summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:50:12 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:50:12 -0700
commit96916c8ba7b3285a70ee9dec0d3f088e6d912ad8 (patch)
treec6837e415e49c93ff7fade3abdc8f297e913e14f
initial commit of ebook 17044HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--17044-0.txt2662
-rw-r--r--17044-0.zipbin0 -> 63624 bytes
-rw-r--r--17044-8.txt2663
-rw-r--r--17044-8.zipbin0 -> 62970 bytes
-rw-r--r--17044-h.zipbin0 -> 65950 bytes
-rw-r--r--17044-h/17044-h.htm3701
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 9042 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/17044-0.txt b/17044-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..011aa19
--- /dev/null
+++ b/17044-0.txt
@@ -0,0 +1,2662 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Saint-Simon
+ Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV
+
+Author: Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+Commentator: Hippolyte Adolphe Taine et M. Sainte-Beuve
+
+Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
+
+
+
+Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+ÉTUDE HISTORIQUE.
+
+MÉMOIRES
+
+DU DUC DE SAINT-SIMON
+
+Siècle de Louis XIV.--La Régence.--Louis XV.
+
+PAR H. TAINE.
+
+AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU
+JOURNAL DE DANGEAU,
+
+ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL
+
+PAR
+
+M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+BRUXELLES
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE, RUE DES SABLES, 17.
+
+1856
+
+
+
+
+I
+
+L'ÉDITION.
+
+
+L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires: _Nouvelle
+édition_; c'est dire que les précédentes n'existent pas. En effet,
+il le pense, non sans raisons. Il y a découvert beaucoup de bévues,
+dont plusieurs fort amusantes. «Chamillart, disaient-elles, se fit
+adorer de ses ennemis.» Le grand homme! Comment a-t-il pu faire?
+Attendez un peu; le vrai texte change un mot: «commis,» au lieu
+d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles que Chamillart quand
+nous serons ministres; il nous suffira d'un sac d'écus.--D'autres
+corrections nous humilient. Nous lisions avec étonnement cette phrase
+étonnante: «Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le louât
+extrêmement, mais sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas
+un.» Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration
+respectueuse. L'admiration était de trop; le galimatias appartenait
+aux éditeurs; il y a un point après _extrêmement_: «mais sans
+louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.» La phrase redevient
+sensée et claire.--Les anciens éditeurs, trouvant des singularités
+dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries. On est libéral
+avec les riches: «La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait
+apporté tout le gauche de sa province, et _entra_ dessus toute la
+gloire de la toute-puissante faveur de madame de Maintenon.» Cette
+métaphore inintelligible vous effarouche; ne vous effarouchez pas.
+Saint-Simon a mis _enta_. S'il y a là une broussaille littéraire,
+ce sont les éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté bien
+d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques: des noms
+estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy; le
+comte de Toulouse et la duchesse de Berry mariés avant leur mariage;
+et, ce qui est pis, des contre-sens de mœurs. En voici un singulier:
+«Le roi, tout _content_ qu'il était toujours, riait aussi.»
+On s'étonnait de trouver Louis XIV bonhomme, guilleret et joyeux
+compère, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte _contenu_ au
+lieu de _content_.--Le pis, c'est que le Saint-Simon prétendu complet
+ne l'était pas. Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois
+les ministres; l'inadvertance littéraire lui avait nui comme la
+pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus curieux,
+manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages
+du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être
+conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom de
+Villena, était la vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté,
+la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, je dis celle de
+l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques.
+Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de
+sentiment, sans gloire et sans arrogance, de la politesse, mais avec
+beaucoup de dignité; et par mérite et sans usurpation, le dictateur
+perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses
+alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela,
+beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement
+dans l'esprit, sans opiniâtreté, mais avec fermeté; fort
+désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque, et
+commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché
+aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en
+un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été
+compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois, et
+qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de ses
+malheurs militaires en Catalogne.» Ce portrait épanouit le cœur.
+Nous nous étonnons et nous nous réjouissons qu'il y ait eu un
+si honnête homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et
+d'imbéciles, aux yeux d'un juge si pénétrant, si curieux, si
+sévère. Nous louons l'édition, et nous remarquons, en relisant la
+première page, que nous aurions pu sans examen la louer sur le titre:
+c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est M. Sainte-Beuve qui a
+fait l'introduction.
+
+
+
+
+II
+
+LE SIÈCLE.
+
+
+Il y a des grandeurs dans le XVIIe siècle: des établissements, des
+victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un roi,
+homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais
+les grandeurs sont égalées par les misères. Ce sont les misères
+que Saint-Simon révèle au public.
+
+Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, à distance, placés
+comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant
+du théâtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le chœur des grands
+écrivains jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion
+était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les
+galeries de Versailles, près des ifs taillés, sous des charmilles
+géométriques, nous regardions passer le roi, serein et régulier
+comme le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout
+était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la
+vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du
+devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature désespérée
+subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi,
+quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains
+embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la
+belle harmonie de cette douleur suprême; les yeux un peu rougis,
+avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient,
+pendant que les courtisans, «autour d'eux rangés,» imitaient par
+leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand
+on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'académie; si
+l'on était grand homme, on appelait ses proches et on leur disait:
+
+ Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
+ Venez et recevez l'âme de Mithridate.
+
+Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec
+indignation, et l'on s'écriait:
+
+ Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
+ Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.
+
+Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse! Il nous
+semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs
+cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres.
+Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et pourtant graves,
+également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs
+en perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées,
+aux robes traînantes, ces magistrats, ces prélats agrandis par les
+magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des
+plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme; et si parfois des
+hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie, de la
+littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la
+condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions
+honte de penser à eux; nous nous trouvions bourgeois, grossiers,
+polissons, fils de M. Dimanche, de Jacques Bonhomme et de Voltaire;
+nous nous sentions devant eux comme des écoliers pris en faute;
+nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des
+procureurs et des saute-ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au
+bout de nos manches, avec inquiétude, craignant d'y voir des mains
+sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans
+les coulisses, nous montre les gens débarrassés du fard que les
+peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur leurs joues. Eh! bon
+Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque,
+la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou
+Paul, le même hier qu'aujourd'hui.
+
+Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de
+vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord chez
+M. le Prince, fils du grand Condé, en qui le grand Condé, comme dit
+Bossuet, «avait mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur
+de ménage: «Madame la Princesse était sa continuelle victime.
+Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu
+bossue, et avec cela un gousset fin qui la faisait suivre à la piste,
+même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince
+d'en être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. La piété,
+l'attention infatigable de madame la Princesse, sa douceur, sa
+soumission de novice ne purent la garantir ni des injures fréquentes,
+ni des coups pied et de poing, qui n'étaient pas rares.» Il avait
+couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était
+chez le roi, faisait antichambre à la porte. Nous ne savions pas
+qu'un prince eût l'âme et les mœurs d'un laquais.
+
+Celui-là est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces
+charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier
+ce charretier en habit brodé.--«Monseigneur, en entrant chez lui,
+trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui
+fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps
+de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur
+gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait
+trahies.» C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage?--Non
+pas, c'était une habitude. Elles recommencèrent à plusieurs
+reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs
+reprises. Un jour, madame la princesse de Conti, à haute voix, devant
+toute la cour, appela madame de Chartres «sac à vin.» Celle-ci,
+faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par
+«sac à guenilles.» Les effets se devinent: «madame la duchesse
+de Bourgogne fit un souper à Saint-Cloud avec madame la duchesse de
+Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle
+bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que madame la duchesse de
+Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne
+surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on
+en fut en peine, et ne la désenivra point, tellement qu'il fallut la
+ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages
+le virent, et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant la
+régence. Les énormes soupers de Louis XIV et les indigestions de
+Monseigneur «tout noyé dans l'apathie et dans la graisse,» en
+donnaient un avant-goût.
+
+A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale en loup, il mange
+en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries
+d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d'un
+régal d'étudiants. Attendez; voici un de ces soupers et un de
+leurs personnages: «Madame Panache était une petite et fort vieille
+créature avec des lippes et des yeux éraillés à faire mal à ceux
+qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à
+la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt
+au souper du roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de madame la
+Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère, et qui
+chantait pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire, mais
+quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient
+et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui
+lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce
+découlait tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient une
+pistole ou un écu, les autres des chiquenaudes et des croquignoles
+dont elle entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins de chassie,
+elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée,
+et c'était le passe-temps de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui
+s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat
+de bas étage, et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la
+princesse d'Harcourt.
+
+On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces mœurs étaient
+une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le cœur
+n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante de madame de Maintenon,
+était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses
+quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles
+de roi qu'elles étaient, et à qui les ministres qui travaillaient
+chez madame de Maintenon faisaient la révérence bien bas.»
+L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à
+Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de madame Voysin,
+depuis leur connaissance en Flandre.» On verra dans Saint-Simon
+comment Louvois, pour se maintenir, brûla le Palatinat, comment
+Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les
+belles façons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et
+les trahisons; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux
+la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les
+exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les
+scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et
+il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour
+parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame de
+Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient
+encore davantage. Les mœurs nobles au XVIIe siècle, comme les
+mœurs chevaleresques au XIIe, ne furent guère qu'une parade.
+Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le
+chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler
+le chevalier vrai sous le chevalier des poëmes. Il est curieux, quand
+on a connu l'homme de cour par les écrivains et par les peintres, de
+connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour.
+
+Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et bâiller
+intérieurement, six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il
+faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous êtes un
+mécontent. Quand on demandera une grâce pour vous, il répondra:
+«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois point.» Le premier
+favori, l'homme habile, le grand courtisan est le duc de la
+Rochefoucauld: suivez son exemple. «Le lever, le coucher; les
+deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les
+promenades du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait jamais;
+quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et
+sur pied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus
+de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour
+aller dîner hors de la cour et ne pas être de la promenade.» Vous
+êtes une décoration, vous faites partie des appartements; vous êtes
+compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures
+que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos
+broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque.
+Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un
+de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques
+années d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'être en
+représentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt
+ses dentelles, on s'appuie contre une cheminée, on regarde par la
+fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en
+deux pour les révérences; on se montre et on regarde; on donne et
+on reçoit force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six
+cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l'on subit et
+que l'on impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie,
+imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles
+pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte des
+commérages. On s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style est
+excellent, les ménagements infinis, les gestes parfaits, les habits
+de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a
+fait antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le Prince. «Il dormait
+le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte, où je l'ai
+maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vînt se
+coucher.» Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux
+le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin! les ducs sont
+trop contents quand ils peuvent dîner avec lui. Le roi entre et
+se déshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrière se
+dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre
+la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné
+auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les
+seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses
+mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abîme
+infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de
+l'étiquette? Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon, tâchons
+de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut
+contre-peser le maréchal d'Uxelles qui tous les jours envoie des
+têtes de lapins pour le chien de la maîtresse de Monseigneur.--Mais,
+bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa maîtresse et le
+chien de sa maîtresse, n'aurais-je point offensé madame de Maintenon
+et «son mignon,» M. de Maine, le poltron qui va se confesser pour
+ne point se battre en Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du
+Maine.--J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards,
+c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine,
+saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, l'homme est
+grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon étoile
+fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la
+table, ni trônant sur sa chaise percée.--O imprudent que je suis!
+voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez
+Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez
+leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions
+point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de
+madame de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à madame la
+duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les
+rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M.
+le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre
+de M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au billard du roi, à
+sa promenade, à sa chasse, à son assemblée, que je dois être ravi
+en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le
+cœur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme Lafeuillade
+et d'Aubin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, crier
+à Marly, comme l'abbé de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille
+point!--Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et
+des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide,
+l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un homme d'affaires,
+voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans.
+
+Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit passage
+instructif: M. le duc d'Orléans ayant fait Law contrôleur général,
+voulut consoler les gens de la cour: «Il donna 600,000 livres à la
+Fare, capitaine de ses gardes; 100,000 livres à Castries, chevalier
+d'honneur de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au vieux prince
+de Courtenay, qui en avait grand besoin; 20,000 livres de pension au
+prince de Talmont; 6,000 livres à la marquise de Bellefond, qui en
+avait déjà une pareille, et, à force de cris de M. le prince de
+Conti, une de 60,000 livres au comte de la Marche son fils, à peine
+âgé de trois ans. Il en donna encore de petites à différentes
+personnes.» La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main
+par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000
+livres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés,
+elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à
+lui; il est père de son peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon
+les gentilshommes[1]?--Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai
+des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs
+poursuites. J'ai «froqué un fils, une fille et fait prêtre malgré
+lui un autre fils;» donnez une charge à mon aîné et consolez mon
+cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans
+vos carrosses; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge.
+Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi
+cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce
+dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je vous révèle[2].
+Mes voitures me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant _une
+affaire_. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné
+à une amende de 12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres.
+Donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il
+vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres
+sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres sur les carrosses
+publics. La source est bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.--Et
+comme le roi, en véritable père, entrait dans les affaires privées
+de ses sujets, on ajoutait: Sire, ma femme me trompe, mettez-la au
+couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, mettez-le
+à la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me
+faire réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez le médisant de
+la cour.--Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de
+lui-même, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes[3], aux
+pères de «laver la tête à leurs fils.» Nous comprenons maintenant
+l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les génuflexions des
+courtisans auprès de leur maître. Ils saluaient le sac d'écus
+qui allait remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser leurs
+ennemis.
+
+[Note 1: «Toute la France en hommes remplissait la
+grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France, c'est la cour.]
+
+[Note 2: Trait du président Harlay, I, 414.]
+
+[Note 3: Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.]
+
+Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brûlait leur cœur,
+la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre
+aiguillon du désir invincible qui les précipitait dans les extrêmes
+terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la
+vanité insatiable et l'acharnement du rang. Tout était matière à
+distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle
+immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu
+foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue
+suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de
+commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière,
+au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans
+l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances,
+le tremblement de cœur, la vénération, l'humilité profonde qui
+saisissait un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec
+laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge,
+à l'adulation et jusqu'à l'infamie pour se guinder d'un degré
+au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des
+volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le
+glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un
+jeune duc qui sortait du collège. Madame de Guise était petite fille
+de France: «M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme.
+Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et quand elle
+était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M.
+de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce
+couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait à
+M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers qui
+à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les
+grandes entrées; éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et
+embrasse les genoux du roi. Il n'y a point d'action qui ne fût un
+moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma
+femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi?
+Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je
+en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me
+conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur suprême d'être admis aux
+Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au
+cardinal officiant que le prédicateur adressera la parole? Puis-je me
+dispenser d'aller à l'adoration de la croix?--C'est peu d'obtenir des
+distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les
+princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur
+mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa
+prospérité, il faut en obtenir pour ses supplices: la famille
+du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir
+exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme.
+C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des
+distinctions de honte: les bâtards simples du roi ont la joie de
+draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles
+qui ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de tracasseries
+poussées jusqu'aux coups de poings «et de griffes;» dans
+quel abîme de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes
+inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était
+tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le
+roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du
+rang des bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on imagine:
+«Il faut donner à M. le duc du Maine «le bonnet comme aux princes
+du sang qui depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais lui faire
+prêter le même serment des pairs, sans aucune différence de la
+forme ni du cérémonial, pour en laisser une entière à l'avantage
+des princes du sang qui n'en prêtent point; et pareillement le faire
+entrer et sortir de séance tout comme les pairs, au lieu que les
+princes du sang traversent le parquet; l'appeler par son nom comme
+les autres pairs, en lui demandant son avis, mais avec le bonnet à la
+main _un peu moins baissé_ que pour les princes du sang qui ne sont
+que regardés sans être nommés; enfin le faire recevoir et conduire
+en carrosse par un seul huissier à chaque fois qu'il viendra au
+Parlement, à la différence des princes du sang qui le sont par deux,
+et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier au carrosse que
+le jour de sa réception, et qui, sortant de la séance deux à deux,
+sont conduits par un huissier jusqu'à la sortie de la grande salle
+seulement.»
+
+N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit 1789.
+
+
+
+
+III
+
+L'HOMME.
+
+
+Il y a deux parts en nous: l'une que nous recevons du monde, l'autre
+que nous apportons au monde; l'une qui est acquise, l'autre qui est
+innée; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient
+de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui
+est de le rendre historien.
+
+Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son
+éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand
+seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées
+féodales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de
+Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des
+anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait
+la liste des demandeurs de places avec liberté entière d'y choisir
+ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui
+semblait. Il était roi de sa famille comme de son gouvernement, et de
+sa femme comme de ses domestiques. Un jour madame de Montespan envoie
+à madame de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il ouvre la
+lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas pris une femme pour la
+cour, mais pour lui.--Ma mère y eut grand regret, mais il n'y parut
+jamais.» Je le crois; on se taisait sous un pareil maître.--Il se
+faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec
+l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant vu une phrase injurieuse
+dans les Mémoires de la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume, et
+mit à la marge: _L'auteur en a menti_.» Il alla chez le libraire,
+et fit de même aux autres exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld
+crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront.--Aussi
+roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par
+orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que le danger passé
+on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de
+les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe
+contre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, «le
+roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait le roi son maître.
+Saint-Simon fut élevé dans ces enseignements; ses premières
+opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le
+mécontentement était un de ses héritages; il sortit frondeur de
+chez lui.
+
+A la cour il l'est encore: il aime le temps passé qui paraît
+gothique; il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mérite que
+d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs il est
+déplacé; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants.
+Madame de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait pas supporter une
+injustice, et donne sa démission faute d'avancement. Il a le
+parler haut et libre; «il lui échappe d'abondance de cœur des
+raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux et récalcitrant,
+«c'est chose étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe
+qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde.»
+Il a pris de son père la vénération de son titre, la foi parfaite
+au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et
+le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous
+le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre
+le prince et la nation, et par-dessus tout l'âpre volonté de
+se maintenir debout et entier dans «ce long règne de vile
+bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites gens que le roi
+préfère, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes
+ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il médite des
+projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à
+l'insu du maître; il veut «mettre la noblesse dans le ministère aux
+dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette
+roture perde les administrations et pour soumettre tout à la
+noblesse.»--Après avoir blessé le roi dans son autorité, il le
+blesse dans ses affections. Quand il s'agit «d'espèces,» comme
+les favoris et les bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les
+nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en héros, il
+chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions
+douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est «la
+plus grande plaie que la patrie pût recevoir, et qui en devint la
+lèpre et le chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut être pair,
+«à cette prostitution de la dignité,» les bras lui tombent; il
+s'écrie amèrement: «Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes
+comme nous.» Quand il va faire visite chez le duc du Maine, bâtard
+parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque,
+ployé par l'exemple «des hommages arrachés à une cour esclave,»
+le cœur brisé, à peine dompté et traîné par toute la volonté du
+roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard est dégradé
+est une «résurrection.» «Je me mourais de joie, j'en étais à
+craindre la défaillance. Mon cœur, dilaté à l'excès, n'avait plus
+d'espace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais
+dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.»
+Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait être employé.
+C'était un seigneur d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard,
+sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il
+écrivit; au lieu de combattre ouvertement de la main, il combattit
+secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue;
+il fut mécontent et médisant.
+
+Il choquait par ses mœurs comme par ses prétentions; il y avait en
+lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales; s'il était
+pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, comme Fénelon,
+contre la tyrannie. Le grand seigneur ne murmurait-pas plus que
+l'honnête homme; avec la révolte du rang, on sentait en lui
+la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la régence, sous
+l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux,
+même dévot, et passa pour tel: c'était encore un legs de famille.
+«Madame sa mère, dit _le Mercure_, l'a fait particulièrement
+instruire des devoirs d'un bon chrétien.» Son père, pendant
+plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. «Il m'y avait
+mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eût
+pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu
+m'enchanta.» Chaque année il y fit une retraite, parfois de
+plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les
+chrétiens sévères, pour les jansénistes, pour le duc de
+Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui
+si prompt a juger, si violent, si libre quand il faut railler «un
+cuistre violet,» transpercer les jésuites ou démasquer la cour de
+Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer,
+craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie
+d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés dans une bouteille,»
+s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu
+près comme Pascal qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu.
+Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme,
+et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se
+respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se défend de la
+séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon
+est un noble cœur, sincère, sans restrictions ni ménagements,
+implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis,
+désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque
+dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien
+public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement
+épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses
+contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec
+le défenseur de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice
+foulée, et, sous les ressentiments du passé, les menaces de
+l'avenir.
+
+Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour? Vingt fois pendant
+ces détails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la
+route de Blaye, avec un ordre du roi qui le renvoie dans ses terres.
+Il est resté pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse
+de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; le roi l'a grondé
+parfois, majestueusement, «d'un vrai ton de père,» mais ne
+l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son beau titre; ses grandes
+amitiés, ses alliances, M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc
+d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son
+ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et il
+savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le
+roi demi-dieu. C'était au siége de Namur, en 1692: quarante ans de
+gloire, point de revers encore; les plus grands réduits, les trois
+Ordres empressés sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions
+de respect et d'obéissance, et pour faire sa cour accepta et tenta
+tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et
+subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions,
+refusaient de prendre des sacs de grains en croupe. «J'acceptai ces
+sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le
+bruit qui s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en soldat;
+courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style:
+«Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa
+disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y
+étais tombé...; qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages
+de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été
+très-sensible, et par la disgrâce et par la privation de ces temps
+longs de l'honneur de lui faire ma cour...; que j'avais grand soin de
+ne parler mal de personne; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être
+mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi
+de la longue absence que j'avais faite, de douleur de me trouver mal
+avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respects
+qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et
+mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de
+familiarité et d'épanchement... Je le suppliai même de daigner
+me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui
+déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner
+à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais
+pas en faute.» On parlait au roi comme à un Dieu, comme à un père,
+comme à une maîtresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style,
+il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua,
+parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au
+bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire,
+un peu disgracié, point trop disgracié, juste assez pour être
+historien.
+
+Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme
+sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être
+homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des
+élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art
+en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour
+arracher les hommes à leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs
+et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le
+papier est muet sous l'effort d'une passion vulgaire; pour qu'il
+parle, il faut que l'artiste ait crié. Dès sa première action
+Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc
+de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en
+mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Le duc n'ose
+contraindre sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune homme
+pousse en avant avec la verve d'un poëte qui conçoit un roman et
+sur-le-champ passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc d'un air
+allumé de crainte et d'espérance.» Son désir l'enflamme; en
+véritable artiste, il s'échauffe à l'œuvre. «Je ne pus me
+contenir de lui dire à l'oreille que je ne serais point heureux avec
+une autre qu'avec sa fille.» On lui oppose de nouvelles difficultés;
+à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients,
+pousse et végète dans sa tête; il étourdit le duc «de la force
+de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;» c'est à peine
+si enfin, vaincu par l'impossible, il se déprend de son idée fixe.
+Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques.
+Cette invention violente et cet acharnement de désir sont la grande
+marque littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de
+jeunesse; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec
+une prestesse de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait pas donner
+des lettres d'État, essentielles pour l'affaire. «Je l'interrompis
+et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise,
+attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du
+cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore.» Cependant le duc
+de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé,
+comme on peut croire, «exorcisant» madame de Saint-Simon entre deux
+opérations et du plus vite qu'il put: voilà Molière et le
+malade imaginaire.--Ces gaietés ne sont point le ton habituel; la
+sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne
+vite au tragique: elle est naturellement effrénée et terrible.
+Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance; des
+transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur,
+des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a
+surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant,
+lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit
+l'impôt du dixième: «La capitation doublée et triplée à la
+volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises, et
+les denrées de toute-espèce imposées en droit au quadruple de leur
+valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes
+de choses: tout cela écrasait, nobles et roturiers, seigneurs et
+gens d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi pût suffire,
+qui tirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait
+jusqu'au pus. On compte pour rien la désolation de l'impôt même
+dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse, la
+combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette
+lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois
+suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de
+rendre leur compte de ce doux projet au Cyclope qui les en avait
+chargés. Il revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, tout
+hérissé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée
+cette sanglante affaire, et immédiatement après signée, scellée,
+enregistrée parmi les sanglots suffoqués.» L'homme qui écrit
+ainsi palpite et frémit tout entier comme un prisonnier devant des
+cannibales; le mot y est: «Bureau d'anthropophages.» Mais l'effet
+est plus sublime encore, quand le cri de la justice violentée
+est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle.
+L'impression que laisse sa vengeance contre Noailles est accablante;
+il semble que lié et fixe, on sente crouler sur soi l'horrible poids
+d'une statue d'airain. Trahi, presque perdu par un mensonge, décrié
+auprès de toute la noblesse, il fit ferme, démentit l'homme
+publiquement «de la manière la plus diffamatoire et la plus
+démesurée,» sans relâche, en toute circonstance, pendant douze
+ans. «Noailles souffrit tout en coupable écrasé sous le poids de
+son crime. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sans nombre ne
+le rebutèrent pas. Il ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi
+chez le régent, en entrant et sortant du conseil de régence, avec
+une révérence extrêmement marquée, ni moi de passer droit sans le
+saluer jamais, et quelquefois détourner la tête avec insulte. Et il
+est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sorties chez M. le
+duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le
+moindre jour, dont le ton, les termes et les manières effrayaient
+l'assistance, sans qu'il répondît jamais un seul mot; mais il
+rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle
+reprise. Cela en vint au point qu'un jour, au sortir d'un conseil où,
+après l'avoir forcé de rapporter une affaire que je savais qu'il
+affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis
+tondre, je lui dictais l'arrêt tout de suite, et le lisais après
+qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma
+défiance et à tout le conseil; il se leva, jeta son tabouret à dix
+pas, et lui qui en place n'avait osé répondre un seul mot que de
+l'affaire même avec l'air le plus embarrassé et le plus respectueux:
+Mort... dit-il, «il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla chez
+lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit.» La
+douzième année, après un an de supplications, Saint-Simon forcé
+par ses amis, plia, mais «comme, un homme qui va au supplice,»
+et consentit par grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette
+franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort.
+Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégradation des
+bâtards, là où l'homme d'action se contient, l'artiste s'abandonne;
+on voit ici l'impudeur de la passion épanchée hors de toute digue,
+si débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent
+l'infini comme dans une mer. «Je l'accablai à cent reprises dans la
+séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance.
+L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de
+mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il
+attrapait mes regards; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi, et
+je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs qui
+achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me
+délectais à le lui faire sentir.» Un pareil homme ne devait pas
+faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous Louis
+XIV? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres,
+le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour
+ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il
+s'échappait; au fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait;
+on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempête.
+Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous
+tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par
+le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations.
+
+Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop.
+Leur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique
+et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le
+politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste,
+plutôt que l'imagination abondante; d'instinct, il devine la bonne
+route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un poëte
+épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable
+entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a
+tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du
+labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit
+sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa vision. Ne vous
+souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques,
+une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une
+explication de l'autre monde, trois cents manières de faire fortune,
+les ananas à quinze sous pièce, et la manière de gouverner l'État?
+Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite, aisément et sans
+cesse, non ce qui est applicable, mais ce qui est vraisemblable.
+Ainsi fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve le moyen de sauver
+l'État. Ses amis, Fénelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les
+domestiques dehors, refaisaient comme lui le royaume. Ils fabriquaient
+des Salente et autres bonnes petites monarchies bien absolues, ayant
+pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer au bout. C'était une
+école de «chimériques.» Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa
+république; il limitait la monarchie en déclarant les engagements
+du roi viagers, sans force pour lier le successeur. A son avis cette
+déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages de conséquences
+étalent à flots pressés le magnifique torrent de bénédictions
+et de félicités qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin
+délivrait le peuple et relevait la monarchie; rien n'était oublié,
+sinon cet autre bout de parchemin inévitable, publié par tout roi,
+huit jours après le premier, annulant le premier comme attentatoire
+aux droits de la couronne. C'est que nulle force ne se limite
+d'elle-même: son invincible effort est de s'accroître, non de se
+restreindre; limitons-la, mais par une force différente; ce qui
+pouvait réprimer la royauté, ce n'était pas la royauté, mais
+la nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme «plein de vues,»
+c'est-à-dire romanesque comme Fénelon, quoique préservé des
+pastorales. Mais cette richesse d'invention systématique, dangereuse
+en politique, est utile en littérature; Saint-Simon entraîne, quoi
+qu'on en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je ne connais rien
+de plus éloquent que les trois entretiens qu'il eut avec le duc
+d'Orléans pour lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on n'a
+vu une telle force, une telle abondance de raisons si hardies, si
+frappantes, si bien accompagnées de détails précis et de preuves;
+tous les intérêts, toutes les passions appelées au secours,
+l'ambition, l'honneur, le respect de l'opinion publique, le soin de
+ses amis, l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections
+renversées, tous les expédients trouvés, appliqués, ajustés; une
+inondation d'évidence et d'éloquence qui terrasse la résistance,
+qui noie les doutes, qui verse à flots dans le cœur la lumière
+et la croyance; par-dessus tout une impétuosité généreuse, un
+emportement d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous le faix de
+la véhémence;» une licence d'expressions qui, en face d'un prince
+du sang, se déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne pouvant plus
+souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le
+magistrat et la police eussent châtié il y a longtemps dans tout
+autre;» étant certain «que le dénûment et la saleté de sa vie le
+feraient tomber plus bas que ces seigneurs péris sous les ruines de
+leur obscurité débordée; que c'était à lui, dont les deux mains
+touchaient à ces deux si différents états, d'en choisir un
+pour toute sa vie, puisque après avoir perdu tant d'années et
+nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait
+nouvellement suraccablé, un dernier affaissement aurait scellé la
+pierre du sépulcre où il se serait enfermé tout vivant, duquel
+après nul secours humain, ni sien ni de personne, ne le pourrait
+tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous
+plions comme lui; nous comprenons qu'une pareille âme avait besoin
+de s'épancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans
+les lettres. Comme un lustre flamboyant, chargé et encombré de
+lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en
+secret dans sa chambre, et après cent cinquante ans, il éblouit
+encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui
+regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné
+pour l'histoire, affamé d'observations, «perçant de ses regards
+clandestins chaque physionomie,» psychologue d'instinct, «ayant si
+fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions,
+leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la
+connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers
+intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas
+développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le
+premier aspect de tous les visages.» «Cette promptitude des yeux à
+voler partout en sondant les âmes» prouve qu'il aima l'histoire pour
+l'histoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel,
+ses qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi naissent les
+grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves,
+quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un lit tous ses
+ruisseaux.
+
+
+
+
+IV
+
+L'ÉCRIVAIN.
+
+
+Au XVIIe siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde;
+Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait.
+Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens.
+
+Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets
+absents. Les poëtes du temps les voyaient par une notion vague et les
+disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail
+précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note
+avec une netteté de peintre ou de géomètre; je cite tout de suite,
+pour être précis et l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou,
+qui un jour accula madame Pelot contre la cheminée, lui mit la tête
+en ses deux poings, et voulut la mettre en compote. «Voilà une
+femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des
+révérences _perpendiculaires_ et des compliments tant qu'elle
+pouvait, et lui toujours en furie et en menace.» Legendre n'eût
+pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, il imagine le physique,
+comme Victor Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des portraits:
+«Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage
+en _losange_, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants,
+perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés
+sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en
+terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des
+manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée
+de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il
+se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que
+modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place
+avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences
+respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche à
+Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui
+Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott,
+Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers
+antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son
+talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit
+nous ont portés jusqu'à lui.--Il voit aussi distinctement le moral
+que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le
+monde sait que le défaut de nos poëtes classiques est de mettre en
+scène non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages
+sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez
+des vices et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote, habillés
+d'une robe grecque ou romaine, et occupés à s'analyser et à se
+réfuter. Saint-Simon connaît l'_individu_; il le marque par ses
+traits spéciaux, par ses particularités, par ses différences; son
+personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux
+ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui
+dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n'imaginons les objets que
+par ces précisions et ces contrastes; il faut marquer les qualités
+distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une
+toile unie où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme
+arrêtée et un contour personnel. Voilà pourquoi ce portrait de
+l'abbé Dubois est un chef-d'œuvre. «C'était un petit homme
+maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à
+physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français
+appelle un _sacre_, mais qui ne se peut guère exprimer autrement.
+Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître.
+Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice,
+la débauche, l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la
+flatterie, les servages, les moyens; l'impiété parfaite, son repos.
+Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en
+passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches
+tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou
+la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que
+cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît
+jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait sa vie dans
+les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête souterraine, furet furieux,
+échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des
+terriers qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire quelquefois le
+tour entier et redoublé d'une chambre courant sur les tables et les
+chaises sans toucher du pied la terre.» Il vécut et mourut dans les
+rages et les blasphèmes, «grinçant des dents,» écumant, «les
+yeux hors de la tête,» avec une telle tempête et si continue
+d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs
+d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de
+proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements
+exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation
+pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du
+monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier
+venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de
+l'artiste est si complète que son œuvre offre des matériaux aux
+gens de tout métier, de toute vie et de toute science. Ame et esprit
+et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé
+et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant
+toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois
+ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que
+celle-là.
+
+Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve; il ne dit
+rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire
+que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de
+bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter
+des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes.
+Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent
+de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à
+la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par
+l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un
+mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des
+artistes; du premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis, la raison
+et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous donne des
+sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu
+au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion
+de sa verve; par la chaleur notre esprit arrive à la lumière;
+l'émotion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute
+histoire paraît décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire
+qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de
+personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.
+
+Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût
+littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il
+note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles
+sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent
+les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours
+régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la
+ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout.
+Il est crû, trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en
+restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout; que
+les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à
+l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise
+son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il
+dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.» Quand la Choin
+entra en faveur, «M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,»
+et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur de le ramasser.»
+Ailleurs, il «s'espace» sur Dangeau, «singe du roi, chamarré
+de ridicules, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du
+courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche.» Un
+peu plus haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une roche,
+de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites
+limites.» Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout
+quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son
+talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend.
+Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son
+fumier, il fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier
+l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre
+aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de
+chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit
+un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées
+jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée,
+précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. «Madame
+de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué,
+extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un
+médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton; fort laide, l'air
+toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait
+d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il les palpe, il les
+retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et
+rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la
+condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Charost
+sur Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon héros n'est pas
+un repris de justice.» M. de Charost suffoquait. On lui versa des
+carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient
+Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et
+totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la
+mesure, la décence et le respect.
+
+Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de
+sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de
+son cœur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture
+de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique,
+sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en
+face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles
+s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot on y aperçoit tout
+l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu
+perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux
+tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui
+criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui
+avaient tout perdu et qui mouraient de faim.» Doré seul rendrait
+cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés
+avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles
+trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire,
+qui questionnent d'un œil étincelant et hument dans l'air la bonne
+nouvelle. «Plus avant commençait la foule des courtisans de toute
+espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des
+soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient
+Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de
+bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les
+plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins,
+méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu
+attendu, et bien davantage sur eux-mêmes.» Le duc de Berry,
+qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère,
+s'abandonnait. «Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes,
+tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots,
+mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois; mais de
+suffocations, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si
+fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient
+aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon
+d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance.» Un peu plus loin,
+la duchesse de Bourgogne profitait «de quelques larmes amenées du
+spectacle, entretenues avec soin,» pour rougir et barbouiller ses
+yeux d'héritière. Survint l'Allemande, cérémonieuse et violente,
+Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances,
+«rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement
+pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en
+les embrassant.» Dans les coins du tableau, on voit les dames en
+déshabillé de nuit, par terre, autour du canapé des princes, les
+unes en «tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu
+d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son cœur et se renfonce sous
+les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement bercé
+par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort
+telle qu'elle est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge,
+raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de
+rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques
+douleurs débordées, accusant l'homme ou de faiblesse ou de feinte,
+ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent
+se cacher, ou des «mugissements» qui ne savent se contenir.
+
+Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les
+effets de la passion; voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus
+mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question
+de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse
+d'Escarbagnas: elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend
+tout le cœur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une
+vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au
+fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les
+plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands; on pense
+assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement
+d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification
+infligée à un Parlement et à un président. «Le scélérat
+tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la
+contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute
+sa personne démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la
+libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai,
+avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de
+ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à
+genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous
+étant assis et couverts, sur les hauts siéges, aux côtés du
+même trône, ces situations et ces postures, si grandement
+disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de
+l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont
+_laterales regis_ contre ce _vas electum_ du tiers état. Mes yeux
+fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce
+grand banc à genoux, ou debout, et les amples replis de ces fourrures
+ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne
+finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des
+sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture,
+et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.»
+Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de
+costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres,
+qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le
+pétillement de ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur
+de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire;
+sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La
+misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la
+critique, pour définir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et
+des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il
+souffre; pour toute échelle, j'ai des exemples et j'en use. Lisez
+encore celui-ci; je ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du
+duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre
+habitude du style y sent non-seulement un cœur brisé, une âme
+suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le
+roidissement des muscles crispés et l'agonie de la machine physique
+qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur de sa perte
+pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea
+par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut
+sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit,
+rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une
+surface unie, et qui y succombait.»
+
+Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein;
+de là son style, «emporté par la matière, peu attentif à la
+manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer.» Il n'était
+point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de
+docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la
+ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant
+guidé ni par le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire
+viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels
+dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et
+intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire
+plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. Il violenta le
+français à faire frémir ses contemporains, s'ils l'eussent lu;
+et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces
+étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires;
+seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a que
+des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension
+nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer
+les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons
+de Fénelon et de madame Guyon, en disant que «leur sublime
+s'amalgama,» cette courte image, empruntée à la singularité et à
+la violence des affinités chimiques est un éclair; quand il montre
+les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, «un je ne sais quoi
+de plus libre en toute la personne, à travers le soin de se tenir et
+de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les
+distinguait malgré qu'ils en eussent,» cette expression folle est
+le cri d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des regards
+étincelants,» il eût effacé toute la vérité de son image; dans
+sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la
+joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets
+à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés,
+des métaphores à l'instant traversées par d'autres, des idées
+explicatives attachées en appendice à la phrase principale,
+étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme
+par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la
+volée, chacun par un trait unique. «L'après-dînée nous nous
+assemblâmes; M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire,
+M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait fort étonné; M. de
+Chaulnes raisonnait en ambassadeur avec le froid et l'accablement d'un
+courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put
+jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc
+d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien.»
+Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imitative impriment dans le
+lecteur la sensation du personnage.
+
+«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et
+respirait jusqu'au suivant.» La phrase file comme un homme qui glisse
+et vole effaré sur la pointe du pied.--Plus loin le style
+lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force
+des impressions. «La mesure et toute espèce de décence et de
+bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise
+superbe sur son trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à demi,
+montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de
+ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se
+croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même
+canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées
+fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout
+hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les
+sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes
+s'entrecroisent, s'entassent, s'étouffent, et étouffent le lecteur.
+Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de
+mode; le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout,
+pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et par-dessus
+tout une opulence d'images passionnées digne d'un poëte. Ce style
+bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature
+elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme; il est la
+notation littéraire et spontanée des sensations.
+
+Un historien secret, un géomètre malade, un bonhomme rêveur,
+traité comme tel, voilà les trois artistes du XVIIe siècle. Ils
+faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux,
+fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus
+élevé; Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et
+le plus vrai.
+
+
+
+
+ANNOTATIONS INÉDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU.
