de Consuelo fut pour son crucifix; et en voyant qu'on
n'avait pas song  le saisir, sans doute  cause de son peu de valeur,
elle le dcrocha bien vite et le mit dans sa poche. Elle vit la couronne
de roses fltrie et gisante sur le plancher; puis, en la ramassant pour
l'examiner, elle remarqua avec effroi que la bande de parchemin qui
contenait de mystrieux encouragements n'y tait plus attache. C'tait la
seule preuve qu'on put avoir contre elle de sa complicit avec une
prtendue conspiration: mais  combien de commentaires pouvait donner lieu
ce faible indice! Tout en le cherchant avec anxit, elle porta la main 
sa poche et l'y trouva. Elle l'y avait mis machinalement au moment o
Buddenbrock tait venu la chercher une heure auparavant.

Rassure sur ce point, et sachant bien que l'on ne trouverait rien dans
ses papiers qui pt compromettre qui que ce ft, elle se hta de
rassembler les effets ncessaires  un loignement dont elle ne se
dissimulait pas la dure possible. Elle n'avait personne pour l'aider, car
on avait arrt sa servante pour l'interroger; et, au milieu de ses
costumes arrachs des armoires et jets en dsordre sur tous les meubles,
elle avait, outre le trouble que lui causait sa situation, quelque peine 
se reconnatre. Tout  coup le bruit d'un objet sonore, tombant au milieu
de sa chambre, attira son attention; c'tait un gros clou qui traversait
un mince billet.

Le style tait laconique:

Voulez-vous fuir? Montrez-vous  la fentre. Dans trois minutes vous
serez en sret.

Le premier mouvement de Consuelo fut de courir  la fentre. Mais elle
s'arrta  moiti chemin; car elle pensa que sa fuite, au cas qu'elle put
l'effectuer, serait comme l'aveu de sa culpabilit, et un tel aveu, en
pareil cas, fait toujours supposer des complices.  princesse Amlie!
pensa-t-elle, s'il est vrai que vous m'ayez trahie, moi, je ne vous
trahirai pas! Je paierai ma dette envers Trenck. Il m'a sauv la vie; s'il
le faut, je la perdrai pour lui.

Ranime par cette ide gnreuse, elle acheva son paquet avec beaucoup de
prsence d'esprit, et se trouva prte lorsque Buddenbrock vint la prendre
pour partir. Elle lui trouva l'air encore plus hypocrite et plus mchant
que de coutume. A la fois rampant et rogue, Buddenbrock tait jaloux des
sympathies de son matre, comme les vieux chiens qui mordent tous les amis
de la maison. Il avait t bless de la leon que le roi lui avait donne,
tout en le chargeant de faire souffrir la victime, et il ne demandait qu'
s'en venger sur elle.

Vous me voyez tout en peine, Mademoiselle, lui dit-il, d'avoir  excuter
des ordres aussi rigoureux. Il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu 
Berlin pareille chose... Non, cela ne s'tait pas vu depuis le temps du
roi Frdric-Guillaume l'auguste pre de Sa Majest rgnante. Ce fut un
cruel exemple de la svrit de nos lois et du pouvoir terrible de nos
princes. Je m'en souviendrai toute ma vie.

--De quel exemple voulez-vous parler, Monsieur? dit Consuelo qui
commenait  croire qu'on en voulait  sa vie.

--D'aucun en particulier, reprit Buddenbrock; je voulais parler du rgne
de Frdric-Guillaume qui fut, d'un bout  l'autre, un exemple de fermet,
 ne jamais l'oublier. Dans ce temps-l, on ne respectait ni ge ni sexe,
quand on pensait avoir une faute grave  punir. Je me souviens d'une jeune
personne fort jolie, fort bien ne et fort aimable, qui pour avoir reu
quelquefois la visite d'un auguste personnage contre le gr du roi, fut
livre au bourreau et chasse de la ville aprs avoir t battue de verges.

--Je sais cette histoire, Monsieur, rpondit Consuelo partage entre la
terreur et l'indignation. La jeune personne tait sage et pure. Tout son
crime fut d'avoir fait de la musique avec Sa Majest aujourd'hui rgnante,
comme vous dites, et alors prince royal. Ce mme Frdric a-t-il donc si
peu souffert des catastrophes attires par lui sur la tte des autres,
qu'il veuille maintenant m'pouvanter par la menace de quelque infamie
semblable?

--Je ne le pense pas, Signora. Sa Majest ne fait rien que de grand et de
juste; et c'est  vous de savoir si votre innocence vous met  l'abri de
sa colre. Je voudrais le croire; cependant j'ai vu tout  l'heure le roi
irrit comme cela ne lui tait peut-tre jamais arriv. Il s'est cri
qu'il avait tort de vouloir rgner avec indulgence, et que jamais, du
vivant de son pre, une femme n'et montr l'audace que vous affichiez.
Enfin quelques autres paroles de Sa Majest me font craindre pour vous
quelque peine avilissante, j'ignore laquelle... Je ne veux pas le
pressentir. Mon rle, en ceci, est fort pnible; et si,  la porte de la
ville, il se trouvait que le roi et donn des ordres contraires  ceux
que j'ai reus de vous conduire immdiatement  Spandaw, je me hterais de
m'loigner, la dignit de mes fonctions ne me permettant pas d'assister...

M. de Buddenbrock, voyant que l'effet tait produit, et que la malheureuse
Consuelo tait prs de s'vanouir, s'arrta. En cet instant, elle faillit
se repentir de son dvouement, et ne put s'empcher d'invoquer, dans son
coeur, ses protecteurs inconnus. Mais comme elle fixait d'un oeil hagard
les traits de Buddenbrock, elle y trouva l'hsitation du mensonge, et
commena  se rassurer. Son coeur battit pourtant,  lui rompre la
poitrine, lorsqu'un agent de police se prsenta  la porte de Berlin pour
changer quelques mots avec M. de Buddenbrock. Pendant ce temps, un des
grenadiers qui l'accompagnaient  cheval s'approcha de la portire oppose,
et lui dit rapidement et  demi-voix:

Soyez tranquille, Signora, il y aurait bien du sang de vers avant qu'on
vous fit aucun mal.

Dans son trouble, Consuelo ne distingua pas les traits de cet ami inconnu,
qui s'loigna aussitt. La voiture prit, au grand galop, la route de la
forteresse; et au bout d'une heure, la Porporina fut incarcre dans le
chteau de Spandaw avec toutes les formalits d'usage ou plutt avec le
peu de formalits dont un pouvoir absolu a besoin pour procder.

Cette citadelle, rpute alors inexpugnable, est btie au milieu d'un
tang form par le confluent de la Havel et de la Spre. La journe tait
devenue sombre et brumeuse, et Consuelo, ayant accompli son sacrifice,
ressentit cet puisement apathique qui suit les actes d'nergie et
d'enthousiasme. Elle se laissa donc conduire dans le triste domicile qu'on
lui assignait, sans rien regarder autour d'elle. Elle se sentait puise;
et, bien qu'on ft  peine au milieu du jour, elle se jeta, tout habille,
sur son lit, et s'y endormit profondment. A la fatigue qu'elle prouvait
se joignait cette sorte de scurit dlicieuse dont une bonne conscience
recueille les fruits; et quoique son lit ft bien dur et bien troit, elle
y gota le meilleur sommeil.

Depuis quelque temps, elle ne faisait plus que dormir  demi, lorsqu'elle
entendit sonner minuit  l'horloge de la citadelle. La rpercussion du son
est si vive pour les oreilles musicales, qu'elle en fut veille tout 
fait. En se soulevant sur son lit, elle comprit qu'elle tait en prison,
et qu'il fallait y passer la premire nuit  rflchir, puisqu'elle avait
dormi tout le jour. La perspective d'une pareille insomnie dans l'inaction
et l'obscurit n'tait pas trs-riante; elle se dit qu'il fallait s'y
rsigner et travailler tout de suite  s'y habituer. Elle s'tonnait de ne
pas souffrir du froid, et s'applaudissait du moins de ne pas subir ce
malaise physique qui paralyse la pense. Le vent mugissait au dehors d'une
faon lamentable, la pluie fouettait les vitres, et Consuelo n'apercevait,
par son troite fentre, que le grillage serr se dessinant sur le bleu
sombre et voil d'une nuit sans toiles.

La pauvre captive passa la premire heure de ce supplice tout  fait
nouveau et inconnu pour elle dans une grande lucidit d'esprit et dans des
penses pleines de logique, de raison et de philosophie. Mais peu  peu
cette tension fatigua son cerveau, et la nuit commena  lui sembler
lugubre. Ses rflexions positives se changrent en rveries vagues et
bizarres. Des images fantastiques, des souvenirs pnibles, des
apprhensions effrayantes l'assaillirent, et elle se trouva dans un tat
qui n'tait ni la veille ni le sommeil, et o toutes ses ides prenaient
une forme et semblaient flotter dans les tnbres de sa cellule. Tantt
elle se croyait sur le thtre, et elle chantait mentalement tout un rle
qui la fatiguait, et dont le souvenir l'obsdait, sans qu'elle put s'en
dbarrasser; tantt elle se voyait dans les mains du bourreau, les paules
nues, devant une foule stupide et curieuse, et dchire par les verges,
tandis que le roi la regardait d'un air courrouc du haut d'un balcon, et
qu'Anzoleto riait dans un coin. Enfin, elle tomba dans une sorte de
torpeur, et n'eut plus devant les yeux que le spectre d'Albert couch sur
son cnotaphe, et faisant de vains efforts pour se relever et venir  son
secours. Puis cette image s'effaa, et elle se crut endormie par terre
dans la grotte du Schreckenstein, tandis que le chant sublime et dchirant
du violon d'Albert exprimait, dans le lointain de la caverne, une prire
loquente et douloureuse. Consuelo dormait effectivement  moiti, et le
son de l'instrument caressait son oreille et ramenait le calme dans son
me. Les phrases en taient si suivies, quoique affaiblies par
l'loignement, et les modulations si distinctes, qu'elle se persuadait
l'entendre rellement, sans songer  s'en tonner. Il lui sembla que cette
audition fantastique durait plus d'une heure, et qu'elle finissait par se
perdre dans les airs en dgradations insensibles. Consuelo s'tait
rendormie tout de bon, et le jour commenait  poindre lorsqu'elle rouvrit
les yeux.

Son premier soin fut d'examiner sa chambre, qu'elle n'avait pas mme
regarde la veille, tant la vie morale avait absorb en elle le sentiment
de la vie physique. C'tait une cellule toute nue, mais propre et bien
chauffe par un pole en briques qu'on allumait  l'extrieur, et qui ne
jetait aucune clart dans l'appartement, mais qui entretenait une
temprature trs-supportable. Une seule ouverture cintre clairait cette
pice, qui n'tait cependant pas trop sombre; les murs taient blanchis 
la chaux et peu levs.

On frappa trois coups  la porte, et le gardien cria  travers, d'une voix
forte:

Prisonnire numro trois, levez-vous et habillez-vous; on entrera chez
vous dans un quart d'heure.

Consuelo se hta d'obir et de refaire son lit avant le retour du gardien,
qui lui apporta du pain et de l'eau pour sa journe, d'un air
trs-respectueux. Il avait la tournure empese d'un ancien majordome de
bonne maison, et il posa ce frugal ordinaire de la prison sur la table,
avec autant de soin et de propret qu'il en et mis  servir un repas des
plus recherchs.

Consuelo examina cet homme, qui tait d'un ge avanc, et dont la
physionomie fine et douce n'avait rien de repoussant au premier abord. On
l'avait choisi pour servir les femmes,  cause de ses moeurs, de sa bonne
tenue, et de sa discrtion  toute preuve. Il s'appelait Schwartz, et
dclina son nom  Consuelo.

Je demeure au-dessous de vous, dit-il, et si vous veniez  tre malade,
il suffira que vous m'appeliez par votre fentre.

--N'avez-vous pas une femme? lui demanda Consuelo.

--Sans doute, rpondit-il, et si vous avez absolument besoin d'elle, elle
sera  vos ordres. Mais il lui est dfendu de communiquer avec les dames
prisonnires, sauf le cas de maladie. C'est le mdecin qui en dcide. J'ai
aussi un fils, qui partagera avec moi l'honneur de vous servir...

--Je n'ai pas besoin de tant de serviteurs, et si vous voulez bien le
permettre, monsieur Schwartz, je n'aurai affaire qu' vous ou  votre
femme.

--Je sais que mon ge et ma physionomie rassurent les dames. Mais mon fils
n'est pas plus  craindre que moi; c'est un excellent enfant, plein de
pit, de douceur et de fermet.

Le gardien pronona ce dernier mot avec une nettet expressive que la
prisonnire entendit fort bien.

Monsieur Schwartz, lui dit-elle, ce n'est pas avec moi que vous aurez
besoin de faire usage de votre fermet. Je suis venue ici presque
volontairement, et je n'ai aucune intention de m'chapper. Tant que l'on
me traitera avec dcence et convenance, comme on parat dispos  le faire,
je supporterai sans me plaindre le rgime de la prison, quelque rigoureux
qu'il puisse tre.

En parlant ainsi, Consuelo, qui n'avait rien pris depuis vingt-quatre
heures, et qui avait souffert de la faim toute la nuit, se mit  rompre le
pain bis et  le manger avec apptit.

Elle remarqua alors que sa rsignation faisait impression sur le vieux
gardien, et qu'il en tait  la fois merveill et contrari.

Votre Seigneurie n'a donc pas de rpugnance pour cette nourriture
grossire? lui dit-il avec un peu d'embarras.

--Je ne vous cacherai pas que, dans l'intrt de ma sant,  la longue,
j'en dsirerais une plus substantielle; mais si je dois me contenter de
celle-ci, ce ne sera pas pour moi une grande contrarit.

--Vous tiez cependant habitue  bien vivre? Vous aviez chez vous une
bonne table, je suppose?

--Eh! mais, sans doute.

--Et alors, reprit Schwartz d'un air insinuant, pourquoi ne vous
feriez-vous pas servir ici,  vos frais, un ordinaire convenable?

--Cela est donc permis?

-- coup sr! s'cria Schwartz, dont les yeux brillrent  l'ide
d'exercer son trafic, aprs avoir eu la crainte de trouver une personne
trop pauvre ou trop sobre pour lui assurer ce profit. Si Votre Seigneurie
a eu la prcaution de cacher quelque argent sur elle en entrant ici... il
ne m'est pas dfendu de lui fournir la nourriture qu'elle aime. Ma femme
fait fort bien la cuisine, et nous possdons une vaisselle plate fort
propre.

--C'est fort aimable de votre part, dit Consuelo, qui dcouvrait la
cupidit de M. Schwartz avec plus de dgot que de satisfaction. Mais la
question est de savoir si j'ai de l'argent en effet. On m'a fouille en
entrant ici; je sais qu'on m'a laiss un crucifix auquel je tenais
beaucoup, mais je n'ai pas remarqu si on me prenait ma bourse.

--Votre Seigneurie ne l'a pas remarqu?

--Non; cela vous tonne?

--Mais Votre Seigneurie sait sans doute ce qu'il y avait dans sa bourse?

-- peu de chose prs. Et en parlant ainsi, Consuelo faisait la revue de
ses poches, et n'y trouvait pas une obole. M. Schwartz, lui dit-elle avec
une gaiet courageuse, on ne m'a rien laiss,  ce que je vois. Il faudra
donc que je me contente du rgime des prisonniers. Ne vous faites pas
d'illusions l-dessus.

--Eh bien, Madame, reprit Schwartz, non sans faire un visible effort sur
lui-mme, je vais vous prouver que ma famille est honnte, et que vous
avez affaire  des gens estimables. Votre bourse est dans ma poche; la
voici! Et il fit briller la bourse aux yeux de la Porporina, puis il la
remit tranquillement dans son gousset.

Puisse-t-elle vous profiter! dit Consuelo tonne de son impudence.

--Attendez! reprit l'avide et mticuleux Schwartz. C'est ma femme qui vous
a fouille. Elle a ordre de ne point laisser d'argent aux prisonnires, de
crainte qu'elles ne s'en servent pour corrompre leurs gardiens. Mais quand
les gardiens sont incorruptibles, la prcaution est inutile. Elle n'a donc
pas jug qu'il ft de son devoir de remettre votre argent au gouverneur.
Mais comme il y a une consigne  la lettre de laquelle on est oblig, en
conscience, de se conformer, votre bourse ne saurait retourner directement
dans vos mains.

--Gardez-la donc! dit Consuelo, puisque tel est votre bon plaisir.

--Sans aucun doute, je la garderai, et vous m'en remercierez. Je suis
dpositaire de votre argent, et je l'emploierai, pour vos besoins comme
vous l'entendrez. Je vous apporterai les mets qui vous seront agrables;
j'entretiendrai votre pole avec soin; je vous fournirai mme un meilleur
lit et du linge  discrtion. J'tablirai mon compte chaque jour, et je me
paierai sur votre avoir jusqu' due concurrence.

-- la bonne heure! dit Consuelo; je vois qu'il est avec le ciel des
accommodement; et j'apprcie l'honntet de M. Schwartz comme je le dois.
Mais quand cette somme, qui n'est pas bien considrable, sera puise,
vous me fournirez donc les moyens de me procurer de nouveaux fonds?

--Que Votre Seigneurie ne s'exprime pas ainsi! ce serait manquer  mon
devoir, et je ne le ferai jamais. Mais Votre Seigneurie n'en souffrira pas;
elle me dsignera, soit  Berlin, soit ailleurs, la personne dpositaire
de ses fonds, et je ferai passer mes comptes  cette personne pour qu'ils
soient rgulirement solds. Ma consigne ne s'oppose point  cela.

--Fort bien. Vous avez trouv la manire de corriger cette consigne, qui
est fort inconsquente, puisqu'elle vous permet de nous bien traiter, et
qu'elle nous te cependant les moyens de vous y dterminer. Quand mes
ducats d'or seront  bout, j'aviserai  vous satisfaire. Commencez donc
par m'apporter du chocolat; vous me servirez  dner un poulet et des
lgumes; dans la journe vous me procurerez des livres, et le soir vous me
fournirez de la lumire.

--Pour le chocolat, Votre Seigneurie va l'avoir dans cinq minutes; le
dner ira comme sur des roulettes; j'y ajouterai une bonne soupe, des
friandises que les dames ne ddaignent pas, et du caf, qui est fort
salutaire pour combattre l'air humide de cette rsidence. Quant aux livres
et  la lumire, c'est impossible. Je serais chass sur-le-champ, et ma
conscience me dfend de manquer  ma consigne.

--Mais les aliments recherchs et les friandises sont galement prohibs?

--Non. Il nous est permis de traiter les dames, et particulirement Votre
Seigneurie, avec humanit, dans tout ce qui a rapport  la sant et au
bien-tre.

--Mais l'ennui est galement prjudiciable  la sant!

--Votre Seigneurie se trompe. En se nourrissant bien et en laissant
reposer l'esprit, on engraisse toujours ici. Je pourrais vous citer telle
dame qui y est entre svelte comme vous voil, et qui en est sortie, au
bout de vingt ans, pesant au moins cent quatre-vingts livres.

--Grand merci, monsieur Schwartz. Je ne dsire pas cet embonpoint
formidable, et j'espre que vous ne me refuserez pas les livres et la
lumire.

--J'en demande humblement pardon  Votre Seigneurie, je n'enfreindrai pas
mes devoirs. D'ailleurs, Votre Seigneurie ne s'ennuiera pas; elle aura ici
son clavecin et sa musique.

--En vrit! Est-ce  vous que je devrai cette consolation, monsieur
Schwartz?

--Non, Signora, ce sont les ordres de Sa Majest, et j'ai l un ordre du
gouverneur pour laisser passer et dposer dans votre chambre lesdits
objets.

Consuelo, enchante de pouvoir faire de la musique, ne songea plus  rien
demander. Elle prit gaiement son chocolat, tandis que M. Schwartz mettait
en ordre son mobilier, compos d'un pauvre lit, de deux chaises de paille
et d'une petite table de sapin.

Votre Seigneurie aura besoin d'une commode, dit-il de cet air caressant
que prennent les gens disposs  nous combler de soins et de douceurs pour
notre argent; et puis d'un meilleur lit, d'un tapis, d'un bureau, d'un
fauteuil, d'une toilette...

--J'accepte la commode et la toilette, rpondit Consuelo, qui songeait 
mnager ses ressources. Quant au reste, je vous en tiens quitte. Je ne
suis pas dlicate, et je vous prie de ne me fournir que ce que je vous
demande.

Matre Schwartz hocha la tte d'un air d'tonnement et presque de mpris;
mais il ne rpliqua pas; et lorsqu'il eut rejoint sa trs-digne pouse:

Ce n'est pas mchant, lui dit-il en lui parlant de la nouvelle
prisonnire, mais c'est pauvre. Nous n'aurons pas grands profits avec a.

--Qu'est-ce que tu veux que a dpense? reprit madame Schwartz en haussant
les paules. Ce n'est pas une grande dame, celle-l! c'est une comdienne
 ce qu'on dit!

--Une comdienne, s'cria Schwartz. Ah bien! j'en suis charm pour notre
fils Gottlieb.

--Fi donc! reprit madame Schwartz en fronant le sourcil. Veux-tu en faire
un saltimbanque?

--Tu ne m'entends pas, femme. Il sera pasteur. Je n'en dmordrai pas. Il a
tudi pour cela, et il est du bois dont on les fait. Mais comme il faudra
bien qu'il prche et comme il ne montre pas jusqu'ici grande loquence,
cette comdienne lui donnera des leons de dclamation.

--L'ide n'est pas mauvaise. Pourvu qu'elle ne veuille pas rabattre le
prix de ses leons sur nos mmoires!

--Sois donc tranquille! Elle n'a pas le moindre esprit. rpondit Schwartz
en ricanant et en se frottant les mains.




XV.


Le clavecin arriva dans la journe. C'tait le mme que Consuelo louait 
Berlin  ses frais. Elle fut fort aise de n'avoir pas  risquer avec un
autre instrument une nouvelle connaissance moins agrable et moins sre.
De son ct, le roi, qui veillait aux moindres dtails d'affaires, s'tait
inform, en donnant l'ordre d'expdier le clavecin  la prison, si
celui-l appartenait  la prima-donna; et, en apprenant que c'tait un
_locatis_, il avait fait savoir au luthier propritaire qu'il lui en
garantissait la restitution, mais que la location resterait aux frais de
la prisonnire. Sur quoi le luthier s'tait permis d'observer qu'il
n'avait point de recours contre une personne en prison, surtout si elle
venait  y mourir. M. de Poelnitz, charg de cette importante ngociation,
avait rpliqu en riant:

Mon cher Monsieur, vous ne voudriez pas chicaner le roi sur une semblable
vtille, et d'ailleurs cela ne servirait  rien. Votre clavecin est
dcrt de prise de corps, pour tre crou aujourd'hui mme  Spandaw.

Les manuscrits et les partitions de la Porporina lui furent galement
apports; et, comme elle s'tonnait de tant d'amnit dans le rgime de sa
prison, le commandant major de place vint lui rendre visite pour lui
expliquer qu'elle aurait  continuer ses fonctions de premire chanteuse
au thtre royal.

Telle est la volont de Sa Majest, lui dit-il. Toutes les fois que le
semainier de l'Opra vous portera sur le programme pour une reprsentation,
une voiture escorte vous conduira au thtre  l'heure dite, et vous
ramnera coucher  la forteresse immdiatement aprs le spectacle. Ces
dplacements se feront avec la plus grande exactitude et avec les gards
qui vous sont dus. J'espre, Mademoiselle, que vous ne nous forcerez, par
aucune tentative d'vasion,  redoubler la rigueur de votre captivit.
Conformment aux ordres du roi, vous avez t place dans une chambre 
feu, et il vous sera permis de vous promener sur le rempart que vous voyez,
aussi souvent qu'il vous sera agrable. En un mot, nous sommes
responsables, non-seulement de votre personne, mais de votre sant et de
votre voix. La seule contrarit que vous prouverez de notre part sera
d'tre tenue au secret, et de ne pouvoir communiquer avec personne, soit
de l'intrieur, soit de l'extrieur. Comme nous avons ici peu de dames, et
qu'un seul gardien suffit pour le corps de logis qu'elles occupent, vous
n'aurez pas le dsagrment d'tre servie par des gens grossiers. L'honnte
figure et les bonnes manires de monsieur Schwartz doivent vous
tranquilliser sur ce point. Un peu d'ennui sera donc le seul mal que vous
aurez  supporter, et je conois qu' votre ge et dans la situation
brillante o vous tiez...

--Soyez tranquille, monsieur le major, rpondit Consuelo avec un peu de
fiert. Je ne m'ennuie jamais quand je peux m'occuper. Je ne demande
qu'une grce; c'est d'avoir de quoi crire, et de la lumire pour pouvoir
faire de la musique le soir.

--Cela est tout  fait impossible. Je suis au dsespoir de refuser
l'unique demande d'une personne aussi courageuse. Mais je puis, en
compensation, vous donner l'autorisation de chanter  toutes les heures du
jour et de la nuit, si bon vous semble. Votre chambre est la seule habite
dans cette tour isole. Le logement du gardien est au-dessous, il est vrai;
mais M. Schwartz est trop bien lev pour se plaindre d'entendre une
aussi belle voix, et quant  moi, je regrette de n'tre pas  porte d'en
jouir.

Ce dialogue, auquel assistait matre Schwartz, fut termin par de grandes
rvrences, et le vieil officier se retira, convaincu, d'aprs la
tranquillit de la cantatrice, qu'elle tait l pour quelque infraction 
la discipline du thtre, et pour quelques semaines tout au plus. Consuelo
ne savait pas elle-mme si elle y tait sous la prvention de complicit
dans une conspiration politique, ou pour le seul crime d'avoir rendu
service  Frdric de Trenck, ou enfin pour avoir t tout simplement la
confidente discrte de la princesse Amlie.

Pendant deux ou trois jours, notre captive prouva plus de malaise, de
tristesse et d'ennui qu'elle ne voulait se l'avouer. La longueur des nuits,
qui tait encore de quatorze heures dans cette saison, lui fut
particulirement dsagrable, tant qu'elle espra pouvoir s'y soustraire
en obtenant de M. Schwartz la lumire, l'encre et les plumes. Mais il ne
lui fallut pas beaucoup de temps pour se convaincre que cet homme
obsquieux tait dou d'une tnacit inflexible. Schwartz n'tait pas
mchant, il n'avait pas, comme la plupart des gens de son espce, le got
de faire souffrir. Il tait mme pieux et dvot  sa manire, croyant
servir Dieu et faire son salut, pourvu qu'il se conformt  ceux des
engagements de sa profession qu'il ne pouvait point luder. Il est vrai
que ces cas rservs taient en petit nombre, et portaient sur les
articles o il avait moins de chance de profit avec les prisonniers que de
chances de danger relativement  sa place.

Est-elle simple, disait-il en parlant de Consuelo  sa femme, de
s'imaginer que pour gagner tous les jours quelques _groschen_ sur une
bougie, je vais m'exposer  tre chass!

--Fais bien attention, lui rpondait son pouse, qui tait l'grie de ses
inspirations cupides, de ne pas lui avancer un seul dner quand sa bourse
sera puise.

--Ne t'inquite pas. Elle a des conomies, elle me l'a dit, et M.
Porporino, chanteur du thtre, en est le dpositaire.

--Mauvaise crance! reprenait la femme. Relis donc le code de nos lois
prussiennes; tu en verras une relative aux comdiens, qui dgage tout
dbiteur de toute rclamation de leur part. Prends donc garde que le
dpositaire de ladite demoiselle n'invoque la loi, et ne retienne l'argent
quand tu lui prsenteras tes comptes.

--Mais puisque son engagement avec le thtre n'est pas rompu par
l'emprisonnement, puisqu'elle doit continuer ses fonctions, je ferai une
saisie sur la caisse du thtre.

--Et qui t'assure qu'elle touchera ses appointements? Le roi connat la
loi mieux que personne, et si c'est son bon plaisir de l'invoquer...

--Tu penses  tout, femme! disait M. Schwartz. Je serai sur mes gardes.
Pas d'argent? pas de cuisine, pas de feu, le mobilier de rigueur. La
consigne  la lettre.

C'est ainsi que le couple Schwartz devisait sur le sort de Consuelo. Quant
 elle, lorsqu'elle se fut bien assure que l'honnte gardien tait
incorruptible  l'endroit de la bougie, elle prit son parti, et arrangea
ses journes de manire  ne point trop souffrir de la longueur des nuits.
Elle s'abstint de chanter durant le jour, afin de se rserver cette
occupation pour le soir. Elle s'abstint mme autant que possible de penser
 la musique et d'entretenir son esprit, de rminiscences ou
d'inspirations musicales avant les heures de l'obscurit. Au contraire,
elle donna la matine et la journe aux rflexions que lui suggrait sa
position, au souvenir des vnements de sa vie, et  la recherche rveuse
des ventualits de l'avenir. De cette manire, elle russit, en peu de
temps,  faire deux parts de sa vie, une toute philosophique, une toute
musicale; et elle reconnut qu'avec de l'exactitude et de la persvrance
on peut, jusqu' un certain point, faire fonctionner rgulirement et
soumettre  la volont ce coursier capricieux et rtif de la fantaisie,
cette muse fantasque de l'imagination. En vivant sobrement, en dpit des
prescriptions et des insinuations de M. Schwartz, et en faisant beaucoup
d'exercice, mme sans plaisir, sur le rempart, elle parvint  se sentir
trs-calme le soir, et  employer agrablement ces heures de tnbres que
les prisonniers, en voulant forcer le sommeil pour chapper  l'ennui,
remplissent de fantmes et d'agitations. Enfin, en ne donnant que six
heures au sommeil, elle fut bientt assure de dormir paisiblement toutes
les nuits, sans que jamais un excs de repos empitt sur la tranquillit
de la nuit suivante.

Au bout de huit jours, elle s'tait dj si bien faite  sa prison, qu'il
lui semblait qu'elle n'et jamais vcu autrement. Ses soires, si
redoutables d'abord, taient devenues ses heures les plus agrables; et
les tnbres, loin de lui causer l'effroi qu'elle en attendait, lui
rvlrent des trsors de conception musicale, qu'elle portait en elle
depuis longtemps sans avoir pu en faire usage et les formuler, dans
l'agitation de sa profession de virtuose. Lorsqu'elle sentit que
l'improvisation, d'une part, et de l'autre l'excution de mmoire
suffiraient  remplir ses soires, elle se permit de consacrer quelques
heures de la journe  noter ses inspirations, et  tudier ses auteurs
avec plus de soin encore qu'elle n'avait pu le faire au milieu de mille
motions, ou sous l'oeil d'un professeur impatient et systmatique. Pour
crire la musique, elle se servit d'abord d'une pingle, au moyen de
laquelle elle piquait les notes dans les interlignes, puis de petits
clats de bois enlevs  ses meubles, qu'elle faisait ensuite noircir
contre le pole, au moment o il tait le plus ardent. Mais comme ces
procds prenaient du temps, et qu'elle avait une trs-petite provision de
papier rgl, elle reconnut qu'il valait mieux exercer encore la robuste
mmoire dont elle tait doue, et y loger avec ordre les nombreuses
compositions que chaque soir faisait clore. Elle en vint  bout, et, en
pratiquant, elle put revenir de l'une  l'autre sans les avoir crites et
sans les confondre.

Cependant, comme sa chambre tait fort chaude, grce au surcrot de
combustibles que M. Schwartz ajoutait bnvolement  la ration de
l'tablissement, et comme le rempart o elle se promenait tait sans cesse
ras par un vent glacial, elle ne put chapper  quelques jours
d'enrouement, qui la privrent de la distraction d'aller chanter au
thtre de Berlin. Le mdecin de la prison, qui avait t charg de la
voir deux fois par semaine, et de rendre compte de l'tat de sa sant  M.
de Poelnitz, crivit qu'elle avait une extinction de voix, prcisment le
jour o le baron se proposait, avec l'agrment du roi, de la faire
reparatre devant le public. Sa sortie fut donc retarde, sans qu'elle en
et le moindre chagrin; elle ne dsirait pas respirer l'air de la libert,
avant de s'tre assez familiarise avec sa prison pour y rentrer sans
regret.

En consquence, elle ne soigna pas son rhume avec tout l'amour et toute la
sollicitude qu'une cantatrice nourrit ordinairement pour le prcieux
organe de son gosier. Elle ne s'abstint pas de la promenade, et il en
rsulta un peu de fivre durant plusieurs nuits. Elle prouva alors un
petit phnomne que tout le monde connat. La fivre amne dans le cerveau
de chaque individu une illusion plus ou moins pnible. Les uns s'imaginent
que l'angle form par les murailles de l'appartement se rapproche d'eux,
en se rtrcissant, jusqu' leur presser et leur craser la tte. Ils
sentent peu  peu l'angle se desserrer, s'largir, les laisser libres,
retourner  sa place, pour revenir encore, se resserrer de nouveau et
recommencer continuellement la mme alternative de gne et de soulagement.
D'autres prennent leur lit pour une vague qui les soulve, les porte
jusqu'au baldaquin, et les laisse retomber, pour se soulever encore et les
ballotter obstinment. Le narrateur de cette vridique histoire subit la
fivre sous la forme bizarre d'une grosse ombre noire, qu'il voit se
dessiner horizontalement sur une surface brillante au milieu de laquelle
il se trouve plac. Cette tache d'ombre, nageant sur le sol imaginaire,
est dans un continuel mouvement de contraction et de dilatation. Elle
s'largit jusqu' couvrir entirement la surface brillante, et tout
aussitt elle diminue, se resserre, et arrive  n'tre plus qu'une ligne
dlie comme un fil, aprs quoi elle s'tend de nouveau pour se dvelopper
et s'attnuer sans cesse. Cette vision n'aurait rien de dsagrable pour
le rveur, si, par une sensation maladive assez difficile  faire
comprendre, il ne s'imaginait tre lui-mme ce reflet obscur d'un objet
inconnu flottant sans repos sur une arne embrase par les feux d'un
soleil invisible:  tel point que lorsque l'ombre imaginaire se contracte,
il lui semble que son tre s'amoindrit et s'allonge jusqu' devenir
l'ombre d'un cheveu; tandis que lorsqu'elle se dilate, il sent sa
substance se dilater galement jusqu' figurer l'ombre d'une montagne
enveloppant une valle. Mais il n'y a dans le rve ni montagne ni valle.
Il n'y a rien que le reflet d'un corps opaque faisant sur un reflet de
soleil le mme exercice que la prunelle noire du chat dans son iris
transparente, et cette hallucination, qui n'est point accompagne de
sommeil, devient une angoisse des plus tranges.

Nous pourrions citer une personne qui, dans la fivre, voit tomber le
plafond  chaque instant; une autre qui se croit devenue un globe flottant
dans l'espace; une troisime qui prend la ruelle de son lit pour un
prcipice, et qui croit toujours tomber  gauche, tandis qu'une quatrime
se sent toujours entrane  droite. Mais chaque lecteur pourrait fournir
ses observations et les phnomnes de sa propre exprience; ce qui
n'avancerait point la question, et n'expliquerait pas plus que nous ne
pouvons le faire, pourquoi chaque individu, durant toute sa vie, ou tout
au moins durant une longue srie d'annes, retombe, la nuit, dans un
certain rve qui est le sien et non celui d'un autre, et subit,  chaque
accs de fivre, une certaine hallucination qui lui prsente toujours les
mmes caractres et le mme genre d'angoisses. Cette question est du
ressort de la physiologie; et nous pensons que le mdecin y trouverait
peut-tre quelques indications, je ne dis pas sur le sige du mal patent,
lequel se rvle par d'autres symptmes non moins vidents, mais sur celui
d'un mal latent, provenant, chez le malade, du ct faible de son
organisation, et qu'il est dangereux de provoquer par certains ractifs.

Mais cette question n'est pas de mon ressort, et je demande pardon au
lecteur d'avoir os l'effleurer.

Quant  notre hrone, l'hallucination que lui causait la fivre devait
naturellement prsenter un caractre musical, et porter sur ses organes
auditifs. Elle retomba donc dans le rve qu'elle avait eu tout veille,
ou du moins  demi veille, la premire nuit qu'elle avait passe dans la
prison. Elle s'imagina entendre le son plaintif et les phrases loquentes
du violon d'Albert, tantt forts et distincts, comme si l'instrument et
rsonn dans sa chambre, tantt faibles, comme s'il fut parti de
l'horizon. Il y avait, dans cette fluctuation de l'intensit des sons
imaginaires, quelque chose d'trangement pnible. Lorsque la vibration lui
semblait se rapprocher, Consuelo prouvait un sentiment de terreur;
lorsqu'elle paraissait clater, c'tait avec une vigueur qui foudroyait la
malade. Puis le son faiblissait, et elle en ressentait peu de soulagement;
car la fatigue d'couter avec une attention toujours croissante ce chant
qui se perdait dans l'espace lui causait bientt une sorte de dfaillance,
durant laquelle il lui semblait ne plus saisir aucun bruit. Mais le retour
incessant de la rafale harmonieuse lui apportait le frisson, l'pouvante,
et les bouffes d'une chaleur insupportable, comme si le vigoureux coup de
l'archet fantastique et embras l'air, et dchan l'orage autour d'elle.




XVI.


Cependant, comme Consuelo ne s'alarma pas de son tat et ne changea
presque rien  son rgime, elle fut promptement rtablie. Elle put
reprendre ses soires de chant, et elle retrouva le profond sommeil de
ses nuits paisibles.

Un matin, c'tait le douzime de sa captivit, elle reut de M. de
Poelnitz un billet qui lui donnait avis d'une sortie pour le lendemain
soir:

J'ai obtenu du roi, disait-il, la permission d'aller moi-mme vous
chercher avec une voiture de sa maison. Si vous me donnez votre parole de
ne point vous envoler par une des glaces, j'espre mme pouvoir vous
dispenser de l'escorte, et vous faire reparatre au thtre sans ce
lugubre attirail. Croyez que vous n'avez pas d'ami plus dvou que moi,
et que je dplore la rigueur du traitement, peut-tre injuste que vous
subissez.

La Porporina s'tonna un peu de l'amiti soudaine et de l'attention
dlicate du baron. Jusque-l dans ses frquents rapports d'administration
thtrale avec la prima-donna, M. de Poelnitz, qui, en qualit d'ex-_rou_,
n'aimait pas les filles vertueuses, lui avait tmoign beaucoup de
froideur et de scheresse. Il lui avait mme parl souvent de sa conduite
rgulire et de ses manires rserves avec une ironie dsobligeante. On
savait bien  la cour que le vieux chambellan tait le mouchard du roi,
mais Consuelo n'tait pas initie aux secrets de cour, et elle ne savait
pas qu'on pt faire cet odieux mtier sans perdre les avantages d'une
apparente considration dans le grand monde. Cependant un vague instinct
de rpulsion disait  Consuelo que Poelnitz avait contribu plus que tout
autre  son malheur. Elle veilla donc  toutes ses paroles lorsqu'elle se
trouva seule avec lui le lendemain, dans la voiture qui les conduisait
rapidement  Berlin, vers le dclin du jour.

Eh bien, ma pauvre recluse, lui dit-il, vous voil diablement mate!
Sont-ils farouches ces cuistres de vtrans qui vous gardent! Jamais ils
n'ont voulu me permettre d'entrer dans la citadelle, sous prtexte que je
n'avais point de permission, et voil, sans reproche, un quart d'heure que
je gle en vous attendant. Allons, enveloppez-vous bien de cette fourrure
que j'ai apporte pour prserver votre voix, et contez-moi donc un peu vos
aventures. Que diable s'est-il donc pass  la dernire redoute du
carnaval? Tout le monde se le demande, et personne ne le sait. Plusieurs
originaux qui, selon moi, ne faisaient de mal  personne, ont disparu
comme par enchantement. Le comte de Saint-Germain, qui est de vos amis, je
crois; un certain Trismgiste, qu'on disait cach chez M. de Golowkin, et
que vous connaissez peut-tre aussi, car on dit que vous tes au mieux
avec tous ces enfants du diable...

--Ces personnes ont t arrtes? demanda Consuelo.

--Ou elles ont pris la fuite: les deux versions ont cours  la ville.

--Si ces personnes ne savent pas mieux que moi pourquoi on les perscute,
elles eussent mieux fait d'attendre de pied ferme leur justification.

--Ou la nouvelle lune qui peut changer l'humeur du monarque; c'est encore
le plus sr, et je vous conseille de bien chanter ce soir. Cela fera plus
d'effet sur lui que de belles paroles. Comment diable avez-vous t assez
maladroite, ma belle amie, pour vous laisser envoyer  Spandaw? Jamais,
pour des vtilles pareilles  celles dont on vous accuse, le roi n'et
prononc une condamnation aussi discourtoise envers une dame; il faut que
vous lui ayez rpondu avec arrogance, le bonnet sur l'oreille et la main
sur la garde de votre pe, comme une petite folle que vous tes.
Qu'aviez-vous fait de criminel? Voyons, racontez-moi a. Je parie arranger
vos affaires, et, si vous voulez suivre mes conseils, vous ne retournerez
pas dans cette humide souricire de Spandaw; vous irez coucher ce soir
dans votre joli appartement de Berlin. Allons, confessez-vous. On dit que
vous avez fait un souper fin dans le palais avec la princesse Amlie, et
que vous vous tes amuse, au beau milieu de la nuit,  faire le revenant
et  jouer du balai dans les corridors, pour effrayer les filles d'honneur
de la reine. Il parait que plusieurs de ces demoiselles en ont fait
fausse-couche, et que les plus vertueuses mettront au monde des enfants
marqus d'un petit balai sur le nez. On dit aussi que vous vous tes fait
dire votre bonne aventure par le _plantaire_ de madame de Kleist, et que
M. de Saint-Germain vous a rvl les secrets de la politique de Philippe
le Bel. tes-vous assez simple pour croire que le roi veuille faire autre
chose que de rire avec sa soeur de ces folies? Le roi est d'ailleurs, pour
madame l'abbesse, d'une faiblesse qui va jusqu' l'enfantillage; et quant
aux devins, il veut seulement savoir s'ils prennent de l'argent pour
dbiter leurs sornettes, auquel cas il les prie de quitter le pays, et
tout est dit. Vous voyez bien que vous vous abusez sur l'importance de
votre rle, et que si vous aviez voulu rpondre tranquillement  quelques
questions sans consquence, vous n'auriez point pass un si triste
carnaval dans les prisons de l'tat.

Consuelo laissa babiller le vieux courtisan sans l'interrompre, et
lorsqu'il la pressa de rpondre, elle persista  dire qu'elle ne savait de
quoi il voulait lui parler. Elle sentait un pige sous cette frivolit
bienveillante, et elle ne s'y laissa point prendre.

Alors Poelnitz changea de tactique, et d'un ton srieux:

C'est bien! lui dit-il, vous vous mfiez de moi. Je ne vous en veux pas,
et, au contraire, je fais grand cas de la prudence. Puisque vous tes
ainsi, Mademoiselle, je vais, moi, vous parler  dcouvert. Je vois bien
qu'on peut se fier  vous, et que notre secret est en bonnes mains.
Apprenez donc, signora Porporina, que je suis votre ami plus que vous ne
pensez, car je suis un des vtres; je suis du parti du prince Henry.

--Le prince Henry a donc un parti? dit la Porporina, curieuse d'apprendre
dans quelle intrigue elle se trouvait enveloppe.

--Ne faites pas semblant de l'ignorer, reprit le baron. C'est un parti que
l'on perscute beaucoup en ce moment, mais qui est loin d'tre dsespr.
Le _grand lama_, ou, si vous aimez mieux, _M. le marquis_, n'est pas si
solide sur son trne qu'on ne puisse le faire dgringoler. La Prusse est
un bon cheval de bataille; mais il ne faut pas le pousser  bout.

--Ainsi, vous conspirez, monsieur le baron? Je ne m'en serais jamais
dout!

--Qui ne conspire pas  l'heure qu'il est? Le tyranneau est environn de
serviteurs dvous en apparence, mais qui ont jur sa perte.

--Je vous trouve fort lger, monsieur le baron, de me faire une pareille
confidence.

--Si je vous la fais, c'est parce que j'y suis autoris par le prince et
la princesse.

--De quelle princesse parlez-vous?

--De celle que vous savez. Je ne pense pas que les autres conspirent!... 
moins que ce ne soit la margrave de Bareith, qui est mcontente de sa
chtive position, et en colre contre le roi, depuis qu'il l'a rabroue,
au sujet de ses intelligences avec le cardinal de Fleury. C'est dj une
vieille histoire; mais rancune de femme est de longue dure, et la
margrave _Guillemette_[7] n'est pas un esprit ordinaire: que vous en
semble?

[Note 7: Sophie Wilhelmine. Elle signait _soeur Guillemette_, en crivant
 Voltaire.]

--Je n'ai jamais eu l'honneur de lui entendre dire un seul mot.

--Mais vous l'avez vue chez l'abbesse de Quedlimburg!

--Je n'ai jamais t qu'une seule fois chez la princesse Amlie, et la
seule personne de la famille royale que j'y aie rencontre, c'est le roi.

--N'importe! le prince Henry m'a donc charg de vous dire...

--En vrit, monsieur le baron! dit Consuelo d'un ton mprisant; le prince
vous a charg de me dire quelque chose?

--Vous allez voir que je ne plaisante pas. Il vous fait savoir que ses
affaires ne sont point gtes, comme on veut vous le persuader; qu'aucun
de ses confidents ne l'a trahi; que Saint-Germain est dj en France, o
il travaille  former une alliance entre notre conjuration et celle qui va
replacer incessamment Charles-douard sur le trne d'Angleterre; que
Trismgiste seul a t arrt, mais qu'il le fera vader, et qu'il est sr
de sa discrtion. Quant  vous, il vous conjure de ne point vous laisser
intimider par les menaces du _marquis_, et surtout de ne point croire 
ceux qui feindraient d'tre dans vos intrts, pour vous faire parler.
Voil pourquoi, tout  l'heure, je vous ai soumise  une petite preuve,
dont vous tes sortie victorieuse; et je dirai  notre hros,  notre
brave prince,  notre roi futur, que vous tes un des plus solides
champions de sa cause!

Consuelo, merveille de l'aplomb de M. de Poelnitz, ne put rprimer un
clat de rire; et quand le baron, piqu de son mpris, lui demanda le
motif de cette gaiet dplace, elle ne put lui rien rpondre, sinon:
Vous tes admirable, sublime, monsieur le baron!

Et elle recommena  rire malgr elle. Elle et ri sous le bton, comme la
Nicole de M. Jourdain.

Quand cette attaque de nerfs sera finie, dit Poelnitz sans se dconcerter,
vous daignerez peut-tre m'expliquer vos intentions. Voudriez-vous trahir
le prince? Croiriez-vous, en effet, que la princesse vous et livre  la
colre du roi? Vous regarderiez-vous comme dgage de vos serments? Prenez
garde, Mademoiselle! vous vous en repentiriez peut-tre bientt. La
Silsie ne tardera pas  tre livre par nous  Marie-Thrse, qui n'a
point abandonn ses projets, et qui deviendra ds lors notre puissante
allie. La Russie, la France, donneraient certainement les mains au prince
Henry; madame de Pompadour n'a point oubli les ddains de Frdric. Une
puissante coalition, quelques annes de lutte, peuvent facilement
prcipiter du trne ce fier souverain qui ne tient encore qu' un fil...
Avec l'amour du nouveau monarque, vous pourriez prtendre  une haute
fortune. Le moins qu'il puisse arriver de tout cela, c'est que l'lecteur
de Saxe soit dpossd de la royaut polonaise, et que le prince Henry
aille rgner  Varsovie... Ainsi...

--Ainsi, monsieur le baron, il existe, selon vous, une conspiration qui,
pour satisfaire le prince Henry, veut mettre, encore une fois, l'Europe 
feu et  sang? Et ce prince, pour assouvir son ambition, ne reculerait pas
devant la honte de livrer son pays  l'tranger? J'ai beaucoup de peine 
croire de pareilles lchets possibles; et si, par malheur, vous dites
vrai, je suis fort humilie de passer pour votre complice. Mais finissons
cette comdie, je vous en conjure. Voil un quart d'heure que vous vous
vertuez fort ingnieusement  me faire avouer des crimes imaginaires. Je
vous ai cout pour savoir de quel prtexte on se servait pour me tenir en
prison; il me reste  apprendre en quoi j'ai pu mriter la haine qui
s'acharne si bassement aprs moi. Si vous voulez me le dire, je tcherai
de me disculper. Jusque l je ne puis rien rpondre  toutes les belles
choses que vous m'apprenez, sinon qu'elles me surprennent fort, et que de
semblables projets n'ont aucune de mes sympathies.

--En ce cas, Mademoiselle, si vous n'tes pas plus au courant que cela,
reprit Poelnitz trs-mortifi, je m'tonne de la lgret du prince, qui
m'engage  vous parler sans dtour, avant de s'tre assur de votre
adhsion  tous ses projets.

--Je rpte, monsieur le baron, que j'ignore absolument les projets du
prince; mais je suis bien certaine d'une chose: c'est qu'il ne vous a
jamais charg de m'en dire un seul mot. Pardonnez-moi de vous donner ce
dmenti. Je respecte votre ge; mais je ne puis m'empcher de mpriser le
rle affreux que vous jouez auprs de moi en ce moment.

--Les soupons absurdes d'une tte fminine ne m'atteignent gure,
rpondit Poelnitz, qui ne pouvait plus reculer devant ses mensonges. Un
temps viendra o vous me rendrez justice. Dans le trouble que cause la
perscution, et avec les ides chagrines que la prison doit ncessairement
engendrer, il n'est pas tonnant que vous manquiez tout  coup de
pntration et de clairvoyance. Dans les conspirations, on doit s'attendre
 de pareilles lubies, surtout de la part des dames. Je vous plains et
vous pardonne. Il est possible, d'ailleurs, que vous ne soyez en tout ceci
que l'amie dvoue de Trenck et la confidente d'une auguste princesse...
Ces secrets sont d'une nature trop dlicate pour que je veuille vous en
parler. Le prince Henry lui-mme ferme les yeux l-dessus, quoiqu'il
n'ignore pas que le seul motif qui ait dcid sa soeur  entrer dans la
conspiration soit l'esprance de voir Trenck rhabilit, et peut-tre
celle de l'pouser.

--Je ne sais rien de cela non plus, monsieur le baron, et je pense que si
vous tiez sincrement dvou  quelque auguste princesse, vous ne me
raconteriez pas de si tranges choses sur son compte.

Le bruit des roues sur le pav mit fin  cette conversation, au grand
contentement du baron, qui ne savait plus quel expdient inventer pour se
tirer d'affaire. On entrait dans la ville. La cantatrice, escorte jusqu'
la porte de sa loge et dans les coulisses par deux factionnaires qui ne la
perdaient presque pas de vue, reut de ses camarades un accueil assez
froid. Elle en tait aime, mais aucun d'eux ne se sentait le courage de
protester par des tmoignages extrieurs contre la disgrce prononce par
le roi. Ils taient tristes, contraints, et comme napps de la peur de la
contagion. Consuelo qui ne voulut pas attribuer cette manire d'tre  la
lchet, mais  la compassion, crut lire dans leur contenance abattue
l'arrt d'une longue captivit. Elle s'effora de leur montrer qu'elle
n'en s'en effrayait pas, et parut sur la scne avec une confiance
courageuse.

Il se passa en ce moment quelque chose d'assez bizarre dans la salle.
L'arrestation de la Porporina ayant fait beaucoup de bruit, et l'auditoire
n'tant compos que de personnes dvoues par conviction ou par position 
la volont royale, chacun mit ses mains dans ses poches, afin de rsister
au dsir et  l'habitude d'applaudir la cantatrice disgracie. Tout le
monde avait les yeux sur le monarque, qui, de son ct, promenait des
regards investigateurs sur la foule et semblait lui imposer le silence le
plus profond. Tout  coup une couronne de fleurs, partie on ne sait d'o,
vint tomber aux pieds de la cantatrice, et plusieurs voix prononcrent
simultanment et assez haut pour tre entendues des divers points de la
salle o elles s'taient distribues, les mots: _C'est le roi! c'est le
pardon du roi!_ Cette singulire assertion passa de bouche en bouche avec
la rapidit de l'clair; et chacun croyant faire son devoir et complaire 
Frdric, une tempte d'applaudissements, telle que de mmoire d'homme on
n'en avait ou  Berlin, se dchana depuis les combles jusqu'au parterre.
Pendant plusieurs minutes, la Porporina, interdite et confondue d'une si
audacieuse protestation, ne put commencer son rle. Le roi, stupfait, se
retourna vers les spectateurs avec une expression terrible, qu'on prit
pour un signe d'adhsion et d'encouragement. Buddenbrock lui-mme, plac
non loin de lui, ayant demand au jeune Benda de quoi il s'agissait, et
celui-ci lui ayant rpondu que la couronne tait partie de la place du roi,
se mit  battre des mains d'un air de mauvaise humeur vraiment comique.
La Porporina croyait rver; le roi se ttait pour savoir s'il tait bien
veill.

Quels que fussent la cause et le but de ce triomphe, Consuelo en ressentit
l'effet salutaire; elle se surpassa elle-mme, et fut applaudie avec le
mme transport durant tout le premier acte. Mais pendant l'entr'acte, la
mprise s'tant peu  peu claircie, il n'y eut plus qu'une partie de
l'auditoire, la plus obscure et la moins  porte d'tre redresse par les
confidences des courtisans, qui s'obstint  donner des signes
d'approbation. Enfin, au deuxime entr'acte, les orateurs des corridors et
du foyer apprirent  tout le monde que le roi paraissait fort mcontent de
l'attitude insense du public; qu'une cabale avait t monte par la
Porporina avec une audace inoue; enfin que quiconque serait signal comme
ayant pris part  cette chauffoure s'en repentirait certainement. Quand
vint le troisime acte, le silence fut si profond dans la salle, en dpit
des merveilles que fit la prima-donna, qu'on aurait entendu voler une
mouche  la fin de chaque morceau chant par elle, et qu'en revanche les
autres chanteurs recueillirent tous les fruits de la raction.

Quant  la Porporina, elle avait t bientt dsillusionne de son
triomphe.

Ma pauvre amie, lui avait dit Conciolini en lui prsentant la couronne
dans la coulisse aprs la premire scne, je te plains d'avoir des amis si
dangereux. Ils achveront de te perdre.

Dans l'entr'acte, le Porporino vint dans sa loge, et lui parlant 
demi-voix:

Je t'avais dit de te mfier de M. de Saint-Germain, lui dit-il; mais il
tait trop tard. Chaque parti a ses tratres. N'en sois pas moins fidle 
l'amiti et docile  la voix de ta conscience. Tu es protge par un bras
plus puissant que celui qui t'opprime.

--Que veux-tu dire, s'cria la Porporina? es-tu de ceux...

--Je dis que Dieu te protgera, rpondit le Porporino, qui semblait
craindre d'avoir t entendu, et il lui montra la cloison qui sparait les
loges d'acteurs les unes des autres. Ces cloisons avaient dix pieds de
haut; mais elles laissaient entre leur sommit et le plafond commun un
espace assez considrable, de sorte qu'on pouvait facilement entendre
d'une loge  l'autre ce qui se passait.

J'ai prvu, lui dit-il en parlant encore plus bas et en lui remettant une
bourse, que tu aurais besoin d'argent, et je t'en apporte.

--Je te remercie, rpondit Consuelo; si le gardien, qui me vend chrement
les vivres, venait te rclamer quelque paiement, comme voici de quoi le
satisfaire pour longtemps, refuse de solder ses comptes. C'est un usurier.

--Il suffit, rpliqua le bon et loyal Porporino. Je te quitte;
j'aggraverais ta position si je paraissais avoir des secrets avec toi.

Il s'esquiva, et Consuelo reut la visite de madame de Cocce (la
Barberini), qui lui tmoigna courageusement beaucoup d'intrt et
d'affection. La marquise d'Argens (la Cochois) vint les rejoindre d'un air
plus empes, et avec les belles paroles d'une reine qui protge le
malheur. Consuelo ne lui en sut pas moins de gr de sa dmarche, et la
supplia de ne pas compromettre la faveur de son poux en prolongeant sa
visite.

Le roi dit  Poelnitz:

Eh bien, l'as-tu interroge? As-tu trouv moyen de la faire parler?

--Pas plus qu'une borne, rpondit le baron.

--Lui as-tu fait entendre que je pardonnerais tout, si elle voulait
seulement me dire ce qu'elle sait de la _balayeuse_, et ce que
Saint-Germain lui a dit?

--Elle s'en soucie comme de l'an quarante.

--L'as-tu effraye sur la longueur de sa captivit?

--Pas encore. Votre Majest m'avait dit de la prendre par la douceur.

--Tu l'effraieras en la reconduisant.

--J'essaierai, mais je ne russirai pas.

--C'est donc une sainte, une martyre?

--C'est une fanatique, une possde, peut-tre le diable en cotillons.

--En ce cas, malheur  elle! je l'abandonne. La saison de l'opra italien
finit dans quelques jours; arrange-toi pour qu'on n'ait plus besoin de
cette fille jusque l, et que je n'entende plus parler d'elle jusqu'
l'anne prochaine.

--Un an! Votre Majest n'y tiendra pas.

--Mieux que ta tte ne tient sur ton cou, Poelnitz!




XVII.


Poelnitz avait assez de motifs de ressentiment contre la Porporina pour
saisir cette occasion de se venger. Il n'en fit rien pourtant; son
caractre tait minemment lche, et il n'avait la force d'tre mchant
qu'avec ceux qui s'abandonnaient  lui. Pour peu qu'on le remit  sa place,
il devenait craintif, et on et dit qu'il prouvait un respect
involontaire pour ceux qu'il ne russissait pas  tromper. On l'avait vu
mme se dtacher de ceux qui caressaient ses vices pour suivre, l'oreille
basse, ceux qui le foulaient aux pieds. tait-ce le sentiment de sa
faiblesse, ou le souvenir d'une jeunesse moins avilie? On aimerait 
croire que, dans les mes les plus corrompues, quelque chose accuse encore
de meilleurs instincts touffs et demeurs seulement  l'tat de
souffrance et de remords. Il est certain que Poelnitz s'tait attach
longtemps aux pas du prince Henry, en feignant de prendre part  ses
chagrins; que souvent il l'avait excit  se plaindre des mauvais
traitements du roi et lui en avait donn l'exemple, afin d'aller ensuite
rapporter ses paroles  Frdric, mme en les envenimant, pour augmenter
la colre de ce dernier. Poelnitz avait fait cet infme mtier pour le
plaisir de le faire; car, au fond, il ne hassait pas le prince. Il ne
hassait personne, si ce n'est le roi, qui le dshonorait de plus en plus
sans vouloir l'enrichir. Poelnitz aimait donc la ruse pour elle-mme.
Tromper tait un triomphe flatteur  ses yeux. Il avait d'ailleurs un
plaisir rel  dire du mal du roi et  en faire dire; et quand il venait
rapporter ces maldictions  Frdric, tout en se vantant de les avoir
provoques, il se rjouissait intrieurement de pouvoir jouer le mme tour
 son matre, en lui cachant le bonheur qu'il avait got  le railler, 
le trahir,  rvler ses travers, ses ridicules et ses vices  ses
ennemis. Ainsi, chaque partie lui servait de dupe, et cette vie d'intrigue
o il fomentait la haine sans servir prcisment celle de personne avait
pour lui des volupts secrtes.

Cependant le prince Henry avait fini par remarquer que chaque fois qu'il
laissait paratre son aigreur devant le complaisant Poelnitz, il trouvait,
quelques heures aprs, le roi plus courrouc et plus outrageant avec lui
qu' l'ordinaire. S'tait-il plaint devant Poelnitz d'tre aux arrts pour
vingt-quatre heures, il voyait le lendemain sa condamnation double. Ce
prince, aussi franc que brave, aussi confiant que Frdric tait ombrageux,
avait enfin ouvert les yeux sur le caractre misrable du baron. Au lieu
de le mnager prudemment, il l'avait accabl de son indignation; et depuis
ce temps-l, Poelnitz, courb jusqu' terre devant lui, ne l'avait plus
desservi. Il semblait mme qu'il l'aimt au fond du coeur, autant qu'il
tait capable d'aimer. Il s'attendrissait en parlant de lui avec
admiration, et ces tmoignages de respect paraissaient si sincres qu'on
s'en tonnait comme d'une bizarrerie incomprhensible de la part d'un tel
homme.

Le fait est que Poelnitz, le trouvant plus gnreux et plus tolrant mille
fois que Frdric, et prfr l'avoir pour matre; pressentant ou
devinant vaguement, ainsi que le faisait le roi, une sorte de conjuration
mystrieuse autour du prince, il et voulu pour beaucoup en tenir les fils
et savoir s'il pouvait compter assez sur le succs pour s'y associer.
C'tait donc avec l'intention de s'clairer pour son propre compte qu'il
avait tch de surprendre la religion de Consuelo. Si elle lui et rvl
le peu qu'elle en savait, il ne l'et pas rapport au roi,  moins
pourtant que ce dernier ne lui et donn beaucoup d'argent. Mais Frdric
tait trop conome pour avoir de grands sclrats  ses ordres.

Poelnitz avait arrach quelque chose de ce mystre au comte de
Saint-Germain. Il lui avait dit, avec tant de conviction, tant de mal du
roi, que cet habile aventurier ne s'tait pas assez mfi de lui. Disons,
en passant, que l'aventurier avait un grain d'enthousiasme et de folie;
que s'il tait charlatan et mme jsuitique  beaucoup d'gards, il avait
au fond de tout cela une conviction fanatique qui prsentait de singuliers
contrastes et lui faisait commettre beaucoup d'inconsquences.

En ramenant Consuelo  la forteresse, Poelnitz, qui tait un peu blas sur
le mpris qu'on avait pour lui, et qui ne se souvenait dj plus gure de
celui qu'elle lui avait tmoign, se conduisit assez navement avec elle.
Il lui confessa, sans se faire prier, qu'il ne savait rien, et que tout ce
qu'il avait dit des projets du prince,  l'gard des puissances trangres,
n'tait qu'un commentaire gratuit de la conduite bizarre et des relations
secrtes du prince et de sa soeur avec des gens suspects.

Ce commentaire ne fait pas honneur  la loyaut de Votre Seigneurie,
rpondit Consuelo, et peut-tre ne devrait-elle pas s'en vanter.

--Le commentaire n'est pas de moi, rpondit tranquillement Poelnitz; il
est clos dans la cervelle du roi notre matre, cervelle maladive et
chagrine, s'il en fut, quand le soupon s'en empare. Quant  donner des
suppositions pour des certitudes, c'est une mthode tellement consacre
par l'usage des cours et par la science des diplomates, que vous tes tout
 fait pdante de vous en scandaliser. Au reste, ce sont les rois qui me
l'ont apprise; ce sont eux qui ont fait mon ducation, et tous mes vices
viennent, de pre en fils, des deux monarques prussiens que j'ai eu
l'honneur de servir. Plaider le faux pour savoir le vrai! Frdric n'en
fait jamais d'autre, et on le tient pour un grand homme; ce que c'est que
d'avoir la vogue! tandis qu'on me traite de sclrat parce que je suis ses
errements; quel prjug!

Poelnitz tourmenta Consuelo, tant qu'il put, pour savoir ce qui se passait
entre elle, le prince, l'abbesse, Trenck, les aventuriers Saint-Germain et
Trismgiste, et un grand nombre de personnages trs-importants, disait-il,
qui taient mls  une intrigue inexplicable. Il lui avoua navement que
si cette affaire avait quelque consistance, il n'hsiterait pas  s'y
jeter. Consuelo vit bien qu'il parlait enfin  coeur ouvert; mais comme
elle ne savait rellement rien, elle n'eut pas de mrite  persister dans
ses dngations.

Quand Poelnitz eut vu les portes de la citadelle se refermer sur Consuelo
et sur son prtendu secret, il rva  la conduite qu'il devait tenir  son
gard; et en fin de cause, esprant qu'elle se laisserait pntrer si,
grce  lui, elle revenait  Berlin, il rsolut de la disculper auprs du
roi. Mais ds le premier mot qu'il lui en dit le lendemain, le roi
l'interrompit:

Qu'a-t-elle rvl?

--Rien, Sire.

--En ce cas, laissez-moi tranquille. Je vous ai dfendu de me parler
d'elle.

--Sire, elle ne sait rien.

--Tant pis pour elle! Qu'il ne vous arrive plus jamais de prononcer son
nom devant moi.

Cet arrt fut proclam d'un ton qui ne permettait pas de rpliquer.
Frdric souffrait certainement en songeant  la Porporina. Il y avait au
fond de son coeur et de sa conscience un tout petit point trs-douloureux
qui tressaillait alors, comme lorsqu'on passe le doigt sur une mince pine
enfonce dans les chairs. Pour se soustraire  cette pnible sensation, il
prit le parti d'en oublier irrvocablement la cause, et il n'eut pas de
peine  y russir. Huit jours ne s'taient pas couls, que grce  son
robuste temprament royal et  la servile soumission de tous ceux qui
l'approchaient, il ne se souvenait pas que Consuelo et jamais exist.
Cependant l'infortune tait  Spandaw. La saison du thtre tait finie,
et on lui avait retir son clavecin. Le roi avait eu cette attention pour
elle le soir o on l'avait applaudie  sa barbe, croyant lui complaire. Le
prince Henry tait aux arrts indfiniment. L'abbesse de Quedlimburg tait
gravement malade; le roi avait eu la cruaut de lui faire croire que
Trenck avait t repris et replong dans les cachots. Trismgiste et
Saint-Germain avaient rellement disparu, et la balayeuse avait cess de
hanter le palais. Ce que son apparition prsageait semblait avoir reu une
sorte de confirmation. Le plus jeune des frres du roi tait mort
d'puisement  la suite d'infirmits prmatures.

 ces chagrins domestiques vint se joindre la brouille dfinitive de
Voltaire avec le roi. Presque tous les biographes ont dclar que, dans
cette lutte misrable, l'honneur tait demeur  Voltaire. En examinant
mieux les pices du procs, on s'aperoit qu'il ne fait honneur au
caractre d'aucune des parties, et que le rle le moins mesquin est
peut-tre mme celui de Frdric. Plus froid, plus implacable, plus
goste que Voltaire, Frdric ne connaissait ni l'envie ni la haine; et
ces brlantes petites passions taient  Voltaire la fiert et la dignit
dont Frdric savait prendre au moins l'apparence. Parmi les amres
bisbilles qui amenrent goutte  goutte l'explosion, il y en eut une o
Consuelo ne fut pas nomme, mais qui aggrava la sentence d'oubli
volontaire prononce sur elle. D'Argens lisait un soir les gazettes
parisiennes  Frdric, Voltaire prsent. On y rapportait l'aventure de
mademoiselle Clairon, interrompue au beau milieu de son rle par un
spectateur mal plac qui lui avait cri: _Plus haut;_ somme de faire
des excuses au public pour avoir rpondu royalement: _Et vous plus bas;_
enfin envoye  la Bastille pour avoir soutenu son rle avec autant
d'orgueil que de fermet. Les papiers publics ajoutaient que cette
aventure ne priverait pas le thtre de mademoiselle Clairon, parce que,
durant sa squestration, elle serait amene de la Bastille sous escorte,
pour jouer Phdre ou Chimne, aprs quoi elle retournerait coucher en
prison jusqu' l'expiration de sa peine qu'on prsumait et qu'on esprait
devoir tre de courte dure.

Voltaire tait fort li avec Hippolyte Clairon, qui avait puissamment
contribu au succs de ses oeuvres dramatiques. Il fut indign de cet
vnement, et oubliant qu'il s'en passait un analogue et plus grave encore
sous ses yeux:

Voici qui ne fait gure honneur  la France! s'cria-t-il en interrompant
d'Argens  chaque mot: le manant! interpeller si btement et si
grossirement une actrice comme mademoiselle Clairon! butor de public! lui
vouloir faire faire des excuses!  une femme!  une femme charmante, les
cuistres! les Welches!... La Bastille? jour de Dieu! n'avez-vous pas la
berlue, marquis? Une femme  la Bastille, dans ce temps-ci? pour un mot
plein d'esprit, de got et d'-propos? pour une repartie ravissante? et
cela en France?

--Sans doute, dit le roi, la Clairon jouait lectre ou Smiramis, et le
public, qui ne voulait pas en perdre un seul mot, devrait trouver grce
devant M. de Voltaire.

En un autre temps, cette rflexion du roi et t flatteuse; mais elle fut
prononce avec un ton d'ironie qui frappa le philosophe et lui rappela
tout  coup quelle maladresse il venait de faire. Il avait tout l'esprit
ncessaire pour la rparer; il ne le voulut point. Le dpit du roi
rallumait le sien, et il rpliqua:

Non, Sire, mademoiselle Clairon et-elle abm un rle crit par moi, je
ne concevrai jamais qu'il y ait au monde une police assez brutale pour
traner la beaut, le gnie et la faiblesse dans les prisons de l'tat.

Cette rponse, jointe  cent autres, et surtout  des mots sanglants, 
des railleries cyniques, rapports au roi par plus d'un _Poelnitz_
officieux, amena la rupture que tout le monde sait, et fournit  Voltaire
les plaintes les plus piquantes, les imprcations les plus comiques, les
reproches les plus acrs. Consuelo n'en fut que plus _oublie_  Spandaw,
tandis qu'au bout de trois jours, mademoiselle Clairon sortait triomphante
et adore de la Bastille. Prive de son clavecin, la pauvre enfant s'arma
de tout son courage pour continuer  chanter le soir et  composer de la
musique. Elle en vint  bout et ne tarda pas  s'apercevoir que sa voix et
son exquise justesse d'oreille gagnaient encore  cet exercice aride et
difficile. La crainte de s'garer la rendait beaucoup plus circonspecte;
elle s'coutait davantage, ce qui ncessitait un travail de mmoire et
d'attention excessif. Sa manire devenait plus large, plus srieuse, plus
parfaite. Quant  ses compositions, elles prirent un caractre plus simple,
et elle composa dans sa prison des airs d'une beaut remarquable et d'une
tristesse grandiose. Elle ne tarda pourtant pas  ressentir le prjudice
que la perte du clavecin portait  sa sant et au calme de son esprit.
prouvant le besoin de s'occuper sans relche, et ne pouvant se reposer du
travail mouvant et orageux de la production et de l'excution par un
travail plus tranquille de lectures et de recherches, elle sentit la
fivre s'allumer lentement dans ses veines, et la douleur envahir toutes
ses penses. Ce caractre actif, heureux et plein d'affectueuse expansion,
n'tait pas fait pour l'isolement et pour l'absence de sympathies. Elle
et succomb peut-tre  quelques semaines de ce cruel rgime, si la
Providence ne lui et envoy un ami, l o certainement elle ne
s'attendait pas  le trouver.




XVIII.


Au-dessous de la cellule qu'occupait notre recluse, une grande pice
enfume, dont la vote paisse et lugubre ne recevait jamais d'autre
clart que celle du feu allum dans une vaste chemine toujours remplie de
marmites de fer, bouillant et grondant sur tous les tons, renfermait
pendant toute la journe la famille Schwartz, et ses savantes oprations
culinaires. Tandis que la femme combinait mathmatiquement le plus grand
nombre de dners possible avec le moins de comestibles et d'ingrdients
imaginables, le mari, assis devant une table noircie d'encre et d'huile,
composait artistement,  la lueur d'une lampe toujours allume dans ce
sombre sanctuaire, les mmoires les plus formidables, chargs des dtails
les plus fabuleux. Les maigres dners taient pour le bon nombre de
prisonniers que l'officieux gardien avait su mettre sur la liste de ses
pensionnaires: les mmoires devaient tre prsents  leurs banquiers ou 
leurs parents, sans toutefois tre soumis au contrle des exprimentateurs
de cette fastueuse alimentation. Pendant que le couple spculateur se
livrait ardemment  son travail, deux personnages plus paisibles, enfoncs
sous le manteau de la chemine, vivaient l en silence, parfaitement
trangers aux douceurs et aux profits de l'opration. Le premier tait un
grand chat maigre, roux, pel, dont l'existence se consumait  lcher ses
pattes et  se rouler sur la cendre. Le second tait un jeune homme, ou
plutt un enfant, encore plus laid dans son espce, dont la vie immobile
et contemplative tait partage entre la lecture d'un vieux bouquin plus
gras que les marmites de sa mre, et d'ternelles rveries qui
ressemblaient  la batitude de l'idiotisme plus qu' la mditation d'un
tre pensant. Le chat avait t baptis par l'enfant du nom de Belzbuth,
par antithse sans doute  celui que l'enfant avait reu de monsieur et
madame Schwartz, ses pre et mre, le nom pieux et sacr de Gottlieb.

Gottlieb, destin  l'tat ecclsiastique, avait fait jusqu' l'ge de
quinze ans de bonnes tudes et de rapides progrs dans la liturgie
protestante. Mais, depuis quatre ans, il vivait inerte et malade, prs des
tisons, sans vouloir se promener, sans dsirer de voir le soleil, sans
pouvoir continuer son ducation. Une crue rapide et dsordonne l'avait
rduit  cet tat de langueur et d'indolence. Ses longues jambes grles
pouvaient  peine supporter cette stature dmesure et quasi disloque.
Ses bras taient si faibles et ses mains si gauches, qu'il ne touchait 
rien sans le briser. Aussi sa mre avare lui en avait-elle interdit
l'usage, et il n'tait que trop port  lui obir en ce point. Sa face
bouffie et imberbe, termine par un front lev et dcouvert, ne
ressemblait pas mal  une poire molle. Ses traits taient aussi peu
rguliers que les proportions de son corps. Ses yeux semblaient
compltement gars, tant ils taient louches et divergents. Sa bouche
paisse avait un sourire niais; son nez tait informe, son teint blme,
ses oreilles plates et plantes beaucoup trop bas: des cheveux rares et
raides couronnaient tristement cette insipide figure, plus semblable  un
navet mal pluch qu' la mine d'un chrtien; du moins telle tait la
potique comparaison de madame sa mre.

Malgr les disgrces que la nature avait prodigues  ce pauvre tre,
malgr la honte et le chagrin que madame Schwartz prouvait en le
regardant, Gottlieb, fils unique, malade inoffensif et rsign, n'en tait
pas moins le seul amour et le seul orgueil des auteurs de ses jours. On
s'tait flatt, alors qu'il tait moins laid, qu'il pourrait devenir joli
garon. On s'tait rjoui de son enfance studieuse et de son avenir
brillant. Malgr l'tat prcaire o on le voyait rduit, on esprait qu'il
reprendrait de la force, de l'intelligence, de la beaut, lorsqu'il aurait
fini son interminable croissance. D'ailleurs, il n'est pas besoin
d'expliquer que l'amour maternel s'accommode de tout, et se contente de
peu. Madame Schwartz, tout en le brusquant et en le raillant, adorait son
vilain Gottlieb, et si elle ne l'et pas vu  toute heure plant _comme
une statue de sel_ (c'tait son expression) dans le coin de sa chemine,
elle n'aurait plus eu le courage d'allonger ses sauces ni d'enfler ses
mmoires. Le pre Schwartz, qui mettait comme beaucoup d'hommes, plus
d'amour-propre que de tendresse dans son sentiment paternel, persistait 
ranonner et  voler ses prisonniers dans l'esprance qu'un jour Gottlieb
serait ministre et fameux prdicateur, ce qui tait son ide fixe, parce
que, avant sa maladie, l'enfant s'tait exprim avec facilit. Mais il y
avait bien quatre ans qu'il n'avait dit une parole de bon sens; et s'il
lui arrivait d'en coudre deux ou trois ensemble, ce n'tait jamais qu'
son chat Belzbuth qu'il daignait les adresser. En somme, Gottlieb avait
t dclar idiot par les mdecins, et ses parents seuls croyaient  la
possibilit de sa gurison.

Un jour cependant, Gottlieb, sortant tout  coup de son apathie, avait
manifest  ses parents le dsir d'apprendre un mtier pour se dsennuyer,
et utiliser ses tristes annes de langueur. On avait accd  cette
innocente fantaisie quoiqu'il ne ft gure de la dignit d'un futur membre
de l'glise rforme de travailler de ses mains. Mais l'esprit de Gottlieb
paraissait si bien dtermin  se reposer, qu'il fallut bien lui permettre
d'aller tudier l'art de la chaussure dans une boutique de cordonnier. Son
pre et souhait qu'il choist une profession plus lgante; mais on eut
beau passer en revue devant lui toutes les branches de l'industrie, il
s'arrta obstinment  l'oeuvre de saint Crpin, et dclara mme qu'il se
sentait appel par la Providence  embrasser cette partie. Comme ce dsir
devint chez lui une ide fixe, et que la seule crainte d'en tre empch
le jetait dans une profonde mlancolie, on le laissa passer un mois dans
l'atelier d'un matre, aprs quoi il revint un beau matin, muni de tous
les outils et matriaux ncessaires, et se rinstalla sous le manteau de
sa chre chemine, dclarant qu'il en savait assez, et qu'il n'avait plus
besoin de leons. Cela n'tait gure vraisemblable; mais ses parents,
esprant que cette tentative l'avait dgot, et qu'il allait peut-tre se
remettre  l'tude de la thologie, acceptrent son retour sans reproche
et sans raillerie. Alors commena dans la vie de Gottlieb une re nouvelle,
qui fut entirement remplie et charme par la confection imaginaire d'une
paire de souliers. Trois ou quatre heures par jour, il prenait sa forme et
son alne, et travaillait  une chaussure qui ne chaussa jamais personne;
car elle ne fut jamais termine. Tous les jours recoupe, tendue, battue,
pique, elle prit toutes les figures possibles, except celle d'un soulier,
ce qui n'empcha pas le paisible artisan de poursuivre son oeuvre avec un
plaisir, une attention, une lenteur, une patience et un contentement de
lui-mme, au-dessus des atteintes de toute critique. Les Schwartz
s'effrayrent un peu d'abord de cette monomanie; puis ils s'y habiturent
comme au reste, et le soulier interminable, alternant dans les mains de
Gottlieb avec son volume de sermons et de prires, ne fut plus compt dans
sa vie que pour une infirmit de plus. On n'exigea de lui autre chose que
d'accompagner de temps en temps son pre dans les galeries et les cours,
afin de prendre l'air. Mais ces promenades chagrinaient beaucoup M.
Schwartz, parce que les enfants des autres gardiens et employs de la
citadelle ne cessaient de courir aprs Gottlieb, en contrefaisant sa
dmarche nonchalante et disgracieuse, et en criant sur tous les tons:

Des souliers! des souliers! cordonnier, fais-nous des souliers!

Gottlieb ne prenait point ces hues en mauvaise part; il souriait  cette
mchante engeance avec une srnit anglique, et mme il s'arrtait pour
rpondre:

Des souliers? certainement, de tout mon coeur: venez chez moi, vous faire
prendre mesure. Qui veut des souliers?

Mais M. Schwartz l'entranait pour l'empcher de se compromettre avec la
canaille, et le _cordonnier_ ne paraissait ni fch ni inquiet d'tre
ainsi arrach  l'empressement de ses pratiques.

Ds les premiers jours de sa captivit, Consuelo avait t humblement
requise par M. Schwartz, d'entrer en confrence avec Gottlieb pour essayer
de rveiller en lui le souvenir et le got de cette loquence dont il
avait paru tre dou dans son enfance. Tout en avouant l'tat maladif et
l'apathie de son hritier, M. Schwartz, fidle  la loi de nature si bien
exprime par La Fontaine:

                      Nos petits sont mignons
       Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.

n'avait pas dcrit trs-fidlement les agrments du pauvre Gottlieb, sans
quoi Consuelo n'et peut-tre pas refus, comme elle le fit, de recevoir
dans sa cellule un jeune homme de dix-neuf ans, qu'on lui dpeignait ainsi
qu'il suit: Un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, qui et fait
venir l'eau  la bouche de tous les recruteurs du pays, si malheureusement
pour sa sant, et heureusement pour son indpendance, un peu de faiblesse
dans les bras et dans les jambes ne l'et rendu impropre au mtier des
armes. La captive pensa que la socit d'un _enfant_ de cet ge et de
cette taille, tait peu convenable dans sa situation, et elle refusa net
de le recevoir; dsobligeance que la mre Schwartz lui fit expier en
ajoutant une pinte d'eau chaque jour  son bouillon.

Pour se promener sur l'esplanade o on lui avait permis d'aller prendre
l'air tous les jours, Consuelo tait force de descendre dans la rsidence
nausabonde de la famille Schwartz et de la traverser, le tout avec la
permission et l'escorte de son gardien, qui, du reste, ne se faisait pas
prier, l'article _complaisance infatigable_ (dans tout ce qui tient aux
services autoriss par la consigne) tant port en compte et cot  un
prix fort lev. Il arriva donc qu'en traversant cette cuisine dont une
porte s'ouvrait sur l'esplanade, Consuelo finit par apercevoir et
remarquer Gottlieb. Cette figure d'enfant avort sur le corps d'un gant
mal bti la frappa de dgot d'abord, et ensuite de piti. Elle lui
adressa la parole, l'interrogea avec bont, et s'effora de le faire
causer. Mais elle trouva son esprit paralys soit par la maladie, soit par
une excessive timidit; car il ne la suivait sur le rempart que pouss de
force par ses parents, et ne rpondait  ses questions que par
monosyllabes. Elle craignit donc, en s'occupant de lui, d'aggraver l'ennui
qu'elle lui supposait, et s'abstint de lui parler, et mme de le regarder,
aprs avoir dclar  son pre qu'elle ne lui trouvait pas la moindre
disposition pour l'art oratoire.

Consuelo avait t de nouveau fouille par madame Schwartz, le soir o
elle avait revu son camarade Porporino et le public de Berlin pour la
dernire fois. Mais elle avait russi  tromper la vigilance du cerbre
femelle. L'heure tait avance, la cuisine tait sombre, et madame
Schwartz de mauvaise humeur d'tre rveille dans son premier sommeil.
Tandis que Gottlieb dormait dans une chambre, ou plutt dans une niche
donnant sur l'atelier culinaire, et que M. Schwartz montait pour ouvrir
d'avance la double porte de fer de la cellule, Consuelo s'tait approche
du feu qui dormait sous la cendre, et, tout en feignant de caresser
Belzbuth, elle avait cherch un moyen de sauver ses ressources des
griffes de la _fouilleuse_, afin de n'tre plus  sa discrtion absolue.
Pendant que madame Schwartz rallumait sa lampe et mettait ses lunettes.
Consuelo avait remarqu, au fond de la chemine,  la place o Gottlieb se
tenait habituellement, un enfoncement, dans la muraille,  la hauteur de
son bras, et, dans cette case mystrieuse, le livre des sermons et le
soulier ternel du pauvre idiot. C'tait l sa bibliothque et son
atelier. Ce trou noirci par la suie et la fume contenait toutes les
richesses, toutes les dlices de Gottlieb. D'un mouvement prompt et adroit,
Consuelo y posa sa bourse, et se laissa ensuite examiner patiemment par
la vieille parque, qui l'importuna longtemps en passant ses doigts huileux
et crochus sur tous les plis de son vtement, surprise et courrouce de
n'y rien trouver. Le sang-froid de Consuelo qui, aprs tout, ne mettait
pas beaucoup d'importance  russir dans sa petite entreprise, finit par
persuader  la gelire qu'elle n'avait rien; et elle put, ds que
l'examen fut fini, reprendre lestement sa bourse et la garder dans sa main
sous sa pelisse jusque chez elle. L elle s'occupa de la cacher, sachant
bien que, pendant sa promenade, on venait chaque jour examiner sa cellule
avec soin. Elle ne trouva rien de mieux que de porter toujours sa petite
fortune sur elle, cousue dans une ceinture, madame Schwartz n'ayant pas le
droit de la fouiller, hors le cas de sortie.

Cependant la premire somme que madame Schwartz avait saisie sur sa
prisonnire le jour de son arrive tait dj puise depuis longtemps,
grce  la rdaction ingnieuse des mmoires de M. Schwartz. Lorsqu'il eut
fait de nouveaux frais assez maigres, et un nouveau mmoire assez rond,
selon sa prudente et lucrative coutume, trop timor pour parler d'affaires
et pour demander de l'argent  une personne condamne  n'en point avoir,
mais bien renseign par elle, ds le premier jour, sur les conomies
quelle avait confies au Porporino, ledit Schwartz s'tait rendu, sans lui
rien dire,  Berlin, et avait prsent sa note  ce fidle dpositaire. Le
Porporino, averti par Consuelo, avait refus de solder la note avant
qu'elle ft approuve par la consommatrice, et avait renvoy le crancier
 son amie, qu'il savait munie par lui d'une nouvelle somme.

Schwartz rentra ple et dsespr, criant  la banqueroute, et se
regardant comme vol, bien que les cent premiers ducats saisis sur la
prisonnire eussent pay le quadruple de toute la dpense qu'elle avait
faite depuis deux mois. Madame Schwartz supporta ce prtendu dommage avec
la philosophie d'une tte plus forte et d'un esprit plus persvrant.

Sans doute nous sommes pills comme dans un bois, dit-elle; mais est-ce
que tu as jamais compt sur cette prisonnire pour gagner ta pauvre vie?
Je t'avais averti de ce qui t'arrive. Une comdienne! cela n'a pas
d'conomies. Un comdien pour mandataire? cela n'a pas d'honneur. Allons,
nous avons fait une perte de deux cents ducats. Mais nous nous
rattraperons sur les autres pratiques qui sont bonnes. Cela t'apprendra
seulement  ne pas offrir inconsidrment tes services aux premiers venus.
Je ne suis pas fche, Schwartz, que tu reoives cette petite leon.
Maintenant je vais me donner le plaisir de mettre au pain sec, et mme au
pain moisi, cette pronnelle, qui n'a pas mme l'attention de mettre un
frdric d'or dans sa poche en rentrant, pour payer la peine de la
fouilleuse, et qui a l'air de regarder Gottlieb comme un imbcile sans
ressources, parce qu'il ne lui fait pas la cour. _Espce_, va!...

En grommelant ainsi, et en haussant les paules, madame Schwartz reprit
le cours de ses occupations, et, se trouvant sous la chemine auprs de
Gottlieb, elle lui dit, tout en cumant ses pots:

Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, petit fut?

Elle parlait ainsi pour parler, car elle savait bien que Gottlieb
entendait tout de la mme oreille que son chat Belzbuth.

Mon soulier avance, mre! rpondit Gottlieb avec un sourire gar. Je
vais bientt en recommencer une nouvelle paire!

--Oui! dit la vieille en hochant la tte d'un air de piti. Comme cela tu
en fais une paire tous les jours? Continue mon garon... cela te fera un
beau revenu!... Mon Dieu, mon Dieu!... ajouta-t-elle en recouvrant ses
marmites, et d'un ton de plainte rsigne, comme si l'indulgence
maternelle et donn des entrailles pieuses  ce coeur ptrifi  tous
gards.

Ce jour-l, Consuelo, ne voyant point paratre son dner, se douta de ce
qui tait arriv, bien qu'elle et peine  croire que cent ducats eussent
t absorbs en si peu de temps et par un si chtif ordinaire. Elle
s'tait trac d'avance un plan de conduite  l'gard des Schwartz. N'ayant
pas encore reu une obole du roi de Prusse, et craignant fort de rester
sur les promesses du pass pour tout salaire (Voltaire s'en allait pay de
la mme monnaie), elle savait bien que le peu d'argent qu'elle avait gagn
en charmant les oreilles de quelques personnages moins avares, mais moins
riches, ne la mnerait pas loin, pour peu que sa captivit se prolonget,
et que M. Schwartz ne modifit pas ses prtentions. Elle voulait le forcer
 en rabattre, et, pendant deux ou trois jours, elle se contenta du pain
et de l'eau qu'il lui apportait, sans faire mine de s'apercevoir de ce
changement dans son rgime. Le pole commenait  tre aussi nglig que
les autres soins, et Consuelo souffrit le froid sans se plaindre.
Heureusement il n'tait pas d'une rigueur insupportable; on tait au mois
d'avril, saison moins printanire en Prusse que chez nous, mais o la
temprature commenait pourtant  s'adoucir.

Avant d'entrer en pourparler avec son tyran cupide, elle songeait  mettre
ses fonds en sret; car elle ne pouvait pas trop se flatter de n'tre pas
soumise  un examen arbitraire et  une saisie nouvelle aussitt qu'elle
avouerait ses ressources. La ncessit rend clairvoyant quand elle ne peut
nous rendre ingnieux. Consuelo n'avait aucun outil avec lequel elle pt
creuser le bois ou soulever la pierre. Mais le lendemain, en examinant,
avec la minutieuse patience dont les prisonniers sont seuls capables, tous
les recoins de sa cellule, elle finit par dcouvrir une brique qui ne
paraissait pas tre aussi bien jointe au mur que les autres. A force d'en
gratter les contours avec ses oncles, elle enleva l'enduit, et remarqua
qu'il n'tait pas form de ciment, comme dans les autres endroits, mais
d'une matire friable qu'elle prsuma tre de la mie de pain dessche.
Elle russit  dtacher la brique, et trouva, derrire, un petit espace,
mnag certainement par quelque prisonnier, entre cette pice mobile et
les briques adhrentes qui formaient l'paisseur de la muraille. Elle n'en
douta plus, lorsqu'en fouillant cette cachette, ses doigts y rencontrrent
plusieurs objets, vritables trsors pour un prisonnier: un paquet de
crayons, un canif, une pierre  fusil, de l'amadou et plusieurs rouleaux
de cette mince bougie tortille qu'on appelle chez nous _rat de cave_. Ces
objets n'taient nullement altrs, le mur tant fort sec; et d'ailleurs
ils pouvaient avoir t laisss l peu de jours avant sa prise de
possession de la cellule. Elle y joignit sa bourse, son petit crucifix de
filigrane, que plusieurs fois M. Schwartz avait regard avec convoitise,
en disant que ce _joujou_ serait bien du got de Gottlieb. Puis elle
replaa la brique et la cimenta avec la mie de pain de son djeuner,
qu'elle noircit un peu en la frottant sur le plancher, pour lui donner la
mme couleur que le reste de l'enduit. Tranquille pour quelque temps sur
ses moyens d'existence et sur l'emploi de ses soires, elle attendit de
pied ferme la visite domiciliaire des Schwartz, et se sentit aussi fire
et aussi joyeuse que si elle et dcouvert un nouveau monde.

Cependant Schwartz se lassa bientt de ne pas trouver matire  spculer.
Dt-il faire, connue il disait, de petites affaires, mieux valait peu que
rien, et il rompit le premier le silence pour demander  sa _prisonnire_
n 3 si elle n'avait rien dsormais  lui commander. Alors Consuelo se
dcida  lui dclarer, non qu'elle avait de l'argent, mais qu'elle en
recevait rgulirement toutes les semaines par une voie qu'il serait
impossible de dcouvrir.

Si pourtant cela vous arrivait, dit-elle, le rsultat serait de
m'empcher de faire aucune dpense, et c'est  vous de voir si vous
prfrez la rigueur de votre consigne  d'honntes bnfices.

Aprs avoir beaucoup bataill et avoir examin sans succs, pendant
quelques jours, les vtements, la paillasse, le plancher, les meubles,
Schwartz commena  penser que Consuelo recevait de quelque fonctionnaire
suprieur de la prison mme les moyens de correspondre avec l'extrieur.
La corruption tait partout dans la hirarchie guichetire, et les
subalternes trouvaient leur profit  ne pas contrler leurs confrres plus
puissants.

Prenons ce que Dieu nous envoie! dit Schwartz en soupirant.

Et il se rsigna  compter toutes les semaines avec la Porporina. Elle ne
le contraria point sur l'emploi des premiers fonds: mais elle rgla
l'avenir de manire  ne payer chaque objet que le double de sa valeur,
procd qui parut bien mesquin  madame Schwartz, mais qui ne l'empcha
pas de recevoir son salaire et de le gagner tant bien que mal.




XIX.


Pour quiconque s'est attach  la lecture des histoires de prisonniers, la
simplicit de cette cachette chappant toutefois  l'avide examen des
gardiens intresss  la dcouvrir ne paratra point un fait miraculeux.
Le petit secret de Consuelo ne fut pas dcouvert, et lorsqu'elle regarda
ses trsors en rentrant de la promenade, elle les retrouva intacts. Son
premier soin fut de placer son matelas devant la fentre ds que la nuit
fut venue, d'allumer sa petite bougie, et de se mettre  crire. Nous la
laisserons parler elle-mme; car nous sommes possesseur de ce manuscrit,
qui est demeur longtemps aprs sa mort dans les mains du chanoine ***.
Nous le traduisons de l'italien.

       JOURNAL DE CONSUELO,

       DITE PORPORINA.

       Prisonnire  Spandaw, avril 175*.

Le 2.--Je n'ai jamais crit que de la musique, et quoique je puisse
parler facilement plusieurs langues, j'ignore si je saurais m'exprimer
d'un style correct dans aucune. Il ne m'a jamais sembl que je dusse
peindre ce qui occuperait mon coeur et ma vie dans une autre langue que
celle de l'art divin que je professe. Des mots, des phrases, cela me
paraissait si froid au prix de ce que je pouvais exprimer avec le chant!
Je compterais les lettres, ou plutt les billets que j'ai tracs  la hte,
et sans savoir comment, dans les trois ou quatre circonstances les plus
dcisives de ma vie. C'est donc la premire fois, depuis que j'existe, que
je sens le besoin de retracer par des paroles ce que j'prouve et ce qui
m'arrive. C'est mme un grand plaisir pour moi de l'essayer. Illustre et
vnr Porpora, aimable et cher Haydn, excellent et respectable chanoine
***, vous, mes seuls amis, et peut-tre vous aussi, noble et infortun
baron de Trenck, c'est  vous que je songe en crivant; c'est  vous que
je raconte mes revers et mes preuves. Il me semble que je vous parle, que
je suis avec vous, et que dans ma triste solitude j'chappe au nant de la
mort en vous initiant au secret de ma vie. Peut-tre mourrai-je ici
d'ennui et de misre, quoique jusqu' prsent ma sant ni mon courage ne
soient sensiblement altrs. Mais j'ignore les maux que me rserve
l'avenir, et si j'y succombe, du moins une trace de moi et une peinture de
mon agonie resteront dans vos mains: ce sera l'hritage de quelque
prisonnier qui me succdera dans cette cellule, et qui retrouvera la
cachette de la muraille o j'ai trouv moi-mme le papier et le crayon qui
me servent  vous crire. Oh! maintenant, je remercie ma mre de m'avoir
fait apprendre  crire, elle qui ne le savait pas! Oui, c'est un grand
soulagement que d'crire en prison. Mon triste chant ne perait pas
l'paisseur de ces murailles et ne pouvait aller jusqu' vous. Mon
criture vous parviendra un jour... et qui sait si je ne trouverai pas un
moyen de vous l'envoyer bientt? J'ai toujours compt sur la Providence.

Le 3.--J'crirai brivement et sans m'arrter  de longues rflexions.
Cette petite provision de papier, fin comme de la soie, ne sera pas
ternelle, et ma captivit le sera peut-tre. Je vous dirai quelques mots
chaque soir avant de m'endormir. Je veux aussi mnager ma bougie. Je ne
puis crire le jour, je risquerais d'tre surprise. Je ne vous raconterai
pas pourquoi j'ai t envoye ici: je ne le sais pas, et, en tchant de le
deviner avec vous, je compromettrais peut-tre des personnes qui ne m'ont
pourtant rien confi. Je ne me plaindrai pas non plus des auteurs de mon
infortune. Il me semble que si je me laissais aller au reproche et au
ressentiment, je perdrais la force qui me soutient. Je ne veux penser ici
qu' ceux que j'aime, et  celui que j'ai aim.

Je chante tous les soirs pendant deux heures, et il me semble que je fais
des progrs. A quoi cela me servira-t-il? Les votes de mon cachot me
rpondent; elles ne m'entendent pas... Mais Dieu m'entend, et quand j'ai
compos un cantique que je lui chante dans la ferveur de mon me,
j'prouve un calme cleste, et je m'endors presque heureuse. Il me semble
que du ciel on me rpond, et qu'une voix mystrieuse me chante dans mon
sommeil un autre cantique plus beau que le mien, que j'essaie le lendemain
de me rappeler et de chanter  mon tour. A prsent que j'ai des crayons,
comme il me reste un peu de papier rgl, je vais crire mes compositions.
Un jour peut-tre, vous les essaierez, mes chers amis, et je ne serai pas
morte tout entire.

Le 4.--Ce matin le rouge-gorge est entr dans ma chambre, et il est rest
plus d'un quart d'heure. Il y a quinze jours que je l'invite  me faire
cet honneur, et enfin il s'y est dcid aujourd'hui. Il demeure dans un
vieux lierre qui se trane jusqu' ma fentre, et que mes gardiens
pargnent, parce qu'il donne un peu de verdure  leur porte situe 
quelques pieds au-dessous. Le joli petit oiseau me regardait depuis
longtemps d'un air curieux et mfiant. Attir par la mie de pain que je
lui roule en forme de petits vers, et que je fais tourner dans mes doigts
pour l'agacer par l'aspect d'une proie vivante, il venait lgrement, et
comme port par un coup de vent, jusque auprs de mes barreaux; mais ds
qu'il s'apercevait de la tromperie, il s'en allait d'un air de reproche,
et faisait entendre un petit rlement qui ressemblait  une injure. Et
puis ces vilains barreaux de fer, si serrs et si noirs,  travers
lesquels nous avons fait connaissance, ressemblent tant  une cage, qu'il
en avait horreur. Cependant aujourd'hui, comme je ne pensais plus  lui,
il s'est dtermin  les traverser, et il est venu, sans penser  moi, je
le crois bien aussi, se poser sur un barreau de chaise, dans ma chambre.
Je n'ai pas boug afin de ne pas l'effaroucher, et il s'est mis  regarder
autour de lui d'une manire tonne. Il avait l'air d'un voyageur qui
vient de dcouvrir un pays inconnu, et qui fait ses observations afin de
raconter des choses merveilleuses  ses amis. C'tait moi qui l'tonnais
le plus, et tant que je n'ai pas remu, il a eu l'air de me trouver fort
comique. Avec son grand oeil rond et son bec en l'air comme un petit nez
retrouss, il a une physionomie tourdie et impertinente qui est la plus
spirituelle du monde. Enfin j'ai touss un peu pour entamer la
conversation, et il s'est envol tout effray. Mais dans sa prcipitation,
il n'a pas su retrouver la fentre. Il s'est lev jusqu'au plafond, et il
a tourn en rond pendant une minute comme un tre qui a perdu la tte.
Enfin il s'est calm, en voyant que je ne songeais pas  le poursuivre, et,
fatigu de sa peur plus que de son vol, il est venu s'abattre sur le
pole. Il a paru fort agrablement surpris de cette chaleur, car c'est un
oiseau trs-frileux; et aprs avoir fait encore quelques tours au hasard,
il est revenu  plusieurs reprises y rchauffer ses pieds mignons avec une
secrte volupt. Il a pris courage jusqu' becqueter mes petits vers en
mie de pain qui taient sur la table, et aprs les avoir secous d'un air
de mpris, et parpills autour de lui, il a fini, press de la faim sans
doute, par en avaler un qu'il n'a pas trouv trop mauvais. En ce moment M.
Schwartz (mon gardien) est entr, et le cher petit visiteur a retrouv la
fentre pour se sauver. Mais j'espre qu'il reviendra, car il ne s'est
gure loign de la journe, et il n'a cess de me regarder comme pour me
le promettre et me dire qu'il n'a plus si mauvaise opinion de moi et de
mon pain.

En voil bien long sur un rouge-gorge. Je ne me croyais pas si enfant.
Est-ce que la prison conduirait  l'idiotisme? ou bien y a-t-il un mystre
de sympathie et d'affection entre tout ce qui respire sous le ciel? J'ai
eu ici mon clavecin pendant quelques jours. J'ai pu travailler, tudier,
composer, chanter... rien de tout cela ne m'a mue jusqu'ici autant que la
visite de ce petit oiseau, de cet tre! Oui, c'est un tre, et c'est pour
cela que mon coeur a battu en le voyant prs de moi. Cependant mon gardien
est un tre aussi, un tre de mon espce; sa femme, son fils que je vois
plusieurs fois le jour, la sentinelle qui se promne jour et nuit sur le
rempart et qui ne me perd pas de vue, ce sont des tres mieux organiss,
des amis naturels, des frres devant Dieu; pourtant leur aspect m'est
beaucoup plus pnible qu'agrable. Ce gardien me fait l'effet d'un guichet,
sa femme d'un cadenas, son fils d'une pierre scelle dans le mur. Dans le
soldat qui me garde je ne vois qu'un fusil braqu sur moi. Il me semble
que ces gens-l n'ont rien d'humain, rien de vivant, que ce sont des
machines, des instruments de torture et de mort. Si ce n'tait la crainte
d'tre impie, je les harais... O mon rouge-gorge! toi, je t'aime, il n'y
a pas  dire, je le sens. Explique qui pourra ce genre d'amour.

Le 5.--Autre vnement. Voil le billet que j'ai reu ce matin, d'une
criture peu lisible, sur un morceau de papier fort malpropre:

Ma soeur, puisque l'esprit te visite, tu es une sainte, j'en tais bien
sr. Je suis ton ami et ton serviteur. Dispose de moi, et commande tout ce
que tu voudras  ton frre.

Quel est cet ami, ce frre improvis? Impossible de deviner. J'ai trouv
cela sur ma fentre ce matin, en l'ouvrant pour dire bonjour au
rouge-gorge. Serait-ce lui qui me l'aurait apport? Je suis tente de
croire que c'est lui qui me l'a crit. Tant il y a qu'il me connat, le
cher petit tre, et qu'il commence  m'aimer. Il ne s'approche presque
jamais de la cuisine des Schwartz, dont la lucarne exhale une odeur de
graisse chaude qui monte chez moi, et qui n'est pas le moindre dsagrment
de mon habitation. Mais je ne dsire plus d'en changer depuis que mon
petit oiseau l'adopte. Il a trop bon got pour se familiariser avec ce
porte-clefs gargotier, sa mchante femme et sa laide progniture[8]. C'est
 moi dcidment qu'il accorde sa confiance et son amiti. Il est rentr
dans ma chambre aujourd'hui. Il y a djeun avec apptit, et quand je me
suis promene  midi sur l'esplanade, il est descendu de son lierre, et il
est venu voltiger autour de moi. Il faisait entendre son petit rle, comme
pour m'agacer et attirer mon attention. Le vilain Gottlieb tait sur le
pas de sa porte, et me regardait, en ricanant, avec ses yeux gars. Cet
tre est toujours accompagn d'un affreux chat roux qui regarde mon
rouge-gorge d'un oeil plus horrible encore que celui de son matre. Cela
me fait frmir. Je hais ce chat presque autant que madame Schwartz la
fouilleuse.

[Note 8: Consuelo donnait quelques dtails, dans un paragraphe prcdent,
sur la famille Schwartz. On a supprim de son manuscrit tout ce qui serait
une rptition pour le lecteur.]

Le 6.--Encore un billet ce matin! Voil qui devient bizarre. Mme
criture crochue, pointue, pataraffe, malpropre; mme papier  sucre. Mon
Lindor n'est pas un hidalgo, mais il est tendre et enthousiaste: Chre
soeur, me lue et marque du doigt de Dieu, tu te mfies de moi. Tu ne
veux pas me parler. N'as-tu rien  me commander? Ne puis-je te servir en
rien? Ma vie t'appartient. Commande donc  ton frre. Je regarde la
sentinelle. C'est un butor de soldat qui tricote son bas en se promenant
de long en large, le fusil sur l'paule. Il me regarde aussi, et semble
plus dispos  m'envoyer une balle qu'un poulet. De quelque ct que je
tourne les yeux, je ne vois que d'immenses murailles grises, hrisses
d'orties, bordes d'un foss, lequel est bord lui-mme d'un autre ouvrage
de fortification, dont je ne sais ni le nom ni l'usage, mais qui me prive
de la vue de l'tang; et sur le haut de cet ouvrage avanc, une autre
sentinelle dont j'aperois le bonnet et le bout du fusil, et dont
j'entends le cri sauvage  chaque barque qui rase la citadelle: _Passez au
large!_ Si je voyais au moins ces barques, et un peu d'eau courante, et un
coin de paysage! J'entends seulement le clapotement de la rame,
quelquefois une chanson de pcheur, et au loin, quand le vent souffle de
ce ct, le bouillonnement des deux rivires qui se runissent  une
certaine distance de la prison. Mais d'o me viennent ces billets
mystrieux et ce beau dvouement dont je ne sais que faire? Peut-tre que
mon rouge-gorge le sait, mais le rus ne voudra pas me le dire.

Le 7.--En regardant de tous mes yeux, pendant que je me promenais sur mon
rempart, j'ai aperu une petite ouverture troite pratique dans le flanc
de la tour que j'habite,  une dizaine de pieds au-dessus de ma fentre,
et presque entirement cache par les dernires branches du lierre qui
montent jusque l. Un si petit jour ne peut clairer la demeure d'un
vivant, pensais-je en frmissant. J'ai pourtant voulu savoir  quoi m'en
tenir, et j'ai essay d'attirer Gottlieb sur le rempart en flattant sa
monomanie ou plutt sa passion malheureuse, qui est de faire des souliers.
Je lui ai demand s'il pourrait bien me fabriquer une paire de pantoufles;
et, pour la premire fois, il s'est approch de moi sans y tre forc, et
il m'a rpondu sans embarras. Mais sa manire de parler est aussi trange
que sa figure, et je commence  croire qu'il n'est pas idiot, mais fou:

--Des souliers pour toi? m'a-t-il dit (car il tutoie tout le monde); non,
je n'oserais. Il est crit: _Je ne suis pas digne de dlier les cordons de
ses souliers_.

Je voyais sa mre  trois pas de la porte et prte  venir se mler  la
conversation. N'ayant donc pas le temps de m'arrter  comprendre le motif
de son humilit ou de sa vnration, je me suis hte de lui demander si,
l'tage au-dessus de moi tait habit, n'esprant gure, cependant,
obtenir une rponse raisonnable.

--Il n'est pas habit, m'a rpondu trs-judicieusement Gottlieb; il ne
pourrait pas l'tre, il n'y a qu'un escalier qui conduit  la plate-forme.

--Et la plate-forme est isole? Elle ne communique avec rien?


--Pourquoi me demandes-tu cela, puisque tu le sais?

--Je ne le sais pas et ne tiens gure  le savoir. C'est pour te faire
parler, Gottlieb, et pour voir si tu as autant d'esprit qu'on le dit.

--J'ai beaucoup, beaucoup d'esprit, m'a rpondu le pauvre Gottlieb d'un
ton grave et triste, qui contrastait avec le comique de ses paroles.

--En ce cas, tu peux m'expliquer, ai-je repris (car les moments taient
prcieux), comment cette cour est construite.

--Demande-le au rouge-gorge, a-t-il rpondu avec un trange sourire. Il
le sait, lui qui vole et qui va partout. Moi je ne sais rien, puisque je
ne vais nulle part.

--Quoi! pas mme jusqu'au haut de cette tour o tu demeures? Tu ne sais
pas ce qu'il y a derrire cette muraille?

--J'y ai peut-tre pass, mais je n'y ai pas fait attention. Je ne
regarde presque jamais rien ni personne.

--Cependant tu regardes le rouge-gorge; tu le vois, tu le connais.

--Oh! lui c'est diffrent. On connat bien les anges: ce n'est pas une
raison pour regarder les murs.

--C'est trs-profond ce que tu dis l, Gottlieb. Pourrais-tu me
l'expliquer?

--Demande au rouge gorge, je te dis qu'il sait tout, lui; il peut aller
partout, mais il n'entre jamais que chez ses pareils. C'est pourquoi il
entre dans ta chambre.

--Grand merci, Gottlieb, tu me prends pour un oiseau.

--Le rouge-gorge n'est pas un oiseau.

--Qu'est-ce donc?

--C'est un ange, tu le sais.

--En ce cas, j'en suis un aussi?

--Tu l'as dit.

--Tu es galant, Gottlieb.

--_Galant!_ a dit Gottlieb en me regardant d'un air profondment tonn;
qu'est-ce que c'est que _Galant?_

--Tu ne connais pas ce mot-l?

--Non.

--Comment sais-tu que le rouge-gorge entre dans ma chambre?

--Je l'ai vu; et d'ailleurs il me l'a dit.

--Il te parle donc?

--Quelquefois, a dit Gottlieb en soupirant, bien rarement! Mais hier il
m'a dit: Non! je n'entrerai jamais dans ton enfer de cuisine. Les anges
n'ont pas commerce avec les mchants esprits.

--Est-ce que tu serais un mchant esprit, Gottlieb?

--Oh! non, pas moi; mais...

Ici Gotllieb a pos un doigt sur ses grosses lvres, d'un air mystrieux.

--Mais qui?

Il n'a rien rpondu, mais il m'a montr son chat  la drobe et comme
s'il craignait d'en tre aperu.

--C'est donc pour cela que tu l'appelles d'un si vilain nom? Belzbuth,
je crois?

--Chut! a repris Gottlieb, c'est son nom et il le connat bien. Il le
porte depuis que le monde existe. Mais il ne le portera pas toujours.

--Sans doute; quand il sera mort!

--Il ne mourra pas, lui! Il ne peut pas mourir, et il en est bien fch,
parce qu'il ne sait pas qu'un jour viendra o il sera pardonn.

Ici nous fmes interrompus par l'approche de madame Schwartz, qui
s'merveillait de voir Gottlieb causer enfin librement avec moi. Elle en
tait toute joyeuse, et me demanda si j'tais contente de lui.

--Trs-contente, je vous assure. Gottlieb est fort intressant, et
j'aurai maintenant du plaisir  le faire parler.

--Ah! Mademoiselle, vous nous rendrez grand service, car le pauvre enfant
n'a personne  qui causer, et avec nous c'est comme un fait exprs, il ne
veut pas desserrer les dents. Es-tu original, mon pauvre Gottlieb, et
ttu! voil que tu causes trs-bien avec mademoiselle, que tu ne connais
pas, tandis qu'avec tes parents...

Gottlieb tourna aussitt les talons et disparut dans la cuisine, sans
paratre avoir entendu seulement la voix de sa mre.

--Voil comme il fait toujours! s'cria madame Schwartz; quand son pre
ou moi lui adressons la parole, on jurerait, vingt-neuf fois sur trente,
qu'il est devenu sourd. Mais enfin, que vous disait-il donc, Mademoiselle?
De quoi, diantre, pouvait-il vous parler si longtemps?

--Je vous avoue que je ne l'ai pas bien compris, rpondis-je. Il faudrait
savoir  quoi se rapportent ses ides. Laissez-moi le faire causer de
temps en temps sans le dranger, et quand je serai au fait, je vous
expliquerai ce qui se passe dans sa tte.

--Mais enfin, Mademoiselle, il n'a pas l'esprit drang?

--Je ne le pense pas, ai-je rpondu; et j'ai fait l un gros mensonge,
que Dieu me le pardonne!

Mon premier mouvement a t d'pargner l'illusion de cette pauvre femme,
qui est une mchante sorcire,  la vrit, mais qui est mre, et qui a le
bonheur de ne pas voir la folie de son fils. Cela est toujours fort
trange. Il faut que Gottlieb, qui m'a montr si navement ses bizarreries,
ait une folie silencieuse avec ses parents. En y songeant, je me suis
imagin que je tirerais peut-tre de la simplicit de ce malheureux
quelques renseignements sur les autres habitants de ma prison, et que je
dcouvrirais, par le hasard de ses rponses, l'auteur de mes billets
anonymes. Je veux donc m'en faire un ami, d'autant plus que ses sympathies
me paraissent soumises  celles du rouge-gorge, et que, dcidment, le
rouge-gorge m'honore de la sienne. Il y a de la posie dans l'esprit
malade de ce pauvre enfant! Le petit oiseau un ange, le chat un mchant
esprit qui sera pardonn! Qu'est-ce que tout cela? Il y a dans ces ttes
germaniques, mme les plus dtraques, un luxe d'imagination que j'admire.

Tant il y a que madame Schwartz est fort contente de ma condescendance,
et que me voil trs-bien avec elle pour le moment. Les billeveses de
Gottlieb me seront une distraction. Pauvre tre! Celui-l, depuis
aujourd'hui que je le connais, il ne m'inspire plus d'loignement. Un fou,
cela ne doit pas tre mchant dans ce pays-ci, o les gens d'esprit et de
haute raison sont si loin d'tre bons!

Le 8.--Troisime billet sur ma fentre.

Chre soeur, la plate-forme est isole; mais l'escalier qui y monte
communique avec un autre corps de btiment au bout duquel se trouve
l'appartement d'une dame qui est prisonnire comme toi. Son nom est un
mystre, mais le rouge-gorge te le dira si tu l'interroges. Voil, au
reste, ce que tu voulais savoir du pauvre Gottlieb, et ce qu'il ne pouvait
t'apprendre.

