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Sainte-Beuve + +Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON *** + + + + +Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France, +Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. + + + + + +ÉTUDE HISTORIQUE. + +MÉMOIRES + +DU DUC DE SAINT-SIMON + +Siècle de Louis XIV.--La Régence.--Louis XV. + +PAR H. TAINE. + +AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU +JOURNAL DE DANGEAU, + +ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL + +PAR + +M. SAINTE-BEUVE. + + +BRUXELLES + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE, RUE DES SABLES, 17. + +1856 + + + + +I + +L'ÉDITION. + + +L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires: _Nouvelle +édition_; c'est dire que les précédentes n'existent pas. En effet, +il le pense, non sans raisons. Il y a découvert beaucoup de bévues, +dont plusieurs fort amusantes. «Chamillart, disaient-elles, se fit +adorer de ses ennemis.» Le grand homme! Comment a-t-il pu faire? +Attendez un peu; le vrai texte change un mot: «commis,» au lieu +d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles que Chamillart quand +nous serons ministres; il nous suffira d'un sac d'écus.--D'autres +corrections nous humilient. Nous lisions avec étonnement cette phrase +étonnante: «Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le louât +extrêmement, mais sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas +un.» Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration +respectueuse. L'admiration était de trop; le galimatias appartenait +aux éditeurs; il y a un point après _extrêmement_: «mais sans +louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.» La phrase redevient +sensée et claire.--Les anciens éditeurs, trouvant des singularités +dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries. On est libéral +avec les riches: «La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait +apporté tout le gauche de sa province, et _entra_ dessus toute la +gloire de la toute-puissante faveur de madame de Maintenon.» Cette +métaphore inintelligible vous effarouche; ne vous effarouchez pas. +Saint-Simon a mis _enta_. S'il y a là une broussaille littéraire, +ce sont les éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté bien +d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques: des noms +estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy; le +comte de Toulouse et la duchesse de Berry mariés avant leur mariage; +et, ce qui est pis, des contre-sens de mÅ“urs. En voici un singulier: +«Le roi, tout _content_ qu'il était toujours, riait aussi.» +On s'étonnait de trouver Louis XIV bonhomme, guilleret et joyeux +compère, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte _contenu_ au +lieu de _content_.--Le pis, c'est que le Saint-Simon prétendu complet +ne l'était pas. Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois +les ministres; l'inadvertance littéraire lui avait nui comme la +pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus curieux, +manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages +du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être +conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom de +Villena, était la vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté, +la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, je dis celle de +l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques. +Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de +sentiment, sans gloire et sans arrogance, de la politesse, mais avec +beaucoup de dignité; et par mérite et sans usurpation, le dictateur +perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses +alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela, +beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement +dans l'esprit, sans opiniâtreté, mais avec fermeté; fort +désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque, et +commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché +aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en +un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été +compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois, et +qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de ses +malheurs militaires en Catalogne.» Ce portrait épanouit le cÅ“ur. +Nous nous étonnons et nous nous réjouissons qu'il y ait eu un +si honnête homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et +d'imbéciles, aux yeux d'un juge si pénétrant, si curieux, si +sévère. Nous louons l'édition, et nous remarquons, en relisant la +première page, que nous aurions pu sans examen la louer sur le titre: +c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est M. Sainte-Beuve qui a +fait l'introduction. + + + + +II + +LE SIÈCLE. + + +Il y a des grandeurs dans le XVIIe siècle: des établissements, des +victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un roi, +homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais +les grandeurs sont égalées par les misères. Ce sont les misères +que Saint-Simon révèle au public. + +Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, à distance, placés +comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant +du théâtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le chÅ“ur des grands +écrivains jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion +était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les +galeries de Versailles, près des ifs taillés, sous des charmilles +géométriques, nous regardions passer le roi, serein et régulier +comme le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout +était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la +vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du +devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature désespérée +subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi, +quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains +embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la +belle harmonie de cette douleur suprême; les yeux un peu rougis, +avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient, +pendant que les courtisans, «autour d'eux rangés,» imitaient par +leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand +on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'académie; si +l'on était grand homme, on appelait ses proches et on leur disait: + + Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, + Venez et recevez l'âme de Mithridate. + +Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec +indignation, et l'on s'écriait: + + Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté, + Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté. + +Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse! Il nous +semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs +cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres. +Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et pourtant graves, +également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs +en perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées, +aux robes traînantes, ces magistrats, ces prélats agrandis par les +magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des +plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme; et si parfois des +hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie, de la +littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la +condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions +honte de penser à eux; nous nous trouvions bourgeois, grossiers, +polissons, fils de M. Dimanche, de Jacques Bonhomme et de Voltaire; +nous nous sentions devant eux comme des écoliers pris en faute; +nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des +procureurs et des saute-ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au +bout de nos manches, avec inquiétude, craignant d'y voir des mains +sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans +les coulisses, nous montre les gens débarrassés du fard que les +peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur leurs joues. Eh! bon +Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque, +la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou +Paul, le même hier qu'aujourd'hui. + +Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de +vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord chez +M. le Prince, fils du grand Condé, en qui le grand Condé, comme dit +Bossuet, «avait mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur +de ménage: «Madame la Princesse était sa continuelle victime. +Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu +bossue, et avec cela un gousset fin qui la faisait suivre à la piste, +même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince +d'en être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. La piété, +l'attention infatigable de madame la Princesse, sa douceur, sa +soumission de novice ne purent la garantir ni des injures fréquentes, +ni des coups pied et de poing, qui n'étaient pas rares.» Il avait +couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était +chez le roi, faisait antichambre à la porte. Nous ne savions pas +qu'un prince eût l'âme et les mÅ“urs d'un laquais. + +Celui-là est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces +charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier +ce charretier en habit brodé.--«Monseigneur, en entrant chez lui, +trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui +fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps +de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur +gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait +trahies.» C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage?--Non +pas, c'était une habitude. Elles recommencèrent à plusieurs +reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs +reprises. Un jour, madame la princesse de Conti, à haute voix, devant +toute la cour, appela madame de Chartres «sac à vin.» Celle-ci, +faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par +«sac à guenilles.» Les effets se devinent: «madame la duchesse +de Bourgogne fit un souper à Saint-Cloud avec madame la duchesse de +Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle +bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que madame la duchesse de +Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne +surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on +en fut en peine, et ne la désenivra point, tellement qu'il fallut la +ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages +le virent, et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant la +régence. Les énormes soupers de Louis XIV et les indigestions de +Monseigneur «tout noyé dans l'apathie et dans la graisse,» en +donnaient un avant-goût. + +A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale en loup, il mange +en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries +d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d'un +régal d'étudiants. Attendez; voici un de ces soupers et un de +leurs personnages: «Madame Panache était une petite et fort vieille +créature avec des lippes et des yeux éraillés à faire mal à ceux +qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à +la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt +au souper du roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de madame la +Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère, et qui +chantait pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire, mais +quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient +et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui +lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce +découlait tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient une +pistole ou un écu, les autres des chiquenaudes et des croquignoles +dont elle entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins de chassie, +elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée, +et c'était le passe-temps de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui +s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat +de bas étage, et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la +princesse d'Harcourt. + +On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces mÅ“urs étaient +une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le cÅ“ur +n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante de madame de Maintenon, +était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses +quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles +de roi qu'elles étaient, et à qui les ministres qui travaillaient +chez madame de Maintenon faisaient la révérence bien bas.» +L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à +Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de madame Voysin, +depuis leur connaissance en Flandre.» On verra dans Saint-Simon +comment Louvois, pour se maintenir, brûla le Palatinat, comment +Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les +belles façons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et +les trahisons; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux +la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les +exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les +scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et +il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour +parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame de +Valentinois. Là -dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient +encore davantage. Les mÅ“urs nobles au XVIIe siècle, comme les +mÅ“urs chevaleresques au XIIe, ne furent guère qu'une parade. +Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le +chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler +le chevalier vrai sous le chevalier des poëmes. Il est curieux, quand +on a connu l'homme de cour par les écrivains et par les peintres, de +connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour. + +Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et bâiller +intérieurement, six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il +faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous êtes un +mécontent. Quand on demandera une grâce pour vous, il répondra: +«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois point.» Le premier +favori, l'homme habile, le grand courtisan est le duc de la +Rochefoucauld: suivez son exemple. «Le lever, le coucher; les +deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les +promenades du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait jamais; +quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et +sur pied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus +de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour +aller dîner hors de la cour et ne pas être de la promenade.» Vous +êtes une décoration, vous faites partie des appartements; vous êtes +compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures +que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos +broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque. +Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un +de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques +années d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'être en +représentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt +ses dentelles, on s'appuie contre une cheminée, on regarde par la +fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en +deux pour les révérences; on se montre et on regarde; on donne et +on reçoit force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six +cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l'on subit et +que l'on impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie, +imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles +pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte des +commérages. On s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style est +excellent, les ménagements infinis, les gestes parfaits, les habits +de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a +fait antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le Prince. «Il dormait +le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte, où je l'ai +maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vînt se +coucher.» Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux +le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin! les ducs sont +trop contents quand ils peuvent dîner avec lui. Le roi entre et +se déshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrière se +dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre +la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné +auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les +seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses +mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abîme +infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de +l'étiquette? Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon, tâchons +de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut +contre-peser le maréchal d'Uxelles qui tous les jours envoie des +têtes de lapins pour le chien de la maîtresse de Monseigneur.--Mais, +bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa maîtresse et le +chien de sa maîtresse, n'aurais-je point offensé madame de Maintenon +et «son mignon,» M. de Maine, le poltron qui va se confesser pour +ne point se battre en Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du +Maine.--J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards, +c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine, +saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, l'homme est +grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon étoile +fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la +table, ni trônant sur sa chaise percée.--O imprudent que je suis! +voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez +Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez +leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions +point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de +madame de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à madame la +duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les +rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M. +le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre +de M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au billard du roi, à +sa promenade, à sa chasse, à son assemblée, que je dois être ravi +en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le +cÅ“ur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme Lafeuillade +et d'Aubin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, crier +à Marly, comme l'abbé de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille +point!--Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et +des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide, +l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un homme d'affaires, +voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans. + +Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit passage +instructif: M. le duc d'Orléans ayant fait Law contrôleur général, +voulut consoler les gens de la cour: «Il donna 600,000 livres à la +Fare, capitaine de ses gardes; 100,000 livres à Castries, chevalier +d'honneur de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au vieux prince +de Courtenay, qui en avait grand besoin; 20,000 livres de pension au +prince de Talmont; 6,000 livres à la marquise de Bellefond, qui en +avait déjà une pareille, et, à force de cris de M. le prince de +Conti, une de 60,000 livres au comte de la Marche son fils, à peine +âgé de trois ans. Il en donna encore de petites à différentes +personnes.» La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main +par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000 +livres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés, +elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à +lui; il est père de son peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon +les gentilshommes[1]?--Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai +des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs +poursuites. J'ai «froqué un fils, une fille et fait prêtre malgré +lui un autre fils;» donnez une charge à mon aîné et consolez mon +cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans +vos carrosses; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge. +Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi +cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce +dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je vous révèle[2]. +Mes voitures me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant _une +affaire_. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné +à une amende de 12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres. +Donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il +vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres +sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres sur les carrosses +publics. La source est bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.--Et +comme le roi, en véritable père, entrait dans les affaires privées +de ses sujets, on ajoutait: Sire, ma femme me trompe, mettez-la au +couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, mettez-le +à la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me +faire réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez le médisant de +la cour.--Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de +lui-même, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes[3], aux +pères de «laver la tête à leurs fils.» Nous comprenons maintenant +l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les génuflexions des +courtisans auprès de leur maître. Ils saluaient le sac d'écus +qui allait remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser leurs +ennemis. + +[Note 1: «Toute la France en hommes remplissait la +grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France, c'est la cour.] + +[Note 2: Trait du président Harlay, I, 414.] + +[Note 3: Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.] + +Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brûlait leur cÅ“ur, +la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre +aiguillon du désir invincible qui les précipitait dans les extrêmes +terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la +vanité insatiable et l'acharnement du rang. Tout était matière à +distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle +immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu +foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue +suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de +commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière, +au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans +l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances, +le tremblement de cÅ“ur, la vénération, l'humilité profonde qui +saisissait un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec +laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge, +à l'adulation et jusqu'à l'infamie pour se guinder d'un degré +au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des +volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le +glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un +jeune duc qui sortait du collège. Madame de Guise était petite fille +de France: «M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme. +Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et quand elle +était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M. +de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce +couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait à +M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers qui +à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les +grandes entrées; éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et +embrasse les genoux du roi. Il n'y a point d'action qui ne fût un +moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma +femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi? +Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je +en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me +conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur suprême d'être admis aux +Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au +cardinal officiant que le prédicateur adressera la parole? Puis-je me +dispenser d'aller à l'adoration de la croix?--C'est peu d'obtenir des +distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les +princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur +mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa +prospérité, il faut en obtenir pour ses supplices: la famille +du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir +exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme. +C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des +distinctions de honte: les bâtards simples du roi ont la joie de +draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles +qui ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de tracasseries +poussées jusqu'aux coups de poings «et de griffes;» dans +quel abîme de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes +inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était +tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le +roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du +rang des bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on imagine: +«Il faut donner à M. le duc du Maine «le bonnet comme aux princes +du sang qui depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais lui faire +prêter le même serment des pairs, sans aucune différence de la +forme ni du cérémonial, pour en laisser une entière à l'avantage +des princes du sang qui n'en prêtent point; et pareillement le faire +entrer et sortir de séance tout comme les pairs, au lieu que les +princes du sang traversent le parquet; l'appeler par son nom comme +les autres pairs, en lui demandant son avis, mais avec le bonnet à la +main _un peu moins baissé_ que pour les princes du sang qui ne sont +que regardés sans être nommés; enfin le faire recevoir et conduire +en carrosse par un seul huissier à chaque fois qu'il viendra au +Parlement, à la différence des princes du sang qui le sont par deux, +et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier au carrosse que +le jour de sa réception, et qui, sortant de la séance deux à deux, +sont conduits par un huissier jusqu'à la sortie de la grande salle +seulement.» + +N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit 1789. + + + + +III + +L'HOMME. + + +Il y a deux parts en nous: l'une que nous recevons du monde, l'autre +que nous apportons au monde; l'une qui est acquise, l'autre qui est +innée; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient +de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui +est de le rendre historien. + +Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son +éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand +seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées +féodales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de +Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des +anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait +la liste des demandeurs de places avec liberté entière d'y choisir +ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui +semblait. Il était roi de sa famille comme de son gouvernement, et de +sa femme comme de ses domestiques. Un jour madame de Montespan envoie +à madame de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il ouvre la +lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas pris une femme pour la +cour, mais pour lui.--Ma mère y eut grand regret, mais il n'y parut +jamais.» Je le crois; on se taisait sous un pareil maître.--Il se +faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec +l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant vu une phrase injurieuse +dans les Mémoires de la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume, et +mit à la marge: _L'auteur en a menti_.» Il alla chez le libraire, +et fit de même aux autres exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld +crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront.--Aussi +roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par +orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que le danger passé +on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de +les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe +contre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, «le +roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait le roi son maître. +Saint-Simon fut élevé dans ces enseignements; ses premières +opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le +mécontentement était un de ses héritages; il sortit frondeur de +chez lui. + +A la cour il l'est encore: il aime le temps passé qui paraît +gothique; il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mérite que +d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs il est +déplacé; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants. +Madame de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait pas supporter une +injustice, et donne sa démission faute d'avancement. Il a le +parler haut et libre; «il lui échappe d'abondance de cÅ“ur des +raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux et récalcitrant, +«c'est chose étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe +qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde.» +Il a pris de son père la vénération de son titre, la foi parfaite +au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et +le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous +le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre +le prince et la nation, et par-dessus tout l'âpre volonté de +se maintenir debout et entier dans «ce long règne de vile +bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites gens que le roi +préfère, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes +ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il médite des +projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à +l'insu du maître; il veut «mettre la noblesse dans le ministère aux +dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette +roture perde les administrations et pour soumettre tout à la +noblesse.»--Après avoir blessé le roi dans son autorité, il le +blesse dans ses affections. Quand il s'agit «d'espèces,» comme +les favoris et les bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les +nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en héros, il +chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions +douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est «la +plus grande plaie que la patrie pût recevoir, et qui en devint la +lèpre et le chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut être pair, +«à cette prostitution de la dignité,» les bras lui tombent; il +s'écrie amèrement: «Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes +comme nous.» Quand il va faire visite chez le duc du Maine, bâtard +parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque, +ployé par l'exemple «des hommages arrachés à une cour esclave,» +le cÅ“ur brisé, à peine dompté et traîné par toute la volonté du +roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard est dégradé +est une «résurrection.» «Je me mourais de joie, j'en étais à +craindre la défaillance. Mon cÅ“ur, dilaté à l'excès, n'avait plus +d'espace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais +dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.» +Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait être employé. +C'était un seigneur d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard, +sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il +écrivit; au lieu de combattre ouvertement de la main, il combattit +secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue; +il fut mécontent et médisant. + +Il choquait par ses mÅ“urs comme par ses prétentions; il y avait en +lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales; s'il était +pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, comme Fénelon, +contre la tyrannie. Le grand seigneur ne murmurait-pas plus que +l'honnête homme; avec la révolte du rang, on sentait en lui +la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la régence, sous +l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux, +même dévot, et passa pour tel: c'était encore un legs de famille. +«Madame sa mère, dit _le Mercure_, l'a fait particulièrement +instruire des devoirs d'un bon chrétien.» Son père, pendant +plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. «Il m'y avait +mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eût +pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu +m'enchanta.» Chaque année il y fit une retraite, parfois de +plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les +chrétiens sévères, pour les jansénistes, pour le duc de +Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui +si prompt a juger, si violent, si libre quand il faut railler «un +cuistre violet,» transpercer les jésuites ou démasquer la cour de +Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer, +craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie +d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés dans une bouteille,» +s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu +près comme Pascal qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu. +Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme, +et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se +respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se défend de la +séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon +est un noble cÅ“ur, sincère, sans restrictions ni ménagements, +implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis, +désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque +dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien +public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement +épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses +contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec +le défenseur de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice +foulée, et, sous les ressentiments du passé, les menaces de +l'avenir. + +Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour? Vingt fois pendant +ces détails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la +route de Blaye, avec un ordre du roi qui le renvoie dans ses terres. +Il est resté pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse +de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; le roi l'a grondé +parfois, majestueusement, «d'un vrai ton de père,» mais ne +l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son beau titre; ses grandes +amitiés, ses alliances, M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc +d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son +ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et il +savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le +roi demi-dieu. C'était au siége de Namur, en 1692: quarante ans de +gloire, point de revers encore; les plus grands réduits, les trois +Ordres empressés sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions +de respect et d'obéissance, et pour faire sa cour accepta et tenta +tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et +subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions, +refusaient de prendre des sacs de grains en croupe. «J'acceptai ces +sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le +bruit qui s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en soldat; +courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style: +«Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa +disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y +étais tombé...; qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages +de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été +très-sensible, et par la disgrâce et par la privation de ces temps +longs de l'honneur de lui faire ma cour...; que j'avais grand soin de +ne parler mal de personne; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être +mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi +de la longue absence que j'avais faite, de douleur de me trouver mal +avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respects +qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et +mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de +familiarité et d'épanchement... Je le suppliai même de daigner +me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui +déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner +à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais +pas en faute.» On parlait au roi comme à un Dieu, comme à un père, +comme à une maîtresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style, +il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua, +parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au +bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire, +un peu disgracié, point trop disgracié, juste assez pour être +historien. + +Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme +sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être +homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des +élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art +en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour +arracher les hommes à leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs +et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le +papier est muet sous l'effort d'une passion vulgaire; pour qu'il +parle, il faut que l'artiste ait crié. Dès sa première action +Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc +de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en +mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Le duc n'ose +contraindre sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune homme +pousse en avant avec la verve d'un poëte qui conçoit un roman et +sur-le-champ passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc d'un air +allumé de crainte et d'espérance.» Son désir l'enflamme; en +véritable artiste, il s'échauffe à l'Å“uvre. «Je ne pus me +contenir de lui dire à l'oreille que je ne serais point heureux avec +une autre qu'avec sa fille.» On lui oppose de nouvelles difficultés; +à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients, +pousse et végète dans sa tête; il étourdit le duc «de la force +de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;» c'est à peine +si enfin, vaincu par l'impossible, il se déprend de son idée fixe. +Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques. +Cette invention violente et cet acharnement de désir sont la grande +marque littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de +jeunesse; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec +une prestesse de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait pas donner +des lettres d'État, essentielles pour l'affaire. «Je l'interrompis +et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise, +attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du +cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore.» Cependant le duc +de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé, +comme on peut croire, «exorcisant» madame de Saint-Simon entre deux +opérations et du plus vite qu'il put: voilà Molière et le +malade imaginaire.--Ces gaietés ne sont point le ton habituel; la +sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne +vite au tragique: elle est naturellement effrénée et terrible. +Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance; des +transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur, +des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a +surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant, +lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit +l'impôt du dixième: «La capitation doublée et triplée à la +volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises, et +les denrées de toute-espèce imposées en droit au quadruple de leur +valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes +de choses: tout cela écrasait, nobles et roturiers, seigneurs et +gens d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi pût suffire, +qui tirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait +jusqu'au pus. On compte pour rien la désolation de l'impôt même +dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse, la +combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette +lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois +suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de +rendre leur compte de ce doux projet au Cyclope qui les en avait +chargés. Il revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, tout +hérissé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée +cette sanglante affaire, et immédiatement après signée, scellée, +enregistrée parmi les sanglots suffoqués.» L'homme qui écrit +ainsi palpite et frémit tout entier comme un prisonnier devant des +cannibales; le mot y est: «Bureau d'anthropophages.» Mais l'effet +est plus sublime encore, quand le cri de la justice violentée +est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle. +L'impression que laisse sa vengeance contre Noailles est accablante; +il semble que lié et fixe, on sente crouler sur soi l'horrible poids +d'une statue d'airain. Trahi, presque perdu par un mensonge, décrié +auprès de toute la noblesse, il fit ferme, démentit l'homme +publiquement «de la manière la plus diffamatoire et la plus +démesurée,» sans relâche, en toute circonstance, pendant douze +ans. «Noailles souffrit tout en coupable écrasé sous le poids de +son crime. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sans nombre ne +le rebutèrent pas. Il ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi +chez le régent, en entrant et sortant du conseil de régence, avec +une révérence extrêmement marquée, ni moi de passer droit sans le +saluer jamais, et quelquefois détourner la tête avec insulte. Et il +est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sorties chez M. le +duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le +moindre jour, dont le ton, les termes et les manières effrayaient +l'assistance, sans qu'il répondît jamais un seul mot; mais il +rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle +reprise. Cela en vint au point qu'un jour, au sortir d'un conseil où, +après l'avoir forcé de rapporter une affaire que je savais qu'il +affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis +tondre, je lui dictais l'arrêt tout de suite, et le lisais après +qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma +défiance et à tout le conseil; il se leva, jeta son tabouret à dix +pas, et lui qui en place n'avait osé répondre un seul mot que de +l'affaire même avec l'air le plus embarrassé et le plus respectueux: +Mort... dit-il, «il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla chez +lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit.» La +douzième année, après un an de supplications, Saint-Simon forcé +par ses amis, plia, mais «comme, un homme qui va au supplice,» +et consentit par grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette +franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort. +Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégradation des +bâtards, là où l'homme d'action se contient, l'artiste s'abandonne; +on voit ici l'impudeur de la passion épanchée hors de toute digue, +si débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent +l'infini comme dans une mer. «Je l'accablai à cent reprises dans la +séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. +L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de +mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il +attrapait mes regards; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi, et +je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs qui +achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me +délectais à le lui faire sentir.» Un pareil homme ne devait pas +faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous Louis +XIV? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres, +le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour +ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il +s'échappait; au fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait; +on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempête. +Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous +tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par +le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations. + +Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop. +Leur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique +et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le +politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste, +plutôt que l'imagination abondante; d'instinct, il devine la bonne +route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un poëte +épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable +entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a +tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du +labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit +sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa vision. Ne vous +souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques, +une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une +explication de l'autre monde, trois cents manières de faire fortune, +les ananas à quinze sous pièce, et la manière de gouverner l'État? +Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite, aisément et sans +cesse, non ce qui est applicable, mais ce qui est vraisemblable. +Ainsi fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve le moyen de sauver +l'État. Ses amis, Fénelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les +domestiques dehors, refaisaient comme lui le royaume. Ils fabriquaient +des Salente et autres bonnes petites monarchies bien absolues, ayant +pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer au bout. C'était une +école de «chimériques.» Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa +république; il limitait la monarchie en déclarant les engagements +du roi viagers, sans force pour lier le successeur. A son avis cette +déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages de conséquences +étalent à flots pressés le magnifique torrent de bénédictions +et de félicités qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin +délivrait le peuple et relevait la monarchie; rien n'était oublié, +sinon cet autre bout de parchemin inévitable, publié par tout roi, +huit jours après le premier, annulant le premier comme attentatoire +aux droits de la couronne. C'est que nulle force ne se limite +d'elle-même: son invincible effort est de s'accroître, non de se +restreindre; limitons-la, mais par une force différente; ce qui +pouvait réprimer la royauté, ce n'était pas la royauté, mais +la nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme «plein de vues,» +c'est-à -dire romanesque comme Fénelon, quoique préservé des +pastorales. Mais cette richesse d'invention systématique, dangereuse +en politique, est utile en littérature; Saint-Simon entraîne, quoi +qu'on en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je ne connais rien +de plus éloquent que les trois entretiens qu'il eut avec le duc +d'Orléans pour lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on n'a +vu une telle force, une telle abondance de raisons si hardies, si +frappantes, si bien accompagnées de détails précis et de preuves; +tous les intérêts, toutes les passions appelées au secours, +l'ambition, l'honneur, le respect de l'opinion publique, le soin de +ses amis, l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections +renversées, tous les expédients trouvés, appliqués, ajustés; une +inondation d'évidence et d'éloquence qui terrasse la résistance, +qui noie les doutes, qui verse à flots dans le cÅ“ur la lumière +et la croyance; par-dessus tout une impétuosité généreuse, un +emportement d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous le faix de +la véhémence;» une licence d'expressions qui, en face d'un prince +du sang, se déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne pouvant plus +souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le +magistrat et la police eussent châtié il y a longtemps dans tout +autre;» étant certain «que le dénûment et la saleté de sa vie le +feraient tomber plus bas que ces seigneurs péris sous les ruines de +leur obscurité débordée; que c'était à lui, dont les deux mains +touchaient à ces deux si différents états, d'en choisir un +pour toute sa vie, puisque après avoir perdu tant d'années et +nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait +nouvellement suraccablé, un dernier affaissement aurait scellé la +pierre du sépulcre où il se serait enfermé tout vivant, duquel +après nul secours humain, ni sien ni de personne, ne le pourrait +tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous +plions comme lui; nous comprenons qu'une pareille âme avait besoin +de s'épancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans +les lettres. Comme un lustre flamboyant, chargé et encombré de +lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en +secret dans sa chambre, et après cent cinquante ans, il éblouit +encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui +regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné +pour l'histoire, affamé d'observations, «perçant de ses regards +clandestins chaque physionomie,» psychologue d'instinct, «ayant si +fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions, +leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la +connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers +intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas +développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le +premier aspect de tous les visages.» «Cette promptitude des yeux à +voler partout en sondant les âmes» prouve qu'il aima l'histoire pour +l'histoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel, +ses qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi naissent les +grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves, +quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un lit tous ses +ruisseaux. + + + + +IV + +L'ÉCRIVAIN. + + +Au XVIIe siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde; +Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait. +Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens. + +Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets +absents. Les poëtes du temps les voyaient par une notion vague et les +disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail +précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note +avec une netteté de peintre ou de géomètre; je cite tout de suite, +pour être précis et l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou, +qui un jour accula madame Pelot contre la cheminée, lui mit la tête +en ses deux poings, et voulut la mettre en compote. «Voilà une +femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des +révérences _perpendiculaires_ et des compliments tant qu'elle +pouvait, et lui toujours en furie et en menace.» Legendre n'eût +pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, il imagine le physique, +comme Victor Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des portraits: +«Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage +en _losange_, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, +perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés +sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en +terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des +manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée +de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il +se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que +modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place +avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences +respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche à +Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui +Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott, +Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers +antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son +talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit +nous ont portés jusqu'à lui.