+
+
+Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le président
+de Bauquemare et son frère, gouverneur de Bergues[1]:
+
+[Note 1: Ces extraits ont déjà été publiés par l'_Athenœum
+français_, aux mois de mai et de juillet de cette année. Le beau
+travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser à reproduire a été
+inséré au mois d'août 1836, dans le _Journal des Débats_.]
+
+«Ces deux frères jumeaux, et semblables en tout à s'y méprendre,
+avoient une telle sympathie, que le président étant un matin à
+l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse; on
+sut après qu'au même instant son frère qui étoit à l'armée avoit
+reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où
+son frère avoit senti cette douleur[1]. Le président avoit une femme
+extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit
+très-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui
+n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la présidente
+d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne
+compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à
+quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une santé et une
+gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse,
+perçant (_sic_) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la
+fin.»
+
+[Note 1: Le _Mercure_ de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.]
+
+--«Le baron de Breteuil étoit frère de Breteuil, conseiller
+d'État, intendant des finances, père de celui qui a été
+secrétaire d'État de la guerre pendant la disgrâce de M. le Blanc.
+Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y
+était intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent ont
+le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à
+Mantoue. C'étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs
+et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde
+par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il
+se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha
+comme il put à quelques gens considérables; le roi le traitoit assez
+bien, et il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en vouloit
+point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea
+sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées, contre celle
+d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit
+fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de
+M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de
+lui toute la journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui ne
+lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoit sans pourtant se
+déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni
+paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à un homme de la maison
+du Châtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour à table chez
+M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son
+ignorance, la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le
+_Pater_; le voilà à se scandaliser et à demander pour qui on le
+prenoit, et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il
+sortit de table, et en rentrant dans la pièce où l'on se tenoit, son
+ami, M. de Caumartin, se mit à marcher derrière lui, et, comme pour
+le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: «Moïse.» Voilà le
+baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la
+question sur le tapis, et après plusieurs gentillesses d'un homme
+sûr de son fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la
+fin, puisqu'on le poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer qu'il
+n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Moïse étoit l'auteur
+du _Pater_. La risée universelle le mit bien en un autre état,
+mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa
+cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.»
+
+--«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poëte
+en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la
+liberté, aimant le vin et la bonne chère, mais très-sage sur les
+femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus
+singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les
+belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à
+faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne,
+et parmi tout cela un fond de religion; désiré dans toutes les
+meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des
+autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le prince, qui
+avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc
+aimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les
+états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin,
+Santeuil en prit un grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant
+de verser dedans sa tabatière de tabac d'Espagne; le malheureux
+l'avala, et en creva fort tôt après.»
+
+--«Le couvent de Moret est une énigme qui n'est pas encore mise au
+net. C'est un petit couvent borgne où étoit professe une Moresse
+inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, premier valet de chambre
+du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret
+domestique passoient de tout temps. Il avoit payé une dot qui ne se
+disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus
+que rien de nécessaire ne manquât à cette Moresse, ni rien même de
+ce que l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame de Maintenon
+y alloit très-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-être
+du couvent, où la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit
+beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon après elle, ne montroient
+pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement
+toutes les fois qu'ils alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient
+souvent, avoient une attention fort grande à sa conduite et à celle
+que les supérieures avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec
+plus de considération et de soins que la personne la plus connue et
+la plus distinguée. Monseigneur y a été une fois ou deux, et les
+princes ses enfants, et l'ont demandée, et elle-même se prévaloit
+fort du mystère de ce qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit
+d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit fille du roi et de la
+reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour
+une fausse couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, on
+s'apercevoit bien en elle d'une vocation aidée.»
+
+--«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry,
+et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon élevoit; son
+frère lui pesoit étrangement par les extravagances de sa conduite
+avec des filles et compagnie à l'avenant, à son âge, et par
+celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passés, disoit
+volontiers _le beau-frère_, parlant du roi devant tout le monde, et
+surtout faisoit à madame de Maintenon des sorties épouvantables sur
+ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et au moins maréchal de France,
+bien qu'il n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. Sa femme,
+fille d'un médecin, piètre en son nom et fort sotte aussi en son
+maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec lui,
+et madame de Maintenon étoit toujours embarrassée de n'avoir
+jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-sœur qui n'étoit
+d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, à qui M.
+l'évêque de Chartres l'avoit livrée, que M. d'Aubigné fut conduit
+dans cette retraite, disant à tout le monde que sa sœur lui faisoit
+accroire malgré lui qu'il étoit dévot, et l'assiégeoit de prêtres
+qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le
+rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé
+de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et
+d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, propre à rien, trop bon
+encore pour cet emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; mais
+ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir longtemps gardé de feu et
+d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit
+aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la
+chose plus doucement.»
+
+--«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte de Lyon, bon homme qui ne
+manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire,
+et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort, sans
+excès pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par choix,
+et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris,
+pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et
+étoit grand et gros. Tout l'été il alloit sans culotte avec sa
+soutane. Un enfant de chœur qui le découvrit dans un église où
+il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant à la
+sacristie, de lui attacher avec une épingle le bas de son aube avec
+sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever
+bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il présenta son
+derrière en plein tout nu à la compagnie. Le lieu de le faire et le
+temps encore plus fut étrange, et l'éclat de rire aussi universel
+que la surprise.»
+
+--«Le roi, dit Dangeau, à la date du 6 septembre 1698, a ordonné à
+Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet quand il
+le salue à la tête des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le
+roi.» Saint-Simon a mis à ce passage la note suivante: «Ce bonnet
+de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui
+fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons
+qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit
+saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des
+demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il étoit de sa charge
+de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie
+à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important, d'une chose
+qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris
+fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du
+roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire,
+dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte,
+le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se
+pavanoit, et qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette
+couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit
+l'usage, il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau
+chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit entre ses dents,
+et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin,
+poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un
+ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut
+bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris
+cela, et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et
+le roi lui répondit que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui
+conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des
+Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne
+fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des
+courtisans.»
+
+--«Le camp de Compiègne, qui pour des marionnettes que le roi voulut
+se donner, et plus encore à madame de Maintenon sous le nom de M. le
+duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant
+de magnificence et de luxe qui étonna l'Europe après une si longue
+guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps,
+d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compiègne donna
+aux étrangers accourus sans nombre, et même aux François, une sorte
+de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui
+le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier,
+c'est-à-dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de
+Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement;
+qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est
+entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et femmes, étoit
+en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et
+toute l'armée en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à
+découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout,
+un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée dans
+laquelle étoit madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, et lui
+parloit à tout moment; à chaque fois il se découvroit, se baissoit
+à la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit
+quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit, et
+le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse
+de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant,
+des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les dames,
+debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux
+bonnes heures. Pendant ce temps-là, Canillac, colonel du régiment
+d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque
+ordre au roi, entra par une petite porte faite exprès au bas du
+cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva
+vis-à-vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de
+la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. Il
+l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'œil en le montant,
+et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant
+l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles;
+il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il
+entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit
+de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur
+chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.»
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU TOME VII.
+
+«M. de Noyon[1] fourniroit un livre par ses faits et ses dits.
+Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure
+qu'ils viendront à l'esprit.
+
+[Note 1: F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.]
+
+C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé
+et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable,
+résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort
+au demeurant de vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant
+point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque comme un coquin, à
+force de prêcher, et appeloit beaucoup d'évêques, évêques
+du second[1] ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur quand ils
+l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient
+Monsieur. Il appeloit souvent le pape «Monsieur de Rome,» et
+assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant à Noyon, y vouloit
+faire des fonctions sans sa permission, il l'en empêcheroit
+très-bien.
+
+[Note 1: Il y a dans le manuscrit une abréviation qui peut
+signifier second ou dernier.]
+
+M. de Noyon avoit boisé tout son appartement de Noyon peint en brun,
+et dans tous les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans un
+manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'évêque; et
+cela répété partout; aux deux côtés de sa galerie il avoit mis
+une grande carte généalogique avec cette inscription: Descente
+des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la
+très-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand
+tableau qu'on eût pris pour un concile sans deux religieuses qui le
+fermoient; et il disoit que c'étoient les saints et les saintes de sa
+maison. Dans sa chambre à coucher il avoit sur sa cheminée ses armes
+avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques qui se peuvent
+rassembler, et se délassoit devant son feu à contempler ce trophée,
+et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de
+Laon n'étoit que ses armes en buis avec ses honneurs autour.
+
+Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors archevêque de Paris
+et point encore duc. Il entroit dans la cour de Saint-Germain dans un
+carrosse et passa auprès de M. de Paris, qui y entroit aussi à pied.
+Le voilà à crier à son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne
+doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre pied à terre. Point du
+tout. Il s'élance, saisit la main de M. de Paris, fait avancer au pas
+et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier. M. de Paris pensa
+mourir de rage, et toujours M. de Noyon à le complimenter et le tint
+toujours de la sorte. Jamais M. de Paris ne le lui a bien pardonné.
+Longtemps après M. de Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui
+l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris ne lui rendît point de
+visites, qui s'étoit mis sur le pied de n'aller guère chez personne,
+et lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi s'en vengea-t-il
+cruellement en apprenant à M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point
+aperçu, et que personne n'avoit voulu lui dire de la dérision
+de l'abbé de Caumartin dans sa harangue lorsqu'il le reçut à
+l'Académie, dont on a vu l'histoire en son lieu[1].
+
+[Note 1: Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article de M.
+Sainte-Beuve, dans l'_Athenœum_ du 18 août 1855.]
+
+«Au repas que le cardinal d'Estrées donna à la réception au
+parlement de M. de Laon, son neveu, on avoit mis deux cadenas pour
+M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier M. le prince; on
+s'attendoit qu'ils les ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu s'y
+devoir fier, en prit le soin, et regardant ces princes en les ôtant:
+«Messieurs, dit-il, il est plus aisé d'en ôter deux que d'en faire
+venir quinze ou seize pour ce que nous sommes ici de pairs.
+
+M. le prince le héros étoit trop goutteux pour conduire, et en
+faisoit le compliment, duquel M. son fils prit peu à peu la coutume.
+Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui disant: «Vous ne voulez
+pas qu'on vous conduise?» «Moi, répondit vivement le Noyon, point
+du tout; c'est vous apparemment, monsieur, qui me le voulez faire
+accroire.» Sur cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire,
+et l'autre se laissa conduire jusqu'au bout, et s'est toujours laissé
+conduire depuis, sans que les princes du sang lui aient plus hasardé
+ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous reconduise.» Sortant longtemps
+après de chez ce même M. le duc, devenu alors M. le prince, qui le
+conduisoit, M. de la Suse, archevêque d'Auch, qui sortoit en même
+temps, fit des compliments à M. le prince; M. de Noyon se tournant
+à M. d'Auch et le prenant par le bras: «Ce n'est pas vous, monsieur,
+lui dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je vous en avertis;»
+puis acheva de le laisser conduire.
+
+Il en fit un autre, à propos de conduite, qui fut étrange. Il était
+à Versailles chez la chancelière de Pontchartrain avec bien du
+monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière et sa belle-fille,
+sœur du comte de Roucy, se mirent à le conduire; vers le milieu de
+la chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant prend madame
+de Pontchartrain par la main et la prie de n'aller pas plus loin, et
+laisse faire madame la chancelière. Ces dames allant toujours, il
+se retourne vers la porte, et dit à madame de Pontchartrain: «Vous,
+madame, qui êtes ma parente, en voilà trop; et je ne veux
+pas absolument que vous alliez plus loin;» puis, regardant la
+chancelière: «Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle doit;»
+et la laissa aller tant qu'elle voulut. Toutes deux demeurèrent
+confondues et la compagnie fort embarrassée qui baissa les yeux au
+retour de la chancelière, fort rouge et fort silencieuse, et on en
+rit bien après qu'on fut sorti de là.
+
+Au pénultième lit de justice du roi, les cardinaux prétendirent
+précéder les pairs ecclésiastiques. Ils se fondoient sur les
+derniers exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin et sur
+d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques réclamoient leurs droits
+usurpés par autorité et par violence; M. de Noyon soutint presque
+seul le choc d'une part, et les cardinaux de Bouillon et Bonzi[1] de
+l'autre, et l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement
+dit au roi que les cardinaux étoient une chimère d'Église, MM.
+de Bouillon une chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer en
+réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant toujours
+disputé à deux cardinaux qui gouvernoient tout, il ne céderoit pas
+à deux cardinaux qui ne gouvernoient rien. Le cardinal de Bouillon
+fut outré pour sa rade(_sic_) et jeta les hauts cris. Il voulut
+exciter le cardinal Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il
+trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, c'est que le cardinal
+de Bouillon ni lui, Bonzi, ne gouvernoient en effet pas grand'chose.
+M. de Noyon cependant s'applaudissoit de son bon mot et le répétoit
+à tout le monde. Il l'emporta sur les cardinaux, qui de dépit n'ont
+plus paru depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois essaya de
+donner atteinte au jugement du feu roi, et voulut précéder les pairs
+ecclésiastiques au lit de justice qui fut tenu de son temps; mais il
+n'en put venir à bout, et s'abstint de s'y trouver.
+
+[Note 1: Il y a par erreur _Bouzi_ partout dans l'imprimé.]
+
+Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir grande envie de pisser,
+qu'il se trouvoit un jour de grande fête, pontificalement revêtu
+dans le chœur de sa cathédrale. Il n'en fit pas à deux fois; il
+se mit en marche, sa chape tenue des deux côtés par le diacre et le
+sous-diacre, sort à la porte en cet état ainsi assisté, troussa sa
+jaquette, se soulagea et revint pontificalement à sa place. Une autre
+fois, la même envie lui prit à Versailles comme il passoit dans la
+tribune, qui du temps de la vieille chapelle servoit de passage de
+l'aile neuve au reste du château. Il ne s'en contraignit pas, et se
+mit à pisser par la balustrade. Le bruit de la chute de l'eau de haut
+en bas sur le marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir le
+suisse de la porte de l'appartement, qui fut si indigné du spectacle
+qu'il alla querir Bontemps, premier valet de chambre de confiance et
+gouverneur de Versailles, qui accourut tout essoufflé et qui joignit
+M. de Noyon qui passoit l'appartement et ne demandoit pas son reste.
+Le bonhomme le querella, et M. de Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se
+trouva fort empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup, mais il
+eut la considération pour lui de ne lui en point parler.
+
+Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir à lui parler à son
+dîner et à son souper, à le mettre aux mains avec quelqu'un, et,
+faute de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour rudement payé.
+C'étoit quelques années après la mort de madame la dauphine
+de Bavière, et longtemps avant le mariage de celle de Savoie.
+L'appartement de la reine, où cette première dauphine étoit morte,
+avoit toujours été fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y
+exposer à la vue des courtisans des ornements superbes qu'il avoit
+fait faire pour l'église de Strasbourg, et cela donna lieu à
+beaucoup de raisonnements sur madame de Maintenon, dont on crut que le
+mariage alloit être déclaré, et qu'on avoit rouvert l'appartement
+de la reine sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer le
+monde et y mettre après la reine déclarée; et la vérité est que
+cela ne tint alors qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M.
+de Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit après de crédit et
+de faveur, eussent pu être gagnés à décider que le roi y étoit
+obligé en conscience. Dans ce temps-là précisément, le roi,
+badinant à son dîner M. de Noyon sur toutes ses dignités et
+ses honneurs et sur ce qu'il devoit être l'homme du monde le plus
+satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans cet amusement du roi,
+et conclut que toutefois il manquoit encore une seule chose à son
+contentement. Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût envie de mettre le
+chapeau en avant, et qui plaisantoit toujours avec lui sur le peu de
+cas qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à plusieurs reprises
+pour le faire expliquer. A la fin, il le fit par une énigme fort
+claire, et dit au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être
+que quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la vertu.
+Véritablement ce fut un coup de foudre. Le roi baissa la tête sur
+son assiette et n'en ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il
+dépêcha fort promptement. J'étois à côté de M. de Noyon, qui
+d'abord piétina, se pavanant et regardant la compagnie; mais chacun
+les yeux bas ne se permettoit que des œillades à la dérobée,
+le fit apercevoir de l'extrême embarras du roi et de tous les
+assistants. Il ne dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix de
+l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne ne trouva le reste du
+dîner plus long que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame
+de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré d'avoir déclaré si à
+brûle-pourpoint son désir d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en
+fut pas plus mal avec le roi.
+
+Le roi lui fit une malice fort plaisante. M. de Noyon étoit fort des
+amis du premier président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au point
+de l'aller voir aux heures les plus familières, et de manger chez lui
+sans être prié quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour si le
+premier président faisoit bonne chère. «Mais, sire, répondit-il,
+assez bonne, une bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit, et mit
+ce mot en réserve. Quatre jours après, le premier président étant
+venu parler au roi dans son cabinet, le roi lui rendit le propos de M.
+de Noyon, qui le piqua au point où on le peut croire du plus faux et
+du plus glorieux des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de Noyon à
+venir. Il ne tarda pas et sur l'heure du dîner. Le premier président
+fut au-devant de lui en grandes révérences, et lui demanda avec son
+hypocrite humilité ce qui lui plaisoit lui commander. M. de Noyon,
+bien étonné de l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui
+vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui venoit lui demander à
+dîner. «A dîner! répondit le premier président. Nous ne faisons
+céans qu'une petite chère bourgeoise qui convient à des bourgeois
+comme nous, et qu'il ne nous appartient pas de présenter à un
+prélat aussi distingué par sa dignité et par sa naissance.»
+Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que le roi l'avoit trahi.
+Duplique du premier président. Tant qu'enfin M. de Noyon dit que
+cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais qu'il avoit renvoyé
+son carrosse. «Qu'à cela ne tienne, répondit le premier président,
+vous en aurez un tout à cette heure;» et tant fut procédé qu'il
+le renvoya dans le sien et sans dîner. M. de Noyon bien en peine fit
+parler au premier président dans l'espérance de tourner la chose en
+plaisanterie; mais il se trouva qu'elle n'eut aucun lieu, tellement
+que M. de Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de la farce
+qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon plusieurs jours bien en
+peine, lui promit enfin de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le
+raccommoda en effet. Le premier président n'osa ne pas vivre avec M.
+de Noyon différemment de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui
+pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit voulu sérieusement
+les raccommoder; mais l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir.
+
+M. de Noyon eut une maladie qui le mit à la dernière extrémité à
+Paris; avant de recevoir ses sacrements, il envoya prier le nonce
+de lui donner la bénédiction apostolique. Cela fut trouvé fort
+étrange surtout d'un évêque qui appeloit quelquefois le pape:
+«Monsieur de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années; et quand
+il le fut, le roi le réprimanda de la singularité de sa dévotion,
+moins que cela ayant souvent profité à la cour de Rome pour étendre
+sa juridiction. On en diroit bien d'autres sur M. de Noyon. Ce
+peu suffit pour faire connoître un homme dont on parlera encore
+longtemps. Mais il en faut encore dire une, outre le dais brisé qu'on
+l'accusoit de porter avec lui en voyage.
+
+On a vu dans la suite de ces remarques quelle étoit la duchesse de
+Picquigny. Chaulnes et d'autres terres à elle sont du diocèse de
+Noyon; et il s'étoit formé une assez grande amitié entre eux qui
+dura plusieurs années, et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui
+rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon lui dit que, s'il
+pouvoit être marié, sa femme passeroit devant elle. Madame de
+Picquigny soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté
+de sa pairie, Madame de Picquigny qu'elle étoit duchesse et qu'il
+n'étoit que comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent si bien
+sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent brouillés, et ce
+qu'il y eut de plus beau, c'est qu'ils le demeurèrent.
+
+On prétend qu'il conduisoit son neveu, même enfant, à son carrosse,
+comme étant son aîné; mais ce qui est certain, c'est que se
+trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre, mort évêque de Langres,
+et M. de Chaste[1], mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà,
+quelqu'un qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en famille. «En
+famille! reprit-il, oui en famille. Voilà monsieur, en montrant
+l'abbé, qui est de ma maison;» puis montrant l'évêque: «Et
+monsieur qui s'en dit; oui, en famille, monsieur, en famille.» Le
+pauvre Laon fut démonté et ne répliqua ni ne leva le siége. Mais,
+à la fin, en voilà assez.»
+
+[Note 1: Il faut lire _Chatte_ (Louis-Anne de Clermont).]
+
+--M. de Noirmoustier, cadet de la maison de la Trémoille, étoit fils
+de M. de Noirmoustier, si avant dans le parti des frondeurs dans la
+minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit, de souplesses et
+d'intrigues, obtint un brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa
+mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de l'épargne, et sa
+femme d'Aubery, président en la chambre des comptes. Il laissa
+deux fils et deux filles dont les trois _(sic)_ furent tous
+considérables[1]. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit un des hommes
+de son temps le plus beau et le mieux fait, avec beaucoup d'esprit,
+mais orné, agréable, gai, solide et fait également pour le monde
+et pour les affaires. Il arriva donc avec ces talents, qui le firent
+briller et rechercher par la meilleure compagnie de la cour; mais la
+petite vérole qui le prit allant joindre la cour à Chambord et
+qui lui creva les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son
+commencement, une vie qui promettoit tant. Le désespoir qu'il en
+conçut l'enferma plusieurs années sans vouloir presque être vu de
+personne, charmant ses ennuis par une continuelle lecture; et, comme
+rien n'en dissipoit son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le
+vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il s'étoit réservés
+et qui, par le charme de sa conversation, lui étoient demeurés
+fidèles, le forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un peu
+plus étendu, et de l'un à l'autre il devint le rendez-vous de la
+compagnie la plus choisie et souvent la plus élevée. Tout est mode.
+Il devint du bon air d'être admis chez lui. Le médiocre état de
+ses affaires lui fit épouser en 1688 la fille de la Grange-Trianon,
+président aux requêtes veuve de Bermond, conseiller au parlement;
+et puis veuf sans enfants au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en
+1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de Chevry, président
+en la chambre des compte, par amour réciproque d'esprit. La fameuse
+princesse des Ursins, sa sœur, longtemps mécontente de ces mariages,
+fut obligée enfin d'avoir recours à ses conseils, à son industrie,
+à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de choses importantes, qui
+le firent faire duc vérifié, et frère cardinal. Depuis leur mort,
+moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé de celles du
+monde et de ses amis, et sa maison a été un réduit, un conseil, un
+tribunal qui s'est toujours soutenu en considération distinguée par
+celle de tous les gens principaux qui se sont fait honneur d'y être
+admis.
+
+[Note 1: Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq fils et
+quatre filles, qui moururent tous après 1666.]
+
+--Le cardinal de Furstemberg a joué un tel rôle dans les affaires
+entre l'empire et la France qu'il seroit inutile de parler de lui. On
+se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes de l'empire, sans
+autre prétention, jusqu'en l'an 1654 que l'empereur les créa princes
+de l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue main une comtesse
+de Walvoord, veuve du comte de la Mark et mère de celui qui fut
+chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs emplois au dehors.
+Il l'avoit remariée à un comte de Furstemberg, son neveu, et il
+vivoit avec elle en France, ménage public, logeant toujours ensemble.
+C'étoit une créature fort haute, fort emportée, de beaucoup
+d'esprit, plus que galante, et qui avoit été belle, mais grande et
+grosse comme un Suisse, effrontée à l'avenant, et qui avoit pris un
+tel ascendant sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant elle. Son
+luxe en tout genre étoit si prodigieux qu'on n'en croiroit pas les
+étranges détails de magnificence, de profusion, de délicatesse dont
+son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte dépense, qui ruinoit
+le cardinal, quoiqu'il eût entre 7 à 800,000 livres de rentes en
+bénéfices ou pensions du roi.
+
+«Le scandale en étoit énorme; mais ses services et ses souffrances
+pour le roi, décorés de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au
+point que la comtesse avoit une grande considération du roi et des
+ministres, dont elle étoit traitée avec une singulière distinction.
+Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses anciennes raisons de ne
+rien refuser, et qui, moyennant son traité avec madame de Maintenon
+de n'aller jamais à Marly et de ne voir jamais le roi en particulier,
+l'avoit toujours à elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis un
+de ses fils dans le chapitre de Strasbourg par force et par autorité
+du roi déployée, parce qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce
+quartier étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la Varenne, que
+les plaisirs de ce prince firent son portemanteau et que son esprit
+et les affaires où son maître l'employa enrichirent tellement,
+qu'après bien de la résistance il fut convenu qu'ils seroient dupes
+et passeroient ce quartier pour celui d'une maison noble de ce même
+nom qui toutefois n'avoit jamais eu d'alliance avec celle de Rohan.
+Dès qu'il fut chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque,
+et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg tout de son mieux; mais
+la cour concluante consistoit aux pistoles pour faire consentir le
+cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité fait, il fallut
+capter la bienveillance du chapitre, qui conserve encore les dehors de
+la liberté et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly, Normand de
+basse étoffe, mais d'esprit délié et accort, et grand vicaire à
+Strasbourg, fut gagné par madame de Soubise, et eut le secret de la
+négociation, qu'il fit réussir, et dont il eut l'évêché de
+Toul en récompense, et est mort archevêque de Tours, et, _quod
+horrendum_, comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces simonies
+que le cardinal de Bouillon avoit mises au net, instruit par ses
+émissaires de point en point et enragé qu'il étoit de manquer
+Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui tous trois étoient
+dans le chapitre, dans les dignités, et bien auparavant l'abbé de
+Soubise, plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi ce qui piqua
+le roi, protecteur d'un marché qu'il ignoroit, et ce qui outra la
+comtesse et madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit le
+plus beau coadjuteur de l'Europe et le plus jeune aussi, moyennant
+quantité de pistoles; et ce fut ce qui acheva la perte résolue du
+cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava de plus en plus et dont
+il n'a pu sortir dans le long reste d'une honteuse et très-misérable
+vie.»
+
+--Nous signalerons, en terminant, le passage (à la date du 16
+novembre 1700) où l'on voit l'origine du mot célèbre: _Il n'y a
+plus de Pyrénées_, attribué à Louis XIV. Lorsque ce prince eut
+présenté son petit-fils, le duc d'Anjou, comme successeur de Charles
+II à l'ambassadeur d'Espagne, et autorisé les seigneurs de sa cour
+à accompagner le nouveau roi même jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur,
+raconte Dangeau, dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé
+et que _présentement les Pyrénées étoient fondues_.»Ce mot fut
+défiguré dès l'instant même dans le _Mercure_, qui le rapporte
+ainsi: «Quelle joie! _il n'y a plus de Pyrénées_, elles sont
+abîmées et nous ne sommes plus qu'un.»
+
+
+
+
+ANALYSE DU JOURNAL DE DANGEAU
+
+PAR M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+Chez Dangeau, l'importance des révélations historiques est toujours
+masquée par du cérémonial, et il faut quelque temps pour s'en
+débarrasser. Le tome III s'ouvre au 1er octobre de l'année 1689,
+quand la France est engagée dans une grande guerre européenne
+qui chaque jour s'étend et qui oblige de faire face sur toutes les
+frontières, sur le Rhin, en Flandre et aux Pyrénées, bientôt du
+côté des Alpes, et déjà aussi dans les colonies et sur les mers.
+L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, la
+Savoie tout à l'heure, on a à tenir tête à toutes ces puissances,
+et on y réussit d'abord sans trop de fatigue et sans presque qu'il
+y paraisse au dedans. La cour n'a jamais paru plus tranquille et
+plus brillante. «--Samedi 1er octobre, à Versailles.--Le roi et
+monseigneur s'amusèrent le matin à faire tailler les arbres verts
+de Marly; ils en partirent l'après-dînée après avoir joué aux
+portiques...»--«Lundi 3.--Le roi dîna à son petit couvert avec
+monseigneur; sur les cinq heures il alla faire la revue de ses
+mousquetaires et puis se promener dans le potager...»--«Mercredi
+5.--Le roi dîna à son petit couvert et alla tirer...» Les soirs il
+y a comédie ou appartement, jeux avant et après souper. C'est là
+le commencement et la fin de la plupart des journées chez Dangeau.
+Monseigneur continue de chasser chaque matin et de prendre _son loup_,
+tant qu'il y a des loups; car à la fin il en a tant tué qu'à de
+certains jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, le nom exact de
+tous les jeux auxquels on jouait à la cour de Louis XIV et où le roi
+prenait part lui-même. Rabelais nous a donné la liste complète
+de ceux de Gargantua enfant après ses repas et les grâces dites:
+«Puis... se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les dents avec
+un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le
+vert étendu, l'on déployait force cartes, force dez et renfort de
+tabliers. Là jouoit
+au flux,
+à la prime,
+à la vole,
+à la pile,
+à la triomphe, etc. etc.»
+
+Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. Pour Louis XIV et
+Monseigneur on dresserait une liste pareille, et l'on sait
+maintenant qu'ils jouaient à l'hombre,--au reversis,--au brelan,--au
+lansquenet,--aux portiques,--à culbas,--au trou-madame,--à l'anneau
+tournant,--à la roulette,--à l'_escarpoulette_, etc. C'est à
+n'en pas finir. Les nouvelles les plus importantes de la guerre s'y
+entremêlent et sont enregistrées à côté: on a la physionomie
+exacte des choses. La Dauphine, près de qui Dangeau est chevalier
+d'honneur, meurt vers ce temps-là; on a le cérémonial de ses
+funérailles dans la dernière précision. Au moment où le corps de
+la Dauphine est exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il s'est
+commis une irrégularité dont le narrateur ne manque pas de nous
+avertir: «Madame la Dauphine a été à visage découvert jusqu'à
+ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute: c'est que pendant ce
+temps-là, les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle
+pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être assises devant son corps à
+visage découvert.» Les choses se passent plus correctement en ce
+qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit Dangeau, que les
+évêques qui viennent garder le corps de madame la Dauphine auront
+des chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la reine; l'ordre avait
+été donné d'abord qu'ils n'eussent que des tabourets.» L'acte de
+l'adoration de la Croix, le jour du vendredi saint, est avant tout,
+chez Dangeau, l'occasion d'une querelle de rang, d'un grave problème
+de préséance: «Ce matin, les ducs ont été à l'adoration de
+la Croix après les princes du sang. MM. de Vendôme et les princes
+étrangers ne s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre leurs
+prétentions). Dangeau ne trouve pas à tout cela le plus petit mot
+pour rire, et s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que ces sortes
+de questions ont le privilège de faire déborder, il s'applique à
+bien exposer les points en litige, comme un rapporteur sérieux
+et convaincu. Il relate en greffier d'honneur combien, au service
+funèbre solennel de cette même Dauphine, il y eut de chaises vides
+entre les princes ou princesses et les premiers présidents, soit
+du Parlement, soit de la Chambre des comptes, combien on fit de
+révérences auxdits princes et princesses. Il ne manque à rien, et
+trouve moyen de suivre quelques-unes de ces difficultés d'étiquette
+même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est allé. Un procès
+s'est élevé entre M. de Blainville, grand maître des cérémonies,
+et M. de Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies. Le roi
+prend lui-même connaissance de l'affaire et décide; presque tout est
+jugé en faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue possession: il
+restera indépendant de M. de Blainville, ne prendra point l'ordre de
+lui, marchera à sa gauche, mais sur la même ligne, etc. «La seule
+chose qui est favorable à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est
+qu'il aura la queue de son manteau plus longue d'une aune que celle de
+M. Sainctot; et ainsi les charges ne sont pas égales, mais elles ne
+sont pas subordonnées.» Il semble à quelqu'un de spirituel avec qui
+je lis ce passage, que Dangeau, cette fois, a été à une ligne près
+de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a pas osé. Non, je ne crois
+pas que Dangeau, même en cet endroit, ait été si près de
+sourire; on n'a jamais pris plus constamment au sérieux toutes ces
+puérilités majestueuses, qui avaient, au reste, leurs avantages,
+si on ne les avait poussées si à bout. On a connu, depuis, les
+inconvénients du sans-gêne dans les hommes publics et dans les
+choses d'État. Toujours des excès.
+
+Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur à l'armée du Rhin
+(mai 1690). C'est la seconde campagne de Monseigneur, qui à la
+première, dix-huit mois auparavant, s'était assez distingué. Il
+ne se passe rien d'important dans celle-ci. Au lieu des chasses de
+Monseigneur, Dangeau nous rend exactement toutes ses revues, les
+fourrages de l'armée, le _tous-les-jours_ du camp, comme il faisait
+du train de Versailles. Les questions de cérémonial et de salut
+militaire ne sauraient être oubliées: «En arrivant ici (au camp
+de Lamsheim), Monseigneur vit toute l'infanterie en bataille sous
+une ligne à quatre de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant
+général, qui était demeuré ici pour commander l'infanterie, salua
+Monseigneur, de l'épée, à cheval.» Monseigneur toutefois, dans
+cette campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne manque à rien
+d'essentiel: il remplit les devoirs de son métier, il fait manœuvrer
+son monde. Dans ses différentes marches, il étudie le terrain et les
+campements, ce qui s'y est fait autrefois de considérable. Il se fait
+montrer par le maréchal de Lorges les postes qu'occupaient à Sasbach
+Montécuculli et Turenne, l'endroit où celui-ci a été frappé à
+mort, et l'arbre au pied duquel on le transporta pour y mourir. Mais
+au milieu des qualités honnêtes et régulières du Dauphin, on
+regrette de ne sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en lui.
+Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient à la fin de septembre
+sans avoir rencontré ni fait naître d'occasion, sans avoir rien
+tenté de mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour, et Dangeau,
+qui ne le quitte pas, rentre dans ses eaux.
+
+L'année suivante se passe mieux. Louis XIV part le 17 mars 1691 pour
+se mettre en personne à la tête de son armée de Flandre. On a
+ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression bien nette de ce
+qu'était un de ces fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels,
+réguliers, un peu courts à notre gré, toujours sûrs de résultat,
+pleins d'éclat pourtant, de nobles actions, de dangers et de belles
+morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était dit qu'il fallait
+frapper un coup. Le bruit se répand à Versailles, dans les premiers
+jours de mars, qu'on va faire un _gros siége_; on ne dit pas encore
+de quelle place: sera-ce Mons? sera-ce Namur? Cette année, ce sera
+Mons. Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles, à son lever.
+Chacun s'empresse d'en être; nous avons la composition de cette
+brillante armée, dont la tête est formée de princes et des plus
+beaux noms de noblesse et de guerre. La place est investie par
+Bouflers. Vauban, _l'âme des siéges_, est parti de Valenciennes
+pour être devant Mons à l'arrivée du roi. Louvois, cette autre
+providence, a tout préparé et a fait dresser de longue main les
+instructions, les études. Les choses se passent comme on l'avait
+prévu et à point nommé. Louis XIV, son fils, son frère n'ont
+plus qu'à sortir à cheval le matin, et à avoir l'œil à ce qui
+s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle le _dispositif_ de la
+tranchée le samedi 24. Le roi pendant le siége, et malgré la goutte
+dont il ressent quelque accès, persiste à monter à cheval et à
+aller à la tranchée: «Il n'a mis pied à terre que vis-à-vis de
+la batterie, raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité tout le
+travail qu'on a fait, et a été aux travaux les plus avancés. Il ne
+s'est pas contenté de cela, et pour mieux voir, il s'est montré
+fort à découvert; il s'est même mis fort en colère contre les
+courtisans qui l'en voulaient empêcher, et a monté sur le parapet de
+la tranchée, où il a demeuré assez longtemps. Il était aisé aux
+ennemis de reconnaître son visage, tant il était près. M. le Grand
+(le grand écuyer), qui était près de lui, a été renversé de la
+terre du parapet que le canon a percé, et en a été tout couvert
+sans en être blessé pourtant.» Au retour de cette inspection, Louis
+XIV travaille avec ses ministres et tient conseil comme s'il était
+à Versailles. Tout son monde de Versailles est là, même Racine, le
+gentilhomme ordinaire, qui prend ses notes pour l'histoire dont il est
+chargé et qu'il n'écrira pas; on a de lui une lettre intéressante
+à Boileau, aussi exacte et circonstanciée que peut l'être la
+relation de Dangeau lui-même. L'accident principal du siége est
+l'attaque d'un ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi 31
+avril.--Vauban a dit au roi que s'il était pressé de prendre Mons,
+on pouvait dès aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à cornes;
+mais que puisque rien ne pressait, il valait mieux encore attendre un
+jour ou deux, et _lui_ sauver du monde.» Ce n'est pas le monde qu'on
+sauve, c'est du monde qu'on veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même
+différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage à cornes fut
+pris d'abord, puis perdu; il fallut revenir à la charge le lendemain.
+La plupart des officiers y furent tués ou blessés. Un Courtenay
+mousquetaire y fut tué, un descendant légitime de Louis le Gros et,
+à sa manière, un petit-fils de France. «Je voyais toute l'attaque
+fort à mon aise, écrit Racine à Boileau, d'un peu loin à la
+vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
+presque tenir ferme tant le cœur me battait à voir tant de braves
+gens dans le péril.» Le roi, à ce siége de Mons comme l'année
+suivante à celui de Namur, s'offre bien à nous dans l'attitude sinon
+héroïque, du moins royale, et il satisfait à l'honneur, au courage,
+à tous ses devoirs, y compris l'humanité. «Jeudi 5 avril.--Le roi,
+en faisant le tour des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si
+l'on avait bien soin des blessés et des malades, si les bouillons
+étaient bons, s'il en mourait beaucoup, et si les chirurgiens
+faisaient bien leur devoir.» La ville a demandé à capituler après
+seize jours de tranchée ouverte: «Le roi, dit Dangeau, a donné
+ce matin (9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a prié à dîner,
+honneur dont il a été plus touché que de l'argent. Il n'avait
+jamais eu l'honneur de manger avec le roi.» La garnison, composée
+d'environ cinq mille hommes, sort de la place le lendemain 10;
+Monseigneur assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur de
+l'épée, et sans mettre pied à terre; il lui dit qu'il était
+bien fâché de n'avoir pu tenir plus longtemps, afin de contribuer
+davantage à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait de part et
+d'autre en parfait honneur et en courtoisie.
+
+Les campagnes durent peu quand le roi y est. Le roi, son siége fait
+et son coup de foudre lancé, revient à temps, cette année
+1691, pour entendre la messe le dimanche de Pâques, 15 avril,
+à Compiègne, et pour faire ses pâques le dimanche d'après à
+Versailles. Les chasses et les jeux recommencent.
+
+C'est l'impression générale seulement que je veux donner. Assez
+d'autres chercheront dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait
+particulier; très-peu de monde aura la patience de le lire d'un bout
+à l'autre comme on lit un livre. J'avouerai que cette lecture un peu
+prolongée, quand on s'y applique, produit une fatigue et un cassement
+de tête par cette succession de faits sans rapport et sans suite qui
+font l'effet d'une mascarade. On serait tenté, au sortir de là, de
+prendre un livre de raisonnement et de logique pour se reposer.
+Mais enfin, en poursuivant cette lecture à travers les mille
+particularités dont elle se compose, et en faisant la part de la
+bienveillance et de l'optimisme de Dangeau, décidé à trouver tout
+bien, on arrive à un résultat qui, selon moi, ne trompe point: on
+ressent et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain moment. Eh
+bien, même à travers cette guerre immense et laborieuse, les années
+1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et continuent de donner une
+bien haute idée de Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la gaieté
+de la cour, la légèreté même survivent et se perpétuent, grâce
+surtout à ces charmantes filles du roi, la princesse de Conti
+et madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des la Vallière, des
+Soubise, des Montespan, dansant avec Louis ou autour de Louis
+_sous des berceaux de fleurs_; mais c'est encore le beau moment des
+promenades des dames sur le canal de Versailles, des collations de
+Marly, de Trianon, et les enchantements n'ont point cessé. Ils
+ne cesseront sensiblement que dans les dernières années de cette
+guerre. Et par cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce nous
+sera un témoin de ce changement graduel; il ne sera pas en son
+pouvoir de le dissimuler.