Quel est donc cet ami qui sait, qui voit, qui entend tout ce que je fais
et tout ce que je dis? Je m'y perds. Il est donc invisible? Tout cela me
parat si merveilleux que je m'en amuse srieusement. Il me semble que,
comme dans mon enfance, je vis au milieu d'un conte de fes, et que mon
rouge-gorge va parler tout d'un coup. Mais s'il est vrai de dire de ce
charmant petit lutin qu'il ne lui manque que la parole, il n'est que trop
certain qu'elle lui manque absolument, ou que je ne puis comprendre son
langage. Le voil tout  fait habitu  moi. Il entre dans ma chambre, il
en sort, il y revient, il est chez lui. Je remue, je marche, il ne
s'enfuit plus qu' la porte du bras, et il revient aussitt. S'il aimait
beaucoup le pain, il m'aimerait davantage, car je ne puis me faire
illusion sur la cause de son attachement pour moi. C'est la faim, et un
peu aussi le besoin et le dsir de se rchauffer  mon pole. Si je peux
russir  attraper une mouche (elles sont encore si rares!), je suis
certaine qu'il viendra la prendre dans mes doigts; car dj il examine de
trs-prs les morceaux que je lui prsente, et si la tentation tait plus
forte, il mettrait de ct toute crmonie. Je me souviens maintenant
d'avoir entendu dire  Albert qu'il ne fallait, pour apprivoiser les
animaux les plus craintifs, pour peu qu'ils eussent une tincelle
d'intelligence, que quelques heures d'une patience  toute preuve. Il
avait rencontr une zingara, prtendue sorcire, qui ne restait pas un
jour entier dans un mme coin de la fort, sans que quelques oiseaux
vinssent se poser sur elle. Elle passait pour avoir un charme, et elle
prtendait recevoir d'eux, comme Apollonius de Tyane, dont Albert m'a
racont aussi l'histoire, des rvlations sur les choses caches. Albert
assurait que tout son secret c'tait la patience avec laquelle elle avait
tudi les instincts de ces petites cratures, outre une certaine affinit
de caractre qui se rencontre souvent entre des tres de notre espce et
des tres d'une espce particulire. A Venise, on lve beaucoup d'oiseaux,
on en a la passion, et je la conois maintenant. C'est que cette belle
ville, spare de la terre, a quelque chose d'une prison. On y excelle
dans l'ducation des rossignols. Les pigeons, protgs par une loi
spciale, et presque vnrs par la population, y vivent librement sur les
vieux difices, et sont si familiers que, dans les rues et sur les places,
il faut se dranger pour ne pas les craser en marchant. Les golands du
port se posent sur les bras des matelots. Aussi il y a  Venise des
oiseleurs fameux. J'ai t fort lie, quand j'tais moi-mme un enfant,
avec un enfant du peuple qui faisait ce trafic, et  qui il suffisait de
confier une heure l'oiseau le plus farouche pour qu'il vous le rendt
aussi apprivois que s'il et t lev dans la domesticit. Je m'amuse 
rpter ces expriences sur mon rouge-gorge, et le voil qui se
familiarise de minute en minute. Quand je suis dehors, il me suit, il
m'appelle; quand je me mets  ma fentre, il accourt et vient  moi.
M'aimerait-il? pourrait-il m'aimer? Moi, je sens que je l'aime; mais lui,
il me connat et ne me craint pas, voil tout. L'enfant au berceau n'aime
pas autrement sa nourrice, sans doute. Un enfant! quelle tendresse cela
doit inspirer! Hlas! je crois qu'on n'aime, passionnment que ce qui ne
peut gure nous le rendre. L'ingratitude et le dvouement, ou tout au
moins l'indiffrence et la passion, c'est l l'ternel hymne des tres.
Anzoleto, tu ne m'a pas aime... Et toi, Albert, qui m'aimais tant, je
t'ai laiss mourir... Me voil rduite  aimer un rouge-gorge! et je me
plaindrais de n'avoir pas mrit mon sort! Vous croyez peut-tre, mes amis,
que j'ose plaisanter sur un pareil sujet! Non. Ma tte s'gare peut-tre
dans la solitude; mon coeur, priv d'affections, se consume, et ce papier
est tremp de mes larmes.

Je m'tais promis de ne pas le gaspiller, ce prcieux papier; et voil
que je le couvre de purilits. J'y trouve un grand soulagement, et ne
puis m'en dfendre. Il a plu toute la journe. Je n'ai pas revu Gottlieb;
je ne me suis pas promene. J'ai t occupe du rouge-gorge tout ce temps,
et cet enfantillage a fini par m'attrister trangement. Quand l'oiseau
espigle et inconstant a cherch  me quitter en becquetant la vitre, je
lui ai cd. J'ai ouvert la fentre par un sentiment de respect pour la
sainte libert que les hommes ne craignent pas de ravir  leurs
semblables: mais j'ai t blesse de cet abandon momentan, comme si cette
bte me devait quelque chose pour tant de soins et d'amour. Je crois bien
que je deviens folle, et qu'avant peu je comprendrai parfaitement les
divagations de Gottlieb.

Le 9.--Qu'ai-je appris? ou plutt qu'ai-je cru apprendre? car je ne sais
rien encore; mais mon imagination travaille normment.

D'abord j'ai dcouvert l'auteur des billets mystrieux. C'est le dernier
que j'eusse imagin. Mais ce n'est dj plus de cela que je songe 
m'merveiller. N'importe, je vous raconterai toute cette journe.

Ds le matin, j'ai ouvert ma petite fentre compose d'un seul carreau de
vitre assez grand, assez clair, grce  la propret avec laquelle je
l'essuie pour ne rien perdre du peu de jour qui m'arrive et que me dispute
le vilain grillage. Mme le lierre menace de m'envahir et de me plonger
dans l'obscurit; mais je n'ose encore en arracher une seule feuille; ce
lierre vit, il est libre dans sa nature d'existence. Le contrarier, le
mutiler! Il faudra pourtant bien s'y rsoudre. Il ressent l'influence du
mois d'avril; il se hte de grandir, il s'tend, il s'accroche de tous
cts; il a ses racines scelles dans la pierre; mais il monte, il cherche
l'air et le soleil. La pauvre pense humaine en fait autant. Je comprends
maintenant qu'il y ait eu jadis des plantes sacres... des oiseaux
sacrs... Le rouge-gorge est venu aussitt, et il s'est pos sur mon
paule sans plus de faon; puis il s'est mis selon sa coutume,  regarder
tout,  toucher  tout; pauvre tre! il y a si peu de chose ici pour
l'amuser! Et pourtant il est libre, il peut habiter les champs, et il
prfre la prison, son vieux lierre et ma triste cellule. M'aimerait-il?
non. Il a chaud dans ma chambre, et il prend got  mes miettes de pain.
Je suis effraye maintenant de l'avoir si bien apprivois. S'il allait
entrer dans la cuisine de Schwartz et devenir la proie de son vilain chat!
Ma sollicitude lui causerait cette mort affreuse... tre dchir, dvor
par une bte froce! Et que faisons-nous donc, nous autres faibles humains,
coeurs sans dtours et sans dfense, sinon d'tre torturs et dtruits
par des tres sans piti qui nous font sentir en nous tuant lentement,
leurs griffes et leur dent cruelle!

Le soleil s'est lev clair, et ma cellule tait presque couleur de rose,
comme autrefois ma chambre de la _corte-Minelli_ quand le soleil de
Venise... mais il ne faut pas penser  ce soleil-l; il ne se lvera plus
sur ma tte. Puissiez-vous,  mes amis, saluer pour moi la riante Italie,
et les _cieux immenses_, et _il firmamento lucido_... que je ne reverrai
sans doute plus.

J'ai demand  sortir; on me l'a permis quoique ce ft de meilleure heure
que de coutume: j'appelle cela sortir! Une plate-forme de trente pieds de
long, borde d'un marcage et encaisse entre de hautes murailles!
Pourtant ce lieu n'est pas sans beaut, du moins je me le figure  prsent
que je l'ai contempl sous tous les aspects. La nuit, il est beau  force
d'tre triste. Je suis sre qu'il y a ici bien des gens innocents comme
moi et beaucoup plus mal partags; des cachots d'o l'on ne sort jamais;
o jamais le jour ne pntre; que la lune mme, l'amie des coeurs dsols,
ne visite point. Ah! j'aurais tort de murmurer. Mon Dieu! si j'avais une
part de puissance sur la terre, je voudrais faire des heureux!...

Gottlieb est accouru vers moi clopin-clopant, et souriant autant que sa
bouche ptrifie peut sourire. On ne l'a pas troubl, on l'a laiss seul
avec moi; et tout  coup, miracle! Gottlieb s'est mis  parler presque
comme un tre raisonnable.

--Je ne t'ai pas crit cette nuit, m'a-t-il dit, et tu n'as pas trouv de
billet sur ta fentre. C'est que je ne t'avais pas vue hier, et que tu ne
m'avais rien command.

--Que dis-tu! Gottlieb, c'tait toi qui m'crivais?

--Et quel autre et pu le faire? Tu n'avais pas devin que c'tait moi?
Mais je ne t'crirai plus inutilement  prsent que tu veux bien me
parler. Je ne veux pas t'importuner, mais te servir.

--Bon Gottlieb, tu me plains donc? tu prends donc intrt  moi?

--Oui, puisque j'ai reconnu que tu tais un esprit de lumire!

--Je ne suis rien de plus que toi, Gottlieb, tu te trompes.

--Je ne me trompe pas. Ne t'entends-je pas chanter?

--Tu aimes donc la musique?

--J'aime la tienne; elle est selon Dieu et selon mon coeur.

--Ton coeur est pieux, ton me est pure, je le vois Gottlieb.

--Je travaille  les rendre tels. Les anges m'assisteront, et je vaincrai
l'esprit des tnbres qui s'est appesanti sur mon pauvre corps, mais qui
n'a pu s'emparer de mon me.

Peu  peu Gottlieb s'est mis  parler avec enthousiasme, mais sans cesser
d'tre noble et vrai dans ses symboles potiques. Enfin, que vous
dirai-je? cet idiot, ce fou est arriv  une vritable loquence en
parlant de la bont de Dieu, des misres humaines, de la justice future,
d'une Providence rmunratrice, des vertus vangliques, des devoirs du
vrai croyant, des arts mme, de la musique et de la posie. Je n'ai pas pu
encore comprendre dans quelle religion il avait puis toutes ses ides, et
cette fervente exaltation; car il ne m'a sembl ni catholique ni
protestant, et tout en me disant,  plusieurs reprises, qu'il croyait  la
seule,  la vraie religion, il ne m'a rien appris, sinon qu'il est, 
l'insu de ses parents, d'une secte particulire: je suis trop ignorante
pour deviner laquelle. J'tudierai peu  peu le mystre de cette me
singulirement forte et belle, singulirement malade et afflige; car, en
somme, le pauvre Gottlieb est fou, comme Zdenko l'tait dans sa posie...
comme Albert l'tait aussi dans sa vertu sublime!... La dmence de
Gottlieb a reparu, lorsque aprs avoir parl quelque temps avec chaleur,
son enthousiasme est devenu plus fort que lui; et alors il s'est mis 
divaguer d'une manire enfantine qui me faisait mal, sur l'ange
rouge-gorge et sur le chat dmon; et aussi sur sa mre, qui a fait
alliance avec le chat et avec le mauvais esprit qui est en lui; enfin de
son pre, qui a t chang en pierre par un regard de ce pauvre matou
Belzbuth. J'ai russi  le calmer en le distrayant de ses sombres
fantaisies, et je l'ai interrog sur les autres prisonniers. Je n'avais
plus aucun intrt personnel  apprendre ces dtails, puisque les billets,
au lieu d'tre jets sur ma fentre du haut de la tour, comme je le
supposais, taient hisss d'en bas par Gottlieb, avant le jour, au moyen
de je ne sais quel engin sans doute fort simple. Mais Gottlieb, obissant
 mes intentions avec une docilit singulire, s'tait dj enquis de ce
que la veille j'avais paru dsirer de savoir. Il m'a appris que la
prisonnire qui demeure dans le btiment situ derrire moi, tait jeune
et belle, et qu'il l'avait aperue. Je ne faisais pas grande attention 
ses paroles, lorsque tout  coup il m'a dit son nom, qui m'a fait
tressaillir. Cette captive s'appelle Amlie.

Amlie! quelle mer d'inquitudes, quel monde de souvenirs ce nom rveille
en moi! J'ai connu deux Amlies qui toutes deux ont prcipit ma destine
dans l'abme par leurs confidences. Celle-ci est-elle la princesse de
Prusse ou la jeune baronne de Rudolstadt? Sans doute ni l'une ni l'autre.
Gottlieb, qui n'a aucune curiosit pour son compte, et qui semble ne pas
pouvoir s'aviser de faire un pas ni une question si je ne le pousse en
avant comme un automate, n'a rien su me dire de plus que ce prnom
d'Amlie. Il a vu la captive, mais il l'a vue  sa manire, c'est--dire 
travers un nuage. Elle doit tre jeune et belle, madame Schwartz le dit.
Mais lui, Gottlieb, avoue qu'il ne s'y connat pas. Il a seulement
pressenti, en l'apercevant  sa fentre, que ce n'est pas un _bon esprit_,
_un ange_. On fait mystre de son nom de famille. Elle est riche et fait
de la dpense chez Schwartz. Mais elle est au secret comme moi. Elle ne
sort jamais. Elle est souvent malade. Voil tout ce que j'ai pu arracher.
Gottlieb n'a qu' couter le caquet de ses parents pour en savoir
davantage, car on ne se gne pas devant lui. Il m'a promis d'couter, et
de me dire depuis combien de temps cette Amlie est ici. Quant  son autre
nom, il paratrait que les Schwartz l'ignorent. Pourraient-ils l'ignorer,
si c'tait l'abbesse de Quedlimbourg? Le roi aurait-il mis sa soeur en
prison? On y met les princesses comme les autres, et plus que les autres.
La jeune baronne de Rudolstadt... Pourquoi serait-elle ici? De quel droit
Frdric l'aurait-il prive de sa libert? Allons! c'est une curiosit de
recluse qui me travaille, et mes commentaires, sur un simple prnom, sont
aussi d'une imagination oisive et peu saine. N'importe: j'aurai une
montagne sur le coeur tant que je ne saurai pas quelle est cette compagne
d'infortune qui porte un nom si mouvant pour moi.

Le 1er mai.--Plusieurs jours se sont passs sans que j'aie pu crire.
Divers vnements ont rempli cet intervalle; je me hte de le combler en
vous les racontant.

D'abord j'ai t malade. De temps en temps, depuis que je suis ici, je
ressens les atteintes d'une fivre au cerveau qui ressemble en petit  ce
que j'ai prouv en grand au chteau des Gants, aprs avoir t dans le
souterrain  la recherche d'Albert. J'ai des insomnies cruelles,
entrecoupes de rves durant lesquels je ne saurais dire si je veille ou
si je dors; et dans ces moments-l, il me semble toujours entendre ce
terrible violon jouant ses vieux airs bohmiens, ses cantiques et ses
chants de guerre. Cela me fait bien du mal, et pourtant quand cette
imagination commence  s'emparer de moi, je ne puis me dfendre de prter
l'oreille, et de recueillir avec avidit les faibles sons qu'une brise
lointaine semble m'apporter. Tantt je me figure que ce violon joue en
glissant sur les eaux qui dorment autour de la citadelle; tantt qu'il
descend du haut des murailles, et d'autres fois qu'il s'chappe du
soupirail d'un cachot. J'en ai la tte et le coeur briss. Et pourtant
quand la nuit vient, au lieu de songer  me distraire en crivant, je me
jette sur mon lit, et je m'efforce de retomber dans ce demi-sommeil qui
m'apporte mon rve ou plutt mon demi-rve musical; car il y a quelque
chose de rel l-dessous. Un vritable violon rsonne certainement dans la
chambre de quelque prisonnier: mais que joue-t-il, et de quelle faon? Il
est trop loin pour que j'entende autre chose que des sons entrecoups. Mon
esprit malade invente le reste, je n'en doute pas. Il est dans ma destine
dsormais de ne pouvoir douter de la mort d'Albert, et de ne pouvoir pas
non plus l'accepter comme un malheur accompli. C'est qu'apparemment il est
dans ma nature d'esprer en dpit de tout, et de ne point me soumettre 
la rigueur du sort.

Il y a trois nuits, je m'tais enfin endormie tout  fait, lorsque je fus
rveille par un lger bruit dans ma chambre. J'ouvris les yeux. La nuit
tait fort sombre, et je ne pouvais rien distinguer. Mais j'entendis
distinctement marcher auprs de mon lit, quoiqu'on marcht avec
prcaution. Je pensai que c'tait madame Schwartz qui prenait la peine de
venir s'assurer de mon tat, et je lui adressai la parole; mais on ne me
rpondit que par un profond soupir, et on sortit sur la pointe du pied;
j'entendis refermer et verrouiller ma porte; et comme j'tais fort
accable, je me rendormis sans faire beaucoup d'attention  cette
circonstance. Le lendemain, j'en avais un souvenir si confus et si lourd,
que je n'tais pas sre de ne pas l'avoir rv. J'eus le soir un dernier
accs de fivre plus complet que les autres, mais que je prfrai beaucoup
 mes insomnies inquites et  mes rveries dcousues. Je dormis
compltement, je rvai beaucoup, mais je n'entendis pas le lugubre violon,
et, chaque fois que je m'veillai, je sentis bien nettement la diffrence
du sommeil au rveil. Dans un de ces intervalles, j'entendis la
respiration gale et forte d'une personne endormie non loin de moi. Il me
semblait mme distinguer quelqu'un sur mon fauteuil. Je ne fus point
effraye. Madame Schwartz tait venue  minuit m'apporter de la tisane; je
crus que c'tait elle encore. J'attendis quelque temps sans vouloir
l'veiller, et lorsque je crus m'apercevoir qu'elle s'veillait
d'elle-mme, je la remerciai de sa sollicitude, et lui demandai l'heure
qu'il tait. Alors on s'loigna, et j'entendis comme un sanglot touff,
si dchirant, si effrayant, que la sueur m'en vient encore au front quand
je me le rappelle. Je ne saurais dire pourquoi il me fit tant d'impression;
il me sembla qu'on me regardait comme trs-malade, peut-tre comme
mourante, et qu'on m'accordait quelque piti: mais je ne me trouvais pas
assez mal pour me croire en danger, et d'ailleurs il m'tait tout  fait
indiffrent de mourir d'une mort si peu douloureuse, si peu sentie, et au
milieu d'une vie si peu regrettable. Ds que madame Schwartz rentra chez
moi  sept heures du matin, comme je ne m'tais pas rendormie et que
j'avais pass les dernires heures de la nuit dans un tat de lucidit
parfaite, j'avais un souvenir trs-net de cette trange visite. Je priai
ma gelire de me l'expliquer; mais elle secoua la tte en me disant
qu'elle ne savait ce que je voulais dire, qu'elle n'tait pas revenue
depuis minuit, et que, comme elle avait toutes les cls des cellules
confies  sa garde sous son oreiller pendant qu'elle dormait, il tait
bien certain que j'avais fait un rve ou que j'avais eu une vision.
J'tais pourtant si loin d'avoir eu le dlire, que je me sentis assez bien
vers midi pour dsirer prendre l'air. Je descendis sur l'esplanade,
toujours accompagne de mon rouge-gorge qui semblait me fliciter sur le
retour de mes forces. Le temps tait fort agrable. La chaleur commence 
se faire sentir ici, et les brises apportent de la campagne de tides
bouffes d'air pur, de vagues parfums d'herbes, qui rjouissent le coeur
malgr qu'on en ait. Gottlieb accourut. Je le trouvai fort chang, et
beaucoup plus laid que de coutume. Pourtant il y a une expression de bont
anglique et mme de vive intelligence dans le chaos de cette physionomie
lorsqu'elle s'illumine. Il avait ses gros yeux si rouges et si raills,
que je lui demandai s'il y avait mal.

--J'y ai mal, en effet, me rpondit-il, parce que j'ai beaucoup pleur.

--Et quel chagrin as-tu donc, mon pauvre Gottlieb?

--C'est qu' minuit, ma mre est descendue de la cellule en disant  mon
pre: Le numro 3 est trs-malade ce soir. Il a la fivre tout de bon. Il
faudra mander le mdecin. Je ne me soucie pas que cela nous meure entre
les mains. Ma mre croyait que j'tais endormi; mais moi je n'avais pas
voulu m'endormir avant de savoir ce qu'elle dirait. Je savais bien que tu
avais la fivre; mais quand j'ai entendu que c'tait dangereux, je n'ai
pas pu m'empcher de pleurer, jusqu' ce que le sommeil m'ait vaincu. Je
crois bien pourtant que j'ai pleur toute la nuit en dormant, car je me
suis veill ce matin avec les yeux en feu, et mon coussin tait tout
tremp de larmes.

L'attachement du pauvre Gottlieb m'a vivement attendrie, et je l'en ai
remerci en serrant sa grande patte noire qui sent le cuir et la poix
d'une lieue. Puis l'ide m'est venue que Gottlieb pourrait bien, dans son
zle naf, m'avoir rendu cette visite nocturne plus qu'inconvenante. Je
lui ai demand s'il ne s'tait pas relev, et s'il n'tait pas venu
couter  ma porte. Il m'a assur n'avoir pas boug, et j'en suis
persuade maintenant. Il faut que l'endroit o il couche soit situ de
faon  ce que, de ma chambre, je l'entende respirer et gmir par quelque
fissure de la muraille, par la cachette o je mets mon argent et mon
journal, peut-tre. Qui sait si cette ouverture ne communique pas, par une
coule invisible,  celle o Gottlieb met aussi ses trsors, son livre et
ses outils de cordonnier, dans la chemine de la cuisine? J'ai du moins en
ceci un rapport bien particulier avec Gottlieb, puisque tous deux nous
avons, comme les rats ou les chauves-souris, un mchant nid dans un trou
de mur, o toutes nos richesses sont enfouies  l'ombre. J'allais risquer
quelques interrogations l-dessus, lorsque j'ai vu sortir du logis des
Schwartz et s'avancer sur l'esplanade un personnage que je n'avais pas
encore vu ici, et dont l'aspect m'a caus une terreur incroyable, bien que
je ne fusse pas encore sre de ne pas me tromper sur son compte.

--Qu'est-ce que cet homme-l? ai-je demand  Gottlieb  demi-voix.

--Ce n'est rien de bon, m'a-t-il rpondu de mme. C'est le nouvel
adjudant. Voyez comme Belzbuth fait le gros dos en se frottant contre ses
jambes! Ils se connaissent bien, allez!

--Mais comment s'appelle-t-il?

Gottlieb allait me rpondre, lorsque l'adjudant lui dit d'une voix douce
et avec un sourire bienveillant, en lui montrant la cuisine: Jeune homme,
on vous demande l dedans. Votre pre vous appelle.

Ce n'tait qu'un prtexte pour tre seul avec moi, et Gottlieb s'tant
loign, je me trouvai face  face... devine avec qui, ami Beppo? Avec le
gracieux et froce recruteur que nous avons si mal  propos rencontr dans
les sentiers du Boehmer-Wald, il y a deux ans, avec M. Mayer en personne.
Je ne pouvais plus le mconnatre; sauf qu'il a pris encore plus
d'embonpoint, c'est le mme homme, avec son air avenant, sans faon, son
regard faux, sa perfide bonhomie, et son _broum, broum_ ternel, comme
s'il faisait une tude de trompette avec sa bouche. De la musique
militaire, il avait pass dans la fourniture de chair  canon; et de l,
pour rcompense de ses loyaux et honorables services, le voil officier de
place, ou plutt gelier militaire, ce qui, aprs tout, lui convient aussi
bien que le mtier de gelier ambulant dont il s'acquittait avec tant de
grce.

--Mademoiselle, m'a-t-il dit en franais, je suis votre humble serviteur!
Vous avez l pour vous promener une petite plate-forme tout  fait
gentille! de l'air, de l'espace, une belle vue! Je vous en fais mon
compliment. Il me parat que vous la _passez douce_ en prison! avec cela
qu'il fait un temps magnifique, et qu'il y a vraiment du plaisir  tre 
Spandaw par un si beau soleil, _broum! broum!_

Ces insolentes railleries me causaient un tel dgot, que je ne lui
rpondais pas. Il n'en fut pas dconcert, et reprenant la parole en
italien:

--Je vous demande pardon; je vous parlais une langue que vous n'entendez
peut-tre point. J'oubliais que vous tes italienne, cantatrice italienne,
n'est-ce pas? une voix superbe,  ce qu'on dit. Tel que vous me voyez, je
suis un mlomane renforc. Aussi je me sens dispos  rendre votre
existence aussi agrable que me le permettra ma consigne. Ah a, o diable
ai-je eu le bonheur de vous voir? Je connais votre figure... mais
parfaitement, d'honneur!

--C'est sans doute au thtre de Berlin, o j'ai chant cet hiver.

--Non! j'tais en Silsie; j'tais sous-adjudant  Glatz. Heureusement ce
dmon de Trenck a fait son quipe pendant que j'tais en tourne... je
veux dire en mission, sur les frontires de la Saxe: autrement je n'aurais
pas eu d'avancement, et je ne serais pas ici, o je me trouve trs-bien 
cause de la proximit de Berlin; car c'est une bien triste vie,
Mademoiselle, que celle d'un officier de place. Vous ne pouvez pas vous
figurer comme on s'ennuie, quand on est loin d'une grande ville, dans un
pays perdu; pour moi qui aime la musique de passion... Mais o diantre
ai-je donc eu le plaisir de vous rencontrer?

--Je ne me rappelle pas, Monsieur, avoir jamais eu cet honneur.

--Je vous aurai vue sur quelque thtre, en Italie ou  Vienne... Vous
avez beaucoup voyag? combien avez-vous fait de thtres?

Et comme je ne lui rpondais pas, il reprit avec son insouciance
effronte:--N'importe! cela me reviendra. Que vous disais-je? ah! vous
ennuyez-vous aussi, vous?

--Non, Monsieur.

--Mais est-ce que vous n'tes pas au secret? c'est bien vous qu'on
appelle la Porporina?

Oui, Monsieur.

--C'est cela! prisonnire n 3. Eh bien, vous ne dsirez pas un peu de
distraction? de la socit?

--Nullement, Monsieur, rpondis-je avec empressement, pensant qu'il
allait me proposer la sienne.

--Comme il vous plaira. C'est dommage. Il y a ici une autre prisonnire
fort bien leve... une femme charmante, ma foi, qui, j'en suis sr, et
t enchante de faire connaissance avec vous.

--Puis-je vous demander son nom, Monsieur?

--Elle s'appelle Amlie.

--Amlie qui?

--Amlie... _broum! broum!_ ma foi, je n'en sais rien. Vous tes curieuse,
 ce que je vois; c'est la maladie des prisons.

J'en tais  me repentir d'avoir repouss les avances de M. Mayer; car
aprs avoir dsespr de connatre cette mystrieuse Amlie, et y avoir
renonc, je me sentais de nouveau entrane vers elle par un sentiment de
commisration, et aussi par le dsir d'claircir mes soupons. Je tchai
donc d'tre un peu plus aimable avec ce repoussant Mayer, et bientt il me
fit l'offre de me mettre en rapport avec la prisonnire n 2; c'est ainsi
qu'il dsigne cette Amlie.

--Si cette infraction  mon arrt ne vous compromet pas, Monsieur,
rpondis-je, et que je puisse tre utile  cette dame qu'on dit malade de
tristesse et d'ennui...

--_Broum! broum!_ Vous prenez donc les choses au pied de la lettre, vous?
vous tes encore bonne enfant! C'est ce vieux cuistre de Schwartz qui vous
aura fait peur de la consigne. La consigne! est-ce que ce n'est pas l une
chimre? c'est bon pour les portiers, pour les guichetiers; mais nous
autres officiers (et en disant ce mot, le Mayer se rengorgea comme un
homme qui n'est pas encore habitu  porter un titre aussi honorable),
nous fermons les yeux sur les infractions innocentes. Le roi lui-mme les
fermerait, s'il tait  notre place. Tenez, quand vous voudrez obtenir
quelque chose, Mademoiselle, ne vous adressez qu' moi, et je vous promets
que vous ne serez pas contrarie et opprime inutilement. Je suis
naturellement indulgent et humain, moi, Dieu m'a fait comme cela; et puis
j'aime la musique... Si vous voulez me chanter quelque chose de temps en
temps, le soir, par exemple, je viendrai vous couter d'ici, et avec cela
vous ferez de moi tout ce que vous voudrez.

--J'abuserai le moins possible de votre obligeance, monsieur Mayer.

--Mayer! s'cria l'adjudant en interrompant avec brusquerie le _broum...
broum..._ qui voltigeait encore sur ses lvres noires et gerces. Pourquoi
m'appelez-vous Mayer! Je ne m'appelle pas Mayer. O diable avez-vous pch
ce nom de Mayer?

--C'est une distraction, monsieur l'adjudant, rpondis-je, je vous en
demande pardon... J'ai eu un matre de chant qui s'appelait ainsi, et j'ai
pens  lui toute la matine.

--Un matre de chant? ce n'est pas moi. Il y a beaucoup de Mayer en
Allemagne. Mon nom est Nanteuil. Je suis d'origine franaise!

--Eh bien, monsieur l'officier, comment m'annoncerai-je  cette dame?
Elle ne me connat pas, et refusera peut-tre ma visite, comme tout 
l'heure j'ai failli refuser de la connatre. On devient si sauvage quand
on vit seul!

--Oh! quelle qu'elle soit, cette belle dame sera charme de trouver  qui
parler, je vous en rponds. Voulez-vous lui crire un mot?

--Mais je n'ai pas de quoi crire.

--C'est impossible; vous n'avez donc pas le sou?

--Quand j'aurais de l'argent, M. Schwartz est incorruptible; et,
d'ailleurs, je ne sais pas corrompre.

--Eh bien, tenez, je vous conduirai ce soir au n 2 moi-mme... aprs,
toutefois, que vous m'aurez chant quelque chose.

Je fus effraye de l'ide que M. Mayer, ou M. Nanteuil, comme il lui
plat de s'appeler maintenant, voulait peut-tre s'introduire dans ma
chambre, et j'allais refuser, lorsqu'il me fit mieux comprendre ses
intentions, soit qu'il n'et pas song  m'honorer de sa visite, soit
qu'il lt mon pouvante et ma rpugnance sur ma figure.

--Je vous couterai de la plate-forme qui domine la tourelle que vous
habitez, dit-il. La voix monte, et j'entendrai fort bien. Puis, je vous
ferai ouvrir les portes et conduire par une femme. Je ne vous verrai pas.
Il ne serait pas convenable, au fait, que j'eusse l'air de vous pousser
moi-mme  la dsobissance, quoique aprs tout, _broum... broum_... en
pareille occasion, il y ait un moyen bien simple de se tirer d'affaire...
On fait sauter la tte de la prisonnire n 3, d'un coup de pistolet, et
on dit qu'on l'a surprise en flagrant dlit de tentative d'vasion. Eh!
eh! l'ide est drle, n'est-ce pas? En prison, il faut toujours avoir des
ides riantes. Votre serviteur trs-humble, mademoiselle Porporina,  ce
soir.

Je me perdais en commentaires sur l'obligeance prvenante de ce misrable,
et, malgr moi, j'avais une peur affreuse de lui. Je ne pouvais croire
qu'une me si troite et si basse aimt la musique au point de n'agir
ainsi que pour le plaisir de m'entendre. Je supposais que la prisonnire
en question n'tait autre que la princesse de Prusse, et que, par l'ordre
du roi, on me mnageait une entrevue avec elle, afin de nous pier et de
surprendre les secrets d'tat dont on croit qu'elle m'a fait la
confidence. Dans cette pense, je redoutais l'entrevue autant que je la
dsirais; car j'ignore absolument ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette
prtendue conspiration dont on m'accuse d'tre complice.

Nanmoins, regardant comme de mon devoir de tout braver pour porter
quelque secours moral  une compagne d'infortune, quelle qu'elle ft, je
me mis  chanter  l'heure dite, pour les oreilles de fer-blanc de
monsieur l'adjudant. Je chantai bien pauvrement: l'auditoire ne
m'inspirait gure; j'avais encore un peu de fivre, et d'ailleurs je
sentais bien qu'il ne m'coutait que pour la forme; peut-tre mme ne
m'coutait-il pas du tout. Quand onze heures sonnrent, je fus prise d'une
terreur assez purile. Je m'imaginai que M. Mayer avait reu l'ordre
secret de se dbarrasser de moi, et qu'il allait me tuer tout de bon,
comme il me l'avait prdit sous forme d'agrable plaisanterie, aussitt
que je ferais un pas hors de ma cellule. Lorsque ma porte s'ouvrit, je
tremblais de tous mes membres. Une vieille femme, fort malpropre et fort
laide (beaucoup plus laide et plus malpropre encore que madame Schwartz),
me fit signe de la suivre, et monta devant moi un escalier troit et raide
pratiqu dans l'intrieur du mur. Quand nous fmes en haut, je me trouvai
sur la plate-forme de la tour,  trente pieds environ au-dessus de
l'esplanade o je me promne dans la journe, et  quatre-vingts ou cent
pieds au-dessus du foss qui baigne toute cette portion des btiments sur
une assez longue tendue. L'affreuse vieille qui me guidait me dit de
l'attendre l un instant, et disparut je ne sais par o. Mes inquitudes
s'taient dissipes, et j'prouvais un tel bien-tre  me trouver dans un
air pur, par un clair de lune magnifique, et  une lvation considrable
qui me permettait de contempler enfin un vaste horizon, que je ne
m'inquitai pas de la solitude o on me laissait. Les grandes eaux mortes
o la citadelle enfonce ses ombres noires et immobiles, les arbres et les
terres que je voyais vaguement au loin sur le rivage, l'immensit du ciel,
et jusqu'au libre vol des chauves-souris errantes dans la nuit, mon Dieu!
que tout cela me semblait grand et majestueux, aprs deux mois passs 
contempler des pans de mur et  compter les rares toiles qui passent dans
l'troite zone de firmament qu'on aperoit de ma cellule! Mais je n'eus
pas le loisir d'en jouir longtemps. Un bruit de pas m'obligea de me
retourner, et toutes mes terreurs se rveillrent lorsque je me vis face 
face avec M. Mayer.

--Signora, me dit-il, je suis dsespr d'avoir  vous apprendre que vous
ne pouvez pas voir la prisonnire numro 2, du moins quant  prsent.
C'est une personne fort capricieuse,  ce qu'il me parat. Hier, elle
montrait le plus grand dsir d'avoir de la socit; mais tout  l'heure,
je viens de lui proposer la vtre, et voici ce qu'elle m'a rpondu: La
prisonnire numro 3, celle qui chante dans la tour, et que j'entends tous
les soirs? Oh! je connais bien sa voix, et vous n'avez pas besoin de me
dire son nom. Je vous suis infiniment oblige de la compagne que vous
voulez me donner. J'aimerais mieux ne revoir jamais me vivante que de
subir la vue de cette malheureuse crature. Elle est la cause de tous mes
maux, et fasse le ciel qu'elle les expie aussi durement que j'expie
moi-mme l'amiti imprudente que j'ai eue pour elle! Voil, Signora,
l'opinion de ladite dame sur votre compte. Reste  savoir si elle est
mrite ou non; cela regarde, comme on dit, le tribunal de votre
conscience. Quant  moi, je ne m'en mle pas, et je suis prt  vous
reconduire chez vous quand bon semblera.

--Tout de suite, Monsieur, rpondis-je, extrmement mortifie d'avoir t
accuse de trahison devant un misrable de l'espce de celui-l, et
ressentant au fond du coeur beaucoup d'amertume contre celle des deux
Amlie qui me tmoigne tant d'injustice ou d'ingratitude.

--Je ne vous presse pas  ce point, reprit le nouvel adjudant. Vous me
paraissez prendre plaisir  regarder la lune. Regardez-la donc tout 
votre aise. Cela ne cote rien, et ne fait de tort  personne.

J'eus l'imprudence de profiter encore un instant de la condescendance de
ce drle. Je ne pouvais pas me dcider  m'arracher si vite au beau
spectacle dont j'allais tre prive peut-tre pour toujours; et malgr moi,
le Mayer me faisait l'effet d'un mchant laquais trop honor d'attendre
mes ordres. Il profita de mon mpris pour s'enhardir  vouloir faire la
conversation.

--Savez-vous, Signora, me dit-il, que vous chantez diablement bien? Je
n'ai rien entendu de plus fort en Italie, o j'ai pourtant suivi les
meilleurs thtres et pass en revue les premiers artistes. O avez-vous
dbut? Depuis combien de temps courez-vous le pays? Vous avez beaucoup
voyag?

Et comme je feignais de ne pas entendre ses interrogations, il ajouta
sans se dcourager:

--Vous voyagez quelquefois  pied, habille en homme?

Cette demande me fit tressaillir, et je me htai de rpondre
ngativement. Mais il ajouta:

--Allons! vous ne voulez pas en convenir; mais moi, je n'oublie rien, et
j'ai bien retrouv dans ma mmoire une plaisante aventure que vous ne
pouvez pas avoir oublie non plus.

--Je ne sais de quoi vous voulez parler, Monsieur, repris-je en quittant
les crneaux de la tour pour reprendre le chemin de ma cellule.

--Un instant, un instant! dit Mayer. Votre clef est dans ma poche, et
vous ne pouvez pas rentrer comme cela sans que je vous reconduise.
Permettez-moi donc, _ma belle enfant_, de vous dire deux mots...

--Pas un de plus, Monsieur; je dsire rentrer chez moi, et je regrette
d'en tre sortie.

--Pardine! vous faites bien la mijaure! comme si on ne savait pas un peu
de vos aventures! Vous pensiez donc que j'tais assez simple pour ne pas
vous reconnatre quand vous arpentiez le Boehmer-Wald avec un petit brun
pas trop mal tourn?  d'autres! J'enlevais bien le jouvenceau pour les
armes du roi de Prusse; mais la jouvencelle n'et pas t pour son nez;
oui-d! quoiqu'on dise que vous avez t de son got, et que c'est pour
avoir essay de vous en vanter que vous tes venue ici! Que voulez-vous?
La fortune a des caprices contre lesquels il est fort inutile de regimber.
Vous voil tombe de bien haut! mais je vous conseille de ne pas faire la
fire et de vous contenter de ce qui se prsente. Je ne suis qu'un petit
officier de place, mais je suis plus puissant ici qu'un roi que personne
ne connat et que personne ne craint, parce qu'il y commande de trop haut
et de trop loin pour y tre obi. Vous voyez bien que j'ai le pouvoir
d'luder la consigne et d'adoucir vos arrts. Ne soyez pas ingrate, et
vous verrez que la protection d'un adjudant vaut  Spandaw autant que
celle d'un roi  Berlin. Vous m'entendez? Ne courez pas, ne criez pas, ne
faites pas de folies. Ce serait du scandale en pure perte; je dirai ce que
je voudrai, et vous, on ne vous croira pas. Allons, je ne veux pas vous
effrayer. Je suis d'un naturel doux et compatissant. Seulement, faites vos
rflexions; et quand je vous reverrai, rappelez-vous que je puis disposer
de votre sort, vous jeter dans un cachot, ou vous entourer de distractions
et d'amusements, vous faire mourir de faim sans qu'on m'en demande compte,
ou vous faire vader sans qu'on me souponne; rflchissez, vous dis-je,
je vous en laisse le temps... Et comme je ne rpondais pas, atterre que
j'tais de ne pouvoir me soustraire  l'outrage de pareilles prtentions
et  l'humiliation cruelle de les entendre exprimer, cet odieux homme
ajouta, croyant sans doute que j'hsitais: Et pourquoi ne vous
prononceriez-vous pas tout de suite? Faut-il vingt-quatre heures pour
reconnatre le seul parti raisonnable qu'il y ait  prendre, et pour
rpondre  l'amour d'un galant homme, encore jeune, et assez riche pour
vous faire habiter, en pays tranger, une plus jolie rsidence que ce
vilain chteau-fort?

En parlant ainsi, l'ignoble recruteur se rapprochait de moi, et faisait
mine, avec son air  la fois gauche et impudent, de vouloir me barrer le
passage et me prendre les mains. Je courus vers les crneaux de la tour,
bien dtermine  me prcipiter dans le foss, plutt que de me laisser
souiller par la moins significative de ses caresses. Mais en ce moment un
spectacle bizarre frappa mes yeux, et je me htai d'attirer l'attention de
l'adjudant sur cet objet, afin de la dtourner de moi. Ce fut mon salut,
mais hlas! il a failli en coter la vie  un tre qui vaut peut-tre
mieux que moi!

Sur le rempart lev qui borde l'autre rive du foss, en face de
l'esplanade, une figure, qui paraissait gigantesque, courait ou plutt
voltigeait sur le parapet avec une rapidit et une adresse qui tenaient du
prodige. Arriv  l'extrmit de ce rempart, qui est flanqu d'une tour 
chaque bout, le fantme s'lana sur le toit de la tour, qui se trouvait
de niveau avec la balustrade, et gravissant ce cne escarp avec la
lgret d'un chat, parut se perdre dans les airs.

--Que diable est-ce l? s'cria l'adjudant, oubliant son rle de galant
pour reprendre ses soucis de gelier.

Un prisonnier qui s'vade, le diable m'emporte! Et la sentinelle endormie,
par le corps de Dieu! Sentinelle! cria-t-il d'une voix de Stentor, prenez
garde  vous! alerte, alerte! Et, courant vers un crneau o est suspendue
une cloche d'avertissement, il la mit en mouvement avec une vigueur digne
d'un aussi remarquable professeur de musique infernale. Je n'ai rien
entendu de plus lugubre que ce tocsin interrompant de son timbre mordant
et pre l'auguste silence de la nuit. C'tait le cri sauvage de la
violence et de la brutalit, troublant l'harmonie des libres respirations
de l'onde et de la brise. En un instant, tout fut en moi dans la prison.
J'entendis le bruit sinistre des fusils agits dans la main des
sentinelles, qui faisaient claquer la batterie et couchaient en joue, au
hasard, le premier objet qui se prsenterait. L'esplanade s'illumina d'une
lueur rouge qui fit plir les beaux reflets azurs de la lune. C'tait M.
Schwartz qui allumait un fanal. Des signaux se rpondirent d'un rempart 
l'autre, et les chos se les renvoyrent d'une voix plaintive et
affaiblie. Le canon d'alarme vint bientt jeter sa note terrible et
solennelle dans cette diabolique symphonie. Des pas lourds retentissaient
sur les dalles. Je ne voyais rien; mais j'entendais tous ces bruits, et
mon coeur tait serr d'pouvante. Mayer m'avait quitte avec
prcipitation; mais je ne songeais pas  me rjouir d'en tre dlivre: je
me reprochais amrement de lui avoir signal, sans savoir de quoi il
s'agissait, l'vasion de quelque malheureux prisonnier. J'attendais,
glace de terreur, la fin de l'aventure, frmissant  chaque coup de fusil
tir par intervalles, coutant avec anxit si les cris du fugitif bless
ne m'annonceraient pas son dsastre.

Tout cela dura plus d'une heure; et, grce au ciel, le fugitif ne fut ni
aperu ni atteint. Pour m'en assurer, j'avais t rejoindre les Schwartz
sur l'esplanade. Ils taient tellement troubls et agits eux-mmes,
qu'ils ne songrent pas  s'tonner de me voir hors de ma cellule, au
milieu de la nuit. Peut-tre aussi avaient-ils t d'accord avec Mayer
pour m'en laisser sortir cette nuit-l. Schwartz, aprs avoir couru comme
un fou et s'tre assur qu'aucun des captifs confis  sa garde ne lui
manquait, commenait  se tranquilliser un peu; mais sa femme et lui
taient frapps d'une consternation douloureuse, comme si le salut d'un
homme tait,  leurs yeux, une calamit publique et prive, un norme
attentat contre la justice cleste. Les autres guichetiers, les soldats
qui allaient et venaient tout effars, changeaient avec eux des paroles
qui exprimaient le mme dsespoir, la mme terreur:  leurs yeux, c'est
apparemment le plus noir des crimes que la tentative d'une vasion.  Dieu
de bont! qu'ils me parurent affreux, ces mercenaires dvous au barbare
emploi de priver leurs semblables du droit sacr d'tre libres! Mais tout
 coup il sembla que la suprme quit et rsolu d'infliger un chtiment
exemplaire  mes deux gardiens. Madame Schwartz, tant rentre un instant
dans son bouge, en ressortit avec de grands cris:

--Gottlieb! Gottlieb! disait-elle d'une voix touffe. Arrtez! ne tirez
pas, ne tuez pas mon fils! c'est lui; bien certainement c'est lui!

Au milieu de l'agitation des deux Schwartz, je compris, par leurs
discours entrecoups, que Gottlieb ne se trouvait ni dans son lit, ni dans
aucun coin de leur demeure, et que probablement il avait repris, sans
qu'on s'en apert, ses anciennes habitudes de courir, en dormant, sur les
toits. Gottlieb tait somnambule!

Aussitt que cet avis eut circul dans la citadelle, l'motion se calma
peu  peu. Chaque gelier avait eu le temps de faire sa ronde et de
constater qu'aucun prisonnier n'avait disparu. Chacun retournait  son
poste avec insouciance. Les officiers taient enchants de ce dnouement;
les soldats riaient de leur alarme; madame Schwartz, hors d'elle-mme,
courait de tous cts, et son mari explorait tristement le foss,
craignant que la commotion des coups de canon et de la fusillade n'y et
fait tomber le pauvre Gottlieb, rveill en sursaut dans sa course
prilleuse. Je le suivis dans cette exploration. Le moment et t bon,
peut-tre, pour tenter de m'vader moi-mme; car il me sembla voir des
portes ouvertes et des gens distraits; mais je ne m'arrtai pas  cette
pense, absorbe que j'tais par celle de retrouver le pauvre malade qui
m'a tmoign tant d'affection.

Cependant M. Schwartz, qui ne perd jamais tout  fait la tte, voyant
poindre le jour, me pria de retourner chez moi, vu qu'il tait tout  fait
contraire  sa consigne de me laisser errer ainsi  des heures indues. Il
me reconduisit, afin de me renfermer  clef; mais le premier objet qui
frappa mes regards en rentrant dans ma chambre fut Gottlieb, paisiblement
endormi sur mon fauteuil. Il avait eu le bonheur de se rfugier l avant
que l'alarme ft tout  fait rpandue dans la forteresse, ou bien son
sommeil avait t si profond et sa course si agile, qu'il avait pu
chapper  tous les dangers. Je recommandai  son pre de ne pas
l'veiller brusquement, et promis de veiller sur lui jusqu' ce que madame
Schwartz ft avertie de cette heureuse nouvelle.

Lorsque je fus seule avec Gottlieb, je posai doucement la main sur son
paule, et lui parlant  voix basse, j'essayai de l'interroger. J'avais
ou dire que les somnambules peuvent se mettre en rapport avec des
personnes amies et leur rpondre avec lucidit. Mon essai russit 
merveille.

--Gottlieb, lui dis-je, o as-tu donc t cette nuit?

--Cette nuit? rpondit-il; il fait dj nuit? Je croyais voir briller le
soleil du matin sur les toits.

--Tu as donc t sur les toits?

--Sans doute. Le rouge-gorge, ce bon petit ange, est venu m'appeler  ma
fentre; je me suis envol avec lui, et nous avons t bien haut, bien
loin dans le ciel, tout prs des toiles, et presque dans la demeure des
anges. Nous avons bien, en partant, rencontr Belzbuth qui courait sur
les toitures et sur les parapets pour nous attraper. Mais il ne peut pas
voler, lui! parce que Dieu le condamne  une longue pnitence, et il
regarde voler les anges et les oiseaux sans pouvoir les atteindre.

--Et aprs avoir couru dans les nuages, tu es redescendu ici, pourtant?

--Le rouge-gorge m'a dit: Allons voir ma soeur qui est malade, et je suis
revenu avec lui te trouver dans ta cellule.

--Tu pouvais donc entrer dans ma cellule, Gottlieb?

--Sans doute, j'y suis venu plusieurs fois te veiller depuis que tu es
malade. Le rouge-gorge vole les clefs sous le chevet de ma mre, et
Belzbuth a beau faire, il ne peut pas la rveiller une fois que l'ange
l'a endormie, en voltigeant invisible autour de sa tte.

--Qui t'a donc enseign  connatre si bien les anges et les dmons?

--C'est mon matre! rpondit le somnambule avec un sourire enfantin o se
peignit un naf enthousiasme.

--Et qui est ton matre? lui demandai-je.

--Dieu, d'abord, et puis... le sublime cordonnier!

--Comment l'appelles-tu, ce sublime cordonnier?

--Oh! c'est un grand nom! mais il ne faut pas le dire, vois-tu; c'est un
nom que ma mre ne connat pas. Elle ne sait pas que j'ai deux livres dans
le trou de la chemine. Un que je ne lis pas, et un autre que je dvore
depuis quatre ans, et qui est mon pain cleste, ma vie spirituelle, le
livre de la vrit, le salut et la lumire de l'me.

--Et qui a fait ce livre?

--Lui, le cordonnier de Gorlitz, Jacques Boehm!

Ici nous fmes interrompus par l'arrive de madame Schwartz, que j'eus
bien de la peine  empcher de se prcipiter sur son fils pour
l'embrasser. Cette femme adore sa progniture: que ses pchs lui soient
remis! Elle voulut lui parler; mais Gottlieb ne l'entendit pas, et je pus,
seule, le dterminer  retourner  son lit, o l'on m'a assur ce matin
qu'il avait paisiblement continu son sommeil. Il ne s'est aperu de rien,
quoique son trange maladie et l'alerte de cette nuit fassent aujourd'hui
la nouvelle de tout Spandaw.

Me voil rentre dans ma cellule aprs quelques heures d'une demi-libert
bien douloureuse et bien agite. Je ne dsire pas d'en ressortir  pareil
prix. Pourtant j'aurais pu m'chapper peut-tre!... Je ne songerai plus
qu' cela maintenant que je me sens ici sous la main d'un sclrat, et
menace de dangers pires que la mort, pires qu'une ternelle souffrance.
J'y vais penser srieusement dsormais, et qui sait? j'y parviendrai
peut-tre! On dit qu'une volont persvrante vient  bout de tout.  mon
Dieu, protgez-moi!

Le 5 mai.--Depuis ces derniers vnements, j'ai vcu assez tranquille.
J'en suis venue  compter mes jours de repos comme des jours de bonheur,
et  rendre grces  Dieu, comme dans la prosprit on le remercie pour
des annes coules sans dsastre. Il est certain qu'il faut connatre le
malheur pour sortir de cette ingratitude apathique o l'on vit
ordinairement. Je me reproche aujourd'hui d'avoir laiss passer tant de
beaux jours de mon insouciante jeunesse sans en sentir le prix et sans
bnir la Providence qui me les accordait. Je ne me suis point assez dit,
dans ce temps-l, que je ne les mritais pas, et c'est pour cela, sans
doute, que je mrite un peu les maux dont je suis accable aujourd'hui.

Je n'ai pas revu cet odieux recruteur, devenu pour moi plus effrayant
qu'il ne le fut sur les bords de la Moldaw, alors que je le prenais tout
simplement pour un ogre, mangeur d'enfants. Aujourd'hui je vois en lui un
perscuteur plus abominable et plus dangereux encore. Quand je songe aux
prtentions rvoltantes de ce misrable,  l'autorit qu'il exerce autour
de moi,  la facilit qu'il peut avoir de s'introduire la nuit dans ma
cellule, sans que les Schwartz, animaux serviles et cupides, voulussent
peut-tre me protger contre lui, je me sens mourir de honte et de
dsespoir... Je regarde ces barreaux impitoyables qui ne me permettraient
pas de m'lancer par la fentre. Je ne puis me procurer de poison, je n'ai
pas mme une arme pour m'ouvrir la poitrine... Cependant j'ai quelques
motifs d'espoir et de confiance que je me plais  invoquer dans ma pense,
car je ne veux pas me laisser affaiblir par la peur. D'abord Schwartz
n'aime pas l'adjudant, qui,  ce que j'ai pu comprendre, exploite avant
lui les besoins et les dsirs de ses prisonniers, en leur vendant, au
grand prjudice de Schwartz, qui voudrait en avoir le monopole, un peu
d'air, un rayon de soleil, un morceau de pain en sus de la ration, et
autres munificences du rgime de la prison. Ensuite ces Schwartz, la femme
surtout, commencent  avoir de l'amiti pour moi,  cause de celle que me
porte Gottlieb, et  cause de l'influence salutaire qu'ils disent que j'ai
sur son esprit. Si j'tais menace, ils ne viendraient peut-tre pas  mon
secours; mais ds que je le serais srieusement, je pourrais faire
parvenir par eux mes plaintes au commandant de place. C'est un homme qui
m'a paru doux et humain la seule fois que je l'ai vu... Gottlieb,
d'ailleurs, sera prompt  me rendre ce service, et, sans lui rien
expliquer, je me suis dj concerte avec lui  cet effet. Il est tout
prt  porter une lettre que je tiens prte aussi. Mais j'hsite 
demander secours avant le pril; car mon ennemi, s'il cesse de me
tourmenter, pourrait tourner en plaisanterie une dclaration que j'aurais
eu la pruderie ridicule de prendre au srieux. Quoi qu'il en soit, je ne
dors que d'un oeil, et j'exerce mes forces musculaires pour un pugilat,
s'il en est besoin. Je soulve mes meubles, je raidis mes bras contre les
barreaux de fer de ma fentre, j'endurcis mes mains en frappant contre les
murailles. Quiconque me verrait faire ces exercices me croirait folle ou
dsespre. Je m'y livre pourtant avec le plus triste sang-froid, et j'ai
dcouvert que ma force physique tait bien plus grande que je ne le
supposais. Dans l'tat de scurit o la vie ordinaire s'coule, nous
n'interrogeons pas nos moyens de dfense, nous ne les connaissons pas. En
me sentant forte, je me sens devenir brave, et ma confiance en Dieu
s'accrot de mes efforts pour seconder sa protection. Je me rappelle
souvent, ces beaux vers que le Porpora m'a dit avoir lus sur les murs d'un
cachot de l'inquisition  Venise:

         Di che mi fido, mi guarda Iddio;
         Di che non mi fido, mi guardero Io[9].

[Note 9: Que Dieu me prserve de ceux auxquels je me fie!
         Je me garderai, moi, de ceux dont je me mfie.]

Plus heureuse que l'infortun qui traa cette sombre invocation, je puis,
du moins, me fier sans restriction  la chastet et au dvouement de ce
pauvre exalt de Gottlieb. Ses accs de somnambulisme n'ont pas reparu; sa
mre le surveille d'ailleurs assidment. Dans le jour, il vient causer
avec moi dans ma chambre. Je n'ai pas voulu descendre sur l'esplanade
depuis que j'y ai rencontr Mayer.

Gottlieb m'a expliqu ses ides religieuses. Elles m'ont paru fort belles,
quoique souvent bizarres, et j'ai voulu lire sa thologie de Boehm,
puisque dcidment il est Boehmiste, afin de savoir ce qu'il ajoutait de
son cru aux rveries enthousiastes de l'illustre cordonnier. Il m'a prt
ce livre prcieux, et je m'y suis plonge  mes risques et prils. Je
comprends maintenant comment cette lecture a troubl un esprit simple qui
a pris au pied de la lettre les symboles d'un mystique un peu fou
lui-mme. Je ne me pique pas de les bien comprendre et de les bien
expliquer; mais il me semble voir l un rayon de haute divination
religieuse et l'inspiration d'une gnreuse posie. Ce qui m'a le plus
frappe, c'est sa thorie sur le diable. Dans le combat avec le Lucifer,
Dieu ne l'a pas dtruit. Homme aveugle, vous n'en voyez pas la raison.
C'est que Dieu combattait contre Dieu. C'tait la lutte d'une portion de
la divinit contre l'autre. Je me rappelle qu'Albert expliquait  peu
prs de mme le rgne terrestre et transitoire du principe du mal, et que
le chapelain de Riesenburg l'coutait avec horreur, et traitait cette
croyance de _manichisme_. Albert prtendait que notre christianisme tait
un manichisme plus complet et plus superstitieux que le sien, puisqu'il
consacrait l'ternit du principe du mal, tandis que, dans son systme, il
admettait la rhabilitation du mauvais principe, c'est--dire la
conversion et la rconciliation. Le mal, suivant Albert, n'tait que
l'erreur, et la lumire divine devait un jour dissiper l'erreur et faire
cesser le mal. J'avoue, mes amis, duss-je vous sembler trs-hrtique,
que cette ternelle condamnation de Satan  susciter le mal,  l'aimer, et
 fermer les yeux  la vrit, me paraissait aussi et me parat toujours
une ide impie.

Enfin, Jacques Boehm me semble millnaire, c'est--dire partisan de la
rsurrection des justes et de leur sjour avec Jsus-Christ, sur une
nouvelle terre, ne de la dissolution de celle-ci, pendant mille ans d'un
bonheur sans nuage et d'une sagesse sans voile; aprs quoi viendra la
runion complte des mes avec Dieu, et les rcompenses de l'ternit,
plus parfaites encore que le _millenium_. Je me souviens bien d'avoir
entendu expliquer ce symbole par le comte Albert, lorsqu'il me racontait
l'histoire orageuse de sa vieille Bohme, et de ses chers Taborites,
lesquels taient imbus de ces croyances renouveles des premiers temps du
christianisme. Albert croyait  tout cela dans un sens moins matriel, et
sans se prononcer sur la dure de la rsurrection ni sur le chiffre de
l'ge futur du monde. Mais il pressentait et voyait prophtiquement une
prochaine dissolution de la socit humaine, devant faire place  une re
de rnovation sublime; et Albert ne doutait pas que son me, sortant des
passagres treintes de la mort, pour recommencer ici-bas une nouvelle
srie d'existences, ne ft appele  contempler cette rmunration
providentielle et ces jours, tour  tour terribles et magnifiques, promis
aux efforts de la race humaine. Cette foi magnanime qui semblait
monstrueuse aux orthodoxes de Riesenburg, et qui a pass en moi aprs
m'avoir sembl d'abord si nouvelle et si trange, c'est une foi de tous
les temps et de tous les peuples; et, malgr les efforts de l'glise
romaine pour l'touffer, ou malgr son impuissance pour l'claircir et la
purifier du sens matriel et superstitieux, je vois bien qu'elle a rempli
et enthousiasm beaucoup d'mes ardemment pieuses. On dit mme que de
grands saints l'ont eue. Je m'y livre donc sans remords et sans effroi,
certaine qu'une ide adopte par Albert ne peut tre qu'une ide grande.
Elle me sourit, d'ailleurs, et rpand toute une posie cleste sur la
pense que je me fais de la mort et des souffrances qui en rapprocheront
sans doute le terme pour moi. Ce Jacques Boehm me plat. Ce disciple qui
est l dans la sale cuisine des Schwartz, occup de rveries sublimes et
entour de visions clestes, tandis que ses parents ptrissent, trafiquent
et s'abrutissent, me parait bien pur et bien touchant, avec son livre
qu'il sait par coeur sans le bien comprendre, et son soulier qu'il a
entrepris pour modeler sa vie sur celle de son matre, sans pouvoir en
venir  bout. Infirme de corps et d'esprit, mais naf, candide, et de
moeurs angliques! Pauvre Gottlieb, destin sans doute  te briser en
tombant du haut d'un rempart dans ton vol imaginaire  travers les cieux,
ou  succomber sous le poids d'infirmits prmatures! tu auras pass sur
la terre comme un saint mconnu, comme un ange exil, sans avoir compris
le mal, sans avoir connu le bonheur, sans avoir seulement senti la chaleur
du soleil qui claire le monde,  force de contempler le soleil mystique
qui brille dans ta pense! Personne ne t'aura connu, personne ne t'aura
plaint et admir comme tu le mrites! Et moi qui, seule, ai surpris le
secret de tes mditations, moi qui, en comprenant aussi le beau idal,
aurais eu des forces pour le chercher et le raliser dans ma vie, je
mourrai comme toi dans la fleur de ma jeunesse, sans avoir agi, sans avoir
vcu. Il y a dans les fentes de ces murailles qui nous abritent et nous
dvorent tous les deux, de pauvres petites plantes que le vent brise et
que le soleil ne colore jamais. Elles s'y desschent sans fleurir et sans
fructifier. Cependant elles semblent s'y renouveler; mais ce sont des
semences lointaines que la brise apporte aux mmes lieux, et qui essaient
de crotre et de vivre sur les dbris des anciennes. Ainsi vgtent les
captifs, ainsi se repeuplent les prisons?

Mais n'est-il pas trange que je me trouve ici avec un extatique d'un
ordre infrieur  celui d'Albert, mais attach comme lui  une religion
secrte,  une croyance raille, perscute ou mprise? Gottlieb assure
qu'il y a beaucoup d'autres Boehmistes que lui dans ce pays, que plusieurs
cordonniers professent sa doctrine ouvertement, et que le fond de cette
doctrine est implant de tout temps dans les mes populaires de nombreux
philosophes et prophtes inconnus, qui ont jadis fanatis la Bohme, et
qui, aujourd'hui, couvent un feu sacr sous la cendre dans toute
l'Allemagne. Je me souviens, en effet, des ardents cordonniers hussites
dont Albert me racontait les prdications audacieuses et les exploits
terribles au temps de Jean Ziska. Le nom mme de Jacques Boehm atteste
cette origine glorieuse. Moi, je ne sais pas bien ce qui se passe dans ces
cerveaux contemplatifs de la patiente Germanie. Ma vie bruyante et
dissipe m'loignait d'un pareil examen. Mais Gottlieb et Zdenko
fussent-ils les derniers disciples de la religion mystrieuse qu'Albert
conservait comme un prcieux talisman, je n'en sens pas moins que cette
religion est la mienne, puisqu'elle proclame la future galit entre tous
les hommes et la future manifestation de la justice et de la bont de Dieu
sur la terre. Oh oui! il faut que je croie  ce rgne de Dieu annonc aux
hommes par le Christ; il faut que je compte sur un bouleversement de ces
iniques monarchies et de ces impures socits pour ne pas douter de la
Providence en me voyant ici!

De la prisonnire n 2, aucune nouvelle. Si Mayer ne m'a pas fait un
mensonge impudent en me rapportant ses paroles, c'est Amlie de Prusse qui
m'accuse ainsi de trahison. Que Dieu lui pardonne de douter de moi, qui
n'ai pas dout d'elle, malgr les mmes accusations sur son compte! Je ne
veux plus faire de dmarches pour la voir. En cherchant  me justifier, je
pourrais la compromettre encore, comme je l'ai fait dj sans savoir
comment.

Mon rouge-gorge me tient fidle compagnie. En voyant Gottlieb sans son
chat dans ma cellule, il s'est familiaris, avec lui, et le pauvre
Gottlieb achve d'en devenir fou d'orgueil et de joie. Il l'appelle
seigneur, et ne se permet pas de le tutoyer. C'est avec le plus profond
respect et une sorte de tremblement religieux qu'il lui prsente sa
nourriture. Je fais de vains efforts pour lui persuader que ce n'est qu'un
oiseau comme les autres; je ne lui terai pas l'ide que c'est un esprit
cleste qui a pris cette forme. Je tche de le distraire en lui donnant
quelques notions de musique, et vritablement il a, j'en suis certaine,
une trs-belle intelligence musicale. Ses parents sont enchants de mes
soins, et ils m'ont offert de mettre une pinette dans une de leurs
chambres o je pourrai donner des leons  leur fils et travailler pour
mon compte. Mais cette proposition qui m'et comble de joie il y a
quelques jours, je n'ose l'accepter. Je n'ose mme plus chanter dans ma
cellule, tant je crains d'attirer par ici ce mlomane grossier, cet
ex-professeur de trompette que Dieu confonde!

Le 10 mai.--Depuis longtemps je me demandais ce qu'taient devenus ces
amis inconnus, ces protecteurs merveilleux dont le comte de Saint-Germain
m'avait annonc l'intervention dans mes affaires, et qui ne s'en sont
mls apparemment que pour hter les dsastres dont me menaait la
bienveillance royale. Si c'taient l les conspirateurs dont je partage le
chtiment, ils ont t tous disperss et abattus, pensais-je, en mme
temps que moi, ou bien ils m'ont abandonne sur mon refus de m'chapper
des griffes de M. Buddenbrock, le jour o j'ai t transfre de Berlin 
Spandaw. Eh bien, les voil qui reparaissent, et ils ont pris Gottlieb
pour leur missaire. Les tmraires! puissent-ils ne pas attirer sur la
tte de cet innocent les mmes maux que sur la mienne!

Ce matin Gottlieb m'a apport furtivement un billet ainsi conu:

Nous travaillons  ta dlivrance; le moment approche. Mais un nouveau
danger te menace, qui retarderait le succs de notre entreprise. Mfie-toi
de quiconque te pousserait  la fuite avant que nous t'ayons donn des
avis certains et des dtails prcis. On te tend un pige. Sois sur tes
gardes et persvre dans ta force.

Tes frres:

_Les Invisibles_.

Ce billet est tomb aux pieds de Gottlieb comme il traversait ce matin
une des cours de la prison. Il croit fermement, lui, que cela est tomb du
ciel et que le rouge-gorge s'en est ml. En le faisant causer, sans trop
chercher  contrarier ses ides feriques, j'ai pourtant appris des choses
tranges, qui ont peut-tre un fond de vrit. Je lui ai demand s'il
savait ce que c'tait que les _Invisibles_.

--Nul ne le sait, m'a-t-il rpondu, bien que tout le monde feigne de le
savoir.

--Comment, Gottlieb, tu as donc entendu parler de gens qu'on appelle
ainsi?

--Dans le temps que j'tais en apprentissage chez le matre cordonnier de
la ville, j'ai entendu beaucoup de choses l-dessus.

--On en parle donc? le peuple les connat?

--Voici comment cela est venu  mes oreilles, et, de toutes les paroles
que j'ai entendues, celles-l sont du petit nombre qui valent la peine
d'tre coutes et retenues. Un pauvre ouvrier de nos camarades s'tait
bless la main si grivement, qu'il tait question de la lui couper. Il
tait l'unique soutien d'une nombreuse famille qu'il avait assiste
jusque-l avec beaucoup de courage et d'amour. Il venait nous voir avec sa
main empaquete, et, tristement, il nous disait en nous regardant
travailler: Vous tes bien heureux, vous autres, d'avoir les mains
libres! Pour moi, il faudra bientt, je pense, que j'aille  l'hpital et
que ma vieille mre demande l'aumne pour que mes petits frres et mes
petites soeurs ne meurent pas de faim. On proposa une collecte; mais nous
tions tous si pauvres, et moi, quoique n de parents riches, j'avais si
peu d'argent  ma disposition, que nous ne runmes pas de quoi assister
convenablement notre pauvre camarade. Chacun ayant vid sa poche, chercha
dans sa cervelle un moyen de tirer Franz de ce mauvais pas. Mais nul n'en
trouvait, car Franz avait frapp  toutes les portes, et il avait t
repouss de partout. On dit que le roi est trs-riche et que son pre lui
a laiss un gros trsor. Mais on dit aussi qu'il l'emploie  quiper des
soldats; et comme c'tait le temps de la guerre, que le roi tait absent,
et que tout le monde avait peur de manquer, le pauvre peuple souffrait
beaucoup, et Franz ne pouvait trouver d'aide suffisante chez les bons
coeurs. Quant aux mauvais coeurs ils n'ont jamais une obole  leur
disposition. Tout  coup un jeune homme de l'atelier dit  Franz: A ta
place, je sais bien ce que je ferais! mais peut-tre n'en auras-tu pas le
courage.--Ce n'est pas le courage qui me manque, dit Franz; que faut-il
faire?--Il faut t'adresser aux _Invisibles_. Franz parut comprendre ce
dont il s'agissait, car il secoua la tte d'un air de rpugnance, et ne
rpondit rien. Quelques jeunes gens qui, comme moi, ne savaient ce que
cela signifiait, en demandrent l'explication, et il leur fut rpondu de
tous cts: Vous ne connaissez pas les Invisibles? On voit bien que vous
tes des enfants! Les Invisibles, ce sont des gens qu'on ne voit pas, mais
qui agissent. Ils font toute sorte de bien et toute sorte de mal. On ne
sait pas s'ils demeurent quelque part, mais il y en a partout. On dit
qu'on en trouve dans les quatre parties du monde. Ce sont eux qui
assassinent beaucoup de voyageurs et qui prtent main-forte  beaucoup
d'autres contre les brigands, selon que ces voyageurs sont jugs par eux
dignes de chtiment ou de protection. Ils sont les instigateurs de toutes
les rvolutions: ils vont dans toutes les cours, dirigent toutes les
affaires, dcident la guerre ou la paix, rachtent les prisonniers,
soulagent les malheureux, punissent les sclrats, font trembler les rois
sur leurs trnes; enfin ils sont cause de tout ce qui arrive d'heureux et
de malheureux dans le monde. Ils se trompent peut-tre plus d'une fois;
mais enfin on dit qu'ils ont bonne intention; et d'ailleurs qui peut dire
si ce qui est malheur aujourd'hui ne sera pas la cause d'un grand bonheur
demain?

Nous coutions cela avec grand tonnement et grande admiration,
poursuivit Gottlieb, et peu  peu j'en entendis assez pour pouvoir vous
dire tout ce qu'on pense des Invisibles parmi les ouvriers et le pauvre
peuple ignorant. Les uns disent que ce sont de mchantes gens, vous au
diable qui leur communique sa puissance, le don de connatre les choses
caches, le pouvoir de tenter les hommes par l'appt des richesses et des
honneurs dont ils disposent, la facult de connatre l'avenir, de faire de
l'or, de gurir les malades, de rajeunir les vieillards, de ressusciter
les morts, d'empcher les vivants de mourir, car ce sont eux qui ont
dcouvert la pierre philosophale et l'lixir de longue vie. D'autres
pensent que ce sont des hommes religieux et bienfaisants qui ont mis en
commun leurs fortunes pour assister les malheureux, et qui s'entendent
pour redresser les torts et rcompenser la vertu. Dans notre atelier,
chacun faisait son commentaire: C'est l'ancien ordre des Templiers,
disait l'un.--On les appelle aujourd'hui francs-maons, disait
l'autre.--Non, disait un troisime, ce sont les _Herrnhuters_ de
Zinzendorf, autrement dit les frres Moraves, les anciens frres de
l'Union, les anciens orphelins du mont Thabor; enfin c'est la vieille
Bohme qui est toujours debout et qui menace en secret toutes les
puissances de l'Europe, parce qu'elle veut faire de l'univers une
rpublique.

D'autres encore prtendaient que c'tait seulement une poigne de
sorciers, lves et disciples de Paracelse, de Boehm, de Swedenborg, et
_maintenant de Schroepfer le limonadier_ (voil un beau rapprochement),
qui, par des prestiges et des pratiques infernales, voulaient gouverner le
monde et renverser les empires. La plupart s'accordaient  dire que
c'tait l'antique tribunal secret des francs-juges, qui ne s'tait jamais
dissous en Allemagne, et qui, aprs avoir agi dans l'ombre durant
plusieurs sicles, commenait  relever la tte firement, et  faire
sentir son bras de fer, son pe de feu, et ses balances de diamant.

Quant  Franz, il hsitait  s'adresser  eux, parce que, disait-il,
quand on avait accept leurs bienfaits, on se trouvait li  eux pour
cette vie et pour l'autre, au grand prjudice du salut, et avec de grands
prils pour ses proches. Cependant la ncessit l'emporta sur la crainte.
Un de nos camarades, celui qui lui avait donn le conseil, et qui fut
grandement souponn d'tre affili aux Invisibles, bien qu'il le nit
fortement, lui donna en secret les moyens de faire ce qu'il appelait le
signal de dtresse. Nous n'avons jamais su en quoi consistait ce signal.
Les uns ont dit que Franz avait trac avec son sang sur sa porte un signe
cabalistique. D'autres, qu'il avait t  minuit sur un tertre entre
quatre chemins, au pied d'une croix o un cavalier noir lui tait apparu.
Enfin il en est qui ont parl simplement d'une lettre qu'il aurait dpose
dans le creux d'un vieux saule pleureur  l'entre du cimetire. Ce qu'il
y a de certain, c'est qu'il fut secouru, que sa famille put attendre sa
gurison sans mendier, et qu'il eut le moyen de se faire traiter par un
habile chirurgien qui le tira d'affaire. Des Invisibles, il n'en dit
jamais un mot, si ce n'est qu'il les bnirait toute sa vie. Et voila, ma
soeur, comment j'ai appris pour la premire fois l'existence de ces tres
terribles et bienfaisants.

--Mais toi, qui es plus instruit que ces jeunes gens de ton atelier,
dis-je  Gottlieb, que penses-tu des Invisibles? Sont-ce des sectaires,
des charlatans, ou des conspirateurs?

Ici Gottlieb, qui s'tait exprim jusque l avec beaucoup de raison,
retomba dans ses divagations accoutumes, et je ne pus rien en tirer,
sinon que c'taient des tres d'une nature vritablement invisible,
impalpable, et qui, comme Dieu et les anges, ne pouvaient tomber sous les
sens, qu'en empruntant, pour communiquer avec les hommes, de certaines
apparences.

--Il est bien vident, me dit-il, que la fin du monde approche. Des
signes manifestes ont clat. L'Antchrist est n. Il y en a qui disent
qu'il est en Prusse et qu'il s'appelle Voltaire; mais je ne connais pas ce
Voltaire, et ce peut bien tre quelque autre, d'autant plus que _V_ n'est
pas _W_, et que le nom que l'Antechrist portera parmi les hommes
commencera par cette lettre, et sera allemand[10]. En attendant les grands
prodiges qui vont clater dans le courant de ce sicle, Dieu qui ne se
mle de rien ostensiblement, Dieu qui est le _silence ternel_[11], suscite
parmi nous des tres d'une nature suprieure pour le bien et pour le mal,
des puissances occultes, des anges et des dmons: ceux-ci pour prouver
les justes, ceux-l pour les faire triompher. Et puis, le grand combat
entre les deux principes est dj commenc. Le roi du mal, le pre de
l'erreur et de l'ignorance se dfend en vain. Les archanges ont tendu
l'arc de la science et de la vrit. Leurs traits ont travers la cuirasse
de Satan. Satan rugit et se dbat encore; mais bientt il va renoncer au
mensonge, perdre tout son venin, et au lieu du sang impur des reptiles,
sentir circuler dans ses veines la rose du pardon. Voil l'explication
claire et certaine de ce qui se passe d'incomprhensible et d'effrayant
dans le monde. Le mal et le bien sont aux prises dans une rgion
suprieure, inaccessible aux efforts des hommes. La victoire et la dfaite
planent sur nous sans que nul puisse les fixer  son gr. Frdric de
Prusse attribue  la force de ses armes des succs que le destin seul lui
a octroys en attendant qu'il le brise ou le relve encore suivant ses
fins caches. Oui, te dis-je, il est tout simple que les hommes ne
comprennent plus rien  ce qui se passe sur la terre. Ils voient l'impit
prendre les armes de la foi, et rciproquement. Ils souffrent l'oppression,
la misre, et tous les flaux de la discorde, sans que leurs prires
soient entendues, sans que les miracles de l'ancienne religion
interviennent. Ils ne s'entendent plus sur rien, ils se querellent sans
savoir pourquoi. Ils marchent, les yeux bands, vers un abme. Ce sont les
Invisibles qui les y poussent; mais on ne sait si les prodiges qui
signalent leur mission sont de Dieu ou du diable, de mme qu'au
commencement du christianisme Simon le magicien paraissait  beaucoup
d'hommes tout aussi puissant, tout aussi divin que le Christ. Moi, je te
dis que tous les prodiges viennent de Dieu, puisque Satan n'en peut faire
sans qu'il le permette, et que parmi ceux qu'on appelle les Invisibles, il
y en a qui agissent par la lumire directe de l'Esprit-Saint, tandis que
d'autres reoivent la puissance  travers le nuage, et font le bien
fatalement croyant faire le mal.

[Note 10: Ce pouvait tre Weishaupt. Il naquit en 1748.]

[Note 11: Expression de Jacques Boehm. (_Notes de l'diteur._)]

--Voil une explication bien abstraite, mon cher Gottlieb; est-elle de
Jacques Boehm ou de toi?

Elle est de lui, si on veut l'entendre ainsi; elle est de moi, si son
inspiration ne me l'a pas suggre.

-- la bonne heure, Gottlieb! me voila aussi avance qu'auparavant,
puisque j'ignore si ces Invisibles sont pour moi de bons ou de mauvais
anges.

Le 12 mai.--Les prodiges commencent, en effet, et ma destine s'agite
dans les mains des Invisibles. Je dirai comme Gottlieb: Sont-ils de Dieu
ou du diable? Aujourd'hui Gottlieb a t appel par la sentinelle qui
garde l'esplanade, et qui fait sa faction sur le petit bastion qui la
termine. Cette sentinelle, suivant Gottlieb, n'est autre qu'un Invisible,
un esprit. La preuve en est que Gottlieb, qui connat tous les
factionnaires, et qui cause volontiers avec eux, quand ils s'amusent  lui
commander des souliers, n'a jamais vu celui-l; et puis il lui a paru
d'une stature plus qu'humaine, et sa figure tait d'une expression
indfinissable. Gottlieb, lui a-t-il dit en lui parlant bien bas, il faut
que la Porporina soit dlivre dans trois nuits. Cela dpend de toi; tu
peux prendre les clefs de sa chambre sous l'oreiller de ta mre, lui faire
traverser votre cuisine, et l'amener jusqu'ici, au bout de l'esplanade. L
je me charge du reste. Prviens-la, afin qu'elle se tienne prte; et
souviens-toi que si tu manques de prudence et de zle, elle, toi et moi
sommes perdus.

Voil o j'en suis. Cette nouvelle m'a rendue malade d'motion. Toute
cette nuit, j'en ai eu la fivre; toute cette nuit, j'ai entendu le violon
fantastique. Fuir! quitter cette triste prison, chapper surtout aux
terreurs que me cause ce Mayer! Ah! s'il ne faut risquer que ma vie pour
cela, je suis prte; mais quelles seront les consquences de ma fuite pour
Gottlieb, pour ce factionnaire que je ne connais pas et qui se dvoue si
gratuitement, enfin pour ces complices inconnus, qui vont assumer sur eux
une nouvelle charge? Je tremble, j'hsite, je ne suis dcide  rien. Je
vous cris encore sans songer  prparer ma fuite. Non! je ne fuirai pas,
 moins d'tre rassure sur le sort de mes amis et de mes protecteurs. Ce
pauvre Gottlieb est rsolu  tout, lui! Quand je lui demande s'il ne
redoute rien, il me rpond qu'il souffrirait avec joie le martyre pour moi;
et quand j'ajoute que peut-tre il aura des regrets de ne plus me voir,
il ajoute que cela le regarde, que je ne sais pas ce qu'il compte faire.
D'ailleurs tout cela lui parat un ordre du ciel, et il obit sans
rflexion  la puissance inconnue qui le pousse. Mais moi, je relis
attentivement le billet des Invisibles, que j'ai reu ces jours derniers,
et je crains que l'avis de ce factionnaire ne soit, en effet, le pige
dont je dois me mfier. J'ai encore quarante-huit heures devant moi. Si
Mayer reparat, je risque tout; s'il continue  m'oublier, et que je n'aie
pas de meilleure garantie que l'avertissement d'un inconnu, je reste.

Le 13.--Oh! dcidment, je me fie  la destine,  la Providence, qui
m'envoie des secours inesprs. Je pars, je m'appuie sur le bras puissant
qui me couvre de son gide!... En me promenant, ce matin, sur l'esplanade,
o je me suis risque, dans l'esprance de recevoir des _esprits_ qui
m'environnent quelque nouvelle rvlation, j'ai regard sur le bastion o
se tient le factionnaire. Ils taient deux, un qui montait la garde,
l'arme au bras; un autre qui allait et venait, comme s'il et cherch
quelque chose. La grande taille de ce dernier attirait mon attention; il
me semblait qu'il ne m'tait pas inconnu. Mais je ne devais le regarder
qu' la drobe, et  chaque tour de promenade, il fallait lui tourner le
dos. Enfin, dans un moment o j'allais vers lui, il vint aussi vers nous,
comme par hasard; et, quoiqu'il ft sur un glacis beaucoup plus lev que
le ntre, je le reconnus compltement. Je faillis laisser chapper un cri.
C'tait Karl le Bohmien, le dserteur que j'ai sauv des griffes de Mayer,
dans la fort de Bohme; le Karl que j'ai revu ensuite  Roswald, en
Moravie, chez le comte Hoditz, et qui m'a sacrifi un projet de vengeance
formidable... C'est un homme qui m'est dvou, corps et me, et dont la
figure sauvage, le nez pat, la barbe rouge et les yeux de faence m'ont
sembl aujourd'hui beaux comme les traits de l'ange Gabriel.

--C'est lui! me disait Gottlieb tout bas, c'est l'missaire des
Invisibles, un Invisible lui-mme, j'en suis certain! du moins il le
serait s'il le voulait. C'est votre librateur, c'est celui qui vous fera
sortir d'ici, la nuit prochaine.

Mon coeur battait si fort, que je pouvais  peine me soutenir; des larmes
de joie s'chappaient de mes yeux. Pour cacher mon motion  l'autre
factionnaire, je m'approchai du parapet, en m'loignant du bastion, et je
feignis de contempler les herbes du foss. Je voyais pourtant  la drobe
Karl et Gottlieb changer, sans trop de mystre, des paroles que je
n'entendais pas. Au bout de quelques instants, Gottlieb revint prs de moi,
et me dit rapidement:

--_Il_ va descendre ici, _il_ va entrer chez nous et y boire une
bouteille de vin. Feignez de ne pas faire attention  lui. Mon pre est
sorti. Pendant que ma mre ira chercher le vin  la cantine, vous
rentrerez dans la cuisine, comme pour remonter chez vous, et vous pourrez
_lui_ parler un instant.

En effet, lorsque Karl eut caus quelques minutes avec madame Schwartz,
qui ne ddaigne pas de faire rafrachir  son profit les vtrans de la
citadelle, je vis Gottlieb paratre sur le seuil. Je compris que c'tait
le signal. J'entrai, je me trouvai seule avec Karl. Gottlieb avait suivi
sa mre  la cantine. Le pauvre enfant! il semble que l'amiti lui ait
rvl tout  coup la ruse et la prsence d'esprit ncessaires  la
pratique des chose relles. Il fit  dessein mille gaucheries, laissa
tomber la bougie, impatienta sa mre, et la retint assez longtemps pour
que je pusse m'entendre avec mon sauveur.

--Signora, me dit Karl, me voil! vous voici donc enfin! J'ai t repris
par les recruteurs, c'tait dans ma destine. Mais le roi m'a reconnu et
m'a fait grce,  cause de vous peut-tre. Puis, il m'a permis de m'en
aller, en me promettant mme de l'argent, que d'ailleurs il ne m'a pas
donn. Je m'en retournais au pays, quand j'ai appris que vous tiez ici.
J'ai t trouver un fameux sorcier, pour savoir comment je devais m'y
prendre pour vous servir. Le sorcier m'a envoy au prince Henry, et le
prince Henry m'a renvoy  Spandaw. Il y a autour de nous des gens
puissants que je ne connais pas, mais qui travaillent pour vous, Ils
n'pargnent ni l'argent, ni les dmarches, je vous assure! Enfin, tout est
prt. Demain soir, les portes s'ouvriront d'elles-mmes devant nous. Tout
ce qui pourrait nous barrer le passage est gagn. Il n'y a que les
Schwartz qui ne soient pas dans nos intrts. Mais ils auront demain le
sommeil plus lourd que de coutume, et quand ils s'veilleront, vous serez
dj loin. Nous enlevons Gottlieb, qui demande  vous suivre. Je dcampe
avec vous, nous ne risquons rien, tout est prvu. Soyez prte, Signora, et
maintenant retournez sur l'esplanade, afin que la vieille ne vous trouve
pas ici.

Je n'exprimai ma reconnaissance  Karl que par des pleurs, et je courus
les cacher au regard inquisiteur de madame Schwartz.

 mes amis, je vous reverrai donc! je vous presserai donc dans mes bras!
J'chapperai encore une fois  l'affreux Mayer! Je reverrai l'tendue des
cieux, les riantes campagnes, Venise, l'Italie; je chanterai encore, je
retrouverai des sympathies! Oh! cette prison a retremp ma vie et
renouvel mon coeur qui s'teignait dans la langueur de l'indiffrence.
Comme je vais vivre, comme je vais aimer, comme je vais tre pieuse et
bonne!

Et pourtant, nigme profonde du coeur humain! je me sens terrifie et
presque triste  l'ide de quitter cette cellule o j'ai pass trois mois
dans un effort perptuel de courage et de rsignation, cette esplanade o
j'ai promen tant de mlancoliques rveries, ces vieilles murailles qui
paraissaient si hautes, si froides, si sereines au clair de la lune! Et ce
grand foss dont l'eau morne tait d'un si beau vert, et ces milliers de
tristes fleurs que le printemps avait semes sur ses rives! Et mon
rouge-gorge surtout! Gottlieb prtend qu'il nous suivra; mais  cette
heure-l, il sera endormi dans le lierre, et ne s'apercevra pas de notre
dpart. O cher petit tre! puisses-tu faire la socit et la consolation
de celle qui me succdera dans cette cellule! Puisse-t-elle te soigner et
te respecter comme je l'ai fait!

Allons! je vais essayer de dormir pour tre forte et calme demain. Je
cachette ce manuscrit, que je veux emporter. Je me suis procur, au moyen
de Gottlieb, une nouvelle provision de papier, de crayons et de bougie,
que je veux laisser dans ma cachette, afin que ces richesses
inapprciables aux prisonniers fassent la joie de quelque autre aprs moi.

Ici finissait le journal de Consuelo. Nous reprendrons le rcit fidle de
ses aventures.

Il est ncessaire d'apprendre au lecteur que Karl ne s'tait pas
faussement vant d'tre aid et employ par de puissants personnages. Ces
chevaliers invisibles qui travaillaient  la dlivrance de notre hrone
avaient rpandu l'or  pleines mains. Plusieurs guichetiers, huit ou dix
vtrans, et jusqu' un officier, s'taient engags  se tenir coi,  ne
rien voir, et, en cas d'alarme,  ne courir sus aux fugitifs que pour la
forme. Le soir fix pour l'vasion, Karl avait soup chez les Schwartz, et,
feignant d'tre ivre, il les avait invits  boire avec lui. La mre
Schwartz avait le gosier ardent comme la plupart des femmes adonnes 
l'art culinaire. Son mari ne hassait pas l'eau-de-vie de sa cantine,
quand il la dgustait aux frais d'autrui. Une drogue narcotique,
furtivement introduite par Karl dans le flacon, aida  l'effet du breuvage
nergique. Les poux Schwartz regagnrent leur lit avec peine, et y
ronflrent si fort, que Gottlieb, qui attribuait tout  des influences
surnaturelles, ne manqua pas de les croire enchants lorsqu'il s'approcha
d'eux pour drober les clefs; Karl tait retourn sur le bastion pour y
faire sa faction. Consuelo arriva sans peine avec Gottlieb jusqu' cet
endroit, et monta intrpidement l'chelle de corde que lui jeta le
dserteur. Mais le pauvre Gottlieb, qui s'obstinait  fuir avec elle
malgr toutes ses remontrances, devint un grand embarras dans ce passage.
Lui qui, dans ses accs de somnambulisme, courait comme un chat dans les
gouttires, il n'tait plus capable de faire agilement trois pas sur le
sol le plus uni ds qu'il tait veill. Soutenu par la conviction qu'il
suivait un envoy du ciel, il n'avait aucune peur, et se ft jet sans
hsitation en bas des remparts si Karl le lui et conseill. Mais sa
confiance audacieuse ajoutait aux dangers de sa gaucherie. Il grimpait au
hasard, ddaignant de rien voir et de rien calculer. Aprs avoir fait
frissonner vingt fois Consuelo qui le crut vingt fois perdu, il atteignit
enfin la plate-forme du bastion, et de l nos trois fugitifs se dirigrent
 travers les corridors de cette partie de la citadelle o se trouvaient
logs les fonctionnaires initis  leur complot. Ils s'avanaient sans
obstacles, lorsque tout  coup ils se trouvrent face  face avec
l'adjudant Nanteuil, autrement dit, l'ex-recruteur Mayer. Consuelo se crut
perdue; mais Karl l'empcha de prendre la fuite en lui disant: Ne
craignez rien, Signora, monsieur l'adjudant est dans vos intrts.

--Arrtez-vous ici, leur dit Nanteuil  la hte; il y a une anicroche.
L'adjudant Weber ne s'est-il pas avis de venir souper dans notre quartier
avec ce vieux imbcile de lieutenant? Ils sont dans la salle que vous tes
obligs de traverser. Il faut trouver un moyen de les renvoyer. Karl,
retournez vite  votre faction, on pourrait s'apercevoir trop tt de votre
absence. J'irai vous chercher quand il sera temps. Madame va entrer dans
ma chambre. Gottlieb va venir avec moi. Je prtendrai qu'il est en
somnambulisme; mes deux nigauds courront aprs lui pour le voir, et quand
la salle sera vacue, j'en prendrai la clef pour qu'ils n'y reviennent
pas.

Gottlieb, qui ne se savait pas somnambule, ouvrit de gros yeux; mais Karl
lui ayant fait signe d'obir, il obit aveuglment. Consuelo prouvait une
insurmontable rpugnance  entrer dans la chambre de Mayer.

Que craignez-vous de cet homme? lui dit Karl  voix basse. Il a une trop
grosse somme  gagner pour songer  vous trahir. Son conseil est bon: je
retourne sur le bastion. Trop de hte nous perdrait.

--Trop de sang froid et de prvoyance pourrait bien nous perdre aussi,
pensa Consuelo. Nanmoins elle cda. Elle avait une arme sur elle. En
traversant la cuisine de Schwartz, elle s'tait empare d'un petit
couperet dont la compagnie la rassurait un peu. Elle avait remis  Karl
son argent et ses papiers, ne gardant sur elle que son crucifix, qu'elle
n'tait pas loin de regarder comme un amulette.

Mayer l'enferma dans sa chambre pour plus de sret, et s'loigna avec
Gottlieb. Au bout de dix minutes, qui parurent un sicle  Consuelo,
Nanteuil revint la trouver, et elle remarqua avec terreur qu'il refermait
la porte sur lui et mettait la clef dans sa poche.

Signora, lui dit-il en italien, vous avez encore une demi-heure 
patienter. Les drles sont ivres, et ne lveront le sige que quand
l'horloge sonnera une heure; alors le gardien qui a le soin de ce quartier
les mettra dehors.

--Et qu'avez-vous fait de Gottlieb, Monsieur?

--Votre ami Gottlieb est en sret derrire un tas de fagots o il pourra
bien s'endormir; mais il n'en marchera peut-tre que mieux pour vous
suivre.

--Karl sera averti, n'est-il pas vrai?

--A moins que je ne veuille le faire pendre, rpondit l'adjudant avec une
expression qui parut diabolique  Consuelo, je n'aurai garde de le laisser
l. tes-vous contente de moi, Signora?

--Je ne suis pas  mme de vous prouver maintenant ma gratitude, Monsieur,
rpondit Consuelo avec une froideur dont elle s'efforait en vain de
dissimuler le ddain, mais j'espre m'acquitter bientt honorablement
envers vous.

--Pardieu, vous pouvez vous acquitter tout de suite (Consuelo fit un
mouvement d'horreur) en me tmoignant un peu d'amiti, ajouta Mayer d'un
ton de lourde et grossire cajolerie. L, voyons, si je n'tais pas un
mlomane passionn... et si vous n'tiez pas une si jolie personne, je
serais bien coupable de manquer ainsi  mes devoirs pour vous faire
vader. Croyez-vous que ce soit l'attrait du gain qui m'ait port  cela?
Baste! je suis assez riche pour me passer de vous autres, et le prince
Henry n'est pas assez puissant pour me sauver de la corde ou de la prison
perptuelle, si je suis dcouvert. Dans tous les cas, ma mauvaise
surveillance va entraner ma disgrce, ma translation dans une forteresse
moins agrable, moins voisine de la capitale... Tout cela exige bien
quelque consolation. Allons, ne faites pas tant la fire. Vous savez bien
que je suis amoureux de vous. J'ai le coeur tendre, moi! Ce n'est pas une
raison pour abuser de ma faiblesse; vous n'tes pas une religieuse, une
bigote, que diable! Vous tes une charmante fille de thtre, et je parie
bien que vous n'avez pas fait votre chemin dans les premiers emplois sans
faire l'aumne d'un peu de tendresse  vos directeurs. Pardieu! si vous
avez chant devant Marie-Thrse, comme on le dit, vous avez travers le
boudoir du prince de Kaunitz. Vous voici dans un appartement moins
splendide; mais je tiens votre libert dans mes mains, et la libert est
plus prcieuse encore que la faveur d'une impratrice.

--Est-ce une menace, Monsieur? rpondit Consuelo ple d'indignation et de
dgot.

--Non, c'est une prire, belle Signora.

--J'espre que ce n'est pas une condition?

--Nullement! Fi donc! Jamais! ce serait une indignit, rpondit Mayer
avec une impudente ironie, en s'approchant de Consuelo les bras ouverts.

Consuelo, pouvante, s'enfuit au bout de la chambre. Mayer l'y suivit,
elle vit bien qu'elle tait perdue si elle ne sacrifiait l'humanit 
l'honneur; et, subitement inspire par la terrible fiert des femmes
espagnoles, elle reut l'treinte de l'ignoble Mayer en lui enfonant
quelques lignes de couteau dans la poitrine. Mayer tait fort gras, et la
blessure ne fut pas dangereuse; mais en voyant son sang couler, comme il
tait aussi lche que sensuel, il se crut mort, et alla tomber en
dfaillance, le ventre sur son lit, en murmurant: Je suis assassin! je
suis perdu! Consuelo crut l'avoir tu, et faillit s'vanouir elle-mme.
Au bout de quelques instants de terreur silencieuse, elle osa pourtant
s'approcher de lui, et, le voyant immobile, elle se hasarda  ramasser la
clef de la chambre, qu'il avait laisse tomber  ses pieds. A peine la
tint-elle, qu'elle sentit renatre son courage; elle sortit sans
hsitation, et s'lana au hasard dans les galeries. Elle trouva toutes
les portes ouvertes devant elle, et descendit un escalier sans savoir o
il la conduirait. Mais ses jambes flchirent lorsqu'elle entendit retentir
la cloche d'alarme, et peu aprs le roulement du tambour, et ce canon qui
l'avait mue si fort la nuit o le somnambulisme de Gottlieb avait caus
une alerte. Elle tomba  genoux sur les dernires marches, et joignant les
mains, elle invoqua Dieu pour le pauvre Gottlieb et pour le gnreux Karl.
Spare d'eux aprs les avoir laisss s'exposer  la mort pour elle, elle
ne se sentit plus aucune force, aucun dsir de salut. Des pas lourds et
prcipits retentissaient  ses oreilles, la clart des flambeaux
jaillissait devant ses yeux effars, et elle ne savait dj plus si
c'tait la ralit ou l'effet de son propre dlire. Elle se laissa glisser
dans un coin, et perdit tout  fait connaissance.




XX.


Lorsque Consuelo reprit connaissance, elle prouva un bien-tre
incomparable, sans pouvoir se rendre compte ni du lieu o elle tait, ni
des vnements qui l'y avaient amene. Elle tait couche en plein air; et,
sans ressentir aucunement le froid de la nuit, elle voyait librement les
toiles briller dans le ciel vaste et pur. A ce coup d'oeil enchanteur
succda bientt la sensation d'un mouvement assez rapide, mais souple et
agrable. Le bruit de la rame qui s'enfonait dans l'eau,  intervalles
rapprochs, lui fit comprendre qu'elle tait dans une barque, et qu'elle
traversait l'tang. Une douce chaleur pntrait ses membres; et il y avait,
dans la placidit des eaux dormantes o la brise agitait de nombreux
herbages aquatiques, quelque chose de suave qui rappelait les lagunes de
Venise, dans les belles nuits du printemps. Consuelo souleva sa tte
alanguie, regarda autour d'elle, et vit deux rameurs faisant force de bras
chacun  une extrmit de la barque. Elle chercha des yeux la citadelle,
et la vit dj loin, sombre comme une montagne de pierre, dans le cadre
transparent de l'air et de l'onde. Elle se dit qu'elle tait sauve; mais
aussitt elle se rappela ses amis, et pronona le nom de Karl avec
anxit. Je suis l! Pas un mot, Signora, le plus profond silence!
rpondit Karl qui ramait devant elle. Consuelo pensa que l'autre rameur
tait Gottlieb; et, trop faible pour se tourmenter plus longtemps, elle se
laissa retomber dans sa premire attitude. Une main ramena autour d'elle
le manteau souple et chaud dont on l'avait enveloppe; mais elle l'carta
doucement de son visage, afin de contempler l'azur constell qui se
droulait sans bornes au-dessus de sa tte.

A mesure qu'elle sentait revenir ses forces et l'lasticit de ses
mouvements, paralyss par une violente crise nerveuse, elle recueillait
ses penses; et le souvenir de Mayer se prsenta horrible et sanglant
devant elle. Elle fit un effort pour se soulever de nouveau, en
s'apercevant qu'elle avait la tte appuye sur les genoux et le corps
soutenu par le bras d'un troisime passager qu'elle n'avait pas encore vu,
ou plutt qu'elle avait pris pour un ballot, tant il tait envelopp,
cach et immobile, tendu derrire elle, dans le fond de la barque.

Une profonde terreur s'empara de Consuelo lorsqu'elle se rappela
l'imprudente confiance que Karl avait tmoigne  Mayer, et qu'elle
supposa possible la prsence de ce misrable auprs d'elle. Le soin qu'il
semblait prendre de se cacher aggravait les soupons de la fugitive. Elle
tait pleine de confusion d'avoir repos contre le sein de cet homme, et
reprochait presque  la Providence de lui avoir laiss goter, sous sa
protection, quelques instants d'un oubli salutaire et d'un bien-tre
ineffable.

Heureusement la barque touchait terre en ce moment, et Consuelo se hta de
se lever pour prendre la main de Karl et s'lancer sur le rivage; mais la
secousse de l'atterrissement la fit chanceler et retomber dans les bras du
personnage mystrieux. Elle le vit alors debout, et,  la faible clart
des toiles, elle distingua qu'il portait un masque noir sur le visage.
Mais il avait toute la tte de plus que Mayer; et quoiqu'il ft envelopp
d'un long manteau, sa stature avait l'lgance d'un corps svelte et
dgag. Ces circonstances rassurrent compltement la fugitive; elle
accepta le bras qu'il lui offrit en silence, et fit avec lui une
cinquantaine de pas sur la grve, suivie de Karl et de l'autre individu,
qui lui avaient renouvel, par signes, l'injonction de ne pas dire un seul
mot. La campagne tait muette et dserte; aucune agitation ne se laissait
plus pressentir dans la citadelle. On trouva, derrire un hallier, une
voiture attele de quatre chevaux, o l'inconnu monta avec Consuelo. Karl
se mit sur le sige. Le troisime individu disparut, sans que Consuelo y
prt garde. Elle cdait  la hte silencieuse et solennelle de ses
librateurs; et bientt le carrosse, qui tait excellent et d'une
souplesse recherche, roula dans la nuit avec la rapidit de la foudre. Le
bruit des roues et le galop des chevaux ne disposent gure  la
conversation. Consuelo se sentait fort intimide et mme un peu effraye
de son tte--tte avec l'inconnu. Cependant lorsqu'elle vit qu'il n'y
avait plus aucun danger  rompre le silence, elle crut devoir lui exprimer
sa reconnaissance et sa joie; mais elle n'en obtint aucune rponse. Il
s'tait plac vis--vis d'elle, en signe de respect; il lui prit la main,
et la serra dans les siennes, sans dire un seul mot; puis il se renfona
dans le coin de la voiture; et Consuelo, qui avait espr engager la
conversation, n'osa insister contre ce refus tacite. Elle dsirait
vivement savoir  quel ami gnreux et dvou elle tait redevable de son
salut; mais elle prouvait pour lui, sans le connatre, un sentiment
instinctif de respect ml de crainte, et son imagination prtait  cet
trange compagnon de voyage toutes les qualits romanesques que comportait
la circonstance. Enfin la pense lui vint que c'tait un agent subalterne
des _invisibles_, peut-tre un fidle serviteur qui craignait de manquer
aux devoirs de sa condition en se permettant de lui parler la nuit dans le
tte--tte.

Au bout de deux heures de course rapide, on s'arrta au milieu d'un bois
fort sombre; le relais qu'on y devait trouver n'tait pas encore arriv.
L'inconnu s'loigna un peu pour voir s'il approchait, ou pour dissimuler
son impatience et son inquitude. Consuelo mit pied  terre aussi, et se
promena sur le sable d'un sentier voisin avec Karl,  qui elle avait mille
questions  faire.

Grce  Dieu, Signora, vous voil vivante, lui dit ce fidle cuyer.

--Et toi-mme, cher Karl?

--On ne peut mieux, puisque vous tes sauve.

--Et Gottlieb, comment se trouve-t-il?

--Je prsume qu'il se trouve bien dans son lit  Spandaw.

--Juste ciel! Gottlieb est donc rest? Il va donc payer pour nous?

--Il ne paiera ni pour lui-mme, ni pour personne. L'alarme donne, je ne
sais par qui, j'ai couru pour vous rejoindre  tout hasard, voyant bien
que c'tait le moment de risquer le tout pour le tout. J'ai rencontr
l'adjudant Nanteuil, c'est--dire le recruteur Mayer, qui tait fort
ple...

--Tu l'as rencontr, Karl? Il tait debout, il marchait?

--Pourquoi non?

--Il n'tait donc pas bless?

--Ah! si fait: il m'a dit qu'il s'tait un peu bless en tombant dans
l'obscurit sur un faisceau d'armes. Mais je n'y ai pas fait grande
attention, et lui ai demand vite o vous tiez. Il n'en savait rien, il
avait perdu la tte. Je crus mme voir qu'il avait l'intention de nous
trahir; car la cloche d'alarme que j'avais entendue, et dont j'avais bien
reconnu le timbre, est celle qui part de son alcve et qui sonne pour son
quartier. Mais il paraissait s'tre ravis; car il savait bien, le drle,
qu'il y avait beaucoup d'argent  gagner en vous dlivrant. Il m'a donc
aid  dtourner l'orage, en disant  tous ceux que nous rencontrions que
c'tait ce somnambule de Gottlieb qui avait encore une fois caus une
fausse alerte. En effet, comme si Gottlieb et voulu lui donner raison,
nous le trouvmes endormi dans un coin, de ce sommeil singulier dont il
est pris souvent au beau milieu du jour, l o il se trouve, ft-ce sur le
parapet de l'esplanade. On et dit que l'agitation de sa fuite le faisait
dormir debout, ce qui est, ma foi, bien merveilleux,  moins qu'il n'ait
bu par mgarde  souper quelques gouttes du breuvage que j'ai vers 
pleins bords  ses chers parents! Ce que je sais, c'est qu'on l'a enferm
dans la premire chambre venue pour l'empcher de s'aller promener sur les
glacis, et que j'ai jug  propos de le laisser l jusqu' nouvel ordre.
On ne pourra l'accuser de rien, et ma fuite expliquera suffisamment la
vtre. Les Schwartz dormaient trop bien de leur ct pour entendre la
cloche, et personne n'aura t voir si votre chambre tait ouverte ou
ferme. Ce ne sera donc que demain que l'alarme sera srieuse. M. Nanteuil
m'a aid  la dissiper, et je me suis mis  votre recherche, en feignant
de retourner  mon dortoir. J'ai eu le bonheur de vous trouver  trois pas
de la porte que nous devions franchir pour nous sauver. Les guichetiers de
par l taient tous gagns. D'abord j'ai t bien effray de vous trouver
presque morte. Mais morte ou vivante, je ne voulais pas vous laisser l.
Je vous ai porte sans encombre dans la barque qui nous attendait le long
du foss. Et alors... il m'est arriv une petite aventure assez
dsagrable que je vous raconterai une autre fois, Signora... Vous avez eu
assez d'motions comme cela aujourd'hui, et ce que je vous dirais pourrait
vous causer un peu de saisissement.

--Non, non, Karl, je veux tout savoir, je suis de force  tout entendre.

--Oh! je vous connais, Signora! vous me blmerez. Vous avez votre manire
de voir. Je me souviens de Roswald, o vous m'avez empch...

--Karl, ton refus de parler me tourmenterait cruellement. Parle, je t'en
conjure, je le veux.

--Eh bien, Signora, c'est un petit malheur, aprs tout; et s'il y a pch,
cela ne regarde que moi. Comme je vous passais dans la barque sous une
arcade basse, bien lentement pour ne pas faire trop de bruit avec mes
rames dans cet endroit sonore, voil que sur le bout d'une petite jete
qui se trouve l et qui barre  demi l'arcade, je suis arrt par trois
hommes qui me prennent au collet tout en sautant dans la barque. Il faut
vous dire que la personne qui voyage avec vous dans la voiture, et qui
tait dj des ntres, ajouta Karl en baissant la voix, avait eu
l'imprudence de remettre les deux tiers de la somme convenue  Nanteuil,
en traversant la dernire poterne. Nanteuil, pensant qu'il pouvait bien
s'en contenter et regagner le reste en nous trahissant, s'tait apost l
avec deux vauriens de son espce pour vous rattraper. Il esprait se
dfaire d'abord de votre protecteur et de moi, afin que personne ne put
parler de l'argent qu'il avait reu. Voil pourquoi, sans doute, ces
garnements se mirent en devoir de nous assassiner. Mais votre compagnon de
voyage, Signora, tout paisible qu'il en a l'air, est un lion dans le
combat. Je vous jure que je m'en souviendrai longtemps. En deux tours de
bras, il se dbarrassa d'un premier coquin en le jetant dans l'eau; le
second, intimid, ressauta sur la chausse, et se tint  distance pour
voir comment finirait la lutte que j'avais avec l'adjudant. Ma foi,
Signora, je ne m'en acquittai pas avec autant de grce que sa brillante
Seigneurie... dont j'ignore le nom. Cela dura bien une demi-minute, ce qui
ne me fait pas honneur; car ce Nanteuil, qui est ordinairement fort comme
un taureau, paraissait mou et affaibli, comme s'il et eu peur, ou comme
si la blessure dont il m'avait parl lui et donn du souci. Enfin, le
sentant lcher prise, je l'enlevai et lui trempai un peu les pieds dans
l'eau. _Sa Seigneurie_ me dit alors: Ne le tuez pas, c'est inutile. Mais
moi, qui l'avais bien reconnu, et qui savais comme il nage, comme il est
tenace, cruel, capable de tout, moi qui avais senti ailleurs la force de
ses poings, et qui avais de vieux comptes  rgler avec lui, je n'ai pas
pu me retenir de lui donner un coup de ma main ferme sur la tte... coup
qui le prservera d'en recevoir et d'en appliquer jamais d'autres,
Signora! Que Dieu fasse paix  son me et misricorde  la mienne? Il
s'enfona dans l'eau tout droit comme un soliveau, dessina un grand rond,
et ne reparut pas plus que s'il et t de marbre. Le compagnon que Sa
Seigneurie avait renvoy de notre barque par le mme chemin avait fait un
plongeon, et dj il tait au bord de la jete, o son camarade, le plus
prudent des trois, l'aidait  tcher de reprendre pied. Ce n'tait pas
facile; la leve est si troite dans cet endroit-l que l'un entranait
l'autre, et qu'ils retombaient  l'eau tous les deux. Pendant qu'ils se
dbattaient en jurant l'un contre l'autre, et faisaient une petite partie
de natation, moi je faisais force de rames, et j'eus bientt gagn un
endroit o un second rameur, brave pcheur de son mtier, m'avait donn
parole de venir m'aider d'un ou deux coups d'aviron pour traverser
l'tang. Bien m'a pris, du reste, Signora, de m'tre exerc au mtier de
marin sur les eaux douces du parc de Roswald. Je ne savais pas, le jour o
je fis partie, sous vos yeux, d'une si belle rptition, que j'aurais un
jour l'occasion de soutenir pour vous un combat naval, un peu moins
magnifique, mais un peu plus srieux. Cela m'a travers la mmoire quand
je me suis trouv en pleine eau, et voil qu'il m'a pris un fou rire...
mais un fou rire bien dsagrable! Je ne faisais pas le moindre bruit, du
moins je ne m'entendais pas. Mais mes dents claquaient dans ma bouche,
j'avais comme une main de fer sur la gorge, et la sueur me coulait du
front, froide comme glace!... Ah! je vois bien qu'on ne tue pas un homme
aussi tranquillement qu'une mouche. Ce n'est pourtant pas le premier,
puisque j'ai fait la guerre; mais c'tait la guerre! Au lieu que comme
cela dans un coin, la nuit, derrire un mur, sans se dire un mot, cela
ressemble  un meurtre prmdit. Et pourtant c'tait le cas de lgitime
dfense! Et encore ce n'et pas t le premier assassinat que j'aurais
prmdit!... Vous vous en souvenez, Signora? Sans vous... je l'aurais
fait! Mais je ne sais si je ne m'en serais pas repenti aprs. Ce qu'il y a
de sr, c'est que j'ai ri d'un vilain rire sur l'tang... Et encore 
prsent, je ne peux pas m'empcher... Il tait si drle en s'enfonant
tout droit dans le foss! comme un roseau qu'on plante dans la vase! et
quand je n'ai plus vu que sa tte prs de disparatre, sa tte aplatie par
mon poing... misricorde! qu'il tait laid! Il m'a fait peur!... Je le
vois encore!

Consuelo, craignant l'effet de cette terrible motion sur le pauvre Karl,
chercha  surmonter la sienne propre pour le calmer et le distraire. Karl
tait n doux et patient comme un vritable serf bohmien. Cette vie
tragique, o la destine l'avait jet, n'tait pas faite pour lui; et en
accomplissant des actes d'nergie et de vengeance, il prouvait l'horreur
du remords et les terreurs de la dvotion. Consuelo le dtourna de ses
penses lugubres, pour donner peut-tre aussi le change aux siennes
propres. Elle aussi s'tait arme cette nuit-l pour le meurtre. Elle
aussi avait frapp et fait couler quelques gouttes du sang de la victime
impure. Une me droite et pieuse ne saurait aborder la pense et concevoir
la rsolution de l'homicide sans maudire et dplorer les circonstances qui
placent l'honneur et la vie sous la sauvegarde du poignard. Consuelo tait
navre et atterre, et elle n'osait plus se dire que sa libert mritt
d'tre achete au prix du sang, mme de celui d'un sclrat.

Mon pauvre Karl, dit-elle, nous avons fait l'office du bourreau cette
nuit! cela est affreux. Console-toi par l'ide que nous n'avions ni rsolu
ni prvu ce  quoi la ncessit nous a pousss. Parle-moi de ce seigneur
qui a travaill si gnreusement  ma dlivrance. Tu ne le connais donc
pas?

--Nullement, Signora, je l'ai vu ce soir pour la premire fois, et je ne
sais pas son nom.

--Mais o nous mne-t-il, Karl?

--Je ne sais pas, Signora. Il m'est dfendu de m'en informer; et je suis
mme charg, d'autre part, de vous dire que si vous faisiez en route la
moindre tentative pour savoir o vous tes et o vous allez, on serait
forc de vous abandonner en chemin. Il est certain qu'on ne nous veut que
du bien: je suis donc rsolu, pour ma part,  me laisser conduire comme un
enfant.

--As-tu vu la figure de ce seigneur?

--Je l'ai aperue, au reflet d'une lanterne, au moment o je vous dposais
dans la barque. C'est une belle figure, Signora, je n'en ai jamais vu de
plus belle. On dirait un roi.

--Rien que cela, Karl? Est-il jeune?

--Quelque chose comme trente ans.

--Quelle langue te parle-t-il?

--Le franc bohme, la vraie langue du chrtien! Il ne m'a dit que quatre
ou cinq mots. Mais quel plaisir cela m'et fait de les entendre dans ma
langue... si ce n'et t dans un vilain moment! _Ne le tue pas, c'est
inutile_. Oh! il se trompait, c'tait grandement ncessaire, n'est-ce pas,
Signora?

--Qu'a-t-il dit, lui, quand tu as pris ce terrible parti?

--Je crois, Dieu me pardonne! qu'il ne s'en est pas aperu. Il s'tait
jet au fond de la barque o vous tiez comme morte; et, dans la crainte
que vous ne fussiez atteinte de quelque coup, il vous faisait un rempart
de son corps. Et quand nous nous sommes trouvs en sret, en pleine eau,
il vous a souleve dans ses bras, il vous a enveloppe d'un bon manteau
qu'il avait apport pour vous apparemment, et il vous soutenait contre son
coeur, comme une mre qui tient son enfant. Oh! il parait grandement vous
chrir, Signora! Il est impossible que vous ne le connaissiez pas.

--Je le connais peut-tre, mais puisque je n'ai pu venir  bout
d'apercevoir son visage!...

--Voil qui est singulier, qu'il se cache de vous! Au reste, rien ne doit
tonner de la part de ces gens-l.

--Quelles gens, dis-moi?

--Ceux qu'on appelle les _chevaliers_, les _masques noirs_, les
_invisibles_. Je n'en sais pas plus long que vous sur leur compte, Signora,
bien que depuis deux mois ils me conduisent par la lisire et me mnent
pas  pas  vous secourir et  vous sauver.

Le bruit amorti du galop des chevaux sur l'herbe se fit entendre. En deux
minutes, l'attelage fut renouvel, ainsi que le postillon qui
n'appartenait pas  l'ordonnance royale, et qui changea  l'cart
quelques paroles rapides avec l'inconnu. Celui-ci vint prsenter la main 
Consuelo, qui rentra avec lui dans la voiture. Il s'y assit au fond,  la
plus grande distance d'elle possible; mais il n'interrompit le silence
solennel de la nuit que pour faire sonner deux heures  sa montre. Le jour
tait encore loin de paratre, quoiqu'on entendit le chant de la caille
dans les bruyres et l'aboiement lointain des chiens de ferme. La nuit
tait magnifique, la constellation de la grande ourse s'largissait en se
renversant sur l'horizon. Le roulement de la voiture touffa les voix
harmonieuses de la campagne, et on tourna le dos aux grandes toiles
borales. Consuelo comprit qu'elle marchait vers le sud. Karl, sur le
sige de la voiture, s'efforait de repousser le spectre de Mayer, qu'il
croyait voir flotter  tous les carrefours de la fort, au pied des croix,
ou sous les grands sapins des futaies, il ne songeait donc gure 
remarquer vers quelles rgions sa bonne ou sa mauvaise toile le dirigeait.




XXI.


La Porporina, jugeant que c'tait un parti pris, chez son compagnon, de ne
point changer une seule parole avec elle, crut ne pouvoir mieux faire que
de respecter le voeu bizarre qu'il semblait observer,  l'exemple des
antiques chevaliers errants. Pour chapper aux sombres images et aux
tristes rflexions que le rcit de Karl lui suggrait, elle s'effora de
ne penser qu' l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant elle; et peu  peu
elle tomba dans une rverie pleine de charmes. Peu d'organisations
privilgies ont seules le don de commander  leur pense dans l'tat
d'oisivet contemplative. Consuelo avait eu souvent, et principalement
durant les trois mois d'isolement qu'elle venait de passer  Spandaw,
l'occasion d'exercer cette facult, accorde d'ailleurs, moins aux heureux
de ce monde qu' ceux qui disputent leur vie au travail, aux perscutions
et aux dangers. Car il faut bien reconnatre le mystre providentiel des
_grces d'tat_; sans quoi la force et la srnit de certains infortuns
paratrait impossible  ceux qui n'ont gure connu le malheur.

Notre fugitive se trouvait, d'ailleurs, dans une situation assez bizarre
pour donner lieu  beaucoup de chteaux en Espagne. Ce mystre qui
l'enveloppait comme un nuage, cette fatalit qui l'attirait dans un monde
fantastique, cette sorte d'amour paternel qui l'environnait de miracles,
c'en tait bien assez pour charmer une jeune imagination riche de posie.
Elle se rappelait ces paroles de l'criture que, dans ses jours de
captivit, elle avait mises en musique.

J'enverrai vers toi un de mes anges qui te portera dans ses bras, afin
que ton pied ne heurte point la pierre...

... Je marche dans les tnbres, et j'y marche sans crainte, parce que le
Seigneur est avec moi.