--Il voit aussi distinctement le moral +que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le +monde sait que le défaut de nos poëtes classiques est de mettre en +scène non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages +sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez +des vices et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote, habillés +d'une robe grecque ou romaine, et occupés à s'analyser et à se +réfuter. Saint-Simon connaît l'_individu_; il le marque par ses +traits spéciaux, par ses particularités, par ses différences; son +personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux +ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui +dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n'imaginons les objets que +par ces précisions et ces contrastes; il faut marquer les qualités +distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une +toile unie où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme +arrêtée et un contour personnel. Voilà pourquoi ce portrait de +l'abbé Dubois est un chef-d'Å“uvre. «C'était un petit homme +maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à +physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français +appelle un _sacre_, mais qui ne se peut guère exprimer autrement. +Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. +Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice, +la débauche, l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la +flatterie, les servages, les moyens; l'impiété parfaite, son repos. +Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en +passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches +tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou +la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que +cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît +jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait sa vie dans +les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête souterraine, furet furieux, +échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des +terriers qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire quelquefois le +tour entier et redoublé d'une chambre courant sur les tables et les +chaises sans toucher du pied la terre.» Il vécut et mourut dans les +rages et les blasphèmes, «grinçant des dents,» écumant, «les +yeux hors de la tête,» avec une telle tempête et si continue +d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs +d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de +proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements +exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation +pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du +monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier +venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de +l'artiste est si complète que son Å“uvre offre des matériaux aux +gens de tout métier, de toute vie et de toute science. Ame et esprit +et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé +et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant +toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois +ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que +celle-là . + +Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve; il ne dit +rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire +que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de +bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter +des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes. +Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent +de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à +la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par +l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un +mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des +artistes; du premier coup, ils ébranlent; le cÅ“ur conquis, la raison +et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous donne des +sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu +au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion +de sa verve; par la chaleur notre esprit arrive à la lumière; +l'émotion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute +histoire paraît décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire +qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de +personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser. + +Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût +littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il +note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles +sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent +les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours +régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la +ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout. +Il est crû, trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en +restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout; que +les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à +l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise +son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il +dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.» Quand la Choin +entra en faveur, «M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,» +et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur de le ramasser.» +Ailleurs, il «s'espace» sur Dangeau, «singe du roi, chamarré +de ridicules, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du +courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche.» Un +peu plus haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une roche, +de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites +limites.» Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout +quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son +talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend. +Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son +fumier, il fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier +l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre +aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de +chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit +un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées +jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée, +précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. «Madame +de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, +extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un +médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton; fort laide, l'air +toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait +d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il les palpe, il les +retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et +rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la +condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Charost +sur Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon héros n'est pas +un repris de justice.» M. de Charost suffoquait. On lui versa des +carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient +Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et +totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la +mesure, la décence et le respect. + +Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de +sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de +son cÅ“ur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture +de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique, +sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en +face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles +s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot on y aperçoit tout +l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu +perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux +tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui +criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui +avaient tout perdu et qui mouraient de faim.» Doré seul rendrait +cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés +avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles +trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire, +qui questionnent d'un Å“il étincelant et hument dans l'air la bonne +nouvelle. «Plus avant commençait la foule des courtisans de toute +espèce. Le plus grand nombre, c'est-à -dire les sots, tiraient des +soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient +Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à -dire de +bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les +plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins, +méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu +attendu, et bien davantage sur eux-mêmes.» Le duc de Berry, +qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère, +s'abandonnait. «Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes, +tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots, +mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois; mais de +suffocations, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si +fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient +aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon +d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance.» Un peu plus loin, +la duchesse de Bourgogne profitait «de quelques larmes amenées du +spectacle, entretenues avec soin,» pour rougir et barbouiller ses +yeux d'héritière. Survint l'Allemande, cérémonieuse et violente, +Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances, +«rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement +pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en +les embrassant.» Dans les coins du tableau, on voit les dames en +déshabillé de nuit, par terre, autour du canapé des princes, les +unes en «tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu +d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son cÅ“ur et se renfonce sous +les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement bercé +par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort +telle qu'elle est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge, +raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de +rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques +douleurs débordées, accusant l'homme ou de faiblesse ou de feinte, +ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent +se cacher, ou des «mugissements» qui ne savent se contenir. + +Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les +effets de la passion; voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus +mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question +de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse +d'Escarbagnas: elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend +tout le cÅ“ur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une +vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au +fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les +plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands; on pense +assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement +d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification +infligée à un Parlement et à un président. «Le scélérat +tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la +contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute +sa personne démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la +libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai, +avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de +ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à +genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous +étant assis et couverts, sur les hauts siéges, aux côtés du +même trône, ces situations et ces postures, si grandement +disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de +l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont +_laterales regis_ contre ce _vas electum_ du tiers état. Mes yeux +fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce +grand banc à genoux, ou debout, et les amples replis de ces fourrures +ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne +finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des +sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, +et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.» +Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de +costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres, +qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le +pétillement de ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur +de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire; +sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La +misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la +critique, pour définir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et +des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il +souffre; pour toute échelle, j'ai des exemples et j'en use. Lisez +encore celui-ci; je ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du +duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre +habitude du style y sent non-seulement un cÅ“ur brisé, une âme +suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le +roidissement des muscles crispés et l'agonie de la machine physique +qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur de sa perte +pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea +par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut +sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, +rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une +surface unie, et qui y succombait.» + +Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein; +de là son style, «emporté par la matière, peu attentif à la +manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer.» Il n'était +point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de +docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la +ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant +guidé ni par le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire +viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels +dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et +intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire +plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. Il violenta le +français à faire frémir ses contemporains, s'ils l'eussent lu; +et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces +étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires; +seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a que +des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension +nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer +les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons +de Fénelon et de madame Guyon, en disant que «leur sublime +s'amalgama,» cette courte image, empruntée à la singularité et à +la violence des affinités chimiques est un éclair; quand il montre +les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, «un je ne sais quoi +de plus libre en toute la personne, à travers le soin de se tenir et +de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les +distinguait malgré qu'ils en eussent,» cette expression folle est +le cri d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des regards +étincelants,» il eût effacé toute la vérité de son image; dans +sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la +joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets +à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés, +des métaphores à l'instant traversées par d'autres, des idées +explicatives attachées en appendice à la phrase principale, +étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme +par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la +volée, chacun par un trait unique. «L'après-dînée nous nous +assemblâmes; M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire, +M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait fort étonné; M. de +Chaulnes raisonnait en ambassadeur avec le froid et l'accablement d'un +courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put +jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc +d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien.» +Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imitative impriment dans le +lecteur la sensation du personnage. + +«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et +respirait jusqu'au suivant.» La phrase file comme un homme qui glisse +et vole effaré sur la pointe du pied.--Plus loin le style +lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force +des impressions. «La mesure et toute espèce de décence et de +bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise +superbe sur son trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à demi, +montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de +ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se +croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même +canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées +fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout +hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les +sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes +s'entrecroisent, s'entassent, s'étouffent, et étouffent le lecteur. +Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de +mode; le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout, +pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et par-dessus +tout une opulence d'images passionnées digne d'un poëte. Ce style +bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature +elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme; il est la +notation littéraire et spontanée des sensations. + +Un historien secret, un géomètre malade, un bonhomme rêveur, +traité comme tel, voilà les trois artistes du XVIIe siècle. Ils +faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux, +fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus +élevé; Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et +le plus vrai. + + + + +ANNOTATIONS INÉDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU. + + +Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le président +de Bauquemare et son frère, gouverneur de Bergues[1]: + +[Note 1: Ces extraits ont déjà été publiés par l'_AthenÅ“um +français_, aux mois de mai et de juillet de cette année. Le beau +travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser à reproduire a été +inséré au mois d'août 1836, dans le _Journal des Débats_.] + +«Ces deux frères jumeaux, et semblables en tout à s'y méprendre, +avoient une telle sympathie, que le président étant un matin à +l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse; on +sut après qu'au même instant son frère qui étoit à l'armée avoit +reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où +son frère avoit senti cette douleur[1]. Le président avoit une femme +extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit +très-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui +n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la présidente +d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne +compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à +quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une santé et une +gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse, +perçant (_sic_) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la +fin.» + +[Note 1: Le _Mercure_ de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.] + +--«Le baron de Breteuil étoit frère de Breteuil, conseiller +d'État, intendant des finances, père de celui qui a été +secrétaire d'État de la guerre pendant la disgrâce de M. le Blanc. +Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y +était intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent ont +le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à +Mantoue. C'étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs +et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde +par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il +se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha +comme il put à quelques gens considérables; le roi le traitoit assez +bien, et il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en vouloit +point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea +sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées, contre celle +d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit +fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de +M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de +lui toute la journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui ne +lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoit sans pourtant se +déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni +paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à un homme de la maison +du Châtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour à table chez +M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son +ignorance, la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le +_Pater_; le voilà à se scandaliser et à demander pour qui on le +prenoit, et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il +sortit de table, et en rentrant dans la pièce où l'on se tenoit, son +ami, M. de Caumartin, se mit à marcher derrière lui, et, comme pour +le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: «Moïse.» Voilà le +baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la +question sur le tapis, et après plusieurs gentillesses d'un homme +sûr de son fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la +fin, puisqu'on le poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer qu'il +n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Moïse étoit l'auteur +du _Pater_. La risée universelle le mit bien en un autre état, +mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa +cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.» + +--«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poëte +en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la +liberté, aimant le vin et la bonne chère, mais très-sage sur les +femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus +singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les +belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à +faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne, +et parmi tout cela un fond de religion; désiré dans toutes les +meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des +autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le prince, qui +avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc +aimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les +états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin, +Santeuil en prit un grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant +de verser dedans sa tabatière de tabac d'Espagne; le malheureux +l'avala, et en creva fort tôt après.» + +--«Le couvent de Moret est une énigme qui n'est pas encore mise au +net. C'est un petit couvent borgne où étoit professe une Moresse +inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, premier valet de chambre +du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret +domestique passoient de tout temps. Il avoit payé une dot qui ne se +disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus +que rien de nécessaire ne manquât à cette Moresse, ni rien même de +ce que l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame de Maintenon +y alloit très-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-être +du couvent, où la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit +beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon après elle, ne montroient +pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement +toutes les fois qu'ils alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient +souvent, avoient une attention fort grande à sa conduite et à celle +que les supérieures avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec +plus de considération et de soins que la personne la plus connue et +la plus distinguée. Monseigneur y a été une fois ou deux, et les +princes ses enfants, et l'ont demandée, et elle-même se prévaloit +fort du mystère de ce qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit +d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit fille du roi et de la +reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour +une fausse couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, on +s'apercevoit bien en elle d'une vocation aidée.» + +--«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry, +et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon élevoit; son +frère lui pesoit étrangement par les extravagances de sa conduite +avec des filles et compagnie à l'avenant, à son âge, et par +celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passés, disoit +volontiers _le beau-frère_, parlant du roi devant tout le monde, et +surtout faisoit à madame de Maintenon des sorties épouvantables sur +ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et au moins maréchal de France, +bien qu'il n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. Sa femme, +fille d'un médecin, piètre en son nom et fort sotte aussi en son +maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec lui, +et madame de Maintenon étoit toujours embarrassée de n'avoir +jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-sÅ“ur qui n'étoit +d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, à qui M. +l'évêque de Chartres l'avoit livrée, que M. d'Aubigné fut conduit +dans cette retraite, disant à tout le monde que sa sÅ“ur lui faisoit +accroire malgré lui qu'il étoit dévot, et l'assiégeoit de prêtres +qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le +rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé +de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et +d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, propre à rien, trop bon +encore pour cet emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; mais +ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir longtemps gardé de feu et +d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit +aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la +chose plus doucement.» + +--«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte de Lyon, bon homme qui ne +manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire, +et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort, sans +excès pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par choix, +et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris, +pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et +étoit grand et gros. Tout l'été il alloit sans culotte avec sa +soutane. Un enfant de chÅ“ur qui le découvrit dans un église où +il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant à la +sacristie, de lui attacher avec une épingle le bas de son aube avec +sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever +bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il présenta son +derrière en plein tout nu à la compagnie. Le lieu de le faire et le +temps encore plus fut étrange, et l'éclat de rire aussi universel +que la surprise.» + +--«Le roi, dit Dangeau, à la date du 6 septembre 1698, a ordonné à +Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet quand il +le salue à la tête des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le +roi.» Saint-Simon a mis à ce passage la note suivante: «Ce bonnet +de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui +fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons +qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit +saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des +demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il étoit de sa charge +de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie +à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important, d'une chose +qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris +fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du +roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire, +dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte, +le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se +pavanoit, et qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette +couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit +l'usage, il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau +chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit entre ses dents, +et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin, +poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un +ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut +bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris +cela, et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et +le roi lui répondit que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui +conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des +Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne +fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des +courtisans.» + +--«Le camp de Compiègne, qui pour des marionnettes que le roi voulut +se donner, et plus encore à madame de Maintenon sous le nom de M. le +duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant +de magnificence et de luxe qui étonna l'Europe après une si longue +guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps, +d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compiègne donna +aux étrangers accourus sans nombre, et même aux François, une sorte +de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui +le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier, +c'est-à -dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de +Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement; +qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est +entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et femmes, étoit +en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et +toute l'armée en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à +découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout, +un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée dans +laquelle étoit madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, et lui +parloit à tout moment; à chaque fois il se découvroit, se baissoit +à la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit +quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit, et +le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse +de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant, +des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les dames, +debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux +bonnes heures. Pendant ce temps-là , Canillac, colonel du régiment +d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque +ordre au roi, entra par une petite porte faite exprès au bas du +cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva +vis-à -vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de +la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. Il +l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'Å“il en le montant, +et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant +l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles; +il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il +entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit +de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur +chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.» + + * * * * * + +EXTRAIT DU TOME VII. + +«M. de Noyon[1] fourniroit un livre par ses faits et ses dits. +Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure +qu'ils viendront à l'esprit. + +[Note 1: F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.] + +C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé +et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable, +résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort +au demeurant de vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant +point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque comme un coquin, à +force de prêcher, et appeloit beaucoup d'évêques, évêques +du second[1] ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur quand ils +l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient +Monsieur. Il appeloit souvent le pape «Monsieur de Rome,» et +assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant à Noyon, y vouloit +faire des fonctions sans sa permission, il l'en empêcheroit +très-bien. + +[Note 1: Il y a dans le manuscrit une abréviation qui peut +signifier second ou dernier.] + +M. de Noyon avoit boisé tout son appartement de Noyon peint en brun, +et dans tous les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans un +manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'évêque; et +cela répété partout; aux deux côtés de sa galerie il avoit mis +une grande carte généalogique avec cette inscription: Descente +des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la +très-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand +tableau qu'on eût pris pour un concile sans deux religieuses qui le +fermoient; et il disoit que c'étoient les saints et les saintes de sa +maison. Dans sa chambre à coucher il avoit sur sa cheminée ses armes +avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques qui se peuvent +rassembler, et se délassoit devant son feu à contempler ce trophée, +et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de +Laon n'étoit que ses armes en buis avec ses honneurs autour. + +Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors archevêque de Paris +et point encore duc. Il entroit dans la cour de Saint-Germain dans un +carrosse et passa auprès de M. de Paris, qui y entroit aussi à pied. +Le voilà à crier à son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne +doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre pied à terre. Point du +tout. Il s'élance, saisit la main de M. de Paris, fait avancer au pas +et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier. M. de Paris pensa +mourir de rage, et toujours M. de Noyon à le complimenter et le tint +toujours de la sorte. Jamais M. de Paris ne le lui a bien pardonné. +Longtemps après M. de Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui +l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris ne lui rendît point de +visites, qui s'étoit mis sur le pied de n'aller guère chez personne, +et lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi s'en vengea-t-il +cruellement en apprenant à M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point +aperçu, et que personne n'avoit voulu lui dire de la dérision +de l'abbé de Caumartin dans sa harangue lorsqu'il le reçut à +l'Académie, dont on a vu l'histoire en son lieu[1]. + +[Note 1: Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article de M. +Sainte-Beuve, dans l'_AthenÅ“um_ du 18 août 1855.] + +«Au repas que le cardinal d'Estrées donna à la réception au +parlement de M. de Laon, son neveu, on avoit mis deux cadenas pour +M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier M. le prince; on +s'attendoit qu'ils les ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu s'y +devoir fier, en prit le soin, et regardant ces princes en les ôtant: +«Messieurs, dit-il, il est plus aisé d'en ôter deux que d'en faire +venir quinze ou seize pour ce que nous sommes ici de pairs. + +M. le prince le héros étoit trop goutteux pour conduire, et en +faisoit le compliment, duquel M. son fils prit peu à peu la coutume. +Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui disant: «Vous ne voulez +pas qu'on vous conduise?» «Moi, répondit vivement le Noyon, point +du tout; c'est vous apparemment, monsieur, qui me le voulez faire +accroire.» Sur cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire, +et l'autre se laissa conduire jusqu'au bout, et s'est toujours laissé +conduire depuis, sans que les princes du sang lui aient plus hasardé +ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous reconduise.» Sortant longtemps +après de chez ce même M. le duc, devenu alors M. le prince, qui le +conduisoit, M. de la Suse, archevêque d'Auch, qui sortoit en même +temps, fit des compliments à M. le prince; M. de Noyon se tournant +à M. d'Auch et le prenant par le bras: «Ce n'est pas vous, monsieur, +lui dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je vous en avertis;» +puis acheva de le laisser conduire. + +Il en fit un autre, à propos de conduite, qui fut étrange. Il était +à Versailles chez la chancelière de Pontchartrain avec bien du +monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière et sa belle-fille, +sÅ“ur du comte de Roucy, se mirent à le conduire; vers le milieu de +la chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant prend madame +de Pontchartrain par la main et la prie de n'aller pas plus loin, et +laisse faire madame la chancelière. Ces dames allant toujours, il +se retourne vers la porte, et dit à madame de Pontchartrain: «Vous, +madame, qui êtes ma parente, en voilà trop; et je ne veux +pas absolument que vous alliez plus loin;» puis, regardant la +chancelière: «Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle doit;» +et la laissa aller tant qu'elle voulut. Toutes deux demeurèrent +confondues et la compagnie fort embarrassée qui baissa les yeux au +retour de la chancelière, fort rouge et fort silencieuse, et on en +rit bien après qu'on fut sorti de là . + +Au pénultième lit de justice du roi, les cardinaux prétendirent +précéder les pairs ecclésiastiques. Ils se fondoient sur les +derniers exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin et sur +d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques réclamoient leurs droits +usurpés par autorité et par violence; M. de Noyon soutint presque +seul le choc d'une part, et les cardinaux de Bouillon et Bonzi[1] de +l'autre, et l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement +dit au roi que les cardinaux étoient une chimère d'Église, MM. +de Bouillon une chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer en +réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant toujours +disputé à deux cardinaux qui gouvernoient tout, il ne céderoit pas +à deux cardinaux qui ne gouvernoient rien. Le cardinal de Bouillon +fut outré pour sa rade(_sic_) et jeta les hauts cris. Il voulut +exciter le cardinal Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il +trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, c'est que le cardinal +de Bouillon ni lui, Bonzi, ne gouvernoient en effet pas grand'chose. +M. de Noyon cependant s'applaudissoit de son bon mot et le répétoit +à tout le monde. Il l'emporta sur les cardinaux, qui de dépit n'ont +plus paru depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois essaya de +donner atteinte au jugement du feu roi, et voulut précéder les pairs +ecclésiastiques au lit de justice qui fut tenu de son temps; mais il +n'en put venir à bout, et s'abstint de s'y trouver. + +[Note 1: Il y a par erreur _Bouzi_ partout dans l'imprimé.] + +Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir grande envie de pisser, +qu'il se trouvoit un jour de grande fête, pontificalement revêtu +dans le chÅ“ur de sa cathédrale. Il n'en fit pas à deux fois; il +se mit en marche, sa chape tenue des deux côtés par le diacre et le +sous-diacre, sort à la porte en cet état ainsi assisté, troussa sa +jaquette, se soulagea et revint pontificalement à sa place. Une autre +fois, la même envie lui prit à Versailles comme il passoit dans la +tribune, qui du temps de la vieille chapelle servoit de passage de +l'aile neuve au reste du château. Il ne s'en contraignit pas, et se +mit à pisser par la balustrade. Le bruit de la chute de l'eau de haut +en bas sur le marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir le +suisse de la porte de l'appartement, qui fut si indigné du spectacle +qu'il alla querir Bontemps, premier valet de chambre de confiance et +gouverneur de Versailles, qui accourut tout essoufflé et qui joignit +M. de Noyon qui passoit l'appartement et ne demandoit pas son reste. +Le bonhomme le querella, et M. de Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se +trouva fort empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup, mais il +eut la considération pour lui de ne lui en point parler. + +Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir à lui parler à son +dîner et à son souper, à le mettre aux mains avec quelqu'un, et, +faute de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour rudement payé. +C'étoit quelques années après la mort de madame la dauphine +de Bavière, et longtemps avant le mariage de celle de Savoie. +L'appartement de la reine, où cette première dauphine étoit morte, +avoit toujours été fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y +exposer à la vue des courtisans des ornements superbes qu'il avoit +fait faire pour l'église de Strasbourg, et cela donna lieu à +beaucoup de raisonnements sur madame de Maintenon, dont on crut que le +mariage alloit être déclaré, et qu'on avoit rouvert l'appartement +de la reine sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer le +monde et y mettre après la reine déclarée; et la vérité est que +cela ne tint alors qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M. +de Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit après de crédit et +de faveur, eussent pu être gagnés à décider que le roi y étoit +obligé en conscience. Dans ce temps-là précisément, le roi, +badinant à son dîner M. de Noyon sur toutes ses dignités et +ses honneurs et sur ce qu'il devoit être l'homme du monde le plus +satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans cet amusement du roi, +et conclut que toutefois il manquoit encore une seule chose à son +contentement. Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût envie de mettre le +chapeau en avant, et qui plaisantoit toujours avec lui sur le peu de +cas qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à plusieurs reprises +pour le faire expliquer. A la fin, il le fit par une énigme fort +claire, et dit au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être +que quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la vertu. +Véritablement ce fut un coup de foudre. Le roi baissa la tête sur +son assiette et n'en ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il +dépêcha fort promptement. J'étois à côté de M. de Noyon, qui +d'abord piétina, se pavanant et regardant la compagnie; mais chacun +les yeux bas ne se permettoit que des Å“illades à la dérobée, +le fit apercevoir de l'extrême embarras du roi et de tous les +assistants. Il ne dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix de +l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne ne trouva le reste du +dîner plus long que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame +de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré d'avoir déclaré si à +brûle-pourpoint son désir d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en +fut pas plus mal avec le roi. + +Le roi lui fit une malice fort plaisante. M. de Noyon étoit fort des +amis du premier président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au point +de l'aller voir aux heures les plus familières, et de manger chez lui +sans être prié quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour si le +premier président faisoit bonne chère. «Mais, sire, répondit-il, +assez bonne, une bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit, et mit +ce mot en réserve. Quatre jours après, le premier président étant +venu parler au roi dans son cabinet, le roi lui rendit le propos de M. +de Noyon, qui le piqua au point où on le peut croire du plus faux et +du plus glorieux des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de Noyon à +venir. Il ne tarda pas et sur l'heure du dîner. Le premier président +fut au-devant de lui en grandes révérences, et lui demanda avec son +hypocrite humilité ce qui lui plaisoit lui commander. M. de Noyon, +bien étonné de l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui +vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui venoit lui demander à +dîner. «A dîner! répondit le premier président. Nous ne faisons +céans qu'une petite chère bourgeoise qui convient à des bourgeois +comme nous, et qu'il ne nous appartient pas de présenter à un +prélat aussi distingué par sa dignité et par sa naissance.» +Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que le roi l'avoit trahi. +Duplique du premier président. Tant qu'enfin M. de Noyon dit que +cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais qu'il avoit renvoyé +son carrosse. «Qu'à cela ne tienne, répondit le premier président, +vous en aurez un tout à cette heure;» et tant fut procédé qu'il +le renvoya dans le sien et sans dîner. M. de Noyon bien en peine fit +parler au premier président dans l'espérance de tourner la chose en +plaisanterie; mais il se trouva qu'elle n'eut aucun lieu, tellement +que M. de Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de la farce +qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon plusieurs jours bien en +peine, lui promit enfin de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le +raccommoda en effet. Le premier président n'osa ne pas vivre avec M. +de Noyon différemment de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui +pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit voulu sérieusement +les raccommoder; mais l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir. + +M. de Noyon eut une maladie qui le mit à la dernière extrémité à +Paris; avant de recevoir ses sacrements, il envoya prier le nonce +de lui donner la bénédiction apostolique. Cela fut trouvé fort +étrange surtout d'un évêque qui appeloit quelquefois le pape: +«Monsieur de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années; et quand +il le fut, le roi le réprimanda de la singularité de sa dévotion, +moins que cela ayant souvent profité à la cour de Rome pour étendre +sa juridiction. On en diroit bien d'autres sur M. de Noyon. Ce +peu suffit pour faire connoître un homme dont on parlera encore +longtemps. Mais il en faut encore dire une, outre le dais brisé qu'on +l'accusoit de porter avec lui en voyage. + +On a vu dans la suite de ces remarques quelle étoit la duchesse de +Picquigny. Chaulnes et d'autres terres à elle sont du diocèse de +Noyon; et il s'étoit formé une assez grande amitié entre eux qui +dura plusieurs années, et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui +rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon lui dit que, s'il +pouvoit être marié, sa femme passeroit devant elle. Madame de +Picquigny soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté +de sa pairie, Madame de Picquigny qu'elle étoit duchesse et qu'il +n'étoit que comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent si bien +sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent brouillés, et ce +qu'il y eut de plus beau, c'est qu'ils le demeurèrent. + +On prétend qu'il conduisoit son neveu, même enfant, à son carrosse, +comme étant son aîné; mais ce qui est certain, c'est que se +trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre, mort évêque de Langres, +et M. de Chaste[1], mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà , +quelqu'un qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en famille. «En +famille! reprit-il, oui en famille. Voilà monsieur, en montrant +l'abbé, qui est de ma maison;» puis montrant l'évêque: «Et +monsieur qui s'en dit; oui, en famille, monsieur, en famille.» Le +pauvre Laon fut démonté et ne répliqua ni ne leva le siége. Mais, +à la fin, en voilà assez.» + +[Note 1: Il faut lire _Chatte_ (Louis-Anne de Clermont).] + +--M. de Noirmoustier, cadet de la maison de la Trémoille, étoit fils +de M. de Noirmoustier, si avant dans le parti des frondeurs dans la +minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit, de souplesses et +d'intrigues, obtint un brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa +mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de l'épargne, et sa +femme d'Aubery, président en la chambre des comptes. Il laissa +deux fils et deux filles dont les trois _(sic)_ furent tous +considérables[1]. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit un des hommes +de son temps le plus beau et le mieux fait, avec beaucoup d'esprit, +mais orné, agréable, gai, solide et fait également pour le monde +et pour les affaires. Il arriva donc avec ces talents, qui le firent +briller et rechercher par la meilleure compagnie de la cour; mais la +petite vérole qui le prit allant joindre la cour à Chambord et +qui lui creva les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son +commencement, une vie qui promettoit tant. Le désespoir qu'il en +conçut l'enferma plusieurs années sans vouloir presque être vu de +personne, charmant ses ennuis par une continuelle lecture; et, comme +rien n'en dissipoit son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le +vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il s'étoit réservés +et qui, par le charme de sa conversation, lui étoient demeurés +fidèles, le forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un peu +plus étendu, et de l'un à l'autre il devint le rendez-vous de la +compagnie la plus choisie et souvent la plus élevée. Tout est mode. +Il devint du bon air d'être admis chez lui. Le médiocre état de +ses affaires lui fit épouser en 1688 la fille de la Grange-Trianon, +président aux requêtes veuve de Bermond, conseiller au parlement; +et puis veuf sans enfants au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en +1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de Chevry, président +en la chambre des compte, par amour réciproque d'esprit. La fameuse +princesse des Ursins, sa sÅ“ur, longtemps mécontente de ces mariages, +fut obligée enfin d'avoir recours à ses conseils, à son industrie, +à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de choses importantes, qui +le firent faire duc vérifié, et frère cardinal. Depuis leur mort, +moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé de celles du +monde et de ses amis, et sa maison a été un réduit, un conseil, un +tribunal qui s'est toujours soutenu en considération distinguée par +celle de tous les gens principaux qui se sont fait honneur d'y être +admis. + +[Note 1: Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq fils et +quatre filles, qui moururent tous après 1666.] + +--Le cardinal de Furstemberg a joué un tel rôle dans les affaires +entre l'empire et la France qu'il seroit inutile de parler de lui. On +se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes de l'empire, sans +autre prétention, jusqu'en l'an 1654 que l'empereur les créa princes +de l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue main une comtesse +de Walvoord, veuve du comte de la Mark et mère de celui qui fut +chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs emplois au dehors. +Il l'avoit remariée à un comte de Furstemberg, son neveu, et il +vivoit avec elle en France, ménage public, logeant toujours ensemble. +C'étoit une créature fort haute, fort emportée, de beaucoup +d'esprit, plus que galante, et qui avoit été belle, mais grande et +grosse comme un Suisse, effrontée à l'avenant, et qui avoit pris un +tel ascendant sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant elle. Son +luxe en tout genre étoit si prodigieux qu'on n'en croiroit pas les +étranges détails de magnificence, de profusion, de délicatesse dont +son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte dépense, qui ruinoit +le cardinal, quoiqu'il eût entre 7 à 800,000 livres de rentes en +bénéfices ou pensions du roi. + +«Le scandale en étoit énorme; mais ses services et ses souffrances +pour le roi, décorés de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au +point que la comtesse avoit une grande considération du roi et des +ministres, dont elle étoit traitée avec une singulière distinction. +Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses anciennes raisons de ne +rien refuser, et qui, moyennant son traité avec madame de Maintenon +de n'aller jamais à Marly et de ne voir jamais le roi en particulier, +l'avoit toujours à elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis un +de ses fils dans le chapitre de Strasbourg par force et par autorité +du roi déployée, parce qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce +quartier étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la Varenne, que +les plaisirs de ce prince firent son portemanteau et que son esprit +et les affaires où son maître l'employa enrichirent tellement, +qu'après bien de la résistance il fut convenu qu'ils seroient dupes +et passeroient ce quartier pour celui d'une maison noble de ce même +nom qui toutefois n'avoit jamais eu d'alliance avec celle de Rohan. +Dès qu'il fut chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque, +et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg tout de son mieux; mais +la cour concluante consistoit aux pistoles pour faire consentir le +cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité fait, il fallut +capter la bienveillance du chapitre, qui conserve encore les dehors de +la liberté et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly, Normand de +basse étoffe, mais d'esprit délié et accort, et grand vicaire à +Strasbourg, fut gagné par madame de Soubise, et eut le secret de la +négociation, qu'il fit réussir, et dont il eut l'évêché de +Toul en récompense, et est mort archevêque de Tours, et, _quod +horrendum_, comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces simonies +que le cardinal de Bouillon avoit mises au net, instruit par ses +émissaires de point en point et enragé qu'il étoit de manquer +Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui tous trois étoient +dans le chapitre, dans les dignités, et bien auparavant l'abbé de +Soubise, plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi ce qui piqua +le roi, protecteur d'un marché qu'il ignoroit, et ce qui outra la +comtesse et madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit le +plus beau coadjuteur de l'Europe et le plus jeune aussi, moyennant +quantité de pistoles; et ce fut ce qui acheva la perte résolue du +cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava de plus en plus et dont +il n'a pu sortir dans le long reste d'une honteuse et très-misérable +vie.» + +--Nous signalerons, en terminant, le passage (à la date du 16 +novembre 1700) où l'on voit l'origine du mot célèbre: _Il n'y a +plus de Pyrénées_, attribué à Louis XIV. Lorsque ce prince eut +présenté son petit-fils, le duc d'Anjou, comme successeur de Charles +II à l'ambassadeur d'Espagne, et autorisé les seigneurs de sa cour +à accompagner le nouveau roi même jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur, +raconte Dangeau, dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé +et que _présentement les Pyrénées étoient fondues_.»Ce mot fut +défiguré dès l'instant même dans le _Mercure_, qui le rapporte +ainsi: «Quelle joie! _il n'y a plus de Pyrénées_, elles sont +abîmées et nous ne sommes plus qu'un.» + + + + +ANALYSE DU JOURNAL DE DANGEAU + +PAR M. SAINTE-BEUVE. + + +Chez Dangeau, l'importance des révélations historiques est toujours +masquée par du cérémonial, et il faut quelque temps pour s'en +débarrasser. Le tome III s'ouvre au 1er octobre de l'année 1689, +quand la France est engagée dans une grande guerre européenne +qui chaque jour s'étend et qui oblige de faire face sur toutes les +frontières, sur le Rhin, en Flandre et aux Pyrénées, bientôt du +côté des Alpes, et déjà aussi dans les colonies et sur les mers. +L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, la +Savoie tout à l'heure, on a à tenir tête à toutes ces puissances, +et on y réussit d'abord sans trop de fatigue et sans presque qu'il +y paraisse au dedans. La cour n'a jamais paru plus tranquille et +plus brillante. «--Samedi 1er octobre, à Versailles.