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diff --git a/16888-h/16888-h.htm b/16888-h/16888-h.htm new file mode 100644 index 0000000..24b8805 --- /dev/null +++ b/16888-h/16888-h.htm @@ -0,0 +1,3927 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Auguste Comte Et Herbert Spencer, by E. de Roberty. + </title> + <style type="text/css"> + + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 1em; + font-size: smaller; background: #eeeeee; border: dashed 1px;} + + .bb {border-bottom: solid 2px;} + .bl {border-left: solid 2px;} + .bt {border-top: solid 2px;} + .br {border-right: solid 2px;} + .bbox {border: solid 2px;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .u {text-decoration: underline;} + .vers {margin-left: 5%;} + + .caption {font-weight: bold;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Auguste Comte et Herbert Spencer + Contribution à l'histoire des idées philosophiques au XIXe siècle + +Author: E. de Roberty + +Release Date: October 16, 2005 [EBook #16888] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliotheque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +</pre> + + + +<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> + +<!-- End Autogenerated TOC. --> + +<h1>AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER</h1> + +<h3>CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DES IDÉES PHILOSOPHIQUES AU XIXe SIÈCLE</h3> + +<h4>par</h4> + +<h2>E. DE ROBERTY</h2> + +<h4>PARIS</h4> + + +<h4>1894</h4> + + + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><a href='#TABLE_DES_MATIERES'>Table des matières</a></p> + + +<h3><a name='INTRODUCTION'></a>INTRODUCTION<span class="pagenum">[p.V]</span></h3> + + +<p>Dans le remous des idées générales, dans la fluctuation des vues +d'ensemble, dans le va-et-vient des systèmes qui, pour un court espace +de temps, réussissent à grouper les croyances, à retenir et fixer les +convictions, un phénomène s'observe, à peu près invariable à travers les +âges.</p> + +<p>Il se détache nettement du décor mobile qui l'encadre, il sollicite à un +haut point l'attention du sociologue.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.VI]</span> Il caractérise une phase intéressante de la vie mentale de +l'humanité, une période ne semblant pas, à vrai dire, devoir se clore +bientôt. Elle embrasse la préhistoire entière de la philosophie, la +suite continue de siècles qui, après avoir fondé les religions, +s'adonnèrent à la culture des abstractions métaphysiques.</p> + +<p>Durant la longue enfance de la philosophie, ce phénomène demeura normal +dans l'acception usuelle du mot. Il se reproduit encore sous nos yeux; +mais déjà des traits pathologiques le déforment.</p> + +<p>Il consiste essentiellement dans la rencontre de deux grandes ondes +cérébrales qui se dirigent en sens inverse: le <i>monisme</i> et +l'<i>agnosticisme</i>. L'esprit de synthèse s'épuisa à vouloir les refouler +dans le même lit. Mais une série intermittente d'affaiblissements et de +triomphes, de défaites et d'exaltations de la pensée abstraite marqua +cette entreprise immédiatement vaine.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.VII]</span> La philosophie du xix<sup>e</sup> siècle suivit les voies de la +métaphysique qui l'avait précédée et qui, à son tour, s'était modelée +sur les traditions monothéistes des religions supérieures. Elle allia, +d'une façon à la fois inconsciente et profondément irrationnelle, la +recherche de l'unité au dualisme de la connaissance. Elle fit revivre le +plus périlleux et le plus déshonorant des illogismes.</p> + +<p>Nous eûmes déjà, en des travaux antérieurs<a name='FNanchor_1_1' id='FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1' class="fnanchor">[1]</a>, l'occasion de relever +quelques traits déterminant cette antinomie fondamentale; celui-ci, par +exemple: que les tentatives de synthèse universelle dues aux efforts des +plus notables parmi les penseurs contemporains, les Kant, les Comte, les +Spencer, établissaient une objection écrasante contre leur agnosticisme, +formel ou latent. Nous ne jugeons que par contraste, disions-nous à ce +propos, et le noir ne se perçoit vraiment <span class="pagenum">[p.VIII]</span> noir que s'il s'étale +à côté du blanc. Ainsi du monisme qui, en tant que vérité d'ordre +particulier, psychologique, sert à dévoiler le vice caché des méthodes +générales du philosophe. On blesse les lois élémentaires de la logique +en accouplant la thèse qui affirme l'unité dernière des choses et celle +qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature. +Et par surcroît, on s'expose aux dures représailles prévues par la loi +de l'identité des contraires. On tombe dans l'erreur qui consiste à +prendre la négation de l'unité, de la connaissance pure et abstraite, +l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de réellement séparé du +monde phénoménal.