+
+Nous sommes encore ici dans les temps qui précèdent la date à
+laquelle s'ouvrent les Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les
+commence, en effet, qu'avec le siége de Namur en 1692, ce qui donne
+plus de prix aux faits antérieurs racontés par Dangeau et aux notes
+que Saint-Simon y joint, et qui n'ont pas toutes passé en substance
+dans son grand ouvrage. La mort soudaine de Louvois au sortir d'un
+travail avec Louis XIV (16 juillet 1691) est un des endroits de
+Dangeau que Saint-Simon commente le plus; il fait de ce grand Ministre
+un admirable portrait, où cependant, à force de vouloir tout
+rassembler, il a introduit peut-être quelques contradictions et des
+jugements inconciliables, comme lorsque après l'avoir représenté
+si absolu, si entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir en
+second et sous un maître. Il s'y est donné aussi toute carrière
+pour le soupçon et pour les profondeurs mystérieuses, ayant bien
+soin de faire entendre que cette mort subite n'est pas venue au
+hasard, et laissant planer l'accusation dans un vague infini. Il
+paraît croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas mort à
+propos ce jour-là, les ordres étaient donnés pour le conduire à la
+Bastille. A force d'être curieux, et soupçonneux, il y a des moments
+où Saint-Simon devient crédule. Restons dans les limites sévères
+de l'histoire. Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une perte
+et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi d'Angleterre lui ayant
+envoyé faire des compliments sur la mort de Louvois, il répondit à
+celui qui venait de sa part: «Monsieur, dites au roi d'Angleterre que
+j'ai perdu un bon ministre, mais que ses affaires et les miennes n'en
+iront pas plus mal pour cela.» Vraies paroles et vrai sentiment de
+roi! Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même et dans Louvois, a des
+ministres et des instruments puissants, mais pas de collègues. On a
+fait abus, de nos jours, de ces collègues et de ces maîtres qu'on a
+donnés à Louis XIV.
+
+Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est qu'à l'instant où il
+perd Louvois, Louis XIV se met en devoir de s'en passer. Son emploi
+étant donné un peu pour la forme et par complaisance au jeune M.
+de Barbezieux, le roi, qui se fait comme son tuteur et son garant,
+s'applique plus que jamais au travail; il devient son propre ministre
+à lui-même:
+
+«Vendredi 31 août (1691), à Marly.--Le roi se promena tout le matin
+dans ses jardins; il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il
+fait présentement tous les jours.»
+
+Il se met à faire la revue détaillée de ses troupes en ordonnateur
+en chef:
+
+«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.--Le roi alla le matin sur la
+bruyère de Marly, devant la grille, faire la revue de deux compagnies
+de ses gardes du corps, celle de Luxembourg et celle de Lorges; il les
+vit à cheval et à pied, et homme par homme, et se fit montrer
+les gardes qui s'étaient distingués au combat de Leuze pour les
+récompenser.»
+
+«Samedi 17, à Versailles.--Le roi, après son dîner, fit sur les
+terrasses de ses jardins la revue de huit compagnies de son régiment
+des gardes, des quatre qui montent et des quatre qui descendent la
+garde. Il en avait déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère
+qu'aucun commissaire.»
+
+Il va encore à la chasse quand il peut, il s'amuse à tirer, ou à
+voir tailler ses arbres; mais le soir, même quand il y a appartement,
+il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par passer tous ses soirs
+chez madame de Maintenon, à y travailler avec ses ministres. Quelques
+passages rapprochés, et qui deviennent aussi fréquents chez Dangeau
+que l'étaient autrefois les articles des jeux et des divertissements,
+en diront plus que tout:
+
+«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.--Le soir il y eut
+appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade
+depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu'à son
+ordinaire.»
+
+«Lundi 28, à Versailles.--Le roi ne sortit point de tout le jour,
+non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le
+reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et fait écrire à M. de
+Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les
+affaires de la guerre.»
+
+«Mercredi 2 avril, à Versailles.--Le roi et Monseigneur entendirent
+les ténèbres à la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses
+ministres. Il n'y a point de journée présentement où le roi ne
+travaille huit ou neuf heures.»
+
+Cela se soutient et se régularise de plus en plus les années
+suivantes, et Dangeau, par des résumés de fin d'année, prend soin
+de constater cette réforme de plus en plus laborieuse de régime, qui
+suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot, à cette époque où il
+allait dater de la cinquantième année de son règne (14 mai 1692),
+se mettait à l'ouvrage plus que jamais, et à son métier de roi sans
+plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mériter
+l'estime. Il avait cinq grandes armées, sur pied: celle de Flandre,
+sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la
+Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon,
+sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si
+actives. Il se décide, pour cette campagne de 1692, à faire encore
+quelque gros siége; ce sera celui de Namur.--«Jeudi 10 avril,
+à Versailles.--Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de
+Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban
+incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partît bientôt si la
+saison était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est parlé, et
+que Dangeau, annoté par Saint-Simon, nous fait particulièrement
+connaître, était de ces seconds indispensables à la guerre, un
+officier d'état-major accompli, parfait à étudier les questions,
+les lieux, à dresser des instructions et des mémoires, à juger des
+hommes. Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait en faire
+un ministre: à quoi la modestie de Chanlay résista. Ces parties
+sérieuses et toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent leur
+ouverture et leur éclaircissement par bien des passages de Dangeau.
+On part de Versailles pour le siége de Namur le 10 mai; on arrive
+devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne
+l'empêche pas de tout voir, de donner ordre à tout. La ville se rend
+après sept ou huit jours de tranchée; le château tient un peu plus
+longtemps. C'est encore un beau siége classique, régulier, modéré,
+courtois. Dès le premier jour les dames de qualité s'effrayent de
+rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: «Le roi
+l'a refusé; cependant les dames sont sorties et sont venues à une
+maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf. Il
+voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent
+à n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bonté
+de se relâcher; il leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain
+le roi envoie des carrosses à ces dames pour les conduire à une
+abbaye voisine. «Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté
+du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du
+côté de M. de Bouflers.» Le roi, tout souffrant et peu valide
+qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le siége du
+château, il reste toujours à cheval à une demi-portée de mousquet
+de la place, et quelques gens sont blessés fort loin derrière lui.
+Valeur et politesse, discipline et humanité, l'impression qui nous
+reste de tout cela, sans aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de
+Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien
+royal. Il arrive là, à cette prise de Namur, ce qui est plus d'une
+fois arrivé à la France dans le temps d'une victoire remportée sur
+terre, c'est un désastre sur mer: on apprend la défaite de M. de
+Tourville à la Hogue. A son retour de Namur à Versailles, et dès
+le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait
+le saluer. Il lui dit tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis
+très-content de vous et de toute la marine; nous avons été battus,
+mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation.
+Il nous en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé l'année qui
+vient, et sûrement nous battrons les ennemis.» Parole encore de
+vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrité que les choses lui
+résistent, ni la versatilité du peuple, dont les jugements varient
+selon le bon ou le mauvais succès.
+
+Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau combat de
+Steenkerque, livré le 3 août par le maréchal de Luxembourg.
+Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat
+d'Enghien, nous dit: «Samedi 9 août, à Versailles.--M. le comte de
+Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de
+Luxembourg de tout ce qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit
+qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait
+lire.» Les éditeurs ont eu l'heureuse idée de nous faire le même
+plaisir que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à-dire de nous donner
+le texte même de la relation de M. de Luxembourg, conservée au
+dépôt de la guerre, et de laquelle s'étaient amplement servis les
+historiens militaires du règne; mais dans sa première forme et
+dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de
+brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de Louis XIV, et qui en
+fait de tout point une page des plus françaises.
+
+L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez
+garde d'y trop donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons
+endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV;
+conservé par Dangeau, lorsque deux ans après environ le vainqueur
+de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: «Vendredi 31
+décembre 1694, à Versailles.--M. de Luxembourg à cinq heures du
+matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence si violemment que les
+médecins _le_ désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a
+dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes assez malheureux pour
+perdre ce pauvre homme-là, celui qui en porterait la nouvelle au
+prince d'Orange serait bien reçu.» Et ensuite il a dit à M. Fagon,
+son premier médecin: «Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout
+ce que vous feriez pour moi-même si j'étais dans l'état où il
+est.»
+
+Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à celui qui sauvera M.
+de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: _Faites comme pour
+moi-même_. Ce sont là de rares moments dans sa vie de roi trop
+asiatique et trop idolâtré: il n'est que plus juste d'en tenir
+compte.
+
+La campagne de 1692 fut la dernière de Louis XIV qui mérite ce
+nom; car celle de l'année suivante ne parut qu'un voyage brusquement
+interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'armée de
+Flandre, Louis XIV, plus lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté
+de précis et s'étant trouvé pendant quelques jours malade au
+Quesnoy, fait mine de s'avancer du côté de Liége; puis tout d'un
+coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en retourne
+à Versailles. Cette résolution soudaine étonna beaucoup. Le roi
+ne se montrait pas en cela fidèle à son principe, qui était de
+ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce
+désormais à être général et à aller de sa personne à la guerre.
+Jusque-là, quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement,
+bien que toujours dans son rôle de roi. Il ne cherchait point les
+périls, mais aussi il ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en
+cette dernière occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre
+commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte
+jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, paraît bien dans
+le détail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie
+physique qui augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux habitudes,
+ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par
+retenir le monarque à Versailles et dans ses maisons.
+
+Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, dans le tome Ve,
+les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir à travers
+l'uniformité officielle et l'impassibilité souriante de Dangeau.
+Ainsi on ne joue plus tant à la cour; la santé du roi se dérange
+plus souvent; quoique à chaque indisposition Dangeau prenne soin de
+nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, aidées des médecines de
+précaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV,
+malgré son fonds d'excellente constitution. En même temps les
+impôts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le
+roi, qui a retranché une moitié sur les étrennes de ses enfants
+(1694) et deux cents chevaux de son écurie, cherche à étendre ses
+économies sur tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les courriers
+que les généraux multipliaient sans nécessité pour la moindre
+affaire, et sur les Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers.
+On ne paye plus l'Académie des sciences, ni «la petite Académie que
+M. Bignon avait fait établir pour la description des arts,» celle
+qui est devenue l'Académie des inscriptions. Même au travers du
+Dangeau, cela s'entend, tout crie misère. Des désertions, des
+révoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles levées
+d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs
+y emploient la violence à l'insu du roi. Il est temps, c'est
+l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité de
+Ryswyck arrive pour procurer à la France un intervalle de repos qui,
+malheureusement, ne sera pas assez long.
+
+Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de
+ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur
+Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout à fait neuve.
+J'ai remarqué plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute
+littéraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que
+l'ironie s'est glissée sous un air d'éloge dans le discours d'un
+directeur de l'Académie française recevant un nouveau confrère.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+ I.--L'édition 5
+ II.--Le siècle 9
+ III.--L'homme 27
+ IV.--L'écrivain 47
+ Annotations inédites de Saint-Simon au
+ _Journal de Dangeau_ 64
+ Analyse du _Journal de Dangeau_ 97
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
+***** This file should be named 17044-0.txt or 17044-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/0/4/17044/
+
+Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/17044-0.zip b/17044-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..66c311c
--- /dev/null
+++ b/17044-0.zip
Binary files differ
diff --git a/17044-8.txt b/17044-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..d6d52cf
--- /dev/null
+++ b/17044-8.txt
@@ -0,0 +1,2663 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Saint-Simon
+ Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV
+
+Author: Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+Commentator: Hippolyte Adolphe Taine et M. Sainte-Beuve
+
+Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
+
+
+
+Produced by Gallica - Bibliothèque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+ÉTUDE HISTORIQUE.
+
+MÉMOIRES
+
+DU DUC DE SAINT-SIMON
+
+Siècle de Louis XIV.--La Régence.--Louis XV.
+
+PAR H. TAINE.
+
+AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU
+JOURNAL DE DANGEAU,
+
+ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL
+
+PAR
+
+M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+BRUXELLES
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE, RUE DES SABLES, 17.
+
+1856
+
+
+
+
+I
+
+L'ÉDITION.
+
+
+L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires: _Nouvelle
+édition_; c'est dire que les précédentes n'existent pas. En effet,
+il le pense, non sans raisons. Il y a découvert beaucoup de bévues,
+dont plusieurs fort amusantes. «Chamillart, disaient-elles, se fit
+adorer de ses ennemis.» Le grand homme! Comment a-t-il pu faire?
+Attendez un peu; le vrai texte change un mot: «commis,» au lieu
+d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles que Chamillart quand
+nous serons ministres; il nous suffira d'un sac d'écus.--D'autres
+corrections nous humilient. Nous lisions avec étonnement cette phrase
+étonnante: «Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le louât
+extrêmement, mais sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas
+un.» Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration
+respectueuse. L'admiration était de trop; le galimatias appartenait
+aux éditeurs; il y a un point après _extrêmement_: «mais sans
+louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.» La phrase redevient
+sensée et claire.--Les anciens éditeurs, trouvant des singularités
+dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries. On est libéral
+avec les riches: «La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait
+apporté tout le gauche de sa province, et _entra_ dessus toute la
+gloire de la toute-puissante faveur de madame de Maintenon.» Cette
+métaphore inintelligible vous effarouche; ne vous effarouchez pas.
+Saint-Simon a mis _enta_. S'il y a là une broussaille littéraire,
+ce sont les éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté bien
+d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques: des noms
+estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy; le
+comte de Toulouse et la duchesse de Berry mariés avant leur mariage;
+et, ce qui est pis, des contre-sens de moeurs. En voici un singulier:
+«Le roi, tout _content_ qu'il était toujours, riait aussi.»
+On s'étonnait de trouver Louis XIV bonhomme, guilleret et joyeux
+compère, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte _contenu_ au
+lieu de _content_.--Le pis, c'est que le Saint-Simon prétendu complet
+ne l'était pas. Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois
+les ministres; l'inadvertance littéraire lui avait nui comme la
+pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus curieux,
+manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages
+du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être
+conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom de
+Villena, était la vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté,
+la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, je dis celle de
+l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques.
+Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de
+sentiment, sans gloire et sans arrogance, de la politesse, mais avec
+beaucoup de dignité; et par mérite et sans usurpation, le dictateur
+perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses
+alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela,
+beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement
+dans l'esprit, sans opiniâtreté, mais avec fermeté; fort
+désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque, et
+commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché
+aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en
+un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été
+compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois, et
+qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de ses
+malheurs militaires en Catalogne.» Ce portrait épanouit le coeur.
+Nous nous étonnons et nous nous réjouissons qu'il y ait eu un
+si honnête homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et
+d'imbéciles, aux yeux d'un juge si pénétrant, si curieux, si
+sévère. Nous louons l'édition, et nous remarquons, en relisant la
+première page, que nous aurions pu sans examen la louer sur le titre:
+c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est M. Sainte-Beuve qui a
+fait l'introduction.
+
+
+
+
+II
+
+LE SIÈCLE.
+
+
+Il y a des grandeurs dans le XVIIe siècle: des établissements, des
+victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un roi,
+homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais
+les grandeurs sont égalées par les misères. Ce sont les misères
+que Saint-Simon révèle au public.
+
+Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, à distance, placés
+comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant
+du théâtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le choeur des grands
+écrivains jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion
+était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les
+galeries de Versailles, près des ifs taillés, sous des charmilles
+géométriques, nous regardions passer le roi, serein et régulier
+comme le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout
+était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la
+vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du
+devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature désespérée
+subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi,
+quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains
+embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la
+belle harmonie de cette douleur suprême; les yeux un peu rougis,
+avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient,
+pendant que les courtisans, «autour d'eux rangés,» imitaient par
+leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand
+on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'académie; si
+l'on était grand homme, on appelait ses proches et on leur disait:
+
+ Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
+ Venez et recevez l'âme de Mithridate.
+
+Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec
+indignation, et l'on s'écriait:
+
+ Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
+ Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.
+
+Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse! Il nous
+semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs
+cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres.
+Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et pourtant graves,
+également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs
+en perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées,
+aux robes traînantes, ces magistrats, ces prélats agrandis par les
+magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des
+plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme; et si parfois des
+hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie, de la
+littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la
+condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions
+honte de penser à eux; nous nous trouvions bourgeois, grossiers,
+polissons, fils de M. Dimanche, de Jacques Bonhomme et de Voltaire;
+nous nous sentions devant eux comme des écoliers pris en faute;
+nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des
+procureurs et des saute-ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au
+bout de nos manches, avec inquiétude, craignant d'y voir des mains
+sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans
+les coulisses, nous montre les gens débarrassés du fard que les
+peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur leurs joues. Eh! bon
+Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque,
+la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou
+Paul, le même hier qu'aujourd'hui.
+
+Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de
+vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord chez
+M. le Prince, fils du grand Condé, en qui le grand Condé, comme dit
+Bossuet, «avait mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur
+de ménage: «Madame la Princesse était sa continuelle victime.
+Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu
+bossue, et avec cela un gousset fin qui la faisait suivre à la piste,
+même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince
+d'en être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. La piété,
+l'attention infatigable de madame la Princesse, sa douceur, sa
+soumission de novice ne purent la garantir ni des injures fréquentes,
+ni des coups pied et de poing, qui n'étaient pas rares.» Il avait
+couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était
+chez le roi, faisait antichambre à la porte. Nous ne savions pas
+qu'un prince eût l'âme et les moeurs d'un laquais.
+
+Celui-là est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces
+charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier
+ce charretier en habit brodé.--«Monseigneur, en entrant chez lui,
+trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui
+fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps
+de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur
+gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait
+trahies.» C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage?--Non
+pas, c'était une habitude. Elles recommencèrent à plusieurs
+reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs
+reprises. Un jour, madame la princesse de Conti, à haute voix, devant
+toute la cour, appela madame de Chartres «sac à vin.» Celle-ci,
+faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par
+«sac à guenilles.» Les effets se devinent: «madame la duchesse
+de Bourgogne fit un souper à Saint-Cloud avec madame la duchesse de
+Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle
+bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que madame la duchesse de
+Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne
+surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on
+en fut en peine, et ne la désenivra point, tellement qu'il fallut la
+ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages
+le virent, et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant la
+régence. Les énormes soupers de Louis XIV et les indigestions de
+Monseigneur «tout noyé dans l'apathie et dans la graisse,» en
+donnaient un avant-goût.
+
+A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale en loup, il mange
+en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries
+d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d'un
+régal d'étudiants. Attendez; voici un de ces soupers et un de
+leurs personnages: «Madame Panache était une petite et fort vieille
+créature avec des lippes et des yeux éraillés à faire mal à ceux
+qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à
+la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt
+au souper du roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de madame la
+Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère, et qui
+chantait pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire, mais
+quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient
+et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui
+lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce
+découlait tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient une
+pistole ou un écu, les autres des chiquenaudes et des croquignoles
+dont elle entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins de chassie,
+elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée,
+et c'était le passe-temps de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui
+s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat
+de bas étage, et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la
+princesse d'Harcourt.
+
+On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces moeurs étaient
+une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le coeur
+n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante de madame de Maintenon,
+était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses
+quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles
+de roi qu'elles étaient, et à qui les ministres qui travaillaient
+chez madame de Maintenon faisaient la révérence bien bas.»
+L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à
+Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de madame Voysin,
+depuis leur connaissance en Flandre.» On verra dans Saint-Simon
+comment Louvois, pour se maintenir, brûla le Palatinat, comment
+Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les
+belles façons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et
+les trahisons; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux
+la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les
+exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les
+scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et
+il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour
+parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame de
+Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient
+encore davantage. Les moeurs nobles au XVIIe siècle, comme les
+moeurs chevaleresques au XIIe, ne furent guère qu'une parade.
+Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le
+chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler
+le chevalier vrai sous le chevalier des poëmes. Il est curieux, quand
+on a connu l'homme de cour par les écrivains et par les peintres, de
+connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour.
+
+Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et bâiller
+intérieurement, six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il
+faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous êtes un
+mécontent. Quand on demandera une grâce pour vous, il répondra:
+«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois point.» Le premier
+favori, l'homme habile, le grand courtisan est le duc de la
+Rochefoucauld: suivez son exemple. «Le lever, le coucher; les
+deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les
+promenades du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait jamais;
+quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et
+sur pied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus
+de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour
+aller dîner hors de la cour et ne pas être de la promenade.» Vous
+êtes une décoration, vous faites partie des appartements; vous êtes
+compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures
+que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos
+broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque.
+Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un
+de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques
+années d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'être en
+représentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt
+ses dentelles, on s'appuie contre une cheminée, on regarde par la
+fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en
+deux pour les révérences; on se montre et on regarde; on donne et
+on reçoit force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six
+cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l'on subit et
+que l'on impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie,
+imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles
+pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte des
+commérages. On s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style est
+excellent, les ménagements infinis, les gestes parfaits, les habits
+de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a
+fait antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le Prince. «Il dormait
+le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte, où je l'ai
+maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vînt se
+coucher.» Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux
+le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin! les ducs sont
+trop contents quand ils peuvent dîner avec lui. Le roi entre et
+se déshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrière se
+dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre
+la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné
+auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les
+seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses
+mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abîme
+infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de
+l'étiquette? Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon, tâchons
+de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut
+contre-peser le maréchal d'Uxelles qui tous les jours envoie des
+têtes de lapins pour le chien de la maîtresse de Monseigneur.--Mais,
+bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa maîtresse et le
+chien de sa maîtresse, n'aurais-je point offensé madame de Maintenon
+et «son mignon,» M. de Maine, le poltron qui va se confesser pour
+ne point se battre en Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du
+Maine.--J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards,
+c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine,
+saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, l'homme est
+grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon étoile
+fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la
+table, ni trônant sur sa chaise percée.--O imprudent que je suis!
+voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez
+Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez
+leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions
+point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de
+madame de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à madame la
+duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les
+rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M.
+le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre
+de M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au billard du roi, à
+sa promenade, à sa chasse, à son assemblée, que je dois être ravi
+en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le
+coeur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme Lafeuillade
+et d'Aubin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, crier
+à Marly, comme l'abbé de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille
+point!--Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et
+des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide,
+l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un homme d'affaires,
+voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans.
+
+Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit passage
+instructif: M. le duc d'Orléans ayant fait Law contrôleur général,
+voulut consoler les gens de la cour: «Il donna 600,000 livres à la
+Fare, capitaine de ses gardes; 100,000 livres à Castries, chevalier
+d'honneur de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au vieux prince
+de Courtenay, qui en avait grand besoin; 20,000 livres de pension au
+prince de Talmont; 6,000 livres à la marquise de Bellefond, qui en
+avait déjà une pareille, et, à force de cris de M. le prince de
+Conti, une de 60,000 livres au comte de la Marche son fils, à peine
+âgé de trois ans. Il en donna encore de petites à différentes
+personnes.» La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main
+par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000
+livres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés,
+elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à
+lui; il est père de son peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon
+les gentilshommes[1]?--Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai
+des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs
+poursuites. J'ai «froqué un fils, une fille et fait prêtre malgré
+lui un autre fils;» donnez une charge à mon aîné et consolez mon
+cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans
+vos carrosses; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge.
+Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi
+cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce
+dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je vous révèle[2].
+Mes voitures me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant _une
+affaire_. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné
+à une amende de 12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres.
+Donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il
+vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres
+sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres sur les carrosses
+publics. La source est bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.--Et
+comme le roi, en véritable père, entrait dans les affaires privées
+de ses sujets, on ajoutait: Sire, ma femme me trompe, mettez-la au
+couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, mettez-le
+à la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me
+faire réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez le médisant de
+la cour.--Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de
+lui-même, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes[3], aux
+pères de «laver la tête à leurs fils.» Nous comprenons maintenant
+l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les génuflexions des
+courtisans auprès de leur maître. Ils saluaient le sac d'écus
+qui allait remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser leurs
+ennemis.
+
+[Note 1: «Toute la France en hommes remplissait la
+grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France, c'est la cour.]
+
+[Note 2: Trait du président Harlay, I, 414.]
+
+[Note 3: Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.]
+
+Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brûlait leur coeur,
+la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre
+aiguillon du désir invincible qui les précipitait dans les extrêmes
+terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la
+vanité insatiable et l'acharnement du rang. Tout était matière à
+distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle
+immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu
+foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue
+suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de
+commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière,
+au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans
+l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances,
+le tremblement de coeur, la vénération, l'humilité profonde qui
+saisissait un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec
+laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge,
+à l'adulation et jusqu'à l'infamie pour se guinder d'un degré
+au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des
+volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le
+glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un
+jeune duc qui sortait du collège. Madame de Guise était petite fille
+de France: «M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme.
+Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et quand elle
+était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M.
+de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce
+couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait à
+M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers qui
+à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les
+grandes entrées; éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et
+embrasse les genoux du roi. Il n'y a point d'action qui ne fût un
+moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma
+femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi?
+Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je
+en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me
+conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur suprême d'être admis aux
+Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au
+cardinal officiant que le prédicateur adressera la parole? Puis-je me
+dispenser d'aller à l'adoration de la croix?--C'est peu d'obtenir des
+distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les
+princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur
+mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa
+prospérité, il faut en obtenir pour ses supplices: la famille
+du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir
+exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme.
+C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des
+distinctions de honte: les bâtards simples du roi ont la joie de
+draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles
+qui ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de tracasseries
+poussées jusqu'aux coups de poings «et de griffes;» dans
+quel abîme de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes
+inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était
+tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le
+roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du
+rang des bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on imagine:
+«Il faut donner à M. le duc du Maine «le bonnet comme aux princes
+du sang qui depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais lui faire
+prêter le même serment des pairs, sans aucune différence de la
+forme ni du cérémonial, pour en laisser une entière à l'avantage
+des princes du sang qui n'en prêtent point; et pareillement le faire
+entrer et sortir de séance tout comme les pairs, au lieu que les
+princes du sang traversent le parquet; l'appeler par son nom comme
+les autres pairs, en lui demandant son avis, mais avec le bonnet à la
+main _un peu moins baissé_ que pour les princes du sang qui ne sont
+que regardés sans être nommés; enfin le faire recevoir et conduire
+en carrosse par un seul huissier à chaque fois qu'il viendra au
+Parlement, à la différence des princes du sang qui le sont par deux,
+et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier au carrosse que
+le jour de sa réception, et qui, sortant de la séance deux à deux,
+sont conduits par un huissier jusqu'à la sortie de la grande salle
+seulement.»
+
+N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit 1789.
+
+
+
+
+III
+
+L'HOMME.
+
+
+Il y a deux parts en nous: l'une que nous recevons du monde, l'autre
+que nous apportons au monde; l'une qui est acquise, l'autre qui est
+innée; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient
+de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui
+est de le rendre historien.
+
+Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son
+éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand
+seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées
+féodales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de
+Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des
+anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait
+la liste des demandeurs de places avec liberté entière d'y choisir
+ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui
+semblait. Il était roi de sa famille comme de son gouvernement, et de
+sa femme comme de ses domestiques. Un jour madame de Montespan envoie
+à madame de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il ouvre la
+lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas pris une femme pour la
+cour, mais pour lui.--Ma mère y eut grand regret, mais il n'y parut
+jamais.» Je le crois; on se taisait sous un pareil maître.--Il se
+faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec
+l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant vu une phrase injurieuse
+dans les Mémoires de la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume, et
+mit à la marge: _L'auteur en a menti_.» Il alla chez le libraire,
+et fit de même aux autres exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld
+crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront.--Aussi
+roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par
+orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que le danger passé
+on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de
+les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe
+contre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, «le
+roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait le roi son maître.
+Saint-Simon fut élevé dans ces enseignements; ses premières
+opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le
+mécontentement était un de ses héritages; il sortit frondeur de
+chez lui.
+
+A la cour il l'est encore: il aime le temps passé qui paraît
+gothique; il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mérite que
+d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs il est
+déplacé; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants.
+Madame de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait pas supporter une
+injustice, et donne sa démission faute d'avancement. Il a le
+parler haut et libre; «il lui échappe d'abondance de coeur des
+raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux et récalcitrant,
+«c'est chose étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe
+qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde.»
+Il a pris de son père la vénération de son titre, la foi parfaite
+au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et
+le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous
+le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre
+le prince et la nation, et par-dessus tout l'âpre volonté de
+se maintenir debout et entier dans «ce long règne de vile
+bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites gens que le roi
+préfère, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes
+ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il médite des
+projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à
+l'insu du maître; il veut «mettre la noblesse dans le ministère aux
+dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette
+roture perde les administrations et pour soumettre tout à la
+noblesse.»--Après avoir blessé le roi dans son autorité, il le
+blesse dans ses affections. Quand il s'agit «d'espèces,» comme
+les favoris et les bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les
+nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en héros, il
+chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions
+douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est «la
+plus grande plaie que la patrie pût recevoir, et qui en devint la
+lèpre et le chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut être pair,
+«à cette prostitution de la dignité,» les bras lui tombent; il
+s'écrie amèrement: «Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes
+comme nous.» Quand il va faire visite chez le duc du Maine, bâtard
+parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque,
+ployé par l'exemple «des hommages arrachés à une cour esclave,»
+le coeur brisé, à peine dompté et traîné par toute la volonté du
+roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard est dégradé
+est une «résurrection.» «Je me mourais de joie, j'en étais à
+craindre la défaillance. Mon coeur, dilaté à l'excès, n'avait plus
+d'espace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais
+dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.»
+Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait être employé.
+C'était un seigneur d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard,
+sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il
+écrivit; au lieu de combattre ouvertement de la main, il combattit
+secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue;
+il fut mécontent et médisant.
+
+Il choquait par ses moeurs comme par ses prétentions; il y avait en
+lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales; s'il était
+pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, comme Fénelon,
+contre la tyrannie. Le grand seigneur ne murmurait-pas plus que
+l'honnête homme; avec la révolte du rang, on sentait en lui
+la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la régence, sous
+l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux,
+même dévot, et passa pour tel: c'était encore un legs de famille.
+«Madame sa mère, dit _le Mercure_, l'a fait particulièrement
+instruire des devoirs d'un bon chrétien.» Son père, pendant
+plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. «Il m'y avait
+mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eût
+pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu
+m'enchanta.» Chaque année il y fit une retraite, parfois de
+plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les
+chrétiens sévères, pour les jansénistes, pour le duc de
+Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui
+si prompt a juger, si violent, si libre quand il faut railler «un
+cuistre violet,» transpercer les jésuites ou démasquer la cour de
+Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer,
+craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie
+d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés dans une bouteille,»
+s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu
+près comme Pascal qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu.
+Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme,
+et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se
+respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se défend de la
+séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon
+est un noble coeur, sincère, sans restrictions ni ménagements,
+implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis,
+désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque
+dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien
+public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement
+épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses
+contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec
+le défenseur de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice
+foulée, et, sous les ressentiments du passé, les menaces de
+l'avenir.
+
+Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour? Vingt fois pendant
+ces détails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la
+route de Blaye, avec un ordre du roi qui le renvoie dans ses terres.
+Il est resté pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse
+de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; le roi l'a grondé
+parfois, majestueusement, «d'un vrai ton de père,» mais ne
+l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son beau titre; ses grandes
+amitiés, ses alliances, M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc
+d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son
+ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et il
+savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le
+roi demi-dieu. C'était au siége de Namur, en 1692: quarante ans de
+gloire, point de revers encore; les plus grands réduits, les trois
+Ordres empressés sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions
+de respect et d'obéissance, et pour faire sa cour accepta et tenta
+tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et
+subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions,
+refusaient de prendre des sacs de grains en croupe. «J'acceptai ces
+sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le
+bruit qui s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en soldat;
+courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style:
+«Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa
+disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y
+étais tombé...; qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages
+de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été
+très-sensible, et par la disgrâce et par la privation de ces temps
+longs de l'honneur de lui faire ma cour...; que j'avais grand soin de
+ne parler mal de personne; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être
+mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi
+de la longue absence que j'avais faite, de douleur de me trouver mal
+avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respects
+qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et
+mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de
+familiarité et d'épanchement... Je le suppliai même de daigner
+me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui
+déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner
+à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais
+pas en faute.» On parlait au roi comme à un Dieu, comme à un père,
+comme à une maîtresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style,
+il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua,
+parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au
+bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire,
+un peu disgracié, point trop disgracié, juste assez pour être
+historien.
+
+Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme
+sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être
+homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des
+élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art
+en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour
+arracher les hommes à leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs
+et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le
+papier est muet sous l'effort d'une passion vulgaire; pour qu'il
+parle, il faut que l'artiste ait crié. Dès sa première action
+Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc
+de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en
+mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Le duc n'ose
+contraindre sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune homme
+pousse en avant avec la verve d'un poëte qui conçoit un roman et
+sur-le-champ passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc d'un air
+allumé de crainte et d'espérance.» Son désir l'enflamme; en
+véritable artiste, il s'échauffe à l'oeuvre. «Je ne pus me
+contenir de lui dire à l'oreille que je ne serais point heureux avec
+une autre qu'avec sa fille.» On lui oppose de nouvelles difficultés;
+à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients,
+pousse et végète dans sa tête; il étourdit le duc «de la force
+de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;» c'est à peine
+si enfin, vaincu par l'impossible, il se déprend de son idée fixe.
+Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques.
+Cette invention violente et cet acharnement de désir sont la grande
+marque littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de
+jeunesse; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec
+une prestesse de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait pas donner
+des lettres d'État, essentielles pour l'affaire. «Je l'interrompis
+et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise,
+attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du
+cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore.» Cependant le duc
+de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé,
+comme on peut croire, «exorcisant» madame de Saint-Simon entre deux
+opérations et du plus vite qu'il put: voilà Molière et le
+malade imaginaire.--Ces gaietés ne sont point le ton habituel; la
+sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne
+vite au tragique: elle est naturellement effrénée et terrible.
+Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance; des
+transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur,
+des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a
+surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant,
+lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit
+l'impôt du dixième: «La capitation doublée et triplée à la
+volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises, et
+les denrées de toute-espèce imposées en droit au quadruple de leur
+valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes
+de choses: tout cela écrasait, nobles et roturiers, seigneurs et
+gens d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi pût suffire,
+qui tirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait
+jusqu'au pus. On compte pour rien la désolation de l'impôt même
+dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse, la
+combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette
+lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois
+suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de
+rendre leur compte de ce doux projet au Cyclope qui les en avait
+chargés. Il revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, tout
+hérissé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée
+cette sanglante affaire, et immédiatement après signée, scellée,
+enregistrée parmi les sanglots suffoqués.» L'homme qui écrit
+ainsi palpite et frémit tout entier comme un prisonnier devant des
+cannibales; le mot y est: «Bureau d'anthropophages.» Mais l'effet
+est plus sublime encore, quand le cri de la justice violentée
+est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle.
+L'impression que laisse sa vengeance contre Noailles est accablante;
+il semble que lié et fixe, on sente crouler sur soi l'horrible poids
+d'une statue d'airain. Trahi, presque perdu par un mensonge, décrié
+auprès de toute la noblesse, il fit ferme, démentit l'homme
+publiquement «de la manière la plus diffamatoire et la plus
+démesurée,» sans relâche, en toute circonstance, pendant douze
+ans. «Noailles souffrit tout en coupable écrasé sous le poids de
+son crime. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sans nombre ne
+le rebutèrent pas. Il ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi
+chez le régent, en entrant et sortant du conseil de régence, avec
+une révérence extrêmement marquée, ni moi de passer droit sans le
+saluer jamais, et quelquefois détourner la tête avec insulte. Et il
+est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sorties chez M. le
+duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le
+moindre jour, dont le ton, les termes et les manières effrayaient
+l'assistance, sans qu'il répondît jamais un seul mot; mais il
+rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle
+reprise. Cela en vint au point qu'un jour, au sortir d'un conseil où,
+après l'avoir forcé de rapporter une affaire que je savais qu'il
+affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis
+tondre, je lui dictais l'arrêt tout de suite, et le lisais après
+qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma
+défiance et à tout le conseil; il se leva, jeta son tabouret à dix
+pas, et lui qui en place n'avait osé répondre un seul mot que de
+l'affaire même avec l'air le plus embarrassé et le plus respectueux:
+Mort... dit-il, «il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla chez
+lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit.» La
+douzième année, après un an de supplications, Saint-Simon forcé
+par ses amis, plia, mais «comme, un homme qui va au supplice,»
+et consentit par grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette
+franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort.
+Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégradation des
+bâtards, là où l'homme d'action se contient, l'artiste s'abandonne;
+on voit ici l'impudeur de la passion épanchée hors de toute digue,
+si débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent
+l'infini comme dans une mer. «Je l'accablai à cent reprises dans la
+séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance.
+L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de
+mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il
+attrapait mes regards; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi, et
+je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs qui
+achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me
+délectais à le lui faire sentir.» Un pareil homme ne devait pas
+faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous Louis
+XIV? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres,
+le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour
+ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il
+s'échappait; au fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait;
+on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempête.
+Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous
+tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par
+le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations.
+
+Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop.
+Leur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique
+et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le
+politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste,
+plutôt que l'imagination abondante; d'instinct, il devine la bonne
+route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un poëte
+épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable
+entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a
+tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du
+labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit
+sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa vision. Ne vous
+souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques,
+une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une
+explication de l'autre monde, trois cents manières de faire fortune,
+les ananas à quinze sous pièce, et la manière de gouverner l'État?
+Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite, aisément et sans
+cesse, non ce qui est applicable, mais ce qui est vraisemblable.
+Ainsi fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve le moyen de sauver
+l'État. Ses amis, Fénelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les
+domestiques dehors, refaisaient comme lui le royaume. Ils fabriquaient
+des Salente et autres bonnes petites monarchies bien absolues, ayant
+pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer au bout. C'était une
+école de «chimériques.» Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa
+république; il limitait la monarchie en déclarant les engagements
+du roi viagers, sans force pour lier le successeur. A son avis cette
+déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages de conséquences
+étalent à flots pressés le magnifique torrent de bénédictions
+et de félicités qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin
+délivrait le peuple et relevait la monarchie; rien n'était oublié,
+sinon cet autre bout de parchemin inévitable, publié par tout roi,
+huit jours après le premier, annulant le premier comme attentatoire
+aux droits de la couronne. C'est que nulle force ne se limite
+d'elle-même: son invincible effort est de s'accroître, non de se
+restreindre; limitons-la, mais par une force différente; ce qui
+pouvait réprimer la royauté, ce n'était pas la royauté, mais
+la nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme «plein de vues,»
+c'est-à-dire romanesque comme Fénelon, quoique préservé des
+pastorales. Mais cette richesse d'invention systématique, dangereuse
+en politique, est utile en littérature; Saint-Simon entraîne, quoi
+qu'on en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je ne connais rien
+de plus éloquent que les trois entretiens qu'il eut avec le duc
+d'Orléans pour lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on n'a
+vu une telle force, une telle abondance de raisons si hardies, si
+frappantes, si bien accompagnées de détails précis et de preuves;
+tous les intérêts, toutes les passions appelées au secours,
+l'ambition, l'honneur, le respect de l'opinion publique, le soin de
+ses amis, l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections
+renversées, tous les expédients trouvés, appliqués, ajustés; une
+inondation d'évidence et d'éloquence qui terrasse la résistance,
+qui noie les doutes, qui verse à flots dans le coeur la lumière
+et la croyance; par-dessus tout une impétuosité généreuse, un
+emportement d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous le faix de
+la véhémence;» une licence d'expressions qui, en face d'un prince
+du sang, se déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne pouvant plus
+souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le
+magistrat et la police eussent châtié il y a longtemps dans tout
+autre;» étant certain «que le dénûment et la saleté de sa vie le
+feraient tomber plus bas que ces seigneurs péris sous les ruines de
+leur obscurité débordée; que c'était à lui, dont les deux mains
+touchaient à ces deux si différents états, d'en choisir un
+pour toute sa vie, puisque après avoir perdu tant d'années et
+nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait
+nouvellement suraccablé, un dernier affaissement aurait scellé la
+pierre du sépulcre où il se serait enfermé tout vivant, duquel
+après nul secours humain, ni sien ni de personne, ne le pourrait
+tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous
+plions comme lui; nous comprenons qu'une pareille âme avait besoin
+de s'épancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans
+les lettres. Comme un lustre flamboyant, chargé et encombré de
+lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en
+secret dans sa chambre, et après cent cinquante ans, il éblouit
+encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui
+regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné
+pour l'histoire, affamé d'observations, «perçant de ses regards
+clandestins chaque physionomie,» psychologue d'instinct, «ayant si
+fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions,
+leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la
+connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers
+intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas
+développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le
+premier aspect de tous les visages.» «Cette promptitude des yeux à
+voler partout en sondant les âmes» prouve qu'il aima l'histoire pour
+l'histoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel,
+ses qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi naissent les
+grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves,
+quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un lit tous ses
+ruisseaux.