--Le roi et +monseigneur s'amusèrent le matin à faire tailler les arbres verts +de Marly; ils en partirent l'après-dînée après avoir joué aux +portiques...»--«Lundi 3.--Le roi dîna à son petit couvert avec +monseigneur; sur les cinq heures il alla faire la revue de ses +mousquetaires et puis se promener dans le potager...»--«Mercredi +5.--Le roi dîna à son petit couvert et alla tirer...» Les soirs il +y a comédie ou appartement, jeux avant et après souper. C'est là +le commencement et la fin de la plupart des journées chez Dangeau. +Monseigneur continue de chasser chaque matin et de prendre _son loup_, +tant qu'il y a des loups; car à la fin il en a tant tué qu'à de +certains jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, le nom exact de +tous les jeux auxquels on jouait à la cour de Louis XIV et où le roi +prenait part lui-même. Rabelais nous a donné la liste complète +de ceux de Gargantua enfant après ses repas et les grâces dites: +«Puis... se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les dents avec +un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le +vert étendu, l'on déployait force cartes, force dez et renfort de +tabliers. Là jouoit +au flux, +à la prime, +à la vole, +à la pile, +à la triomphe, etc. etc.» + +Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. Pour Louis XIV et +Monseigneur on dresserait une liste pareille, et l'on sait +maintenant qu'ils jouaient à l'hombre,--au reversis,--au brelan,--au +lansquenet,--aux portiques,--à culbas,--au trou-madame,--à l'anneau +tournant,--à la roulette,--à l'_escarpoulette_, etc. C'est à +n'en pas finir. Les nouvelles les plus importantes de la guerre s'y +entremêlent et sont enregistrées à côté: on a la physionomie +exacte des choses. La Dauphine, près de qui Dangeau est chevalier +d'honneur, meurt vers ce temps-là ; on a le cérémonial de ses +funérailles dans la dernière précision. Au moment où le corps de +la Dauphine est exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il s'est +commis une irrégularité dont le narrateur ne manque pas de nous +avertir: «Madame la Dauphine a été à visage découvert jusqu'à +ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute: c'est que pendant ce +temps-là , les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle +pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être assises devant son corps à +visage découvert.» Les choses se passent plus correctement en ce +qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit Dangeau, que les +évêques qui viennent garder le corps de madame la Dauphine auront +des chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la reine; l'ordre avait +été donné d'abord qu'ils n'eussent que des tabourets.» L'acte de +l'adoration de la Croix, le jour du vendredi saint, est avant tout, +chez Dangeau, l'occasion d'une querelle de rang, d'un grave problème +de préséance: «Ce matin, les ducs ont été à l'adoration de +la Croix après les princes du sang. MM. de Vendôme et les princes +étrangers ne s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre leurs +prétentions). Dangeau ne trouve pas à tout cela le plus petit mot +pour rire, et s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que ces sortes +de questions ont le privilège de faire déborder, il s'applique à +bien exposer les points en litige, comme un rapporteur sérieux +et convaincu. Il relate en greffier d'honneur combien, au service +funèbre solennel de cette même Dauphine, il y eut de chaises vides +entre les princes ou princesses et les premiers présidents, soit +du Parlement, soit de la Chambre des comptes, combien on fit de +révérences auxdits princes et princesses. Il ne manque à rien, et +trouve moyen de suivre quelques-unes de ces difficultés d'étiquette +même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est allé. Un procès +s'est élevé entre M. de Blainville, grand maître des cérémonies, +et M. de Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies. Le roi +prend lui-même connaissance de l'affaire et décide; presque tout est +jugé en faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue possession: il +restera indépendant de M. de Blainville, ne prendra point l'ordre de +lui, marchera à sa gauche, mais sur la même ligne, etc. «La seule +chose qui est favorable à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est +qu'il aura la queue de son manteau plus longue d'une aune que celle de +M. Sainctot; et ainsi les charges ne sont pas égales, mais elles ne +sont pas subordonnées.» Il semble à quelqu'un de spirituel avec qui +je lis ce passage, que Dangeau, cette fois, a été à une ligne près +de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a pas osé. Non, je ne crois +pas que Dangeau, même en cet endroit, ait été si près de +sourire; on n'a jamais pris plus constamment au sérieux toutes ces +puérilités majestueuses, qui avaient, au reste, leurs avantages, +si on ne les avait poussées si à bout. On a connu, depuis, les +inconvénients du sans-gêne dans les hommes publics et dans les +choses d'État. Toujours des excès. + +Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur à l'armée du Rhin +(mai 1690). C'est la seconde campagne de Monseigneur, qui à la +première, dix-huit mois auparavant, s'était assez distingué. Il +ne se passe rien d'important dans celle-ci. Au lieu des chasses de +Monseigneur, Dangeau nous rend exactement toutes ses revues, les +fourrages de l'armée, le _tous-les-jours_ du camp, comme il faisait +du train de Versailles. Les questions de cérémonial et de salut +militaire ne sauraient être oubliées: «En arrivant ici (au camp +de Lamsheim), Monseigneur vit toute l'infanterie en bataille sous +une ligne à quatre de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant +général, qui était demeuré ici pour commander l'infanterie, salua +Monseigneur, de l'épée, à cheval.» Monseigneur toutefois, dans +cette campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne manque à rien +d'essentiel: il remplit les devoirs de son métier, il fait manÅ“uvrer +son monde. Dans ses différentes marches, il étudie le terrain et les +campements, ce qui s'y est fait autrefois de considérable. Il se fait +montrer par le maréchal de Lorges les postes qu'occupaient à Sasbach +Montécuculli et Turenne, l'endroit où celui-ci a été frappé à +mort, et l'arbre au pied duquel on le transporta pour y mourir. Mais +au milieu des qualités honnêtes et régulières du Dauphin, on +regrette de ne sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en lui. +Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient à la fin de septembre +sans avoir rencontré ni fait naître d'occasion, sans avoir rien +tenté de mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour, et Dangeau, +qui ne le quitte pas, rentre dans ses eaux. + +L'année suivante se passe mieux. Louis XIV part le 17 mars 1691 pour +se mettre en personne à la tête de son armée de Flandre. On a +ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression bien nette de ce +qu'était un de ces fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels, +réguliers, un peu courts à notre gré, toujours sûrs de résultat, +pleins d'éclat pourtant, de nobles actions, de dangers et de belles +morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était dit qu'il fallait +frapper un coup. Le bruit se répand à Versailles, dans les premiers +jours de mars, qu'on va faire un _gros siége_; on ne dit pas encore +de quelle place: sera-ce Mons? sera-ce Namur? Cette année, ce sera +Mons. Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles, à son lever. +Chacun s'empresse d'en être; nous avons la composition de cette +brillante armée, dont la tête est formée de princes et des plus +beaux noms de noblesse et de guerre. La place est investie par +Bouflers. Vauban, _l'âme des siéges_, est parti de Valenciennes +pour être devant Mons à l'arrivée du roi. Louvois, cette autre +providence, a tout préparé et a fait dresser de longue main les +instructions, les études. Les choses se passent comme on l'avait +prévu et à point nommé. Louis XIV, son fils, son frère n'ont +plus qu'à sortir à cheval le matin, et à avoir l'Å“il à ce qui +s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle le _dispositif_ de la +tranchée le samedi 24. Le roi pendant le siége, et malgré la goutte +dont il ressent quelque accès, persiste à monter à cheval et à +aller à la tranchée: «Il n'a mis pied à terre que vis-à -vis de +la batterie, raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité tout le +travail qu'on a fait, et a été aux travaux les plus avancés. Il ne +s'est pas contenté de cela, et pour mieux voir, il s'est montré +fort à découvert; il s'est même mis fort en colère contre les +courtisans qui l'en voulaient empêcher, et a monté sur le parapet de +la tranchée, où il a demeuré assez longtemps. Il était aisé aux +ennemis de reconnaître son visage, tant il était près. M. le Grand +(le grand écuyer), qui était près de lui, a été renversé de la +terre du parapet que le canon a percé, et en a été tout couvert +sans en être blessé pourtant.» Au retour de cette inspection, Louis +XIV travaille avec ses ministres et tient conseil comme s'il était +à Versailles. Tout son monde de Versailles est là , même Racine, le +gentilhomme ordinaire, qui prend ses notes pour l'histoire dont il est +chargé et qu'il n'écrira pas; on a de lui une lettre intéressante +à Boileau, aussi exacte et circonstanciée que peut l'être la +relation de Dangeau lui-même. L'accident principal du siége est +l'attaque d'un ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi 31 +avril.--Vauban a dit au roi que s'il était pressé de prendre Mons, +on pouvait dès aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à cornes; +mais que puisque rien ne pressait, il valait mieux encore attendre un +jour ou deux, et _lui_ sauver du monde.» Ce n'est pas le monde qu'on +sauve, c'est du monde qu'on veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même +différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage à cornes fut +pris d'abord, puis perdu; il fallut revenir à la charge le lendemain. +La plupart des officiers y furent tués ou blessés. Un Courtenay +mousquetaire y fut tué, un descendant légitime de Louis le Gros et, +à sa manière, un petit-fils de France. «Je voyais toute l'attaque +fort à mon aise, écrit Racine à Boileau, d'un peu loin à la +vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais +presque tenir ferme tant le cÅ“ur me battait à voir tant de braves +gens dans le péril.» Le roi, à ce siége de Mons comme l'année +suivante à celui de Namur, s'offre bien à nous dans l'attitude sinon +héroïque, du moins royale, et il satisfait à l'honneur, au courage, +à tous ses devoirs, y compris l'humanité. «Jeudi 5 avril.--Le roi, +en faisant le tour des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si +l'on avait bien soin des blessés et des malades, si les bouillons +étaient bons, s'il en mourait beaucoup, et si les chirurgiens +faisaient bien leur devoir.» La ville a demandé à capituler après +seize jours de tranchée ouverte: «Le roi, dit Dangeau, a donné +ce matin (9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a prié à dîner, +honneur dont il a été plus touché que de l'argent. Il n'avait +jamais eu l'honneur de manger avec le roi.» La garnison, composée +d'environ cinq mille hommes, sort de la place le lendemain 10; +Monseigneur assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur de +l'épée, et sans mettre pied à terre; il lui dit qu'il était +bien fâché de n'avoir pu tenir plus longtemps, afin de contribuer +davantage à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait de part et +d'autre en parfait honneur et en courtoisie. + +Les campagnes durent peu quand le roi y est. Le roi, son siége fait +et son coup de foudre lancé, revient à temps, cette année +1691, pour entendre la messe le dimanche de Pâques, 15 avril, +à Compiègne, et pour faire ses pâques le dimanche d'après à +Versailles. Les chasses et les jeux recommencent. + +C'est l'impression générale seulement que je veux donner. Assez +d'autres chercheront dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait +particulier; très-peu de monde aura la patience de le lire d'un bout +à l'autre comme on lit un livre. J'avouerai que cette lecture un peu +prolongée, quand on s'y applique, produit une fatigue et un cassement +de tête par cette succession de faits sans rapport et sans suite qui +font l'effet d'une mascarade. On serait tenté, au sortir de là , de +prendre un livre de raisonnement et de logique pour se reposer. +Mais enfin, en poursuivant cette lecture à travers les mille +particularités dont elle se compose, et en faisant la part de la +bienveillance et de l'optimisme de Dangeau, décidé à trouver tout +bien, on arrive à un résultat qui, selon moi, ne trompe point: on +ressent et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain moment. Eh +bien, même à travers cette guerre immense et laborieuse, les années +1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et continuent de donner une +bien haute idée de Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la gaieté +de la cour, la légèreté même survivent et se perpétuent, grâce +surtout à ces charmantes filles du roi, la princesse de Conti +et madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des la Vallière, des +Soubise, des Montespan, dansant avec Louis ou autour de Louis +_sous des berceaux de fleurs_; mais c'est encore le beau moment des +promenades des dames sur le canal de Versailles, des collations de +Marly, de Trianon, et les enchantements n'ont point cessé. Ils +ne cesseront sensiblement que dans les dernières années de cette +guerre. Et par cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce nous +sera un témoin de ce changement graduel; il ne sera pas en son +pouvoir de le dissimuler. + +Nous sommes encore ici dans les temps qui précèdent la date à +laquelle s'ouvrent les Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les +commence, en effet, qu'avec le siége de Namur en 1692, ce qui donne +plus de prix aux faits antérieurs racontés par Dangeau et aux notes +que Saint-Simon y joint, et qui n'ont pas toutes passé en substance +dans son grand ouvrage. La mort soudaine de Louvois au sortir d'un +travail avec Louis XIV (16 juillet 1691) est un des endroits de +Dangeau que Saint-Simon commente le plus; il fait de ce grand Ministre +un admirable portrait, où cependant, à force de vouloir tout +rassembler, il a introduit peut-être quelques contradictions et des +jugements inconciliables, comme lorsque après l'avoir représenté +si absolu, si entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir en +second et sous un maître. Il s'y est donné aussi toute carrière +pour le soupçon et pour les profondeurs mystérieuses, ayant bien +soin de faire entendre que cette mort subite n'est pas venue au +hasard, et laissant planer l'accusation dans un vague infini. Il +paraît croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas mort à +propos ce jour-là , les ordres étaient donnés pour le conduire à la +Bastille. A force d'être curieux, et soupçonneux, il y a des moments +où Saint-Simon devient crédule. Restons dans les limites sévères +de l'histoire. Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une perte +et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi d'Angleterre lui ayant +envoyé faire des compliments sur la mort de Louvois, il répondit à +celui qui venait de sa part: «Monsieur, dites au roi d'Angleterre que +j'ai perdu un bon ministre, mais que ses affaires et les miennes n'en +iront pas plus mal pour cela.» Vraies paroles et vrai sentiment de +roi! Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même et dans Louvois, a des +ministres et des instruments puissants, mais pas de collègues. On a +fait abus, de nos jours, de ces collègues et de ces maîtres qu'on a +donnés à Louis XIV. + +Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est qu'à l'instant où il +perd Louvois, Louis XIV se met en devoir de s'en passer. Son emploi +étant donné un peu pour la forme et par complaisance au jeune M. +de Barbezieux, le roi, qui se fait comme son tuteur et son garant, +s'applique plus que jamais au travail; il devient son propre ministre +à lui-même: + +«Vendredi 31 août (1691), à Marly.--Le roi se promena tout le matin +dans ses jardins; il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il +fait présentement tous les jours.» + +Il se met à faire la revue détaillée de ses troupes en ordonnateur +en chef: + +«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.--Le roi alla le matin sur la +bruyère de Marly, devant la grille, faire la revue de deux compagnies +de ses gardes du corps, celle de Luxembourg et celle de Lorges; il les +vit à cheval et à pied, et homme par homme, et se fit montrer +les gardes qui s'étaient distingués au combat de Leuze pour les +récompenser.» + +«Samedi 17, à Versailles.--Le roi, après son dîner, fit sur les +terrasses de ses jardins la revue de huit compagnies de son régiment +des gardes, des quatre qui montent et des quatre qui descendent la +garde. Il en avait déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère +qu'aucun commissaire.» + +Il va encore à la chasse quand il peut, il s'amuse à tirer, ou à +voir tailler ses arbres; mais le soir, même quand il y a appartement, +il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par passer tous ses soirs +chez madame de Maintenon, à y travailler avec ses ministres. Quelques +passages rapprochés, et qui deviennent aussi fréquents chez Dangeau +que l'étaient autrefois les articles des jeux et des divertissements, +en diront plus que tout: + +«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.--Le soir il y eut +appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade +depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu'à son +ordinaire.» + +«Lundi 28, à Versailles.--Le roi ne sortit point de tout le jour, +non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le +reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et fait écrire à M. de +Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les +affaires de la guerre.» + +«Mercredi 2 avril, à Versailles.--Le roi et Monseigneur entendirent +les ténèbres à la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses +ministres. Il n'y a point de journée présentement où le roi ne +travaille huit ou neuf heures.» + +Cela se soutient et se régularise de plus en plus les années +suivantes, et Dangeau, par des résumés de fin d'année, prend soin +de constater cette réforme de plus en plus laborieuse de régime, qui +suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot, à cette époque où il +allait dater de la cinquantième année de son règne (14 mai 1692), +se mettait à l'ouvrage plus que jamais, et à son métier de roi sans +plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mériter +l'estime. Il avait cinq grandes armées, sur pied: celle de Flandre, +sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la +Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon, +sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si +actives. Il se décide, pour cette campagne de 1692, à faire encore +quelque gros siége; ce sera celui de Namur.--«Jeudi 10 avril, +à Versailles.--Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de +Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban +incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partît bientôt si la +saison était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est parlé, et +que Dangeau, annoté par Saint-Simon, nous fait particulièrement +connaître, était de ces seconds indispensables à la guerre, un +officier d'état-major accompli, parfait à étudier les questions, +les lieux, à dresser des instructions et des mémoires, à juger des +hommes. Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait en faire +un ministre: à quoi la modestie de Chanlay résista. Ces parties +sérieuses et toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent leur +ouverture et leur éclaircissement par bien des passages de Dangeau. +On part de Versailles pour le siége de Namur le 10 mai; on arrive +devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne +l'empêche pas de tout voir, de donner ordre à tout. La ville se rend +après sept ou huit jours de tranchée; le château tient un peu plus +longtemps. C'est encore un beau siége classique, régulier, modéré, +courtois. Dès le premier jour les dames de qualité s'effrayent de +rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: «Le roi +l'a refusé; cependant les dames sont sorties et sont venues à une +maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf. Il +voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent +à n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bonté +de se relâcher; il leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain +le roi envoie des carrosses à ces dames pour les conduire à une +abbaye voisine. «Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté +du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du +côté de M. de Bouflers.» Le roi, tout souffrant et peu valide +qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le siége du +château, il reste toujours à cheval à une demi-portée de mousquet +de la place, et quelques gens sont blessés fort loin derrière lui. +Valeur et politesse, discipline et humanité, l'impression qui nous +reste de tout cela, sans aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de +Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien +royal. Il arrive là , à cette prise de Namur, ce qui est plus d'une +fois arrivé à la France dans le temps d'une victoire remportée sur +terre, c'est un désastre sur mer: on apprend la défaite de M. de +Tourville à la Hogue. A son retour de Namur à Versailles, et dès +le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait +le saluer. Il lui dit tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis +très-content de vous et de toute la marine; nous avons été battus, +mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation. +Il nous en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé l'année qui +vient, et sûrement nous battrons les ennemis.» Parole encore de +vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrité que les choses lui +résistent, ni la versatilité du peuple, dont les jugements varient +selon le bon ou le mauvais succès. + +Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau combat de +Steenkerque, livré le 3 août par le maréchal de Luxembourg. +Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat +d'Enghien, nous dit: «Samedi 9 août, à Versailles.--M. le comte de +Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de +Luxembourg de tout ce qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit +qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait +lire.» Les éditeurs ont eu l'heureuse idée de nous faire le même +plaisir que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à -dire de nous donner +le texte même de la relation de M. de Luxembourg, conservée au +dépôt de la guerre, et de laquelle s'étaient amplement servis les +historiens militaires du règne; mais dans sa première forme et +dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de +brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de Louis XIV, et qui en +fait de tout point une page des plus françaises. + +L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez +garde d'y trop donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons +endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV; +conservé par Dangeau, lorsque deux ans après environ le vainqueur +de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: «Vendredi 31 +décembre 1694, à Versailles.--M. de Luxembourg à cinq heures du +matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence si violemment que les +médecins _le_ désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a +dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes assez malheureux pour +perdre ce pauvre homme-là , celui qui en porterait la nouvelle au +prince d'Orange serait bien reçu.» Et ensuite il a dit à M. Fagon, +son premier médecin: «Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout +ce que vous feriez pour moi-même si j'étais dans l'état où il +est.» + +Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à celui qui sauvera M. +de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: _Faites comme pour +moi-même_. Ce sont là de rares moments dans sa vie de roi trop +asiatique et trop idolâtré: il n'est que plus juste d'en tenir +compte. + +La campagne de 1692 fut la dernière de Louis XIV qui mérite ce +nom; car celle de l'année suivante ne parut qu'un voyage brusquement +interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'armée de +Flandre, Louis XIV, plus lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté +de précis et s'étant trouvé pendant quelques jours malade au +Quesnoy, fait mine de s'avancer du côté de Liége; puis tout d'un +coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en retourne +à Versailles. Cette résolution soudaine étonna beaucoup. Le roi +ne se montrait pas en cela fidèle à son principe, qui était de +ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce +désormais à être général et à aller de sa personne à la guerre. +Jusque-là , quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement, +bien que toujours dans son rôle de roi. Il ne cherchait point les +périls, mais aussi il ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en +cette dernière occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre +commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte +jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, paraît bien dans +le détail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie +physique qui augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux habitudes, +ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par +retenir le monarque à Versailles et dans ses maisons. + +Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, dans le tome Ve, +les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir à travers +l'uniformité officielle et l'impassibilité souriante de Dangeau. +Ainsi on ne joue plus tant à la cour; la santé du roi se dérange +plus souvent; quoique à chaque indisposition Dangeau prenne soin de +nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, aidées des médecines de +précaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV, +malgré son fonds d'excellente constitution. En même temps les +impôts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le +roi, qui a retranché une moitié sur les étrennes de ses enfants +(1694) et deux cents chevaux de son écurie, cherche à étendre ses +économies sur tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les courriers +que les généraux multipliaient sans nécessité pour la moindre +affaire, et sur les Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers. +On ne paye plus l'Académie des sciences, ni «la petite Académie que +M. Bignon avait fait établir pour la description des arts,» celle +qui est devenue l'Académie des inscriptions. Même au travers du +Dangeau, cela s'entend, tout crie misère. Des désertions, des +révoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles levées +d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs +y emploient la violence à l'insu du roi. Il est temps, c'est +l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité de +Ryswyck arrive pour procurer à la France un intervalle de repos qui, +malheureusement, ne sera pas assez long. + +Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de +ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur +Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout à fait neuve. +J'ai remarqué plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute +littéraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que +l'ironie s'est glissée sous un air d'éloge dans le discours d'un +directeur de l'Académie française recevant un nouveau confrère. + +FIN. + + + + +TABLE. + + I.--L'édition 5 + II.--Le siècle 9 + III.--L'homme 27 + IV.--L'écrivain 47 + Annotations inédites de Saint-Simon au + _Journal de Dangeau_ 64 + Analyse du _Journal de Dangeau_ 97 + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon +by Louis de Rouvroy Saint-Simon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON *** + +***** This file should be named 17044-0.txt or 17044-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/0/4/17044/ + +Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France, +Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/17044-0.zip b/17044-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..66c311c --- /dev/null +++ b/17044-0.zip diff --git a/17044-8.txt b/17044-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d6d52cf --- /dev/null +++ b/17044-8.txt @@ -0,0 +1,2663 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon +by Louis de Rouvroy Saint-Simon + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du duc de Saint-Simon + Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV + +Author: Louis de Rouvroy Saint-Simon + +Commentator: Hippolyte Adolphe Taine et M. Sainte-Beuve + +Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON *** + + + + +Produced by Gallica - Bibliothèque Nationale de France, +Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. + + + + + + +ÉTUDE HISTORIQUE. + +MÉMOIRES + +DU DUC DE SAINT-SIMON + +Siècle de Louis XIV.--La Régence.--Louis XV. + +PAR H. TAINE. + +AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU +JOURNAL DE DANGEAU, + +ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL + +PAR + +M. SAINTE-BEUVE. + + +BRUXELLES + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE, RUE DES SABLES, 17. + +1856 + + + + +I + +L'ÉDITION. + + +L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires: _Nouvelle +édition_; c'est dire que les précédentes n'existent pas. En effet, +il le pense, non sans raisons. Il y a découvert beaucoup de bévues, +dont plusieurs fort amusantes. «Chamillart, disaient-elles, se fit +adorer de ses ennemis.» Le grand homme! Comment a-t-il pu faire? +Attendez un peu; le vrai texte change un mot: «commis,» au lieu +d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles que Chamillart quand +nous serons ministres; il nous suffira d'un sac d'écus.--D'autres +corrections nous humilient. Nous lisions avec étonnement cette phrase +étonnante: «Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le louât +extrêmement, mais sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas +un.» Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration +respectueuse. L'admiration était de trop; le galimatias appartenait +aux éditeurs; il y a un point après _extrêmement_: «mais sans +louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.» La phrase redevient +sensée et claire.--Les anciens éditeurs, trouvant des singularités +dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries. On est libéral +avec les riches: «La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait +apporté tout le gauche de sa province, et _entra_ dessus toute la +gloire de la toute-puissante faveur de madame de Maintenon.» Cette +métaphore inintelligible vous effarouche; ne vous effarouchez pas. +Saint-Simon a mis _enta_. S'il y a là une broussaille littéraire, +ce sont les éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté bien +d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques: des noms +estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy; le +comte de Toulouse et la duchesse de Berry mariés avant leur mariage; +et, ce qui est pis, des contre-sens de moeurs. En voici un singulier: +«Le roi, tout _content_ qu'il était toujours, riait aussi.» +On s'étonnait de trouver Louis XIV bonhomme, guilleret et joyeux +compère, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte _contenu_ au +lieu de _content_.--Le pis, c'est que le Saint-Simon prétendu complet +ne l'était pas. Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois +les ministres; l'inadvertance littéraire lui avait nui comme la +pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus curieux, +manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages +du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être +conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom de +Villena, était la vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté, +la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, je dis celle de +l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques. +Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de +sentiment, sans gloire et sans arrogance, de la politesse, mais avec +beaucoup de dignité; et par mérite et sans usurpation, le dictateur +perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses +alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela, +beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement +dans l'esprit, sans opiniâtreté, mais avec fermeté; fort +désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque, et +commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché +aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en +un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été +compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois, et +qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de ses +malheurs militaires en Catalogne.» Ce portrait épanouit le coeur. +Nous nous étonnons et nous nous réjouissons qu'il y ait eu un +si honnête homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et +d'imbéciles, aux yeux d'un juge si pénétrant, si curieux, si +sévère. Nous louons l'édition, et nous remarquons, en relisant la +première page, que nous aurions pu sans examen la louer sur le titre: +c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est M. Sainte-Beuve qui a +fait l'introduction. + + + + +II + +LE SIÈCLE. + + +Il y a des grandeurs dans le XVIIe siècle: des établissements, des +victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un roi, +homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais +les grandeurs sont égalées par les misères. Ce sont les misères +que Saint-Simon révèle au public. + +Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, à distance, placés +comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant +du théâtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le choeur des grands +écrivains jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion +était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les +galeries de Versailles, près des ifs taillés, sous des charmilles +géométriques, nous regardions passer le roi, serein et régulier +comme le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout +était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la +vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du +devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature désespérée +subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi, +quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains +embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la +belle harmonie de cette douleur suprême; les yeux un peu rougis, +avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient, +pendant que les courtisans, «autour d'eux rangés,» imitaient par +leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand +on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'académie; si +l'on était grand homme, on appelait ses proches et on leur disait: + + Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, + Venez et recevez l'âme de Mithridate. + +Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec +indignation, et l'on s'écriait: + + Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté, + Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté. + +Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse! Il nous +semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs +cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres. +Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et pourtant graves, +également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs +en perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées, +aux robes traînantes, ces magistrats, ces prélats agrandis par les +magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des +plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme; et si parfois des +hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie, de la +littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la +condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions +honte de penser à eux; nous nous trouvions bourgeois, grossiers, +polissons, fils de M. Dimanche, de Jacques Bonhomme et de Voltaire; +nous nous sentions devant eux comme des écoliers pris en faute; +nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des +procureurs et des saute-ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au +bout de nos manches, avec inquiétude, craignant d'y voir des mains +sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans +les coulisses, nous montre les gens débarrassés du fard que les +peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur leurs joues. Eh! bon +Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque, +la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou +Paul, le même hier qu'aujourd'hui. + +Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de +vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord chez +M. le Prince, fils du grand Condé, en qui le grand Condé, comme dit +Bossuet, «avait mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur +de ménage: «Madame la Princesse était sa continuelle victime. +Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu +bossue, et avec cela un gousset fin qui la faisait suivre à la piste, +même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince +d'en être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. La piété, +l'attention infatigable de madame la Princesse, sa douceur, sa +soumission de novice ne purent la garantir ni des injures fréquentes, +ni des coups pied et de poing, qui n'étaient pas rares.» Il avait +couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était +chez le roi, faisait antichambre à la porte. Nous ne savions pas +qu'un prince eût l'âme et les moeurs d'un laquais. + +Celui-là est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces +charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier +ce charretier en habit brodé.--«Monseigneur, en entrant chez lui, +trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui +fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps +de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur +gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait +trahies.» C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage?--Non +pas, c'était une habitude. Elles recommencèrent à plusieurs +reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs +reprises. Un jour, madame la princesse de Conti, à haute voix, devant +toute la cour, appela madame de Chartres «sac à vin.» Celle-ci, +faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par +«sac à guenilles.» Les effets se devinent: «madame la duchesse +de Bourgogne fit un souper à Saint-Cloud avec madame la duchesse de +Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle +bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que madame la duchesse de +Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne +surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on +en fut en peine, et ne la désenivra point, tellement qu'il fallut la +ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages +le virent, et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant la +régence. Les énormes soupers de Louis XIV et les indigestions de +Monseigneur «tout noyé dans l'apathie et dans la graisse,» en +donnaient un avant-goût. + +A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale en loup, il mange +en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries +d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d'un +régal d'étudiants. Attendez; voici un de ces soupers et un de +leurs personnages: «Madame Panache était une petite et fort vieille +créature avec des lippes et des yeux éraillés à faire mal à ceux +qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à +la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt +au souper du roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de madame la +Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère, et qui +chantait pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire, mais +quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient +et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui +lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce +découlait tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient une +pistole ou un écu, les autres des chiquenaudes et des croquignoles +dont elle entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins de chassie, +elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée, +et c'était le passe-temps de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui +s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat +de bas étage, et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la +princesse d'Harcourt. + +On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces moeurs étaient +une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le coeur +n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante de madame de Maintenon, +était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses +quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles +de roi qu'elles étaient, et à qui les ministres qui travaillaient +chez madame de Maintenon faisaient la révérence bien bas.» +L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à +Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de madame Voysin, +depuis leur connaissance en Flandre.» On verra dans Saint-Simon +comment Louvois, pour se maintenir, brûla le Palatinat, comment +Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les +belles façons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et +les trahisons; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux +la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les +exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les +scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et +il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour +parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame de +Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient +encore davantage. Les moeurs nobles au XVIIe siècle, comme les +moeurs chevaleresques au XIIe, ne furent guère qu'une parade. +Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le +chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler +le chevalier vrai sous le chevalier des poëmes. Il est curieux, quand +on a connu l'homme de cour par les écrivains et par les peintres, de +connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour. + +Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et bâiller +intérieurement, six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il +faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous êtes un +mécontent. Quand on demandera une grâce pour vous, il répondra: +«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois point.» Le premier +favori, l'homme habile, le grand courtisan est le duc de la +Rochefoucauld: suivez son exemple. «Le lever, le coucher; les +deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les +promenades du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait jamais; +quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et +sur pied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus +de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour +aller dîner hors de la cour et ne pas être de la promenade.» Vous +êtes une décoration, vous faites partie des appartements; vous êtes +compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures +que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos +broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque. +Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un +de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques +années d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'être en +représentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt +ses dentelles, on s'appuie contre une cheminée, on regarde par la +fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en +deux pour les révérences; on se montre et on regarde; on donne et +on reçoit force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six +cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l'on subit et +que l'on impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie, +imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles +pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte des +commérages. On s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style est +excellent, les ménagements infinis, les gestes parfaits, les habits +de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a +fait antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le Prince. «Il dormait +le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte, où je l'ai +maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vînt se +coucher.» Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux +le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin! les ducs sont +trop contents quand ils peuvent dîner avec lui. Le roi entre et +se déshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrière se +dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre +la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné +auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les +seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses +mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abîme +infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de +l'étiquette? Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon, tâchons +de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut +contre-peser le maréchal d'Uxelles qui tous les jours envoie des +têtes de lapins pour le chien de la maîtresse de Monseigneur.--Mais, +bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa maîtresse et le +chien de sa maîtresse, n'aurais-je point offensé madame de Maintenon +et «son mignon,» M. de Maine, le poltron qui va se confesser pour +ne point se battre en Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du +Maine.--J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards, +c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine, +saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, l'homme est +grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon étoile +fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la +table, ni trônant sur sa chaise percée.--O imprudent que je suis! +voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez +Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez +leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions +point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de +madame de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à madame la +duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les +rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M. +le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre +de M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au billard du roi, à +sa promenade, à sa chasse, à son assemblée, que je dois être ravi +en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le +coeur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme Lafeuillade +et d'Aubin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, crier +à Marly, comme l'abbé de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille +point!--Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et +des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide, +l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un homme d'affaires, +voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans. + +Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit passage +instructif: M. le duc d'Orléans ayant fait Law contrôleur général, +voulut consoler les gens de la cour: «Il donna 600,000 livres à la +Fare, capitaine de ses gardes; 100,000 livres à Castries, chevalier +d'honneur de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au vieux prince +de Courtenay, qui en avait grand besoin; 20,000 livres de pension au +prince de Talmont; 6,000 livres à la marquise de Bellefond, qui en +avait déjà une pareille, et, à force de cris de M. le prince de +Conti, une de 60,000 livres au comte de la Marche son fils, à peine +âgé de trois ans. Il en donna encore de petites à différentes +personnes.» La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main +par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000 +livres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés, +elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à +lui; il est père de son peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon +les gentilshommes[1]?--Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai +des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs +poursuites. J'ai «froqué un fils, une fille et fait prêtre malgré +lui un autre fils;» donnez une charge à mon aîné et consolez mon +cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans +vos carrosses; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge. +Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi +cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce +dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je vous révèle[2]. +Mes voitures me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant _une +affaire_. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné +à une amende de 12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres. +Donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il +vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres +sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres sur les carrosses +publics. La source est bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.--Et +comme le roi, en véritable père, entrait dans les affaires privées +de ses sujets, on ajoutait: Sire, ma femme me trompe, mettez-la au +couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, mettez-le +à la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me +faire réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez le médisant de +la cour.--Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de +lui-même, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes[3], aux +pères de «laver la tête à leurs fils.» Nous comprenons maintenant +l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les génuflexions des +courtisans auprès de leur maître. Ils saluaient le sac d'écus +qui allait remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser leurs +ennemis. + +[Note 1: «Toute la France en hommes remplissait la +grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France, c'est la cour.] + +[Note 2: Trait du président Harlay, I, 414.] + +[Note 3: Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.] + +Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brûlait leur coeur, +la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre +aiguillon du désir invincible qui les précipitait dans les extrêmes +terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la +vanité insatiable et l'acharnement du rang. Tout était matière à +distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle +immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu +foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue +suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de +commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière, +au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans +l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances, +le tremblement de coeur, la vénération, l'humilité profonde qui +saisissait un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec +laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge, +à l'adulation et jusqu'à l'infamie pour se guinder d'un degré +au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des +volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le +glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un +jeune duc qui sortait du collège. Madame de Guise était petite fille +de France: «M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme. +Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et quand elle +était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M. +de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce +couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait à +M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers qui +à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les +grandes entrées; éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et +embrasse les genoux du roi. Il n'y a point d'action qui ne fût un +moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma +femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi? +Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je +en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me +conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur suprême d'être admis aux +Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au +cardinal officiant que le prédicateur adressera la parole? Puis-je me +dispenser d'aller à l'adoration de la croix?--C'est peu d'obtenir des +distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les +princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur +mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa +prospérité, il faut en obtenir pour ses supplices: la famille +du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir +exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme. +C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des +distinctions de honte: les bâtards simples du roi ont la joie de +draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles +qui ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de tracasseries +poussées jusqu'aux coups de poings «et de griffes;» dans +quel abîme de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes +inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était +tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le +roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du +rang des bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on imagine: +«Il faut donner à M. le duc du Maine «le bonnet comme aux princes +du sang qui depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais lui faire +prêter le même serment des pairs, sans aucune différence de la +forme ni du cérémonial, pour en laisser une entière à l'avantage +des princes du sang qui n'en prêtent point; et pareillement le faire +entrer et sortir de séance tout comme les pairs, au lieu que les +princes du sang traversent le parquet; l'appeler par son nom comme +les autres pairs, en lui demandant son avis, mais avec le bonnet à la +main _un peu moins baissé_ que pour les princes du sang qui ne sont +que regardés sans être nommés; enfin le faire recevoir et conduire +en carrosse par un seul huissier à chaque fois qu'il viendra au +Parlement, à la différence des princes du sang qui le sont par deux, +et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier au carrosse que +le jour de sa réception, et qui, sortant de la séance deux à deux, +sont conduits par un huissier jusqu'à la sortie de la grande salle +seulement.» + +N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit 1789. + + + + +III + +L'HOMME. + + +Il y a deux parts en nous: l'une que nous recevons du monde, l'autre +que nous apportons au monde; l'une qui est acquise, l'autre qui est +innée; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient +de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui +est de le rendre historien. + +Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son +éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand +seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées +féodales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de +Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des +anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait +la liste des demandeurs de places avec liberté entière d'y choisir +ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui +semblait. Il était roi de sa famille comme de son gouvernement, et de +sa femme comme de ses domestiques. Un jour madame de Montespan envoie +à madame de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il ouvre la +lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas pris une femme pour la +cour, mais pour lui.--Ma mère y eut grand regret, mais il n'y parut +jamais.» Je le crois; on se taisait sous un pareil maître.--Il se +faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec +l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant vu une phrase injurieuse +dans les Mémoires de la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume, et +mit à la marge: _L'auteur en a menti_.» Il alla chez le libraire, +et fit de même aux autres exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld +crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront.--Aussi +roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par +orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que le danger passé +on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de +les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe +contre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, «le +roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait le roi son maître. +Saint-Simon fut élevé dans ces enseignements; ses premières +opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le +mécontentement était un de ses héritages; il sortit frondeur de +chez lui. + +A la cour il l'est encore: il aime le temps passé qui paraît +gothique; il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mérite que +d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs il est +déplacé; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants. +Madame de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait pas supporter une +injustice, et donne sa démission faute d'avancement. Il a le +parler haut et libre; «il lui échappe d'abondance de coeur des +raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux et récalcitrant, +«c'est chose étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe +qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde.» +Il a pris de son père la vénération de son titre, la foi parfaite +au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et +le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous +le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre +le prince et la nation, et par-dessus tout l'âpre volonté de +se maintenir debout et entier dans «ce long règne de vile +bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites gens que le roi +préfère, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes +ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il médite des +projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à +l'insu du maître; il veut «mettre la noblesse dans le ministère aux +dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette +roture perde les administrations et pour soumettre tout à la +noblesse.»--Après avoir blessé le roi dans son autorité, il le +blesse dans ses affections. Quand il s'agit «d'espèces,» comme +les favoris et les bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les +nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en héros, il +chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions +douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est «la +plus grande plaie que la patrie pût recevoir, et qui en devint la +lèpre et le chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut être pair, +«à cette prostitution de la dignité,» les bras lui tombent; il +s'écrie amèrement: «Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes +comme nous.» Quand il va faire visite chez le duc du Maine, bâtard +parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque, +ployé par l'exemple «des hommages arrachés à une cour esclave,» +le coeur brisé, à peine dompté et traîné par toute la volonté du +roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard est dégradé +est une «résurrection.» «Je me mourais de joie, j'en étais à +craindre la défaillance. Mon coeur, dilaté à l'excès, n'avait plus +d'espace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais +dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.» +Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait être employé. +C'était un seigneur d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard, +sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il +écrivit; au lieu de combattre ouvertement de la main, il combattit +secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue; +il fut mécontent et médisant. + +Il choquait par ses moeurs comme par ses prétentions; il y avait en +lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales; s'il était +pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, comme Fénelon, +contre la tyrannie. Le grand seigneur ne murmurait-pas plus que +l'honnête homme; avec la révolte du rang, on sentait en lui +la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la régence, sous +l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux, +même dévot, et passa pour tel: c'était encore un legs de famille. +«Madame sa mère, dit _le Mercure_, l'a fait particulièrement +instruire des devoirs d'un bon chrétien.» Son père, pendant +plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. «Il m'y avait +mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eût +pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu +m'enchanta.» Chaque année il y fit une retraite, parfois de +plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les +chrétiens sévères, pour les jansénistes, pour le duc de +Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui +si prompt a juger, si violent, si libre quand il faut railler «un +cuistre violet,» transpercer les jésuites ou démasquer la cour de +Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer, +craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie +d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés dans une bouteille,» +s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu +près comme Pascal qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu. +Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme, +et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se +respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se défend de la +séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon +est un noble coeur, sincère, sans restrictions ni ménagements, +implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis, +désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque +dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien +public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement +épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses +contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec +le défenseur de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice +foulée, et, sous les ressentiments du passé, les menaces de +l'avenir. + +Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour? Vingt fois pendant +ces détails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la +route de Blaye, avec un ordre du roi qui le renvoie dans ses terres. +Il est resté pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse +de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; le roi l'a grondé +parfois, majestueusement, «d'un vrai ton de père,» mais ne +l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son beau titre; ses grandes +amitiés, ses alliances, M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc +d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son +ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et il +savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le +roi demi-dieu. C'était au siége de Namur, en 1692: quarante ans de +gloire, point de revers encore; les plus grands réduits, les trois +Ordres empressés sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions +de respect et d'obéissance, et pour faire sa cour accepta et tenta +tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et +subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions, +refusaient de prendre des sacs de grains en croupe. «J'acceptai ces +sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le +bruit qui s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en soldat; +courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style: +«Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa +disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y +étais tombé...; qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages +de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été +très-sensible, et par la disgrâce et par la privation de ces temps +longs de l'honneur de lui faire ma cour...; que j'avais grand soin de +ne parler mal de personne; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être +mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi +de la longue absence que j'avais faite, de douleur de me trouver mal +avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respects +qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et +mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de +familiarité et d'épanchement... Je le suppliai même de daigner +me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui +déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner +à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais +pas en faute.» On parlait au roi comme à un Dieu, comme à un père, +comme à une maîtresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style, +il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua, +parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au +bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire, +un peu disgracié, point trop disgracié, juste assez pour être +historien. + +Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme +sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être +homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des +élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art +en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour +arracher les hommes à leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs +et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le +papier est muet sous l'effort d'une passion vulgaire; pour qu'il +parle, il faut que l'artiste ait crié. Dès sa première action +Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc +de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en +mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Le duc n'ose +contraindre sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune homme +pousse en avant avec la verve d'un poëte qui conçoit un roman et +sur-le-champ passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc d'un air +allumé de crainte et d'espérance.» Son désir l'enflamme; en +véritable artiste, il s'échauffe à l'oeuvre. «Je ne pus me +contenir de lui dire à l'oreille que je ne serais point heureux avec +une autre qu'avec sa fille.» On lui oppose de nouvelles difficultés; +à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients, +pousse et végète dans sa tête; il étourdit le duc «de la force +de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;» c'est à peine +si enfin, vaincu par l'impossible, il se déprend de son idée fixe. +Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques. +Cette invention violente et cet acharnement de désir sont la grande +marque littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de +jeunesse; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec +une prestesse de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait pas donner +des lettres d'État, essentielles pour l'affaire. «Je l'interrompis +et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise, +attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du +cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore.» Cependant le duc +de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé, +comme on peut croire, «exorcisant» madame de Saint-Simon entre deux +opérations et du plus vite qu'il put: voilà Molière et le +malade imaginaire.--Ces gaietés ne sont point le ton habituel; la +sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne +vite au tragique: elle est naturellement effrénée et terrible. +Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance; des +transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur, +des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a +surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant, +lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit +l'impôt du dixième: «La capitation doublée et triplée à la +volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises, et +les denrées de toute-espèce imposées en droit au quadruple de leur +valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes +de choses: tout cela écrasait, nobles et roturiers, seigneurs et +gens d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi pût suffire, +qui tirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait +jusqu'au pus. On compte pour rien la désolation de l'impôt même +dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse, la +combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette +lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois +suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de +rendre leur compte de ce doux projet au Cyclope qui les en avait +chargés. Il revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, tout +hérissé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée +cette sanglante affaire, et immédiatement après signée, scellée, +enregistrée parmi les sanglots suffoqués.» L'homme qui écrit +ainsi palpite et frémit tout entier comme un prisonnier devant des +cannibales; le mot y est: «Bureau d'anthropophages.» Mais l'effet +est plus sublime encore, quand le cri de la justice violentée +est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle. +L'impression que laisse sa vengeance contre Noailles est accablante; +il semble que lié et fixe, on sente crouler sur soi l'horrible poids +d'une statue d'airain. Trahi, presque perdu par un mensonge, décrié +auprès de toute la noblesse, il fit ferme, démentit l'homme +publiquement «de la manière la plus diffamatoire et la plus +démesurée,» sans relâche, en toute circonstance, pendant douze +ans. «Noailles souffrit tout en coupable écrasé sous le poids de +son crime. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sans nombre ne +le rebutèrent pas. Il ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi +chez le régent, en entrant et sortant du conseil de régence, avec +une révérence extrêmement marquée, ni moi de passer droit sans le +saluer jamais, et quelquefois détourner la tête avec insulte. Et il +est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sorties chez M. le +duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le +moindre jour, dont le ton, les termes et les manières effrayaient +l'assistance, sans qu'il répondît jamais un seul mot; mais il +rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle +reprise. Cela en vint au point qu'un jour, au sortir d'un conseil où, +après l'avoir forcé de rapporter une affaire que je savais qu'il +affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis +tondre, je lui dictais l'arrêt tout de suite, et le lisais après +qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma +défiance et à tout le conseil; il se leva, jeta son tabouret à dix +pas, et lui qui en place n'avait osé répondre un seul mot que de +l'affaire même avec l'air le plus embarrassé et le plus respectueux: +Mort... dit-il, «il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla chez +lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit.» La +douzième année, après un an de supplications, Saint-Simon forcé +par ses amis, plia, mais «comme, un homme qui va au supplice,» +et consentit par grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette +franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort. +Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégradation des +bâtards, là où l'homme d'action se contient, l'artiste s'abandonne; +on voit ici l'impudeur de la passion épanchée hors de toute digue, +si débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent +l'infini comme dans une mer. «Je l'accablai à cent reprises dans la +séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. +L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de +mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il +attrapait mes regards; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi, et +je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs qui +achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me +délectais à le lui faire sentir.» Un pareil homme ne devait pas +faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous Louis +XIV? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres, +le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour +ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il +s'échappait; au fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait; +on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempête. +Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous +tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par +le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations. + +Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop. +Leur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique +et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le +politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste, +plutôt que l'imagination abondante; d'instinct, il devine la bonne +route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un poëte +épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable +entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a +tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du +labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit +sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa vision. Ne vous +souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques, +une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une +explication de l'autre monde, trois cents manières de faire fortune, +les ananas à quinze sous pièce, et la manière de gouverner l'État? +Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite, aisément et sans +cesse, non ce qui est applicable, mais ce qui est vraisemblable. +Ainsi fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve le moyen de sauver +l'État. Ses amis, Fénelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les +domestiques dehors, refaisaient comme lui le royaume. Ils fabriquaient +des Salente et autres bonnes petites monarchies bien absolues, ayant +pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer au bout. C'était une +école de «chimériques.» Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa +république; il limitait la monarchie en déclarant les engagements +du roi viagers, sans force pour lier le successeur. A son avis cette +déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages de conséquences +étalent à flots pressés le magnifique torrent de bénédictions +et de félicités qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin +délivrait le peuple et relevait la monarchie; rien n'était oublié, +sinon cet autre bout de parchemin inévitable, publié par tout roi, +huit jours après le premier, annulant le premier comme attentatoire +aux droits de la couronne. C'est que nulle force ne se limite +d'elle-même: son invincible effort est de s'accroître, non de se +restreindre; limitons-la, mais par une force différente; ce qui +pouvait réprimer la royauté, ce n'était pas la royauté, mais +la nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme «plein de vues,» +c'est-à-dire romanesque comme Fénelon, quoique préservé des +pastorales. Mais cette richesse d'invention systématique, dangereuse +en politique, est utile en littérature; Saint-Simon entraîne, quoi +qu'on en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je ne connais rien +de plus éloquent que les trois entretiens qu'il eut avec le duc +d'Orléans pour lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on n'a +vu une telle force, une telle abondance de raisons si hardies, si +frappantes, si bien accompagnées de détails précis et de preuves; +tous les intérêts, toutes les passions appelées au secours, +l'ambition, l'honneur, le respect de l'opinion publique, le soin de +ses amis, l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections +renversées, tous les expédients trouvés, appliqués, ajustés; une +inondation d'évidence et d'éloquence qui terrasse la résistance, +qui noie les doutes, qui verse à flots dans le coeur la lumière +et la croyance; par-dessus tout une impétuosité généreuse, un +emportement d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous le faix de +la véhémence;» une licence d'expressions qui, en face d'un prince +du sang, se déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne pouvant plus +souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le +magistrat et la police eussent châtié il y a longtemps dans tout +autre;» étant certain «que le dénûment et la saleté de sa vie le +feraient tomber plus bas que ces seigneurs péris sous les ruines de +leur obscurité débordée; que c'était à lui, dont les deux mains +touchaient à ces deux si différents états, d'en choisir un +pour toute sa vie, puisque après avoir perdu tant d'années et +nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait +nouvellement suraccablé, un dernier affaissement aurait scellé la +pierre du sépulcre où il se serait enfermé tout vivant, duquel +après nul secours humain, ni sien ni de personne, ne le pourrait +tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous +plions comme lui; nous comprenons qu'une pareille âme avait besoin +de s'épancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans +les lettres. Comme un lustre flamboyant, chargé et encombré de +lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en +secret dans sa chambre, et après cent cinquante ans, il éblouit +encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui +regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné +pour l'histoire, affamé d'observations, «perçant de ses regards +clandestins chaque physionomie,» psychologue d'instinct, «ayant si +fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions, +leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la +connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers +intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas +développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le +premier aspect de tous les visages.» «Cette promptitude des yeux à +voler partout en sondant les âmes» prouve qu'il aima l'histoire pour +l'histoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel, +ses qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi naissent les +grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves, +quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un lit tous ses +ruisseaux. + + + + +IV + +L'ÉCRIVAIN. + + +Au XVIIe siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde; +Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait. +Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens. + +Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets +absents. Les poëtes du temps les voyaient par une notion vague et les +disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail +précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note +avec une netteté de peintre ou de géomètre; je cite tout de suite, +pour être précis et l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou, +qui un jour accula madame Pelot contre la cheminée, lui mit la tête +en ses deux poings, et voulut la mettre en compote. «Voilà une +femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des +révérences _perpendiculaires_ et des compliments tant qu'elle +pouvait, et lui toujours en furie et en menace.» Legendre n'eût +pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, il imagine le physique, +comme Victor Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des portraits: +«Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage +en _losange_, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, +perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés +sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en +terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des +manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée +de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il +se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que +modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place +avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences +respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche à +Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui +Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott, +Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers +antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son +talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit +nous ont portés jusqu'à lui.--Il voit aussi distinctement le moral +que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le +monde sait que le défaut de nos poëtes classiques est de mettre en +scène non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages +sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez +des vices et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote, habillés +d'une robe grecque ou romaine, et occupés à s'analyser et à se +réfuter. Saint-Simon connaît l'_individu_; il le marque par ses +traits spéciaux, par ses particularités, par ses différences; son +personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux +ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui +dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n'imaginons les objets que +par ces précisions et ces contrastes; il faut marquer les qualités +distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une +toile unie où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme +arrêtée et un contour personnel. Voilà pourquoi ce portrait de +l'abbé Dubois est un chef-d'oeuvre. «C'était un petit homme +maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à +physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français +appelle un _sacre_, mais qui ne se peut guère exprimer autrement. +Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. +Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice, +la débauche, l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la +flatterie, les servages, les moyens; l'impiété parfaite, son repos. +Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en +passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches +tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou +la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que +cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît +jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait sa vie dans +les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête souterraine, furet furieux, +échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des +terriers qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire quelquefois le +tour entier et redoublé d'une chambre courant sur les tables et les +chaises sans toucher du pied la terre.» Il vécut et mourut dans les +rages et les blasphèmes, «grinçant des dents,» écumant, «les +yeux hors de la tête,» avec une telle tempête et si continue +d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs +d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de +proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements +exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation +pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du +monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier +venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de +l'artiste est si complète que son oeuvre offre des matériaux aux +gens de tout métier, de toute vie et de toute science. Ame et esprit +et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé +et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant +toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois +ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que +celle-là. + +Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve; il ne dit +rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire +que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de +bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter +des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes. +Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent +de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à +la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par +l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un +mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des +artistes; du premier coup, ils ébranlent; le coeur conquis, la raison +et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous donne des +sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu +au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion +de sa verve; par la chaleur notre esprit arrive à la lumière; +l'émotion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute +histoire paraît décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire +qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de +personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser. + +Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût +littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il +note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles +sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent +les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours +régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la +ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout. +Il est crû, trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en +restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout; que +les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à +l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise +son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il +dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.» Quand la Choin +entra en faveur, «M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,» +et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur de le ramasser.» +Ailleurs, il «s'espace» sur Dangeau, «singe du roi, chamarré +de ridicules, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du +courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche.» Un +peu plus haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une roche, +de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites +limites.» Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout +quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son +talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend. +Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son +fumier, il fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier +l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre +aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de +chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit +un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées +jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée, +précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. «Madame +de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, +extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un +médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton; fort laide, l'air +toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait +d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il les palpe, il les +retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et +rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la +condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Charost +sur Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon héros n'est pas +un repris de justice.» M. de Charost suffoquait. On lui versa des +carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient +Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et +totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la +mesure, la décence et le respect. + +Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de +sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de +son coeur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture +de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique, +sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en +face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles +s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot on y aperçoit tout +l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu +perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux +tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui +criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui +avaient tout perdu et qui mouraient de faim.» Doré seul rendrait +cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés +avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles +trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire, +qui questionnent d'un oeil étincelant et hument dans l'air la bonne +nouvelle. «Plus avant commençait la foule des courtisans de toute +espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des +soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient +Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de +bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les +plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins, +méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu +attendu, et bien davantage sur eux-mêmes.» Le duc de Berry, +qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère, +s'abandonnait. «Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes, +tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots, +mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois; mais de +suffocations, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si +fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient +aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon +d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance.» Un peu plus loin, +la duchesse de Bourgogne profitait «de quelques larmes amenées du +spectacle, entretenues avec soin,» pour rougir et barbouiller ses +yeux d'héritière. Survint l'Allemande, cérémonieuse et violente, +Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances, +«rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement +pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en +les embrassant.» Dans les coins du tableau, on voit les dames en +déshabillé de nuit, par terre, autour du canapé des princes, les +unes en «tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu +d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son coeur et se renfonce sous +les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement bercé +par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort +telle qu'elle est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge, +raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de +rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques +douleurs débordées, accusant l'homme ou de faiblesse ou de feinte, +ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent +se cacher, ou des «mugissements» qui ne savent se contenir. + +Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les +effets de la passion; voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus +mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question +de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse +d'Escarbagnas: elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend +tout le coeur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une +vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au +fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les +plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands; on pense +assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement +d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification +infligée à un Parlement et à un président. «Le scélérat +tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la +contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute +sa personne démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la +libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai, +avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de +ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à +genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous +étant assis et couverts, sur les hauts siéges, aux côtés du +même trône, ces situations et ces postures, si grandement +disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de +l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont +_laterales regis_ contre ce _vas electum_ du tiers état. Mes yeux +fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce +grand banc à genoux, ou debout, et les amples replis de ces fourrures +ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne +finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des +sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, +et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.» +Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de +costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres, +qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le +pétillement de ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur +de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire; +sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La +misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la +critique, pour définir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et +des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il +souffre; pour toute échelle, j'ai des exemples et j'en use. Lisez +encore celui-ci; je ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du +duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre +habitude du style y sent non-seulement un coeur brisé, une âme +suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le +roidissement des muscles crispés et l'agonie de la machine physique +qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur de sa perte +pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea +par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut +sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, +rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une +surface unie, et qui y succombait.» + +Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein; +de là son style, «emporté par la matière, peu attentif à la +manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer.» Il n'était +point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de +docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la +ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant +guidé ni par le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire +viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels +dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et +intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire +plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. Il violenta le +français à faire frémir ses contemporains, s'ils l'eussent lu; +et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces +étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires; +seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a que +des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension +nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer +les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons +de Fénelon et de madame Guyon, en disant que «leur sublime +s'amalgama,» cette courte image, empruntée à la singularité et à +la violence des affinités chimiques est un éclair; quand il montre +les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, «un je ne sais quoi +de plus libre en toute la personne, à travers le soin de se tenir et +de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les +distinguait malgré qu'ils en eussent,» cette expression folle est +le cri d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des regards +étincelants,» il eût effacé toute la vérité de son image; dans +sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la +joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets +à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés, +des métaphores à l'instant traversées par d'autres, des idées +explicatives attachées en appendice à la phrase principale, +étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme +par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la +volée, chacun par un trait unique. «L'après-dînée nous nous +assemblâmes; M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire, +M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait fort étonné; M. de +Chaulnes raisonnait en ambassadeur avec le froid et l'accablement d'un +courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put +jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc +d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien.» +Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imitative impriment dans le +lecteur la sensation du personnage. + +«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et +respirait jusqu'au suivant.» La phrase file comme un homme qui glisse +et vole effaré sur la pointe du pied.