</p> + +<p>Sous ce rapport, ajoutions-nous<a name='FNanchor_2_2' id='FNanchor_2_2'></a><a href='#Footnote_2_2' class="fnanchor">[2]</a>, les philosophies se groupent en deux +grandes classes. Dans l'une on trouve Démocrite, Giordano Bruno, +Spinoza, Leibnitz, Fichte, <span class="pagenum">[p.IX]</span> Hegel, Schopenhauer, Spencer, tous les +esprits assez audacieux pour s'imposer la tâche difficile de corriger +l'agnosticisme par le monisme, un excès de prudence par un excès de +témérité. Et dans l'autre viennent se ranger Socrate, Aristote, Bacon, +Descartes, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme, +moins catégorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un +agnosticisme logiquement moins défectueux ou mieux motivé.</p> + +<p>Dans cette double série nous choisissons aujourd'hui les termes ultimes; +et, remplissant une promesse contenue dans l'avant-propos de notre +dernier ouvrage, nous allons examiner les deux théories extrêmes où +versa, en son enquête sur l'unité du monde, la philosophie +contemporaine. Toutefois, il ne sera pas inutile, croyons-nous, de faire +précéder cette étude par un exposé sommaire de quelques vues générales. +Elles visent les relations qui s'observent <span class="pagenum">[p.X]</span> entre l'<i>agnosticisme</i> +et l'<i>expérience</i>; l'un, principal apport du passé religieux, apport qui +semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours, +le rôle inhibitoire et misonéiste joué, dans un autre ordre d'activité, +par le Capital; l'autre qui, comme nous tâcherons de le prouver, se +confond intimement avec la poursuite monistique et figure assez bien, +dans l'antinomie conceptuelle prétendue insoluble, les ambitions +rénovatrices du Travail.</p> + +<p><i>Paris, en avril 1894.</i></p> + +<div class="footnotes"> +<h4>NOTES:</h4> +<div class="footnote"> +<p><a name='Footnote_1_1' id='Footnote_1_1'></a><a href='#FNanchor_1_1'><span class="label">[1]</span></a> <i>Agnosticisme</i>, pp. 72-73, 107-113, et <i>La Recherche de +l'Unité</i>, passim.</p></div> +<div class="footnote"> +<p><a name='Footnote_2_2' id='Footnote_2_2'></a><a href='#FNanchor_2_2'><span class="label">[2]</span></a> <i>Agnosticisme</i>, pp. 112-113.</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER<span class="pagenum">[p.1]</span></h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h2><a name='LIVRE_PREMIER'></a>LIVRE PREMIER</h2> + +<h2>LE PROBLÈME DU MONISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS PRÉSENT</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>I</h3> + + +<p>Le caractère dominant du positivisme, le «trait propre» qui valut à +cette doctrine tant de disciples enthousiastes, est aujourd'hui +sainement apprécié même des adversaires. Ceux-ci, en effet, admettent +déjà volontiers que la philosophie positive «révèle un sentiment +<i>beaucoup plus vif qu'on ne l'éprouvait auparavant</i>: 1° de la liaison +des choses, et 2° des <span class="pagenum">[p.2]</span>limites infranchissables qui bornent nos +connaissances.»</p> + +<p>Le positivisme s'affirmerait donc à la fois comme un monisme plus +radical et comme un agnosticisme plus accentué que les conceptions +philosophiques qui le précédèrent et le préparèrent. Je souscris +entièrement à la seconde caractéristique. Quant à la première, je ne +saurais l'accepter sans des réserves expresses.</p> + +<p>Par sa belle classification des sciences spéciales, par la consécration +qu'il apporte à une science nouvelle, la sociologie, si admirablement +soudée par lui à la série inorganique et biologique, puis considérée +comme le terme final de nos connaissances abstraites, Auguste Comte +développe, en effet, un genre de monisme fort injustement délaissé par +ses prédécesseurs et très capable, en somme, d'impressionner un siècle +comme le nôtre, à la fois glorieux de ses grandes découvertes et +fatigué, presque rassasié de ses succès scientifiques.</p> + +<p>A la foule croissante des esprits éclairés ce <span class="pagenum">[p.3]</span> maître de la pensée +contemporaine laisse entrevoir le triomphe possible d'une «unité +cérébrale», comme il l'appelle, fondée sur les données certaines de la +science. Par malheur, Comte ne se borne pas à déclarer la guerre au seul +monisme transcendant. L'erreur côtoie chez ce philosophe le plus juste +sentiment critique et le pousse à envelopper dans la même proscription +l'unité pure, l'unité rationnelle, ostensiblement confondue par lui avec +la chimère métaphysique.