+
+
+
+
+IV
+
+L'ÉCRIVAIN.
+
+
+Au XVIIe siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde;
+Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait.
+Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens.
+
+Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets
+absents. Les poëtes du temps les voyaient par une notion vague et les
+disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail
+précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note
+avec une netteté de peintre ou de géomètre; je cite tout de suite,
+pour être précis et l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou,
+qui un jour accula madame Pelot contre la cheminée, lui mit la tête
+en ses deux poings, et voulut la mettre en compote. «Voilà une
+femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des
+révérences _perpendiculaires_ et des compliments tant qu'elle
+pouvait, et lui toujours en furie et en menace.» Legendre n'eût
+pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, il imagine le physique,
+comme Victor Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des portraits:
+«Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage
+en _losange_, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants,
+perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés
+sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en
+terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des
+manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée
+de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il
+se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que
+modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place
+avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences
+respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche à
+Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui
+Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott,
+Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers
+antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son
+talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit
+nous ont portés jusqu'à lui.--Il voit aussi distinctement le moral
+que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le
+monde sait que le défaut de nos poëtes classiques est de mettre en
+scène non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages
+sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez
+des vices et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote, habillés
+d'une robe grecque ou romaine, et occupés à s'analyser et à se
+réfuter. Saint-Simon connaît l'_individu_; il le marque par ses
+traits spéciaux, par ses particularités, par ses différences; son
+personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux
+ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui
+dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n'imaginons les objets que
+par ces précisions et ces contrastes; il faut marquer les qualités
+distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une
+toile unie où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme
+arrêtée et un contour personnel. Voilà pourquoi ce portrait de
+l'abbé Dubois est un chef-d'oeuvre. «C'était un petit homme
+maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à
+physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français
+appelle un _sacre_, mais qui ne se peut guère exprimer autrement.
+Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître.
+Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice,
+la débauche, l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la
+flatterie, les servages, les moyens; l'impiété parfaite, son repos.
+Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en
+passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches
+tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou
+la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que
+cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît
+jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait sa vie dans
+les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête souterraine, furet furieux,
+échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des
+terriers qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire quelquefois le
+tour entier et redoublé d'une chambre courant sur les tables et les
+chaises sans toucher du pied la terre.» Il vécut et mourut dans les
+rages et les blasphèmes, «grinçant des dents,» écumant, «les
+yeux hors de la tête,» avec une telle tempête et si continue
+d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs
+d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de
+proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements
+exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation
+pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du
+monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier
+venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de
+l'artiste est si complète que son oeuvre offre des matériaux aux
+gens de tout métier, de toute vie et de toute science. Ame et esprit
+et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé
+et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant
+toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois
+ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que
+celle-là.
+
+Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve; il ne dit
+rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire
+que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de
+bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter
+des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes.
+Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent
+de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à
+la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par
+l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un
+mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des
+artistes; du premier coup, ils ébranlent; le coeur conquis, la raison
+et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous donne des
+sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu
+au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion
+de sa verve; par la chaleur notre esprit arrive à la lumière;
+l'émotion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute
+histoire paraît décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire
+qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de
+personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.
+
+Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût
+littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il
+note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles
+sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent
+les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours
+régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la
+ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout.
+Il est crû, trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en
+restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout; que
+les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à
+l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise
+son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il
+dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.» Quand la Choin
+entra en faveur, «M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,»
+et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur de le ramasser.»
+Ailleurs, il «s'espace» sur Dangeau, «singe du roi, chamarré
+de ridicules, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du
+courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche.» Un
+peu plus haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une roche,
+de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites
+limites.» Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout
+quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son
+talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend.
+Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son
+fumier, il fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier
+l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre
+aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de
+chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit
+un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées
+jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée,
+précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. «Madame
+de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué,
+extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un
+médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton; fort laide, l'air
+toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait
+d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il les palpe, il les
+retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et
+rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la
+condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Charost
+sur Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon héros n'est pas
+un repris de justice.» M. de Charost suffoquait. On lui versa des
+carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient
+Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et
+totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la
+mesure, la décence et le respect.
+
+Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de
+sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de
+son coeur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture
+de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique,
+sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en
+face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles
+s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot on y aperçoit tout
+l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu
+perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux
+tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui
+criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui
+avaient tout perdu et qui mouraient de faim.» Doré seul rendrait
+cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés
+avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles
+trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire,
+qui questionnent d'un oeil étincelant et hument dans l'air la bonne
+nouvelle. «Plus avant commençait la foule des courtisans de toute
+espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des
+soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient
+Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de
+bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les
+plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins,
+méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu
+attendu, et bien davantage sur eux-mêmes.» Le duc de Berry,
+qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère,
+s'abandonnait. «Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes,
+tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots,
+mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois; mais de
+suffocations, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si
+fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient
+aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon
+d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance.» Un peu plus loin,
+la duchesse de Bourgogne profitait «de quelques larmes amenées du
+spectacle, entretenues avec soin,» pour rougir et barbouiller ses
+yeux d'héritière. Survint l'Allemande, cérémonieuse et violente,
+Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances,
+«rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement
+pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en
+les embrassant.» Dans les coins du tableau, on voit les dames en
+déshabillé de nuit, par terre, autour du canapé des princes, les
+unes en «tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu
+d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son coeur et se renfonce sous
+les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement bercé
+par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort
+telle qu'elle est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge,
+raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de
+rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques
+douleurs débordées, accusant l'homme ou de faiblesse ou de feinte,
+ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent
+se cacher, ou des «mugissements» qui ne savent se contenir.
+
+Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les
+effets de la passion; voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus
+mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question
+de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse
+d'Escarbagnas: elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend
+tout le coeur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une
+vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au
+fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les
+plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands; on pense
+assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement
+d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification
+infligée à un Parlement et à un président. «Le scélérat
+tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la
+contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute
+sa personne démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la
+libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai,
+avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de
+ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à
+genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous
+étant assis et couverts, sur les hauts siéges, aux côtés du
+même trône, ces situations et ces postures, si grandement
+disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de
+l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont
+_laterales regis_ contre ce _vas electum_ du tiers état. Mes yeux
+fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce
+grand banc à genoux, ou debout, et les amples replis de ces fourrures
+ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne
+finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des
+sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture,
+et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.»
+Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de
+costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres,
+qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le
+pétillement de ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur
+de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire;
+sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La
+misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la
+critique, pour définir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et
+des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il
+souffre; pour toute échelle, j'ai des exemples et j'en use. Lisez
+encore celui-ci; je ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du
+duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre
+habitude du style y sent non-seulement un coeur brisé, une âme
+suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le
+roidissement des muscles crispés et l'agonie de la machine physique
+qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur de sa perte
+pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea
+par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut
+sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit,
+rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une
+surface unie, et qui y succombait.»
+
+Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein;
+de là son style, «emporté par la matière, peu attentif à la
+manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer.» Il n'était
+point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de
+docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la
+ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant
+guidé ni par le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire
+viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels
+dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et
+intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire
+plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. Il violenta le
+français à faire frémir ses contemporains, s'ils l'eussent lu;
+et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces
+étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires;
+seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a que
+des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension
+nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer
+les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons
+de Fénelon et de madame Guyon, en disant que «leur sublime
+s'amalgama,» cette courte image, empruntée à la singularité et à
+la violence des affinités chimiques est un éclair; quand il montre
+les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, «un je ne sais quoi
+de plus libre en toute la personne, à travers le soin de se tenir et
+de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les
+distinguait malgré qu'ils en eussent,» cette expression folle est
+le cri d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des regards
+étincelants,» il eût effacé toute la vérité de son image; dans
+sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la
+joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets
+à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés,
+des métaphores à l'instant traversées par d'autres, des idées
+explicatives attachées en appendice à la phrase principale,
+étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme
+par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la
+volée, chacun par un trait unique. «L'après-dînée nous nous
+assemblâmes; M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire,
+M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait fort étonné; M. de
+Chaulnes raisonnait en ambassadeur avec le froid et l'accablement d'un
+courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put
+jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc
+d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien.»
+Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imitative impriment dans le
+lecteur la sensation du personnage.
+
+«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et
+respirait jusqu'au suivant.» La phrase file comme un homme qui glisse
+et vole effaré sur la pointe du pied.--Plus loin le style
+lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force
+des impressions. «La mesure et toute espèce de décence et de
+bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise
+superbe sur son trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à demi,
+montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de
+ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se
+croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même
+canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées
+fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout
+hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les
+sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes
+s'entrecroisent, s'entassent, s'étouffent, et étouffent le lecteur.
+Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de
+mode; le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout,
+pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et par-dessus
+tout une opulence d'images passionnées digne d'un poëte. Ce style
+bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature
+elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme; il est la
+notation littéraire et spontanée des sensations.
+
+Un historien secret, un géomètre malade, un bonhomme rêveur,
+traité comme tel, voilà les trois artistes du XVIIe siècle. Ils
+faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux,
+fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus
+élevé; Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et
+le plus vrai.
+
+
+
+
+ANNOTATIONS INÉDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU.
+
+
+Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le président
+de Bauquemare et son frère, gouverneur de Bergues[1]:
+
+[Note 1: Ces extraits ont déjà été publiés par l'_Athenoeum
+français_, aux mois de mai et de juillet de cette année. Le beau
+travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser à reproduire a été
+inséré au mois d'août 1836, dans le _Journal des Débats_.]
+
+«Ces deux frères jumeaux, et semblables en tout à s'y méprendre,
+avoient une telle sympathie, que le président étant un matin à
+l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse; on
+sut après qu'au même instant son frère qui étoit à l'armée avoit
+reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où
+son frère avoit senti cette douleur[1]. Le président avoit une femme
+extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit
+très-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui
+n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la présidente
+d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne
+compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à
+quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une santé et une
+gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse,
+perçant (_sic_) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la
+fin.»
+
+[Note 1: Le _Mercure_ de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.]
+
+--«Le baron de Breteuil étoit frère de Breteuil, conseiller
+d'État, intendant des finances, père de celui qui a été
+secrétaire d'État de la guerre pendant la disgrâce de M. le Blanc.
+Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y
+était intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent ont
+le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à
+Mantoue. C'étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs
+et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde
+par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il
+se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha
+comme il put à quelques gens considérables; le roi le traitoit assez
+bien, et il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en vouloit
+point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea
+sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées, contre celle
+d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit
+fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de
+M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de
+lui toute la journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui ne
+lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoit sans pourtant se
+déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni
+paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à un homme de la maison
+du Châtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour à table chez
+M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son
+ignorance, la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le
+_Pater_; le voilà à se scandaliser et à demander pour qui on le
+prenoit, et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il
+sortit de table, et en rentrant dans la pièce où l'on se tenoit, son
+ami, M. de Caumartin, se mit à marcher derrière lui, et, comme pour
+le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: «Moïse.» Voilà le
+baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la
+question sur le tapis, et après plusieurs gentillesses d'un homme
+sûr de son fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la
+fin, puisqu'on le poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer qu'il
+n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Moïse étoit l'auteur
+du _Pater_. La risée universelle le mit bien en un autre état,
+mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa
+cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.»
+
+--«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poëte
+en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la
+liberté, aimant le vin et la bonne chère, mais très-sage sur les
+femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus
+singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les
+belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à
+faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne,
+et parmi tout cela un fond de religion; désiré dans toutes les
+meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des
+autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le prince, qui
+avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc
+aimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les
+états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin,
+Santeuil en prit un grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant
+de verser dedans sa tabatière de tabac d'Espagne; le malheureux
+l'avala, et en creva fort tôt après.»
+
+--«Le couvent de Moret est une énigme qui n'est pas encore mise au
+net. C'est un petit couvent borgne où étoit professe une Moresse
+inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, premier valet de chambre
+du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret
+domestique passoient de tout temps. Il avoit payé une dot qui ne se
+disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus
+que rien de nécessaire ne manquât à cette Moresse, ni rien même de
+ce que l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame de Maintenon
+y alloit très-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-être
+du couvent, où la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit
+beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon après elle, ne montroient
+pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement
+toutes les fois qu'ils alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient
+souvent, avoient une attention fort grande à sa conduite et à celle
+que les supérieures avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec
+plus de considération et de soins que la personne la plus connue et
+la plus distinguée. Monseigneur y a été une fois ou deux, et les
+princes ses enfants, et l'ont demandée, et elle-même se prévaloit
+fort du mystère de ce qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit
+d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit fille du roi et de la
+reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour
+une fausse couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, on
+s'apercevoit bien en elle d'une vocation aidée.»
+
+--«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry,
+et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon élevoit; son
+frère lui pesoit étrangement par les extravagances de sa conduite
+avec des filles et compagnie à l'avenant, à son âge, et par
+celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passés, disoit
+volontiers _le beau-frère_, parlant du roi devant tout le monde, et
+surtout faisoit à madame de Maintenon des sorties épouvantables sur
+ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et au moins maréchal de France,
+bien qu'il n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. Sa femme,
+fille d'un médecin, piètre en son nom et fort sotte aussi en son
+maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec lui,
+et madame de Maintenon étoit toujours embarrassée de n'avoir
+jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-soeur qui n'étoit
+d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, à qui M.
+l'évêque de Chartres l'avoit livrée, que M. d'Aubigné fut conduit
+dans cette retraite, disant à tout le monde que sa soeur lui faisoit
+accroire malgré lui qu'il étoit dévot, et l'assiégeoit de prêtres
+qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le
+rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé
+de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et
+d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, propre à rien, trop bon
+encore pour cet emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; mais
+ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir longtemps gardé de feu et
+d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit
+aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la
+chose plus doucement.»
+
+--«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte de Lyon, bon homme qui ne
+manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire,
+et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort, sans
+excès pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par choix,
+et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris,
+pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et
+étoit grand et gros. Tout l'été il alloit sans culotte avec sa
+soutane. Un enfant de choeur qui le découvrit dans un église où
+il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant à la
+sacristie, de lui attacher avec une épingle le bas de son aube avec
+sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever
+bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il présenta son
+derrière en plein tout nu à la compagnie. Le lieu de le faire et le
+temps encore plus fut étrange, et l'éclat de rire aussi universel
+que la surprise.»
+
+--«Le roi, dit Dangeau, à la date du 6 septembre 1698, a ordonné à
+Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet quand il
+le salue à la tête des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le
+roi.» Saint-Simon a mis à ce passage la note suivante: «Ce bonnet
+de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui
+fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons
+qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit
+saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des
+demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il étoit de sa charge
+de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie
+à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important, d'une chose
+qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris
+fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du
+roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire,
+dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte,
+le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se
+pavanoit, et qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette
+couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit
+l'usage, il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau
+chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit entre ses dents,
+et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin,
+poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un
+ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut
+bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris
+cela, et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et
+le roi lui répondit que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui
+conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des
+Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne
+fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des
+courtisans.»
+
+--«Le camp de Compiègne, qui pour des marionnettes que le roi voulut
+se donner, et plus encore à madame de Maintenon sous le nom de M. le
+duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant
+de magnificence et de luxe qui étonna l'Europe après une si longue
+guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps,
+d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compiègne donna
+aux étrangers accourus sans nombre, et même aux François, une sorte
+de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui
+le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier,
+c'est-à-dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de
+Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement;
+qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est
+entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et femmes, étoit
+en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et
+toute l'armée en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à
+découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout,
+un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée dans
+laquelle étoit madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, et lui
+parloit à tout moment; à chaque fois il se découvroit, se baissoit
+à la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit
+quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit, et
+le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse
+de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant,
+des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les dames,
+debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux
+bonnes heures. Pendant ce temps-là, Canillac, colonel du régiment
+d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque
+ordre au roi, entra par une petite porte faite exprès au bas du
+cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva
+vis-à-vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de
+la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. Il
+l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'oeil en le montant,
+et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant
+l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles;
+il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il
+entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit
+de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur
+chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.»
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU TOME VII.
+
+«M. de Noyon[1] fourniroit un livre par ses faits et ses dits.
+Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure
+qu'ils viendront à l'esprit.
+
+[Note 1: F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.]
+
+C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé
+et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable,
+résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort
+au demeurant de vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant
+point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque comme un coquin, à
+force de prêcher, et appeloit beaucoup d'évêques, évêques
+du second[1] ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur quand ils
+l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient
+Monsieur. Il appeloit souvent le pape «Monsieur de Rome,» et
+assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant à Noyon, y vouloit
+faire des fonctions sans sa permission, il l'en empêcheroit
+très-bien.
+
+[Note 1: Il y a dans le manuscrit une abréviation qui peut
+signifier second ou dernier.]
+
+M. de Noyon avoit boisé tout son appartement de Noyon peint en brun,
+et dans tous les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans un
+manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'évêque; et
+cela répété partout; aux deux côtés de sa galerie il avoit mis
+une grande carte généalogique avec cette inscription: Descente
+des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la
+très-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand
+tableau qu'on eût pris pour un concile sans deux religieuses qui le
+fermoient; et il disoit que c'étoient les saints et les saintes de sa
+maison. Dans sa chambre à coucher il avoit sur sa cheminée ses armes
+avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques qui se peuvent
+rassembler, et se délassoit devant son feu à contempler ce trophée,
+et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de
+Laon n'étoit que ses armes en buis avec ses honneurs autour.
+
+Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors archevêque de Paris
+et point encore duc. Il entroit dans la cour de Saint-Germain dans un
+carrosse et passa auprès de M. de Paris, qui y entroit aussi à pied.
+Le voilà à crier à son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne
+doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre pied à terre. Point du
+tout. Il s'élance, saisit la main de M. de Paris, fait avancer au pas
+et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier. M. de Paris pensa
+mourir de rage, et toujours M. de Noyon à le complimenter et le tint
+toujours de la sorte. Jamais M. de Paris ne le lui a bien pardonné.
+Longtemps après M. de Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui
+l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris ne lui rendît point de
+visites, qui s'étoit mis sur le pied de n'aller guère chez personne,
+et lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi s'en vengea-t-il
+cruellement en apprenant à M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point
+aperçu, et que personne n'avoit voulu lui dire de la dérision
+de l'abbé de Caumartin dans sa harangue lorsqu'il le reçut à
+l'Académie, dont on a vu l'histoire en son lieu[1].
+
+[Note 1: Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article de M.
+Sainte-Beuve, dans l'_Athenoeum_ du 18 août 1855.]
+
+«Au repas que le cardinal d'Estrées donna à la réception au
+parlement de M. de Laon, son neveu, on avoit mis deux cadenas pour
+M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier M. le prince; on
+s'attendoit qu'ils les ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu s'y
+devoir fier, en prit le soin, et regardant ces princes en les ôtant:
+«Messieurs, dit-il, il est plus aisé d'en ôter deux que d'en faire
+venir quinze ou seize pour ce que nous sommes ici de pairs.
+
+M. le prince le héros étoit trop goutteux pour conduire, et en
+faisoit le compliment, duquel M. son fils prit peu à peu la coutume.
+Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui disant: «Vous ne voulez
+pas qu'on vous conduise?» «Moi, répondit vivement le Noyon, point
+du tout; c'est vous apparemment, monsieur, qui me le voulez faire
+accroire.» Sur cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire,
+et l'autre se laissa conduire jusqu'au bout, et s'est toujours laissé
+conduire depuis, sans que les princes du sang lui aient plus hasardé
+ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous reconduise.» Sortant longtemps
+après de chez ce même M. le duc, devenu alors M. le prince, qui le
+conduisoit, M. de la Suse, archevêque d'Auch, qui sortoit en même
+temps, fit des compliments à M. le prince; M. de Noyon se tournant
+à M. d'Auch et le prenant par le bras: «Ce n'est pas vous, monsieur,
+lui dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je vous en avertis;»
+puis acheva de le laisser conduire.
+
+Il en fit un autre, à propos de conduite, qui fut étrange. Il était
+à Versailles chez la chancelière de Pontchartrain avec bien du
+monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière et sa belle-fille,
+soeur du comte de Roucy, se mirent à le conduire; vers le milieu de
+la chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant prend madame
+de Pontchartrain par la main et la prie de n'aller pas plus loin, et
+laisse faire madame la chancelière. Ces dames allant toujours, il
+se retourne vers la porte, et dit à madame de Pontchartrain: «Vous,
+madame, qui êtes ma parente, en voilà trop; et je ne veux
+pas absolument que vous alliez plus loin;» puis, regardant la
+chancelière: «Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle doit;»
+et la laissa aller tant qu'elle voulut. Toutes deux demeurèrent
+confondues et la compagnie fort embarrassée qui baissa les yeux au
+retour de la chancelière, fort rouge et fort silencieuse, et on en
+rit bien après qu'on fut sorti de là.
+
+Au pénultième lit de justice du roi, les cardinaux prétendirent
+précéder les pairs ecclésiastiques. Ils se fondoient sur les
+derniers exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin et sur
+d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques réclamoient leurs droits
+usurpés par autorité et par violence; M. de Noyon soutint presque
+seul le choc d'une part, et les cardinaux de Bouillon et Bonzi[1] de
+l'autre, et l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement
+dit au roi que les cardinaux étoient une chimère d'Église, MM.
+de Bouillon une chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer en
+réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant toujours
+disputé à deux cardinaux qui gouvernoient tout, il ne céderoit pas
+à deux cardinaux qui ne gouvernoient rien. Le cardinal de Bouillon
+fut outré pour sa rade(_sic_) et jeta les hauts cris. Il voulut
+exciter le cardinal Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il
+trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, c'est que le cardinal
+de Bouillon ni lui, Bonzi, ne gouvernoient en effet pas grand'chose.
+M. de Noyon cependant s'applaudissoit de son bon mot et le répétoit
+à tout le monde. Il l'emporta sur les cardinaux, qui de dépit n'ont
+plus paru depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois essaya de
+donner atteinte au jugement du feu roi, et voulut précéder les pairs
+ecclésiastiques au lit de justice qui fut tenu de son temps; mais il
+n'en put venir à bout, et s'abstint de s'y trouver.
+
+[Note 1: Il y a par erreur _Bouzi_ partout dans l'imprimé.]
+
+Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir grande envie de pisser,
+qu'il se trouvoit un jour de grande fête, pontificalement revêtu
+dans le choeur de sa cathédrale. Il n'en fit pas à deux fois; il
+se mit en marche, sa chape tenue des deux côtés par le diacre et le
+sous-diacre, sort à la porte en cet état ainsi assisté, troussa sa
+jaquette, se soulagea et revint pontificalement à sa place. Une autre
+fois, la même envie lui prit à Versailles comme il passoit dans la
+tribune, qui du temps de la vieille chapelle servoit de passage de
+l'aile neuve au reste du château. Il ne s'en contraignit pas, et se
+mit à pisser par la balustrade. Le bruit de la chute de l'eau de haut
+en bas sur le marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir le
+suisse de la porte de l'appartement, qui fut si indigné du spectacle
+qu'il alla querir Bontemps, premier valet de chambre de confiance et
+gouverneur de Versailles, qui accourut tout essoufflé et qui joignit
+M. de Noyon qui passoit l'appartement et ne demandoit pas son reste.
+Le bonhomme le querella, et M. de Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se
+trouva fort empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup, mais il
+eut la considération pour lui de ne lui en point parler.
+
+Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir à lui parler à son
+dîner et à son souper, à le mettre aux mains avec quelqu'un, et,
+faute de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour rudement payé.
+C'étoit quelques années après la mort de madame la dauphine
+de Bavière, et longtemps avant le mariage de celle de Savoie.
+L'appartement de la reine, où cette première dauphine étoit morte,
+avoit toujours été fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y
+exposer à la vue des courtisans des ornements superbes qu'il avoit
+fait faire pour l'église de Strasbourg, et cela donna lieu à
+beaucoup de raisonnements sur madame de Maintenon, dont on crut que le
+mariage alloit être déclaré, et qu'on avoit rouvert l'appartement
+de la reine sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer le
+monde et y mettre après la reine déclarée; et la vérité est que
+cela ne tint alors qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M.
+de Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit après de crédit et
+de faveur, eussent pu être gagnés à décider que le roi y étoit
+obligé en conscience. Dans ce temps-là précisément, le roi,
+badinant à son dîner M. de Noyon sur toutes ses dignités et
+ses honneurs et sur ce qu'il devoit être l'homme du monde le plus
+satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans cet amusement du roi,
+et conclut que toutefois il manquoit encore une seule chose à son
+contentement. Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût envie de mettre le
+chapeau en avant, et qui plaisantoit toujours avec lui sur le peu de
+cas qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à plusieurs reprises
+pour le faire expliquer. A la fin, il le fit par une énigme fort
+claire, et dit au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être
+que quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la vertu.
+Véritablement ce fut un coup de foudre. Le roi baissa la tête sur
+son assiette et n'en ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il
+dépêcha fort promptement. J'étois à côté de M. de Noyon, qui
+d'abord piétina, se pavanant et regardant la compagnie; mais chacun
+les yeux bas ne se permettoit que des oeillades à la dérobée,
+le fit apercevoir de l'extrême embarras du roi et de tous les
+assistants. Il ne dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix de
+l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne ne trouva le reste du
+dîner plus long que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame
+de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré d'avoir déclaré si à
+brûle-pourpoint son désir d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en
+fut pas plus mal avec le roi.
+
+Le roi lui fit une malice fort plaisante. M. de Noyon étoit fort des
+amis du premier président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au point
+de l'aller voir aux heures les plus familières, et de manger chez lui
+sans être prié quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour si le
+premier président faisoit bonne chère. «Mais, sire, répondit-il,
+assez bonne, une bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit, et mit
+ce mot en réserve. Quatre jours après, le premier président étant
+venu parler au roi dans son cabinet, le roi lui rendit le propos de M.
+de Noyon, qui le piqua au point où on le peut croire du plus faux et
+du plus glorieux des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de Noyon à
+venir. Il ne tarda pas et sur l'heure du dîner. Le premier président
+fut au-devant de lui en grandes révérences, et lui demanda avec son
+hypocrite humilité ce qui lui plaisoit lui commander. M. de Noyon,
+bien étonné de l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui
+vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui venoit lui demander à
+dîner. «A dîner! répondit le premier président. Nous ne faisons
+céans qu'une petite chère bourgeoise qui convient à des bourgeois
+comme nous, et qu'il ne nous appartient pas de présenter à un
+prélat aussi distingué par sa dignité et par sa naissance.»
+Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que le roi l'avoit trahi.
+Duplique du premier président. Tant qu'enfin M. de Noyon dit que
+cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais qu'il avoit renvoyé
+son carrosse. «Qu'à cela ne tienne, répondit le premier président,
+vous en aurez un tout à cette heure;» et tant fut procédé qu'il
+le renvoya dans le sien et sans dîner. M. de Noyon bien en peine fit
+parler au premier président dans l'espérance de tourner la chose en
+plaisanterie; mais il se trouva qu'elle n'eut aucun lieu, tellement
+que M. de Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de la farce
+qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon plusieurs jours bien en
+peine, lui promit enfin de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le
+raccommoda en effet. Le premier président n'osa ne pas vivre avec M.
+de Noyon différemment de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui
+pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit voulu sérieusement
+les raccommoder; mais l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir.
+
+M. de Noyon eut une maladie qui le mit à la dernière extrémité à
+Paris; avant de recevoir ses sacrements, il envoya prier le nonce
+de lui donner la bénédiction apostolique. Cela fut trouvé fort
+étrange surtout d'un évêque qui appeloit quelquefois le pape:
+«Monsieur de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années; et quand
+il le fut, le roi le réprimanda de la singularité de sa dévotion,
+moins que cela ayant souvent profité à la cour de Rome pour étendre
+sa juridiction. On en diroit bien d'autres sur M. de Noyon. Ce
+peu suffit pour faire connoître un homme dont on parlera encore
+longtemps. Mais il en faut encore dire une, outre le dais brisé qu'on
+l'accusoit de porter avec lui en voyage.
+
+On a vu dans la suite de ces remarques quelle étoit la duchesse de
+Picquigny. Chaulnes et d'autres terres à elle sont du diocèse de
+Noyon; et il s'étoit formé une assez grande amitié entre eux qui
+dura plusieurs années, et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui
+rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon lui dit que, s'il
+pouvoit être marié, sa femme passeroit devant elle. Madame de
+Picquigny soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté
+de sa pairie, Madame de Picquigny qu'elle étoit duchesse et qu'il
+n'étoit que comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent si bien
+sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent brouillés, et ce
+qu'il y eut de plus beau, c'est qu'ils le demeurèrent.
+
+On prétend qu'il conduisoit son neveu, même enfant, à son carrosse,
+comme étant son aîné; mais ce qui est certain, c'est que se
+trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre, mort évêque de Langres,
+et M. de Chaste[1], mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà,
+quelqu'un qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en famille. «En
+famille! reprit-il, oui en famille. Voilà monsieur, en montrant
+l'abbé, qui est de ma maison;» puis montrant l'évêque: «Et
+monsieur qui s'en dit; oui, en famille, monsieur, en famille.» Le
+pauvre Laon fut démonté et ne répliqua ni ne leva le siége. Mais,
+à la fin, en voilà assez.»
+
+[Note 1: Il faut lire _Chatte_ (Louis-Anne de Clermont).]
+
+--M. de Noirmoustier, cadet de la maison de la Trémoille, étoit fils
+de M. de Noirmoustier, si avant dans le parti des frondeurs dans la
+minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit, de souplesses et
+d'intrigues, obtint un brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa
+mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de l'épargne, et sa
+femme d'Aubery, président en la chambre des comptes. Il laissa
+deux fils et deux filles dont les trois _(sic)_ furent tous
+considérables[1]. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit un des hommes
+de son temps le plus beau et le mieux fait, avec beaucoup d'esprit,
+mais orné, agréable, gai, solide et fait également pour le monde
+et pour les affaires. Il arriva donc avec ces talents, qui le firent
+briller et rechercher par la meilleure compagnie de la cour; mais la
+petite vérole qui le prit allant joindre la cour à Chambord et
+qui lui creva les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son
+commencement, une vie qui promettoit tant. Le désespoir qu'il en
+conçut l'enferma plusieurs années sans vouloir presque être vu de
+personne, charmant ses ennuis par une continuelle lecture; et, comme
+rien n'en dissipoit son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le
+vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il s'étoit réservés
+et qui, par le charme de sa conversation, lui étoient demeurés
+fidèles, le forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un peu
+plus étendu, et de l'un à l'autre il devint le rendez-vous de la
+compagnie la plus choisie et souvent la plus élevée. Tout est mode.
+Il devint du bon air d'être admis chez lui. Le médiocre état de
+ses affaires lui fit épouser en 1688 la fille de la Grange-Trianon,
+président aux requêtes veuve de Bermond, conseiller au parlement;
+et puis veuf sans enfants au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en
+1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de Chevry, président
+en la chambre des compte, par amour réciproque d'esprit. La fameuse
+princesse des Ursins, sa soeur, longtemps mécontente de ces mariages,
+fut obligée enfin d'avoir recours à ses conseils, à son industrie,
+à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de choses importantes, qui
+le firent faire duc vérifié, et frère cardinal. Depuis leur mort,
+moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé de celles du
+monde et de ses amis, et sa maison a été un réduit, un conseil, un
+tribunal qui s'est toujours soutenu en considération distinguée par
+celle de tous les gens principaux qui se sont fait honneur d'y être
+admis.
+
+[Note 1: Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq fils et
+quatre filles, qui moururent tous après 1666.]
+
+--Le cardinal de Furstemberg a joué un tel rôle dans les affaires
+entre l'empire et la France qu'il seroit inutile de parler de lui. On
+se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes de l'empire, sans
+autre prétention, jusqu'en l'an 1654 que l'empereur les créa princes
+de l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue main une comtesse
+de Walvoord, veuve du comte de la Mark et mère de celui qui fut
+chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs emplois au dehors.
+Il l'avoit remariée à un comte de Furstemberg, son neveu, et il
+vivoit avec elle en France, ménage public, logeant toujours ensemble.
+C'étoit une créature fort haute, fort emportée, de beaucoup
+d'esprit, plus que galante, et qui avoit été belle, mais grande et
+grosse comme un Suisse, effrontée à l'avenant, et qui avoit pris un
+tel ascendant sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant elle. Son
+luxe en tout genre étoit si prodigieux qu'on n'en croiroit pas les
+étranges détails de magnificence, de profusion, de délicatesse dont
+son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte dépense, qui ruinoit
+le cardinal, quoiqu'il eût entre 7 à 800,000 livres de rentes en
+bénéfices ou pensions du roi.
+
+«Le scandale en étoit énorme; mais ses services et ses souffrances
+pour le roi, décorés de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au
+point que la comtesse avoit une grande considération du roi et des
+ministres, dont elle étoit traitée avec une singulière distinction.
+Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses anciennes raisons de ne
+rien refuser, et qui, moyennant son traité avec madame de Maintenon
+de n'aller jamais à Marly et de ne voir jamais le roi en particulier,
+l'avoit toujours à elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis un
+de ses fils dans le chapitre de Strasbourg par force et par autorité
+du roi déployée, parce qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce
+quartier étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la Varenne, que
+les plaisirs de ce prince firent son portemanteau et que son esprit
+et les affaires où son maître l'employa enrichirent tellement,
+qu'après bien de la résistance il fut convenu qu'ils seroient dupes
+et passeroient ce quartier pour celui d'une maison noble de ce même
+nom qui toutefois n'avoit jamais eu d'alliance avec celle de Rohan.
+Dès qu'il fut chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque,
+et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg tout de son mieux; mais
+la cour concluante consistoit aux pistoles pour faire consentir le
+cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité fait, il fallut
+capter la bienveillance du chapitre, qui conserve encore les dehors de
+la liberté et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly, Normand de
+basse étoffe, mais d'esprit délié et accort, et grand vicaire à
+Strasbourg, fut gagné par madame de Soubise, et eut le secret de la
+négociation, qu'il fit réussir, et dont il eut l'évêché de
+Toul en récompense, et est mort archevêque de Tours, et, _quod
+horrendum_, comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces simonies
+que le cardinal de Bouillon avoit mises au net, instruit par ses
+émissaires de point en point et enragé qu'il étoit de manquer
+Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui tous trois étoient
+dans le chapitre, dans les dignités, et bien auparavant l'abbé de
+Soubise, plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi ce qui piqua
+le roi, protecteur d'un marché qu'il ignoroit, et ce qui outra la
+comtesse et madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit le
+plus beau coadjuteur de l'Europe et le plus jeune aussi, moyennant
+quantité de pistoles; et ce fut ce qui acheva la perte résolue du
+cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava de plus en plus et dont
+il n'a pu sortir dans le long reste d'une honteuse et très-misérable
+vie.»
+
+--Nous signalerons, en terminant, le passage (à la date du 16
+novembre 1700) où l'on voit l'origine du mot célèbre: _Il n'y a
+plus de Pyrénées_, attribué à Louis XIV. Lorsque ce prince eut
+présenté son petit-fils, le duc d'Anjou, comme successeur de Charles
+II à l'ambassadeur d'Espagne, et autorisé les seigneurs de sa cour
+à accompagner le nouveau roi même jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur,
+raconte Dangeau, dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé
+et que _présentement les Pyrénées étoient fondues_.»Ce mot fut
+défiguré dès l'instant même dans le _Mercure_, qui le rapporte
+ainsi: «Quelle joie! _il n'y a plus de Pyrénées_, elles sont
+abîmées et nous ne sommes plus qu'un.»
+
+
+
+
+ANALYSE DU JOURNAL DE DANGEAU
+
+PAR M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+Chez Dangeau, l'importance des révélations historiques est toujours
+masquée par du cérémonial, et il faut quelque temps pour s'en
+débarrasser. Le tome III s'ouvre au 1er octobre de l'année 1689,
+quand la France est engagée dans une grande guerre européenne
+qui chaque jour s'étend et qui oblige de faire face sur toutes les
+frontières, sur le Rhin, en Flandre et aux Pyrénées, bientôt du
+côté des Alpes, et déjà aussi dans les colonies et sur les mers.
+L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, la
+Savoie tout à l'heure, on a à tenir tête à toutes ces puissances,
+et on y réussit d'abord sans trop de fatigue et sans presque qu'il
+y paraisse au dedans. La cour n'a jamais paru plus tranquille et
+plus brillante. «--Samedi 1er octobre, à Versailles.--Le roi et
+monseigneur s'amusèrent le matin à faire tailler les arbres verts
+de Marly; ils en partirent l'après-dînée après avoir joué aux
+portiques...»--«Lundi 3.--Le roi dîna à son petit couvert avec
+monseigneur; sur les cinq heures il alla faire la revue de ses
+mousquetaires et puis se promener dans le potager...»--«Mercredi
+5.--Le roi dîna à son petit couvert et alla tirer...» Les soirs il
+y a comédie ou appartement, jeux avant et après souper. C'est là
+le commencement et la fin de la plupart des journées chez Dangeau.
+Monseigneur continue de chasser chaque matin et de prendre _son loup_,
+tant qu'il y a des loups; car à la fin il en a tant tué qu'à de
+certains jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, le nom exact de
+tous les jeux auxquels on jouait à la cour de Louis XIV et où le roi
+prenait part lui-même. Rabelais nous a donné la liste complète
+de ceux de Gargantua enfant après ses repas et les grâces dites:
+«Puis... se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les dents avec
+un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le
+vert étendu, l'on déployait force cartes, force dez et renfort de
+tabliers. Là jouoit
+au flux,
+à la prime,
+à la vole,
+à la pile,
+à la triomphe, etc. etc.»