--Plus loin le style +lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force +des impressions. «La mesure et toute espèce de décence et de +bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise +superbe sur son trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à demi, +montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de +ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se +croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même +canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées +fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout +hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les +sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes +s'entrecroisent, s'entassent, s'étouffent, et étouffent le lecteur. +Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de +mode; le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout, +pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et par-dessus +tout une opulence d'images passionnées digne d'un poëte. Ce style +bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature +elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme; il est la +notation littéraire et spontanée des sensations. + +Un historien secret, un géomètre malade, un bonhomme rêveur, +traité comme tel, voilà les trois artistes du XVIIe siècle. Ils +faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux, +fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus +élevé; Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et +le plus vrai. + + + + +ANNOTATIONS INÉDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU. + + +Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le président +de Bauquemare et son frère, gouverneur de Bergues[1]: + +[Note 1: Ces extraits ont déjà été publiés par l'_Athenoeum +français_, aux mois de mai et de juillet de cette année. Le beau +travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser à reproduire a été +inséré au mois d'août 1836, dans le _Journal des Débats_.] + +«Ces deux frères jumeaux, et semblables en tout à s'y méprendre, +avoient une telle sympathie, que le président étant un matin à +l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse; on +sut après qu'au même instant son frère qui étoit à l'armée avoit +reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où +son frère avoit senti cette douleur[1]. Le président avoit une femme +extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit +très-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui +n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la présidente +d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne +compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à +quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une santé et une +gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse, +perçant (_sic_) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la +fin.» + +[Note 1: Le _Mercure_ de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.] + +--«Le baron de Breteuil étoit frère de Breteuil, conseiller +d'État, intendant des finances, père de celui qui a été +secrétaire d'État de la guerre pendant la disgrâce de M. le Blanc. +Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y +était intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent ont +le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à +Mantoue. C'étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs +et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde +par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il +se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha +comme il put à quelques gens considérables; le roi le traitoit assez +bien, et il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en vouloit +point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea +sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées, contre celle +d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit +fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de +M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de +lui toute la journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui ne +lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoit sans pourtant se +déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni +paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à un homme de la maison +du Châtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour à table chez +M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son +ignorance, la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le +_Pater_; le voilà à se scandaliser et à demander pour qui on le +prenoit, et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il +sortit de table, et en rentrant dans la pièce où l'on se tenoit, son +ami, M. de Caumartin, se mit à marcher derrière lui, et, comme pour +le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: «Moïse.» Voilà le +baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la +question sur le tapis, et après plusieurs gentillesses d'un homme +sûr de son fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la +fin, puisqu'on le poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer qu'il +n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Moïse étoit l'auteur +du _Pater_. La risée universelle le mit bien en un autre état, +mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa +cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.» + +--«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poëte +en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la +liberté, aimant le vin et la bonne chère, mais très-sage sur les +femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus +singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les +belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à +faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne, +et parmi tout cela un fond de religion; désiré dans toutes les +meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des +autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le prince, qui +avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc +aimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les +états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin, +Santeuil en prit un grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant +de verser dedans sa tabatière de tabac d'Espagne; le malheureux +l'avala, et en creva fort tôt après.» + +--«Le couvent de Moret est une énigme qui n'est pas encore mise au +net. C'est un petit couvent borgne où étoit professe une Moresse +inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, premier valet de chambre +du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret +domestique passoient de tout temps. Il avoit payé une dot qui ne se +disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus +que rien de nécessaire ne manquât à cette Moresse, ni rien même de +ce que l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame de Maintenon +y alloit très-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-être +du couvent, où la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit +beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon après elle, ne montroient +pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement +toutes les fois qu'ils alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient +souvent, avoient une attention fort grande à sa conduite et à celle +que les supérieures avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec +plus de considération et de soins que la personne la plus connue et +la plus distinguée. Monseigneur y a été une fois ou deux, et les +princes ses enfants, et l'ont demandée, et elle-même se prévaloit +fort du mystère de ce qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit +d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit fille du roi et de la +reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour +une fausse couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, on +s'apercevoit bien en elle d'une vocation aidée.» + +--«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry, +et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon élevoit; son +frère lui pesoit étrangement par les extravagances de sa conduite +avec des filles et compagnie à l'avenant, à son âge, et par +celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passés, disoit +volontiers _le beau-frère_, parlant du roi devant tout le monde, et +surtout faisoit à madame de Maintenon des sorties épouvantables sur +ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et au moins maréchal de France, +bien qu'il n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. Sa femme, +fille d'un médecin, piètre en son nom et fort sotte aussi en son +maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec lui, +et madame de Maintenon étoit toujours embarrassée de n'avoir +jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-soeur qui n'étoit +d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, à qui M. +l'évêque de Chartres l'avoit livrée, que M. d'Aubigné fut conduit +dans cette retraite, disant à tout le monde que sa soeur lui faisoit +accroire malgré lui qu'il étoit dévot, et l'assiégeoit de prêtres +qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le +rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé +de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et +d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, propre à rien, trop bon +encore pour cet emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; mais +ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir longtemps gardé de feu et +d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit +aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la +chose plus doucement.» + +--«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte de Lyon, bon homme qui ne +manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire, +et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort, sans +excès pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par choix, +et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris, +pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et +étoit grand et gros. Tout l'été il alloit sans culotte avec sa +soutane. Un enfant de choeur qui le découvrit dans un église où +il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant à la +sacristie, de lui attacher avec une épingle le bas de son aube avec +sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever +bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il présenta son +derrière en plein tout nu à la compagnie. Le lieu de le faire et le +temps encore plus fut étrange, et l'éclat de rire aussi universel +que la surprise.» + +--«Le roi, dit Dangeau, à la date du 6 septembre 1698, a ordonné à +Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet quand il +le salue à la tête des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le +roi.» Saint-Simon a mis à ce passage la note suivante: «Ce bonnet +de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui +fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons +qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit +saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des +demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il étoit de sa charge +de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie +à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important, d'une chose +qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris +fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du +roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire, +dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte, +le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se +pavanoit, et qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette +couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit +l'usage, il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau +chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit entre ses dents, +et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin, +poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un +ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut +bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris +cela, et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et +le roi lui répondit que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui +conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des +Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne +fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des +courtisans.» + +--«Le camp de Compiègne, qui pour des marionnettes que le roi voulut +se donner, et plus encore à madame de Maintenon sous le nom de M. le +duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant +de magnificence et de luxe qui étonna l'Europe après une si longue +guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps, +d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compiègne donna +aux étrangers accourus sans nombre, et même aux François, une sorte +de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui +le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier, +c'est-à-dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de +Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement; +qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est +entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et femmes, étoit +en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et +toute l'armée en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à +découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout, +un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée dans +laquelle étoit madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, et lui +parloit à tout moment; à chaque fois il se découvroit, se baissoit +à la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit +quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit, et +le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse +de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant, +des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les dames, +debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux +bonnes heures. Pendant ce temps-là, Canillac, colonel du régiment +d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque +ordre au roi, entra par une petite porte faite exprès au bas du +cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva +vis-à-vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de +la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. Il +l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'oeil en le montant, +et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant +l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles; +il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il +entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit +de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur +chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.» + + * * * * * + +EXTRAIT DU TOME VII. + +«M. de Noyon[1] fourniroit un livre par ses faits et ses dits. +Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure +qu'ils viendront à l'esprit. + +[Note 1: F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.] + +C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé +et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable, +résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort +au demeurant de vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant +point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque comme un coquin, à +force de prêcher, et appeloit beaucoup d'évêques, évêques +du second[1] ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur quand ils +l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient +Monsieur. Il appeloit souvent le pape «Monsieur de Rome,» et +assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant à Noyon, y vouloit +faire des fonctions sans sa permission, il l'en empêcheroit +très-bien. + +[Note 1: Il y a dans le manuscrit une abréviation qui peut +signifier second ou dernier.] + +M. de Noyon avoit boisé tout son appartement de Noyon peint en brun, +et dans tous les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans un +manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'évêque; et +cela répété partout; aux deux côtés de sa galerie il avoit mis +une grande carte généalogique avec cette inscription: Descente +des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la +très-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand +tableau qu'on eût pris pour un concile sans deux religieuses qui le +fermoient; et il disoit que c'étoient les saints et les saintes de sa +maison. Dans sa chambre à coucher il avoit sur sa cheminée ses armes +avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques qui se peuvent +rassembler, et se délassoit devant son feu à contempler ce trophée, +et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de +Laon n'étoit que ses armes en buis avec ses honneurs autour. + +Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors archevêque de Paris +et point encore duc. Il entroit dans la cour de Saint-Germain dans un +carrosse et passa auprès de M. de Paris, qui y entroit aussi à pied. +Le voilà à crier à son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne +doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre pied à terre. Point du +tout. Il s'élance, saisit la main de M. de Paris, fait avancer au pas +et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier. M. de Paris pensa +mourir de rage, et toujours M. de Noyon à le complimenter et le tint +toujours de la sorte. Jamais M. de Paris ne le lui a bien pardonné. +Longtemps après M. de Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui +l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris ne lui rendît point de +visites, qui s'étoit mis sur le pied de n'aller guère chez personne, +et lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi s'en vengea-t-il +cruellement en apprenant à M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point +aperçu, et que personne n'avoit voulu lui dire de la dérision +de l'abbé de Caumartin dans sa harangue lorsqu'il le reçut à +l'Académie, dont on a vu l'histoire en son lieu[1]. + +[Note 1: Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article de M. +Sainte-Beuve, dans l'_Athenoeum_ du 18 août 1855.] + +«Au repas que le cardinal d'Estrées donna à la réception au +parlement de M. de Laon, son neveu, on avoit mis deux cadenas pour +M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier M. le prince; on +s'attendoit qu'ils les ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu s'y +devoir fier, en prit le soin, et regardant ces princes en les ôtant: +«Messieurs, dit-il, il est plus aisé d'en ôter deux que d'en faire +venir quinze ou seize pour ce que nous sommes ici de pairs. + +M. le prince le héros étoit trop goutteux pour conduire, et en +faisoit le compliment, duquel M. son fils prit peu à peu la coutume. +Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui disant: «Vous ne voulez +pas qu'on vous conduise?» «Moi, répondit vivement le Noyon, point +du tout; c'est vous apparemment, monsieur, qui me le voulez faire +accroire.» Sur cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire, +et l'autre se laissa conduire jusqu'au bout, et s'est toujours laissé +conduire depuis, sans que les princes du sang lui aient plus hasardé +ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous reconduise.» Sortant longtemps +après de chez ce même M. le duc, devenu alors M. le prince, qui le +conduisoit, M. de la Suse, archevêque d'Auch, qui sortoit en même +temps, fit des compliments à M. le prince; M. de Noyon se tournant +à M. d'Auch et le prenant par le bras: «Ce n'est pas vous, monsieur, +lui dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je vous en avertis;» +puis acheva de le laisser conduire. + +Il en fit un autre, à propos de conduite, qui fut étrange. Il était +à Versailles chez la chancelière de Pontchartrain avec bien du +monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière et sa belle-fille, +soeur du comte de Roucy, se mirent à le conduire; vers le milieu de +la chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant prend madame +de Pontchartrain par la main et la prie de n'aller pas plus loin, et +laisse faire madame la chancelière. Ces dames allant toujours, il +se retourne vers la porte, et dit à madame de Pontchartrain: «Vous, +madame, qui êtes ma parente, en voilà trop; et je ne veux +pas absolument que vous alliez plus loin;» puis, regardant la +chancelière: «Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle doit;» +et la laissa aller tant qu'elle voulut. Toutes deux demeurèrent +confondues et la compagnie fort embarrassée qui baissa les yeux au +retour de la chancelière, fort rouge et fort silencieuse, et on en +rit bien après qu'on fut sorti de là. + +Au pénultième lit de justice du roi, les cardinaux prétendirent +précéder les pairs ecclésiastiques. Ils se fondoient sur les +derniers exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin et sur +d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques réclamoient leurs droits +usurpés par autorité et par violence; M. de Noyon soutint presque +seul le choc d'une part, et les cardinaux de Bouillon et Bonzi[1] de +l'autre, et l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement +dit au roi que les cardinaux étoient une chimère d'Église, MM. +de Bouillon une chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer en +réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant toujours +disputé à deux cardinaux qui gouvernoient tout, il ne céderoit pas +à deux cardinaux qui ne gouvernoient rien. Le cardinal de Bouillon +fut outré pour sa rade(_sic_) et jeta les hauts cris. Il voulut +exciter le cardinal Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il +trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, c'est que le cardinal +de Bouillon ni lui, Bonzi, ne gouvernoient en effet pas grand'chose. +M. de Noyon cependant s'applaudissoit de son bon mot et le répétoit +à tout le monde. Il l'emporta sur les cardinaux, qui de dépit n'ont +plus paru depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois essaya de +donner atteinte au jugement du feu roi, et voulut précéder les pairs +ecclésiastiques au lit de justice qui fut tenu de son temps; mais il +n'en put venir à bout, et s'abstint de s'y trouver. + +[Note 1: Il y a par erreur _Bouzi_ partout dans l'imprimé.] + +Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir grande envie de pisser, +qu'il se trouvoit un jour de grande fête, pontificalement revêtu +dans le choeur de sa cathédrale. Il n'en fit pas à deux fois; il +se mit en marche, sa chape tenue des deux côtés par le diacre et le +sous-diacre, sort à la porte en cet état ainsi assisté, troussa sa +jaquette, se soulagea et revint pontificalement à sa place. Une autre +fois, la même envie lui prit à Versailles comme il passoit dans la +tribune, qui du temps de la vieille chapelle servoit de passage de +l'aile neuve au reste du château. Il ne s'en contraignit pas, et se +mit à pisser par la balustrade. Le bruit de la chute de l'eau de haut +en bas sur le marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir le +suisse de la porte de l'appartement, qui fut si indigné du spectacle +qu'il alla querir Bontemps, premier valet de chambre de confiance et +gouverneur de Versailles, qui accourut tout essoufflé et qui joignit +M. de Noyon qui passoit l'appartement et ne demandoit pas son reste. +Le bonhomme le querella, et M. de Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se +trouva fort empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup, mais il +eut la considération pour lui de ne lui en point parler. + +Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir à lui parler à son +dîner et à son souper, à le mettre aux mains avec quelqu'un, et, +faute de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour rudement payé. +C'étoit quelques années après la mort de madame la dauphine +de Bavière, et longtemps avant le mariage de celle de Savoie. +L'appartement de la reine, où cette première dauphine étoit morte, +avoit toujours été fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y +exposer à la vue des courtisans des ornements superbes qu'il avoit +fait faire pour l'église de Strasbourg, et cela donna lieu à +beaucoup de raisonnements sur madame de Maintenon, dont on crut que le +mariage alloit être déclaré, et qu'on avoit rouvert l'appartement +de la reine sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer le +monde et y mettre après la reine déclarée; et la vérité est que +cela ne tint alors qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M. +de Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit après de crédit et +de faveur, eussent pu être gagnés à décider que le roi y étoit +obligé en conscience. Dans ce temps-là précisément, le roi, +badinant à son dîner M. de Noyon sur toutes ses dignités et +ses honneurs et sur ce qu'il devoit être l'homme du monde le plus +satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans cet amusement du roi, +et conclut que toutefois il manquoit encore une seule chose à son +contentement. Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût envie de mettre le +chapeau en avant, et qui plaisantoit toujours avec lui sur le peu de +cas qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à plusieurs reprises +pour le faire expliquer. A la fin, il le fit par une énigme fort +claire, et dit au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être +que quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la vertu. +Véritablement ce fut un coup de foudre. Le roi baissa la tête sur +son assiette et n'en ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il +dépêcha fort promptement. J'étois à côté de M. de Noyon, qui +d'abord piétina, se pavanant et regardant la compagnie; mais chacun +les yeux bas ne se permettoit que des oeillades à la dérobée, +le fit apercevoir de l'extrême embarras du roi et de tous les +assistants. Il ne dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix de +l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne ne trouva le reste du +dîner plus long que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame +de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré d'avoir déclaré si à +brûle-pourpoint son désir d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en +fut pas plus mal avec le roi. + +Le roi lui fit une malice fort plaisante. M. de Noyon étoit fort des +amis du premier président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au point +de l'aller voir aux heures les plus familières, et de manger chez lui +sans être prié quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour si le +premier président faisoit bonne chère. «Mais, sire, répondit-il, +assez bonne, une bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit, et mit +ce mot en réserve. Quatre jours après, le premier président étant +venu parler au roi dans son cabinet, le roi lui rendit le propos de M. +de Noyon, qui le piqua au point où on le peut croire du plus faux et +du plus glorieux des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de Noyon à +venir. Il ne tarda pas et sur l'heure du dîner. Le premier président +fut au-devant de lui en grandes révérences, et lui demanda avec son +hypocrite humilité ce qui lui plaisoit lui commander. M. de Noyon, +bien étonné de l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui +vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui venoit lui demander à +dîner. «A dîner! répondit le premier président. Nous ne faisons +céans qu'une petite chère bourgeoise qui convient à des bourgeois +comme nous, et qu'il ne nous appartient pas de présenter à un +prélat aussi distingué par sa dignité et par sa naissance.» +Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que le roi l'avoit trahi. +Duplique du premier président. Tant qu'enfin M. de Noyon dit que +cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais qu'il avoit renvoyé +son carrosse. «Qu'à cela ne tienne, répondit le premier président, +vous en aurez un tout à cette heure;» et tant fut procédé qu'il +le renvoya dans le sien et sans dîner. M. de Noyon bien en peine fit +parler au premier président dans l'espérance de tourner la chose en +plaisanterie; mais il se trouva qu'elle n'eut aucun lieu, tellement +que M. de Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de la farce +qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon plusieurs jours bien en +peine, lui promit enfin de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le +raccommoda en effet. Le premier président n'osa ne pas vivre avec M. +de Noyon différemment de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui +pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit voulu sérieusement +les raccommoder; mais l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir. + +M. de Noyon eut une maladie qui le mit à la dernière extrémité à +Paris; avant de recevoir ses sacrements, il envoya prier le nonce +de lui donner la bénédiction apostolique. Cela fut trouvé fort +étrange surtout d'un évêque qui appeloit quelquefois le pape: +«Monsieur de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années; et quand +il le fut, le roi le réprimanda de la singularité de sa dévotion, +moins que cela ayant souvent profité à la cour de Rome pour étendre +sa juridiction. On en diroit bien d'autres sur M. de Noyon. Ce +peu suffit pour faire connoître un homme dont on parlera encore +longtemps. Mais il en faut encore dire une, outre le dais brisé qu'on +l'accusoit de porter avec lui en voyage. + +On a vu dans la suite de ces remarques quelle étoit la duchesse de +Picquigny. Chaulnes et d'autres terres à elle sont du diocèse de +Noyon; et il s'étoit formé une assez grande amitié entre eux qui +dura plusieurs années, et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui +rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon lui dit que, s'il +pouvoit être marié, sa femme passeroit devant elle. Madame de +Picquigny soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté +de sa pairie, Madame de Picquigny qu'elle étoit duchesse et qu'il +n'étoit que comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent si bien +sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent brouillés, et ce +qu'il y eut de plus beau, c'est qu'ils le demeurèrent. + +On prétend qu'il conduisoit son neveu, même enfant, à son carrosse, +comme étant son aîné; mais ce qui est certain, c'est que se +trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre, mort évêque de Langres, +et M. de Chaste[1], mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà, +quelqu'un qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en famille. «En +famille! reprit-il, oui en famille. Voilà monsieur, en montrant +l'abbé, qui est de ma maison;» puis montrant l'évêque: «Et +monsieur qui s'en dit; oui, en famille, monsieur, en famille.» Le +pauvre Laon fut démonté et ne répliqua ni ne leva le siége. Mais, +à la fin, en voilà assez.» + +[Note 1: Il faut lire _Chatte_ (Louis-Anne de Clermont).] + +--M. de Noirmoustier, cadet de la maison de la Trémoille, étoit fils +de M. de Noirmoustier, si avant dans le parti des frondeurs dans la +minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit, de souplesses et +d'intrigues, obtint un brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa +mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de l'épargne, et sa +femme d'Aubery, président en la chambre des comptes. Il laissa +deux fils et deux filles dont les trois _(sic)_ furent tous +considérables[1]. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit un des hommes +de son temps le plus beau et le mieux fait, avec beaucoup d'esprit, +mais orné, agréable, gai, solide et fait également pour le monde +et pour les affaires. Il arriva donc avec ces talents, qui le firent +briller et rechercher par la meilleure compagnie de la cour; mais la +petite vérole qui le prit allant joindre la cour à Chambord et +qui lui creva les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son +commencement, une vie qui promettoit tant. Le désespoir qu'il en +conçut l'enferma plusieurs années sans vouloir presque être vu de +personne, charmant ses ennuis par une continuelle lecture; et, comme +rien n'en dissipoit son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le +vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il s'étoit réservés +et qui, par le charme de sa conversation, lui étoient demeurés +fidèles, le forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un peu +plus étendu, et de l'un à l'autre il devint le rendez-vous de la +compagnie la plus choisie et souvent la plus élevée. Tout est mode. +Il devint du bon air d'être admis chez lui. Le médiocre état de +ses affaires lui fit épouser en 1688 la fille de la Grange-Trianon, +président aux requêtes veuve de Bermond, conseiller au parlement; +et puis veuf sans enfants au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en +1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de Chevry, président +en la chambre des compte, par amour réciproque d'esprit. La fameuse +princesse des Ursins, sa soeur, longtemps mécontente de ces mariages, +fut obligée enfin d'avoir recours à ses conseils, à son industrie, +à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de choses importantes, qui +le firent faire duc vérifié, et frère cardinal. Depuis leur mort, +moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé de celles du +monde et de ses amis, et sa maison a été un réduit, un conseil, un +tribunal qui s'est toujours soutenu en considération distinguée par +celle de tous les gens principaux qui se sont fait honneur d'y être +admis. + +[Note 1: Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq fils et +quatre filles, qui moururent tous après 1666.] + +--Le cardinal de Furstemberg a joué un tel rôle dans les affaires +entre l'empire et la France qu'il seroit inutile de parler de lui. On +se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes de l'empire, sans +autre prétention, jusqu'en l'an 1654 que l'empereur les créa princes +de l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue main une comtesse +de Walvoord, veuve du comte de la Mark et mère de celui qui fut +chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs emplois au dehors. +Il l'avoit remariée à un comte de Furstemberg, son neveu, et il +vivoit avec elle en France, ménage public, logeant toujours ensemble. +C'étoit une créature fort haute, fort emportée, de beaucoup +d'esprit, plus que galante, et qui avoit été belle, mais grande et +grosse comme un Suisse, effrontée à l'avenant, et qui avoit pris un +tel ascendant sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant elle. Son +luxe en tout genre étoit si prodigieux qu'on n'en croiroit pas les +étranges détails de magnificence, de profusion, de délicatesse dont +son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte dépense, qui ruinoit +le cardinal, quoiqu'il eût entre 7 à 800,000 livres de rentes en +bénéfices ou pensions du roi. + +«Le scandale en étoit énorme; mais ses services et ses souffrances +pour le roi, décorés de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au +point que la comtesse avoit une grande considération du roi et des +ministres, dont elle étoit traitée avec une singulière distinction. +Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses anciennes raisons de ne +rien refuser, et qui, moyennant son traité avec madame de Maintenon +de n'aller jamais à Marly et de ne voir jamais le roi en particulier, +l'avoit toujours à elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis un +de ses fils dans le chapitre de Strasbourg par force et par autorité +du roi déployée, parce qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce +quartier étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la Varenne, que +les plaisirs de ce prince firent son portemanteau et que son esprit +et les affaires où son maître l'employa enrichirent tellement, +qu'après bien de la résistance il fut convenu qu'ils seroient dupes +et passeroient ce quartier pour celui d'une maison noble de ce même +nom qui toutefois n'avoit jamais eu d'alliance avec celle de Rohan. +Dès qu'il fut chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque, +et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg tout de son mieux; mais +la cour concluante consistoit aux pistoles pour faire consentir le +cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité fait, il fallut +capter la bienveillance du chapitre, qui conserve encore les dehors de +la liberté et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly, Normand de +basse étoffe, mais d'esprit délié et accort, et grand vicaire à +Strasbourg, fut gagné par madame de Soubise, et eut le secret de la +négociation, qu'il fit réussir, et dont il eut l'évêché de +Toul en récompense, et est mort archevêque de Tours, et, _quod +horrendum_, comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces simonies +que le cardinal de Bouillon avoit mises au net, instruit par ses +émissaires de point en point et enragé qu'il étoit de manquer +Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui tous trois étoient +dans le chapitre, dans les dignités, et bien auparavant l'abbé de +Soubise, plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi ce qui piqua +le roi, protecteur d'un marché qu'il ignoroit, et ce qui outra la +comtesse et madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit le +plus beau coadjuteur de l'Europe et le plus jeune aussi, moyennant +quantité de pistoles; et ce fut ce qui acheva la perte résolue du +cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava de plus en plus et dont +il n'a pu sortir dans le long reste d'une honteuse et très-misérable +vie.» + +--Nous signalerons, en terminant, le passage (à la date du 16 +novembre 1700) où l'on voit l'origine du mot célèbre: _Il n'y a +plus de Pyrénées_, attribué à Louis XIV. Lorsque ce prince eut +présenté son petit-fils, le duc d'Anjou, comme successeur de Charles +II à l'ambassadeur d'Espagne, et autorisé les seigneurs de sa cour +à accompagner le nouveau roi même jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur, +raconte Dangeau, dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé +et que _présentement les Pyrénées étoient fondues_.»Ce mot fut +défiguré dès l'instant même dans le _Mercure_, qui le rapporte +ainsi: «Quelle joie! _il n'y a plus de Pyrénées_, elles sont +abîmées et nous ne sommes plus qu'un.» + + + + +ANALYSE DU JOURNAL DE DANGEAU + +PAR M. SAINTE-BEUVE. + + +Chez Dangeau, l'importance des révélations historiques est toujours +masquée par du cérémonial, et il faut quelque temps pour s'en +débarrasser. Le tome III s'ouvre au 1er octobre de l'année 1689, +quand la France est engagée dans une grande guerre européenne +qui chaque jour s'étend et qui oblige de faire face sur toutes les +frontières, sur le Rhin, en Flandre et aux Pyrénées, bientôt du +côté des Alpes, et déjà aussi dans les colonies et sur les mers. +L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, la +Savoie tout à l'heure, on a à tenir tête à toutes ces puissances, +et on y réussit d'abord sans trop de fatigue et sans presque qu'il +y paraisse au dedans. La cour n'a jamais paru plus tranquille et +plus brillante. «--Samedi 1er octobre, à Versailles.--Le roi et +monseigneur s'amusèrent le matin à faire tailler les arbres verts +de Marly; ils en partirent l'après-dînée après avoir joué aux +portiques...»--«Lundi 3.--Le roi dîna à son petit couvert avec +monseigneur; sur les cinq heures il alla faire la revue de ses +mousquetaires et puis se promener dans le potager...»--«Mercredi +5.--Le roi dîna à son petit couvert et alla tirer...» Les soirs il +y a comédie ou appartement, jeux avant et après souper. C'est là +le commencement et la fin de la plupart des journées chez Dangeau. +Monseigneur continue de chasser chaque matin et de prendre _son loup_, +tant qu'il y a des loups; car à la fin il en a tant tué qu'à de +certains jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, le nom exact de +tous les jeux auxquels on jouait à la cour de Louis XIV et où le roi +prenait part lui-même. Rabelais nous a donné la liste complète +de ceux de Gargantua enfant après ses repas et les grâces dites: +«Puis... se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les dents avec +un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le +vert étendu, l'on déployait force cartes, force dez et renfort de +tabliers. Là jouoit +au flux, +à la prime, +à la vole, +à la pile, +à la triomphe, etc. etc.» + +Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. Pour Louis XIV et +Monseigneur on dresserait une liste pareille, et l'on sait +maintenant qu'ils jouaient à l'hombre,--au reversis,--au brelan,--au +lansquenet,--aux portiques,--à culbas,--au trou-madame,--à l'anneau +tournant,--à la roulette,--à l'_escarpoulette_, etc. C'est à +n'en pas finir. Les nouvelles les plus importantes de la guerre s'y +entremêlent et sont enregistrées à côté: on a la physionomie +exacte des choses. La Dauphine, près de qui Dangeau est chevalier +d'honneur, meurt vers ce temps-là; on a le cérémonial de ses +funérailles dans la dernière précision. Au moment où le corps de +la Dauphine est exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il s'est +commis une irrégularité dont le narrateur ne manque pas de nous +avertir: «Madame la Dauphine a été à visage découvert jusqu'à +ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute: c'est que pendant ce +temps-là, les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle +pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être assises devant son corps à +visage découvert.» Les choses se passent plus correctement en ce +qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit Dangeau, que les +évêques qui viennent garder le corps de madame la Dauphine auront +des chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la reine; l'ordre avait +été donné d'abord qu'ils n'eussent que des tabourets.» L'acte de +l'adoration de la Croix, le jour du vendredi saint, est avant tout, +chez Dangeau, l'occasion d'une querelle de rang, d'un grave problème +de préséance: «Ce matin, les ducs ont été à l'adoration de +la Croix après les princes du sang. MM. de Vendôme et les princes +étrangers ne s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre leurs +prétentions). Dangeau ne trouve pas à tout cela le plus petit mot +pour rire, et s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que ces sortes +de questions ont le privilège de faire déborder, il s'applique à +bien exposer les points en litige, comme un rapporteur sérieux +et convaincu. Il relate en greffier d'honneur combien, au service +funèbre solennel de cette même Dauphine, il y eut de chaises vides +entre les princes ou princesses et les premiers présidents, soit +du Parlement, soit de la Chambre des comptes, combien on fit de +révérences auxdits princes et princesses. Il ne manque à rien, et +trouve moyen de suivre quelques-unes de ces difficultés d'étiquette +même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est allé. Un procès +s'est élevé entre M. de Blainville, grand maître des cérémonies, +et M. de Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies. Le roi +prend lui-même connaissance de l'affaire et décide; presque tout est +jugé en faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue possession: il +restera indépendant de M. de Blainville, ne prendra point l'ordre de +lui, marchera à sa gauche, mais sur la même ligne, etc. «La seule +chose qui est favorable à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est +qu'il aura la queue de son manteau plus longue d'une aune que celle de +M. Sainctot; et ainsi les charges ne sont pas égales, mais elles ne +sont pas subordonnées.» Il semble à quelqu'un de spirituel avec qui +je lis ce passage, que Dangeau, cette fois, a été à une ligne près +de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a pas osé. Non, je ne crois +pas que Dangeau, même en cet endroit, ait été si près de +sourire; on n'a jamais pris plus constamment au sérieux toutes ces +puérilités majestueuses, qui avaient, au reste, leurs avantages, +si on ne les avait poussées si à bout. On a connu, depuis, les +inconvénients du sans-gêne dans les hommes publics et dans les +choses d'État. Toujours des excès. + +Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur à l'armée du Rhin +(mai 1690). C'est la seconde campagne de Monseigneur, qui à la +première, dix-huit mois auparavant, s'était assez distingué. Il +ne se passe rien d'important dans celle-ci. Au lieu des chasses de +Monseigneur, Dangeau nous rend exactement toutes ses revues, les +fourrages de l'armée, le _tous-les-jours_ du camp, comme il faisait +du train de Versailles. Les questions de cérémonial et de salut +militaire ne sauraient être oubliées: «En arrivant ici (au camp +de Lamsheim), Monseigneur vit toute l'infanterie en bataille sous +une ligne à quatre de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant +général, qui était demeuré ici pour commander l'infanterie, salua +Monseigneur, de l'épée, à cheval.» Monseigneur toutefois, dans +cette campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne manque à rien +d'essentiel: il remplit les devoirs de son métier, il fait manoeuvrer +son monde. Dans ses différentes marches, il étudie le terrain et les +campements, ce qui s'y est fait autrefois de considérable. Il se fait +montrer par le maréchal de Lorges les postes qu'occupaient à Sasbach +Montécuculli et Turenne, l'endroit où celui-ci a été frappé à +mort, et l'arbre au pied duquel on le transporta pour y mourir. Mais +au milieu des qualités honnêtes et régulières du Dauphin, on +regrette de ne sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en lui. +Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient à la fin de septembre +sans avoir rencontré ni fait naître d'occasion, sans avoir rien +tenté de mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour, et Dangeau, +qui ne le quitte pas, rentre dans ses eaux. + +L'année suivante se passe mieux. Louis XIV part le 17 mars 1691 pour +se mettre en personne à la tête de son armée de Flandre. On a +ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression bien nette de ce +qu'était un de ces fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels, +réguliers, un peu courts à notre gré, toujours sûrs de résultat, +pleins d'éclat pourtant, de nobles actions, de dangers et de belles +morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était dit qu'il fallait +frapper un coup. Le bruit se répand à Versailles, dans les premiers +jours de mars, qu'on va faire un _gros siége_; on ne dit pas encore +de quelle place: sera-ce Mons? sera-ce Namur? Cette année, ce sera +Mons. Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles, à son lever. +Chacun s'empresse d'en être; nous avons la composition de cette +brillante armée, dont la tête est formée de princes et des plus +beaux noms de noblesse et de guerre. La place est investie par +Bouflers. Vauban, _l'âme des siéges_, est parti de Valenciennes +pour être devant Mons à l'arrivée du roi. Louvois, cette autre +providence, a tout préparé et a fait dresser de longue main les +instructions, les études. Les choses se passent comme on l'avait +prévu et à point nommé. Louis XIV, son fils, son frère n'ont +plus qu'à sortir à cheval le matin, et à avoir l'oeil à ce qui +s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle le _dispositif_ de la +tranchée le samedi 24. Le roi pendant le siége, et malgré la goutte +dont il ressent quelque accès, persiste à monter à cheval et à +aller à la tranchée: «Il n'a mis pied à terre que vis-à-vis de +la batterie, raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité tout le +travail qu'on a fait, et a été aux travaux les plus avancés. Il ne +s'est pas contenté de cela, et pour mieux voir, il s'est montré +fort à découvert; il s'est même mis fort en colère contre les +courtisans qui l'en voulaient empêcher, et a monté sur le parapet de +la tranchée, où il a demeuré assez longtemps. Il était aisé aux +ennemis de reconnaître son visage, tant il était près. M. le Grand +(le grand écuyer), qui était près de lui, a été renversé de la +terre du parapet que le canon a percé, et en a été tout couvert +sans en être blessé pourtant.» Au retour de cette inspection, Louis +XIV travaille avec ses ministres et tient conseil comme s'il était +à Versailles. Tout son monde de Versailles est là, même Racine, le +gentilhomme ordinaire, qui prend ses notes pour l'histoire dont il est +chargé et qu'il n'écrira pas; on a de lui une lettre intéressante +à Boileau, aussi exacte et circonstanciée que peut l'être la +relation de Dangeau lui-même. L'accident principal du siége est +l'attaque d'un ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi 31 +avril.--Vauban a dit au roi que s'il était pressé de prendre Mons, +on pouvait dès aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à cornes; +mais que puisque rien ne pressait, il valait mieux encore attendre un +jour ou deux, et _lui_ sauver du monde.» Ce n'est pas le monde qu'on +sauve, c'est du monde qu'on veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même +différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage à cornes fut +pris d'abord, puis perdu; il fallut revenir à la charge le lendemain. +La plupart des officiers y furent tués ou blessés. Un Courtenay +mousquetaire y fut tué, un descendant légitime de Louis le Gros et, +à sa manière, un petit-fils de France. «Je voyais toute l'attaque +fort à mon aise, écrit Racine à Boileau, d'un peu loin à la +vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais +presque tenir ferme tant le coeur me battait à voir tant de braves +gens dans le péril.» Le roi, à ce siége de Mons comme l'année +suivante à celui de Namur, s'offre bien à nous dans l'attitude sinon +héroïque, du moins royale, et il satisfait à l'honneur, au courage, +à tous ses devoirs, y compris l'humanité. «Jeudi 5 avril.--Le roi, +en faisant le tour des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si +l'on avait bien soin des blessés et des malades, si les bouillons +étaient bons, s'il en mourait beaucoup, et si les chirurgiens +faisaient bien leur devoir.» La ville a demandé à capituler après +seize jours de tranchée ouverte: «Le roi, dit Dangeau, a donné +ce matin (9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a prié à dîner, +honneur dont il a été plus touché que de l'argent. Il n'avait +jamais eu l'honneur de manger avec le roi.» La garnison, composée +d'environ cinq mille hommes, sort de la place le lendemain 10; +Monseigneur assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur de +l'épée, et sans mettre pied à terre; il lui dit qu'il était +bien fâché de n'avoir pu tenir plus longtemps, afin de contribuer +davantage à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait de part et +d'autre en parfait honneur et en courtoisie. + +Les campagnes durent peu quand le roi y est. Le roi, son siége fait +et son coup de foudre lancé, revient à temps, cette année +1691, pour entendre la messe le dimanche de Pâques, 15 avril, +à Compiègne, et pour faire ses pâques le dimanche d'après à +Versailles. Les chasses et les jeux recommencent. + +C'est l'impression générale seulement que je veux donner. Assez +d'autres chercheront dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait +particulier; très-peu de monde aura la patience de le lire d'un bout +à l'autre comme on lit un livre. J'avouerai que cette lecture un peu +prolongée, quand on s'y applique, produit une fatigue et un cassement +de tête par cette succession de faits sans rapport et sans suite qui +font l'effet d'une mascarade. On serait tenté, au sortir de là, de +prendre un livre de raisonnement et de logique pour se reposer. +Mais enfin, en poursuivant cette lecture à travers les mille +particularités dont elle se compose, et en faisant la part de la +bienveillance et de l'optimisme de Dangeau, décidé à trouver tout +bien, on arrive à un résultat qui, selon moi, ne trompe point: on +ressent et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain moment. Eh +bien, même à travers cette guerre immense et laborieuse, les années +1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et continuent de donner une +bien haute idée de Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la gaieté +de la cour, la légèreté même survivent et se perpétuent, grâce +surtout à ces charmantes filles du roi, la princesse de Conti +et madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des la Vallière, des +Soubise, des Montespan, dansant avec Louis ou autour de Louis +_sous des berceaux de fleurs_; mais c'est encore le beau moment des +promenades des dames sur le canal de Versailles, des collations de +Marly, de Trianon, et les enchantements n'ont point cessé. Ils +ne cesseront sensiblement que dans les dernières années de cette +guerre. Et par cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce nous +sera un témoin de ce changement graduel; il ne sera pas en son +pouvoir de le dissimuler. + +Nous sommes encore ici dans les temps qui précèdent la date à +laquelle s'ouvrent les Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les +commence, en effet, qu'avec le siége de Namur en 1692, ce qui donne +plus de prix aux faits antérieurs racontés par Dangeau et aux notes +que Saint-Simon y joint, et qui n'ont pas toutes passé en substance +dans son grand ouvrage. La mort soudaine de Louvois au sortir d'un +travail avec Louis XIV (16 juillet 1691) est un des endroits de +Dangeau que Saint-Simon commente le plus; il fait de ce grand Ministre +un admirable portrait, où cependant, à force de vouloir tout +rassembler, il a introduit peut-être quelques contradictions et des +jugements inconciliables, comme lorsque après l'avoir représenté +si absolu, si entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir en +second et sous un maître. Il s'y est donné aussi toute carrière +pour le soupçon et pour les profondeurs mystérieuses, ayant bien +soin de faire entendre que cette mort subite n'est pas venue au +hasard, et laissant planer l'accusation dans un vague infini. Il +paraît croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas mort à +propos ce jour-là, les ordres étaient donnés pour le conduire à la +Bastille. A force d'être curieux, et soupçonneux, il y a des moments +où Saint-Simon devient crédule. Restons dans les limites sévères +de l'histoire. Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une perte +et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi d'Angleterre lui ayant +envoyé faire des compliments sur la mort de Louvois, il répondit à +celui qui venait de sa part: «Monsieur, dites au roi d'Angleterre que +j'ai perdu un bon ministre, mais que ses affaires et les miennes n'en +iront pas plus mal pour cela.» Vraies paroles et vrai sentiment de +roi! Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même et dans Louvois, a des +ministres et des instruments puissants, mais pas de collègues. On a +fait abus, de nos jours, de ces collègues et de ces maîtres qu'on a +donnés à Louis XIV. + +Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est qu'à l'instant où il +perd Louvois, Louis XIV se met en devoir de s'en passer. Son emploi +étant donné un peu pour la forme et par complaisance au jeune M. +de Barbezieux, le roi, qui se fait comme son tuteur et son garant, +s'applique plus que jamais au travail; il devient son propre ministre +à lui-même: + +«Vendredi 31 août (1691), à Marly.--Le roi se promena tout le matin +dans ses jardins; il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il +fait présentement tous les jours.» + +Il se met à faire la revue détaillée de ses troupes en ordonnateur +en chef: + +«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.