Ces mots avaient dsormais un sens plus clair et plus divin pour elle.
Dans un temps o l'on ne croit plus  la rvlation directe et  la
manifestation sensible de la Divinit, la protection et le secours du ciel
se traduisent sous la forme d'assistance, d'affection et de dvouement de
la part de nos semblables. Il y a quelque chose de si doux  abandonner la
conduite de sa propre destine  qui nous aime, et  se sentir, pour ainsi
dire, port par autrui! C'est un bonheur si grand qu'il nous corromprait
vite, si nous ne nous combattions nous-mmes pour ne pas en abuser. C'est
le bonheur de l'enfant, dont les songes dors ne sont troubls, sur le
sein maternel, par aucune des apprhensions de la vie relle.

Ces penses, qui se prsentaient comme un rve  Consuelo, au sortir subit
et imprvu d'une existence si cruelle, la bercrent d'une sainte volupt,
jusqu' ce que le sommeil vint les noyer et les confondre dans cette sorte
de repos de l'me et du corps qu'on pourrait appeler un nant senti et
savour. Elle avait totalement oubli la prsence de son muet compagnon de
voyage, lorsqu'elle se rveilla tout prs de lui, la tte appuye sur son
paule. Elle ne pensa pas d'abord  se dranger; elle venait de rver
qu'elle voyageait en charrette avec sa mre, et le bras qui la soutenait
lui semblait tre celui de la Zingara. Un rveil plus complet lui fit
sentir la confusion de son inadvertance; mais le bras de l'inconnu
semblait tre devenu une chane magique. Elle fit  la drobe de vaines
tentatives pour s'en dgager; l'inconnu paraissait dormir lui-mme et
avoir reu machinalement sa compagne dans ses bras lorsque la fatigue et
le mouvement de la voiture l'y avaient fait glisser. Il avait joint ses
deux mains ensemble autour de la taille de Consuelo, comme pour se
prserver lui-mme de la laisser tomber  ses pieds en s'endormant. Mais
son sommeil n'avait pas relch la force de ses doigts entrelacs, et il
et fallu, en essayant de les dtacher, le rveiller compltement.
Consuelo ne l'osa pas. Elle espra que de lui-mme il lui rendrait sa
libert sans le savoir, et qu'elle pourrait retourner  sa place sans
paratre avoir remarqu positivement toutes ces circonstances dlicates de
leur tte--tte.

Mais en attendant que l'inconnu s'endormt plus profondment, Consuelo,
que le calme de sa respiration et l'immobilit de son repos avaient
rassure, se rendormit elle-mme, vaincue par l'puisement qui succde aux
grandes agitations. Lorsqu'elle se rveilla de nouveau, la tte de son
compagnon s'tait penche sur la sienne, son masque s'tait dtach, leurs
joues se touchaient, leurs haleines se confondaient. Elle fit un mouvement
brusque pour se retirer, sans songer  regarder les traits de l'inconnu,
ce qui, d'ailleurs, et t assez difficile vu l'obscurit qui rgnait au
dehors et surtout dans la voiture. L'inconnu rapprocha Consuelo de sa
poitrine, dont la chaleur embrasa magntiquement la sienne, et lui ta la
force et le dsir de s'loigner. Cependant il n'y avait rien de violent ni
de brutal dans l'treinte douce et brlante de cet homme. La chastet ne
se sentait ni effraye ni souille par ses caresses; et Consuelo, comme si
un charme et t jet sur elle, oubliant la retenue, on pourrait mme
dire la froideur virginale dont elle n'avait jamais t tente de se
dpartir, mme dans les bras du fougueux Anzoleto, rendit  l'inconnu le
baiser enthousiaste et pntrant qu'il cherchait sur ses lvres.

Comme tout tait bizarre et insolite chez cet tre mystrieux, le
transport involontaire de Consuelo ne parut ni le surprendre, ni
l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement contre son coeur;
et quoique ce ft avec une force extraordinaire, elle ne ressentit pas la
douleur qu'une violente pression cause toujours  un tre dlicat. Elle
n'prouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable oubli de sa
pudeur accoutume et d lui apporter aprs un instant de rflexion.
Aucune pense ne vint troubler la scurit ineffable de cet instant
d'amour senti et partag comme par miracle. C'tait le premier de sa vie.
Elle en avait l'instinct, ou plutt la rvlation; et le charme en tait
si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir jamais
l'altrer. L'inconnu lui paraissait un tre  part, quelque chose
d'anglique dont l'amour la sanctifiait. Il passa lgrement le bout de
ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur, sur les paupires de
Consuelo, et  l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il
resta veill cette fois, mais calme en apparence, comme s'il et t
invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pntrer son
armure. Il veillait en entranant Consuelo vers des rgions inconnues, tel
qu'un archange emportant sous son aile un jeune sraphin ananti et
consum par le rayonnement de la Divinit.

Le jour naissant et le froid du malin tirrent enfin Consuelo de cette
espce de lthargie. Elle se trouva seule dans la voiture, et se demanda
si elle avait rv qu'elle aimait. Elle essaya de baisser une des
jalousies: mais elles taient toutes fermes par un verrou extrieur ou
par un ressort dont elle ne connaissait pas le jeu. Elle pouvait recevoir
l'air et voir courir en lignes brises et confuses les marges blanches ou
vertes du chemin; mais elle ne pouvait rien discerner dans la campagne, ni
par consquent faire aucune observation, aucune dcouverte sur la route
qu'elle tenait. Il y avait quelque chose d'absolu et de despotique dans la
protection tendue sur elle. Cela ressemblait  un enlvement, elle
commena  en prendre souci et frayeur.

L'inconnu disparu, la pauvre pcheresse sentit arriver enfin toutes les
angoisses de la honte, toute la stupeur de l'tonnement. Il n'tait
peut-tre pas beaucoup de _filles d'Opra_ (comme on appelait alors les
cantatrices et les danseuses) qui se fussent tourmentes pour un baiser
rendu dans les tnbres  un inconnu fort discret, surtout avec la
garantie donne par Karl  la Porporina que c'tait un jeune homme d'une
prestance et d'une figure admirables. Mais cet acte de folie tait
tellement en dehors des moeurs et des ides de la bonne et sage Consuelo,
qu'elle en fut profondment humilie. Elle en demanda pardon aux mnes
d'Albert, et rougit jusqu'au fond de l'me d'avoir t infidle de coeur 
son souvenir d'une faon si brusque, et avec si peu de rflexion et de
dignit. Il faut, pensa-t-elle, que les vnements tragiques de la soire
et la joie de ma dlivrance m'aient donn un accs de dlire. Autrement,
comment aurais-je pu me figurer que j'prouvais de l'amour pour un homme
qui ne m'a pas adress un seul mot, dont je ne sais pas le nom, et dont je
n'ai pas seulement vu les traits! Cela ressemble aux plus honteuses
aventures de bal masqu,  ces ridicules surprises des sens dont la
Corilla s'accusait devant moi, et dont je ne pouvais pas concevoir la
possibilit pour une autre femme qu'elle. Quel mpris cet homme doit avoir
conu pour moi! S'il n'a pas abus de mon garement, c'est que j'tais
sous la garantie de son honneur, ou bien qu'un serment le lie sans doute 
des devoirs plus respectables, ou bien enfin qu'il m'a justement
ddaigne! Puisse-t-il avoir compris ou devin que ce n'tait de ma part
qu'un accs de fivre, qu'un transport au cerveau!

Consuelo avait beau se faire tous ces reproches, elle ne pouvait se
dfendre d'une amertume plus grande encore que toutes les railleries de sa
conscience: le regret d'avoir perdu ce compagnon du voyage qu'elle ne se
sentait le droit ni la force d'accuser ou de maudire. Il restait au fond
de sa pense comme un tre suprieur investi d'une puissance magique,
peut-tre diabolique, mais  coup sr irrsistible. Elle en avait peur, et
pourtant elle dsirait n'en tre pas si brusquement et  jamais spare.

La voiture se mit au pas, et Karl vint ouvrir la jalousie. Si vous voulez
marcher un peu, Signora, lui dit-il, _monsieur le chevalier_ vous y
engage. La monte est rude pour les chevaux, et nous sommes en plein bois;
il parait qu'il n'y a pas de danger.

Consuelo s'appuya sur l'paule de Karl, et sauta sur le sable sans lui
donner le temps de baisser le marchepied. Elle esprait voir son compagnon
de voyage, son amant improvis. Elle le vit en effet, mais  trente pas
devant elle, le dos tourn par consquent, et toujours drap de ce vaste
manteau gris qu'il paraissait dcid  garder le jour comme la nuit. Sa
dmarche et le peu qu'on apercevait de sa chevelure et de sa chaussure
annonait une grande distinction, et l'lgance d'un homme soigneux de
rehausser par une toilette _galante_, comme on disait alors, _les
avantages de sa personne_. La poigne de son pe, recevant les rayons du
soleil levant, brillait  son flanc comme une toile, et le parfum de la
poudre que les gens de bon ton choisissaient alors avec la plus grande
recherche, laissait derrire lui, dans l'atmosphre du matin, la trace
embaume d'un homme _comme il faut_.

Hlas! mon Dieu, pensa Consuelo, c'est peut-tre quelque fat, quelque
seigneur de contrebande, ou quelque noble orgueilleux. Quel qu'il soit,
il me tourne le dos ce matin, et il a bien raison!

Pourquoi l'appelles-tu _le chevalier?_ demanda-t-elle  Karl en
continuant tout haut ses rflexions.

--C'est parce que je l'entends appeler ainsi par les postillons.

--Le chevalier de quoi?

--M. le chevalier tout court. Mais pourquoi cherchez-vous  le savoir,
Signora? Puisqu'il dsire vous rester inconnu, il me semble qu'il vous
rend d'assez grands services au pril de sa vie, pour que vous ayez
l'obligeance de rester tranquille  cet gard. Quant  moi, je voyagerais
bien dix ans avec lui sans lui demander o il me mne. Il est si beau, si
brave, si bon, si gai!...

--Si gai? cet homme-l est gai?

--Certes. Il est si content de vous avoir sauve, qu'il ne peut s'en
taire. Il me fait mille questions sur Spandaw, sur vous, sur Gottlieb, sur
moi, sur le roi de Prusse. Moi, je lui dis tout ce que je sais, tout ce
qui m'est arriv, mme l'aventure de Roswald! Cela fait tant de bien de
parler le bohmien et d'tre cout par un homme d'esprit qui vous
comprend, au lieu que tous ces nes de Prussiens n'entendent que leur
chienne de langue.

--Il est donc Bohmien, lui?

--Je me suis permis de lui faire cette question, et il m'a rpondu _non_
tout court, mme un peu schement. Aussi j'avais tort de l'interroger,
lorsque son bon plaisir tait de me faire rpondre.

--Est-il toujours masqu?

--Seulement quand il s'approche de vous, Signora. Oh! c'est un plaisant;
il veut sans doute vous intriguer.

L'enjouement et la confiance de Karl ne rassuraient pas entirement
Consuelo. Elle voyait bien qu'il joignait  beaucoup de dtermination et
de bravoure une droiture et une simplicit de coeur dont on pouvait
aisment abuser. N'avait-il pas compt sur la bonne foi de Mayer? Ne
l'avait-il pas pousse elle-mme dans la chambre de ce misrable? Et
maintenant il se soumettait aveuglment  un inconnu pour enlever Consuelo,
et l'exposer peut-tre  des sductions plus raffines et plus
dangereuses! Elle se rappelait le billet des _invisibles_: On te tend un
pige, un nouveau danger te menace. Mfie-toi de quiconque t'engagerait 
fuir avant que nous t'ayons donn des avis certains. Persvre dans ta
force, etc. Aucun autre billet n'tait venu confirmer celui-l, et
Consuelo, s'abandonnant  la joie de retrouver Karl, avait cru ce digne
serviteur suffisamment autoris  la servir. L'inconnu n'tait-il pas un
tratre? O la conduisait-il avec tant de mystre? Consuelo ne se
connaissait pas d'ami dont la ressemblance pt s'accommoder  la brillante
tournure du chevalier,  moins que ce ne ft Frdric de Trenck. Mais Karl
connaissait parfaitement ce dernier, ce ne l'tait donc pas. Le comte de
Saint-Germain tait plus g, Cagliostro moins grand.  force de regarder
de loin l'inconnu pour tcher de dcouvrir en lui un ancien ami, Consuelo
arriva  trouver qu'elle n'avait jamais vu personne marcher avec tant
d'aisance et de grce. Albert seul et t dou d'autant de majest; mais
sa dmarche lente et son abattement habituel excluaient cet air de force,
cette allure chevaleresque qui caractrisaient l'inconnu.

Le bois s'claircissait et les chevaux commenaient  trotter pour
rejoindre les voyageurs qui les avaient devancs. Le chevalier, sans se
retourner, tendit les bras, et secoua son mouchoir plus blanc que la
neige, Karl comprit ce signal, et fit remonter Consuelo en en voiture en
lui disant:

 propos, Signora, vous trouverez dans de grands coffres, sous les
banquettes, du linge, des vtements, et tout ce qu'il vous faudra pour
djeuner et dner au besoin. Il y aussi des livres. Enfin, il parat que
c'est une htellerie roulante, et que vous n'en sortirez pas de si tt.

--Karl, dit Consuelo, je te prie de demander  monsieur le chevalier si
je serai libre, lorsque nous aurons pass la frontire, de lui faire mes
remerciements et d'aller o bon me semblera.

--Oh! Signora, je n'oserai jamais dire une chose si dsobligeante  un
homme si aimable!

--C'est gal, je l'exige. Tu me rendras sa rponse au prochain relais,
puisqu'il ne veut pas me parler.

La rponse de l'inconnu fut que la voyageuse tait parfaitement libre, et
que tous ses dsirs seraient des ordres; mais qu'il y allait de son salut
et de la vie de son guide, ainsi que de celle de Karl,  ne pas contrarier
les desseins qu'on avait sur sa route, et sur le choix de son asile. Karl
ajouta, d'un air de reproche naf, que cette mfiance avait paru faire
bien du mal au chevalier, et qu'il tait devenu triste et morne. Elle en
eut des remords, et lui fit dire qu'elle remettait son sort entre les
mains des _invisibles_.

La journe entire se passa sans aucun incident. Enferme et cache dans
la voiture comme un prisonnier d'tat, Consuelo ne put faire aucune
conjecture sur la direction de son voyage. Elle changea de toilette avec
la plus grande satisfaction; car elle avait aperu au jour quelques
gouttes du sang noir de Mayer sur ses vtements, et ces traces lui
faisaient horreur. Elle essaya de lire; mais son esprit tait trop
proccup. Elle prit le parti de dormir le plus possible, esprant oublier
de plus en plus la mortification de sa dernire aventure. Mais lorsque la
nuit fut venue, et que l'inconnu resta sur le sige, elle prouva une plus
grande confusion encore. videmment il n'avait rien oubli, lui, et sa
respectueuse dlicatesse rendait Consuelo plus ridicule et plus coupable
encore  ses propres yeux. En mme temps elle s'affligeait du malaise et
de la fatigue qu'il supportait sur ce sige, troit pour deux personnes
cte  cte, lui qui paraissait si recherch, avec un soldat fort
proprement travesti en domestique,  la vrit, mais dont la conversation
confiante et prolixe pouvait bien lui peser  la longue; enfin, expos au
frais de la nuit et priv de sommeil. Tant de courage ressemblait
peut-tre aussi  de la prsomption; se croyait-il irrsistible?
Pensait-il que Consuelo, revenue d'une premire surprise de l'imagination,
ne se dfendrait pas de sa familiarit par trop paternelle? La pauvre
enfant se disait tout cela pour consoler son orgueil abattu; mais le plus
certain, c'est qu'elle dsirait le revoir, et craignait, par-dessus tout,
son ddain ou le triomphe d'un excs de vertu qui les et  jamais rendus
trangers l'un  l'autre.

Vers le milieu de la nuit, on s'arrta dans une ravine. Le temps tait
sombre. Le bruit du vent dans le feuillage ressemblait  celui d'une eau
courante: Signora, dit Karl en ouvrant la portire, nous voici arrivs au
moment le moins commode de notre voyage: il nous faut passer la frontire.
Avec de l'audace et de l'argent, on se tire de tout, dit-on. Cependant il
ne serait pas prudent que vous fissiez cet essai par la grande route et
sous l'oeil des gens de police. Je ne risque rien, moi qui ne suis rien.
Je vais conduire le carrosse au pas, avec un seul cheval, comme si je
menais cette nouvelle acquisition chez mes matres,  une campagne
voisine. Vous, vous prendrez la traverse avec monsieur le chevalier, et
vous passerez peut-tre par des sentiers un peu difficiles. Vous
sentez-vous la force de faire une lieue  pied sur de mauvais chemins?

Sur la rponse affirmative de Consuelo, elle trouva le bras du chevalier
prt  recevoir le sien; Karl ajouta:

Si vous arrivez avant moi au lieu du rendez-vous, vous m'attendrez sans
crainte, n'est-ce pas, Signora?

--Je ne crains rien, rpondit Consuelo avec un mlange de tendresse et de
fiert envers l'inconnu, puisque je suis sous la protection de Monsieur.
Mais, mon pauvre Karl, ajouta-t-elle, n'y a-t-il point de danger pour toi?

Karl haussa les paules en baisant la main de Consuelo; puis il courut
procder  l'arrangement du cheval; et Consuelo partit aussitt  travers
champs avec son taciturne protecteur.




XXII.


Le temps s'obscurcissait de plus en plus; le vent s'levait toujours, et
nos deux fugitifs marchaient pniblement depuis une demi-heure, tantt sur
des sentiers pierreux, tantt dans les ronces et les longues herbes,
lorsque la pluie se dclara soudainement avec une violence extraordinaire.
Consuelo n'avait pas encore dit un mot  son compagnon; mais le voyant
s'inquiter pour elle et chercher un abri, elle lui dit enfin:

Ne craignez rien pour moi, Monsieur; je suis forte, et n'ai de chagrin
que celui de vous voir expos  tant de fatigues et de soucis pour une
personne qui ne vous est rien et qui ne sait comment vous remercier.

L'inconnu fit un mouvement de joie en apercevant une masure abandonne,
dans un coin de laquelle il russit  mettre sa compagne  couvert des
torrents de pluie. La toiture de cette ruine avait t enleve, et
l'espace abrit par un retour de la maonnerie tait si exigu, qu' moins
de se placer tout prs de Consuelo, l'inconnu tait forc de recevoir la
pluie. Il respecta pourtant sa situation, au point de s'loigner d'elle
pour lui ter toute crainte. Mais Consuelo ne put souffrir longtemps
d'accepter tant d'abngation. Elle le rappela; et, voyant qu'il persistait,
elle quitta son abri, en lui disant d'un ton qu'elle s'effora de rendre
enjou:

Chacun son tour, Monsieur le chevalier; je puis bien me mouiller un peu.
Vous allez prendre ma place, puisque vous refusez d'en prendre votre part.

Le chevalier voulut reconduire Consuelo  cette place qui faisait l'objet
d'un combat de gnrosit; mais elle lui rsista:

Non, dit-elle, je ne vous cderai pas. Je vois bien que je vous ai
offens aujourd'hui en exprimant le dsir de vous quitter  la frontire.
Je dois expier mes torts. Je voudrais qu'il m'en cott un bon rhume!

Le chevalier cda, et se mit  l'abri. Consuelo, sentant bien qu'elle lui
devait une grande rparation, vint s'y placer  ses cts, quoiqu'elle ft
humilie d'avoir peut-tre l'air de lui faire des avances; mais elle
aimait mieux lui paratre lgre qu'ingrate, et elle voulut s'y rsigner,
en expiation de son tort. L'inconnu la comprit si bien, qu'il resta aussi
loign d'elle que pouvait le permettre un espace de deux ou trois pieds
carrs. Appuy sur les gravois, il affectait mme de dtourner la tte,
pour ne pas l'embarrasser et ne pas se montrer enhardi par sa sollicitude.
Consuelo admirait qu'un homme condamn au mutisme, et qui l'y condamnait
elle-mme jusqu' un certain point, la devint si bien, et se fit si bien
comprendre. Chaque instant augmentait son estime pour lui; et cette estime
singulire lui causait de si forts battements de coeur, qu'elle pouvait 
peine respirer dans l'atmosphre embrase par la respiration de cet homme
incomprhensiblement sympathique.

Au bout d'un quart d'heure, l'averse s'apaisa au point de permettre aux
deux voyageurs de se remettre en route; mais les sentiers dtremps
taient devenus presque impraticables pour une femme. Le chevalier
souffrit quelques instants, avec sa contenance impassible, que Consuelo
glisst et se retint  lui pour ne pas tomber  chaque pas. Mais, tout 
coup, las de la voir se fatiguer, il la prit dans ses bras, et l'emporta
comme un enfant, quoiqu'elle lui en fit des reproches; mais ces reproches
n'allaient pas jusqu' la rsistance. Consuelo se sentait fascine et
domine. Elle traversait le vent et l'orage emporte par ce sombre
cavalier, qui ressemblait  l'esprit de la nuit, et qui franchissait
ravins et fondrires, avec son fardeau, d'un pas aussi rapide et aussi
assur que s'il et t d'une nature immatrielle. Ils arrivrent ainsi au
gu d'une petite rivire. L'inconnu s'lana dans l'eau en levant
Consuelo dans ses bras,  mesure que le gu devenait plus profond.

Malheureusement, cette trombe de pluie si paisse et si soudaine avait
enfl le cours du ruisseau, qui tait devenu un torrent, et qui courait,
trouble et couvert d'cume, avec un murmure sourd et sinistre. Le
chevalier en avait dj jusqu' la ceinture; et dans l'effort qu'il
faisait pour soutenir Consuelo au-dessus de la surface, il tait 
craindre que ses pieds engags dans la vase ne vinssent  flchir.
Consuelo eut peur pour lui:

Lchez-moi, dit-elle, je sais nager. Au nom du ciel, lchez-moi! L'eau
augmente toujours, vous allez vous noyer!

En ce moment, un coup de vent furieux abattit un des arbres du rivage vers
lequel nos voyageurs se dirigeaient, ce qui entrana l'boulement
d'normes masses de terre et de pierres qui semblrent, pour un instant,
opposer une digue naturelle  la violence du courant. L'arbre tait
heureusement tomb en sens inverse de la rivire, et l'inconnu commenait
 respirer, lorsque l'eau, se frayant un passage entre les obstacles qui
l'encombraient, se resserra en un courant d'une telle force qu'il lui
devint  peu prs impossible de lutter davantage. Il s'arrta, et Consuelo
essaya de se dgager de ses bras.

Laissez-moi, dit-elle, je ne veux pas tre cause de votre perte. J'ai de
la force et du courage, moi aussi! laissez-moi lutter avec vous.

Mais le chevalier la serra contre son coeur avec une nouvelle nergie. On
et dit qu'il avait dessein de prir l avec elle. Elle eut peur de ce
masque noir, de cet homme silencieux qui, comme les ondins des antiques
ballades allemandes, semblait vouloir l'entraner dans le gouffre. Elle
n'osa plus rsister. Pendant plus d'un quart d'heure, l'inconnu combattit
contre la fureur du flot et du vent, avec une froideur et une obstination
vraiment effrayantes, soutenant toujours Consuelo au-dessus de l'eau, et
gagnant un pied de terrain en quatre ou cinq minutes. Il jugeait sa
situation avec calme. Il lui tait aussi difficile de reculer que
d'avancer; il avait pass l'endroit le plus profond, et il sentait que,
dans le mouvement qu'il serait forc de faire pour se retourner, l'eau
pourrait le soulever et lui faire perdre pied. Il atteignit enfin la rive,
et continua sa marche sans permettre  Consuelo de marcher elle-mme, et
sans reprendre haleine, jusqu' ce qu'il eut entendu le sifflet de Karl
qui l'attendait avec anxit. Alors il dposa son prcieux fardeau dans
les bras du dserteur, et tomba ananti sur le sable. Sa respiration ne
s'exhalait plus qu'en sourds gmissements; on et dit que sa poitrine
allait se briser.

O mon Dieu, Karl, il va mourir! dit Consuelo en se jetant sur le
chevalier. Vois! c'est le rle de la mort. Otons-lui ce masque qui
l'touffe...

Karl allait obir; mais l'inconnu, soulevant avec effort sa main glace,
arrta celle du dserteur.

C'est juste! dit Karl; mon serment, Signora. Je lui ai jur que quand
mme il mourrait sous vos yeux, je ne toucherais pas  son masque. Courez
 la voiture, Signora, apportez-moi ma gourde d'eau-de-vie, qui est sur le
sige; quelques gouttes le ranimeront.

Consuelo voulut se lever, mais le chevalier la retint. S'il devait mourir,
il voulait expirer  ses pieds.

C'est encore juste, dit Karl, qui, malgr sa rude enveloppe, comprenait
les mystres de l'amour (il avait aim)! Vous le soignerez mieux que moi.
Je vais chercher la gourde. Tenez, Signora, ajouta-t-il  voix basse, je
crois bien que si vous l'aimiez un peu, et que si vous aviez la charit
de lui dire, il ne se laisserait pas mourir. Sans cela, je ne rponds de
rien.

Karl s'en alla en souriant. Il ne partageait pas tout  fait l'effroi de
Consuelo; il voyait bien que dj la suffocation du chevalier commenait 
s'allger. Mais Consuelo pouvante, et croyant assister aux derniers
moments de cet homme gnreux, l'entoura de ses bras et couvrit de baisers
le haut de son large front, seule partie de son visage que le masque
laisst  dcouvert.

 mon Dieu, dit-elle; tez cela; je ne vous regarderai pas, je
m'loignerai; au moins vous pourrez respirer.

L'inconnu prit les deux mains de Consuelo, et les posa sur sa poitrine
haletante, autant pour en sentir la douce chaleur que pour lui ter
l'envie de le soulager en dcouvrant son visage. En ce moment, toute l'me
de la jeune fille tait dans cette chaste treinte. Elle se rappela ce que
Karl lui avait dit d'un air moiti goguenard, moiti attendri.

Ne mourez pas, dit-elle  l'inconnu; oh! ne vous laissez pas mourir;
ne sentez-vous donc pas bien que je vous aime?

Elle n'eut pas plus tt dit ces paroles, qu'elle crut les avoir dites dans
un rve. Mais elles s'taient chappes de ses lvres, comme malgr elle.
Le chevalier les avait entendues. Il fit un effort pour se soulever, se
mit sur ses genoux, et embrassa ceux de Consuelo qui fondit en larmes sans
savoir pourquoi.

Karl revint avec sa gourde. Le chevalier repoussa ce spcifique favori du
dserteur, et s'appuyant sur lui, gagna la voiture, o Consuelo s'assit 
ses cts. Elle s'inquitait beaucoup du froid que devaient lui causer ses
vtements mouills.

Ne craignez rien, Signora, dit Karl, M. le chevalier n'a pas eu le temps
de se refroidir. Je vais lui mettre sur le corps mon manteau, que j'ai eu
soin de serrer dans la voiture quand j'ai vu venir la pluie; car je me
suis bien dout que l'un de vous se mouillerait. Quand on s'enveloppe de
vtements bien secs et bien pais sur des habits mouills, on peut
conserver assez longtemps la chaleur. On est comme dans un bain tide, et
ce n'est pas malsain.

--Mais toi, Karl, fais de mme, dis Consuelo; prends mon mantelet, car tu
t'es mouill pour nous prserver.

--Oh! moi, dit Karl, j'ai la peau plus paisse que vous autres. Mettez
encore le mantelet sur le chevalier. Empaquetez-le bien; et moi, duss-je
crever ce pauvre cheval, je vous conduirai jusqu'au relais sans
m'engourdir en chemin.

Pendant une heure Consuelo tint ses bras enlacs autour de l'inconnu; et
sa tte, qu'il avait attire sur son sein, y ramena la chaleur de la vie
mieux que toutes les recettes et les prescriptions de Karl. Elle
interrogeait quelquefois son front, et le rchauffait de son haleine, pour
que la sueur dont il tait baign ne s'y refroidit pas. Lorsque la voiture
s'arrta, il la pressa contre son coeur avec une force qui lui prouva bien
qu'il tait dans toute la plnitude de la vie et du bonheur. Puis il
descendit prcipitamment le marchepied, et disparut.

Consuelo se trouva sous une espce de hangar, face  face avec un vieux
serviteur,  demi paysan qui portait une lanterne sourde, et qui la
conduisit, par un sentier bord de haies, le long d'une maison de mdiocre
apparence, jusqu' un pavillon, dont il referma la porte derrire elle,
aprs l'y avoir fait entrer sans lui. Voyant une seconde porte ouverte,
elle pntra dans un petit appartement fort propre et fort simple, compos
de deux pices: une chambre  coucher bien chauffe, avec un bon lit tout
prpar, et une autre pice claire  la bougie et munie d'un souper
confortable. Elle remarqua avec chagrin qu'il n'y avait qu'un couvert; et
lorsque Karl vint lui apporter ses paquets et lui offrir ses services pour
la table, elle n'osa pas lui dire que tout ce qu'elle souhaitait, c'et
t la compagnie de son protecteur pour souper.

Va manger et dormir toi-mme, mon bon Karl, dit-elle, je n'ai besoin de
rien. Tu dois tre plus fatigu que moi.

--Je ne suis pas plus fatigu que si je venais de dire mes prires au coin
du feu avec ma pauvre femme,  qui Dieu fasse paix! Oh! c'est pour le coup
que j'ai bais la terre quand je me suis vu encore une fois hors de Prusse,
quoiqu'en vrit je ne sache pas si nous sommes en Saxe, en Bohme, en
Pologne, ou _en Chine_, comme on disait chez M. le comte Hoditz  Roswald.

--Et comment est-il possible, Karl, que, voyageant sur le sige de la
voiture, tu n'aies pas reconnu dans la journe un seul des endroits o
nous avons pass?

--C'est qu'apparemment je n'ai jamais fait cette route-l, Signora; et
puis, c'est que je ne sais pas lire ce qui est crit sur les murs et sur
les poteaux, et enfin que nous ne nous sommes arrts dans aucune ville ni
village, et que nous avons toujours pris nos relais dans quelque bois ou
dans la cour de quelque maison particulire. Enfin il y a une quatrime
raison, c'est que j'ai donn ma parole d'honneur  M. le chevalier de ne
pas vous le dire, Signora.

--C'est par cette raison-l que tu aurais d commencer, Karl; je ne
t'aurais pas fait d'objections. Mais, dis-moi, le chevalier te parat-il
malade?

--Nullement, Signora, il va et vient dans la maison, o vritablement il
ne me semble pas avoir de grandes affaires, car je n'y aperois d'autre
figure que celle d'un vieux jardinier peu causeur.

--Va donc lui offrir tes services, Karl. Cours, laisse-moi.

--Comment donc faire? il les a refuss, en me commandant de ne m'occuper
que de vous.

--H bien, occupe-toi de toi-mme, mon ami, et fais de bons rves sur ta
libert.

Consuelo se coucha aux premires lueurs du matin; et lorsqu'elle fut
releve et habille, sa montre marqua deux heures. La journe paraissait
claire et brillante. Elle essaya d'ouvrir les persiennes; mais dans l'une
et l'autre pice elle les trouva fermes par un secret, comme celles de la
chaise de poste o elle avait voyag. Elle essaya de sortir; les portes
taient verrouilles en dehors. Elle revint  la fentre, et distingua les
premiers plans d'un verger modeste. Rien n'annonait le voisinage d'une
ville ou d'une route frquente. Le silence tait complet dans la maison;
au dehors il n'tait troubl que par le bourdonnement des insectes, le
roucoulement des pigeons sur le toit, et de temps en temps par le cri
plaintif d'une roue de brouette dans les alles o son regard ne pouvait
plonger. Elle couta machinalement ces bruits agrables  son oreille, si
longtemps prive des chos de la vie rustique. Consuelo tait encore
prisonnire, et tous les soins qu'on prenait pour lui cacher sa situation
lui donnaient bien quelque inquitude. Mais elle se ft rsigne pour
quelque temps  une captivit dont l'aspect tait si peu farouche, et
l'amour du chevalier ne lui causait pas la mme horreur que celui de Mayer.

Quoique le fidle Karl lui et recommand de sonner aussitt qu'elle
serait leve, elle ne voulut pas le dranger jugeant qu'il avait besoin
d'un plus long repos qu'elle. Elle craignait surtout de rveiller son
autre compagnon de voyage, dont la fatigue devait tre excessive. Elle
passa dans la pice attenante  sa chambre, et  la place du repas de la
veille, qui avait t enlev sans qu'elle s'en apert, elle trouva la
table charge de livres et des objets ncessaires pour crire.

Les livres la tentrent peu; elle tait trop agite pour en faire usage,
et comme au milieu de ses perplexits elle trouvait un irrsistible
plaisir  se retracer les vnements de la nuit prcdente, elle ne fit
aucun effort pour s'en distraire. Peu  peu l'ide lui vint, puisqu'elle
tait toujours tenue au secret, de continuer son journal, et elle crivit
pour prambule cette page sur une feuille volante.

Cher Beppo, c'est pour toi seul que je reprendrai le rcit de mes bizares
aventures. Habitue  te parler avec l'expansion qu'inspire la conformit
des ges et le rapport des ides, je pourrai te confier des motions que
mes autres amis ne comprendraient pas, et qu'ils jugeraient sans doute
plus svrement que toi. Ce dbut te fera deviner que je ne me sens pas
exempte de torts; j'en ai  mes propres yeux, bien que j'en ignore jusqu'
prsent la porte et les consquences.

Joseph, avant de te raconter comment je me suis enfuie de Spandaw (ce qui,
en vrit, ne me parat presque plus rien au prix de ce qui m'occupe
maintenant), il faut que je te dise... comment te le dirais-je?... je ne
le sais pas moi-mme. Est-ce un rve que j'ai fait? Je sens pourtant que
ma tte brle et que mon coeur tressaille, comme s'il voulait s'lancer
hors de moi et se perdre dans une autre me... Tiens, je te le dirai tout
simplement, car tout est dans ce mot, mon cher ami, mon bon camarade,
j'aime!

J'aime un inconnu, un homme dont je n'ai pas vu la figure et dont je n'ai
pas entendu la voix. Tu vas dire que je suis folle, tu auras bien raison:
l'amour n'est-il pas une folie srieuse? coute, Joseph, et ne doute pas
de mon bonheur qui surpasse toutes les illusions de mon premier amour de
Venise, un bonheur si enivrant qu'il m'empche de sentir la honte de
l'avoir si vite et si follement accept, la crainte d'avoir mal plac mon
affection, celle mme de ne pas tre paye de retour... Oh! c'est que je
suis aime, je le sens si bien!... Sois certain que je ne me trompe pas,
et que j'aime, cette fois, vritablement, oserai-je dire perdument?
Pourquoi non? l'amour nous vient de Dieu. Il ne dpend pas de nous de
rallumer dans notre sein, comme nous allumerions un flambeau sur l'autel.
Tous mes efforts pour aimer Albert (celui dont je ne trace plus le nom
qu'en tremblant!) n'avaient pas russi  faire clore cette flamme ardente
et sacre; depuis que je l'ai perdu, j'ai aim son souvenir plus que je
n'avais aim sa personne. Qui sait de quelle manire je pourrais l'aimer,
s'il m'tait rendu?...

A peine Consuelo eut-elle trac ces derniers mots, qu'elle les effaa, pas
assez peut-tre pour qu'on ne put les lire encore, mais assez pour se
soustraire  l'effroi de les avoir eus dans la pense. Elle tait vivement
excite; et la vrit de son inspiration amoureuse se trahissait, malgr
elle, dans ce qu'elle avait de plus intime. Elle voulut en vain continuer
d'crire, afin de mieux s'expliquer  elle-mme le mystre de son propre
coeur. Elle ne trouvait rien  dire pour en rendre la nuance dlicate que
ces terribles mots: Qui sait comment je pourrais aimer Albert, s'il
m'tait rendu?

Consuelo ne savait pas mentir; elle avait cru aimer d'amour le souvenir
d'un mort; mais elle sentait la vie dborder de son sein, et une passion
relle anantir une passion imaginaire.

Elle essaya de relire tout ce qu'elle venait d'crire, pour sortir de ce
dsordre d'esprit. En le relisant, elle n'y trouva prcisment que
dsordre, et, dsesprant de pouvoir goter assez de calme pour se rsumer,
sentant que cet effort lui donnait la fivre, elle froissa dans ses mains
la feuille crite, et la jeta sur la table, en attendant qu'elle pt la
brler. Tremblante comme une me coupable, le visage en feu, elle marchait
avec agitation, et ne se rendait plus compte de rien, sinon qu'elle aimait,
et qu'il ne dpendait plus d'elle d'en douter.

On frappa  la porte de sa chambre  coucher, et elle rentra pour ouvrir 
Karl. Il avait la figure chauffe, l'oeil troubl, la mchoire un peu
lourde. Elle le crut malade de fatigue; mais elle comprit bientt  ses
rponses, qu'il avait un peu trop ft, le matin en arrivant, le vin ou la
bire de l'hospitalit. C'tait l le seul dfaut du pauvre Karl. Une
certaine dose le rendait confiant  l'excs; une dose plus forte pouvait
le rendre terrible. Heureusement il s'tait tenu  la dose de l'expansion
et de la bienveillance, et il lui en restait quelque chose, mme aprs
avoir dormi toute la journe. Il raffolait de M. le chevalier, il ne
pouvait pas parler d'autre chose. M. le chevalier tait si bon, si humain,
si peu fier avec le pauvre monde! Il avait fait asseoir Karl vis--vis de
lui, au lieu de lui permettre de le servir  table, et il l'avait
contraint de partager son repas, et il lui avait vers du meilleur vin,
trinquant avec lui  chaque verre, et lui tenant tte comme un vrai Slave.

Quel dommage que ce ne soit qu'un Italien! disait Karl: il mriterait
bien d'tre Bohme; il porte aussi bien le vin que moi-mme.

--Ce n'est peut-tre pas beaucoup dire, rpondit Consuelo, peu flatte de
cette grande aptitude du chevalier  boire avec les valets.

Mais elle se reprocha aussitt de pouvoir considrer Karl comme infrieur
 elle ou  ses amis, aprs les services qu'il lui avait rendus.
D'ailleurs, c'tait, sans doute, pour entendre parler d'elle que le
chevalier avait recherch la socit de ce serviteur dvou. Les discours
de Karl lui firent voir qu'elle ne se trompait pas.

Oh! Signora, ajouta-t-il navement, ce digne jeune homme vous aime comme
un fou, il ferait pour vous des crimes, des bassesses mme!

--Je l'en dispenserais fort, rpondit Consuelo,  qui ces expressions
dplurent quoique sans doute Karl n'en comprit pas la porte. Pourrais-tu
m'expliquer, lui dit-elle pour changer de propos, pourquoi je suis si bien
enferme ici?

--Oh! pour cela, Signora, si je le savais, on me couperait la langue
plutt que de me le faire dire; car j'ai donn ma parole d'honneur au
chevalier de ne rpondre  aucune de vos questions.

--Grand merci, Karl! Ainsi tu aimes beaucoup mieux le chevalier que moi?

--Oh! jamais! Je ne dis pas cela; mais puisqu'il m'a prouv que c'tait
dans vos intrts, je dois vous servir malgr vous.

--Comment t'a-t-il prouv cela?

--Je n'en sais rien; mais j'en suis bien persuad. De mme, Signora, qu'il
m'a charg de vous enfermer, de vous surveiller, de vous tenir prisonnire,
au secret, en un mot, jusqu' ce que nous soyons arrivs.

--Nous ne restons donc pas ici?.

--Nous repartons ds la nuit. Nous ne voyagerons plus le jour, pour ne pas
vous fatiguer, et pour d'autres raisons que je ne sais pas.

--Et tu vas tre mon gelier tout ce temps?

--Allons! M. le chevalier est factieux. J'en prends mon parti, Karl;
j'aime mieux avoir affaire  toi qu' M. Schwartz.

--Et je vous garderai un peu mieux, rpondit Karl en riant d'un air de
bonhomie. Je vais, pour commencer, faire prparer votre dner, Signora.

--Je n'ai pas faim, Karl.

--Oh! ce n'est pas possible: il faut que vous dniez, et que vous dniez
trs-bien, Signora, c'est ma consigne; c'est ma consigne, comme disait
matre Schwartz.

--Si tu l'imites en tout, tu ne me forceras pas  manger. Il tait fort
aise de me faire payer, le lendemain, le dner de la veille qu'il me
rservait consciencieusement.

--Cela faisait ses affaires. Avec moi c'est diffrent, par exemple. Les
affaires regardent M. le chevalier. Il n'est pas avare, celui-l; il verse
l'or  pleines mains. Il faut qu'il soit firement riche, ou bien son
patrimoine n'ira pas loin.

Consuelo se fit apporter une bougie, et rentra dans la pice voisine pour
brler son crit. Mais elle le chercha en vain; il lui fut impossible de
le retrouver.




XXIII.


Peu d'instants aprs, Karl rentra avec une lettre dont l'criture tait
inconnue  Consuelo et dont voici  peu prs le contenu:

Je vous quitte pour ne vous revoir peut-tre jamais. Je renonce  trois
jours que j'aurais pu passer encore auprs de vous, trois jours que je ne
retrouverai peut-tre pas dans toute ma vie! J'y renonce volontairement.
Je le dois. Vous apprcierez un jour la saintet de mon sacrifice.

Oui, je vous aime, je vous aime _perdument_, moi aussi! Je ne vous
connais pourtant gure plus que vous ne me connaissez. Ne me sachez donc
aucun gr de ce que j'ai fait pour vous. J'obissais  des ordres suprmes,
j'accomplissais le devoir de ma charge. Ne me tenez compte que de l'amour
que j'ai pour vous, et que je ne puis vous prouver qu'en m'loignant. Cet
amour est violent autant qu'il est respectueux. Il sera aussi durable
qu'il a t subit et irrflchi. J'ai  peine vu vos traits, je ne sais
rien de votre vie; mais j'ai senti que mon me vous appartenait, et que je
ne pourrais jamais la reprendre. Votre pass ft-il aussi souill que
votre front est pur, vous ne m'en serez pas moins respectable et chre. Je
m'en vais le coeur plein d'orgueil, de joie et d'amertume. Vous m'aimez!
Comment supporterai-je l'ide de vous perdre, si la terrible volont qui
dispose de vous et de moi m'y condamne?... Je l'ignore. En ce moment je ne
puis pas tre malheureux, malgr mon pouvante, je suis trop enivr de
votre amour et du mien pour souffrir. Duss-je vous chercher en vain toute
ma vie, je ne me plaindrai pas de vous avoir rencontre, et d'avoir got
dans un baiser de vous un bonheur qui me laissera d'ternels regrets. Je
ne pourrai pas non plus perdre l'esprance de vous retrouver un jour; et
ne fut-ce qu'un instant, n'euss-je jamais d'autre tmoignage de votre
amour que ce baiser si saintement donn et rendu, je me trouverai encore
cent fois plus heureux que je ne l'avais t avant de vous connatre.

Et maintenant, sainte fille, pauvre me trouble, rappelle-toi aussi sans
honte et sans effroi ces courts et divins moments o tu as senti mon amour
passer dans ton coeur. Tu l'as dit, l'amour nous vient de Dieu, et il ne
dpend pas de nous de l'touffer ou de l'allumer malgr lui. Fuss-je
indigne de toi, l'inspiration soudaine qui t'a force de rpondre  mon
treinte n'en serait pas moins cleste. Mais la Providence qui te protge,
n'a pas voulu que le trsor de ton affection tombt dans la fange d'un
coeur goste et froid. Si j tais ingrat, ce ne serait de ta part qu'un
noble instinct gar, qu'une sainte inspiration perdue: je t'adore, et,
quel que je sois, d'ailleurs, tu ne t'es pas fait d'illusion en te croyant
aime. Tu n'as pas t profane par le battement de mon coeur, par l'appui
de mon bras, par le souffle de mes lvres. Notre mutuelle confiance, notre
foi aveugle, notre imprieux lan nous a levs en un instant  l'abandon
sublime que sanctifie une longue passion, Pourquoi le regretter? Je sais
bien qu'il y a quelque chose d'effrayant dans cette fatalit qui nous a
pousss l'un vers l'autre. Mais c'est le doigt de Dieu, vois-tu! Nous ne
pouvons pas le mconnatre. J'emporte ce terrible secret. Garde-le aussi,
ne le confie  personne. _Beppo_ ne le comprendrait peut-tre pas. Quel
que soit cet ami, moi seul puis te respecter dans ta folie et te vnrer
dans ta faiblesse, puisque cette faiblesse et cette folie sont les
miennes. Adieu! c'est peut-tre un adieu ternel. Et pourtant je suis
libre selon le monde, il me semble que tu l'es aussi. Je ne puis aimer que
toi, et vois bien que tu n'en aimes pas un autre... Mais notre sort ne
nous appartient plus. Je suis engag par des voeux ternels, et tu vas
l'tre sans doute bientt; du moins tu es au pouvoir des invisibles, et
c'est un pouvoir sans appel. Adieu donc... mon sein se dchire, mais Dieu
me donnera la force d'accomplir ce sacrifice, et de plus rigoureux encore
s'il en existe. Adieu... Adieu! O grand Dieu, ayez piti de moi!

Cette lettre sans signature tait d'une criture pnible ou contrefaite.

Karl! s'cria Consuelo ple et tremblante, c'est bien le chevalier qui
t'a remis ceci?

--Oui, Signora.

--Et il l'a crit lui-mme?

--Oui, Signora, et non sans peine. Il a la main droite blesse.

--Blesse, Karl? gravement?

--Peut-tre. La blessure est profonde, quoiqu'il ne paraisse gure y
songer.

--Mais o s'est-il bless ainsi?

--La nuit dernire, au moment o nous changions de chevaux, avant de
gagner la frontire, le cheval de brancard a voulu s'emporter avant que le
postillon fut mont sur son porteur. Vous tiez seule dans la voiture; le
postillon et moi tions  quatre ou cinq pas. Le chevalier a retenu le
cheval avec la force d'un diable et le courage d'un lion, car c'tait un
terrible animal...

--Oh! oui, j'ai senti de violentes secousses. Mais tu m'as dit que ce
n'tait rien.

--Je n'avais pas vu que monsieur le chevalier s'tait fendu le dos de la
main contre une boucle du harnais.

--Toujours pour moi! Et dis-moi, Karl, est-ce que le chevalier a quitt
cette maison?

--Pas encore, Signora; mais on selle son cheval, et je viens de faire son
porte-manteau. Il dit que vous n'avez rien  craindre maintenant, et la
personne qui doit le remplacer auprs de vous est dj arrive. J'espre
que nous le reverrons bientt, car j'aurais bien du chagrin qu'il en ft
autrement. Cependant il ne s'engage  rien, et  toutes mes questions il
rpond: _Peut-tre!_

--Karl! o est le chevalier?

--Je n'en sais rien, Signora. Sa chambre est par ici. Voulez-vous que je
lui dise de votre part...

--Ne lui dis rien, je vais crire. Non... dis-lui que je veux le
remercier... le voir un instant, lui presser la main seulement... Va,
dpche-toi, je crains qu'il ne soit dj parti.

Karl sortit; et Consuelo se repentit aussitt de lui avoir confi ce
message. Elle se dit que si le chevalier ne s'tait jamais tenu prs
d'elle durant ce voyage que dans le cas d'absolue ncessit, ce n'tait
pas sans doute sans en avoir pris l'engagement avec les bizarres et
redoutables invisibles. Elle rsolut de lui crire; mais  peine
avait-elle trac et dj effac quelques mots, qu'un lger bruit lui fit
lever les yeux. Elle vit alors glisser un pan de boiserie qui faisait une
porte secrte de communication avec le cabinet o elle avait dj crit et
une pice voisine, sans doute celle qu'occupait le chevalier. La boiserie
ne s'carta cependant qu'autant qu'il le fallut pour le passage d'une main
gante qui semblait appeler celle de Consuelo. Elle s'lana et saisit
cette main en disant: L'autre main, la main blesse!

L'inconnu s'effaait derrire le panneau de manire  ce qu'elle ne pt le
voir. Il lui passa sa main droite, dont Consuelo s'empara, et dfaisant
prcipitamment la ligature, elle vit la blessure qui tait profonde en
effet. Elle y porta ses lvres et l'enveloppa de son mouchoir; puis tirant
de son sein la petite croix en filigrane qu'elle chrissait
superstitieusement, elle la mit dans cette belle main dont la blancheur
tait rehausse par le pourpre du sang:

Tenez, dit-elle, voici ce que je possde de plus prcieux au monde, c'est
l'hritage de ma mre, mon porte-bonheur qui ne m'a jamais quitt. Je
n'avais jamais aim personne au point de lui confier ce trsor. Gardez-le
jusqu' ce que je vous retrouve.

L'inconnu attira la main de Consuelo derrire la boiserie qui le cachait,
et la couvrit de baisers et de larmes. Puis, au bruit des pas de Karl, qui
venait chez lui remplir son message, il la repoussa, et referma
prcipitamment la boiserie. Consuelo entendit le bruit d'un verrou. Elle
couta en vain, esprant saisir le son de la voix de l'inconnu. Il parlait
bas, ou il s'tait loign.

Karl revint chez Consuelo peu d'instants aprs.

Il est parti, Signora, dit-il tristement; parti sans vouloir vous faire
ses adieux, et en remplissant mes poches de je ne sais combien de ducats,
pour les besoins imprvus de votre voyage,  ce qu'il a dit, vu que les
dpenses rgulires sont  la charge de ceux...  la charge de Dieu ou du
diable, n'importe! Il y a l un petit homme noir qui ne desserre les dents
que pour commander d'un ton clair et sec, et qui ne me plat pas le moins
du monde; c'est lui qui remplace le chevalier, et j'aurai l'honneur de sa
compagnie sur le sige, ce qui ne me promet pas une conversation fort
enjoue. Pauvre chevalier! fusse le ciel qu'il nous soit rendu!

--Mais sommes-nous donc obligs de suivre ce petit homme noir?

--On ne peut plus obligs, Signora. Le chevalier m'a fait jurer que je lui
obirais comme  lui-mme. Allons, Signora, voil votre dner. Il ne faut
pas le bouder, il a bonne mine. Nous partons  la nuit pour ne plus nous
arrter qu'o il plaira...  Dieu ou au diable, comme je vous le disais
tout  l'heure.

Consuelo, abattue et consterne, n'couta plus le babil de Karl. Elle ne
s'inquita de rien quant  son voyage et  son nouveau guide. Tout lui
devenait indiffrent, du moment que le cher inconnu l'abandonnait. En
proie  une tristesse profonde, elle essaya machinalement de faire plaisir
 Karl en gotant  quelques mets. Mais ayant plus d'envie de pleurer que
de manger, elle demanda une tasse de caf pour se donner au moins un peu
de force et de courage physique. Le caf lui fut apport.

Tenez, Signora, dit Karl, le petit Monsieur a voulu le prparer lui-mme,
afin qu'il ft excellent. Cela m'a tout l'air d'un ancien valet de chambre
ou d'un matre d'htel, et, aprs tout, il n'est pas si diable qu'il est
noir; je crois qu'au fond c'est un bon enfant, quoiqu'il n'aime pas 
causer. Il m'a fait boire de l'eau-de-vie de cent ans au moins, la
meilleure que j'aie jamais bue. Si vous vouliez en essayer un peu, cela
vous vaudrait mieux que ce caf, quelque succulent qu'il puisse tre...

--Mon bon Karl, va-t'en boire tout ce que tu voudras, et laisse-moi
tranquille, dit Consuelo en avalant son caf, dont elle ne songea gure 
apprcier la qualit.

A peine se fut-elle leve de table, qu'elle se sentit accable d'une
pesanteur d'esprit extraordinaire. Lorsque Karl vint lui dire que la
voiture tait prte, il la trouva assoupie sur sa chaise.

Donne-moi le bras, lui dit-elle, je ne me soutiens pas. Je crois bien que
j'ai la fivre.

Elle tait si anantie qu'elle vit confusment la voiture, son nouveau
guide, et le concierge de la maison, auquel Karl ne put rien faire
accepter de sa part. Ds qu'elle fut en route, elle s'endormit
profondment. La voiture avait t arrange et garnie de coussins comme un
lit. A partir de ce moment, Consuelo n'eut plus conscience de rien. Elle
ne sut pas combien de temps durait son voyage; elle ne remarqua mme pas
s'il faisait jour ou nuit, si elle faisait halte ou si elle marchait sans
interruption. Elle aperut Karl une ou deux fois  la portire, et ne
comprit ni ses questions ni son effroi. Il lui sembla que le petit homme
lui ttait le pouls, et lui faisait avaler une potion rafrachissante en
disant:

Ce n'est rien, Madame va trs-bien.

Elle prouvait pourtant un malaise vague, un abattement insurmontable. Ses
paupires appesanties ne pouvaient laisser passer son regard, et sa pense
n'tait pas assez nette pour se rendre compte des objets qui frappaient sa
vue. Plus elle dormait, plus elle dsirait dormir. Elle ne songeait pas
seulement  se demander si elle tait malade, et elle ne pouvait rpondre
 Karl que les derniers mots qu'elle lui avait dits: Laisse-moi
tranquille, bon Karl.

Enfin elle se sentit un peu plus libre de corps et d'esprit, et, regardant
autour d'elle, elle comprit qu'elle tait couche dans un excellent lit,
entre quatre vastes rideaux de satin blanc  franges d'or. Le petit homme
du voyage, masqu de noir comme le chevalier, lui faisait respirer un
flacon qui semblait dissiper les nuages de son esprit, et faire succder
la clart du jour au brouillard dont elle tait enveloppe.

tes-vous mdecin, Monsieur? dit-elle enfin avec un peu d'effort.

--Oui, madame la comtesse, j'ai cet honneur, rpondit-il d'une voix qui ne
lui sembla pas tout  fait inconnue.

--Ai-je t malade?

--Seulement un peu indispose. Vous devez vous trouver beaucoup mieux?

--Je me sens bien, et je vous remercie de vos soins.

--Je vous prsente mes devoirs, et ne paratrai plus devant Votre
Seigneurie qu'elle ne me fasse appeler pour cause de maladie.

--Suis-je arrive au terme de mon voyage?

--Oui, Madame.

--Suis-je libre ou prisonnire?

--Vous tes libre, madame la comtesse, dans toute l'enceinte rserve 
votre habitation.

--Je comprends, je suis dans une grande et belle prison, dit Consuelo en
regardant sa chambre vaste et claire, tendue de lampas blanc  ramages
d'or, et releve de boiseries magnifiquement sculptes et dores.
Pourrai-je voir Karl?

--Je l'ignore, Madame, je ne ne suis pas le matre ici. Je me retire; vous
n'avez plus besoin de mon ministre; et il m'est dfendu de cder au
plaisir de causer avec vous.

L'homme noir sortit; et Consuelo, encore faible et nonchalante, essaya de
se lever. Le seul vtement qu'elle trouva sous sa main fut une longue robe
en toffe de laine blanche, d'un tissu merveilleusement souple,
ressemblant assez  la tunique d'une dame romaine. Elle la prit, et en fit
tomber un billet sur lequel tait crit en lettres d'or: Ceci est la robe
sans tache des nophytes. Si ton me est souille, cette noble parure de
l'innocence sera pour toi la tunique dvorante de Djanire.

Consuelo, habitue  la paix de sa conscience (peut-tre mme  une paix
trop profonde), sourit et passa la belle robe avec un plaisir naf. Elle
ramassa le billet pour le lire encore, et le trouva purilement
emphatique. Puis elle se dirigea vers une riche toilette de marbre blanc,
qui soutenait une grande glace encadre d'enroulements dors d'un got
exquis. Mais son attention fut attire par une inscription place dans
l'ornement qui couronnait ce miroir: Si ton me est aussi pure que mon
cristal, tu t'y verras ternellement jeune et belle; mais si le vice a
fltri ton coeur, crains de trouver en moi un reflet svre de ta laideur
morale.

Je n'ai jamais t ni belle ni coupable, pensa Consuelo: ainsi cette
glace ment dans tous les cas.

Elle s'y regarda sans crainte, et ne s'y trouva point laide. Cette belle
robe flottante et ses longs cheveux noirs dnous lui donnaient l'aspect
d'une prtresse de l'antiquit; mais son extrme pleur la frappa. Ses
yeux taient moins purs et moins brillants qu' l'ordinaire. Serais-je
enlaidie, pensa-t-elle aussitt, ou le miroir m'accuserait-il?

Elle ouvrit un tiroir de la toilette, et y trouva, avec les mille
recherches d'un soin luxueux, divers objets accompagns de devises et de
sentences  la fois naves et pdantes; un pot de rouge avec ces mots
gravs sur le couvercle: Mode et mensonge! Le fard ne rend point aux
joues la fracheur de l'innocence, et n'efface pas les ravages du
dsordre des parfums exquis, avec cette devise sur le flacon: Une me
sans foi, une bouche indiscrte, sont comme des flacons ouverts, dont la
prcieuse essence s'est rpandue ou corrompue; enfin des rubans blancs
avec ces mots tisss en or dans la soie:  un front pur les bandelettes
sacres;  une tte charge d'infamie le cordon, supplice des esclaves.

Consuelo releva ses cheveux, et les rattacha complaisamment,  la manire
antique, avec ces bandelettes. Puis elle examina curieusement le bizarre
palais enchant o sa destine romanesque l'avait amene. Elle passa dans
les diverses pices de son riche et vaste appartement. Une bibliothque,
un salon de musique, rempli d'instruments parfaits, de partitions
nombreuses et de prcieux manuscrits; un boudoir dlicieux, une petite
galerie orne de tableaux superbes et de charmantes statues. C'tait un
logement digne d'une reine pour la richesse, d'une artiste pour le got,
et d'une religieuse pour la chastet. Consuelo, tourdie de cette
somptueuse et dlicate hospitalit, se rserva d'examiner en dtail et 
tte repose tous les symboles cachs dans le choix des livres, des objets
d'art et des tableaux qui dcoraient ce sanctuaire. La curiosit de savoir
en quel lieu de la terre tait situe cette rsidence merveilleuse lui fit
abandonner l'intrieur pour l'extrieur. Elle s'approcha d'une fentre;
mais avant de lever le store de taffetas qui la couvrait, elle y lut
encore une sentence: Si la pense du mal est dans ton coeur, tu n'es pas
digne de contempler le divin spectacle de la nature. Si la vertu habite
dans ton me, regarde et bnis le Dieu qui t'ouvre l'entre du paradis
terrestre. Elle se hta d'ouvrir la fentre pour voir si l'aspect de
cette contre rpondait aux orgueilleuses promesses de l'inscription.
C'tait un paradis terrestre, en effet, et Consuelo crut faire un rve. Ce
jardin, plant  l'anglaise, chose fort rare  cette poque, mais orn
dans ses dtails avec la recherche allemande, offrait les perspectives
riantes, les magnifiques ombrages, les fraches pelouses, les libres
dveloppements d'un paysage naturel, en mme temps que l'exquise propret,
les fleurs abondantes et suaves, les sables fins, les eaux cristallines
qui caractrisent un jardin entretenu avec intelligence et avec amour.
Au-dessus de ces beaux arbres, hautes barrires d'un troit vallon sem ou
plutt tapiss de fleurs, et coup de ruisseaux gracieux et limpides,
s'levait un sublime horizon de montagnes bleues, aux croupes varies, aux
cimes imposantes. Le pays tait inconnu  Consuelo. Aussi loin que sa vue
pouvait s'tendre, elle ne trouvait aucun indice rvlateur d'une contre
particulire en Allemagne, o il y a tant de beaux sites et de nobles
montagnes. Seulement, la floraison plus avance et le climat plus chaud
qu'en Prusse lui attestaient quelques pas de plus faits vers le Midi. O
mon bon chanoine, o tes-vous? pensa Consuelo en contemplant les bois de
lilas blancs et les haies de roses, et la terre jonche de narcisses, de
jacinthes et de violettes. O Frdric de Prusse, bni soyez-vous pour
m'avoir appris par de longues privations et de cruels ennuis  savourer,
comme je le dois, les dlices d'un pareil refuge! Et vous, tout-puissant
invisible, retenez-moi ternellement dans cette douce captivit; j'y
consens de toute mon me... surtout si le chevalier... Consuelo n'acheva
pas de formuler son dsir. Depuis qu'elle tait sortie de sa lthargie,
elle n'avait pas encore pens  l'inconnu. Ce souvenir brlant se rveilla
en elle, et la fit rflchir au sens des paroles menaantes inscrites sur
tous les murs, sur tous les meubles du palais magique, et jusque sur les
ornements dont elle s'tait ingnument pare.




XXIV.


Consuelo ressentait, par dessus tout, un dsir et un besoin de libert,
bien naturels aprs tant de jours d'esclavage. Elle prouva donc un
plaisir extrme  s'lancer dans un vaste espace, que les soins de l'art
et l'ingnieuse disposition des massifs et des alles faisaient paratre
beaucoup plus vaste encore. Mais au bout de deux heures de promenade, elle
se sentit attriste par la solitude et le silence qui rgnaient dans ces
beaux lieux. Elle en avait fait dj plusieurs fois le tour, sans y
rencontrer seulement la trace d'un pied humain sur le sable fin et
frachement pass au rteau. Des murailles assez leves, que masquait une
paisse vgtation, ne lui permettaient pas de s'garer au hasard dans des
sentiers inconnus. Elle savait dj par coeur tous ceux qui se croisaient
sous ses pas. Dans quelques endroits, le mur s'interrompait pour tre
remplac par de larges fosss remplis d'eau, et les regards pouvaient
plonger sur de belles pelouses montant en collines et termines par des
bois, ou sur l'entre des mystrieuses et charmantes alles qui se
perdaient sous le taillis en serpentant. De sa fentre, Consuelo avait vu
toute la nature  sa disposition: de plain-pied, elle se trouvait dans un
terrain encaiss, born de toutes parts, et dont toutes les recherches
intrieures ne pouvaient lui dissimuler le sentiment de sa captivit. Elle
chercha le palais enchant o elle s'tait veille. C'tait un trs-petit
difice  l'italienne, dcor avec luxe  l'intrieur, lgamment bti au
dehors, et adoss contre un rocher  pic d'un effet pittoresque, mais qui
formait une meilleure clture naturelle pour tout le fond du jardin et un
plus impntrable obstacle  la vue que les plus hautes murailles et les
plus pais glacis de Spandaw. Ma forteresse est belle, se dit Consuelo,
mais elle n'en est que mieux close, je le vois bien.

Elle alla se reposer sur la terrasse d'habitation, qui tait orne de
vases de fleurs et surmonte d'un petit jet d'eau. C'tait un endroit
ravissant; et pour n'embrasser que l'intrieur d'un jardin, quelques
chappes sur un grand parc, et de hautes montagnes dont les cimes bleues
dpassaient celles des arbres, la vue n'en tait que plus frache et plus
suave. Mais Consuelo, instinctivement effraye du soin qu'on prenait de
l'installer, peut-tre pour longtemps, dans une nouvelle prison, eut donn
tous les catalpas en fleurs et toutes les plates-bandes mailles pour un
coin de franche campagne, avec une maisonnette en chaume, des chemins
raboteux et l'aspect libre d'un pays possible  connatre et  explorer.
D'o elle tait, elle n'avait pas de plans intermdiaires  dcouvrir
entre les hautes murailles de verdure de son enclos et les vagues horizons
dentels, dj perdus dans la brume du couchant. Les rossignols chantaient
admirablement, mais pas un son de voix humaine n'annonait le voisinage
d'une habitation. Consuelo voyait bien que la sienne, situe aux confins
d'un grand parc et d'une fort peut-tre immense, n'tait qu'une
dpendance d'un plus vaste manoir. Ce qu'elle apercevait du parc ne
servait qu' lui faire dsirer d'en voir davantage. Elle n'y distinguait
d'autres promeneurs que des troupeaux de biches et de chevreuils paissant
aux flancs des collines, avec autant de confiance que si l'approche d'un
mortel et t pour eux un vnement inconnu. Enfin la brise du soir
carta un rideau de peupliers qui fermait un des cts du jardin, et
Consuelo aperut, aux dernires lueurs du jour, les tourelles blanches et
les toits aigus d'un chteau assez considrable,  demi cach derrire un
mamelon bois,  la distance d'un quart de lieue environ. Malgr tout son
dsir de ne plus penser au chevalier, Consuelo se persuada qu'il devait
tre l; et ses yeux se fixrent avidement sur ce chteau, peut-tre
imaginaire, dont l'approche lui semblait interdite, et que les voiles du
crpuscule faisaient lentement disparatre dans l'loignement.

Lorsque la nuit fut tout  fait tombe, Consuelo vit le reflet des
lumires,  l'tage infrieur de son pavillon, courir sur les arbustes
voisins, et elle descendit  la hte, esprant voir enfin une figure
humaine dans sa demeure. Elle n'eut pas ce plaisir; celle du domestique
qu'elle trouva occup  allumer les bougies et  servir le souper tait,
comme celle du docteur, couverte d'un masque noir, qui semblait tre
l'uniforme des Invisibles. C'tait un vieux serviteur, en perruque lisse
et roide comme du laiton, proprement vtu d'un habit complet couleur pomme
d'amour.

Je demande humblement pardon  Madame, dit-il d'une voix casse, de me
prsenter devant elle avec ce visage-l. C'est ma consigne, et il ne
m'appartient pas d'en comprendre la ncessit. J'espre que Madame aura la
bont de s'y habituer, et qu'elle daignera ne pas avoir peur de moi. Je
suis aux ordres de Madame. Je m'appelle Matteus. Je suis  la fois gardien
de ce pavillon, directeur du jardin, matre d'htel et valet de chambre.
On m'a dit que Madame, ayant beaucoup voyag, avait un peu l'habitude de
se servir toute seule; que, par exemple, elle n'exigerait peut-tre pas
l'aide d'une femme. Il me serait difficile d'en procurer une  Madame, vu
que je n'en ai point, et que la frquentation de ce pavillon est interdite
 toutes celles du chteau. Cependant, une servante entrera ici le matin
pour m'aider  faire le mnage, et un garon jardinier viendra de temps en
temps arroser les fleurs et entretenir les alles. J'ai,  ce propos, une
trs-humble observation  faire  Madame: c'est que tout domestique, autre
que moi,  qui Madame serait seulement souponne d'avoir adress un mot
ou fait un signe serait chass  l'instant mme; ce qui serait bien
malheureux pour lui, car la maison est bonne et l'obissance bien
rcompense. Madame est trop gnreuse et trop juste, sans doute, pour
vouloir exposer ces pauvres gens...

--Soyez tranquille, monsieur Matteus, rpondit Consuelo, je ne serais pas
assez riche pour les ddommager, et il n'est pas dans mon caractre de
dtourner qui que ce soit de son devoir.

--D'ailleurs, je ne les perdrai jamais de vue, reprit Matteus, comme se
parlant  lui-mme.

--Vous pouvez vous pargner toute prcaution  cet gard. J'ai de trop
grandes obligations aux personnes qui m'ont amene ici, et je pense, aussi
 celles qui m'y reoivent, pour rien tenter qui puisse leur dplaire.

--Ah! Madame est ici de son plein gr? demanda Matteus,  qui la curiosit
ne semblait pas aussi interdite que l'expansion.

--Je vous prie de m'y considrer comme captive volontaire, et sur parole.

--Oh! c'est bien ainsi que je l'entends. Je n'ai jamais gard personne
autrement, quoique j'aie vu bien souvent mes prisonniers sur parole
pleurer et se tourmenter comme s'ils regrettaient de s'tre engags. Et
Dieu sait pourtant qu'ils taient bien ici! Mais, dans ces cas-l, on leur
rendait toujours leur parole quand ils l'exigeaient; on ne retient ici
personne de force. Le souper de Madame est servi.

L'avant-dernier mot du majordome couleur de tomate eut le pouvoir de
rendre tout  coup l'apptit  sa nouvelle matresse; et elle trouva le
souper si bon, qu'elle en fit de grands compliments  l'auteur. Celui-ci
parut trs-flatt de se voir apprci, et Consuelo vit bien qu'elle avait
gagn son estime; mais il n'en fut ni plus confiant ni moins circonspect.
C'tait un excellent homme,  la fois naf et rus. Consuelo connut vite
son caractre, en voyant avec quel mlange de bonhomie et d'adresse il
prvenait toutes les questions qu'elle et pu lui faire, pour n'en tre
pas embarrass, et arranger les rponses  son gr. Ainsi elle apprit de
lui tout ce qu'elle ne lui demandait pas, sans rien apprendre toutefois:
Ses matres taient des personnages fort riches, fort puissants,
trs-gnreux, mais trs-svres, particulirement sur l'article de la
discrtion. Le pavillon faisait partie d'une belle rsidence, tantt
habite par les matres, tantt confie  la garde de serviteurs
trs-fidles, trs-bien pays et trs-discrets. Le pays tait riche,
fertile et bien gouvern. Les habitants n'avaient pas l'habitude de se
plaindre de leurs seigneurs: d'ailleurs ils n'eussent pas eu beau jeu avec
matre Matteus, qui vivait dans le respect des lois et des personnes, et
qui ne pouvait souffrir les paroles indiscrtes. Consuelo fut si ennuye
de ses savantes insinuations et de ses renseignements officieux, qu'elle
lui dit en souriant, aussitt aprs le souper: Je craindrais d'tre
indiscrte moi-mme, monsieur Matteus, en jouissant plus longtemps de
l'agrment de votre conversation; je n'ai plus besoin de rien pour
aujourd'hui, et je vous souhaite le bonsoir.

--Madame me fera l'honneur de me sonner quand elle voudra quoi que ce soit,
reprit-il. Je demeure derrire la maison, sous le rocher, dans un joli
ermitage o je cultive des melons d'eau magnifiques. Je serais bien flatt
que Madame put leur accorder un coup d'oeil d'encouragement; mais il m'est
particulirement interdit d'ouvrir jamais cette porte  Madame.

--J'entends, matre Matteus, je ne dois jamais sortir que dans le jardin,
et je ne dois pas m'en prendre  votre caprice, mais  la volont de mes
htes. Je m'y conformerai.

--D'autant plus que Madame aurait bien de la peine  ouvrir cette porte.
Elle est si lourde...; et puis il y a un secret  la serrure qui pourrait
blesser grivement les mains de Madame, si elle n'tait pas prvenue.

--Ma parole est plus solide encore que tous vos verrous, monsieur Matteus.
Dormez en paix, comme je suis dispose  le faire de mon ct.

Plusieurs jours s'coulrent sans que Consuelo ret signe de vie de la
part de ses htes, et sans qu'elle et d'autre visage sous les yeux que le
masque noir de Matteus, plus agrable peut-tre que sa vritable figure.
Ce digne serviteur la servait avec un zle et une ponctualit dont elle ne
pouvait assez le remercier; mais il l'ennuyait prodigieusement par sa
conversation, qu'elle tait oblige de subir; car il refusa constamment
avec stocisme les dons qu'elle voulut lui faire, et elle n'eut pas
d'autre manire de lui marquer sa reconnaissance qu'en le laissant
babiller. Il aimait passionnment l'usage de la parole, et cela tait
d'autant plus remarquable que, vou par tat  une rserve bizarre, il ne
s'en dpartait jamais, et possdait l'art de toucher  beaucoup de sujets
sans jamais effleurer les cas rservs confis  sa discrtion. Consuelo
apprit de lui combien le potager du chteau produisait au juste chaque
anne de carottes et d'asperges; combien il naissait de faons dans le parc,
l'histoire de tous les cygnes de la pice d'eau, de tous les poussins de
la faisanderie, et de tous les ananas de la serre. Mais elle ne put
souponner un instant dans quel pays elle se trouvait; si le matre ou les
matres du chteau taient absents ou prsents, si elle devait communiquer
un jour avec eux, ou rester indfiniment seule dans le pavillon.

En un mot, rien de ce qui l'intressait rellement ne s'chappa des lvres
prudentes et pourtant actives de Matteus. Elle et craint de manquer 
toute dlicatesse en approchant seulement  la porte de la voix du
jardinier ou de la servante, qui, du reste, taient fort matineux et
disparaissaient presque aussitt qu'elle tait leve. Elle se borna 
jeter de temps en temps un regard dans le parc, sans y voir passer
personne, si ce n'est de trop loin pour l'observer, et  contempler le
fate du chteau qui s'illuminait le soir de rares lumires toujours
teintes de bonne heure.

Elle ne tarda pas  tomber dans une profonde mlancolie, et l'ennui,
qu'elle avait victorieusement combattu  Spandaw, vint l'assaillir et la
dominer dans cette riche demeure, au milieu de toutes les aises de la vie.
Est-il des biens sur la terre dont on puisse jouir absolument seul? La
solitude prolonge assombrit et dsenchante les plus beaux objets; elle
rpand l'effroi dans l'me la plus forte. Consuelo trouva bientt
l'hospitalit des Invisibles encore plus cruelle que bizarre, et un dgot
mortel s'empara de toutes ses facults. Son magnifique clavecin lui sembla
rpandre des sons trop clatants dans ces chambres vides et sonores, et
les accents de sa propre voix lui firent peur. Lorsqu'elle se hasardait 
chanter, si les premires ombres de la nuit la surprenaient dans cette
occupation, elle s'imaginait entendre les chos lui rpondre d'un ton
courrouc, et croyait voir courir, contre les murs tendus de soie et sur
les tapis silencieux, des ombres inquites et furtives, qui, lorsqu'elle
essayait de les regarder, s'effaaient et allaient se tapir derrire les
meubles pour chuchoter, la railler et la contrefaire. Ce n'taient
pourtant que les brises du soir courant parmi le feuillage qui encadrait
ses croises, ou les vibrations de son propre chant qui frmissaient
autour d'elle. Mais son imagination, lasse d'interroger tous ces muets
tmoins de son ennui, les statues, les tableaux, les vases du Japon
remplis de fleurs, les grandes glaces claires et profondes, commenait 
se laisser frapper d'une crainte vague, comme celle que produit l'attente
d'un vnement inconnu. Elle se rappelait le pouvoir trange attribu aux
Invisibles par le vulgaire, les prestiges dont elle avait t environne
par Cagliostro, l'apparition de la femme blanche dans le palais de Berlin,
les promesses merveilleuses du comte de Saint Germain relativement  la
rsurrection du comte Albert: elle se disait que toutes ces choses
inexpliques manaient probablement de l'action secrte des Invisibles
dans la socit et dans sa destine particulire. Elle ne croyait point 
leur pouvoir surnaturel, mais elle voyait bien qu'ils s'attachaient 
conqurir les esprits par tous les moyens, en s'adressant soit au coeur,
soit  l'imagination, par des menaces ou des promesses, par des terreurs
ou des sductions. Elle tait donc sous le coup de quelque rvlation
formidable ou de quelque mystification cruelle, et, comme les enfants
poltrons, elle et pu dire qu'elle avait _peur d'avoir peur_.

 Spandaw, elle avait roidi sa volont contre des prils extrmes, contre
des souffrances relles; elle avait triomph de tout avec vaillance; et
puis la rsignation lui semblait naturelle  Spandaw. L'aspect sinistre
d'une forteresse est en harmonie avec les tristes mditations de la
solitude; au lieu que dans sa nouvelle prison tout semblait dispos pour
une vie d'panchement potique ou de paisible intimit; et ce silence
ternel, cette absence de toute sympathie humaine en dtruisaient
l'harmonie comme un monstrueux contre-sens. On et dit de la dlicieuse
retraite de deux amants heureux ou d'une lgante famille, riant foyer
tout  coup ha et dlaiss  cause de quelque rupture douloureuse ou de
quelque soudaine catastrophe. Les nombreuses inscriptions qui la
dcoraient, et qui se trouvaient places dans tous les ornements, ne la
faisaient plus sourire comme d'emphatiques purilits. C'taient des
encouragements joints  des menaces, des loges conditionnels corrigs par
d'humiliantes accusations. Elle ne pouvait plus lever les yeux autour
d'elle sans dcouvrir quelque nouvelle sentence qu'elle n'avait pas encore
remarque, et qui semblait lui dfendre de respirer  l'aise dans ce
sanctuaire d'une justice souponneuse et vigilante. Son me s'tait
affaisse sur elle-mme aprs la crise de son vasion et celle de son
amour improvis pour _l'inconnu_. L'tat lthargique qu'on avait provoqu,
sans doute  dessein, chez elle, pour lui cacher la situation de son asile,
lui avait laiss une secrte langueur, jointe  l'irritabilit nerveuse
qui en est la consquence. Elle se sentit donc en peu de temps devenir 
la fois inquite et nonchalante, tour  tour effraye d'un rien et
indiffrente  tout.

Un soir, elle crut entendre les sons,  peine saisissables, d'un orchestre
dans le lointain. Elle monta sur la terrasse, et vit le chteau
resplendissant de lumires  travers le feuillage. Une musique de
symphonie, fire et vibrante, parvint distinctement jusqu' elle. Ce
contraste d'une fte et de son isolement l'mut plus qu'elle ne voulait se
l'avouer. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait chang une parole avec
des tres intelligents ou raisonnables! Pour la premire fois de sa vie,
elle se fit une ide merveilleuse d'une nuit de concert ou de bal, et,
comme Cendrillon, elle souhaita que quelque bonne fe l'enlevt dans les
airs et la fit entrer dans le palais enchant par une fentre, ft-ce pour
y rester invisible, et y jouir de la vue d'une runion d'tres humains
anims par le plaisir.

La lune n'tait pas encore leve. Malgr la puret du ciel, l'ombre tait
si paisse sous les arbres, que Consuelo pouvait bien s'y glisser sans
tre aperue, ft-elle entoure d'invisibles surveillants. Une violente
tentation vint s'emparer d'elle, et toutes les raisons spcieuses que la
curiosit nous suggre quand elle veut livrer un assaut  notre conscience,
se prsentrent en foule  son esprit. L'avait-on traite avec confiance,
en l'amenant endormie et  demi morte dans cette prison dore, mais
implacable? Avait-on le droit d'exiger d'elle une aveugle soumission,
lorsqu'on ne daignait mme pas la lui demander? D'ailleurs, ne voulait-on
pas la tenter et l'attirer par le simulacre d'une fte? Qui sait? tout
tait bizarre dans la conduite des Invisibles. Peut-tre, en essayant de
sortir de l'enclos, allait-elle trouver prcisment une porte ouverte, une
gondole sur le ruisseau qui entrait du parc dans son jardin par une arcade
pratique dans la muraille. Elle s'arrta  cette dernire supposition, la
plus gratuite de toutes, et descendit au jardin, rsolue de tenter
l'aventure. Mais elle n'eut pas fait cinquante pas qu'elle entendit dans
les airs un bruit assez semblable  celui que produirait un oiseau
gigantesque en s'levant vers les nues avec une rapidit fantastique. En
mme temps elle vit autour d'elle une grande lueur d'un bleu livide, qui
s'teignit au bout de quelques secondes, pour se reproduire presque
aussitt avec une dtonation assez forte. Consuelo comprit alors que ce
n'tait ni la foudre ni un mtore, mais le feu d'artifice qui commenait
au chteau. Ce divertissement de ses htes lui promettait un beau
spectacle du haut de la terrasse, et, comme un enfant qui cherche 
secouer l'ennui d'une longue pnitence, elle retourna  la hte vers le
pavillon.

Mais,  la clart de ces longs clairs factices, tantt rouges et tantt
bleus, qui embrasaient le jardin, elle vit par deux fois un grand homme
noir, debout et immobile  ct d'elle. Elle n'avait pas eu le temps de le
regarder, que la bombe lumineuse, retombant en pluie de feu, s'teignait
rapidement, et laissait tous les objets plongs dans une obscurit plus
profonde pour les yeux un instant blouis. Alors Consuelo, effraye,
courait dans un sens oppos  celui o le spectre lui tait apparu; mais,
au retour de la lueur sinistre, elle se retrouvait  deux pas de lui.  la
troisime fois, elle avait gagn le perron du pavillon; il tait devant
elle, lui barrant le passage. Saisie d'une terreur insurmontable, elle fit
un cri perant et chancela. Elle ft tombe  la renverse sur les degrs,
si le mystrieux visiteur ne l'et saisie dans ses bras. Mais  peine
eut-il effleur son front de ses lvres, qu'elle sentit et reconnut le
chevalier, _l'inconnu_, celui qu'elle aimait, et dont elle se savait
aime.




XXV.


La joie qu'elle prouva de le retrouver comme un ange de consolation dans
cette insupportable solitude fit taire tous les scrupules et toutes les
craintes qu'elle avait encore dans l'esprit un instant auparavant, en
songeant  lui sans esprance prochaine de le revoir. Elle rpondit  son
treinte avec passion; et, comme il tchait dj de se dgager de ses bras
pour ramasser son masque noir qui tait tomb, elle le retint en
s'criant: Ne me quittez pas, ne m'abandonnez pas! Sa voix tait
suppliante, ses caresses irrsistibles. L'inconnu se laissa tomber  ses
pieds, et, cachant son visage dans les plis de sa robe, qu'il couvrit de
baisers, il resta quelques instants comme partag entre le ravissement et
le dsespoir; puis, ramassant son masque et glissant une lettre dans la
main de Consuelo, il s'lana dans le pavillon, et disparut sans qu'elle
et pu apercevoir ses traits.

Elle le suivit, et,  la lueur d'une petite lampe d'albtre que Matteus
allumait chaque soir au fond de l'escalier, elle espra le retrouver; mais,
avant qu'elle et mont quelques marches, il tait devenu insaisissable.
Elle parcourut en vain tous les recoins du pavillon; elle n'aperut aucune
trace de lui, et, sans la lettre qu'elle tenait dans sa main tremblante,
elle et pu croire qu'elle avait rv.

Enfin elle se dcida  rentrer dans son boudoir, pour lire cette lettre
dont l'criture lui parut cette fois plutt contrefaite  dessein
qu'altre par la souffrance. Elle contenait  peu prs ce qui suit:

Je ne puis ni vous voir ni vous parler; mais il ne m'est pas dfendu de
vous crire. Me le permettrez-vous? Oserez-vous rpondre  l'_inconnu?_ Si
j'avais ce bonheur, je pourrais trouver vos lettres et placer les miennes,
durant votre sommeil, dans un livre que vous laisseriez le soir sur le
banc du jardin au bord de l'eau. Je vous aime avec passion, avec idoltrie,
avec garement. Je suis vaincu, ma force est brise; mon activit, mon
zle, mon enthousiasme pour l'oeuvre  laquelle je me suis vou, tout,
jusqu'au sentiment du devoir, est ananti en moi, si vous ne m'aimez pas.
Li  des devoirs tranges et terribles par mes serments, par le don et
l'abandon de ma volont, je flotte entre la pense de l'infamie et celle
du suicide; car je ne puis me persuader que vous m'aimiez rellement, et
qu' l'heure o nous sommes, la mfiance et la peur n'aient pas dj
effac votre amour involontaire pour moi. Pourrait-il en tre autrement?
Je ne suis pour vous qu'une ombre, le rve d'une nuit, l'illusion d'un
instant. Eh bien! pour me faire aimer de vous, je me sens prt, vingt fois
le jour,  sacrifier mon honneur,  trahir ma parole,  souiller ma
conscience d'un parjure. Si vous parveniez  fuir cette prison, je vous
suivrais au bout du monde, duss-je expier, par une vie de honte et de
remords, l'ivresse de vous voir, ne ft-ce qu'un jour, et de vous entendre
dire encore, ne ft-ce qu'une fois: Je vous aime. Et cependant, si vous
refusez de vous associer  l'oeuvre des Invisibles, si les serments qu'on
va sans doute exiger de vous bientt vous effraient et vous rpugnent, il
me sera dfendu de vous revoir jamais!... Mais je n'obirai pas, je ne
pourrai pas obir. Non! j'ai assez souffert, j'ai assez travaill, j'ai
assez servi la cause de l'humanit; si vous n'tes pas la rcompense de
mon labeur, j'y renonce; je me perds en retournant au monde,  ses lois et
 ses habitudes. Ma raison est trouble, vous le voyez. Oh! ayez, ayez
piti! Ne me dites pas que vous ne m'aimez plus. Je ne pourrais supporter
ce coup, je ne voudrais pas le croire, ou, si je le croyais, il faudrait
mourir.

Consuelo lut ce billet au milieu du bruit des fuses et des bombes du feu
d'artifice qui clatait dans les airs sans qu'elle l'entendt. Tout
entire  sa lecture, elle prouvait cependant, sans en avoir conscience,
la commotion lectrique que causent, surtout aux organisations
impressionnables, la dtonation de la poudre et en gnral tous les bruits
violents. Celui-l influe particulirement sur l'imagination, quand il
n'agit pas physiquement sur un corps dbile et maladif par des
tressaillements douloureux. Il exalte, au contraire, l'esprit et les sens
des gens braves et bien constitus. Il rveille mme chez quelques femmes
des instincts intrpides, des ides de combat, et comme de vagues regrets
de ne pas tre hommes. Enfin, s'il y a un accent bien marqu qui fait
trouver une sorte de jouissance quasi musicale dans la voix du torrent qui
se prcipite, dans le mugissement de la vague qui se brise, dans le
roulement de la foudre; cet accent de colre, de menace, de fiert, cette
voix de la force, pour ainsi dire, se retrouve dans le bondissement du
canon, dans le sifflement des boulets, et dans les mille dchirements de
l'air qui simulent le choc d'une bataille dans les feux d'artifice.
Consuelo en prouva peut-tre l'effet, tout en lisant la premire lettre
d'amour proprement dite, le premier _billet doux_ qu'elle et jamais reu.
Elle se sentit courageuse, brave, et quasi tmraire. Une sorte
d'enivrement lui fit trouver cette dclaration d'amour plus chaleureuse et
plus persuasive que toutes les paroles d'Albert, de mme qu'elle avait
trouv le baiser de l'inconnu plus suave et plus ardent que tous ceux
d'Anzoleto. Elle se mit donc  crire sans hsitation; et, tandis que les
botes fulminantes branlaient les chos du parc, que l'odeur du salptre
touffait le parfum des fleurs, et que les feux du Bengale illuminaient la
faade du pavillon sans qu'elle daignt s'en apercevoir, Consuelo rpondit:

Oui, je vous aime, je l'ai dit, je vous l'ai avou, et, duss-je m'en
repentir, duss-je en rougir mille fois, je ne pourrai jamais effacer du
livre bizarre et incomprhensible de ma destine cette page que j'y ai
crite moi-mme, et qui est entre vos mains! C'tait l'expression d'un
lan condamnable, insens peut-tre, mais profondment vrai et ardemment
senti. Fussiez-vous le dernier des hommes, je n'en aurais pas moins plac
en vous mon idal! Dussiez-vous m'avilir par une conduite mprisante et
cruelle, je n'en aurais pas moins prouv, au contact de votre coeur, une
ivresse que je n'avais jamais gote, et qui m'a paru aussi sainte que les
anges sont purs. Vous le voyez, je vous rpte ce que vous m'criviez en
rponse aux confidences que j'avais adresses  _Beppo_. Nous ne faisons
que nous rpter l'un  l'autre ce dont nous sommes, je le crois, vivement
pntrs et loyalement persuads tous les deux. Pourquoi et comment nous
tromperions-nous? Nous ne nous connaissons pas; nous ne nous connatrons
peut-tre jamais. trange fatalit! nous nous aimons pourtant, et nous ne
pouvons pas plus nous expliquer les causes premires de cet amour qu'en
prvoir les fins mystrieuses. Tenez, je m'abandonne  votre parole, 
votre honneur; je ne combats point le sentiment que vous m'inspirez. Ne me
laissez pas m'abuser moi-mme. Je ne vous demande au monde qu'une chose,
c'est de ne pas feindre de m'aimer, c'est de jamais me revoir si vous ne
m'aimez pas; c'est de m'abandonner  mon sort, quel qu'il soit, sans
craindre que je vous accuse ou que je vous maudisse pour cette rapide
illusion de bonheur que vous m'aurez donne. Il me semble que ce que je
vous demande l est si facile! Il est des instants o je suis effraye, je
vous le confesse, de l'aveugle confiance qui me pousse vers vous. Mais ds
que vous paraissez, ds que ma main est dans la vtre, ou quand je regarde
votre criture (votre criture qui est pourtant contrefaite et tourmente,
comme si vous ne vouliez pas que je puisse connatre de vous le moindre
indice extrieur et visible); enfin, quand j'entends seulement le bruit de
vos pas, toutes mes craintes s'vanouissent, et je ne puis pas me dfendre
de croire que vous tes mon meilleur ami sur la terre. Mais pourquoi vous
cacher ainsi? Quel effrayant secret couvrent donc votre masque et votre
silence? Vous ai-je vu ailleurs? Dois-je vous craindre et vous repousser
le jour o je saurai votre nom, o je verrai vos traits? Si vous m'tes
absolument inconnu, comme vous me l'avez crit, d'o vient que vous
obissez si aveuglment  la loi trange des Invisibles, lorsque vous
m'crivez pourtant aujourd'hui que vous tes prt  vous en affranchir
pour me suivre au bout du monde? Et si je l'exigeais, pour fuir avec vous,
que vous n'eussiez plus de secrets pour moi, teriez-vous ce masque? me
parleriez-vous? Pour arriver  vous connatre, il faut, dites-vous, que je
m'engage...  quoi? que je me lie par des serments aux Invisibles?... Mais
pour quelle oeuvre? Quoi! il faut que les yeux ferms, la conscience
muette, et l'esprit dans les tnbres, je _donne_ et j'_abandonne_ ma
volont, comme vous l'avez fait vous-mme du moins avec connaissance de
cause? Et pour me dcider  ces actes inous d'un dvouement aveugle, vous
ne ferez pas la plus lgre infraction aux rglements de votre ordre! Car,
je le vois bien, vous appartenez  un de ces ordres mystrieux qu'on
appelle ici _socits secrtes_, et qu'on dit tre nombreuses en
Allemagne. A moins que ce ne soit tout simplement un complot politique
contre... comme on me le disait  Berlin. Eh bien, quoi que ce soit, si on
me laisse la libert de refuser quand on m'aura instruite de ce qu'on
exige de moi, je m'engagerai par les plus terribles serments  ne jamais
rien rvler. Puis-je faire plus sans tre indigne de l'amour d'un homme
qui pousse le scrupule et la fidlit  son serment jusqu' ne pas vouloir
me faire entendre ce mot que j'ai prononc moi-mme, au mpris de la
prudence et de la pudeur imposes  mon sexe: Je vous aime!

Consuelo mit cette lettre dans un livre qu'elle alla dposer dans le
jardin au lieu indiqu; puis elle s'loigna  pas lents, et se tint
longtemps cache dans le feuillage, esprant voir arriver le chevalier, et
tremblant de laisser l cet aveu de ses plus intimes sentiments, qui
pouvait tomber dans des mains trangres. Cependant, comme les heures
s'coulaient sans que personne part, et qu'elle se souvenait de ces
paroles de la lettre de l'inconnu: J'irai prendre votre rponse durant
votre sommeil, elle jugea qu'elle devait se conformer en tout  ses avis,
et se retira dans son appartement o, aprs mille rveries agites, tour 
tour pnibles et dlicieuses, elle finit par s'endormir au bruit incertain
de la musique du bal qui recommenait, des fanfares qui sonnrent durant
le souper, et du roulement lointain des voitures qui annona, au lever de
l'aube, le dpart des nombreux htes de la rsidence.

A neuf heures prcises, la recluse entra dans la salle o elle prenait ses
repas, qu'elle y trouvait toujours servis avec une exactitude scrupuleuse
et une recherche digne du local. Matteus se tenait debout derrire sa
chaise, dans l'attitude respectueusement flegmatique qui lui tait
habituelle. Consuelo venait de descendre au jardin. Le chevalier tait
venu prendre sa lettre, car elle n'tait plus dans le livre. Mais Consuelo
avait espr trouver une nouvelle lettre de lui, et elle l'accusait dj
de mettre de la tideur dans leur correspondance. Elle se sentait inquite,
excite, et un peu pousse  bout par l'immobilit de la vie qu'on
semblait s'obstiner  lui faire. Elle se dcida donc  s'agiter au hasard
pour voir si elle ne hterait pas le cours des vnements lentement
prpars autour d'elle. Prcisment ce jour-l, pour la premire fois,
Matteus tait sombre et taciturne.

Matre Matteus, dit-elle avec une gaiet force, je vois  travers votre
masque que vous avez les yeux battus et le teint fatigu; vous n'avez
gure dormi cette nuit.

--Madame me fait trop d'honneur de vouloir bien me railler, rpondit
Matteus avec un peu d'aigreur; mais comme Madame a le bonheur de vivre le
visage dcouvert, je suis plus  porte de voir qu'elle m'attribue la
fatigue et l'insomnie dont elle a souffert elle-mme cette nuit.

--Vos miroirs parlants m'ont dit cela avant vous, monsieur Matteus: je
sais que je suis fort enlaidie, et je pense que je le serai bientt
davantage si l'ennui s'obstine  me consumer.

--Madame s'ennuie? reprit Matteus du ton dont il et dit madame a sonn?

--Oui, Matteus, je m'ennuie normment, et je commence  ne pouvoir plus
supporter cette rclusion. Comme on ne m'a fait ni l'honneur d'une visite,
ni celui d'une lettre, je prsume qu'on m'a oublie ici; et puisque vous
tes la seule personne qui veuille bien n'en pas faire autant, je crois
qu'il m'est permis de vous dire que je commence  trouver ma situation
embarrassante et bizarre.

--Je ne peux pas me permettre de juger la situation de Madame, rpondit
Matteus; mais il me semblait que Madame avait reu, il n'y a pas longtemps,
une visite et une lettre?

--Qui vous a dit pareille chose, matre Matteus? s'cria Consuelo en
rougissant.

--Je le dirais, rpondit-il d'un ton ironiquement patelin, si je ne
craignais d'offenser Madame, et de l'ennuyer en me permettant de causer
avec elle.

--Si vous tiez mon domestique, matre Matteus, j'ignore quels airs de
grandeur je pourrais prendre avec vous; mais comme jusqu' prsent je n'ai
gure eu d'autre serviteur que moi-mme, et que, d'ailleurs, vous me
paraissez tre ici mon gardien encore plus que mon majordome, je vous
engage  causer si cela vous plat, autant que les autres jours. Vous avez
trop d'esprit ce matin pour m'ennuyer.

--C'est que Madame s'ennuie trop elle-mme pour tre difficile en ce
moment. Je dirai donc  Madame qu'il y a eu cette nuit grande fte au
Chteau.

--Je le sais, j'ai entendu le feu d'artifice et la musique.

--Alors, une personne qui est fort surveille ici depuis l'arrive de
Madame, a cru pouvoir profiter du dsordre et du bruit pour s'introduire
dans le parc rserv, au mpris de la dfense la plus svre. Il en est
rsult un vnement fcheux... Mais je crains de causer quelque chagrin
 Madame en le lui apprenant.

--Je crois maintenant le chagrin prfrable  l'ennui et  l'inquitude.
Dites donc vite, monsieur Matteus?

--Eh bien! madame, j'ai vu conduire en prison, ce matin, le plus aimable,
le plus jeune, le plus beau, le plus brave, le plus gnreux, le plus
spirituel, le plus grand de tous mes matres, le chevalier de Liverani.

--Liverani? Qui s'appelle Liverani? s'cria Consuelo, vivement mue. En
prison, le chevalier? Dites-moi!... Oh! mon Dieu! quel est ce chevalier,
quel est ce Liverani?

--Je l'ai assez dsign  Madame. J'ignore si elle le connat peu ou
beaucoup; mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a t conduit  la
grosse tour pour avoir parl et crit  Madame, et pour n'avoir pas voulu
faire connatre  Son Altesse la rponse que Madame lui a faite.

--La grosse tour... Son Altesse... tout ce que vous me dites l est-il
srieux, Matteus? Suis-je ici sous la dpendance d'un Prince souverain qui
me traite en prisonnire d'Etat, et qui chtie ses sujets, pour peu qu'ils
me tmoignent quelque intrt et quelque piti? Ou bien suis-je mystifie
par quelque riche seigneur  ides bizarres, qui essaie de m'effrayer afin
d'prouver ma reconnaissance pour les services rendus?

--Il ne m'est point dfendu de dire  Madame qu'elle est en mme temps
chez un prince fort riche, chez un homme d'esprit grand philosophe...

--Et chez le chef suprme du conseil des Invisibles? ajouta Consuelo.

--J'ignore ce que Madame entend par l, rpondit Matteus avec la plus
complte indiffrence. Dans la liste des titres et dignits de Son Altesse,
je n'ai jamais entendu mentionner cette qualit.

--Mais ne me sera-t-il pas permis de voir ce prince, de me jeter  ses
pieds, de lui demander la libert de ce chevalier Liverani, qui est
innocent de toute indiscrtion, j'en puis faire le serment?

--Je n'en sais rien, et je crois que ce sera au moins trs-difficile 
obtenir. Cependant j'ai accs tous les soirs auprs de Son Altesse,
pendant quelques instants, pour lui rendre compte de la sant et des
occupations de Madame; et si Madame crivait, peut-tre russirais-je 
faire lire le billet sans qu'il passt par les mains des secrtaires.

--Cher monsieur Matteus, vous tes la bont mme, et je suis sre que vous
devez avoir la confiance du prince. Oui, certainement, j'crirai, puisque
vous tes assez gnreux pour vous intresser au chevalier.

--Il est vrai que je m'y intresse plus qu' tout autre. Il m'a sauv la
vie, au risque de la sienne, dans un incendie. Il m'a soign et guri de
mes brlures. Il a remplac les effets que j'avais perdus. Il a pass des
nuits  me veiller, comme s'il et t mon serviteur et moi son matre. Il
a arrach au vice une nice que j'avais, et il en a fait, par ses bonnes
paroles et ses gnreux secours, une honnte femme. Que de bien n'a-t-il
pas fait dans toute cette contre et dans toute l'Europe,  ce qu'on
assure! C'est le jeune homme le plus parfait qui existe, et Son Altesse
l'aime comme son propre fils.

--Et pourtant Son Altesse l'envoie en prison pour une faute lgre?

--Oh! Madame ignore qu'il n'y a point de faute lgre aux yeux de Son
Altesse, en fait d'indiscrtion.

--C'est donc un prince bien absolu?

--Admirablement juste, mais terriblement svre.

--Et comment puis-je tre pour quelque chose dans les proccupations de
son esprit et dans les dcisions de son conseil?

--Cela, je l'ignore, comme Madame peut bien le penser. Beaucoup de secrets
s'agitent en tout temps dans ce chteau, surtout lorsque le prince y vient
passer quelques semaines, ce qui n'arrive pas souvent. Un pauvre serviteur
tel que moi qui se permettrait de vouloir les approfondir n'y serait pas
souffert longtemps; et comme je suis le doyen des personnes attaches  la
maison, Madame doit comprendre que je ne suis ni curieux ni bavard;
autrement...

--J'entends, monsieur Matteus. Mais sera-ce une indiscrtion de vous
demander si la prison que subit le chevalier est rigoureuse?

--Elle doit l'tre, Madame. Quoique je ne sache rien de ce qui se passe
dans la tour et dans les souterrains, j'y ai vu entrer plus de gens que je
n'en ai vu sortir. J'ignore s'il y a des issues dans la fort: pour moi,
je n'en connais pas dans le parc.

--Vous me faites trembler, Matteus. Serait-il possible que j'eusse attir
sur la tte de ce digne jeune homme des malheurs srieux? Dites-moi, le
prince est-il d'un caractre violent ou froid? Ses arrts sont-ils dicts
par une indignation passagre ou par un mcontentement rflchi et
durable?

--Ce sont l des dtails dans lesquels il ne me convient pas d'entrer,
rpondit froidement Matteus.

--Eh bien, parlez-moi du chevalier, au moins. Est-il homme  demander et 
obtenir grce, ou  se renfermer dans un silence hautain?

--Il est tendre et doux, plein de respect et de soumission pour son
Altesse. Mais si Madame lui a confi quelque secret, elle peut tre
tranquille: il se laisserait torturer plutt que de livrer le secret d'un
autre, ft-ce  l'oreille d'un confesseur.

--Eh bien, je le rvlerai moi-mme  son Altesse, ce secret qu'elle juge
assez important pour allumer sa colre contre un infortun. Oh! mon bon
Matteus, ne pouvez-vous porter ma lettre tout de suite?

--Impossible avant la nuit, Madame.

--C'est gal, je vais crire maintenant; une occasion imprvue peut se
prsenter.

Consuelo rentra dans son cabinet, et crivit pour demander au prince
anonyme une entrevue dans laquelle elle s'engageait  rpondre sincrement
 toutes les questions qu'il daignerait lui adresser.

A minuit, Matteus lui rapporta cette rponse cachete:

Si c'est au prince que vous voulez parler, votre demande est insense.
Vous ne le verrez, vous ne le connatrez jamais; vous ne saurez jamais son
nom.--Si c'est devant le conseil des Invisibles que tu veux comparatre,
tu seras entendue; mais rflchis aux consquences de ta rsolution: elle
dcidera de ta vie et de celle d'un autre.




XXVI.


Il fallut encore patienter vingt-quatre heures aprs cette lettre reue.
Matteus dclarait qu'il aimerait mieux se couper une main que de demander
 voir le prince aprs minuit. Au djeuner du lendemain, il se montra
encore un peu plus expansif que la veille, et Consuelo crut remarquer que
l'emprisonnement du chevalier l'avait aigri contre le prince, au point de
lui donner une assez vive dmangeaison d'tre indiscret pour la premire
fois de sa vie. Cependant, lorsqu'elle l'eut fait causer pendant plus
d'une heure, elle remarqua qu'elle n'tait pas plus avance qu'auparavant.
Soit qu'il et jou la simplicit pour tudier les penses et les
sentiments de Consuelo, soit qu'il ne st rien relativement  l'existence
des Invisibles et  la part que son matre prenait  leurs actes, il se
trouva que Consuelo flottait dans une confusion trange de notions
contradictoires. Sur tout ce qui touchait  la position sociale du prince,
Matteus s'tait retranch dans l'impossibilit de manquer au silence
rigoureux qu'on lui avait impos. Il haussait, il est vrai, les paules,
en parlant de cette bizarre injonction. Il avouait qu'il ne comprenait pas
la ncessit de porter un masque pour communiquer avec les personnes qui
s'taient succd  des intervalles plus ou moins rapprochs, et pour des
retraites plus ou moins longues, dans le pavillon. Il ne _pouvait
s'empcher de dire_ que son matre avait des caprices inexplicables, et se
livrait  des travaux incomprhensibles; mais toute curiosit, de mme que
toute indiscrtion, tait paralyse chez lui par la crainte de chtiments
terribles, sur la nature desquels il ne s'expliquait pas. En somme,
Consuelo n'apprit rien, sinon qu'il se passait des choses singulires au
chteau, que l'on n'y dormait gure la nuit, que tous les domestiques y
avaient vu des esprits, que Matteus lui-mme, qui se dclarait hardi et
sans prjugs, avait rencontr souvent l'hiver, dans le parc,  des
poques o le prince tait absent et le chteau dsert, des figures qui
l'avaient fait frmir, qui taient entres l sans qu'il st comment et
qui en taient sorties de mme. Tout cela ne jetait pas une grande clart
sur la situation de Consuelo. Il lui fallut se rsigner  attendre le soir
pour envoyer cette nouvelle ptition:

Quoi qu'il en puisse rsulter pour moi, je demande instamment et
humblement  comparatre devant le tribunal des Invisibles.

La journe lui sembla d'une longueur mortelle; elle s'effora de matriser
son impatience et ses inquitudes en chantant tout ce qu'elle avait
compos en prison sur les douleurs et les ennuis de la solitude, et elle
termina cette rptition  l'entre de la nuit, par le sublime air
d'Almirena dans le _Rinaldo_ de Haendel:

            Lascia ch'io pianga
            La dura sorte
            E ch'ia sospiri
            La libert

A peine l'eut-elle fini, qu'un violon d'une vibration extraordinaire
rpta au dehors la phrase admirable qu'elle venait de dire, avec une
expression aussi douloureuse et aussi profonde que la sienne propre.
Consuelo courut  la fentre, mais elle ne vit personne, et la phrase se
perdit dans l'loignement. Il lui sembla que cet instrument et ce jeu
remarquables ne pouvaient appartenir qu'au comte Albert; mais elle chassa
bientt cette pense, comme rentrant dans la srie d'illusions pnibles et
dangereuses dont elle avait dj tant souffert. Elle n'avait jamais
entendu Albert jouer aucune phrase de musique moderne, et il n'y avait
qu'un esprit frapp qui put s'obstiner  voquer un spectre chaque fois
que le son d'un violon se faisait entendre. Nanmoins cette motion
troubla Consuelo, et la jeta dans de si tristes et si profondes rveries,
qu'elle s'aperut seulement  neuf heures du soir que Matteus ne lui avait
apport ni  dner ni  souper, et qu'elle tait  jeun depuis le matin.
Cette circonstance lui fit craindre que, comme le chevalier, Matteus n'et
t victime de l'intrt qu'il lui avait marqu. Sans doute, les murs
avaient des yeux et des oreilles. Matteus lui avait peut-tre trop parl;
il avait murmur un peu contre la disparition de Liverani: c'en tait
assez probablement pour qu'on lui fit partager son sort.

Ces nouvelles anxits empchrent Consuelo de sentir le malaise de la
faim. Cependant la soire s'avanait, Matteus ne paraissait pas; elle se
risqua  sonner. Personne ne vint. Elle prouvait une grande faiblesse, et
surtout une grande consternation. Appuye sur le bord de sa croise, la
tte dans ses mains, elle repassait dans son cerveau, dj un peu troubl
par les souffrances de l'inanition, les incidents bizarres de sa vie, et
se demandait si c'tait le souvenir de la ralit ou celui d'un long rve,
lorsqu'une main froide comme le marbre s'appuya sur sa tte, et une voix
basse et profonde pronona ces mots:

Ta demande est accueillie, suis-moi.

Consuelo, qui n'avait pas encore song  clairer son appartement, mais
qui avait, jusque-l, nettement distingu les objets dans le crpuscule,
essaya de regarder celui qui lui parlait ainsi. Elle se trouvait tout 
coup dans d'aussi paisses tnbres que si l'atmosphre tait devenue
compacte, et le ciel toil une vote de plomb. Elle porta la main  son
front priv d'air, et reconnut un capuchon  la fois lger et impntrable
comme celui que Cagliostro lui avait jet une fois sur la tte sans
qu'elle le sentit. Entrane par une main invisible, elle descendit
l'escalier du pavillon; mais elle ne tarda pas  s'apercevoir qu'il avait
plus de degrs qu'elle ne lui en connaissait, et qu'il s'enfonait dans
des caves o elle marcha pendant prs d'une demi-heure. La fatigue, la
faim, l'motion et une chaleur accablante ralentissait de plus en plus ses
pas, et,  chaque instant prte  dfaillir, elle fut tente de demander
grce. Mais une certaine fiert, qui lui faisait craindre de paratre
reculer devant sa rsolution, l'engagea  lutter courageusement. Elle
arriva enfin au terme du voyage, et on la fit asseoir. Elle entendit en ce
moment un timbre lugubre, comme celui du tam-tam, frapper minuit lentement,
et au douzime coup le capuchon fut enlev de son front baign de sueur.

Elle fut blouie d'abord de l'clat des lumires qui, toutes rassembles
sur un mme point vis--vis d'elle, dessinaient une large croix
flamboyante sur la muraille, lorsque ses yeux purent supporter cette
transition, elle vit qu'elle tait dans une vaste salle d'un style
gothique, dont la vote, divise en arceaux surbaisss, ressemblait 
celle d'un cachot profond ou d'une chapelle souterraine. Au fond de cette
pice, dont l'aspect et le luminaire taient vraiment sinistres, elle
distingua sept personnages envelopps de manteaux rouges, et la face
couverte de masques d'un blanc livide, qui les faisaient ressembler  des
cadavres. Ils taient assis derrire une longue table de marbre noir. En
avant de la table et sur un gradin plus bas, un huitime spectre, vtu de
noir et masqu de blanc, tait galement assis. De chaque ct des
murailles latrales, une vingtaine d'hommes  manteaux et  masques noirs
taient rangs dans un profond silence. Consuelo se retourna, et vit
derrire elle d'autres fantmes noirs. A chaque porte, il y en avait deux
debout, une large pe brillante  la main.

En d'autres circonstances, Consuelo se ft peut-tre dit que ce crmonial
lugubre n'tait qu'un jeu, une de ces preuves dont elle avait entendu
parler  Berlin  propos des loges de francs-maons. Mais outre que les
francs-maons ne s'rigeaient pas en tribunal, et ne s'attribuaient pas le
droit de faire comparatre dans leurs assembles secrtes des personnes
non inities, elle tait dispose, par tout ce qui avait prcd cette
scne,  la trouver srieuse, effrayante mme. Elle s'aperut qu'elle
tremblait visiblement, et sans les cinq minutes d'un profond silence o se
tint l'assemble, elle n'et pas eu la force de se remettre et de se
prparer  rpondre.

Enfin, le huitime juge se leva et fit signe aux deux introducteurs, qui
se tenaient, l'pe  la main,  la droite et  la gauche de Consuelo, de
l'amener jusqu'au pied du tribunal, o elle resta debout, dans une
attitude de calme et de courage un peu affects.

Qui tes-vous, et que demandez-vous? dit l'homme noir sans se lever.

Consuelo demeura quelques instants interdite; enfin elle prit courage et
rpondit:

Je suis Consuelo, cantatrice de profession, dite la Zingarella et la
Porporina.

--N'as-tu point d'autre nom? reprit l'interrogateur.

Consuelo hsita, puis elle dit:

J'en pourrais revendiquer un autre; mais je me suis engage sur l'honneur
 ne jamais le faire.

--Espres-tu donc cacher quelque chose  ce tribunal? Te crois-tu devant
des juges vulgaires, lus pour juger de vulgaires intrts, au nom d'une
loi grossire et aveugle? Que viens-tu faire ici, si tu prtends nous
abuser par de vaines dfaites? Nomme-toi, fais-toi connatre pour ce que
tu es, ou retire-toi.

--Vous qui savez qui je suis, vous savez sans doute galement que mon
silence est un devoir, et vous m'encouragerez  y persister.

Un des manteaux rouges se pencha, fit signe  un des manteaux noirs, et en
un instant tous les manteaux noirs sortirent de la salle,  l'exception de
l'examinateur, qui resta  sa place et reprit la parole en ces termes:

Comtesse de Rudolstadt, maintenant que l'examen devient secret, et que
vous tes seule en prsence de vos juges, nierez-vous que vous soyez
lgitimement marie au comte Albert Podiebrad, dit de Rudolstadt par les
prtentions de sa famille?

--Avant de rpondre  cette question, dit Consuelo avec fermet, je
demande  savoir quelle autorit dispose ici de moi, et quelle loi
m'oblige  la reconnatre.

--Quelle loi prtendrais-tu donc invoquer? Est-ce une loi divine ou
humaine? La loi sociale te place encore sous la dpendance absolue de
Frdric II, roi de Prusse, lecteur de Brandebourg, sur les terres duquel
nous t'avons enleve pour te soustraire  une captivit indfinie, et 
des dangers plus affreux encore, tu le sais!

--Je sais, dit Consuelo en flchissant le genou, qu'une reconnaissance
ternelle me lie  vous. Je ne prtends donc invoquer que la loi divine,
et je vous prie de me dfinir celle de la reconnaissance. Me
commande-t-elle de vous bnir et de me dvouer  vous du fond de mon
coeur? je l'accepte: mais si elle me prescrit de manquer, pour vous
complaire, aux arrts de ma conscience, ne dois-je pas la rcuser? Jugez
vous-mmes.

--Puisses-tu penser et agir dans le monde comme tu parles! Mais les
circonstances qui te placent ici dans notre dpendance chappent  tous
les raisonnements ordinaires. Nous sommes au-dessus de toute loi humaine,
tu as pu le reconnatre  notre puissance. Nous sommes galement en dehors
de toute considration humaine: prjugs de fortune, de rang et de
naissance, scrupules et dlicatesse de position, crainte de l'opinion,
respect mme des engagements contracts avec les ides et les personnes du
monde, rien de tout cela n'a de sens pour nous, ni de valeur  nos yeux,
alors que runis loin de l'oeil des hommes, et arms du glaive de la
justice de Dieu, nous pesons dans le creux de notre main les hochets de
votre frivole et craintive existence. Explique-toi donc sans dtour devant
nous qui sommes les appuis, la famille et la loi vivante de tout tre
libre. Nous ne t'couterons pas, que nous ne sachions en quelle qualit tu
comparais ici. Est-ce la Zingarella Consuelo, est-ce la comtesse de
Rudolstadt qui nous invoque?

--La comtesse de Rudolstadt, ayant renonc  tous ses droits dans la
socit, n'en a aucun  rclamer ici. La Zingarella Consuelo...

--Arrte, et pse les paroles que tu viens de dire. Si ton poux tait
vivant, aurais-tu le droit de lui retirer ta foi, d'abjurer son nom, de
repousser sa fortune, en un mot, de redevenir la Zingarella Consuelo, pour
mnager l'orgueil puril et insens de sa famille et de sa caste?

--Non sans doute.

--Et penses-tu donc que la mort ait rompu  jamais vos liens? ne dois-tu 
la mmoire d'Albert ni respect, ni amour, ni fidlit?

Consuelo rougit et se troubla, puis elle redevint ple. L'ide qu'on
allait, comme Cagliostro et le comte de Saint-Germain, lui parler de la
rsurrection possible d'Albert, et mme lui en montrer le fantme, la
remplit d'une telle frayeur, qu'elle ne put rpondre.

pouse d'Albert Podiebrad, reprit l'examinateur, ton silence t'accuse.
Albert est mort tout entier pour toi, et ton mariage n'est  tes yeux
qu'un incident de ta vie aventureuse, sans aucune consquence, sans aucune
obligation pour l'avenir. Zingara, tu peux te retirer. Nous ne nous sommes
intresss  ton sort qu'en raison de tes liens avec le plus excellent des
hommes. Tu n'tais pas digne de notre amour, car tu ne fus pas digne du
sien. Nous ne regrettons pas la libert que nous t'avons rendue; toute
rparation des maux qu'inflige le despotisme est un devoir et une
jouissance pour nous. Mais notre protection n'ira pas plus loin. Ds
demain tu quitteras cet asile que nous t'avions donn avec l'esprance que
tu en sortirais purifie et sanctifie: tu retourneras au monde:  la
chimre de la gloire,  l'enivrement des folles passions. Que Dieu ait
piti de toi! nous t'abandonnons sans retour.

Consuelo resta quelques moments atterre sous cet arrt. Quelques jours
plus tt, elle ne l'et pas accept sans appel; mais le mot de _folles
passions_ qui venait d'tre prononc lui remettait sous les yeux,  cette
heure, l'amour insens qu'elle avait conu pour _l'inconnu_, et qu'elle
avait accueilli dans son coeur presque sans examen et sans combat.