+
+Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. Pour Louis XIV et
+Monseigneur on dresserait une liste pareille, et l'on sait
+maintenant qu'ils jouaient à l'hombre,--au reversis,--au brelan,--au
+lansquenet,--aux portiques,--à culbas,--au trou-madame,--à l'anneau
+tournant,--à la roulette,--à l'_escarpoulette_, etc. C'est à
+n'en pas finir. Les nouvelles les plus importantes de la guerre s'y
+entremêlent et sont enregistrées à côté: on a la physionomie
+exacte des choses. La Dauphine, près de qui Dangeau est chevalier
+d'honneur, meurt vers ce temps-là; on a le cérémonial de ses
+funérailles dans la dernière précision. Au moment où le corps de
+la Dauphine est exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il s'est
+commis une irrégularité dont le narrateur ne manque pas de nous
+avertir: «Madame la Dauphine a été à visage découvert jusqu'à
+ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute: c'est que pendant ce
+temps-là, les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle
+pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être assises devant son corps à
+visage découvert.» Les choses se passent plus correctement en ce
+qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit Dangeau, que les
+évêques qui viennent garder le corps de madame la Dauphine auront
+des chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la reine; l'ordre avait
+été donné d'abord qu'ils n'eussent que des tabourets.» L'acte de
+l'adoration de la Croix, le jour du vendredi saint, est avant tout,
+chez Dangeau, l'occasion d'une querelle de rang, d'un grave problème
+de préséance: «Ce matin, les ducs ont été à l'adoration de
+la Croix après les princes du sang. MM. de Vendôme et les princes
+étrangers ne s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre leurs
+prétentions). Dangeau ne trouve pas à tout cela le plus petit mot
+pour rire, et s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que ces sortes
+de questions ont le privilège de faire déborder, il s'applique à
+bien exposer les points en litige, comme un rapporteur sérieux
+et convaincu. Il relate en greffier d'honneur combien, au service
+funèbre solennel de cette même Dauphine, il y eut de chaises vides
+entre les princes ou princesses et les premiers présidents, soit
+du Parlement, soit de la Chambre des comptes, combien on fit de
+révérences auxdits princes et princesses. Il ne manque à rien, et
+trouve moyen de suivre quelques-unes de ces difficultés d'étiquette
+même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est allé. Un procès
+s'est élevé entre M. de Blainville, grand maître des cérémonies,
+et M. de Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies. Le roi
+prend lui-même connaissance de l'affaire et décide; presque tout est
+jugé en faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue possession: il
+restera indépendant de M. de Blainville, ne prendra point l'ordre de
+lui, marchera à sa gauche, mais sur la même ligne, etc. «La seule
+chose qui est favorable à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est
+qu'il aura la queue de son manteau plus longue d'une aune que celle de
+M. Sainctot; et ainsi les charges ne sont pas égales, mais elles ne
+sont pas subordonnées.» Il semble à quelqu'un de spirituel avec qui
+je lis ce passage, que Dangeau, cette fois, a été à une ligne près
+de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a pas osé. Non, je ne crois
+pas que Dangeau, même en cet endroit, ait été si près de
+sourire; on n'a jamais pris plus constamment au sérieux toutes ces
+puérilités majestueuses, qui avaient, au reste, leurs avantages,
+si on ne les avait poussées si à bout. On a connu, depuis, les
+inconvénients du sans-gêne dans les hommes publics et dans les
+choses d'État. Toujours des excès.
+
+Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur à l'armée du Rhin
+(mai 1690). C'est la seconde campagne de Monseigneur, qui à la
+première, dix-huit mois auparavant, s'était assez distingué. Il
+ne se passe rien d'important dans celle-ci. Au lieu des chasses de
+Monseigneur, Dangeau nous rend exactement toutes ses revues, les
+fourrages de l'armée, le _tous-les-jours_ du camp, comme il faisait
+du train de Versailles. Les questions de cérémonial et de salut
+militaire ne sauraient être oubliées: «En arrivant ici (au camp
+de Lamsheim), Monseigneur vit toute l'infanterie en bataille sous
+une ligne à quatre de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant
+général, qui était demeuré ici pour commander l'infanterie, salua
+Monseigneur, de l'épée, à cheval.» Monseigneur toutefois, dans
+cette campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne manque à rien
+d'essentiel: il remplit les devoirs de son métier, il fait manoeuvrer
+son monde. Dans ses différentes marches, il étudie le terrain et les
+campements, ce qui s'y est fait autrefois de considérable. Il se fait
+montrer par le maréchal de Lorges les postes qu'occupaient à Sasbach
+Montécuculli et Turenne, l'endroit où celui-ci a été frappé à
+mort, et l'arbre au pied duquel on le transporta pour y mourir. Mais
+au milieu des qualités honnêtes et régulières du Dauphin, on
+regrette de ne sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en lui.
+Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient à la fin de septembre
+sans avoir rencontré ni fait naître d'occasion, sans avoir rien
+tenté de mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour, et Dangeau,
+qui ne le quitte pas, rentre dans ses eaux.
+
+L'année suivante se passe mieux. Louis XIV part le 17 mars 1691 pour
+se mettre en personne à la tête de son armée de Flandre. On a
+ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression bien nette de ce
+qu'était un de ces fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels,
+réguliers, un peu courts à notre gré, toujours sûrs de résultat,
+pleins d'éclat pourtant, de nobles actions, de dangers et de belles
+morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était dit qu'il fallait
+frapper un coup. Le bruit se répand à Versailles, dans les premiers
+jours de mars, qu'on va faire un _gros siége_; on ne dit pas encore
+de quelle place: sera-ce Mons? sera-ce Namur? Cette année, ce sera
+Mons. Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles, à son lever.
+Chacun s'empresse d'en être; nous avons la composition de cette
+brillante armée, dont la tête est formée de princes et des plus
+beaux noms de noblesse et de guerre. La place est investie par
+Bouflers. Vauban, _l'âme des siéges_, est parti de Valenciennes
+pour être devant Mons à l'arrivée du roi. Louvois, cette autre
+providence, a tout préparé et a fait dresser de longue main les
+instructions, les études. Les choses se passent comme on l'avait
+prévu et à point nommé. Louis XIV, son fils, son frère n'ont
+plus qu'à sortir à cheval le matin, et à avoir l'oeil à ce qui
+s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle le _dispositif_ de la
+tranchée le samedi 24. Le roi pendant le siége, et malgré la goutte
+dont il ressent quelque accès, persiste à monter à cheval et à
+aller à la tranchée: «Il n'a mis pied à terre que vis-à-vis de
+la batterie, raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité tout le
+travail qu'on a fait, et a été aux travaux les plus avancés. Il ne
+s'est pas contenté de cela, et pour mieux voir, il s'est montré
+fort à découvert; il s'est même mis fort en colère contre les
+courtisans qui l'en voulaient empêcher, et a monté sur le parapet de
+la tranchée, où il a demeuré assez longtemps. Il était aisé aux
+ennemis de reconnaître son visage, tant il était près. M. le Grand
+(le grand écuyer), qui était près de lui, a été renversé de la
+terre du parapet que le canon a percé, et en a été tout couvert
+sans en être blessé pourtant.» Au retour de cette inspection, Louis
+XIV travaille avec ses ministres et tient conseil comme s'il était
+à Versailles. Tout son monde de Versailles est là, même Racine, le
+gentilhomme ordinaire, qui prend ses notes pour l'histoire dont il est
+chargé et qu'il n'écrira pas; on a de lui une lettre intéressante
+à Boileau, aussi exacte et circonstanciée que peut l'être la
+relation de Dangeau lui-même. L'accident principal du siége est
+l'attaque d'un ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi 31
+avril.--Vauban a dit au roi que s'il était pressé de prendre Mons,
+on pouvait dès aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à cornes;
+mais que puisque rien ne pressait, il valait mieux encore attendre un
+jour ou deux, et _lui_ sauver du monde.» Ce n'est pas le monde qu'on
+sauve, c'est du monde qu'on veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même
+différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage à cornes fut
+pris d'abord, puis perdu; il fallut revenir à la charge le lendemain.
+La plupart des officiers y furent tués ou blessés. Un Courtenay
+mousquetaire y fut tué, un descendant légitime de Louis le Gros et,
+à sa manière, un petit-fils de France. «Je voyais toute l'attaque
+fort à mon aise, écrit Racine à Boileau, d'un peu loin à la
+vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
+presque tenir ferme tant le coeur me battait à voir tant de braves
+gens dans le péril.» Le roi, à ce siége de Mons comme l'année
+suivante à celui de Namur, s'offre bien à nous dans l'attitude sinon
+héroïque, du moins royale, et il satisfait à l'honneur, au courage,
+à tous ses devoirs, y compris l'humanité. «Jeudi 5 avril.--Le roi,
+en faisant le tour des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si
+l'on avait bien soin des blessés et des malades, si les bouillons
+étaient bons, s'il en mourait beaucoup, et si les chirurgiens
+faisaient bien leur devoir.» La ville a demandé à capituler après
+seize jours de tranchée ouverte: «Le roi, dit Dangeau, a donné
+ce matin (9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a prié à dîner,
+honneur dont il a été plus touché que de l'argent. Il n'avait
+jamais eu l'honneur de manger avec le roi.» La garnison, composée
+d'environ cinq mille hommes, sort de la place le lendemain 10;
+Monseigneur assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur de
+l'épée, et sans mettre pied à terre; il lui dit qu'il était
+bien fâché de n'avoir pu tenir plus longtemps, afin de contribuer
+davantage à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait de part et
+d'autre en parfait honneur et en courtoisie.
+
+Les campagnes durent peu quand le roi y est. Le roi, son siége fait
+et son coup de foudre lancé, revient à temps, cette année
+1691, pour entendre la messe le dimanche de Pâques, 15 avril,
+à Compiègne, et pour faire ses pâques le dimanche d'après à
+Versailles. Les chasses et les jeux recommencent.
+
+C'est l'impression générale seulement que je veux donner. Assez
+d'autres chercheront dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait
+particulier; très-peu de monde aura la patience de le lire d'un bout
+à l'autre comme on lit un livre. J'avouerai que cette lecture un peu
+prolongée, quand on s'y applique, produit une fatigue et un cassement
+de tête par cette succession de faits sans rapport et sans suite qui
+font l'effet d'une mascarade. On serait tenté, au sortir de là, de
+prendre un livre de raisonnement et de logique pour se reposer.
+Mais enfin, en poursuivant cette lecture à travers les mille
+particularités dont elle se compose, et en faisant la part de la
+bienveillance et de l'optimisme de Dangeau, décidé à trouver tout
+bien, on arrive à un résultat qui, selon moi, ne trompe point: on
+ressent et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain moment. Eh
+bien, même à travers cette guerre immense et laborieuse, les années
+1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et continuent de donner une
+bien haute idée de Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la gaieté
+de la cour, la légèreté même survivent et se perpétuent, grâce
+surtout à ces charmantes filles du roi, la princesse de Conti
+et madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des la Vallière, des
+Soubise, des Montespan, dansant avec Louis ou autour de Louis
+_sous des berceaux de fleurs_; mais c'est encore le beau moment des
+promenades des dames sur le canal de Versailles, des collations de
+Marly, de Trianon, et les enchantements n'ont point cessé. Ils
+ne cesseront sensiblement que dans les dernières années de cette
+guerre. Et par cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce nous
+sera un témoin de ce changement graduel; il ne sera pas en son
+pouvoir de le dissimuler.
+
+Nous sommes encore ici dans les temps qui précèdent la date à
+laquelle s'ouvrent les Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les
+commence, en effet, qu'avec le siége de Namur en 1692, ce qui donne
+plus de prix aux faits antérieurs racontés par Dangeau et aux notes
+que Saint-Simon y joint, et qui n'ont pas toutes passé en substance
+dans son grand ouvrage. La mort soudaine de Louvois au sortir d'un
+travail avec Louis XIV (16 juillet 1691) est un des endroits de
+Dangeau que Saint-Simon commente le plus; il fait de ce grand Ministre
+un admirable portrait, où cependant, à force de vouloir tout
+rassembler, il a introduit peut-être quelques contradictions et des
+jugements inconciliables, comme lorsque après l'avoir représenté
+si absolu, si entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir en
+second et sous un maître. Il s'y est donné aussi toute carrière
+pour le soupçon et pour les profondeurs mystérieuses, ayant bien
+soin de faire entendre que cette mort subite n'est pas venue au
+hasard, et laissant planer l'accusation dans un vague infini. Il
+paraît croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas mort à
+propos ce jour-là, les ordres étaient donnés pour le conduire à la
+Bastille. A force d'être curieux, et soupçonneux, il y a des moments
+où Saint-Simon devient crédule. Restons dans les limites sévères
+de l'histoire. Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une perte
+et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi d'Angleterre lui ayant
+envoyé faire des compliments sur la mort de Louvois, il répondit à
+celui qui venait de sa part: «Monsieur, dites au roi d'Angleterre que
+j'ai perdu un bon ministre, mais que ses affaires et les miennes n'en
+iront pas plus mal pour cela.» Vraies paroles et vrai sentiment de
+roi! Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même et dans Louvois, a des
+ministres et des instruments puissants, mais pas de collègues. On a
+fait abus, de nos jours, de ces collègues et de ces maîtres qu'on a
+donnés à Louis XIV.
+
+Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est qu'à l'instant où il
+perd Louvois, Louis XIV se met en devoir de s'en passer. Son emploi
+étant donné un peu pour la forme et par complaisance au jeune M.
+de Barbezieux, le roi, qui se fait comme son tuteur et son garant,
+s'applique plus que jamais au travail; il devient son propre ministre
+à lui-même:
+
+«Vendredi 31 août (1691), à Marly.--Le roi se promena tout le matin
+dans ses jardins; il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il
+fait présentement tous les jours.»
+
+Il se met à faire la revue détaillée de ses troupes en ordonnateur
+en chef:
+
+«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.--Le roi alla le matin sur la
+bruyère de Marly, devant la grille, faire la revue de deux compagnies
+de ses gardes du corps, celle de Luxembourg et celle de Lorges; il les
+vit à cheval et à pied, et homme par homme, et se fit montrer
+les gardes qui s'étaient distingués au combat de Leuze pour les
+récompenser.»
+
+«Samedi 17, à Versailles.--Le roi, après son dîner, fit sur les
+terrasses de ses jardins la revue de huit compagnies de son régiment
+des gardes, des quatre qui montent et des quatre qui descendent la
+garde. Il en avait déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère
+qu'aucun commissaire.»
+
+Il va encore à la chasse quand il peut, il s'amuse à tirer, ou à
+voir tailler ses arbres; mais le soir, même quand il y a appartement,
+il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par passer tous ses soirs
+chez madame de Maintenon, à y travailler avec ses ministres. Quelques
+passages rapprochés, et qui deviennent aussi fréquents chez Dangeau
+que l'étaient autrefois les articles des jeux et des divertissements,
+en diront plus que tout:
+
+«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.--Le soir il y eut
+appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade
+depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu'à son
+ordinaire.»
+
+«Lundi 28, à Versailles.--Le roi ne sortit point de tout le jour,
+non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le
+reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et fait écrire à M. de
+Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les
+affaires de la guerre.»
+
+«Mercredi 2 avril, à Versailles.--Le roi et Monseigneur entendirent
+les ténèbres à la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses
+ministres. Il n'y a point de journée présentement où le roi ne
+travaille huit ou neuf heures.»
+
+Cela se soutient et se régularise de plus en plus les années
+suivantes, et Dangeau, par des résumés de fin d'année, prend soin
+de constater cette réforme de plus en plus laborieuse de régime, qui
+suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot, à cette époque où il
+allait dater de la cinquantième année de son règne (14 mai 1692),
+se mettait à l'ouvrage plus que jamais, et à son métier de roi sans
+plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mériter
+l'estime. Il avait cinq grandes armées, sur pied: celle de Flandre,
+sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la
+Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon,
+sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si
+actives. Il se décide, pour cette campagne de 1692, à faire encore
+quelque gros siége; ce sera celui de Namur.--«Jeudi 10 avril,
+à Versailles.--Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de
+Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban
+incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partît bientôt si la
+saison était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est parlé, et
+que Dangeau, annoté par Saint-Simon, nous fait particulièrement
+connaître, était de ces seconds indispensables à la guerre, un
+officier d'état-major accompli, parfait à étudier les questions,
+les lieux, à dresser des instructions et des mémoires, à juger des
+hommes. Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait en faire
+un ministre: à quoi la modestie de Chanlay résista. Ces parties
+sérieuses et toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent leur
+ouverture et leur éclaircissement par bien des passages de Dangeau.
+On part de Versailles pour le siége de Namur le 10 mai; on arrive
+devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne
+l'empêche pas de tout voir, de donner ordre à tout. La ville se rend
+après sept ou huit jours de tranchée; le château tient un peu plus
+longtemps. C'est encore un beau siége classique, régulier, modéré,
+courtois. Dès le premier jour les dames de qualité s'effrayent de
+rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: «Le roi
+l'a refusé; cependant les dames sont sorties et sont venues à une
+maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf. Il
+voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent
+à n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bonté
+de se relâcher; il leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain
+le roi envoie des carrosses à ces dames pour les conduire à une
+abbaye voisine. «Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté
+du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du
+côté de M. de Bouflers.» Le roi, tout souffrant et peu valide
+qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le siége du
+château, il reste toujours à cheval à une demi-portée de mousquet
+de la place, et quelques gens sont blessés fort loin derrière lui.
+Valeur et politesse, discipline et humanité, l'impression qui nous
+reste de tout cela, sans aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de
+Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien
+royal. Il arrive là, à cette prise de Namur, ce qui est plus d'une
+fois arrivé à la France dans le temps d'une victoire remportée sur
+terre, c'est un désastre sur mer: on apprend la défaite de M. de
+Tourville à la Hogue. A son retour de Namur à Versailles, et dès
+le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait
+le saluer. Il lui dit tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis
+très-content de vous et de toute la marine; nous avons été battus,
+mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation.
+Il nous en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé l'année qui
+vient, et sûrement nous battrons les ennemis.» Parole encore de
+vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrité que les choses lui
+résistent, ni la versatilité du peuple, dont les jugements varient
+selon le bon ou le mauvais succès.
+
+Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau combat de
+Steenkerque, livré le 3 août par le maréchal de Luxembourg.
+Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat
+d'Enghien, nous dit: «Samedi 9 août, à Versailles.--M. le comte de
+Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de
+Luxembourg de tout ce qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit
+qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait
+lire.» Les éditeurs ont eu l'heureuse idée de nous faire le même
+plaisir que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à-dire de nous donner
+le texte même de la relation de M. de Luxembourg, conservée au
+dépôt de la guerre, et de laquelle s'étaient amplement servis les
+historiens militaires du règne; mais dans sa première forme et
+dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de
+brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de Louis XIV, et qui en
+fait de tout point une page des plus françaises.
+
+L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez
+garde d'y trop donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons
+endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV;
+conservé par Dangeau, lorsque deux ans après environ le vainqueur
+de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: «Vendredi 31
+décembre 1694, à Versailles.--M. de Luxembourg à cinq heures du
+matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence si violemment que les
+médecins _le_ désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a
+dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes assez malheureux pour
+perdre ce pauvre homme-là, celui qui en porterait la nouvelle au
+prince d'Orange serait bien reçu.» Et ensuite il a dit à M. Fagon,
+son premier médecin: «Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout
+ce que vous feriez pour moi-même si j'étais dans l'état où il
+est.»
+
+Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à celui qui sauvera M.
+de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: _Faites comme pour
+moi-même_. Ce sont là de rares moments dans sa vie de roi trop
+asiatique et trop idolâtré: il n'est que plus juste d'en tenir
+compte.
+
+La campagne de 1692 fut la dernière de Louis XIV qui mérite ce
+nom; car celle de l'année suivante ne parut qu'un voyage brusquement
+interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'armée de
+Flandre, Louis XIV, plus lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté
+de précis et s'étant trouvé pendant quelques jours malade au
+Quesnoy, fait mine de s'avancer du côté de Liége; puis tout d'un
+coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en retourne
+à Versailles. Cette résolution soudaine étonna beaucoup. Le roi
+ne se montrait pas en cela fidèle à son principe, qui était de
+ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce
+désormais à être général et à aller de sa personne à la guerre.
+Jusque-là, quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement,
+bien que toujours dans son rôle de roi. Il ne cherchait point les
+périls, mais aussi il ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en
+cette dernière occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre
+commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte
+jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, paraît bien dans
+le détail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie
+physique qui augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux habitudes,
+ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par
+retenir le monarque à Versailles et dans ses maisons.
+
+Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, dans le tome Ve,
+les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir à travers
+l'uniformité officielle et l'impassibilité souriante de Dangeau.
+Ainsi on ne joue plus tant à la cour; la santé du roi se dérange
+plus souvent; quoique à chaque indisposition Dangeau prenne soin de
+nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, aidées des médecines de
+précaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV,
+malgré son fonds d'excellente constitution. En même temps les
+impôts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le
+roi, qui a retranché une moitié sur les étrennes de ses enfants
+(1694) et deux cents chevaux de son écurie, cherche à étendre ses
+économies sur tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les courriers
+que les généraux multipliaient sans nécessité pour la moindre
+affaire, et sur les Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers.
+On ne paye plus l'Académie des sciences, ni «la petite Académie que
+M. Bignon avait fait établir pour la description des arts,» celle
+qui est devenue l'Académie des inscriptions. Même au travers du
+Dangeau, cela s'entend, tout crie misère. Des désertions, des
+révoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles levées
+d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs
+y emploient la violence à l'insu du roi. Il est temps, c'est
+l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité de
+Ryswyck arrive pour procurer à la France un intervalle de repos qui,
+malheureusement, ne sera pas assez long.
+
+Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de
+ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur
+Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout à fait neuve.
+J'ai remarqué plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute
+littéraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que
+l'ironie s'est glissée sous un air d'éloge dans le discours d'un
+directeur de l'Académie française recevant un nouveau confrère.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+ I.--L'édition 5
+ II.--Le siècle 9
+ III.--L'homme 27
+ IV.--L'écrivain 47
+ Annotations inédites de Saint-Simon au
+ _Journal de Dangeau_ 64
+ Analyse du _Journal de Dangeau_ 97
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
+***** This file should be named 17044-8.txt or 17044-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/0/4/17044/
+
+Produced by Gallica - Bibliothèque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/17044-8.zip b/17044-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..f764c23
--- /dev/null
+++ b/17044-8.zip
Binary files differ
diff --git a/17044-h.zip b/17044-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..3f7f467
--- /dev/null
+++ b/17044-h.zip
Binary files differ
diff --git a/17044-h/17044-h.htm b/17044-h/17044-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..3cb3af2
--- /dev/null
+++ b/17044-h/17044-h.htm
@@ -0,0 +1,3701 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+<head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=utf-8" />
+
+ <title>Mémoires de Saint-Simon.</title>
+
+ <style type="text/css">
+ <!--
+ body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;}
+ p {text-align: justify;}
+ blockquote {text-align: justify;}
+ h1,h2,h3,h4 {text-align: center;}
+ h5,h6 {text-align: left;}
+ pre {font-size: 0.7em;}
+ .sc {font-variant: small-caps;}
+
+ hr {text-align: center; width: 50%;}
+ html>body hr {margin-right: 25%; margin-left: 25%; width: 50%;}
+ hr.full {width: 100%;}
+ html>body hr.full {margin-right: 0%; margin-left: 0%; width: 100%;}
+ hr.short {text-align: center; width: 20%;}
+ html>body hr.short {margin-right: 40%; margin-left: 40%; width: 20%;}
+
+ .note
+ {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+
+ span.pagenum
+ {position: absolute; left: 1%; right: 91%; font-size: 8pt; text-indent: 0;}
+
+ .poem
+ {margin-left:10%; margin-right:10%; margin-bottom: 1em; text-align: left;}
+ .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+ .poem p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem p.i2 {margin-left: 1em;}
+ .poem p.i4 {margin-left: 2em;}
+ .poem p.i6 {margin-left: 3em;}
+ .poem p.i8 {margin-left: 4em;}
+ .poem p.i10 {margin-left: 5em;}
+
+ .drama {margin-bottom: 1em; text-align: left;}
+ .drama p {margin: 1em 0em 0em 0em;; padding-left: 2em; text-indent: -2em;}
+ .drama p.i2 {margin: 0; margin-left: 1em;}
+ .drama p.i4 {margin: 0; margin-left: 2em;}
+ .drama p.i6 {margin: 0; margin-left: 3em;}
+ .drama p.i8 {margin: 0; margin-left: 4em;}
+ .drama p.i10 {margin: 0; margin-left: 5em;}
+
+ .figure, .figcenter, .figright, .figleft
+ {padding: 1em; margin: 0; text-align: center; font-size: 0.8em;}
+ .figure img, .figcenter img, .figright img, .figleft img
+ {border: none;}
+ .figure p, .figcenter p, .figright p, .figleft p
+ {margin: 0; text-indent: 1em;}
+ .figcenter {margin: auto;}
+ .figright {float: right;}
+ .figleft {float: left;}
+
+ .footnote {font-size: 0.9em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;}
+
+ p.author {text-align: right; margin-right:10%;}
+ p.index {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+
+ .side { float:right;
+ font-size: 75%;
+ width: 25%;
+ padding-left:10px;
+ border-left: dashed thin;
+ margin-left: 10px;
+ text-align: left;
+ text-indent: 0;
+ font-weight: bold;
+ font-style: italic;}
+
+ div.trans-note {border-style: solid; border-width: 1px;
+ margin: 2em 15%; padding: 1em; text-align: center;}
+ -->
+ </style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Saint-Simon
+ Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV
+
+Author: Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+Commentator: Hippolyte Adolphe Taine et M. Sainte-Beuve
+
+Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
+
+
+
+Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h4>ÉTUDE HISTORIQUE.</h4>
+
+<h1>MÉMOIRES</h1>
+
+<h1>DU DUC DE SAINT-SIMON</h1>
+
+<h4>Siècle de Louis XIV.&mdash;La Régence.&mdash;Louis XV.</h4>
+
+<h2>PAR H. TAINE.</h2>
+
+<h4>AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS
+INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU,</h4>
+
+<h4>ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL</h4>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h4>M. SAINTE-BEUVE.</h4>
+
+
+<h4>BRUXELLES</h4>
+
+<h4>LIBRAIRIE INTERNATIONALE,
+RUE DES SABLES, 17.</h4>
+
+<h4>1856</h4>
+
+
+
+
+<a id="I"></a><h1>I</h1>
+
+<h2>L'ÉDITION.</h2>
+
+
+<p>L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires:
+<i>Nouvelle édition</i>; c'est dire que les
+précédentes n'existent pas. En effet, il le
+pense, non sans raisons. Il y a découvert
+beaucoup de bévues, dont plusieurs fort amusantes.
+«Chamillart, disaient-elles, se fit adorer
+de ses ennemis.» Le grand homme!
+Comment a-t-il pu faire? Attendez un peu; le
+vrai texte change un mot: «commis,» au lieu
+d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles
+que Chamillart quand nous serons ministres;
+il nous suffira d'un sac d'écus.&mdash;D'autres
+corrections nous humilient. Nous
+lisions avec étonnement cette phrase étonnante:
+«Il n'y eut personne dans le chapitre
+qui ne le louât extrêmement, mais sans louanges.
+M. de Marsan fit mieux que pas un.» Nous
+cherchions le secret de ce galimatias avec une
+admiration respectueuse. L'admiration était de
+trop; le galimatias appartenait aux éditeurs;
+il y a un point après <i>extrêmement</i>: «mais sans
+louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.»
+La phrase redevient sensée et claire.&mdash;Les
+anciens éditeurs, trouvant des singularités
+dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries.
+On est libéral avec les riches: «La nouvelle
+comtesse de Mailly, disent-ils, avait apporté
+tout le gauche de sa province, et <i>entra</i>
+dessus toute la gloire de la toute-puissante
+faveur de madame de Maintenon.» Cette métaphore
+inintelligible vous effarouche; ne vous
+effarouchez pas. Saint-Simon a mis <i>enta</i>. S'il
+y a là une broussaille littéraire, ce sont les
+éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté
+bien d'autres, plus embarrassantes, car elles
+sont historiques: des noms estropiés, des dates
+fausses, Villars à la place de Villeroy; le comte
+de Toulouse et la duchesse de Berry mariés
+avant leur mariage; et, ce qui est pis, des
+contre-sens de mœurs. En voici un singulier:
+«Le roi, tout <i>content</i> qu'il était toujours, riait
+aussi.» On s'étonnait de trouver Louis XIV
+bonhomme, guilleret et joyeux compère, et
+l'on ne savait pas que le manuscrit porte <i>contenu</i>
+au lieu de <i>content</i>.&mdash;Le pis, c'est que le
+Saint-Simon prétendu complet ne l'était pas.
+Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois
+les ministres; l'inadvertance littéraire lui
+avait nui comme la pruderie monarchique.
+Plusieurs passages, et des plus curieux, manquaient,
+entre autres les portraits de tous les
+grands personnages du conseil d'Espagne.
+Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être
+conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement
+portait le nom de Villena, était la
+vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté,
+la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même,
+je dis celle de l'illustre Bayard, non pas celle
+des romans et des romanesques. Avec cela
+beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de
+hauteur et de sentiment, sans gloire et sans
+arrogance, de la politesse, mais avec beaucoup
+de dignité; et par mérite et sans usurpation,
+le dictateur perpétuel de ses amis, de sa famille,
+de sa parenté, de ses alliances, qui tous
+et toutes se ralliaient à lui. Avec cela, beaucoup
+de lecture, de savoir, de justesse et de
+discernement dans l'esprit, sans opiniâtreté,
+mais avec fermeté; fort désintéressé, toujours
+occupé, avec une belle bibliothèque, et commerce
+avec force savants dans tous les pays de
+l'Europe, attaché aux étiquettes et aux manières
+d'Espagne sans en être esclave; en un mot, un
+homme de premier mérite, et qui par là a toujours
+été compté, aimé, révéré beaucoup plus
+que par ses grands emplois, et qui a été assez
+heureux pour n'avoir contracté aucune tache
+de ses malheurs militaires en Catalogne.» Ce
+portrait épanouit le cœur. Nous nous étonnons
+et nous nous réjouissons qu'il y ait eu
+un si honnête homme dans un pays si perdu,
+parmi tant de coquins et d'imbéciles, aux yeux
+d'un juge si pénétrant, si curieux, si sévère.
+Nous louons l'édition, et nous remarquons,
+en relisant la première page, que nous aurions
+pu sans examen la louer sur le titre: c'est
+M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est
+M. Sainte-Beuve qui a fait l'introduction.</p>
+
+
+
+
+<a name="II"></a><h1>II</h1>
+
+<h2>LE SIÈCLE.</h2>
+
+
+<p>Il y a des grandeurs dans le XVII<sup>e</sup> siècle: des
+établissements, des victoires, des écrivains
+de génie, des capitaines accomplis, un roi,
+homme supérieur, qui sut travailler, vouloir,
+lutter et mourir. Mais les grandeurs sont
+égalées par les misères. Ce sont les misères
+que Saint-Simon révèle au public.</p>
+
+<p>Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre,
+à distance, placés comme il fallait pour admirer
+et admirer toujours. Sur le devant du théâtre,
+Bossuet, Boileau, Racine, tout le chœur des
+grands écrivains jouaient la pièce officielle et
+majestueuse. L'illusion était parfaite; nous
+apercevions un monde sublime et pur. Dans
+les galeries de Versailles, près des ifs taillés,
+sous des charmilles géométriques, nous regardions
+passer le roi, serein et régulier comme le
+soleil son emblème. En lui, chez lui, autour
+de lui, tout était noble. Les choses basses et
+excessives avaient disparu de la vie humaine.
+Les passions s'étaient contenues sous la discipline
+du devoir. Jusque dans les moments
+extrêmes, la nature désespérée subissait l'empire
+de la raison et des convenances. Quand le
+roi, quand Monsieur serraient Madame mourante
+de si tendres et de si vains embrassements,
+nul cri aigu, nul sanglot rauque ne
+venait rompre la belle harmonie de cette douleur
+suprême; les yeux un peu rougis, avec
+des plaintes modérées et des gestes décents,
+ils pleuraient, pendant que les courtisans,
+«autour d'eux rangés,» imitaient par leurs
+attitudes choisies les meilleures peintures de
+Lebrun. Quand on expirait, c'était sur une
+phrase limée, en style d'académie; si l'on était
+grand homme, on appelait ses proches et on
+leur disait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,</p>
+<p>Venez et recevez l'âme de Mithridate.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Si l'on était coupable, on mettait la main sur
+ses yeux avec indignation, et l'on s'écriait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,</p>
+<p>Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans les conversations, quelle dignité et
+quelle politesse! Il nous semblait voir les
+grands portraits de Versailles descendre de
+leurs cadres, avec l'air de génie qu'ils ont
+reçu du génie des peintres. Ils s'abordaient
+avec un demi-sourire, empressés et pourtant
+graves, également habiles à se respecter et à
+louer autrui. Ces seigneurs en perruques majestueuses,
+ces princesses aux coiffures étagées,
+aux robes traînantes, ces magistrats,
+ces prélats agrandis par les magnifiques plis
+de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que
+des plus beaux sujets qui puissent intéresser
+l'homme; et si parfois des hauteurs de la religion,
+de la politique, de la philosophie, de la
+littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage,
+c'était avec la condescendance et la mesure
+de princes nés académiciens. Nous avions
+honte de penser à eux; nous nous trouvions
+bourgeois, grossiers, polissons, fils de M. Dimanche,
+de Jacques Bonhomme et de Voltaire;
+nous nous sentions devant eux comme des
+écoliers pris en faute; nous regardions avec
+chagrin notre triste habit noir, héritage des
+procureurs et des saute-ruisseaux antiques;
+nous jetions les yeux au bout de nos manches,
+avec inquiétude, craignant d'y voir des mains
+sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre,
+nous mène dans les coulisses, nous
+montre les gens débarrassés du fard que les
+peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur
+leurs joues. Eh! bon Dieu! quel spectacle!
+Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque,
+la rhingrave, les canons, les rubans,
+les manchettes; reste Pierre ou Paul, le même
+hier qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez
+Paul: ne craignez pas de vous compromettre.
+Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord
+chez M. le Prince, fils du grand Condé, en qui
+le grand Condé, comme dit Bossuet, «avait
+mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur
+de ménage: «Madame la Princesse était
+sa continuelle victime. Elle était également
+laide, vertueuse et sotte; elle était un peu bossue,
+et avec cela un gousset fin qui la faisait
+suivre à la piste, même de loin. Toutes ces
+choses n'empêchèrent pas M. le Prince d'en
+être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort.
+La piété, l'attention infatigable de madame la
+Princesse, sa douceur, sa soumission de novice
+ne purent la garantir ni des injures fréquentes,
+ni des coups pied et de poing, qui
+n'étaient pas rares.» Il avait couru après l'alliance
+des bâtards, et, pendant que sa fille était
+chez le roi, faisait antichambre à la porte.
+Nous ne savions pas qu'un prince eût l'âme et
+les mœurs d'un laquais.</p>
+
+<p>Celui-là est le seul sans doute. Courons
+chez les princesses. Ces charmantes fleurs de
+politesse et de décence nous feront oublier ce
+charretier en habit brodé.&mdash;«Monseigneur, en
+entrant chez lui, trouva madame la duchesse
+de Chartres et madame la duchesse qui fumaient
+avec des pipes qu'elles avaient envoyé
+chercher au corps de garde suisse. Monseigneur,
+qui en vit les suites, si cette odeur
+gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la
+fumée les avait trahies.» C'était une gaieté,
+n'est-ce pas, un enfantillage?&mdash;Non pas,
+c'était une habitude. Elles recommencèrent à
+plusieurs reprises, et le roi fut obligé de les
+gourmander à plusieurs reprises. Un jour, madame
+la princesse de Conti, à haute voix, devant
+toute la cour, appela madame de Chartres
+«sac à vin.» Celle-ci, faisant allusion aux
+basses galanteries de l'autre, riposta par «sac
+à guenilles.» Les effets se devinent: «madame
+la duchesse de Bourgogne fit un souper
+à Saint-Cloud avec madame la duchesse de
+Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le
+duc d'Orléans, mais elle bien plus que lui, s'y
+enivrèrent au point que madame la duchesse
+de Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans,
+et tout ce qui était là ne surent que devenir.
+L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on en
+fut en peine, et ne la désenivra point, tellement
+qu'il fallut la ramener en cet état à Versailles.
+Tous les gens des équipages le virent,
+et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant
+la régence. Les énormes soupers de Louis XIV
+et les indigestions de Monseigneur «tout noyé
+dans l'apathie et dans la graisse,» en donnaient
+un avant-goût.</p>
+
+<p>A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale
+en loup, il mange en monarque. Sa table est
+noble; on n'y voit point les bouffonneries d'une
+cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries
+d'un régal d'étudiants. Attendez; voici
+un de ces soupers et un de leurs personnages:
+«Madame Panache était une petite et fort vieille
+créature avec des lippes et des yeux éraillés à
+faire mal à ceux qui la regardaient, une espèce
+de gueuse qui s'était introduite à la cour
+sur le pied d'une manière de folle, qui était
+tantôt au souper du roi, tantôt au dîner de
+Monseigneur et de madame la Dauphine, où
+chacun se divertissait de la mettre en colère,
+et qui chantait pouille aux gens à ces dîners-là
+pour faire rire, mais quelquefois fort sérieusement
+et avec des injures qui embarrassaient
+et divertissaient encore plus les princes et les
+princesses, qui lui emplissaient ses poches de
+viandes et de ragoûts, dont la sauce découlait
+tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient
+une pistole ou un écu, les autres des
+chiquenaudes et des croquignoles dont elle
+entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins
+de chassie, elle ne voyait pas au bout de son
+nez, ni qui l'avait frappée, et c'était le passe-temps
+de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui
+s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement
+pour un goujat de bas étage, et je
+ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la
+princesse d'Harcourt.</p>
+
+<p>On répondra que ces gens s'ennuyaient, que
+ces mœurs étaient une tradition, qu'un amusement
+est un accident, qu'au fond le cœur
+n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante
+de madame de Maintenon, était une demi-fée
+à qui les princesses se trouvaient heureuses
+quand elles avaient occasion de parler et
+d'embrasser, toutes filles de roi qu'elles
+étaient, et à qui les ministres qui travaillaient
+chez madame de Maintenon faisaient la révérence
+bien bas.» L'intendant Voysin, petit
+roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à
+Monseigneur se piqua de dire qu'il était des
+amis de madame Voysin, depuis leur connaissance
+en Flandre.» On verra dans Saint-Simon
+comment Louvois, pour se maintenir, brûla le
+Palatinat, comment Barbezieux, pour perdre
+son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les
+belles façons et le superbe cérémonial couvrent
+les bassesses et les trahisons; on est là
+comme à Versailles, contemplant des yeux la
+magnificence du palais, pendant que l'esprit
+compte tout bas les exactions, les misères et
+les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les scandales;
+il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose
+plus écrire, et il faut être Saint-Simon, duc et
+pair, historien secret, pour parler de M. de
+Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame
+de Valentinois. Là-dessus les Mémoires
+de Madame nous édifieraient encore davantage.
+Les mœurs nobles au XVII<sup>e</sup> siècle, comme
+les mœurs chevaleresques au XII<sup>e</sup>, ne furent
+guère qu'une parade. Chaque siècle joue la
+sienne et fabrique un beau type: celui-ci le
+chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait
+curieux de démêler le chevalier vrai sous le
+chevalier des poëmes. Il est curieux, quand on
+a connu l'homme de cour par les écrivains et
+par les peintres, de connaître par Saint-Simon
+le véritable homme de cour.</p>
+
+<p>Rien de plus vide que cette vie. Vous devez
+attendre, suer et bâiller intérieurement, six
+ou huit heures chaque jour chez le roi. Il faut
+qu'il connaisse de longue vue votre visage;
+sinon vous êtes un mécontent. Quand on demandera
+une grâce pour vous, il répondra:
+«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois
+point.» Le premier favori, l'homme habile, le
+grand courtisan est le duc de la Rochefoucauld:
+suivez son exemple. «Le lever, le coucher;
+les deux autres changements d'habits
+tous les jours, les chasses et les promenades
+du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait
+jamais; quelquefois dix ans de suite sans découcher
+d'où était le roi, et sur pied de demander
+un congé, non pas pour découcher,
+car en plus de quarante ans il n'a jamais couché
+vingt fois à Paris, mais pour aller dîner
+hors de la cour et ne pas être de la promenade.»