--Le roi alla le matin sur la +bruyère de Marly, devant la grille, faire la revue de deux compagnies +de ses gardes du corps, celle de Luxembourg et celle de Lorges; il les +vit à cheval et à pied, et homme par homme, et se fit montrer +les gardes qui s'étaient distingués au combat de Leuze pour les +récompenser.» + +«Samedi 17, à Versailles.--Le roi, après son dîner, fit sur les +terrasses de ses jardins la revue de huit compagnies de son régiment +des gardes, des quatre qui montent et des quatre qui descendent la +garde. Il en avait déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère +qu'aucun commissaire.» + +Il va encore à la chasse quand il peut, il s'amuse à tirer, ou à +voir tailler ses arbres; mais le soir, même quand il y a appartement, +il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par passer tous ses soirs +chez madame de Maintenon, à y travailler avec ses ministres. Quelques +passages rapprochés, et qui deviennent aussi fréquents chez Dangeau +que l'étaient autrefois les articles des jeux et des divertissements, +en diront plus que tout: + +«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.--Le soir il y eut +appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade +depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu'à son +ordinaire.» + +«Lundi 28, à Versailles.--Le roi ne sortit point de tout le jour, +non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le +reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et fait écrire à M. de +Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les +affaires de la guerre.» + +«Mercredi 2 avril, à Versailles.--Le roi et Monseigneur entendirent +les ténèbres à la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses +ministres. Il n'y a point de journée présentement où le roi ne +travaille huit ou neuf heures.» + +Cela se soutient et se régularise de plus en plus les années +suivantes, et Dangeau, par des résumés de fin d'année, prend soin +de constater cette réforme de plus en plus laborieuse de régime, qui +suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot, à cette époque où il +allait dater de la cinquantième année de son règne (14 mai 1692), +se mettait à l'ouvrage plus que jamais, et à son métier de roi sans +plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mériter +l'estime. Il avait cinq grandes armées, sur pied: celle de Flandre, +sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la +Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon, +sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si +actives. Il se décide, pour cette campagne de 1692, à faire encore +quelque gros siége; ce sera celui de Namur.--«Jeudi 10 avril, +à Versailles.--Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de +Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban +incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partît bientôt si la +saison était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est parlé, et +que Dangeau, annoté par Saint-Simon, nous fait particulièrement +connaître, était de ces seconds indispensables à la guerre, un +officier d'état-major accompli, parfait à étudier les questions, +les lieux, à dresser des instructions et des mémoires, à juger des +hommes. Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait en faire +un ministre: à quoi la modestie de Chanlay résista. Ces parties +sérieuses et toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent leur +ouverture et leur éclaircissement par bien des passages de Dangeau. +On part de Versailles pour le siége de Namur le 10 mai; on arrive +devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne +l'empêche pas de tout voir, de donner ordre à tout. La ville se rend +après sept ou huit jours de tranchée; le château tient un peu plus +longtemps. C'est encore un beau siége classique, régulier, modéré, +courtois. Dès le premier jour les dames de qualité s'effrayent de +rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: «Le roi +l'a refusé; cependant les dames sont sorties et sont venues à une +maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf. Il +voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent +à n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bonté +de se relâcher; il leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain +le roi envoie des carrosses à ces dames pour les conduire à une +abbaye voisine. «Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté +du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du +côté de M. de Bouflers.» Le roi, tout souffrant et peu valide +qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le siége du +château, il reste toujours à cheval à une demi-portée de mousquet +de la place, et quelques gens sont blessés fort loin derrière lui. +Valeur et politesse, discipline et humanité, l'impression qui nous +reste de tout cela, sans aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de +Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien +royal. Il arrive là, à cette prise de Namur, ce qui est plus d'une +fois arrivé à la France dans le temps d'une victoire remportée sur +terre, c'est un désastre sur mer: on apprend la défaite de M. de +Tourville à la Hogue. A son retour de Namur à Versailles, et dès +le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait +le saluer. Il lui dit tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis +très-content de vous et de toute la marine; nous avons été battus, +mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation. +Il nous en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé l'année qui +vient, et sûrement nous battrons les ennemis.» Parole encore de +vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrité que les choses lui +résistent, ni la versatilité du peuple, dont les jugements varient +selon le bon ou le mauvais succès. + +Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau combat de +Steenkerque, livré le 3 août par le maréchal de Luxembourg. +Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat +d'Enghien, nous dit: «Samedi 9 août, à Versailles.--M. le comte de +Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de +Luxembourg de tout ce qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit +qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait +lire.» Les éditeurs ont eu l'heureuse idée de nous faire le même +plaisir que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à-dire de nous donner +le texte même de la relation de M. de Luxembourg, conservée au +dépôt de la guerre, et de laquelle s'étaient amplement servis les +historiens militaires du règne; mais dans sa première forme et +dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de +brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de Louis XIV, et qui en +fait de tout point une page des plus françaises. + +L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez +garde d'y trop donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons +endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV; +conservé par Dangeau, lorsque deux ans après environ le vainqueur +de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: «Vendredi 31 +décembre 1694, à Versailles.--M. de Luxembourg à cinq heures du +matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence si violemment que les +médecins _le_ désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a +dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes assez malheureux pour +perdre ce pauvre homme-là, celui qui en porterait la nouvelle au +prince d'Orange serait bien reçu.» Et ensuite il a dit à M. Fagon, +son premier médecin: «Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout +ce que vous feriez pour moi-même si j'étais dans l'état où il +est.» + +Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à celui qui sauvera M. +de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: _Faites comme pour +moi-même_. Ce sont là de rares moments dans sa vie de roi trop +asiatique et trop idolâtré: il n'est que plus juste d'en tenir +compte. + +La campagne de 1692 fut la dernière de Louis XIV qui mérite ce +nom; car celle de l'année suivante ne parut qu'un voyage brusquement +interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'armée de +Flandre, Louis XIV, plus lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté +de précis et s'étant trouvé pendant quelques jours malade au +Quesnoy, fait mine de s'avancer du côté de Liége; puis tout d'un +coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en retourne +à Versailles. Cette résolution soudaine étonna beaucoup. Le roi +ne se montrait pas en cela fidèle à son principe, qui était de +ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce +désormais à être général et à aller de sa personne à la guerre. +Jusque-là, quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement, +bien que toujours dans son rôle de roi. Il ne cherchait point les +périls, mais aussi il ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en +cette dernière occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre +commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte +jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, paraît bien dans +le détail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie +physique qui augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux habitudes, +ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par +retenir le monarque à Versailles et dans ses maisons. + +Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, dans le tome Ve, +les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir à travers +l'uniformité officielle et l'impassibilité souriante de Dangeau. +Ainsi on ne joue plus tant à la cour; la santé du roi se dérange +plus souvent; quoique à chaque indisposition Dangeau prenne soin de +nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, aidées des médecines de +précaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV, +malgré son fonds d'excellente constitution. En même temps les +impôts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le +roi, qui a retranché une moitié sur les étrennes de ses enfants +(1694) et deux cents chevaux de son écurie, cherche à étendre ses +économies sur tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les courriers +que les généraux multipliaient sans nécessité pour la moindre +affaire, et sur les Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers. +On ne paye plus l'Académie des sciences, ni «la petite Académie que +M. Bignon avait fait établir pour la description des arts,» celle +qui est devenue l'Académie des inscriptions. Même au travers du +Dangeau, cela s'entend, tout crie misère. Des désertions, des +révoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles levées +d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs +y emploient la violence à l'insu du roi. Il est temps, c'est +l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité de +Ryswyck arrive pour procurer à la France un intervalle de repos qui, +malheureusement, ne sera pas assez long. + +Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de +ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur +Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout à fait neuve. +J'ai remarqué plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute +littéraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que +l'ironie s'est glissée sous un air d'éloge dans le discours d'un +directeur de l'Académie française recevant un nouveau confrère. + +FIN. + + + + +TABLE. + + I.--L'édition 5 + II.--Le siècle 9 + III.--L'homme 27 + IV.--L'écrivain 47 + Annotations inédites de Saint-Simon au + _Journal de Dangeau_ 64 + Analyse du _Journal de Dangeau_ 97 + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon +by Louis de Rouvroy Saint-Simon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON *** + +***** This file should be named 17044-8.txt or 17044-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/0/4/17044/ + +Produced by Gallica - Bibliothèque Nationale de France, +Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du duc de Saint-Simon + Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV + +Author: Louis de Rouvroy Saint-Simon + +Commentator: Hippolyte Adolphe Taine et M. Sainte-Beuve + +Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON *** + + + + +Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France, +Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. + + + + + + +</pre> + + +<h4>ÉTUDE HISTORIQUE.</h4> + +<h1>MÉMOIRES</h1> + +<h1>DU DUC DE SAINT-SIMON</h1> + +<h4>Siècle de Louis XIV.—La Régence.—Louis XV.</h4> + +<h2>PAR H. TAINE.</h2> + +<h4>AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS +INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU,</h4> + +<h4>ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL</h4> + +<h4>PAR</h4> + +<h4>M. SAINTE-BEUVE.</h4> + + +<h4>BRUXELLES</h4> + +<h4>LIBRAIRIE INTERNATIONALE, +RUE DES SABLES, 17.</h4> + +<h4>1856</h4> + + + + +<a id="I"></a><h1>I</h1> + +<h2>L'ÉDITION.</h2> + + +<p>L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires: +<i>Nouvelle édition</i>; c'est dire que les +précédentes n'existent pas. En effet, il le +pense, non sans raisons. Il y a découvert +beaucoup de bévues, dont plusieurs fort amusantes. +«Chamillart, disaient-elles, se fit adorer +de ses ennemis.» Le grand homme! +Comment a-t-il pu faire? Attendez un peu; le +vrai texte change un mot: «commis,» au lieu +d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles +que Chamillart quand nous serons ministres; +il nous suffira d'un sac d'écus.—D'autres +corrections nous humilient. Nous +lisions avec étonnement cette phrase étonnante: +«Il n'y eut personne dans le chapitre +qui ne le louât extrêmement, mais sans louanges. +M. de Marsan fit mieux que pas un.» Nous +cherchions le secret de ce galimatias avec une +admiration respectueuse. L'admiration était de +trop; le galimatias appartenait aux éditeurs; +il y a un point après <i>extrêmement</i>: «mais sans +louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.» +La phrase redevient sensée et claire.—Les +anciens éditeurs, trouvant des singularités +dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries. +On est libéral avec les riches: «La nouvelle +comtesse de Mailly, disent-ils, avait apporté +tout le gauche de sa province, et <i>entra</i> +dessus toute la gloire de la toute-puissante +faveur de madame de Maintenon.» Cette métaphore +inintelligible vous effarouche; ne vous +effarouchez pas. Saint-Simon a mis <i>enta</i>. S'il +y a là une broussaille littéraire, ce sont les +éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté +bien d'autres, plus embarrassantes, car elles +sont historiques: des noms estropiés, des dates +fausses, Villars à la place de Villeroy; le comte +de Toulouse et la duchesse de Berry mariés +avant leur mariage; et, ce qui est pis, des +contre-sens de mÅ“urs. En voici un singulier: +«Le roi, tout <i>content</i> qu'il était toujours, riait +aussi.» On s'étonnait de trouver Louis XIV +bonhomme, guilleret et joyeux compère, et +l'on ne savait pas que le manuscrit porte <i>contenu</i> +au lieu de <i>content</i>.—Le pis, c'est que le +Saint-Simon prétendu complet ne l'était pas. +Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois +les ministres; l'inadvertance littéraire lui +avait nui comme la pruderie monarchique. +Plusieurs passages, et des plus curieux, manquaient, +entre autres les portraits de tous les +grands personnages du conseil d'Espagne. +Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être +conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement +portait le nom de Villena, était la +vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté, +la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, +je dis celle de l'illustre Bayard, non pas celle +des romans et des romanesques. Avec cela +beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de +hauteur et de sentiment, sans gloire et sans +arrogance, de la politesse, mais avec beaucoup +de dignité; et par mérite et sans usurpation, +le dictateur perpétuel de ses amis, de sa famille, +de sa parenté, de ses alliances, qui tous +et toutes se ralliaient à lui. Avec cela, beaucoup +de lecture, de savoir, de justesse et de +discernement dans l'esprit, sans opiniâtreté, +mais avec fermeté; fort désintéressé, toujours +occupé, avec une belle bibliothèque, et commerce +avec force savants dans tous les pays de +l'Europe, attaché aux étiquettes et aux manières +d'Espagne sans en être esclave; en un mot, un +homme de premier mérite, et qui par là a toujours +été compté, aimé, révéré beaucoup plus +que par ses grands emplois, et qui a été assez +heureux pour n'avoir contracté aucune tache +de ses malheurs militaires en Catalogne.» Ce +portrait épanouit le cÅ“ur. Nous nous étonnons +et nous nous réjouissons qu'il y ait eu +un si honnête homme dans un pays si perdu, +parmi tant de coquins et d'imbéciles, aux yeux +d'un juge si pénétrant, si curieux, si sévère. +Nous louons l'édition, et nous remarquons, +en relisant la première page, que nous aurions +pu sans examen la louer sur le titre: c'est +M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est +M. Sainte-Beuve qui a fait l'introduction.</p> + + + + +<a name="II"></a><h1>II</h1> + +<h2>LE SIÈCLE.</h2> + + +<p>Il y a des grandeurs dans le XVII<sup>e</sup> siècle: des +établissements, des victoires, des écrivains +de génie, des capitaines accomplis, un roi, +homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, +lutter et mourir. Mais les grandeurs sont +égalées par les misères. Ce sont les misères +que Saint-Simon révèle au public.</p> + +<p>Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, +à distance, placés comme il fallait pour admirer +et admirer toujours. Sur le devant du théâtre, +Bossuet, Boileau, Racine, tout le chÅ“ur des +grands écrivains jouaient la pièce officielle et +majestueuse. L'illusion était parfaite; nous +apercevions un monde sublime et pur. Dans +les galeries de Versailles, près des ifs taillés, +sous des charmilles géométriques, nous regardions +passer le roi, serein et régulier comme le +soleil son emblème. En lui, chez lui, autour +de lui, tout était noble. Les choses basses et +excessives avaient disparu de la vie humaine. +Les passions s'étaient contenues sous la discipline +du devoir. Jusque dans les moments +extrêmes, la nature désespérée subissait l'empire +de la raison et des convenances. Quand le +roi, quand Monsieur serraient Madame mourante +de si tendres et de si vains embrassements, +nul cri aigu, nul sanglot rauque ne +venait rompre la belle harmonie de cette douleur +suprême; les yeux un peu rougis, avec +des plaintes modérées et des gestes décents, +ils pleuraient, pendant que les courtisans, +«autour d'eux rangés,» imitaient par leurs +attitudes choisies les meilleures peintures de +Lebrun. Quand on expirait, c'était sur une +phrase limée, en style d'académie; si l'on était +grand homme, on appelait ses proches et on +leur disait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,</p> +<p>Venez et recevez l'âme de Mithridate.</p> + </div> </div> + +<p>Si l'on était coupable, on mettait la main sur +ses yeux avec indignation, et l'on s'écriait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,</p> +<p>Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.</p> + </div> </div> + +<p>Dans les conversations, quelle dignité et +quelle politesse! Il nous semblait voir les +grands portraits de Versailles descendre de +leurs cadres, avec l'air de génie qu'ils ont +reçu du génie des peintres. Ils s'abordaient +avec un demi-sourire, empressés et pourtant +graves, également habiles à se respecter et à +louer autrui. Ces seigneurs en perruques majestueuses, +ces princesses aux coiffures étagées, +aux robes traînantes, ces magistrats, +ces prélats agrandis par les magnifiques plis +de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que +des plus beaux sujets qui puissent intéresser +l'homme; et si parfois des hauteurs de la religion, +de la politique, de la philosophie, de la +littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, +c'était avec la condescendance et la mesure +de princes nés académiciens. Nous avions +honte de penser à eux; nous nous trouvions +bourgeois, grossiers, polissons, fils de M. Dimanche, +de Jacques Bonhomme et de Voltaire; +nous nous sentions devant eux comme des +écoliers pris en faute; nous regardions avec +chagrin notre triste habit noir, héritage des +procureurs et des saute-ruisseaux antiques; +nous jetions les yeux au bout de nos manches, +avec inquiétude, craignant d'y voir des mains +sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, +nous mène dans les coulisses, nous +montre les gens débarrassés du fard que les +peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur +leurs joues. Eh! bon Dieu! quel spectacle! +Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque, +la rhingrave, les canons, les rubans, +les manchettes; reste Pierre ou Paul, le même +hier qu'aujourd'hui.</p> + +<p>Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez +Paul: ne craignez pas de vous compromettre. +Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord +chez M. le Prince, fils du grand Condé, en qui +le grand Condé, comme dit Bossuet, «avait +mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur +de ménage: «Madame la Princesse était +sa continuelle victime. Elle était également +laide, vertueuse et sotte; elle était un peu bossue, +et avec cela un gousset fin qui la faisait +suivre à la piste, même de loin. Toutes ces +choses n'empêchèrent pas M. le Prince d'en +être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. +La piété, l'attention infatigable de madame la +Princesse, sa douceur, sa soumission de novice +ne purent la garantir ni des injures fréquentes, +ni des coups pied et de poing, qui +n'étaient pas rares.» Il avait couru après l'alliance +des bâtards, et, pendant que sa fille était +chez le roi, faisait antichambre à la porte. +Nous ne savions pas qu'un prince eût l'âme et +les mÅ“urs d'un laquais.</p> + +<p>Celui-là est le seul sans doute. Courons +chez les princesses. Ces charmantes fleurs de +politesse et de décence nous feront oublier ce +charretier en habit brodé.—«Monseigneur, en +entrant chez lui, trouva madame la duchesse +de Chartres et madame la duchesse qui fumaient +avec des pipes qu'elles avaient envoyé +chercher au corps de garde suisse. Monseigneur, +qui en vit les suites, si cette odeur +gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la +fumée les avait trahies.» C'était une gaieté, +n'est-ce pas, un enfantillage?—Non pas, +c'était une habitude. Elles recommencèrent à +plusieurs reprises, et le roi fut obligé de les +gourmander à plusieurs reprises. Un jour, madame +la princesse de Conti, à haute voix, devant +toute la cour, appela madame de Chartres +«sac à vin.» Celle-ci, faisant allusion aux +basses galanteries de l'autre, riposta par «sac +à guenilles.» Les effets se devinent: «madame +la duchesse de Bourgogne fit un souper +à Saint-Cloud avec madame la duchesse de +Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le +duc d'Orléans, mais elle bien plus que lui, s'y +enivrèrent au point que madame la duchesse +de Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans, +et tout ce qui était là ne surent que devenir. +L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on en +fut en peine, et ne la désenivra point, tellement +qu'il fallut la ramener en cet état à Versailles. +Tous les gens des équipages le virent, +et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant +la régence. Les énormes soupers de Louis XIV +et les indigestions de Monseigneur «tout noyé +dans l'apathie et dans la graisse,» en donnaient +un avant-goût.</p> + +<p>A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale +en loup, il mange en monarque. Sa table est +noble; on n'y voit point les bouffonneries d'une +cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries +d'un régal d'étudiants. Attendez; voici +un de ces soupers et un de leurs personnages: +«Madame Panache était une petite et fort vieille +créature avec des lippes et des yeux éraillés à +faire mal à ceux qui la regardaient, une espèce +de gueuse qui s'était introduite à la cour +sur le pied d'une manière de folle, qui était +tantôt au souper du roi, tantôt au dîner de +Monseigneur et de madame la Dauphine, où +chacun se divertissait de la mettre en colère, +et qui chantait pouille aux gens à ces dîners-là +pour faire rire, mais quelquefois fort sérieusement +et avec des injures qui embarrassaient +et divertissaient encore plus les princes et les +princesses, qui lui emplissaient ses poches de +viandes et de ragoûts, dont la sauce découlait +tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient +une pistole ou un écu, les autres des +chiquenaudes et des croquignoles dont elle +entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins +de chassie, elle ne voyait pas au bout de son +nez, ni qui l'avait frappée, et c'était le passe-temps +de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui +s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement +pour un goujat de bas étage, et je +ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la +princesse d'Harcourt.</p> + +<p>On répondra que ces gens s'ennuyaient, que +ces mÅ“urs étaient une tradition, qu'un amusement +est un accident, qu'au fond le cÅ“ur +n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante +de madame de Maintenon, était une demi-fée +à qui les princesses se trouvaient heureuses +quand elles avaient occasion de parler et +d'embrasser, toutes filles de roi qu'elles +étaient, et à qui les ministres qui travaillaient +chez madame de Maintenon faisaient la révérence +bien bas.» L'intendant Voysin, petit +roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à +Monseigneur se piqua de dire qu'il était des +amis de madame Voysin, depuis leur connaissance +en Flandre.» On verra dans Saint-Simon +comment Louvois, pour se maintenir, brûla le +Palatinat, comment Barbezieux, pour perdre +son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les +belles façons et le superbe cérémonial couvrent +les bassesses et les trahisons; on est là +comme à Versailles, contemplant des yeux la +magnificence du palais, pendant que l'esprit +compte tout bas les exactions, les misères et +les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les scandales; +il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose +plus écrire, et il faut être Saint-Simon, duc et +pair, historien secret, pour parler de M. de +Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame +de Valentinois. Là -dessus les Mémoires +de Madame nous édifieraient encore davantage. +Les mÅ“urs nobles au XVII<sup>e</sup> siècle, comme +les mÅ“urs chevaleresques au XII<sup>e</sup>, ne furent +guère qu'une parade. Chaque siècle joue la +sienne et fabrique un beau type: celui-ci le +chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait +curieux de démêler le chevalier vrai sous le +chevalier des poëmes. Il est curieux, quand on +a connu l'homme de cour par les écrivains et +par les peintres, de connaître par Saint-Simon +le véritable homme de cour.</p> + +<p>Rien de plus vide que cette vie. Vous devez +attendre, suer et bâiller intérieurement, six +ou huit heures chaque jour chez le roi. Il faut +qu'il connaisse de longue vue votre visage; +sinon vous êtes un mécontent. Quand on demandera +une grâce pour vous, il répondra: +«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois +point.» Le premier favori, l'homme habile, le +grand courtisan est le duc de la Rochefoucauld: +suivez son exemple. «Le lever, le coucher; +les deux autres changements d'habits +tous les jours, les chasses et les promenades +du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait +jamais; quelquefois dix ans de suite sans découcher +d'où était le roi, et sur pied de demander +un congé, non pas pour découcher, +car en plus de quarante ans il n'a jamais couché +vingt fois à Paris, mais pour aller dîner +hors de la cour et ne pas être de la promenade.» +Vous êtes une décoration, vous faites +partie des appartements; vous êtes compté +comme un des baldaquins, pilastres, consoles +et sculptures que fournit Lepautre. Le roi a +besoin de voir vos dentelles, vos broderies, +votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre +perruque. Vous êtes le dessus d'un fauteuil. +Votre absence lui dérobe un de ses meubles. +Restez donc, et faites antichambre. Après quelques +années d'exercice on s'y habitue; il ne +s'agit que d'être en représentation permanente. +On manie son chapeau, on secoue du doigt ses +dentelles, on s'appuie contre une cheminée, +on regarde par la fenêtre une pièce d'eau, on +calcule ses attitudes et l'on se plie en deux +pour les révérences; on se montre et on regarde; +on donne et on reçoit force embrassades; +on débite et l'on écoute cinq ou six cents +compliments par jour. Ce sont des phrases que +l'on subit et que l'on impose sans y donner +attention, par usage, par cérémonie, imitées +des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus +utiles pour déguiser cette chose dangereuse, +la pensée. On conte des commérages. On s'attendrit +sur l'anthrax du souverain. Le style est +excellent, les ménagements infinis, les gestes +parfaits, les habits de la bonne faiseuse; mais +on n'a rien dit, et pour toute action on a fait +antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le +Prince. «Il dormait le plus souvent sur un +tabouret, auprès de la porte, où je l'ai maintes +fois vu ainsi attendre avec les courtisans que +le roi vînt se coucher.» Bloin, le valet de +chambre, ouvre les battants. Heureux le grand +seigneur qui échange un mot avec Bloin! les +ducs sont trop contents quand ils peuvent dîner +avec lui. Le roi entre et se déshabille. On se +range en haie. Ceux qui sont par derrière se +dressent sur leurs pieds pour accrocher un +regard. Un prince lui offre la chemise. On regarde +avec une envie douloureuse le mortel +fortuné auquel il daigne confier le bougeoir. +Le roi se couche, et les seigneurs s'en vont, +supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses +mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui +montent, et l'abîme infini des conséquences. +Iront-ils chez eux se reposer de l'étiquette? +Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon, +tâchons de gagner Dumont, un valet de +pied, Francine ou tout autre. Il faut contre-peser +le maréchal d'Uxelles qui tous les jours +envoie des têtes de lapins pour le chien de la +maîtresse de Monseigneur.—Mais, bon Dieu! +en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa +maîtresse et le chien de sa maîtresse, n'aurais-je +point offensé madame de Maintenon et +«son mignon,» M. de Maine, le poltron qui +va se confesser pour ne point se battre en +Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du +Maine.—J'y pense, le meilleur moyen de gagner +les nouveaux bâtards, c'est de flatter les +anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine, +saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est +dur, l'homme est grossier. N'importe, marchons +chez lui, et bon courage; mon étoile fera +peut-être que je ne le trouverai ni par terre, +ivre sous la table, ni trônant sur sa chaise +percée.—O imprudent que je suis! voir les +princes, sans avoir vu d'abord les ministres! +Vite chez Barbezieux, chez Pontchartrain, +chez Chamillart, chez Voysin, chez leurs parents, +chez leurs amis, chez leurs domestiques. +N'oublions point surtout que demain matin il +faut être à la messe et vu de madame de Maintenon, +qu'à midi je dois faire ma cour à madame +la duchesse de Bourgogne, qu'il sera +prudent d'aller recevoir ensuite les rebuffades +allemandes de Madame et les algarades seigneuriales +de M. le Prince; que je ferai sagement +de louer la chimie dans l'antichambre de +M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au +billard du roi, à sa promenade, à sa chasse, à +son assemblée, que je dois être ravi en extase +s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, +avoir le cÅ“ur brisé s'il me néglige, répandre +devant lui, comme Lafeuillade et d'Aubin, les +effusions de ma vénération et de ma tendresse, +crier à Marly, comme l'abbé de Polignac, que +la pluie de Marly ne mouille point!—Des +intrigues et des révérences, des courses en +carrosse et des stations d'antichambre, beaucoup +de tracas et beaucoup de vide, l'assujettissement +d'un valet, les agitations d'un homme +d'affaires, voilà la vie que la monarchie absolue +impose à ses courtisans.</p> + +<p>Il y a profit à la subir. Je copie au hasard +un petit passage instructif: M. le duc d'Orléans +ayant fait Law contrôleur général, voulut +consoler les gens de la cour: «Il donna +600,000 livres à la Fare, capitaine de ses gardes; +100,000 livres à Castries, chevalier d'honneur +de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au +vieux prince de Courtenay, qui en avait grand +besoin; 20,000 livres de pension au prince +de Talmont; 6,000 livres à la marquise de +Bellefond, qui en avait déjà une pareille, et, à +force de cris de M. le prince de Conti, une de +60,000 livres au comte de la Marche son fils, +à peine âgé de trois ans. Il en donna encore +de petites à différentes personnes.» La belle +curée! Saint-Simon, si fier, y met la main par +occasion et en retire une augmentation d'appointements +de 11,000 livres. Depuis que la +noblesse parade à Versailles en habits brodés, +elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. +Les seigneurs vont à lui; il est père de son +peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon les +gentilshommes<sup>1</sup>?—Sire, écoutez mes petites +affaires. J'ai des créanciers, donnez-moi +des lettres d'État pour suspendre leurs poursuites. +J'ai «froqué un fils, une fille et fait +prêtre malgré lui un autre fils;» donnez une +charge à mon aîné et consolez mon cadet par +une abbaye. Il me faut des habits décents +pour monter dans vos carrosses; accordez-moi +100,000 francs de retenue sur ma charge. +Un homme admis à vos levers a besoin de +douze domestiques; donnez-moi cette terre +qu'on vient de confisquer sur un protestant; +ajoutez-y ce dépôt qu'il m'avait confié en partant +et que je vous révèle<sup>2</sup>. Mes voitures +me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant +<i>une affaire</i>. Le comte de Grammont a saisi un +homme qui fuyait, condamné à une amende de +12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres. Donnez-moi +aussi un homme, un protestant, le +premier venu, celui qu'il vous plaira, ou, si +vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres +sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres +sur les carrosses publics. La source est +bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.—Et +comme le roi, en véritable père, entrait +dans les affaires privées de ses sujets, on ajoutait: +Sire, ma femme me trompe, mettez-la au +couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise +ma fille, mettez-le à la Bastille. Sire, un +tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me faire +réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez +le médisant de la cour.—Le roi, bon justicier, +faisait la police, et au besoin, de lui-même, +commandait aux maris d'enfermer leurs +femmes<sup>3</sup>, aux pères de «laver la tête à leurs +fils.» Nous comprenons maintenant l'adoration, +les tendresses, les larmes de joie, les +génuflexions des courtisans auprès de leur +maître. Ils saluaient le sac d'écus qui allait +remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser +leurs ennemis.</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>«Toute la France en hommes remplissait la +grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France, +c'est la cour.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 2: </b><p>Trait du président Harlay, I, 414.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 3: </b><p>Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.</p></blockquote> + +<p>Ils saluaient quelque chose de plus. La soif +qui brûlait leur cÅ“ur, la furieuse passion qui +les prosternait aux genoux du maître, l'âpre +aiguillon du désir invincible qui les précipitait +dans les extrêmes terreurs et jusqu'au fond +des plus basses complaisances, était la vanité +insatiable et l'acharnement du rang. Tout était +matière à distinctions, à rivalités, à insultes. +De là une échelle immense, le roi au sommet, +dans une gloire surhumaine, sorte de dieu foudroyant, +si haut placé, et séparé du peuple par +une si longue suite de si larges intervalles, +qu'il n'y avait plus rien de commun entre lui +et les vermisseaux prosternés dans la poussière, +au-dessous des pieds de ses derniers +valets. Élevés dans l'égalité, jamais nous ne +comprendrons ces effrayantes distances, le +tremblement de cÅ“ur, la vénération, l'humilité +profonde qui saisissait un homme devant +son supérieur, la rage obstinée avec laquelle +il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au +mensonge, à l'adulation et jusqu'à l'infamie +pour se guinder d'un degré au-dessus de son +état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit +des volumes et consuma des années pour des +querelles de préséance. Le glorieux amiral de +Tourville se confondait en déférences devant +un jeune duc qui sortait du collège. Madame +de Guise était petite fille de France: «M. de +Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa +femme. Tous les jours à dîner il lui donnait la +serviette, et quand elle était dans son fauteuil +et qu'elle avait déplié sa serviette, M. de Guise +debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un +couvert. Ce couvert se mettait en retour au +bout de la table; puis elle disait à M. de Guise +de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers +qui à Lille avait presque sauvé la France, +reçoit en récompense les grandes entrées; +éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux +et embrasse les genoux du roi. Il n'y a point +d'action qui ne fût un moyen d'honneur pour +les uns, de mortification pour les autres. Ma +femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je +dans les carrosses du roi? Pourrai-je entrer +avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je +en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on +l'insigne grâce de me conduire à Meudon? Aurai-je +le bonheur suprême d'être admis aux +Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, +est-ce à moi ou au cardinal officiant que le +prédicateur adressera la parole? Puis-je me +dispenser d'aller à l'adoration de la croix?—C'est +peu d'obtenir des distinctions pour soi; +il faut en obtenir pour ses domestiques; les +princesses triomphent de déclarer que leurs +dames d'honneur mangeront avec le roi. C'est +peu d'obtenir des distinctions pour sa prospérité, +il faut en obtenir pour ses supplices: la +famille du comte d'Auvergne, pendu en effigie, +se désole, non de le voir exécuté, mais de le +voir exécuté comme un simple gentilhomme. +C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, +il faut obtenir des distinctions de honte: les +bâtards simples du roi ont la joie de draper à +la mort de leur mère, au désespoir des bâtards +doubles qui ne le peuvent pas. Dans quel océan +de minuties, de tracasseries poussées jusqu'aux +coups de poings «et de griffes;» dans +quel abîme de petitesses et de ridicules, dans +quelles chicanes inextricables de cérémonial +et d'étiquette la noblesse était tombée, c'est ce +qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. +Le roi confère gravement, longuement, +comme d'une affaire d'État, du rang des +bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on +imagine: «Il faut donner à M. le duc du Maine +«le bonnet comme aux princes du sang qui +depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais +lui faire prêter le même serment des pairs, +sans aucune différence de la forme ni du cérémonial, +pour en laisser une entière à l'avantage +des princes du sang qui n'en prêtent +point; et pareillement le faire entrer et sortir +de séance tout comme les pairs, au lieu que +les princes du sang traversent le parquet; +l'appeler par son nom comme les autres pairs, +en lui demandant son avis, mais avec le bonnet +à la main <i>un peu moins baissé</i> que pour les +princes du sang qui ne sont que regardés sans +être nommés; enfin le faire recevoir et conduire +en carrosse par un seul huissier à chaque +fois qu'il viendra au Parlement, à la différence +des princes du sang qui le sont par deux, +et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier +au carrosse que le jour de sa réception, +et qui, sortant de la séance deux à deux, sont +conduits par un huissier jusqu'à la sortie de +la grande salle seulement.»</p> + +<p>N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit +1789.</p> + + + + +<a name="III"></a><h1>III</h1> + +<h2>L'HOMME.</h2> + + +<p>Il y a deux parts en nous: l'une que nous +recevons du monde, l'autre que nous apportons +au monde; l'une qui est acquise, l'autre +qui est innée; l'une qui nous vient des circonstances, +l'autre qui nous vient de la nature. +Toutes deux vont dans Saint-Simon au +même effet, qui est de le rendre historien.</p> + +<p>Il fut homme de cour et n'était point fait +pour l'être; son éducation y répugnait; pour +être bon valet, il était trop grand seigneur; +dès l'enfance, il avait pris chez son père les +idées féodales. Ce père, homme hautain, vivait, +depuis l'avènement de Louis XIV, retiré +dans son gouvernement de Blaye, à la façon +des anciens barons, si absolu dans son petit +État que le roi lui envoyait la liste des demandeurs +de places avec liberté entière d'y choisir +ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou +d'avancer qui bon lui semblait. Il était roi de +sa famille comme de son gouvernement, et de +sa femme comme de ses domestiques. Un jour +madame de Montespan envoie à madame de +Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il +ouvre la lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas +pris une femme pour la cour, mais pour lui.—Ma +mère y eut grand regret, mais il n'y +parut jamais.» Je le crois; on se taisait sous +un pareil maître.—Il se faisait justice, impétueusement, +impérieusement, lui-même, avec +l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant +vu une phrase injurieuse dans les Mémoires de +la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume, +et mit à la marge: <i>L'auteur en a menti</i>.» Il +alla chez le libraire, et fit de même aux autres +exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld +crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent +l'affront.—Aussi roide envers la cour, +il était resté fidèle pendant la Fronde, par orgueil, +repoussant les récompenses, prédisant +que le danger passé on lui refuserait tout, +chassant les envoyés d'Espagne avec menace +de les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, +dédaigneusement superbe contre le temps présent, +habitant de souvenir sous Louis XIII, +«le roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait +le roi son maître. Saint-Simon fut élevé +dans ces enseignements; ses premières opinions +furent contraires aux opinions utiles et +courantes; le mécontentement était un de ses +héritages; il sortit frondeur de chez lui.</p> + +<p>A la cour il l'est encore: il aime le temps +passé qui paraît gothique; il loue Louis XIII +en qui on ne voit d'autre mérite que d'avoir +mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs +il est déplacé; il n'a point l'enthousiasme +profond ni les genoux pliants. Madame +de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait +pas supporter une injustice, et donne sa démission +faute d'avancement. Il a le parler haut +et libre; «il lui échappe d'abondance de cÅ“ur +des raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux +et récalcitrant, «c'est chose étrange, +dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe +qu'à étudier les rangs et à faire des procès à +tout le monde.» Il a pris de son père la vénération +de son titre, la foi parfaite au droit divin +des nobles, la persuasion enracinée que +les charges et le gouvernement leur appartiennent +de naissance comme au roi et sous le +roi, la ferme croyance que les ducs et pairs +sont médiateurs entre le prince et la nation, +et par-dessus tout l'âpre volonté de se maintenir +debout et entier dans «ce long règne de +vile bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites +gens que le roi préfère, chez qui les seigneurs +font antichambre, dont les femmes ont l'insolence +de monter dans les carrosses du roi. Il +médite des projets contre eux pendant tout le +règne, et ce n'est pas toujours à l'insu du maître; +il veut «mettre la noblesse dans le ministère +aux dépens de la plume et de la robe, +pour que peu à peu cette roture perde les administrations +et pour soumettre tout à la noblesse.»—Après +avoir blessé le roi dans son +autorité, il le blesse dans ses affections. Quand +il s'agit «d'espèces,» comme les favoris et les +bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les +nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat +en héros, il chicane en avocat, il souffre +en malade; il éclate en expressions douloureuses +comme s'il était coudoyé par des laquais. +C'est «la plus grande plaie que la patrie +pût recevoir, et qui en devint la lèpre et le +chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut +être pair, «à cette prostitution de la dignité,» +les bras lui tombent; il s'écrie amèrement: +«Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes +comme nous.» Quand il va faire visite +chez le duc du Maine, bâtard parvenu, c'est +parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque, +ployé par l'exemple «des hommages arrachés +à une cour esclave,» le cÅ“ur brisé, à +peine dompté et traîné par toute la volonté du +roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard +est dégradé est une «résurrection.» «Je me +mourais de joie, j'en étais à craindre la défaillance. +Mon cÅ“ur, dilaté à l'excès, n'avait +plus d'espace pour s'étendre. Je triomphais, +je me vengeais, je nageais dans ma vengeance. +J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.» +Il est clair qu'un homme aussi mal pensant +ne pouvait être employé. C'était un seigneur +d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard, +sourdement révolté et disgracié de naissance. +Ne pouvant agir, il écrivit; au lieu de combattre +ouvertement de la main, il combattit +secrètement de la plume. Il eût été mécontent +et homme de ligue; il fut mécontent et médisant.</p> + +<p>Il choquait par ses mÅ“urs comme par ses +prétentions; il y avait en lui toutes les oppositions, +aristocratiques et morales; s'il était +pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, +comme Fénelon, contre la tyrannie. Le grand +seigneur ne murmurait-pas plus que l'honnête +homme; avec la révolte du rang, on sentait en +lui la révolte de la vertu. Dans ce voisinage +de la régence, sous l'hypocrisie régnante et le +libertinage naissant, il fut pieux, même dévot, +et passa pour tel: c'était encore un legs de +famille. «Madame sa mère, dit <i>le Mercure</i>, l'a +fait particulièrement instruire des devoirs d'un +bon chrétien.» Son père, pendant plusieurs +années, allait tous les jours à la Trappe. «Il +m'y avait mené. Quoique enfant pour ainsi dire +encore, M. de la Trappe eût pour moi des +charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du +lieu m'enchanta.» Chaque année il y fit une +retraite, parfois de plusieurs semaines; il y +prit beaucoup d'inclination pour les chrétiens +sévères, pour les jansénistes, pour le duc de +Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi +des scrupules; lui si prompt a juger, si violent, +si libre quand il faut railler «un cuistre +violet,» transpercer les jésuites ou démasquer +la cour de Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, +inquiet, n'osant avancer, craignant de +blesser la charité chrétienne, ayant presque +envie d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés +dans une bouteille,» s'autorisant du +Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à +peu près comme Pascal qui justifiait ses ironies +par l'exemple de Dieu. Cette piété un peu +timorée contribua à le rendre honnête homme, +et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant +son titre, on se respecte; les bassesses +semblent une roture, et l'on se défend de la +séduction des vices comme des empiétements +des parvenus. Saint-Simon est un noble cÅ“ur, +sincère, sans restrictions ni ménagements, +implacable contre la bassesse, franc envers +ses amis et ses ennemis, désespéré quand la +nécessité extrême le force à quelque dissimulation +ou à quelque condescendance, loyal, +hardi pour le bien public, ayant toutes les délicatesses +de l'honneur, véritablement épris de +la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide +que ses contemporains, un peu antique comme +Tacite, on apercevait en lui, avec le défenseur +de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice +foulée, et, sous les ressentiments du passé, +les menaces de l'avenir.</p> + +<p>Comment un Tacite a-t-il subsisté à la +cour? Vingt fois pendant ces détails, involontairement +je l'ai vu, en chaise de poste, sur +la route de Blaye, avec un ordre du roi qui +le renvoie dans ses terres. Il est resté pourtant; +sa femme fut dame d'honneur de la +duchesse de Bourgogne; il a eu maintes fois +le bougeoir; le roi l'a grondé parfois, majestueusement, +«d'un vrai ton de père,» mais +ne l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son +beau titre; ses grandes amitiés, ses alliances, +M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc d'Orléans, +le duc de Bourgogne. Mais le vrai +paratonnerre fut son ambition, instruite par +la vue des choses. Il voulait parvenir, et +il savait comment on parvient. Quand il entra +dans le monde, il trouva le roi demi-dieu. +C'était au siége de Namur, en 1692: quarante +ans de gloire, point de revers encore; +les plus grands réduits, les trois Ordres +empressés sous le despotisme. Il prit d'abord +des impressions de respect et d'obéissance, +et pour faire sa cour accepta et tenta tout ce +qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre +et subir. Les cavaliers de la maison +du roi, habitués aux distinctions, refusaient +de prendre des sacs de grains en croupe. +«J'acceptai ces sacs, parce que je sentis que +cela ferait ma cour après tout le bruit qui +s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en +soldat; courtisan, il voulait bien parler en +courtisan. Écoutez ce style: «Je dis au roi +que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa +disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre +par où j'y étais tombé...; qu'ayant +été quatre ans durant de tous les voyages de +Marly, la privation m'en avait été une marque +qui m'avait été très-sensible, et par la disgrâce +et par la privation de ces temps longs +de l'honneur de lui faire ma cour...; que +j'avais grand soin de ne parler mal de personne; +que pour Sa Majesté j'aimerais mieux +être mort (en le regardant avec feu entre deux +yeux). Je lui parlai aussi de la longue absence +que j'avais faite, de douleur de me trouver +mal avec lui, d'où je pris occasion de me +répandre moins en respects qu'en choses affectueuses +sur mon attachement à sa personne +et mon désir de lui plaire en tout, que je +poussai avec une sorte de familiarité et +d'épanchement... Je le suppliai même de daigner +me faire avertir s'il lui revenait quelque +chose de moi qui pût lui déplaire, qu'il en +saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner +à mon ignorance, ou pour mon instruction, +ou pour voir si je n'étais pas en faute.» On +parlait au roi comme à un Dieu, comme à un +père, comme à une maîtresse; lorsqu'un +homme d'esprit attrapait ce style, il était +difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, +salua, parut bienveillant; Saint-Simon demeura +à la cour, sans charge, au bon point +de vue, ayant le loisir de tout écouter et de +tout écrire, un peu disgracié, point trop disgracié, +juste assez pour être historien.