Elle tait humilie  ses propres yeux, et la sentence des Invisibles lui
paraissait mrite jusqu' un certain point. L'austrit de leur langage
lui inspirait un respect ml de terreur, et elle ne songeait plus  se
rvolter contre le droit qu'ils s'attribuaient de la juger et de la
condamner, comme un tre relevant de leur autorit. Il est rare que,
quelle que soit notre fiert naturelle, ou l'irrprochabilit de notre vie,
nous ne subissions pas l'ascendant d'une parole grave qui nous accuse au
dpourvu, et qu'au lieu de discuter avec elle, nous ne fassions pas un
retour sur nous-mmes pour voir avant tout si nous ne mritons pas ce
blme. Consuelo ne se sentait pas  l'abri de tout reproche, et l'appareil
dploy autour d'elle rendait sa position singulirement pnible.
Cependant, elle se rappela promptement qu'elle n'avait pas demand 
comparatre devant ce tribunal sans s'tre prpare et rsigne  sa
rigueur. Elle y tait venue, rsolue  subir des admonestations, un
chtiment quelconque, s'il le fallait, pourvu que le chevalier ft
disculp ou pardonn. Mettant donc de ct tout amour-propre, elle accepta
les reproches sans amertume, et mdita quelques instants sa rponse.

Il est possible que je mrite cette dure maldiction, dit-elle enfin; je
suis loin d'tre contente de moi. Mais en venant ici je me suis fait des
Invisibles une ide que je veux vous dire. Le peu que j'ai appris de vous
par la rumeur populaire, et le bienfait de la libert que je tiens de vous,
m'ont fait penser que vous tiez des hommes aussi parfaits dans la vertu
que puissants dans la socit. Si vous tes tels que je me plais  le
croire, d'o vient que vous me repoussez si brusquement, sans m'avoir
indiqu la route  suivre pour sortir de l'erreur et pour devenir digne de
votre protection? Je sais qu' cause d'Albert de Rudolstadt, le plus
excellent des hommes, comme vous l'avez bien nomm, sa veuve mritait
quelque intrt; mais ne fuss-je pas la femme d'Albert, ou bien euss-je
t en tout temps indigne de l'tre, la Zingara Consuelo, la fille sans
nom, sans famille et sans patrie, n'a-t-elle pas encore des droits  votre
sollicitude paternelle? Supposez que je sois une grande pcheresse;
n'tes-vous pas comme le royaume des cieux o la conversion d'un maudit
apporte plus de joie que la persvrance de cent lus? Enfin, si la loi
qui vous rassemble et qui vous inspire est une loi divine, vous y manquez
en me repoussant. Vous aviez entrepris, dites-vous, de me purifier et de
me sanctifier. Essayez d'lever mon me  la hauteur de la vtre. Je suis
ignorante, et non rebelle. Prouvez-moi que vous tes saints, en vous
montrant patients et misricordieux, et je vous accepterai pour mes
matres et mes modles.

Il y eut un moment de silence. L'examinateur se retourna vers les juges,
et ils parurent se consulter. Enfin l'un d'eux prit la parole et dit:

Consuelo, tu t'es prsente ici avec orgueil; pourquoi ne veux-tu pas te
retirer de mme? Nous avions le droit de te blmer, puisque tu venais nous
interroger. Nous n'avons pas celui d'enchaner ta conscience et de nous
emparer de ta vie, si tu ne nous abandonnes volontairement et librement
l'une et l'autre. Pouvons-nous te demander ce sacrifice? Tu ne nous
connais pas. Ce tribunal dont tu invoques la saintet est peut-tre le
plus pervers ou tout au moins le plus audacieux qui ait jamais agi dans
les tnbres contre les principes qui rgissent le monde: qu'en sais-tu?
Et si nous avions  te rvler la science profonde d'une vertu toute
nouvelle, aurais-tu le courage de te vouer  une tude si longue et si
ardue, avant d'en savoir le but? Nous-mmes pourrions-nous prendre
confiance dans la foi persvrante d'un nophyte aussi mal prpar que
toi? Nous aurions peut-tre des secrets importants  te confier, et nous
n'en chercherions la garantie que dans tes instincts gnreux; nous les
connaissons assez pour croire  ta discrtion: mais ce n'est pas de
confidents discrets que nous avons besoin; nous n'en manquons pas. Nous
avons besoin, pour faire avancer la loi de Dieu, de disciples fervents,
libres de tous prjugs, de tout gosme, de toutes passions frivoles, de
toutes habitudes mondaines. Descends en toi-mme; peux-tu nous faire tous
ces sacrifices? Peux-tu modeler tes actions et calquer ta vie sur les
instincts que tu ressens, et sur les principes que nous te donnerions pour
les dvelopper? Femme, artiste, enfant, oserais-tu rpondre que tu peux
t'associer  des hommes graves pour travailler  l'oeuvre des sicles?

--Tout ce que vous dites est bien srieux, en effet, rpondit Consuelo, et
je le comprends  peine. Voulez-vous me donner le temps d'y rflchir? Ne
me chassez pas de votre sein sans avoir interrog mon coeur. J'ignore s'il
est digne des lumires que vous y pouvez rpandre. Mais quelle me sincre
est indigne de la vrit? En quoi puis-je vous tre utile? Je m'effraie de
mon impuissance. Femme et artiste, c'est--dire enfant! mais pour me
protger comme vous l'avez fait, il faut que vous ayez pressenti en moi
quelque chose... Et moi, quelque chose me dit que je ne dois pas vous
quitter sans avoir essay de vous prouver ma reconnaissance. Ne me
bannissez donc pas: essayez de m'instruire.

--Nous t'accordons encore huit jours pour faire tes rflexions, reprit le
juge en robe rouge qui avait dj parl; mais tu dois auparavant t'engager
sur l'honneur  ne pas faire la moindre tentative pour savoir o tu es, et
quelles sont les personnes que tu vois ici. Tu dois t'engager galement 
ne pas franchir l'enceinte rserve  tes promenades, quand mme tu
verrais les portes ouvertes et les spectres de tes plus chers amis te
faire signe. Tu dois n'adresser aucune question aux gens qui te servent,
ni  quiconque pourrait pntrer clandestinement chez toi.

--Cela n'arrivera jamais, rpondit vivement Consuelo; je m'engage, si vous
le voulez,  ne jamais recevoir personne sans votre autorisation, et en
revanche je vous demande humblement la grce...

--Tu n'as point de grce  nous demander, point de conditions  proposer.
Tous les besoins de ton me et de ton corps ont t prvus pour le temps
que tu avais  passer ici. Si tu regrettes quelque parent, quelque ami,
quelque serviteur, tu es libre de partir. La solitude ou une socit
rgle comme nous l'entendons sera ton partage chez nous.

--Je ne demande rien pour moi-mme; mais on m'a dit qu'un de vos amis, un
de vos disciples ou de vos serviteurs (car j'ignore le rang qu'il occupe
parmi vous) subissait  cause de moi un chtiment svre. Me voici prte 
m'accuser des torts qu'on lui impute, et c'est pour cela que j'ai demand
 comparatre devant vous.

--Est-ce une confession sincre et dtaille que tu offres de nous faire?

--S'il le faut pour qu'il soit absous... quoique ce soit, pour une femme,
une trange torture morale que de se confesser hautement devant huit
hommes...

--pargne-toi cette humiliation. Nous n'aurions aucune garantie de ta
sincrit, et d'ailleurs nous n'avions encore tout  l'heure aucun droit
sur toi. Ce que tu as dit, ce que tu as pens il y a une heure, rentre
pour nous dans ton pass. Mais songe qu' partir de cet instant nous
sommes les matres de sonder les plus secrets replis de ton me. C'est 
toi de garder cette me assez pure pour tre toujours prte  nous la
dvoiler sans souffrante et sans honte.

--Votre gnrosit est dlicate et paternelle. Mais il ne s'agit pas de
moi seule ici. Un autre expie mes torts. Ne dois-je pas le justifier?

--Ce soin ne te regarde pas. S'il est un coupable parmi nous, il se
disculpera lui-mme, non par de vaines dfaites et de tmraires
allgations, mais par des actes de courage, de dvouement et de vertu. Si
son me a chancel, nous la relverons et nous l'aiderons  se vaincre. Tu
parles de chtiment rigoureux; nous n'infligeons que des chtiments
moraux. Cet homme, quel qu'il soit, est notre gal, notre frre; il n'y a
chez nous ni matres, ni serviteurs, ni sujets, ni princes: de faux
rapports t'ont sans doute abuse. Va en paix et ne pche point.

 ce dernier mot, l'examinateur agita une sonnette; les deux hommes noirs
masqus et arms rentrrent, et, replaant le capuchon sur la tte de
Consuelo, ils la reconduisirent au pavillon par les mmes dtours
souterrains qu'elle avait suivis pour s'en loigner.




XXVII.


La Porporina n'ayant plus sujet, d'aprs le langage bienveillant et
paternel des Invisibles, d'tre srieusement inquite du chevalier, et
jugeant que Matteus n'avait pas vu trs-clair dans cette affaire, prouva
en quittant ce mystrieux conciliabule, un grand soulagement d'esprit.
Tout ce qu'on venait de lui dire flottait dans son imagination comme des
rayons derrire un nuage; et l'inquitude ni l'effort de la volont ne la
soutenant plus, elle prouva bientt en marchant une fatigue
insurmontable. La faim se fit sentir assez cruellement, le capuchon gomm
l'touffait. Elle s'arrta plusieurs fois, fut force d'accepter les bras
de ses guides pour continuer sa route, et, en arrivant dans sa chambre,
elle tomba en faiblesse. Peu d'instants aprs, elle se sentit ranime par
un flacon qui lui fut prsent, et par l'air bienfaisant qui circulait
dans l'appartement. Alors elle remarqua que les hommes qui l'avaient
ramene sortaient  la hte, tandis que Matteus s'empressait de servir un
souper des plus apptissants, et que le petit docteur masqu, qui l'avait
mise en lthargie pour l'amener  cette rsidence, lui ttait le pouls et
lui prodiguait ses soins. Elle le reconnaissait facilement  sa perruque,
et  sa voix qu'elle avait entendue quelque part, sans pouvoir dire en
quelle circonstance.

Cher docteur, lui dit-elle en souriant, je crois que la meilleure
prescription sera de me faire souper bien vite. Je n'ai pas d'autre mal
que la faim; mais je vous supplie de m'pargner cette fois le caf que
vous faites si bien. Je crois que je ne serais plus de force  le
supporter.

--Le caf prpar par moi, rpondit le docteur, est un calmant
recommandable. Mais soyez tranquille, madame la comtesse: mon ordonnance
ne porte rien de semblable. Aujourd'hui voulez-vous vous fier  moi et me
permettre de souper avec vous? La volont de Son Altesse est que je ne
vous quitte pas avant que vous soyez compltement rtablie, et je pense
que, dans une demi-heure, la rfection aura chass cette faiblesse
entirement.

--Si tel est le bon plaisir de Son Altesse et le vtre, monsieur le
docteur, ce sera le mien aussi d'avoir l'honneur de votre compagnie pour
souper, dit Consuelo en laissant rouler son fauteuil par Matteus auprs de
la table.

--Ma compagnie ne vous sera pas inutile, reprit le docteur, en commenant
 dmolir un superbe pt de faisans, et  dcouper ces volatiles avec la
dextrit d'un praticien consomm. Sans moi, vous vous laisseriez aller 
la voracit insurmontable qu'on prouve aprs un long jeune, et vous
pourriez vous en mal trouver. Moi qui ne crains pas un pareil inconvnient,
j'aurai soin de vous compter les morceaux, tout en les mettant doubles
sur mon assiette.

La voix de ce docteur gastronome occupait Consuelo malgr elle. Mais sa
surprise fut grande lorsque, dtachant lestement son masque, il le posa
sur la table en disant:

Au diable cette purilit qui m'empche de respirer et de sentir le got
de ce que je mange!

Consuelo tressaillit en reconnaissant, dans ce viveur de mdecin, celui
qu'elle avait vu au lit de mort de son mari, le docteur Supperville,
premier mdecin de la margrave de Bareith. Elle l'avait aperu de loin 
Berlin depuis, sans avoir le courage de le regarder ni de lui parler. En
ce moment le contraste de son apptit glouton avec l'motion et
l'accablement qu'elle prouvait, lui rappelrent la scheresse de ses
ides et de ses discours au milieu de la consternation et de la douleur de
la famille de Rudolstadt, et elle eut peine  lui cacher l'impression
dsagrable qu'il lui causait. Mais le Supperville, absorb par le fumet
du faisan, paraissait ne faire aucune attention  son trouble.

Matteus vint complter le ridicule de la situation o se plaait le
docteur, par une exclamation nave. Le circonspect serviteur le servait
depuis cinq minutes sans s'apercevoir qu'il avait le visage dcouvert, et
ce ne fut qu'au moment de prendre le masque pour le couvercle du pt, et
de le placer mthodiquement sur la brche ouverte, qu'il s'cria avec
terreur:

Misricorde, monsieur le docteur, vous avez laiss choir votre _visage_
sur la table!

--Au diable ce visage d'toffe! te dis-je. Je ne pourrai jamais m'habituer
 manger avec cela. Mets-le dans un coin, tu me le rendras quand je
sortirai.

--Comme il vous plaira, monsieur le docteur, dit Matteus d'un ton
constern. Je m'en lave les mains. Mais Votre Seigneurie n'ignore pas que
je suis forc tous les soirs de rendre compte de point en point de tout ce
qui s'est fait et dit ici. J'aurai beau dire que votre _visage_ s'est
dtach par mgarde, je ne pourrai pas nier que Madame n'ait vu ce qui
tait dessous.

--Fort bien, mon brave. Tu feras ton rapport, dit le docteur sans se
dconcerter.

--Et vous remarquerez, monsieur Matteus, observa Consuelo, que je n'ai
aucunement provoqu M. le docteur  cette dsobissance, et que ce n'est
pas ma faute si je l'ai reconnu.

--Soyez donc tranquille, madame la comtesse, reprit Supperville la bouche
pleine. Le prince n'est pas si diable qu'il est noir, et je ne le crains
gure. Je lui dirai que, puisqu'il m'avait autoris  souper avec vous, il
m'avait autoris par cela mme  me dlivrer de tout obstacle  la
mastication et  la dglutition. D'ailleurs j'avais l'honneur d'tre trop
bien connu de vous pour que le son de ma voix ne m'et pas dj trahi.
C'est donc une vaine formalit dont je me dbarrasse, et dont le prince
fera bon march tout le premier.

--C'est gal, monsieur le docteur, dit Matteus scandalis, j'aime mieux
que vous ayez fait cette plaisanterie-l que moi.

Le docteur haussa les paules, railla le timor Matteus, mangea normment
et but  proportion: aprs quoi, Matteus s'tant retir pour changer le
service, il rapprocha un peu sa chaise, baissa la voix, et parla ainsi 
Consuelo:

Chre Signora, je ne suis pas si gourmand que j'en ai l'air (Supperville,
tant convenablement repu, parlait ainsi fort  son aise), et mon but, en
venant souper avec vous, tait de vous instruire de choses importantes qui
vous intressent trs-particulirement.

--De quelle part et en quel nom voulez-vous me rvler ces choses,
monsieur? dit Consuelo, qui se rappelait la promesse qu'elle venait de
faire aux Invisibles.

--C'est de mon plein droit et de mon plein gr, rpondit Supperville. Ne
vous inquitez donc pas. Je ne suis pas un mouchard, moi, et je parle 
coeur ouvert, peu soucieux qu'on rpte mes paroles.

Consuelo pensa un instant que son devoir tait de fermer absolument la
bouche au docteur, afin de ne pas se rendre complice de sa trahison: mais
elle pensa aussi qu'un homme dvou aux Invisibles au point de se charger
d'empoisonner  demi les gens pour les amener,  leur insu, dans ce
chteau, ne pouvait agir comme il le faisait sans y tre secrtement
autoris. C'est un pige qu'on me tend, pensa-t-elle. C'est une srie
d'preuves qui commence. Voyons, et observons l'attaque.

Il faut donc, Madame, continua le docteur, que je vous dise o et chez
qui vous tes.

Nous y voil! se dit Consuelo; et elle se hta de rpondre: Grand merci,
monsieur le docteur, je ne vous l'ai pas demand, et je dsire ne pas le
savoir.

--_Ta ta ta!_ reprit Supperville, vous voil tombe dans la voie
romanesque o il plat au prince d'entraner tous ses amis. Mais n'allez
point donner srieusement dans ces sornettes-l: le moins qui pourrait
vous en arriver serait de devenir folle et de grossir son cortge
d'alins et de visionnaires. Je n'ai pas l'intention, pour ma part, de
manquer  la parole que je lui ai donne de ne vous dire ni son nom ni
celui du lieu o vous vous trouvez. C'est l d'ailleurs ce qui doit le
moins vous proccuper; car ce ne serait qu'une satisfaction pour votre
curiosit, et ce n'est pas cette maladie que je veux traiter chez vous;
c'est l'excs de confiance, au contraire. Vous pouvez donc apprendre, sans
lui dsobir et sans risquer de lui dplaire (je suis intress  ne pas
vous trahir), que vous tes ici chez le meilleur et le plus absurde des
vieillards. Un homme d'esprit, un philosophe, une me courageuse et tendre
jusqu' l'hrosme, jusqu' la dmence. Un rveur qui traite l'idal comme
une ralit, et la vie comme un roman. Un savant qui,  force de lire les
crits des sages et de chercher la quintessence des ides, est arriv,
comme don Quichotte aprs la lecture de tous ses livres de chevalerie, 
prendre les auberges pour des chteaux, les galriens pour d'innocentes
victimes, et les moulins  vent pour des monstres. Enfin un saint, si on
ne considre que la beaut de ses intentions, un fou si on en pse le
rsultat. Il a imagin, entre autres choses, un rseau de conspiration
permanente et universelle pour prendre  la nasse et paralyser l'action
des mchants dans le monde: 1 combattre et contrarier la tyrannie des
gouvernants; 2 rformer l'immoralit ou la barbarie des lois qui
rgissent les socits; 3 verser dans le coeur de tous les hommes de
courage et de dvouement l'enthousiasme de sa propagande et le zle de sa
doctrine. Rien que a? hein? et il crot y parvenir! Encore s'il tait
second par quelques hommes sincres et raisonnables, le peu de bien qu'il
russit  faire pourrait porter ses fruits! Mais, par malheur, il est
environn d'une clique d'intrigants et d'imposteurs audacieux qui feignent
de partager sa foi et de servir ses projets, et qui se servent de son
crdit pour accaparer de bonnes places dans toutes les cours de l'Europe,
non sans se mettre au bout des doigts la meilleure partie de l'argent
destin  ses bonnes oeuvres. Voil l'homme et son entourage. C'est  vous
de juger dans quelles mains vous tes, et si cette protection gnreuse
qui vous a heureusement tire des grilles du petit Fritz ne risque pas de
vous faire tomber pis,  force de vouloir vous lever dans les nues. Vous
voil avertie. Mfiez-vous des belles promesses, des beaux discours, des
scnes de tragdie, des tours de passe-passe des Cagliostro, des
Saint-Germain et consorts.

--Ces deux derniers personnages sont-ils donc actuellement ici? demanda
Consuelo un peu trouble, et flottante entre le danger d'tre joue par le
docteur et la vraisemblance de ses assertions.

--Je n'en sais rien, rpondit-il. Tout s'y passe mystrieusement. Il y a
deux chteaux: un visible et palpable, o l'on voit arriver des gens du
monde qui ne se doutent de rien, o l'on donne des ftes, o l'on dploie
l'appareil d'une existence princire, frivole et inoffensive. Ce
chteau-l couvre et cache l'autre, qui est un petit monde souterrain
assez habilement masqu. Dans le chteau invisible s'lucubrent tous les
songes creux de Son Altesse. Novateurs, rformateurs, inventeurs, sorciers,
prophtes, alchimistes, tous architectes d'une socit nouvelle toujours
prte, selon leur dire,  avaler l'ancienne demain ou aprs-demain; voil
les htes mystrieux que l'on reoit, que l'on hberge, et que l'on
consulte sans que personne le sache  la surface du sol, ou du moins sans
qu'aucun profane puisse expliquer le bruit des caves autrement que par la
prsence d'esprits follets et de revenants tracassiers dans les oeuvres
basses du btiment. Maintenant concluez: les susdits charlatans peuvent
tre  cent lieues d'ici, car ils sont grands voyageurs de leur nature, ou
 cent pas de nous, dans de bonnes chambres  portes secrtes et  double
fond. On dit que ce vieux chteau a servi autrefois de rendez-vous aux
francs-juges, et que depuis,  cause de certaines traditions hrditaires,
les anctres de notre prince se sont toujours divertis  y tramer des
complots terribles, qui n'ont jamais, que je sache, abouti  rien. C'est
une vieille mode du pays, et les plus illustres cerveaux ne sont pas ceux
qui y donnent le moins. Moi, je ne suis pas initi aux merveilles du
chteau invisible. Je passe ici quelques jours de temps en temps, quand ma
souveraine, la princesse Sophie de Prusse, margrave de Bareith, me donne
la permission d'aller prendre l'air hors de ses tats. Or, comme je
m'ennuie prodigieusement  la dlicieuse cour de Bareith, qu'au fond j'ai
de l'attachement pour le prince dont nous parlons, et que je ne suis pas
fch de jouer parfois un petit tour au grand Frdric que je dteste, je
rends au susdit prince quelques services dsintresss, et dont je me
divertis tout le premier. Comme je ne reois d'ordres que de lui, ces
services sont toujours fort innocents. Celui d'aider  vous tirer de
Spandaw, et de vous amener ici comme une pauvre colombe endormie, n'avait
rien qui me rpugnt. Je savais que vous y seriez bien traite, et je
pensais que vous auriez occasion de vous y amuser. Mais si, au contraire,
on vous y tourmente, si les conseillers charlatans de Son Altesse
prtendent s'y emparer de vous, et vous faire servir  leurs intrigues
dans le monde...

--Je ne crains rien de semblable, rpondit Consuelo de plus en plus
frappe des explications du docteur. Je saurai me prserver de leurs
suggestions, si elles blessent ma droiture et rvoltent ma conscience.

--En tes-vous bien sre, madame la comtesse? reprit Supperville. Tenez!
ne vous y fiez pas, et ne vous vantez de rien. Des gens fort raisonnables
et fort honntes sont sortis d'ici timbrs et tout prts  mal faire. Tous
les moyens sont bons aux intrigants qui exploitent le prince, et ce cher
prince est si facile  blouir, que lui-mme a mis la main  la perdition
de quelques bonnes mes en croyant les sauver. Sachez que ces intrigants
sont fort habiles, qu'ils ont des secrets pour effrayer, pour convaincre,
pour mouvoir, pour enivrer les sens et frapper l'imagination. D'abord une
persistance de tracasseries et une foule de petits moyens
incomprhensibles: et puis des recettes, des systmes, des prestiges 
leur service. Ils vous enverront des spectres, ils vous feront jener pour
vous ter la lucidit de l'esprit, ils vous assigeront de fantasmagories
riantes ou affreuses. Enfin ils vous rendront superstitieuse, folle
peut-tre, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, et alors...

--Et alors? que peuvent-ils attendre de moi? que suis-je dans le monde
pour qu'ils aient besoin de m'attirer dans leurs filets?

--Oui-da! La comtesse de Rudolstadt ne s'en doute pas?

--Nullement, monsieur le docteur.

--Vous devez vous rappeler pourtant que M. Cagliostro vous a fait voir feu
le comte Albert, votre mari, vivant et agissant?

--Comment savez-vous cela, si vous n'tes pas initi aux mystres du monde
souterrain dont vous parlez?

--Vous l'avez racont  la princesse Amlie de Prusse, qui est un peu
bavarde, comme toutes les personnes curieuses. Ignorez-vous, d'ailleurs,
qu'elle est fort lie avec le spectre du comte de Rudolstadt?

--Un certain Trismgiste,  ce qu'on m'a dit!

--Prcisment. J'ai vu ce Trismgiste, et il est de fait qu'il ressemble
au comte d'une manire surprenante au premier abord. On peut le faire
ressembler davantage en le coiffant et en l'habillant comme le comte avait
coutume d'tre, en lui rendant le visage blme, et en lui faisant tudier
l'allure et les manires du dfunt. Comprenez-vous maintenant?

--Moins que jamais. Quel intrt aurait-on  faire passer cet homme pour
le comte Albert?

--Que vous tes simple et loyale! Le comte Albert est mort, laissant, une
grande fortune, qui va tomber en quenouille, des mains de la chanoinesse
Wenceslawa  celles de la petite baronne Amlie, cousine du comte Albert,
 moins que vous ne fassiez valoir vos droits  un douaire ou  une
jouissance viagre. On tchera d'abord de vous y dcider...

--Il est vrai, s'cria Consuelo; vous m'clairez sur le sens de certaines
paroles!

--Ce n'est rien encore: cette jouissance viagre, trs-contestable, du
moins en partie, ne satisferait pas l'apptit des chevaliers d'industrie
qui veulent vous accaparer. Vous n'avez pas d'enfant; il vous faut un
mari. Eh bien, le comte Albert n'est pas mort: il tait en lthargie, on
l'a enterr vivant; le diable l'a tir de l; M. de Cagliostro lui a donn
une potion; M. de Saint-Germain l'a emmen promener. Bref, au bout d'un ou
deux ans il reparat, raconte ses aventures, se jette  vos pieds,
consomme son mariage avec vous, part pour le chteau des Gants, se fait
reconnatre de la vieille chanoinesse et de quelques vieux serviteurs qui
n'y voient pas trs-clair, provoque une enqute, s'il y a contestation, et
paie les tmoins. Il fait mme le voyage de Vienne avec son pouse fidle,
pour rclamer ses droits auprs de l'impratrice. Un peu de scandale ne
nuit pas  ces sortes d affaires. Toutes les grandes dames s'intressent 
un bel homme, victime d'une funeste aventure et de l'ignorance d'un sot
mdecin. Le prince de Kaunitz, qui ne hait pas les cantatrices, vous
protge; votre cause triomphe; vous retournez victorieuse  Riesenburg,
vous mettez  la porte votre cousine Amlie; vous tes riche et puissante;
vous vous associez au prince d'_ici_ et  ses charlatans pour rformer la
socit et changer la face du monde. Tout cela est fort agrable, et ne
cote que la peine de se tromper un peu, en prenant  la place d'un
illustre poux un bel aventurier, homme d'esprit, et grand diseur de bonne
aventure par-dessus le march. Y tes-vous, maintenant? Faites vos
rflexions. Il tait de mon devoir comme mdecin, comme ami de la famille
de Rudolstadt, et comme homme d'honneur, de vous dire tout cela. On avait
compt sur moi pour constater, dans l'occasion, l'identit du Trismgiste
avec le comte Albert. Mais moi qui l'ai vu mourir, non avec les yeux de
l'imagination, mais avec ceux de la science, moi qui ai fort bien remarqu
certaines diffrences entre ces deux hommes, et qui sais qu' Berlin on
connat l'aventurier de longue date, je ne me prterai point  une
pareille imposture. Grand merci! Je sais que vous ne vous y prteriez pas
davantage, mais qu'on mettra tout en oeuvre pour vous persuader que le
comte Albert a grandi de deux pouces et pris de la fracheur et de la
sant dans son cercueil. J'entends ce Matteus qui revient; c'est une bonne
bte, qui ne se doute de rien. Moi, je me retire, j'ai dit. Je quitte ce
chteau dans une heure, n'ayant que faire ici davantage.

Aprs avoir parl ainsi avec une remarquable volubilit, le docteur remit
son masque, salua profondment Consuelo, et se retira, la laissant achever
son souper toute seule si bon lui semblait: elle n'tait gure dispose 
le faire. Bouleverse et atterre de tout ce qu'elle venait d'entendre,
elle se retira dans sa chambre, et n'y trouva un peu de repos qu'aprs
avoir souffert longtemps les plus douloureuses perplexits et les plus
vagues angoisses du doute et de l'inquitude.




XXVIII.


Le lendemain Consuelo se sentit brise au moral et au physique. Les
cyniques rvlations de Supperville, succdant brusquement aux paternels
encouragements des Invisibles, lui faisaient l'effet d'une immersion d'eau
glace aprs une bienfaisante chaleur. Elle s'tait leve un instant vers
le ciel, pour retomber aussitt sur la terre. Elle en voulait presque au
docteur de l'avoir dsabuse; car dj elle s'tait plu, dans ses rves, 
revtir d'une clatante majest ce tribunal auguste qui lui tendait les
bras comme une famille d'adoption, comme un refuge contre les dangers du
monde et les garements de la jeunesse.

Le docteur semblait mriter pourtant de la gratitude, et Consuelo le
reconnaissait sans pouvoir en prouver pour lui; sa conduite n'tait-elle
pas d'un homme sincre, courageux et dsintress? Mais Consuelo le
trouvait trop sceptique, trop matrialiste, trop port  mpriser les
bonnes intentions et  railler les beaux caractres. Quoi qu'il lui et
dit de la crdulit imprudente et dangereuse du prince anonyme, elle se
faisait encore une haute ide de ce noble vieillard, ardent pour le bien
comme un jeune homme, et naf comme un enfant dans sa foi  la
perfectibilit humaine. Les discours qu'on lui avait tenus dans la salle
souterraine lui revenaient  l'esprit, et lui paraissaient remplis
d'autorit calme et d'austre sagesse. La charit et la bont y peraient
sous les menaces et sous les rticences d'une svrit affecte, prte 
se dmentir au moindre lan du coeur de Consuelo. Des fourbes, des cupides,
des charlatans auraient-ils parl et agi ainsi envers elle? Leur
vaillante entreprise de rformer le monde, si ridicule aux yeux du
frondeur Supperville, rpondait au voeu ternel, aux romanesques
esprances,  la foi enthousiaste qu'Albert avait inspires  son pouse,
et qu'elle avait retrouves avec une bienveillante sympathie dans la tte
malade, mais gnreuse, de Gottlieb. Ce Supperville n'tait-il pas
hassable de vouloir l'en dissuader, et de lui ter sa foi en Dieu, en
mme temps que sa confiance dans les Invisibles?

Consuelo, bien plus porte  la posie de l'me qu' la sche apprciation
des tristes ralits de la vie prsente, se dbattait sous les arrts de
Supperville et s'efforait de les repousser. Ne s'tait-il pas livr  des
suppositions gratuites, lui qui avouait n'tre pas initi au _monde
souterrain_, et qui paraissait mme ignorer le nom et l'existence du
conseil des Invisibles? Que Trismgiste ft un chevalier d'industrie, cela
tait possible, quoique la princesse Amlie affirmt le contraire, et que
l'amiti du comte Golowkin, le meilleur et le plus sage des grands que
Consuelo et rencontrs  Berlin, parlt en sa faveur. Que Cagliostro et
Saint-Germain fussent aussi des imposteurs, cela se pouvait encore
supposer, bien qu'ils eussent pu, eux aussi, tre tromps par une
ressemblance extraordinaire. Mais en confondant ces trois aventuriers dans
le mme mpris, il n'en ressortait pas qu'ils fissent partie du conseil
des Invisibles, ni que cette association d'hommes vertueux ne pt
repousser leurs suggestions aussitt que Consuelo aurait constat
elle-mme que Trismgiste n'tait pas Albert. Ne serait-il pas temps de
leur retirer sa confiance aprs cette preuve dcisive, s'ils persistaient
 vouloir la tromper si grossirement? Jusque-l, Consuelo voulut tenter
la destine et connatre davantage ces Invisible  qui elle devait sa
libert, et dont les paternels reproches avaient t jusqu' son coeur. Ce
fut  ce dernier parti qu'elle s'arrta, et en attendant l'issue de
l'aventure, elle rsolut de traiter tout ce que Supperville lui avait dit
comme une preuve qu'il avait t autoris  lui faire subir, ou bien
comme un besoin d'pancher sa bile contre des rivaux mieux vus et mieux
traits que lui par le prince.

Une dernire hypothse tourmentait Consuelo plus que toutes les autres.
tait-il absolument impossible qu'Albert ft vivant? Supperville n'avait
pas observ les phnomnes qui avaient prcd, pendant deux ans, sa
dernire maladie. Il avait mme refus d'y croire, s'obstinant  penser
que les frquentes absences du jeune comte dans le souterrain taient
consacres  de galants rendez-vous avec Consuelo. Elle seule, avec Zdenko,
avait le secret de ses crises lthargiques. L'amour-propre du docteur ne
pouvait lui permettre d'avouer qu'il avait pu s'abuser en constatant la
mort. Maintenant que Consuelo connaissait l'existence et la puissance
matrielle du conseil des Invisibles, elle osait se livrer  bien des
conjectures sur la manire dont ils avaient pu arracher Albert aux
horreurs d'une spulture anticipe et le recueillir secrtement parmi eux
pour des fins inconnues. Tout ce que Supperville lui avait rvl des
mystres du chteau et des bizarreries du prince, aidait  confirmer cette
supposition. La ressemblance d'un aventurier nomm Trismgiste, pouvait
compliquer le merveilleux du fait, mais elle ne dtruisait pas sa
possibilit. Cette pense s'empara si fort de la pauvre Consuelo, qu'elle
tomba dans une profonde mlancolie. Albert vivant, elle n'hsiterait pas 
le rejoindre ds qu'on le lui permettrait, et  se dvouer  lui
ternellement. Mais plus que jamais elle sentait qu'elle devait souffrir
d'un dvouement o l'amour n'entrerait pour rien. Le chevalier se
prsentait  son imagination comme une cause d'amers regrets, et  sa
conscience comme une source de futurs remords. S'il fallait renoncer  lui,
l'amour naissant suivait la marche ordinaire des inclinations contraries,
il devenait passion. Consuelo ne se demandait pas avec une hypocrite
rsignation pourquoi ce cher Albert voulait sortir de sa tombe o il tait
si bien; elle se disait qu'il tait dans sa destine de se sacrifier  cet
homme, peut-tre mme au del du tombeau, et elle voulait accomplir cette
destine jusqu'au bout: mais elle souffrait trangement, et pleurait
l'inconnu, son plus involontaire, son plus ardent amour.

Elle fut tire de ses mditations par un petit bruit et le frlement d'une
aile lgre sur son paule. Elle fit une exclamation de surprise et de
joie en voyant un joli rouge-gorge voltiger dans sa chambre et s'approcher
d'elle sans frayeur. Au bout de quelques instants de rserve, il consentit
 prendre une mouche dans sa main.

Est-ce toi, mon pauvre ami, mon fidle compagnon? lui disait Consuelo
avec des larmes de joie enfantine. Serait-il possible que tu m'eusses
cherche et retrouve ici? Non, cela ne se peut. Jolie crature confiante,
tu ressembles  mon ami et tu ne l'es pas. Tu appartiens  quelque
jardinier, et tu t'es chapp de la serre o tu as pass les jours froids
parmi des fleurs toujours belles. Viens  moi, consolateur du prisonnier;
puisque l'instinct de ta race te pousse vers les solitaires et les captifs,
je veux reporter sur toi toute l'amiti que j'avais pour ton frre.

Consuelo jouait srieusement depuis un quart d'heure avec cette aimable
bestiole, lorsqu'elle entendit au dehors un petit sifflement qui parut
faire tressaillir l'intelligente crature. Elle laissa tomber les
friandises que lui avait prodigues sa nouvelle amie, hsita un peu, fit
briller ses grands yeux noirs, et tout  coup se dtermina  prendre sa
vole vers la fentre, entrane par le nouvel avertissement d'une
autorit irrcusable. Consuelo la suivit des yeux, et la vit se perdre
dans le feuillage. Mais en cherchant  l'y dcouvrir encore, elle aperut
au fond de son jardin, sur l'autre rive du ruisseau qui le bornait, dans
un endroit un peu dcouvert, un personnage facile  reconnatre malgr la
distance. C'tait Gottlieb, qui se tranait le long de l'eau d'une manire
assez rjouie, en chantant et en essayant de sautiller. Consuelo, oubliant
un peu la dfense des Invisibles, s'effora, en agitant son mouchoir  la
fentre, d'attirer son attention. Mais il tait absorb par le soin de
rappeler son rouge-gorge. Il levait la tte vers les arbres en sifflant,
et il s'loigna sans avoir remarqu Consuelo.

Dieu soit bni, et les Invisibles aussi, en dpit de Supperville! se
dit-elle. Ce pauvre enfant parat heureux et mieux portant; son ange
gardien le rouge-gorge est avec lui. Il me semble que c'est aussi pour moi
le prsage d'une riante destine. Allons, ne doutons plus de mes
protecteurs: la mfiance fltrit le coeur.

Elle chercha comment elle pourrait occuper son temps d'une manire
fructueuse pour se prparer  la nouvelle ducation morale qu'on lui avait
annonce, et elle s'avisa de lire, pour la premire fois depuis qu'elle
tait  ***. Elle entra dans la bibliothque, sur laquelle elle n'avait
encore jet qu'un coup d'oeil distrait, et rsolut d'examiner srieusement
le choix des livres qu'on avait mis  sa disposition. Ils taient peu
nombreux, mais extrmement curieux et probablement fort rares, sinon
uniques pour la plupart. C'tait une collection des crits des philosophes
les plus remarquables de toutes les poques et de toutes les nations, mais
abrgs et rduits  l'essence de leurs doctrines, et traduits dans les
diverses langues que Consuelo pouvait comprendre. Plusieurs, n'ayant
jamais t publis en traductions, taient manuscrits, particulirement
ceux des hrtiques et novateurs clbres du moyen ge, prcieuses
dpouilles du pass dont les fragments importants, et mme quelques
exemplaires complets, avaient chapp aux recherches de l'inquisition, et
aux dernires violations exerces par les jsuites dans les vieux chteaux
hrtiques de l'Allemagne, lors de la guerre de trente ans. Consuelo ne
pouvait apprcier la valeur de ces trsors philosophiques recueillis par
quelque bibliophile aident, ou par quelque adepte courageux. Les originaux
l'eussent intresse  cause des caractres et des vignettes, mais elle
n'en avait sous les yeux qu'une traduction, faite avec soin et
calligraphie avec lgance par quelque moderne. Cependant elle rechercha
de prfrence les traductions fidles de Wickleff, de Jean Huss, et des
philosophes chrtiens rformateurs qui se rattachaient, dans les temps
antrieurs, contemporains et subsquents,  ces pres de la nouvelle re
religieuse. Elle ne les avait pas lus, mais elle les connaissait assez
bien par ses longues conversations avec Albert. En les feuilletant, elle
ne les lut gure davantage, et pourtant elle les connut de mieux en mieux.
Consuelo avait l'me essentiellement religieuse, sans avoir l'esprit
philosophique. Si elle n'et vcu dans ce milieu raisonneur et clairvoyant
du monde de son temps, elle et facilement tourn  la superstition et au
fanatisme. Telle qu'elle tait encore, elle comprenait mieux les discours
exalts de Gottlieb que les crits de Voltaire, lus cependant avec ardeur
par toutes les belles dames de l'poque. Cette fille intelligente et
simple, courageuse et tendre, n'avait pas la tte faonne aux subtilits
du raisonnement. Elle tait toujours claire par le coeur avant de l'tre
par le cerveau. Saisissant toutes les rvlations du sentiment, par une
prompte assimilation, elle pouvait tre instruite philosophiquement; et
elle l'avait t remarquablement pour son ge, pour son sexe et pour sa
position, par l'enseignement d'une parole amie, de la parole loquente et
chaleureuse d'Albert. Les organisations d'artistes acquirent plus dans
les motions d'un cours ou d'une prdication que dans l'tude patiente et
souvent froide des livres. Telle tait Consuelo: elle ne pouvait pas lire
une page entire avec attention; mais si une grande pense, heureusement
rendue et rsume par une expression colore, venait  la frapper, son me
s'y attachait; elle se la rptait comme une phrase musicale: le sens,
quelque profond qu'il ft, la pntrait comme un rayon divin, elle vivait
sur cette ide, elle l'appliquait  toutes ses motions, elle y puisait
une force relle, elle se la rappelait toute sa vie. Et ce n'tait pas
pour elle une vaine sentence, c'tait une rgle de conduite, une armure
pour le combat. Qu'avait-elle besoin d'analyser et de rsumer le livre o
elle l'avait saisie? Tout ce livre se trouvait crit dans son coeur, ds
que l'inspiration qui l'avait produit s'tait empare d'elle. Sa destine
ne lui commandait pas d'aller au del. Elle ne prtendait pas  concevoir
savamment un monde philosophique dans son esprit. Elle sentait la chaleur
des secrtes rvlations qui sont accordes aux mes potiques
lorsqu'elles sont aimantes. C'est ainsi qu'elle lut pendant plusieurs
jours sans rien lire. Elle n'et pu rendre compte de rien; mais plus d'une
page o elle n'avait vu qu'une ligne fut mouille de ses larmes, et
souvent elle courut au clavecin pour y improviser des chants dont la
tendresse et la grandeur furent l'expression brlante et spontane de son
motion gnreuse.

Une semaine entire s'coula pour elle dans une solitude que ne
troublrent plus les rapports de Matteus. Elle s'tait promis de ne plus
lui adresser la moindre question, et peut-tre avait-il t tanc de son
indiscrtion, car il tait devenu aussi taciturne qu'il avait t prolixe
dans les premiers jours. Le rouge-gorge revint voir Consuelo tous les
malins, mais sans tre accompagn de loin par Gottlieb. Il semblait que ce
petit tre (Consuelo n'tait pas loin de le croire enchant) et des
heures rgulires pour venir l'gayer de sa prsence, et s'en retourner
ponctuellement vers midi, auprs de son autre ami. Au fait, il n'y avait
rien l de merveilleux. Les animaux en libert ont des habitudes, et se
font un emploi rgl de leurs journes, avec plus d'intelligence et de
prvision encore que les animaux domestiques. Un jour, cependant, Consuelo
remarqua qu'il ne volait pas aussi gracieusement qu' l'ordinaire. Il
paraissait contraint et impatient. Au lieu de venir becqueter ses doigts,
il ne songeait qu' se dbarrasser  coups d'ongles et de bec d'une
entrave irritante. Consuelo s'approcha de lui, et vit un fil noir qui
pendait  son aile. Le pauvre petit avait-il t pris dans un lacet, et ne
s'en tait-il chapp qu' force de courage et d'adresse, emportant un
bout de sa chane? Elle n'eut pas de peine  le prendre, niais elle en eut
un peu  le dlivrer d'un brin de soie adroitement crois sur son dos, et
qui fixait sous l'aile gauche un trs-petit sachet d'toffe brune fort
mince. Dans ce sachet elle trouva un billet crit en caractres
imperceptibles sur un papier si fin, qu'elle craignait de le rompre avec
son souffle. Ds les premiers mots, elle vit bien que c'tait un message
de son cher inconnu. Il contenait ce peu de mots:

On m'a confi une oeuvre gnreuse, esprant que le plaisir de faire le
bien calmerait l'inquitude de ma passion. Mais rien, pas mme l'exercice
de la charit, ne peut distraire une me o tu rgnes. J'ai accompli ma
tche plus vite qu'on ne le croyait possible. Je suis de retour, et je
t'aime plus que jamais. Le ciel pourtant s'claircit. J'ignore ce qui
s'est pass entre toi et _eux_; mais ils semblent plus favorables, et mon
amour n'est plus trait comme un crime, mais comme un malheur pour moi
seulement. Un malheur! Oh! ils n'aiment pas! Ils ne savent pas que je ne
puis tre malheureux si tu m'aimes; et tu m'aimes, n'est-ce pas? Dis-le au
rouge-gorge de Spandaw. C'est lui. Je l'ai apport dans mon sein. Oh!
qu'il me paie de mes soins en m'apportant un mot de toi! Gottlieb me le
remettra fidlement sans le regarder.

Les mystres, les circonstances romanesques attisent le feu de l'amour.
Consuelo prouva la plus violente tentation de rpondre, et la crainte de
dplaire aux Invisibles, le scrupule de manquer  ses promesses, ne la
retinrent que faiblement, il faut bien l'avouer. Mais, en songeant qu'elle
pouvait tre dcouverte et provoquer un nouvel exil du chevalier, elle eut
le courage de s'abstenir. Elle rendit la libert au rouge-gorge sans lui
confier un seul mot de rponse, mais non sans rpandre des larmes amres
sur le chagrin et le dsappointement que cette svrit causerait  son
amant.

Elle essaya de reprendre ses tudes; mais ni la lecture ni le chant ne
purent la distraire de l'agitation qui bouillonnait dans son sein, depuis
qu'elle savait le chevalier prs d'elle. Elle ne pouvait s'empcher
d'esprer qu'il dsobirait pour deux, et qu'elle le verrait se glisser le
soir dans les buissons fleuris de son jardin. Mais elle ne voulut pas
l'encourager en se montrant. Elle passa la soire enferme, piant, 
travers sa jalousie, palpitante, remplie de crainte et de dsir, rsolue
pourtant  ne pas rpondre  son appel. Elle ne le vit point paratre, et
en prouva autant de douleur et de surprise que si elle et compt sur une
tmrit dont elle l'et pourtant blm, et qui et rveill toutes ses
terreurs. Tous les petits drames mystrieux des jeunes et brlantes amours
s'accomplirent dans son sein en quelques heures. C'tait une phase
nouvelle, des motions inconnues dans sa vie. Elle avait souvent attendu
Anzoleto, le soir, sur les quais de Venise ou sur les terrasses de la
_Corte Minelli_; mais elle l'avait attendu en repassant sa leon du matin,
ou en disant son chapelet, sans impatience, sans frayeur, sans
palpitations et sans angoisse. Cet amour d'enfant tait encore si prs de
l'amiti, qu'il ne ressemblait en rien  ce qu'elle sentait maintenant
pour Liverani. Le lendemain, elle attendit le rouge-gorge avec anxit, le
rouge-gorge ne vint pas. Avait-il t saisi au passage par de farouches
argus? L'humeur que lui donnait cette ceinture de soie et ce fardeau
pesant pour lui l'avait-il empch de sortir? Mais il avait tant d'esprit,
qu'il se ft rappel que Consuelo l'en avait dlivr la veille, et il ft
venu la prier de lui rendre encore ce service.

Consuelo pleura toute la journe. Elle qui ne trouvait pas de larmes dans
les grandes catastrophes, et qui n'en avait pas vers une seule sur son
infortune  Spandaw, elle se sentit brise et consume par les souffrances
de son amour, et chercha en vain les forces qu'elle avait eues contre tous
les autres maux de sa vie.

Le soir elle s'efforait de lire une partition au clavecin, lorsque deux
figures noires se prsentrent  l'entre du salon de musique sans qu'elle
les et entendues monter. Elle ne put retenir un cri de frayeur 
l'apparition de ces spectres; mais l'un d'eux lui dit d'une voix plus
douce que la premire fois:

Suis-nous.

Et elle se leva en silence pour leur obir. On lui prsenta un bandeau de
soie en lui disant:

Couvre tes yeux toi-mme, et jure que tu le feras en conscience. Jure
aussi que si ce bandeau venait  tomber ou  se dranger tu fermerais les
yeux jusqu' ce que nous t'ayons dit de les ouvrir.

--Je vous le jure, rpondit Consuelo.

--Ton serment est accept comme valide, reprit le conducteur.

Et Consuelo marcha comme la premire fois dans le souterrain; mais quand
on lui eut dit de s'arrter, une voix inconnue ajouta:

te toi-mme ce bandeau. Dsormais personne ne portera plus la main sur
toi. Tu n'auras d'autre gardien que ta parole.

Consuelo se trouva dans un cabinet vot et clair d'une seule petite
lampe spulcrale suspendue  la clef pendante du milieu. Un seul juge, en
robe rouge et en masque livide, tait assis sur un antique fauteuil auprs
d'une table. Il tait vot par l'ge; quelques mches argentes
s'chappaient de dessous sa toque. Sa voix tait casse et tremblante.
L'aspect de la vieillesse changea en respectueuse dfrence la crainte
dont ne pouvait se dfendre Consuelo  l'approche d'un Invisible.

coute-moi bien, lui dit-il, en lui faisant signe de s'asseoir sur un
escabeau  quelque distance. Tu comparais ici devant ton confesseur. Je
suis le plus vieux du conseil, et le calme de ma vie entire m'a rendu
l'esprit aussi chaste que le plus chaste des prtres catholiques. Je ne
mens pas. Veux-tu me rcuser cependant? tu es libre.

--Je vous accepte, rpondit Consuelo, pourvu, toutefois, que ma confession
n'implique pas celle d'autrui.

--Vain scrupule! reprit le vieillard. Un colier ne rvle pas  un pdant
la faute de son camarade; mais un fils se hte d'avertir son pre de celle
de son frre, parce qu'il sait que le pre rprime et corrige sans
chtier. Du moins telle devrait tre la loi de la famille. Tu es ici dans
le sein d'une famille qui cherche la pratique de l'idal. As-tu confiance?

Cette question, assez arbitraire dans la bouche d'un inconnu, fut faite
avec tant de douceur et d'un son de voix si sympathique, que Consuelo,
entrane et attendrie subitement, rpondit sans hsiter:

J'ai pleine confiance.

--coute encore, reprit le vieillard. Tu as dit, la premire fois que tu
as comparu devant nous, une parole que nous avons recueillie et pese:
C'est une trange torture morale pour une femme que de se confesser
hautement devant huit hommes. Ta pudeur a t prise en considration. Tu
ne te confesseras qu' moi, et je ne trahirai pas tes secrets. Il m'a t
donn plein pouvoir, quoique je ne sois dans le conseil au-dessus de
personne, de te diriger dans une affaire particulire d'une nature
dlicate, et qui n'a qu'un rapport indirect avec celle de ton initiation.
Me rpondras-tu sans embarras? Mettras-tu ton coeur  nu devant moi?

--Je le ferai.

--Je ne te demanderai rien de ton pass. On te l'a dit, ton pass ne nous
appartient pas; mais on t'a avertie de purifier ton me ds l'instant qui
a marqu le commencement de ton adoption. Tu as d faire tes rflexions
sur les difficults et les consquences de cette adoption: ce n'est pas 
moi seul que tu en dois compte: il s'agit d'autre chose entre toi et moi.
Rponds donc.

--Je suis prte.

--Un de nos enfants a conu de l'amour pour toi. Depuis huit jours,
rponds-tu  cet amour ou le repousses-tu?

--Je l'ai repouss dans toutes mes actions.

--Je le sais. Tes moindres actions nous sont connues. Je te demande le
secret de ton coeur, et non celui de ta conduite.

Consuelo sentit ses joues brlantes et garda le silence.

Tu trouves ma question bien cruelle. Il faut rpondre cependant. Je ne
veux rien deviner. Je dois connatre et enregistrer.

--Eh bien, j'aime! rpondit Consuelo, emporte par le besoin d'tre
vraie.

Mais  peine eut-elle prononc ce mot avec audace, qu'elle fondit en
larmes. Elle venait de renoncer  la virginit de son me.

Pourquoi pleures-tu? reprit le confesseur avec douceur. Est-ce de honte
ou de repentir?

--Je ne sais. Il me semble que ce n'est pas de repentir; j'aime trop pour
cela.

--Qui aimes-tu?

--Vous le savez, moi je ne le sais pas.

--Mais si je l'ignorais! Son nom?

--Liverani.

--Ce n'est le nom de personne. Il est commun  tous ceux de nos adeptes
qui veulent le porter et s'en servir: c'est un nom de guerre, comme tous
ceux que la plupart de nous portent dans leurs voyages.

--Je ne lui en connais pas d'autre, et ce n'est pas de lui que je l'ai
appris.

--Son ge?

--Je ne le lui ai pas demand.

--Sa figure?

--Je ne l'ai pas vue.

--Comment le reconnatrais-tu?

--Il me semble qu'en touchant sa main je le reconnatrais.

--Et si l'on remettait ton sort  cette preuve, et que tu vinsses  te
tromper?

--Ce serait horrible.

--Frmis donc de ton imprudence, malheureuse enfant! ton amour est insens.

--Je le sais bien.

--Et tu ne le combats pas dans ton coeur?

--Je n'en ai pas la force.

--En as-tu le dsir?

--Pas mme le dsir.

--Ton coeur est donc libre de toute autre affection?

--Entirement.

--Mais tu es veuve?

--Je crois l'tre.

--Et si tu ne l'tais pas?

--Je combattrais mon amour et je ferais mon devoir.

--Avec regret? avec douleur?

--Avec dsespoir peut-tre. Mais je le ferais.

--Tu n'as donc pas aim celui qui a t ton poux?

--Je l'ai aim d'amiti fraternelle; j'ai fait tout mon possible pour
l'aimer d'amour.

--Et tu ne l'as pas pu?

--Maintenant que je sais ce que c'est qu'aimer, je puis dire non.

--N'aie donc pas de remords; l'amour ne s'impose pas. Tu crois aimer ce
Liverani? srieusement, religieusement, ardemment?

--Je sens tout cela dans mon coeur,  moins qu'il n'en soit indigne!...

--Il en est digne.

-- mon pre! s'cria Consuelo transporte de reconnaissance et prte 
s'agenouiller devant le vieillard.

--Il est digne d'un amour immense autant qu'Albert lui-mme! mais il faut
renoncer  lui.

--C'est donc moi qui n'en suis pas digne? rpondit Consuelo
douloureusement.

--Tu en serais digne, mais tu n'es pas libre. Albert de Rudolstadt est
vivant.

--Mon Dieu! pardonnez-moi! murmura Consuelo en tombant  genoux et en
cachant son visage dans ses mains.

Le confesseur et la pnitente gardrent un douloureux silence. Mais
bientt Consuelo, se rappelant les accusations de Supperville, fut
pntre d'horreur. Ce vieillard dont la prsence la remplissait de
vnration, se prtait-il  une machination infernale? exploitait-il la
vertu et la sensibilit de l'infortune Consuelo pour la jeter dans les
bras d'un misrable imposteur? Elle releva la tte et, ple d'pouvante,
l'oeil sec, la bouche tremblante, elle essaya de percer du regard ce
masque impassible qui lui cachait peut-tre la pleur d'un coupable, ou le
rire diabolique d'un sclrat.

Albert est vivant? dit-elle: en tes-vous bien sr, Monsieur? Savez-vous
qu'il y a un homme qui lui ressemble, et que moi-mme y ai cru voir Albert
en le voyant.

--Je sais tout ce roman absurde, rpondit le vieillard d'un ton calme, je
sais toutes les folies que Supperville a imagines pour se disculper du
crime de lse-science qu'il a commis en faisant porter dans le spulcre un
homme endormi. Deux mots feront crouler cet chafaudage de folies. Le
premier, c'est que Supperville a t jug incapable de dpasser les grades
insignifiants des socits secrtes dont nous avons la direction suprme,
et que sa vanit blesse, jointe  une curiosit maladive et indiscrte,
n'a pu supporter cet outrage. Le second, c'est que le comte Albert n'a
jamais song  rclamer son hritage, qu'il y a volontairement renonc, et
que jamais il ne consentirait  reprendre son nom et son rang dans le
monde. Il ne pourrait plus le faire sans soulever des discussions
scandaleuses sur son identit, que sa fiert ne supporterait pas. Il a
peut-tre mal compris ses vritables devoirs en renonant pour ainsi dire
 lui-mme. Il et pu faire de sa fortune un meilleur usage que ses
hritiers. Il s'est retranch un des moyens de pratiquer la charit que la
Providence lui avait mis entre les mains; mais il lui en reste assez
d'autres, et d'ailleurs la voix de son amour a t plus forte en ceci que
celle de sa conscience. Il s'est rappel que vous ne l'aviez pas aim,
prcisment parce qu'il tait riche et noble. Il a voulu abjurer sans
retour possible sa fortune et son nom. Il l'a fait, et nous l'avons
permis. Maintenant vous ne l'aimez pas, vous en aimez un autre. Il ne
rclamera jamais de vous le titre d'poux, qu'il n'a d,  son agonie,
qu' votre compassion. Il aura le courage de renoncer  vous. Nous n'avons
pas d'autre pouvoir sur celui que vous appelez Liverani et sur vous, que
celui de la persuasion. Si vous voulez fuir ensemble, nous ne pouvons
l'empcher. Nous n'avons ni cachots, ni contraintes, ni peines corporelles
 notre service, quoi qu'un serviteur crdule et craintif ait pu vous dire
 cet gard; nous hassons les moyens de la tyrannie. Votre sort est dans
vos mains. Allez faire vos rflexions encore une fois, pauvre Consuelo, et
que Dieu vous inspire!

Consuelo avait cout ce discours avec une profonde stupeur. Quand le
vieillard eut fini, elle se leva et dit avec nergie:

Je n'ai pas besoin de rflchir, mon choix est fait. Albert est-il ici?
conduisez-moi  ses pieds.

--Albert n'est point ici. Il ne pouvait tre tmoin de cette lutte. Il
ignore mme la crise que vous subissez  cette heure.

-- mon cher Albert! s'cria Consuelo en levant les bras vers le ciel,
j'en sortirai victorieuse. Puis s'agenouillant devant le vieillard: Mon
pre, dit-elle, absolvez-moi, et aidez-moi  ne jamais revoir ce Liverani;
je ne veux plus l'aimer, je ne l'aimerai plus.

Le vieillard tendit ses mains tremblotantes sur la tte de Consuelo; mais
lorsqu'il les retira, elle ne put se relever. Elle avait refoul ses
sanglots dans son sein, et brise par un combat au-dessus de ses forces,
elle fut force de s'appuyer sur le bras du confesseur pour sortir de
l'oratoire.




XXIX.


Le lendemain le rouge-gorge vint  midi frapper du bec et de l'ongle  la
croise de Consuelo. Au moment de lui ouvrir, elle remarqua le fil noir
crois sur sa poitrine orange, et un lan involontaire lui fit porter la
main  l'espagnolette. Mais elle la retira aussitt, Va t'en, messager de
malheur, dit-elle, va-t'en, pauvre innocent, porteur de lettres coupables
et de paroles criminelles. Je n'aurais peut-tre pas le courage de ne pas
rpondre  un dernier adieu. Je ne dois pas mme laisser connatre que je
regrette et que je souffre.

Elle s'enfuit dans le salon de musique, afin d'chapper au tentateur ail
qui, habitu  une meilleure rception, voltigeait et se heurtait au
vitrage avec une sorte de colre. Elle se mit au clavecin pour ne pas
entendre les cris et les reproches de son favori qui l'avait suivie  la
fentre de cette pice, et elle prouvait quelque chose de semblable 
l'angoisse d'une mre qui ferme l'oreille aux plaintes et aux prires de
son enfant en pnitence. Ce n'tait pourtant pas au dpit et au chagrin du
rouge-gorge que la pauvre Consuelo tait le plus sensible dans ce moment.
Le billet qu'il apportait sous son aile avait une voix bien plus
dchirante; c'tait cette voix qui semblait,  notre recluse romanesque,
pleurer et se lamenter pour tre coute.

Elle rsista pourtant; mais il est de la nature de l'amour de s'irriter
des obstacles et de revenir  l'assaut, toujours plus imprieux et plus
triomphant aprs chacune de nos victoires. On pourrait dire, sans
mtaphore, que lui rsister, c'est lui fournir de nouvelles armes. Vers
trois heures, Matteus entra avec la gerbe de fleurs qu'il apportait chaque
jour  sa prisonnire (car au fond il l'aimait pour sa douceur et sa
bont); et, selon son habitude, elle dlia ces fleurs afin de les arranger
elle-mme dans les beaux vases de la console. C'tait un des plaisirs de
sa captivit; mais cette fois elle y fut peu sensible, et elle s'y livrait
machinalement, comme pour tuer quelques instants de ces lentes heures qui
la consumaient, lorsqu'en dliant le paquet de narcisses qui occupait le
centre de la gerbe parfume, elle fit tomber une lettre bien cachete,
mais sans adresse. En vain essaya-t-elle de se persuader qu'elle pouvait
tre du tribunal des Invisibles. Matteus l'et-il apporte sans cela?
Malheureusement Matteus n'tait dj plus  porte de donner des
explications. Il fallut le sonner. Il avait besoin de cinq minutes pour
reparatre, il en mit par hasard au moins dix. Consuelo avait eu trop de
courage contre le rouge-gorge pour en conserver contre le bouquet. La
lettre tait lue lorsque Matteus rentra, juste au moment o Consuelo
arrivait  ce post-scriptum: N'interrogez pas Matteus; il ignore la
dsobissance que je lui fais commettre. Matteus fut simplement requis de
remonter la pendule qui tait arrte.

La lettre du chevalier tait plus passionne, plus imptueuse que toutes
les autres, elle tait mme imprieuse dans son dlire. Nous ne la
transcrirons pas. Les lettres d'amour ne portent l'motion que dans le
coeur qui inspire et partage le feu qui les a dictes. Par elles-mmes
elles se ressemblent toutes: mais chaque tre pris d'amour trouve dans
celle qui lui est adresse une puissance irrsistible, une nouveaut
incomparable. Personne ne croit tre aim autant qu'un autre, ni de la
mme manire; il croit tre le plus aim, le seul aim qui soit au monde.
L o cet aveuglement ingnu et cette fascination orgueilleuse n'existent
pas, il n'y a point de passion; et la passion avait envahi enfin le
paisible et noble coeur de Consuelo.

Le billet de l'inconnu porta le trouble dans toutes ses penses. Il
implorait une entrevue; il faisait plus, il l'annonait et s'excusait
d'avance sur la ncessit de mettre les derniers moments  profit. Il
feignait de croire que Consuelo avait aim Albert et pouvait l'aimer
encore. Il feignait aussi de vouloir se soumettre  son arrt, et, en
attendant, il exigeait un mot de piti, une larme de regret, un dernier
adieu; toujours ce dernier adieu qui est comme la dernire apparition d'un
grand artiste annonce au public, et heureusement suivi de beaucoup
d'autres.

La triste Consuelo (triste et pourtant dvore d'une joie secrte,
involontaire et brlante  l'ide de cette entrevue) sentit,  la rougeur
de son front et aux palpitations de son sein, qu'elle avait l'me adultre
en dpit d'elle-mme. Elle sentit que ses rsolutions et sa volont ne la
prservaient pas d'un entranement inconcevable, et que, si le chevalier
se dcidait  rompre son voeu en lui parlant et en lui montrant ses traits,
comme il y semblait rsolu, elle n'aurait pas la force d'empcher cette
violation des lois de l'ordre invisible. Elle n'avait qu'un refuge,
c'tait d'implorer le secours de ce mme tribunal. Mais fallait-il accuser
et trahir Liverani? Le digne vieillard qui lui avait rvl l'existence
d'Albert, et qui avait paternellement accueilli ses confidences la veille,
recevrait celle-ci encore sous le sceau de la confession. Il plaindrait,
lui, le dlire du chevalier, il ne le condamnerait que dans le secret de
son coeur. Consuelo lui crivit qu'elle voulait le voir  neuf heures, le
soir mme, qu'il y allait de son honneur, de son repos, de sa vie
peut-tre. C'tait l'heure  laquelle l'inconnu s'tait annonc; mais 
qui et par qui envoyer cette lettre? Matteus refusait de faire un pas hors
de l'enclos avant minuit; c'tait sa consigne, rien ne put l'branler. Il
avait t vivement rprimand pour n'avoir pas observ tous ses devoirs
bien ponctuellement  l'gard de la prisonnire; il tait dsormais
inflexible.

L'heure approchait, et Consuelo, tout en cherchant les moyens de se
soustraire  l'preuve fatale, n'avait pas song un instant  celui d'y
rsister. Vertu impose aux femmes, tu ne seras jamais qu'un nom tant que
l'homme ne prendra point la moiti de la tche! Tous tes plans de dfense
se rduisent  des subterfuges; toutes tes immolations du bonheur
personnel chouent devant la crainte de dsesprer l'objet aim. Consuelo
s'arrta  une dernire ressource, suggestion de l'hrosme et de la
faiblesse qui se partageaient son esprit. Elle se mit  chercher l'entre
mystrieuse du souterrain qui tait dans le pavillon mme, rsolue  s'y
lancer et  se prsenter  tout hasard devant les Invisibles. Elle
supposait assez gratuitement que le lieu de leurs sances tait accessible,
une fois l'entre du souterrain franchie, et qu'ils se runissaient
chaque soir en ce mme lieu. Elle ne savait pas qu'ils taient tous
absents ce jour-l, et que Liverani tait seul revenu sur ses pas, aprs
avoir feint de les suivre dans une excursion mystrieuse.

Mais tous ses efforts pour trouver la porte secrte ou la trappe du
souterrain furent inutiles. Elle n'avait plus, comme  Spandaw, le
sang-froid, la persvrance, la foi ncessaires pour dcouvrir la moindre
fissure d'une muraille, la moindre saillie d'une pierre. Ses mains
tremblaient en interrogeant la boiserie et les lambris, sa vue tait
trouble;  chaque instant il lui semblait entendre les pas du chevalier
sur le sable du jardin, ou sur le marbre du pristyle.

Tout  coup, il lui sembla les entendre au-dessous d'elle, comme s'il
montait l'escalier cach sous ses pieds, comme s'il s'approchait d'une
porte invisible, ou comme si,  la manire des esprits familiers, il
allait percer la muraille pour se prsenter devant ses yeux. Elle laissa
tomber son flambeau et s'enfuit au fond du jardin. Le joli ruisseau qui le
traversait arrta sa course, elle couta, et entendit, ou crut entendre
marcher derrire elle. Alors elle perdit un peu la tte, et se jeta dans
le batelet dont le jardinier se servait pour apporter du dehors du sable
et des gazons. Consuelo s'imagina qu'en le dtachant, elle irait chouer
sur la rive oppose; mais le ruisseau tait rapide, et sortait de l'enclos
en se resserrant sous une arcade basse ferme d'une grille. Emporte  la
drive par le courant, la barque alla frapper en peu d'instants contre la
grille. Consuelo s'y prserva d'un choc trop rude en s'lanant  la proue
et en tendant les mains. Un enfant de Venise (et un enfant du peuple) ne
pouvait pas tre bien embarrass de cette manoeuvre. Mais, fortune
bizarre! la grille cda sous sa main et s'ouvrit par la seule impulsion
que le courant donnait au bateau. Hlas! pensa Consuelo, on ne ferme
peut-tre jamais ce passage, car je suis prisonnire sur parole, et
pourtant je fuis, je viole mon serment! Mais je ne le fais que pour
chercher protection et refuge parmi mes htes, non pour les abandonner et
les trahir.

Elle sauta sur la rive o un dtour de l'eau avait pouss son esquif, et
s'enfona dans un taillis pais. Consuelo ne pouvait pas courir bien vite
sous ces ombrages sombres. L'alle serpentait en se rtrcissant. La
fugitive se heurtait  chaque instant contre les arbres, et tomba
plusieurs fois sur le gazon. Cependant elle sentait revenir l'espoir dans
son me; ces tnbres la rassuraient; il lui semblait impossible que
Liverani pt l'y dcouvrir.

Aprs avoir march fort longtemps au hasard, elle se trouva au bas d'une
colline parseme de rochers, dont la silhouette incertaine se dessinait
sur un ciel gris et voil. Un vent d'orage assez frais s'tait lev, et
la pluie commenait  tomber. Consuelo, n'osant revenir sur ses pas, dans
la crainte que Liverani n'et retrouv sa trace et ne la chercht sur les
rives du ruisseau, se hasarda dans le sentier un peu rude de la colline.
Elle s'imagina qu'arrive au sommet, elle dcouvrirait les lumires du
chteau, quelle qu'en ft la position. Mais lorsqu'elle y fut arrive dans
les tnbres, les clairs, qui commenaient  embraser le ciel, lui
montrrent devant elle les ruines d'un vaste difice, imposant et
mlancolique dbris d'un autre ge.

La pluie fora Consuelo d'y chercher un abri, mais elle le trouva avec
peine. Les tours taient effondres du haut en bas,  l'intrieur, et des
nues de gerfauts et de tiercelets s'y agitrent  son approche, en
poussant ce cri aigu et sauvage qui semble la voix des esprits de malheur,
habitants des ruines.

Au milieu des pierres et des ronces, Consuelo, traversant la chapelle
dcouverte qui dessinait,  la lueur bleutre des clairs, les squelettes
de ses ogives disloques, gagna le prau, dont un gazon court et uni
recouvrait le nivellement; elle vita un puits profond qui ne se
trahissait  la surface du sol que par le dveloppement de ses riches
capillaires et d'un superbe rosier sauvage, tranquille possesseur de sa
paroi intrieure. La masse de constructions ruines qui entouraient ce
prau abandonn offrait l'aspect le plus fantastique; et, au passage de
chaque clair, l'oeil avait peine  comprendre ces spectres grles et
djets, toutes ces formes incohrentes de la destruction; d'normes
manteaux de chemines, encore noircis en dessous par la fume d'un foyer 
jamais teint, et sortant du milieu des murailles dnudes,  une hauteur
effrayante; des escaliers rompus, lanant leur spirale dans le vide,
comme pour conduire les sorcires  leur danse arienne; des arbres
entiers installs et grandis dans des appartements encore pars d'un reste
de fresques; des bancs de pierre dans les embrasures profondes des
croises, et toujours le vide au dedans comme au dehors de ces retraites
mystrieuses, refuges des amants en temps de paix, tanires des guetteurs
aux heures du danger; enfin des meurtrires festonnes de coquettes
guirlandes, des pignons isols s'levant dans les airs comme des
oblisques, et des portes combles jusqu'au tympan par les atterrissements
et les dcombres. C'tait un lieu effrayant et potique; Consuelo s'y
sentit pntre d'une sorte de terreur superstitieuse, comme si sa
prsence et profan une enceinte rserve aux funbres confrences ou aux
silencieuses rveries des morts. Par une nuit sereine et dans une
situation moins agite, elle et pu admirer l'austre beaut de ce
monument; elle ne se ft peut-tre pas apitoye classiquement sur la
rigueur du temps et des destins, qui renversent sans piti le palais et la
forteresse, et couchent leurs dbris dans l'herbe  ct de ceux de la
chaumire. La tristesse qu'inspirent les ruines de ces demeures
formidables n'est pas la mme dans l'imagination de l'artiste et dans le
coeur du patricien. Mais en ce moment de trouble et de crainte, et par
cette nuit d'orage, Consuelo, n'tant point soutenue par l'enthousiasme
qui l'avait pousse  de plus srieuses entreprises, se sentit redevenir
l'enfant du peuple, tremblant  l'ide de voir apparatre les fantmes de
la nuit, et redoutant surtout ceux des antiques chtelains, farouches
oppresseurs durant leur vie, spectres dsols et menaants aprs leur
mort. Le tonnerre levait la voix, le vent faisait crouler les briques et
le ciment des murailles dmanteles, les longs rameaux de la ronce et du
lierre se tordaient comme des serpents aux crneaux des tours. Consuelo,
cherchant toujours un abri contre la pluie et les boulements, pntra
sous la vote d'un escalier qui paraissait mieux conserv que les autres;
c'tait celui de la grande tour fodale, la plus ancienne et la plus
solide construction de tout l'difice. Au bout de vingt marches, elle
rencontra une grande salle octogone qui occupait tout l'intrieur de la
tour, l'escalier en vis tant pratiqu, comme dans toutes les
constructions de ce genre, dans l'intrieur du mur, pais de dix-huit 
vingt pieds. La vote de cette salle avait la forme intrieure d'une
ruche. Il n'y avait plus ni portes ni fentres; mais ces ouvertures
taient si troites et si profondes, que le vent ne pouvait s'y
engouffrer. Consuelo rsolut d'attendre en ce lieu la fin de la tempte;
et, s'approchant d'une fentre, elle y resta plus d'une heure  contempler
le spectacle imposant du ciel embras, et  couter les voix terribles de
l'orage.

Enfin le vent tomba, les nues se dissiprent, et Consuelo songea  se
retirer; mais en se retournant, elle fut surprise de voir une clart plus
permanente que celle des clairs rgner dans l'intrieur de la salle.
Cette clart, aprs avoir hsit, pour ainsi dire, grandit et remplit
toute la vote, tandis qu'un lger ptillement se faisait entendre dans la
chemine. Consuelo regarda de ce ct, et vit sous le demi-cintre de cet
tre antique, norme gueule bante devant elle, un feu de branches qui
venait de s'allumer comme de lui-mme. Elle s'en approcha, et remarqua des
bches  demi consumes, et tous les dbris d'un feu nagure entretenu, et
rcemment abandonn sans grande prcaution.

Effraye de cette circonstance qui lui rvlait la prsence d'un hte,
Consuelo qui ne voyait pourtant pas trace de mobilier autour d'elle,
retourna vivement vers l'escalier et s'apprtait  le descendre,
lorsqu'elle entendit des voix en bas, et des pas qui faisaient craquer les
gravois dont il tait sem. Ses terreurs fantastiques se changrent alors
en apprhensions relles. Cette tour humide et dvaste ne pouvait tre
habite que par quelque garde-chasse, peut-tre aussi sauvage que sa
demeure, peut-tre ivre et brutal, et bien vraisemblablement moins
civilis et moins respectueux que l'honnte Matteus. Les pas se
rapprochaient assez rapidement. Consuelo monta l'escalier  la hte pour
n'tre pas rencontre par ces problmatiques arrivants, et aprs avoir
franchi encore vingt marches, elle se trouva au niveau du second tage o
il tait peu probable qu'on aurait l'occasion de la rejoindre, car il
tait entirement dcouvert et par consquent inhabitable. Heureusement
pour elle la pluie avait cess; elle apercevait mme briller quelques
toiles  travers la vgtation vagabonde qui avait envahi le couronnement
de la tour,  une dizaine de toises au-dessus de sa tte. Un rayon de
lumire partant de dessous ses pieds se projeta bientt sur les sombres
parois de l'difice, et Consuelo, s'approchant avec prcaution, vit par
une large crevasse ce qui se passait  l'tage infrieur qu'elle venait de
quitter. Deux hommes taient dans la salle, l'un marchant et frappant du
pied comme pour se rchauffer, l'autre pench sous le large manteau de la
chemine, et occup  ranimer le feu qui commenait  monter dans l'tre.
D'abord elle ne distingua que leurs vtements qui annonaient une
condition brillante, et leurs chapeaux qui lui cachaient leurs visages;
mais la clart du foyer s'tant rpandue, et celui qui l'attisait avec la
pointe de son pe s'tant relev pour accrocher son chapeau  une pierre
saillante du mur, Consuelo vit une chevelure noire qui la fit tressaillir,
et le haut d'un visage qui faillit lui arracher un cri de terreur et de
tendresse tout  la fois. Il leva la voix, et Consuelo n'en douta plus,
c'tait Albert de Rudolstadt.

Approchez, mon ami, disait-il  son compagnon, et rchauffez-vous 
l'unique chemine qui reste debout dans ce vaste manoir. Voil un triste
gte, monsieur de Trenck, mais vous en avez trouv de pires dans vos rudes
voyages.

--Et mme je n'en ai souvent pas trouv du tout, rpondit l'amant de la
princesse Amlie. Vraiment celui-ci est plus hospitalier qu'il n'en a
l'air, et je m'en serais accommod plus d'une fois avec plaisir. Ah a,
mon cher comte, vous venez donc quelquefois mditer sur ces ruines, et
faire la veille des armes dans cette tour endiable?

--J'y viens souvent en effet, et pour des raisons plus concevables. Je ne
puis vous les dire maintenant, mais vous les saurez plus tard.

--Je les devine de reste. Du haut de cette tour, vous plongez dans un
certain enclos, et vous dominez un certain pavillon.

--Non, Trenck. La demeure dont vous parlez est cache derrire les bois de
la colline, et je ne la vois pas d'ici.

--Mais vous tes  porte de vous y rendre en peu d'instants, et de vous
rfugier ensuite ici contre les surveillants incommodes. Allons, convenez
que tout  l'heure, lorsque je vous ai rencontr dans le bois...

--Je ne puis convenir de rien, ami Trenck, et vous m'avez promis de ne pas
m'interroger.

--Il est vrai. Je ne devrais songer qu' me rjouir de vous avoir retrouv
dans ce parc immense, ou plutt dans cette fort, o j'avais si bien perdu
mon chemin, que, sans vous, je me serais jet dans quelque pittoresque
ravin ou noy dans quelque limpide torrent. Sommes-nous loin du chteau?

-- plus d'un quart de lieue. Schez donc vos habits pendant que le vent
sche les sentiers du parc, et nous nous remettrons en route.

--Ce vieux chteau me plat moins que le nouveau, je vous le confesse, et
je conois fort bien qu'on l'ait abandonn aux orfraies. Pourtant, je me
sens heureux de m'y trouver seul avec vous  cette heure, et par cette
soire lugubre. Cela me rappelle notre premire rencontre dans les ruines
d'une antique abbaye de la Silsie, mon initiation, les serments que j'ai
prononcs entre vos mains, vous, mon juge, mon examinateur et matre alors,
mon frre et mon ami aujourd'hui! cher Albert! quelles tranges et
funestes vicissitudes ont pass depuis sur nos ttes! Morts tous deux 
nos familles,  nos patries,  nos amours peut-tre!... qu'allons-nous
devenir, et quelle sera dsormais notre vie parmi les hommes?

--La tienne peut encore tre entoure d'clat et remplie d'enivrements,
mon cher Trenck! La domination du tyran qui te hait a des limites, grces
 Dieu, sur le sol de l'Europe.

--Mais ma matresse, Albert? sera-t-il possible que ma matresse me reste
ternellement et inutilement fidle?

--Tu ne devrais pas le dsirer, ami; mais il n'est que trop certain que sa
passion sera aussi durable que son malheur.

--Parlez-moi donc d'elle, Albert! Plus heureux que moi, vous pouvez la
voir et l'entendre, vous!...

--Je ne le pourrai plus, cher Trenck; ne vous faites pas d'illusions  cet
gard. Le nom fantastique et le personnage bizarre de Trismgiste dont on
m'avait affubl, et qui m'ont protg, durant plusieurs annes, dans mes
courtes et mystrieuses relations avec le palais de Berlin, ont perdu leur
prestige; mes amis seront discrets, et mes dupes (puisque pour servir
notre cause et votre amour, j'ai t forc de faire bien innocemment
quelques dupes), ne seraient pas plus clairvoyantes que par le pass; mais
Frdric a senti l'odeur d'une conspiration, et je ne puis plus retourner
en Prusse. Mes efforts y seraient paralyss par sa mfiance et la prison
de Spandaw ne s'ouvrirait pas une seconde fois pour mon vasion.

--Pauvre Albert! tu as d souffrir dans cette prison, autant que moi dans
la mienne, plus peut-tre!

--Non, j'tais prs d'_elle_. J'entendais sa voix, je travaillais  sa
dlivrance. Je ne regrette ni d'avoir endur l'horreur du cachot, ni
d'avoir trembl pour sa vie. Si j'ai souffert pour moi, je ne m'en suis
pas aperu; si j'ai souffert pour elle, je ne m'en souviens plus. Elle est
sauve et elle sera heureuse.

--Par vous, Albert? Dites-moi qu'elle ne sera heureuse que par vous et
avec vous, ou bien je ne l'estime plus, je lui retire mon admiration et
mon amiti.

--Ne parlez pas ainsi, Trenck. C'est outrager la nature, l'amour et le
ciel. Nos femmes sont aussi libres envers nous que nos amantes, et vouloir
les enchaner au nom d'un devoir profitable  nous seuls, serait un crime
et une profanation.

--Je le sais, et sans m'lever  la mme vertu que toi, je sens bien que
si Amlie m'et retir sa parole au lieu de me la confirmer, je n'aurais
pas cess pour cela de l'aimer et de bnir les jours de bonheur qu'elle
m'a donns; mais il m'est bien permis de t'aimer plus que moi-mme et de
har quiconque ne t'aime pas? Tu souris, Albert, tu ne comprends pas mon
amiti; et moi je ne comprends pas ton courage. Ah! s'il est vrai que
celle qui a reu ta foi se soit prise (avant l'expiration de son deuil,
l'insense!) d'un de nos _frres_, ft-il le plus mritant d'entre nous,
et le plus sduisant des hommes du monde, je ne pourrai jamais le lui
pardonner. Pardonne, toi, si tu le peux!

--Trenck! Trenck! tu ne sais pas de quoi tu parles; tu ne comprends pas,
et moi je ne puis m'expliquer. Ne la juge pas encore, cette femme
admirable; plus tard, tu la connatras.

--Et qui t'empche de la justifier  mes yeux! Parle donc!  quoi bon ce
mystre? nous sommes seuls ici. Tes aveux ne sauraient la compromettre, et
aucun serment que je sache, ne t'engage  me cacher ce que nous
souponnons tous d'aprs ta conduite. Elle ne t'aime plus? quelle sera son
excuse?

--M'avait-elle donc jamais aim?

--Voil son crime. Elle ne t'a jamais compris.

--Elle ne le pouvait pas, et moi je ne pouvais me rvler  elle.
D'ailleurs j'tais malade, j'tais fou; on n'aime pas les fous, on les
plaint et on les redoute.

--Tu n'as jamais t fou, Albert; je ne t'ai jamais vu ainsi. La sagesse
et la force de ton intelligence m'ont toujours bloui, au contraire.

--Tu m'as vu ferme et matre de moi dans l'action, tu ne m'as jamais vu
dans l'agonie du repos, dans les tortures du dcouragement.

--Tu connais donc le dcouragement, toi? Je ne l'aurais jamais pens.

--C'est que tu ne vois pas tous les dangers, tous les obstacles, tous les
vices de notre entreprise. Tu n'as jamais t au fond de cet abme o j'ai
plong toute mon me et jet toute mon existence; tu n'en as envisag que
le ct chevaleresque et gnreux; tu n'en as embrass que les travaux
faciles et les riantes esprances.

--C'est que je suis moins grand, moins enthousiaste, et, puisqu'il faut le
dire, moins fanatique que toi, noble comte! Tu as voulu boire la coupe du
zle jusqu' la lie, et quand l'amertume t'a suffoqu, tu as dout du ciel
et des hommes.

--Oui, j'ai dout, et j'en ai t bien cruellement puni.

--Et maintenant doutes-tu encore? souffres-tu toujours?

--Maintenant j'espre, je crois, j'agis. Je me sens fort, je me sens
heureux. Ne vois-tu pas la joie rayonner sur mon visage, et ne sens-tu pas
l'ivresse dborder de mon sein?

--Et cependant tu es trahi par ta matresse! que dis-je? par ta femme!

--Elle ne fut jamais ni l'une ni l'autre. Elle ne me devait, elle ne me
doit rien; elle ne me trahit point. Dieu lui envoie l'amour, la plus
cleste des grces d'en haut, pour la rcompenser d'avoir eu pour moi un
instant de piti  mon lit de mort. Et moi, pour la remercier de m'avoir
ferm les yeux, de m'avoir pleur, de m'avoir bni au seuil de l'ternit
que je croyais franchir, je revendiquerais une promesse arrache  sa
compassion gnreuse,  sa charit sublime? je lui dirais: Femme, je suis
ton matre, tu m'appartiens de par la loi, de par ton imprudence et de par
ton erreur. Tu vas subir mes embrassements parce que, dans un jour de
sparation, tu as dpos un baiser d'adieu sur mon front glac! Tu vas
mettre  jamais ta main dans la mienne, l'attacher  mes pas, subir mon
joug, briser dans ton sein un amour naissant, refouler des dsirs
insurmontables, te consumer de regrets dans mes bras profanes, sur mon
coeur goste et lche! Oh! Trenck! pensez-vous que je pusse tre heureux
en agissant ainsi? Ma vie ne serait-elle pas un supplice plus amer encore
que le sien? La souffrance de l'esclave n'est-elle pas la maldiction du
matre? Grand Dieu! quel tre est assez vil, assez abruti, pour
s'enorgueillir et s'enivrer d'un amour non partag, d'une fidlit contre
laquelle le coeur de la victime se rvolte? Grce au ciel, je ne suis pas
cet tre l, je ne le serai jamais. J'allais ce soir trouver Consuelo;
j'allais lui dire toutes ces choses, j'allais lui rendre sa libert. Je ne
l'ai pas rencontre dans le jardin, o elle se promne ordinairement; 
cette heure l'orage est venu et m'a t l'esprance de l'y voir descendre.
Je n'ai pas voulu pntrer dans ses appartements; j'y serais entr par le
droit de l'poux. Le seul tressaillement de son pouvante, la pleur seule
de son dsespoir, m'eussent fait un mal que je n'ai pu me rsoudre 
affronter.

--Et n'as-tu pas rencontr aussi dans l'ombre le masque noir de Liverani?

--Quel est ce Liverani?

--Ignores-tu le nom de ton rival?

--Liverani est un faux nom. Le connais-tu, toi, cet homme, ce rival
heureux?

--Non. Mais tu me demandes cela d'un air trange? Albert, je crois te
comprendre: tu pardonnes  ton pouse infortune, tu l'abandonnes, tu le
dois; mais tu chtieras, j'espre, le lche qui l'a sduite?

--Es-tu sr que ce soit un lche?

--Quoi! l'homme  qui on avait confi le soin de sa dlivrance et la garde
de sa personne durant un long et prilleux voyage! celui qui devait la
protger, la respecter, ne pas lui adresser une seule parole, ne pas lui
montrer son visage!... Un homme investi des pouvoirs et de l'aveugle
confiance des Invisibles! ton frre d'armes et de serment, comme je suis
le tien, sans doute? Ah! si l'on m'et confi ta femme, Albert, je
n'aurais pas seulement song  cette criminelle trahison de me faire aimer
d'elle!

--Trenck, encore une fois, tu ne sais pas de quoi tu parles! Trois hommes
seulement parmi nous savent quel est ce Liverani, et quel est son crime.
Dans quelques jours tu cesseras de blmer et de maudire cet heureux mortel
 qui Dieu, dans sa bont, dans sa justice peut-tre, a donn l'amour de
Consuelo.

--Homme trange et sublime! tu ne le hais pas?

--Je ne puis le har.

--Tu ne troubleras pas son bonheur?

--Je travaille ardemment  l'assurer, au contraire, et je ne suis ni
sublime ni trange en ceci. Tu souriras bientt des loges que tu me
donnes.

--Quoi! tu ne souffres mme pas?

--Je suis le plus heureux des hommes.

--En ce cas, tu aimes peu, ou tu n'aimes plus. Un tel hrosme n'est pas
dans la nature humaine; il est presque monstrueux; et je ne puis admirer
ce que je ne comprends pas. Attends, comte; tu me railles, et je suis bien
simple. Tiens, je devine enfin: tu aimes une autre femme, et tu bnis la
Providence qui te dlivre de tes engagements envers la premire, en la
rendant infidle.

--Il faut donc que je t'ouvre mon coeur, tu m'y contrains, baron. coute;
c'est toute une histoire, tout un roman  te raconter; mais il fait froid
ici; ce feu de broussailles ne peut rchauffer ces vieux murs; et,
d'ailleurs, je crains qu' la longue ils ne te rappellent fcheusement
ceux de Glatz. Le temps s'est clairci, nous pouvons reprendre le chemin
du chteau; et, puisque tu le quittes au point du jour, je ne veux pas
trop prolonger ta veille. Chemin faisant, je te ferai un trange rcit.

Les deux amis reprirent leurs chapeaux, aprs en avoir secou l'humidit;
et, donnant quelques coups de pied aux tisons pour les teindre, ils
quittrent la tour en se tenant par le bras. Leurs voix se perdirent dans
l'loignement, et les chos du vieux manoir cessrent bientt de rpter
le faible bruit de leurs pas sur l'herbe mouille du prau.




XXX.


Consuelo resta plonge dans une trange stupeur. Ce qui l'tonnait le plus,
ce que le tmoignage de ses sens avait peine  lui persuader, ce n'tait
pas la magnanime conduite d'Albert, ni ses sentiments hroques, mais la
facilit miraculeuse avec laquelle il dnouait lui-mme le terrible
problme de la destine qu'il lui avait faite. tait-il donc si ais 
Consuelo d'tre heureuse? tait-ce un amour si lgitime que celui de
Liverani? Elle croyait avoir rv ce qu'elle venait d'entendre. Il lui
tait dj permis de s'abandonner  son entranement pour cet inconnu. Les
austres Invisibles en faisaient l'gal d'Albert, par la grandeur d'me,
le courage et la vertu: Albert lui-mme la justifiait et la dfendait
contre le blme de Trenck. Enfin, Albert et les Invisibles, loin de
condamner leur mutuelle passion, les abandonnaient  leur libre choix, 
leur invincible sympathie: et tout cela sans combat, sans effort, sans
cause de regret ou de remords, sans qu'il en cott une larme  personne!
Consuelo, tremblante d'motion plus que de froid, redescendit dans la
salle vote, et ranima de nouveau le feu qu'Albert et Trenck venaient de
disperser dans l'tre. Elle regarda la trace de leurs pieds humides sur
les dalles poudreuses. C'tait un tmoignage de la ralit de leur
apparition, que Consuelo avait besoin de consulter pour y croire.
Accroupie sous le cintre de la chemine, comme la rveuse cendrillon, la
protge des lutins du foyer, elle tomba dans une mditation profonde. Un
si facile triomphe sur la destine ne lui paraissait pas fait pour elle.
Cependant aucune crainte ne pouvait prvaloir contre la srnit
merveilleuse d'Albert. C'tait l prcisment ce que Consuelo pouvait le
moins rvoquer en doute. Albert ne souffrait pas; son amour ne se
rvoltait pas contre sa justice. Il accomplissait avec une sorte de joie
enthousiaste le plus grand sacrifice qu'il soit au pouvoir de l'homme
d'offrir  Dieu. L'trange vertu de cet homme unique frappait Consuelo de
surprise et d'pouvante. Elle se demandait si un tel dtachement des
faiblesses humaines tait conciliable avec les humaines affections. Cette
insensibilit apparente ne signalait-elle pas dans Albert une nouvelle
phase de dlire? Aprs l'exagration des maux qu'entranent la mmoire et
l'exclusivit du sentiment, ne subissait-il pas une sorte de paralysie du
coeur et des souvenirs? Pouvait-il tre guri si vite de son amour, et cet
amour tait-il si peu de chose, qu'un simple acte de sa volont, une seule
dcision de sa logique, pt en effacer ainsi jusqu' la moindre trace?
Tout en admirant ce triomphe de la philosophie. Consuelo ne put se
dfendre d'un peu d'humiliation, de voir ainsi dtruire d'un souffle cette
longue passion dont elle avait t fire  juste titre. Elle repassait les
moindres paroles qu'il venait de dire; et l'expression de son visage,
lorsqu'il les avait dites, tait encore devant ses yeux. C'tait une
expression que Consuelo ne lui connaissait pas. Albert tait aussi chang
dans son extrieur que dans ses sentiments.  vrai dire, c'tait un homme
nouveau; et si le son de sa voix, si le dessin de ses traits, si la
ralit de ses discours n'eussent confirm la vrit, Consuelo et pu
croire qu'elle voyait  sa place ce prtendu Sosie, ce personnage
imaginaire de Trismgiste, que le docteur s'obstinait  vouloir lui
substituer. La modification que l'tat de calme et de sant avait apporte
 l'extrieur et aux manires d'Albert semblait confirmer l'erreur de
Supperville. Il avait perdu sa maigreur effrayante, et il semblait grandi,
tant sa taille affaisse et languissante s'tait redresse et rajeunie. Il
avait une autre dmarche; ses mouvements taient plus souples, son pas
plus ferme, sa tenue aussi lgante et aussi soigne qu'elle avait t
abandonne et, pour ainsi dire, mprise par lui. Il n'y avait pas jusqu'
ses moindres proccupations qui n'tonnassent Consuelo. Autrefois, il
n'et pas song  faire du feu; il et plaint son ami Trenck d'tre
mouill, et il ne se ft pas avis, tant les objets extrieurs et les
soins matriels lui taient devenus trangers, de rapprocher les tisons
pars sous ses pieds; il n'et pas secou son chapeau avant de le remettre
sur sa tte; il et laiss la pluie ruisseler sur sa longue chevelure, et
il ne l'et pas sentie. Enfin, il portait une pe, et jamais, auparavant,
il n'et consenti  manier, mme en jouant, cette arme de parade, ce
simulacre de haine et de meurtre. Maintenant elle ne gnait point ses
mouvements; il en voyait briller la lame devant la flamme, et elle ne lui
rappelait point le sang vers par ses aeux. L'expiation impose  Jean
Ziska, dans sa personne, tait un rve douloureux, qu'un bienfaisant
sommeil avait enfin effac entirement. Peut tre en avait-il perdu le
souvenir en perdant les autres souvenirs de sa vie et son amour, qui
semblait avoir t, et n'tre plus sa vie mme.

Il se passa quelque chose d'incertain et d'inexplicable chez Consuelo,
quelque chose qui ressemblait  du chagrin,  du regret,  de l'orgueil
bless. Elle se rptait les dernires suppositions de Trenck sur un
nouvel amour d'Albert, et cette supposition lui paraissait vraisemblable.
Ce nouvel amour pouvait seul lui donner tant de tolrance et de
misricorde. Ses dernires paroles en emmenant son ami, et en lui
promettant un _rcit_, un _roman_, n'taient-elles pas la confirmation de
ce doute, l'aveu et l'explication de cette joie discrte et profonde dont
il paraissait rempli? Oui, ses yeux brillaient d'un clat que je ne leur
ai jamais vu, pensa Consuelo. Son sourire avait une expression de triomphe,
d'ivresse; et il souriait, il riait presque, lui  qui le rire semblait
inconnu jadis; il y a eu mme comme de l'ironie dans sa voix quand il a
dit au baron: Bientt tu souriras aussi des loges que tu me donnes.
Plus de doute, il aime, et ce n'est plus moi. Il ne s'en dfend pas, et il
ne songe point  se combattre; il bnit mon infidlit, il m'y pousse, il
s'en rjouit, il n'en rougit point pour moi; il m'abandonne  une
faiblesse dont je rougirai seule, et dont toute la honte retombera sur ma
tte.  ciel! Je n'tais pas seule coupable, et Albert l'tait plus
encore! Hlas! pourquoi ai-je surpris le secret d'une gnrosit que
j'aurais tant admire, et que je n'eusse jamais voulu accepter? Je le sens
bien, maintenant il y a quelque chose de saint dans la foi jure; Dieu
seul qui change notre coeur, peut nous en dlier. Alors les tres unis par
un serment peuvent peut-tre s'offrir et accepter le sacrifice de leurs
droits. Mais quand l'inconstance mutuelle prside seule au divorce, il se
fait quelque chose d'affreux, et comme une complicit de parricide entre
ces deux tres: ils ont froidement tu dans leur sein l'amour qui les
unissait.

Consuelo regagna les bois aux premires lueurs du matin. Elle avait pass
toute la nuit dans la tour, absorbe par mille penses sombres et
chagrines. Elle n'eut pas de peine  retrouver le chemin de sa demeure,
quoiqu'elle et fait ce chemin dans les tnbres, et que l'empressement de
sa fuite le lui et fait paratre moins long qu'il ne le fut au retour.
Elle descendit la colline et remonta le cours du ruisseau jusqu' la
grille, qu'elle franchit adroitement, en marchant sur la bande
transversale qui reliait les barreaux par en bas  fleur d'eau. Elle
n'tait plus ni craintive ni agite. Peu lui importait d'tre aperue,
dcide qu'elle tait  tout raconter navement  son confesseur.
D'ailleurs le sentiment de sa vie passe l'occupait tellement, que les
choses prsentes ne lui offraient plus qu'un intrt secondaire. C'est 
peine si Liverani existait pour elle. Le coeur humain est ainsi fait:
l'amour naissant a besoin de dangers et d'obstacles, l'amour teint se
ranime quand il ne dpend plus de nous de le rveiller dans le coeur
d'autrui.

Cette fois les Invisibles surveillants de Consuelo semblrent s'tre
endormis, et sa promenade nocturne ne parut avoir t remarque de
personne. Elle trouva une nouvelle lettre de l'inconnu dans son clavecin,
aussi tendrement respectueuse que celle de la veille tait hardie et
passionne. Il se plaignait qu'elle et eu peur de lui, il lui reprochait
de s'tre retranche dans ses appartements comme si elle et dout de sa
craintive vnration. Il demandait humblement qu'elle lui permt de
l'apercevoir seulement dans le jardin au crpuscule; il lui promettait de
ne point lui parler, de ne pas se montrer si elle l'exigeait. Soit
dtachement de coeur, soit arrt de la conscience, ajoutait-il, Albert
renonce  toi, tranquillement, froidement mme en apparence. Le devoir
parle plus haut que l'amour dans son coeur. Dans peu de jours les
Invisibles te signifieront sa rsolution, et prononceront le signal de ta
libert. Tu pourras alors rester ici pour te faire initier  leurs
mystres, si tu persistes dans cette intention gnreuse, et jusque-l je
leur tiendrai mon serment, de ne point me montrer  tes yeux. Mais si tu
n'as fait cette promesse que par compassion pour moi, si tu dsires t'en
affranchir, parle, et je romps tous mes engagements, et je fuis avec toi.
Je ne suis pas Albert, moi: j'ai plus d'amour que de vertu. Choisis!

Oui, cela est certain, dit Consuelo en laissant retomber la lettre de
l'inconnu sur les touches de son clavecin: celui-ci m'aime et Albert ne
m'aime pas. Il est possible qu'il ne m'ait jamais aime, et que mon image
n'ait t qu'une cration de son dlire. Pourtant cet amour me paraissait
sublime, et plt au ciel qu'il le ft encore assez pour conqurir le mien
par un pnible et sublime sacrifice! cela vaudrait mieux pour nous deux
que le dtachement tranquille de deux mes adultres. Mieux vaudrait aussi
pour Liverani d'tre abandonn de moi avec effort et dchirement que
d'tre accueilli comme une ncessit de mon isolement, dans un jour
d'indignation, de honte et de douloureuse ivresse!

Elle rpondit  Liverani ce peu de mots:

Je suis trop fire et trop sincre pour vous tromper. Je sais ce que
pense Albert, ce qu'il a rsolu. J'ai surpris le secret de ses confidences
 un ami commun. Il m'abandonne sans regret, et ce n'est pas la vertu
seule qui triomphe de son amour. Je ne suivrai pas l'exemple qu'il me
donne. Je vous aimais, et je renonce  vous sans en aimer un autre. Je
dois ce sacrifice  ma dignit,  ma conscience. J'espre que vous ne vous
approcherez plus de ma demeure. Si vous cdiez  une aveugle passion, et
si vous m'arrachiez quelque nouvel aveu, vous vous en repentiriez. Vous
devriez peut-tre ma confiance  la juste colre d'un coeur bris et 
l'effroi d'une me dlaisse. Ce serait mon supplice et le vtre. Si vous
persistez, Liverani, vous n'avez pas en vous l'amour que j'avais rv.

Liverani persista cependant; il crivit encore, et fut loquent, persuasif,
sincre dans son humilit. Vous faites un appel  ma fiert, disait-il,
et je n'ai pas de fiert avec vous. Si vous regrettiez un absent dans mes
bras, j'en souffrirais sans en tre offens. Je vous demanderais,
prostern et en arrosant vos pieds de mes larmes, de l'oublier et de vous
fier  moi seul. De quelque faon que vous m'aimiez, et si peu que ce soit,
j'en serai reconnaissant comme d'un immense bonheur. Telle fut la
substance d'une suite de lettres ardentes et craintives, soumises et
persvrantes. Consuelo sentit s'vanouir sa fiert au charme pntrant
d'un vritable amour. Insensiblement elle s'habitua  l'ide qu'elle
n'avait encore jamais t aime auparavant, pas mme par le comte de
Rudolstadt. Repoussant alors le dpit involontaire qu'elle avait conu de
cet outrage fait  la saintet de ses souvenirs, elle craignit, en le
manifestant, de devenir un obstacle au bonheur qu'Albert pouvait se
promettre d'un nouvel amour. Elle rsolut donc d'accepter en silence
l'arrt de sparation dont il paraissait vouloir charger le tribunal des
Invisibles, et elle s'abstint de tracer son nom dans les rponses qu'elle
fit  l'inconnu, en lui ordonnant d'imiter cette rserve.

Au reste, ces rponses furent pleines de prudence et de dlicatesse.
Consuelo en se dtachant d'Albert et en accueillant dans son me la pense
d'une autre affection, ne voulait pas cder  un enivrement aveugle. Elle
dfendit  l'inconnu de paratre devant elle et de manquer  son voeu de
silence, jusqu' ce que les Invisibles l'en eussent relev. Elle lui
dclara que c'tait librement et volontairement qu'elle voulait adhrer 
cette association mystrieuse qui lui inspirait  la fois respect et
confiance: qu'elle tait rsolue  faire les tudes ncessaires pour
s'instruire dans leur doctrine, et  se dfendre de toute proccupation
personnelle jusqu' ce qu'elle et acquis, par un peu de vertu, le droit
de penser  son propre bonheur. Elle n'eut pas la force de lui dire
qu'elle ne l'aimait pas; mais elle eut celle de lui dire qu'elle ne
voulait pas l'aimer sans rflexion.

Liverani parut se soumettre, et Consuelo tudia attentivement plusieurs
volumes que Matteus lui avait remis un matin de la part du _prince_, en
lui disant que _Son Altesse_ et _sa cour_ avaient quitt la _rsidence_,
mais qu'elle aurait bientt _des nouvelles_. Elle se contenta de ce
message, n'adressa aucune question  Matteus, et lut l'histoire des
mystres de l'antiquit, du christianisme et des diverses sectes et
socits secrtes qui en drivent; compilation manuscrite fort savante,
faite dans la bibliothque de l'ordre des Invisibles par quelque adepte
patient et consciencieux. Cette lecture srieuse, et pnible d'abord,
s'empara peu  peu de son attention, et mme de son imagination. Le
tableau des preuves des anciens temples gyptiens lui fit faire beaucoup
de rves terribles et potiques. Le rcit des perscutions des sectes du
moyen ge et de la renaissance mut son coeur plus que jamais, et cette
histoire de l'enthousiasme disposa son me au fanatisme religieux d'une
initiation prochaine. Pendant quinze jours, elle ne reut aucun avis du
dehors et vcut dans la retraite, environne des soins mystrieux du
chevalier, mais ferme dans sa rsolution de ne point le voir, et de ne pas
lui donner trop d'esprances.

Les chaleurs de l't commenaient  se faire sentir, et Consuelo,
absorbe d'ailleurs par ses tudes, n'avait pour se reposer et respirer 
l'aise que les heures fraches de la soire. Peu  peu elle avait repris
ses promenades lentes et rveuses dans le jardin, l'enclos. Elle s'y
croyait seule et pourtant je ne sais quelle vague motion lui faisait
rver parfois la prsence de l'inconnu non loin d'elle. Ces belles nuits,
ces beaux ombrages, cette solitude, ce murmure languissant de l'eau
courante  travers les fleurs, le parfum des plantes, la voix passionne
du rossignol, suivie de silences plus voluptueux encore; la lune jetant de
grandes lueurs obliques sous l'ombre transparente des berceaux embaums,
le coucher de Vesper derrire les nuages roses de l'horizon, que sais-je?
toutes les motions classiques, mais ternellement fraches et puissantes
de la jeunesse et de l'amour, plongeaient l'me de Consuelo dans de
dangereuses rveries; son ombre svelte sur le sable argent des alles, le
vol d'un oiseau rveill par son approche, le bruit d'une feuille agite
par la brise, c'en tait assez pour la faire tressaillir et doubler le pas;
mais ces lgres frayeurs taient  peine dissipes qu'elles taient
remplaces par un indfinissable regret, et les palpitations de l'attente
taient plus fortes que toutes les suggestions de la volont.

Une fois elle fut trouble plus que de coutume par le frlement du
feuillage et les bruits incertains de la nuit. Il lui sembla qu'on
marchait non loin d'elle, qu'on fuyait  son approche, qu'on s'approchait
lorsqu'elle tait assise. Son agitation l'avertissait plus encore: elle se
sentit sans force contre une rencontre dans ces beaux lieux et sous ce
ciel magnifique. Les bouffes de la brise passaient brlantes sur son
front. Elle s'enfuit vers le pavillon et s'enferma dans sa chambre. Les
flambeaux n'taient pas allums. Elle se cacha derrire une jalousie et
dsira ardemment de voir celui dont elle ne voulait pas tre vue. Elle vit
en effet paratre un homme qui marcha lentement sous ses fentres sans
appeler, sans faire un geste, soumis et satisfait en apparence de regarder
les murs qu'elle habitait. Cet homme, c'tait bien l'inconnu, du moins
Consuelo le sentit d'abord  son trouble, et crut reconnatre sa stature
et sa dmarche. Mais bientt d'tranges doutes et des craintes pnibles
s'emparrent de son esprit. Ce promeneur silencieux lui rappelait Albert
au moins autant que Liverani. Ils taient de la mme taille; et maintenant
qu'Albert, transform par une sant nouvelle, marchait avec aisance et ne
tenait plus sa tte penche sur son sein ou appuye sur sa main, dans une
attitude chagrine ou maladive, Consuelo ne connaissait gure plus son
aspect extrieur que celui du chevalier. Elle avait vu celui-ci un instant
au grand jour, marchant devant elle  distance et envelopp des plis d'un
manteau. Elle avait vu Albert peu d'instants aussi dans la tour dserte,
depuis qu'il tait si diffrent de ce qu'elle le connaissait; et
maintenant elle voyait l'un ou l'autre trs-vaguement,  la clart des
toiles; et chaque fois qu'elle se croyait sur le point de fixer ses
doutes, il passait sous l'ombre des arbres et s'y perdait comme une ombre
lui-mme. Il disparut enfin tout  fait, et Consuelo resta partage entre
la joie et la crainte, se reprochant d'avoir manqu de courage pour
appeler Albert  tout hasard, afin de provoquer une explication sincre et
loyale entre eux.

Ce repentir devint plus vif  mesure qu'il s'loignait, et en mme temps
la persuasion que c'tait lui, en effet, qu'elle venait de voir. Entrane
par cette habitude de dvouement qui lui avait toujours tenu lieu d'amour
pour lui, elle se dit que s'il venait ainsi errer autour d'elle, c'tait
dans l'esprance timide de l'entretenir. Ce n'tait pas la premire fois
qu'il le tentait; il l'avait dit  Trenck un soir o peut-tre il s'tait
crois dans l'obscurit avec Liverani. Consuelo rsolut de provoquer cette
explication ncessaire. Sa conscience lui faisait un devoir d'claircir
ses doutes sur les vritables dispositions de son poux, gnreux ou
volage. Elle redescendit au jardin et courut aprs lui, tremblante et
pourtant courageuse; mais elle avait perdu sa trace, et elle parcourut
tout l'enclos sans le rencontrer.

Enfin elle vit tout  coup, au sortir d'un bosquet, un homme debout an
bord de l'eau. tait-ce bien le mme qu'elle cherchait? Elle l'appela du
nom d'Albert; il tressaillit, passa ses mains sur son visage, et lorsqu'il
se retourna, le masque noir couvrait dj ses traits.

Albert, est-ce vous? s'cria Consuelo; c'est vous, vous seul que je
cherche.

Une exclamation touffe trahit chez cet inconnu je ne sais quelle motion
de joie ou de douleur, il sembla vouloir fuir; Consuelo avait cru
reconnatre la voix d'Albert, elle s'lana et le retint par son manteau.
Mais elle s'arrta, le manteau en s'cartant avait laiss voir sur la
poitrine de l'inconnu une assez large croix d'argent que Consuelo
connaissait trop bien: c'tait celle de sa mre, la mme qu'elle avait
confie au chevalier durant ton voyage avec lui, comme un gage de
reconnaissance et de sympathie.

Liverani! dit-elle, toujours vous! Puisque c'est vous, adieu! pourquoi
m'avez-vous dsobi?

Il se jeta  ses pieds, l'entoura de ses bras et lui prodigua d'ardentes
et respectueuses treintes que Consuelo n'eut plus la force de repousser.

Si vous m'aimez et si vous voulez que je vous aime, laissez-moi, lui
dit-elle. C'est devant les Invisibles que je veux vous voir et vous
entendre. Votre masque m'effraie, votre silence me glace le coeur.

Liverani porta la main  son masque, il allait l'arracher et parler.
Consuelo, comme la curieuse Psych, n'avait plus le courage de fermer les
yeux... mais tout  coup le voile noir des messagers du tribunal secret
tomba sur sa tte. La main de l'inconnu qui avait saisi la sienne avec
prcipitation fut dtache en silence. Consuelo se sentit entrane sans
violence et sans courroux apparent, mais avec rapidit. On l'enleva de
terre, elle sentit flchir sous ses pieds le plancher d'une barque. Elle
descendit le ruisseau longtemps sans que personne lui adresst la parole,
et lorsqu'on lui rendit la lumire elle se trouva dans la salle
souterraine o elle avait comparu pour la premire fois devant le tribunal
des Invisibles.




XXXI


Ils taient l tous les sept comme la premire fois, masqus, muets,
impntrables comme des fantmes. Le huitime personnage, qui avait alors
adress la parole  Consuelo et qui semblait tre l'interprte du conseil
et l'initiateur des adeptes lui parla en ces termes:

Consuelo, tu as subi dj des preuves dont tu es sortie  ta gloire et 
notre satisfaction. Nous pouvons t'accorder notre confiance et nous allons
te le prouver.

--Attendez, dit Consuelo; vous me croyez sans reproche, et je ne le suis
pas. Je vous ai dsobi, je suis sortie de la retraite que vous m'aviez
assigne.

--Par curiosit?

--Non.

--Peux-tu dire ce que tu as appris?

--Ce que j'ai appris m'est tout personnel; j'ai parmi vous un confesseur 
qui je puis et veux le rvler.

Le vieillard que Consuelo invoquait se leva et dit:

Je sais tout. La faute de cette enfant est lgre. Elle ne sait rien de
ce que vous voulez qu'elle ignore. La confidence de ses motions sera
entre elle et moi. En attendant mettez l'heure  profit: que ce qu'elle
doit savoir lui soit rvl sans retard. Je me porte garant pour elle en
toutes choses.

L'initiateur reprit la parole aprs s'tre retourn vers le tribunal et en
avoir reu un signe d'adhsion.

coute-moi bien, lui dit-il, je te parle au nom de ceux que tu vois ici
rassembls. C'est leur esprit et pour ainsi dire leur souffle qui
m'inspire. C'est leur doctrine que je vais t'exposer.

Le caractre distinctif des religions de l'antiquit est d'avoir deux
faces, une extrieure et publique, une interne et secrte. L'une est
l'esprit, l'autre la forme ou la lettre. Derrire le symbole matriel et
grossier, le sens profond, l'ide sublime. L'gypte et l'Inde, grands
types des antiques religions, mres des pures doctrines, offrent au plus
haut point cette dualit d'aspect, signe ncessaire et fatal de l'enfance
des socits, et des misres attaches au dveloppement du gnie de
l'homme. Tu as appris rcemment en quoi consistaient les grands mystres
de Memphis et d'Eleusis, et tu sais maintenant pourquoi la science divine,
politique et sociale, concentre avec le triple pouvoir religieux,
militaire et industriel dans les mains des hirophantes, ne descendit pas
jusqu'aux classes infimes de ces antiques socits. L'ide chrtienne,
enveloppe, dans la parole du rvlateur, de symboles plus transparents et
plus purs, vint au monde pour faire descendre dans les mes populaires la
connaissance de la vrit et la lumire de la foi. Mais la thocratie,
abus invitable des religions qui se constituent dans le trouble et les
prils, vint bientt s'efforcer de voiler encore une fois le dogme, et, en
le voilant, elle l'altra. L'idoltrie reparut avec les mystres, et, dans
le pnible dveloppement du christianisme on vit les hirophantes de la
Rome apostolique perdre, par un chtiment divin, la lumire divine, et
retomber dans les tnbres o ils voulaient plonger les hommes. Le
dveloppement de l'intelligence humaine s'opra ds lors dans un sens tout
contraire  la marche du pass. Le temple ne fut plus, comme dans
l'antiquit, le sanctuaire de la vrit. La superstition et l'ignorance,
le symbole grossier, la lettre morte, sigrent sur les autels et sur les
trnes. L'esprit descendit enfin dans les classes trop longtemps avilies.
De pauvres moines, d'obscurs docteurs, d'humbles pnitents, vertueux
aptres du christianisme primitif, firent de la religion secrte et
perscute l'asile de la vrit inconnue. Ils s'efforcrent d'initier le
peuple  la religion de l'galit, et, au nom de saint Jean, ils
prchrent un nouvel vangile, c'est--dire un interprtation plus libre,
plus hardie et plus pure de la rvlation chrtienne. Tu sais l'histoire
de leurs travaux, de leurs combats et de leurs martyres, tu sais les
souffrances des peuples, leurs ardentes inspirations, leurs lans
terribles, leurs dplorables affaissements, leurs rveils orageux; et, 
travers tant d'efforts tour  tour effroyables et sublimes, leur hroque
persvrance a fuir les tnbres et  trouver les voies de Dieu. Le temps
est proche o le voile du temple sera dchir pour jamais, et o la foule
emportera d'assaut les sanctuaires de l'arche sainte. Alors les symboles
disparatront, et les abords de la vrit ne seront plus gards par les
dragons du despotisme religieux et monarchique. Tout homme pourra marcher
dans le chemin de la lumire et se rapprocher de Dieu de toute la
puissance de son me. Nul ne dira plus  son frre: Ignore et
abaisse-toi. Ferme les yeux et reois le joug. Tout homme pourra, au
contraire, demander  son semblable le secours de son oeil, de son coeur
et de son bras pour pntrer dans les arcanes de la science sacre. Mais
ce temps n'est pas encore venu, et nous n'en saluons aujourd'hui que
l'aube tremblante  l'horizon. Le temps de la religion secrte dure
toujours, la tche du mystre n'est pas accomplie. Nous voici encore
enferms dans le temple, occups  forger des armes pour carter les
ennemis qui s'interposent entre les peuples et nous, et forcs de tenir
encore nos portes fermes et nos paroles secrtes pour qu'on ne vienne pas
arracher de nos mains l'arche sainte, sauve avec tant de peine et
rserve  la communaut des hommes.

Te voil donc accueillie dans le nouveau temple: mais ce temple est
encore une forteresse qui tient depuis des sicles pour la libert sans
pouvoir la conqurir. La guerre est autour de nous. Nous voulons tre des
librateurs, nous ne sommes encore que des combattants. Tu viens ici pour
recevoir la communion fraternelle, l'tendard du salut, le signe de la
libert, et pour prir peut-tre sur la brche au milieu de nous. Voil la
destine que tu as accepte; tu succomberas peut-tre sans avoir vu
flotter sur ta tte le gage de la victoire. C'est encore au nom de saint
Jean que nous appelons les hommes  la croisade. C'est encore un symbole
que nous invoquons; nous sommes les hritiers des Johannites d'autrefois,
les continuateurs ignors, mystrieux et persvrants de Wickleff, de Jean
Huss et de Luther; nous voulons, comme ils le voulaient, affranchir le
genre humain; mais, comme eux, nous ne sommes pas libres nous-mmes, et
comme eux, nous marchons peut-tre au supplice.