+Vous êtes une décoration, vous faites
+partie des appartements; vous êtes compté
+comme un des baldaquins, pilastres, consoles
+et sculptures que fournit Lepautre. Le roi a
+besoin de voir vos dentelles, vos broderies,
+votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre
+perruque. Vous êtes le dessus d'un fauteuil.
+Votre absence lui dérobe un de ses meubles.
+Restez donc, et faites antichambre. Après quelques
+années d'exercice on s'y habitue; il ne
+s'agit que d'être en représentation permanente.
+On manie son chapeau, on secoue du doigt ses
+dentelles, on s'appuie contre une cheminée,
+on regarde par la fenêtre une pièce d'eau, on
+calcule ses attitudes et l'on se plie en deux
+pour les révérences; on se montre et on regarde;
+on donne et on reçoit force embrassades;
+on débite et l'on écoute cinq ou six cents
+compliments par jour. Ce sont des phrases que
+l'on subit et que l'on impose sans y donner
+attention, par usage, par cérémonie, imitées
+des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus
+utiles pour déguiser cette chose dangereuse,
+la pensée. On conte des commérages. On s'attendrit
+sur l'anthrax du souverain. Le style est
+excellent, les ménagements infinis, les gestes
+parfaits, les habits de la bonne faiseuse; mais
+on n'a rien dit, et pour toute action on a fait
+antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le
+Prince. «Il dormait le plus souvent sur un
+tabouret, auprès de la porte, où je l'ai maintes
+fois vu ainsi attendre avec les courtisans que
+le roi vînt se coucher.» Bloin, le valet de
+chambre, ouvre les battants. Heureux le grand
+seigneur qui échange un mot avec Bloin! les
+ducs sont trop contents quand ils peuvent dîner
+avec lui. Le roi entre et se déshabille. On se
+range en haie. Ceux qui sont par derrière se
+dressent sur leurs pieds pour accrocher un
+regard. Un prince lui offre la chemise. On regarde
+avec une envie douloureuse le mortel
+fortuné auquel il daigne confier le bougeoir.
+Le roi se couche, et les seigneurs s'en vont,
+supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses
+mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui
+montent, et l'abîme infini des conséquences.
+Iront-ils chez eux se reposer de l'étiquette?
+Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon,
+tâchons de gagner Dumont, un valet de
+pied, Francine ou tout autre. Il faut contre-peser
+le maréchal d'Uxelles qui tous les jours
+envoie des têtes de lapins pour le chien de la
+maîtresse de Monseigneur.&mdash;Mais, bon Dieu!
+en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa
+maîtresse et le chien de sa maîtresse, n'aurais-je
+point offensé madame de Maintenon et
+«son mignon,» M. de Maine, le poltron qui
+va se confesser pour ne point se battre en
+Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du
+Maine.&mdash;J'y pense, le meilleur moyen de gagner
+les nouveaux bâtards, c'est de flatter les
+anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine,
+saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est
+dur, l'homme est grossier. N'importe, marchons
+chez lui, et bon courage; mon étoile fera
+peut-être que je ne le trouverai ni par terre,
+ivre sous la table, ni trônant sur sa chaise
+percée.&mdash;O imprudent que je suis! voir les
+princes, sans avoir vu d'abord les ministres!
+Vite chez Barbezieux, chez Pontchartrain,
+chez Chamillart, chez Voysin, chez leurs parents,
+chez leurs amis, chez leurs domestiques.
+N'oublions point surtout que demain matin il
+faut être à la messe et vu de madame de Maintenon,
+qu'à midi je dois faire ma cour à madame
+la duchesse de Bourgogne, qu'il sera
+prudent d'aller recevoir ensuite les rebuffades
+allemandes de Madame et les algarades seigneuriales
+de M. le Prince; que je ferai sagement
+de louer la chimie dans l'antichambre de
+M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au
+billard du roi, à sa promenade, à sa chasse, à
+son assemblée, que je dois être ravi en extase
+s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit,
+avoir le cœur brisé s'il me néglige, répandre
+devant lui, comme Lafeuillade et d'Aubin, les
+effusions de ma vénération et de ma tendresse,
+crier à Marly, comme l'abbé de Polignac, que
+la pluie de Marly ne mouille point!&mdash;Des
+intrigues et des révérences, des courses en
+carrosse et des stations d'antichambre, beaucoup
+de tracas et beaucoup de vide, l'assujettissement
+d'un valet, les agitations d'un homme
+d'affaires, voilà la vie que la monarchie absolue
+impose à ses courtisans.</p>
+
+<p>Il y a profit à la subir. Je copie au hasard
+un petit passage instructif: M. le duc d'Orléans
+ayant fait Law contrôleur général, voulut
+consoler les gens de la cour: «Il donna
+600,000 livres à la Fare, capitaine de ses gardes;
+100,000 livres à Castries, chevalier d'honneur
+de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au
+vieux prince de Courtenay, qui en avait grand
+besoin; 20,000 livres de pension au prince
+de Talmont; 6,000 livres à la marquise de
+Bellefond, qui en avait déjà une pareille, et, à
+force de cris de M. le prince de Conti, une de
+60,000 livres au comte de la Marche son fils,
+à peine âgé de trois ans. Il en donna encore
+de petites à différentes personnes.» La belle
+curée! Saint-Simon, si fier, y met la main par
+occasion et en retire une augmentation d'appointements
+de 11,000 livres. Depuis que la
+noblesse parade à Versailles en habits brodés,
+elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide.
+Les seigneurs vont à lui; il est père de son
+peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon les
+gentilshommes<sup>1</sup>?&mdash;Sire, écoutez mes petites
+affaires. J'ai des créanciers, donnez-moi
+des lettres d'État pour suspendre leurs poursuites.
+J'ai «froqué un fils, une fille et fait
+prêtre malgré lui un autre fils;» donnez une
+charge à mon aîné et consolez mon cadet par
+une abbaye. Il me faut des habits décents
+pour monter dans vos carrosses; accordez-moi
+100,000 francs de retenue sur ma charge.
+Un homme admis à vos levers a besoin de
+douze domestiques; donnez-moi cette terre
+qu'on vient de confisquer sur un protestant;
+ajoutez-y ce dépôt qu'il m'avait confié en partant
+et que je vous révèle<sup>2</sup>. Mes voitures
+me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant
+<i>une affaire</i>. Le comte de Grammont a saisi un
+homme qui fuyait, condamné à une amende de
+12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres. Donnez-moi
+aussi un homme, un protestant, le
+premier venu, celui qu'il vous plaira, ou, si
+vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres
+sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres
+sur les carrosses publics. La source est
+bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.&mdash;Et
+comme le roi, en véritable père, entrait
+dans les affaires privées de ses sujets, on ajoutait:
+Sire, ma femme me trompe, mettez-la au
+couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise
+ma fille, mettez-le à la Bastille. Sire, un
+tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me faire
+réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez
+le médisant de la cour.&mdash;Le roi, bon justicier,
+faisait la police, et au besoin, de lui-même,
+commandait aux maris d'enfermer leurs
+femmes<sup>3</sup>, aux pères de «laver la tête à leurs
+fils.» Nous comprenons maintenant l'adoration,
+les tendresses, les larmes de joie, les
+génuflexions des courtisans auprès de leur
+maître. Ils saluaient le sac d'écus qui allait
+remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser
+leurs ennemis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>«Toute la France en hommes remplissait la
+grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France,
+c'est la cour.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 2: </b><p>Trait du président Harlay, I, 414.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 3: </b><p>Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.</p></blockquote>
+
+<p>Ils saluaient quelque chose de plus. La soif
+qui brûlait leur cœur, la furieuse passion qui
+les prosternait aux genoux du maître, l'âpre
+aiguillon du désir invincible qui les précipitait
+dans les extrêmes terreurs et jusqu'au fond
+des plus basses complaisances, était la vanité
+insatiable et l'acharnement du rang. Tout était
+matière à distinctions, à rivalités, à insultes.
+De là une échelle immense, le roi au sommet,
+dans une gloire surhumaine, sorte de dieu foudroyant,
+si haut placé, et séparé du peuple par
+une si longue suite de si larges intervalles,
+qu'il n'y avait plus rien de commun entre lui
+et les vermisseaux prosternés dans la poussière,
+au-dessous des pieds de ses derniers
+valets. Élevés dans l'égalité, jamais nous ne
+comprendrons ces effrayantes distances, le
+tremblement de cœur, la vénération, l'humilité
+profonde qui saisissait un homme devant
+son supérieur, la rage obstinée avec laquelle
+il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au
+mensonge, à l'adulation et jusqu'à l'infamie
+pour se guinder d'un degré au-dessus de son
+état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit
+des volumes et consuma des années pour des
+querelles de préséance. Le glorieux amiral de
+Tourville se confondait en déférences devant
+un jeune duc qui sortait du collège. Madame
+de Guise était petite fille de France: «M. de
+Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa
+femme. Tous les jours à dîner il lui donnait la
+serviette, et quand elle était dans son fauteuil
+et qu'elle avait déplié sa serviette, M. de Guise
+debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un
+couvert. Ce couvert se mettait en retour au
+bout de la table; puis elle disait à M. de Guise
+de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers
+qui à Lille avait presque sauvé la France,
+reçoit en récompense les grandes entrées;
+éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux
+et embrasse les genoux du roi. Il n'y a point
+d'action qui ne fût un moyen d'honneur pour
+les uns, de mortification pour les autres. Ma
+femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je
+dans les carrosses du roi? Pourrai-je entrer
+avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je
+en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on
+l'insigne grâce de me conduire à Meudon? Aurai-je
+le bonheur suprême d'être admis aux
+Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père,
+est-ce à moi ou au cardinal officiant que le
+prédicateur adressera la parole? Puis-je me
+dispenser d'aller à l'adoration de la croix?&mdash;C'est
+peu d'obtenir des distinctions pour soi;
+il faut en obtenir pour ses domestiques; les
+princesses triomphent de déclarer que leurs
+dames d'honneur mangeront avec le roi. C'est
+peu d'obtenir des distinctions pour sa prospérité,
+il faut en obtenir pour ses supplices: la
+famille du comte d'Auvergne, pendu en effigie,
+se désole, non de le voir exécuté, mais de le
+voir exécuté comme un simple gentilhomme.
+C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire,
+il faut obtenir des distinctions de honte: les
+bâtards simples du roi ont la joie de draper à
+la mort de leur mère, au désespoir des bâtards
+doubles qui ne le peuvent pas. Dans quel océan
+de minuties, de tracasseries poussées jusqu'aux
+coups de poings «et de griffes;» dans
+quel abîme de petitesses et de ridicules, dans
+quelles chicanes inextricables de cérémonial
+et d'étiquette la noblesse était tombée, c'est ce
+qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre.
+Le roi confère gravement, longuement,
+comme d'une affaire d'État, du rang des
+bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on
+imagine: «Il faut donner à M. le duc du Maine
+«le bonnet comme aux princes du sang qui
+depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais
+lui faire prêter le même serment des pairs,
+sans aucune différence de la forme ni du cérémonial,
+pour en laisser une entière à l'avantage
+des princes du sang qui n'en prêtent
+point; et pareillement le faire entrer et sortir
+de séance tout comme les pairs, au lieu que
+les princes du sang traversent le parquet;
+l'appeler par son nom comme les autres pairs,
+en lui demandant son avis, mais avec le bonnet
+à la main <i>un peu moins baissé</i> que pour les
+princes du sang qui ne sont que regardés sans
+être nommés; enfin le faire recevoir et conduire
+en carrosse par un seul huissier à chaque
+fois qu'il viendra au Parlement, à la différence
+des princes du sang qui le sont par deux,
+et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier
+au carrosse que le jour de sa réception,
+et qui, sortant de la séance deux à deux, sont
+conduits par un huissier jusqu'à la sortie de
+la grande salle seulement.»</p>
+
+<p>N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit
+1789.</p>
+
+
+
+
+<a name="III"></a><h1>III</h1>
+
+<h2>L'HOMME.</h2>
+
+
+<p>Il y a deux parts en nous: l'une que nous
+recevons du monde, l'autre que nous apportons
+au monde; l'une qui est acquise, l'autre
+qui est innée; l'une qui nous vient des circonstances,
+l'autre qui nous vient de la nature.
+Toutes deux vont dans Saint-Simon au
+même effet, qui est de le rendre historien.</p>
+
+<p>Il fut homme de cour et n'était point fait
+pour l'être; son éducation y répugnait; pour
+être bon valet, il était trop grand seigneur;
+dès l'enfance, il avait pris chez son père les
+idées féodales. Ce père, homme hautain, vivait,
+depuis l'avènement de Louis XIV, retiré
+dans son gouvernement de Blaye, à la façon
+des anciens barons, si absolu dans son petit
+État que le roi lui envoyait la liste des demandeurs
+de places avec liberté entière d'y choisir
+ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou
+d'avancer qui bon lui semblait. Il était roi de
+sa famille comme de son gouvernement, et de
+sa femme comme de ses domestiques. Un jour
+madame de Montespan envoie à madame de
+Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il
+ouvre la lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas
+pris une femme pour la cour, mais pour lui.&mdash;Ma
+mère y eut grand regret, mais il n'y
+parut jamais.» Je le crois; on se taisait sous
+un pareil maître.&mdash;Il se faisait justice, impétueusement,
+impérieusement, lui-même, avec
+l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant
+vu une phrase injurieuse dans les Mémoires de
+la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume,
+et mit à la marge: <i>L'auteur en a menti</i>.» Il
+alla chez le libraire, et fit de même aux autres
+exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld
+crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent
+l'affront.&mdash;Aussi roide envers la cour,
+il était resté fidèle pendant la Fronde, par orgueil,
+repoussant les récompenses, prédisant
+que le danger passé on lui refuserait tout,
+chassant les envoyés d'Espagne avec menace
+de les jeter dans ses fossés s'ils revenaient,
+dédaigneusement superbe contre le temps présent,
+habitant de souvenir sous Louis XIII,
+«le roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait
+le roi son maître. Saint-Simon fut élevé
+dans ces enseignements; ses premières opinions
+furent contraires aux opinions utiles et
+courantes; le mécontentement était un de ses
+héritages; il sortit frondeur de chez lui.</p>
+
+<p>A la cour il l'est encore: il aime le temps
+passé qui paraît gothique; il loue Louis XIII
+en qui on ne voit d'autre mérite que d'avoir
+mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs
+il est déplacé; il n'a point l'enthousiasme
+profond ni les genoux pliants. Madame
+de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait
+pas supporter une injustice, et donne sa démission
+faute d'avancement. Il a le parler haut
+et libre; «il lui échappe d'abondance de cœur
+des raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux
+et récalcitrant, «c'est chose étrange,
+dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe
+qu'à étudier les rangs et à faire des procès à
+tout le monde.» Il a pris de son père la vénération
+de son titre, la foi parfaite au droit divin
+des nobles, la persuasion enracinée que
+les charges et le gouvernement leur appartiennent
+de naissance comme au roi et sous le
+roi, la ferme croyance que les ducs et pairs
+sont médiateurs entre le prince et la nation,
+et par-dessus tout l'âpre volonté de se maintenir
+debout et entier dans «ce long règne de
+vile bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites
+gens que le roi préfère, chez qui les seigneurs
+font antichambre, dont les femmes ont l'insolence
+de monter dans les carrosses du roi. Il
+médite des projets contre eux pendant tout le
+règne, et ce n'est pas toujours à l'insu du maître;
+il veut «mettre la noblesse dans le ministère
+aux dépens de la plume et de la robe,
+pour que peu à peu cette roture perde les administrations
+et pour soumettre tout à la noblesse.»&mdash;Après
+avoir blessé le roi dans son
+autorité, il le blesse dans ses affections. Quand
+il s'agit «d'espèces,» comme les favoris et les
+bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les
+nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat
+en héros, il chicane en avocat, il souffre
+en malade; il éclate en expressions douloureuses
+comme s'il était coudoyé par des laquais.
+C'est «la plus grande plaie que la patrie
+pût recevoir, et qui en devint la lèpre et le
+chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut
+être pair, «à cette prostitution de la dignité,»
+les bras lui tombent; il s'écrie amèrement:
+«Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes
+comme nous.» Quand il va faire visite
+chez le duc du Maine, bâtard parvenu, c'est
+parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque,
+ployé par l'exemple «des hommages arrachés
+à une cour esclave,» le cœur brisé, à
+peine dompté et traîné par toute la volonté du
+roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard
+est dégradé est une «résurrection.» «Je me
+mourais de joie, j'en étais à craindre la défaillance.
+Mon cœur, dilaté à l'excès, n'avait
+plus d'espace pour s'étendre. Je triomphais,
+je me vengeais, je nageais dans ma vengeance.
+J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.»
+Il est clair qu'un homme aussi mal pensant
+ne pouvait être employé. C'était un seigneur
+d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard,
+sourdement révolté et disgracié de naissance.
+Ne pouvant agir, il écrivit; au lieu de combattre
+ouvertement de la main, il combattit
+secrètement de la plume. Il eût été mécontent
+et homme de ligue; il fut mécontent et médisant.</p>
+
+<p>Il choquait par ses mœurs comme par ses
+prétentions; il y avait en lui toutes les oppositions,
+aristocratiques et morales; s'il était
+pour la noblesse comme Boulainvillier, il était,
+comme Fénelon, contre la tyrannie. Le grand
+seigneur ne murmurait-pas plus que l'honnête
+homme; avec la révolte du rang, on sentait en
+lui la révolte de la vertu. Dans ce voisinage
+de la régence, sous l'hypocrisie régnante et le
+libertinage naissant, il fut pieux, même dévot,
+et passa pour tel: c'était encore un legs de
+famille. «Madame sa mère, dit <i>le Mercure</i>, l'a
+fait particulièrement instruire des devoirs d'un
+bon chrétien.» Son père, pendant plusieurs
+années, allait tous les jours à la Trappe. «Il
+m'y avait mené. Quoique enfant pour ainsi dire
+encore, M. de la Trappe eût pour moi des
+charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du
+lieu m'enchanta.» Chaque année il y fit une
+retraite, parfois de plusieurs semaines; il y
+prit beaucoup d'inclination pour les chrétiens
+sévères, pour les jansénistes, pour le duc de
+Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi
+des scrupules; lui si prompt a juger, si violent,
+si libre quand il faut railler «un cuistre
+violet,» transpercer les jésuites ou démasquer
+la cour de Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire,
+inquiet, n'osant avancer, craignant de
+blesser la charité chrétienne, ayant presque
+envie d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés
+dans une bouteille,» s'autorisant du
+Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à
+peu près comme Pascal qui justifiait ses ironies
+par l'exemple de Dieu. Cette piété un peu
+timorée contribua à le rendre honnête homme,
+et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant
+son titre, on se respecte; les bassesses
+semblent une roture, et l'on se défend de la
+séduction des vices comme des empiétements
+des parvenus. Saint-Simon est un noble cœur,
+sincère, sans restrictions ni ménagements,
+implacable contre la bassesse, franc envers
+ses amis et ses ennemis, désespéré quand la
+nécessité extrême le force à quelque dissimulation
+ou à quelque condescendance, loyal,
+hardi pour le bien public, ayant toutes les délicatesses
+de l'honneur, véritablement épris de
+la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide
+que ses contemporains, un peu antique comme
+Tacite, on apercevait en lui, avec le défenseur
+de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice
+foulée, et, sous les ressentiments du passé,
+les menaces de l'avenir.</p>
+
+<p>Comment un Tacite a-t-il subsisté à la
+cour? Vingt fois pendant ces détails, involontairement
+je l'ai vu, en chaise de poste, sur
+la route de Blaye, avec un ordre du roi qui
+le renvoie dans ses terres. Il est resté pourtant;
+sa femme fut dame d'honneur de la
+duchesse de Bourgogne; il a eu maintes fois
+le bougeoir; le roi l'a grondé parfois, majestueusement,
+«d'un vrai ton de père,» mais
+ne l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son
+beau titre; ses grandes amitiés, ses alliances,
+M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc d'Orléans,
+le duc de Bourgogne. Mais le vrai
+paratonnerre fut son ambition, instruite par
+la vue des choses. Il voulait parvenir, et
+il savait comment on parvient. Quand il entra
+dans le monde, il trouva le roi demi-dieu.
+C'était au siége de Namur, en 1692: quarante
+ans de gloire, point de revers encore;
+les plus grands réduits, les trois Ordres
+empressés sous le despotisme. Il prit d'abord
+des impressions de respect et d'obéissance,
+et pour faire sa cour accepta et tenta tout ce
+qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre
+et subir. Les cavaliers de la maison
+du roi, habitués aux distinctions, refusaient
+de prendre des sacs de grains en croupe.
+«J'acceptai ces sacs, parce que je sentis que
+cela ferait ma cour après tout le bruit qui
+s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en
+soldat; courtisan, il voulait bien parler en
+courtisan. Écoutez ce style: «Je dis au roi
+que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa
+disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre
+par où j'y étais tombé...; qu'ayant
+été quatre ans durant de tous les voyages de
+Marly, la privation m'en avait été une marque
+qui m'avait été très-sensible, et par la disgrâce
+et par la privation de ces temps longs
+de l'honneur de lui faire ma cour...; que
+j'avais grand soin de ne parler mal de personne;
+que pour Sa Majesté j'aimerais mieux
+être mort (en le regardant avec feu entre deux
+yeux). Je lui parlai aussi de la longue absence
+que j'avais faite, de douleur de me trouver
+mal avec lui, d'où je pris occasion de me
+répandre moins en respects qu'en choses affectueuses
+sur mon attachement à sa personne
+et mon désir de lui plaire en tout, que je
+poussai avec une sorte de familiarité et
+d'épanchement... Je le suppliai même de daigner
+me faire avertir s'il lui revenait quelque
+chose de moi qui pût lui déplaire, qu'il en
+saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner
+à mon ignorance, ou pour mon instruction,
+ou pour voir si je n'étais pas en faute.» On
+parlait au roi comme à un Dieu, comme à un
+père, comme à une maîtresse; lorsqu'un
+homme d'esprit attrapait ce style, il était
+difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit,
+salua, parut bienveillant; Saint-Simon demeura
+à la cour, sans charge, au bon point
+de vue, ayant le loisir de tout écouter et de
+tout écrire, un peu disgracié, point trop disgracié,
+juste assez pour être historien.</p>
+
+<p>Il l'était autant par nature que par fortune;
+son tour d'esprit comme sa position le fit
+écrivain. Il était trop passionné pour être
+homme d'action. La pratique et la politique
+ne s'accommodent pas des élans impétueux ni
+des mouvements brusques; au contraire, l'art
+en profite. La sensibilité violente est la moitié
+du génie; pour arracher les hommes à leurs
+affaires, pour leur imposer ses douleurs et
+ses joies, il faut une surabondance de douleur
+et de joie. Le papier est muet sous l'effort
+d'une passion vulgaire; pour qu'il parle, il
+faut que l'artiste ait crié. Dès sa première
+action Saint-Simon se montre ardent et emporté.
+Le voilà amoureux du duc de Beauvilliers;
+sur-le-champ il lui demande une de ses
+filles en mariage, n'importe laquelle; c'est
+lui qu'il épouse. Le duc n'ose contraindre
+sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune
+homme pousse en avant avec la verve d'un
+poëte qui conçoit un roman et sur-le-champ
+passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc
+d'un air allumé de crainte et d'espérance.»
+Son désir l'enflamme; en véritable artiste, il
+s'échauffe à l'œuvre. «Je ne pus me contenir
+de lui dire à l'oreille que je ne serais point
+heureux avec une autre qu'avec sa fille.»
+On lui oppose de nouvelles difficultés; à
+l'instant un poëme d'arguments, de réfutations,
+d'expédients, pousse et végète dans
+sa tête; il étourdit le duc «de la force de son
+raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;»
+c'est à peine si enfin, vaincu par l'impossible,
+il se déprend de son idée fixe. Balzac courait
+comme lui après des romans pratiques ou
+non pratiques. Cette invention violente et cet
+acharnement de désir sont la grande marque
+littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et
+l'élan de jeunesse; il y a telle phrase dans le
+procès des ducs qui court avec une prestesse
+de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait
+pas donner des lettres d'État, essentielles
+pour l'affaire. «Je l'interrompis et lui dis que
+c'était chose d'honneur, indispensable, promise,
+attendue sur-le-champ, et, sans attendre
+de réplique, pris la clef du cabinet, puis
+les lettres d'État, et cours encore.» Cependant
+le duc de Richelieu arrivait avec un
+lavement dans le ventre, fort pressé, comme
+on peut croire, «exorcisant» madame de
+Saint-Simon entre deux opérations et du plus
+vite qu'il put: voilà Molière et le malade
+imaginaire.&mdash;Ces gaietés ne sont point le
+ton habituel; la sensibilité exaltée n'est comique
+que par accès; elle tourne vite au tragique:
+elle est naturellement effrénée et terrible.
+Saint-Simon a des fureurs de haine,
+des ricanements de vengeance; des transports
+de joie, des folies d'amour, des abattements
+de douleur, des tressaillements d'horreur que
+nul, sauf Shakspeare, n'a surpassés. On le
+voit les yeux fixes et le corps frissonnant,
+lorsque, dans le suprême épuisement de la
+France, Desmarets établit l'impôt du dixième:
+«La capitation doublée et triplée à la volonté
+arbitraire des intendants des provinces, les
+marchandises, et les denrées de toute-espèce
+imposées en droit au quadruple de leur valeur,
+taxes d'aides et autres de toute nature
+et sur toutes sortes de choses: tout cela écrasait,
+nobles et roturiers, seigneurs et gens
+d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi
+pût suffire, qui tirait le sang de ses sujets
+sans distinction, qui en exprimait jusqu'au
+pus. On compte pour rien la désolation de
+l'impôt même dans une multitude d'hommes
+de tous les états si prodigieuse, la combustion
+des familles par ces cruelles manifestations
+et par cette lampe portée sur leurs parties
+les plus honteuses. Moins d'un mois suffit à
+la pénétration de ces humains commissaires
+chargés de rendre leur compte de ce doux
+projet au Cyclope qui les en avait chargés. Il
+revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé,
+tout hérissé de foudre contre les délinquants.
+Ainsi fut bâclée cette sanglante affaire, et immédiatement
+après signée, scellée, enregistrée
+parmi les sanglots suffoqués.» L'homme
+qui écrit ainsi palpite et frémit tout entier
+comme un prisonnier devant des cannibales;
+le mot y est: «Bureau d'anthropophages.»
+Mais l'effet est plus sublime encore, quand le
+cri de la justice violentée est accru par la
+furieuse clameur de la souffrance personnelle.
+L'impression que laisse sa vengeance contre
+Noailles est accablante; il semble que lié et fixe,
+on sente crouler sur soi l'horrible poids d'une
+statue d'airain. Trahi, presque perdu par un
+mensonge, décrié auprès de toute la noblesse,
+il fit ferme, démentit l'homme publiquement
+«de la manière la plus diffamatoire et la plus
+démesurée,» sans relâche, en toute circonstance,
+pendant douze ans. «Noailles souffrit
+tout en coupable écrasé sous le poids de son
+crime. Les insultes publiques qu'il essuya
+de moi sans nombre ne le rebutèrent pas. Il
+ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi
+chez le régent, en entrant et sortant du conseil
+de régence, avec une révérence extrêmement
+marquée, ni moi de passer droit sans le saluer
+jamais, et quelquefois détourner la tête avec
+insulte. Et il est très-souvent arrivé que je
+lui ai fait des sorties chez M. le duc d'Orléans
+et au conseil de régence, dès que j'y trouvais
+le moindre jour, dont le ton, les termes et les
+manières effrayaient l'assistance, sans qu'il
+répondît jamais un seul mot; mais il rougissait,
+il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle
+reprise. Cela en vint au point qu'un jour,
+au sortir d'un conseil où, après l'avoir forcé
+de rapporter une affaire que je savais qu'il
+affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans
+mesure et le fis tondre, je lui dictais l'arrêt
+tout de suite, et le lisais après qu'il l'eut
+écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision
+ma défiance et à tout le conseil; il se
+leva, jeta son tabouret à dix pas, et lui qui en
+place n'avait osé répondre un seul mot que
+de l'affaire même avec l'air le plus embarrassé
+et le plus respectueux: Mort... dit-il,
+«il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla
+chez lui, d'où ses plaintes me revinrent, et
+la fièvre lui en prit.» La douzième année,
+après un an de supplications, Saint-Simon
+forcé par ses amis, plia, mais «comme, un
+homme qui va au supplice,» et consentit par
+grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette
+franchise et cette longueur de haine marquent
+la force du ressort. Ce ressort se débanda
+plus encore le jour de la dégradation des bâtards,
+là où l'homme d'action se contient,
+l'artiste s'abandonne; on voit ici l'impudeur
+de la passion épanchée hors de toute digue, si
+débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme,
+et qu'on y sent l'infini comme dans une mer.
+«Je l'accablai à cent reprises dans la séance
+de mes regards assénés et forlongés avec persévérance.
+L'insulte, le mépris, le dédain, le
+triomphe lui furent lancés de mes yeux jusqu'en
+ses moelles. Souvent il baissait la vue,
+quand il attrapait mes regards; une fois ou
+deux, il fixa le sien sur moi, et je me plus à
+l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs
+qui achevèrent de le confondre. Je me baignais
+dans sa rage, et je me délectais à le lui faire
+sentir.» Un pareil homme ne devait pas faire
+fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui
+sous Louis XIV? Il l'a cru; il se trompait;
+ses regards, le pli de ses lèvres, le tremblement
+de ses mains, tout en lui criait tout haut
+son amour ou sa haine; les yeux les moins
+clairvoyants le perçaient. Il s'échappait; au
+fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait;
+on avait peur de lui; personne ne se
+souciait de manier une tempête. Il n'était
+chez lui et dans son domaine que le soir, les
+verrous tirés, seul, sous sa lampe, libre avec
+le papier, assez refroidi par le demi-oubli et
+par l'absence pour noter ses sensations.</p>
+
+<p>Non-seulement il en avait de trop vives,
+mais encore il en avait trop. Leur nombre
+aussi bien que leur force lui défendaient la
+vie pratique et lui imposaient la vie littéraire.
+Tant d'idées gênent. Le politique n'en voit
+qu'une qui est la vraie; il a le tact juste,
+plutôt que l'imagination abondante; d'instinct,
+il devine la bonne route, et la suit sans plus
+chercher. Saint-Simon est un poëte épique;
+le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable
+entrelacement et les prolongations
+infinies des conséquences, il a tout embrassé,
+mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact
+du labyrinthe est tout entier dans sa tête,
+sans que le moindre petit sentier réel ou imaginaire
+ait échappé à sa vision. Ne vous souvient-il
+pas que Balzac avait inventé des
+théories chimiques, une réforme de l'administration,
+une doctrine philosophique, une
+explication de l'autre monde, trois cents manières
+de faire fortune, les ananas à quinze
+sous pièce, et la manière de gouverner l'État?
+Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite,
+aisément et sans cesse, non ce qui est applicable,
+mais ce qui est vraisemblable. Ainsi
+fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve
+le moyen de sauver l'État. Ses amis, Fénelon,
+le duc de Bourgogne, à huis clos, les domestiques
+dehors, refaisaient comme lui le
+royaume. Ils fabriquaient des Salente et autres
+bonnes petites monarchies bien absolues,
+ayant pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer
+au bout. C'était une école de «chimériques.»
+Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa
+république; il limitait la monarchie en déclarant
+les engagements du roi viagers, sans
+force pour lier le successeur. A son avis cette
+déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages
+de conséquences étalent à flots pressés le magnifique
+torrent de bénédictions et de félicités
+qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin
+délivrait le peuple et relevait la monarchie;
+rien n'était oublié, sinon cet autre bout de
+parchemin inévitable, publié par tout roi, huit
+jours après le premier, annulant le premier
+comme attentatoire aux droits de la couronne.
+C'est que nulle force ne se limite d'elle-même:
+son invincible effort est de s'accroître,
+non de se restreindre; limitons-la, mais par
+une force différente; ce qui pouvait réprimer
+la royauté, ce n'était pas la royauté, mais la
+nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme
+«plein de vues,» c'est-à-dire romanesque
+comme Fénelon, quoique préservé des pastorales.
+Mais cette richesse d'invention systématique,
+dangereuse en politique, est utile en
+littérature; Saint-Simon entraîne, quoi qu'on
+en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je
+ne connais rien de plus éloquent que les trois
+entretiens qu'il eut avec le duc d'Orléans pour
+lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on
+n'a vu une telle force, une telle abondance de
+raisons si hardies, si frappantes, si bien accompagnées
+de détails précis et de preuves;
+tous les intérêts, toutes les passions appelées
+au secours, l'ambition, l'honneur, le respect
+de l'opinion publique, le soin de ses amis,
+l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections
+renversées, tous les expédients trouvés,
+appliqués, ajustés; une inondation d'évidence
+et d'éloquence qui terrasse la résistance, qui
+noie les doutes, qui verse à flots dans le cœur
+la lumière et la croyance; par-dessus tout
+une impétuosité généreuse, un emportement
+d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous
+le faix de la véhémence;» une licence d'expressions
+qui, en face d'un prince du sang, se
+déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne
+pouvant plus souffrir dans un petit-fils de
+France de trente-cinq ans ce que le magistrat
+et la police eussent châtié il y a longtemps
+dans tout autre;» étant certain «que le dénûment
+et la saleté de sa vie le feraient tomber
+plus bas que ces seigneurs péris sous les
+ruines de leur obscurité débordée; que c'était
+à lui, dont les deux mains touchaient à ces
+deux si différents états, d'en choisir un pour
+toute sa vie, puisque après avoir perdu tant
+d'années et nouvellement depuis l'affaire d'Espagne,
+meule nouvelle qui l'avait nouvellement
+suraccablé, un dernier affaissement aurait
+scellé la pierre du sépulcre où il se
+serait enfermé tout vivant, duquel après nul
+secours humain, ni sien ni de personne, ne
+le pourrait tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté
+par ce torrent et céda. Nous plions
+comme lui; nous comprenons qu'une pareille
+âme avait besoin de s'épancher. Faute
+de place dans le monde, il en prit une
+dans les lettres. Comme un lustre flamboyant,
+chargé et encombré de lumières,
+mais exclu de la grande salle de spectacle, il
+brûla en secret dans sa chambre, et après
+cent cinquante ans, il éblouit encore. C'est
+qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui
+regorgeait de sensations et d'idées était né
+curieux, passionné pour l'histoire, affamé
+d'observations, «perçant de ses regards
+clandestins chaque physionomie,» psychologue
+d'instinct, «ayant si fort imprimé
+en lui les différentes cabales, leurs subdivisions,
+leurs replis, leurs divers personnages
+et leurs degrés, la connaissance de
+leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs
+divers intérêts, que la méditation de plusieurs
+jours ne lui eût pas développé et
+représenté toutes ces choses plus nettement
+que le premier aspect de tous les visages.»
+«Cette promptitude des yeux à voler partout
+en sondant les âmes» prouve qu'il aima
+l'histoire pour l'histoire. Sa faveur et sa
+disgrâce, son éducation et son naturel, ses
+qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi
+naissent les grands hommes, par hasard et
+nécessité, comme les grands fleuves, quand
+les accidents du sol et sa pente réunissent en
+un lit tous ses ruisseaux.</p>
+
+
+
+
+<a name="IV"></a><h1>IV</h1>
+
+<h2>L'ÉCRIVAIN.</h2>
+
+
+<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, les artistes écrivaient en
+hommes du monde; Saint-Simon, homme du
+monde, écrivit en artiste. C'est là son trait.
+Le public court à lui comme au plus intéressant
+des historiens.</p>
+
+<p>Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte
+et entière des objets absents. Les poëtes du
+temps les voyaient par une notion vague et
+les disaient par une phrase générale. Saint-Simon
+se figure le détail précis, les angles
+des formes, la nuance des couleurs, et il les
+note avec une netteté de peintre ou de géomètre;
+je cite tout de suite, pour être précis et
+l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou,
+qui un jour accula madame Pelot contre la
+cheminée, lui mit la tête en ses deux poings,
+et voulut la mettre en compote. «Voilà une
+femme bien effrayée qui, entre ses deux poings,
+lui faisait des révérences <i>perpendiculaires</i> et
+des compliments tant qu'elle pouvait, et lui
+toujours en furie et en menace.» Legendre
+n'eût pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle,
+il imagine le physique, comme Victor
+Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des
+portraits: «Harlay était un petit homme, vigoureux
+et maigre, un visage en <i>losange</i>, un
+nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants,
+perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée,
+mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat,
+étaient pour le faire rentrer en terre; un
+habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique,
+et des manchettes plates comme eux,
+une perruque fort brune et fort mêlée de blanc,
+touffue mais courte, avec une grande calotte
+par-dessus. Il se tenait et marchait un peu
+courbé, avec un faux air plus humble que
+modeste, et rasait toujours les murailles pour
+se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançait
+qu'à force de révérences respectueuses,
+et comme honteuses, à droite et à gauche à
+Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent
+aujourd'hui Saint-Simon si populaire; il décrit
+l'extérieur, comme Walter Scott, Balzac et
+tous les romanciers contemporains, lesquels
+sont volontiers antiquaires, commissaires-priseurs
+et marchandes à la toilette; son talent
+et notre goût se rencontrent; les révolutions
+de l'esprit nous ont portés jusqu'à lui.&mdash;Il
+voit aussi distinctement le moral que le
+physique, et il le peint parce qu'il le distingue.
+Tout le monde sait que le défaut de nos poëtes
+classiques est de mettre en scène non des
+hommes, mais des idées générales; leurs personnages
+sont des passions abstraites qui
+marchent et dissertent. Vous diriez des vices
+et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote,
+habillés d'une robe grecque ou romaine, et
+occupés à s'analyser et à se réfuter. Saint-Simon
+connaît l'<i>individu</i>; il le marque par ses
+traits spéciaux, par ses particularités, par ses
+différences; son personnage n'est point le jaloux
+ou le brutal, c'est un certain jaloux ou
+un certain brutal; il y a trois ou quatre mille
+coquins chez lui dont pas un ne ressemble à
+l'autre. Nous n'imaginons les objets que par
+ces précisions et ces contrastes; il faut marquer
+les qualités distinctives pour rendre les
+gens visibles; notre esprit est une toile unie
+où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant
+une forme arrêtée et un contour personnel.
+Voilà pourquoi ce portrait de l'abbé
+Dubois est un chef-d'œuvre. «C'était un petit
+homme maigre, effilé, chafouin, à perruque
+blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit,
+qui était en plein ce qu'un mauvais français
+appelle un <i>sacre</i>, mais qui ne se peut
+guère exprimer autrement. Tous les vices
+combattaient en lui à qui en demeurerait le
+maître. Ils y faisaient un bruit et un combat
+continuel entre eux. L'avarice, la débauche,
+l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la
+flatterie, les servages, les moyens; l'impiété
+parfaite, son repos. Il excellait en basses intrigues,
+il en vivait, il ne pouvait s'en passer,
+mais toujours avec un but où toutes ses
+démarches tendaient, avec une patience qui
+n'avait de terme que le succès ou la démonstration
+réitérée de n'y pouvoir arriver, à
+moins que cheminant ainsi dans la profondeur
+et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant
+un autre boyau. Il passait sa vie
+dans les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête
+souterraine, furet furieux, échauffé par le sang
+qu'il suce, sifflant et jurant au fond des terriers
+qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire
+quelquefois le tour entier et redoublé d'une
+chambre courant sur les tables et les chaises
+sans toucher du pied la terre.» Il vécut et
+mourut dans les rages et les blasphèmes,
+«grinçant des dents,» écumant, «les yeux
+hors de la tête,» avec une telle tempête et si
+continue d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait
+pas comment des nerfs d'homme y pouvaient
+résister; le sang fiévreux de l'animal de
+proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par
+des redoublements exaspérés s'acharnait après
+le butin. Il y a là une observation pour le physiologiste,
+il y en a une pour le peintre, pour
+l'homme du monde, pour le psychologue, pour
+l'auteur dramatique, pour le premier venu. Le
+génie suffit à tout et fournit à tout; la vision
+de l'artiste est si complète que son œuvre offre
+des matériaux aux gens de tout métier, de
+toute vie et de toute science. Ame et esprit et
+caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements,
+passé et présent, Saint-Simon voit tout
+et fait tout voir. En rassemblant toutes les littératures,
+vous ne trouveriez guère que trois
+ou quatre imaginations aussi compréhensives
+et aussi nettes que celle-là.</p>
+
+<p>Avec la faculté de voir les objets absents, il
+a la verve; il ne dit rien sans passion. Balzac,
+aussi profond et aussi puissant visionnaire
+que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur
+minutieux de bâtisses énormes, sorte
+d'éléphant littéraire, capable de porter des
+masses prodigieuses, mais d'un pas lourd.