</p> + +<p>Il l'était autant par nature que par fortune; +son tour d'esprit comme sa position le fit +écrivain. Il était trop passionné pour être +homme d'action. La pratique et la politique +ne s'accommodent pas des élans impétueux ni +des mouvements brusques; au contraire, l'art +en profite. La sensibilité violente est la moitié +du génie; pour arracher les hommes à leurs +affaires, pour leur imposer ses douleurs et +ses joies, il faut une surabondance de douleur +et de joie. Le papier est muet sous l'effort +d'une passion vulgaire; pour qu'il parle, il +faut que l'artiste ait crié. Dès sa première +action Saint-Simon se montre ardent et emporté. +Le voilà amoureux du duc de Beauvilliers; +sur-le-champ il lui demande une de ses +filles en mariage, n'importe laquelle; c'est +lui qu'il épouse. Le duc n'ose contraindre +sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune +homme pousse en avant avec la verve d'un +poëte qui conçoit un roman et sur-le-champ +passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc +d'un air allumé de crainte et d'espérance.» +Son désir l'enflamme; en véritable artiste, il +s'échauffe à l'Å“uvre. «Je ne pus me contenir +de lui dire à l'oreille que je ne serais point +heureux avec une autre qu'avec sa fille.» +On lui oppose de nouvelles difficultés; à +l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, +d'expédients, pousse et végète dans +sa tête; il étourdit le duc «de la force de son +raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;» +c'est à peine si enfin, vaincu par l'impossible, +il se déprend de son idée fixe. Balzac courait +comme lui après des romans pratiques ou +non pratiques. Cette invention violente et cet +acharnement de désir sont la grande marque +littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et +l'élan de jeunesse; il y a telle phrase dans le +procès des ducs qui court avec une prestesse +de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait +pas donner des lettres d'État, essentielles +pour l'affaire. «Je l'interrompis et lui dis que +c'était chose d'honneur, indispensable, promise, +attendue sur-le-champ, et, sans attendre +de réplique, pris la clef du cabinet, puis +les lettres d'État, et cours encore.» Cependant +le duc de Richelieu arrivait avec un +lavement dans le ventre, fort pressé, comme +on peut croire, «exorcisant» madame de +Saint-Simon entre deux opérations et du plus +vite qu'il put: voilà Molière et le malade +imaginaire.—Ces gaietés ne sont point le +ton habituel; la sensibilité exaltée n'est comique +que par accès; elle tourne vite au tragique: +elle est naturellement effrénée et terrible. +Saint-Simon a des fureurs de haine, +des ricanements de vengeance; des transports +de joie, des folies d'amour, des abattements +de douleur, des tressaillements d'horreur que +nul, sauf Shakspeare, n'a surpassés. On le +voit les yeux fixes et le corps frissonnant, +lorsque, dans le suprême épuisement de la +France, Desmarets établit l'impôt du dixième: +«La capitation doublée et triplée à la volonté +arbitraire des intendants des provinces, les +marchandises, et les denrées de toute-espèce +imposées en droit au quadruple de leur valeur, +taxes d'aides et autres de toute nature +et sur toutes sortes de choses: tout cela écrasait, +nobles et roturiers, seigneurs et gens +d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi +pût suffire, qui tirait le sang de ses sujets +sans distinction, qui en exprimait jusqu'au +pus. On compte pour rien la désolation de +l'impôt même dans une multitude d'hommes +de tous les états si prodigieuse, la combustion +des familles par ces cruelles manifestations +et par cette lampe portée sur leurs parties +les plus honteuses. Moins d'un mois suffit à +la pénétration de ces humains commissaires +chargés de rendre leur compte de ce doux +projet au Cyclope qui les en avait chargés. Il +revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, +tout hérissé de foudre contre les délinquants. +Ainsi fut bâclée cette sanglante affaire, et immédiatement +après signée, scellée, enregistrée +parmi les sanglots suffoqués.» L'homme +qui écrit ainsi palpite et frémit tout entier +comme un prisonnier devant des cannibales; +le mot y est: «Bureau d'anthropophages.» +Mais l'effet est plus sublime encore, quand le +cri de la justice violentée est accru par la +furieuse clameur de la souffrance personnelle. +L'impression que laisse sa vengeance contre +Noailles est accablante; il semble que lié et fixe, +on sente crouler sur soi l'horrible poids d'une +statue d'airain. Trahi, presque perdu par un +mensonge, décrié auprès de toute la noblesse, +il fit ferme, démentit l'homme publiquement +«de la manière la plus diffamatoire et la plus +démesurée,» sans relâche, en toute circonstance, +pendant douze ans. «Noailles souffrit +tout en coupable écrasé sous le poids de son +crime. Les insultes publiques qu'il essuya +de moi sans nombre ne le rebutèrent pas. Il +ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi +chez le régent, en entrant et sortant du conseil +de régence, avec une révérence extrêmement +marquée, ni moi de passer droit sans le saluer +jamais, et quelquefois détourner la tête avec +insulte. Et il est très-souvent arrivé que je +lui ai fait des sorties chez M. le duc d'Orléans +et au conseil de régence, dès que j'y trouvais +le moindre jour, dont le ton, les termes et les +manières effrayaient l'assistance, sans qu'il +répondît jamais un seul mot; mais il rougissait, +il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle +reprise. Cela en vint au point qu'un jour, +au sortir d'un conseil où, après l'avoir forcé +de rapporter une affaire que je savais qu'il +affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans +mesure et le fis tondre, je lui dictais l'arrêt +tout de suite, et le lisais après qu'il l'eut +écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision +ma défiance et à tout le conseil; il se +leva, jeta son tabouret à dix pas, et lui qui en +place n'avait osé répondre un seul mot que +de l'affaire même avec l'air le plus embarrassé +et le plus respectueux: Mort... dit-il, +«il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla +chez lui, d'où ses plaintes me revinrent, et +la fièvre lui en prit.» La douzième année, +après un an de supplications, Saint-Simon +forcé par ses amis, plia, mais «comme, un +homme qui va au supplice,» et consentit par +grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette +franchise et cette longueur de haine marquent +la force du ressort. Ce ressort se débanda +plus encore le jour de la dégradation des bâtards, +là où l'homme d'action se contient, +l'artiste s'abandonne; on voit ici l'impudeur +de la passion épanchée hors de toute digue, si +débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, +et qu'on y sent l'infini comme dans une mer. +«Je l'accablai à cent reprises dans la séance +de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. +L'insulte, le mépris, le dédain, le +triomphe lui furent lancés de mes yeux jusqu'en +ses moelles. Souvent il baissait la vue, +quand il attrapait mes regards; une fois ou +deux, il fixa le sien sur moi, et je me plus à +l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs +qui achevèrent de le confondre. Je me baignais +dans sa rage, et je me délectais à le lui faire +sentir.» Un pareil homme ne devait pas faire +fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui +sous Louis XIV? Il l'a cru; il se trompait; +ses regards, le pli de ses lèvres, le tremblement +de ses mains, tout en lui criait tout haut +son amour ou sa haine; les yeux les moins +clairvoyants le perçaient. Il s'échappait; au +fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait; +on avait peur de lui; personne ne se +souciait de manier une tempête. Il n'était +chez lui et dans son domaine que le soir, les +verrous tirés, seul, sous sa lampe, libre avec +le papier, assez refroidi par le demi-oubli et +par l'absence pour noter ses sensations.</p> + +<p>Non-seulement il en avait de trop vives, +mais encore il en avait trop. Leur nombre +aussi bien que leur force lui défendaient la +vie pratique et lui imposaient la vie littéraire. +Tant d'idées gênent. Le politique n'en voit +qu'une qui est la vraie; il a le tact juste, +plutôt que l'imagination abondante; d'instinct, +il devine la bonne route, et la suit sans plus +chercher. Saint-Simon est un poëte épique; +le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable +entrelacement et les prolongations +infinies des conséquences, il a tout embrassé, +mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact +du labyrinthe est tout entier dans sa tête, +sans que le moindre petit sentier réel ou imaginaire +ait échappé à sa vision. Ne vous souvient-il +pas que Balzac avait inventé des +théories chimiques, une réforme de l'administration, +une doctrine philosophique, une +explication de l'autre monde, trois cents manières +de faire fortune, les ananas à quinze +sous pièce, et la manière de gouverner l'État? +Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite, +aisément et sans cesse, non ce qui est applicable, +mais ce qui est vraisemblable. Ainsi +fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve +le moyen de sauver l'État. Ses amis, Fénelon, +le duc de Bourgogne, à huis clos, les domestiques +dehors, refaisaient comme lui le +royaume. Ils fabriquaient des Salente et autres +bonnes petites monarchies bien absolues, +ayant pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer +au bout. C'était une école de «chimériques.» +Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa +république; il limitait la monarchie en déclarant +les engagements du roi viagers, sans +force pour lier le successeur. A son avis cette +déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages +de conséquences étalent à flots pressés le magnifique +torrent de bénédictions et de félicités +qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin +délivrait le peuple et relevait la monarchie; +rien n'était oublié, sinon cet autre bout de +parchemin inévitable, publié par tout roi, huit +jours après le premier, annulant le premier +comme attentatoire aux droits de la couronne. +C'est que nulle force ne se limite d'elle-même: +son invincible effort est de s'accroître, +non de se restreindre; limitons-la, mais par +une force différente; ce qui pouvait réprimer +la royauté, ce n'était pas la royauté, mais la +nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme +«plein de vues,» c'est-à -dire romanesque +comme Fénelon, quoique préservé des pastorales. +Mais cette richesse d'invention systématique, +dangereuse en politique, est utile en +littérature; Saint-Simon entraîne, quoi qu'on +en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je +ne connais rien de plus éloquent que les trois +entretiens qu'il eut avec le duc d'Orléans pour +lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on +n'a vu une telle force, une telle abondance de +raisons si hardies, si frappantes, si bien accompagnées +de détails précis et de preuves; +tous les intérêts, toutes les passions appelées +au secours, l'ambition, l'honneur, le respect +de l'opinion publique, le soin de ses amis, +l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections +renversées, tous les expédients trouvés, +appliqués, ajustés; une inondation d'évidence +et d'éloquence qui terrasse la résistance, qui +noie les doutes, qui verse à flots dans le cÅ“ur +la lumière et la croyance; par-dessus tout +une impétuosité généreuse, un emportement +d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous +le faix de la véhémence;» une licence d'expressions +qui, en face d'un prince du sang, se +déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne +pouvant plus souffrir dans un petit-fils de +France de trente-cinq ans ce que le magistrat +et la police eussent châtié il y a longtemps +dans tout autre;» étant certain «que le dénûment +et la saleté de sa vie le feraient tomber +plus bas que ces seigneurs péris sous les +ruines de leur obscurité débordée; que c'était +à lui, dont les deux mains touchaient à ces +deux si différents états, d'en choisir un pour +toute sa vie, puisque après avoir perdu tant +d'années et nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, +meule nouvelle qui l'avait nouvellement +suraccablé, un dernier affaissement aurait +scellé la pierre du sépulcre où il se +serait enfermé tout vivant, duquel après nul +secours humain, ni sien ni de personne, ne +le pourrait tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté +par ce torrent et céda. Nous plions +comme lui; nous comprenons qu'une pareille +âme avait besoin de s'épancher. Faute +de place dans le monde, il en prit une +dans les lettres. Comme un lustre flamboyant, +chargé et encombré de lumières, +mais exclu de la grande salle de spectacle, il +brûla en secret dans sa chambre, et après +cent cinquante ans, il éblouit encore. C'est +qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui +regorgeait de sensations et d'idées était né +curieux, passionné pour l'histoire, affamé +d'observations, «perçant de ses regards +clandestins chaque physionomie,» psychologue +d'instinct, «ayant si fort imprimé +en lui les différentes cabales, leurs subdivisions, +leurs replis, leurs divers personnages +et leurs degrés, la connaissance de +leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs +divers intérêts, que la méditation de plusieurs +jours ne lui eût pas développé et +représenté toutes ces choses plus nettement +que le premier aspect de tous les visages.» +«Cette promptitude des yeux à voler partout +en sondant les âmes» prouve qu'il aima +l'histoire pour l'histoire. Sa faveur et sa +disgrâce, son éducation et son naturel, ses +qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi +naissent les grands hommes, par hasard et +nécessité, comme les grands fleuves, quand +les accidents du sol et sa pente réunissent en +un lit tous ses ruisseaux.</p> + + + + +<a name="IV"></a><h1>IV</h1> + +<h2>L'ÉCRIVAIN.</h2> + + +<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, les artistes écrivaient en +hommes du monde; Saint-Simon, homme du +monde, écrivit en artiste. C'est là son trait. +Le public court à lui comme au plus intéressant +des historiens.</p> + +<p>Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte +et entière des objets absents. Les poëtes du +temps les voyaient par une notion vague et +les disaient par une phrase générale. Saint-Simon +se figure le détail précis, les angles +des formes, la nuance des couleurs, et il les +note avec une netteté de peintre ou de géomètre; +je cite tout de suite, pour être précis et +l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou, +qui un jour accula madame Pelot contre la +cheminée, lui mit la tête en ses deux poings, +et voulut la mettre en compote. «Voilà une +femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, +lui faisait des révérences <i>perpendiculaires</i> et +des compliments tant qu'elle pouvait, et lui +toujours en furie et en menace.» Legendre +n'eût pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, +il imagine le physique, comme Victor +Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des +portraits: «Harlay était un petit homme, vigoureux +et maigre, un visage en <i>losange</i>, un +nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, +perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, +mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, +étaient pour le faire rentrer en terre; un +habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, +et des manchettes plates comme eux, +une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, +touffue mais courte, avec une grande calotte +par-dessus. Il se tenait et marchait un peu +courbé, avec un faux air plus humble que +modeste, et rasait toujours les murailles pour +se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançait +qu'à force de révérences respectueuses, +et comme honteuses, à droite et à gauche à +Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent +aujourd'hui Saint-Simon si populaire; il décrit +l'extérieur, comme Walter Scott, Balzac et +tous les romanciers contemporains, lesquels +sont volontiers antiquaires, commissaires-priseurs +et marchandes à la toilette; son talent +et notre goût se rencontrent; les révolutions +de l'esprit nous ont portés jusqu'à lui.—Il +voit aussi distinctement le moral que le +physique, et il le peint parce qu'il le distingue. +Tout le monde sait que le défaut de nos poëtes +classiques est de mettre en scène non des +hommes, mais des idées générales; leurs personnages +sont des passions abstraites qui +marchent et dissertent. Vous diriez des vices +et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote, +habillés d'une robe grecque ou romaine, et +occupés à s'analyser et à se réfuter. Saint-Simon +connaît l'<i>individu</i>; il le marque par ses +traits spéciaux, par ses particularités, par ses +différences; son personnage n'est point le jaloux +ou le brutal, c'est un certain jaloux ou +un certain brutal; il y a trois ou quatre mille +coquins chez lui dont pas un ne ressemble à +l'autre. Nous n'imaginons les objets que par +ces précisions et ces contrastes; il faut marquer +les qualités distinctives pour rendre les +gens visibles; notre esprit est une toile unie +où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant +une forme arrêtée et un contour personnel. +Voilà pourquoi ce portrait de l'abbé +Dubois est un chef-d'Å“uvre. «C'était un petit +homme maigre, effilé, chafouin, à perruque +blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, +qui était en plein ce qu'un mauvais français +appelle un <i>sacre</i>, mais qui ne se peut +guère exprimer autrement. Tous les vices +combattaient en lui à qui en demeurerait le +maître. Ils y faisaient un bruit et un combat +continuel entre eux. L'avarice, la débauche, +l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la +flatterie, les servages, les moyens; l'impiété +parfaite, son repos. Il excellait en basses intrigues, +il en vivait, il ne pouvait s'en passer, +mais toujours avec un but où toutes ses +démarches tendaient, avec une patience qui +n'avait de terme que le succès ou la démonstration +réitérée de n'y pouvoir arriver, à +moins que cheminant ainsi dans la profondeur +et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant +un autre boyau. Il passait sa vie +dans les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête +souterraine, furet furieux, échauffé par le sang +qu'il suce, sifflant et jurant au fond des terriers +qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire +quelquefois le tour entier et redoublé d'une +chambre courant sur les tables et les chaises +sans toucher du pied la terre.» Il vécut et +mourut dans les rages et les blasphèmes, +«grinçant des dents,» écumant, «les yeux +hors de la tête,» avec une telle tempête et si +continue d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait +pas comment des nerfs d'homme y pouvaient +résister; le sang fiévreux de l'animal de +proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par +des redoublements exaspérés s'acharnait après +le butin. Il y a là une observation pour le physiologiste, +il y en a une pour le peintre, pour +l'homme du monde, pour le psychologue, pour +l'auteur dramatique, pour le premier venu. Le +génie suffit à tout et fournit à tout; la vision +de l'artiste est si complète que son Å“uvre offre +des matériaux aux gens de tout métier, de +toute vie et de toute science. Ame et esprit et +caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, +passé et présent, Saint-Simon voit tout +et fait tout voir. En rassemblant toutes les littératures, +vous ne trouveriez guère que trois +ou quatre imaginations aussi compréhensives +et aussi nettes que celle-là .</p> + +<p>Avec la faculté de voir les objets absents, il +a la verve; il ne dit rien sans passion. Balzac, +aussi profond et aussi puissant visionnaire +que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur +minutieux de bâtisses énormes, sorte +d'éléphant littéraire, capable de porter des +masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. +Saint-Simon a des ailes. Il écrit avec emportement, +d'un élan, suivant à peine le torrent +de ses idées par toute la précipitation de sa +plume, si prompt à la haine, si vite enfoncé +dans la joie, si subitement exalté par l'enthousiasme +ou la tendresse, qu'on croit en le lisant +vivre un mois en une heure. Cette impétueuse +passion est la grande force des artistes; du +premier coup, ils ébranlent; le cÅ“ur conquis, +la raison et toutes les facultés sont esclaves. +Quand un homme nous donne des sensations, +nous ne le quittons plus. Quand un homme +nous met le feu au cerveau, nous nous sentons +presque du génie sous la contagion de sa +verve; par la chaleur notre esprit arrive à +la lumière; l'émotion l'agrandit et l'instruit. +Quand on a lu Saint-Simon, toute histoire paraît +décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire +qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. +Il n'est point de personnage qu'il ne fasse +vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.</p> + +<p>Cette passion ôte au style toute pudeur. +Modération, bon goût littéraire, éloquence, +noblesse, tout est emporté et noyé. Il note les +émotions comme elles viennent, violemment, +puisqu'elles sont violentes, et que, l'occupant +tout entier, elles lui bouchent les oreilles contre +les réclamations du bon style et du discours +régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, +la maçonnerie, la ménagerie, les mauvais lieux, +il prend des expressions partout. Il est crû, +trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout +en restant grand seigneur, il est peuple; sa +superbe unit tout; que les bourgeois épurent +leur style, prudemment, en gens soumis à +l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau +en homme qui méprise son habit et se croit +au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il +dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.» +Quand la Choin entra en faveur, «M. de +Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,» +et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur +de le ramasser.» Ailleurs, il «s'espace» +sur Dangeau, «singe du roi, chamarré de ridicules, +avec une fadeur naturelle, entée sur +la bassesse du courtisan, et recrépie de l'orgueil +du seigneur postiche.» Un peu plus +haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une +roche, de laquelle on peut pour ainsi dire cracher +hors de ses étroites limites.» Ces familiarités +annoncent l'artiste qui se moque de +tout quand il faut peindre, et fait litière des +bienséances sous son talent. Saint-Simon a +besoin de mots vils pour avilir; il en prend. Son +chien, son laquais, son soulier, sa marmite, +sa garde-robe, son fumier, il fait sauter tout +pêle-mêle et retire de ce bourbier l'objet qui +peut figurer à nos yeux son personnage, nous +le rendre aussi présent, aussi tangible, aussi +maniable que notre robe de chambre et notre +pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit un +sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches +retroussées jusqu'au coude, pétrissant en +pleine pâte, obsédé par son idée, précipitant +ses mains pour la transporter dans l'argile. +«Madame de Castries était un quart de femme, +une espèce de biscuit manqué, extrêmement +petite, mais bien prise, et aurait passé par un +médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni +menton; fort laide, l'air toujours en peine et +étonné; avec cela une physionomie qui éclatait +d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il +les palpe, il les retourne, il porte les mains +partout, avec irrévérence, fougueux et rude. +Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient +qu'après la condamnation de Fénelon, +un jour, disputant avec le duc de Charost sur +Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon +héros n'est pas un repris de justice.» M. de +Charost suffoquait. On lui versa des carafes +d'eau sur la tête, et pendant ce temps les +dames semonçaient Saint-Simon. C'est à ce +prix qu'est le génie; uniquement et totalement +englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de +vue la mesure, la décence et le respect.</p> + +<p>Il y gagne la force; car il y prend le droit +d'aller jusqu'au bout de sa sensation, d'égaler +les mouvements de son style aux mouvements +de son cÅ“ur, de ne ménager rien, de risquer +tout. De là cette peinture de la cour après la +mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique, +sorte de comédie horrible, farce funèbre, +où nous contemplons en face la grimace +de la Vérité et de la Mort. Les passions viles +s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot +on y aperçoit tout l'homme; ce n'est pas le +mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu +perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur +se jetèrent à genoux tout du long de la cour, +des deux côtés sur le passage du roi, lui criant +avec des hurlements étranges d'avoir compassion +d'eux qui avaient tout perdu et qui mouraient +de faim.» Doré seul rendrait cette scène +et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés +avec des flambeaux, criant après leur +marmite. Dans les salles trottent les valets +envoyés par les gens de la cabale contraire, +qui questionnent d'un Å“il étincelant et hument +dans l'air la bonne nouvelle. «Plus avant commençait +la foule des courtisans de toute espèce. +Le plus grand nombre, c'est-à -dire les +sots, tiraient des soupirs de leurs talons, et +avec des yeux égarés et secs louaient Monseigneur, +mais toujours de la même louange, +c'est-à -dire de bonté, et plaignaient le roi de +la perte d'un si bon fils. Les plus politiques, +les yeux fichés en terre et reclus dans des +coins, méditaient profondément aux suites d'un +événement aussi peu attendu, et bien davantage +sur eux-mêmes.» Le duc de Berry, qui +perdait tout et d'avance se sentait plié sous +son frère, s'abandonnait. «Il versait des larmes +pour ainsi dire sanglantes, tant l'amertume +en paraissait grande; il poussait non des +sanglots, mais des cris, mais des hurlements. +Il se taisait parfois; mais de suffocations, puis +éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si +fort, la trompette forcée du désespoir, que la +plupart éclataient aussi à ces redoublements +si douloureux, ou par un aiguillon d'amertume, +ou par un aiguillon de bienséance.» Un +peu plus loin, la duchesse de Bourgogne profitait +«de quelques larmes amenées du spectacle, +entretenues avec soin,» pour rougir et +barbouiller ses yeux d'héritière. Survint l'Allemande, +cérémonieuse et violente, Madame, +qui outra tout et barbota à travers les bienséances, +«rhabillée en grand habit, hurlante, +ne sachant bonnement pourquoi ni l'un ni l'autre, +et les inonda tous de ses larmes en les +embrassant.» Dans les coins du tableau, on +voit les dames en déshabillé de nuit, par terre, +autour du canapé des princes, les unes en +«tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant +le bras nu d'un bon gros Suisse qui bâille +de tout son cÅ“ur et se renfonce sous les couvertures, +fort tranquille, cuvant son vin, et +doucement bercé par ce tintamarre de l'hypocrisie +et de l'égoïsme. Voilà la mort telle qu'elle +est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge, +raillée et coudoyée par des contrastes amers, +entrecoupée de rires, ayant pour vraies funérailles +le hoquet convulsif de quelques douleurs +débordées, accusant l'homme ou de faiblesse +ou de feinte, ou d'avarice, traînée au +cimetière parmi des calculs qui ne savent se +cacher, ou des «mugissements» qui ne savent +se contenir.</p> + +<p>Cette crudité de style et cette violence de +vérité ne sont que les effets de la passion; +voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus +mince, une querelle de préséance, une picoterie, +une question de pliant et de fauteuil, +tout au plus digne de la comtesse d'Escarbagnas: +elle s'agrandit, elle devient un monstre, +elle prend tout le cÅ“ur et l'esprit; on y voit le +suprême bonheur de toute une vie, la joie délicieuse +avalée à longs traits et savourée jusqu'au +fond de la coupe, le superbe triomphe, +digne objet des efforts les plus soutenus, les +mieux combinés et les plus grands; on pense +assister à quelque victoire romaine, signalée +par l'anéantissement d'un peuple entier, et il +s'agit tout simplement d'une mortification infligée +à un Parlement et à un président. «Le +scélérat tremblait en prononçant la remontrance. +Sa voix entrecoupée, la contrainte de +ses yeux, le saisissement et le trouble visible +de toute sa personne démentaient le reste de +venin dont il ne put refuser la libation à lui-même +et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai, +avec toutes les délices qu'on ne peut +exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui +osent nous refuser le salut) prosternés à genoux +et rendant à nos pieds un hommage au +trône, tandis que nous étant assis et couverts, +sur les hauts siéges, aux côtés du même trône, +ces situations et ces postures, si grandement +disproportionnées, plaident seules avec tout +le perçant de l'évidence la cause de ceux qui +véritablement et d'effet sont <i>laterales regis</i> +contre ce <i>vas electum</i> du tiers état. Mes yeux +fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient +tout ce grand banc à genoux, ou debout, +et les amples replis de ces fourrures +ondoyantes à chaque génuflexion longue et +redoublée, qui ne finissait que par le commandement +du roi par la bouche du garde des +sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire +l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes +et humiliées à la hauteur de nos pieds.» Qui +songe à rire de ces pédanteries latines et de +ces détails de costumier? L'artiste est une machine +électrique chargée de foudres, qui illumine +et couvre toute laideur et toute mesquinerie +sous le pétillement de ses éclairs; +sa grandeur consiste dans la grandeur de sa +charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il +peut faire; sa capacité de douleur et de joie +mesure le degré de sa force. La misère des +sciences morales est de ne pouvoir noter ce +degré; la critique, pour définir Saint-Simon, +n'a que des adjectifs vagues et des louanges +banales; je ne puis dire combien il sent et combien +il souffre; pour toute échelle, j'ai des +exemples et j'en use. Lisez encore celui-ci; je +ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du +duc de Bourgogne après la mort de sa femme. +Quiconque a la moindre habitude du style y +sent non-seulement un cÅ“ur brisé, une âme +suffoquée sous l'inondation d'un désespoir +sans issue, mais le roidissement des muscles +crispés et l'agonie de la machine physique +qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur +de sa perte pénétra jusque dans ses plus +intimes moelles. La piété y surnagea par les +plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, +mais il fut sanglant. Dans cette terrible affliction, +rien de bas, rien de petit, rien d'indécent. +On voyait un homme hors de soi, qui +s'extorquait une surface unie, et qui y succombait.»</p> + +<p>Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon +seul et sans frein; de là son style, +«emporté par la matière, peu attentif à la manière +de la rendre, sinon pour la bien expliquer.» +Il n'était point homme d'Académie, +discoureur régulier, ayant son renom de docte +écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, +avec la ferme résolution de n'être point lu tant +qu'il vivrait, n'étant guidé ni par le respect de +l'opinion, ni par le désir de la gloire viagère. +Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, +lesquels dépendent du goût régnant, mais sur +des choses personnelles et intimes, uniquement +occupé à conserver ses souvenirs et à se +faire plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à +lui-même. Il violenta le français à faire frémir +ses contemporains, s'ils l'eussent lu; et aujourd'hui +encore il effarouche la moitié des +lecteurs. Ces étrangetés et ces abandons sont +naturels, presque nécessaires; seuls ils peignent +l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a +que des métaphores furieuses capables d'exprimer +l'excès de la tension nerveuse; il n'y a +que des phrases disloquées capables d'exprimer +les soubresauts de la verve inventive. +Quand il peint les liaisons de Fénelon et de +madame Guyon, en disant que «leur sublime +s'amalgama,» cette courte image, empruntée +à la singularité et à la violence des affinités +chimiques est un éclair; quand il montre les +courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, +«un je ne sais quoi de plus libre en toute la +personne, à travers le soin de se tenir et de +se composer, un vif, une sorte d'étincelant +autour d'eux qui les distinguait malgré qu'ils +en eussent,» cette expression folle est le cri +d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des +regards étincelants,» il eût effacé toute la vérité +de son image; dans sa fougue, le personnage +entier lui semble pétillant, entouré par +la joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus +vite et plus d'objets à la fois; c'est pourquoi +son style a des raccourcis passionnés, des métaphores +à l'instant traversées par d'autres, +des idées explicatives attachées en appendice +à la phrase principale, étranglées par le peu +d'espace, et emportées avec le reste comme +par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages +sont tracés à la volée, chacun par un trait unique. +«L'après-dînée nous nous assemblâmes; +M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire, +M. de Lesdiguières, tout neuf encore, +écoutait fort étonné; M. de Chaulnes raisonnait +en ambassadeur avec le froid et l'accablement +d'un courage étouffé par la douleur de +son échange dont il ne put jamais revenir. Le +duc de Béthune bavardait des misères, et le +duc d'Estrées grommelait en grimaçant sans +qu'il en sortît rien.» Ailleurs, les mots entassés +et l'harmonie imitative impriment dans le +lecteur la sensation du personnage.</p> + +<p>«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire +de Bretagne, et respirait jusqu'au suivant.» +La phrase file comme un homme qui +glisse et vole effaré sur la pointe du pied.—Plus +loin le style lyrique monte à ses plus +hautes figures pour égaler la force des impressions. +«La mesure et toute espèce de décence +et de bienséance étaient chez elle dans leur +centre, et la plus exquise superbe sur son +trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à +demi, montre, par ses deux commencements +différents, l'ordre habituel de ses pensées. Il +débute, une autre idée jaillit, les deux jets se +croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler +dans le même canal. De là ces phrases décousues, +ces entrelacements, ces idées fichées +en travers et faisant saillie, ce style épineux +tout hérissé d'additions inattendues, sorte de +fourré inculte où les sèches idées abstraites +et les riches métaphores florissantes s'entrecroisent, +s'entassent, s'étouffent, et étouffent +le lecteur. Ajoutez des expressions vieillies, +populaires, de circonstance ou de mode; le +vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris +partout, pourvu qu'ils suffisent à l'émotion +présente, et par-dessus tout une opulence d'images +passionnées digne d'un poëte. Ce style +bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est +celui de la nature elle-même; nul n'est plus +utile pour l'histoire de l'âme; il est la notation +littéraire et spontanée des sensations.</p> + +<p>Un historien secret, un géomètre malade, +un bonhomme rêveur, traité comme tel, voilà +les trois artistes du XVII<sup>e</sup> siècle. Ils faisaient +rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus +heureux, fut le plus parfait; Pascal, chrétien +et philosophe, est le plus élevé; Saint-Simon, +tout livré à sa verve, est le plus puissant et le +plus vrai.</p> + + + + +<a name="annotations"></a><h1>ANNOTATIONS INÉDITES +DE SAINT-SIMON +AU +JOURNAL DE DANGEAU.</h1> + + +<p>Voici, pour commencer, une anecdote assez +curieuse sur le président de Bauquemare et +son frère, gouverneur de Bergues<sup>1</sup>:</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Ces extraits ont déjà été publiés par l'<i>AthenÅ“um +français</i>, aux mois de mai et de juillet de cette +année. Le beau travail que M. Taine a bien voulu +nous autoriser à reproduire a été inséré au mois +d'août 1836, dans le <i>Journal des Débats</i>.</p></blockquote> + +<p>«Ces deux frères jumeaux, et semblables en +tout à s'y méprendre, avoient une telle sympathie, +que le président étant un matin à l'audience +sentit tout à coup une grande douleur +à la cuisse; on sut après qu'au même instant +son frère qui étoit à l'armée avoit reçu un +grand coup d'épée au même endroit et du +même côté où son frère avoit senti cette douleur<sup>1</sup>. +Le président avoit une femme extrêmement +du monde de Paris, et joueuse à outrance, +qui vivoit très-bien d'ailleurs avec lui, +logeant et mangeant ensemble, mais qui n'avoit +voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit +la présidente d'Onsenbray, sans aucune autre +raison que sa fantaisie. La bonne compagnie +de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte +à quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, +dans une santé et une gaieté entière jusqu'à sa +dernière maladie de pure vieillesse, perçant +(<i>sic</i>) les jours et plus encore les nuits au jeu +jusqu'à la fin.»</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Le <i>Mercure</i> de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.</p></blockquote> + +<p>—«Le baron de Breteuil étoit frère de +Breteuil, conseiller d'État, intendant des +finances, père de celui qui a été secrétaire +d'État de la guerre pendant la disgrâce de +M. le Blanc. Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse +pendant que son père y était intendant +et la vieille chimère que ceux qui y naissent +ont le titre de barons; il avoit été ordinaire +du roi et envoyé à Mantoue. C'étoit un homme +à qui le goût de la cour, des seigneurs et surtout +des ministres avoit donné une sorte de +science du monde par un usage continuel et +la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il se fit +après lecteur du roi pour avoir les entrées, +et s'attacha comme il put à quelques gens +considérables; le roi le traitoit assez bien, et +il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en +vouloit point, ou sans s'en apercevoir, ou +sans en faire semblant. Il changea sa charge +de lecteur, dont il conserva les entrées, contre +celle d'introducteur des ambassadeurs, qu'il +faisoit bien parce qu'il étoit fort rompu au +monde, et s'enrichit extrêmement par la protection +de M. de Pontchartrain, tandis qu'il +eut les finances, qui se moquoit de lui toute la +journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui +ne lui refusoit rien. Le ver de la qualité le +rongeoit sans pourtant se déplacer, et il mourut +fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont +ni paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à +un homme de la maison du Châtelet. Il y a +des contes de lui sans fin. Un jour à table +chez M. de Pontchartrain, devenu chancelier, +qu'on le plaisantoit sur son ignorance, la chancelière +lui demanda s'il savoit qui avoit fait le +<i>Pater</i>; le voilà à se scandaliser et à demander +pour qui on le prenoit, et la chancelière à pousser +sa pointe. Pendant le débat il sortit de +table, et en rentrant dans la pièce où l'on se +tenoit, son ami, M. de Caumartin, se mit à +marcher derrière lui, et, comme pour le soulager +dans son embarras, lui dit tout bas: +«Moïse.» Voilà le baron bien soulagé, qui dès +que la compagnie fut rentrée remet la question +sur le tapis, et après plusieurs gentillesses +d'un homme sûr de son fait et qui fait semblant +de ne l'être pas, dit à la fin, puisqu'on le +poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer +qu'il n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, +que Moïse étoit l'auteur du <i>Pater</i>. La risée universelle +le mit bien en un autre état, mais il +avoit tous les jours besoin de Caumartin aux +finances, et sa cruauté fut aisément tournée +en plaisanterie.»</p> + +<p>—«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. +Il étoit poëte en tout, capricieux, plaisant, +hardi, plein de sel, amoureux de la liberté, +aimant le vin et la bonne chère, mais +très-sage sur les femmes. On feroit un volume +des contes qu'il a fournis, tous plus singuliers +et plus divertissants les uns que les autres; +toutes les belles-lettres possibles, une mémoire +prodigieuse, une facilité à faire les plus +beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne, +et parmi tout cela un fond de religion; +désiré dans toutes les meilleurs compagnies +dont il faisoit tout l'ornement des unes et des +autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement +M. le prince, qui avoit beaucoup de lettres et +qui aimoit ses caprices, et M. le duc aimoit +aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit +tenir les états, où un soir, après s'être échauffés +de propos et de vin, Santeuil en prit un +grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant +de verser dedans sa tabatière de tabac +d'Espagne; le malheureux l'avala, et en creva +fort tôt après.»</p> + +<p>—«Le couvent de Moret est une énigme +qui n'est pas encore mise au net. C'est un petit +couvent borgne où étoit professe une Moresse +inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, +premier valet de chambre du roi et +gouverneur de Versailles, par qui les choses +de secret domestique passoient de tout temps. +Il avoit payé une dot qui ne se disoit point, +payoit exactement une grosse pension, avoit +soin de plus que rien de nécessaire ne manquât +à cette Moresse, ni rien même de ce que +l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame +de Maintenon y alloit très-souvent de +Fontainebleau et prenoit soin du bien-être du +couvent, où la feue reine alloit souvent, et +donnoit ou procuroit beaucoup. Ni elle ni +madame de Maintenon après elle, ne montroient +pas un soin direct de la Moresse et ne +la voyaient pas exactement toutes les fois qu'ils +alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient +souvent, avoient une attention fort grande à +sa conduite et à celle que les supérieures +avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec +plus de considération et de soins que la personne +la plus connue et la plus distinguée. +Monseigneur y a été une fois ou deux, et les +princes ses enfants, et l'ont demandée, et +elle-même se prévaloit fort du mystère de ce +qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit +d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit +fille du roi et de la reine, que sa couleur avoit +fait cacher et passer sa couche pour une fausse +couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, +on s'apercevoit bien en elle d'une vocation +aidée.»</p> + +<p>—«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre +et gouverneur du Berry, et n'avoit qu'une fille +unique que madame de Maintenon élevoit; +son frère lui pesoit étrangement par les extravagances +de sa conduite avec des filles et +compagnie à l'avenant, à son âge, et par celles +de ses propos. Il parloit volontiers des temps +passés, disoit volontiers <i>le beau-frère</i>, parlant +du roi devant tout le monde, et surtout faisoit +à madame de Maintenon des sorties épouvantables +sur ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et +au moins maréchal de France, bien qu'il +n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. +Sa femme, fille d'un médecin, piètre en son +nom et fort sotte aussi en son maintien, mais +vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec +lui, et madame de Maintenon étoit toujours +embarrassée de n'avoir jamais et encore plus +d'avoir quelquefois sa belle-sÅ“ur qui n'étoit +d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, +à qui M. l'évêque de Chartres l'avoit +livrée, que M. d'Aubigné fut conduit dans +cette retraite, disant à tout le monde que sa +sÅ“ur lui faisoit accroire malgré lui qu'il étoit +dévot, et l'assiégeoit de prêtres qui le feroient +mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on +le rattrapa encore, et on lui donna pour gardien +un suivant du curé de Saint-Sulpice qui +s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps +et d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, +propre à rien, trop bon encore pour cet +emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; +mais ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir +longtemps gardé de feu et d'eau, et suivi +partout comme son ombre. Pour la femme, +elle se seroit aussi fort bien passée de se mettre +en retraite, mais elle prit la chose plus +doucement.»</p> + +<p>—«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte +de Lyon, bon homme qui ne manquoit ni d'esprit +ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire, +et un des plus prodigieux mangeurs de +France jusqu'à sa mort, sans excès pour lui +ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par +choix, et avoit des chambres et des chemises +par tous les quartiers de Paris, pour changer +quand il en avoit besoin, car il suoit largement, +et étoit grand et gros. Tout l'été il alloit +sans culotte avec sa soutane. Un enfant +de chÅ“ur qui le découvrit dans un église où +il disoit assez souvent la messe, eut la malice, +en l'habillant à la sacristie, de lui attacher +avec une épingle le bas de son aube +avec sa soutane et le bout de sa chemise, +puis, au lever-Dieu, de lever bien haut la chasuble +et l'aube, tellement qu'il présenta son +derrière en plein tout nu à la compagnie. Le +lieu de le faire et le temps encore plus fut +étrange, et l'éclat de rire aussi universel que la +surprise.»</p> + +<p>—«Le roi, dit Dangeau, à la date du +6 septembre 1698, a ordonné à Tessé, colonel +général des dragons, de prendre le bonnet +quand il le salue à la tête des dragons. Cela +ne se fait jamais que pour le roi.» Saint-Simon +a mis à ce passage la note suivante: «Ce +bonnet de Tessé pour saluer le roi fut la suite +d'une malice noire que lui fit M. de Lauzun, +pour qui la charge de colonel général des +dragons qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda +comment il prétendoit saluer le roi à +la tête des dragons, et, après bien des demi-discours, +il lui apprit avec autorité qu'il étoit +de sa charge de saluer en cette occasion avec +un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie à Paris, +et se sent fort obligé d'un avis si important, +d'une chose qui ne lui seroit jamais venue dans +l'idée. Dès que son chapeau gris fut arrivé et +paré de cocarde et de plumes, il le porta au +lever du roi, et y surprit la compagnie d'un +ornement devenu si extraordinaire, dont il dit +la raison à chacun qui la lui demanda. La +porte ouverte, le roi n'eut pas plutôt aperçu +ce chapeau gris dont Tessé se pavanoit, et +qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette +couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux +qu'il en avoit détruit l'usage, il demanda à +Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau +chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit +entre ses dents, et Lauzun, qui étoit +resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin, poussé +par deux ou trois questions du roi l'une sur +l'autre et d'un ton assez sérieux, il expliqua +l'usage de ce chapeau; mais il fut bien étonné +quand il s'entendit demander où diable il avoit +pris cela, et tout aussitôt son ami Lauzun +s'écoula. Tessé le cita, et le roi lui répondit +que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui +conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau +gris au général des Prémontrés. Celui des +dragons ne demanda pas son reste, et ne fut +pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries +des courtisans.»</p> + +<p>—«Le camp de Compiègne, qui pour des +marionnettes que le roi voulut se donner, et +plus encore à madame de Maintenon sous le +nom de M. le duc de Bourgogne et de son +instruction, devint un spectacle effrayant de +magnificence et de luxe qui étonna l'Europe +après une si longue guerre, et qui ruina troupes +et particuliers, les uns pour longtemps, +d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque +de Compiègne donna aux étrangers accourus +sans nombre, et même aux François, une sorte +de spectacle qui demeura peint et imprimé +dans la tête de ceux qui le virent, bien des +années après. Le roi étoit sur le cavalier, c'est-à -dire +sur un endroit un peu plus élevé du +rempart de Compiègne ou de la terrasse qui +est de plain-pied à son appartement; qui sert +d'unique jardin et qui a vue sur une vaste +campagne qui est entre la ville et la forêt. +Toute la cour, hommes et femmes, étoit en +haie sur plusieurs rangs, debout le long de +cette terrasse, et toute l'armée en plusieurs +lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à découvert +de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit +debout, un bras appuyé sur le haut d'une +chaise à porteurs fermée dans laquelle étoit +madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, +et lui parloit à tout moment; à chaque fois il +se découvroit, se baissoit à la hauteur d'une +glace de côté dont madame de Maintenon tiroit +quatre doigts au plus et la repoussoit dès que +le roi se relevoit, et le nombre de fois que +cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse +de Bourgogne étoit assise sur un des +bâtons de la chaise. En avant, des deux côtés +de la chaise, les princesses du sang et les +dames, debout en haie et bien parées. Cela +dura bien près de deux bonnes heures. Pendant +ce temps-là , Canillac, colonel du régiment +d'infanterie de Rouergue, venant de la +part de Crenan demander quelque ordre au +roi, entra par une petite porte faite exprès au +bas du cavalier, et le monta, par le roide, droit +au roi, qu'il trouva vis-à -vis de lui. Comme il +avoit toujours demeuré tout au pied de la muraille, +il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le +cavalier. Il l'aperçut donc en entier et d'un +seul coup d'Å“il en le montant, et il en demeura +surpris de telle sorte que, la machine suivant +l'impression de l'âme, il resta court, sans parole +et sans oreilles; il fut assez longtemps +sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il entendit +aussi peu, et redescendit si plein de la +vision qu'il venoit de voir qu'il ne pouvoit s'en +remettre. Elle fit grande impression sur chacun, +et plus de bruit que la prudence ne le +devoit permettre.»</p> + +<hr /> + +<p>EXTRAIT DU TOME VII.</p> + +<p>«M. de Noyon<sup>1</sup> fourniroit un livre par +ses faits et ses dits. Toutefois ils sont tels +qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure +qu'ils viendront à l'esprit.</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.</p></blockquote> + +<p>C'étoit un homme d'esprit et de savoir, +mais d'un savoir brouillé et confus, homme +d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable, +résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant +bien sagement, fort au demeurant de +vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant +point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque +comme un coquin, à force de prêcher, et appeloit +beaucoup d'évêques, évêques du second<sup>1</sup> +ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur +quand ils l'appeloient Monseigneur, et +Monseigneur quand ils lui disoient Monsieur. +Il appeloit souvent le pape «Monsieur de +Rome,» et assuroit que si Monsieur de Rome, +se trouvant à Noyon, y vouloit faire des fonctions +sans sa permission, il l'en empêcheroit +très-bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p> Il y a dans le manuscrit une abréviation qui +peut signifier second ou dernier.</p></blockquote> + +<p>M. de Noyon avoit boisé tout son appartement +de Noyon peint en brun, et dans tous +les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans +un manteau ducal avec la couronne, sans pas +un chapeau d'évêque; et cela répété partout; +aux deux côtés de sa galerie il avoit mis une +grande carte généalogique avec cette inscription: +Descente des empereurs d'Orient, en +l'une, et en l'autre, d'Occident de la très-auguste +maison de Clermont-Tonnerre; et au +milieu un grand tableau qu'on eût pris pour +un concile sans deux religieuses qui le fermoient; +et il disoit que c'étoient les saints et +les saintes de sa maison. Dans sa chambre à +coucher il avoit sur sa cheminée ses armes +avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques +qui se peuvent rassembler, et se délassoit +devant son feu à contempler ce trophée, +et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale +de Saint-Martin de Laon n'étoit que ses +armes en buis avec ses honneurs autour.