Cependant le combat a chang de terrain, et les armes de nature. Nous
bravons encore la rigueur ombrageuse des lois, nous nous exposons encore 
la proscription,  la misre,  la captivit,  la mort, car les moyens de
la tyrannie sont toujours les mmes: mais nos moyens,  nous, ne sont plus
l'appel  la rvolte matrielle, et la prdication sanglante de la croix
et du glaive. Notre guerre est toute intellectuelle comme notre mission.
Nous nous adressons  l'esprit. Nous agissons par l'esprit. Ce n'est pas 
main arme que nous pouvons renverser des gouvernements, aujourd'hui
organiss et appuys sur tous les moyens de la force brutale. Nous leur
faisons une guerre plus lente, plus sourde et plus profonde, nous les
attaquons au coeur. Nous branlons leurs bases en dtruisant la foi
aveugle et le respect idoltrique qu'ils cherchent  inspirer. Nous
faisons pntrer partout, et jusque dans les cours, et mme jusque dans
l'esprit troubl et fascin des princes et des rois, ce que personne n'ose
dj plus appeler le poison de la philosophie; nous dtruisons tous les
prestiges; nous lanons du haut de notre forteresse, tous les boulets
rouges de l'ardente vrit et de l'implacable raison sur les autels et sur
les trnes. Nous vaincrons, n'en doute pas. Dans combien d'annes, dans
combien de jours? nous l'ignorons. Mais notre entreprise date de si loin,
elle a t conduite avec tant de foi, touffe avec si peu de succs,
reprise avec tant d'ardeur, poursuivie avec tant de passion, qu'elle ne
peut pas chouer; elle est devenue immortelle de sa nature comme les biens
immortels dont elle a rsolu la conqute. Nos anctres l'ont commence, et
chaque gnration a rv de la finir. Si nous ne l'esprions pas un peu
aussi nous-mmes, peut-tre notre zle serait-il moins fervent et moins
efficace; mais si l'esprit de doute et d'ironie, qui domine le monde 
cette heure, venait  nous prouver, par ses froids calculs et ses
raisonnements accablants, que nous poursuivons un rve, ralisable
seulement dans plusieurs sicles, notre conviction dans la saintet de
notre cause n'en serait point branle; et pour travailler avec un peu
plus d'effort et de douleur, nous n'en travaillerions pas moins pour les
hommes de l'avenir. C'est qu'il y a entre nous et les hommes du pass, et
les gnrations  natre, un lien religieux si troit et si ferme, que
nous avons presque touff en nous le ct goste et personnel de
l'individualit humaine. C'est ce que le vulgaire ne saurait comprendre,
et pourtant il y a dans l'orgueil de la noblesse quelque-chose qui
ressemble  notre religieux enthousiasme hrditaire. Chez les grands, on
fait beaucoup de sacrifices  la gloire, afin d'tre digne de ses aeux,
et de lguer beaucoup d'honneur  sa postrit. Chez nous autres,
architectes du temple de la vrit, on fait beaucoup de sacrifices  la
vertu, afin de continuer l'difice des matres et de former de laborieux
apprentis. Nous vivons par l'esprit et par le coeur dans le pass, dans
l'avenir et dans le prsent tout a la fois. Nos prdcesseurs et nos
successeurs sont aussi bien _nous_ que nous-mmes. Nous croyons  la
transmission de la vie, des sentiments, des gnreux instincts dans les
mes, comme les patriciens croient  celles d'une excellence de race dans
leurs veines. Nous allons plus loin encore; nous croyons  la transmission
de la vie, de l'individualit, de l'me et de la personne humaine. Nous
nous sentons fatalement et providentiellement appels  continuer l'oeuvre
que nous avons dj rve, toujours poursuivie et avance de sicle en
sicle. Parmi nous il en est mme quelques-uns qui ont pouss la
contemplation du pass et de l'avenir au point de perdre presque la notion
du prsent; c'est la fivre sublime, c'est l'extase de nos croyants et de
nos saints: car nous avons nos saints, nos prophtes, peut-tre aussi nos
exalts et nos visionnaires; mais quel que soit l'garement ou la
sublimit de leur transport, nous respectons leur inspiration, et parmi
nous, Albert l'extatique et le _voyant_ n'a trouv que des frres pleins
de sympathie pour ses douleurs et d'admiration pour ses enthousiasmes.
Nous avons foi aussi  la conviction du comte de Saint-Germain, rput
imposteur ou alin dans le monde. Quoique ses rminiscences d'un pass
inaccessible  la mmoire humaine aient un caractre plus calme, plus
prcis et plus inconcevable encore que les extases d'Albert, elles ont
aussi un caractre de bonne foi et une lucidit dont il nous est
impossible de nous railler. Nous comptons parmi nous beaucoup d'autres
exalts, des mystiques, des potes, des hommes du peuple, des philosophes,
des artistes, d'ardents sectaires groups sous les bannires de divers
chefs; des boehmistes, des thosophes, des moraves, des hernuters, des
quakers, mme des panthistes, des pythagoriciens, des xrophagistes, des
illumins, des johannites, des templiers, des millnaires, des joachimites,
etc. Toutes ces sectes anciennes, pour n'avoir plus le dveloppement
qu'elles eurent aux poques de leur closion, n'en sont pas moins
existantes, et mme assez peu modifies. Le propre de notre poque est de
reproduire  la fois toutes les formes que le gnie novateur ou
rformateur a donnes tour  tour dans les sicles passs  la pense
religieuse et philosophique. Nous recrutons donc nos adeptes dans ces
divers groupes sans exiger une identit de prceptes absolue, et
impossible dans le temps o nous vivons. Il nous suffit de trouver en eux
l'ardeur de la destruction pour les appeler dans nos rangs: toute notre
science organisatrice consiste  ne choisir les _constructeurs_ que parmi
des esprits suprieurs aux disputes d'cole, chez qui la passion de la
vrit, la soif de la justice et l'instinct du beau moral l'emportent sur
les habitudes de famille et les rivalits de secte. Il n'est d'ailleurs
pas si difficile qu'on le croit de faire travailler de concert des
lments trs dissemblables; ces dissemblances sont plus apparentes que
relles. Au fond, tous les hrtiques (c'est avec respect que j'emploie ce
nom) sont d'accord sur le point principal, celui de dtruire la tyrannie
intellectuelle et matrielle, ou tout au moins de protester contre. Les
antagonismes qui ont retard jusqu ici la fusion de toutes ces gnreuses
et utiles rsistances viennent de l'amour-propre et de la jalousie, vices
inhrents  la condition humaine, contre-poids fatal et invitable de tout
progrs dans l'humanit. En mnageant ces susceptibilits, en permettant 
chaque communion de garder ses matres, ses institutions et ses rites, on
peut constituer, sinon une socit, du moins une arme, et, je te l'ai dit,
nous ne sommes encore qu'une arme marchant  la conqute d'une terre
promise, d'une socit idale. Au point o en est encore la nature humaine,
il y a tant de nuances de caractres chez les individus, tant de degrs
diffrents dans la conception du vrai, tant d'aspects varis, ingnieuses
manifestations de la riche nature qui cra le gnie humain, qu'il est
absolument ncessaire de laisser  chacun les conditions de sa vie morale
et les lments de sa force d'action.

Notre oeuvre est grande, notre tche est immense. Nous ne voulons pas
fonder seulement un empire universel sur un ordre nouveau et sur des bases
quitables; c'est une religion que nous voulons reconstituer. Nous sentons
bien d'ailleurs que l'un est impossible sans l'autre. Aussi avons-nous
deux modes d'action. Un tout matriel, pour miner et faire crouler
l'ancien monde par la critique, par l'examen, par la raillerie mme, par
le voltairianisme et tout ce qui s'y rattache. Le redoutable concours de
toutes les volonts hardies et de toutes les passions fortes prcipite
notre marche dans ce sens-l. Notre autre mode d'action est tout
spirituel: il s'agit d'difier la religion de l'avenir. L'lite des
intelligences et des vertus nous assiste dans ce labeur incessant de notre
pense. L'oeuvre des Invisibles est un concile que la perscution du monde
officiel empche de se runir publiquement, mais qui dlibre sans relche
et qui travaille sous la mme inspiration de tous les points du monde
civilis. Des communications mystrieuses apportent le grain dans l'aire 
mesure qu'il mrit, et le sment dans le champ de l'humanit  mesure que
nous le dtachons de l'pi. C'est  ce dernier travail souterrain que tu
peux t'associer; nous te dirons comment quand tu l'auras accept.

--Je l'accepte, rpondit Consuelo d'une voix ferme, et en tendant le bras
en signe de serment.

--Ne te hte point de promettre, femme aux instincts gnreux,  l'me
entreprenante. Tu n'as peut-tre pas toutes les vertus que rclamerait une
telle mission. Tu as travers le monde; tu y as dj puis les notions de
la prudence, de ce qu'on appelle le savoir-vivre, la discrtion, l'esprit
de conduite.

--Je ne m'en flatte pas, rpondit Consuelo, en souriant avec une fiert
modeste.

--Eh bien, tu y as appris du moins  douter,  discuter,  railler, 
suspecter.

-- douter, peut-tre. tez-moi le doute qui n'tait pas dans ma nature,
et qui m'a fait souffrir; je vous bnirai. tez-moi surtout le doute de
moi-mme, qui me frapperait d'impuissance.

--Nous ne t'terons le doute qu'en te dveloppant nos principes. Quant 
te donner des garanties matrielles de notre sincrit et de notre
puissance, nous ne le ferons pas plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici.
Que les services rendus te suffisent, nous t'assisterons toujours dans
l'occasion: mais nous ne t'associerons aux mystres de notre pense et de
nos actions que selon la part d'action que nous te donnerons  toi-mme.
Tu ne nous connatras point. Tu ne verras jamais nos traits. Tu ne sauras
jamais nos noms,  moins qu'un grand intrt de la cause ne nous force en
enfreindre la loi qui nous rend inconnus et invisibles  nos disciples.
Peux-tu te soumettre et te fier aveuglment  des hommes qui ne seront
jamais pour toi que des tres abstraits, des ides vivantes, des appuis et
des conseils mystrieux?

--Une vaine curiosit pourrait seule me pousser  vouloir vous connatre
autrement. J'espre que ce sentiment puril n'entrera jamais en moi.

--Il ne s'agit point de curiosit, il s'agit de mfiance. La tienne serait
fonde selon la logique et la prudence du monde. Un homme rpond de ses
actions; son nom est une garantie ou un avertissement; sa rputation
appuie ou dment ses actes ou ses projets. Songes-tu bien que tu ne
pourras jamais comparer la conduite d'aucun de nous en particulier avec
les prceptes de l'ordre? Tu devras croire en nous comme  des saints,
sans savoir si nous ne sommes pas des hypocrites. Tu devras mme peut-tre
voir maner de nos dcisions des injustices, des perfidies, des cruauts
apparentes. Tu ne pourras pas plus contrler nos dmarches que nos
intentions. Auras-tu assez de foi pour marcher les yeux ferms sur le bord
d'un abme?

--Dans la pratique du catholicisme, j'ai fait ainsi dans mon enfance,
rpandit Consuelo aprs un instant de rflexion. J'ai ouvert mon coeur et
abandonn la direction de ma conscience  un prtre dont je ne voyais pas
les traits derrire le voile du confessionnal, et dont je ne savais ni le
nom ni la vie. Je ne voyais en lui que le sacerdoce, l'homme ne m'tait
rien. J'obissais au Christ, je ne m'inquitais pas du ministre.
Pensez-vous que cela soit bien difficile?

--Lve donc la main  prsent, si tu persistes.

--Attendez, dit Consuelo. Votre rponse dciderait de ma vie; mais me
permettez-vous de vous interroger une seule, une premire et dernire fois?

--Tu le vois! dj tu hsites, dj tu cherches des garanties ailleurs que
dans ton inspiration spontane et dans l'lan de ton coeur vers l'ide que
nous reprsentons. Parle cependant. La question que tu veux nous faire
nous clairera sur tes dispositions.

--La voici. Albert est-il initi  tous vos secrets?

--Oui.

--Sans restriction aucune?

--Sans restriction aucune.

--Et il marche avec vous?

--Dis plutt que nous marchons avec lui. Il est une des lumires de notre
conseil, la plus pure, la plus divine peut-tre.

--Que ne me disiez-vous cela d'abord? je n'eusse pas hsit un instant.
Conduisez-moi o vous voudrez, disposez de ma vie. Je suis  vous, et je
le jure.

--Tu tends la main! mais sur quoi jures-tu?

--Sur le Christ dont je vois l'image ici.

--Qu'est-ce que le Christ?

--C'est la pense divine, rvle  l'humanit.

--Cette pense est-elle tout entire dans la lettre de l'vangile?

--Je ne le crois pas; mais je crois qu'elle est tout entire dans son
esprit.

--Nous sommes satisfaits de tes rponses, et nous acceptons le serment que
tu viens de faire. A prsent, nous allons t'instruire de tes devoirs
envers Dieu et envers nous. Apprends donc d'avance les trois mots qui sont
tout le secret de nos mystres, et qu'on ne rvle  beaucoup d'affilis
qu'avec tant de lenteurs et de prcautions. Tu n'as pas besoin d'un long
apprentissage; et cependant, il te faudra quelques rflexions pour en
comprendre toute la porte. _Libert, fraternit, galit_: voil la
formule mystrieuse et profonde de l'oeuvre des Invisibles.

--Est-ce l, en effet, tout le mystre?

--Il ne le semble pas que c'en soit un; mais examine l'tat des socits,
et tu verras que, pour des hommes habitus  tre rgis par le despotisme,
l'ingalit, l'antagonisme, c'est toute une ducation, toute une
conversion, toute une rvlation, que d'arriver  comprendre nettement la
possibilit humaine, la ncessit sociale et l'obligation morale de ce
triple prcepte: _libert, galit, fraternit_. Le petit nombre d'esprits
droits et de coeurs purs qui protestent naturellement contre l'injustice
et le dsordre des tyrannies saisissent, ds le premier pas, la doctrine
secrte. Leurs progrs y sont rapides; car il ne s'agit plus, avec eux,
que de leur enseigner les procds d'application que nous avons trouvs.
Mais, pour le grand nombre, avec les gens du monde, les courtisans et les
puissants, imagine ce qu'il faut de prcautions et de mnagements pour
livrer  leur examen la formule sacre de l'oeuvre immortelle. Il faut
s'environner de symboles et de dtours; il faut leur persuader qu'il ne
s'agit que d'une libert fictive et restreinte  l'exercice de la pense
individuelle; d'une galit relative, tendue seulement aux membres de
l'association, et praticable seulement dans ses runions secrtes et
bnvoles; enfin, d'une fraternit romanesque, consentie entre un certain
nombre de personnes et borne  des services passagers,  quelques bonnes
oeuvres,  des secours mutuels. Pour ces esclaves de la coutume et du
prjug, nos mystres ne sont que les statuts d'ordres hroques,
renouvels de l'ancienne chevalerie, et ne portant nulle atteinte aux
pouvoirs constitus, nul remde aux misres des peuples. Pour ceux-l, il
n'y a que des grades insignifiants, des degrs de science frivole ou
d'anciennet banale, une srie d'initiations dont les rites bizarres
amusent leur curiosit sans clairer leurs esprits. Ils croient tout
savoir et ne savent rien.

-- quoi servent-ils? dit Consuelo, qui coutait attentivement.

-- protger l'exercice et la libert du travail de ceux qui comprennent
et qui savent, rpondit l'initiateur. Ceci te sera expliqu. coute
d'abord ce que nous attendons de toi.

L'Europe (l'Allemagne et la France principalement) est remplie de
socits secrtes, laboratoires souterrains o se prpare une grande
rvolution, dont le cratre sera l'Allemagne ou la France. Nous avons la
clef, et nous tentons d'avoir la direction, de toutes ces associations, 
l'insu de la plus grande partie de leurs membres, et  l'insu les unes des
autres. Quoique notre but ne soit pas encore atteint, nous avons russi 
mettre le pied partout, et les plus minents, parmi ces divers affilis,
sont  nous et secondent nos efforts. Nous te ferons entrer dans tous ces
sanctuaires sacrs, dans tous ces temples profanes, car la corruption ou
la frivolit ont bti aussi leurs cits; et, dans quelques-unes, le vice
et la vertu travaillent au mme oeuvre de destruction, sans que le mal
comprenne son association avec le bien. Telle est la loi des
conspirations. Tu sauras le secret des francs-maons, grande confrrie qui,
sous les formes les plus varies, et avec les ides les plus diverses,
travaille  organiser la pratique et  rpandre la notion de l'galit. Tu
recevras les degrs de tous les rites, quoique les femmes n'y soient
admises qu' titre d'adoption, et qu'elles ne participent pas  tous les
secrets de la doctrine. Nous te traiterons comme un homme; nous te
donnerons tous les insignes, tous les titres, toutes les formules
ncessaires aux relations que nous te ferons tablir avec les _loges_, et
aux ngociations dont nous te chargerons avec elles. Ta profession, ton
existence voyageuse, tes talents, le prestige de ton sexe, de ta jeunesse
et de ta beaut, tes vertus, ton courage, ta droiture et ta discrtion te
rendent propre  ce rle et nous donnent les garanties ncessaires. Ta vie
passe, dont nous connaissons les moindres dtails, nous est un gage
suffisant. Tu as subi volontairement plus d'preuves que les mystres
maonniques n'en sauraient inventer, et tu en es sortie plus victorieuse
et plus forte que leurs adeptes ne sortent des vains simulacres destins 
prouver leur constance. D'ailleurs, l'pouse et l'lve d'Albert de
Rudolstadt est notre fille, notre soeur et notre gale. Comme Albert, nous
professons le prcepte de l'galit divine de l'homme et de la femme; mais,
forcs du reconnatre dans les fcheux rsultats de l'ducation de ton
sexe, de sa situation sociale et de ses habitudes, une lgret dangereuse
et de capricieux instincts, nous ne pouvons pratiquer ce prcepte dans
toute son tendue; nous ne pouvons nous fier qu' un petit nombre de
femmes, et il est des secrets que nous ne confierons qu' toi seule.

Les autres socits secrtes des diverses nations de l'Europe te seront
ouvertes galement par le talisman de notre investiture, afin que, quelque
pays que tu traverses, tu y trouves l'occasion de nous seconder et de
servir notre cause. Tu pntreras mme, s'il le faut, dans l'impure
socit des _Mopses_ et dans les autres mystrieuses retraites de la
galanterie et de l'incrdulit du sicle. Tu y porteras la rforme et la
notion d'une fraternit plus pure et mieux tendue. Tu ne seras pas plus
souille dans ta mission, par le spectacle de la dbauche des grands, que
tu ne l'as t par celui de la libert des coulisses. Tu seras la soeur de
charit des mes malades; nous te donnerons d'ailleurs les moyens de
dtruire les associations que tu ne pourrais point corriger. Tu agiras
principalement sur les femmes: ton gnie et ta renomme t'ouvrent les
portes des palais: l'amour de Trenck et notre protection t'ont livr dj
le coeur et les secrets d'une princesse illustre. Tu verras de plus prs
encore des ttes plus puissantes, et tu en feras nos auxiliaires. Les
moyens d'y parvenir seront l'objet de communications particulires, de
toute une ducation spciale que tu dois recevoir ici. Dans toutes les
cours et dans toutes les villes de l'Europe o tu voudras porter tes pas,
nous te ferons trouver des amis, des associs, des frres pour te seconder,
des protecteurs puissants pour te soustraire aux dangers de ton
entreprise. Des sommes considrables te seront confies pour soulager les
infortunes de nos frres et celles de tous les malheureux qui, au moyen
des _signaux de dtresse_, invoqueront le secours de notre ordre, dans les
lieux o tu te trouveras. Tu institueras parmi les femmes des socits
secrtes nouvelles, fondes par nous sur le principe de la ntre, mais
appropries, dans leurs formes et dans leur composition, aux usages et aux
moeurs des divers pays et des diverses classes. Tu y opreras, autant que
possible, le rapprochement cordial et sincre de la grande dame et de la
bourgeoise, de la femme riche et de l'humble ouvrire, de la vertueuse
matrone et de l'artiste aventureuse. _Tolrance et bienfaisance_, telle
sera la formule, adoucie pour les personnes du monde, de notre vritable
et austre formule: _galit, fraternit._ Tu le vois; au premier abord,
ta mission est douce pour ton coeur et glorieuse pour ta vie; cependant
elle n'est pas sans danger. Nous sommes puissants, mais la trahison peut
dtruire notre entreprise et t'envelopper dans notre dsastre. Spandaw
peut bien n'tre pas la dernire de tes prisons, et les emportements de
Frdric II la seule ire royale que tu aies  affronter. Tu dois tre
prpare  tout, et dvoue d'avance au martyre de la perscution.

--Je le suis, rpondit Consuelo.

--Nous en sommes certains, et si nous craignons quelque chose, ce n'est
pas la faiblesse de ton caractre, c'est l'abattement de ton esprit. Ds 
prsent nous devons te mettre en garde contre le principal dgot attach
 ta mission. Les premiers grades des socits secrtes, et de la
maonnerie particulirement, sont  peu prs insignifiants  nos yeux, et
ne nous servent qu' prouver les instincts et les dispositions des
postulants. La plupart ne dpassent jamais ces premiers degrs, o, comme
je te l'ai dit dj, de vaines crmonies amusent leur frivole curiosit.
Dans les grades suivants on n'admet que les sujets qui donnent de
l'esprance, et cependant on les tient encore  distance du but, on les
examine, on les prouve, on sonde leurs mes, on les prpare  une
initiation plus complte, ou on les abandonne  une interprtation qu'ils
ne sauraient franchir sans danger pour la cause et pour eux-mmes. Ce
n'est encore l qu'une ppinire o nous choisissons les plantes robustes
destines  tre transplantes dans la fort sacre. Aux derniers grades
appartiennent seules les rvlations importantes, et c'est par ceux-l que
tu vas dbuter dans la carrire. Mais le rle de _matre_ impose bien des
devoirs, et l cesse le charme de la curiosit, l'enivrement du mystre,
l'illusion de l'esprance. Il ne s'agit plus d'apprendre, au milieu de
l'enthousiasme et de l'motion, cette loi qui transforme le nophyte en
aptre, la novice en prtresse. Il s'agit de la pratiquer en instruisant
les autres et en cherchant  recruter, parmi les pauvres de coeur et les
faibles d'esprit, des lvites pour le sanctuaire. C'est l, pauvre
Consuelo, que tu connatras l'amertume des illusions dues et les durs
labeurs de la persvrance, lorsque tu verras, parmi tant de poursuivants
avides, curieux et fanfarons de la vrit, si peu d'esprits srieux,
fermes et sincres, si peu d'mes dignes de la recevoir et capables de la
comprendre. Pour des centaines d'enfants, vaniteux d'employer les formules
de l'galit et d'en affecter les simulacres, tu trouveras  peine un
homme pntr de leur importance et courageux dans leur interprtation. Tu
seras oblige de leur parler par des nigmes et de te faire un triste jeu
de les abuser sur le fond de la doctrine. La plupart des princes que nous
enrlons sous notre bannire sont dans ce cas, et, pars de vains titres
maonniques qui amusent leur fol orgueil, ne servent qu' nous garantir la
libert de nos mouvements et la tolrance de la police. Quelques-uns
pourtant sont sincres ou l'ont t. Frdric dit le Grand, et capable
certainement de l'tre, a t reu franc-maon avant d'tre roi, et, 
cette poque, la libert parlait  son coeur, l'galit  sa raison.
Cependant nous avons entour son initiation d'hommes habiles et prudents,
qui ne lui ont pas livr les secrets de la doctrine. Combien n'et-on pas
eu  s'en repentir!  l'heure qu'il est, Frdric souponne, surveille et
perscute un autre rite maonnique qui s'est tabli  Berlin, en
concurrence de la loge qu'il prside, et d'autres socits secrtes  la
tte desquelles le prince Henri, son frre, s'est plac avec ardeur. Et
cependant le prince Henri n'est et ne sera jamais, non plus que l'abbesse
de Quedlimbourg, qu'un initi du second degr. Nous connaissons les
princes, Consuelo, et nous savons qu'il ne faut jamais compter entirement
sur eux, ni sur leurs courtisans. Le frre et la soeur de Frdric
souffrent de sa tyrannie et la maudissent. Ils conspireraient volontiers
contre elle, mais  leur profit. Malgr les minentes qualits de ces deux
princes, nous ne remettrons jamais dans leurs mains les rnes de notre
entreprise. Ils conspirent en effet, mais ils ne savent pas  quelle
oeuvre terrible ils prtent l'appui de leur nom, de leur fortune et de
leur crdit. Ils s'imaginent travailler seulement  diminuer l'autorit de
leur matre, et  paralyser les envahissements de son ambition. La
princesse Amlie porte mme dans son zle une sorte d'enthousiasme
rpublicain, et elle n'est pas la seule tte couronne qu'un certain rve
de grandeur antique et de rvolution philosophique ait agite dans ces
temps-ci. Tous les petits souverains de l'Allemagne ont appris le
_Tlmaque_ de Fnelon par coeur ds leur enfance, et aujourd'hui ils se
nourrissent de Montesquieu, de Voltaire et d'Helvtius: mais ils ne vont
gure au del d'un certain idal de gouvernement aristocratique, sagement
pondr, o ils auraient, de droit, les premires places. Tu peux juger de
leur logique et de leur bonne foi,  tous, par le contraste bizarre que tu
as vu dans Frdric, entre les maximes et les actions, les paroles et les
faits. Ils ne sont tous que des copies, plus ou moins effaces, plus ou
moins outres, de ce modle des tyrans philosophes. Mais comme ils n'ont
pas le pouvoir absolu entre les mains, leur conduite est moins choquante,
et peut faire illusion sur l'usage qu'ils feraient de ce pouvoir. Nous ne
nous y laissons pas tromper; nous laissons ces matres ennuys, ces
dangereux amis s'asseoir sur les trnes de nos temples symboliques. Ils
s'en croient les pontifes, ils s'imaginent tenir la clef des mystres
sacrs, comme autrefois, le chef du saint-empire, lu fictivement grand
matre du tribunal secret, se persuadait commander  la terrible arme des
francs-juges, matres de son pouvoir, de ses desseins et de sa vie. Mais,
tandis qu'ils se croient nos gnraux, ils nous servent de lieutenants; et
jamais, avant le jour fatal marqu pour leur chute dans le livre du destin,
ils ne sauront qu'ils nous aident  travailler contre eux-mmes.

Tel est le ct sombre et amer de notre oeuvre. Il faut transiger avec
certaines lois de la conscience paisible, quand on ouvre son me  notre
saint fanatisme. Auras-tu ce courage, jeune prtresse au coeur pur,  la
parole candide?

--Aprs tout ce que vous venez de me dire, il ne m'est plus permis de
reculer, rpondit Consuelo, aprs un instant de silence. Un premier
scrupule pourrait m'entraner dans une srie de rserves et de terreurs
qui me conduiraient  la lchet. J'ai reu vos austres confidences; je
sens que je ne m'appartiens plus. Hlas! oui, je l'avoue, je souffrirai
souvent du rle que vous m'imposez; car j'ai amrement souffert dj
d'tre force de mentir au roi Frdric pour sauver des amis en pril.
Laissez-moi rougir une dernire fois de la rougeur des mes vierges de
toute feinte, et pleurer la candeur de ma jeunesse ignorante et paisible.
Je ne puis me dfendre de ces regrets; mais je saurai me garder des
remords tardifs et pusillanimes. Je ne dois plus tre l'enfant inoffensif
et inutile que j'tais nagure; je ne le suis dj plus, puisque me voici
place entre la ncessit de conspirer contre les oppresseurs de
l'humanit ou de trahir ses librateurs. J'ai touch  l'arbre de la
science: ses fruits sont amers; mais je ne les rejetterai pas loin de moi.
Savoir est un malheur; mais refuser d'agir est un crime, quand on _sait_
ce qu'il faut faire.

--C'est l rpondre avec sagesse et courage, reprit l'initiateur. Nous
sommes contents de toi. Ds demain soir, nous procderons  ton
initiation. Prpare-toi tout le jour  un nouveau baptme,  un redoutable
engagement, par la mditation et la prire, par la confession mme, si tu
n'as pas l'me libre de toute proccupation personnelle.




XXXII.


Consuelo fut veille au point du jour par les sons du cor et les
aboiements des chiens. Lorsque Matteus vint lui apporter son djeuner, il
lui apprit qu'il y avait grande battue aux cerfs et aux sangliers dans la
fort. Plus de cent htes, disait-il, taient runis au chteau pour
prendre ce divertissement seigneurial. Consuelo comprit qu'un grand nombre
des affilis de l'ordre s'taient rassembls sous le prtexte de la chasse,
dans ce chteau, rendez-vous principal de leurs sances les plus
importantes. Elle s'effraya un peu de l'ide qu'elle aurait peut-tre tous
ces hommes pour tmoins de son initiation, et se demanda si c'tait en
effet une affaire assez intressante aux jeux de l'ordre, pour amener un
si grand concours de ses membres. Elle s'effora de lire et de mditer
pour se conformer aux prescriptions de _l'initiateur_; mais elle fut
distraite plus encore par une motion intrieure et des craintes vagues,
que par les fanfares, le galop des chevaux et les hurlements des limiers
qui firent retentir les bois environnants pendant toute la journe. Cette
chasse tait-elle relle ou simule? Albert s'tait-il converti  toutes
les habitudes de la vie ordinaire au point d'y prendre part et de verser
sans effroi le sang des btes innocentes? Liverani n'allait-il pas quitter
cette partie de plaisir, et  la faveur du dsordre, venir troubler la
nophyte dans le secret de sa retraite?

Consuelo ne vit rien de ce qui se passait au dehors, et Liverani ne vint
pas. Matteus, trop occup, sans doute, au chteau pour songer  elle, ne
lui apporta pas son dner. tait-ce, comme le prtendait Supperville, un
jene impos  dessein pour affaiblir les forces mentales de l'adepte?
Elle s'y rsigna.

Vers la nuit, lorsqu'elle rentra dans la bibliothque dont elle tait
sortie depuis une heure pour prendre l'air, elle recula de frayeur  la
vue d'un homme vtu de rouge et masqu, assis sur son fauteuil: mais elle
se rassura aussitt, car elle reconnut le frle vieillard qui lui servait,
pour ainsi dire, de pre spirituel.

Mon enfant, lui dit-il en se levant et en venant  sa rencontre,
n'avez-vous rien  me dire? Ai-je toujours votre confiance?

--Vous l'avez, Monsieur, rpondit Consuelo en le faisant rasseoir sur le
fauteuil et en prenant un pliant  ct de lui, dans l'embrasure de la
croise. Je dsirais vivement vous parler, et depuis longtemps.

Alors elle lui raconta fidlement tout ce qui s'tait pass entre elle,
Albert et l'inconnu depuis sa dernire confession, et elle ne cacha aucune
des motions involontaires qu'elle avait prouves.

Lorsqu'elle eut fini, le vieillard garda le silence assez longtemps pour
troubler et embarrasser Consuelo. Press par elle de juger sa conduite et
ses sentiments, il rpondit enfin:

Votre conduite est excusable, presque irrprochable; mais que puis-je
dire de vos sentiments? L'affection soudaine, insurmontable, violente,
qu'on appelle l'amour, est une consquence des bons ou mauvais instincts
que Dieu a mis ou laisss pntrer dans les mes pour leur
perfectionnement ou pour leur punition en cette vie. Les mauvaises lois
humaines qui contrarient presque en toutes choses le voeu de la nature et
les desseins de la Providence font souvent un crime de ce que Dieu avait
inspir, et maudissent le sentiment qu'il avait bni, tandis qu'elles
sanctionnent des unions infmes, des instincts immondes. C'est  nous
autres, lgislateurs d'exception, constructeurs cachs d'une socit
nouvelle, de dmler autant que possible l'amour lgitime et vrai de
l'amour coupable et vain, afin de prononcer, au nom d'une loi plus pure,
plus gnreuse et plus morale que celle du monde, sur le sort que tu
mrites. Voudras-tu t'en remettre  notre dcision? nous accorderas-tu le
droit de te lier ou de te dlier?

--Vous m'inspirez une confiance absolue, je vous l'ai dit, et je le
rpte.

--Eh bien, Consuelo, nous allons dlibrer sur cette question de vie et de
mort pour ton me et pour celle d'Albert.

--Et n'aurai-je pas le droit de faire entendre le cri de ma conscience?

--Oui, pour nous clairer; moi, qui l'ai entendue, je serai ton avocat.
Il faut que tu me relves du secret de ta confession.

--Eh quoi! vous ne serez plus le seul confident de mes sentiments intimes,
de mes combats, de mes souffrances?

--Si tu formulais une demande en divorce devant un tribunal, n'aurais-tu
pas des plaintes publiques  faire? Cette souffrance te sera pargne. Tu
n'as  te plaindre de personne. N'est-il pas plus doux d'avouer l'amour
que de dclarer la haine?

--Suffit-il donc d'prouver un nouvel amour pour avoir le droit d'abjurer
l'ancien?

--Tu n'as pas eu d'amour pour Albert.

--Il me semble que non; pourtant je n'en jurerais pas.

--Tu n'en douterais pas si tu l'avais aim. D'ailleurs, la question que tu
fais porte sa rponse en elle-mme. Tout nouvel amour exclut l'ancien par
la force des choses.

--Ne prononcez pas cela trop vite, mon pre, dit Consuelo avec un triste
sourire. Pour aimer Albert autrement que _l'autre_, je ne l'en aime pas
moins que par le pass. Qui sait si je ne l'aime pas davantage? Je me sens
prte  lui sacrifier cet inconnu, dont la pense m'te le sommeil et fait
battre mon coeur encore en ce moment o je vous parle.

--N'est-ce pas l'orgueil du devoir, l'ardeur du sacrifice plus que
l'affection, qui te conseillent cette sorte de prfrence pour Albert?

--Je ne le crois pas.

--En es-tu bien sre? Songe que tu es ici loin du monde,  l'abri de ses
jugements, en dehors de toutes ses lois. Si nous te donnons une nouvelle
formule et de nouvelles notions du devoir, persisteras-tu  prfrer le
bonheur de l'homme que tu n'aimes pas,  celui de l'homme que tu aimes?

--Ai-je donc jamais dit que je n'aimais pas Albert? s'cria Consuelo avec
vivacit.

--Je ne puis rpondre  tes questions que par d'autres questions, ma
fille. Peut-on avoir deux amours  la fois dans le coeur?

--Oui, deux amours diffrents. On aime  la fois son frre et son poux.

--Mais non son poux et son amant. Les droits de l'poux et du frre sont
diffrents en effet. Ceux de l'poux et de l'amant seraient les mmes, 
moins que l'poux ne consentt  redevenir frre. Alors la loi du mariage
serait brise dans ce qu'elle a de plus mystrieux, de plus intime et de
plus sacr. Ce serait un divorce, moins la publicit. Rponds-moi,
Consuelo; je suis un vieillard au bord de la tombe, et toi un enfant. Je
suis ici comme ton pre, comme ton confesseur. Je ne puis alarmer ta
pudeur par cette question dlicate, et j'espre que tu y rpondras avec
courage. Dans l'amiti enthousiaste qu'Albert t'inspirait, n'y a-t-il pas
toujours eu une secrte et insurmontable terreur  l'ide de ses caresses?

--C'est la vrit, rpondit Consuelo en rougissant. Cette ide n'tait pas
mle ordinairement  celle de son amour, elle y semblait trangre; mais
quand elle se prsentait, le froid de la mort passait dans mes veines.

--Et le souffle de l'homme que tu connais sous le nom de Liverani t'a
donn le feu de la vie?

--C'est encore la vrit. Mais de tels instincts ne doivent-ils pas tre
touffs par notre volont?

--De quel droit? Dieu te les a-t-il suggrs pour rien? t'a-t-il autorise
 abjurer ton sexe,  prononcer dans le mariage le voeu de virginit, ou
celui plus affreux et plus dgradant encore du servage? La passivit de
l'esclavage a quelque chose qui ressemble  ta froideur et 
l'abrutissement de la prostitution. Est-il dans les desseins de Dieu qu'un
tre tel que toi soit dgrad  ce point? Malheur aux enfants qui naissent
de telles unions! Dieu leur inflige quelque disgrce, une organisation
incomplte, dlirante ou stupide. Ils portent le sceau de la
dsobissance. Ils n'appartiennent pas entirement  l'humanit, car ils
n'ont pas t conus selon la loi de l'humanit qui veut une rciprocit
d'ardeur, une communaut d'aspirations entre l'homme et la femme. L o
cette rciprocit n'existe pas, il n'y a pas d'galit; et l o l'galit
est brise, il n'y a pas d'union relle. Sois donc certaine que Dieu, loin
de commander de pareils sacrifices  ton sexe, les repousse et lui dnie
le droit de les faire. Ce suicide-l est aussi coupable et plus lche
encore que le renoncement  la vie. Le voeu de virginit est anti-humain
et anti-social; mais l'abngation sans l'amour est quelque chose de
monstrueux dans ce sens-l. Penses-y bien, Consuelo, et si tu persistes 
t'annihiler  ce point, rflchis au rle que tu rserverais  ton poux,
s'il acceptait ta soumission sans la comprendre.  moins d'tre tromp, il
ne l'accepterait jamais, je n'ai pas besoin de te le dire; mais abus par
ton dvouement, enivr par ta gnrosit, ne te semblerait-il pas bientt
trangement goste ou grossier dans sa mprise? Ne le dgraderais-tu pas
 tes propres yeux, ne le dgraderais-tu pas en ralit devant Dieu, en
tendant ce pige  sa candeur, et en lui fournissant cette occasion
presque irrsistible d'y succomber? O serait sa grandeur, o serait sa
dlicatesse, s'il n'apercevait pas la pleur sur tes lvres, et les larmes
dans tes yeux? Peux-tu te flatter que la haine n'entrerait pas malgr toi
dans ton coeur, avec la honte et la douleur de n'avoir pas t comprise ou
devine? Non, femme! vous n'avez pas le droit de tromper l'amour dans
votre sein; vous auriez plutt celui de le supprimer. Quoi que de cyniques
philosophes aient pu dire sur la condition passive de l'espce fminine
dans l'ordre de la nature, ce qui distinguera toujours la compagne de
l'homme de celle de la brute, ce sera le discernement dans l'amour et le
droit de choisir. La vanit et la cupidit font de la plupart des mariages
une _prostitution jure_, selon l'expression des antiques Lollards. Le
dvouement et la gnrosit peuvent conduire une me simple  de pareils
rsultats. Vierge, j'ai d t'instruire de ces choses dlicates, que la
puret de ta vie et de tes penses t'empchait de prvoir ou d'analyser.
Lorsqu'une mre marie sa fille, elle lui rvle  demi, avec plus ou moins
de sagesse et de pudeur, les mystres qu'elle lui a cachs jusqu' cette
heure. Une mre t'a manqu, lorsque tu as prononc, avec un enthousiasme
plus fanatique qu'humain, le serment d'appartenir  un homme que tu aimais
d'une manire incomplte. Une mre t'est donne aujourd'hui pour
t'assister et t'clairer dans tes nouvelles rsolutions  l'heure du
divorce ou de la sanction dfinitive de cet trange hymne. Cette mre,
c'est moi, Consuelo, moi qui ne suis pas un homme, mais une femme.

--Vous, une femme, dit Consuelo en regardant avec surprise la main maigre
et bleutre, mais dlicate et vraiment fminine qui avait pris la sienne
pendant ce discours.

--Ce petit vieillard grle et cass, reprit le problmatique confesseur,
cet tre accabl et souffrant, dont la voix teinte n'a plus de sexe, est
une femme brise par la douleur, les maladies et les inquitudes, plus que
par l'ge. Je n'ai pas plus de soixante ans, Consuelo, bien que sous cet
habit, que je ne porte pas hors de mes fonctions d'_Invisible_, j'aie
l'aspect d'un octognaire cacochyme. Au reste, sous les vtements de mon
sexe comme sous celui-ci, je ne suis plus qu'une ruine; pourtant j'ai t
une femme grande, forte, belle et d'un extrieur imposant. Mais  trente
ans, j'tais dj courbe et tremblante comme vous me voyez. Et savez-vous,
mon enfant, la cause de cet abaissement prcoce? C'est le malheur dont je
veux vous prserver. C'est une affection incomplte, c'est une union
malheureuse, c'est un pouvantable effort de courage et de rsignation qui
m'a attache dix ans  un homme que j'estimais et que je respectais sans
pouvoir l'aimer. Un homme n'et pu vous dire quels sont dans l'amour les
droits sacrs et les vritables devoirs de la femme. Ils ont fait leurs
lois et leurs ides sans nous consulter; j'ai pourtant clair souvent 
cet gard la conscience de mes associs, et ils ont eu le courage et la
loyaut de m'couter. Mais, croyez-moi, je savais bien que s'ils ne me
mettaient pas en contact direct avec vous, ils n'auraient pas la clef de
votre coeur, et vous condamneraient peut-tre  une ternelle souffrance,
 un complet abaissement, en croyant assurer votre bonheur dans la force
de la vertu. Maintenant ouvrez-moi donc votre me tout entire. Dites-moi
si ce Liverani...

--Hlas! je l'aime ce Liverani; cela n'est que trop vrai, dit Consuelo en
portant la main de la sibylle mystrieuse  ses lvres. Sa prsence me
cause plus de frayeur encore que celle d'Albert; mais que cette frayeur
est diffrente et qu'elle est mle d'tranges dlices! Ses bras sont un
aimant qui m'attire, et son baiser sur mon front me fait entrer dans un
autre monde o je respire, o j'existe autrement que dans celui-ci.

--Eh bien! Consuelo, tu dois aimer cet homme et oublier l'autre. C'est moi
qui prononce ton divorce ds ce moment; c'est mon devoir et mon droit.

--Quoi que vous m'ayez dit, je ne puis accepter cette sentence avant
d'avoir vu Albert, avant qu'il m'ait parl et dit lui-mme qu'il renonce
 moi sans regret, qu'il me rend ma parole sans mpris.

--Tu ne connais pas encore Albert, ou tu le crains; mais moi, je le
connais, j'ai des droits sur lui plus encore que sur toi, et je puis
parler en son nom. Nous sommes seules, Consuelo, et il ne m'est pas
dfendu de m'ouvrir  toi entirement, bien que je fasse partie du conseil
suprme de ceux que leurs plus proches disciples ne connaissent jamais.
Mais ma situation et la tienne sont exceptionnelles; regarde donc mes
traits fltris, et dis-moi s'ils te semblent inconnus.

En parlant ainsi, la sibylle dtacha en mme temps son masque et sa fausse
barbe, sa toque et ses faux cheveux, et Consuelo vit une tte de femme
vieillie et souffrante  la vrit, mais d'une beaut de lignes
incomparable, et d'une expression sublime de bont, de tristesse et de
force. Ces trois habitudes de l'me, si diverses, et si rarement runies
dans un mme tre, se peignaient dans le vaste front, dans le sourire
maternel et dans le profond regard de l'inconnue. La forme de sa tte et
la base de son visage annonaient une grande puissance d'organisation
primitive; mais les ravages de la douleur n'taient que trop visibles, et
une sorte de tremblement nerveux faisait vaciller cette belle tte, qui
rappelait celle de Niob expirante ou plutt celle de Marie dfaillante au
pied de la croix. Des cheveux gris fins et lisses comme de la soie vierge,
spars sur son large front, et serrs en minces bandeaux sur ses tempes,
compltaient la noble tranget de cette figure saisissante.  cette
poque toutes les femmes portaient leurs cheveux poudrs et crps,
relevs en arrire, et laissant  dcouvert le front nu et hardi. La
sibylle avait nou les siens de la manire la moins embarrassante sous son
dguisement, sans songer qu'elle adoptait la plus harmonieuse  la coupe
et  l'expression de son visage. Consuelo la contempla longtemps avec
respect et admiration: puis tout  coup, frappe de surprise, elle s'cria
en lui saisissant les deux mains:

Oh! mon Dieu, comme vous lui ressemblez!

--Oui, je ressemble  Albert, ou plutt Albert me ressemble
prodigieusement, rpondit-elle; mais n'as-tu jamais vu un portrait de
moi? Et, voyant que Consuelo faisait des efforts de mmoire, elle ajouta
pour l'aider:

Un portrait qui m'a ressembl autant qu'il est permis  l'art d'approcher
de la ralit, et dont aujourd'hui je ne suis plus que l'ombre; un grand
portrait de femme, jeune, frache, brillante, avec un corsage de brocart
d'or charg de fleurs en pierreries, un manteau de pourpre, et des cheveux
noirs s'chappant de noeuds de rubis et de perles pour retomber en boucles
sur les paules: c'est le costume que je portais il y a plus de quarante
ans, le lendemain de mon mariage. J'tais belle, mais je ne devais pas
l'tre longtemps; j'avais dj la mort dans l'me.

--Le portrait dont vous parlez, dit Consuelo en plissant, est au chteau
des Gants dans la chambre qu'habitait Albert... C'est celui de sa mre
qu'il avait  peine connue, et qu'il adorait pourtant... et qu'il croyait
voir et entendre dans ses extases. Seriez-vous donc une proche parente de
la noble Wanda de Prachatitz, et par consquent...

--Je suis Wanda de Prachatitz elle-mme, rpondit la sibylle en retrouvant
quelque fermet dans sa voix et dans son attitude; je suis la mre
d'Albert, et la veuve de Christian de Rudolstadt; je suis la descendante
de Jean Ziska du Calice, et la belle-mre de Consuelo; mais je ne veux
plus tre que son amie et sa mre adoptive, parce que Consuelo n'aime pas
Albert, et qu'Albert ne doit pas tre heureux au prix du bonheur de sa
compagne.

--Sa mre! vous, sa mre! s'cria Consuelo tremblante en tombant aux
genoux de Wanda. tes-vous donc un spectre? N'tiez-vous pas pleure comme
morte au chteau des Gants?

--Il y a vingt-sept ans, rpondit la sibylle, que Wanda de Prachatitz,
comtesse de Rudolstadt, a t ensevelie au chteau des Gants, dans la
mme chapelle et sous la mme dalle o Albert de Rudolstadt, atteint de la
mme maladie et sujet aux mmes crises cataleptiques, fut enseveli l'anne
dernire, victime de la mme erreur. Le fils ne se ft jamais relev de
cet affreux tombeau, si la mre, attentive au danger qui le menaait,
n'et veill, invisible, sur son agonie, et n'et prsid avec angoisse 
son inhumation. C'est sa mre qui a sauv un tre encore plein de force et
de vie, des vers du spulcre auquel on l'avait dj abandonn; c'est sa
mre qui l'a arrach au joug de ce monde o il n'avait que trop vcu et o
il ne pouvait plus vivre, pour le transporter dans ce monde mystrieux,
dans cet asile impntrable o elle-mme avait recouvr, sinon la sant du
corps, du moins la vie de l'me. C'est une trange histoire, Consuelo, et
il faut que tu la connaisses pour comprendre celle d'Albert, sa triste vie,
sa mort prtendue, et sa miraculeuse rsurrection. Les Invisibles
n'ouvriront la sance de ton initiation qu' minuit. coute-moi donc, et
que l'motion de ce bizarre rcit te prpare  celles qui t'attendent
encore.




XXXIII.


Riche, belle et d'illustre naissance, je fus marie  vingt ans au comte
Christian, qui en comptait dj plus de quarante. Il et pu tre mon pre,
et m'inspirait de l'affection et du respect; de l'amour, point. J'avais
t leve dans l'ignorance de ce que peut tre un pareil sentiment dans
la vie d'une femme. Mes parents, austres Luthriens, mais forcs de
pratiquer leur culte le moins ostensiblement possible, avaient dans leurs
habitudes et dans leurs ides une rigidit excessive et une grande force
d'me. Leur haine pour l'tranger, leur rvolte intrieure contre le joug
religieux et politique de l'Autriche, leur attachement fanatique aux
antiques liberts de la patrie, avaient pass dans mon sein, et ces
passions suffisaient  ma fire jeunesse. Je n'en souponnais pas d'autres,
et ma mre, qui n'avait jamais connu que le devoir, et cru faire un
crime en me les laissant pressentir. L'empereur Charles, pre de
Marie-Thrse, perscuta longtemps ma famille pour cause d'hrsie, et mit
notre fortune, notre libert, et presque notre vie  prix. Je pouvais
racheter mes parents en pousant un seigneur catholique dvou  l'empire,
et je me sacrifiai avec une sorte d'orgueil enthousiaste. Parmi ceux qui
me furent dsigns, je choisis le comte Christian, parce que son caractre
doux, conciliant, et mme faible en apparence, me donnait l'esprance de
le convertir secrtement aux ides politiques de ma famille. Ma famille
accepta mon dvouement et le bnit. Je crus que je serais heureuse par la
vertu; mais le malheur, dont on comprend la porte et dont on sent
l'injustice n'est pas un milieu o l'me puisse aisment se dvelopper; je
reconnus bientt que le sage et calme Christian cachait sous sa douceur
bienveillante une obstination invincible, un attachement opinitre aux
coutumes de sa caste et aux prjugs de son entourage, une sorte de haine
misricordieuse et de mpris douloureux pour toute ide de combat et de
rsistance aux choses tablies. Sa soeur Wenceslawa, tendre, vigilante,
gnreuse, mais rive plus encore que lui aux petitesses de sa dvotion et
 l'orgueil de son rang, me fut une socit  la fois douce et amre; une
tyrannie caressante, mais accablante; une amiti dvoue, mais irritante
au dernier point. Je souffris mortellement de cette absence de rapports
sympathiques et intellectuels avec des tres que j'aimais pourtant, mais
dont le contact me tuait, dont l'atmosphre me desschait lentement. Vous
savez l'histoire de la jeunesse d'Albert, ses enthousiasmes comprims, sa
religion incomprise, ses ides vangliques taxes d'hrsie et de
dmence. Ma vie fut un prlude de la sienne, et vous avez d entendre
chapper quelquefois dans la famille de Rudolstadt des exclamations
d'effroi et de douleur sur cette ressemblance funeste du fils et de la
mre, au moral comme au physique.

L'absence d'amour fut le plus grand mal de ma vie, et c'est de lui que
drivrent tous les autres. J'aimais Christian d'une forte amiti; mais
rien en lui ne pouvait m'inspirer d'enthousiasme, et une affection
enthousiaste m'et t ncessaire pour comprimer cette profonde dsunion
de nos intelligences. L'ducation religieuse et svre que j'avais reue
ne me permettait pas de sparer l'intelligence de l'amour. Je me dvorais
moi-mme. Ma sant s'altra; une excitation extraordinaire s'empara de mon
systme nerveux; j'eus des hallucinations, des extases qu'on appela des
accs de folie, et qu'on cacha avec soin au lieu de chercher  me gurir.
On tenta pourtant de me distraire et de me mener dans le monde, comme si
des bals, des spectacles et des ftes eussent pu me tenir lieu de
sympathie, d'amour et de confiance. Je tombai si malade  Vienne, qu'on me
ramena au chteau des Gants. Je prfrais encore ce triste sjour, les
exorcismes du chapelain et la cruelle amiti de la chanoinesse  la cour
de nos tyrans.

La perte conscutive de mes cinq enfants me porta les derniers coups.
Il me sembla que le ciel avait maudit mon union; je dsirai la mort avec
nergie. Je n'esprais plus rien de la vie. Je m'efforais de ne point
aimer Albert, mon dernier-n, persuade qu'il tait condamn comme les
autres, et que mes soins ne pourraient pas le sauver.

Un dernier malheur vint porter au comble l'exaspration de mes facults.
J'aimai, je fus aime, et l'austrit de mes principes me contraignit de
refouler en moi jusqu' l'aveu intrieur de ce sentiment terrible. Le
mdecin qui me soignait dans mes frquentes et douloureuses crises tait
moins jeune en apparence, et moins beau que Christian. Ce ne furent donc
pas les grces de la personne qui m'murent, mais la sympathie profonde de
nos mes, la conformit d'ides ou du moins d'instincts religieux et
philosophiques, un rapport incroyable de caractres. Marcus, je ne puis
vous le dsigner que par ce prnom, avait la mme nergie, la mme
activit d'esprit, le mme patriotisme que moi. C'tait de lui qu'on
pouvait dire aussi bien que de moi ce que Shakspeare met dans la bouche de
Brutus: Je ne suis pas de ces hommes qui supportent l'injustice avec un
visage serein. La misre et l'abaissement du pauvre, le servage, les lois
despotiques et leurs abus monstrueux, tous les droits impies de la
conqute, soulevaient en lui des temptes d'indignation. Oh! que de
torrents de larmes nous avons verss ensemble sur les maux de notre patrie
et sur ceux de la race humaine, partout asservie ou trompe! ici abrutie
par l'ignorance, l dcime par la rapacit des cupides, ailleurs
violente et dgrade par les ravages de la guerre, avilie et infortune
sur toute la face de la terre. Cependant Marcus, plus instruit que moi,
concevait un remde  tant de maux, et m'entretenait souvent de projets
tranges et mystrieux pour organiser une conspiration universelle contre
le despotisme et l'intolrance. J'coutais ses desseins comme des rves
romanesques. Je n'esprais plus; j'tais trop malade et trop brise pour
croire  l'avenir. Il m'aima ardemment; je le vis, je le sentis, je
partageai sa passion: et pourtant, durant cinq annes d'amiti apparente
et de chaste intimit, nous ne nous rvlmes jamais l'un  l'autre le
funeste secret qui nous unissait. Il n'habitait point ordinairement le
Boehmer-Wald; du moins il faisait de frquentes absences sous prtexte
d'aller donner des soins  des clients loigns, et, dans le fait, pour
organiser cette conjuration dont il me parlait sans cesse sans me
persuader de ses rsultats. Chaque fois que je le revoyais, je me sentais
plus enflamme pour son gnie, son courage et sa persvrance. Chaque fois
qu'il revenait, il me retrouvait plus affaiblie, plus ronge par un feu
intrieur, plus dvaste par la souffrance physique.

Durant une de ses absences, j'eus d'effroyables convulsions auxquelles
l'ignorant et vaniteux docteur Wetzelius que vous connaissez, et qui me
soignait en son absence, donna le nom de _fivre maligne_.  la suite de
ces crises, je tombai dans un anantissement complet qu'on prit pour la
mort. Mon pouls ne battait plus; ma respiration tait insensible.
Cependant j'avais toute ma connaissance; j'entendis les prires du
chapelain et les larmes de ma famille. J'entendis les cris dchirants de
mon seul enfant, de mon pauvre Albert, et je ne pus faire un mouvement; je
ne pus pas mme le voir. On m'avait ferm les yeux, il m'tait impossible
de les rouvrir. Je me demandais si c'tait l la mort, et si l'me, prive
de ses moyens d'action sur le cadavre, conservait dans le trpas les
douleurs de la vie et l'pouvante du tombeau. J'entendis des choses
terribles autour de mon lit de mort; le chapelain, essayant de calmer les
regrets vifs et sincres de la chanoinesse, lui disait qu'il fallait
remercier Dieu de toutes choses, et que c'tait un grand bonheur pour mon
mari d'tre dlivr des angoisses de ma continuelle agonie et des orages
de mon me rprouve. Il ne se servait pas de mots aussi durs, mais le
sens tait le mme, et la chanoinesse l'coutait et se rendait peu  peu.
Je l'entendis mme ensuite essayer de consoler Christian avec les mmes
arguments, encore plus adoucis par l'expression, mais tout aussi cruels
pour moi. J'entendais distinctement, je comprenais affreusement. C'tait,
pensait-on, la volont de Dieu que je n'levasse pas mon fils, et qu'il
ft soustrait dans son jeune ge au poison de l'hrsie dont j'tais
infecte. Voil ce qu'on trouvait  dire  mon poux lorsqu'il s'criait,
en pressant Albert sur son sein: Pauvre enfant, que deviendras-tu sans ta
mre! La rponse du chapelain tait: Vous l'lverez selon Dieu!

Enfin, aprs trois jours d'un dsespoir immobile et muet, je fus porte
dans la tombe, sans avoir recouvr la force de faire un mouvement, sans
avoir perdu un instant la certitude de l'pouvantable mort qu'on allait me
donner! On me couvrit de diamants, on me revtit de mes habits de
fianailles, les habits magnifiques que vous m'avez vus dans mon portrait.
On me plaa une couronne de fleurs sur la tte, un crucifix d'or sur la
poitrine, et on me dposa dans une longue cuvette de marbre blanc, taille
dans le pav souterrain de la chapelle. Je ne sentis ni le froid ni le
manque d'air; je ne vivais que par la pense.

Marcus arriva une heure aprs. Sa consternation lui ta d'abord toute
rflexion. Il vint machinalement se prosterner sur ma tombe: on l'en
arracha; il y revint dans la nuit. Cette fois il s'tait arm d'un marteau
et d'un levier. Une pense sinistre avait travers son esprit. Il
connaissait mes crises lthargiques; il ne les avait jamais vues aussi
longues, aussi compltes; mais, de quelques instants de cet tat bizarre
observs par lui, il concluait  la possibilit d'une effroyable erreur.
Il ne se fiait point  la science de Wetzelius. Je l'entendis marcher
au-dessus de ma tte; je reconnus son pas. Le bruit du fer qui soulevait
la dalle me fit tressaillir, mais je ne pus faire entendre un cri, un
gmissement. Quand il souleva le voile qui couvrait mon visage, j'tais
tellement extnue par les efforts que je venais de faire pour l'appeler,
que je semblais plus morte que jamais. Il hsita longtemps; il interrogea
mille fois mon souffle teint, mon coeur et mes mains glacs. J'avais la
raideur d'un cadavre. Je l'entendis murmurer d'une voix dchirante: C'en
est donc fait! plus d'espoir! Morte, morte!...  Wanda! Il laissa
retomber le voile, mais il ne replaa pas la pierre. Un silence
pouvantable rgnait de nouveau. tait-il vanoui? M'abandonnait-il, lui
aussi, oubliant, dans l'horreur que lui inspirait la vue de ce qu'il avait
aim, de refermer mon spulcre?

Marcus, plong dans une sombre mditation, formait un projet lugubre
comme sa douleur, trange comme son caractre. Il voulait drober mon
corps aux outrages de la destruction. Il voulait l'emporter secrtement,
l'embaumer, le sceller dans un cercueil de mtal, le conserver toujours 
ses cts. Il se demandait s'il aurait ce courage; et tout  coup, dans
une sorte de transport fanatique, il se dit qu'il l'aurait. Il me prit
dans ses bras, et, sans savoir si ses forces lui permettraient d'emporter
un cadavre jusqu' sa demeure qui tait loigne de plus d'une lieue, il
me dposa sur le pav, et replaa la dalle avec le terrible sang-froid
qu'on a souvent dans les actes du dlire. Ensuite il m'enveloppa et me
cacha entirement avec son manteau, et sortit du chteau, qu'on ne fermait
pas alors avec le mme soin qu'aujourd'hui, parce que des bandes de
malfaiteurs, dsespres par la guerre, ne s'taient pas encore montres
aux environs. J'tais devenue si maigre, que je n'tais pas,  vrai dire,
un bien pesant fardeau. Marcus traversa les bois, en choisissant les
sentiers les moins frquents. Il me dposa plusieurs fois sur les rochers,
accabl de douleur et d'pouvante plus encore que de fatigue. Il m'a dit
depuis que, plus d'une fois, il avait eu horreur de ce rapt d'un cadavre,
et qu'il avait t tent de me reporter dans ma tombe. Enfin il arriva
chez lui, pntra sans bruit par son jardin, et me porta, sans tre vu de
personne, dans un pavillon isol dont il avait fait un cabinet d'tudes.
C'est l seulement que la joie de me voir sauve, le premier mouvement de
joie que j'eusse eu depuis dix ans, dlia ma langue, et que je pus
articuler une faible exclamation.

Une nouvelle crise violente succda  cet affaissement. Je retrouvai tout
 coup une force exubrante; je poussai des cris, des rugissements. La
servante et le jardinier de Marcus accoururent, croyant qu'on
l'assassinait. Il eut la prsence d'esprit de se jeter au-devant d'eux, en
leur disant qu'une dame tait venue accoucher en secret chez lui, et qu'il
tuerait quiconque essaierait de la voir, de mme qu'il chasserait celui
qui aurait le malheur d'en dire un mot. Cette feinte russit. Je fus
dangereusement malade dans ce pavillon durant trois jours. Marcus, enferm
avec moi, m'y soigna avec un zle et une intelligence dignes de sa
volont. Lorsque je fus sauve et que je pus rassembler mes ides, je me
jetai dans ses bras avec terreur en songeant qu'il fallait nous sparer.

 Marcus! m'criai-je, pourquoi ne m'avez-vous pas laisse mourir ici,
dans vos bras! Si vous m'aimez, tuez-moi; retourner dans ma famille est
pour moi pire que la mort.

--Madame, me rpondit-il avec fermet, vous n'y retournerez jamais, j'en
ai fait le serment  Dieu et  moi-mme. Vous n'appartenez plus qu' moi.
Vous ne me quitterez plus, ou vous ne sortirez d'ici qu'en passant sur mon
cadavre.

Cette terrible rsolution m'pouvanta et me charma en mme temps. J'tais
trop trouble et trop affaiblie pour en sentir la porte. Je l'coutai
avec la soumission  la fois craintive et confiante d'un enfant. Je me
laissai soigner, gurir, et peu  peu je m'habituai  l'ide de ne jamais
retourner  Riesenburg, et de ne jamais dmentir les apparences de ma
mort. Marcus dploya pour me convaincre une loquence exalte. Il me dit
que je ne pouvais pas vivre dans ce mariage, et que je n'avais pas le
droit d'y aller subir une mort certaine. Il me jura qu'il avait les moyens
de me soustraire  la vue des hommes pendant longtemps, et pendant toute
ma vie  celle des personnes qui me connaissaient. Il me promit de veiller
sur mon fils, et de me mnager les moyens de le voir en secret. Il me
donna mme des garanties certaines de ces possibilits tranges, et je me
laissai convaincre. Je consentis  partir avec lui pour ne jamais
redevenir la comtesse de Rudolstadt.

Mais au moment o nous allions partir, dans la nuit, on vint chercher
Marcus pour secourir Albert qu'on disait dangereusement malade. La
tendresse maternelle, que le malheur semblait avoir touffe, se rveilla
dans mon sein. Je voulus suivre Marcus  Riesenburg; aucune puissance
humaine, pas mme la sienne, n'et pu m'en dissuader. Je montai dans sa
voiture, et, enveloppe d'un long voile, j'attendis avec anxit, 
quelque distance du chteau, qu'il allt voir mon fils, et qu'il m'en
rapportt des nouvelles. Il revint bientt en effet, m'assura que l'enfant
n'tait point en danger, et voulut me ramener chez lui, afin de retourner
passer la nuit auprs d'Albert. Je ne pus m'y dcider. Je voulus
l'attendre encore, cache derrire les sombres murailles du chteau,
tremblante et agite, tandis qu'il retournait soigner mon fils.  peine
fus-je seule, que mille inquitudes me dvorrent le coeur. Je m'imaginai
que Marcus me cachait la vritable situation d'Albert, que peut-tre il
tait mourant, qu'il allait expirer sans avoir reu mon dernier baiser.
Domine par cette persuasion funeste, je m'lanai sous le portique du
chteau; un valet, que je rencontrai dans la cour, laissa tomber son
flambeau, et s'enfuit en se signant. Mon voile cachait mes traits, mais
l'apparition d'une femme au milieu de la nuit suffisait pour rveiller les
ides superstitieuses de ces crdules serviteurs. On ne doutait pas que je
fusse l'ombre de la malheureuse et impie comtesse Wanda. Un hasard
inespr voulut que je pusse pntrer jusqu' la chambre de mon fils sans
rencontrer d'autres personnes, et que la chanoinesse ft sortie en cet
instant pour chercher quelque mdicament ordonn par Marcus. Mon mari,
suivant sa coutume, avait t prier dans son oratoire, au lieu d'agir pour
conjurer le danger. Je me prcipitai sur mon fils, je le pressai sur mon
sein. Il n'eut point peur de moi, il me rendit mes caresses; il n'avait
pas compris ma mort. En ce moment le chapelain parut au seuil de la
chambre. Marcus pensa que tout tait perdu. Cependant, avec une rare
prsence d'esprit, il se tint immobile et parut ne point me voir  ct de
lui. Le chapelain pronona, d'une voix entrecoupe, quelques paroles
d'exorcisme, et tomba vanoui avant d'avoir os faire un pas vers moi.
Alors je me rsignai  fuir par une autre porte, et je regagnai, dans les
tnbres, l'endroit o Marcus m'avait laisse. J'tais rassure, j'avais
vu Albert soulag, ses petites mains taient tides, et le feu de la
fivre n'tait plus sur ses joues. L'vanouissement et la frayeur du
chapelain furent attribus  une vision. Il soutint m'avoir vue auprs de
Marcus, tenant mon fils dans mes bras. Marcus soutint n'avoir rien vu du
tout. Albert s'tait endormi. Mais le lendemain, il me redemanda, et les
nuits suivantes, convaincu que je n'tais pas endormie pour toujours,
comme on tchait de le lui persuader, il rva de moi, crut me voir encore,
et m'appela  plusieurs reprises.  partir de ce moment, l'enfance
d'Albert fut troitement surveille, et les mes superstitieuses de
Riesenburg firent maintes prires pour conjurer les funestes assiduits de
mon fantme autour de son berceau.

Marcus me ramena chez lui avant le jour. Nous retardmes encore notre
dpart d'une semaine, et quand mon fils fut entirement rtabli, nous
quittmes la Bohme. Depuis ce temps j'ai men une vie errante et
mystrieuse. Toujours cache dans mes gtes, toujours voile dans mes
voyages, portant un nom suppos, et n'ayant pendant bien longtemps d'autre
confident au monde que Marcus, j'ai pass plusieurs annes avec lui en
pays tranger. Il entretenait une correspondance suivie avec un ami qui le
tenait au courant de tout ce qui se passait  Riesenburg, et qui lui
donnait d'amples dtails sur la sant, sur le caractre, sur l'ducation
de mon fils. L'tat dplorable de ma sant m'autorisait  mener la vie la
plus retire et  ne voir personne. Je passais pour la soeur de Marcus, et
je vcus plusieurs annes au fond de l'Italie, dans une villa isole,
tandis que, pendant une partie de chaque anne, Marcus continuait ses
voyages, et poursuivait l'accomplissement de ses vastes projets.

Je ne fus point la matresse de Marcus; j'tais reste sous l'empire de
mes scrupules religieux, et il me fallut plus de dix annes de mditations
pour concevoir les droits de l'tre humain  secouer le joug des lois sans
piti et sans intelligence qui rgissent la socit humaine. tant cense
morte, et ne voulant pas risquer la libert que j'avais si chrement
conquise, je ne pouvais invoquer aucun pouvoir religieux ou civil pour
rompre mon mariage avec Christian, et je n'eusse d'ailleurs pas voulu
rveiller ses douleurs assoupies. Il ne savait pas combien j'avais t
malheureuse avec lui; il me croyait descendue, pour mon bonheur, pour la
paix de sa famille et pour le salut de son fils, dans le repos de la
tombe. Dans cette situation, je me regardais comme ternellement condamne
 lui tre fidle. Plus tard, quand, par les soins de Marcus, les
disciples d'une foi nouvelle se furent runis et constitus secrtement en
pouvoir religieux, quand j'eus assez modifi mes ides pour accepter ce
nouveau concile et entrer dans cette nouvelle glise qui et pu prononcer
mon divorce et consacrer notre union, il n'tait plus temps. Marcus,
fatigu de mon opinitret, avait senti le bien d'aimer ailleurs, et je
l'y avais hroquement pouss. Il tait mari; j'tais l'amie de sa femme:
cependant, il ne fut point heureux. Cette femme n'avait pas l'esprit et le
coeur assez grands pour satisfaire l'esprit et le coeur d'un homme tel que
lui. Il n'avait pu lui faire comprendre ses plans; il se garda de
l'initier  son succs. Elle mourut au bout de quelques annes sans avoir
devin que Marcus m'aimait toujours. Je la soignai  son agonie; je lui
fermai les yeux sans avoir aucun reproche  me faire envers elle, sans me
rjouir de voir disparatre cet obstacle  ma longue et cruelle passion.
La jeunesse avait fui; j'tais brise; j'avais eu une vie trop grave et
trop austre pour m'en dpartir lorsque l'ge commenait  blanchir mes
cheveux. J'entrai enfin dans le calme de la vieillesse, et je sentis
profondment tout ce qu'il y a d'auguste et de sacr dans cette phase de
notre vie de femme. Oui, notre vieillesse comme toute notre vie, quand
nous la comprenons bien, a quelque chose de plus srieux que celle de
l'homme. Ils peuvent tromper le cours des annes; ils peuvent aimer encore
et devenir pres dans un ge plus avanc que nous, au lieu que la nature
nous marque un terme aprs lequel il y a je ne sais quoi de monstrueux et
d'impie  vouloir rveiller l'amour, et empiter par de ridicules dlires
sur les brillants privilges de la gnration qui dj nous succde et
nous efface. Les leons et les exemples qu'elle attend de nous d'ailleurs
en ce moment solennel, demandent une vie de contemplation et de
recueillement que les agitations de l'amour troubleraient sans fruit. La
jeunesse peut s'inspirer de sa propre ardeur et y trouver de hautes
rvlations. L'ge mr n'a plus commerce avec Dieu que dans l'auguste
srnit qui lui est accorde comme un dernier bienfait. Dieu lui-mme
l'aide doucement et par une insensible transformation  entrer dans cette
voie. Il prend soin d'apaiser nos passions et de les changer en amitis
paisibles; il nous te le prestige de la beaut, loignant ainsi de nous
les dangereuses tentations. Rien n'est donc si facile que de vieillir,
quoi qu'en disent et quoi qu'en pensent toutes ces femmes malades d'esprit
qu'on voit s'agiter dans le monde, en proie  une sorte de fureur obstine
pour cacher aux autres et  elles-mmes la dcadence de leurs charmes, et
la fin de leur mission en tant que femmes. H quoi! l'ge nous te notre
sexe, il nous dispense des labeurs terribles de la maternit, et nous ne
reconnatrions pas que c'est le moment de nous lever  une sorte d'tat
anglique? Mais, ma chre fille, vous tes si loin de ce terme effrayant
et pourtant dsirable comme le port aprs la tempte, que toutes mes
rflexions  ce sujet sont hors de propos: qu'elles vous servent donc
seulement  comprendre mon histoire. Je restai ce que j'avais toujours
t, la soeur de Marcus, et ces motions comprimes, ces dsirs vaincus qui
avaient tortur notre jeunesse, donnrent au moins  l'amiti de l'ge mr
un caractre de force et de confiance enthousiaste qui ne se rencontre pas
dans les vulgaires amitis.

Je ne vous ai encore rien dit, d'ailleurs, des travaux d'esprit et des
occupations srieuses qui, durant les quinze premires annes, nous
empchrent d'tre absorbs par nos souffrances, et qui, depuis ce temps,
nous ont empchs de les regretter. Vous en connaissez la nature, le but
et le rsultat; vous y avez t initie la nuit dernire; vous le serez
plus encore ce soir par l'organe des Invisibles. Je puis vous dire
seulement que Marcus sige parmi eux, et qu'il a lui-mme form leur
conseil secret et organis toute leur socit avec le concours d'un prince
vertueux, dont toute la fortune est consacre  l'entreprise mystrieuse
et grandiose que vous connaissez. J'y ai consacr galement toute ma vie
depuis quinze ans. Aprs douze annes d'absence, j'tais trop oublie
d'une part, trop change de l'autre, pour ne pouvoir pas reparatre en
Allemagne. La vie trange qui convient  certaines fonctions de notre
ordre favorisait d'ailleurs mon incognito. Charge, non pas de l'active
propagande, qui est rserve  votre vie d'clat, mais des secrtes
missions que ma prudence pouvait exercer, j'ai fait quelques voyages que
je vous raconterai tout  l'heure. Et depuis lors, j'ai vcu ici tout 
fait cache, exerant en apparence les fonctions obscures de gouvernante
d'une partie de la maison du prince, mais ne m'occupant en effet
srieusement que de l'oeuvre secrte, tenant une vaste correspondance au
nom du conseil avec tous les affilis importants, les recevant ici, et
prsidant souvent leurs confrences, seule avec Marcus, lorsque le prince
et les autres chefs suprmes taient absents, enfin exerant en tout temps
une influence assez marque sur celles de leurs dcisions qui semblaient
appeler les vues dlicates et le sens particulier dont est dou l'esprit
fminin. A part les questions philosophiques qui s'agitent et se psent
ici, et desquelles, du reste, j'ai acquis par la maturit de mon
intelligence, le droit de n'tre pas carte, il y a souvent des questions
de sentiment  dbattre et  juger. Vous pensez bien que, dans nos
tentatives au dehors, nous rencontrons souvent le concours ou l'obstacle
des passions particulires, de l'amour, de la haine, de la jalousie. J'ai
eu par l'intermdiaire de mon fils, j'ai mme eu en personne et sous les
travestissements fort  la mode dans les cours auprs des femmes, de
magicienne ou d'inspire, des relations frquentes avec la princesse
Amlie de Prusse, avec l'intressante et malheureuse princesse de
Culmbach, enfin avec la jeune margrave de Bareith, soeur de Frdric. Nous
devions conqurir ces femmes par le coeur plus encore que par l'esprit.
J'ai travaill noblement, j'ose le dire,  nous les attacher, et j'y ai
russi. Mais cette face de ma vie n'est pas celle dont je veux vous
entretenir. Dans vos futures entreprises, vous retrouverez ma trace, et
vous continuerez ce que j'ai commenc. Je veux vous parler d'Albert, et
vous raconter tout le ct de son existence que vous ne connaissez pas.
Nous en avons encore le temps. Prtez-moi encore un peu d'attention. Vous
comprendrez comment j'ai enfin connu, dans cette vie terrible et bizarre
que je me suis faite, des motions tendres et des joies maternelles.




XXXIV.


Informe minutieusement, par les soins de Marcus, de tout ce qui se
passait au chteau des Gants, je n'eus pas plus tt appris la rsolution
que l'on avait prise de faire voyager Albert, et la direction qu'il devait
suivre, que je courus me mettre sur son passage. Ce fut l'poque de ces
voyages dont je vous parlais tout  l'heure, et dans plusieurs desquels
Marcus m'accompagna. Le gouverneur et les domestiques qu'on avait donns 
Albert ne m'avaient point connue; je ne craignais donc point leurs
regards. J'tais si impatiente de voir mon fils, que j'eus bien de la
peine  m'en abstenir, en voyageant derrire lui  quelques heures de
distance, et  gagner ainsi Venise, o il devait faire sa premire
station. Mais j'tais rsolue  ne point me montrer  lui sans une espce
de solennit mystrieuse; car mon but n'tait pas seulement l'ardent
instinct maternel qui me poussait dans ses bras, j'avais un dessein plus
srieux, un devoir plus maternel encore  remplir; je voulais arracher
Albert aux superstitions troites dans lesquelles on avait essay de
l'enlacer. Je devais m'emparer de son imagination, de sa confiance, de son
esprit, de son me tout entire. Je le croyais fervent catholique, et 
cette poque il l'tait en apparence. Il suivait rgulirement toutes les
pratiques extrieures du culte romain. Les personnes qui avaient inform
Marcus de ces dtails ignoraient le fond du coeur d'Albert. Son pre et sa
tante ne le connaissaient gure davantage. Ils ne trouvaient  lui
reprocher qu'un rigorisme farouche, une manire trop nave et trop ardente
d'interprter l'vangile. Ils ne comprenaient pas que, dans sa logique
rigide, et dans sa loyale candeur, mon noble enfant, obstin  la pratique
du vrai christianisme, tait dj un hrtique passionn, incorrigible.
J'tais un peu effraye de ce gouverneur jsuite qu'on avait attach  ses
pas; je craignais de ne pouvoir l'approcher sans tre observe et
contrarie par un Argus fanatique. Mais je sus bientt que l'indigne abb
*** ne s'occupait pas mme de sa sant, et qu'Albert, nglig aussi par
des valets auxquels il lui rpugnait de commander, vivait  peu prs seul
et livr  lui-mme dans toutes les villes o il faisait quelque sjour.
J'observais avec anxit tous ses mouvements. Loge  Venise dans le mme
htel que lui, je le rencontrai enfin seul et rveur dans les escaliers,
dans les galeries, sur les quais. Oh! vous pouvez bien deviner comme mon
coeur battit  sa vue, comme mes entrailles s'murent, et quels torrents
de larmes s'chapprent de mes yeux consterns et ravis! Il me semblait si
beau, si noble, et si triste, hlas! cet unique objet permis  mon amour
sur la terre! je le suivis avec prcaution. La nuit approchait. Il entra
dans l'glise de Saints-Jean-et-Paul, une austre basilique remplie de
tombeaux que vous connaissez bien sans doute. Albert s'agenouilla dans un
coin; je m'y glissai avec lui: je me cachai derrire une tombe. L'glise
tait dserte; l'obscurit devenait  chaque instant plus profonde. Albert
tait immobile comme une statue. Cependant il paraissait plong dans la
rverie plutt que dans la prire. La lampe du sanctuaire clairait
faiblement ses traits. Il tait si ple! j'en fus effraye. Son oeil fixe,
ses lvres entr'ouvertes, je ne sais quoi de dsespr dans son attitude
et dans sa physionomie, me brisrent le coeur; je tremblais comme la
flamme vacillante de la lampe. Il me semblait que si je me rvlais  lui
en cet instant, il allait tomber ananti. Je me rappelai tout ce que
Marcus m'avait dit de sa susceptibilit nerveuse et du danger des brusques
motions sur une organisation aussi impressionnable. Je sortis pour ne pas
cder aux lans de mon amour. J'allai l'attendre sous le portique. J'avais
jet sur mes vtements, d'ailleurs fort simples et fort sombres, une mante
brune dont le capuchon cachait mon visage et me donnait l'aspect d'une
femme du peuple de ce pays. Lorsqu'il sortit, je fis involontairement un
pas vers lui; il s'arrta, et, me prenant pour une mendiante, il prit au
hasard une pice d'or dans sa poche, et me la prsenta. Oh! avec quel
orgueil et quelle reconnaissance je reus cette aumne! Tenez, Consuelo,
c'est un sequin de Venise; je l'ai fait percer pour y passer une chane,
et je le porte toujours sur mon sein comme un bijou prcieux, comme une
relique. Il ne m'a jamais quitte depuis ce jour-l, ce gage que la main
de mon enfant avait sanctifi. Je ne fus pas matresse de mon transport;
je saisis cette main chrie, et je la portai  mes lvres. Il la retira
avec une sorte d'effroi; elle tait trempe de mes pleurs.

--Que faites-vous, femme? me dit-il d'une voix dont le timbre pur et
sonore retentit jusqu'au fond de mes os. Pourquoi me bnissez-vous ainsi
pour un si faible don? Sans doute vous tes bien malheureuse, et je vous
ai donn trop peu. Que vous faut-il pour ne plus souffrir? Parlez. Je veux
vous consoler; j'espre que je le pourrai.

Et il prit dans ses mains, sans le regarder, tout l'or qu'il avait sur
lui.

--Tu m'as assez donn, bon jeune homme, lui rpondis-je; je suis
satisfaite.

--Mais pourquoi pleurez-vous, me dit-il, frapp des sanglots qui
touffaient ma voix: vous avez donc quelque chagrin auquel ma richesse
ne peut remdier?

--Non, repris-je, je pleure d'attendrissement et de joie.

--De joie! Il y a donc des larmes de joie? et de telles larmes pour une
pice d'or!  misre humaine! Femme, prends tout le reste, je t'en prie;
mais ne pleure pas de joie. Songe  tes frres les pauvres, si nombreux,
si avilis, si misrables, et que je ne puis pas soulager tous!

Il s'loigna en soupirant. Je n'osai pas le suivre, de peur de me trahir.
Il avait laiss son or sur le pav, en me le tendant avec une sorte de
hte de s'en dbarrasser. Je le ramassai, et j'allai le mettre dans le
tronc aux aumnes, afin de satisfaire la noble charit de mon fils. Le
lendemain, je l'piai encore, et je le vis entrer  Saint-Marc; j'avais
rsolu d'tre plus forte et plus calme, je le fus. Nous tions encore
seuls, dans la demi-obscurit de l'glise. Il rva encore longtemps, et
tout  coup je l'entendis murmurer d'une voix profonde en se relevant:

-- Christ! ils te crucifient tous les jours de leur vie!

--Oui! lui rpondis-je, lisant  moiti dans sa pense, les pharisiens et
les docteurs de la loi!

Il tressaillit, garda le silence un instant, et dit  voix basse, sans se
retourner, sans chercher  voir qui lui parlait ainsi:

--Encore la voix de ma mre!

Consuelo, je faillis m'vanouir en entendant Albert voquer ainsi mon
souvenir, et garder dans la mmoire de son coeur l'instinct de cette
divination filiale. Pourtant la crainte de troubler sa raison, dj si
exalte, m'arrta encore; j'allai encore l'attendre sous le porche, et
quand il passa, satisfaite de le voir, je ne m'approchai pas de lui. Mais
il m'aperut et recula avec un mouvement d'effroi.

--Signora, me dit-il aprs un instant d'hsitation, pourquoi mendiez-vous
aujourd'hui? Est-ce donc une profession en effet, comme le disent les
riches impitoyables! N'avez-vous pas de famille? Ne pouvez-vous tre utile
 quelqu'un, au lieu d'errer la nuit comme un spectre autour des glises?
Ce que je vous ai donn hier ne suffit-il pas pour vous mettre  l'abri
aujourd'hui? Voulez-vous donc accaparer la part qui peut revenir  vos
frres?

--Je ne mendie pas, lui rpondis-je. J'ai mis ton or dans le tronc des
pauvres, except un sequin que je veux garder pour l'amour de toi.

--Qui tes-vous donc? s'cria-t-il en me saisissant le bras; votre voix
me remue jusqu'au fond de l'me. Il me semble que je vous connais.
Montrez-moi votre visage!... Mais non! je ne veux pas le voir, vous me
faites peur.

--Oh! Albert! lui dis-je hors de moi et oubliant toute prudence, toi
aussi, tu as donc peur de moi?

Il frmit de la tte aux pieds, et murmura encore avec une expression de
terreur et de respect religieux:

--Oui, c'est sa voix, la voix de ma mre!

--J'ignore qui est ta mre, repris-je effraye de mon imprudence. Je sais
seulement ton nom, parce que les pauvres le connaissent dj. D'o vient
que je t'effraie? Ta mre est donc morte?

--Ils disent qu'elle est morte, rpondit-il; mais ma mre n'est pas morte
pour moi.

--O vit-elle donc?

--Dans mon coeur, dans ma pense, continuellement, ternellement. J'ai
rv sa voix, j'ai rv ses traits, cent fois, mille fois.

Je fus effraye autant que charme de cette imprieuse expansion qui le
portait ainsi vers moi. Mais je voyais en lui des signes d'garement.
Je vainquis ma tendresse pour le calmer.

Albert, lui dis-je, j'ai connu votre mre; j'ai t son amie. J'ai t
charge par elle de vous parler d'elle un jour, quand vous seriez en ge
de comprendre ce que j'ai  vous dire. Je ne suis pas ce que je parais.
Je ne vous ai suivi hier et aujourd'hui que pour avoir l'occasion de
m'entretenir avec vous. coutez-moi donc avec calme, et ne vous laissez
pas troubler par de vaines superstitions. Voulez-vous me suivre sous les
arcades des Procuraties, qui sont maintenant dsertes, et causer avec moi?
Vous sentez-vous assez tranquille, assez recueilli pour cela!

--Vous, l'amie de ma mre! s'cria-t-il. Vous, charge par elle de me
parler d'elle? Oh! oui, parlez, parlez; vous voyez bien que je ne me
trompais pas, qu'une voix intrieure m'avertissait! Je sentais qu'il y
avait quelque chose d'elle en vous. Non, je ne suis pas superstitieux, je
ne suis pas insens; seulement j'ai le coeur plus vivant et plus
accessible que bien d'autres  certaines choses que les autres ne
comprennent pas et ne sentent pas. Vous comprendrez cela, vous, si vous
avez compris ma mre. Parlez-moi donc d'elle; parlez-moi encore avec sa
voix, avec son esprit.

Ayant ainsi russi, quoique imparfaitement,  donner le change  son
motion, je l'emmenai sous les arcades, et je commenai par l'interroger
sur son enfance, sur ses souvenirs, sur les principes qu'on lui avait
donns, sur l'ide qu'il se faisait des principes et des ides de sa mre.
Les questions que je lui faisais lui prouvaient bien que j'tais au
courant des secrets de sa famille, et capable de comprendre ceux de son
coeur.  ma fille! quel orgueil enthousiaste s'empara de moi, quand je vis
l'amour ardent qu'Albert nourrissait pour moi, la foi qu'il avait dans ma
pit et dans ma vertu, l'horreur que lui inspirait la rpulsion
superstitieuse des catholiques de Riesenburg pour ma mmoire; la puret de
son me, la grandeur de son sentiment religieux et patriotique, enfin,
tous ces sublimes instincts qu'une ducation catholique n'avait pu
touffer en lui! Mais, en mme temps, quelle douleur profonde m'inspira la
prcoce et incurable tristesse de cette jeune me, et les combats qui la
brisaient dj, comme on s'tait efforc de briser la mienne! Albert se
croyait encore catholique. Il n'osait pas se rvolter ouvertement contre
les arrts de l'glise. Il avait besoin de croire  une religion
constitue. Dj instruit et mditatif plus que son ge ne le comportait
(il avait  peine vingt ans), il avait rflchi beaucoup sur la longue et
funbre histoire des hrsies, et il ne pouvait se rsoudre  condamner
certaines de nos doctrines. Forc pourtant de croire aux garements des
novateurs, si exagrs et si envenims par les historiens ecclsiastiques,
il flottait dans une mer d'incertitudes, tantt condamnant la rvolte,
tantt maudissant la tyrannie, et ne pouvant rien conclure, sinon que des
hommes de bien s'taient gars dans leurs tentatives de rforme, et que
des hommes de sang avaient souill le sanctuaire en voulant le dfendre.

Il fallait donc porter la lumire dans son esprit, faire la part des
fautes et des excs dans les deux camps, lui apprendre  embrasser
courageusement la dfense des novateurs, tout en dplorant leurs
invitables emportements, l'exhorter  abandonner le parti de la ruse, de
la violence et de l'asservissement, tout en reconnaissant l'excellence de
certaine mission dans un pass plus loign. Je n'eus pas de peine, 
l'clairer. Il avait dj prvu, dj devin, dj conclu avant que
j'eusse achev de prouver. Ses admirables instincts rpondaient  mes
inspirations: mais, quand il eut achev de comprendre, une douleur plus
accablante que celle de l'incertitude s'empara de son me consterne. La
vrit n'tait donc reconnue nulle part sur la terre! La loi de Dieu
n'tait plus vivante dans aucun sanctuaire! Aucun peuple, aucune caste,
aucune cole ne pratiquait la vertu chrtienne et ne cherchait 
l'claircir et  la dvelopper! Catholiques et protestants avaient
abandonn les voies divines! Partout rgnait la loi du plus fort, partout
le faible tait enchan et avili; le Christ tait crucifi tous les jours
sur tous les autels rigs par les hommes! La nuit s'coula dans cet
entretien amer et pntrant. Les horloges sonnrent lentement les heures
sans qu'Albert songet  les compter. Je m'effrayais de cette puissance de
tension intellectuelle, qui me faisait pressentir chez lui tant de got
pour la lutte et tant de facults pour la douleur. J'admirais la mle
fiert et l'expression dchirante de mon noble et malheureux enfant; je me
retrouvais en lui tout entire; je croyais lire dans ma vie passe et
recommencer avec lui l'histoire des longues tortures de mon coeur et de
mon cerveau; je contemplais, sur son large front clair par la lune,
l'inutile beaut extrieure et morale de ma jeunesse solitaire et
incomprise; je pleurais sur lui et sur moi en mme temps. Ces plaintes
furent longues et dchirantes. Je n'osais pas encore lui livrer les
secrets de notre conspiration; je craignais qu'il ne les comprt pas tout
de suite, et que, dans sa douleur, il ne les rejett comme d'inutiles et
dangereux efforts. Inquite de le voir veiller et marcher si longtemps, je
lui promis de lui faire entrevoir un port de salut s'il consentait 
attendre, et  se prparer  d'austres confidences; j'mus doucement son
imagination dans l'attente d'une rvlation nouvelle, et je le ramenai 
l'htel o nous demeurions tous deux, en lui promettant un nouvel
entretien, que je reculai de plusieurs jours, afin de ne pas abuser de
l'excitation de ses facults.

Au moment de me quitter, il songea seulement  me demander qui j'tais.

Je ne puis vous le dire, lui rpondis-je; je porte un nom suppos; j'ai
des raisons pour me cacher; ne parlez de moi  personne.

Il ne me fit jamais d'autres questions, et parut se contenter de ma
rponse; mais sa dlicate rserve fut accompagne d'un autre sentiment
trange comme son caractre, et sombre comme ses habitudes mentales. Il
m'a dit, bien longtemps aprs, qu'il m'avait toujours prise ds lors pour
l'me de sa mre, lui apparaissant sous une forme relle et avec des
circonstances explicables pour le vulgaire, mais surnaturelles en effet.
Ainsi, mon cher Albert s'obstinait  me reconnatre en dpit de moi-mme.
Il aimait mieux inventer un monde fantastique que de douter de ma prsence,
et je ne pouvais pas russir  tromper l'instinct victorieux de son
coeur. Tous mes efforts pour mnager son exaltation ne servaient qu' le
fixer dans une sorte de dlire calme et contenu, qui n'avait ni
contradicteur ni confident, pas mme moi qui en tais l'objet. Il se
soumettait religieusement  la volont du spectre qui lui dfendait de le
reconnatre et de le nommer, mais il persistait  se croire sous la
puissance d'un spectre.

De cette effrayante tranquillit qu'Albert portait ds lors dans les
garements de son imagination, de ce courage sombre et stoque qui lui a
fait toujours affronter sans plir les fantmes enfants par son cerveau,
rsulta pour moi pendant longtemps une erreur funeste. Je ne sus pas
l'ide bizarre qu'il se faisait de ma rapparition sur la terre. Je crus
qu'il m'acceptait pour une mystrieuse amie de sa dfunte mre et de sa
propre jeunesse. Je m'tonnai, il est vrai, du peu de curiosit qu'il me
tmoignait et du peu d'tonnement que lui causait l'assiduit de mes
soins: mais ce respect aveugle, cette soumission dlicate, cette absence
d'inquitude pour toutes les ralits de la vie, paraissaient si conformes
 son caractre recueilli, rveur et contemplatif, que je ne cherchai pas
assez  m'en rendre compte, et  en sonder les causes secrtes. En
travaillant donc  fortifier son raisonnement contre l'excs de son
enthousiasme, j'aidai, sans le savoir,  dvelopper en lui cette sorte de
dmence  la fois sublime et dplorable dont il a t si longtemps le
jouet et la victime.

Peu  peu, dans une suite d'entretiens qui n'eurent jamais ni confidents
ni tmoins, je lui dveloppai les doctrines dont notre ordre s'est fait le
dpositaire et le propagateur occulte. Je l'initiai  notre projet de
rgnration universelle.  Rome, dans les souterrains rservs  nos
mystres, Marcus le prsenta et le fit admettre aux premiers grades de la
maonnerie, mais en se rservant de lui rvler d'avance les symboles
cachs sous ces formes vagues et bizarres, dont l'interprtation multiple
se prte si bien  la mesure d'intelligence et de courage des adeptes.
Pendant sept ans je suivis mon fils dans tous ses voyages, parlant
toujours des lieux qu'il abandonnait un jour aprs lui, et arrivant  ceux
qu'il allait visiter le lendemain de son arrive. J'eus soin de me loger
toujours  une certaine distance, et de ne jamais me montrer, ni  son
gouverneur, ni  ses valets qu'il eut, au reste, d'aprs mon avis, la
prcaution de changer souvent, et de tenir toujours loigns de sa
personne. Je lui demandais quelquefois s'il n'tait pas surpris de me
retrouver partout.

--Oh non! me rpondait-il; je sais bien que vous me suivrez partout.

Et lorsque je voulus lui faire exprimer le motif de cette confiance:

--Ma mre vous a charge de me donner la vie, rpondait-il, et vous savez
bien que si vous m'abandonniez maintenant, je mourrais.

Il parlait toujours d'une manire exalte et comme inspire. Je
m'habituai  le voir ainsi, et je devins ainsi moi-mme,  mon insu, en
parlant avec lui. Marcus m'a souvent reproch, et je me suis souvent
reproch moi-mme d'avoir entretenu de la sorte la flamme intrieure qui
dvorait Albert. Marcus et voulu l'clairer par des leons plus positives,
et par une logique plus froide; mais en d'autres moments je me suis
rassure en pensant que, faute des aliments que je lui fournissais, cette
flamme l'et consum plus vite et plus cruellement. Mes autres enfants
avaient annonc les mmes dispositions  l'enthousiasme; on avait comprim
leur me; on avait travaill  les teindre comme des flambeaux dont on
redoute l'clat. Ils avaient succomb avant d'avoir la force de rsister.
Sans mon souffle, qui ranimait sans cesse dans un air libre et pur
l'tincelle sacre, l'me d'Albert et t peut-tre rejoindre celle de
ses frres, de mme que sans le souffle de Marcus, je me fusse teinte
avant d'avoir vcu. Je m'attachais d'ailleurs  distraire souvent son
esprit de cette ternelle aspiration vers les choses idales. Je lui
conseillai, j'exigeai de lui des tudes positives; il m'obit avec douceur,
avec conscience. Il tudia les sciences naturelles, les langues des
divers pays qu'il parcourait: il lut normment; il cultiva mme les arts
et s'adonna sans matre  la musique. Tout cela ne fut qu'un jeu, un repos
pour sa vive et large intelligence. tranger  tous les enivrements de son
ge, ennemi-n du monde et de ses vanits, il vivait partout dans une
profonde retraite, et, rsistant avec opinitret aux conseils de son
gouverneur, il ne voulut pntrer dans aucun salon, tre pouss dans
aucune cour. C'est  peine s'il vit, dans deux ou trois capitales, les
plus anciens et les plus srieux amis de son pre. Il se composa devant
eux un maintien grave et rserv qui ne donna aucune prise  leur critique,
et il n'eut d'expansion et d'intimit qu'avec quelques adeptes de notre
ordre, auxquels Marcus le recommanda particulirement. Au reste, il nous
pria de ne point exiger de lui qu'il s'occupt de propagande avant de
sentir clore en lui le don de la persuasion, et il me dclara souvent
avec franchise qu'il ne l'avait point, parce qu'il n'avait pas encore une
foi assez complte dans l'excellence de nos moyens. Il se laissa conduire
de grade en grade comme un lve docile; mais, examinant tout avec une
svre logique et une scrupuleuse loyaut, il se rservait toujours, me
disait-il, le droit de nous proposer des rformes et des amliorations
quand il se sentirait suffisamment clair pour oser se livrer  son
inspiration personnelle. Jusque-l il voulait rester humble, patient et
soumis aux formes tablies dans notre socit secrte. Plong dans l'tude
et la mditation, il tenait son gouverneur en respect par le srieux de
son caractre et la froideur de son maintien. L'abb en vint donc  le
considrer comme un triste pdant, et  s'loigner de lui le plus possible,
pour ne s'occuper que des intrigues de son ordre. Albert fit mme d'assez
longues rsidences en France et en Angleterre sans qu'il l'accompagnt; il
tait souvent  cent lieues de lui, et se bornait  lui donner rendez-vous
lorsqu'il voulait voir une autre contre: encore souvent ne voyagrent-ils
pas ensemble.  ces poques j'eus la plus grande libert de voir mon fils,
et sa tendresse exclusive me paya au centuple des soins que je lui
rendais. Ma sant s'tait raffermie. Ainsi qu'il arrive parfois aux
constitutions profondment altres de se faire une habitude de leurs maux
et de ne les plus sentir, je ne m'apercevais presque plus des miens. La
fatigue, les veilles, les longs entretiens, les courses pnibles, au lieu
de m'abattre, me soutenaient dans une fivre lente et continue, qui tait
devenue et qui est reste mon tat normal. Frle et tremblante comme vous
me voyez, il n'est plus de travaux et de lassitudes que je ne puisse
supporter mieux que vous, belle fleur du printemps. L'agitation est
devenue mon lment, et je m'y repose en marchant toujours, comme ces
courriers de profession qui ont appris  dormir en galopant sur leur
cheval.

Cette exprimentation de ce que peut supporter et accomplir une me
nergique dans un corps maladif, m'a rendue plus confiante  la force
d'Albert. Je me suis accoutume  le voir parfois languissant et bris
comme moi, anim et fbrile comme moi  d'autres heures. Nous avons
souvent souffert ensemble des mmes douleurs physiques, rsultat des mmes
motions morales; et jamais peut-tre notre intimit n'a t plus douce et
plus tendre qu' ces heures d'preuve, o la mme fivre brlait nos
veines, o le mme anantissement confondait nos faibles soupirs. Combien
de fois il nous a sembl que nous tions le mme tre! combien de fois
nous avons rompu le silence o nous plongeait la mme rverie pour nous
adresser mutuellement les mmes paroles! Combien de fois enfin, agits ou
briss en sens contraires, nous nous sommes communiqu, en nous serrant la
main, la langueur ou l'animation l'un de l'autre! Que de bien et de mal
nous avons connu en commun!  mon fils!  mon unique passion!  la chair
de ma chair et les os de mes os! que de temptes nous avons traverses,
couverts de la mme gide cleste!  combien de ravages nous avons rsist
en nous serrant l'un contre l'autre, et en prononant la mme formule de
salut: amour, vrit, justice!

Nous tions en Pologne aux frontires de la Turquie, et Albert, ayant
parcouru toutes les initiations successives de la maonnerie et des grades
suprieurs qui forment le dernier anneau entre cette socit prparatoire
et la ntre, allait diriger ses pas vers cette partie de l'Allemagne o
nous sommes, afin d'y tre admis au banquet sacr des Invisibles, lorsque
le comte Christian de Rudolstadt le rappela auprs de lui. Ce fut un coup
de foudre pour moi. Quant  mon fils, malgr tous les soins que j'avais
pris pour l'empcher d'oublier sa famille, il ne l'aimait plus que comme
un tendre souvenir du pass; il ne comprenait plus l'existence avec elle.
Il ne nous vint pourtant pas  l'esprit de rsister  cet ordre formul
avec la dignit froide et la confiance de l'autorit paternelle, telle
qu'on l'entend dans les familles catholiques et patriciennes de notre
pays. Albert se prpara  me quitter, sans savoir pour combien de temps on
nous sparait, mais sans pouvoir imaginer qu'il ne dt pas me revoir
bientt, et resserrer avec Marcus les liens de l'association qui le
rclamait. Albert avait peu la notion du temps, et encore moins
l'apprciation des ventualits matrielles de la vie.

--Est-ce que nous nous quittons? me disait-il en me voyant pleurer malgr
moi; nous ne pouvons pas nous quitter. Toutes les fois que je vous ai
appele au fond de mon coeur, vous m'tes apparue. Je vous appellerai
encore.

--Albert, Albert! lui rpondis-je, je ne puis pas te suivre cette fois o
tu vas.

Il plit et se serra contre moi comme un enfant effray. Le moment tait
venu de lui rvler mon secret:

--Je ne suis pas l'me de ta mre, lui dis-je aprs quelque prambule:
je suis ta mre elle-mme.

--Pourquoi me dites-vous cela? reprit-il avec un sourire trange; est-ce
que je ne le savais pas? est-ce que nous ne nous ressemblons pas? est-ce
que je n'ai pas vu votre portrait  Riesenburg? est-ce que je vous avais
oublie, d'ailleurs? est-ce que je ne vous avais pas toujours vue,
toujours connue?

--Et tu n'tais pas surpris de me voir vivante, moi que l'on croit
ensevelie dans la chapelle du chteau des Gants?

--Non, me rpondit-il, je n'tais pas surpris; j'tais trop heureux pour
cela. Dieu a le pouvoir des miracles, et ce n'est point aux hommes de s'en
tonner.

L'trange enfant eut plus de peine  comprendre les effrayantes ralits
de mon histoire que le prodige dont il s'tait berc. Il avait cru  ma
rsurrection comme  celle du Christ; il avait pris  la lettre mes
doctrines sur la transmission de la vie; il y croyait avec excs,
c'est--dire qu'il ne s'tonnait pas de me voir conserver le souvenir et
la certitude de mon individualit, aprs avoir dpouill mon corps pour en
revtir une autre. Je ne sais pas mme si je le convainquis que ma vie
n'avait pas t interrompue par mon vanouissement et que mon enveloppe
mortelle n'tait pas reste dans le spulcre. Il m'coutait avec une
physionomie distraite et cependant enflamme, comme s'il et entendu
sortir de ma bouche d'autres paroles que celles que je prononais. Il se
passa en lui, en ce moment, quelque chose d'inexplicable. Un lien terrible
retenait encore l'me d'Albert sur le bord de l'abme. La vie relle ne
pouvait pas encore s'emparer de lui avant qu'il et subi cette dernire
crise dont j'tais sortie miraculeusement, cette mort apparente qui devait
tre en lui le dernier effort de la notion d'ternit luttant contre la
notion du temps. Mon coeur se brisa en se sparant de lui; un douloureux
pressentiment m'avertissait vaguement qu'il allait entrer dans cette phase
pour ainsi dire climatrique, qui avait si violemment branl mon
existence, et que l'heure n'tait pas loin o Albert serait ananti ou
renouvel. J'avais remarqu en lui une tendance  l'tat cataleptique. Il
avait eu sous mes veux des accs de sommeil si longs, si profonds, si
effrayants; sa respiration tait alors si faible, son pouls si peu
sensible, que je ne cessais de dire ou d'crire  Marcus: Ne laissons
jamais ensevelir Albert, ou ne craignons pas de briser sa tombe.
Malheureusement pour nous, Marcus ne pouvait plus se prsenter au chteau
des Gants: il ne pouvait plus mettre le pied sur les terres de l'Empire.
Il avait t gravement compromis dans une insurrection  Prague, 
laquelle en effet son influence n'avait pas t trangre. Il n'avait
chapp que par la fuite  la rigueur des lois autrichiennes. Dvore
d'inquitude, je revins ici. Albert m'avait promis de m'crire tous les
jours. Je me promis, de mon ct, aussitt qu'une lettre me manquerait, de
partir pour la Bohme, et de me prsenter  Riesenburg,  tout risque, 
tout vnement.

La douleur de notre sparation lui fut d'abord moins cruelle qu' moi. Il
ne comprit pas ce qui se passait; il sembla ne pas y croire. Mais quand il
fut rentr sous ce toit funeste o l'air semble tre un poison pour la
poitrine ardente des descendants de Ziska, il reut une commotion terrible
dans tout son tre; il courut s'enfermer dans la chambre que j'avais
habite; il m'y appela, et, ne m'y voyant pas reparatre, il se persuada
que j'tais morte une seconde fois, et que je ne lui serais plus rendue
dans le cours de sa vie prsente. Du moins, c'est ainsi qu'il m'a expliqu
depuis ce qui se passa en lui  cette heure fatale o sa raison et sa foi
furent branles pour des annes entires. Il regarda longtemps mon
portrait. Un portrait ne ressemble jamais qu'imparfaitement, et ce
sentiment particulier que l'artiste a eu de nous, est toujours si
au-dessus de celui que conoivent et conservent les tres dont nous sommes
ardemment aims, qu'aucune ressemblance ne peut les satisfaire; elle les
afflige mme et les indigne parfois. Albert, en comparant cette
reprsentation de ma jeunesse et de ma beaut passe, ne retrouva pas sa
vieille mre chrie, ses cheveux gris qui lui semblaient plus augustes, et
cette pleur fltrie qui parlait  son coeur. Il s'loigna du portrait
avec terreur et reparut devant ses parents, sombre, taciturne, constern.
Il alla visiter ma tombe; il y fut saisi de vertige et d'pouvante. L'ide
de la mort lui parut monstrueuse; et cependant, pour le consoler, son pre
lui dit que j'tais l, qu'il fallait s'y agenouiller et prier pour le
repos de mon me.

--Le repos! s'cria Albert hors de lui, le repos de l'me! non, l'me de
ma mre n'est pas faite pour un pareil nant, non plus que la mienne. Ni
ma mre ni moi ne voulons nous reposer dans une tombe. Jamais, jamais!
cette caverne catholique, ces spulcres scells, cet abandon de la vie, ce
divorce entre le ciel et la terre, entre le corps et l'me, me font
horreur!

C'est par de pareils discours qu'Albert commena  rpandre l'effroi dans
l'me simple et timide de son pre. On rapporta ses paroles au chapelain,
pour qu'il essayt de les expliquer. Cet homme born n'y vit qu'un cri
arrach par le sentiment de ma damnation ternelle. La crainte
superstitieuse qui se rpandit dans les esprits autour d'Albert, les
efforts de sa famille pour le ramener  la soumission catholique,
russirent bientt  le torturer, et son exaltation prit tout  fait le
caractre maladif que vous lui avez vu. Ses ides se confondirent:  force
de voir et de toucher les preuves de ma mort, il oublia qu'il m'avait
connue vivante, et je ne lui semblai plus qu'un spectre fugitif toujours
prt  l'abandonner. Sa fantaisie voqua ce spectre et ne lui prta plus
que des discours incohrents, des cris douloureux, des menaces sinistres.
Quand le calme lui revenait, sa raison restait comme voile sous un nuage.
Il avait perdu la mmoire des choses rcentes; il se persuadait avoir fait
un rve de huit annes auprs moi, ou plutt ces huit annes de bonheur,
d'activit, de force, lui apparaissaient comme le songe d'une heure.

Ne recevant aucune lettre de lui, j'allais courir vers lui: Marcus me
retint. La poste, disait-il, interceptait nos lettres, ou la famille de
Rudolstadt les supprimait. Il recevait toujours, par son fidle
correspondant, des nouvelles de Riesenburg; mon fils passait pour calme,
bien portant, heureux dans sa famille. Vous savez quels soins on prenait
pour cacher sa situation, et on les prit avec succs durant les premiers
temps.

Dans ses voyages, Albert avait connu le jeune Trenck; il s'tait li avec
lui d'une amiti chaleureuse. Trenck, aim de la princesse de Prusse, et
perscut par le roi Frdric, crivit  mon fils ses joies et ses
malheurs; il l'engageait ardemment  venir le trouver  Dresde, pour lui
donner conseil et assistance. Albert fit ce voyage, et,  peine eut-il
quitt le sombre chteau de Riesenburg, que la mmoire, le zle, la raison,
lui revinrent. Trenck avait rencontr mon fils dans la milice des
nophytes _Invisibles_. L ils s'taient compris et jur une fraternit
chevaleresque. Inform par Marcus de leur projet d'entrevue, je courus 
Dresde, je revis Albert, je le suivis en Prusse, o il s'introduisit dans
le palais des rois sous un dguisement pour servir l'amour de Trenck et
remplir un message des Invisibles. Marcus jugeait que cette activit et la
conscience d'un rle utile et gnreux sauveraient Albert de sa dangereuse
mlancolie. Il avait raison; Albert reprenait  la vie parmi nous; Marcus
voulait, au retour, l'amener ici et l'y garder quelque temps dans la
socit des plus vnrables chefs de l'ordre; il tait convaincu qu'en
respirant cette vritable atmosphre vitale de son me suprieure, Albert
recouvrerait la lucidit de son gnie. Mais une circonstance fcheuse
troubla tout  coup la confiance de mon fils. Il avait rencontr sur son
chemin l'imposteur Cagliostro, initi par l'imprudence des rose-croix 
quelques-uns de leurs mystres. Albert, depuis longtemps reu rose-croix,
avait dpass ce grade, et prsida une de leurs assembles comme
grand-matre. Il vit alors de prs ce qu'il n'avait fait encore que
pressentir. Il toucha tous ces lments divers qui composent les
affiliations maonniques; il reconnut l'erreur, l'engouement, la vanit,
l'imposture, la fraude mme qui commenaient ds lors  se glisser dans
ces sanctuaires dj envahis par la dmence et les vices du sicle.
Cagliostro, avec sa police vigilante des petits secrets du monde, qu'il
prsentait comme les rvlations d'un esprit familier, avec son loquence
captieuse qui parodiait les grandes inspirations rvolutionnaires, avec
son art prestigieux qui voquait de prtendues ombres; Cagliostro,
l'intrigant et le cupide, fit horreur au noble adepte. La crdulit des
gens du monde, la superstition mesquine d'un grand nombre de francs-maons,
l'avidit honteuse qu'excitaient les promesses de la pierre philosophale
et tant d'autres misres du temps o nous vivons, portrent dans son me
une lumire funeste. Dans sa vie de retraite et d'tudes, il n'avait pas
assez devin la race humaine; il ne s'tait point prpar  la lutte avec
tant de mauvais instincts. Il ne put souffrir tant de misres. Il voulait
qu'on dmasqut et qu'on chasst honteusement des abords de nos temples
les charlatans et les sorciers. Il ne pouvait admettre qu'on dt supporter
le concours dgradant de Cagliostro, parce qu'il tait trop tard pour s'en
dfaire, parce que cet homme irrit pouvait perdre beaucoup d'hommes
estimables; tandis que, flatt de leur protection et d'une apparence de
confiance, il pouvait rendre beaucoup de services  la cause sans la
connatre vritablement. Albert s'indigna et pronona sur notre oeuvre
l'anathme d'une me ferme et ardente; il nous prdit que nous chouerions
pour avoir laiss l'alliage pntrer trop avant dans la chane d'or. Il
nous quitta en disant qu'il allait rflchir  ce que nous nous efforcions
de lui faire comprendre des ncessits terribles de l'oeuvre des
conspirations, et qu'il reviendrait nous demander le baptme quand ses
doutes poignants seraient dissips. Nous ne savions pas, hlas! quelles
lugubres rflexions taient les siennes dans la solitude de Riesenburg. Il
ne nous les disait point; peut-tre ne se les rappelait-il pas quand leur
amertume tait dissipe.

Il y vcut encore un an dans une alternative de calme et de transport, de
force exubrante et d'affaissement douloureux. Il nous crivait
quelquefois, sans nous dire ses souffrances et le dprissement de sa
sant. Il combattait amrement notre marche politique. Il voulait qu'on
cesst ds lors de travailler dans l'ombre et de tromper les hommes pour
leur faire avaler la coupe de la rgnration.

--Jetez vos masques noirs, disait-il, sortez de vos cavernes. Effacez du
fronton de votre temple le mot _mystre_, que vous avez vol  l'glise
romaine, et qui ne convient pas aux hommes de l'avenir. Ne voyez-vous pas
que vous avez pris les moyens de l'ordre des jsuites? Non, je ne puis pas
travailler avec vous; c'est chercher la vie au milieu des cadavres.
Paraissez enfin  la lumire du jour. Ne perdez pas un temps prcieux 
organiser votre arme. Comptez un peu plus sur son lan, et sur la
sympathie des peuples, et sur la spontanit des instincts gnreux. Une
arme d'ailleurs se corrompt dans le repos, et la ruse qu'elle emploie 
s'embusquer lui te la puissance et la vie ncessaires pour combattre.

Albert avait raison en principe; mais le moment n'tait pas venu pour
qu'il et raison dans la pratique. Ce moment est peut-tre encore loin!

Vous vntes enfin  Riesenburg; vous le surprtes au milieu des plus
grandes dtresses de son me. Vous savez, ou plutt vous ne savez pas,
quelle action vous avez eue sur lui, jusqu' lui faire oublier tout ce qui
n'tait pas vous, jusqu' lui donner une vie nouvelle, jusqu' lui donner
la mort.

Quand il crut que tout tait fini entre vous et lui, toutes ses forces
l'abandonnrent, il se laissa dprir. Jusque-l j'ignorais la vritable
nature et le degr d'intensit de son mal. Le correspondant de Marcus lui
disait que le chteau des Gants se fermait de plus en plus aux yeux
profanes, qu'Albert n'en sortait plus, qu'il passait pour monomane auprs
des gens du monde, mais que les pauvres l'aimaient et le bnissaient
toujours, et que quelques personnes d'un sens suprieur qui l'avaient
entrevu, aprs avoir t frappes de la bizarrerie de ses manires,
rendaient, en le quittant, hommage  son loquence,  sa haute sagesse, 
la grandeur de ses conceptions. Mais enfin j'appris que Supperville avait
t appel, et je volai  Riesenburg, en dpit de Marcus qui, me voyant
dtermine  tout, s'exposa  tout pour me suivre. Nous arrivmes sous les
murs du chteau, dguiss en mendiants. Personne ne nous reconnut. Il y
avait vingt-sept ans qu'on ne m'avait vue; il y en avait dix qu'on n'avait
vu Marcus. On nous fit l'aumne et on nous loigna. Mais nous rencontrmes
un ami, un sauveur inespr dans la personne du pauvre Zdenko. Il nous
traita en frres, et nous prit en affection parce qu'il comprit  quel
point nous nous intressions  Albert: nous smes lui parler le langage
qui plaisait  son enthousiasme, et lui faire rvler tous les secrets de
la douleur mortelle de son ami. Zdenko n'tait plus le furieux par qui
votre vie a t menace. Abattu et bris, il venait comme nous demander
humblement  la porte du chteau des nouvelles d'Albert, et comme nous, il
tait repouss avec des rponses vagues, effrayantes pour notre angoisse.
Par une trange concidence avec les visions d'Albert, Zdenko prtendait
m'avoir connue. Je lui tais apparue dans ses rves, dans ses extases, et,
sans se rendre compte de rien, il m'abandonnait sa volont avec un
entranement naf.

--Femme, me disait-il souvent, je ne sais pas ton nom, mais tu es le bon
ange de mon _Podiebrad_. Bien souvent je l'ai vu dessiner ta figure sur du
papier, et dcrire ta voix, ton regard et ta dmarche dans ses bonnes
heures, quand le ciel s'ouvrait devant lui et qu'il voyait apparatre
autour de son chevet ceux qui ne sont plus, au dire des hommes.

Loin de repousser les panchements de Zdenko, je les encourageai. Je
flattai son illusion, et j'obtins qu'il nous recueillt, Marcus et moi,
dans la grotte du Schreckenstein. En voyant cette demeure souterraine, et
en apprenant que mon fils avait vcu l des semaines et presque des mois
entiers  l'insu de tout le monde, je compris la couleur lugubre de ses
penses. Je vis une tombe,  laquelle Zdenko semblait rendre une espce de
culte, et ce ne fut pas sans peine que j'en connus la destination. C'tait
le plus grand secret d'Albert et de Zdenko, et leur plus grande rserve.