+Saint-Simon a des ailes. Il écrit avec emportement,
+d'un élan, suivant à peine le torrent
+de ses idées par toute la précipitation de sa
+plume, si prompt à la haine, si vite enfoncé
+dans la joie, si subitement exalté par l'enthousiasme
+ou la tendresse, qu'on croit en le lisant
+vivre un mois en une heure. Cette impétueuse
+passion est la grande force des artistes; du
+premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis,
+la raison et toutes les facultés sont esclaves.
+Quand un homme nous donne des sensations,
+nous ne le quittons plus. Quand un homme
+nous met le feu au cerveau, nous nous sentons
+presque du génie sous la contagion de sa
+verve; par la chaleur notre esprit arrive à
+la lumière; l'émotion l'agrandit et l'instruit.
+Quand on a lu Saint-Simon, toute histoire paraît
+décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire
+qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible.
+Il n'est point de personnage qu'il ne fasse
+vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.</p>
+
+<p>Cette passion ôte au style toute pudeur.
+Modération, bon goût littéraire, éloquence,
+noblesse, tout est emporté et noyé. Il note les
+émotions comme elles viennent, violemment,
+puisqu'elles sont violentes, et que, l'occupant
+tout entier, elles lui bouchent les oreilles contre
+les réclamations du bon style et du discours
+régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger,
+la maçonnerie, la ménagerie, les mauvais lieux,
+il prend des expressions partout. Il est crû,
+trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout
+en restant grand seigneur, il est peuple; sa
+superbe unit tout; que les bourgeois épurent
+leur style, prudemment, en gens soumis à
+l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau
+en homme qui méprise son habit et se croit
+au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il
+dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.»
+Quand la Choin entra en faveur, «M. de
+Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,»
+et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur
+de le ramasser.» Ailleurs, il «s'espace»
+sur Dangeau, «singe du roi, chamarré de ridicules,
+avec une fadeur naturelle, entée sur
+la bassesse du courtisan, et recrépie de l'orgueil
+du seigneur postiche.» Un peu plus
+haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une
+roche, de laquelle on peut pour ainsi dire cracher
+hors de ses étroites limites.» Ces familiarités
+annoncent l'artiste qui se moque de
+tout quand il faut peindre, et fait litière des
+bienséances sous son talent. Saint-Simon a
+besoin de mots vils pour avilir; il en prend. Son
+chien, son laquais, son soulier, sa marmite,
+sa garde-robe, son fumier, il fait sauter tout
+pêle-mêle et retire de ce bourbier l'objet qui
+peut figurer à nos yeux son personnage, nous
+le rendre aussi présent, aussi tangible, aussi
+maniable que notre robe de chambre et notre
+pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit un
+sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches
+retroussées jusqu'au coude, pétrissant en
+pleine pâte, obsédé par son idée, précipitant
+ses mains pour la transporter dans l'argile.
+«Madame de Castries était un quart de femme,
+une espèce de biscuit manqué, extrêmement
+petite, mais bien prise, et aurait passé par un
+médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni
+menton; fort laide, l'air toujours en peine et
+étonné; avec cela une physionomie qui éclatait
+d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il
+les palpe, il les retourne, il porte les mains
+partout, avec irrévérence, fougueux et rude.
+Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient
+qu'après la condamnation de Fénelon,
+un jour, disputant avec le duc de Charost sur
+Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon
+héros n'est pas un repris de justice.» M. de
+Charost suffoquait. On lui versa des carafes
+d'eau sur la tête, et pendant ce temps les
+dames semonçaient Saint-Simon. C'est à ce
+prix qu'est le génie; uniquement et totalement
+englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de
+vue la mesure, la décence et le respect.</p>
+
+<p>Il y gagne la force; car il y prend le droit
+d'aller jusqu'au bout de sa sensation, d'égaler
+les mouvements de son style aux mouvements
+de son cœur, de ne ménager rien, de risquer
+tout. De là cette peinture de la cour après la
+mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique,
+sorte de comédie horrible, farce funèbre,
+où nous contemplons en face la grimace
+de la Vérité et de la Mort. Les passions viles
+s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot
+on y aperçoit tout l'homme; ce n'est pas le
+mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu
+perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur
+se jetèrent à genoux tout du long de la cour,
+des deux côtés sur le passage du roi, lui criant
+avec des hurlements étranges d'avoir compassion
+d'eux qui avaient tout perdu et qui mouraient
+de faim.» Doré seul rendrait cette scène
+et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés
+avec des flambeaux, criant après leur
+marmite. Dans les salles trottent les valets
+envoyés par les gens de la cabale contraire,
+qui questionnent d'un œil étincelant et hument
+dans l'air la bonne nouvelle. «Plus avant commençait
+la foule des courtisans de toute espèce.
+Le plus grand nombre, c'est-à-dire les
+sots, tiraient des soupirs de leurs talons, et
+avec des yeux égarés et secs louaient Monseigneur,
+mais toujours de la même louange,
+c'est-à-dire de bonté, et plaignaient le roi de
+la perte d'un si bon fils. Les plus politiques,
+les yeux fichés en terre et reclus dans des
+coins, méditaient profondément aux suites d'un
+événement aussi peu attendu, et bien davantage
+sur eux-mêmes.» Le duc de Berry, qui
+perdait tout et d'avance se sentait plié sous
+son frère, s'abandonnait. «Il versait des larmes
+pour ainsi dire sanglantes, tant l'amertume
+en paraissait grande; il poussait non des
+sanglots, mais des cris, mais des hurlements.
+Il se taisait parfois; mais de suffocations, puis
+éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si
+fort, la trompette forcée du désespoir, que la
+plupart éclataient aussi à ces redoublements
+si douloureux, ou par un aiguillon d'amertume,
+ou par un aiguillon de bienséance.» Un
+peu plus loin, la duchesse de Bourgogne profitait
+«de quelques larmes amenées du spectacle,
+entretenues avec soin,» pour rougir et
+barbouiller ses yeux d'héritière. Survint l'Allemande,
+cérémonieuse et violente, Madame,
+qui outra tout et barbota à travers les bienséances,
+«rhabillée en grand habit, hurlante,
+ne sachant bonnement pourquoi ni l'un ni l'autre,
+et les inonda tous de ses larmes en les
+embrassant.» Dans les coins du tableau, on
+voit les dames en déshabillé de nuit, par terre,
+autour du canapé des princes, les unes en
+«tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant
+le bras nu d'un bon gros Suisse qui bâille
+de tout son cœur et se renfonce sous les couvertures,
+fort tranquille, cuvant son vin, et
+doucement bercé par ce tintamarre de l'hypocrisie
+et de l'égoïsme. Voilà la mort telle qu'elle
+est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge,
+raillée et coudoyée par des contrastes amers,
+entrecoupée de rires, ayant pour vraies funérailles
+le hoquet convulsif de quelques douleurs
+débordées, accusant l'homme ou de faiblesse
+ou de feinte, ou d'avarice, traînée au
+cimetière parmi des calculs qui ne savent se
+cacher, ou des «mugissements» qui ne savent
+se contenir.</p>
+
+<p>Cette crudité de style et cette violence de
+vérité ne sont que les effets de la passion;
+voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus
+mince, une querelle de préséance, une picoterie,
+une question de pliant et de fauteuil,
+tout au plus digne de la comtesse d'Escarbagnas:
+elle s'agrandit, elle devient un monstre,
+elle prend tout le cœur et l'esprit; on y voit le
+suprême bonheur de toute une vie, la joie délicieuse
+avalée à longs traits et savourée jusqu'au
+fond de la coupe, le superbe triomphe,
+digne objet des efforts les plus soutenus, les
+mieux combinés et les plus grands; on pense
+assister à quelque victoire romaine, signalée
+par l'anéantissement d'un peuple entier, et il
+s'agit tout simplement d'une mortification infligée
+à un Parlement et à un président. «Le
+scélérat tremblait en prononçant la remontrance.
+Sa voix entrecoupée, la contrainte de
+ses yeux, le saisissement et le trouble visible
+de toute sa personne démentaient le reste de
+venin dont il ne put refuser la libation à lui-même
+et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai,
+avec toutes les délices qu'on ne peut
+exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui
+osent nous refuser le salut) prosternés à genoux
+et rendant à nos pieds un hommage au
+trône, tandis que nous étant assis et couverts,
+sur les hauts siéges, aux côtés du même trône,
+ces situations et ces postures, si grandement
+disproportionnées, plaident seules avec tout
+le perçant de l'évidence la cause de ceux qui
+véritablement et d'effet sont <i>laterales regis</i>
+contre ce <i>vas electum</i> du tiers état. Mes yeux
+fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient
+tout ce grand banc à genoux, ou debout,
+et les amples replis de ces fourrures
+ondoyantes à chaque génuflexion longue et
+redoublée, qui ne finissait que par le commandement
+du roi par la bouche du garde des
+sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire
+l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes
+et humiliées à la hauteur de nos pieds.» Qui
+songe à rire de ces pédanteries latines et de
+ces détails de costumier? L'artiste est une machine
+électrique chargée de foudres, qui illumine
+et couvre toute laideur et toute mesquinerie
+sous le pétillement de ses éclairs;
+sa grandeur consiste dans la grandeur de sa
+charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il
+peut faire; sa capacité de douleur et de joie
+mesure le degré de sa force. La misère des
+sciences morales est de ne pouvoir noter ce
+degré; la critique, pour définir Saint-Simon,
+n'a que des adjectifs vagues et des louanges
+banales; je ne puis dire combien il sent et combien
+il souffre; pour toute échelle, j'ai des
+exemples et j'en use. Lisez encore celui-ci; je
+ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du
+duc de Bourgogne après la mort de sa femme.
+Quiconque a la moindre habitude du style y
+sent non-seulement un cœur brisé, une âme
+suffoquée sous l'inondation d'un désespoir
+sans issue, mais le roidissement des muscles
+crispés et l'agonie de la machine physique
+qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur
+de sa perte pénétra jusque dans ses plus
+intimes moelles. La piété y surnagea par les
+plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier,
+mais il fut sanglant. Dans cette terrible affliction,
+rien de bas, rien de petit, rien d'indécent.
+On voyait un homme hors de soi, qui
+s'extorquait une surface unie, et qui y succombait.»</p>
+
+<p>Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon
+seul et sans frein; de là son style,
+«emporté par la matière, peu attentif à la manière
+de la rendre, sinon pour la bien expliquer.»
+Il n'était point homme d'Académie,
+discoureur régulier, ayant son renom de docte
+écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret,
+avec la ferme résolution de n'être point lu tant
+qu'il vivrait, n'étant guidé ni par le respect de
+l'opinion, ni par le désir de la gloire viagère.
+Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination,
+lesquels dépendent du goût régnant, mais sur
+des choses personnelles et intimes, uniquement
+occupé à conserver ses souvenirs et à se
+faire plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à
+lui-même. Il violenta le français à faire frémir
+ses contemporains, s'ils l'eussent lu; et aujourd'hui
+encore il effarouche la moitié des
+lecteurs. Ces étrangetés et ces abandons sont
+naturels, presque nécessaires; seuls ils peignent
+l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a
+que des métaphores furieuses capables d'exprimer
+l'excès de la tension nerveuse; il n'y a
+que des phrases disloquées capables d'exprimer
+les soubresauts de la verve inventive.
+Quand il peint les liaisons de Fénelon et de
+madame Guyon, en disant que «leur sublime
+s'amalgama,» cette courte image, empruntée
+à la singularité et à la violence des affinités
+chimiques est un éclair; quand il montre les
+courtisans joyeux de la mort de Monseigneur,
+«un je ne sais quoi de plus libre en toute la
+personne, à travers le soin de se tenir et de
+se composer, un vif, une sorte d'étincelant
+autour d'eux qui les distinguait malgré qu'ils
+en eussent,» cette expression folle est le cri
+d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des
+regards étincelants,» il eût effacé toute la vérité
+de son image; dans sa fougue, le personnage
+entier lui semble pétillant, entouré par
+la joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus
+vite et plus d'objets à la fois; c'est pourquoi
+son style a des raccourcis passionnés, des métaphores
+à l'instant traversées par d'autres,
+des idées explicatives attachées en appendice
+à la phrase principale, étranglées par le peu
+d'espace, et emportées avec le reste comme
+par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages
+sont tracés à la volée, chacun par un trait unique.
+«L'après-dînée nous nous assemblâmes;
+M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire,
+M. de Lesdiguières, tout neuf encore,
+écoutait fort étonné; M. de Chaulnes raisonnait
+en ambassadeur avec le froid et l'accablement
+d'un courage étouffé par la douleur de
+son échange dont il ne put jamais revenir. Le
+duc de Béthune bavardait des misères, et le
+duc d'Estrées grommelait en grimaçant sans
+qu'il en sortît rien.» Ailleurs, les mots entassés
+et l'harmonie imitative impriment dans le
+lecteur la sensation du personnage.</p>
+
+<p>«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire
+de Bretagne, et respirait jusqu'au suivant.»
+La phrase file comme un homme qui
+glisse et vole effaré sur la pointe du pied.&mdash;Plus
+loin le style lyrique monte à ses plus
+hautes figures pour égaler la force des impressions.
+«La mesure et toute espèce de décence
+et de bienséance étaient chez elle dans leur
+centre, et la plus exquise superbe sur son
+trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à
+demi, montre, par ses deux commencements
+différents, l'ordre habituel de ses pensées. Il
+débute, une autre idée jaillit, les deux jets se
+croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler
+dans le même canal. De là ces phrases décousues,
+ces entrelacements, ces idées fichées
+en travers et faisant saillie, ce style épineux
+tout hérissé d'additions inattendues, sorte de
+fourré inculte où les sèches idées abstraites
+et les riches métaphores florissantes s'entrecroisent,
+s'entassent, s'étouffent, et étouffent
+le lecteur. Ajoutez des expressions vieillies,
+populaires, de circonstance ou de mode; le
+vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris
+partout, pourvu qu'ils suffisent à l'émotion
+présente, et par-dessus tout une opulence d'images
+passionnées digne d'un poëte. Ce style
+bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est
+celui de la nature elle-même; nul n'est plus
+utile pour l'histoire de l'âme; il est la notation
+littéraire et spontanée des sensations.</p>
+
+<p>Un historien secret, un géomètre malade,
+un bonhomme rêveur, traité comme tel, voilà
+les trois artistes du XVII<sup>e</sup> siècle. Ils faisaient
+rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus
+heureux, fut le plus parfait; Pascal, chrétien
+et philosophe, est le plus élevé; Saint-Simon,
+tout livré à sa verve, est le plus puissant et le
+plus vrai.</p>
+
+
+
+
+<a name="annotations"></a><h1>ANNOTATIONS INÉDITES
+DE SAINT-SIMON
+AU
+JOURNAL DE DANGEAU.</h1>
+
+
+<p>Voici, pour commencer, une anecdote assez
+curieuse sur le président de Bauquemare et
+son frère, gouverneur de Bergues<sup>1</sup>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Ces extraits ont déjà été publiés par l'<i>Athenœum
+français</i>, aux mois de mai et de juillet de cette
+année. Le beau travail que M. Taine a bien voulu
+nous autoriser à reproduire a été inséré au mois
+d'août 1836, dans le <i>Journal des Débats</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«Ces deux frères jumeaux, et semblables en
+tout à s'y méprendre, avoient une telle sympathie,
+que le président étant un matin à l'audience
+sentit tout à coup une grande douleur
+à la cuisse; on sut après qu'au même instant
+son frère qui étoit à l'armée avoit reçu un
+grand coup d'épée au même endroit et du
+même côté où son frère avoit senti cette douleur<sup>1</sup>.
+Le président avoit une femme extrêmement
+du monde de Paris, et joueuse à outrance,
+qui vivoit très-bien d'ailleurs avec lui,
+logeant et mangeant ensemble, mais qui n'avoit
+voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit
+la présidente d'Onsenbray, sans aucune autre
+raison que sa fantaisie. La bonne compagnie
+de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte
+à quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans,
+dans une santé et une gaieté entière jusqu'à sa
+dernière maladie de pure vieillesse, perçant
+(<i>sic</i>) les jours et plus encore les nuits au jeu
+jusqu'à la fin.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Le <i>Mercure</i> de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;«Le baron de Breteuil étoit frère de
+Breteuil, conseiller d'État, intendant des
+finances, père de celui qui a été secrétaire
+d'État de la guerre pendant la disgrâce de
+M. le Blanc. Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse
+pendant que son père y était intendant
+et la vieille chimère que ceux qui y naissent
+ont le titre de barons; il avoit été ordinaire
+du roi et envoyé à Mantoue. C'étoit un homme
+à qui le goût de la cour, des seigneurs et surtout
+des ministres avoit donné une sorte de
+science du monde par un usage continuel et
+la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il se fit
+après lecteur du roi pour avoir les entrées,
+et s'attacha comme il put à quelques gens
+considérables; le roi le traitoit assez bien, et
+il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en
+vouloit point, ou sans s'en apercevoir, ou
+sans en faire semblant. Il changea sa charge
+de lecteur, dont il conserva les entrées, contre
+celle d'introducteur des ambassadeurs, qu'il
+faisoit bien parce qu'il étoit fort rompu au
+monde, et s'enrichit extrêmement par la protection
+de M. de Pontchartrain, tandis qu'il
+eut les finances, qui se moquoit de lui toute la
+journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui
+ne lui refusoit rien. Le ver de la qualité le
+rongeoit sans pourtant se déplacer, et il mourut
+fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont
+ni paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à
+un homme de la maison du Châtelet. Il y a
+des contes de lui sans fin. Un jour à table
+chez M. de Pontchartrain, devenu chancelier,
+qu'on le plaisantoit sur son ignorance, la chancelière
+lui demanda s'il savoit qui avoit fait le
+<i>Pater</i>; le voilà à se scandaliser et à demander
+pour qui on le prenoit, et la chancelière à pousser
+sa pointe. Pendant le débat il sortit de
+table, et en rentrant dans la pièce où l'on se
+tenoit, son ami, M. de Caumartin, se mit à
+marcher derrière lui, et, comme pour le soulager
+dans son embarras, lui dit tout bas:
+«Moïse.» Voilà le baron bien soulagé, qui dès
+que la compagnie fut rentrée remet la question
+sur le tapis, et après plusieurs gentillesses
+d'un homme sûr de son fait et qui fait semblant
+de ne l'être pas, dit à la fin, puisqu'on le
+poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer
+qu'il n'ignoroit pas ce que les enfants savoient,
+que Moïse étoit l'auteur du <i>Pater</i>. La risée universelle
+le mit bien en un autre état, mais il
+avoit tous les jours besoin de Caumartin aux
+finances, et sa cruauté fut aisément tournée
+en plaisanterie.»</p>
+
+<p>&mdash;«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor.
+Il étoit poëte en tout, capricieux, plaisant,
+hardi, plein de sel, amoureux de la liberté,
+aimant le vin et la bonne chère, mais
+très-sage sur les femmes. On feroit un volume
+des contes qu'il a fournis, tous plus singuliers
+et plus divertissants les uns que les autres;
+toutes les belles-lettres possibles, une mémoire
+prodigieuse, une facilité à faire les plus
+beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne,
+et parmi tout cela un fond de religion;
+désiré dans toutes les meilleurs compagnies
+dont il faisoit tout l'ornement des unes et des
+autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement
+M. le prince, qui avoit beaucoup de lettres et
+qui aimoit ses caprices, et M. le duc aimoit
+aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit
+tenir les états, où un soir, après s'être échauffés
+de propos et de vin, Santeuil en prit un
+grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant
+de verser dedans sa tabatière de tabac
+d'Espagne; le malheureux l'avala, et en creva
+fort tôt après.»</p>
+
+<p>&mdash;«Le couvent de Moret est une énigme
+qui n'est pas encore mise au net. C'est un petit
+couvent borgne où étoit professe une Moresse
+inconnue à tout le monde; hors à Bontemps,
+premier valet de chambre du roi et
+gouverneur de Versailles, par qui les choses
+de secret domestique passoient de tout temps.
+Il avoit payé une dot qui ne se disoit point,
+payoit exactement une grosse pension, avoit
+soin de plus que rien de nécessaire ne manquât
+à cette Moresse, ni rien même de ce que
+l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame
+de Maintenon y alloit très-souvent de
+Fontainebleau et prenoit soin du bien-être du
+couvent, où la feue reine alloit souvent, et
+donnoit ou procuroit beaucoup. Ni elle ni
+madame de Maintenon après elle, ne montroient
+pas un soin direct de la Moresse et ne
+la voyaient pas exactement toutes les fois qu'ils
+alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient
+souvent, avoient une attention fort grande à
+sa conduite et à celle que les supérieures
+avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec
+plus de considération et de soins que la personne
+la plus connue et la plus distinguée.
+Monseigneur y a été une fois ou deux, et les
+princes ses enfants, et l'ont demandée, et
+elle-même se prévaloit fort du mystère de ce
+qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit
+d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit
+fille du roi et de la reine, que sa couleur avoit
+fait cacher et passer sa couche pour une fausse
+couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement,
+on s'apercevoit bien en elle d'une vocation
+aidée.»</p>
+
+<p>&mdash;«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre
+et gouverneur du Berry, et n'avoit qu'une fille
+unique que madame de Maintenon élevoit;
+son frère lui pesoit étrangement par les extravagances
+de sa conduite avec des filles et
+compagnie à l'avenant, à son âge, et par celles
+de ses propos. Il parloit volontiers des temps
+passés, disoit volontiers <i>le beau-frère</i>, parlant
+du roi devant tout le monde, et surtout faisoit
+à madame de Maintenon des sorties épouvantables
+sur ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et
+au moins maréchal de France, bien qu'il
+n'eût jamais été que capitaine d'infanterie.
+Sa femme, fille d'un médecin, piètre en son
+nom et fort sotte aussi en son maintien, mais
+vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec
+lui, et madame de Maintenon étoit toujours
+embarrassée de n'avoir jamais et encore plus
+d'avoir quelquefois sa belle-sœur qui n'étoit
+d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice,
+à qui M. l'évêque de Chartres l'avoit
+livrée, que M. d'Aubigné fut conduit dans
+cette retraite, disant à tout le monde que sa
+sœur lui faisoit accroire malgré lui qu'il étoit
+dévot, et l'assiégeoit de prêtres qui le feroient
+mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on
+le rattrapa encore, et on lui donna pour gardien
+un suivant du curé de Saint-Sulpice qui
+s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps
+et d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice,
+propre à rien, trop bon encore pour cet
+emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley;
+mais ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir
+longtemps gardé de feu et d'eau, et suivi
+partout comme son ombre. Pour la femme,
+elle se seroit aussi fort bien passée de se mettre
+en retraite, mais elle prit la chose plus
+doucement.»</p>
+
+<p>&mdash;«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte
+de Lyon, bon homme qui ne manquoit ni d'esprit
+ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire,
+et un des plus prodigieux mangeurs de
+France jusqu'à sa mort, sans excès pour lui
+ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par
+choix, et avoit des chambres et des chemises
+par tous les quartiers de Paris, pour changer
+quand il en avoit besoin, car il suoit largement,
+et étoit grand et gros. Tout l'été il alloit
+sans culotte avec sa soutane. Un enfant
+de chœur qui le découvrit dans un église où
+il disoit assez souvent la messe, eut la malice,
+en l'habillant à la sacristie, de lui attacher
+avec une épingle le bas de son aube
+avec sa soutane et le bout de sa chemise,
+puis, au lever-Dieu, de lever bien haut la chasuble
+et l'aube, tellement qu'il présenta son
+derrière en plein tout nu à la compagnie. Le
+lieu de le faire et le temps encore plus fut
+étrange, et l'éclat de rire aussi universel que la
+surprise.»</p>
+
+<p>&mdash;«Le roi, dit Dangeau, à la date du
+6 septembre 1698, a ordonné à Tessé, colonel
+général des dragons, de prendre le bonnet
+quand il le salue à la tête des dragons. Cela
+ne se fait jamais que pour le roi.» Saint-Simon
+a mis à ce passage la note suivante: «Ce
+bonnet de Tessé pour saluer le roi fut la suite
+d'une malice noire que lui fit M. de Lauzun,
+pour qui la charge de colonel général des
+dragons qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda
+comment il prétendoit saluer le roi à
+la tête des dragons, et, après bien des demi-discours,
+il lui apprit avec autorité qu'il étoit
+de sa charge de saluer en cette occasion avec
+un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie à Paris,
+et se sent fort obligé d'un avis si important,
+d'une chose qui ne lui seroit jamais venue dans
+l'idée. Dès que son chapeau gris fut arrivé et
+paré de cocarde et de plumes, il le porta au
+lever du roi, et y surprit la compagnie d'un
+ornement devenu si extraordinaire, dont il dit
+la raison à chacun qui la lui demanda. La
+porte ouverte, le roi n'eut pas plutôt aperçu
+ce chapeau gris dont Tessé se pavanoit, et
+qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette
+couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux
+qu'il en avoit détruit l'usage, il demanda à
+Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau
+chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit
+entre ses dents, et Lauzun, qui étoit
+resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin, poussé
+par deux ou trois questions du roi l'une sur
+l'autre et d'un ton assez sérieux, il expliqua
+l'usage de ce chapeau; mais il fut bien étonné
+quand il s'entendit demander où diable il avoit
+pris cela, et tout aussitôt son ami Lauzun
+s'écoula. Tessé le cita, et le roi lui répondit
+que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui
+conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau
+gris au général des Prémontrés. Celui des
+dragons ne demanda pas son reste, et ne fut
+pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries
+des courtisans.»</p>
+
+<p>&mdash;«Le camp de Compiègne, qui pour des
+marionnettes que le roi voulut se donner, et
+plus encore à madame de Maintenon sous le
+nom de M. le duc de Bourgogne et de son
+instruction, devint un spectacle effrayant de
+magnificence et de luxe qui étonna l'Europe
+après une si longue guerre, et qui ruina troupes
+et particuliers, les uns pour longtemps,
+d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque
+de Compiègne donna aux étrangers accourus
+sans nombre, et même aux François, une sorte
+de spectacle qui demeura peint et imprimé
+dans la tête de ceux qui le virent, bien des
+années après. Le roi étoit sur le cavalier, c'est-à-dire
+sur un endroit un peu plus élevé du
+rempart de Compiègne ou de la terrasse qui
+est de plain-pied à son appartement; qui sert
+d'unique jardin et qui a vue sur une vaste
+campagne qui est entre la ville et la forêt.
+Toute la cour, hommes et femmes, étoit en
+haie sur plusieurs rangs, debout le long de
+cette terrasse, et toute l'armée en plusieurs
+lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à découvert
+de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit
+debout, un bras appuyé sur le haut d'une
+chaise à porteurs fermée dans laquelle étoit
+madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout,
+et lui parloit à tout moment; à chaque fois il
+se découvroit, se baissoit à la hauteur d'une
+glace de côté dont madame de Maintenon tiroit
+quatre doigts au plus et la repoussoit dès que
+le roi se relevoit, et le nombre de fois que
+cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse
+de Bourgogne étoit assise sur un des
+bâtons de la chaise. En avant, des deux côtés
+de la chaise, les princesses du sang et les
+dames, debout en haie et bien parées. Cela
+dura bien près de deux bonnes heures. Pendant
+ce temps-là, Canillac, colonel du régiment
+d'infanterie de Rouergue, venant de la
+part de Crenan demander quelque ordre au
+roi, entra par une petite porte faite exprès au
+bas du cavalier, et le monta, par le roide, droit
+au roi, qu'il trouva vis-à-vis de lui. Comme il
+avoit toujours demeuré tout au pied de la muraille,
+il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le
+cavalier. Il l'aperçut donc en entier et d'un
+seul coup d'œil en le montant, et il en demeura
+surpris de telle sorte que, la machine suivant
+l'impression de l'âme, il resta court, sans parole
+et sans oreilles; il fut assez longtemps
+sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il entendit
+aussi peu, et redescendit si plein de la
+vision qu'il venoit de voir qu'il ne pouvoit s'en
+remettre. Elle fit grande impression sur chacun,
+et plus de bruit que la prudence ne le
+devoit permettre.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>EXTRAIT DU TOME VII.</p>
+
+<p>«M. de Noyon<sup>1</sup> fourniroit un livre par
+ses faits et ses dits. Toutefois ils sont tels
+qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure
+qu'ils viendront à l'esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.</p></blockquote>
+
+<p>C'étoit un homme d'esprit et de savoir,
+mais d'un savoir brouillé et confus, homme
+d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable,
+résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant
+bien sagement, fort au demeurant de
+vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant
+point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque
+comme un coquin, à force de prêcher, et appeloit
+beaucoup d'évêques, évêques du second<sup>1</sup>
+ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur
+quand ils l'appeloient Monseigneur, et
+Monseigneur quand ils lui disoient Monsieur.
+Il appeloit souvent le pape «Monsieur de
+Rome,» et assuroit que si Monsieur de Rome,
+se trouvant à Noyon, y vouloit faire des fonctions
+sans sa permission, il l'en empêcheroit
+très-bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p> Il y a dans le manuscrit une abréviation qui
+peut signifier second ou dernier.</p></blockquote>
+
+<p>M. de Noyon avoit boisé tout son appartement
+de Noyon peint en brun, et dans tous
+les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans
+un manteau ducal avec la couronne, sans pas
+un chapeau d'évêque; et cela répété partout;
+aux deux côtés de sa galerie il avoit mis une
+grande carte généalogique avec cette inscription:
+Descente des empereurs d'Orient, en
+l'une, et en l'autre, d'Occident de la très-auguste
+maison de Clermont-Tonnerre; et au
+milieu un grand tableau qu'on eût pris pour
+un concile sans deux religieuses qui le fermoient;
+et il disoit que c'étoient les saints et
+les saintes de sa maison. Dans sa chambre à
+coucher il avoit sur sa cheminée ses armes
+avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques
+qui se peuvent rassembler, et se délassoit
+devant son feu à contempler ce trophée,
+et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale
+de Saint-Martin de Laon n'étoit que ses
+armes en buis avec ses honneurs autour.</p>
+
+<p>Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors
+archevêque de Paris et point encore duc. Il
+entroit dans la cour de Saint-Germain dans
+un carrosse et passa auprès de M. de Paris,
+qui y entroit aussi à pied. Le voilà à crier à
+son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne
+doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre
+pied à terre. Point du tout. Il s'élance, saisit
+la main de M. de Paris, fait avancer au pas
+et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier.
+M. de Paris pensa mourir de rage, et toujours
+M. de Noyon à le complimenter et le tint toujours
+de la sorte. Jamais M. de Paris ne le
+lui a bien pardonné. Longtemps après M. de
+Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui
+l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris
+ne lui rendît point de visites, qui s'étoit mis
+sur le pied de n'aller guère chez personne, et
+lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi
+s'en vengea-t-il cruellement en apprenant à
+M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point aperçu,
+et que personne n'avoit voulu lui dire de la
+dérision de l'abbé de Caumartin dans sa harangue
+lorsqu'il le reçut à l'Académie, dont
+on a vu l'histoire en son lieu<sup>1</sup>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p> Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article
+de M. Sainte-Beuve, dans l'<i>Athenœum</i> du 18 août
+1855.</p></blockquote>
+
+<p>«Au repas que le cardinal d'Estrées donna
+à la réception au parlement de M. de Laon,
+son neveu, on avoit mis deux cadenas pour
+M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier
+M. le prince; on s'attendoit qu'ils les
+ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu
+s'y devoir fier, en prit le soin, et regardant ces
+princes en les ôtant: «Messieurs, dit-il, il est
+plus aisé d'en ôter deux que d'en faire venir
+quinze ou seize pour ce que nous sommes ici
+de pairs.</p>
+
+<p>M. le prince le héros étoit trop goutteux
+pour conduire, et en faisoit le compliment,
+duquel M. son fils prit peu à peu la coutume.
+Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui
+disant: «Vous ne voulez pas qu'on vous conduise?»
+«Moi, répondit vivement le Noyon,
+point du tout; c'est vous apparemment, monsieur,
+qui me le voulez faire accroire.» Sur
+cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire,
+et l'autre se laissa conduire jusqu'au
+bout, et s'est toujours laissé conduire depuis,
+sans que les princes du sang lui aient plus
+hasardé ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous
+reconduise.» Sortant longtemps après de chez
+ce même M. le duc, devenu alors M. le prince,
+qui le conduisoit, M. de la Suse, archevêque
+d'Auch, qui sortoit en même temps, fit des
+compliments à M. le prince; M. de Noyon se
+tournant à M. d'Auch et le prenant par le
+bras: «Ce n'est pas vous, monsieur, lui
+dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je
+vous en avertis;» puis acheva de le laisser
+conduire.</p>
+
+<p>Il en fit un autre, à propos de conduite,
+qui fut étrange. Il était à Versailles chez la
+chancelière de Pontchartrain avec bien du
+monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière
+et sa belle-fille, sœur du comte de Roucy,
+se mirent à le conduire; vers le milieu de la
+chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant
+prend madame de Pontchartrain par la
+main et la prie de n'aller pas plus loin, et
+laisse faire madame la chancelière. Ces dames
+allant toujours, il se retourne vers la porte,
+et dit à madame de Pontchartrain: «Vous,
+madame, qui êtes ma parente, en voilà trop;
+et je ne veux pas absolument que vous alliez
+plus loin;» puis, regardant la chancelière:
+«Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle
+doit;» et la laissa aller tant qu'elle voulut.
+Toutes deux demeurèrent confondues et la
+compagnie fort embarrassée qui baissa les
+yeux au retour de la chancelière, fort rouge et
+fort silencieuse, et on en rit bien après qu'on
+fut sorti de là.</p>
+
+<p>Au pénultième lit de justice du roi, les
+cardinaux prétendirent précéder les pairs ecclésiastiques.
+Ils se fondoient sur les derniers
+exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin
+et sur d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques
+réclamoient leurs droits usurpés par
+autorité et par violence; M. de Noyon soutint
+presque seul le choc d'une part, et les cardinaux
+de Bouillon et Bonzi<sup>1</sup> de l'autre, et
+l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement
+dit au roi que les cardinaux étoient
+une chimère d'Église, MM. de Bouillon une
+chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer
+en réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant
+toujours disputé à deux cardinaux qui gouvernoient
+tout, il ne céderoit pas à deux cardinaux
+qui ne gouvernoient rien. Le cardinal
+de Bouillon fut outré pour sa rade(<i>sic</i>) et jeta
+les hauts cris. Il voulut exciter le cardinal
+Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il
+trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon,
+c'est que le cardinal de Bouillon ni lui, Bonzi,
+ne gouvernoient en effet pas grand'chose. M. de
+Noyon cependant s'applaudissoit de son bon
+mot et le répétoit à tout le monde. Il l'emporta
+sur les cardinaux, qui de dépit n'ont plus paru
+depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois
+essaya de donner atteinte au jugement
+du feu roi, et voulut précéder les pairs ecclésiastiques
+au lit de justice qui fut tenu de son
+temps; mais il n'en put venir à bout, et s'abstint
+de s'y trouver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Il y a par erreur <i>Bouzi</i> partout dans l'imprimé.</p></blockquote>
+
+<p>Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir
+grande envie de pisser, qu'il se trouvoit
+un jour de grande fête, pontificalement revêtu
+dans le chœur de sa cathédrale. Il n'en fit pas
+à deux fois; il se mit en marche, sa chape
+tenue des deux côtés par le diacre et le sous-diacre,
+sort à la porte en cet état ainsi assisté,
+troussa sa jaquette, se soulagea et revint pontificalement
+à sa place. Une autre fois, la
+même envie lui prit à Versailles comme il passoit
+dans la tribune, qui du temps de la vieille
+chapelle servoit de passage de l'aile neuve au
+reste du château. Il ne s'en contraignit pas,
+et se mit à pisser par la balustrade. Le bruit
+de la chute de l'eau de haut en bas sur le
+marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir
+le suisse de la porte de l'appartement, qui
+fut si indigné du spectacle qu'il alla querir
+Bontemps, premier valet de chambre de confiance
+et gouverneur de Versailles, qui accourut
+tout essoufflé et qui joignit M. de Noyon
+qui passoit l'appartement et ne demandoit pas
+son reste. Le bonhomme le querella, et M. de
+Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se trouva fort
+empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup,
+mais il eut la considération pour lui de
+ne lui en point parler.</p>
+
+<p>Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir
+à lui parler à son dîner et à son souper, à
+le mettre aux mains avec quelqu'un, et, faute
+de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour
+rudement payé. C'étoit quelques années après
+la mort de madame la dauphine de Bavière,
+et longtemps avant le mariage de celle de Savoie.
+L'appartement de la reine, où cette première
+dauphine étoit morte, avoit toujours été
+fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y exposer
+à la vue des courtisans des ornements
+superbes qu'il avoit fait faire pour l'église de
+Strasbourg, et cela donna lieu à beaucoup de
+raisonnements sur madame de Maintenon,
+dont on crut que le mariage alloit être déclaré,
+et qu'on avoit rouvert l'appartement de la reine
+sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer
+le monde et y mettre après la reine
+déclarée; et la vérité est que cela ne tint alors
+qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M. de
+Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit
+après de crédit et de faveur, eussent pu être
+gagnés à décider que le roi y étoit obligé en
+conscience. Dans ce temps-là précisément, le
+roi, badinant à son dîner M. de Noyon sur
+toutes ses dignités et ses honneurs et sur ce
+qu'il devoit être l'homme du monde le plus
+satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans
+cet amusement du roi, et conclut que toutefois
+il manquoit encore une seule chose à son contentement.
+Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût
+envie de mettre le chapeau en avant, et qui
+plaisantoit toujours avec lui sur le peu de cas
+qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à
+plusieurs reprises pour le faire expliquer. A
+la fin, il le fit par une énigme fort claire, et dit
+au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être que
+quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la
+vertu. Véritablement ce fut un coup de foudre.
+Le roi baissa la tête sur son assiette et n'en
+ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il
+dépêcha fort promptement. J'étois à côté de
+M. de Noyon, qui d'abord piétina, se pavanant
+et regardant la compagnie; mais chacun les
+yeux bas ne se permettoit que des œillades à
+la dérobée, le fit apercevoir de l'extrême embarras
+du roi et de tous les assistants. Il ne
+dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix
+de l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne
+ne trouva le reste du dîner plus long
+que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame
+de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré
+d'avoir déclaré si à brûle-pourpoint son désir
+d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en fut
+pas plus mal avec le roi.</p>
+
+<p>Le roi lui fit une malice fort plaisante.