</p> + +<p>Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors +archevêque de Paris et point encore duc. Il +entroit dans la cour de Saint-Germain dans +un carrosse et passa auprès de M. de Paris, +qui y entroit aussi à pied. Le voilà à crier à +son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne +doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre +pied à terre. Point du tout. Il s'élance, saisit +la main de M. de Paris, fait avancer au pas +et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier. +M. de Paris pensa mourir de rage, et toujours +M. de Noyon à le complimenter et le tint toujours +de la sorte. Jamais M. de Paris ne le +lui a bien pardonné. Longtemps après M. de +Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui +l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris +ne lui rendît point de visites, qui s'étoit mis +sur le pied de n'aller guère chez personne, et +lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi +s'en vengea-t-il cruellement en apprenant à +M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point aperçu, +et que personne n'avoit voulu lui dire de la +dérision de l'abbé de Caumartin dans sa harangue +lorsqu'il le reçut à l'Académie, dont +on a vu l'histoire en son lieu<sup>1</sup>.</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p> Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article +de M. Sainte-Beuve, dans l'<i>AthenÅ“um</i> du 18 août +1855.</p></blockquote> + +<p>«Au repas que le cardinal d'Estrées donna +à la réception au parlement de M. de Laon, +son neveu, on avoit mis deux cadenas pour +M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier +M. le prince; on s'attendoit qu'ils les +ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu +s'y devoir fier, en prit le soin, et regardant ces +princes en les ôtant: «Messieurs, dit-il, il est +plus aisé d'en ôter deux que d'en faire venir +quinze ou seize pour ce que nous sommes ici +de pairs.</p> + +<p>M. le prince le héros étoit trop goutteux +pour conduire, et en faisoit le compliment, +duquel M. son fils prit peu à peu la coutume. +Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui +disant: «Vous ne voulez pas qu'on vous conduise?» +«Moi, répondit vivement le Noyon, +point du tout; c'est vous apparemment, monsieur, +qui me le voulez faire accroire.» Sur +cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire, +et l'autre se laissa conduire jusqu'au +bout, et s'est toujours laissé conduire depuis, +sans que les princes du sang lui aient plus +hasardé ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous +reconduise.» Sortant longtemps après de chez +ce même M. le duc, devenu alors M. le prince, +qui le conduisoit, M. de la Suse, archevêque +d'Auch, qui sortoit en même temps, fit des +compliments à M. le prince; M. de Noyon se +tournant à M. d'Auch et le prenant par le +bras: «Ce n'est pas vous, monsieur, lui +dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je +vous en avertis;» puis acheva de le laisser +conduire.</p> + +<p>Il en fit un autre, à propos de conduite, +qui fut étrange. Il était à Versailles chez la +chancelière de Pontchartrain avec bien du +monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière +et sa belle-fille, sÅ“ur du comte de Roucy, +se mirent à le conduire; vers le milieu de la +chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant +prend madame de Pontchartrain par la +main et la prie de n'aller pas plus loin, et +laisse faire madame la chancelière. Ces dames +allant toujours, il se retourne vers la porte, +et dit à madame de Pontchartrain: «Vous, +madame, qui êtes ma parente, en voilà trop; +et je ne veux pas absolument que vous alliez +plus loin;» puis, regardant la chancelière: +«Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle +doit;» et la laissa aller tant qu'elle voulut. +Toutes deux demeurèrent confondues et la +compagnie fort embarrassée qui baissa les +yeux au retour de la chancelière, fort rouge et +fort silencieuse, et on en rit bien après qu'on +fut sorti de là .</p> + +<p>Au pénultième lit de justice du roi, les +cardinaux prétendirent précéder les pairs ecclésiastiques. +Ils se fondoient sur les derniers +exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin +et sur d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques +réclamoient leurs droits usurpés par +autorité et par violence; M. de Noyon soutint +presque seul le choc d'une part, et les cardinaux +de Bouillon et Bonzi<sup>1</sup> de l'autre, et +l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement +dit au roi que les cardinaux étoient +une chimère d'Église, MM. de Bouillon une +chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer +en réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant +toujours disputé à deux cardinaux qui gouvernoient +tout, il ne céderoit pas à deux cardinaux +qui ne gouvernoient rien. Le cardinal +de Bouillon fut outré pour sa rade(<i>sic</i>) et jeta +les hauts cris. Il voulut exciter le cardinal +Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il +trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, +c'est que le cardinal de Bouillon ni lui, Bonzi, +ne gouvernoient en effet pas grand'chose. M. de +Noyon cependant s'applaudissoit de son bon +mot et le répétoit à tout le monde. Il l'emporta +sur les cardinaux, qui de dépit n'ont plus paru +depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois +essaya de donner atteinte au jugement +du feu roi, et voulut précéder les pairs ecclésiastiques +au lit de justice qui fut tenu de son +temps; mais il n'en put venir à bout, et s'abstint +de s'y trouver.</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Il y a par erreur <i>Bouzi</i> partout dans l'imprimé.</p></blockquote> + +<p>Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir +grande envie de pisser, qu'il se trouvoit +un jour de grande fête, pontificalement revêtu +dans le chÅ“ur de sa cathédrale. Il n'en fit pas +à deux fois; il se mit en marche, sa chape +tenue des deux côtés par le diacre et le sous-diacre, +sort à la porte en cet état ainsi assisté, +troussa sa jaquette, se soulagea et revint pontificalement +à sa place. Une autre fois, la +même envie lui prit à Versailles comme il passoit +dans la tribune, qui du temps de la vieille +chapelle servoit de passage de l'aile neuve au +reste du château. Il ne s'en contraignit pas, +et se mit à pisser par la balustrade. Le bruit +de la chute de l'eau de haut en bas sur le +marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir +le suisse de la porte de l'appartement, qui +fut si indigné du spectacle qu'il alla querir +Bontemps, premier valet de chambre de confiance +et gouverneur de Versailles, qui accourut +tout essoufflé et qui joignit M. de Noyon +qui passoit l'appartement et ne demandoit pas +son reste. Le bonhomme le querella, et M. de +Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se trouva fort +empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup, +mais il eut la considération pour lui de +ne lui en point parler.</p> + +<p>Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir +à lui parler à son dîner et à son souper, à +le mettre aux mains avec quelqu'un, et, faute +de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour +rudement payé. C'étoit quelques années après +la mort de madame la dauphine de Bavière, +et longtemps avant le mariage de celle de Savoie. +L'appartement de la reine, où cette première +dauphine étoit morte, avoit toujours été +fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y exposer +à la vue des courtisans des ornements +superbes qu'il avoit fait faire pour l'église de +Strasbourg, et cela donna lieu à beaucoup de +raisonnements sur madame de Maintenon, +dont on crut que le mariage alloit être déclaré, +et qu'on avoit rouvert l'appartement de la reine +sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer +le monde et y mettre après la reine +déclarée; et la vérité est que cela ne tint alors +qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M. de +Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit +après de crédit et de faveur, eussent pu être +gagnés à décider que le roi y étoit obligé en +conscience. Dans ce temps-là précisément, le +roi, badinant à son dîner M. de Noyon sur +toutes ses dignités et ses honneurs et sur ce +qu'il devoit être l'homme du monde le plus +satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans +cet amusement du roi, et conclut que toutefois +il manquoit encore une seule chose à son contentement. +Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût +envie de mettre le chapeau en avant, et qui +plaisantoit toujours avec lui sur le peu de cas +qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à +plusieurs reprises pour le faire expliquer. A +la fin, il le fit par une énigme fort claire, et dit +au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être que +quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la +vertu. Véritablement ce fut un coup de foudre. +Le roi baissa la tête sur son assiette et n'en +ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il +dépêcha fort promptement. J'étois à côté de +M. de Noyon, qui d'abord piétina, se pavanant +et regardant la compagnie; mais chacun les +yeux bas ne se permettoit que des Å“illades à +la dérobée, le fit apercevoir de l'extrême embarras +du roi et de tous les assistants. Il ne +dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix +de l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne +ne trouva le reste du dîner plus long +que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame +de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré +d'avoir déclaré si à brûle-pourpoint son désir +d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en fut +pas plus mal avec le roi.</p> + +<p>Le roi lui fit une malice fort plaisante. +M. de Noyon étoit fort des amis du premier +président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au +point de l'aller voir aux heures les plus familières, +et de manger chez lui sans être prié +quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour +si le premier président faisoit bonne chère. +«Mais, sire, répondit-il, assez bonne, une +bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit, +et mit ce mot en réserve. Quatre jours après, +le premier président étant venu parler au roi +dans son cabinet, le roi lui rendit le propos +de M. de Noyon, qui le piqua au point où on +le peut croire du plus faux et du plus glorieux +des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de +Noyon à venir. Il ne tarda pas et sur l'heure +du dîner. Le premier président fut au-devant +de lui en grandes révérences, et lui demanda +avec son hypocrite humilité ce qui lui plaisoit +lui commander. M. de Noyon, bien étonné de +l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui +vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui +venoit lui demander à dîner. «A dîner! répondit +le premier président. Nous ne faisons céans +qu'une petite chère bourgeoise qui convient à +des bourgeois comme nous, et qu'il ne nous +appartient pas de présenter à un prélat aussi +distingué par sa dignité et par sa naissance.» +Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que +le roi l'avoit trahi. Duplique du premier président. +Tant qu'enfin M. de Noyon dit que +cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais +qu'il avoit renvoyé son carrosse. «Qu'à cela +ne tienne, répondit le premier président, vous +en aurez un tout à cette heure;» et tant fut +procédé qu'il le renvoya dans le sien et sans +dîner. M. de Noyon bien en peine fit parler au +premier président dans l'espérance de tourner +la chose en plaisanterie; mais il se trouva +qu'elle n'eut aucun lieu, tellement que M. de +Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de +la farce qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon +plusieurs jours bien en peine, lui promit enfin +de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le raccommoda +en effet. Le premier président n'osa +ne pas vivre avec M. de Noyon différemment +de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui +pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit +voulu sérieusement les raccommoder; mais +l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir.</p> + +<p>M. de Noyon eut une maladie qui le mit à +la dernière extrémité à Paris; avant de recevoir +ses sacrements, il envoya prier le nonce +de lui donner la bénédiction apostolique. Cela +fut trouvé fort étrange surtout d'un évêque +qui appeloit quelquefois le pape: «Monsieur +de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années; +et quand il le fut, le roi le réprimanda de la +singularité de sa dévotion, moins que cela +ayant souvent profité à la cour de Rome pour +étendre sa juridiction. On en diroit bien d'autres +sur M. de Noyon. Ce peu suffit pour faire +connoître un homme dont on parlera encore +longtemps. Mais il en faut encore dire une, +outre le dais brisé qu'on l'accusoit de porter +avec lui en voyage.</p> + +<p>On a vu dans la suite de ces remarques +quelle étoit la duchesse de Picquigny. Chaulnes +et d'autres terres à elle sont du diocèse +de Noyon; et il s'étoit formé une assez grande +amitié entre eux qui dura plusieurs années, +et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui +rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon +lui dit que, s'il pouvoit être marié, sa femme +passeroit devant elle. Madame de Picquigny +soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté +de sa pairie, Madame de Picquigny +qu'elle étoit duchesse et qu'il n'étoit que +comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent +si bien sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent +brouillés, et ce qu'il y eut de plus +beau, c'est qu'ils le demeurèrent.</p> + +<p>On prétend qu'il conduisoit son neveu, +même enfant, à son carrosse, comme étant +son aîné; mais ce qui est certain, c'est que +se trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre, +mort évêque de Langres, et M. de Chaste<sup>1</sup>, +mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà , quelqu'un +qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en +famille. «En famille! reprit-il, oui en famille. +Voilà monsieur, en montrant l'abbé, qui est +de ma maison;» puis montrant l'évêque: +«Et monsieur qui s'en dit; oui, en famille, +monsieur, en famille.» Le pauvre Laon fut +démonté et ne répliqua ni ne leva le siége. +Mais, à la fin, en voilà assez.»</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Il faut lire <i>Chatte</i> (Louis-Anne de Clermont).</p></blockquote> + +<p>—M. de Noirmoustier, cadet de la maison +de la Trémoille, étoit fils de M. de Noirmoustier, +si avant dans le parti des frondeurs dans +la minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit, +de souplesses et d'intrigues, obtint un +brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa +mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de +l'épargne, et sa femme d'Aubery, président en +la chambre des comptes. Il laissa deux fils et +deux filles dont les trois <i>(sic)</i> furent tous +considérables<sup>1</sup>. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit +un des hommes de son temps le plus beau et +le mieux fait, avec beaucoup d'esprit, mais +orné, agréable, gai, solide et fait également +pour le monde et pour les affaires. Il arriva +donc avec ces talents, qui le firent briller et +rechercher par la meilleure compagnie de la +cour; mais la petite vérole qui le prit allant +joindre la cour à Chambord et qui lui creva +les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son +commencement, une vie qui promettoit tant. +Le désespoir qu'il en conçut l'enferma plusieurs +années sans vouloir presque être vu de +personne, charmant ses ennuis par une continuelle +lecture; et, comme rien n'en dissipoit +son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le +vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il +s'étoit réservés et qui, par le charme de sa +conversation, lui étoient demeurés fidèles, le +forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un +peu plus étendu, et de l'un à l'autre il devint +le rendez-vous de la compagnie la plus choisie +et souvent la plus élevée. Tout est mode. Il +devint du bon air d'être admis chez lui. Le +médiocre état de ses affaires lui fit épouser +en 1688 la fille de la Grange-Trianon, président +aux requêtes veuve de Bermond, conseiller +au parlement; et puis veuf sans enfants +au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en +1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de +Chevry, président en la chambre des compte, +par amour réciproque d'esprit. La fameuse +princesse des Ursins, sa sÅ“ur, longtemps +mécontente de ces mariages, fut obligée enfin +d'avoir recours à ses conseils, à son industrie, +à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de +choses importantes, qui le firent faire duc vérifié, +et frère cardinal. Depuis leur mort, +moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé +de celles du monde et de ses amis, et sa +maison a été un réduit, un conseil, un tribunal +qui s'est toujours soutenu en considération +distinguée par celle de tous les gens principaux +qui se sont fait honneur d'y être admis.</p> + +<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p> Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq +fils et quatre filles, qui moururent tous après 1666.</p></blockquote> + +<p>—Le cardinal de Furstemberg a joué un +tel rôle dans les affaires entre l'empire et la +France qu'il seroit inutile de parler de lui. On +se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes +de l'empire, sans autre prétention, jusqu'en +l'an 1654 que l'empereur les créa princes de +l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue +main une comtesse de Walvoord, veuve du +comte de la Mark et mère de celui qui fut +chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs +emplois au dehors. Il l'avoit remariée +à un comte de Furstemberg, son neveu, et il +vivoit avec elle en France, ménage public, logeant +toujours ensemble. C'étoit une créature +fort haute, fort emportée, de beaucoup d'esprit, +plus que galante, et qui avoit été belle, mais +grande et grosse comme un Suisse, effrontée +à l'avenant, et qui avoit pris un tel ascendant +sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant +elle. Son luxe en tout genre étoit si prodigieux +qu'on n'en croiroit pas les étranges détails de +magnificence, de profusion, de délicatesse dont +son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte +dépense, qui ruinoit le cardinal, quoiqu'il eût +entre 7 à 800,000 livres de rentes en bénéfices +ou pensions du roi.</p> + +<p>«Le scandale en étoit énorme; mais ses +services et ses souffrances pour le roi, décorés +de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au +point que la comtesse avoit une grande considération +du roi et des ministres, dont elle +étoit traitée avec une singulière distinction. +Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses +anciennes raisons de ne rien refuser, et qui, +moyennant son traité avec madame de Maintenon +de n'aller jamais à Marly et de ne voir +jamais le roi en particulier, l'avoit toujours à +elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis +un de ses fils dans le chapitre de Strasbourg +par force et par autorité du roi déployée, parce +qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce quartier +étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la +Varenne, que les plaisirs de ce prince firent +son portemanteau et que son esprit et les affaires +où son maître l'employa enrichirent tellement, +qu'après bien de la résistance il fut +convenu qu'ils seroient dupes et passeroient +ce quartier pour celui d'une maison noble de +ce même nom qui toutefois n'avoit jamais eu +d'alliance avec celle de Rohan. Dès qu'il fut +chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque, +et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg +tout de son mieux; mais la cour concluante +consistoit aux pistoles pour faire consentir le +cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité +fait, il fallut capter la bienveillance du chapitre, +qui conserve encore les dehors de la liberté +et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly, +Normand de basse étoffe, mais d'esprit délié +et accort, et grand vicaire à Strasbourg, fut +gagné par madame de Soubise, et eut le secret +de la négociation, qu'il fit réussir, et dont il +eut l'évêché de Toul en récompense, et est +mort archevêque de Tours, et, <i>quod horrendum</i>, +comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces +simonies que le cardinal de Bouillon avoit +mises au net, instruit par ses émissaires de +point en point et enragé qu'il étoit de manquer +Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui +tous trois étoient dans le chapitre, dans les +dignités, et bien auparavant l'abbé de Soubise, +plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi +ce qui piqua le roi, protecteur d'un marché +qu'il ignoroit, et ce qui outra la comtesse et +madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit +le plus beau coadjuteur de l'Europe et le +plus jeune aussi, moyennant quantité de pistoles; +et ce fut ce qui acheva la perte résolue +du cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava +de plus en plus et dont il n'a pu sortir +dans le long reste d'une honteuse et très-misérable +vie.»</p> + +<p>—Nous signalerons, en terminant, le passage +(à la date du 16 novembre 1700) où l'on +voit l'origine du mot célèbre: <i>Il n'y a plus de +Pyrénées</i>, attribué à Louis XIV. Lorsque ce +prince eut présenté son petit-fils, le duc d'Anjou, +comme successeur de Charles II à l'ambassadeur +d'Espagne, et autorisé les seigneurs +de sa cour à accompagner le nouveau roi même +jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur, raconte Dangeau, +dit fort à propos que ce voyage devenoit +aisé et que <i>présentement les Pyrénées étoient +fondues</i>.»Ce mot fut défiguré dès l'instant +même dans le <i>Mercure</i>, qui le rapporte ainsi: +«Quelle joie! <i>il n'y a plus de Pyrénées</i>, elles +sont abîmées et nous ne sommes plus qu'un.»</p> + + + +<a name="analyse"></a> +<h1>ANALYSE +DU +JOURNAL DE DANGEAU</h1> + +<h2>PAR +M. SAINTE-BEUVE.</h2> + + +<p>Chez Dangeau, l'importance des révélations +historiques est toujours masquée par du cérémonial, +et il faut quelque temps pour s'en débarrasser. +Le tome III s'ouvre au 1<sup>er</sup> octobre +de l'année 1689, quand la France est engagée +dans une grande guerre européenne qui chaque +jour s'étend et qui oblige de faire face sur +toutes les frontières, sur le Rhin, en Flandre +et aux Pyrénées, bientôt du côté des Alpes, et +déjà aussi dans les colonies et sur les mers. +L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, +l'Angleterre, la Savoie tout à l'heure, on +a à tenir tête à toutes ces puissances, et on y +réussit d'abord sans trop de fatigue et sans +presque qu'il y paraisse au dedans. La cour +n'a jamais paru plus tranquille et plus brillante. +«—Samedi 1<sup>er</sup> octobre, à Versailles.—Le +roi et monseigneur s'amusèrent le matin à +faire tailler les arbres verts de Marly; ils en +partirent l'après-dînée après avoir joué aux +portiques...»—«Lundi 3.—Le roi dîna à +son petit couvert avec monseigneur; sur les +cinq heures il alla faire la revue de ses mousquetaires +et puis se promener dans le potager...»—«Mercredi +5.—Le roi dîna à son +petit couvert et alla tirer...» Les soirs il y a +comédie ou appartement, jeux avant et après +souper. C'est là le commencement et la fin de +la plupart des journées chez Dangeau. Monseigneur +continue de chasser chaque matin et +de prendre <i>son loup</i>, tant qu'il y a des loups; +car à la fin il en a tant tué qu'à de certains +jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, +le nom exact de tous les jeux auxquels on +jouait à la cour de Louis XIV et où le roi prenait +part lui-même. Rabelais nous a donné la +liste complète de ceux de Gargantua enfant +après ses repas et les grâces dites: «Puis... +se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les +dents avec un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. +Puis, le vert étendu, +l'on déployait force cartes, force dez et renfort +de tabliers. Là jouoit</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>au flux,</p> +<p>à la prime,</p> +<p>à la vole,</p> +<p>à la pile,</p> +<p>à la triomphe, etc. etc.»</p> + </div> </div> + +<p>Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. +Pour Louis XIV et Monseigneur on dresserait +une liste pareille, et l'on sait maintenant qu'ils +jouaient à l'hombre,—au reversis,—au +brelan,—au lansquenet,—aux portiques,—à +culbas,—au trou-madame,—à l'anneau +tournant,—à la roulette,—à l'<i>escarpoulette</i>, +etc. C'est à n'en pas finir. Les nouvelles +les plus importantes de la guerre s'y entremêlent +et sont enregistrées à côté: on a la +physionomie exacte des choses. La Dauphine, +près de qui Dangeau est chevalier d'honneur, +meurt vers ce temps-là ; on a le cérémonial +de ses funérailles dans la dernière précision. +Au moment où le corps de la Dauphine est +exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il +s'est commis une irrégularité dont le narrateur +ne manque pas de nous avertir: «Madame +la Dauphine a été à visage découvert +jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une +faute: c'est que pendant ce temps-là , les +dames qui n'ont pas droit d'être assises devant +elle pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être +assises devant son corps à visage découvert.» +Les choses se passent plus correctement en ce +qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit +Dangeau, que les évêques qui viennent garder +le corps de madame la Dauphine auront des +chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la +reine; l'ordre avait été donné d'abord qu'ils +n'eussent que des tabourets.» L'acte de l'adoration +de la Croix, le jour du vendredi saint, +est avant tout, chez Dangeau, l'occasion d'une +querelle de rang, d'un grave problème de préséance: +«Ce matin, les ducs ont été à l'adoration +de la Croix après les princes du sang. +MM. de Vendôme et les princes étrangers ne +s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre +leurs prétentions). Dangeau ne trouve +pas à tout cela le plus petit mot pour rire, et +s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que +ces sortes de questions ont le privilège de +faire déborder, il s'applique à bien exposer les +points en litige, comme un rapporteur sérieux +et convaincu. Il relate en greffier d'honneur +combien, au service funèbre solennel de cette +même Dauphine, il y eut de chaises vides +entre les princes ou princesses et les premiers +présidents, soit du Parlement, soit de la +Chambre des comptes, combien on fit de révérences +auxdits princes et princesses. Il ne +manque à rien, et trouve moyen de suivre +quelques-unes de ces difficultés d'étiquette +même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est +allé. Un procès s'est élevé entre M. de Blainville, +grand maître des cérémonies, et M. de +Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies. +Le roi prend lui-même connaissance de l'affaire +et décide; presque tout est jugé en +faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue +possession: il restera indépendant de M. de +Blainville, ne prendra point l'ordre de lui, +marchera à sa gauche, mais sur la même +ligne, etc. «La seule chose qui est favorable +à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est qu'il +aura la queue de son manteau plus longue +d'une aune que celle de M. Sainctot; et +ainsi les charges ne sont pas égales, mais +elles ne sont pas subordonnées.» Il semble à +quelqu'un de spirituel avec qui je lis ce passage, +que Dangeau, cette fois, a été à une ligne +près de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a +pas osé. Non, je ne crois pas que Dangeau, +même en cet endroit, ait été si près de sourire; +on n'a jamais pris plus constamment au +sérieux toutes ces puérilités majestueuses, qui +avaient, au reste, leurs avantages, si on ne +les avait poussées si à bout. On a connu, depuis, +les inconvénients du sans-gêne dans les +hommes publics et dans les choses d'État. +Toujours des excès.</p> + +<p>Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur +à l'armée du Rhin (mai 1690). C'est +la seconde campagne de Monseigneur, qui à +la première, dix-huit mois auparavant, s'était +assez distingué. Il ne se passe rien d'important +dans celle-ci. Au lieu des chasses de +Monseigneur, Dangeau nous rend exactement +toutes ses revues, les fourrages de +l'armée, le <i>tous-les-jours</i> du camp, comme +il faisait du train de Versailles. Les questions +de cérémonial et de salut militaire ne sauraient +être oubliées: «En arrivant ici (au +camp de Lamsheim), Monseigneur vit toute +l'infanterie en bataille sous une ligne à quatre +de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant +général, qui était demeuré ici pour commander +l'infanterie, salua Monseigneur, de l'épée, +à cheval.» Monseigneur toutefois, dans cette +campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne +manque à rien d'essentiel: il remplit les devoirs +de son métier, il fait manÅ“uvrer son +monde. Dans ses différentes marches, il étudie +le terrain et les campements, ce qui s'y est +fait autrefois de considérable. Il se fait montrer +par le maréchal de Lorges les postes +qu'occupaient à Sasbach Montécuculli et Turenne, +l'endroit où celui-ci a été frappé à mort, +et l'arbre au pied duquel on le transporta pour +y mourir. Mais au milieu des qualités honnêtes +et régulières du Dauphin, on regrette de ne +sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en +lui. Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient +à la fin de septembre sans avoir rencontré ni +fait naître d'occasion, sans avoir rien tenté de +mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour, +et Dangeau, qui ne le quitte pas, rentre dans +ses eaux.</p> + +<p>L'année suivante se passe mieux. Louis XIV +part le 17 mars 1691 pour se mettre en personne +à la tête de son armée de Flandre. On +a ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression +bien nette de ce qu'était un de ces +fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels, +réguliers, un peu courts à notre gré, +toujours sûrs de résultat, pleins d'éclat pourtant, +de nobles actions, de dangers et de belles +morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était +dit qu'il fallait frapper un coup. Le bruit se +répand à Versailles, dans les premiers jours +de mars, qu'on va faire un <i>gros siége</i>; on ne +dit pas encore de quelle place: sera-ce Mons? +sera-ce Namur? Cette année, ce sera Mons. +Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles, +à son lever. Chacun s'empresse d'en être; +nous avons la composition de cette brillante +armée, dont la tête est formée de princes et +des plus beaux noms de noblesse et de guerre. +La place est investie par Bouflers. Vauban, +<i>l'âme des siéges</i>, est parti de Valenciennes +pour être devant Mons à l'arrivée du roi. +Louvois, cette autre providence, a tout préparé +et a fait dresser de longue main les instructions, +les études. Les choses se passent +comme on l'avait prévu et à point nommé. +Louis XIV, son fils, son frère n'ont plus qu'à +sortir à cheval le matin, et à avoir l'Å“il à ce +qui s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle +le <i>dispositif</i> de la tranchée le samedi 24. +Le roi pendant le siége, et malgré la goutte +dont il ressent quelque accès, persiste à monter +à cheval et à aller à la tranchée: «Il n'a +mis pied à terre que vis-à -vis de la batterie, +raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité +tout le travail qu'on a fait, et a été aux travaux +les plus avancés. Il ne s'est pas contenté de +cela, et pour mieux voir, il s'est montré fort +à découvert; il s'est même mis fort en colère +contre les courtisans qui l'en voulaient empêcher, +et a monté sur le parapet de la tranchée, +où il a demeuré assez longtemps. Il était +aisé aux ennemis de reconnaître son visage, +tant il était près. M. le Grand (le grand écuyer), +qui était près de lui, a été renversé de la terre +du parapet que le canon a percé, et en a été +tout couvert sans en être blessé pourtant.» +Au retour de cette inspection, Louis XIV +travaille avec ses ministres et tient conseil +comme s'il était à Versailles. Tout son monde +de Versailles est là , même Racine, le gentilhomme +ordinaire, qui prend ses notes pour +l'histoire dont il est chargé et qu'il n'écrira +pas; on a de lui une lettre intéressante à +Boileau, aussi exacte et circonstanciée que +peut l'être la relation de Dangeau lui-même. +L'accident principal du siége est l'attaque d'un +ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi +31 avril.—Vauban a dit au roi que s'il +était pressé de prendre Mons, on pouvait dès +aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à +cornes; mais que puisque rien ne pressait, il +valait mieux encore attendre un jour ou deux, +et <i>lui</i> sauver du monde.» Ce n'est pas le +monde qu'on sauve, c'est du monde qu'on +veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même +différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage +à cornes fut pris d'abord, puis perdu; +il fallut revenir à la charge le lendemain. La +plupart des officiers y furent tués ou blessés. +Un Courtenay mousquetaire y fut tué, un descendant +légitime de Louis le Gros et, à sa +manière, un petit-fils de France. «Je voyais +toute l'attaque fort à mon aise, écrit Racine à +Boileau, d'un peu loin à la vérité; mais j'avais +de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais +presque tenir ferme tant le cÅ“ur me battait à +voir tant de braves gens dans le péril.» Le +roi, à ce siége de Mons comme l'année suivante +à celui de Namur, s'offre bien à nous +dans l'attitude sinon héroïque, du moins +royale, et il satisfait à l'honneur, au courage, +à tous ses devoirs, y compris l'humanité. +«Jeudi 5 avril.—Le roi, en faisant le tour +des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si +l'on avait bien soin des blessés et des malades, +si les bouillons étaient bons, s'il en +mourait beaucoup, et si les chirurgiens faisaient +bien leur devoir.» La ville a demandé +à capituler après seize jours de tranchée ouverte: +«Le roi, dit Dangeau, a donné ce matin +(9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a +prié à dîner, honneur dont il a été plus touché +que de l'argent. Il n'avait jamais eu l'honneur +de manger avec le roi.» La garnison, +composée d'environ cinq mille hommes, sort +de la place le lendemain 10; Monseigneur +assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur +de l'épée, et sans mettre pied à terre; +il lui dit qu'il était bien fâché de n'avoir pu +tenir plus longtemps, afin de contribuer davantage +à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait +de part et d'autre en parfait honneur et +en courtoisie.</p> + +<p>Les campagnes durent peu quand le roi y +est. Le roi, son siége fait et son coup de foudre +lancé, revient à temps, cette année 1691, +pour entendre la messe le dimanche de Pâques, +15 avril, à Compiègne, et pour faire ses +pâques le dimanche d'après à Versailles. Les +chasses et les jeux recommencent.</p> + +<p>C'est l'impression générale seulement que +je veux donner. Assez d'autres chercheront +dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait +particulier; très-peu de monde aura la patience +de le lire d'un bout à l'autre comme +on lit un livre. J'avouerai que cette lecture +un peu prolongée, quand on s'y applique, +produit une fatigue et un cassement de tête +par cette succession de faits sans rapport et +sans suite qui font l'effet d'une mascarade. +On serait tenté, au sortir de là , de prendre +un livre de raisonnement et de logique pour +se reposer. Mais enfin, en poursuivant cette +lecture à travers les mille particularités dont +elle se compose, et en faisant la part de la bienveillance +et de l'optimisme de Dangeau, décidé +à trouver tout bien, on arrive à un résultat +qui, selon moi, ne trompe point: on ressent +et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain +moment. Eh bien, même à travers cette +guerre immense et laborieuse, les années +1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et +continuent de donner une bien haute idée de +Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la +gaieté de la cour, la légèreté même survivent +et se perpétuent, grâce surtout à ces charmantes +filles du roi, la princesse de Conti et +madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des +la Vallière, des Soubise, des Montespan, dansant +avec Louis ou autour de Louis <i>sous des +berceaux de fleurs</i>; mais c'est encore le beau +moment des promenades des dames sur le +canal de Versailles, des collations de Marly, +de Trianon, et les enchantements n'ont point +cessé. Ils ne cesseront sensiblement que dans +les dernières années de cette guerre. Et par +cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce +nous sera un témoin de ce changement graduel; +il ne sera pas en son pouvoir de le dissimuler.</p> + +<p>Nous sommes encore ici dans les temps +qui précèdent la date à laquelle s'ouvrent les +Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les +commence, en effet, qu'avec le siége de Namur +en 1692, ce qui donne plus de prix aux +faits antérieurs racontés par Dangeau et aux +notes que Saint-Simon y joint, et qui n'ont +pas toutes passé en substance dans son grand +ouvrage. La mort soudaine de Louvois au +sortir d'un travail avec Louis XIV (16 juillet +1691) est un des endroits de Dangeau que +Saint-Simon commente le plus; il fait de ce +grand Ministre un admirable portrait, où cependant, +à force de vouloir tout rassembler, +il a introduit peut-être quelques contradictions +et des jugements inconciliables, comme +lorsque après l'avoir représenté si absolu, si +entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir +en second et sous un maître. Il s'y est donné +aussi toute carrière pour le soupçon et pour +les profondeurs mystérieuses, ayant bien +soin de faire entendre que cette mort subite +n'est pas venue au hasard, et laissant planer +l'accusation dans un vague infini. Il paraît +croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas +mort à propos ce jour-là , les ordres étaient +donnés pour le conduire à la Bastille. A force +d'être curieux, et soupçonneux, il y a des +moments où Saint-Simon devient crédule. +Restons dans les limites sévères de l'histoire. +Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une +perte et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi +d'Angleterre lui ayant envoyé faire des compliments +sur la mort de Louvois, il répondit +à celui qui venait de sa part: «Monsieur, +dites au roi d'Angleterre que j'ai perdu un +bon ministre, mais que ses affaires et les +miennes n'en iront pas plus mal pour cela.» +Vraies paroles et vrai sentiment de roi! +Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même +et dans Louvois, a des ministres et des instruments +puissants, mais pas de collègues. +On a fait abus, de nos jours, de ces collègues +et de ces maîtres qu'on a donnés à Louis XIV.</p> + +<p>Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est +qu'à l'instant où il perd Louvois, Louis XIV +se met en devoir de s'en passer. Son emploi +étant donné un peu pour la forme et par complaisance +au jeune M. de Barbezieux, le roi, +qui se fait comme son tuteur et son garant, +s'applique plus que jamais au travail; il devient +son propre ministre à lui-même:</p> + +<p>«Vendredi 31 août (1691), à Marly.—Le +roi se promena tout le matin dans ses jardins; +il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il +fait présentement tous les jours.»</p> + +<p>Il se met à faire la revue détaillée de ses +troupes en ordonnateur en chef:</p> + +<p>«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.—Le +roi alla le matin sur la bruyère de Marly, +devant la grille, faire la revue de deux compagnies +de ses gardes du corps, celle de Luxembourg +et celle de Lorges; il les vit à cheval et +à pied, et homme par homme, et se fit montrer +les gardes qui s'étaient distingués au combat +de Leuze pour les récompenser.»</p> + +<p>«Samedi 17, à Versailles.—Le roi, après +son dîner, fit sur les terrasses de ses jardins +la revue de huit compagnies de son régiment +des gardes, des quatre qui montent et des +quatre qui descendent la garde. Il en avait +déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère +qu'aucun commissaire.»</p> + +<p>Il va encore à la chasse quand il peut, il +s'amuse à tirer, ou à voir tailler ses arbres; +mais le soir, même quand il y a appartement, +il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par +passer tous ses soirs chez madame de Maintenon, +à y travailler avec ses ministres. Quelques +passages rapprochés, et qui deviennent +aussi fréquents chez Dangeau que l'étaient +autrefois les articles des jeux et des divertissements, +en diront plus que tout:</p> + +<p>«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.—Le +soir il y eut appartement; mais le roi n'y +vient plus. M. de Barbezieux est malade depuis +quelques jours, et le roi travaille encore +plus qu'à son ordinaire.»</p> + +<p>«Lundi 28, à Versailles.—Le roi ne sortit +point de tout le jour, non plus qu'hier. Il +donne beaucoup d'audiences, et travaille tout +le reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et +fait écrire à M. de Barbezieux, sous lui, toutes +les lettres importantes qui regardent les affaires +de la guerre.»</p> + +<p>«Mercredi 2 avril, à Versailles.—Le roi +et Monseigneur entendirent les ténèbres à la +chapelle; ensuite le roi travailla avec ses ministres. +Il n'y a point de journée présentement +où le roi ne travaille huit ou neuf heures.»</p> + +<p>Cela se soutient et se régularise de plus +en plus les années suivantes, et Dangeau, +par des résumés de fin d'année, prend soin +de constater cette réforme de plus en plus laborieuse +de régime, qui suit la mort de Louvois. +Louis XIV, en un mot, à cette époque +où il allait dater de la cinquantième année de +son règne (14 mai 1692), se mettait à l'ouvrage +plus que jamais, et à son métier de roi +sans plus de distraction. S'il y fit des fautes, +il ne cesse d'y mériter l'estime. Il avait cinq +grandes armées, sur pied: celle de Flandre, +sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, +sous M. de Lorges; de la Moselle, sous M. de +Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon, +sous le duc de Noailles; je ne parle pas des +flottes, alors si actives. Il se décide, pour cette +campagne de 1692, à faire encore quelque +gros siége; ce sera celui de Namur.—«Jeudi +10 avril, à Versailles.—Le roi tient conseil +de guerre le matin avec M. de Luxembourg, +M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait +partir Vauban incessamment, et on ne doute +pas que le roi ne partît bientôt si la saison +était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est +parlé, et que Dangeau, annoté par Saint-Simon, +nous fait particulièrement connaître, était de +ces seconds indispensables à la guerre, un +officier d'état-major accompli, parfait à étudier +les questions, les lieux, à dresser des instructions +et des mémoires, à juger des hommes. +Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait +en faire un ministre: à quoi la modestie +de Chanlay résista. Ces parties sérieuses et +toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent +leur ouverture et leur éclaircissement +par bien des passages de Dangeau. On part +de Versailles pour le siége de Namur le +10 mai; on arrive devant la place le lundi 26. +Le roi y est pris de goutte; ce qui ne l'empêche +pas de tout voir, de donner ordre à +tout. La ville se rend après sept ou huit jours +de tranchée; le château tient un peu plus +longtemps. C'est encore un beau siége classique, +régulier, modéré, courtois. Dès le +premier jour les dames de qualité s'effrayent +de rester dans la ville; on demande pour elles +un passe-port: «Le roi l'a refusé; cependant +les dames sont sorties et sont venues à une +maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé +le prince d'Elbeuf. Il voulait qu'elles retournassent +dans la ville; mais elles persistèrent +à n'y vouloir point retourner, et apparemment +le roi aura la bonté de se relâcher; il +leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain +le roi envoie des carrosses à ces dames +pour les conduire à une abbaye voisine. «Outre +les quarante femmes qui sont sorties du côté +du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, +qui sont sorties du côté de M. de Bouflers.» +Le roi, tout souffrant et peu valide qu'il est, +s'expose suffisamment. A une action, pendant +le siége du château, il reste toujours à cheval +à une demi-portée de mousquet de la place, et +quelques gens sont blessés fort loin derrière +lui. Valeur et politesse, discipline et humanité, +l'impression qui nous reste de tout cela, sans +aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de Boileau, +est celle de quelque chose de noble, d'honorable +et de bien royal. Il arrive là , à cette prise +de Namur, ce qui est plus d'une fois arrivé à +la France dans le temps d'une victoire remportée +sur terre, c'est un désastre sur mer: +on apprend la défaite de M. de Tourville à la +Hogue. A son retour de Namur à Versailles, +et dès le premier soir, Louis XIV, voit entrer +M. de Tourville, qui venait le saluer. Il lui dit +tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis très-content +de vous et de toute la marine; nous +avons été battus, mais vous avez acquis de la +gloire et pour vous et pour la nation. Il nous +en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé +l'année qui vient, et sûrement nous battrons +les ennemis.» Parole encore de vrai roi, qui +n'a ni l'humeur du despote, irrité que les +choses lui résistent, ni la versatilité du peuple, +dont les jugements varient selon le bon ou le +mauvais succès.</p> + +<p>Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau +combat de Steenkerque, livré le 3 août +par le maréchal de Luxembourg. Dangeau, +qui dans le premier moment de la nouvelle +l'appelle le combat d'Enghien, nous dit: «Samedi +9 août, à Versailles.—M. le comte de +Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation +fort ample de M. de Luxembourg de tout ce +qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit +qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, +et qu'il nous la ferait lire.» Les éditeurs ont +eu l'heureuse idée de nous faire le même plaisir +que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à -dire +de nous donner le texte même de la relation +de M. de Luxembourg, conservée au dépôt de +la guerre, et de laquelle s'étaient amplement +servis les historiens militaires du règne; mais +dans sa première forme et dans son tour direct, +elle a quelque chose de vif, de spirituel, de +brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de +Louis XIV, et qui en fait de tout point une +page des plus françaises.</p> + +<p>L'admiration de Dangeau est communicative, +va-t-on me dire; prenez garde d'y trop +donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons +endroits, comme encore on me laissera citer +ce mot de Louis XIV; conservé par Dangeau, +lorsque deux ans après environ le vainqueur de +Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, +se meurt: «Vendredi 31 décembre 1694, à +Versailles.—M. de Luxembourg à cinq heures +du matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence +si violemment que les médecins <i>le</i> +désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a +dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes +assez malheureux pour perdre ce pauvre +homme-là , celui qui en porterait la nouvelle +au prince d'Orange serait bien reçu.» Et +ensuite il a dit à M. Fagon, son premier médecin: +«Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg +tout ce que vous feriez pour moi-même +si j'étais dans l'état où il est.»</p> + +<p>Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à +celui qui sauvera M. de Luxembourg; il dit +ce simple mot humain: <i>Faites comme pour +moi-même</i>. Ce sont là de rares moments dans +sa vie de roi trop asiatique et trop idolâtré: +il n'est que plus juste d'en tenir compte.</p> + +<p>La campagne de 1692 fut la dernière de +Louis XIV qui mérite ce nom; car celle de l'année +suivante ne parut qu'un voyage brusquement +interrompu. Parti de Versailles le 18 mai +1693 pour l'armée de Flandre, Louis XIV, plus +lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté de +précis et s'étant trouvé pendant quelques jours +malade au Quesnoy, fait mine de s'avancer du +côté de Liége; puis tout d'un coup, le 9 juin, +au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en +retourne à Versailles. Cette résolution soudaine +étonna beaucoup. Le roi ne se montrait +pas en cela fidèle à son principe, qui était de +ne point s'en retourner sans avoir fait quelque +chose. Il renonce désormais à être général et +à aller de sa personne à la guerre. Jusque-là , +quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement, +bien que toujours dans son rôle de roi. +Il ne cherchait point les périls, mais aussi il +ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en cette +dernière occasion qu'en aucune autre, ne se +permet le moindre commentaire: mais, ce qu'il +y a d'un peu lourd ou de peu svelte jusque dans +la force et la grandeur de Louis XIV, paraît +bien dans le détail journalier de sa relation. +Cet appesantissement en partie physique qui +augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux +habitudes, ce besoin d'avoir toujours autour +de soi une grosse cour, finirent par retenir le +monarque à Versailles et dans ses maisons.</p> + +<p>Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, +dans le tome V<sup>e</sup>, les teintes plus sombres +qui se laissent apercevoir à travers l'uniformité +officielle et l'impassibilité souriante de +Dangeau. Ainsi on ne joue plus tant à la cour; +la santé du roi se dérange plus souvent; quoique +à chaque indisposition Dangeau prenne +soin de nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, +aidées des médecines de précaution dont Fagon +abuse, tournent en habitude chez Louis XIV, +malgré son fonds d'excellente constitution. En +même temps les impôts augmentent; les capitations +ne rendent qu'avec lenteur. Le roi, qui +a retranché une moitié sur les étrennes de ses +enfants (1694) et deux cents chevaux de son +écurie, cherche à étendre ses économies sur +tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les +courriers que les généraux multipliaient sans +nécessité pour la moindre affaire, et sur les +Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers. +On ne paye plus l'Académie des sciences, ni +«la petite Académie que M. Bignon avait fait +établir pour la description des arts,» celle qui +est devenue l'Académie des inscriptions. Même +au travers du Dangeau, cela s'entend, tout +crie misère. Des désertions, des révoltes dans +les troupes se font sentir. Les nouvelles levées +d'hommes sont de plus en plus difficiles, et +d'odieux recruteurs y emploient la violence à +l'insu du roi. Il est temps, c'est l'impression +qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité +de Ryswyck arrive pour procurer à la France +un intervalle de repos qui, malheureusement, +ne sera pas assez long.</p> + +<p>Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on +pourrait extraire de ces derniers volumes seraient +sans fin, et Saint-Simon se greffant sur +Dangeau produit des fruits qui ont une saveur +tout à fait neuve. J'ai remarqué plus d'une +jolie anecdote, une entre autres, toute littéraire, +qui montre que ce n'est pas seulement +de nos jours que l'ironie s'est glissée sous un +air d'éloge dans le discours d'un directeur de +l'Académie française recevant un nouveau confrère.</p> + +<p>FIN.</p> + + + + +<p>TABLE.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><a href="#I">I.—L'édition</a> </p> +<p><a href="#II">II.—Le siècle </a> </p> +<p><a href="#III">III.—L'homme </a> </p> +<p><a href="#IV">IV.—L'écrivain</a> </p> +<p><a href="#annotations">Annotations inédites de Saint-Simon au +<i>Journal de Dangeau</i> </a> </p> +<p><a href="#analyse"> Analyse du <i>Journal de Dangeau</i></a> </p> + </div> </div> + +<p>FIN DE LA TABLE.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon +by Louis de Rouvroy Saint-Simon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON *** + +***** This file should be named 17044-h.htm or 17044-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/0/4/17044/ + +Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France, +Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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