--Hlas! c'est l, me dit l'insens, que nous avons enseveli Wanda de
Prachatitz, la mre de mon Albert. Elle ne voulait pas rester dans cette
chapelle, o ils l'avaient scelle dans la pierre. Ses os ne faisaient que
s'agiter et bondir, et ceux d'ici, ajouta-t-il en nous montrant l'ossuaire
des Taborites au bord de la source, nous reprochaient toujours de ne pas
l'amener auprs d'eux. Nous avons t chercher cette tombe sacre, et nous
l'avons ensevelie ici, et tous les jours nous y apportions des fleurs et
des baisers.

Effraye de cette circonstance, qui pouvait par la suite amener la
dcouverte de mon secret, Marcus questionna Zdenko, et sut qu'il avait
apport l mon cercueil sans l'ouvrir. Ainsi, Albert avait t malade et
gar au point de ne plus se rappeler mon existence, et de s'obstiner dans
l'ide de ma mort. Mais tout cela n'tait-il pas un rve de Zdenko? Je ne
pouvais en croire mes oreilles. -- mon ami! disais-je  Marcus avec
dsespoir, si le flambeau de sa raison est teint  ce point et pour
jamais, Dieu lui fasse la grce de mourir!

Matres enfin de tous les secrets de Zdenko, nous smes que nous pouvions
nous introduire par des galeries souterraines et des passages ignors dans
le chteau des Gants; nous l'y suivmes, une nuit, et nous attendmes 
l'entre de la citerne qu'il se ft gliss dans l'intrieur de la maison.
Il revint en riant et en chantant, nous dire qu'Albert tait guri, qu'il
dormait, et qu'on lui avait mis des habits neufs et une couronne. Je
tombai comme foudroye, je compris qu'Albert tait mort. Je ne sais plus
ce qui se passa; je m'veillai plusieurs fois au milieu de la fivre;
j'tais couche sur des peaux d'ours et des feuilles sches, dans la
chambre souterraine qu'Albert avait habite sous le Schreckenstein. Zdenko
et Marcus me veillaient tour  tour. L'un me disait d'un air de joie et de
triomphe que son Podiebrad tait guri, qu'il viendrait bientt me voir;
l'autre, ple et pensif me disait: --Tout n'est pas perdu, peut-tre;
n'abandonnons pas l'espoir du miracle qui vous a fait sortir du tombeau.
Je ne comprenais plus, j'avais le dlire; je voulais me lever, courir,
crier; je ne le pouvais pas, et le dsol Marcus, me voyant dans cet tat,
n'avait ni la force ni le loisir de s'en occuper srieusement. Tout son
esprit, toutes ses penses, taient absorbs par une anxit autrement
terrible. Enfin une nuit, je crois que ce fut la troisime de ma crise, je
me trouvai calme et je sentis la force me revenir. Je tchai de rassembler
mes ides, je russis  me lever; j'tais seule dans cette horrible cave
qu'une lampe spulcrale clairait  peine; je voulus en sortir, j'tais
enferme; o taient Marcus, Zdenko... et surtout Albert?... La mmoire me
revint, je fis un cri auquel les votes glaces rpondirent par un cri si
lugubre, que la sueur me coula du front froide comme l'humidit du
spulcre; je me crus encore une fois enterre vivante. Que s'tait-il
pass? que se passait-il encore? je tombai  genoux, je tordis mes bras
dans une prire dsespre, j'appelai Albert avec des cris furieux. Enfin,
j'entends des pas sourds et ingaux, comme de gens qui s'approchent
portant un fardeau. Un chien aboyait et gmissait, et plus prompt qu'eux,
il vint  diverses reprises gratter  la porte. Elle s'ouvrit, et je vis
Marcus et Zdenko m'apportant Albert, roidi, dcolor, mort enfin selon
toutes les apparences. Son chien Cynabre sautait aprs lui et lchait ses
mains pendantes. Zdenko chantait en improvisant d'une voix douce et
pntre:

--Viens dormir sur le sein de ta mre, pauvre ami si longtemps priv du
repos; viens dormir jusqu'au jour, nous t'veillerons pour voir lever le
soleil.

Je m'lanai sur mon fils. --Il n'est pas mort, m'criai-je. Oh! Marcus,
vous l'avez sauv, n'est-ce pas? il n'est pas mort? il va se rveiller?

--Madame, ne vous flattez pas, dit Marcus avec une fermet pouvantable;
je n'en sais rien, je ne puis croire  rien; ayez du courage, quoi qu'il
arrive. Aidez-moi, oubliez-vous vous-mme.

Je n'ai pas besoin de vous dire quels soins nous prmes pour ranimer
Albert. Grce au ciel, il y avait un pole dans cette cave. Nous russmes
 rchauffer ses membres. --Voyez, disais-je  Marcus, ses mains sont
tides!

--On peut donner de la chaleur au marbre, me rpondait-il d'un ton
sinistre; ce n'est pas lui donner la vie. Ce coeur est inerte comme de la
pierre!

D'pouvantables heures se tranrent dans cette attente, dans cette
terreur, dans ce dcouragement. Marcus,  genoux, l'oreille colle contre
la poitrine de mon fils, le visage morne, piait en vain un faible indice
de la vie. Dfaillante, puise, je n'osais plus dire un mot, ni adresser
une question. J'interrogeais le front terrible de Marcus. Un moment vint
o je n'osai mme plus le regarder; j'avais cru lire la sentence suprme.

Zdenko, assis dans un coin, jouait avec Cynabre comme un enfant, et
continuait  chanter; il s'interrompait quelquefois pour nous dire que
nous tourmentions Albert, qu'il fallait le laisser dormir, que lui, Zdenko,
l'avait vu ainsi des semaines entires, et qu'il se rveillerait bien de
lui-mme. Marcus souffrait cruellement de la confiance de cet insens; il
ne pouvait la partager; mais moi je voulais m'obstiner  y ajouter foi, et
j'tais bien inspire. L'insens avait la divination cleste, la certitude
anglique de la vrit. Enfin, je crus saisir un imperceptible mouvement
sur le front d'airain de Marcus; il me sembla que ses sourcils contracts
se dtendaient. Je vis sa main trembler, pour se roidir dans un nouvel
effort de courage; puis il soupira profondment, retira son oreille de la
place o le coeur de mon fils avait peut-tre battu, essaya de parler, se
contint, effray de la joie peut-tre chimrique qu'il allait me donner,
se pencha encore, couta de nouveau, tressaillit, et tout  coup, se
relevant et se rejetant en arrire, flchit et retomba comme prt 
mourir. --Plus d'esprance? m'criai-je en arrachant mes cheveux.

--Wanda! rpondit Marcus d'une voix touffe, votre fils est vivant!

Et, bris par l'effort de son attention, de son courage et de sa
sollicitude, mon stoque et tendre ami alla tomber, comme ananti, auprs
de Zdenko.




XXXV.


La comtesse Wanda, branle par l'motion d'un tel souvenir, reprit son
rcit aprs quelques minutes de silence.

Nous passmes dans la caverne plusieurs jours durant lesquels la force et
la sant revinrent  mon fils avec une tonnante rapidit. Marcus, surpris
de ne lui trouver aucune lsion organique, aucune altration profonde dans
les fonctions de la vie, s'effrayait pourtant de son silence farouche et
de son indiffrence apparente ou relle devant nos transports et
l'tranget de sa situation. Albert avait perdu entirement la mmoire.
Plong dans une sombre mditation, il faisait vainement de secrets efforts
pour comprendre ce qui se passait autour de lui. Quant  moi, qui savais
bien que le chagrin tait la seule cause de sa maladie et de la
catastrophe qui en avait t la suite, je n'tais pas aussi impatiente que
Marcus de lui voir recouvrer les poignants souvenirs de son amour. Marcus
lui-mme avouait que cet effacement du pass dans son esprit pouvait seul
expliquer le rapide retour de ses forces physiques. Son corps se ranimait
aux dpens de son esprit, aussi vite qu'il s'tait bris sous l'effort
douloureux de sa pense. Il vit, et il vivra assurment, me disait-il;
mais sa raison, est-elle  jamais obscurcie?--Sortons-le de ce tombeau le
plus vite possible, rpondais-je; l'air, le soleil et le mouvement le
rveilleront sans doute de ce sommeil de l'me.--Sortons-le surtout de
cette vie fausse et impossible qui l'a tu, reprenait Marcus. loignons-le
de cette famille et de ce monde qui contrarient tous ses instincts;
conduisons-le auprs de ces mes sympathiques au contact desquelles la
sienne recouvrera sa clart et sa vigueur.

Pouvais-je hsiter? En errant avec prcaution au dclin du jour dans les
environs du Schreckenstein, o je feignais de demander l'aumne aux rares
passants des chemins, j'avais appris que le comte Christian tait tomb
dans une sorte d'enfance. Il n'et pas compris le retour de son fils, et
le spectacle de cette mort anticipe, si Albert l'et comprise  son tour,
eut achev de l'accabler. Fallait-il donc le rendre et l'abandonner aux
soins malentendus de cette vieille tante, de cet ignare chapelain et de
cet oncle abruti, qui l'avaient fait si mal vivre et si tristement mourir?
Ah! fuyons avec lui, disais-je enfin  Marcus; qu'il n'ait pas sous les
yeux l'agonie de son pre, et le spectacle effrayant de l'idoltrie
catholique dont on entoure le lit des mourants; mon coeur se brise en
songeant que cet poux, qui ne m'a pas comprise, mais dont j'ai vnr
toujours les vertus simples et pures, et que j'ai respect depuis mon
abandon aussi religieusement que durant mon union avec lui, va quitter la
terre sans qu'il nous soit possible d'changer un mutuel pardon. Mais,
puisqu'il le faut, puisque mon apparition et celle de son fils ne
pourraient que lui tre indiffrentes ou funestes, partons, ne rendons pas
 cette tombe de Riesenburg celui que nous avons reconquis sur la mort, et
 qui la vie ouvre encore, je l'espre, un chemin sublime. Ah! suivons le
premier mouvement qui nous a fait venir ici! Arrachons Albert  la
captivit des faux devoirs que crent le rang et la richesse; ces devoirs
seront toujours des crimes  ses yeux, et s'il s'obstine  les remplir
pour complaire  des parents que la vieillesse et la mort lui disputent
dj, il mourra lui-mme  la peine, il mourra le premier. Je sais ce que
j'ai souffert dans cet esclavage de la pense, dans cette mortelle et
incessante contradiction entre la vie de l'me et la vie positive, entre
les principes, les instincts, et des habitudes forces. Je vois bien qu'il
a repass par les mmes chemins, et qu'il y a cueilli les mmes poisons.
Sauvons-le donc, et s'il veut revenir plus tard sur cette dtermination
que nous allons prendre, ne sera-t-il pas libre de le faire? Si
l'existence de son pre se prolonge, et si sa propre sant morale le lui
permet, ne sera-t-il pas toujours  temps de revenir consoler les derniers
jours de Christian par sa prsence et son amour?--Difficilement! rpondit
Marcus. J'entrevois dans l'avenir des obstacles terribles si Albert veut
revenir sur son divorce avec la socit constitue, avec le monde et la
famille. Mais pourquoi Albert le voudrait-il? Cette famille va s'teindre
peut-tre avant qu'il ait recouvr la mmoire, et ce qu'il lui restera 
conqurir sur le monde, le nom, les honneurs et la richesse, je sais bien
ce qu'il en pensera, le jour o il redeviendra lui-mme. Fasse le ciel que
ce jour arrive! Notre tche la plus importante et la plus presse est de
le placer dans des conditions o sa gurison soit possible.

Nous sortmes donc une nuit de la grotte aussitt qu'Albert put se
soutenir. A peu de distance du Schreckenstein, nous le plames sur un
cheval, et nous gagnmes ainsi la frontire, qui est fort rapproche en
cet endroit, comme vous savez, et o nous trouvmes des moyens de
transport plus faciles et plus rapides. Les relations que notre ordre
entretient avec les nombreux affilis de l'ordre maonnique nous assurent,
dans tout l'intrieur de l'Allemagne, la facilit de voyager sans tre
connus et sans tre soumis aux investigations de la police. La Bohme
tait le seul endroit prilleux pour nous,  cause des rcents mouvements
de Prague et de la jalouse surveillance du pouvoir autrichien.

--Et que devient Zdenko? demanda la jeune comtesse de Rudolstadt.

--Zdenko faillit nous perdre par son obstination  empcher notre dpart,
ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se sparer, et qu'il ne
voulait pas suivre. Il persistait  s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas
vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein. Ce n'est
que l, disait-il, que mon Podiebrad est tranquille; ailleurs on le
tourmente, on l'empche de dormir, on le force  renier nos pres du
Mont-Tabor, et  mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspre.
Laissez-le-moi ici; je le soignerai bien, comme je l'y ai si souvent
soign. Je ne troublerai pas ses mditations; quand il voudra rester
silencieux, je marcherai sans faire de bruit, et je tiendrai le museau de
Cynabre des heures entires dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le
faire tressaillir en lchant la sienne; quand il voudra se rjouir, je lui
chanterai les chansons qu'il aime, je lui en composerai de nouvelles qu'il
aimera encore, car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les
comprenait. Laissez-moi mon Podiebrad, vous dis-je. Je sais mieux que vous
ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le
trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprs, que
j'irai lui couper dans la fort, pour orner le tombeau de sa mre
bien-aime. Je le nourrirai bien, moi! Je sais toutes les cabanes o on ne
refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko,
et il y a longtemps que les pauvres paysans du Boehmer-Wald sont habitus
 nourrir,  leur insu, leur noble matre, le riche Podiebrad. Albert
n'aime point les festins ou l'on mange la chair des animaux; il prfre la
vie d'innocence et de simplicit. Il n'a pas besoin de voir le soleil, il
prfre le rayon de la lune  travers les bois, et quand il veut de la
socit, je l'emmne dans les clairires, dans les endroits sauvages, o
campent, la nuit, nos bons amis les zingari, ces enfants du Seigneur, qui
ne connaissent ni les lois ni la richesse.

J'coutais attentivement Zdenko, parce que ses discours nafs me
rvlaient la vie qu'Albert avait mene avec lui dans ses frquentes
retraites au Schreckenstein. Ne craignez pas, ajoutait-il, que je rvle
jamais  ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si
fous, qu'ils disent  prsent: Notre enfant est mort, notre ami est mort,
notre matre est mort. Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant
quand mme ils le verraient. D'ailleurs, n'tais-je pas habitu  leur
rpondre, quand ils me demandaient si j'avais vu le comte Albert: Il est
sans doute mort? Et comme je riais en disant cela, ils prtendaient que
j'tais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils
croient ou font semblant de croire  la mort. Et quand les gens du chteau
faisaient mine de me suivre, n'avais-je pas mille bons tours pour les
drouter? Oh! je connais toutes les ruses du livre et de la perdrix. Je
sais, comme eux, me tapir dans un fourr, disparatre sous la bruyre,
faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrter dans une
cachette pour me faire dpasser, et, comme le mtore de nuit, les garer
et les enfoncer  leur grand risque dans les marcages et les fondrires.
Ils appellent Zdenko, _l'innocent_. L'innocent est plus malin qu'eux tous.
Il n'y a jamais qu'une fille, une sainte fille! qui a pu djouer la
prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaner sa colre;
elle avait des talismans pour surmonter toutes les embches et tous les
dangers, elle s'appelait Consuelo.

Lorsque Zdenko prononait votre nom, Albert frmissait lgrement et
dtournait la tte; mais il la laissait aussitt retomber sur sa poitrine,
et sa mmoire ne se rveillait pas.

J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dvou et si aveugle,
en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein,  condition qu'il
commencerait par le suivre dans un autre endroit o Albert voulait aller.
Je ne le persuadai point, et lorsque enfin moiti de gr, moiti de force,
nous l'emes contraint  laisser sortir mon fils de la caverne, il nous
suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable
jusqu'au del des mines de Cuttemberg. Arrivs dans un endroit clbre o
Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko
reconnut bien les rochers qui marquent la frontire, car nul n'a explor
comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette
contre. L il s'arrta, et dit, en frappant la terre de son pied: Jamais
plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pres! Il
n'y a pas longtemps qu'exil et banni par mon Podiebrad pour avoir mconnu
et menac la sainte fille qu'il aime, j'ai pass des semaines et des mois
sur la terre trangre. J'ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu
depuis peu de temps dans mes forts chries, pour voir dormir Albert,
parce qu'une voix m'avait chant dans mon sommeil que sa colre tait
passe.  prsent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour
le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais, quant  quitter encore
une fois mon pays, quant  parler la langue de nos ennemis, quant  leur
tendre la main, quant  laisser le Schreckenstein dsert et abandonn, je
ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces; et d'ailleurs, les
voix de mon sommeil me l'ont dfendu. Zdenko doit vivre et mourir sur la
terre des Slaves; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves
et leurs malheurs dans la langue de ses pres. Adieu et partez! Si Albert
ne m'avait pas dfendu de rpandre le sang humain, vous ne me le raviriez
pas ainsi; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous, et
j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrit contre moi. Tu
m'entends,  mon Podiebrad! s'cria-t-il en pressant contre ses lvres les
mains de mon fils, qui le regardait et l'coutait sans le comprendre: je
t'obis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu retrouveras ton pole
allum, tes livres rangs, ton lit de feuilles renouvel, et le tombeau de
ta mre jonch de palmes toujours vertes. Si c'est dans la saison des
fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au
bord de la source... Adieu, Cynabre! Et en parlant ainsi, d'une voix
entrecoupe par les pleurs, le pauvre Zdenko s'lana sur la pente des
rochers qui s'inclinent vers la Bohme, et disparut avec la rapidit d'un
daim aux premires lueurs du jour.

Je ne vous raconterai pas, chre Consuelo, les anxits de notre attente
durant les premires semaines qu'Albert passa ici auprs de nous. Cach
dans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu  peu  la vie
morale que nous nous efforcions de rveiller en lui, avec lenteur et
prcaution cependant. La premire parole qui sortit de ses lvres aprs
deux mois de silence absolu fut provoque par une motion musicale. Marcus
avait compris que la vie d'Albert tait lie  son amour pour vous, et il
avait rsolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous
saurait digne de l'inspirer et libre d'y rpondre un jour. Il prit donc
sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il
connut les moindres dtails de votre caractre, les moindres
particularits de votre vie passe et prsente. Grce  l'organisation
savante de notre ordre, aux rapports tablis avec toutes les autres
socits secrtes,  une quantit de nophytes et d'adeptes dont les
fonctions consistent  examiner avec la plus scrupuleuse attention les
choses et les personnes qui nous intressent, il n'est rien qui puisse
chapper  nos investigations. Il n'est point de secrets pour nous dans le
monde. Nous savons pntrer dans les arcanes de la politique, comme dans
les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractre sans
dtours, n'taient donc pas bien difficiles  connatre et  juger. Le
baron de Trenck, ds qu'il sut que l'homme dont vous aviez t aime et
que vous ne lui aviez jamais nomm, n'tait autre que son ami Albert, nous
parla de vous avec effusion. Le comte de Saint-Germain, un des hommes les
plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en ralit, ce
visionnaire trange, cet esprit suprieur qui ne semble vivre que dans le
pass et auquel rien n'chappe dans le prsent, nous eut bien vite fourni
sur vous les renseignements les plus complets. Ils furent tels, que ds
lors je m'attachai  vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre
fille.

Quand nous fmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous
fmes venir d'habiles musiciens sous cette fentre o nous voici
maintenant assises. Albert tait l o vous tes, appuy contre ce rideau,
et contemplant le coucher du soleil; Marcus tenait une de ses mains et moi
l'autre. Au milieu d'une symphonie compose exprs pour quatre instruments,
dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohmiens
qu'Albert joue avec tant d'me et de religion, on lui fit entendre le
cantique  la Vierge avec lequel vous l'aviez charm autrefois:

       O Consuelo de mi alma...

 ce moment, Albert, qui s'tait montr lgrement mu  l'audition des
chants de notre vieille Bohme, se jeta dans mes bras en fondant en larmes,
et en s'criant:  ma mre!  ma mre!

Marcus fit cesser la musique, il tait content de l'motion produite; il
ne voulait pas en abuser pour une premire fois. Albert avait parl, il
m'avait reconnue, il avait retrouv la force d'aimer. Bien des jours se
passrent encore avant que son esprit et recouvr toute sa libert. Il
n'eut cependant aucun accs de dlire. Lorsqu'il paraissait fatigu de
l'exercice de ses facults, il retombait dans un morne silence; mais
insensiblement sa physionomie prenait une expression moins sombre, et peu
 peu nous combattmes avec douceur et mnagement cette disposition
taciturne. Enfin nous emes le bonheur de voir disparatre en lui ce
besoin de repos intellectuel, et il n'y eut plus de suspension dans le
travail de sa pense qu'aux heures d'un sommeil rgulier, paisible, et 
peu prs semblable  celui des autres hommes; Albert retrouva la
conscience de sa vie, de son amour pour vous et pour moi, de sa charit et
de son enthousiasme pour ses semblables et pour la vertu, de sa foi, et de
son besoin de la faire triompher. Il continua de vous chrir sans amertume,
sans mfiance, et sans regret de tout ce qu'il avait souffert pour vous.
Mais, malgr le soin qu'il prit de nous rassurer et nous montrer son
courage et son abngation, nous vmes bien que sa passion n'avait rien
perdu de son intensit, il avait acquis seulement plus de force morale et
physique pour la supporter; nous ne cherchmes point  la combattre. Loin
de l, nous unissions nos efforts, Marcus et moi, pour lui donner de
l'esprance, et nous rsolmes de vous instruire de l'existence de cet
poux dont vous portiez le deuil religieusement, non pas sur vos vtements,
mais dans votre me. Mais Albert, avec une rsignation gnreuse et un
sens juste de sa situation  votre gard, nous empcha de nous hter. Elle
ne m'a pas aim d'amour, nous dit-il; elle a eu piti de moi dans mon
agonie; elle ne se ft pas engage sans terreur et peut-tre sans
dsespoir  passer sa vie avec moi. Elle reviendrait  moi par devoir
maintenant. Quel malheur serait le mien de lui ravir sa libert, les
motions de son art, et peut-tre les joies d'un nouvel amour! C'est bien
assez d'avoir t l'objet de sa compassion; ne me rduisez pas  tre
celui de son pnible dvouement. Laissez-la vivre; laissez-lui connatre
les plaisirs de l'indpendance, les enivrements de la gloire, et de plus
grands bonheurs encore s'il le faut! Ce n'est pas pour moi que je l'aime,
et s'il est trop vrai qu'elle soit ncessaire  mon bonheur, je saurai
bien renoncer  tre heureux, pourvu que mon sacrifice lui profite!
D'ailleurs, suis-je n pour le bonheur? Y ai-je droit lorsque tout souffre
et gmit dans le monde? N'ai-je pas d'autres devoirs que celui de
travailler  ma propre satisfaction? Ne trouverai-je pas dans l'exercice
de ces devoirs la force de m'oublier et de ne plus rien dsirer pour
moi-mme? Je veux du moins le tenter; si je succombe, vous prendrez piti
de moi, vous travaillerez  me donner du courage; cela vaudra mieux que de
me bercer de vaines esprances, et de me rappeler sans cesse que mon coeur
est malade et dvor de l'goste dsir d'tre heureux. Aimez-moi,  mes
amis! bnissez-moi,  ma mre, et ne me parlez pas de ce qui m'te la
force et la vertu, quand malgr moi je sens l'aiguillon de mes tourments!
Je sais bien que le plus grand mal que j'aie subi  Riesenburg, c'est
celui que j'ai fait aux autres. Je redeviendrais fou, je mourrais
peut-tre en blasphmant, si je voyais Consuelo souffrir les angoisses que
je n'ai pas su pargner aux autres objets de mon affection.

Sa sant paraissait compltement rtablie, et d'autres secours que ceux
de ma tendresse l'aidaient  combattre sa malheureuse passion. Marcus et
quelques-uns des chefs de notre ordre l'initiaient avec ferveur aux
mystres de notre entreprise. Il trouvait des joies srieuses et
mlancoliques dans ces vastes projets, dans ces esprances hardies, et
surtout dans ces longs entretiens philosophiques o, s'il ne rencontrait
pas toujours une entire similitude d'opinions entre lui et ses nobles
amis, il sentait du moins son me en contact avec la leur dans tout ce qui
tenait au sentiment profond et ardent,  l'amour du bien, au dsir de la
justice et de la vrit. Cette aspiration vers les choses idales,
longtemps comprime et refoule en lui par les troites terreurs de sa
famille, trouvait enfin un libre espace pour se dvelopper, et ce
dveloppement, second par de nobles sympathies, excit mme par de
franches et amicales contradictions, tait l'atmosphre vitale dans
laquelle il pouvait respirer et agir, quoique dvor d'une peine secrte.
Albert est un esprit essentiellement mtaphysique. Rien ne lui a jamais
souri dans la vie frivole o l'gosme cherche ses aliments. Il est n
pour la contemplation des plus hautes vrits et pour l'exercice des plus
austres vertus; mais en mme temps, par une perfection de beaut morale
bien rare parmi les hommes, il est dou d'une me essentiellement tendre
et aimante. La charit ne lui suffit pas, il lui faut les affections. Son
amour s'tend  tous, et pourtant il a besoin de le concentrer plus
particulirement sur quelques-uns. Il est fanatique de dvouement; mas sa
vertu n'a rien de farouche. L'amour l'enivre, l'amiti le domine, et sa
vie est un partage fcond, inpuisable entre l'tre abstrait qu'il rvre
passionnment sous le nom d'humanit, et les tres particuliers qu'il
chrit avec dlices. Enfin, son coeur sublime est un foyer d'amour; toutes
les nobles passions y trouvent place et y vivent sans rivalit. Si l'on
pouvait se reprsenter la Divinit sous l'aspect d'un tre fini et
prissable, j'oserais dire que l'me de mon fils est l'image de l'me
universelle que nous appelons Dieu.

Voil pourquoi, faible crature humaine, infinie dans son aspiration et
borne dans ses moyens, il n'avait pu vivre auprs de ses parents. S'il ne
les et point ardemment aims, il et pu se faire au milieu d'eux une vie
 part, une foi robuste et calme, diffrente de la leur, et indulgente
pour leur aveuglement inoffensif; mais cette force et rclam une
certaine froideur qui lui tait aussi impossible qu'elle me l'avait t 
moi-mme. Il n'avait pas su vivre isol d'esprit et de coeur; il avait
invoqu avec angoisse leur adhsion, et appel avec dsespoir la communion
des ides entre lui et ces tres qui lui taient si chers. Voila pourquoi,
enferm seul dans la muraille d'airain de leur obstination catholique, de
leurs prjugs sociaux et de leur haine pour la religion de l'galit, il
s'tait bris contre leur sein en gmissant; il s'tait dessch comme une
plante prive de rose, en appelant la pluie du ciel qui lui et donn une
existence commune avec les objets de son affection. Lass de souffrir seul,
d'aimer seul, de croire et de prier seul, il avait cru retrouver la vie
en vous, et lorsque vous aviez accept et partag ses ides, il avait
recouvr le calme et la raison; mais vous ne partagiez pas ses sentiments,
et votre sparation devait le replonger dans un isolement plus profond et
plus insupportable. Sa foi, nie et combattue sans cesse, devint une
torture au-dessus des forces humaines. Le vertige s'empara de lui. Ne
pouvant retremper l'essence la plus sublime de sa vie dans des mes
semblables  la sienne, il dut se laisser mourir.

Ds qu'il eut trouv ces coeurs faits pour le comprendre et le seconder,
nous fmes tonns de sa douceur dans la discussion, de sa tolrance, de
sa confiance et de sa modestie. Nous avions craint, d'aprs son pass,
quelque chose de trop farouche, des opinions trop personnelles, une pret
de paroles respectable dans un esprit convaincu et enthousiaste, mais
dangereuse  ses progrs, et nuisible  une association du genre de la
ntre. Il nous tonna par la candeur de son caractre et le charme de son
commerce. Lui qui nous rendait meilleurs et plus forts en nous parlant et
en nous enseignant, il se persuadait recevoir de nous tout ce qu'il nous
donnait. Il fut bientt ici l'objet d'une vnration sans bornes, et vous
ne devez pas vous tonner que tant de gens se soient occups de vous
ramener vers lui lorsque vous saurez que son bonheur devint le but des
efforts communs, le besoin de tous ceux qui l'avaient approch, ne ft-ce
qu'un instant.




XXXVI.


Mais le cruel destin de notre race n'tait pas encore accompli. Albert
devait souffrir encore, son coeur devait saigner ternellement pour cette
famille, innocente de tous ses maux, mais condamne par une bizarre
fatalit  le briser en se brisant contre lui. Nous ne lui avions pas
cach, aussitt qu'il avait eu la force de supporter cette nouvelle, la
mort de son respectable pre, arrive peu de temps aprs la sienne propre:
car il faut bien que je me serve de cette trange expression pour
caractriser un vnement si trange. Albert avait pleur son pre avec un
attendrissement enthousiaste, avec la certitude qu'il n'avait pas quitt
cette vie pour entrer dans le nant du paradis ou de l'enfer des
catholiques, avec l'espce de joie solennelle que lui inspirait l'espoir
d'une vie meilleure et plus large ici-bas pour cet homme pur et digne de
rcompense. Il s'affligeait donc beaucoup plus de l'abandon o restaient
ses autres parents, le baron Frdric et la chanoinesse Wenceslawa, que du
dpart de son pre. Il se reprochait de goter loin d'eux des consolations
qu'ils ne partageaient pas, et il avait rsolu d'aller les rejoindre pour
quelque temps, de leur faire connatre le secret de sa gurison, de sa
rsurrection miraculeuse, et d'tablir leur existence de la manire la
plus heureuse possible. Il ignorait la disparition de sa cousine Amlie,
arrive durant sa maladie  Riesenburg, et qu'on lui avait cache avec
soin pour lui pargner un chagrin de plus. Nous n'avions pas jug  propos
de l'en instruire, nous n'avions pas pu soustraire ma malheureuse nice 
un garement dplorable, et lorsque nous allions nous emparer de son
sducteur, l'orgueil moins indulgent des Rudolstadt saxons nous avait
devancs. Ils avaient fait arrter secrtement Amlie sur les terres de
Prusse, o elle se flattait de trouver un refuge; ils l'avaient livre 
la rigueur du roi Frdric, et ce monarque leur avait donn cette
gracieuse marque de protection, de faire enfermer une jeune fille
infortune dans la forteresse de Spandaw. Elle y a pass prs d'un an dans
une affreuse captivit, n'ayant de relations avec personne, et devant
s'estimer heureuse de voir le secret de son dshonneur troitement gard
par la gnreuse protection du monarque gelier.

--Oh! Madame, interrompit Consuelo avec motion, est-elle donc encore 
Spandaw?

--Nous venons de l'en faire sortir. Albert et Liverani n'ont pu l'enlever
en mme temps que vous, parce qu'elle tait beaucoup plus troitement
surveille; ses rvoltes, ses imprudentes tentatives d'vasion, son
impatience et ses emportements ayant aggrav les rigueurs de son
esclavage. Mais nous avons d'autres moyens que ceux auxquels vous avez d
votre salut. Nos adeptes sont partout, et quelques-uns cultivent le crdit
des cours afin de s'en servir pour la russite de nos desseins. Nous avons
fait obtenir pour Amlie la protection de la jeune margrave de Bareith,
soeur du roi de Prusse, qui a demand et obtenu sa mise en libert, en
promettant de se charger d'elle et de rpondre de sa conduite  l'avenir.
Dans peu de jours la jeune baronne sera auprs de la princesse Sophie
Wilhelmine qui a le coeur aussi bon que la langue mauvaise, et qui lui
accordera la mme indulgence et la mme gnrosit qu'elle a eues envers
la princesse de Culmbach, une autre infortune, fltrie aux yeux du monde
comme Amlie, et qui a t victime comme elle du rgime pnitentiaire des
forteresses royales.

Albert ignorait donc les malheurs de sa cousine, lorsqu'il prit la
rsolution d'aller voir son oncle et sa tante au chteau des Gants. Il
n'et pu se rendre compte de l'inertie de ce baron Frdric, qui avait la
force animale de vivre, de chasser et de boire aprs tant de dsastres, et
l'impassibilit dvote de cette chanoinesse, qui craignait, en faisant des
dmarches pour retrouver sa parente, de donner plus d'clat au scandale de
son aventure. Nous avions combattu le projet d'Albert avec pouvante, mais
il y avait persist  notre insu. Il partit une nuit en nous laissant une
lettre qui nous promettait un prompt retour. Son absence fut courte en
effet; mais qu'il en rapporta de douleurs!

Couvert d'un dguisement, il pntra en Bohme, et alla surprendre le
solitaire Zdenko dans la grotte du Schreckenstein. De l il voulait crire
 ses parents pour leur faire connatre la vrit, et pour les prparer 
la commotion de son retour. Il connaissait Amlie pour la plus courageuse
en mme temps que la plus frivole, et c'tait  elle qu'il comptait
envoyer sa premire missive par Zdenko. Au moment de le faire, et comme
Zdenko tait sorti sur la montagne, c'tait  l'approche de l'aube, il
entendit un coup de fusil et un cri dchirant. Il s'lance dehors, et le
premier objet qui frappe ses yeux, c'est Zdenko rapportant dans ses bras
Cynabre ensanglant. Courir vers son pauvre vieux chien, sans songer  se
cacher le visage, fut le premier mouvement d'Albert; mais comme il
rapportait l'animal fidle, bless  mort, vers l'endroit appel la _Cave
du moine_, il vit accourir vers lui autant que le permettaient la
vieillesse et l'obsit, un chasseur jaloux de ramasser sa proie. C'tait
le baron Frdric qui, chassant  l'afft, aux premires clarts du matin,
avait pris, dans le crpuscule, la robe fauve de Cynabre pour le poil
d'une bte sauvage. Il l'avait vis  travers les branches. Hlas! il
avait encore le coup d'oeil juste et la main sre, il l'avait touch, il
lui avait mis deux balles dans le flanc. Tout  coup il aperut Albert, et,
croyant voir un spectre, il s'arrta glac de terreur. N'ayant plus
conscience d'aucun danger rel, il recula jusqu'au bord du sentier escarp
qu'il ctoyait, et roula dans un prcipice o il tomba bris sur les
rochers. Il expira sur le coup,  la place fatale o s'tait lev,
pendant des sicles, l'arbre maudit, le fameux chne du Schreckenstein,
appel _le Hussite_, tmoin et complice jadis des plus horribles
catastrophes.

Albert vit tomber son parent et quitta Zdenko pour courir vers le bord de
l'abme. Il vit alors les gens du baron qui s'empressaient  le relever en
remplissant l'air de leurs gmissements, car il ne donnait plus signe de
vie. Albert entendit ces mots s'lever jusqu' lui: Il est mort, notre
pauvre matre! Hlas! que va dire madame la chanoinesse! Albert ne
songeait plus  lui-mme, il cria, il appela. Aussitt qu'on l'eut aperu,
une terreur panique s'empara de ces crdules serviteurs. Ils abandonnaient
dj le corps de leur matre pour fuir, lorsque le vieux Hanz, le plus
superstitieux et aussi le plus courageux de tous, les arrta et leur dit
en faisant le signe de la croix:

--Mes enfants, ce n'est pas notre matre Albert qui nous apparat. C'est
l'esprit du Schreckenstein qui a pris sa figure pour nous faire tous prir
ici, si nous sommes lches. Je l'ai bien vu, c'est lui qui a fait tomber
monsieur le baron. Il voudrait emporter son corps pour le dvorer, c'est
un vampire! Allons! du coeur, mes enfants. On dit que le diable est
poltron. Je vais le coucher en joue; pendant ce temps, dites la prire
d'exorcisme de monsieur le chapelain.

--En parlant ainsi, Hanz, ayant fait encore plusieurs signes de croix,
leva son fusil et tira sur Albert, tandis que les autres valets se
serraient autour du cadavre du baron. Heureusement Hanz tait trop mu et
trop pouvant pour viser juste: il agissait dans une sorte de dlire. La
balle siffla nanmoins sur la tte d'Albert, car Hanz tait le meilleur
tireur de toute la contre, et, s'il et t de sang-froid, il et
infailliblement tu mon fils. Albert s'arrta irrsolu.

--Courage, enfants, courage! cria Hanz en rechargeant son fusil. Tirez
dessus, il a peur! Vous ne le tuerez pas, les balles ne peuvent pas
l'atteindre, mais vous le ferez reculer, et nous aurons le temps
d'emporter le corps de notre pauvre matre.

Albert, voyant tous les fusils dirigs sur lui, s'enfona dans le taillis,
et descendant sans tre vu la pente de la montagne, s'assura bientt par
ses yeux de l'horrible vrit. Le corps bris de son malheureux oncle
gisait sur les pierres ensanglantes. Son crne tait ouvert, et le vieux
Hanz criait d'une voix dsole ces paroles pouvantables:

--Ramassez sa cervelle et n'en laissez pas sur les rochers; car le chien
du vampire viendrait la lcher.

--Oui, oui, il y avait un chien, rpondait un autre serviteur, un chien
que j'ai d'abord pris pour Cynabre.

--Mais Cynabre a disparu depuis la mort du comte Albert, disait un
troisime, on ne l'a plus revu nulle part; il sera mort dans quelque coin,
et le Cynabre que nous avons vu l-haut est une ombre, comme ce vampire
est une ombre aussi, ressemblant au comte Albert. Abominable vision, je
l'aurai toujours devant les yeux. Seigneur Dieu! ayez piti de nous et de
l'me de monsieur le baron mort sans sacrements, par la malice de l'esprit.

--Hlas! je lui disais bien qu'il lui arriverait malheur, reprenait Hanz
d'un ton lamentable, en rassemblant les lambeaux de vtements du baron
avec des mains teintes de son sang; il voulait toujours venir chasser dans
cet endroit trois fois maudit! Il se persuadait que, parce que personne
n'y venait, tout le gibier de la fort s'y tait remis; et Dieu sait
pourtant qu'il n'y a jamais eu d'autre gibier sur cette infernale
montagne que celui qui pendait encore, dans ma jeunesse, aux branches du
chne. Maudit hussite! arbre de perdition! le feu du ciel l'a dvor; mais
tant qu'il en restera une racine dans la terre, les mchants hussites
reviendront ici pour se venger des catholiques. Allons, allons, disposez
vite ce brancard et partons! on n'est pas en sret ici. Ah! madame la
chanoinesse, pauvre matresse, que va-t-elle devenir! Qui est-ce qui osera
se prsenter le premier devant elle, pour lui dire, comme les autres
jours: Voil monsieur le baron qui revient de la chasse. Elle dira:
Faites bien vite servir le djeuner: Ah! oui, le djeuner! il se passera
bien du temps avant que personne ait de l'apptit dans le chteau. Allons!
allons! c'est trop de malheurs dans cette famille, et je sais bien d'o
cela vient, moi!

Tandis qu'on plaait le cadavre sur le brancard, Hanz, press de
questions, rpondit en secouant la tte:

--Dans cette famille-l, tout le monde tait pieux et mourait
chrtiennement, jusqu'au jour o la comtesse Wanda,  qui Dieu fasse
misricorde, est morte sans confession. Depuis ce temps, il faut que tous
finissent de mme. Monsieur le comte Albert n'est point mort en tat de
grce, quoi qu'on ait pu lui dire, et son digne pre en a port la peine:
il a rendu l'me sans savoir ce qu'il faisait; en voil encore un qui s'en
va sans sacrements, et je parie que la chanoinesse finira aussi sans avoir
le temps d'y songer. Heureusement pour cette sainte femme qu'elle est
toujours en tat de grce!

Albert ne perdit rien de ces dplorables discours, expression grossire
d'une douleur vraie, et reflet terrible de l'horreur fanatique dont nous
tions l'objet tous les deux  Riesenburg. Longtemps frapp de stupeur, il
vit dfiler au loin,  travers les sentiers du ravin, le lugubre cortge,
et n'osa pas le suivre, bien qu'il sentt que, dans l'ordre naturel des
choses, il et d tre le premier  porter cette triste nouvelle  sa
vieille tante, pour l'assister dans sa mortelle douleur. Mais il est bien
certain que, s'il l'et fait, son apparition l'et frappe de mort ou de
dmence. Il le comprit et se retira dsespr dans sa caverne, o Zdenko,
qui n'avait rien vu de l'accident le plus grave de cette funeste matine,
tait occup  laver la blessure de Cynabre; mais il tait trop tard.
Cynabre, en voyant rentrer son matre, fit entendre un gmissement de
dtresse, rampa jusqu' lui malgr ses reins briss, et vint expirer  ses
pieds, en recevant ses dernires caresses. Quatre jours aprs, nous vmes
revenir Albert, ple et accabl de ces nouveaux coups. Il demeura
plusieurs jours sans parler et sans pleurer. Enfin ses larmes coulrent
dans mon sein.

Je suis maudit parmi les hommes, me dit-il, et il semble que Dieu veuille
me fermer l'accs de ce monde, o je n'aurais d aimer personne. Je n'y
peux plus reparatre sans y porter l'pouvante, la mort ou la folie. C'en
est fait, je ne dois plus revoir ceux qui ont pris soin de mon enfance.
Leurs ides sur la sparation ternelle de l'me et du corps sont si
absolues, si effrayantes, qu'ils aiment mieux me croire  jamais enchan
dans le tombeau que d'tre exposs  revoir mes traits sinistres. trange
et affreuse notion de la vie! Les morts deviennent des objets de haine 
ceux qui les ont le plus chris, et si leur spectre apparat, on les
suppose vomis par l'enfer au lieu de les croire envoys du ciel.  mon
pauvre oncle!  mon noble pre! vous tiez des hrtiques  mes yeux comme
je l'tais moi-mme aux vtres; et pourtant, si vous m'apparaissiez, si
j'avais le bonheur de revoir votre image dtruite par la mort, je la
recevrais  genoux, je lui tendrais les bras, je la croirais dtache du
sein de Dieu, o les mes vont se retremper, et o les formes se
recomposent. Je ne vous dirais pas vos abominables formules de renvoi et
de maldiction, exorcismes impies de la peur et de l'abandon; je vous
appellerais au contraire; je voudrais vous contempler avec amour et vous
retenir autour de moi comme des influences secourables.  ma mre! c'en
est fait; il faut que je sois mort pour eux! qu'ils meurent par moi ou
sans moi!

Albert n'avait quitt sa patrie qu'aprs s'tre assur que la chanoinesse
avait rsist  ce dernier choc du malheur. Cette vieille femme, aussi
malade et aussi fortement trempe que moi-mme, sait vivre aussi par le
sentiment du devoir. Respectable dans ses convictions et dans son
infortune, elle compte avec rsignation les jours amers que la volont de
Dieu lui impose encore. Mais dans sa douleur, elle conserve une certaine
raideur orgueilleuse qui survit aux affections. Elle disait dernirement 
une personne qui nous l'a crit: Si on ne supportait pas la vie par
devoir, il faudrait encore la supporter par respect pour les convenances.
Ce mot vous peint toute la chanoinesse.

Ds lors Albert ne songea plus  nous quitter, et son courage sembla
grandir dans les preuves. Il sembla avoir vaincu mme son amour, et se
rejetant dans une vie toute philosophique, il ne parut plus occup que de
religion, de science morale et d'action rvolutionnaire; il se livra aux
travaux les plus srieux, et sa vaste intelligence prit ainsi un
dveloppement aussi serein et aussi magnifique que son triste coeur en
avait eu un excessif et fivreux loin de nous. Cet homme bizarre, dont le
dlire avait constern les mes catholiques, devint un flambeau de sagesse
pour des esprits d'un ordre suprieur. Il fut initi aux plus intimes
confidences des Invisibles, et prit rang parmi les chefs et les pres de
cette glise nouvelle. Il leur porta bien des lumires qu'ils reurent
avec amour et reconnaissance. Les rformes qu'il proposa furent consenties,
et dans l'exercice d'une foi militante, il revint  l'esprance et  la
srnit d'me qui fait les hros et les martyrs.

Nous pensions qu'il avait triomph de son amour pour vous, tant il avait
pris de soin de nous cacher ses combats et ses souffrances. Mais un jour,
la correspondance des adeptes, qu'il n'tait plus possible de lui cacher,
apporta dans notre sanctuaire un avis cruel, malgr l'incertitude dont il
restait entour. Vous passiez  Berlin dans l'esprit de quelques personnes
pour la matresse du roi de Prusse, et les apparences ne dmritaient pas
cette supposition; Albert ne dit rien et devint ple.

--Mon amie bien-aime, me dit-il aprs quelques instants de silence,
cette fois tu me laisseras partir sans rien craindre; le devoir de mon
amour m'appelle  Berlin, ma place est auprs de celle que j'aime et qui a
accept ma protection. Je ne m'arroge aucun droit sur elle; si elle est
enivre du triste honneur qu'on lui attribue, je n'userai d'aucune
autorit pour l'y faire renoncer; mais si, comme j'en suis certain, elle
est environne de piges et de dangers, je saurai l'y soustraire.

--Arrtez, Albert, lui dis-je, et craignez la puissance de cette fatale
passion qui vous a dj fait tant de mal; le mal qui vous viendra de ce
ct-l est le seul au-dessus de vos forces. Je vois bien que vous ne
vivez plus que par la vertu et votre amour. Si cet amour prit en vous,
la vertu vous suffira-t-elle?

--Et pourquoi mon amour prirait-il? reprit Albert avec exaltation. Vous
pensez donc qu'elle aurait dj cess d'en tre digne?

--Et si cela tait, Albert, que ferais-tu?

Il sourit avec ces lvres ples et ce regard brillant que lui donnent ses
fortes et douloureuses penses d'enthousiasme.

--Si cela tait, rpondit-il, je continuerais  l'aimer; car le pass
n'est point un rve qui s'efface en moi, et vous savez que je l'ai souvent
confondu avec le prsent au point de ne plus distinguer l'un de l'autre.
Eh bien, je ferais encore ainsi; j'aimerais dans le pass cette figure
d'ange, cette me de pote, dont ma sombre vie a t claire et embrasse
soudainement. Et je ne m'apercevrais pas que le pass est derrire moi,
j'en garderais dans mon sein la trace brlante, l'tre gar, l'ange tomb
m'inspirerait tant de sollicitude et de tendresse encore, que ma vie
serait consacre  le consoler de sa chute et  le soustraire au mpris
des hommes cruels.

Albert partit pour Berlin avec plusieurs de nos amis, et eut pour
prtexte auprs de la princesse Amlie, sa protectrice, de l'entretenir de
Trenck, alors prisonnier  Glatz, et des oprations maonniques auxquelles
elle est initie. Vous l'avez vu prsidant une loge de rose-croix, et il
n'a pas su  cette poque que Cagliostro, inform malgr nous de ses
secrets, s'tait servi de cette circonstance pour branler votre raison en
vous le faisant voir  la drobe comme un spectre. Pour ce seul fait
d'avoir laiss jeter  une personne _profane_ un coup d'oeil sur les
mystres maonniques, l'intrigant Cagliostro et mrit d'en tre  jamais
exclu. Mais on l'ignora assez longtemps, et vous devez vous rappeler la
terreur qu'il prouvait eu vous conduisant auprs du _Temple_. Les peines
applicables  ces sortes de trahisons sont svrement chties par les
adeptes, et le magicien, en faisant servir les mystres de son ordre aux
prtendus prodiges de son art merveilleux, risquait peut-tre sa vie, tout
au moins sa grande rputation de ncromancien, car on l'et dmasqu et
chass immdiatement.

Dans le court et mystrieux sjour qu'il fit  Berlin  cette poque,
Albert sut pntrer assez avant dans vos dmarches et dans vos penses
pour se rassurer sur votre situation. Il vous surveilla de prs  votre
insu, et revint, tranquille en apparence, mais plus ardemment pris de
vous que jamais. Durant plusieurs mois, il voyagea  l'tranger, et servit
notre cause avec activit. Mais ayant t averti que quelques intrigants,
peut-tre espions du roi de Prusse, tentaient d'ourdir  Berlin une
conspiration particulire, dangereuse pour l'existence de la maonnerie,
et probablement funeste pour le prince Henri et pour sa soeur l'abbesse de
Quedlimbourg, Albert courut  Berlin, afin d'avertir ces princes de
l'absurdit d'une telle tentative, et de les mettre en garde contre le
pige qu'elle lui semblait couvrir. Vous le vtes alors; et, quoique
pouvante de son apparition, vous montrtes tant de courage ensuite, et
vous exprimtes  ses amis tant de dvouement et de respect pour sa
mmoire, qu'il retrouva l'espoir d'tre aim de vous. Il fut donc rsolu
qu'on vous apprendrait la vrit de son existence par une suite de
rvlations mystrieuses. Il a t bien souvent prs de vous, et cach
jusque dans votre appartement, durant vos entretiens orageux avec le roi,
sans que vous en eussiez connaissance. Pendant ce temps, les conspirateurs
s'irritaient des obstacles qu'Albert et ses amis apportaient  leurs
desseins coupables ou insenss. Frdric II eut des soupons. L'apparition
de la _balayeuse_, ce spectre que tous les conspirateurs promnent dans
les galeries du palais, pour y fomenter le dsordre et la peur, veilla sa
surveillance. La cration d'une loge maonnique,  la tte de laquelle se
plaa le prince Henri, et qui se trouva, du premier coup, en dissidence de
doctrines avec celle que prside le roi en personne, parut  ce dernier un
acte significatif de rvolte; et peut-tre, en effet, cette cration de la
nouvelle loge tait-elle un masque maladroit que prenaient certains
conjurs, ou une tentative pour compromettre d'illustres personnages.
Heureusement ils s'en garantirent; et le roi, furieux en apparence de ne
trouver que d'obscurs coupables, mais satisfait en secret de n'avoir pas 
svir contre sa propre famille, voulut au moins faire un exemple. Mon fils,
le plus innocent de tous, fut arrt et transfr  Spandaw, presque en
mme temps que vous, dont l'innocence n'tait pas moins avre; mais vous
aviez eu tous deux le tort de ne vouloir vous sauver aux dpens de
personne, et vous paytes pour tous les autres. Vous avez pass plusieurs
mois en prison, non loin de la cellule d'Albert, et vous avez d entendre
les accents passionns de son archet, comme il a entendu ceux de votre
voix. Il avait  sa disposition des moyens d'vasion prompts et certains;
mais il ne voulut point en user avant d'avoir assur la vtre. La clef
d'or est plus forte que tous les verrous des prisons royales; et les
geliers prussiens, soldats mcontents ou officiers en disgrce pour la
plupart, sont minemment corruptibles. Albert s'vada en mme temps que
vous, mais vous ne le vtes pas; et, pour des raisons que vous saurez plus
tard, Liverani fut charg de vous amener ici. Maintenant vous savez le
reste. Albert vous aime plus que jamais; mais il vous aime plus que
lui-mme, et il sera mille fois moins malheureux de votre bonheur avec un
autre qu'il ne le serait du sien propre, si vous ne le partagiez pas
entirement. Les lois morales et philosophiques, l'autorit religieuse,
sous lesquelles vous vous trouvez dsormais placs l'un et l'autre,
permettent son sacrifice, et rendent votre choix libre et respectable.
Choisissez donc, ma fille; mais souvenez-vous que la mre d'Albert vous
demande  genoux de ne pas porter atteinte  la sublime candeur de son
fils, en lui faisant un sacrifice dont l'amertume retomberait sur sa vie.
Votre abandon le fera souffrir, mais votre piti, sans votre amour, le
tuera. L'heure est venue de vous prononcer. Je ne dois pas savoir votre
dcision. Passez dans votre chambre; vous y trouverez deux parures bien
diffrentes: celle que vous choisirez dcidera du sort de mon fils.

--Et laquelle des deux doit signifier de mon divorce avec lui? demanda
Consuelo toute tremblante.

--J'tais charge de vous l'apprendre; mais je ne le ferai point. Je veux
savoir si vous le devinerez.

La comtesse Wanda, ayant ainsi parl, replaa son masque, pressa Consuelo
contre son coeur et s'loigna rapidement.




XXXVII.


Les deux habits que la nophyte trouva tals dans sa chambre taient une
brillante parure de marie, et un vtement de deuil avec tous les signes
distinctifs du veuvage. Elle hsita quelques instants. Sa rsolution,
quant au choix de l'poux, tait prise, mais lequel de ces deux costumes
tmoignerait extrieurement de son intention? Aprs un peu de rflexion,
elle revtit l'habit blanc, le voile, les fleurs et les perles de la
fiance. Cet ajustement tait d'un got chaste et d'une lgance extrme.
Consuelo fut bientt prte; mais en se regardant au miroir encadr de
sentences menaantes, elle n'eut plus envie de sourire comme la premire
fois. Une pleur mortelle tait sur ses traits, et l'effroi dans son
coeur. Quelque parti qu'elle et rsolu de prendre, elle sentait qu'il lui
resterait un regret ou un remords, qu'une me serait brise par son
abandon; et la sienne prouvait par avance un dchirement affreux. En
voyant ses joues et ses lvres, aussi blanches que son voile et son
bouquet d'oranger, elle craignit galement pour Albert et pour Liverani
l'aspect d'une motion si violente, et elle fut tente de mettre du fard;
mais elle y renona aussitt: Si mon visage ment, pensa-t-elle, mon coeur
pourra-t-il donc mentir?

Elle s'agenouilla contre son lit, et cachant son visage dans les draperies,
elle resta absorbe dans une mditation douloureuse jusqu'au moment o la
pendule sonna minuit. Elle se leva aussitt, et vit un _Invisible_ 
masque noir debout derrire elle. Je ne sais quel instinct lui fit
prsumer que c'tait Marcus. Elle ne se trompait pas, et pourtant, il ne
se fit point connatre  elle, et se contenta de lui dire d'une voix douce
et triste:

Madame, tout est prt. Veuillez vous couvrir de ce manteau, et me suivre.

Consuelo suivit l'_Invisible_ jusqu'au fond du jardin,  l'endroit o le
ruisseau se perdait sous l'arcade verdoyante du parc. L, elle trouva une
gondole dcouverte, toute noire, toute semblable aux gondoles de Venise,
et dans le rameur gigantesque qui se tenait  la proue, elle reconnut Karl,
qui fit un signe de croix en la voyant.

C'tait sa manire de tmoigner la plus grande joie possible.

M'est-il permis de lui parler? demanda Consuelo  son guide.

--Vous pouvez, rpondit celui-ci, lui dire quelques mots  haute voix.

--Eh bien, cher Karl, mon librateur et mon ami, dit Consuelo mue de
revoir un visage connu aprs une si longue rclusion parmi des tres
mystrieux, puis-je esprer que rien ne trouble le plaisir que tu as de me
retrouver?

--Rien! signora, rpondit Karl d'une voix assure; rien, si ce n'est le
souvenir de _celle_... qui n'est plus de ce monde, et que je crois
toujours voir  ct de vous. Courage et contentement, ma bonne matresse,
ma bonne soeur! nous voici comme la nuit o nous nous vadions de Spandaw!

--C'est aussi un jour de dlivrance, frre! dit Marcus. Allons, vogue avec
l'adresse et la vigueur dont tu es dou, et qu'galent maintenant la
prudence de ta langue et la force de ton me. Ceci ressemble en effet 
une fuite, Madame, ajouta-t-il en s'adressant  Consuelo; mais le
principal librateur n'est plus le mme...

En prononant ces derniers mots, Marcus lui prsentait la main pour
l'aider  s'asseoir sur le banc garni de coussins. Il la sentit trembler
lgrement au souvenir de Liverani, et la pria de se couvrir le visage
pour quelques instants seulement. Consuelo obit, et la gondole, emporte
par le bras robuste du dserteur, glissa rapidement sur les eaux sombres
et muettes.

Au bout d'un trajet dont la dure ne put gure tre apprcie par la
pensive Consuelo, elle entendit un bruit de voix et d'instruments 
quelque distance; la barque se ralentit, et reut sans s'arrter tout 
fait les lgres secousses d'un atterrissement. Le capuchon tomba
doucement, et la nophyte crut passer d'un rve dans un autre, en
contemplant le spectacle ferique offert  ses regards. La barque ctoyait,
en l'effleurant, une rive aplanie, jonche de fleurs et de frais
herbages. L'eau du ruisseau, largie et immobile dans un vaste bassin,
tait comme embrase, et refltait des colonnades de lumires qui se
tordaient en serpenteaux de feu, ou se brisaient en pluie d'tincelles
sous le sillage lent et mesur de la gondole. Une musique admirable
remplissait l'air sonore, et semblait planer sur les buissons de roses et
de jasmins embaums. Quand les yeux de Consuelo se furent habitus  cette
clart soudaine, elle put les fixer sur la faade illumine du palais qui
s'levait  trs-peu de distance, et qui se plongeait dans le miroir du
bassin avec une splendeur magique. Cet difice lgant qui se dessinait
sur le ciel constell, ces voix harmonieuses, ce concert d'instruments
excellents, ces fentres ouvertes devant lesquelles, entre les rideaux de
pourpre embrass par la lumire, Consuelo voyait s'agiter mollement des
hommes et des femmes richement pars, tincelants de broderies, de
diamants, d'or et de perles, avec ces ttes poudres, qui donnaient 
l'aspect gnral des runions de ce temps-l un reflet de blancheur, un je
ne sais quoi d'effmin et de fantastique; toute cette fte princire,
combine avec la beaut d'une nuit tide et sereine qui jetait des
bouffes de parfums et de fracheur jusque dans les salles
resplendissantes, remplit Consuelo d'une vive motion, et lui causa une
sorte d'enivrement. Elle, la fille du peuple, mais la reine des ftes
patriciennes, elle ne pouvait voir un spectacle de ce genre, aprs tant de
jours de captivit, de solitude et de sombres rveries, sans prouver une
sorte d'lan, un besoin de chanter, un tressaillement singulier 
l'approche d'un public. Elle se leva donc debout dans la barque, qui se
rapprochait du chteau de plus en plus, et soudainement exalte par le
choeur de Haendel:

       Chantons la gloire
       De Juda vainqueur!


elle oublia toutes choses pour mler sa voix  ce chant d'enthousiasme
grandiose.

Mais une nouvelle secousse de la barque, qui, en rasant les bords de l'eau,
rencontrait quelquefois une branche, ou une touffe d'herbe, la fit
trbucher. Force de se retenir  la premire main qui s'offrit pour la
soutenir, elle s'aperut seulement alors qu'il y avait un quatrime
personnage dans la barque, un Invisible masqu, qui n'y tait certainement
pas lorsqu'elle y tait entre.

Un vaste manteau gris sombre  longs plis, un chapeau  grands bords pos
d'une certaine faon, je ne sais quoi dans les traits de ce masque, 
travers lequel la physionomie humaine semblait parler; mais, plus que tout
le reste, la pression de la main tremblante qui ne voulait plus se
dtacher de la sienne, firent reconnatre  Consuelo l'homme qu'elle
aimait, le chevalier Liverani, tel qu'il s'tait montr  elle la premire
fois sur l'tang de Spandaw. Alors la musique, l'illumination, le palais
enchant, la fte enivrante, et jusqu' l'approche du moment solennel qui
devait fixer sa destine, tout ce qui n'tait pas l'motion prsente,
s'effaa de la mmoire de Consuelo. Agite et comme vaincue par une force
surhumaine, elle retomba palpitante sur les coussins de la barque, auprs
de Liverani. L'autre inconnu, Marcus, tait debout  la proue, et leur
tournait le dos. Le jene, le rcit de la comtesse Wanda, l'attente d'un
dnoment terrible, l'inattendu de cette fte saisie au passage, avaient
bris toutes les forces de Consuelo. Elle ne sentait plus que la main de
Liverani treignant la sienne, son bras effleurant sa taille pour tre
prt  l'empcher de s'loigner de lui, et ce trouble divin que la
prsence de l'objet aim rpand jusque dans l'air qu'on respire. Consuelo
resta quelques minutes ainsi, ne voyant pas plus le palais tincelant que
s'il ft rentr dans la nuit profonde, n'entendant plus rien que le
souffle brlant de son amant auprs d'elle, et les battements de son
propre coeur.

Madame, dit Marcus en se retournant tout  coup vers elle, ne
connaissez-vous pas l'air qu'on chante maintenant, et ne vous plairait-il
pas de vous arrter pour entendre ce magnifique tnor?

--Quels que soient l'air et la voix, rpondit Consuelo proccupe,
arrtons-nous ou continuons; que votre volont soit faite.

La barque touchait presque au pied du chteau. On pouvait distinguer les
figures places dans l'embrasure des fentres, et mme celles qui
passaient dans la profondeur des appartements. Ce n'taient plus des
spectres flottants comme dans un rve, mais des personnages rels, des
seigneurs, de grandes dames, des savants, des artistes, dont plusieurs
n'taient pas inconnus  Consuelo. Mais elle ne fit aucun effort de
mmoire pour retrouver leurs noms, ni les thtres ou les palais o elle
les avait dj aperus. Le monde tait redevenu tout  coup pour elle une
lanterne magique sans signification et sans intrt. Le seul tre qui lui
part vivant dans l'univers, c'tait celui dont la main brlait
furtivement la sienne sous les plis des manteaux.

Ne connaissez-vous pas cette belle voix qui chante un air vnitien?
demanda de nouveau Marcus, surpris de l'immobilit et de l'apparente
indiffrence de Consuelo.

Et comme elle ne paraissait entendre ni la voix qui lui parlait ni celle
qui chantait, il se rapprocha un peu et s'assit sur le banc vis--vis
d'elle pour renouveler sa question.

Mille pardons, Monsieur, rpondit Consuelo aprs avoir fait un effort
pour couter; je n'y faisais pas attention. Je connais cette voix en effet,
et cet air, c'est moi qui l'ai compos, il y a bien longtemps. Il est
fort mauvais et fort mal chant.

--Comment donc, reprit Marcus, s'appelle ce chanteur pour lequel vous me
semblez trop svre? Je le trouve admirable, moi!

--Ah! vous ne l'avez pas perdue? dit  voix basse Consuelo  Liverani qui
venait de lui faire sentir dans le creux de sa main la petite croix de
filigrane dont elle s'tait spare pour la premire fois de sa vie, en la
lui confiant durant son voyage de Spandaw  ***.

--Vous ne vous rappelez pas le nom de ce chanteur? reprit Marcus avec
obstination en observant attentivement les traits de Consuelo.

--Pardon, Monsieur! rpondit-elle avec un peu d'impatience, il s'appelle
Anzoleto. Ah? le mauvais _r!_ il a perdu cette note.

--Ne souhaitez-vous pas voir son visage? Vous vous trompez peut-tre.
D'ici vous pourriez le distinguer parfaitement, car je le vois trs-bien.
C'est un bien beau jeune homme.

-- quoi bon le regarder? reprit Consuelo avec un peu d'humeur; je suis
bien sre qu'il est toujours le mme.

Marcus prit doucement la main de Consuelo, et Liverani le seconda pour la
faire lever et regarder par la fentre toute grande ouverte. Consuelo qui
et rsist peut-tre  l'un cda  l'autre, jeta un coup d'oeil sur le
chanteur, sur ce beau Vnitien qui tait en ce moment le point de mire de
plus de cent regards fminins, regards protecteurs, ardents et lascifs.

Il est fort engraiss! dit Consuelo en se rasseyant et en rsistant un
peu  la drobe aux doigts de Liverani, qui voulait lui reprendre la
petite croix, et qui la reprit en effet.

--Est-ce l tout le souvenir que vous accordez  un ancien ami? reprit
Marcus qui attachait toujours sur elle un regard de lynx  travers son
masque.

--Ce n'est qu'un camarade, rpondit Consuelo, et entre camarades, nous
autres, nous ne sommes pas toujours amis.

--Mais n'auriez-vous pas quelque plaisir  lui parler? Si nous entrions
dans ce palais, et si l'on vous priait de chanter avec lui?

--Si c'est une _preuve_, dit avec un peu de malice Consuelo qui
commenait  remarquer l'insistance de Marcus, comme je dois vous obir en
tout, je m'y prterai volontiers. Mais si c'est pour mon plaisir que vous
me faites cette offre, j'aime autant m'en dispenser.

--Dois-je arrter ici, mon frre? demanda Karl en faisant un signe
militaire avec la rame.

--Passe, frre, et pousse au large! rpondit Marcus.

Karl obit, et au bout de peu d'instants, la barque ayant travers le
bassin, s'enfona sous des berceaux pais. L'obscurit devint profonde.
Le petit fanal suspendu  la gondole jetait seul des lueurs bleutres sur
le feuillage environnant. De temps en temps,  travers des chappes de
sombre verdure, on voyait encore scintiller faiblement au loin les
lumires du palais. Les sons de l'orchestre s'vanouissaient lentement.
La barque, en rasant la rive, effeuillait les rameaux en fleurs, et le
manteau noir de Consuelo tait sem de leurs ptales embaums. Elle
commenait  rentrer en elle-mme, et  combattre cette indfinissable
volupt de l'amour et de la nuit. Elle avait retir sa main de celle de
Liverani, et son coeur se brisait  mesure que le voile d'ivresse tombait
devant des lueurs de raison et de volont.

coutez, Madame! dit Marcus. N'entendez-vous pas d'ici les
applaudissements de l'auditoire? Oui, vraiment! ce sont des battements de
mains et des acclamations. On est ravi de ce qu'on vient d'entendre. Cet
Anzoleto a un grand succs au palais.

--Ils ne s'y connaissent pas! dit brusquement Consuelo en saisissant une
fleur de magnolier que Liverani venait de cueillir au passage, et de jeter
furtivement sur ses genoux.

Elle serra convulsivement cette fleur dans ses mains, et la cacha dans son
sein, comme la dernire relique d'un amour indompt que l'preuve fatale
allait sanctifier ou rompre  jamais.




XXXVIII.


La barque prit terre dfinitivement  la sortie des jardins et des bois,
dans un endroit pittoresque o le ruisseau s'enfonait parmi des roches
sculaires et cessait d'tre navigable. Consuelo eut peu de temps pour
contempler le paysage svre clair par la lune. C'tait toujours dans la
vaste enceinte de la rsidence; mais l'art ne s'tait appliqu en ce lieu
qu' conserver  la nature sa beaut premire: les vieux arbres sems au
hasard dans de sombres gazons, les accidents heureux du terrain, les
collines aux flancs pres, les cascades ingales, les troupeaux de daims
bondissants et craintifs.

Un personnage nouveau tait venu fixer l'attention de Consuelo: c'tait
Gottlieb, assis ngligemment sur le brancard d'une chaise  porteurs, dans
l'attitude d'une attente calme et rveuse. Il tressaillit en reconnaissant
son amie de la prison; mais, sur un signe de Marcus, il s'abstint de lui
parler.

Vous dfendez donc  ce pauvre enfant de me serrer la main? dit tout bas
Consuelo  son guide.

--Aprs votre initiation, vous serez libre ici dans toutes vos actions,
rpondit-il de mme. Contentez-vous maintenant de voir comme la sant de
Gottlieb est amliore et comme la force physique lui est revenue.

--Ne puis-je savoir, du moins, reprit la nophyte, s'il n'a souffert
aucune perscution pour moi, aprs ma fuite de Spandaw? Pardonnez  mon
impatience. Cette pense n'a cess de me tourmenter jusqu'au jour o je
l'ai aperu, passant auprs de l'enclos du pavillon.

--Il a souffert, en effet, rpondit Marcus, mais peu de temps. Ds qu'il
vous sut dlivre, il se vanta avec un enthousiasme naf d'y avoir
contribu, et ses rvlations involontaires durant son sommeil faillirent
devenir funestes  quelques-uns d'entre nous. On voulut l'enfermer dans
une maison de fous, autant pour le punir que pour l'empcher de secourir
d'antres prisonniers. Il s'enfuit alors, et comme nous avions l'oeil sur
lui, nous le fmes amener ici, o nous lui avons prodigu les soins du
corps et de l'me. Nous le rendrons  sa famille et  sa patrie lorsque
nous lui aurons donn la force et la prudence ncessaires pour travailler
utilement  notre oeuvre qui est devenue la sienne, car c'est un de nos
adeptes les plus purs et les plus fervents. Mais la chaise est prte,
Madame; veuillez y monter. Je ne vous quitte pas, quoique je vous confie
aux bras fidles et srs de Karl et de Gottlieb.

Consuelo s'assit docilement dans une chaise  porteurs, ferme de tous
cts, et ne recevant l'air que par quelques fentes pratiques dans la
partie qui regardait le ciel. Elle ne vit donc plus rien de ce qui se
passait autour d'elle. Parfois elle vit briller les toiles, et jugea
ainsi qu'elle tait encore en plein air; d'autres fois elle vit cette
transparence intercepte sans savoir si c'tait par des btiments ou par
l'ombrage pais des arbres. Les porteurs marchaient rapidement et dans le
plus profond silence; elle s'appliqua, durant quelque temps,  distinguer
dans les pas qui criaient de temps  autre sur le sable, si quatre
personnes ou seulement trois l'accompagnaient. Plusieurs fois elle crut
saisir le pas de Liverani  droite de la chaise; mais ce pouvait tre une
illusion, et, d'ailleurs, elle devait s'efforcer de n'y pas songer.

Lorsque la chaise s'arrta et s'ouvrit, Consuelo ne put se dfendre d'un
sentiment d'effroi, en se voyant sous la herse, encore debout et sombre,
d'un vieux manoir fodal. La lune donnait en pleine lumire sur le prau
entour de constructions en ruines, et rempli de personnages vtus de
blanc qui allaient et venaient, les uns isols, les autres par groupes,
comme des spectres capricieux. Cette arcade noire et massive de l'entre
faisait paratre le fond du tableau plus bleu, plus transparent et plus
fantastique. Ces ombres errantes et silencieuses, ou se parlant  voix
basse, leur mouvement sans bruit sur ces longues herbes de la cour,
l'aspect de ces ruines que Consuelo reconnaissait pour celles o elle
avait pntr une fois, et o elle avait revu Albert, l'impressionnrent
tellement, qu'elle eut comme un mouvement de frayeur superstitieuse. Elle
chercha instinctivement Liverani auprs d'elle. Il y tait effectivement
avec Marcus, mais l'obscurit de la vote ne lui permit pas de distinguer
lequel des deux lui offrait la main; et cette fois, son coeur glac par
une tristesse subite et par une crainte indfinissable, ne l'avertit pas.

On arrangea son manteau sur ses vtements et le capuchon sur sa tte de
manire  ce qu'elle put tout voir sans tre reconnue de personne.
Quelqu'un lui dit  voix basse de ne pas laisser chapper un seul mot, une
seule exclamation, quelque chose qu'elle pt voir; et elle fut conduite
ainsi au fond de la cour, o un trange spectacle s'offrit en effet  ses
regards.

Une cloche au son faible et lugubre rassemblait les ombres en cet instant
vers la chapelle ruine o Consuelo avait nagure cherch,  la lueur des
clairs, un refuge contre l'orage. Cette chapelle tait maintenant
illumine de cierges disposs dans un ordre systmatique. L'autel semblait
avoir t relev rcemment; il tait couvert d'un drap mortuaire et par
d'insignes bizarres, o les emblmes du christianisme se trouvaient mls
 ceux du judasme,  des hiroglyphes gyptiens, et  divers signes
cabalistiques. Au milieu du choeur, dont on avait rtabli l'enceinte avec
des balustrades et des colonnes symboliques, on voyait un cercueil entour
de cierges, couvert d'ossements en croix, et surmont d'une tte de mort
dans laquelle brillait une flamme couleur de sang. On amena auprs de ce
cnotaphe un jeune homme dont Consuelo ne put voir les traits; un large
bandeau couvrait la moiti de son visage; c'tait un rcipiendaire qui
paraissait bris de fatigue ou d'motion. Il avait un bras et une jambe
nus, ses mains taient attaches derrire son dos, et sa rose blanche
tait tache de sang. Une ligature au bras semblait indiquer qu'il venait
d'tre saign en effet. Deux ombres agitaient autour de lui des torches de
rsine enflamme et rpandaient sur son visage et sur sa poitrine des
nuages de fume et de tourbillons d'tincelles. Alors commena entre lui
et ceux qui prsidaient la crmonie, et qui portaient des signes
distinctifs de leurs dignits diverses, un dialogue bizarre qui rappela 
Consuelo celui que Cagliostro lui avait fait entendre  Berlin, entre
Albert et des personnages inconnus. Puis, des spectres arms de glaives,
et qu'elle entendit appeler les _Frres terribles_, couchrent le
rcipiendaire sur les dalles, et appuyrent sur son coeur la pointe de
leurs armes, tandis que plusieurs autres commencrent,  grand cliquetis
d'pes, un combat acharn, les uns prtendant empcher l'admission du
nouveau frre, le traitant de pervers, d'indigne et de tratre, tandis
que les autres disaient combattre pour lui au nom de la vrit et d'un
droit acquis. Cette scne trange mut Consuelo comme un rve pnible.
Cette lutte, ces menaces, ce culte magique, ces sanglots que de jeunes
adolescents faisaient entendre autour du cercueil, taient si bien simuls,
qu'un spectateur non initi d'avance en et t rellement pouvant.
Lorsque les _parrains_ du rcipiendaire l'eurent emport dans la dispute
et dans le combat contre les opposants, on le releva, on lui mit un
poignard dans la main, et on lui ordonna de marcher devant lui, et de
frapper quiconque s'opposerait  son entre dans le temple.

Consuelo n'en vit pas davantage. Au moment o le nouvel initi se
dirigeait, le bras lev, et dans une sorte de dlire, vers une porte basse
o on le poussait, les deux guides, qui n'avaient pas abandonn les bras
de Consuelo, l'emmenrent rapidement comme pour lui drober la vue d'un
spectacle affreux; et, lui rabattant le capuchon sur le visage, ils la
conduisirent par de nombreux dtours, et parmi des dcombres o elle
trbucha plus d'une fois, dans un lieu o rgnait le plus profond silence.
L, on lui rendit la lumire, et elle se vit dans la grande salle octogone
o elle avait surpris prcdemment l'entretien d'Albert et de Trenck.
Toutes les ouvertures taient, cette fois, fermes et voiles avec soin;
les murs et le plafond taient tendus de noir; des cierges brlaient aussi
en ce lieu, dans un ordre particulier, diffrent de celui de la chapelle.
Un autel en forme de calvaire, et surmont de trois croix, masquait la
grande chemine. Un tombeau sur lequel taient dposs un marteau, des
clous, une lance et une couronne d'pines se dressait au milieu de la
salle. Des personnages vtus de noir et masqus taient agenouills ou
assis  l'entour sur des tapis sems de larmes d'argent; ils ne pleuraient
ni ne gmissaient; leur attitude tait celle d'une mditation austre, ou
d'une douleur muette et profonde.

Les guides de Consuelo la firent approcher jusqu'auprs du cercueil, et
les hommes qui le gardaient s'tant levs et rangs  l'autre extrmit,
l'un d'eux lui parla ainsi:

Consuelo, tu viens de voir la crmonie d'une rception maonnique. Tu as
vu, l comme ici, un culte inconnu, des signes mystrieux, des images
funbres, des pontifes initiateurs, un cercueil. Qu'as-tu compris  cette
scne simule,  ces preuves effrayantes pour le rcipiendaire, aux
paroles qui lui ont t adresses, et  ces manifestations de respect,
d'amour et de douleur autour d'une tombe illustre?

--J'ignore si j'ai bien compris, rpondit Consuelo. Cette scne me
troublait; cette crmonie me semblait barbare. Je plaignais ce
rcipiendaire, dont le courage et la vertu taient soumis  des preuves
toutes matrielles, comme s'il suffisait du courage physique pour tre
initi  l'oeuvre du courage moral. Je blme ce que j'ai vu, et dplore
ces jeux cruels d'un sombre fanatisme, ou ces expriences puriles d'une
foi tout extrieure et idoltrique. J'ai entendu proposer des nigmes
obscures, et l'explication qu'en a donne le rcipiendaire m'a paru dicte
par un catchisme mfiant ou grossier. Cependant cette tombe sanglante,
cette victime immole, cet antique mythe d'Hiram, architecte divin
assassin par les travailleurs jaloux et cupides, ce mot sacr perdu
pendant des sicles, et promis  l'initi comme la clef magique qui doit
lui ouvrir le temple, tout cela ne me parat pas un symbole sans grandeur
et sans intrt; mais pourquoi la fable est-elle si mal tisse ou d'une
interprtation si captieuse?

--Qu'entends-tu par l? As-tu bien cout ce rcit que tu traites de fable?

--Voici ce que j'ai entendu et ce qu'auparavant j'avais appris dans les
livres qu'on m'a ordonn de mditer durant ma retraite: Hiram, conducteur
des travaux du temple de Salomon, avait divis les ouvriers par
catgories. Ils avaient un salaire diffrent, des droits ingaux. Trois
ambitieux de la plus basse catgorie rsolurent de participer au salaire
rserv  la classe rivale, et d'arracher  Hiram le mot d'ordre, la
formule secrte qui lui servait  distinguer les compagnons des matres, 
l'heure solennelle de la rpartition. Ils le guettrent dans le temple o
il tait rest seul aprs cette crmonie, et se postant  chacune des
trois issues du saint lieu, ils l'empchrent de sortir, le menacrent, le
frapprent cruellement et l'assassinrent sans avoir pu lui arracher son
secret, le mot fatal qui devait les rendre gaux  lui et  ses
privilgis. Puis ils emportrent son cadavre et l'ensevelirent sous des
dcombres; et depuis ce jour, les fidles adeptes du temple, les amis
d'Hiram pleurent son destin funeste, cherchant sa parole sacre, et
rendant des honneurs presque divins  sa mmoire.

--Et maintenant, comment expliques-tu ce mythe?

--Je l'ai mdit avant de venir ici, et voici comment je le comprends.
Hiram, c'est l'intelligence froide et l'habilet gouvernementale des
antiques socits; elles reposent sur l'ingalit des conditions, sur le
rgime des castes. Cette fable gyptienne convenait au despotisme
mystrieux des hirophantes. Les trois ambitieux, c'est l'indignation, la
rvolte et la vengeance; ce sont peut-tre les trois castes infrieures 
la caste sacerdotale qui essaient de prendre leurs droits par la violence.
Hiram assassin, c'est le despotisme qui a perdu son prestige et sa force,
et qui est descendu au tombeau emportant avec lui le secret de dominer les
hommes par l'aveuglement et la superstition.

--Est-ce ainsi, vritablement, que tu interprterais ce mythe?

--J'ai lu dans vos livres qu'il avait t apport d'Orient par les
templiers, et qu'ils l'avaient fait servir  leurs initiations. Ils
devaient donc l'interprter  peu prs ainsi; mais en baptisant _Hiram_,
la thocratie, et les _assassins_, l'impit, l'anarchie et la frocit,
les templiers, qui voulaient asservir la socit  une sorte de despotisme
monacal, pleuraient sur leur impuissance personnifie par l'anantissement
d'Hiram. Le mot perdu et retrouv de leur empire, c'tait celui
d'association ou de ruse, quelque chose comme la cit antique, ou le
temple d'Osiris. Voil pourquoi je m'tonne de voir cette fable servir
encore pour vos initiations  l'oeuvre de la dlivrance universelle. Je
voudrais croire qu'elle n'est propose  vos adeptes que comme une preuve
de leur intelligence et de leur courage.

--Eh bien, nous qui n'avons point invent ces formes de la maonnerie, et
qui ne nous en servons effectivement que comme d'preuves morales, nous
qui sommes plus que compagnons et matres dans cette science symbolique,
puisque, aprs avoir travers tous les grades maonniques, nous sommes
arrivs  n'tre plus maons comme on l'entend dans les rangs vulgaires de
cet ordre; nous t'adjurons de nous expliquer le mythe d'Hiram comme tu
l'entends, afin que nous portions sur ton zle, ton intelligence et ta foi
le jugement qui t'arrtera ici  la porte du vritable temple, ou qui te
livrera l'entre du sanctuaire.

--Vous me demandez le mot d'Hiram, _la parole perdue_. Ce n'est point
celle qui m'ouvrira les portes du temple; car ce mot, c'est tyrannie ou
mensonge. Mais je sais les mots vritables, les noms des trois portes de
l'difice divin par lesquels les destructeurs d'Hiram entrrent pour
forcer ce chef  s'ensevelir sous les dbris de son oeuvre; c'est libert,
fraternit, galit.

--Consuelo, ton interprtation, exacte ou non, nous rvle le fond de ton
coeur. Sois donc dispense de t'agenouiller jamais sur la tombe d'Hiram.
Tu ne passeras pas non plus par le grade o le nophyte se prosterne sur
le simulacre des cendres de Jacques Molay, le grand matre et la grande
victime du temple, des moines-soldats et des prlats-chevaliers du moyen
ge. Tu sortirais victorieuse de cette seconde preuve comme de la
premire. Tu discernerais les traces mensongres d'une barbarie fanatique,
ncessaires encore aujourd'hui comme formules de garantie  des esprits
imbus du principe d'ingalit. Rappelle-toi donc bien que les
francs-maons des premiers grades n'aspirent, pour la plupart, qu'
construire un temple profane, un abri mystrieux pour une association
leve  l'tat de caste. Tu comprends autrement, et tu vas marcher droit
au temple universel qui doit recevoir tous les hommes confondus dans un
mme culte, dans un mme amour. Cependant tu dois faire ici une dernire
station, et te prosterner devant ce tombeau. Tu dois adorer le Christ et
reconnatre en lui le seul vrai Dieu.

--Vous dites cela pour m'prouver encore, rpondit Consuelo avec fermet:
mais vous avez daign m'ouvrir les yeux  de hautes vrits, en
m'apprenant  lire dans vos livres secrets. Le Christ est un homme divin
que nous rvrons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint
des temps antiques. Nous l'adorons autant qu'il est permis d'adorer le
meilleur et le plus grand des matres et des martyrs. Nous pouvons bien
l'appeler le sauveur des hommes, en ce sens qu'il a enseign  ceux de son
temps des vrits qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir, et qui devaient
faire entrer l'humanit dans une phase nouvelle de lumire et de saintet.
Nous pouvons bien nous agenouiller auprs de sa cendre, pour remercier
Dieu de nous avoir suscit un tel prophte, un tel exemple, un tel ami;
mais nous adorons Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime
d'idoltrie. Nous distinguons la divinit de la rvlation de celle du
rvlateur. Je consens donc  rendre  ces emblmes d'un supplice  jamais
illustre et sublime, l'hommage d'une pieuse reconnaissance et d'un
enthousiasme filial; mais je ne crois pas que le dernier mot de la
rvlation ait t compris et proclam par les hommes au temps de Jsus,
car il ne l'a pas encore t officiellement sur la terre. J'attends de la
sagesse et de la foi de ses disciples, de la continuation de son oeuvre
durant dix-sept sicles, une vrit plus pratique, une application plus
complte de la parole sainte et de la doctrine fraternelle. J'attends le
dveloppement de l'vangile, j'attends quelque chose de plus que l'galit
devant Dieu, je l'attends et je l'invoque parmi les hommes.

--Tes paroles sont audacieuses et tes doctrines sont grosses de prils. Y
as-tu bien song dans la solitude? As-tu prvu les malheurs que la loi
nouvelle amassait d'avance sur ta tte? Connais-tu le monde et tes propres
forces? Sais-tu que nous sommes un contre cent mille dans les pays les
plus civiliss du globe? Sais-tu qu'au temps o nous vivons, entre ceux
qui rendent au sublime rvlateur Jsus un culte injurieux et grossier, et
ceux, presque aussi nombreux dsormais, qui nient sa mission et jusqu'
son existence, entre les idoltres et les athes, il n'y a place pour nous
au soleil qu'au milieu des perscutions, des railleries, de la haine et
des mpris de l'espce humaine? Sais-tu qu'en France,  l'heure qu'il est,
on proscrit presque galement Rousseau et Voltaire, le philosophe
religieux et le philosophe incrdule? Sais-tu, chose plus effrayante et
plus inoue! que, du fond de leur exil, ils se proscrivent l'un l'autre?
Sais-tu que tu vas retourner dans un monde o tout conspirera pour
branler ta foi et pour corrompre tes penses? Sais-tu enfin qu'il faudra
exercer ton apostolat  travers les prils, les doutes, les dceptions et
les souffrances?

--J'y suis rsolue, rpondit Consuelo en baissant les yeux et en posant la
main sur son coeur: Dieu me soit en aide!

--Eh bien, ma fille, dit Marcus, qui tenait toujours Consuelo par la main,
tu vas tre soumise par nous  quelques souffrances morales, non pour
prouver ta foi, dont nous ne saurions douter maintenant, mais pour la
fortifier. Ce n'est pas dans le calme du repos, ni dans les plaisirs de ce
monde, c'est dans la douleur et les larmes que la foi grandit et s'exalte.
Te sens-tu le courage d'affronter de pnibles motions et peut-tre de
violentes terreurs?

--S'il le faut, et si mon me doit en profiter, je me soumets  votre
volont, rpondit Consuelo lgrement oppresse.

Aussitt les Invisibles se mirent  enlever les tapis et les flambeaux qui
entouraient le cercueil. Le cercueil fut roul dans une des profondes
embrasures de croises, et plusieurs adeptes s'tant arms de barres de
fer, se htrent de lever une dalle ronde qui occupait le milieu de la
salle. Consuelo vit alors une ouverture circulaire assez large pour le
passage d'une personne, et dont la margelle de granit, noircie et use par
le temps, tait incontestablement aussi ancienne que les autres dtails de
l'architecture de la tour. On apporta une longue chelle, et on la plongea
dans le vide tnbreux de l'ouverture. Puis Marcus, amenant Consuelo 
l'entre, lui demanda par trois fois, d'un ton solennel, si elle se
sentait la force de descendre seule dans les souterrains de la grande tour
fodale.

coutez, mes pres ou mes frres, car j'ignore comment je dois vous
appeler..., rpondit Consuelo...

--Appelle-les tes frres, reprit Marcus, tu es ici parmi les Invisibles,
tes gaux en grade, si tu persvres encore une heure. Tu vas leur dire
adieu ici pour les retrouver dans une heure en prsence du conseil des
chefs suprmes, de ceux dont on n'entend jamais la voix, dont on ne voit
jamais le visage. Ceux-l, tu les appelleras tes pres. Ils sont les
pontifes souverains, les chefs spirituels et temporels de notre temple.
Nous paratrons devant eux et devant toi  visage dcouvert, si tu es bien
dcide  venir nous rejoindre  la porte du sanctuaire, par ce chemin
sombre et sem d'pouvante, qui s'ouvre ici sous tes pieds, o tu dois
marcher seule et sans autre gide que celle de ton courage et de ta
persvrance.

--J'y marcherai s'il le faut, rpondit la nophyte tremblante; mais cette
preuve, que vous m'annoncez si austre, est-elle donc invitable? O mes
frres, vous ne voulez pas, sans doute, jouer avec la raison dj bien
assez prouve d'une femme sans affectation et sans fausse vanit? Vous
m'avez condamne aujourd'hui  un long jene, et, bien que l'motion fasse
taire la faim depuis plusieurs heures, je me sens affaiblie physiquement;
j'ignore si je ne succomberai pas aux travaux que vous m'imposez. Peu
m'importe, je vous le jure, que mon corps souffre et faiblisse, mais ne
prendrez-vous pas pour une lchet morale ce qui ne sera qu'une
dfaillance de la matire? Dites-moi que vous me pardonnerez si j'ai les
nerfs d'une femme, pourvu que, revenue  moi-mme, j'aie encore le coeur
d'un homme.

--Pauvre enfant, rpondit Marcus, j'aime mieux t'entendre avouer ta
faiblesse que si tu cherchais  nous blouir par une folle audace. Nous
consentirons, si tu le veux,  te donner un guide, un seul, pour
t'assister et te secourir au besoin dans ton plerinage. Mon frre,
ajouta-t-il en s'adressant au Chevalier Liverani, qui s'tait tenu pendant
tout ce dialogue auprs de la porte, les yeux fixs sur Consuelo, prends
la main de ta soeur, et conduis la par les souterrains au lieu du
rendez-vous gnral.

--Et vous, mon frre, dit Consuelo perdue, ne voulez-vous pas
m'accompagner aussi?

--Cela m'est impossible. Tu ne peux avoir qu'un guide, et celui que je te
dsigne est le seul qu'il me soit permis de te donner.

--J'aurai du courage, rpondit Consuelo, en s'enveloppant de son manteau;
j'irai seule.

--Tu refuses le bras d'un frre et d'un ami?

--Je ne refuse ni sa sympathie ni son intrt; mais j'irai seule.

--Va donc, noble fille, et ne crains rien. Celle qui est descendue seule
dans la citerne _des pleurs_,  Riesenburg, celle qui a brav tant de
prils pour trouver la grotte cache du Schreckenstein, saura facilement
traverser les entrailles de notre pyramide. Va donc, comme les jeunes
hros de l'antiquit, chercher l'initiation  travers les preuves des
mystres sacrs. Frres, prsentez-lui la coupe, cette relique prcieuse
qu'un descendant de Ziska a apporte parmi nous, et dans laquelle nous
consacrons l'auguste sacrement de la communion fraternelle.

Liverani alla prendre sur l'autel un calice de bois grossirement
travaill, et, l'ayant rempli, il le prsenta  Consuelo avec un pain.

Ma soeur, reprit Marcus, ce n'est pas seulement un vin doux et gnreux
et un pain de pur froment que nous t'offrons pour rparer tes forces
physiques, c'est le corps et le sang de l'homme divin, tel qu'il
l'entendait lui-mme, c'est--dire le signe  la fois cleste et matriel
de l'galit fraternelle. Nos pres les martyrs de l'glise taborite,
pensaient que l'intervention des prtres impies et sacrilges ne valait
pas, pour la conscration du sacrement auguste, les mains pures d'une
femme ou d'un enfant. Communie donc avec nous ici, en attendant que tu
t'asseyes au banquet du temple, o le grand mystre de la cne te sera
rvl plus explicitement. Prends cette coupe, et bois la premire. Si tu
portes de la foi dans cet acte, quelques gouttes de ce breuvage seront
pour ton corps un fortifiant souverain, et ton me fervente emportera tout
ton tre sur des ailes de flamme.

Consuelo ayant bu la premire, tendit la coupe  Liverani qui la lui avait
prsente; et quand celui-ci eut bu  son tour, il la fit passer  tous
les frres. Marcus en ayant puis les dernires gouttes, bnit Consuelo
et engagea l'assemble  se recueillir et  prier pour elle; puis il
prsenta  la nophyte une petite lampe d'argent, et l'aida  mettre les
pieds sur les premiers barreaux de l'chelle.

Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, qu'aucun danger ne menace
vos jours; mais craignez pour votre me; craignez de ne jamais arriver 
la porte du temple, si vous avez le malheur de regarder une seule fois
derrire vous en marchant. Vous aurez plusieurs stations  faire en divers
endroits; vous devrez alors examiner tout ce qui s'offrira  vos regards;
mais ds qu'une porte s'ouvrira devant vous, franchissez-la, et ne vous
retournez pas. C'est, vous le savez, la prescription rigide des antiques
initiations. Vous devez aussi, d'aprs les rites anciens, conserver
soigneusement la flamme de votre lampe, emblme de votre foi et de votre
zle. Allez, ma fille, et que cette pense vous donne un courage surhumain;
ce que vous tes condamne  souffrir maintenant est ncessaire au
dveloppement de votre esprit et de votre coeur dans la vertu et dans la
foi vritable.

Consuelo descendit les chelons avec prcaution, et ds qu'elle eut
atteint le dernier, on retira l'chelle, et elle entendit la lourde dalle
retomber avec bruit et fermer l'entre du souterrain au-dessus de sa tte.




XXXIX.


Dans les premiers instants, Consuelo, passant d'une salle o brillait
l'clat de cent flambeaux, dans un lieu qu'clairait seule la lueur de sa
petite lampe, ne distingua rien qu'un brouillard lumineux rpandu autour
d'elle, et que son regard ne pouvait percer. Mais peu  peu ses yeux
s'accoutumrent aux tnbres, et comme elle ne vit rien d'effrayant entre
elle et les parois d'une salle en tout semblable, pour l'tendue et la
forme octogone,  celle dont elle sortait, elle se rassura au point
d'aller examiner de prs les tranges caractres qu'elle apercevait sur
les murailles. C'tait une seule et longue inscription dispose sur
plusieurs lignes circulaires qui faisaient le tour de la salle, et que
n'interrompait aucune ouverture. En faisant cette observation, Consuelo ne
se demanda pas comment elle sortirait de ce cachot, mais quel pouvait
avoir t l'usage d'une pareille construction. Des ides sinistres qu'elle
repoussa d'abord lui vinrent  l'esprit; mais bientt ces ides furent
confirmes par la lecture de l'inscription qu'elle lut en marchant
lentement et en promenant sa lampe  la hauteur des caractres.

Contemple la beaut de ces murailles assises sur le roc, paisses de
vingt-quatre pieds, et debout depuis mille ans, sans que ni les assauts de
la guerre, ni l'action du temps, ni les efforts de l'ouvrier aient pu les
entamer! Ce chef-d'oeuvre de maonnerie architecturale a t lev par les
mains des esclaves, sans doute pour enfouir les trsors d'un matre
magnifique. Oui! pour enfouir dans les entrailles du rocher, dans les
profondeurs de la terre, des trsors de haine et de vengeance. Ici ont
pri, ici ont souffert, ici ont pleur, rugi et blasphm vingt
gnrations d'hommes, innocents pour la plupart, quelques-uns hroques;
tous victimes ou martyrs: des prisonniers de guerre, des serfs rvolts ou
trop crass de taxes pour en payer de nouvelles, des novateurs religieux,
des hrtiques sublimes, des infortuns, des vaincus, des fanatiques, des
saints, des sclrats aussi, hommes dresss  la frocit des camps,  la
loi de meurtre et de pillage, soumis  leur tour  d'horribles
reprsailles. Voil les catacombes de la fodalit, du despotisme
militaire ou religieux. Voil les demeures que les hommes puissants ont
fait construire par des hommes asservis, pour touffer les cris et cacher
les cadavres de leurs frres vaincus et enchans. Ici, point d'air pour
respirer, pas un rayon de jour, pas une pierre pour reposer sa tte;
seulement des anneaux de fer scells au mur pour passer le bout de la
chane des prisonniers, et les empcher de choisir une place pour reposer
sur le sol humide et glac. Ici, de l'air, du jour et de la nourriture
quand il plaisait aux gardes posts dans la salle suprieure d'entr'ouvrir
un instant le caveau, et de jeter un morceau de pain  des centaines de
malheureux entasss les uns sur les autres, le lendemain d'une bataille,
blesss ou meurtris pour la plupart; et, chose plus affreuse encore!
quelquefois, un seul rest le dernier, et s'teignant dans la souffrance
et le dsespoir au milieu des cadavres putrfis de ses compagnons,
quelquefois mang des mmes vers avant d'tre mort tout  fait, et tombant
en putrfaction lui-mme avant que le sentiment de la vie et l'horreur de
la rflexion fussent anantis dans son cerveau. Voil,  nophyte, la
source des grandeurs humaines, que tu as peut-tre contemples avec
admiration et jalousie dans le monde des puissants! des crnes dcharns,
des os humains briss et desschs, des larmes, des taches de sang, voil
ce que signifient les emblmes de tes armoiries, si tes pres t'ont lgu
la tache du patriciat; voil ce qu'il faudrait reprsenter sur les
cussons des princes que tu as servis, ou que tu aspires  servir si tu es
sorti de la plbe. Oui, voil le fondement des titres de noblesse, voil
la source des gloires et des richesses hrditaires de ce monde; voil
comment s'est leve et conserve une caste que les autres castes
redoutent, flattent et caressent encore. Voil, voil ce que les hommes
ont invent pour s'lever de pre en fils au-dessus des autres hommes!

Aprs avoir lu cette inscription en faisant trois fois le tour de la gele,
Consuelo, navre de douleur et d'effroi, posa sa lampe  terre et se plia
sur ses genoux pour se reposer. Un profond silence rgnait dans ce lieu
lugubre, et des rflexions pouvantables s'y veillaient en foule. La vive
imagination de Consuelo voquait autour d'elle de sombres visions. Elle
croyait voir des ombres livides et couvertes de plaies hideuses s'agiter
autour des murailles, ou ramper sur la terre  ses cts. Elle croyait
entendre leurs gmissements lamentables, leur rle d'agonie, leurs faibles
soupirs, le grincement de leurs chanes. Elle ressuscitait dans sa pense
la vie du pass telle qu'elle devait tre au moyen ge, telle qu'elle
avait t encore nagure durant les guerres de religion. Elle croyait
entendre au-dessus d'elle, dans la salle des gardes, le pas lourd et
sinistre de ces hommes chausss de fer; le retentissement de leurs piques
sur le pav, leurs rires grossiers, leurs chants d'orgie: leurs menaces et
leurs jurons quand la plainte des victimes montait jusqu' eux, et venait
interrompre leur affreux sommeil; car ils avaient dormi, ces geliers, ils
avaient d, ils avaient pu dormir sur cette gele, sur cet abme infect,
d'o s'exhalaient les miasmes du tombeau et les rugissements de l'enfer.
Ple, les yeux fixes, et les cheveux dresss par l'pouvante, Consuelo ne
voyait et n'entendait plus rien. Lorsqu'elle se rappela sa propre
existence, et qu'elle se releva pour chapper au froid qui la gagnait,
elle s'aperut qu'une dalle du sol avait t dracine et jete en bas
durant sa pnible extase, et qu'un chemin nouveau s'ouvrait devant elle.
Elle en approcha, et vit un escalier troit et rapide qu'elle descendit
avec peine, et qui la conduisit dans une nouvelle cave, plus troite et
plus crase que la premire. En touchant le sol, qui tait doux et comme
moelleux sous le pied, Consuelo baissa sa lampe pour regarder si elle ne
s'enfonait pas dans la vase. Elle ne vit qu'une poussire grise, plus
fine que le sable le plus fin, et prsentant a et l pour accidents, en
guise de cailloux, une cte rompue, une tte de fmur, un dbris de crne,
une mchoire encore garnie de dents blanches et solides, tmoignage de la
jeunesse et de la force brusquement brises par une mort violente.
Quelques squelettes presque entiers avaient t retirs de cette poussire,
et dresss contre les murs. Il y en avait un parfaitement conserv,
debout et enchan par le milieu du corps, comme s'il et t condamn 
prir l sans pouvoir se coucher. Son corps, au lieu de se courber et de
tomber en avant, pli et disloqu, s'tait roidi, ankylos, et rejet en
arrire dans une attitude de fiert superbe et d'implacable ddain. Les
ligaments de sa charpente et de ses membres s'taient ossifis. Sa tte,
renverse, semblait regarder la vote, et ses dents, serres par une
dernire contraction des mchoires, paraissaient rire d'un rire terrible,
ou d'un lan de fanatisme sublime. Au-dessus de lui, son nom et son
histoire taient crits en gros caractres rouges sur la muraille. C'tait
un obscur martyr de la perscution religieuse, et la dernire des victimes
immoles dans ce lieu.  ses pieds tait agenouill un squelette dont la
tte, dtache des vertbres, gisait sur le pav, mais dont les bras
roidis tenaient encore embrasss les genoux du martyr: c'tait sa femme.
L'inscription portait, entre autres dtails:

N*** a pri ici avec sa femme, ses trois frres et ses deux enfants, pour
n'avoir pas voulu abjurer la foi de Luther, et pour avoir persist, jusque
dans les tortures,  nier l'infaillibilit du pape. Il est mort debout et
dessch, ptrifi en quelque sorte, et sans pouvoir regarder  ses pieds
sa famille agonisante sur la cendre de ses amis et de ses pres.

En face de cette inscription, on lisait celle-ci:

Nophyte, le sol friable que tu foules est pais de vingt pieds. Ce n'est
ni du sable, ni de la terre, c'est de la poussire humaine. Ce lieu tait
l'ossuaire du chteau. C'est ici qu'on jetait ceux qui avaient expir dans
la gele place au-dessus, quand il n'y avait plus de place pour les
nouveaux venus. C'est la cendre de vingt gnrations de victimes. Heureux
et rares, les patriciens qui peuvent compter parmi leurs anctres vingt
gnrations d'assassins et de bourreaux!

Consuelo fut moins pouvante de l'aspect de ces objets funbres qu'elle
ne l'avait t dans la gele par les suggestions de son propre esprit. Il
y a quelque chose de trop grave et de trop solennel dans l'aspect de la
mort mme, pour que les faiblesses de la peur et les dchirements de la
piti puissent obscurcir l'enthousiasme ou la srnit des mes fortes et
croyantes. En prsence de ces reliques la noble adepte de la religion
d'Albert sentit plus de respect et de charit que d'effroi ou de
consternation. Elle se mit  genoux devant la dpouille du martyr, et,
sentant revenir ses forces morales, elle s'cria en baisant cette main
dcharne:

Oh! ce n'est pas l'auguste spectacle d'une glorieuse destruction qui peut
faire horreur ou piti! c'est plutt l'ide de la vie en lutte avec les
tourments de l'agonie. C'est la pense de ce qui a d se passer dans ces
mes dsoles, qui remplit d'amertume et de terreur la pense des vivants!
Mais toi, malheureuse victime, morte debout, et la tte tourne vers le
ciel, tu n'es point  plaindre, car tu n'as point faibli, et ton me s'est
exhale dans un transport de ferveur qui me remplit de vnration.

Consuelo se leva lentement et dtacha avec une sorte de calme son voile de
marie qui s'tait accroch aux ossements de la femme agenouille  ses
cts. Une porte troite et basse venait de s'ouvrir devant elle. Elle
reprit sa lampe, et, soigneuse de ne pas se retourner, elle entra dans un
couloir troit et sombre qui descendait en pente rapide.  sa droite et 
sa gauche elle vit l'entre de geles touffes sous la masse d'une
architecture vraiment spulcrale. Ces cachots taient trop bas pour qu'on
pt s'y tenir debout, et  peine assez longs pour que l'on pt s'y tenir
couch. Ils semblaient l'oeuvre des cyclopes, tant ils taient fortement
construits et mnags avec art dans les massifs de la maonnerie, comme
pour servir de loges  quelques animaux farouches et dangereux. Mais
Consuelo ne pouvait s'y tromper: elle avait vu les arnes de Vrone; elle
savait que les tigres et les ours rservs jadis aux amusements du cirque,
aux combats de gladiateurs, taient mieux logs mille fois. D'ailleurs,
elle lisait sur les portes de fer, que ces cachots inexpugnables avaient
t rservs aux princes vaincus, aux vaillants capitaines, aux
prisonniers les plus importants et les plus redoutables par leur rang,
leur intelligence ou leur nergie. Des prcautions si formidables contre
leur vasion tmoignaient de l'amour ou du respect qu'ils avaient inspir
 leurs partisans. Voil o tait venu s'teindre le rugissement de ces
lions qui avaient fait tressaillir le monde  leur appel. Leur puissance
et leur volont s'taient brises contre un angle de mur; leur poitrine
herculenne s'tait dessche  chercher l'aspiration d'un peu d'air,
auprs d'une fente imperceptible, taille en biseau dans vingt pieds de
moellons. Leur regard d'aigle s'tait us  guetter une faible lueur dans
d'ternelles tnbres. C'est l qu'on enterrait vivants les hommes qu'on
n'osait pas tuer au jour. Des ttes illustres, des coeurs magnanimes
avaient expi l l'exercice, et sans doute aussi l'abus des droits de la
force.

Aprs avoir err quelque temps dans ces galeries obscures et humides qui
s'enfonaient sous le roc, Consuelo entendit un bruit d'eau courante qui
lui rappela le redoutable torrent souterrain de Riesenburg; mais elle
tait trop proccupe des malheurs et des crimes de l'humanit, pour
songer longtemps  elle-mme. Elle fut force de s'arrter un peu pour
faire le tour d'un puisard  fleur de terre qu'une torche clairait.
Au-dessous de la torche elle lut sur un poteau ce peu de mots, qui
n'avaient pas besoin de commentaires:

C'est l qu'on les noyait!

Consuelo se pencha pour regarder l'intrieur du puits. L'eau du ruisseau
sur lequel elle avait navigu si paisiblement il n'y avait qu'une heure,
s'engouffrait l dans une profondeur effrayante, et tournoyait en
rugissant, comme avide de saisir et d'entraner une victime. La lueur
rouge de la torche de rsine donnait  cette onde sinistre la couleur du
sang.

Enfin Consuelo arriva devant une porte massive qu'elle essaya vainement
d'branler. Elle se demanda si, comme dans les initiations des pyramides
d'gypte, elle allait tre enleve dans les airs par des chanes
invisibles, tandis qu'un gouffre s'ouvrirait sous ses pieds et qu'un vent
subit et violent teindrait sa lampe. Une autre frayeur l'agitait plus
srieusement; depuis qu'elle marchait dans la galerie, elle s'tait
aperue qu'elle n'tait pas seule; quelqu'un marchait sur ses pas avec
tant de lgret qu'elle n'entendait pas le moindre bruit; mais elle
croyait avoir senti le frlement d'un vtement auprs du sien, et
lorsqu'elle avait dpass le puits, la lueur de la torche, en se trouvant
derrire elle, avait envoy aux parois du mur qu'elle suivait, deux ombres
vacillantes au lieu d'une seule. Quel tait donc ce redoutable compagnon
qu'il lui tait dfendu de regarder, sous peine de perdre le fruit de tous
ses travaux, et de ne jamais franchir le seuil du temple? tait-ce quelque
spectre effrayant dont la laideur et glac son courage et troubl sa
raison? Elle ne voyait plus son ombre, mais elle s'imaginait entendre le
bruit de sa respiration tout prs d'elle; et cette porte fatale qui ne
voulait pas s'ouvrir! Les deux ou trois minutes qui s'coulrent dans
cette attente lui parurent un sicle. Ce muet acolyte lui faisait peur;
elle craignait qu'il ne voult l'prouver en lui parlant, en la forant
par quelque ruse  le regarder. Son coeur battait avec violence; enfin
elle vit qu'il lui restait une inscription  lire au-dessus de la porte.

C'est ici que t'attend la dernire preuve, et c'est la plus cruelle. Si
ton courage est puis, frappe deux coups au battant gauche de cette porte;
sinon, frappes-en trois au battant de droite. Songe que la gloire de ton
initiation sera proportionne  tes efforts.

Consuelo n'hsita pas et frappa les trois coups  droite. Le battant de la
porte s'ouvrit comme de lui-mme, et elle pntra dans une vaste salle
claire de nombreux flambeaux. Il n'y avait personne, et d'abord elle ne
comprit rien aux objets bizarres rangs et aligns symtriquement autour
d'elle. C'taient des machines de bois, de fer et de bronze dont l'usage
lui tait inconnu; des armes tranges, tales sur des tables ou pendues
 la muraille. Un instant elle se crut dans un muse d'artillerie; car il
y avait en effet des mousquets, des canons, des coulevrines, et tout un
attirail de machines de guerre servant de premier plan aux autres
instruments. On s'tait plu  runir l tous les moyens de destruction
invents par les hommes pour s'immoler entre eux. Mais lorsque la nophyte
eut fait quelques pas en avant  travers cet arsenal, elle vit d'autres
objets d'une barbarie plus raffine, des chevalets, des roues, des scies,
des cuves de fonte, des poulies, des crocs, tout un muse d'instruments de
torture; et sur un grand criteau dress au milieu et surmontant un
trophe form de masses, de tenailles, de ciseaux, de limes, de haches
denteles, et de tous les abominables outils du tourmenteur, on lisait:
Ils sont tous fort prcieux, tous authentiques; _ils ont tous servi_.

Alors Consuelo sentit dfaillir tout son tre. Une sueur froide dtrempait
les tresses de ses cheveux. Son coeur ne battait plus. Incapable de se
soustraire  l'horreur de ce spectacle et des visions sanglantes qui
l'assaillaient en foule, elle examinait ce qui tait devant elle avec
cette curiosit stupide et funeste qui s'empare de nous dans l'excs de
l'pouvante. Au lieu de fermer les yeux, elle contemplait une sorte de
cloche de bronze qui avait une tte monstrueuse et un casque rond poss
sur un gros corps informe, sans jambes et tronqu  la hauteur des genoux.
Cela ressemblait  une statue colossale, d'un travail grossier, destin 
orner un tombeau. Peu  peu Consuelo, sortant de sa torpeur, comprit, par
une intuition involontaire, qu'on mettait le patient accroupi sous cette
cloche. Le poids en tait si terrible, qu'il ne pouvait, par aucun effort
humain, la soulever. La dimension intrieure tait si juste, qu'il ne
pouvait y faire un mouvement. Cependant ce n'tait pas avec le dessein de
l'touffer qu'on le mettait l, car la visire du casque rabattue 
l'endroit du visage, et tout le pourtour de la tte taient percs de
petits trous dans quelques-uns desquels taient encore plants des stylets
effils.  l'aide de ces cruelles piqres on tourmentait la victime pour
lui arracher l'aveu de son crime rel ou imaginaire, la dlation contre
ses parents ou ses amis, la confession de sa foi politique ou
religieuse[12]. Sur le sommet du casque, on lisait, en caractres inciss
dans le mtal, ces mots en langue espagnole:

       _Vive la sainte inquisition!_

[Note 12: Tout le monde peut voir un instrument de ce genre avec cent
autres non moins ingnieux dans l'arsenal de Venise. Consuelo ne l'y avait
pas vu: ces horribles instruments de torture, ainsi que l'intrieur des
cachots du saint office et des plombs du palais ducal, n'ont t livrs 
l'examen du public,  l'intrieur, qu' l'entre des Franais  Venise,
lors des guerres de la rpublique.]

Et au-dessous, une prire qui semblait dicte par une compassion froce,
mais qui tait peut-tre sortie du coeur et de la main du pauvre ouvrier
condamn  fabriquer cette infme machine:

       _Sainte mre de Dieu, priez pour le pauvre pcheur!_

Une touffe de cheveux, arrache dans les tourments, et sans doute colle
par le sang, tait reste au-dessous de cette prire, comme des stigmates
effrayants et indlbiles. Ils sortaient par un des trous, qu'avait largi
le stylet. C'taient des cheveux blancs!

Tout  coup, Consuelo ne vit plus rien et cessa de souffrir. Sans tre
avertie par aucun sentiment de douleur physique, car son me et son corps
n'existaient plus que dans le corps et l'me de l'humanit violente et
mutile, elle tomba droite et raide sur le pav comme une statue qui se
dtacherait de son pidestal; mais au moment o sa tte allait frapper le
bronze de l'infernale machine, elle fut reue dans les bras d'un homme
qu'elle ne vit pas. C'tait Liverani.




XL.


En reprenant connaissance, Consuelo se vit assise sur des tapis de pourpre,
qui recouvraient les degrs de marbre blanc d'un lgant pristyle
corinthien. Deux hommes masqus en qui elle reconnut,  la couleur de
leurs manteaux, Liverani et celui qu'avec raison elle pensait devoir tre
Marcus, la soutenaient dans leurs bras, et la ranimaient de leurs soins.
Une quarantaine d'autres personnages, envelopps et masqus, les mmes
qu'elle avait vus autour du simulacre du cercueil de Jsus, taient rangs
sur deux files, le long des degrs, et chantaient en choeur un hymne
solennel, dans une langue inconnue, en agitant des couronnes de roses, des
palmes et des rameaux de fleurs. Les colonnes taient ornes de guirlandes,
qui s'entre-croisaient en festons, comme un arc de triomphe, au-devant de
la porte ferme du temple et au-dessus de Consuelo. La lune, brillant, au
znith, de tout son clat, clairait seule cette faade blanche; et au
dehors, tout autour de ce sanctuaire, de vieux ifs, des cyprs et des pins,
formaient un impntrable bosquet, semblable  un bois sacr, sous lequel
murmurait une onde mystrieuse, aux reflets argents.

Ma soeur, dit Marcus, en aidant Consuelo  se lever, vous tes sortie
victorieuse de vos preuves. Ne rougissez pas d'avoir souffert et faibli
physiquement sous le poids de la douleur. Votre gnreux coeur s'est bris
d'indignation et de piti devant les tmoignages palpables des crimes et
des maux de l'humanit. Si vous fussiez arrive ici debout et sans aide,
nous aurions moins de respect pour vous qu'en vous y apportant mourante et
navre. Vous avez vu les cryptes d'un chteau seigneurial, non pas d'un
lieu particulier, clbre entre tous par les crimes dont il a t le
thtre, mais semblable  tous ceux dont les ruines couvrent une grande
partie de l'Europe, dbris effrayants du vaste rseau  l'aide duquel la
puissance fodale enveloppa, durant tant de sicles, le monde civilis, et
fit peser sur les hommes le crime de sa domination farouche et l'horreur
des guerres civiles. Ces hideuses demeures, ces sauvages forteresses ont
ncessairement servi de repaire  tous les forfaits que l'humanit a d
voir s'accomplir, avant d'arriver, par les guerres de religion, par le
travail des sectes mancipatrices, et par le martyre de l'lite des hommes,
 la notion de la vrit. Parcourez l'Allemagne, la France, l'Italie,
l'Angleterre, l'Espagne, les pays slaves: vous ne trouverez pas une valle,
vous ne gravirez pas une montagne sans apercevoir au-dessus de vous les
ruines imposantes de quelque terrible manoir, ou tout au moins sans
dcouvrir  vos pieds, dans l'herbe, quelque vestige de fortification. Ce
sont l les traces ensanglantes du droit de conqute, exerc par la caste
patricienne sur les castes asservies. Et si vous explorez toutes ces
ruines, si vous fouillez le sol qui les a dvores, et qui travaille sans
cesse  les faire disparatre, vous trouverez, dans toutes, les vestiges
de ce que vous venez de voir ici: une gele, un caveau pour le trop-plein
des morts, des loges troites et ftides pour les prisonniers d'importance,
un coin pour assassiner sans bruit; et, au sommet de quelque vieille tour,
ou dans les profondeurs de quelque souterrain, un chevalet pour les serfs
rcalcitrants et les soldats rfractaires, une potence pour les dserteurs,
des chaudires pour les hrtiques. Combien ont pri dans la poix
bouillante, combien ont disparu sous les flots, combien ont t enterrs
vivants dans les mines! Ah! si les murs des chteaux, si les flots des
lacs et des fleuves, si les antres des rochers pouvaient parler et
raconter tout ce qu'ils ont vu et enfoui d'iniquits! Le nombre en est
trop considrable pour que l'histoire ait pu en enregistrer le dtail!

Mais ce ne sont pas les seigneurs seuls, ce n'est pas la race patricienne
exclusivement qui a rougi la terre de tant de sang innocent. Les rois et
les prtres, les trnes et l'glise, voil les grandes sources d'iniquits,
voil les forces vives de la destruction. Un soin austre, une sombre
mais forte pense a rassembl dans une des salles de notre antique manoir
une partie des instruments de torture invents par la haine du fort contre
le faible. La description n'en serait pas croyable, la vue peut  peine
les comprendre, la pense se refuse  les admettre. Et cependant ils ont
fonctionn durant des sicles, ces hideux appareils, dans les chteaux
royaux, comme dans les citadelles des petits princes, mais surtout dans
les cachots du saint office; que dis-je? ils y fonctionnent encore,
quoique plus rarement. L'inquisition subsiste encore, torture encore; et,
en France, le plus civilis de tous les pays, il y a encore des parlements
de province qui brlent de prtendus sorciers.