+M. de Noyon étoit fort des amis du premier
+président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au
+point de l'aller voir aux heures les plus familières,
+et de manger chez lui sans être prié
+quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour
+si le premier président faisoit bonne chère.
+«Mais, sire, répondit-il, assez bonne, une
+bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit,
+et mit ce mot en réserve. Quatre jours après,
+le premier président étant venu parler au roi
+dans son cabinet, le roi lui rendit le propos
+de M. de Noyon, qui le piqua au point où on
+le peut croire du plus faux et du plus glorieux
+des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de
+Noyon à venir. Il ne tarda pas et sur l'heure
+du dîner. Le premier président fut au-devant
+de lui en grandes révérences, et lui demanda
+avec son hypocrite humilité ce qui lui plaisoit
+lui commander. M. de Noyon, bien étonné de
+l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui
+vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui
+venoit lui demander à dîner. «A dîner! répondit
+le premier président. Nous ne faisons céans
+qu'une petite chère bourgeoise qui convient à
+des bourgeois comme nous, et qu'il ne nous
+appartient pas de présenter à un prélat aussi
+distingué par sa dignité et par sa naissance.»
+Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que
+le roi l'avoit trahi. Duplique du premier président.
+Tant qu'enfin M. de Noyon dit que
+cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais
+qu'il avoit renvoyé son carrosse. «Qu'à cela
+ne tienne, répondit le premier président, vous
+en aurez un tout à cette heure;» et tant fut
+procédé qu'il le renvoya dans le sien et sans
+dîner. M. de Noyon bien en peine fit parler au
+premier président dans l'espérance de tourner
+la chose en plaisanterie; mais il se trouva
+qu'elle n'eut aucun lieu, tellement que M. de
+Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de
+la farce qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon
+plusieurs jours bien en peine, lui promit enfin
+de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le raccommoda
+en effet. Le premier président n'osa
+ne pas vivre avec M. de Noyon différemment
+de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui
+pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit
+voulu sérieusement les raccommoder; mais
+l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir.</p>
+
+<p>M. de Noyon eut une maladie qui le mit à
+la dernière extrémité à Paris; avant de recevoir
+ses sacrements, il envoya prier le nonce
+de lui donner la bénédiction apostolique. Cela
+fut trouvé fort étrange surtout d'un évêque
+qui appeloit quelquefois le pape: «Monsieur
+de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années;
+et quand il le fut, le roi le réprimanda de la
+singularité de sa dévotion, moins que cela
+ayant souvent profité à la cour de Rome pour
+étendre sa juridiction. On en diroit bien d'autres
+sur M. de Noyon. Ce peu suffit pour faire
+connoître un homme dont on parlera encore
+longtemps. Mais il en faut encore dire une,
+outre le dais brisé qu'on l'accusoit de porter
+avec lui en voyage.</p>
+
+<p>On a vu dans la suite de ces remarques
+quelle étoit la duchesse de Picquigny. Chaulnes
+et d'autres terres à elle sont du diocèse
+de Noyon; et il s'étoit formé une assez grande
+amitié entre eux qui dura plusieurs années,
+et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui
+rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon
+lui dit que, s'il pouvoit être marié, sa femme
+passeroit devant elle. Madame de Picquigny
+soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté
+de sa pairie, Madame de Picquigny
+qu'elle étoit duchesse et qu'il n'étoit que
+comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent
+si bien sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent
+brouillés, et ce qu'il y eut de plus
+beau, c'est qu'ils le demeurèrent.</p>
+
+<p>On prétend qu'il conduisoit son neveu,
+même enfant, à son carrosse, comme étant
+son aîné; mais ce qui est certain, c'est que
+se trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre,
+mort évêque de Langres, et M. de Chaste<sup>1</sup>,
+mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà, quelqu'un
+qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en
+famille. «En famille! reprit-il, oui en famille.
+Voilà monsieur, en montrant l'abbé, qui est
+de ma maison;» puis montrant l'évêque:
+«Et monsieur qui s'en dit; oui, en famille,
+monsieur, en famille.» Le pauvre Laon fut
+démonté et ne répliqua ni ne leva le siége.
+Mais, à la fin, en voilà assez.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p>Il faut lire <i>Chatte</i> (Louis-Anne de Clermont).</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;M. de Noirmoustier, cadet de la maison
+de la Trémoille, étoit fils de M. de Noirmoustier,
+si avant dans le parti des frondeurs dans
+la minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit,
+de souplesses et d'intrigues, obtint un
+brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa
+mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de
+l'épargne, et sa femme d'Aubery, président en
+la chambre des comptes. Il laissa deux fils et
+deux filles dont les trois <i>(sic)</i> furent tous
+considérables<sup>1</sup>. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit
+un des hommes de son temps le plus beau et
+le mieux fait, avec beaucoup d'esprit, mais
+orné, agréable, gai, solide et fait également
+pour le monde et pour les affaires. Il arriva
+donc avec ces talents, qui le firent briller et
+rechercher par la meilleure compagnie de la
+cour; mais la petite vérole qui le prit allant
+joindre la cour à Chambord et qui lui creva
+les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son
+commencement, une vie qui promettoit tant.
+Le désespoir qu'il en conçut l'enferma plusieurs
+années sans vouloir presque être vu de
+personne, charmant ses ennuis par une continuelle
+lecture; et, comme rien n'en dissipoit
+son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le
+vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il
+s'étoit réservés et qui, par le charme de sa
+conversation, lui étoient demeurés fidèles, le
+forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un
+peu plus étendu, et de l'un à l'autre il devint
+le rendez-vous de la compagnie la plus choisie
+et souvent la plus élevée. Tout est mode. Il
+devint du bon air d'être admis chez lui. Le
+médiocre état de ses affaires lui fit épouser
+en 1688 la fille de la Grange-Trianon, président
+aux requêtes veuve de Bermond, conseiller
+au parlement; et puis veuf sans enfants
+au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en
+1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de
+Chevry, président en la chambre des compte,
+par amour réciproque d'esprit. La fameuse
+princesse des Ursins, sa sœur, longtemps
+mécontente de ces mariages, fut obligée enfin
+d'avoir recours à ses conseils, à son industrie,
+à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de
+choses importantes, qui le firent faire duc vérifié,
+et frère cardinal. Depuis leur mort,
+moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé
+de celles du monde et de ses amis, et sa
+maison a été un réduit, un conseil, un tribunal
+qui s'est toujours soutenu en considération
+distinguée par celle de tous les gens principaux
+qui se sont fait honneur d'y être admis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1: </b><p> Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq
+fils et quatre filles, qui moururent tous après 1666.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Le cardinal de Furstemberg a joué un
+tel rôle dans les affaires entre l'empire et la
+France qu'il seroit inutile de parler de lui. On
+se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes
+de l'empire, sans autre prétention, jusqu'en
+l'an 1654 que l'empereur les créa princes de
+l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue
+main une comtesse de Walvoord, veuve du
+comte de la Mark et mère de celui qui fut
+chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs
+emplois au dehors. Il l'avoit remariée
+à un comte de Furstemberg, son neveu, et il
+vivoit avec elle en France, ménage public, logeant
+toujours ensemble. C'étoit une créature
+fort haute, fort emportée, de beaucoup d'esprit,
+plus que galante, et qui avoit été belle, mais
+grande et grosse comme un Suisse, effrontée
+à l'avenant, et qui avoit pris un tel ascendant
+sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant
+elle. Son luxe en tout genre étoit si prodigieux
+qu'on n'en croiroit pas les étranges détails de
+magnificence, de profusion, de délicatesse dont
+son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte
+dépense, qui ruinoit le cardinal, quoiqu'il eût
+entre 7 à 800,000 livres de rentes en bénéfices
+ou pensions du roi.</p>
+
+<p>«Le scandale en étoit énorme; mais ses
+services et ses souffrances pour le roi, décorés
+de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au
+point que la comtesse avoit une grande considération
+du roi et des ministres, dont elle
+étoit traitée avec une singulière distinction.
+Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses
+anciennes raisons de ne rien refuser, et qui,
+moyennant son traité avec madame de Maintenon
+de n'aller jamais à Marly et de ne voir
+jamais le roi en particulier, l'avoit toujours à
+elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis
+un de ses fils dans le chapitre de Strasbourg
+par force et par autorité du roi déployée, parce
+qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce quartier
+étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la
+Varenne, que les plaisirs de ce prince firent
+son portemanteau et que son esprit et les affaires
+où son maître l'employa enrichirent tellement,
+qu'après bien de la résistance il fut
+convenu qu'ils seroient dupes et passeroient
+ce quartier pour celui d'une maison noble de
+ce même nom qui toutefois n'avoit jamais eu
+d'alliance avec celle de Rohan. Dès qu'il fut
+chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque,
+et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg
+tout de son mieux; mais la cour concluante
+consistoit aux pistoles pour faire consentir le
+cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité
+fait, il fallut capter la bienveillance du chapitre,
+qui conserve encore les dehors de la liberté
+et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly,
+Normand de basse étoffe, mais d'esprit délié
+et accort, et grand vicaire à Strasbourg, fut
+gagné par madame de Soubise, et eut le secret
+de la négociation, qu'il fit réussir, et dont il
+eut l'évêché de Toul en récompense, et est
+mort archevêque de Tours, et, <i>quod horrendum</i>,
+comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces
+simonies que le cardinal de Bouillon avoit
+mises au net, instruit par ses émissaires de
+point en point et enragé qu'il étoit de manquer
+Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui
+tous trois étoient dans le chapitre, dans les
+dignités, et bien auparavant l'abbé de Soubise,
+plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi
+ce qui piqua le roi, protecteur d'un marché
+qu'il ignoroit, et ce qui outra la comtesse et
+madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit
+le plus beau coadjuteur de l'Europe et le
+plus jeune aussi, moyennant quantité de pistoles;
+et ce fut ce qui acheva la perte résolue
+du cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava
+de plus en plus et dont il n'a pu sortir
+dans le long reste d'une honteuse et très-misérable
+vie.»</p>
+
+<p>&mdash;Nous signalerons, en terminant, le passage
+(à la date du 16 novembre 1700) où l'on
+voit l'origine du mot célèbre: <i>Il n'y a plus de
+Pyrénées</i>, attribué à Louis XIV. Lorsque ce
+prince eut présenté son petit-fils, le duc d'Anjou,
+comme successeur de Charles II à l'ambassadeur
+d'Espagne, et autorisé les seigneurs
+de sa cour à accompagner le nouveau roi même
+jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur, raconte Dangeau,
+dit fort à propos que ce voyage devenoit
+aisé et que <i>présentement les Pyrénées étoient
+fondues</i>.»Ce mot fut défiguré dès l'instant
+même dans le <i>Mercure</i>, qui le rapporte ainsi:
+«Quelle joie! <i>il n'y a plus de Pyrénées</i>, elles
+sont abîmées et nous ne sommes plus qu'un.»</p>
+
+
+
+<a name="analyse"></a>
+<h1>ANALYSE
+DU
+JOURNAL DE DANGEAU</h1>
+
+<h2>PAR
+M. SAINTE-BEUVE.</h2>
+
+
+<p>Chez Dangeau, l'importance des révélations
+historiques est toujours masquée par du cérémonial,
+et il faut quelque temps pour s'en débarrasser.
+Le tome III s'ouvre au 1<sup>er</sup> octobre
+de l'année 1689, quand la France est engagée
+dans une grande guerre européenne qui chaque
+jour s'étend et qui oblige de faire face sur
+toutes les frontières, sur le Rhin, en Flandre
+et aux Pyrénées, bientôt du côté des Alpes, et
+déjà aussi dans les colonies et sur les mers.
+L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne,
+l'Angleterre, la Savoie tout à l'heure, on
+a à tenir tête à toutes ces puissances, et on y
+réussit d'abord sans trop de fatigue et sans
+presque qu'il y paraisse au dedans. La cour
+n'a jamais paru plus tranquille et plus brillante.
+«&mdash;Samedi 1<sup>er</sup> octobre, à Versailles.&mdash;Le
+roi et monseigneur s'amusèrent le matin à
+faire tailler les arbres verts de Marly; ils en
+partirent l'après-dînée après avoir joué aux
+portiques...»&mdash;«Lundi 3.&mdash;Le roi dîna à
+son petit couvert avec monseigneur; sur les
+cinq heures il alla faire la revue de ses mousquetaires
+et puis se promener dans le potager...»&mdash;«Mercredi
+5.&mdash;Le roi dîna à son
+petit couvert et alla tirer...» Les soirs il y a
+comédie ou appartement, jeux avant et après
+souper. C'est là le commencement et la fin de
+la plupart des journées chez Dangeau. Monseigneur
+continue de chasser chaque matin et
+de prendre <i>son loup</i>, tant qu'il y a des loups;
+car à la fin il en a tant tué qu'à de certains
+jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau,
+le nom exact de tous les jeux auxquels on
+jouait à la cour de Louis XIV et où le roi prenait
+part lui-même. Rabelais nous a donné la
+liste complète de ceux de Gargantua enfant
+après ses repas et les grâces dites: «Puis...
+se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les
+dents avec un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens.
+Puis, le vert étendu,
+l'on déployait force cartes, force dez et renfort
+de tabliers. Là jouoit</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>au flux,</p>
+<p>à la prime,</p>
+<p>à la vole,</p>
+<p>à la pile,</p>
+<p>à la triomphe, etc. etc.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages.
+Pour Louis XIV et Monseigneur on dresserait
+une liste pareille, et l'on sait maintenant qu'ils
+jouaient à l'hombre,&mdash;au reversis,&mdash;au
+brelan,&mdash;au lansquenet,&mdash;aux portiques,&mdash;à
+culbas,&mdash;au trou-madame,&mdash;à l'anneau
+tournant,&mdash;à la roulette,&mdash;à l'<i>escarpoulette</i>,
+etc. C'est à n'en pas finir. Les nouvelles
+les plus importantes de la guerre s'y entremêlent
+et sont enregistrées à côté: on a la
+physionomie exacte des choses. La Dauphine,
+près de qui Dangeau est chevalier d'honneur,
+meurt vers ce temps-là; on a le cérémonial
+de ses funérailles dans la dernière précision.
+Au moment où le corps de la Dauphine est
+exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il
+s'est commis une irrégularité dont le narrateur
+ne manque pas de nous avertir: «Madame
+la Dauphine a été à visage découvert
+jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une
+faute: c'est que pendant ce temps-là, les
+dames qui n'ont pas droit d'être assises devant
+elle pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être
+assises devant son corps à visage découvert.»
+Les choses se passent plus correctement en ce
+qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit
+Dangeau, que les évêques qui viennent garder
+le corps de madame la Dauphine auront des
+chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la
+reine; l'ordre avait été donné d'abord qu'ils
+n'eussent que des tabourets.» L'acte de l'adoration
+de la Croix, le jour du vendredi saint,
+est avant tout, chez Dangeau, l'occasion d'une
+querelle de rang, d'un grave problème de préséance:
+«Ce matin, les ducs ont été à l'adoration
+de la Croix après les princes du sang.
+MM. de Vendôme et les princes étrangers ne
+s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre
+leurs prétentions). Dangeau ne trouve
+pas à tout cela le plus petit mot pour rire, et
+s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que
+ces sortes de questions ont le privilège de
+faire déborder, il s'applique à bien exposer les
+points en litige, comme un rapporteur sérieux
+et convaincu. Il relate en greffier d'honneur
+combien, au service funèbre solennel de cette
+même Dauphine, il y eut de chaises vides
+entre les princes ou princesses et les premiers
+présidents, soit du Parlement, soit de la
+Chambre des comptes, combien on fit de révérences
+auxdits princes et princesses. Il ne
+manque à rien, et trouve moyen de suivre
+quelques-unes de ces difficultés d'étiquette
+même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est
+allé. Un procès s'est élevé entre M. de Blainville,
+grand maître des cérémonies, et M. de
+Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies.
+Le roi prend lui-même connaissance de l'affaire
+et décide; presque tout est jugé en
+faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue
+possession: il restera indépendant de M. de
+Blainville, ne prendra point l'ordre de lui,
+marchera à sa gauche, mais sur la même
+ligne, etc. «La seule chose qui est favorable
+à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est qu'il
+aura la queue de son manteau plus longue
+d'une aune que celle de M. Sainctot; et
+ainsi les charges ne sont pas égales, mais
+elles ne sont pas subordonnées.» Il semble à
+quelqu'un de spirituel avec qui je lis ce passage,
+que Dangeau, cette fois, a été à une ligne
+près de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a
+pas osé. Non, je ne crois pas que Dangeau,
+même en cet endroit, ait été si près de sourire;
+on n'a jamais pris plus constamment au
+sérieux toutes ces puérilités majestueuses, qui
+avaient, au reste, leurs avantages, si on ne
+les avait poussées si à bout. On a connu, depuis,
+les inconvénients du sans-gêne dans les
+hommes publics et dans les choses d'État.
+Toujours des excès.</p>
+
+<p>Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur
+à l'armée du Rhin (mai 1690). C'est
+la seconde campagne de Monseigneur, qui à
+la première, dix-huit mois auparavant, s'était
+assez distingué. Il ne se passe rien d'important
+dans celle-ci. Au lieu des chasses de
+Monseigneur, Dangeau nous rend exactement
+toutes ses revues, les fourrages de
+l'armée, le <i>tous-les-jours</i> du camp, comme
+il faisait du train de Versailles. Les questions
+de cérémonial et de salut militaire ne sauraient
+être oubliées: «En arrivant ici (au
+camp de Lamsheim), Monseigneur vit toute
+l'infanterie en bataille sous une ligne à quatre
+de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant
+général, qui était demeuré ici pour commander
+l'infanterie, salua Monseigneur, de l'épée,
+à cheval.» Monseigneur toutefois, dans cette
+campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne
+manque à rien d'essentiel: il remplit les devoirs
+de son métier, il fait manœuvrer son
+monde. Dans ses différentes marches, il étudie
+le terrain et les campements, ce qui s'y est
+fait autrefois de considérable. Il se fait montrer
+par le maréchal de Lorges les postes
+qu'occupaient à Sasbach Montécuculli et Turenne,
+l'endroit où celui-ci a été frappé à mort,
+et l'arbre au pied duquel on le transporta pour
+y mourir. Mais au milieu des qualités honnêtes
+et régulières du Dauphin, on regrette de ne
+sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en
+lui. Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient
+à la fin de septembre sans avoir rencontré ni
+fait naître d'occasion, sans avoir rien tenté de
+mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour,
+et Dangeau, qui ne le quitte pas, rentre dans
+ses eaux.</p>
+
+<p>L'année suivante se passe mieux. Louis XIV
+part le 17 mars 1691 pour se mettre en personne
+à la tête de son armée de Flandre. On
+a ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression
+bien nette de ce qu'était un de ces
+fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels,
+réguliers, un peu courts à notre gré,
+toujours sûrs de résultat, pleins d'éclat pourtant,
+de nobles actions, de dangers et de belles
+morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était
+dit qu'il fallait frapper un coup. Le bruit se
+répand à Versailles, dans les premiers jours
+de mars, qu'on va faire un <i>gros siége</i>; on ne
+dit pas encore de quelle place: sera-ce Mons?
+sera-ce Namur? Cette année, ce sera Mons.
+Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles,
+à son lever. Chacun s'empresse d'en être;
+nous avons la composition de cette brillante
+armée, dont la tête est formée de princes et
+des plus beaux noms de noblesse et de guerre.
+La place est investie par Bouflers. Vauban,
+<i>l'âme des siéges</i>, est parti de Valenciennes
+pour être devant Mons à l'arrivée du roi.
+Louvois, cette autre providence, a tout préparé
+et a fait dresser de longue main les instructions,
+les études. Les choses se passent
+comme on l'avait prévu et à point nommé.
+Louis XIV, son fils, son frère n'ont plus qu'à
+sortir à cheval le matin, et à avoir l'œil à ce
+qui s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle
+le <i>dispositif</i> de la tranchée le samedi 24.
+Le roi pendant le siége, et malgré la goutte
+dont il ressent quelque accès, persiste à monter
+à cheval et à aller à la tranchée: «Il n'a
+mis pied à terre que vis-à-vis de la batterie,
+raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité
+tout le travail qu'on a fait, et a été aux travaux
+les plus avancés. Il ne s'est pas contenté de
+cela, et pour mieux voir, il s'est montré fort
+à découvert; il s'est même mis fort en colère
+contre les courtisans qui l'en voulaient empêcher,
+et a monté sur le parapet de la tranchée,
+où il a demeuré assez longtemps. Il était
+aisé aux ennemis de reconnaître son visage,
+tant il était près. M. le Grand (le grand écuyer),
+qui était près de lui, a été renversé de la terre
+du parapet que le canon a percé, et en a été
+tout couvert sans en être blessé pourtant.»
+Au retour de cette inspection, Louis XIV
+travaille avec ses ministres et tient conseil
+comme s'il était à Versailles. Tout son monde
+de Versailles est là, même Racine, le gentilhomme
+ordinaire, qui prend ses notes pour
+l'histoire dont il est chargé et qu'il n'écrira
+pas; on a de lui une lettre intéressante à
+Boileau, aussi exacte et circonstanciée que
+peut l'être la relation de Dangeau lui-même.
+L'accident principal du siége est l'attaque d'un
+ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi
+31 avril.&mdash;Vauban a dit au roi que s'il
+était pressé de prendre Mons, on pouvait dès
+aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à
+cornes; mais que puisque rien ne pressait, il
+valait mieux encore attendre un jour ou deux,
+et <i>lui</i> sauver du monde.» Ce n'est pas le
+monde qu'on sauve, c'est du monde qu'on
+veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même
+différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage
+à cornes fut pris d'abord, puis perdu;
+il fallut revenir à la charge le lendemain. La
+plupart des officiers y furent tués ou blessés.
+Un Courtenay mousquetaire y fut tué, un descendant
+légitime de Louis le Gros et, à sa
+manière, un petit-fils de France. «Je voyais
+toute l'attaque fort à mon aise, écrit Racine à
+Boileau, d'un peu loin à la vérité; mais j'avais
+de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
+presque tenir ferme tant le cœur me battait à
+voir tant de braves gens dans le péril.» Le
+roi, à ce siége de Mons comme l'année suivante
+à celui de Namur, s'offre bien à nous
+dans l'attitude sinon héroïque, du moins
+royale, et il satisfait à l'honneur, au courage,
+à tous ses devoirs, y compris l'humanité.
+«Jeudi 5 avril.&mdash;Le roi, en faisant le tour
+des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si
+l'on avait bien soin des blessés et des malades,
+si les bouillons étaient bons, s'il en
+mourait beaucoup, et si les chirurgiens faisaient
+bien leur devoir.» La ville a demandé
+à capituler après seize jours de tranchée ouverte:
+«Le roi, dit Dangeau, a donné ce matin
+(9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a
+prié à dîner, honneur dont il a été plus touché
+que de l'argent. Il n'avait jamais eu l'honneur
+de manger avec le roi.» La garnison,
+composée d'environ cinq mille hommes, sort
+de la place le lendemain 10; Monseigneur
+assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur
+de l'épée, et sans mettre pied à terre;
+il lui dit qu'il était bien fâché de n'avoir pu
+tenir plus longtemps, afin de contribuer davantage
+à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait
+de part et d'autre en parfait honneur et
+en courtoisie.</p>
+
+<p>Les campagnes durent peu quand le roi y
+est. Le roi, son siége fait et son coup de foudre
+lancé, revient à temps, cette année 1691,
+pour entendre la messe le dimanche de Pâques,
+15 avril, à Compiègne, et pour faire ses
+pâques le dimanche d'après à Versailles. Les
+chasses et les jeux recommencent.</p>
+
+<p>C'est l'impression générale seulement que
+je veux donner. Assez d'autres chercheront
+dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait
+particulier; très-peu de monde aura la patience
+de le lire d'un bout à l'autre comme
+on lit un livre. J'avouerai que cette lecture
+un peu prolongée, quand on s'y applique,
+produit une fatigue et un cassement de tête
+par cette succession de faits sans rapport et
+sans suite qui font l'effet d'une mascarade.
+On serait tenté, au sortir de là, de prendre
+un livre de raisonnement et de logique pour
+se reposer. Mais enfin, en poursuivant cette
+lecture à travers les mille particularités dont
+elle se compose, et en faisant la part de la bienveillance
+et de l'optimisme de Dangeau, décidé
+à trouver tout bien, on arrive à un résultat
+qui, selon moi, ne trompe point: on ressent
+et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain
+moment. Eh bien, même à travers cette
+guerre immense et laborieuse, les années
+1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et
+continuent de donner une bien haute idée de
+Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la
+gaieté de la cour, la légèreté même survivent
+et se perpétuent, grâce surtout à ces charmantes
+filles du roi, la princesse de Conti et
+madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des
+la Vallière, des Soubise, des Montespan, dansant
+avec Louis ou autour de Louis <i>sous des
+berceaux de fleurs</i>; mais c'est encore le beau
+moment des promenades des dames sur le
+canal de Versailles, des collations de Marly,
+de Trianon, et les enchantements n'ont point
+cessé. Ils ne cesseront sensiblement que dans
+les dernières années de cette guerre. Et par
+cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce
+nous sera un témoin de ce changement graduel;
+il ne sera pas en son pouvoir de le dissimuler.</p>
+
+<p>Nous sommes encore ici dans les temps
+qui précèdent la date à laquelle s'ouvrent les
+Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les
+commence, en effet, qu'avec le siége de Namur
+en 1692, ce qui donne plus de prix aux
+faits antérieurs racontés par Dangeau et aux
+notes que Saint-Simon y joint, et qui n'ont
+pas toutes passé en substance dans son grand
+ouvrage. La mort soudaine de Louvois au
+sortir d'un travail avec Louis XIV (16 juillet
+1691) est un des endroits de Dangeau que
+Saint-Simon commente le plus; il fait de ce
+grand Ministre un admirable portrait, où cependant,
+à force de vouloir tout rassembler,
+il a introduit peut-être quelques contradictions
+et des jugements inconciliables, comme
+lorsque après l'avoir représenté si absolu, si
+entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir
+en second et sous un maître. Il s'y est donné
+aussi toute carrière pour le soupçon et pour
+les profondeurs mystérieuses, ayant bien
+soin de faire entendre que cette mort subite
+n'est pas venue au hasard, et laissant planer
+l'accusation dans un vague infini. Il paraît
+croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas
+mort à propos ce jour-là, les ordres étaient
+donnés pour le conduire à la Bastille. A force
+d'être curieux, et soupçonneux, il y a des
+moments où Saint-Simon devient crédule.
+Restons dans les limites sévères de l'histoire.
+Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une
+perte et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi
+d'Angleterre lui ayant envoyé faire des compliments
+sur la mort de Louvois, il répondit
+à celui qui venait de sa part: «Monsieur,
+dites au roi d'Angleterre que j'ai perdu un
+bon ministre, mais que ses affaires et les
+miennes n'en iront pas plus mal pour cela.»
+Vraies paroles et vrai sentiment de roi!
+Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même
+et dans Louvois, a des ministres et des instruments
+puissants, mais pas de collègues.
+On a fait abus, de nos jours, de ces collègues
+et de ces maîtres qu'on a donnés à Louis XIV.</p>
+
+<p>Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est
+qu'à l'instant où il perd Louvois, Louis XIV
+se met en devoir de s'en passer. Son emploi
+étant donné un peu pour la forme et par complaisance
+au jeune M. de Barbezieux, le roi,
+qui se fait comme son tuteur et son garant,
+s'applique plus que jamais au travail; il devient
+son propre ministre à lui-même:</p>
+
+<p>«Vendredi 31 août (1691), à Marly.&mdash;Le
+roi se promena tout le matin dans ses jardins;
+il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il
+fait présentement tous les jours.»</p>
+
+<p>Il se met à faire la revue détaillée de ses
+troupes en ordonnateur en chef:</p>
+
+<p>«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.&mdash;Le
+roi alla le matin sur la bruyère de Marly,
+devant la grille, faire la revue de deux compagnies
+de ses gardes du corps, celle de Luxembourg
+et celle de Lorges; il les vit à cheval et
+à pied, et homme par homme, et se fit montrer
+les gardes qui s'étaient distingués au combat
+de Leuze pour les récompenser.»</p>
+
+<p>«Samedi 17, à Versailles.&mdash;Le roi, après
+son dîner, fit sur les terrasses de ses jardins
+la revue de huit compagnies de son régiment
+des gardes, des quatre qui montent et des
+quatre qui descendent la garde. Il en avait
+déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère
+qu'aucun commissaire.»</p>
+
+<p>Il va encore à la chasse quand il peut, il
+s'amuse à tirer, ou à voir tailler ses arbres;
+mais le soir, même quand il y a appartement,
+il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par
+passer tous ses soirs chez madame de Maintenon,
+à y travailler avec ses ministres. Quelques
+passages rapprochés, et qui deviennent
+aussi fréquents chez Dangeau que l'étaient
+autrefois les articles des jeux et des divertissements,
+en diront plus que tout:</p>
+
+<p>«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.&mdash;Le
+soir il y eut appartement; mais le roi n'y
+vient plus. M. de Barbezieux est malade depuis
+quelques jours, et le roi travaille encore
+plus qu'à son ordinaire.»</p>
+
+<p>«Lundi 28, à Versailles.&mdash;Le roi ne sortit
+point de tout le jour, non plus qu'hier. Il
+donne beaucoup d'audiences, et travaille tout
+le reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et
+fait écrire à M. de Barbezieux, sous lui, toutes
+les lettres importantes qui regardent les affaires
+de la guerre.»</p>
+
+<p>«Mercredi 2 avril, à Versailles.&mdash;Le roi
+et Monseigneur entendirent les ténèbres à la
+chapelle; ensuite le roi travailla avec ses ministres.
+Il n'y a point de journée présentement
+où le roi ne travaille huit ou neuf heures.»</p>
+
+<p>Cela se soutient et se régularise de plus
+en plus les années suivantes, et Dangeau,
+par des résumés de fin d'année, prend soin
+de constater cette réforme de plus en plus laborieuse
+de régime, qui suit la mort de Louvois.
+Louis XIV, en un mot, à cette époque
+où il allait dater de la cinquantième année de
+son règne (14 mai 1692), se mettait à l'ouvrage
+plus que jamais, et à son métier de roi
+sans plus de distraction. S'il y fit des fautes,
+il ne cesse d'y mériter l'estime. Il avait cinq
+grandes armées, sur pied: celle de Flandre,
+sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne,
+sous M. de Lorges; de la Moselle, sous M. de
+Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon,
+sous le duc de Noailles; je ne parle pas des
+flottes, alors si actives. Il se décide, pour cette
+campagne de 1692, à faire encore quelque
+gros siége; ce sera celui de Namur.&mdash;«Jeudi
+10 avril, à Versailles.&mdash;Le roi tient conseil
+de guerre le matin avec M. de Luxembourg,
+M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait
+partir Vauban incessamment, et on ne doute
+pas que le roi ne partît bientôt si la saison
+était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est
+parlé, et que Dangeau, annoté par Saint-Simon,
+nous fait particulièrement connaître, était de
+ces seconds indispensables à la guerre, un
+officier d'état-major accompli, parfait à étudier
+les questions, les lieux, à dresser des instructions
+et des mémoires, à juger des hommes.
+Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait
+en faire un ministre: à quoi la modestie
+de Chanlay résista. Ces parties sérieuses et
+toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent
+leur ouverture et leur éclaircissement
+par bien des passages de Dangeau. On part
+de Versailles pour le siége de Namur le
+10 mai; on arrive devant la place le lundi 26.
+Le roi y est pris de goutte; ce qui ne l'empêche
+pas de tout voir, de donner ordre à
+tout. La ville se rend après sept ou huit jours
+de tranchée; le château tient un peu plus
+longtemps. C'est encore un beau siége classique,
+régulier, modéré, courtois. Dès le
+premier jour les dames de qualité s'effrayent
+de rester dans la ville; on demande pour elles
+un passe-port: «Le roi l'a refusé; cependant
+les dames sont sorties et sont venues à une
+maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé
+le prince d'Elbeuf. Il voulait qu'elles retournassent
+dans la ville; mais elles persistèrent
+à n'y vouloir point retourner, et apparemment
+le roi aura la bonté de se relâcher; il
+leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain
+le roi envoie des carrosses à ces dames
+pour les conduire à une abbaye voisine. «Outre
+les quarante femmes qui sont sorties du côté
+du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau,
+qui sont sorties du côté de M. de Bouflers.»
+Le roi, tout souffrant et peu valide qu'il est,
+s'expose suffisamment. A une action, pendant
+le siége du château, il reste toujours à cheval
+à une demi-portée de mousquet de la place, et
+quelques gens sont blessés fort loin derrière
+lui. Valeur et politesse, discipline et humanité,
+l'impression qui nous reste de tout cela, sans
+aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de Boileau,
+est celle de quelque chose de noble, d'honorable
+et de bien royal. Il arrive là, à cette prise
+de Namur, ce qui est plus d'une fois arrivé à
+la France dans le temps d'une victoire remportée
+sur terre, c'est un désastre sur mer:
+on apprend la défaite de M. de Tourville à la
+Hogue. A son retour de Namur à Versailles,
+et dès le premier soir, Louis XIV, voit entrer
+M. de Tourville, qui venait le saluer. Il lui dit
+tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis très-content
+de vous et de toute la marine; nous
+avons été battus, mais vous avez acquis de la
+gloire et pour vous et pour la nation. Il nous
+en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé
+l'année qui vient, et sûrement nous battrons
+les ennemis.» Parole encore de vrai roi, qui
+n'a ni l'humeur du despote, irrité que les
+choses lui résistent, ni la versatilité du peuple,
+dont les jugements varient selon le bon ou le
+mauvais succès.</p>
+
+<p>Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau
+combat de Steenkerque, livré le 3 août
+par le maréchal de Luxembourg. Dangeau,
+qui dans le premier moment de la nouvelle
+l'appelle le combat d'Enghien, nous dit: «Samedi
+9 août, à Versailles.&mdash;M. le comte de
+Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation
+fort ample de M. de Luxembourg de tout ce
+qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit
+qu'il n'avait jamais vu une si belle relation,
+et qu'il nous la ferait lire.» Les éditeurs ont
+eu l'heureuse idée de nous faire le même plaisir
+que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à-dire
+de nous donner le texte même de la relation
+de M. de Luxembourg, conservée au dépôt de
+la guerre, et de laquelle s'étaient amplement
+servis les historiens militaires du règne; mais
+dans sa première forme et dans son tour direct,
+elle a quelque chose de vif, de spirituel, de
+brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de
+Louis XIV, et qui en fait de tout point une
+page des plus françaises.</p>
+
+<p>L'admiration de Dangeau est communicative,
+va-t-on me dire; prenez garde d'y trop
+donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons
+endroits, comme encore on me laissera citer
+ce mot de Louis XIV; conservé par Dangeau,
+lorsque deux ans après environ le vainqueur de
+Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg,
+se meurt: «Vendredi 31 décembre 1694, à
+Versailles.&mdash;M. de Luxembourg à cinq heures
+du matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence
+si violemment que les médecins <i>le</i>
+désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a
+dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes
+assez malheureux pour perdre ce pauvre
+homme-là, celui qui en porterait la nouvelle
+au prince d'Orange serait bien reçu.» Et
+ensuite il a dit à M. Fagon, son premier médecin:
+«Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg
+tout ce que vous feriez pour moi-même
+si j'étais dans l'état où il est.»</p>
+
+<p>Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à
+celui qui sauvera M. de Luxembourg; il dit
+ce simple mot humain: <i>Faites comme pour
+moi-même</i>. Ce sont là de rares moments dans
+sa vie de roi trop asiatique et trop idolâtré:
+il n'est que plus juste d'en tenir compte.</p>
+
+<p>La campagne de 1692 fut la dernière de
+Louis XIV qui mérite ce nom; car celle de l'année
+suivante ne parut qu'un voyage brusquement
+interrompu. Parti de Versailles le 18 mai
+1693 pour l'armée de Flandre, Louis XIV, plus
+lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté de
+précis et s'étant trouvé pendant quelques jours
+malade au Quesnoy, fait mine de s'avancer du
+côté de Liége; puis tout d'un coup, le 9 juin,
+au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en
+retourne à Versailles. Cette résolution soudaine
+étonna beaucoup. Le roi ne se montrait
+pas en cela fidèle à son principe, qui était de
+ne point s'en retourner sans avoir fait quelque
+chose. Il renonce désormais à être général et
+à aller de sa personne à la guerre. Jusque-là,
+quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement,
+bien que toujours dans son rôle de roi.
+Il ne cherchait point les périls, mais aussi il
+ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en cette
+dernière occasion qu'en aucune autre, ne se
+permet le moindre commentaire: mais, ce qu'il
+y a d'un peu lourd ou de peu svelte jusque dans
+la force et la grandeur de Louis XIV, paraît
+bien dans le détail journalier de sa relation.
+Cet appesantissement en partie physique qui
+augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux
+habitudes, ce besoin d'avoir toujours autour
+de soi une grosse cour, finirent par retenir le
+monarque à Versailles et dans ses maisons.</p>
+
+<p>Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter,
+dans le tome V<sup>e</sup>, les teintes plus sombres
+qui se laissent apercevoir à travers l'uniformité
+officielle et l'impassibilité souriante de
+Dangeau. Ainsi on ne joue plus tant à la cour;
+la santé du roi se dérange plus souvent; quoique
+à chaque indisposition Dangeau prenne
+soin de nous rassurer. Les gouttes, les fièvres,
+aidées des médecines de précaution dont Fagon
+abuse, tournent en habitude chez Louis XIV,
+malgré son fonds d'excellente constitution. En
+même temps les impôts augmentent; les capitations
+ne rendent qu'avec lenteur. Le roi, qui
+a retranché une moitié sur les étrennes de ses
+enfants (1694) et deux cents chevaux de son
+écurie, cherche à étendre ses économies sur
+tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les
+courriers que les généraux multipliaient sans
+nécessité pour la moindre affaire, et sur les
+Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers.
+On ne paye plus l'Académie des sciences, ni
+«la petite Académie que M. Bignon avait fait
+établir pour la description des arts,» celle qui
+est devenue l'Académie des inscriptions. Même
+au travers du Dangeau, cela s'entend, tout
+crie misère. Des désertions, des révoltes dans
+les troupes se font sentir. Les nouvelles levées
+d'hommes sont de plus en plus difficiles, et
+d'odieux recruteurs y emploient la violence à
+l'insu du roi. Il est temps, c'est l'impression
+qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité
+de Ryswyck arrive pour procurer à la France
+un intervalle de repos qui, malheureusement,
+ne sera pas assez long.</p>
+
+<p>Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on
+pourrait extraire de ces derniers volumes seraient
+sans fin, et Saint-Simon se greffant sur
+Dangeau produit des fruits qui ont une saveur
+tout à fait neuve. J'ai remarqué plus d'une
+jolie anecdote, une entre autres, toute littéraire,
+qui montre que ce n'est pas seulement
+de nos jours que l'ironie s'est glissée sous un
+air d'éloge dans le discours d'un directeur de
+l'Académie française recevant un nouveau confrère.</p>
+
+<p>FIN.</p>
+
+
+
+
+<p>TABLE.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><a href="#I">I.&mdash;L'édition</a> </p>
+<p><a href="#II">II.&mdash;Le siècle </a> </p>
+<p><a href="#III">III.&mdash;L'homme </a> </p>
+<p><a href="#IV">IV.&mdash;L'écrivain</a> </p>
+<p><a href="#annotations">Annotations inédites de Saint-Simon au
+<i>Journal de Dangeau</i> </a> </p>
+<p><a href="#analyse"> Analyse du <i>Journal de Dangeau</i></a> </p>
+ </div> </div>
+
+<p>FIN DE LA TABLE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
+***** This file should be named 17044-h.htm or 17044-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/0/4/17044/
+
+Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..7a35884
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17044 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17044)