D'ailleurs la tyrannie est-elle donc renverse? Les rois et les princes
ne ravagent-ils plus la terre? La guerre ne porte-t-elle pas la dsolation
dans les opulentes cits, comme dans la chaumire du pauvre, au moindre
caprice du moindre souverain? La servitude n'est-elle pas encore en
vigueur dans une moiti de l'Europe? Les troupes ne sont-elles pas
soumises encore presque partout au rgime du fouet et du bton? Les plus
beaux et les plus braves soldats du monde, les soldats prussiens, ne
sont-ils pas dresss comme des animaux  coups de verge et de canne? Le
knout ne mne-t-il pas les serfs russes? Les ngres ne sont-ils pas plus
maltraits en Amrique que les chiens et les chevaux? Si les forteresses
des vieux barons sont dmanteles et converties en demeures inoffensives,
celles des rois ne sont-elles pas encore debout? Ne servent-elles pas de
prisons aux innocents plus souvent qu'aux coupables? Et toi, ma soeur, toi
la plus douce et la plus noble des femmes, n'as-tu pas t captive 
Spandaw?

Nous te savions gnreuse, nous comptions sur ton esprit de justice et de
charit; mais te voyant destine, comme une partie de ceux qui sont ici, 
retourner dans le monde,  frquenter les cours,  approcher de la
personne des souverains,  tre, toi particulirement, l'objet de leurs
sductions, nous avons d te mettre en garde contre l'enivrement de cette
vie d'clat et de dangers; nous avons d ne pas t'pargner les
enseignements, mme les plus terribles. Nous avons parl  ton esprit par
la solitude  laquelle nous t'avons condamne et par les livres que nous
avons mis entre tes mains; nous avons parl  ton coeur par des paroles
paternelles et des exhortations tour  tour svres et tendres; nous avons
parl  tes yeux par des preuves plus douloureuses et d'un sens plus
profond que celles des antiques mystres. Maintenant, si tu persistes 
recevoir l'initiation, tu peux te prsenter sans crainte devant ces juges
incorruptibles, mais paternels, que tu connais dj, et qui t'attendent
ici pour te couronner ou pour te rendre la libert de nous quitter 
jamais.

En parlant ainsi, Marcus, levant le bras, dsignait  Consuelo la porte
du temple, au-dessus de laquelle les trois mots sacramentels, _libert,
galit, fraternit,_ venaient de s'allumer en lettres de feu.

Consuelo, affaiblie et brise physiquement, ne vivait plus que par
l'esprit. Elle n'avait pu couter debout le discours de Marcus. Force de
se rasseoir sur le ft d'une colonne, elle s'appuyait sur Liverani, mais
sans le voir, sans songer  lui. Elle n'avait pourtant pas perdu une seule
parole de l'initiateur. Ple comme un spectre, l'oeil fixe et la voix
teinte, elle n'avait pas l'air gar qui succde aux crises nerveuses.
Une exaltation concentre remplissait sa poitrine, dont la faible
respiration n'tait plus apprciable pour Liverani. Ses yeux noirs, que la
fatigue et la souffrance enfonaient un peu sous les orbites, brillaient
d'un feu sombre. Un lger pli  son front trahissait une rsolution
inbranlable, la premire de sa vie. Sa beaut en cet instant fit peur 
ceux des assistants qui l'avaient vue ailleurs invariablement douce et
bienveillante. Liverani devint tremblant comme la feuille de jasmin que la
brise de la nuit agitait au front de son amante. Elle se leva avec plus de
force qu'il ne s'y serait attendu; mais aussitt ses genoux faiblirent, et
pour monter les degrs, elle se laissa presque porter par lui, sans que
l'treinte de ses bras, qui l'avait tant mue, sans que le voisinage de ce
coeur qui avait embras le sien, vinssent la distraire un instant de sa
mditation intrieure. Il mit entre sa main et celle de Consuelo la croix
d'argent, ce talisman qui lui donnait des droits sur elle, et qui lui
servait  se faire reconnatre. Consuelo ne parut reconnatre ni le gage
ni la main qui le prsentait. La sienne tait contracte par la
souffrance. C'tait une pression mcanique, comme lorsqu'on saisit une
branche pour se retenir au bord d'un abme: mais le sang du coeur
n'arrivait pas jusqu' cette main glace.

Marcus! dit Liverani  voix basse, au moment o celui-ci passa prs de
lui pour aller frapper  la porte du temple, ne nous quittez pas.
L'preuve a t trop forte. J'ai peur!

--Elle t'aime! rpondit Marcus.

--Oui, mais elle va peut-tre mourir! reprit Liverani en frissonnant.

Marcus frappa trois coups  la porte, qui s'ouvrit et se referma aussitt
qu'il fut entr avec Consuelo et Liverani. Les autres frres restrent
sous le pristyle, en attendant qu'on les introduist pour la crmonie de
l'initiation; car, entre cette initiation et les dernires preuves, il y
avait toujours un entretien secret entre les chefs Invisibles et le
rcipiendaire.

L'intrieur du kiosque en forme de temple, qui servait  ces initiations
au chteau de ***, tait magnifiquement orn, et dcor, entre chaque
colonne, des statues des plus grands amis de l'humanit. Celle de
Jsus-Christ y tait place au milieu de l'amphithtre, entre celles de
Pythagore et de Platon. Apollonius de Thyane tait  ct de saint Jean,
Abailard auprs de saint Bernard, Jean Huss et Jrme de Prague  ct de
sainte Catherine et de Jeanne d'Arc. Mais Consuelo ne s'arrta pas 
considrer les objets extrieurs. Toute renferme en elle-mme, elle revit
sans surprise et sans motion ces mmes juges qui avaient sond son coeur
si profondment. Elle ne sentait plus aucun trouble en la prsence de ces
hommes, quels qu'ils fussent, et elle attendait leur sentence avec un
grand calme apparent.

Frre introducteur, dit  Marcus le huitime personnage, qui, assis
au-dessous des sept juges, portait toujours la parole pour eux, quelle
personne nous amenez-vous ici? Quel est son nom?

--Consuelo Porporina, rpondit Marcus.

--Ce n'est pas l ce qu'on vous demande, mon frre, rpondit Consuelo;
ne voyez-vous pas que je me prsente ici en habit de marie, et non en
costume de veuve? Annoncez la comtesse Albert de Rudolstadt.

--Ma fille, dit le frre orateur, je vous parle au nom du conseil. Vous ne
portez plus le nom que vous invoquez; votre mariage avec le comte de
Rudolstadt est rompu.

--De quel droit? et en vertu de quelle autorit? demanda Consuelo d'une
voix brve et forte comme dans la fivre. Je ne reconnais aucun pouvoir
thocratique. Vous m'avez appris vous-mmes  ne vous reconnatre sur moi
d'autres droits que ceux que je vous aurai librement donns, et  ne me
soumettre qu' une autorit paternelle. La vtre ne le serait pas si elle
brisait mon mariage sans l'assentiment de mon poux et sans le mien. Ce
droit, ni lui ni moi ne vous l'avons donn.

--Tu te trompes, ma fille: Albert nous a donn le droit de disposer de son
sort et du tien; et toi-mme tu nous l'as donn aussi en nous ouvrant ton
coeur, et en nous confessant ton amour pour un autre.

--Je ne vous ai rien confess, rpondit Consuelo, et je renie l'aveu que
vous voulez m'arracher.

--Introduisez la sibylle, dit l'orateur  Marcus.

Une femme de haute taille, toute drape de blanc, et la figure cache sous
son voile, entra et s'assit au milieu du demi-cercle form par les juges.
A son tremblement nerveux, Consuelo reconnut facilement Wanda.

Parle, prtresse de la vrit, dit l'orateur; parle, interprte et
rvlatrice des plus intimes secrets, des plus dlicats mouvements du
coeur. Cette femme est-elle l'pouse d'Albert de Rudolstadt?

--Elle est son pouse fidle et respectable, rpondit Wanda; mais, dans ce
moment, vous devez prononcer son divorce. Vous voyez bien, par qui elle
est amene ici; vous voyez bien que celui de nos enfants dont elle tient
la main est l'homme qu'elle aime et  qui elle doit appartenir, en vertu
du droit imprescriptible de l'amour dans le mariage.

Consuelo se retourna avec surprise vers Liverani, et regarda sa propre
main, qui tait engourdie et comme morte dans la sienne. Elle semblait
tre sous la puissance d'un rve et faire des efforts pour se rveiller.
Elle se dtacha enfin avec nergie de cette treinte, et, regardant le
creux de sa main, elle y vit l'empreinte de la croix de sa mre.

C'est donc l l'homme que j'ai aim! dit-elle, avec le sourire
mlancolique d'une sainte ingnuit. Eh bien, oui! je l'ai aim tendrement,
perdument; mais c'tait un rve! J'ai cru qu'Albert n'tait plus, et
vous me disiez que celui-ci tait digne de mon estime et de ma confiance.
Puis j'ai revu Albert; j'ai cru comprendre,  son langage, qu'il ne
voulait plus tre mon poux, et je ne me suis pas dfendue d'aimer cet
inconnu dont les lettres et les soins m'enivraient d'un fol attrait. Mais
on m'a dit qu'Albert m'aimait toujours, et qu'il renonait  moi par vertu
et par gnrosit. Et pourquoi donc Albert s'est-il persuad que je
resterais au-dessous de lui dans le dvouement? Qu'ai-je fait de criminel
jusqu'ici, pour que l'on me croie capable de briser son me en acceptant
un bonheur goste? Non, je ne me souillerai jamais d'un pareil crime. Si
Albert me croit indigne de lui pour avoir eu un autre amour que le sien
dans le coeur; s'il se fait un scrupule de briser cet amour, et qu'il ne
dsire pas m'en inspirer un plus grand, je me soumettrai  son arrt;
j'accepterai la sentence de ce divorce contre lequel pourtant mon coeur et
ma conscience se rvoltent; mais je ne serai ni l'pouse ni l'amante d'un
autre. Adieu, Liverani, ou qui que vous soyez,  qui j'ai confi la croix
de ma mre dans un jour d'abandon qui ne me laisse ni honte ni remords.
Rendez-moi ce gage, afin qu'il n'y ait plus rien entre nous qu'un souvenir
d'estime rciproque et le sentiment d'un devoir accompli sans amertume et
sans effort.

--Nous ne reconnaissons pas une pareille morale, tu le sais, reprit la
sibylle; nous n'acceptons pas de tels sacrifices; nous voulons inaugurer
et sanctifier l'amour, perdu et profan dans le monde, le libre choix du
coeur, l'union, sainte et volontaire de deux tres galement pris. Nous
avons sur nos enfants le droit de redresser la conscience, de remettre les
fautes, d'assortir les sympathies, de briser les entraves de l'ancienne
socit. Tu n'as donc pas celui de disposer de ton tre pour le sacrifice,
tu ne peux pas touffer l'amour dans ton sein et renier la vrit de ta
confession, sans que nous t'y ayons autorise.

--Que me parlez-vous de libert, que me parlez-vous d'amour et de bonheur?
s'cria Consuelo en faisant un pas vers les juges avec une explosion
d'enthousiasme et un rayonnement de physionomie sublime. Ne venez-vous pas
de me faire traverser des preuves qui doivent laisser sur le front une
ternelle pleur, et dans l'me une invincible austrit? Quel tre
insensible et lche me croyez-vous, si vous me jugez encore capable de
rver et de chercher des satisfactions personnelles aprs ce que j'ai vu,
aprs ce que j'ai compris, aprs ce que je sais dsormais de la vie des
hommes, et de mes devoirs en ce monde? Non, non! plus d'amour, plus
d'hymne, plus de libert, plus de bonheur, plus de gloire, plus d'art,
plus rien pour moi, si je dois faire souffrir le dernier d'entre mes
semblables! Et n'est-il pas prouv que toute joie s'achte dans ce monde
d'aujourd'hui au prix de la joie de quelque autre? N'y a-t-il pas quelque
chose de mieux  faire que de se contenter soi-mme? Albert ne pense-t-il
pas ainsi, et n'ai-je pas le droit de penser comme lui? N'espre-t-il pas
trouver, dans son sacrifice mme, la force de travailler pour l'humanit
avec plus d'ardeur et d'intelligence que jamais? Laissez-moi tre aussi
grande qu'Albert. Laissez-moi fuir la menteuse et criminelle illusion du
bonheur. Donnez-moi du travail, de la fatigue, de la douleur et de
l'enthousiasme! Je ne comprends plus la joie que dans la souffrance; j'ai
soif du martyre depuis que vous m'avez fait voir imprudemment les trophes
du supplice. Oh! honte  ceux qui ont compris le devoir, et qui se
soucient encore d'avoir en partage le bonheur ou le repos sur la terre! Il
s'agit bien de nous, il s'agit bien de moi! Oh! Liverani! si vous m'aimez
d'amour aprs avoir subi les preuves qui m'amnent ici, vous tes insens,
vous n'tes qu'un enfant indigne du nom d'homme, indigne  coup sr que
je vous sacrifie l'affection hroque d'Albert. Et toi, Albert, si tu es
ici, si tu m'entends, tu ne devrais pas refuser du moins de m'appeler ta
soeur, de me tendre la main et de m'aider  marcher dans le rude sentier
qui te mne  Dieu.

L'enthousiasme de Consuelo tait port au comble; les paroles ne lui
suffisaient plus pour l'exprimer. Une sorte de vertige s'empara d'elle, et,
ainsi qu'il arrivait aux pythonisses, dans le paroxysme de leurs crises
divines, de se livrer  des cris et  d'tranges fureurs, elle fut
entrane  manifester l'motion qui la dbordait par l'expression qui lui
tait la plus naturelle. Elle se mit  chanter d'une voix clatante et
dans un transport au moins gal  celui qu'elle avait prouv en chantant
ce mme air  Venise, en public pour la premire fois de sa vie, et en
prsence de Marcello et de Porpora:

       I cieli immensi narrano
       Del grande Iddio la gloria!

Ce chant lui vint sur les lvres parce qu'il est peut-tre l'expression la
plus nave et la plus saisissante que la musique ait jamais donne 
l'enthousiasme religieux. Mais Consuelo n'avait pas le calme ncessaire
pour contenir et diriger sa voix; aprs ces deux vers, l'intonation devint
un sanglot dans sa poitrine, elle fondit en pleurs et tomba sur ses genoux.

Les Invisibles, lectriss par sa ferveur, s'taient levs simultanment,
comme pour entendre debout, dans l'attitude du respect, ce chant de
l'inspire. Mais en la voyant succomber sous l'motion, ils descendirent
tous de l'enceinte et s'approchrent d'elle, tandis que Wanda la
saisissant dans ses bras et la jetant dans ceux de Liverani, lui cria:

Eh bien! regarde-le donc, et sache que Dieu t'accorde de pouvoir
concilier l'amour et la vertu, le bonheur et le devoir.

Consuelo, sourde pendant un instant, et comme ravie dans un autre monde,
regarda enfin Liverani, dont Marcus venait d'arracher le masque. Elle fit
un cri perant et faillit expirer sur son sein en reconnaissant Albert.
Albert et Liverani taient le mme homme.




XLI.


En ce moment les portes du temple s'ouvrirent en rendant un son mtallique,
et les Invisibles entrrent deux  deux. La voix magique de l'harmonica,
cet instrument rcemment invent[13], dont la vibration pntrante tait
une merveille inconnue aux organes de Consuelo, se fit entendre dans les
airs, et sembla descendre de la coupole entr'ouverte aux rayons de la lune
et aux brises vivifiantes de la nuit. Une pluie de fleurs tombait
lentement sur l'heureux couple plac au centre de cette marche solennelle.
Wanda, debout auprs d'un trpied d'or, d'o sa main droite faisait
jaillir des flammes clatantes et des nuages de parfums, tenait de la main
gauche les deux bouts d'une chane de fleurs et de feuillages symboliques
qu'elle avait jete autour des deux amants. Les chefs Invisibles, la face
couverte de leurs longues draperies rouges, et la tte ceinte des mmes
feuillages de chne et d'acacia consacrs par leurs rites, taient debout,
les bras tendus comme pour accueillir les frres, qui s'inclinaient en
passant devant eux. Ces chefs avaient la majest des druides antiques;
mais leurs mains pures de sang n'taient ouvertes que pour bnir, et un
religieux respect remplaait dans le coeur des adeptes la terreur
fanatique des religions du pass.  mesure que les initis se prsentaient
devant le vnrable tribunal, ils taient leurs masques pour saluer 
visage dcouvert ces augustes inconnus, qui ne s'taient jamais manifests
 eux que par des actes de clmente justice, d'amour paternel et de haute
sagesse. Fidles, sans regret et sans mfiance,  la religion du serment,
ils ne cherchaient pas  lire d'un regard curieux sous ces voiles
impntrables. Sans doute leurs adeptes les connaissaient sans le savoir,
ces mages d'une religion nouvelle, qui, mls  eux dans la socit et
dans le sein mme de leurs assembles, taient les meilleurs amis, les
plus intimes confidents de la plupart d'entre eux, de chacun d'eux
peut-tre en particulier. Mais, dans l'exercice de leur culte commun, la
personne du prtre tait  jamais voile, comme l'oracle des temps
antiques.

[Note 13: Tout le monde sait que l'harmonica fit une telle sensation en
Allemagne  son apparition, que les imaginations pudiques voulurent y voir
l'audition des voix surnaturelles, voques par les conscrateurs de
certains mystres. Cet instrument, rput magique avant de se populariser,
fut lev pendant quelque temps, par les adeptes de la thosophie
allemande, aux mmes honneurs divins que la lyre chez les anciens, et que
beaucoup d'autres instruments de musique chez les peuples primitifs de
l'Himalaya. Ils en firent une des figures hiroglyphiques de leur
iconographie mystrieuse. Ils le reprsentaient sous la forme d'une
chimre fantastique. Les nophytes des socits secrtes, qui
l'entendaient pour la premire fois, aprs les terreurs et les motions de
leurs rudes preuves, en taient si fortement impressionns, que plusieurs
tombaient en extase. Ils croyaient entendre le chant des puissances
invisibles, car on leur cachait l'excutant et l'instrument avec le plus
grand soin. Il y a des dtails extrmement curieux sur le rle
extraordinaire de l'harmonica dans les crmonies de rception de
l'illuminisme.]

Heureuse enfance des croyances naves, aurore quasi fabuleuse des
conspirations sacres, que la nuit du mystre enveloppe, dans tous les
temps, de potiques incertitudes! Bien qu'un sicle  peine nous spare de
l'existence de ces Invisibles, elle est problmatique pour l'historien;
mais trente ans plus tard l'illuminisme reprit ces formes ignores du
vulgaire, et, puisant  la fois dans le gnie inventif de ses chefs et
dans la tradition des socits secrtes de la mystique Allemagne, il
pouvanta le monde par la plus formidable et la plus savante des
conjurations politiques et religieuses. Il branla un instant toutes les
dynasties sur leurs trnes, et succomba  son tour, en lguant  la
Rvolution franaise comme un courant lectrique d'enthousiasme sublime,
de foi ardente et de fanatisme terrible. Un demi-sicle avant ces jours
marqus par le destin, et tandis que la monarchie galante de Louis XV, le
despotisme philosophique de Frdric II, la royaut sceptique et railleuse
de Voltaire, la diplomatie ambitieuse de Marie-Thrse, et l'hrtique
tolrance de Ganganelli, semblaient n'annoncer pour longtemps au monde que
dcrpitude, antagonisme, chaos et dissolution, la Rvolution franaise
fermentait  l'ombre et germait sous terre. Elle couvait dans des esprits
croyants jusqu'au fanatisme, sous la forme d'un rve de rvolution
universelle; et pendant que la dbauche, l'hypocrisie ou l'incrdulit
rgnaient officiellement sur le monde, une foi sublime, une magnifique
rvlation de l'avenir, des plans d'organisation aussi profonds et plus
savants peut-tre que notre Fouririsme et notre Saint-Simonisme
d'aujourd'hui, ralisaient dj dans quelques groupes d'hommes
exceptionnels la conception idale d'une socit future, diamtralement
oppose  celle qui couvre et cache encore leur action dans l'histoire.

Un tel contraste est un des traits les plus saisissants de ce dix-huitime
sicle, trop rempli d'ides et de travail intellectuel de tous les genres,
pour que la synthse ait pu en tre dj faite avec clart et profit par
les historiens philosophiques de nos jours. C'est qu'il y a l un amas de
documents contradictoires et de faits incompris, insaisissables au premier
abord, sources troubles par le tumulte du sicle, et qu'il faudrait
purer patiemment pour en retrouver le fond solide. Beaucoup de
travailleurs nergiques sont rests obscurs, emportant dans la tombe le
secret de leur mission: tant de gloires clatantes absorbaient alors
l'attention les contemporains! tant de brillants travaux accaparent encore
aujourd'hui l'examen rtrospectif des critiques! Mais peu  peu la lumire
sortira de ce chaos; et si notre sicle arrive  se rsumer lui-mme, il
rsumera aussi la vie de son pre le dix-huitime sicle, ce logogriphe
immense, cette brillante nbuleuse, o tant de lchet s'oppose  tant de
grandeur, tant de savoir  tant d'ignorance, tant de barbarie  tant de
civilisation, tant de lumire  tant d'erreur, tant de srieux  tant
d'ivresse, tant d'incrdulit  tant de foi, tant de pdantisme savant 
tant de moquerie frivole, tant de superstition  tant de raison
orgueilleuse: cette priode de cent ans, qui vit les rgnes de madame de
Maintenon et de madame de Pompadour: Pierre le Grand, Catherine II,
Marie-Thrse et la Dubarry; Voltaire et Swdenborg, Kant et Mesmer,
Jean-Jacques Rousseau et le cardinal Dubois, Shroepfer et Diderot, Fnelon
et Law, Zinzendorf et Leibnitz, Frdric II et Robespierre, Louis XIV et
Philippe-galit, Marie-Antoinette et Charlotte Corday, Weishaupt, Babeuf
et Napolon... laboratoire effrayant, o tant de formes htrognes ont
t jetes dans le creuset, qu'elles ont vomi, dans leur monstrueuse
bullition, un torrent de fume o nous marchons encore envelopps de
tnbres et d'images confuses.

Consuelo pas plus qu'Albert, et les chefs Invisibles pas plus que leurs
adeptes, ne portaient un regard bien lucide sur ce sicle, au sein duquel
ils brlaient de s'lancer avec l'espoir enthousiaste de le rgnrer
d'assaut. Ils se croyaient  la veille d'une rpublique vanglique, comme
les disciples de Jsus s'taient crus  la veille du royaume de Dieu sur
la terre, comme les Taborites de la Bohme s'taient crus  la veille de
l'tat paradisiaque, comme plus tard la Convention franaise se crut  la
veille d'une propagande victorieuse sur toute la face du globe. Mais, sans
cette confiance insense, o seraient les grands dvouements, et sans les
grandes folies o seraient les grands rsultats? Sans l'utopie du divin
rveur Jsus, o en serait la notion de la fraternit humaine? Sans les
visions contagieuses de l'extatique Jeanne-d'Arc, serions-nous encore
Franais? Sans les nobles chimres du dix-huitime sicle, aurions-nous
conquis les premiers lments de l'galit? Cette mystrieuse rvolution,
que les sectes du pass avaient rve chacune pour son temps, et que les
conspirateurs mystiques du sicle dernier avaient vaguement prdite
cinquante ans d'avance, comme une re de rnovation politique et
religieuse, Voltaire et les calmes cerveaux philosophiques de son temps,
et Frdric II lui-mme, le grand ralisateur de la force logique et
froide, n'en prvoyaient ni les brusques orages, ni le soudain avortement.
Les plus ardents, comme les plus sages, taient loin de lire clairement
dans l'avenir. Jean-Jacques Rousseau et reni son oeuvre, si la Montagne
lui tait apparue en rve, surmonte de la guillotine; Albert de
Rudolstadt serait redevenu subitement le fou lthargique du Schreckenstein,
si ces gloires ensanglantes, suivies du despotisme de Napolon, et la
restauration de l'ancien rgime, suivie du rgne des plus vils intrts
matriels, lui eussent t rvles; lui qui croyait travailler 
renverser, immdiatement et pour toujours, les chafauds et les prisons,
les casernes et les couvents, les maisons d'agio et les citadelles!

Ils rvaient donc, ces nobles enfants, et ils agissaient sur leur rve de
toute la puissance de leur me. Ils n'taient ni plus ni moins de leur
sicle que les habiles politiques et les sages philosophes leurs
contemporains. Ils ne voyaient ni plus ni moins qu'eux la vrit absolue
de l'avenir, cette grande inconnue que nous revtons chacun des attributs
de notre propre puissance, et qui nous trompe tous, en mme temps qu'elle
nous confirme, lorsqu'elle apparat  nos fils, vtue des mille couleurs
dont chacun de nous a prpar un lambeau pour sa toge impriale.
Heureusement, chaque sicle la voit plus majestueuse, parce que chaque
sicle produit plus de travailleurs pour son triomphe. Quant aux hommes
qui voudraient dchirer sa pourpre et la couvrir d'un deuil ternel, ils
ne peuvent rien contre elle, ils ne la comprennent pas. Esclaves de la
ralit prsente, ils ne savent pas que l'immortelle n'a point d'ge, et
que qui ne la rve pas telle qu'elle peut tre demain ne la voit nullement
telle qu'elle doit tre aujourd'hui.

Albert, dans cet instant de joie suprme o les yeux de Consuelo
s'attachaient enfin sur les siens avec ravissement; Albert, rajeuni de
tout le bienfait de la sant, et embelli de toute l'ivresse du bonheur, se
sentait investi de cette foi toute-puissante qui transporterait les
montagnes, s'il y avait d'autres montagnes  porter dans ces moments-l
que le fardeau de notre propre raison branle par l'ivresse. Consuelo
tait enfin devant lui comme la Galate de l'artiste chri des dieux,
s'veillant en mme temps  l'amour et  la vie. Muette et recueillie, la
physionomie claire d'une aurole cleste, elle tait compltement,
incontestablement belle pour la premire fois de sa vie, parce qu'elle
existait en effet compltement et rellement pour la premire fois. Une
srnit sublime brillait sur son front, et ses grands yeux s'humectaient
de cette volupt de l'me dont l'ivresse des sens n'est qu'un reflet
affaibli. Elle n'tait si belle que parce qu'elle ignorait ce qui se
passait dans son coeur et sur son visage. Albert seul existait pour elle,
ou plutt elle n'existait plus qu'en lui, et lui seul lui semblait digne
d'un immense respect et d'une admiration sans bornes. C'est qu'Albert
aussi tait transform et comme envelopp d'un rayonnement surnaturel en
la contemplant. Elle retrouvait bien dans la profondeur de son regard
toute la grandeur solennelle des nobles douleurs qu'il avait subies; mais
ces amertumes du pass n'avaient laiss sur ses traits aucune trace de
souffrance physique. Il avait sur le front la placidit du martyr
ressuscit, qui voit la terre rougie de son sang fuir sous ses pieds, et
le ciel des rcompenses infinies s'ouvrir sur sa tte. Jamais artiste
inspir ne cra une plus noble figure de hros ou de saint, aux plus beaux
jours de l'art antique ou de l'art chrtien.

Tous les Invisibles, frapps d'admiration  leur tour, s'arrtrent, aprs
s'tre forms en cercle autour d'eux, et restrent quelques instants
livrs au noble plaisir de contempler ce beau couple, si pur devant Dieu,
si chastement heureux devant les hommes. Puis vingt voix mles et
gnreuses chantrent en choeur, sur un rhythme d'une largeur et d'une
simplicit antiques: _O hymen!  hymne!_ La musique tait du Porpora, 
qui on avait envoy les paroles, en lui demandant un chant d'pithalame
pour un mariage illustre; et on l'avait dignement rcompens, sans qu'il
st de quelles mains venait le bienfait. Comme Mozart,  la veille
d'expirer, devait trouver un jour sa plus sublime inspiration pour un
_Requiem_ mystrieusement command, le vieux Porpora avait retrouv tout
le gnie de sa jeunesse pour crire un chant d'hymne, dont le mystre
potique avait rveill son imagination. Ds les premires mesures,
Consuelo reconnut le style de son matre chri; et, se dtachant avec
effort des regards de son amant, elle se tourna vers les coryphes pour y
chercher son pre adoptif; mais son esprit seul tait l. Parmi ceux qui
s'en taient faits les dignes interprtes, Consuelo reconnut plusieurs
amis, Frdric de Trenck, le Porporino, le jeune Benda, le comte Golowkin,
Schubart, le chevalier d'on, qu'elle avait connu  Berlin, et dont, ainsi
que toute l'Europe, elle ignorait le sexe vritable; le comte de
Saint-Germain, le chancelier Coccei, poux de la Barberini, le libraire
Nicola, Gottlieb, dont la belle voix dominait toutes les autres, enfin
Marcus, qu'un mouvement de Wanda lui dsigna nergiquement, et qu'un
instinct sympathique lui avait fait reconnatre d'avance pour le guide qui
l'avait prsente, et qui remplissait auprs d'elle les fonctions de
parrain ou de pre putatif. Tous les Invisibles avaient ouvert et rejet
sur leurs paules les longues robes noires,  l'aspect lugubre. Un costume
pourpre et blanc, lgant, simple, et rehauss d'une chane d'or, qui
portait les insignes de l'ordre, donnait  leur groupe un aspect de fte.
Leur masque tait pass autour de leur poignet, tout prt  tre remis sur
le visage, au moindre signal du _veilleur_ plac en sentinelle sur le dme
de l'difice.

L'_orateur_, qui remplissait les fonctions d'intermdiaire entre les chefs
Invisibles et les adeptes, se dmasqua aussi, et vint fliciter les
heureux poux. C'tait le duc de ***, ce riche prince qui avait vou sa
fortune, son intelligence et son zle enthousiaste  l'oeuvre des
Invisibles. Il tait l'hte de leur runion, et sa rsidence tait, depuis
longtemps, l'asile de Wanda et d'Albert, cachs d'ailleurs  tous les yeux
profanes. Cette rsidence tait aussi le chef-lieu principal des
oprations du tribunal de l'ordre, quoiqu'il en existt plusieurs autres,
et que les runions un peu nombreuses n'y fussent qu'annuelles, durant
quelques jours de l't,  moins de cas extraordinaires. Initi  tous les
secrets des chefs, le duc agissait pour eux et avec eux; mais il ne
trahissait point leur incognito, et, assumant sur lui seul tous les
dangers de l'entreprise, il tait leur interprte et leur moyen visible de
contact avec les membres de l'association.

Quand les nouveaux poux eurent chang de douces dmonstrations de joie
et d'affection avec leurs frres, chacun repris sa place, et le duc,
redevenu le frre orateur, parla ainsi au couple couronn de fleurs et
agenouill devant l'autel:

Enfants trs-chers et trs-aims, au nom du vrai Dieu, toute puissance,
tout amour et tout intelligence; et, aprs lui, au nom des trois vertus
qui sont un reflet de la Divinit dans l'me humaine: activit, charit et
justice, qui se traduisent, dans l'application, par notre formule:
_libert, fraternit, galit_; enfin, au nom du tribunal des Invisibles
qui s'est vou au triple devoir du zle, de la foi et de l'tude,
c'est--dire  la triple recherche des vrits politiques, morales et
divines: Albert Podiebrad, Consuelo Porporina, je prononce la ratification
et la confirmation du mariage que vous avez dj contract devant Dieu et
devant vos parents, et mme devant un prtre de la religion chrtienne, au
chteau des Gants, le *** de l'anne 175*. Ce mariage, valide devant les
hommes, n'tait pas valide devant Dieu. Il y manquait trois choses: 1 le
dvouement absolu de l'pouse  vivre avec un poux qui paraissait toucher
 son heure dernire; 2 la sanction d'une autorit morale et religieuse
reconnue et accepte par l'poux; 3 le consentement d'une personne ici
prsente, dont il ne m'est pas permis de prononcer le nom, mais qui tient
de prs  l'un des poux par les liens du sang. Si maintenant ces trois
conditions sont remplies, et qu'aucun de vous n'ait rien  rclamer et 
objecter..., unissez vos mains et levez-vous pour prendre le ciel  tmoin
de la libert de votre acte et de la saintet de votre amour.

Wanda qui continuait  demeurer inconnue aux frres de l'ordre, prit les
mains de ses deux enfants. Un mme lan de tendresse et d'enthousiasme les
fit lever tous les trois, comme s'ils n'eussent fait qu'un.

Les formules du mariage furent prononces, et les rites simples et
touchants du nouveau culte s'accomplirent dans le recueillement et la
ferveur. Cet engagement d'un mutuel amour ne fut pas un acte isol au
milieu de spectateurs indiffrents, trangers au lien moral qui se
contractait. Ils furent tous appels  sanctionner cette conscration
religieuse de deux tres lis  eux par une foi commune. Ils tendirent
les bras sur les poux pour les bnir, puis ils se prirent tous ensemble
par les mains et formrent une enceinte vivante, une chane d'amour
fraternel et d'association religieuse autour d'eux, en prononant le
serment de les assister, de les protger, de dfendre leur honneur et
leurs jours, de soutenir leur existence au besoin, de les ramener au bien
par tous leurs efforts s'ils venaient  faiblir dans la rude carrire de
la vertu, de les prserver autant que possible de la perscution et des
sductions du dehors, dans toutes les occasions, dans toutes les
rencontres; enfin, de les aimer aussi saintement, aussi cordialement,
aussi srieusement que s'ils taient unis  eux par le nom et par le sang.
Le beau Trenck pronona cette formule pour tous les autres dans des termes
loquents et simples; puis il ajouta en s'adressant  l'poux:

Albert, l'usage profane et criminel de la vieille socit, dont nous nous
sparons en secret pour l'amener  nous un jour, veut que le mari impose
la fidlit  sa femme au nom d'une autorit humiliante et despotique. Si
elle succombe, il faut qu'il tue son rival; il a mme le droit de tuer son
pouse: cela s'appelle laver dans le sang la tache faite  l'honneur.
Aussi, dans ce vieux monde aveugle et corrompu, tout homme est l'ennemi
naturel de ce bonheur et de cet honneur si sauvagement gards. L'ami, le
frre mme, s'arroge le droit de ravir  l'ami et au frre l'amour de sa
compagne; ou tout au moins on se donne le cruel et lche plaisir d'exciter
sa jalousie, de rendre sa surveillance ridicule, et de semer la mfiance
et le trouble entre lui et l'objet de son amour. Ici, tu le sais, nous
entendons mieux l'amiti, l'honneur et l'orgueil de la famille. Nous
sommes frres devant Dieu, et celui de nous qui porterait sur la femme de
son frre un regard audacieux et dloyal aurait dj commis,  nos yeux,
le crime d'inceste dans son coeur.

Tous les frres, mus et entrans, tirrent leurs pes, et jurrent de
tourner cette arme contre eux-mmes plutt que de manquer au serment
qu'ils venaient de prononcer par la bouche de Trenck.

Mais la sibylle, agite d'un de ces transports enthousiastes qui lui
donnaient tant d'ascendant sur leurs imaginations, et qui modifiaient
souvent l'opinion et les dcisions des chefs eux-mmes, rompit le cercle
en s'lanant au milieu. Son langage, toujours nergique et brlant,
subjuguait leurs assembles; sa grande taille, ses draperies flottantes
sur son corps amaigri, son port majestueux, quoique chancelant, le
tremblement convulsif de cette tte toujours voile, et avec cela pourtant
une sorte de grce qui rvlait l'existence passe de la beaut, ce charme
si puissant chez la femme, qu'il subsiste encore aprs qu'il a disparu, et
qu'il meut encore l'me alors qu'il ne peut plus mouvoir les sens; enfin,
jusqu' sa voix teinte qui prenait tout  coup, sous l'empire de
l'exaltation, un clat strident et bizarre, tout contribuait  en faire un
tre mystrieux, presque effrayant au premier abord, et bientt investi
d'une puissance persuasive et d'un irrsistible prestige.

Tous firent silence pour couter la voix de l'inspire. Consuelo fut mue
de son attitude autant qu'eux, et plus qu'eux peut-tre, parce qu'elle
connaissait le secret de sa vie trange. Elle se demanda, en frissonnant
d'une terreur involontaire, si ce spectre chapp de la tombe appartenait
rellement au monde et, si, aprs avoir exhal son oracle, il n'allait pas
s'vanouir dans les airs avec cette flamme du trpied qui le faisait
paratre transparent et bleutre.

Cachez-moi l'clat de ces armes! s'cria la frmissante Wanda. Ce sont
des serments impies, ceux qui prennent pour objet de leurs invocations des
instruments de haine et de meurtre. Je sais bien que l'usage du vieux
monde a attach ce fer au flanc de tout homme rput libre, comme une
marque d'indpendance et de fiert; je sais bien que, dans les ides que
vous avez conserves malgr vous de cet ancien monde, l'pe est le
symbole de l'honneur, et que vous croyez prendre des engagements sacrs
quand vous avez jur par le fer comme les citoyens de la Rome primitive.
Mais ici, c'est profaner un serment auguste. Jurez plutt par la flamme de
ce trpied: la flamme est le symbole de la vie, de la lumire et de
l'amour divin. Mais vous faut-il donc encore des emblmes et des signes
visibles? tes-vous encore idoltres, et les figures qui ornent ce temple
reprsentent-elles pour vous autre chose que des ides? Ah! jurez plutt
par vos propres sentiments, par vos meilleurs instincts, par votre propre
coeur; et si vous n'osez pas jurer par le Dieu vivant, par la vraie
religion ternelle et sacre, jurez par la sainte Humanit, par les
glorieux lans de votre courage, par la chastet de cette jeune femme et
par l'amour de son poux. Jurez par le gnie et par la beaut de Consuelo,
que votre dsir et mme votre pense ne profaneront jamais cette arche
sainte de l'hymne, cet autel invisible et mystique sur lequel la main
des anges grave et enregistre le serment de l'amour...

Savez-vous bien ce que c'est que l'amour? ajouta la sibylle aprs s'tre
recueillie un instant, et d'une voix qui devenait  chaque instant plus
claire et plus pntrante; si vous le saviez,  vous! chefs vnrables de
notre ordre et ministres de notre culte, vous ne feriez jamais prononcer
devant vous cette formule d'un engagement ternel que Dieu seul peut
ratifier, et qui, consacr par des hommes, est une sorte de profanation du
plus divin de tous les mystres. Quelle force pouvez-vous donner  un
engagement qui, par lui-mme, est un miracle? Oui, l'abandon de deux
volonts qui se confondent en une seule est un miracle; car toute me est
ternellement libre en vertu d'un droit divin. Et pourtant, lorsque deux
mes se donnent et s'enchanent l'une  l'autre par l'amour, leur mutuelle
possession devient aussi sacre, aussi de droit divin que la libert
individuelle. Vous voyez bien qu'il y a l un miracle, et que Dieu s'en
rserve  jamais le mystre, comme celui de la vie et de la mort. Vous
allez demander  cet homme et  cette femme s'ils veulent s'appartenir
exclusivement l'un  l'autre dans cette vie; et leur ferveur est telle
qu'ils vous rpondront: Non pas seulement dans cette vie, mais dans
l'ternit. Dieu leur inspire donc, par le miracle de l'amour, bien plus
de foi, bien plus de force, bien plus de vertu que vous ne sauriez et que
vous n'oseriez leur en demander. Arrire donc les serments sacrilges et
les lois grossires! Laissez-leur l'idal, et ne les attachez pas  la
ralit par les chanes de la loi. Laissez  Dieu le soin de continuer le
miracle. Prparez les mes  ce que ce miracle s'accomplisse en elles,
formez-les  l'idal de l'amour; exhortez, instruisez, vantez et dmontrez
la gloire de la fidlit, sans laquelle il n'est point de force morale ni
d'amour sublime. Mais n'intervenez pas, comme des prtres catholiques,
comme des magistrats du vieux monde, dans l'excution du serment. Car, je
vous le dis encore une fois, les hommes ne peuvent pas se porter garants
ni se constituer gardiens de la perptuit d'un miracle. Que savez-vous
des secrets de l'ternel! Sommes-nous dj entrs dans ce temple de
l'avenir, dans ce monde cleste o l'homme doit, nous dit-on, converser
avec Dieu sous les ombrages sacrs, comme un ami avec son ami! La loi du
mariage indissoluble est-elle donc mane de la bouche du Seigneur? Ses
desseins,  cet gard, sont-ils proclams sur la terre? Et vous-mmes, 
enfants des hommes, l'avez-vous promulgue, cette loi, d'un accord
unanime? Les pontifes de Rome n'ont-ils jamais bris l'union conjugale,
eux qui se prtendent infaillibles? Sous prtexte de nullit dans de
certains engagements, ces pontifes ont consacr de vritables divorces,
dont l'histoire a consign le scandale dans ses fastes. Et des socits
chrtiennes, des sectes rformes, l'glise grecque, ont,  l'exemple du
Mosasme et de toutes les anciennes religions, inaugur franchement dans
notre monde moderne la loi du divorce. Que devient donc la saintet et
l'efficacit d'un serment fait  Dieu, quand il est avr que les hommes
pourront nous en dlier un jour? Ah! ne touchez pas  l'amour par la
profanation du mariage: vous ne russiriez qu' l'teindre dans les coeurs
purs! Consacrez l'union conjugale par des exhortations, par des prires,
par une publicit qui la rende respectable, par de touchantes crmonies;
vous le devez, si vous tes nos prtres, c'est--dire nos amis, nos guides,
nos conseils, nos consolateurs, nos lumires. Prparez les mes  la
saintet d'un sacrement; et comme le pre de famille cherche  tablir ses
enfants dans des conditions de bien-tre, de dignit et de scurit,
occupez-vous assidment, vous, nos pres spirituels, d'tablir vos fils
et vos filles dans des conditions favorables au dveloppement de l'amour
vrai, de la vertu, de la fidlit sublime. Et quand vous leur aurez fait
subir des preuves religieuses, au moyen desquelles vous pourrez
reconnatre qu'il n'y a dans leur mutuelle recherche ni cupidit, ni
vanit, ni enivrement frivole, ni aveuglement des sens dpourvu d'idal;
quand vous aurez pu vous convaincre qu'ils comprennent la grandeur de leur
sentiment, la saintet de leurs devoirs et la libert de leur choix, alors
permettez-leur de se donner l'un  l'autre, et de s'aliner mutuellement
leur inalinable libert. Que leur famille, et leurs amis, et la grande
famille des fidles, interviennent pour ratifier avec vous cette union que
la solennit du sacrement doit rendre respectable. Mais faites bien
attention  mes paroles: que le sacrement soit une permission religieuse,
une autorisation paternelle et sociale, un encouragement et une
exhortation  la perptuit de l'engagement; que ce ne soit jamais un
commandement, une obligation, une loi avec des menaces et des chtiments,
un esclavage impos, avec du scandale, des prisons, et des chanes en cas
d'infraction. Autrement vous ne verrez jamais s'accomplir sur la terre le
miracle dans son entier et dans sa dure. La Providence ternellement
fconde, Dieu, dispensateur infatigable de la grce, amnera toujours
devant vous de jeunes couples fervents et nafs, prts  s'engager de
bonne foi pour le temps et pour l'ternit. Mais votre loi anti-religieuse,
et votre sacrement anti-humain, dtruiront toujours en eux l'effet de la
grce. L'ingalit des droits conjugaux selon le sexe, impit consacre
par les lois sociales, la diffrence des devoirs devant l'opinion, les
fausses distinctions de l'honneur conjugal, et toutes les notions absurdes
que le prjug cre  la suite des mauvaises institutions, viendront
toujours teindre la foi et glacer l'enthousiasme des poux; et les plus
sincres, les mieux disposs  la fidlit seront les plus prompts  se
contrister,  s'effrayer de la dure de l'engagement, et  se dsenchanter
l'un de l'autre. L'abjuration de la libert individuelle est en effet
contraire au voeu de la nature et au cri de la conscience quand les hommes
s'en mlent, parce qu'ils y apportent le joug de l'ignorance et de la
brutalit: elle est conforme au voeu des nobles coeurs, et ncessaire aux
instincts religieux des fortes volonts, quand c'est Dieu qui nous donne
les moyens de lutter contre toutes les embches que les hommes ont tendues
autour du mariage pour en faire le tombeau de l'amour, du bonheur et de la
vertu, pour en faire _une prostitution jure_, comme disaient nos pres,
les Lothards, que vous connaissez bien et que vous invoquez souvent!
Rendez donc  Dieu ce qui est de Dieu, et tez  Csar ce qui n'est point
 Csar.

Et vous, mes fils, dit-elle en revenant vers le centre du groupe, vous
qui venez de jurer de ne point porter atteinte au lien conjugal, vous avez
fait l un serment dont vous n'avez peut-tre pas compris l'importance.
Vous avez obi  un lan gnreux, et vous avez rpondu d'enthousiasme 
l'appel de l'honneur: cela est digne de vous, disciples d'une foi
victorieuse. Mais maintenant, sachez bien que vous avez fait l plus qu'un
acte de vertu particulire. Vous avez consacr un principe sans lequel il
n'y aura jamais de chastet ni de fidlit conjugales possibles. Entrez
donc dans l'esprit d'un tel serment, et reconnaissez qu'il n'y aura point
de vritable vertu individuelle, tant que les membres de la socit ne
seront pas tous solidaires les uns des autres en fait de vertu.

 amour,  flamme sublime! si puissante et si fragile, si soudaine et si
fugitive! clair du ciel qui sembles devoir traverser notre vie et
t'teindre en nous avant sa fin, dans la crainte de nous consumer et de
nous anantir! nous sentons bien tous que tu es le feu vivifiant man de
Dieu mme, et que celui de nous qui pourrait te fixer dans son sein et t'y
entretenir jusqu' sa dernire heure toujours aussi ardent et aussi
complet, celui-l serait le plus heureux et le plus grand parmi les
hommes. Aussi les disciples de l'idal chercheront-ils toujours  te
prparer dans leurs mes des sanctuaires o tu te plaises, afin que tu ne
te htes pas de les abandonner pour remonter au ciel. Mais, hlas! toi
dont nous avons fait une vertu, une des bases de nos socits humaines
pour t'honorer comme nous le dsirions, tu n'as pourtant pas voulu te
laisser enchaner au gr de nos institutions, et tu es rest libre comme
l'oiseau dans les airs, capricieux comme la flamme sur l'autel. Tu sembles
te rire de nos serments, de nos contrats et de notre volont mme. Tu nous
fuis, en dpit de tout ce que nous avons invent pour t'immobiliser dans
nos moeurs. Tu n'habites pas plus le harem gard par de vigilantes
sentinelles, que la famille chrtienne place entre la menace du prtre,
la sentence du magistrat, et le joug de l'opinion. D'o vient donc ton
inconstance et ton ingratitude,  mystrieux prestige,  amour cruellement
symbolis sous les traits d'un dieu enfant et aveugle? Quelle tendresse et
quel mpris t'inspirent donc tour  tour ces mes humaines que tu viens
toutes embraser de tes feux, et que tu dlaisses presque toutes, pour les
laisser prir dans les angoisses du regret, du repentir, ou du dgot plus
affreux encore? D'o vient qu'on t'invoque  genoux sur toute la face de
notre globe, qu'on t'exalte et qu'on te difie, que les potes divins te
chantent comme l'me du monde, que les peuples barbares te sacrifient des
victimes humaines en prcipitant les veuves dans le bcher des funrailles
de l'poux, que les jeunes coeurs t'appellent dans leurs plus doux songes,
et que les vieillards maudissent la vie quand tu les abandonnes 
l'horreur de la solitude? D'o vient ce culte tantt sublime, tantt
fanatique, que l'on te dcerne depuis l'enfance dore de l'Humanit
jusqu' notre ge de fer, si tu n'es qu'une chimre, le rve d'un moment
d'ivresse, l'erreur de l'imagination exalte par le dlire des sens?--Oh!
c'est que tu n'es pas un instinct vulgaire, un simple besoin de
l'animalit! Non, tu n'es pas l'aveugle enfant du paganisme; tu es le fils
du vrai Dieu et l'lment mme de la Divinit! Mais tu ne t'es encore
rvl  nous qu' travers les nuages de nos erreurs, et tu n'as pas voulu
tablir ta demeure parmi nous, parce que tu n'as pas voulu tre profan.
Tu reviendras, comme au temps fabuleux d'Astre, comme dans les visions
des potes, te fixer dans notre paradis terrestre, quand nous aurons
mrit par des vertus sublimes la prsence d'un hte tel que toi. Oh!
qu'alors le sjour de cette terre sera doux aux hommes et qu'il fera bon
d'y tre n! quand nous serons tous frres et soeurs, quand les unions
seront librement consenties et librement maintenues par la seule force
qu'on puise en toi; quand, au lieu de cette lutte effroyable, impossible,
que la fidlit conjugale est oblige de soutenir contre les tentatives
impies de la dbauche, de la sduction hypocrite, de la violence effrne,
de la perfide amiti et de la dpravation savante, chaque poux ne
trouvera autour de lui que de chastes soeurs, jalouses et dlicates
gardiennes de la flicit d'une soeur qu'elles lui auront donne pour
compagne, tandis que chaque pouse trouvera dans les autres hommes autant
de frres de son poux, heureux et fiers de son bonheur, protecteurs-ns
de son repos et de sa dignit! Alors la femme fidle ne sera plus la fleur
solitaire qui se cache pour garder le fragile trsor de son honneur, la
victime souvent dlaisse qui se consume dans la retraite et dans les
larmes, impuissante  faire revivre dans le coeur de son bien-aim la
flamme qu'elle a conserve pure dans le sien. Alors le frre ne sera plus
forc de venger sa soeur, et de tuer celui qu'elle aime et qu'elle
regrette, pour lui rendre un semblant de faux honneur; alors la mre ne
tremblera plus pour sa fille, alors la fille ne rougira plus de sa mre;
alors surtout l'poux ne sera plus ni souponneux ni despote; l'pouse
abjurera, de son ct, l'amertume de la victime ou la rancune de
l'esclave. D'atroces souffrances, d'abominables injustices ne fltriront
plus le riant et calme sanctuaire de la famille. L'amour pourra durer; et
qui sait alors! peut-tre un jour le prtre et le magistrat, comptant avec
raison sur le miracle permanent de l'amour, pourra-t-il consacrer au nom
de Dieu mme des unions indissolubles, avec autant de sagesse et de
justice qu'il y porte aujourd'hui,  son insu, d'impit et de folie.

Mais ces jours de rcompense ne sont pas encore venus. Ici, dans ce
mystrieux temple o nous voici runis, suivant le mot de l'vangile,
trois ou quatre au nom du Seigneur, nous ne pouvons que rver et essayer
la vertu entre nous. Ce monde extrieur qui nous condamnerait  l'exil, 
la captivit ou  la mort, s'il pntrait nos secrets, nous ne pouvons pas
l'invoquer comme sanction de nos promesses et comme garant de nos
institutions. N'imitons donc pas son ignorance et sa tyrannie. Consacrons
l'amour conjugal de ces deux enfants, qui viennent nous demander la
bndiction de l'amour paternel et de l'amour fraternel, au nom du Dieu
vivant, dispensateur de tous les amours. Autorisez-les  se promettre une
ternelle fidlit; mais n'inscrivez pas leurs serments sur un livre de
mort, pour le leur rappeler ensuite par la terreur et la contrainte.
Laissez Dieu en tre le gardien; c'est  eux de l'invoquer tous les jours
de leur vie, pour qu'il entretienne en eux le feu sacr qu'il y a fait
descendre.

--C'est l o je t'attendais,  sibylle inspire! s'cria Albert en
recevant dans ses bras sa mre, puise d'avoir parl si longtemps avec
l'nergie de la conviction. J'attendais l'aveu de ce droit que tu
m'accordes de tout promettre  celle que j'aime. Tu reconnais que c'est
mon droit le plus cher et le plus sacr. Je lui promets donc, je lui jure
de l'aimer uniquement et fidlement toute ma vie, et j'en prends Dieu 
tmoin. Dis-moi,  prophtesse de l'amour, que ce n'est pas l un
blasphme.

--Tu es sous la puissance du miracle, rpondit Wanda. Dieu bnit ton
serment, puisque c'est lui qui t'inspire la foi de le prononcer.
_Toujours_ est le mot le plus passionn qui vienne aux lvres des amants,
dans l'extase de leurs plus divines joies, C'est un oracle qui s'chappe
alors de leur sein. L'ternit est l'idal de l'amour, comme c'est l'idal
de la foi. Jamais l'me humaine n'arrive mieux au comble de sa puissance
et de sa lucidit que dans l'enthousiasme d'un grand amour. Le _toujours_
des amants est donc une rvlation intrieure, une manifestation divine,
qui doit jeter sa clart souveraine et sa chaleur bienfaisante sur tous
les instants de leur union. Malheur  quiconque profane cette formule
sacre! Il tombe de l'tat de grce dans l'tat du pch: il teint la foi,
la lumire, la force et la vie dans son coeur.

--Et moi, dit Consuelo, je reois ton serment,  Albert! et je t'adjure
d'accepter le mien. Je me sens, moi aussi, sous la puissance du miracle,
et ce _toujours_ de notre courte vie ne me semble rien au prix de
l'ternit, pour laquelle je veux me promettre  toi.

--Sublime tmraire! dit Wanda avec un sourire d'enthousiasme qui sembla
rayonner  travers son voile, demande  Dieu l'ternit avec celui que tu
aimes, en rcompense de ta fidlit envers lui dans cette courte vie.

--Oh! oui! s'cria Albert en levant vers le ciel la main de sa femme
enlace dans la sienne; c'est l le but, l'espoir et la rcompense!
S'aimer grandement et ardemment dans cette phase de l'existence, pour
obtenir de se retrouver et de s'unir encore dans les autres! Oh! je sens
bien, moi, que ceci n'est pas le premier jour de notre union, que nous
nous sommes dj aims, dj possds dans la vie antrieure. Tant de
bonheur n'est pas un accident du hasard. C'est la main de Dieu qui nous
rapproche et nous runit comme les deux moitis d'un seul tre insparable
dans l'ternit.

Aprs la clbration du mariage, et bien que la nuit ft fort avance, on
procda aux crmonies de l'initiation dfinitive de Consuelo  l'ordre
des Invisibles; et, ensuite, les membres du tribunal ayant disparu, on se
rpandit sous les ombrages du bois sacr, pour revenir bientt s'asseoir
autour du banquet de communion fraternelle. Le prince (_frre orateur_) le
prsida, et se chargea d'en expliquer  Consuelo les symboles profonds et
touchants. Ce repas fut servi par de fidles domestiques affilis  un
certain grade de l'ordre. Karl prsenta Matteus  Consuelo, et elle vit
enfin  dcouvert son honnte et douce figure; mais elle remarqua avec
admiration que ces estimables valets n'taient point traits en infrieurs
par leurs frres des autres grades. Aucune distinction ne rgnait entre
eux et les personnages minents de l'ordre, quel que ft leur rang dans le
monde. Les _frres servants_, comme on les appelait, remplissaient de bon
gr et avec plaisir les fonctions d'chansons et de matres d'htel; ils
vaquaient  l'ordonnance de service, comme aides comptents dans l'art de
prparer un festin, qu'ils considraient d'ailleurs comme une crmonie
religieuse, comme une pque eucharistique. Ils n'taient donc pas plus
abaisss par cette fonction que les lvites d'un temple prsidant aux
dtails des sacrifices. Chaque fois qu'ils avaient garni la table, ils
venaient s'y asseoir eux-mmes, non  des places marques  part et
isoles des autres, mais dans des intervalles rservs pour eux parmi les
convives. C'tait  qui les appellerait, et se ferait un plaisir et un
devoir de remplir leur coupe et leur assiette. Comme dans les banquets
maonniques, on ne portait jamais la coupe aux lvres sans invoquer
quelque noble ide, quelque gnreux sentiment ou quelque auguste
patronage. Mais les bruits cadencs, les gestes purils des francs-maons,
le maillet, l'argot des toasts, et le vocabulaire des ustensiles, taient
exclus de ce festin  la fois expansif et grave. Les fidles servants y
gardaient un maintien respectueux sans bassesse et modeste sans
contrainte. Karl fut assis pendant un service entre Albert et Consuelo.
Cette dernire remarqua avec attendrissement, outre sa sobrit et sa
bonne tenue, un progrs extraordinaire dans l'intelligence de ce brave
paysan, ducable par le coeur, et initi  de saines notions religieuses
et morales par une rapide et admirable ducation de sentiment.

 mon ami! dit-elle  son poux, lorsque le dserteur eut chang de place
et qu'Albert se rapprocha d'elle, voil donc l'esclave battu de la milice
prussienne, le bcheron sauvage du Boehmerwald, l'assassin de Frdric le
Grand! Des leons claires et charitables ont su, en si peu de jours, en
faire un homme sens, pieux et juste, au lieu d'un bandit que la justice
froce des nations et pouss au meurtre, et corrig  l'aide du fouet et
de la potence.

--Noble soeur, dit le prince plac en cet instant  la droite de Consuelo,
vous aviez donn  Roswald de grandes leons de religion et de clmence 
ce coeur gar par le dsespoir, mais dou des plus nobles instincts. Son
ducation a t ensuite rapide et facile; et quand nous avions quelque
chose de bon  lui enseigner, il s'y confiait d'emble en s'criant:
C'est ce que me disait la _signora!_ Soyez certaine qu'il serait plus
ais qu'on ne le pense d'clairer et de moraliser les hommes les plus
rudes, si on le voulait bien. Relever leur condition, et leur inoculer
l'estime d'eux-mmes, en commenant par les estimer et les aimer, ne
demande qu'une charit sincre et le respect de la dignit humaine. Vous
voyez cependant que ces braves gens ne sont encore initis qu' des grades
infrieurs: c'est que nous consultons la porte de leur intelligence et
leurs progrs dans la vertu pour les admettre plus ou moins dans nos
mystres. Le vieux Matteus a deux grades de plus que Karl; et s'il ne
dpasse pas celui qu'il occupe maintenant, ce sera parce que son esprit et
son coeur n'auront pas pu aller plus loin. Aucune bassesse d'extraction,
aucune humilit de condition sociale ne nous arrteront jamais; et vous
voyez ici Gottlieb le cordonnier, le fils du gelier de Spandaw, admis 
un grade gal au vtre, bien que dans ma maison il remplisse, par got et
par habitude, des fonctions subalternes. Sa vive imagination, son ardeur
pour l'tude, son enthousiasme pour la vertu, en un mot la beaut
incomparable de l'me qui habite ce vilain corps, l'ont rendu bien vite
digne d'tre trait comme un gal et comme un frre dans l'intrieur du
temple. Il n'y avait presque rien  donner en fait d'ides et de vertus 
ce noble enfant. Il avait trop au contraire; il fallait calmer en lui un
excs d'exaltation, et le traiter des maladies morales et physiques qui
l'eussent conduit  la folie. L'immoralit de son entourage et la
perversit du monde officiel l'eussent irrit sans le corrompre; mais nous
seuls, arms de l'esprit de Jacques Boehm et de la vritable explication
de ses profonds symboles, nous pouvions le convaincre sans le dsenchanter,
et redresser les carts de sa posie mystique sans refroidir son zle et
sa foi. Vous devez remarquer que la cure de cette me a ragi sur le corps,
que sa sant est revenue comme par enchantement, et que sa bizarre figure
est dj transforme.

Aprs le repas, on reprit les manteaux, et on se promena sur le revers
adouci de la colline qu'ombrageait le bois sacr. Les ruines du vieux
chteau rserv aux preuves dominaient ce beau site, dont Consuelo
reconnut peu  peu les sentiers, parcourus  la hte durant une nuit
d'orage peu de temps auparavant. La source abondante qui s'chappait d'une
grotte rustiquement taille dans le roc, et consacre jadis  une dvotion
superstitieuse, courait, en murmurant, parmi les bruyres, vers le fond du
vallon, o elle formait le beau ruisseau que la captive du pavillon
connaissait si bien. Des alles, naturellement couvertes d'un sable fin,
argent par la lune, se croisaient sous ces beaux ombrages, o les groupes
errants se rencontraient, se mlaient, et changrent de doux entretiens.
De hautes barrires  claire-voie fermaient cet enclos, dont le kiosque
vaste et riche passait pour un cabinet d'tude, retraite favorite du
prince, et interdite aux oisifs et aux indiscrets. Les frres servants se
promenaient aussi, par groupes, mais en suivant les barrires, et en
faisant le guet pour avertir les _frres_, en cas d'approche d'un profane.
Ce danger n'tait pas trs  redouter. Le duc paraissait s'occuper
seulement des mystres maonniques; comme en effet, il s'en occupait
secondairement; mais la franc-maonnerie tait tolre ds lors par les
lois et protge par les princes qui y taient ou qui s'y croyaient
initis. Personne ne souponnait l'importance des grades suprieurs, qui,
de degr en degr, aboutissaient au tribunal des Invisibles.

D'ailleurs, en ce moment, la fte ostensible qui illuminait au loin la
faade du palais ducal absorbait trop les nombreux htes du prince, pour
qu'on songet  quitter les brillantes salles et les nouveaux jardins pour
les rochers et les ruines du vieux parc. La jeune margrave de Bareith,
amie intime du duc, faisait pour lui les honneurs de la fte. Il avait
feint une indisposition pour disparatre; et aussitt aprs le banquet des
Invisibles, il alla prsider le souper de ses illustres htes du palais.
En voyant briller bien loin ces lumires, Consuelo, appuye sur le bras
d'Albert, se ressouvint d'Anzoleto, et s'accusa navement, devant son
poux qui le lui reprochait, d'un instant de cruaut et d'ironie envers le
compagnon chri de son enfance.

Oui, c'tait un mouvement coupable, lui dit-elle; mais j'tais bien
malheureuse dans ce moment-l. J'tais rsolue  me sacrifier au comte
Albert, et les malicieux et cruels Invisibles me jetaient encore une fois
dans les bras du dangereux Liverani. J'avais la mort dans l'me. Je
retrouvais avec dlices celui dont il fallait se sparer avec dsespoir,
et Marcus voulait me distraire de ma souffrance en me faisant admirer le
bel Anzoleto! Ah! je n'aurais jamais cru le revoir avec tant
d'indiffrence! Mais je m'imaginais tre condamne  l'preuve de chanter
avec lui, et j'tais prte  le har de m'enlever ainsi mon dernier
instant, mon dernier rve de bonheur.  prsent,  mon ami, je pourrai le
revoir sans amertume, et le traiter avec indulgence. Le bonheur rend si
bon et si clment! Puiss-je lui tre utile un jour, et lui inspirer
l'amour srieux de l'art, sinon le got de la vertu!

--Pourquoi en dsesprer? dit Albert. Attendons-le dans un jour de malheur
et d'abandon. Maintenant au milieu de ses triomphes, il serait sourd aux
conseils de la sagesse. Mais qu'il perde sa voix et sa beaut, nous nous
emparerons peut-tre de son me.

--Chargez-vous de cette conversion, Albert.

--Non pas sans vous, ma Consuelo.

--Vous ne craignez donc pas les souvenirs du pass?

--Non; je suis prsomptueux au point de ne rien craindre. Je suis sous la
puissance du miracle.

--Et moi aussi, Albert, je ne saurais douter de moi-mme! Oh! vous avez
bien raison d'tre tranquille!

Le jour commenait  poindre, et l'air pur du matin faisait monter mille
senteurs exquises. On tait dans les plus beaux jours de l't. Les
rossignols chantaient sous la feuille, et se rpondaient d'une colline 
l'autre. Les groupes qui se formaient  chaque instant autour des deux
poux, loin de leur tre importuns, ajoutaient  leur pure ivresse les
douceurs d'une amiti fraternelle, ou tout au moins des plus exquises
sympathies. Tous les Invisibles prsents a cette fte furent prsents 
Consuelo, comme les membres de sa nouvelle famille. C'tait l'lite des
talents, des intelligences et des vertus de l'ordre: les uns illustres
dans le monde du dehors, d'autres obscurs dans ce monde-l, mais illustres
dans le temple par leurs travaux et leurs lumires. Plbiens et
patriciens taient mls dans une tendre intimit. Consuelo dut apprendre
leurs vritables noms et ceux plus potiques qu'ils portaient dans le
secret de leurs relations fraternelles: c'taient Vesper, Ellops, Pon,
Hylas, Euryale, Bellrophon, etc. Jamais elle ne s'tait vue entoure d'un
choix aussi nombreux d'mes nobles et de caractres intressants. Les
rcits qu'ils lui faisaient de leurs travaux de proslytisme, des dangers
qu'ils avaient affronts et des rsultats obtenus, la charmaient comme
autant de pomes dont elle n'aurait pas cru la ralit conciliable avec le
train du monde insolent et corrompu qu'elle avait travers. Ces
tmoignages d'amiti et d'estime qui allaient jusqu' l'attendrissement et
 l'effusion, et qui n'taient pas entachs de la moindre banalit de
galanterie, ni de la moindre insinuation de familiarit dangereuse, ce
langage lev, ce charme de relations o l'galit et la fraternit
taient ralises dans ce qu'elles peuvent avoir de plus sublime; cette
belle aube dore qui se levait sur la vie en mme temps que dans le ciel,
tout cela fut comme un rve divin dans l'existence de Consuelo et
d'Albert. Enlacs au bras l'un de l'autre, ils ne songeaient pas 
s'loigner de leurs frres chris. Une ivresse morale, douce et suave
comme l'air du matin, remplissait leur poitrine et leur me. L'amour
dilatait trop leur sein pour le faire tressaillir. Trenck racontait les
souffrances de sa captivit  Glatz, et les dangers de sa fuite. Comme
Consuelo et Haydn dans le Boehmerwald, il avait voyag  travers la
Pologne, mais par un froid rigoureux, couvert de haillons, avec un
compagnon, bless, l'_aimable Shelles_, que ses mmoires nous ont peint
depuis comme le plus gracieux des amis. Il avait jou du violon pour avoir
du pain, et servi de mntrier aux paysans, comme Consuelo sur les rives
du Danube. Puis il lui parlait tout bas de la princesse Amlie, de son
amour et de ses esprances. Pauvre jeune Trenck! l'pouvantable orage qui
s'amassait sur sa tte, il ne le prvoyait pas plus que l'heureux couple,
destin  passer de ce beau songe d'une nuit d't  une vie de combats,
de dceptions et de souffrances!

Le Porporino chanta sous les cyprs un hymne admirable compos par Albert,
 la mmoire des martyrs de leur cause; le jeune Benda l'accompagna sur
son violon; Albert lui-mme prit l'instrument, et ravit les auditeurs avec
quelques notes. Consuelo ne put chanter, elle pleurait de joie et
d'enthousiasme. Le comte de Saint-Germain raconta les entretiens de Jean
Huss et de Jrme de Prague avec tant de chaleur, d'loquence et de
vraisemblance, qu'en l'coutant il tait impossible de ne pas croire qu'il
y et assist. Dans de telles heures d'motion et de ravissement, la
triste raison ne se dfend pas des prestiges de la posie. Le chevalier
d'on peignit, en traits d'une finesse acre et d'un got enchanteur, les
misres et les ridicules des plus illustres tyrans de l'Europe, et les
vices des cours, et la faiblesse de cet chafaudage social qu'il semblait
 l'enthousiasme si facile de faire plier sous son vol brlant. Le comte
Golowkin peignit dlicieusement la grande me et les nafs travers de son
ami Jean-Jacques Rousseau. Ce seigneur philosophe (on dirait aujourd'hui
excentrique) avait une fille fort belle, qu'il levait selon ses ides, et
qui tait  la fois mile et Sophie, tantt le plus beau des garons,
tantt la plus charmante des filles. Il devait la prsenter  l'initiation,
et charger Consuelo de l'instruire. L'illustre Zinzendorf exposa
l'organisation et les moeurs vangliques de sa colonie de Moraves
bernhuters. Il consultait Albert avec dfrence sur plusieurs difficults,
et la sagesse semblait parler par la bouche d'Albert. C'est qu'il tait
inspir par la prsence et le doux regard de son amie. Il semblait un dieu
 Consuelo. Il runissait pour elle tous les prestiges: philosophe et
artiste, martyr prouv, hros triomphant, grave comme un sage du Portique,
beau comme un ange, enjou parfois et naf comme un enfant, comme un
amant heureux, parfait enfin comme l'homme qu'on aime! Consuelo avait cru
mourir de fatigue et d'motion en frappant  la porte du temple.
Maintenant elle se sentait forte, et anime comme au temps o elle jouait
sur la grve de l'Adriatique dans toute la vigueur de l'adolescence, sous
un soleil brlant tempr par la brise de mer. Il semblait que la vie dans
toute sa puissance, le bonheur dans toute son intensit, se fussent
empars d'elle par toutes ses fibres, et qu'elles les aspirt par tous ses
pores. Elle ne comptait pas les heures: elle et voulu que cette nuit
enchante ne fint jamais. Pourquoi ne peut-on arrter le soleil sous
l'horizon, dans de certaines veilles o l'on se sent dans toute la
plnitude de l'tre, et o tous les rves de l'enthousiasme semblent
raliss ou ralisables!

Enfin le ciel se teignit de pourpre et d'or; une cloche argentine avertit
les Invisibles que la nuit leur retirait ses voiles protecteurs. Ils
chantrent un dernier hymne au soleil levant, emblme du jour nouveau
qu'ils rvaient et prparaient pour le monde. Puis ils se firent de
tendres adieux, se donnrent rendez-vous, les uns  Paris, les autres 
Londres, d'autres  Madrid,  Vienne,  Ptersbourg,  Varsovie,  Dresde,
 Berlin. Tous s'engagrent  se retrouver dans un an,  pareil jour,  la
porte de ce temple bni, avec de nouveaux nophytes ou d'anciens frres
maintenant absents. Puis ils croisrent leurs manteaux pour cacher leurs
lgants costumes, et se dispersrent sans bruit sous les sentiers
ombrags du parc.

Albert et Consuelo, guids par Marcus, descendirent le ravin jusqu'au
ruisseau; Karl les reut dans sa gondole ferme, et les conduisit au
pavillon, sur le seuil duquel ils s'arrtrent un instant pour contempler
la majest de l'astre qui montait dans le ciel. Jusque-l Consuelo, en
rpondant aux discours passionns d'Albert, lui avait toujours donn son
nom vritable; mais lorsqu'il l'arracha  la contemplation o elle
semblait s'oublier, elle ne put que lui dire, en appuyant son front
brlant sur son paule:

       _ Liverani!_

       *       *       *       *       *



PILOGUE.


Si nous avions pu nous procurer sur l'existence d'Albert et de Consuelo,
aprs leur mariage, les documents fidles et dtaills qui nous ont guid
jusqu'ici, nul doute que nous ne pussions fournir encore une longue
carrire, en vous racontant leurs voyages et leurs aventures. Mais, 
lecteur persvrant, nous ne pouvons vous satisfaire; et vous, lecteur
fatigu, nous ne vous demandons plus qu'un instant de patience. Ne nous en
faites, l'un et l'autre, ni un reproche ni un mrite. La vrit est que
les matriaux  l'aide desquels nous eussions pu, ainsi que nous l'avons
fait jusqu' prsent, coordonner les vnements de cette histoire,
disparaissent, en grande partie, pour nous,  partir de la nuit romanesque
qui vit bnir et consacrer l'union de nos deux hros, chez les Invisibles.
Soit que les engagements contracts par eux, dans le Temple, les aient
empchs de se confier  l'amiti dans leurs lettres, soit que leurs amis,
affilis eux-mmes aux mystres, aient, dans des temps de perscution,
jug prudent d'anantir leur correspondance, nous ne les apercevons plus
qu' travers un nuage, sous le voile du Temple ou sous le masque des
adeptes. Si nous nous en rapportions, sans examen, aux rares traces de
leur existence qui nous apparaissent dans notre provision de manuscrits,
nous nous garerions souvent  les poursuivre; car des preuves
contradictoires nous les montrent tous deux sur plusieurs points
gographiques  la fois, ou suivant certaines directions diverses dans le
mme temps. Mais nous devinons aisment qu'ils donnrent volontairement
lieu  ces mprises, tant, tantt vous  quelque entreprise secrte
dirige par les Invisibles, et tantt forcs de se soustraire,  travers
mille prils,  la police inquisitoriale des gouvernements. Ce que nous
pouvons affirmer sur l'existence de cette me en deux personnes qui
s'appela Consuelo et Albert, c'est que leur amour tint ses promesses, mais
que La destine dmentit cruellement celles qu'elle avait sembl leur
faire durant ces heures d'ivresse qu'ils appelaient leur _songe d'une nuit
d't_. Cependant ils ne furent point ingrats envers la Providence, qui
leur avait donn ce rapide bonheur dans toute sa plnitude, et qui, au
milieu de leurs revers, continua en eux le miracle de l'amour annonc par
Wanda. Au sein de la misre, de la souffrance et de la perscution, ils se
reportrent toujours  ce doux souvenir qui marqua dans leur vie comme une
vision cleste, comme un bail fait avec la divinit pour la jouissance
d'une vie meilleure, aprs une phase de travaux, d'preuves et de
sacrifices.

Tout devient, d'ailleurs, tellement mystrieux pour nous dans cette
histoire, que nous n'avons pas seulement pu dcouvrir dans quelle partie
de l'Allemagne tait situe cette rsidence enchante, o, protg par le
tumulte des chasses et des ftes, un prince, anonyme dans nos documents,
servit de point de ralliement et de moteur principal  la conspiration
sociale et philosophique des Invisibles. Ce prince avait reu d'eux un nom
symbolique, qu'aprs mille peines pour deviner le chiffre dont se
servaient les adeptes, nous prsumons tre celui de Christophore,
_porte-Christ_, ou peut-tre bien Chrysostome, _bouche d'or_. Le temps o
Consuelo fut marie et initie, ils l'appelaient potiquement le _saint
Graal_, et les chefs du tribunal, les _templistes_, emblmes romanesques,
renouvels des antiques lgendes de l'ge d'or de la chevalerie. Tout le
monde sait que, d'aprs ces riantes fictions, le _saint Graal_ tait cach
dans un sanctuaire mystrieux, au fond d'une grotte inconnue aux mortels.
C'tait l que les templistes, illustres saints du Christianisme primitif,
vous, ds ce monde,  l'immortalit, gardaient la coupe prcieuse dont
Jsus s'tait servi pour consacrer le miracle de l'Eucharistie, en faisant
la pque avec ses disciples. Cette coupe contenait, sans doute, la grce
cleste, figure tantt par le sang, tantt par les larmes du Christ, une
liqueur divine, enfin une substance eucharistique, sur la nature mystique
de laquelle on ne s'expliquait pas, mais qu'il suffisait de voir pour tre
transform au moral et au physique, pour tre  jamais  l'abri de la mort
et du pch. Les pieux paladins qui, aprs des voeux formidables, des
macrations terribles et des exploits  faire trembler la terre, se
vouaient  la vie asctique du _chevalier errant_, avaient pour idal de
trouver le _saint Graal_ au bout de leurs prgrinations. Ils le
cherchaient sous les glaces du Nord, sur les grves de l'Armorique, au
fond des forts de la Germanie. Il fallait, pour raliser cette sublime
conqute, affronter des prils analogues  ceux du jardin des Hesprides,
vaincre les monstres, les lments, les peuples barbares, la faim, la soif,
la mort mme. Quelques-uns de ces Argonautes chrtiens dcouvrirent,
dit-on, le sanctuaire, et furent rgnrs par la divine coupe; mais ils
ne trahirent jamais ce secret terrible. On connut leur triomphe  la force
de leur bras,  la saintet de leur vie,  leurs armes invincibles,  la
transfiguration de tout leur tre; mais ils survcurent peu, parmi nous, 
une si glorieuse initiation: ils disparurent d'entre les hommes, comme
Jsus aprs sa rsurrection, et passrent de la terre au ciel, sans subir
l'amre transition de la mort.

Tel tait le magique symbole qui s'adaptait en ralit fort bien 
l'oeuvre des Invisibles. Durant plusieurs annes, les nouveaux templistes
conservrent l'espoir de rendre le _saint Graal_ accessible  tous les
hommes. Albert travailla efficacement, sans aucun doute,  rpandre les
ides mres de la doctrine. Il parvint aux grades les plus avancs de
l'ordre; car nous trouvons quelque part la liste de ses titres, ce qui
prouverait qu'il eut le temps de les conqurir. Or chacun sait qu'il
fallait quatre-vingt et un mois pour s'lever seulement aux trente-trois
degrs de la maonnerie, et nous croyons tre certain qu'il en fallait
ensuite beaucoup davantage pour franchir le nombre illimit des degrs
mystrieux du _saint Graal_. Les noms des grades maonniques ne sont plus
un mystre pour personne; mais on ne nous saura peut-tre pas mauvais gr
d'en rappeler ici quelques-uns, car ils peignent assez bien le gnie
enthousiaste et la riante imagination qui prsidrent  leur cration
successive:

Apprenti, compagnon et matre maon, matre secret et matre parfait,
secrtaire, prvt et juge, matre anglais et matre irlandais, matre en
Isral, matre lu des neuf et des quinze, lu de l'inconnu, sublime
chevalier lu, grand matre architecte, royal-arche, grand cossais de la
loge sacre ou sublime maon, chevalier de l'pe, chevalier d'Orient,
prince de Jrusalem, chevalier d'Orient et d'Occident, rose-croix de
France, d'Hrdom et du Kilwinning, grand pontife ou sublime cossais,
architecte de la vote sacre, pontife de Jrusalem cleste, souverain
prince de la maonnerie ou matre _ad vitam_, noachite, prince du Liban,
chef du tabernacle, chevalier du serpent d'airain, cossais trinitaire ou
prince de merci, grand commandeur du temple, chevalier du soleil,
patriarche des croisades, grand matre de la lumire, chevalier Kadosh,
chevalier de l'aigle blanc et de l'aigle noir, chevalier du phnix,
chevalier de l'iris, chevalier des Argonautes, chevalier de la toison
d'or, grand inspecteur-inquisiteur-commandeur, sublime prince du royal
secret, sublime matre de l'anneau lumineux, etc, etc.[14]

[Note 14: Plusieurs de ces grades sont de diverses crations et de divers
rites. Quelques-uns sont peut-tre postrieurs  l'poque dont nous
parlons. Nous renvoyons la rectification aux _docteurs_ rudits. Il y a
eu, je crois, plus de cent grades dans certains rites.]

 ces titres, ou du moins  la plupart d'entre eux, nous trouvons des
titres moins connus accols au nom d'Albert Podiebrad, dans un chiffre
moins lisible que celui des francs-maons, tels que chevalier de
Saint-Jean, sublime Joannite, matre du nouvel Apocalypse, docteur de
l'vangile ternel, lu de l'Esprit-Saint, templiste, aropagite, mage,
homme-peuple, homme-pontife, homme-roi, homme nouveau, etc. Nous avons t
surpris de voir ici quelques titres qui sembleraient emprunts par
anticipation  l'Illuminisme de Weishaupt; mais cette particularit nous a
t explique plus tard, et n'aura pas besoin de commentaire pour nos
lecteurs  la fin de cette histoire.

 travers le labyrinthe de faits obscurs, mais profonds, qui se rattachent
aux travaux, aux succs,  la dispersion et  l'extinction apparente des
Invisibles, nous avons bien de la peine  suivre de loin l'toile
aventureuse de notre jeune couple. Cependant, en supplant par un
commentaire prudent  ce qui nous manque, voici  peu prs l'historique
abrg des principaux vnements de leur vie. L'imagination du lecteur
aidera  la lettre; et pour notre compte, nous ne doutons pas que les
meilleurs dnoments ne soient ceux dont le lecteur veut bien se charger
pour son compte,  la place du narrateur[15].

[Note 15:  telles enseignes que l'histoire de Jean Kreyssler nous parat
tre le roman le plus merveilleux d'Hoffmann. La mort ayant surpris
l'auteur avant la fin de son oeuvre, le pome se termine dans les
imaginations sous mille formes diffrentes plus fantastiques les unes que
les autres. C'est ainsi qu'un beau fleuve se ramifie vers son embouchure
et se perd en mille filets capricieux dans les sables durs de la grve.]

Il est probable que ce fut en quittant le _saint Graal_ que Consuelo se
rendit  la petite cour de Bareith, o la margrave, soeur de Frdric,
avait des palais, des jardins, des kiosques et des cascades, dans le got
de ceux du comte Hoditz  Roswald, quoique moins somptueux et moins
dispendieux; car cette spirituelle princesse avait t marie sans dot 
un trs-pauvre prince, et il n'y avait pas longtemps qu'elle avait des
robes dont la queue ft raisonnable, et des pages dont le pourpoint ne
montrt pas la corde. Ses jardins, ou plutt son jardin, pour parler sans
mtaphore, tait situ dans un paysage admirable, et elle s'y donnait le
plaisir d'un opra italien, dans un temple antique, d'un got un peu
Pompadour. La margrave tait trs-philosophe, c'est--dire voltairienne.
Le jeune margrave hrditaire, son poux, tait chef zl d'une loge
maonnique. J'ignore si Albert fut en relations avec lui et si son
incognito fut protg par le secret des _frres_, ou bien s'il se tint
loign de cette cour pour rejoindre sa femme un peu plus tard. Sans doute
Consuelo avait l quelque mission secrte. Peut-tre aussi, pour viter
d'attirer sur son poux l'attention qui se fixait en tous lieux sur elle,
elle ne vcut pas publiquement auprs de lui dans les premiers temps.
Leurs amours eurent sans doute alors tout l'attrait du mystre; et si la
publicit de leur union, consacre par la sanction fraternelle des
templistes, leur avait paru douce et vivifiante, le secret dont ils
s'entourrent dans un monde hypocrite et licencieux fut pour eux, dans les
commencements, une gide ncessaire, et une sorte de muette protestation,
o ils puisrent leur enthousiasme et leur force.

Plusieurs chanteuses et chanteurs italiens firent  cette poque les
dlices de la petite cour de Bareith. La Corilla et Anzoleto y parurent,
et l'inconsquente prima donna s'enflamma de nouveaux feux pour le tratre
qu'elle avait vou nagure  toutes les furies de l'enfer. Mais Anzoleto,
en cajolant la tigresse, s'effora prudemment, et avec une mystrieuse
rserve, de trouver grce auprs de Consuelo, dont le talent grandi par
tant de secrtes et profondes rvlations, clipsait toutes les rivalits.
L'ambition tait devenue la passion dominante du jeune tnor; l'amour
avait t touff sous le dpit, la volupt mme sous la satit. Il
n'aimait donc ni la chaste Consuelo, ni la fougueuse Corilla; mais il
mnageait l'une et l'autre, tout prt  se rattacher en apparence  celle
des deux qui le prendrait  sa suite et l'aiderait  se faire
avantageusement connatre. Consuelo lui tmoigna une paisible amiti, et
ne lui pargna pas les bons conseils et les consciencieuses leons qui
pouvaient donner l'essor  son talent. Mais elle ne sentit plus auprs de
lui aucun trouble, et la mansutude de son pardon lui rvla  elle-mme
l'absolue consommation de son dtachement. Anzoleto ne s'y mprit pas.
Aprs avoir cout avec fruit les enseignements de l'artiste, et feint
d'entendre avec motion les conseils de l'amie, il perdit la patience en
perdant l'espoir, et sa profonde rancune, son amer dpit, percrent malgr
lui dans son maintien et dans ses paroles.

Sur ces entrefaites, il parat que la jeune baronne Amlie de Rudolstadt
arriva  la cour de Bareith avec la princesse de Culmbach, fille de la
comtesse Hoditz. S'il faut en croire quelques tmoins indiscrets ou
exagrateurs, de petits drames assez bizarres se passrent alors entre ces
quatre personnes, Consuelo, Amlie, Corilla et Anzoleto. En voyant
paratre  l'improviste le beau tnor sur les planches de l'opra de
Bareith, la jeune baronne s'vanouit. Personne ne s'avisa de remarquer la
concidence, mais le regard de lynx de la Corilla avait saisi sur le front
du tnor un rayonnement particulier de vanit satisfaite. Il avait manqu
son passage d'_effet_; la cour, distraite par la pmoison de la jeune
baronne, n'avait pas encourag le chanteur; et, au lieu de maugrer entre
ses dents, comme il faisait toujours en pareil cas, il avait sur les
lvres un sourire de triomphe non quivoque.

Tiens! dit la Corilla d'une voix touffe  Consuelo en rentrant dans la
coulisse, ce n'est ni toi ni moi qu'il aime, c'est cette petite sotte qui
vient de faire une scne pour lui. La connais-tu? qui est-elle?

--Je ne sais, rpondit Consuelo qui n'avait rien remarqu; mais je puis
t'assurer que ce n'est ni elle, ni toi, ni moi qui l'occupons.

--Qui donc, en ce cas?

--Lui-mme, _al solito!_ reprit Consuelo en souriant.

La chronique ajoute que le lendemain matin Consuelo fut mande dans un
bosquet retir de la rsidence pour s'entretenir avec la baronne Amlie 
peu prs ainsi qu'il suit:

Je sais tout! aurait dit cette dernire d'un air irrit, avant de
permettre  Consuelo d'ouvrir la bouche; c'est vous qu'il aime! c'est vous,
malheureuse, flau de ma vie, qui m'avez enlev le coeur d'Albert et le
_sien_.

--Le sien. Madame? J'ignore...

--Ne feignez pas, Anzoleto vous aime, vous tes sa matresse, vous l'avez
t  Venise, vous l'tes encore...

--C'est une infme calomnie, ou une supposition indigne de vous, Madame.

--C'est la vrit, vous dis-je. Il me l'a avou cette nuit.

--Cette nuit! oh! Madame, que m'apprenez-vous? s'cria Consuelo en
rougissant de honte et de chagrin...

Amlie fondit en larmes, et quand la bonne Consuelo eut russi  calmer sa
jalousie, elle obtint malgr elle la confidence de cette malheureuse
passion. Amlie avait vu Anzoleto chanter sur le thtre de Prague; elle
avait t enivre de sa beaut et de ses succs. Ne comprenant rien  la
musique, elle l'avait pris sans hsitation pour le premier chanteur du
monde, d'autant plus qu' Prague il avait eu un succs de vogue, Elle
l'avait mand auprs d'elle comme matre de chant, et pendant que son
pauvre pre, le vieux baron Frdric, paralys par l'inaction, donnait
dans son fauteuil tout en rvant de meutes en fureur et de sangliers aux
abois, elle avait succomb  la sduction. L'ennui et la vanit l'avaient
pousse  sa perte. Anzoleto, flatt de cette illustre conqute, et
voulant se mettre  la mode par un scandale, lui avait persuad qu'elle
avait de l'toffe pour devenir la plus grande cantatrice de son sicle,
que la vie d'artiste tait un paradis sur la terre, et qu'elle n'avait
rien de mieux  faire que de s'enfuir avec lui pour aller dbuter au
thtre de Hay-Market dans les opras de Haendel. Amlie avait d'abord
rejet avec horreur l'ide d'abandonner son vieux pre; mais, au moment o
Anzoleto quittait Prague, feignant un dsespoir qu'il n'prouvait pas,
elle avait cd  une sorte de vertige, elle avait fui avec lui.

Son enivrement n'avait pas t de longue dure; l'insolence d'Anzoleto et
la grossiret de ses moeurs, quand il ne jouait plus le personnage de
sducteur, l'avaient fait rentrer en elle-mme. C'tait donc avec une
sorte de joie que, trois mois aprs son vasion, elle avait t arrte 
Hambourg et ramene en Prusse, o, sur la demande des Rudolstadt de Saxe,
elle avait t incarcre mystrieusement  Spandaw; mais la pnitence
avait t trop longue et trop svre. Amlie s'tait dgote du repentir
aussi vite que de la passion; elle avait soupir aprs la libert, les
aises de la vie, et la considration de son rang, dont elle avait t si
brusquement et si cruellement prive. Au milieu de ses souffrances
personnelles, elle avait  peine senti la douleur de perdre son pre. En
apprenant qu'elle tait libre, elle avait enfin compris tous les malheurs
qui avaient frapp sa famille; mais n'osant retourner auprs de la
chanoinesse, et craignant l'ennui amer d'une vie de rprimandes et de
sermons, elle avait implor la protection de la margrave de Bareith; et la
princesse de Culmbach, alors  Dresde, s'tait charge de la conduire
auprs de sa parente. Dans cette cour philosophique et frivole, elle
trouvait l'aimable _tolrance_ dont les vices  la mode faisaient alors
l'unique vertu de l'avenir. Mais en revoyant Anzoleto, elle subissait dj
le diabolique ascendant qu'il savait exercer sur les femmes, et contre
lequel la chaste Consuelo elle-mme avait eu tant de luttes  soutenir.
L'effroi et le chagrin l'avaient d'abord frappe au coeur; mais aprs son
vanouissement, tant sortie seule la nuit dans les jardins pour prendre
l'air, elle l'avait rencontr, enhardi par son motion, et l'imagination
irrite par les obstacles survenus entre eux. Maintenant elle l'aimait
encore, elle en rougissait, elle en tait effraye, et elle confessait ses
fautes  son ancienne matresse de chant avec un mlange de pudeur
fminine et de cynisme philosophique.

Il parat certain que Consuelo sut trouver le chemin de son coeur par de
chaleureuses exhortations, et qu'elle la dcida  retourner au chteau des
Gants, pour y teindre dans la retraite sa dangereuse passion, et soigner
les vieux jours de sa tante.

Aprs cette aventure, le sjour de Bareith ne fut plus supportable pour
Consuelo. L'orageuse jalousie de la Corilla, qui, toujours folle et
toujours bonne au fond, l'accusait avec grossiret et se jetait  ses
pieds l'instant d'aprs, la fatigua singulirement. De son ct Anzoleto,
qui s'tait imagin pouvoir se venger de ses ddains, en jouant  la
passion avec Amlie, ne lui pardonna pas d'avoir soustrait la jeune
baronne au danger. Il lui fit mille mauvais tours, comme de lui faire
manquer toutes ses entres sur la scne, de prendre sa partie au milieu
d'un duo, pour la drouter, et, par son propre aplomb, donner  croire au
public ignorant que c'tait elle qui se trompait. Si elle avait un jeu de
scne avec lui, il allait  droite au lieu d'aller  gauche, essayait de
la faire tomber, ou la forait de s'embrouiller parmi les comparses. Ces
mchantes espigleries chourent devant le calme et la prsence d'esprit
de Consuelo; mais elle fut moins stoque lorsqu'elle s'aperut qu'il
rpandait les plus indignes calomnies contre elle, et qu'il tait cout
par ces grands seigneurs dsoeuvrs aux yeux desquels une actrice
vertueuse tait un phnomne impossible  admettre, ou tout au moins
fatigant  respecter. Elle vit des libertins de tout ge et de tout rang
s'enhardir auprs d'elle, et, refusant de croire  la sincrit de sa
rsistance, se joindre  Anzoleto pour la diffamer et la dshonorer, dans
un sentiment de vengeance lche et de dpit froce.

Ces cruelles et misrables perscutions furent le commencement d'un long
martyre que subit hroquement l'infortune prima donna durant toute sa
carrire thtrale. Toutes les fois qu'elle rencontra Anzoleto, il lui
suscita mille chagrins, et il est triste de dire qu'elle rencontra plus
d'un Anzoleto dans sa vie. D'autres Corilla la tourmentrent de leur envie
et de leur malveillance, plus ou moins perfide ou brutale; et de toutes
ces rivales, la premire fut encore la moins mchante et la plus capable
d'un bon mouvement de coeur. Mais quoi qu'on puisse dire de la mchancet
et de la jalouse vanit des femmes de thtre, Consuelo prouva que quand
leurs vices entraient dans le coeur d'un homme, ils le dgradaient encore
davantage et le rendaient plus indigne de son rle dans l'humanit. Les
seigneurs arrogants et dbauchs, les directeurs de thtres et les
gazetiers, dpravs aussi par le contact de tant de souillures; les belles
dames, protectrices curieuses et fantasques, promptes  s'imposer, mais
irrites bientt de rencontrer chez une fille _de cette espce_ plus de
vertu qu'elles n'en avaient et n'en voulaient avoir; enfin le public
souvent ignare, presque toujours ingrat ou partial, ce furent l autant
d'ennemis contre lesquels l'pouse austre de Liverani eut  se dbattre
dans d'incessantes amertumes. Persvrante et fidle, dans l'art comme
dans l'amour, elle ne se rebuta jamais et poursuivit sa carrire,
grandissant toujours dans la science de la musique, comme dans la pratique
de la vertu; chouant souvent dans l'pineuse poursuite du succs, se
relevant souvent aussi par de justes triomphes, restant malgr tout la
prtresse de l'art, mieux que ne l'entendait le Porpora lui-mme, et
puisant toujours de nouvelles forces dans sa foi religieuse, d'immenses
consolations dans l'amour ardent et dvou de son poux.

La vie de cet poux, quoique marchant paralllement  la sienne, car il
l'accompagna dans tous ses voyages, est enveloppe de nuages plus pais.
Il est  prsumer qu'il ne se fit pas l'esclave de la fortune de sa femme,
et qu'il ne s'adonna point au rle de teneur de livres pour les recettes
et les dpenses de sa profession. La profession de Consuelo lui fut
d'ailleurs assez peu lucrative. Le public ne rtribuait pas alors les
artistes avec la prodigieuse munificence qui distingue celui de notre
temps. Les artistes s'enrichissaient principalement des dons des princes
et des grands, et les femmes qui savaient _tirer parti de leur position_
acquraient dj des trsors; mais la chastet et le dsintressement sont
les plus grands ennemis de la fortune d'une femme de thtre. Consuelo eut
beaucoup de succs d'estime, quelques-uns d'enthousiasme, quand par hasard
la perversit de son entourage ne s'interposa pas trop entre elle et le
vrai public; mais elle n'eut aucun succs de galanterie, et l'infamie ne
la couronna point de diamants et de millions. Ses lauriers demeurrent
sans tache, et ne lui furent pas jets sur la scne par des mains
intresses. Aprs dix ans de travail et de courses, elle n'tait pas plus
riche qu' son point de dpart, elle n'avait pas su spculer, et, de plus,
elle ne l'avait pas voulu: deux conditions moyennant lesquelles la
richesse ne vient chercher malgr eux les travailleurs d'aucune classe. En
outre, elle n'avait point mis en rserve le fruit souvent contest de ses
peines; elle l'avait constamment employ en bonnes oeuvres, et, dans une
vie consacre secrtement  une active propagande, ses ressources mmes
n'avaient pas toujours suffi; le gouvernement central des Invisibles y
avait quelquefois pourvu.

Quel fut le succs rel de l'ardent et infatigable plerinage qu'Albert et
Consuelo poursuivirent  travers la France, l'Espagne, l'Angleterre et
l'Italie? Il n'y en eut point de manifeste pour le monde, et je crois
qu'il faut se reporter  vingt ans plus tard pour retrouver, par induction,
l'action des socits secrtes dans l'histoire du dix-huitime sicle.
Ces socits eurent-elles plus d'effet en France que dans le sein de
l'Allemagne qui les avait enfantes? La Rvolution franaise rpond avec
nergie pour l'affirmative. Cependant la conspiration europenne de
l'Illuminisme et les gigantesques conceptions de Weishaupt montrent aussi
que le divin rve du saint Graal n'avait pas cess d'agiter les
imaginations allemandes, depuis trente annes, malgr la dispersion ou la
dfection des premiers adeptes.

D'anciennes gazettes nous apprennent que la Porporina chanta avec un grand
clat  Paris dans les opras de Pergolse,  Londres dans les oratorios
et les opras de Haendel,  Madrid avec Farinelli,  Dresde avec la
Faustina et la Mingotti,  Venise,  Rome et  Naples dans les opras et
la musique d'glise du Porpora et des autres grands matres.

Toutes les dmarches d'Albert nous sont inconnues. Quelques billets de
Consuelo  Trenck ou  Wanda nous montrent ce mystrieux personnage plein
de foi, de confiance, d'activit, et jouissant, plus qu'aucun autre homme,
de la lucidit de ses penses jusqu' une poque o les documents certains
nous manquent absolument. Voici ce qui a t racont, dans un certain
groupe de personnes  peu prs toutes mortes aujourd'hui, sur la dernire
apparition de Consuelo  la scne.

Ce fut  Vienne vers 1760. La cantatrice pouvait avoir environ trente ans;
elle tait, dit-on, plus belle que dans sa premire jeunesse. Une vie pure,
des habitudes de calme moral et de sobrit physique, l'avaient conserve
dans toute la puissance de sa grce et de son talent. De beaux enfants
l'accompagnaient; mais on ne connaissait pas son mari, bien que la
renomme publit qu'elle en avait un, et qu'elle lui avait t
irrvocablement fidle. Le Porpora, aprs avoir fait plusieurs voyages en
Italie, tait revenu  Vienne, et faisait reprsenter un nouvel opra au
thtre imprial. Les vingt dernires annes de ce matre sont tellement
ignores, que nous n'avons pu trouver dans aucune de ses biographies le
nom de ce dernier oeuvre. Nous savons seulement que la Porporina y remplit
le principal rle avec un succs incontestable, et qu'elle arracha des
larmes  toute la cour. L'impratrice daigna tre satisfaite. Mais dans la
nuit qui suivit ce triomphe, la Porporina reut, de quelque messager
invisible, une nouvelle qui lui apporta l'pouvante et la consternation.
Ds sept heures du matin, c'est--dire au moment o l'impratrice tait
avertie par le fidle valet qu'on appelait le frotteur de Sa Majest (vu
que ses fonctions consistaient effectivement  ouvrir les persiennes, 
faire le feu et  frotter la chambre, tandis que Sa Majest s'veillait
peu  peu), la Porporina, ayant gagn  prix d'or et  force d'loquence
tous les gardiens des avenues sacres, se prsenta derrire la porte mme
de l'auguste chambre  coucher.

Mon ami, dit-elle au frotteur, il faut que je me jette aux pieds de
l'impratrice. La vie d'un honnte homme est en danger, l'honneur d'une
famille est compromis. Un grand crime sera peut-tre consomm dans
quelques jours, si je ne vois Sa Majest  l'instant mme. Je sais que
vous tes incorruptible, mais je sais aussi que vous tes un homme
gnreux et magnanime. Tout le monde le dit; vous avez obtenu bien des
grces que les courtisans les plus fiers n'eussent pas os solliciter.

--Bont du ciel! est-ce vous que je revois enfin,  ma chre matresse!
s'cria le frotteur, en joignant les mains et en laissant tomber son
plumeau.

--Karl! s'cria  son tour Consuelo, oh! merci, mon Dieu, je suis sauve.
Albert a un bon ange jusque dans ce palais.

--Albert? Albert! reprit Karl, est-ce lui qui est en danger, mon Dieu? En
ce cas, entrez vite, Signora, duss-je tre chass. Et Dieu sait que je
regretterais ma place, car j'y fais quelque bien, et j'y sers notre sainte
cause mieux que je n'ai encore pu le faire ailleurs... Mais Albert! Tenez,
l'impratrice est une bonne femme quand elle ne gouverne pas, ajouta-t-il
 voix basse. Entrez, vous serez cense m'avoir prcd. Que la faute
retombe sur ces coquins de valets qui ne mritent pas de servir une reine,
car ils ne lui disent que des mensonges!

Consuelo entra, et l'impratrice, en ouvrant ses yeux appesantis, la vit 
genoux et comme prosterne au pied de son lit.

Qu'est-ce-l? s'cria Marie-Thrse, en drapant son couvre-pied sur ses
paules avec une majest d'habitude qui n'avait plus rien de jou, et en
se soulevant, aussi superbe, aussi redoutable en cornettes de nuit et sur
son chevet, que si elle et t assise sur son trne, le diadme en tte
et l'pe au flanc.

--Madame, rpondit Consuelo, c'est une humble sujette, une mre infortune,
une pouse au dsespoir qui,  genoux, vous demande la vie et la libert
de son mari.

En ce moment, Karl entra, feignant une grande surprise.

Malheureuse! s'cria-t-il en jouant l'pouvante et la fureur, qui vous a
permis d'entrer ici?

--Je te fais mon compliment, Karl! dit l'impratrice, de la vigilance et
de ta fidlit. Jamais pareille chose ne m'est arrive de ma vie, d'tre
ainsi rveille en sursaut, avec cette insolence!

--Que Votre Majest dise un mot, reprit Karl avec audace, et je tue cette
femme sous ses yeux.

Karl connaissait fort bien l'impratrice; il savait qu'elle aimait  faire
des actes de misricorde devant tmoins, et qu'elle savait tre grande
reine et grande femme, mme devant ses valets de chambre.

C'est trop de zle! rpondit-elle avec un sourire majestueux et maternel
en mme temps. Va-t'en, et laisse parler cette pauvre femme qui pleure.
Je ne suis en danger avec aucun de mes sujets. Que voulez-vous, madame?
Eh mais, c'est toi, ma belle Porporina! tu vas te gter la voix  sangloter
de la sorte.

--Madame, rpondit Consuelo, je suis marie devant l'glise catholique
depuis dix ans. Je n'ai pas une seule faute contre l'honneur  me
reprocher. J'ai des enfants lgitimes, et je les lve dans la vertu.
J'ose donc...

--Dans la vertu, je le sais, dit l'impratrice, mais non dans la religion.
Vous tes sage, on me l'a dit, mais vous n'allez jamais  l'glise.
Cependant, parlez. Quel malheur vous a frapp?

--Mon poux, dont je ne m'tais jamais spare, reprit la suppliante, est
actuellement  Prague, et j'ignore par quelle infme machination il vient
d'tre arrt, jet dans un cachot, accus de vouloir prendre un nom et un
titre qui ne lui appartiennent pas, de vouloir spolier un hritage, d'tre
enfin un intrigant, un imposteur et un espion, accus pour ce fait de
haute trahison, et condamn  la dtention perptuelle,  la mort
peut-tre dans ce moment-ci.

-- Prague? un imposteur? dit l'impratrice avec calme; j'ai une histoire
comme cela dans les rapports de ma police secrte. Comment appelez-vous
votre mari? car vous autres, vous ne portez pas le nom de vos maris?

--Il s'appelle Liverani.

--C'est cela. Eh bien, mon enfant, je suis dsole de vous savoir marie 
un pareil misrable. Ce Liverani est en effet un chevalier d'industrie ou
un fou qui, grce  une ressemblance parfaite, veut se faire passer pour
un comte de Rudolstadt, mort il y a plus de dix ans, le fait est avr. Il
s'est introduit auprs d'une vieille chanoinesse de Rudolstadt, dont il
ose se dire le neveu, et dont,  coup sr, il et capt l'hritage, si, au
moment de faire son testament en sa faveur, la pauvre dame, tombe en
enfance, n'et t dlivre de son obsession par des gens de bien dvous
 sa famille. On l'a arrt, et on a fort bien fait. Je conois votre
chagrin, mais je n'y puis porter remde. On instruit le procs. S'il est
reconnu que cet homme, comme je voudrais le croire, est alin, on le
placera dans un hpital, o vous pourrez le voir et le soigner. Mais s'il
n'est qu'un escamoteur, comme je le crains, il faudra bien le dtenir un
peu plus svrement, pour l'empcher de troubler la possession de la
vritable hritire des Rudolstadt, une baronne Amlie, je crois, qui,
aprs quelques travers de jeunesse, est sur le point de se marier avec un
de mes officiers. J'aime  me persuader, _mademoiselle_, que vous ignorez
la conduite de votre mari, et que vous vous faites illusion sur son
caractre: autrement je trouverais vos instances trs-dplaces. Mais je
vous plains trop pour vouloir vous humilier... Vous pouvez vous retirer.

Consuelo vit qu'elle n'avait rien  esprer, et qu'en essayant de faire
constater l'identit de Liverani et d'Albert de Rudolstadt, elle rendrait
sa cause de plus en plus mauvaise. Elle se releva et marcha vers la porte,
ple et prte  s'vanouir. Marie-Thrse, qui la suivait d'un oeil
scrutateur, eut piti d'elle, et la rappelant:

Vous tes fort  plaindre, lui dit-elle d'une voix moins sche. Tout cela
n'est pas votre faute, j'en suis certaine. Remettez-vous, soignez-vous.
L'affaire sera examine consciencieusement; et si votre mari ne veut pas
se perdre lui-mme, je ferai en sorte qu'il soit considr comme atteint
de dmence. Si vous pouvez communiquer avec lui, faites-lui entendre cela.
Voil le conseil que j'ai  vous donner.

--Je le suivrai, et je bnis Votre Majest. Mais sans sa protection, je ne
pourrai rien. Mon mari est enferm  Prague, et je suis engage au thtre
imprial de Vienne. Si Votre Majest ne daigne m'accorder un cong et me
dlivrer un ordre pour communiquer avec mon mari qui est au secret...

--Vous demandez beaucoup! J'ignore si M. de Kaunitz voudra vous accorder
ce cong, et s'il sera possible de vous remplacer au thtre. Nous verrons
cela dans quelques jours.

--Dans quelques jours!... s'cria Consuelo en retrouvant son courage.
Mais dans quelques jours il ne sera plus temps! il faut que je parte 
l'instant mme!

--C'est assez, dit l'impratrice. Votre insistance vous sera fcheuse, si
vous la portez devant des juges moins calmes et moins indulgents que moi.
Allez, Mademoiselle.

Consuelo courut chez le chanoine *** et lui confia ses enfants, en lui
annonant qu'elle partait, et qu'elle ignorait la dure de son absence.

Si vous nous quittez pour longtemps, tant pis! rpondit le bon vieillard.
Quant aux enfants, je ne m'en plains pas. Ils sont parfaitement levs, et
ils feront socit  Angle, qui s'ennuie bien un peu avec moi.

--coutez! reprit Consuelo qui ne put retenir ses larmes aprs avoir t
serrer ses enfants une dernire fois sur son coeur, ne leur dites pas que
mon absence sera longue, mais sachez qu'elle peut tre ternelle. Je vais
subir peut-tre des douleurs dont je ne me relverais pas  moins que Dieu
ne ft un miracle en ma faveur; priez-le pour moi, et faites prier mes
enfants.

Le bon chanoine n'essaya pas de lui arracher son secret; mais comme son
me paisible et nonchalante n'admettait pas facilement l'ide d'un malheur
sans ressources, il s'effora de la consoler. Voyant qu'il ne russissait
pas  lui rendre l'esprance, il voulut au moins lui mettre l'esprit en
repos sur le sort de ses enfants.

_Mon cher Bertoni_, lui dit-il avec l'accent du coeur, et en s'efforant
de prendre un air enjou  travers ses larmes, si tu ne reviens pas, tes
enfants m'appartiennent, songes-y! Je me charge de leur ducation. Je
marierai la fille, ce qui diminuera un peu la dot d'Angle, et la rendra
plus laborieuse. Quant aux garons, je te prviens que j'en ferai des
musiciens!

--Joseph Haydn partagera ce fardeau, reprit Consuelo en baisant les mains
du chanoine, et le vieux Porpora leur donnera bien encore quelques leons.
Mes pauvres enfants sont dociles, et annoncent de l'intelligence; leur
existence matrielle ne m'inquite pas. Ils pourront un jour gagner
honntement leur vie. Mais mon amour et mes conseils... vous seul pouvez
me remplacer auprs d'eux.

--Et je le le promets, s'cria le chanoine; j'espre bien vivre assez
longtemps pour les voir tous tablis. Je ne suis pas encore trop gros,
j'ai toujours la jambe ferme. Je n'ai pas plus de soixante ans, quoique
autrefois cette sclrate de Brigitte voult me vieillir pour m'engager 
faire mon testament. Allons, ma fille! courage et sant. Pars et reviens!
Le bon Dieu est avec les honntes gens.

Consuelo, sans s'embarrasser de son cong, fit atteler des chevaux de
poste  sa voiture. Mais, au moment d'y monter, elle fut retarde par le
Porpora, qu'elle n'avait pas voulu voir, prvoyant bien l'orage, et qui
s'effrayait de la voir partir. Il craignait, malgr les promesses qu'elle
lui faisait d'un air contraint et proccup, qu'elle ne ft pas de retour
pour l'opra du lendemain.

Qui diable songe  aller  la campagne au coeur de l'hiver? disait-il
avec un tremblement nerveux, moiti de vieillesse, moiti de colre et
de crainte. Si tu t'enrhumes, voil mon succs compromis, et cela allait
si bien! je ne te conois pas. Nous triomphons hier, et tu voyages
aujourd'hui!

Cette discussion fit perdre un quart d'heure  Consuelo, et donna le temps
 la direction du thtre, qui avait dj l'veil, de faire avertir
l'autorit. Un piquet de houlans vint faire dteler. On pria Consuelo de
rentrer, et on monta la garde autour de sa maison pour l'empcher de fuir.
La fivre la prit. Elle ne s'en aperut pas, et continua d'aller et de
venir dans son appartement, en proie  une sorte d'garement, et ne
rpondant que par des regards sombres et fixes aux irritantes
interpellations du Porpora et du directeur. Elle ne se coucha point, et
passa la nuit en prires. Le matin, elle parut calme, et alla  la
rptition _par ordre_. Sa voix n'avait jamais t plus belle, mais elle
avait des distractions qui terrifiaient le Porpora.  maudit mariage! 
infernale folie d'amour! murmurait-il dans l'orchestre en frappant sur
son clavecin de faon  le briser. Le vieux Porpora tait toujours le mme;
il et dit volontiers: Prissent tous les amants et tous les maris de la
terre plutt que mon opra!

Le soir, Consuelo fit sa toilette comme  l'ordinaire, et se prsenta sur
la scne. Elle se posa, et ses lvres articulrent un mot... mais pas un
son ne sortit de sa poitrine, elle avait perdu la voix.

Le public stupfait se leva en masse. Les courtisans, qui commenaient 
savoir vaguement sa tentative de fuite, dclarrent que c'tait un caprice
intolrable. Il y eut des cris, des hues, des applaudissements  chaque
nouvel effort de la cantatrice. Elle essaya de parler, et ne put faire
entendre une seule parole. Cependant, elle resta debout et morne, ne
songeant pas  la perte de sa voix, ne se sentant pas humilie par
l'indignation de ses tyrans, mais rsigne et fire comme l'innocent
condamn  subir un supplice inique, et remerciant Dieu de lui envoyer
cette infirmit subite qui allait lui permettre de quitter le thtre et
de rejoindre Albert.

Il fut propos  l'impratrice de mettre l'artiste rcalcitrante en prison
pour lui faire retrouver la voix et la bonne volont. Sa Majest avait eu
un instant de colre, et on croyait lui faire la cour en accablant
l'accuse. Mais Marie-Thrse, qui permettait quelquefois les crimes dont
elle profitait, n'aimait point  faire souffrir sans ncessit.

Kaunitz, dit-elle  son premier ministre, faites dlivrer  cette pauvre
crature un permis de dpart, et qu'il n'en soit plus question. Si son
extinction de voix est une ruse de guerre, c'est du moins un acte de vertu,
Peu d'actrices sacrifieraient une heure de succs  une vie d'amour
conjugal.

Consuelo, munie de tous les pouvoirs ncessaires, partit enfin, toujours
malade, mais ne le sentant pas. Ici nous perdons encore le fil des
vnements. Le procs d'Albert et pu tre une cause clbre, on en fit
une cause secrte. Il est probable que ce fut un procs analogue, quant au
fond,  celui que, vers la mme poque, Frdric de Trenck entama, soutint
et perdit aprs bien des annes de lutte. Qui connatrait aujourd'hui en
France les dtails de cette inique affaire, si Trenck lui-mme n'et pris
soin de les publier et de rpter ses plaintes chaleureuses durant trente
ans de sa vie? Mais Albert ne laissa point d'crits. Nous allons donc tre
forc de nous reporter  l'histoire du baron de Trenck, puisque aussi bien
il est un de nos hros, et peut-tre ses embarras jetteront-ils quelque
lumire sur les malheurs d'Albert et de Consuelo.

Un mois  peine aprs la runion du _saint Graal_, circonstance sur
laquelle Trenck a gard le plus profond secret dans ses Mmoires, il avait
t repris et enferm  Magdebourg, o il consuma les dix plus belles
annes de sa jeunesse, dans un cachot affreux, assis sur une pierre qui
portait son pitaphe anticipe: _Ci-gt Trenck_, et charg de
quatre-vingts livres de fers. Tout le monde connat cette clbre
infortune, les circonstances odieuses qui l'accompagnrent, telles que les
angoisses de la faim qu'on lui fit subir pendant dix-huit mois, et le soin
de faire btir une prison pour lui aux frais de sa soeur, pour punir
celle-ci, en la ruinant, de lui avoir donn asile; ses miraculeuses
tentatives d'vasion, l'incroyable nergie qui ne l'abandonna jamais et
que djourent ses imprudences chevaleresques; ses travaux d'art dans la
prison, les merveilleuses ciselures qu'il vint  bout de faire avec une
pointe de clou sur des gobelets d'tain, et dont les sujets allgoriques
et les devises en vers sont si profondes et si touchantes[16]; enfin, ses
relations secrtes, en dpit de tout, avec la princesse Amlie de Prusse;
le dsespoir o celle-ci se consuma, le soin qu'elle prit de s'enlaidir
avec une liqueur corrosive qui lui fit presque perdre la vue, l'tat
dplorable o elle rduisit volontairement sa propre sant afin d'chapper
 la ncessit du mariage, la rvolution affreuse qui s'opra dans son
caractre: enfin, ces dix annes de dsolation qui firent de Trenck un
martyr, et de son illustre amante une femme vieille, laide et mchante, au
lieu d'un ange de douceur et de beaut qu'elle avait t nagure et
qu'elle et pu continuer d'tre dans le bonheur[17]. Tout cela est
historique, mais on ne s'en est pas assez souvenu quand on a trac le
portrait de Frderic le Grand. Ce crime, accompagn de cruauts gratuites
et raffines, est une tache ineffaable  la mmoire du despote philosophe.

[Note 16: On en a encore dans quelques muses particuliers de l'Allemagne.]

[Note 17: Voir dans Thiebault le portrait de l'abbesse de Quedlimbourg et
les curieuses rvlations qui s'y rattachent.]

Enfin, Trenck fut mis en libert, comme l'on sait, grce  l'intervention
de Marie-Thrse, qui le rclama comme son sujet; et cette protection
tardive lui fut acquise enfin par les soins du _frotteur de la chambre de
Sa Majest_, le mme que notre Karl. Il y a, sur les ingnieuses intrigues
de ce magnanime plbien auprs de sa souveraine, des pages bien curieuses
et bien attendrissantes dans les mmoires du temps.

Pendant les premires annes de la captivit de Trenck, son cousin, le
fameux Pandoure, victime d'accusations plus mrites, mais non moins
haineuses et cruelles, tait mort empoisonn, au Spielberg.  peine libre,
Trenck le Prussien vint  Vienne rclamer l'immense succession de Trenck
l'Autrichien. Mais Marie-Thrse n'tait point du tout d'avis de la lui
rendre. Elle avait profit des exploits du pandoure, elle l'avait puni de
ses violences, elle voulait profiter de ses rapines, et elle en profita en
effet. Comme Frdric II, comme toutes les grandes intelligences
couronnes, tandis que la puissance de son rle blouissait les masses,
elle ne se faisait pas faute de ces secrtes iniquits dont Dieu et les
hommes demanderont compte au jour du jugement, et qui pseront autant dans
un plateau de la balance que les vertus officielles dans l'autre.
Conqurants et souverains, c'est en vain que vous employez vos trsors 
btir des temples: vous n'en tes pas moins des impies, quand une seule
pice de cet or est le prix du sang et de la souffrance. C'est en vain que
vous soumettez des races entires par l'clat de vos armes: les hommes les
plus aveugls par le prestige de la gloire vous reprocheront un seul homme,
un seul brin d'herbe froidement bris. La muse de l'histoire, encore
aveugle et incertaine, accorde presque qu'il est dans le pass de grands
crimes ncessaires et justiciables; mais la conscience inviolable de
l'humanit proteste contre sa propre erreur, en rprouvant du moins les
crimes inutiles au succs des grandes causes.

Les desseins cupides de l'impratrice furent merveilleusement seconds par
ses mandataires, les agents ignobles qu'elle avait nomms curateurs des
biens du pandoure, et les magistrats prvaricateurs qui prononcrent sur
les droits de l'hritier. Chacun eut sa part  la cure. Marie-Thrse
crut se faire celle du lion; mais ce fut en vain que, quelques annes plus
tard, elle envoya  la prison et aux galres les infidles complices de
cette grande dilapidation: elle ne put rentrer compltement dans les
bnfices de l'affaire. Trenck fut ruin, et n'obtint jamais justice. Rien
ne nous a mieux fait connatre le caractre de Marie-Thrse que cette
partie des Mmoires de Trenck o il rend compte de ses entretiens avec
elle  ce sujet. Sans s'carter du respect envers la royaut, qui tait
alors une religion officielle pour les patriciens, il nous fait pressentir
la scheresse, l'hypocrisie et la cupidit de cette grande femme, runion
de contrastes, caractre sublime et mesquin, naf et fourbe, comme toutes
les belles mes aux prises avec la corruption de la puissance absolue,
cette cause anti-humaine de tout mal, cet cueil invitable contre lequel
tous les nobles instincts sont fatalement entrans  se briser. Rsolue
d'conduire le plaignant, la souveraine daigna souvent le consoler, lui
rendre l'esprance, lui promettre sa protection contre les juges infmes
qui le dpouillaient; et  la fin, feignant d'avoir chou dans la
poursuite de la vrit et de ne plus rien comprendre au ddale de cet
interminable procs, elle lui offrit, pour ddommagement, un chtif grade
de major et la main d'une vieille dame laide, dvote et galante. Sur le
refus de Trenck, la _matrimoniomane_ impratrice lui dclara qu'il tait
un fou, un prsomptueux, qu'elle ne savait aucun moyen de satisfaire son
ambition, et lui tourna le dos pour ne plus s'occuper de lui. Les raisons
qu'on avait fait valoir pour confisquer la succession du pandoure avaient
vari selon les personnes et les circonstances. Tel tribunal avait dcid
que le pandoure, mort sous le poids d'une condamnation infamante, n'avait
pas t apte  tester; tel autre, que s'il y avait un testament valide,
les droits de l'hritier, comme sujet prussien, ne l'taient pas; tel
autre, enfin, que les dettes du dfunt absorbaient au del de la
succession, etc. On leva incident sur incident; on vendit maintes fois
la justice au rclamant, et on ne la lui fit jamais[18].

[Note 18: Nous rappellerons ici au lecteur, pour ne plus y revenir, le
reste de l'histoire de Trenck. Il vieillit dans la pauvret, occupa son
nergie par la publication de journaux d'une opposition fort avance pour
son temps, et, mari  une femme de son choix, pre de nombreux enfants,
perscut pour ses opinions, pour ses crits, et sans doute aussi pour son
affiliation aux socits secrtes, il se rfugia en France dans une
vieillesse avance. Il y fut accueilli avec l'enthousiasme et la confiance
des premiers de la Rvolution. Mais, destin  tre la victime des plus
funestes mprises, il fut arrt comme agent tranger  l'poque de la
terreur et conduit  l'chafaud. Il y marcha avec une grande fermet. Il
s'tait vu nagure prconis et reprsent sur la scne dans un mlodrame
qui retraait l'histoire de sa captivit et de sa dlivrance. Il avait
salu avec transport la libert franaise. Sur la fatale charrette, il
disait en souriant: Ceci est encore une comdie.

Il n'avait revu la princesse Amlie qu'une seule fois depuis plus de
soixante ans. En apprenant la mort de Frdric le Grand, il avait couru 
Berlin. Les deux amants, effrays d'abord  la vue l'un de l'autre,
fondirent en larmes, et se jurrent une nouvelle affection. L'abbesse lui
ordonna de faire venir sa femme, se chargea de leur fortune, et voulut
prendre une de ses filles auprs d'elle pour lectrice ou gouvernante; mais
elle ne put tenir ses promesses: au bout de huit jours elle tait
morte!--Les Mmoires de Trenck, crits avec la passion d'un jeune homme et
la prolixit d'un vieillard, sont pourtant un des monuments les plus
nobles et les plus attachants de l'histoire du sicle dernier.]

Pour dpouiller et proscrire Albert, on n'eut pas besoin de tous ces
artifices, et la spoliation s'opra sans doute sans tant de faons. Il
suffisait de le considrer comme mort, et de lui interdire le droit de
ressusciter mal  propos. Albert n'avait bien certainement rien rclam.
Nous savons seulement qu' l'poque de son arrestation, la chanoinesse
Wenceslawa venait de mourir  Prague, o elle tait venue pour se faire
traiter d'une ophthalmie aigu. Albert, apprenant qu'elle tait 
l'extrmit, ne put rsister  la voix de son coeur, qui lui criait
d'aller fermer les yeux  sa chre parente. Il quitta Consuelo  la
frontire d'Autriche, et courut  Prague. C'tait la premire fois qu'il
remettait le pied en Allemagne depuis l'anne de son mariage. Il se
flattait qu'une absence de dix ans, et certaines prcautions d'ajustement
l'empcheraient d'tre reconnu, et il approcha de sa tante sans beaucoup
de mystre. Il voulait obtenir sa bndiction, et rparer, dans une
dernire effusion d'amour et de douleur, l'abandon o il avait t forc
de la laisser. La chanoinesse, presque aveugle, fut seulement frappe du
son de sa voix. Elle ne se rendit pas bien compte de ce qu'elle prouvait,
mais elle s'abandonna aux instincts de tendresse qui avaient survcu en
elle  la mmoire et  l'activit du raisonnement; elle le pressa dans ses
bras dfaillants en l'appelant son Albert bien-aim, son fils  jamais
bni. Le vieux Hanz tait mort; mais la baronne Amlie, et une femme du
Boehmerwald qui servait la chanoinesse, et qui avait t autrefois
garde-malade d'Albert lui-mme, s'tonnrent et s'effrayrent de la
ressemblance de ce prtendu mdecin avec le jeune comte. Il ne parat
pourtant pas qu'Amlie l'et positivement reconnu; nous ne voulons pas la
croire complice des perscutions qui s'acharnrent aprs lui. Nous ne
savons pas quelles circonstances donnrent l'veil  cette nue d'agents
semi-magistrats, semi-mouchards,  l'aide desquels la cour de Vienne
gouvernait les nations assujetties. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'
peine la chanoinesse eut-elle exhal son dernier souffle dans les bras de
son neveu, que celui-ci fut arrt et interrog sur sa condition et sur
les intentions qui l'avaient amen au chevet de la moribonde. On voulut
voir son diplme de mdecin; il en avait un en rgle; mais on lui contesta
son nom de Liverani, et certaines gens se rappelrent l'avoir rencontr
ailleurs sous celui de Trismgiste. On l'accusa d'avoir exerc la
profession d'empirique et de magicien. Il fut impossible de prouver qu'il
et jamais reu d'argent pour ses cures. On le confronta avec la baronne
Amlie, et ce fut sa perte. Irrit et pouss  bout par les investigations
auxquelles on le soumettait, las de se cacher et de se dguiser, il avoua
brusquement  sa cousine, dans un tte--tte observ, qu'il tait Albert
de Rudolstadt. Amlie le reconnut sans doute en ce moment; mais elle
s'vanouit, terrifie par un vnement si bizarre. Ds lors l'affaire prit
une autre tournure.

On voulut considrer Albert comme un imposteur; mais, afin d'lever une de
ces interminables contestations qui ruinent les deux parties, des
fonctionnaires, du genre de ceux qui avaient dpouill Trenck,
s'acharnrent  compromettre l'accus, en lui faisant dire et soutenir
qu'il tait Albert de Rudolstadt. Une longue enqute s'ensuivit. On
invoqua le tmoignage de Supperville, qui, de bonne foi sans doute, se
refusa  douter qu'il l'et vu mourir  Riesenburg. On ordonna
l'exhumation de son cadavre. On trouva dans sa tombe un squelette qu'il
n'avait pas t difficile d'y placer la veille. On persuada  sa cousine
qu'elle devait lutter contre un aventurier rsolu  la dpouiller. Sans
doute on ne leur permit plus de se voir. On touffa les plaintes du captif
et les ardentes rclamations de sa femme sous les verrous et les tortures
de la prison. Peut-tre furent-ils malades et mourants dans des cachots
spars. Une fois l'affaire entame, Albert ne pouvait plus rclamer pour
son honneur et sa libert qu'en proclamant la vrit. Il avait beau
protester de sa renonciation  l'hritage, et vouloir tester  l'heure
mme en faveur de sa cousine, ou voulait prolonger et embrouiller le
procs, et on y russit sans peine, soit que l'impratrice ft trompe,
soit qu'on lui et fait entendre que la confiscation de cette fortune
n'tait pas plus  ddaigner que celle du pandoure. Pour y parvenir, on
chercha querelle  Amlie elle-mme, on revint sous main sur le scandale
de son ancienne escapade, on observa son manque de dvotion, et on la
menaa en secret de la faire enfermer dans un couvent, si elle
n'abandonnait ses droits  une succession litigieuse. Elle dut le faire et
se contenter de la succession de son pre, qui se trouva fort rduite par
les frais normes qu'elle eut  payer pour un procs auquel on l'avait
contrainte. Enfin le chteau et les terres de Riesenburg furent confisqus
au profit de l'tat, quand les avocats, les grants, les juges et les
rapporteurs eurent prlev sur cette dpouille des hypothques montant aux
deux tiers de sa valeur.

Tel est notre commentaire sur ce mystrieux procs qui dura cinq ou six
ans, et  la suite duquel Albert fut chass des tats autrichiens comme un
dangereux alin, par grce spciale de l'Impratrice.  partir de cette
poque, il est  peu prs certain qu'une vie obscure et de plus en plus
pauvre fut le partage des deux poux. Ils reprirent leurs plus jeunes
enfants avec eux. Haydn et le chanoine refusrent tendrement de leur
rendre les ans, qui faisaient leur ducation sous les yeux et aux frais
de ces fidles amis. Consuelo avait irrvocablement perdu la voix. Il
parat trop certain que la captivit, l'inaction et la douleur des maux
qu'prouvait sa compagne avaient de nouveau branl la raison d'Albert. Il
ne parat cependant point que leur amour en ft devenu moins tendre, leur
me moins fire et leur conduite moins pure. Les Invisibles avaient
disparu sous la perscution. L'oeuvre avait t ruine, surtout par les
charlatans qui avaient spcul sur l'enthousiasme des ides nouvelles et
l'amour du merveilleux. Perscut de nouveau comme franc-maon dans les
pays d'intolrance et de despotisme, Albert dut se rfugier en France ou
en Angleterre. Peut-tre y continua-t-il sa propagande; mais ce dut tre
parmi le peuple, et ses travaux, s'ils portrent leurs fruits, n'eurent
aucun clat.

Ici il y a une grande lacune,  laquelle notre imagination ne peut
suppler. Mais un dernier document authentique et trs-dtaill nous fait
retrouver, vers l'anne 1774, le couple errant dans la fort de Bohme.
Nous allons transcrire ce document tel qu'il nous est parvenu. Ce sera
pour nous le dernier mot sur Albert et Consuelo; car ensuite de leur vie
et de leur mort nous ne savons absolument rien.

       *       *       *       *       *

LETTRE DE PHILON[19]

 IGNACE JOSEPH MARTINOWICZ,
Professeur de physique  l'universit de Lemberg.


Emports dans son tourbillon comme les satellites d'un astre roi, nous
avons suivi _Spartacus_[20]  travers les sentiers escarps, et sous les
plus silencieux ombrages du Bohmerwald.  ami! que n'tiez-vous l! Vous
eussiez oubli de ramasser des cailloux dans le lit argent des torrents,
d'interroger tour  tour les veines et les ossements de notre mystrieuse
aeule, _terra parens_. La parole ardente du matre nous donnait des ailes;
nous franchissions les ravins et les cimes sans compter nos pas, sans
regarder  nos pieds les abmes que nous dominions, sans chercher 
l'horizon le gte lointain o nous devions trouver le repos du soir.
Jamais _Spartacus_ ne nous avait paru plus grand et plus pntr de la
toute-puissante vrit. Les beauts de la nature agissent sur son
imagination comme celles d'un grand pome; et  travers les clairs de son
enthousiasme, jamais son esprit d'analyse savante et de combinaison
ingnieuse ne l'abandonne entirement. Il explique le ciel et les astres,
et la terre et les mers, avec la mme clart, le mme ordre, qui prsident
 ses dissertations sur le droit et les choses arides de ce monde. Mais
comme son me s'agrandit, quand, seul et libre avec ses disciples lus,
sous l'azur des cieux constells, ou en face de l'aube rougie des feux
prcurseurs du soleil, il franchit le temps et l'espace pour embrasser
d'un coup d'oeil la race humaine dans son ensemble et dans ses dtails,
pour pntrer le destin fragile des empires et l'avenir imposant des
peuples! Vous l'avez entendu dans sa chaire, ce jeune homme  la parole
lucide; que ne l'avez-vous vu et entendu sur la montagne, cet homme en qui
la sagesse devance les annes, et qui semble avoir vcu parmi les hommes
depuis l'enfance du monde!

[Note 19: Probablement le clbre baron de Knigge, connu sous le nom de
Philon dans l'ordre des illumins.]

[Note 20: On sait que c'tait le nom de guerre d'Adam Weishaupt. Est-ce
rellement de lui qu'il est question ici? Tout porte  le croire.]

Arrivs  la frontire, nous salumes la terre qui vit les exploits du
grand Ziska, et nous nous inclinmes encore plus bas devant les gouffres
qui servirent de tombes aux martyrs de l'antique libert nationale. L
nous rsolmes de nous sparer, afin de diriger nos recherches et nos
informations sur tous les points  la fois. _Caton_[21] prit vers le
nord-est, _Celse_[22] vers le sud-est, _Ajax_[23] suivit la direction
transversale d'occident en orient, et le rendez-vous gnral fut  Pilsen.

[Note 21: Sans doute Xavier Zwark, qui fut conseiller aulique et subit
l'exil pour avoir t un des principaux chefs de l'Illuminisme.]

[Note 22: Bader, qui fut mdecin de l'lectrice douairire, illumin.]

[Note 23: Massenhausen, qui fut conseiller  Munich, illumin.]

_Spartacus_ me garda avec lui, et rsolut d'aller au hasard, comptant,
disait-il, sur la fortune, sur une certaine inspiration secrte qui devait
nous diriger. Je m'tonnai un peu de cet abandon du calcul et du
raisonnement; cela me semblait contraire  ses habitudes de mthode.

Philon, me dit-il quand nous fmes seuls, je crois bien que les hommes
comme nous sont ici-bas les ministres de la Providence: mais penses-tu que
je la croie inerte et ddaigneuse, cette Providence maternelle par
laquelle nous sentons, nous voulons et nous agissons! J'ai remarqu que tu
tais plus favoris d'elle que moi; tes desseins russissent presque
toujours. En avant donc! je te suis, et j'ai foi en ta seconde vue, cette
clart mystrieuse qu'invoquaient navement nos anctres de l'illuminisme,
les pieux fanatiques du pass!

Il semble vraiment que le matre ait prophtis. Avant la fin du second
jour, nous avions trouv l'objet de nos recherches, et voici comment je
fus l'instrument de la destine.

Nous tions parvenu  la lisire du bois, et le chemin se bifurquait
devant nous. L'un s'enfonait en fuyant vers les basses terres, l'autre
ctoyait les flancs adoucis de la montagne.

Par o prendrons-nous? me dit _Spartacus_ en s'asseyant sur un fragment
de rocher. Je vois par ici ces champs cultivs, des prairies, de chtives
cabanes. On nous a dit _qu'il_ tait pauvre; _il_ doit vivre avec les
pauvres. Allons nous informer de lui auprs des humbles pasteurs de la
valle.

--Non, matre, lui rpondis-je en lui montrant le chemin  mi-cte: je
vois sur ma droite des mamelons escarps, et les murailles croulantes d'un
antique manoir. On nous a dit qu'il tait pote; il doit aimer les ruines
et la solitude.

--Aussi bien, reprit _Spartacus_ en souriant, je vois Vesper qui monte,
blanc comme une perle, dans le ciel encore rose, au-dessus des ruines du
vieux domaine. Nous sommes les bergers qui cherchent un prophte, et
l'toile miraculeuse marche devant nous.

Nous emes bientt atteint les ruines. C'tait une construction imposante,
btie  diverses poques; mais les vestiges du temps de l'empereur Charles
gisaient  ct de ceux de la fodalit. Ce n'taient pas les sicles,
c'tait la main des hommes qui avait prsid rcemment  cette
destruction. Il faisait encore grand jour quand nous gravmes le revers
d'un foss dessch, et quand nous pntrmes sous la herse rouille et
immobile. Le premier objet que nous rencontrmes, assis sur les dcombres,
 l'entre du prau, fut un vieillard couvert de haillons bizarres, et
plus semblable  un homme du temps pass qu' un contemporain. Sa barbe,
couleur d'ivoire jauni, tombait sur sa poitrine, et sa tte chauve
brillait comme la surface d'un lac aux derniers rayons du soleil.
_Spartacus_ tressaillit, et, s'approchant de lui  la hte, lui demanda le
nom du chteau. Le vieillard parut ne pas nous entendre; il fixa sur nous
des yeux vitreux qui semblaient ne pas voir. Nous lui demandmes son nom;
il ne nous rpondit pas: sa physionomie n'exprimait qu'une indiffrence
rveuse. Cependant ses traits socratiques n'annonaient pas
l'abrutissement de l'idiotisme; il y avait dans sa laideur cette certaine
beaut qui vient d'une me pure et sereine. Spartacus lui mit une pice
d'argent dans la main; il la porta trs-prs de ses yeux, et la laissa
tomber sans paratre en comprendre l'usage.

Est-il possible, dis-je au matre, qu'un vieillard totalement priv de
l'usage de ses sens et de sa raison soit ainsi abandonn loin de toute
habitation, au milieu des montagnes, sans un guide, sans un chien pour le
conduire et mendier  sa place!

--Emmenons-le, et conduisons-le  un gte, rpondit _Spartacus_.

Mais comme nous nous mettions en devoir de le soulever, pour voir s'il
pouvait se tenir sur ses jambes, il nous fit signe de ne pas le troubler,
en posant un doigt sur ses lvres, et en nous dsignant de l'autre main le
fond du prau. Nos regards se portrent de ce ct; nous ne vmes personne,
mais aussitt nos oreilles furent frappes par des sons d'un violon d'une
force et d'une justesse extraordinaires. Jamais je n'ai entendu aucun
matre donner  son archet une vibration si pntrante et si large, et
mettre dans un rapport si intime les cordes de l'me et celles de
l'instrument. Le chant tait simple et sublime. Il ne ressemblait  rien
de ce que j'ai entendu dans nos concerts et sur nos thtres. Il portait
dans le coeur une motion pieuse et belliqueuse  la fois. Nous tombmes,
le matre et moi, dans une sorte de ravissement, et nous nous disions par
nos regards qu'il y avait l quelque chose de grand et de mystrieux. Ceux
du vieillard avaient repris une sorte d'clat vague comme celui de
l'extase. Un sourire de batitude entr'ouvrait ses lvres fltries, et
montrait assez qu'il n'tait ni sourd ni insensible.

Tout rentra dans le silence aprs une courte et adorable mlodie, et
bientt nous vmes sortir d'une chapelle situe vis--vis de nous, un
homme d'un ge mur, dont l'extrieur nous remplit d'motion et de respect.
La beaut de son visage austre et les nobles proportions de sa taille
contrastaient avec les membres difformes et les traits sauvages du
vieillard que _Spartacus_ comparait  un _faune converti et baptis_. Le
joueur de violon marchait droit  nous, son instrument sous le bras, et
son archet pass dans sa ceinture de cuir. De larges pantalons d'une
toffe grossire, des sandales qui ressemblaient  des cothurnes antiques,
et une saie de peau de mouton comme celle que portent nos paysans du
Danube, lui donnaient l'apparence d'un ptre ou d'un laboureur. Mais ses
mains blanches et fines n'annonaient pas un homme vou aux travaux de la
terre. C'taient les mains d'un artiste, de mme que la propret de son
vtement et la fiert de son regard semblaient protester contre sa misre,
et n'en point vouloir subir les consquences hideuses et dgradantes. Le
matre fut frapp de l'aspect de cet homme. Il me serra la main, et je
sentis le tremblement de la sienne.

C'est lui! me dit-il. J'ignorais qu'il fut musicien; mais je reconnais
son visage pour l'avoir vu dans mes songes.

Le joueur de violon s'avana vers nous sans tmoigner ni embarras ni
surprise. Il nous rendit avec une bienveillante dignit le salut que nous
lui adressions, et s'approchant du vieillard:

Allons. Zdenko, lui dit-il, je m'en vais, appuie-toi sur ton ami.

Le vieillard fit un effort, le musicien le souleva dans ses bras, et, se
courbant sous lui comme pour lui servir de bton, il guida ses pas
chancelants en ralentissant sa marche d'aprs la sienne. Il y avait dans
ce soin filial, dans cette patience d'un homme noble et beau, encore agile
et vigoureux, qui se tranait sous le poids d'un vieillard en haillons,
quelque chose de plus touchant, s'il est possible, que la sollicitude
d'une jeune mre mesurant sa marche sur les premiers pas incertains de son
enfant. Je vis les yeux du matre se remplir de larmes, et je fus mu
aussi, en contemplant tour  tour notre _Spartacus_, cet homme de gnie et
d'avenir, et cet inconnu en qui je pressentais la mme grandeur enfouie
dans les tnbres du pass.

Rsolus  le suivre et  l'interroger, mais ne voulant pas le distraire du
soin pieux qu'il remplissait, nous marchions derrire lui  une courte
distance. Il se dirigeait vers la chapelle d'o il tait sorti; et quand
il y fut entr, il s'arrta et parut contempler des tombes brises que la
ronce et la mousse avaient envahies. Le vieillard s'tait agenouill, et
quand il se releva, son ami baisa une de ces tombes, et se mit en devoir
de s'loigner avec lui.

C'est alors seulement qu'il nous vit prs de lui, et il parut prouver
quelque surprise; mais aucune mfiance ne se peignit dans son regard,  la
fois brillant et placide comme celui d'un enfant. Cet homme paraissait
pourtant avoir compt plus d'un demi-sicle, et ses pais cheveux gris
onds autour de son mle visage faisaient ressortir l'clat de ses grands
yeux noirs. Sa bouche avait une expression indfinissable de force et de
simplicit. On et dit qu'il avait deux mes, une toute d'enthousiasme
pour les choses clestes, une toute de bienveillance pour les hommes
d'ici-bas.

Nous cherchions un prtexte pour lui adresser la parole, lorsque, se
mettant tout  coup en rapport d'ides avec nous, par une navet
d'expansion extraordinaire:

Vous m'avez vu baiser ce marbre, nous dit-il, et ce vieillard s'est
prostern sur ces tombeaux. Ne prenez pas ceci pour des actes d'idoltrie.
On baise le vtement d'un saint, comme on porte sur son coeur le gage de
l'amour et de l'amiti. La dpouille des morts n'est qu'un vtement us.
Nous ne le foulons pas sous les pieds avec indiffrence; nous le gardons
avec respect et nous nous en dtachons avec regret. O mon pre,  mes
parents bien-aims! je sais bien que vous n'tes pas ici, et ces
inscriptions mentent quand elles disent: _Ici reposent les Rudolstadt!_
Les Rudolstadt sont tous debout, tous vivants et agissants dans le monde
selon la volont de Dieu. Il n'y a sous ces marbres que des ossements, des
formes o la vie s'est produite et qu'elle a abandonnes pour revtir
d'autres formes. Bnies soient les cendres des aeux! bnis soient l'herbe
et le lierre qui les couronnent! bnies la terre et la pierre qui les
dfendent! mais bni, avant tout, soit le Dieu vivant qui dit aux morts:
Levez-vous et rentrez dans mon me fconde, o rien ne meurt, o tout se
renouvelle et s'pure!

--Liverani ou Ziska Trismgiste, est-ce vous que je retrouve ici sur la
tombe de vos anctres? s'cria _Spartacus_ clair d'une certitude
cleste.

--Ni Liverani, ni Trismgiste, ni mme Jean Ziska! rpondit l'inconnu. Des
spectres ont assig ma jeunesse ignorante; mais la lumire divine les a
absorbs, et le nom des aeux s'est effac de ma mmoire. Mon nom est
_homme_ et je ne suis rien de plus que les autres hommes.

--Vos paroles sont profondes, mais elles indiquent de la mfiance, reprit
le matre. Fiez-vous  ce signe; ne le reconnaissez-vous pas?

Et aussitt _Spartacus_ lui fit les signes maonniques des hauts grades.

J'ai oubli ce langage, rpondit l'inconnu. Je ne le mprise pas, mais il
m'est devenu inutile. Frre, ne m'outrage pas en supposant que je me mfie
de toi. Ton nom,  toi aussi, n'est-il pas _homme?_ Les hommes ne m'ont
jamais fait de mal, ou, s'ils m'en ont fait, je ne le sais plus. C'tait
donc un mal trs-born, au prix du bien infini qu'ils peuvent se faire les
uns aux autres et dont je dois leur savoir gr d'avance.

--Est-il possible,  homme de bien, s'cria Spartacus, que tu ne comptes
le temps pour rien dans ta notion et dans ton sentiment de la vie?

--Le temps n'existe pas; et si les hommes mditaient davantage l'essence
divine, ils ne compteraient pas plus que moi les sicles et les annes.
Qu'importe  celui qui participe de Dieu au point d'tre ternel,  celui
qui a toujours vcu et qui ne cessera jamais de vivre, un peu plus ou un
peu moins de sable au fond de la clepsydre? La main qui retourne le
sablier peut se hter ou s'engourdir; celle qui fournit le sable ne
s'arrtera pas.

--Tu veux dire que l'homme peut oublier de compter et de mesurer le temps,
mais que la vie coule toujours abondante et fconde du sein de Dieu?
Est-ce l ta pense?

--Tu m'as compris, jeune homme. Mais j'ai une plus belle dmonstration des
grands mystres.

--Des mystres? Oui, je suis venu de bien loin pour t'interroger et
m'instruire auprs de toi.

--coute donc! dit l'inconnu en faisant asseoir sur une tombe le vieillard
qui lui obissait avec la confiance d'un petit enfant. Ce lieu-ci
m'inspire particulirement, et c'est ici qu'aux derniers feux du soleil et
aux premires blancheurs de la lune, je veux lever ton me  la
connaissance des plus sublimes vrits.

Nous palpitions de joie  l'ide d'avoir trouv enfin, aprs deux annes
de recherches et de perquisitions, ce mage de notre religion, ce
philosophe  la fois mtaphysicien et organisateur qui devait nous confier
le fil d'Ariane et nous faire retrouver l'issue du labyrinthe des ides et
des choses passes. Mais l'inconnu, saisissant son violon, se mit  en
jouer avec verve. Son vigoureux archet faisait frmir les plantes comme le
vent du soir, et rsonner les ruines comme la voix humaine. Son chant
avait un caractre particulier d'enthousiasme religieux, de simplicit
antique et de chaleur entranante. Les motifs taient d'une ampleur
majestueuse dans leur brivet nergique. Rien, dans ces chants inconnus,
n'annonait la langueur et la rverie. C'taient comme des hymnes
guerriers, et ils faisaient passer devant nos yeux des armes triomphantes,
portant des bannires, des palmes et les signes mystrieux d'une religion
nouvelle. Je voyais l'immensit des peuples runis sous un mme tendard;
aucun tumulte dans les rangs, une fivre sans dlire, un lan imptueux
sans colre, l'activit humaine dans toute sa splendeur, la victoire dans
toute sa clmence, et la foi dans toute son expansion sublime.

Cela est magnifique! m'criai-je quand il eut jou avec feu cinq ou six
de ces chants admirables. C'est le _Te Deum_ de l'Humanit rajeunie et
rconcilie, remerciant le Dieu de toutes les religions, la lumire de
tous les hommes.

--Tu m'as compris, enfant! dit le musicien en essuyant la sueur et les
larmes qui baignaient son visage; et tu vois que le temps n'a qu'une voix
pour proclamer la vrit. Regarde ce vieillard, il a compris aussi bien
que toi, et le voil rajeuni de trente annes.

Nous regardmes le vieillard auquel nous ne songions dj plus. Il tait
debout, il marchait avec aisance, et frappait la terre de son pied en
mesure, comme s'il et voulu s'lancer et bondir comme un jeune homme. La
musique avait fait en lui un miracle; il descendit avec nous la colline
sans vouloir s'appuyer sur aucun de nous. Quand sa marche se ralentissait,
le musicien lui disait:

Zdenko, veux-tu que je te joue encore la marche de _Procope le Grand_, ou
la bndiction du drapeau des Orbites?

Mais le vieillard lui faisait signe qu'il avait encore de la force, comme
s'il et craint d'abuser d'un remde cleste et d'user l'inspiration de
son ami.

Nous nous dirigions vers le hameau que nous avions laiss sur la droite au
fond de la valle, lorsque nous avions pris le chemin des ruines. Chemin
faisant, _Spartacus_ interrogea l'inconnu.

Tu nous a fait entendre des mlodies incomparables, lui dit-il, et j'ai
compris que, par ce brillant prlude, tu voulais disposer nos sens 
l'enthousiasme qui te dborde, tu voulais t'exalter toi-mme, comme les
pythonisses et les prophtes, pour arriver  prononcer tes oracles, arm
de toute la puissance de l'inspiration, et tout rempli de l'esprit du
Seigneur. Parle donc maintenant. L'air est calme, le sentier est facile,
la lune claire nos pas. La nature entire semble plonge dans le
recueillement pour t'couter, et nos coeurs appellent tes rvlations.
Notre vaine science, notre orgueilleuse raison, s'humilieront sous ta
parole brlante. Parle, le moment est venu.

Mais l'inconnu refusa de s'expliquer.

Que te dirais-je que je ne t'aie dit tout  l'heure dans une langue plus
belle? Est-ce ma faute si tu ne m'as pas compris? Tu crois que j'ai voulu
parler  tes sens, et c'tait mon me qui te parlait! Que dis-je! c'tait
l'me de l'Humanit tout entire qui te parlait par la mienne. J'tais
vraiment inspir alors. Maintenant je ne le suis plus. J'ai besoin de me
reposer. Tu prouverais le mme besoin si tu avais reu tout ce que je
voulais faire passer de mon tre dans le tien.

Il fut impossible  _Spartacus_ d'en obtenir autre chose ce soir-l. Quand
nous emes atteint les premires chaumires:

Amis, nous dit l'inconnu, ne me suivez pas davantage, et revenez me voir
demain. Vous pouvez frapper  la premire porte venue. Partout ici vous
serez bien reus, si vous connaissez la langue du pays.

Il ne fut pas ncessaire de faire briller le peu d'argent dont nous tions
munis. L'hospitalit du paysan Bohme est digne des temps antiques. Nous
fmes reus avec une obligeance calme, et bientt avec une affectueuse
cordialit, quand on nous entendit parler la langue slave sans difficult;
le peuple d'ici est encore en mfiance de quiconque l'aborde avec des
paroles allemandes  la bouche.

Nous smes bientt que nous tions au pied de la montagne et du chteau
_des Gants_, et, d'aprs ce nom, nous eussions pu nous croire transports
par enchantement dans la grande chane septentrionale des Karpathes. Mais
on nous apprit qu'un des anctres de la famille Podiebrad avait ainsi
baptis son domaine, par souvenir d'un voeu qu'il avait fait dans le
_Riesengebrge_. On nous raconta aussi comment les descendants de
Podiebrad avaient chang leur propre nom, aprs les dsastres de la guerre
de trente ans, pour prendre celui de Rudolstadt; la perscution s'tendait
alors jusqu' germaniser les noms des villes, des terres, des familles et
des individus. Toutes ces traditions sont encore vivantes dans le coeur
des paysans bohmes. Ainsi le mystrieux Trismgiste, que nous cherchions,
est bien rellement le mme Albert Podiebrad, qui fut enterr vivant, il y
a vingt-cinq ans, et qui, arrach de la tombe, on n'a jamais su par quel
miracle, disparut longtemps et fut perscut et enferm, dix ou quinze ans
plus tard, comme faussaire, imposteur et surtout comme franc-maon et
rose-croix; c'est bien ce fameux comte de Rudolstadt, dont l'trange
procs fut touff avec soin, et dont l'identit n'a jamais pu tre
constate. Ami, ayez donc confiance aux inspirations du matre; vous
trembliez de nous voir, d'aprs des rvlations vagues et incompltes,
courir  la recherche d'un homme qui pouvait tre, comme tant d'autres
illumins de la prcdente formation, un chevalier d'industrie impudent ou
un aventurier ridicule. Le matre avait devin juste. A quelques traits
pars,  quelques crits mystrieux de ce personnage trange, il avait
pressenti un homme d'intelligence et de vrit, un prcieux gardien du feu
sacr et des saines traditions de l'Illuminisme antrieur, un adepte de
l'antique secret, un docteur de l'interprtation nouvelle. Nous l'avons
trouv, et nous en savons plus long aujourd'hui sur l'histoire de la
maonnerie, sur les fameux Invisibles, dont nous rvoquions en doute les
travaux et jusqu' l'existence, sur les mystres anciens et modernes, que
nous n'en avions appris en cherchant  dchiffrer des hiroglyphes perdus,
ou en consultant d'anciens adeptes uss par la perscution et avilis par
la peur. Nous avons trouv enfin un homme, et nous vous reviendrons avec
ce feu sacr, qui fit jadis d'une statue d'argile un tre intelligent, un
nouveau dieu, rival des antiques dieux farouches et stupides. Notre matre
est le Promthe. Trismgiste avait la flamme dans son coeur, et nous lui
en avons assez drob pour vous initier tous  une vie nouvelle.

Les rcits de nos bons htes nous tinrent assez longtemps veills autour
du foyer rustique. Ils ne s'taient pas soucis, eux, des jugements et des
attestations lgales qui dclaraient Albert de Rudolstadt dchu, par une
attaque de catalepsie, de son nom et de ses droits. L'amour qu'ils
portaient  sa mmoire, la haine de l'tranger, ces spoliateurs
autrichiens qui vinrent, aprs avoir arrach la condamnation de l'hritier
lgitime, se partager ses terres et son chteau; le gaspillage hont de
cette grande fortune, dont Albert et fait un si noble usage, et surtout
le marteau du dmolisseur, s'acharnant  cette antique demeure
seigneuriale, pour en vendre  bas prix les matriaux, comme si certains
animaux destructeurs et profanateurs de leur nature avaient besoin de
salir et de gter la proie qu'ils ne peuvent emporter: c'en tait bien
assez pour que les paysans du Boehmerwald prfrassent une vrit
potiquement miraculeuse aux assertions raisonnablement odieuses des
vainqueurs. Vingt-cinq ans se sont couls depuis la disparition d'Albert
Podiebrad; et personne ici n'a voulu croire  sa mort, bien que toutes les
gazettes allemandes l'aient publie, en confirmation d'un jugement inique,
bien que toute l'aristocratie de la cour de Vienne ait ri de mpris et de
piti en coutant l'histoire d'un fou qui se prenait de bonne foi pour un
mort ressuscit. Et voil que depuis huit jours Albert de Rudolstadt est
dans ces montagnes, et qu'il va prier et chanter, chaque soir, sur les
ruines du chteau de ses pres. Et voil aussi que, depuis huit jours,
tous les hommes assez gs pour l'avoir vu jeune, le reconnaissent sous
ses cheveux gris et se prosternent devant lui, comme devant leur vritable
matre et leur ancien ami. Il y a quelque chose d'admirable dans ce
souvenir et dans l'amour que lui portent ces gens-l; rien, dans notre
monde corrompu, ne peut donner l'ide des moeurs pures et des nobles
sentiments que nous avons rencontrs ici. _Spartacus_ en est pntr de
respect, et il en est d'autant plus frapp, qu'une petite perscution que
nous avons subie de la part de ces paysans est venue nous confirmer leur
fidlit au malheur et  la reconnaissance.

Voici le fait: quand, ds la pointe du jour, nous voulmes sortir de la
chaumire pour nous enqurir du joueur de violon, nous trouvmes un piquet
de fantassins improviss, gardant toutes les issues de notre gte.

Pardonnez-nous, me dit le chef de la famille avec calme, d'avoir appel
tous nos parents et nos amis, avec leurs flaux et leurs faux, pour vous
retenir ici malgr vous. Vous serez libres ce soir. Et comme nous nous
tonnions de cette violence: Si vous tes d'honntes gens, reprit notre
hte d'un air grave, si vous comprenez l'amiti et le dvouement, vous ne
serez point en colre contre nous. Si, au contraire, vous tes des fourbes
et des espions envoys ici pour perscuter et enlever notre Podiebrad,
nous ne le souffrirons pas, et nous ne vous laisserons sortir que quand il
sera bien loin, hors de vos atteintes.

Nous comprmes que la mfiance tait venue dans la nuit  ces honntes
gens, d'abord si expansifs avec nous, et nous ne pmes qu'admirer leur
sollicitude. Mais le matre tait dsespr de perdre de vue ce prcieux
hirophante que nous tions venus chercher avec tant de peine et si peu de
chances de succs. Il prit le parti d'crire  Trismgiste dans le chiffre
maonnique, de lui dire son nom, sa position, de lui faire pressentir ses
desseins, et d'invoquer sa loyaut pour nous soustraire  la mfiance des
paysans. Peu d'instants aprs que cette lettre eut t porte  la
chaumire voisine, nous vmes arriver une femme devant laquelle les
paysans ouvrirent avec respect leur phalange hrisse d'armes rustiques.
Nous les entendmes murmurer; La _Zingara!_ la _Zingara de consolation!_
Et bientt cette femme entra dans la chaumire avec nous, et, fermant les
portes derrire elle, se mit  nous interroger par les signes et les
formules de la maonnerie cossaise, avec une svrit scrupuleuse. Nous
tions fort surpris de voir une femme initie  ces mystres qu'aucune
autre n'a jamais possds que je sache; et l'air imposant, le regard
scrutateur de celle-l, nous inspiraient un certain respect, en dpit du
costume bien videmment zingaro qu'elle portait avec l'aisance que donne
l'habitude. Sa jupe raye, son grand manteau de bure fauve rejet sur son
paule comme une draperie antique, ses cheveux noirs comme la nuit,
spars sur son front et rattachs par une bandelette de laine bleue, ses
grands yeux pleins de feu, ses dents blanches comme l'ivoire, sa peau
hle mais fine, ses petits pieds et ses mains effiles, et, pour
complter son portrait, une guitare assez belle passe en sautoir sous son
manteau, tout dans sa personne et dans son costume accusait au premier
abord le type et la profession d'une Zingara. Comme elle tait fort propre
et que ses manires taient pleines de calme et de dignit, nous pensmes
que c'tait la reine de son camp. Mais lorsqu'elle nous eut appris qu'elle
tait la femme de Trismgiste, nous la regardmes avec plus d'intrt et
d'attention. Elle n'est plus jeune, et cependant on ne saurait dire si
c'est une personne de quarante ans fltrie par la fatigue, ou une de
cinquante remarquablement conserve. Elle est encore belle, et sa taille
lgante et lgre a des attitudes si nobles, une grce si chaste, qu'en
la voyant marcher on la prendrait pour une jeune fille. Quand la premire
svrit de ses traits se fut adoucie, nous fmes peu  peu pntrs du
charme qui tait en elle. Son regard est anglique, et le son de sa voix
vous remue le coeur comme une mlodie cleste. Quelle que soit cette femme,
pouse lgitime du philosophe ou gnreuse aventurire attache  ses pas
par suite d'une ardente passion, il est impossible de penser, en la
regardant et en l'coutant parler, qu'aucun vice, aucun instinct dgradant
ait pu souiller un tre si calme, si franc et si bon. Nous avions t
effrays, dans le premier moment, de trouver notre sage avili par des
liens grossiers. Il ne nous fallut pas longtemps pour dcouvrir que, dans
les rangs de la vritable noblesse, celle du coeur et de l'intelligence,
il avait rencontr une potique amante, une me soeur de la sienne, pour
traverser avec lui les orages de la vie.

Pardonnez-moi mes craintes et ma mfiance, nous dit-elle quand nous emes
satisfait  ses questions. Nous avons t perscuts, nous avons beaucoup
souffert. Grce au ciel, mon ami a perdu la mmoire du malheur; rien ne
peut plus l'inquiter ni le faire souffrir. Mais moi que Dieu a place
prs de lui pour le prserver, je dois m'inquiter  sa place et veiller 
ses cts. Vos physionomies et l'accent de vos voix me rassurent plus
encore que ces signes et ces paroles que nous venons d'changer; car on a
trangement abus des mystres, et il y a eu autant de faux frres que de
faux docteurs. Nous devrions tre autoriss par la prudence humaine  ne
plus croire  rien ni  personne; mais que Dieu nous prserve d'en venir 
ce point d'gosme et d'impit! La famille des fidles est disperse, il
est vrai; il n'y a plus de temple pour communier en esprit et en vrit.
Les adeptes ont perdu le sens des mystres; la lettre a tu l'esprit.
L'art divin est mconnu et profan parmi les hommes; mais qu'importe, si
la foi persiste dans quelques-uns? Qu'importe, si la parole de vie reste
en dpt dans quelque sanctuaire? Elle en sortira encore, elle se rpandra
encore dans le monde, et le temple sera peut-tre reconstruit par la foi
de la Chananenne et le denier de la veuve.

--Nous venons chercher prcisment cette parole de vie, rpondit le
matre. On la prononce dans tous les sanctuaires, et il est vrai qu'on ne
la comprend plus. Nous l'avons commente avec ardeur, nous l'avons porte
en nous avec persvrance; et, aprs des annes de travail et de
mditation, nous avons cru trouver l'interprtation vritable. C'est
pourquoi nous venons demander  votre poux la sanction de notre foi ou le
redressement de notre erreur. Laissez-nous parler avec lui. Obtenez qu'il
nous coute et qu'il nous rponde.

--Cela ne dpendra pas de moi, rpondit la Zingara, et de lui encore
moins. Trismgiste n'est pas toujours inspir, bien qu'il vive dsormais
sous le charme des illusions potiques. La musique est sa manifestation
habituelle. Rarement ses ides mtaphysiques sont assez lucides pour
s'abstraire des motions du sentiment exalt. A l'heure qu'il est, il ne
saurait rien vous dire de satisfaisant. Sa parole est toujours claire pour
moi, mais elle serait obscure pour vous qui ne le connaissez pas. Il faut
bien que je vous en avertisse; au dire des hommes aveugls par leur froide
raison, Trismgiste est fou; et tandis que le peuple pote offre
humblement les dons de l'hospitalit au virtuose sublime qui l'a mu et
ravi, le monde vulgaire jette l'aumne de la piti au rapsode vagabond qui
promne son inspiration  travers les cits. Mais j'ai appris  nos
enfants qu'il ne fallait pas ramasser cette aumne, ou qu'il fallait la
ramasser seulement pour le mendiant infirme qui passe  ct de nous et 
qui le ciel a refus le gnie pour mouvoir et persuader les hommes. Nous
autres, nous n'avons pas besoin de l'argent du riche, nous ne mendions pas;
l'aumne avilit celui qui la reoit et endurcit celui qui la fait. Tout
ce qui n'est pas l'change doit disparatre dans la socit future. En
attendant, Dieu nous permet,  mon poux et  moi, de pratiquer cette vie
d'change, et d'entrer ainsi dans l'idal. Nous apportons l'art et
l'enthousiasme aux mes susceptibles de sentir l'un et d'aspirer 
l'autre. Nous recevons l'hospitalit religieuse du pauvre, nous partageons
son gte modeste, son repas frugal; et quand nous avons besoin d'un
vtement grossier, nous le gagnons par un sjour de quelques semaines et
des leons de musique  la famille. Quand nous passons devant la demeure
orgueilleuse du chtelain, comme il est notre frre aussi bien que le
ptre, le laboureur et l'artisan, nous chantons sous sa fentre et nous
nous loignons sans attendre un salaire; nous le considrons comme un
malheureux qui ne peut rien changer avec nous, et c'est nous alors qui
lui faisons l'aumne. Enfin nous avons ralis la vie d'artiste comme nous
l'entendions; car Dieu nous avait faits artistes; et nous devions user de
ses dons. Nous avons partout des amis et des frres dans les derniers
rangs de cette socit qui croirait s'avilir en nous demandant notre
secret pour tre probes et libres. Chaque jour nous faisons de nouveaux
disciples de l'art; et quand nos forces seront puises, quand nous ne
pourrons plus nourrir et porter nos enfants, ils nous porteront  leur
tour, et nous serons nourris et consols par eux. Si nos enfants venaient
 nous manquer,  tre entrans loin de nous par des vocations
diffrentes, nous ferions comme le vieux Zdenko que vous avez vu hier, et
qui, aprs avoir charm pendant quarante ans, par ses lgendes et ses
chansons, tous les paysans de la contre, est accueilli et soign par eux
dans ses dernires annes comme un ami et comme un matre vnrable. Avec
des gots simples et des habitudes frugales, l'amour des voyages, la sant
que donne une vie conforme au voeu de la nature, avec l'enthousiasme de la
posie, l'absence de mauvaises passions et surtout la foi en l'avenir du
monde, croyez-vous que l'on soit fou de vivre comme nous faisons?
Cependant Trismgiste vous paratra peut tre gar par l'enthousiasme,
comme autrefois il me parut  moi gar par la douleur. Mais en le suivant
un peu, peut-tre reconnatrez-vous que c'est la dmence des hommes et
l'erreur des institutions qui font paratre fous les hommes de gnie et
d'invention. Tenez, venez avec nous, et voyagez comme nous toute cette
journe, s'il le faut. Il y aura peut-tre une heure o Trismgiste sera
en train de parler d'autre chose que de musique. Il ne faut pas le
solliciter, cela viendra de soi-mme dans un moment donn. Un hasard peut
rveiller ses anciennes ides. Nous partons dans une heure, notre prsence
ici peut attirer sur la tte de mon poux des dangers nouveaux. Partout
ailleurs nous ne risquons pas d'tre reconnus aprs tant d'annes d'exil.
Nous allons  Vienne, par la chane du Boehmerwald et le cours du Danube.
C'est un voyage que j'ai fait autrefois, et que je recommencerai avec
plaisir. Nous allons voir deux de nos enfants, nos ans, que des amis
dans l'aisance ont voulu garder pour les faire instruire; car tous les
hommes ne naissent pas pour tre artistes, et chacun doit marcher dans la
vie par le chemin que la Providence lui a trac.

Telles sont les explications que cette femme trange, presse par nos
questions, et souvent interrompue par nos objections, nous donna du genre
de vie qu'elle avait adopt d'aprs les gots et les ides de son poux.
Nous acceptmes avec joie l'offre qu'elle nous faisait de la suivre; et,
lorsque nous sortmes avec elle de la chaumire, la garde civique qui
s'tait forme pour nous arrter, avait ouvert ses rangs pour nous laisser
partir.

Allons, enfants, leur cria la Zingara de sa voix pleine et harmonieuse,
votre ami vous attend sous les tilleuls. C'est le plus beau moment de la
journe, et nous aurons la prire du matin en musique. Fiez-vous  ces
deux amis, ajouta-t-elle en nous dsignant de son beau geste naturellement
thtral: ils sont des ntres, et ne nous veulent que du bien.

Les paysans s'lancrent sur nos pas en criant et en chantant. Tout en
marchant, la Zingara nous apprit qu'elle et sa famille quittaient le
hameau ce matin mme.

Il ne faut pas le dire, ajouta-t-elle; une telle sparation ferait verser
trop de larmes, car nous avons bien des amis ici. Mais nous n'y sommes pas
en sret. Quelque ancien ennemi peut venir  passer et reconnatre Albert
de Rudolstadt sous le costume bohmien.

Nous arrivmes sur la place du hameau, une verte clairire, environne de
superbes tilleuls qui laissaient paratre, entre leurs flancs normes
d'humbles maisonnettes et de capricieux sentiers tracs et battus par le
pied des troupeaux. Ce lieu nous parut enchant, aux premires clarts du
soleil oblique qui faisait briller le tapis d'meraudes des prairies,
tandis que les vapeurs argentes du matin se repliaient sur le flanc des
montagnes environnantes. Les endroits ombrags semblaient avoir conserv
quelque chose de la clart bleutre de la nuit, tandis que les cimes des
arbres se teignaient d'or et de pourpre. Tout tait pur et distinct, tout
nous paraissait frais et jeune, mme les antiques tilleuls, les toits
rongs de mousse, et les vieillards  barbe blanche qui sortaient de leurs
chaumires en souriant. Au milieu de l'espace libre, o un mince filet
d'eau cristalline coulait en se divisant et en se croisant sous les pas,
nous vmes Trismgiste environn de ses enfants, deux charmantes petites
filles, et un garon de quinze ans, beau comme l'Endymion des sculpteurs
et des potes.

Voici Wanda, nous dit la Zingara en nous prsentant l'ane de ses filles,
et la cadette s'appelle Wenceslawa. Quant  notre fils, il a reu le nom
chri du meilleur ami de son pre, il s'appelle Zdenko. Le vieux Zdenko a
pour lui une prfrence marque. Vous voyez qu'il tient ma Wenceslawa
entre ses jambes, et l'autre sur ses genoux. Mais ce n'est point  elles
qu'il songe: il a les yeux fixs sur mon fils, comme s'il ne pouvait se
rassasier de le voir.

Nous regardmes le vieillard. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses
joues, et sa figure osseuse, sillonne de rides, avait l'expression de la
batitude et de l'extase en contemplant ce jeune homme, ce dernier rejeton
des Rudolstadt, qui portait son nom d'esclave avec joie, et qui se tenait
debout prs de lui, une main dans la sienne. J'aurais voulu peindre ce
groupe, et Trismgiste auprs d'eux, les contemplant tour  tour d'un air
attendri, tout en accordant son violon et en essayant son archet.

C'est vous, amis? dit-il en rpondant  notre salut respectueux avec
cordialit. Ma femme a donc t vous chercher? Elle a bien fait. J'ai de
bonnes choses  dire aujourd'hui, et je serai heureux que vous les
entendiez.

Il joua alors du violon avec plus d'ampleur et de majest encore que la
veille. Du moins telle fut notre impression, devenue plus forte et plus
dlicieuse par le contact de cette champtre assemble, qui frmissait de
plaisir et d'enthousiasme,  l'audition des vieilles ballades de la patrie
et des hymnes sacrs de l'antique libert. L'motion se traduisait
diversement sur ces mles visages. Les uns, ravis comme Zdenko dans la
vision du pass, retenaient leur souffle, et semblaient s'imprgner de
cette posie, comme la plante altre qui boit avec recueillement les
gouttes d'une pluie bienfaisante. D'autres, transports d'une sainte
fureur en songeant aux maux du prsent, fermaient le poing, et, menaant
des ennemis invisibles, semblaient prendre le ciel  tmoin de leur
dignit avilie, de leur vertu outrage. Il y eut des sanglots et des
rugissements, des applaudissements frntiques et des cris de dlire.

Amis, nous dit Albert en terminant, voyez ces hommes simples! ils ont
parfaitement compris ce que j'ai voulu leur dire; ils ne me demandent pas,
comme vous le faisiez hier, le sens de mes prophties.

--Tu ne leur as pourtant parl que du pass, dit _Spartacus_, avide de ses
paroles.

--Le pass, l'avenir, le prsent! quelles vaines subtilits! reprit
Trismgiste en souriant; l'homme ne les porte-t-il pas tous les trois dans
son coeur, et son existence n'est-elle pas tout entire de ce triple
milieu? Mais, puisqu'il vous faut absolument des mots pour peindre vos
ides, coutez mon fils; il va vous chanter un cantique dont sa mre a
fait la musique, et moi les vers.

Le bel adolescent s'avana, d'un air calme et modeste, au milieu du
cercle. On voyait que sa mre, sans croire caresser une faiblesse, s'tait
dit que, par droit et peut-tre aussi par devoir, il fallait respecter et
soigner la beaut de l'artiste. Elle l'habille avec une certaine recherche;
ses cheveux superbes sont peigns avec soin, et les toiles de son
costume agreste sont d'une couleur plus vive et d'un tissu plus lger que
ceux du reste de la famille. Il ta sa toque, salua ses auditeurs d'un
baiser envoy collectivement du bout des doigts, auquel cent baisers
envoys de mme rpondirent avec effusion; et, aprs que sa mre eut
prlud sur la guitare avec un gnie particulier empreint de la couleur
mridionale, il se mit  chanter, accompagn par elle, les paroles
suivantes, que je traduis pour vous du slave, et dont ils ont bien voulu
me laisser noter aussi le chant admirable:

LA BONNE DESSE DE LA PAUVRET.


BALLADE.

Chemins sabls d'or, landes verdoyantes, ravins aims des chamois,
grandes montagnes couronnes d'toiles, torrents vagabonds, forts
impntrables, laissez-la, laissez-la passer, la bonne desse, la desse
de la pauvret!

Depuis que le monde existe, depuis que les hommes ont t produits, elle
traverse le monde, elle habite parmi les hommes, elle voyage en chantant,
ou elle chante en travaillant, la desse, la bonne desse de la pauvret!

Quelques hommes se sont assembls pour la maudire. Ils l'ont trouve trop
belle et trop gaie, trop agile et trop forte. Arrachons ses ailes, ont-ils
dit; donnons-lui des chanes, brisons-la de coups, et qu'elle souffre, et
qu'elle prisse, la desse de la pauvret!

Ils ont enchan la bonne desse, ils l'ont battue et perscute; mais
ils n'ont pu l'avilir: elle s'est rfugie dans l'me des potes, dans
l'me des paysans, dans l'me des artistes, dans l'me des martyrs, et
dans l'me des saints, la bonne desse, la desse de la pauvret!

Elle a march plus que le Juif errant; elle a voyag plus que
l'hirondelle; elle est plus vieille que la cathdrale de Prague, et plus
jeune que l'oeuf du roitelet; elle a plus pullul sur la terre que les
fraises dans le Boehmerwald, la desse, la bonne desse de la pauvret!

Elle a eu beaucoup d'enfants, et elle leur a enseign le secret de Dieu;
elle a parl au coeur de Jsus sur la montagne; aux yeux de la reine
Libussa lorsqu'elle s'namoura d'un laboureur;  l'esprit de Jean et de
Jrme sur le bcher de Constance: elle en sait plus que tous les docteurs
et tous les vques, la bonne desse de la pauvret!

Elle fait toujours les plus grandes et les plus belles choses que l'on
voit sur la terre; c'est elle qui cultive les champs et qui monde les
arbres; c'est elle qui conduit les troupeaux en chantant les plus beaux
airs; c'est elle qui voit poindre l'aube et qui reoit le premier sourire
du soleil, la bonne desse de la pauvret!

C'est elle qui btit de rameaux verts la cabane du bcheron, et qui donne
au braconnier le regard de l'aigle; c'est elle qui lve les plus beaux
marmots et qui rend la charrue et la bche lgres aux mains du vieillard,
la bonne desse de la pauvret!

C'est elle qui inspire le pote et qui rend le violon, la guitare et la
flte loquents sous les doigts de l'artiste vagabond; c'est elle qui le
porte sur son aile lgre de la source de la Moldau  celle du Danube;
c'est elle qui couronne ses cheveux des perles de la rose, et qui fait
briller pour lui les toiles plus larges et plus claires, la desse, la
bonne desse de la pauvret.

C'est elle qui instruit l'artisan ingnieux et qui lui apprend  couper
la pierre,  tailler le marbre,  faonner l'or et l'argent, le cuivre et
le fer; c'est elle qui rend, sous les doigts de la vieille mre et de la
jeune fille, le lin souple et fin comme un cheveu, la bonne desse de la
pauvret!

C'est elle qui soutient la chaumire branle par l'orage; c'est elle qui
mnage la rsine de la torche et l'huile de la lampe; c'est elle qui
ptrit le pain de la famille et qui tisse les vtements d'hiver et d't;
c'est elle qui nourrit et alimente le monde, la bonne desse de la
pauvret!

C'est elle qui a bti les grands chteaux et les vieilles cathdrales;
c'est elle qui porte le sabre et le fusil; c'est elle qui fait la guerre
et les conqutes; c'est elle qui ramasse les morts, qui soigne les blesss
et qui cache le vaincu, la bonne desse de la pauvret!

Tu es de toute douceur, toute patience, toute force et toute misricorde,
 bonne desse! c'est toi qui runis tous tes enfants dans un saint amour,
et qui donnes la charit, la foi, l'esprance,  desse de la pauvret!

Tes enfants cesseront un jour de porter le monde sur leurs paules; ils
seront rcompenss de leur peine et de leur travail. Le temps approche o
il n'y aura plus ni riches, ni pauvres, o tous les hommes consommeront
les fruits de la terre, et jouiront galement des bienfaits de Dieu; mais
tu ne seras point oublie dans leurs hymnes,  bonne desse de la pauvret!

Ils se souviendront que tu fus leur mre fconde, leur nourrice robuste
et leur glise militante. Ils rpandront le baume sur tes blessures, et
ils te feront de la terre rajeunie et embaume un lit o tu pourras enfin
te reposer,  bonne desse de la pauvret!

En attendant le jour du Seigneur, torrents et forts, montagnes et
valles, landes qui fourmillez de petites fleurs et de petits oiseaux,
chemins sabls d'or qui n'avez pas de matres, laissez-la, laissez-la
passer, la bonne desse, la desse de la pauvret!

       *       *       *       *       *

Imaginez-vous cette ballade, rendue en beaux vers dans une langue douce et
nave qui semble avoir t faite pour les lvres de l'adolescence, adapte
 une mlodie qui remue le coeur et en arrache les larmes les plus pures,
une voix sraphique qui chante avec une puret exquise, un accent musical
incomparable; et tout cela dans la bouche du fils de Trismgiste, de
l'lve de la Zingara, du plus beau, du plus candide et du mieux dou des
enfants de la terre! Si vous pouvez vous reprsenter pour cadre un vaste
groupe de figures mles, ingnues et pittoresques, au milieu d'un paysage
de Ruysdael, et le torrent qu'on ne voyait pas, mais qui envoyait, du fond
du ravin, comme une frache harmonie mle  la clochette lointaine des
chvres sur la montagne, vous concevrez notre motion et l'ineffable
jouissance potique o nous restmes longtemps plongs.

Maintenant, mes enfants, dit Albert Podiebrad aux villageois, nous avons
pri, il faut travailler. Allez aux champs; moi je vais chercher, avec ma
famille, l'inspiration et la vie  travers la fort.

--Tu reviendras ce soir? s'crirent tous les paysans.

La Zingara fit un signe d'affection qu'ils prirent pour une promesse. Les
deux petites filles, qui ne comprenaient rien au cours du temps ni aux
chances du voyage, crirent: Oui! oui! avec une joie enfantine, et les
paysans se dispersrent. Le vieux Zdenko s'assit sur le seuil de la
chaumire, aprs avoir veill d'un air paternel  ce que l'on garnt la
gibecire de son filleul du djeuner de la famille. Puis la Zingara nous
fit signe de suivre, et nous quittmes le village sur les traces de nos
musiciens ambulants. Nous avions le revers du ravin  monter. Le matre et
moi prmes chacun une des petites filles dans nos bras, et ce fut pour
nous une occasion d'aborder Trismgiste, qui, jusque-l, n'avait pas
sembl s'apercevoir de notre prsence.

Vous me voyez un peu rveur, me dit-il. Il m'en cote de tromper ces amis
que nous quittons, et ce vieillard que j'aime et qui nous cherchera demain
par tous les sentiers de la fort. Mais Consuelo l'a voulu ainsi,
ajouta-t-il en nous dsignant sa femme. Elle croit qu'il y a du danger
pour nous  rester plus longtemps ici. Moi, je ne puis me persuader que
nous fassions dsormais peur ou envie  personne. Qui comprendrait notre
bonheur? Mais elle assure que nous attirons le mme danger sur la tte de
nos amis, et, bien que je ne sache pas comment, je cde  cette
considration. D'ailleurs, sa volont a toujours t ma volont, comme la
mienne a toujours t la sienne. Nous ne rentrerons pas ce soir au hameau.
Si vous tes nos amis comme vous en avez l'air, vous y retournerez  la
nuit, quand vous vous serez assez promens, et vous leur expliquerez cela.
Nous ne leur avons pas fait d'adieux pour ne pas les affliger, mais vous
leur direz que nous reviendrons. Quant  Zdenko, vous n'avez qu' lui dire
_demain_, ses prvisions ne vont pas au del. Tous les jours, toute la vie,
c'est pour lui _demain_. Il a dpouill l'erreur des notions humaines. Il
a les yeux ouverts sur l'ternit, dans le mystre de laquelle il est prt
 s'absorber pour y prendre la jeunesse de la vie. Zdenko est un sage,
l'homme le plus sage que j'aie jamais connu.

L'espce d'garement de Trismgiste produisait sur sa femme et sur ses
enfants un effet digne de remarque. Loin d'en rougir devant nous, loin
d'en souffrir pour eux-mmes, ils coutaient chacune de ses paroles avec
respect, et il semblait qu'ils trouvassent dans ses oracles la force de
s'lever au-dessus de la vie prsente et d'eux-mmes. Je crois qu'on et
bien tonn et bien indign ce noble adolescent qui piait avidement
chaque pense de son pre, si on lui et dit que c'taient les penses
d'un fou. Trismgiste parlait rarement, et nous remarqumes aussi que ni
sa femme ni ses enfants ne l'y provoquaient jamais sans une absolue
ncessit. Ils respectaient religieusement le mystre de sa rverie, et
quoique la Zingara et les yeux sans cesse attachs sur lui, elle semblait
bien plutt craindre pour lui les importunits, que l'ennui de l'isolement
o il se plaait. Elle avait tudi sa bizarrerie, et je me sers de ce mot
pour ne plus prononcer celui de folie qui me rpugne encore davantage
quand il s'agit d'un tel homme et d'un tat de l'me si respectable et si
touchant. J'ai compris, en voyant ce Trismgiste, la vnration que les
paysans, grands thologiens et grands mtaphysiciens sans le savoir, et
les peuples de l'Orient portent aux hommes privs de ce qu'on appelle le
flambeau de la raison. Ils savent que quand on ne trouble pas par de vains
efforts et de cruelles moqueries cette abstraction de l'intelligence, elle
peut devenir une facult exceptionnelle du genre le plus potiquement
divin, au lieu de tourner  la fureur ou  l'abrutissement. J'ignore ce
que deviendrait Trismgiste, si sa famille ne s'interposait pas comme un
rempart d'amour et de fidlit entre le monde et lui. Mais s'il devait
dans ce cas succomber  son dlire, ce serait une preuve de plus de ce
qu'on doit de respect et de sollicitude aux infirmes de sa trempe, et 
tous les infirmes quels qu'ils soient.

Cette famille marchait avec une aisance et une agilit qui eurent bientt
puis nos forces. Les petits enfants eux-mmes, si on ne les et empchs
de se fatiguer en les portant, eussent dvor l'espace. On dirait qu'ils
se sentent ns pour marcher comme le poisson pour nager. La Zingara ne
veut pas que son fils prenne les petites dans ses bras, malgr son bon
dsir, tant qu'il n'aura pas achev sa croissance et que sa voix n'aura
pas subi la crise que les chanteurs appellent la mue. Elle soulve sur son
paule robuste ces cratures souples et confiantes, et les porte aussi
lgrement que sa guitare. La force physique est un des bnfices de cette
vie nomade qui devient une passion pour l'artiste pauvre, comme pour le
mendiant ou le naturaliste.

Nous tions trs-fatigus, lorsqu' travers les plus rudes sentiers nous
arrivmes  un lieu sauvage et romantique appel le Schreckenstein. Nous
remarqumes qu'aux approches de ce lieu, la Consuelo regardait son mari
avec plus d'attention, et marchait plus prs de lui, comme si elle et
redout quelque danger ou quelque motion pnible. Rien ne troubla
cependant la placidit de l'artiste. Il s'assit sur une grande pierre qui
domine une colline aride. Il y a quelque chose d'effrayant dans cet
endroit. Les rocs s'y entassent en dsordre, et y brisent continuellement
les arbres sous leur chute. Ceux de ces arbres qui ont rsist ont leurs
racines hors du sol, et semblent s'accrocher par ces membres noueux  la
roche qu'ils menacent d'entraner. Un silence de mort rgne sur ce chaos.
Les ptres et les bcherons s'en loignent avec terreur, et la terre y est
laboure par les sangliers. Le sable y porte les traces du loup et du
chamois, comme si les animaux sauvages taient assurs d'y trouver un
refuge contre l'homme. Albert rva longtemps sur cette pierre, puis il
reporta ses regards sur ses enfants qui jouaient  ses pieds, et sur sa
femme qui, debout devant lui, cherchait  lire  travers son front. Tout 
coup il se leva, se mit  genoux devant elle, et runissant ses enfants
d'un geste:

Prosternez-vous devant votre mre, leur dit-il avec une motion profonde,
car c'est la consolation envoye du ciel aux hommes infortuns; c'est la
paix du Seigneur promise aux hommes de bonne intention!

Les enfants s'agenouillrent autour de la Zingara, et pleurrent en la
couvrant de caresses. Elle pleura aussi en les pressant sur son sein, et,
les forant de se retourner, elle leur fit rendre le mme hommage  leur
pre. _Spartacus_ et moi, nous nous tions prosterns avec eux.

Quand la Zingara eut parl, le matre reporta son hommage vers Trismgiste,
et saisit ce moment pour l'interpeller avec loquence, pour lui demander
la lumire, en lui racontant tout ce qu'il avait tudi, tout ce qu'il
avait mdit et souffert pour la recevoir. Pour moi, je restai comme
enchant aux pieds de la Zingara. Je ne sais si j'oserais vous dire ce qui
se passait en moi. Cette femme pourrait tre ma mre, sans doute; eh bien,
je ne sais quel charme mane d'elle encore. Malgr le respect que j'ai
pour son poux, malgr la terreur dont la seule ide de l'oublier m'et
pntr en cet instant, je sentais mon me tout entire s'lancer vers
elle avec un enthousiasme que ni l'clat de la jeunesse ni le prestige du
luxe ne m'ont jamais inspir.  puiss-je rencontrer une femme semblable 
cette Zingara pour lui consacrer ma vie! Mais je ne l'espre pas, et
maintenant que je ne la reverrai plus, il y au fond de mon coeur une sorte
de dsespoir, comme s'il m'et t rvl qu'il n'y a pas pour moi une
autre femme  aimer sur la terre.

La Zingara ne me voyait seulement pas. Elle coutait _Spartacus_, elle
tait frappe de son langage ardent et sincre. Trismgiste en fut pntr
aussi. Il lui serra la main, et le fit asseoir sur la pierre du
Schreckenstein auprs de lui.

Jeune homme, lui dit-il, tu viens de rveiller en moi tous les souvenirs
de ma vie. J'ai cru m'entendre parler moi-mme  l'ge que tu as
maintenant, lorsque je demandais ardemment la science de la vertu  des
hommes mris par l'ge et l'exprience. J'tais dcid  ne te rien dire.
Je me mfiais, non de ton intelligence ni de ta probit, mais de la
navet et de la flamme de ton coeur. Je ne me sentais pas capable
d'ailleurs de retranscrire, dans une langue que j'ai parle autrefois, les
penses que je me suis habitu depuis  manifester par la posie de l'art,
par le sentiment. Ta foi a vaincu, elle a fait un miracle, et je sens que
je dois te parler. Oui, ajouta-t-il aprs l'avoir examin en silence
pendant un instant, qui nous parut un sicle, car nous tremblions de voir
cette inspiration lui chapper; oui, je te reconnais maintenant! Je me
souviens de toi; je t'ai vu, je t'ai aim, j'ai travaill avec toi dans
quelque autre phase de ma vie antrieure. Ton nom tait grand parmi les
hommes, mais je ne l'ai pas retenu; je me rappelle seulement ton regard,
ta parole, et cette me dont la mienne ne s'est dtache qu'avec effort.
Je lis mieux dans l'avenir que dans le pass maintenant, et les sicles
futurs m'apparaissent souvent, aussi tincelants de lumire que les jours
qui me restent  vivre sous cette forme d'aujourd'hui. Eh bien, je te le
dis, tu seras grand encore dans ce sicle-ci, et tu feras de grandes
choses. Tu seras blm, accus, calomni, ha, fltri, perscut, exil...
Mais ton ide te survivra sous d'autres formes, et tu auras agit les
choses prsentes avec un plan formidable, des conceptions immenses que le
monde n'oubliera pas, et qui porteront peut-tre les derniers coups au
despotisme social et religieux. Oui, tu as raison de chercher ton action
dans la socit. Tu obis  ta destine, c'est--dire  ton inspiration.
Ceci m'claire. Ce que j'ai senti en t'coutant, ce que tu as su me
communiquer de ton esprance est une grande preuve de la ralit de ta
mission. Marche donc, agis et travaille. Le ciel t'a fait organisateur de
destruction: dtruis et dissous, voil ton oeuvre. Il faut de la foi pour
abattre comme pour lever. Moi, je m'tais loign volontairement des
voies o tu t'lances: je les avais juges mauvaises. Elles ne l'taient
sans doute qu'accidentellement. Si de vrais serviteurs de la cause se
sentent appels  les tenter encore, c'est qu'elles sont redevenues
praticables. Je croyais qu'il n'y avait plus rien  esprer de la socit
officielle, et qu'on ne pouvait la rformer en y restant. Je me suis plac
en dehors d'elle, et, dsesprant de voir le salut descendre sur le peuple
du fate de cette corruption, j'ai consacr les dernires annes de ma
force  agir directement sur le peuple. Je me suis adress aux pauvres,
aux faibles, aux opprims, et je leur ai apport ma prdication sous la
forme de l'art et de la posie, qu'ils comprennent parce qu'ils l'aiment.
Il est possible que je me sois trop mfi des bons instincts qui palpitent
encore chez les hommes de la science et du pouvoir. Je ne les connais plus
depuis que, dgot de leur scepticisme impie et de leur superstition plus
impie encore, je me suis loign d'eux avec dgot pour chercher les
simples de coeur. Il est probable qu'ils ont d changer, se corriger et
s'instruire. Que dis-je? il est certain que ce monde a march, qu'il s'est
pur, et qu'il a grandi depuis quinze ans; car toute chose humaine
gravite sans cesse vers la lumire, et tout s'enchane, le bien et le mal,
pour s'lancer vers l'idal divin. Tu veux t'adresser au monde des savants,
des patriciens et des riches; tu veux niveler par la persuasion: tu veux
sduire, mme les rois, les princes et les prlats, par les charmes de la
vrit. Tu sens bouillonner en toi cette confiance et cette force qui
surmontent tous les obstacles, et rajeunissent tout ce qui est vieux et
us. Obis, obis au souffle de l'esprit! continue et agrandis notre
oeuvre; ramasse nos armes parses sur le champ de bataille o nous avons
t vaincus.

Alors s'engagea entre _Spartacus_ et le divin vieillard un entretien que
je n'oublierai de ma vie. Car il se passa l une chose merveilleuse. Ce
Rudolstadt, qui n'avait d'abord voulu nous parler qu'avec les sons de la
musique, comme autrefois Orphe, cet artiste qui nous disait avoir depuis
longtemps abandonn la logique et la raison pure pour le pur sentiment,
cet homme que des juges infmes ont appel un insens et qui a accept de
passer pour tel, faisant comme un effort sublime par charit et amour
divin, devint tout  coup le plus raisonnable des philosophes, au point de
nous guider dans la voie de la vraie mthode et de la certitude.
_Spartacus_, de son ct, laissait voir toute l'ardeur de son me. L'un
tait l'homme complet, en qui toutes les facults sont  l'unisson;
l'autre tait comme un nophyte plein d'enthousiasme. Je me rappelai
l'vangile, o il est dit que Jsus s'entretint sur la montagne avec Mose
et les Prophtes.

Oui, disait _Spartacus_ je me sens une mission. Je me suis approch de
ceux qui gouvernent la terre, et j'ai t frapp de leur stupidit, de
leur ignorance, et de leur duret de coeur. Oh! que la Vie est belle, que
la Nature est belle, que l'Humanit est belle! Mais que font-ils de la Vie,
de la Nature, et de l'Humanit!... Et j'ai pleur longtemps en voyant et
moi, et les hommes mes frres, et toute l'oeuvre divine, esclaves de
pareils misrables!... Et quand j'ai eu longtemps gmi comme une faible
femme, je me suis dit: Qui m'empche de m'arracher de leurs chanes et de
vivre libre?... Mais aprs une phase de stocisme solitaire, j'ai vu
qu'tre libre seul, ce n'est pas tre libre. L'homme ne peut pas vivre
seul. L'homme a l'homme pour objet; il ne peut pas vivre sans son objet
ncessaire. Et je me suis dit: Je suis encore esclave, dlivrons mes
frres... Et j'ai trouv de nobles coeurs qui se sont associs  moi... et
mes amis m'appellent _Spartacus_.

--Je t'avais bien dit que tu ne ferais que dtruire! rpondit le
vieillard. _Spartacus_ fut un esclave rvolt. Mais n'importe, encore une
fois. Organise pour dtruire. Qu'une socit secrte se forme  ta voix
pour dtruire la forme actuelle de la grande iniquit. Mais si tu la veux
forte, efficace, puissante, mets le plus que tu pourras de principes
vivants, ternels, dans cette socit destine  dtruire afin d'abord
qu'elle dtruise (car pour dtruire, il faut tre, toute vie est positive),
et ensuite pour que de l'oeuvre de destruction renaisse un jour ce qui
doit renatre.

--Je t'entends, tu bornes beaucoup ma mission. N'importe: petite ou grande,
je l'accepte.

--Tout ce qui est dans les conseils de Dieu est grand. Sache une chose qui
doit tre la rgle de ton me. _Rien ne se perd._ Ton nom et la forme de
tes oeuvres disparatraient, tu travaillerais _sans nom_ comme moi, que
ton oeuvre ne serait pas perdue. La balance divine est la mathmatique
mme; et dans le creuset du divin chimiste, tous les atomes sont compts 
leur exacte valeur.

--Puisque tu approuves mes desseins, enseigne-moi donc, et ouvre-moi la
route. Que faut-il faire? Comment faut-il agir sur les hommes? Est-ce
surtout par l'imagination qu'il faut les prendre? Faut-il profiter de leur
faiblesse et de leur penchant pour le merveilleux? Tu as vu toi-mme qu'on
peut faire du bien avec le merveilleux!...

--Oui, mais j'ai vu aussi tout le mal qu'on peut faire. Si tu savais bien
la doctrine, tu saurais  quelle poque de l'humanit nous vivons, et tu
conformerais tes moyens d'action  ton temps.

--Enseigne-moi donc la doctrine, enseigne-moi la mthode pour agir,
enseigne-moi la certitude.

--Tu demandes la mthode et la certitude  un artiste,  un homme que les
hommes ont accus de folie, et perscut sous ce prtexte! Il semble que
tu t'adresses mal; va demander cela aux philosophes, aux savants.

--C'est  toi que je m'adresse. Eux, je sais ce que vaut leur science.

--Eh bien, puisque tu insistes, je te dirai que la mthode est identique
avec la doctrine mme, parce qu'elle est identique avec la vrit suprme
rvle dans la doctrine. Et, en y pensant, tu comprendras qu'il ne peut
en tre autrement. Tout se rduit donc  la connaissance de la doctrine.

_Spartacus_ rflchit, et aprs un moment de silence: Je voudrais
entendre de ta bouche la formule suprme de la doctrine.

--Tu l'entendras, non pas de ma bouche, mais de celle de Pythagore, cho
lui-mme de tous les sages:  DIVINE TTRADE! Voil la formule. C'est
celle que, sous toutes sortes d'images, de symboles et d'emblmes,
l'Humanit a proclame par la voix des grandes religions, quand elle n'a
pu la saisir d'une faon purement spirituelle, sans incarnation, sans
idoltrie, telle qu'il a t donn aux rvlateurs de se la rvler 
eux-mmes.

--Parle, parle. Et pour te faire comprendre, rappelle-moi quelques-uns de
ces emblmes. Ensuite tu prendras le langage austre de l'absolu.

--Je ne puis sparer, comme tu le voudrais, ces deux choses, la religion
en elle-mme, dans son essence, et la religion manifeste. Il est de la
nature humaine,  notre poque, de voir les deux ensemble. Nous jugeons le
pass, et, sans y vivre, nous trouvons en lui la continuation de nos
ides. Mais je vais me faire entendre. Voyons, parlons d'abord de Dieu. La
formule s'applique-t-elle  Dieu,  l'essence infinie? Ce serait un crime
qu'elle ne s'appliqut pas  celui dont elle dcoule. As-tu rflchi sur
la nature de Dieu? Sans doute; car je sens que tu portes le Ciel, le vrai
Ciel, dans ton coeur. Eh bien, qu'est-ce que Dieu?

--C'est l'tre, c'est l'tre absolu. _Sum qui sum_, dit le grand livre,
la Bible.

--Oui, mais ne savons-nous rien de plus sur sa nature? Dieu n'a-t-il pas
rvl  l'Humanit quelque chose de plus?

--Les chrtiens disent que Dieu est trois personnes en un, le Pre, le
Fils, l'Esprit.

--Et que disent les traditions des anciennes socits secrtes que tu as
consultes?

--Elles disent la mme chose.

--Ce rapport ne t'a-t-il pas frapp? Religion officielle et triomphante,
religion secrte et proscrite, s'accordent sur la nature de Dieu. Je
pourrais te parler des cultes antrieurs au Christianisme: tu trouverais,
cache dans leur thologie, la mme vrit. L'Inde, l'gypte, la Grce,
ont connu le Dieu un en trois personnes; mais nous reviendrons sur ce
point. Ce que je veux te faire comprendre maintenant, c'est la formule
dans toute son extension, sous toutes ses faces, pour arriver  ce qui
t'intresse, la mthode, l'organisation, la politique. Je continue. De
Dieu, passons  l'homme. Qu'est-ce que l'homme?

--Aprs une question difficile, tu m'en poses une qui ne l'est gure
moins. L'oracle de Delphes avait dclar que toute sagesse consistait dans
la rponse  cette question: _Homme, connais-toi toi-mme._

--Et l'oracle avait raison. C'est de la nature humaine bien comprise que
sort toute sagesse, comme toute morale, toute organisation, toute vraie
politique. Permets donc que je te rpte ma question. Qu'est-ce que
l'homme?

--L'homme est une manation de Dieu...

--Sans doute, comme tous les tres qui vivent, puisque Dieu seul est
l'tre, l'tre absolu. Mais tu ne ressembles pas, je l'espre, aux
philosophes que j'ai vus en Angleterre, en France, et aussi en Allemagne,
 la cour de Frdric. Tu ne ressembles pas  ce Locke, dont on parle tant
aujourd'hui sur la foi de son vulgarisateur Voltaire, tu ne ressembles pas
 M. Helvtius, avec qui je me suis souvent entretenu, ni  Lamettrie dont
la hardiesse matrialiste plaisait tant  la cour de Berlin. Tu ne dis pas,
comme eux, que l'homme n'a rien de particulier qui le diffrencie des
animaux, des arbres, des pierres. Dieu, sans doute, fait vivre toute la
nature, comme il fait vivre l'homme; mais il y a de l'ordre dans sa
thodice. Il y a des distinctions dans sa pense, et par consquent dans
ses oeuvres, qui sont sa pense ralise. Lis le grand livre qu'on appelle
la _Gense_, ce livre que le vulgaire regarde avec raison comme sacr,
sans le comprendre: tu y verras que c'est par la lumire divine
tablissant la distinction des tres que se fait l'ternelle cration:
_fiat lux_, et _facta est lux_. Tu y verras aussi que chaque tre ayant un
nom dans la pense divine est une espce: _creavit cuncta juxta genus
suum_ et _secundum speciem suam_. Quelle est donc la formule particulire
de l'homme?

--Je t'entends. Tu veux que je te donne une formule de l'homme analogue 
celle de Dieu. La Trinit divine doit se retrouver dans toutes les oeuvres
de Dieu: chaque oeuvre de Dieu doit reflter la nature divine, mais d'une
manire spciale; chacune, en un mot, suivant son espce.

--Assurment. La formule de l'homme, je vais te la dire. Il se passera
encore longtemps avant que les philosophes, diviss aujourd'hui dans leurs
manires de voir, se runissent pour la comprendre. Cependant il y en a un
qui l'a comprise, il y a dj bien des annes. Celui-l est plus grand que
les autres, bien qu'il soit infiniment moins clbre pour le vulgaire.
Tandis que l'cole de Descartes se perd dans la raison pure, faisant de
l'homme une machine  raisonnement,  syllogismes, un instrument de
logique; tandis que Locke et son cole se perdent dans la sensation,
faisant de l'homme une sensitive; tandis que d'autres, tels que j'en
pourrais citer en Allemagne, s'absorbent dans le sentiment, faisant de
l'homme un gosme  deux, s'il s'agit de l'amour,  trois ou quatre, ou
plus encore, s'il s'agit de la famille; lui, le plus grand de tous, a
commenc  comprendre que l'homme tait tout cela en un, tout cela
indivisiblement. Ce philosophe, c'est Leibnitz. Il comprenait les grandes
choses, celui-l; il ne partageait pas l'absurde mpris que notre sicle
ignorant fait de l'antiquit et du christianisme. Il a os dire qu'il y
avait des perles dans le fumier du moyen ge. Des perles! Je le crois
bien! la vrit est ternelle, et tous les prophtes l'ont reue. Je te
dis donc avec lui, et avec une affirmation plus forte que la sienne, que
l'homme est une trinit, comme Dieu. Et cette trinit s'appelle, dans le
langage humain: sensation, sentiment, connaissance. Et l'unit de ces
trois choses forme la Ttrade humaine, rpondant  la Ttrade divine. De
l sort toute l'histoire, de l sort toute la politique; et c'est l qu'il
te faut puiser, comme  une source toujours vivante.

--Tu franchis des abmes que mon esprit, moins rapide que le tien, ne
saurait si vite franchir, reprit _Spartacus_. Comment, de la dfinition
psychologique que tu viens de me donner, sort-il une mthode et une rgle
de certitude? Voil ce que je te demande d'abord.

--Cette mthode en sort aisment, reprit Rudolstadt. La nature humaine
tant connue, il s'agit de la cultiver conformment  son essence. Si tu
comprenais le livre sans rival d'o l'vangile lui-mme est driv, si tu
comprenais la _Gense_, attribue  Mose, et qui, si elle vient
rellement de ce prophte, fut emporte par lui des temples de Memphis, tu
saurais que la _dissolution_ humaine, ou ce que la _Gense_ appelle le
_dluge_, n'a d'autre cause que la sparation de ces trois facults de la
nature humaine, sorties ainsi de l'unit, et par l sans rapport avec
l'unit divine, o l'intelligence, l'amour et l'activit restent
ternellement associs. Tu comprendrais donc comment tout organisateur
doit imiter No, le _rgnrateur_, ce que l'criture appelle les
gnrations de No, avec l'ordre dans lequel elle les place, et l'harmonie
qu'elle tablit entre elles te servirait de guide. Tu trouverais ainsi, du
mme coup, dans la vrit mtaphysique, une mthode de certitude pour
cultiver dignement la nature humaine dans chaque homme, et une lumire
pour t'clairer sur la vritable organisation des socits. Mais, je te le
dis encore, je ne crois pas le temps prsent fait pour organiser: il y a
trop  dtruire. C'est donc surtout comme mthode que je te recommande de
t'attacher  la doctrine. Le temps de la dissolution approche, ou plutt
il est dj venu. Oui, le temps est venu o les trois facults de la
nature humaine vont de nouveau se sparer, et o leur sparation donnera
la mort au corps social, religieux et politique. Qu'arrivera-t-il? La
sensation produira ses faux prophtes, et ils prconiseront la sensation.
Le sentiment produira ses faux prophtes, et ils prconiseront le
sentiment. La connaissance produira ses faux prophtes, et ils
prconiseront l'intelligence. Les derniers seront des orgueilleux qui
ressembleront  Satan. Les seconds seront des fanatiques prts  tomber
dans le mal comme  marcher vers le bien, sans _critrium_ de certitude et
sans rgle. Les autres seront ce qu'Homre dit que devinrent les
compagnons d'Ulysse sous la baguette de Circ. Ne suis aucune de ces trois
routes, qui, prises sparment, conduisent  des abmes; l'une au
matrialisme, la seconde au mysticisme, la troisime  l'athisme. Il n'y
a qu'une route certaine vers la vrit: c'est celle qui rpond  la nature
humaine complte,  la nature humaine dveloppe sous tous les aspects. Ne
la quitte pas, cette route; et pour cela, mdite sans cesse la doctrine et
sa sublime formule.

--Tu m'apprends l des choses que j'avais entrevues. Mais demain je ne
t'aurai plus. Qui me guidera dans la connaissance thorique de la vrit,
et par l dans la pratique?

--Il te restera d'autres guides certains. Avant tout, lis la _Gense_, et
fais effort pour en saisir le sens. Ne la prends pas pour un livre
d'histoire, pour un monument de chronologie. Il n'y a rien de si insens
que cette opinion, qui cependant a cours partout, chez les savants comme
chez les coliers, et dans toutes les communions chrtiennes. Lis
l'_vangile_, en regard de la _Gense_, et comprends-le par la _Gense_,
aprs l'avoir got avec ton coeur. Sort trange! l'_vangile_ est, comme
la _Gense_, ador et incompris. Voil les grandes choses. Mais il y en a
encore d'autres. Recueille pieusement ce qui nous est rest de Pythagore.
Lis aussi les crits conservs sous le nom du thosophe divin dont j'ai
port le nom dans le Temple. Ce nom vnr de Trismgiste, ne croyez pas,
mes amis, que j'eusse os de moi-mme le prendre: ce furent les invisibles
qui m'ordonnrent de le porter. Ces crits d'Herms, aujourd'hui ddaigns
des pdants, qui les croient sottement une invention de quelque chrtien
du second ou du troisime sicle, renferment l'ancienne science
gyptienne. Un jour viendra, o, expliqus et mis en lumire, ils
paratront ce qu'ils sont, des monuments plus prcieux que ceux de Platon,
car Platon a puis l sa science, et il faut ajouter qu'il a trangement
mconnu et fauss la vrit dans sa _Rpublique_. Lis donc Trismgiste et
Platon, et ceux qui ont mdit aprs eux sur le grand mystre. Dans ce
nombre, je te recommande le noble moine Campanella, qui souffrit
d'horribles tortures pour avoir rv ce que tu rves, l'organisation
humaine fonde sur la vrit et la science.

Nous coutions en silence.

Quand je vous parle de livres, continua Trismgiste, ne croyez pas que,
comme les catholiques, j'incarne idoltriquement la vie dans des tombeaux.
Je vous dirai des livres ce que je vous disais hier d'autres monuments du
pass. Les livres, les monuments sont des dbris de la vie dont la vie
peut et doit se nourrir. Mais la vie est toujours prsente, et l'ternelle
Trinit est mieux grave en nous et au front des toiles que dans les
livres de Platon ou d'Herms.

Sans le vouloir, je fis tourner la conversation un peu au hasard.

Matre, lui dis-je, vous venez de vous exprimer ainsi: La Trinit est
mieux grave au front des toiles... Qu'entendez-vous par l? Je vois bien,
comme dit la Bible, la gloire de Dieu reluire dans l'clat des astres,
mais je ne vois pas dans les astres une preuve de la loi gnrale de la
vie que vous appelez Trinit.

--C'est, me rpondit-il, que les sciences physiques sont encore trop peu
avances, ou plutt, c'est que tu ne les a pas tudies au point o elles
sont aujourd'hui. As-tu entendu parler des dcouvertes sur l'lectricit?
Sans doute, car elles ont occup l'attention de tous les hommes instruits.
Eh bien, n'as-tu pas remarqu que les savants si incrdules, si railleurs,
quand il s'agit de la Trinit divine, en sont venus,  propos de ces
phnomnes,  reconnatre la Trinit? car ils disent eux-mmes qu'il n'y a
pas d'lectricit sans chaleur et sans lumire, et rciproquement, en un
mot, ils voient l _trois en un_, ce qu'ils ne veulent pas admettre de
Dieu!

Il commena alors  nous parler de la nature et de la ncessit de
rattacher tous ses phnomnes  une loi gnrale.

La vie, disait-il, est une; il n'y a qu'un acte de la vie. Il s'agit
seulement de comprendre comment tous les tres particuliers vivent par la
grce et l'intervention de l'tre universel sans tre pour cela absorbs
en lui.

J'aurais t enchant, pour mon compte, de l'entendre dvelopper ce grand
sujet. Mais depuis quelque temps _Spartacus_ paraissait faire moins
d'attention  ses paroles. Ce n'est pas qu'il n'y prt intrt: mais la
tension d'esprit du vieillard ne durerait pas toujours, et il voulait en
profiter en le ramenant  son sujet favori.

Rudolstadt s'aperut de cette sorte d'impatience.

Tu ne me suis plus, lui dit-il; est-ce que la science de la nature te
paratrait inabordable de la faon que je l'entends? Si c'est l ce que tu
penses, tu te trompes. Je fais autant de cas que toi des travaux actuels
des savants, tourns uniquement vers l'exprimentation. Mais, en
continuant dans cette direction, on ne fera pas de la science, on ne fera
que des nomenclatures. Je ne suis pas, au surplus, le seul  le croire.
J'ai connu en France un philosophe que j'ai beaucoup aim, Diderot, qui
s'criait souvent,  propos de l'entassement des matriaux scientifiques
sans ide gnrale: C'est tout au plus une oeuvre de tailleur de pierres,
mais je ne vois l ni un difice, ni un architecte. Sache donc que tt ou
tard la doctrine aura affaire avec les sciences naturelles; il faudra
btir avec ces pierres. Et puis, crois-tu que les physiciens puissent
aujourd'hui vritablement comprendre la nature? Dpouille par eux du Dieu
vivant qui la remplit, peuvent-ils la sentir, la connatre? Ils prennent,
par exemple, la lumire pour de la matire, le son pour de la matire,
quand c'est la lumire et le son...

--Ah! s'cria _Spartacus_, en l'interrompant, ne croyez pas que je
repousse vos intuitions sur la nature. Non, je sens qu'il n'y aura de
science vritable que par la connaissance de l'unit divine et de la
similitude parfaite de tous les phnomnes. Mais vous nous ouvrez tous les
chemins, et je tremble en pensant que bientt vous allez vous taire. Je
voudrais que vous me fissiez faire quelques pas avancs dans une de ces
routes.

--Laquelle? demanda Rudolstadt.

--C'est l'avenir de l'humanit, qui m'occupe.

--J'entends: tu voudrais que je te dise mon utopie, reprit, en souriant,
le vieillard.

--C'est l ce que je suis venu te demander, dit _Spartacus_, c'est ton
utopie; c'est la socit nouvelle que tu portes dans ton cerveau et dans
tes entrailles. Nous savons que la socit des Invisibles en a cherch et
rv les bases. Tout ce travail a mri en toi. Fais que nous en
profitions. Donne-nous ta rpublique; nous l'essaierons, en tant qu'elle
nous paratra ralisable, et les tincelles de ton foyer commenceront 
remuer le monde.

--Enfants, vous me demandez mes rves? rpondit le philosophe. Oui,
j'essaierai de lever les coins du voile qui me drobe si souvent 
moi-mme l'avenir! Ce sera peut-tre pour la dernire fois, mais je dois
le tenter encore aujourd'hui; car j'ai la foi qu'avec vous tout ne sera
pas perdu dans les songes dors de ma posie!

Alors Trismgiste entra dans une sorte de transport divin; ses yeux
rayonnaient comme des astres, et sa voix nous pliait comme l'ouragan.
Pendant plus de quatre heures il parla, et sa parole tait belle et pure
comme un chant sacr. Il composa, avec l'oeuvre religieuse, politique et
artistique de tous les sicles, le plus magnifique pome qui se puisse
concevoir. Il interprta toutes les religions du pass, tous les mystres
des temples, des pomes et des lgislations; tous les efforts, toutes les
tendances, tous les travaux de l'humanit antrieure. Dans les choses qui
nous avaient toujours sembl mortes ou condamnes, il retrouva les
lments de la vie, et, des tnbres de la Fable mme, il fit jaillir les
clairs de la vrit. Il expliqua les mythes antiques; il tablit, dans sa
dmonstration lucide et ingnieuse, tous les liens, tous les points de
contact des religions entre elles. Il nous montra les vritables besoins
de l'humanit plus ou moins compris par les lgislateurs, plus ou moins
raliss par les peuples. Il reconstitua  nos yeux l'unit de la vie dans
l'humanit, et l'unit de dogme dans la religion; et de tous les matriaux
pars dans le monde ancien et nouveau, il forma les bases de son monde
futur. Enfin il fit disparatre les solutions de continuit qui nous
avaient arrts si longtemps dans nos tudes. Il combla les abmes de
l'histoire qui nous avaient tant pouvants. Il droula en une seule
spirale infinie ces milliers de bandelettes sacres qui enveloppaient la
momie de la science. Et quand nous emes compris avec la rapidit de
l'clair ce qu'il nous enseignait avec la rapidit de la foudre; quand
nous emes saisi l'ensemble de sa vision, et que le pass, pre du prsent,
se dressa devant nous comme l'homme lumineux de l'Apocalypse, il s'arrta
et nous dit avec un sourire:

Maintenant vous comprenez le pass et le prsent; ai-je besoin de vous
faire connatre l'avenir? L'Esprit saint ne brille-t-il pas devant vos
yeux? Ne voyez-vous pas que tout ce que l'homme a rv et dsir de
sublime est possible et certain dans l'avenir, par cette seule raison que
la vrit est ternelle et absolue, en dpit de la faiblesse de nos
organes pour la concevoir et la possder? Et cependant nous la possdons
tous par l'esprance et le dsir: elle vit en nous, elle existe de tout
temps dans l'humanit  l'tat de germe qui attend la fcondation suprme.
Je vous le dis en vrit, nous gravitons vers l'idal, et cette
gravitation est infinie comme l'idal lui-mme.

Il parla encore: et son pome de l'avenir fut aussi magnifique que celui
du pass. Je n'essaierai pas de vous le traduire ici: je le gterais, et
il faut tre soi-mme sous le feu de l'inspiration pour transmettre ce que
l'inspiration a mis. Il me faudra peut-tre deux ou trois ans de
mditation pour crire dignement ce que Trismgiste nous a dit en deux ou
trois heures. L'oeuvre de la vie de Socrate a t l'oeuvre de la vie de
Platon, et celle de Jsus a t celle de dix-sept sicles. Vous voyez que
moi, malheureux et indigne, je dois frmir  l'ide de ma tche. Je n'y
renonce cependant pas. Le matre ne s'embarrasse point de cette
transcription, telle que je veux la faire. Homme d'action, il a dj
rdig un code qui rsume,  son point de vue, toute la doctrine de
Trismgiste avec autant de nettet et de prcision que s'il l'et
commente et approfondie lui-mme toute sa vie. Il s'est assimil, comme
par un contact lectrique, toute l'intelligence, toute l'me du
philosophe. Il la possde, il en est matre; il s'en servira en homme
politique: il sera la traduction vivante et immdiate, au lieu de la
lettre tardive et morte que je mdite. Et avant que j'aie fait mon oeuvre,
il aura transmis la doctrine  son cole. Oui, peut-tre avant deux ans,
la parole trange et mystrieuse qui vient de s'lever dans ce dsert aura
jet ses racines parmi de nombreux adeptes; et nous verrons ce vaste monde
souterrain des socits secrtes, qui s'agite aujourd'hui dans les
tnbres, se runir sous une seule doctrine, recevoir une lgislation
nouvelle, et retrouver son action en s'initiant  la parole de vie. Nous
vous l'apportons, ce monument tant dsir, qui continue les prvisions de
_Spartacus_, qui sanctionne les vrits dj conquises par lui, et qui
agrandit son horizon de toute la puissance d'une foi inspire. Pendant que
Trismgiste parlait, et que j'coutais, avide et tremblant de perdre un
son de cette parole, qui me faisait l'effet d'une musique sacre,
_Spartacus_, matre de lui-mme dans son exaltation, l'oeil en feu, mais
la main ferme, et l'esprit plus ouvert encore que l'oreille, traait
rapidement sur ses tablettes des signes et des figures, comme si la
conception mtaphysique de cette doctrine se ft prsente  lui sous des
formes de gomtrie. Quand, le soir mme, il s'est report  ces notes
bizarres, qui ne m'offraient aucun sens, j'ai t surpris de le voir s'en
servir pour crire et mettre en ordre, avec une incroyable prcision, les
dductions de la logique potique du philosophe. Tout s'tait simplifi et
rsum, comme par magie, dans ce mystrieux alambic de l'intelligence
pratique de notre matre[24].

[Note 24: On sait que Weishaupt, minemment organisateur, se servait de
signes matriels pour rsumer son systme, et qu'il envoyait  ses
disciples loigns toute sa thorie reprsente par des cercles et des
lignes sur un petit carr de papier.]

Cependant il n'tait pas encore satisfait. L'inspiration semblait
abandonner Trismgiste. Ses yeux perdaient leur clat, son corps semblait
s'affaisser, et la Zingara nous faisait signe de ne pas l'interroger
davantage. Mais, ardent  la poursuite de la vrit, _Spartacus_ ne
l'coutait plus, et pressait le pote de questions imprieuses.

Tu m'as peint le royaume de Dieu sur la terre, lui disait-il en secouant
sa main refroidie; mais Jsus a dit: Mon royaume n'est pas _encore de ce
temps-ci;_ il y a dix-sept sicles que l'humanit attend en vain la
ralisation de ses promesses. Je ne me suis pas lev  la mme hauteur
que toi dans la contemplation de l'ternit. Le temps te prsente comme 
Dieu mme, le spectacle ou l'ide d'une activit permanente, dont toutes
les phases rpondent  toute heure  ton sentiment exalt. Quant  moi, je
vis plus prs de la terre; je compte les sicles et les annes. Je veux
lire dans ma propre vie. Dis-moi, prophte, ce que j'ai  faire dans cette
phase o tu me vois, ce que ta parole aura produit en moi, et ce qu'elle
produira par moi dans le sicle qui s'lve. Je ne veux pas y avoir pass
en vain.

--Que t'importe ce que j'en puis savoir? rpondit le pote; nul ne vit en
vain; rien n'est perdu. Aucun de nous n'est inutile. Laisse-moi dtourner
mes regards de ce dtail, qui attriste le coeur et rtrcit l'esprit. La
fatigue m'accable d'y avoir song un instant.

--Rvlateur, tu n'as pas le droit de cder  cet accablement, reprenait
_Spartacus_ avec nergie, en s'efforant de communiquer le feu de son
regard au regard vague et dj rveur du pote. Si tu dtournes la vue du
spectacle des misres humaines, tu n'es pas l'homme vritable, l'homme
complet dont un ancien a dit: _Homo sum et nihil humani a me alienum
puto_. Non, tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frre, si tu ne
t'intresses pas aux maux qu'ils souffrent  chaque heure de l'ternit,
et si tu n'en cherches pas le remde  la hte dans l'application de ton
idal.  malheureux artiste! qui ne sent pas une fivre dvorante le
consumer dans cette recherche terrible et dlicieuse!

--Que me demandes-tu donc? reprit le pote mu et presque irrit  son
tour. As-tu donc l'orgueil d'tre le seul ouvrier, et penses-tu que je
m'attribue l'honneur d'tre le seul inspirateur? Je ne suis point un devin;
je mprise les faux prophtes, je me suis assez longtemps dbattu contre
eux. Mes prdictions,  moi, sont des raisonnements; mes visions sont des
perceptions leves  leur plus haute puissance. Le pote est autre chose
que le sorcier. Il rve  coup sr, tandis que l'autre invente au hasard.
Je crois  ton action, parce que je sens le contact de ta puissance; je
crois  la sublimit de mes songes, parce que je me sens capable de les
produire, et que l'humanit est assez grande, assez gnreuse, pour
raliser au centuple et en masse ce qu'un de ses membres a pu concevoir
isol.

--Eh bien, reprit _Spartacus_, ce sont les destines de cette humanit que
je le demande au nom de l'humanit qui s'agite aussi dans mes entrailles,
et que je porte en moi avec plus d'anxit et peut-tre d'amour que
toi-mme. Un rve enchanteur te voile ses souffrances, et moi je les
touche en frmissant  chaque heure de ma vie. J'ai soif de les apaiser,
et, comme un mdecin au chevet d'un ami expirant, je la tuerais par
imprudence plutt que de la laisser mourir sans secours. Tu le vois, je
suis un homme dangereux, un monstre peut-tre, si tu ne fais de moi un
saint. Tremble pour l'agonisante, si tu ne mets le remde aux mains de
l'enthousiaste! L'humanit rve, chante et prie en toi. En moi elle
souffre, crie et se lamente. Tu m'as ouvert ton avenir, mais ton avenir
est loin, quoi que tu en dises, et il me faudra bien des sueurs pour
extraire quelques gouttes de ton dictame sur des blessures qui saignent.
Des gnrations languissent et passent sans lumire et sans action. Moi,
l'Humanit souffrante incarne; moi, le cri de dtresse et la volont du
salut, je veux savoir si mon action sera funeste ou bienfaisante. Tu n'as
pas tellement dtourn les yeux du mal que tu ne saches qu'il existe. O
faut-il courir d'abord? Que faut-il faire demain? Est-ce par la douceur,
est-ce par la violence qu'il faut combattre les ennemis du bien?
Rappelle-toi tes chers Taborites; ils voyaient une mer de sang et de
larmes  franchir avant d'entrer dans le paradis terrestre. Je ne te
prends pas pour un devin; mais je vois en toi une logique puissante, une
clart magnifique  travers tes symboles; si tu peux prdire  coup sr
l'avenir le plus loign, tu peux plus srement encore percer l'horizon
voil qui borne l'essor de ma vue.

Le pote paraissait en proie  une vive souffrance. La sueur coulait de
son front. Il regardait _Spartacus_ tour  tour avec effroi et avec
enthousiasme: une lutte terrible l'oppressait. Sa femme, pouvante,
l'entourait de ses bras, et adressait de muets reproches  notre matre
par des regards o se peignait cependant une crainte respectueuse. Jamais
je n'ai mieux senti la puissance de _Spartacus_ que dans cet instant o il
dominait de toute sa volont fanatique de droiture et de vrit les
tortures de ce prophte aux prises avec l'inspiration, la douleur de cette
femme suppliante, l'effroi de leurs enfants, et les reproches de son
propre coeur. J'tais tremblant moi-mme, je le trouvais cruel. Je
craignais de voir cette belle me du pote se briser dans un dernier
effort, et les larmes qui brillaient aux cils noirs de la Consuelo
tombaient amres et brlantes sur mon coeur. Tout  coup Trismgiste se
leva, et, repoussant  la fois _Spartacus_ et la Zingara, faisant signe
aux enfants de s'loigner, il nous parut comme transfigur. Son regard
semblait lire dans un livre invisible, vaste comme le monde, crit en
traits de lumire  la vote du ciel.

Il s'cria:

Ne suis-je pas _l'homme_?... Pourquoi ne dirais-je pas ce que la nature
humaine appelle et par consquent ralisera?... Oui, je suis _l'homme_:
donc je puis dire ce que veut _l'homme_, et ce qu'il causera. Celui qui
voit le nuage s'amonceler peut prdire la foudre et l'ouragan. Moi, je
sais ce que j'ai dans mon me et ce qui en sortira. Je suis _l'homme_, et
je suis en rapport avec _l'humanit_ de mon temps. J'ai vu l'Europe, et je
sais les orages qui grondent dans son sein... Amis, nos rves ne sont pas
des rves: j'en jure par la nature humaine! Ces rves ne sont des rves
que par rapport  la forme actuelle du monde. Mais qui a l'initiative, de
l'esprit ou de la matire? L'vangile dit: _l'Esprit souffle o il veut_.
L'Esprit soufflera, et changera la face du monde. Il est dit dans la
Gense que l'Esprit soufflait sur les eaux quand tout tait chaos et
tnbres. Or la cration est ternelle. Crons donc, c'est--dire
obissons au souffle de l'Esprit. Je vois les tnbres et le chaos!
pourquoi resterions-nous tnbres? _Veni, creator Spiritus!_

Il s'interrompit, et reprit ainsi:

Est-ce Louis XV qui peut lutter contre toi, _Spartacus_?... Frdric, le
disciple de Voltaire, n'est pas si puissant que son matre... Et si je
comparais Marie-Thrse  ma Consuelo... Mais quel blasphme!

Il s'interrompit encore:

Allons, Zdenko! toi, mon fils, toi le descendant des Podiebrad, et qui
portes le nom d'un esclave, prpare-toi  nous soutenir. Tu es l'homme
nouveau: quel parti prendras-tu? Seras-tu avec ton pre et ta mre, ou
avec les tyrans du monde? En toi est la force, gnration nouvelle:
confirmeras tu l'esclavage ou la libert? Fils de Consuelo, fils de la
Bohmienne, filleul de l'esclave, j'espre que tu seras avec la Bohmienne
et l'esclave. Sans cela, moi, n des rois, je te renie.

Il ajouta:

Celui qui oserait dire que l'essence divine, qui est beaut, bont,
puissance, ne se ralisera pas sur la terre, celui-l est Satan.

Il ajouta encore:

Celui qui oserait dire que l'essence humaine cre  l'image de Dieu,
comme dit la Bible, et qui est sensation, sentiment, connaissance, ne se
ralisera pas sur la terre, celui-l est Can.

Il resta quelque temps muet, et reprit ainsi:

Ta forte volont, _Spartacus_, a fait l'effet d'une conjuration... Que
ces rois sont faibles sur leur trne!... Ils se croient puissants, parce
que tout plie devant eux... Ils ne voient pas ce qui menace... Ah! vous
avez renvers les nobles et leurs hommes d'armes, les vques et leur
clerg; et vous vous croyez bien forts!... Mais ce que vous avez renvers
tait votre force; ce ne sont pas vos matresses, vos courtisans, ni vos
abbs, qui vous dfendront, pauvres monarques, vains fantmes... Cours en
France, _Spartacus_! la France bientt va dtruire... Elle a besoin de
toi... Cours, te dis-je, hte-toi, si tu veux prendre part  l'oeuvre...
C'est la France qui est la prdestine des nations. Joins-toi, mon fils,
aux ans de l'espce humaine... J'entends retentir sur la France cette
voix d'Isae: Lve-loi, sois illumine; car ta lumire est venue, et la
gloire de l'ternel est descendue sur toi, et les nations marcheront  ta
lumire. Les Taborites chantaient cela du Tabor: aujourd'hui le Tabor,
c'est la France!

Il se tut quelque temps. Sa physionomie avait pris l'expression du bonheur.

Je suis heureux, s'cria-t-il; gloire  Dieu!... Gloire  Dieu dans le
ciel, comme dit l'vangile, et paix sur la terre aux hommes de bonne
volont!... Ce sont les anges, qui chantent cela; je me sens comme les
anges, et je chanterais avec eux... Qu'est-il donc arriv?... Je suis
toujours au milieu de vous, mes amis, je suis toujours avec toi,  mon ve,
 ma Consuelo! voil mes enfants, les mes de mon me. Mais nous ne
sommes plus dans les monts de la Bohme, sur les dbris du chteau de mes
pres. Il me semble que je respire la lumire, et que je jouis de
l'ternit... Qui donc d'entre vous disait tout  l'heure: Oh! que la vie
est belle, que la nature est belle, que l'humanit est belle! Mais il
ajoutait: Les tyrans ont gt tout cela... Des tyrans! il n'y en a plus.
L'homme est gal  l'homme. La nature humaine est comprise, reconnue,
sanctifie. L'homme est libre, gal, et frre. Il n'y a plus d'autre
dfinition de l'homme. Plus de matres, plus d'esclaves... Entendez-vous
ce cri: _Vive la rpublique!_ Entendez-vous cette foule innombrable qui
proclame la _libert_, la _fraternit_, l'_galit_... Ah! c'tait la
formule qui, dans nos mystres, tait prononce  voix basse, et que les
adeptes des hauts grades se communiquaient seuls les uns aux autres. Il
n'y a donc plus lieu au secret. Les sacrements sont pour tout le monde.
La coupe  tout le monde! comme disaient nos pres les Hussites.

Mais tout  coup, hlas! il se prit  pleurer  chaudes larmes:

Je savais bien que la doctrine n'tait pas assez avance!... Pas assez
d'hommes la portaient dans leur coeur, ou la comprenaient dans leur
esprit!...

Quelle horreur! continua-t-il. La guerre partout! et quelle guerre!

Il pleura longtemps. Nous ne savions quelles visions se pressaient devant
ses yeux. Il nous sembla qu'il revoyait la guerre des Hussites. Toutes ses
facults paraissaient troubles; son me tait comme celle du Christ sur
le Calvaire.

Je souffrais beaucoup, en le voyant tant souffrir: _Spartacus_ tait ferme
comme un homme qui consulte les oracles.

Seigneur! Seigneur! s'cria le prophte aprs avoir longtemps pleur et
gmi, ayez piti de nous. Nous sommes dans votre main, faites de nous ce
que vous voudrez.

En prononant ces dernires paroles, Trismgiste tendit ses mains pour
chercher celles de sa femme et de son fils, comme s'il et t
instantanment priv de la vue. Les petites filles vinrent se presser tout
effrayes sur son coeur, et ils restrent tous enlacs dans le plus
profond silence. Les traits de la Zingara exprimaient la terreur, et le
jeune Zdenko interrogeait avec effroi les regards de sa mre. _Spartacus_
ne les voyait pas. La vision du pote se peignait-elle encore devant ses
yeux? Enfin, il se rapprocha du groupe, et la Zingara lui fit signe de ne
pas rveiller son mari. Il avait les yeux ouverts et fixes devant lui,
soit qu'il dormt  la manire des somnambules, soit qu'il vt s'effacer
lentement  l'horizon les rves qui l'avaient agit. Au bout d'un quart
d'heure, il respira fortement, ses yeux s'animrent, et il rapprocha de
son sein sa femme et son fils, qu'il y tint longtemps embrasss.

Puis il se leva, et fit signe qu'il dsirait se remettre en route.

Le soleil est bien chaud pour toi  cette heure, lui dit la Consuelo;
ne prfres-tu pas faire la sieste sous ces arbres?

--Ce soleil est bon, rpondit-il avec un sourire ingnu, et si tu ne le
crains pas plus que de coutume, il me fera grand bien.

Chacun reprit son fardeau, le pre le sac de voyage, le jeune homme les
instruments de musique, et la mre les mains de ses deux filles.

Vous m'avez fait souffrir, dit-elle  Spartacus; mais je sais qu'il faut
souffrir pour la vrit.

--Ne craignez-vous pas que cette crise n'ait des suites fcheuses? lui
demandai-je avec motion. Laissez-moi vous suivre encore, je puis vous
tre utile.

--Soyez bni de votre charit, reprit-elle, mais ne nous suivez pas. Je ne
crains rien pour _lui_, qu'un peu de mlancolie, durant quelques heures.
Mais il y avait dans ce lieu-ci un danger, un souvenir affreux, dont vous
l'avez prserv en l'occupant d'autres penses. Il avait voulu y venir, et,
grce  vous, il n'a pas mme reconnu l'endroit. Je vous bnis donc de
toutes faons, et vous souhaite l'occasion et les moyens de servir Dieu de
toute votre volont et de toute votre puissance.

Je retins les enfants pour les caresser et pour prolonger les instants qui
s'envolaient; mais leur mre me les reprit, et je me sentis comme
abandonn de tous, quand elle me dit adieu pour la dernire fois.

Trismgiste ne nous fit point d'adieux: il semblait qu'il nous et
oublis. Sa femme nous conjura de ne pas le distraire. Il descendit la
colline d'un pied ferme. Son visage tait calme, et il aidait, avec une
sorte de gaiet heureuse, sa fille ane  sauter les buissons et les
rochers.

Le beau Zdenko marchait derrire lui avec sa mre et sa plus jeune soeur.
Nous les suivmes longtemps des yeux sur le chemin _sabl d'or_, le chemin
_sans matre_ de la fort. Enfin, ils se perdirent derrire les sapins; et
au moment o elle allait disparatre la dernire, nous vmes la Zingara
enlever sa petite Wenceslawa et la placer sur son paule robuste. Puis
elle se hta de rejoindre sa chre caravane, alerte comme une vraie fille
de Bohme, potique comme la bonne desse de la pauvret...

       *       *       *       *       *

Et nous aussi, nous sommes en route, nous marchons! La vie est un voyage
qui a la vie pour but, et non la mort, comme on le dit dans un sens
matriel et grossier. Nous avons consol de notre mieux les habitants du
hameau, et nous avons laiss le vieux Zdenko attendant son _lendemain_:
nous avons rejoint nos frres  Pilsen, o je vous ai crit ce rcit, et
nous allons repartir pour d'autres recherches. Et vous aussi, ami!
tenez-vous prt au voyage sans repos,  l'action sans dfaillance: nous
allons au triomphe ou au martyre[25]!

[Note 25: Martinowicz,  qui cette lettre tait adresse, savant distingu
et illumin enthousiaste, eut la tte tranche  Buda en 1795, avec
plusieurs seigneurs hongrois, ses complices dans la conspiration.]




FIN DE LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.






End of Project Gutenberg's La comtesse de Rudolstadt, by George Sand

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To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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