</p> + +<p>Il n'y avait, certes, ni sagesse, ni grande clairvoyance à lever ainsi +la hache sur les racines profondes du monisme scientifique dont on +voulait favoriser l'éclosion. Les ambages et les tâtonnements de Comte +devaient, du reste, flatter les goûts et satisfaire les préjugés de ces +majorités vaguement instruites aux yeux desquelles l'indécision passe +presque toujours pour un signe de prudence, pour une temporisation +habile.</p> + +<p>Trois forts courants intellectuels s'introduisent <span class="pagenum">[p.4]</span>manifestement +dans l'ensemble de l'oeuvre d'Auguste Comte; trois grandes idées +directrices se dégagent de la philosophie positive comme son résumé, son +résidu, son enseignement suprême, son legs définitif aux âges futurs. Ce +sont, dans l'ordre hiérarchique de leur puissance respective: 1° le +courant <i>agnostique</i>, le plus considérable, le plus violent de tous, ou +l'idée de <i>limite</i>; 2° le courant <i>historique</i>, ou l'idée <i>d'évolution</i>, +de progrès lentement gradué, s'effectuant par nuances insensibles, cela +aussi bien dans les sociétés humaines que dans la nature vivante et le +monde inorganique; enfin, 3° le courant <i>monistique</i>, l'idée d' unité +cérébrale, le point le plus faible, le moins développé dans la +conception positive de l'univers.</p> + +<p>Envisagé soit comme doctrine pure, soit dans ses applications aux +nécessités immédiates de la vie mentale, l'agnosticisme régente +tyranniquement les deux autres parties de la philosophie positive et +surtout son troisième principe, le monisme, auquel, et nous le verrons +plus <span class="pagenum">[p.5]</span> tard, l'intolérance des adeptes du <i>non possumus</i> relativiste +ne laisse, pour ainsi dire, qu'une ombre d'existence, un rôle à peu près +dérisoire.</p> + +<p>Littré fait très bien ressortir l'intransigeance de son maître. Il le +dit en propres termes: Pour le philosophe positiviste, l'univers cesse +de se montrer concevable en son ensemble et se scinde en deux parts, +l'une connue ou plutôt connaissable selon les conditions humaines, +l'autre inconnue ou plutôt inconnaissable, soit dans la durée de +l'espace, soit dans celle du temps, soit dans l'enchaînement des causes. +Cette séparation entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande +leçon, que l'homme puisse recevoir, de vraie confiance et de vraie +humilité.—Et presque aussitôt il ajoute ces lignes significatives: «Il +ne faut pas considérer le philosophe positif comme si, traitant +uniquement des causes secondes, <i>il laisse libre de penser ce qu'on veut +des causes premières</i>. Non, il ne laisse là-dessus aucune liberté; sa +détermination <span class="pagenum">[p.6]</span> est précise, catégorique et le sépare radicalement +des philosophies théologiques et métaphysiques.» Voilà des déclarations +nettes. Elles émanent du disciple qui se posa pour règle de ne jamais +dépasser les conceptions du maître, qui souvent même se glorifia d'avoir +su les restreindre à leur expression première. Il suffit, d'ailleurs, +d'ouvrir le <i>Cours de philosophie positive</i> pour se convaincre de la +fidélité scrupuleuse apportée par Littré à l'interprétation de la +doctrine de Comte. Mais que penser alors de l'objection qui nous fut +faite dernièrement et qui consiste à soutenir que «nulle trace de +pessimisme intellectuel» ne s'observe chez Comte; ou encore que +«l'inconnaissable de ce philosophe, résultant des limites rencontrées +par l'expérience, et non de l'analyse subjective de l'esprit, n'est +l'objet d'aucune religiosité et diffère à peine de l'inconnu?»<a name='FNanchor_3_3' id='FNanchor_3_3'></a><a href='#Footnote_3_3' class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p><span class="pagenum">[p.7]</span> Bornons-nous à enregistrer ici cette opinion.</p> + +<p>Le second principe directeur du positivisme, l'idée d'évolution, revêt +une allure magistrale dans la partie sociologique de l'oeuvre de Comte. +La filiation ininterrompue des générations humaines, les liens étroits +de piété et de gratitude qui, véritables points de suture, rattachent le +présent au passé, la réhabilitation des époques les plus décriées, la +solidarité profonde et durable grâce à laquelle tout se tient et +s'enchaîne dans le règne humain, absolument comme dans le règne +organique et, plus bas, plus au fond, dans le règne inorganique,—ce +noble ensemble de doctrines faisait de l'histoire des sociétés humaines +le prolongement, le complément nécessaire de l'évolution générale des +choses. Sur ce point, Comte fut le précurseur génial de Darwin et de +Spencer et le philosophe qui, l'un des premiers, ensemença le vaste +champ où le xix<sup>e</sup> siècle leva une si éblouissante moisson.</p> + +<p>Armée de ces deux théories, qui furent toujours <span class="pagenum">[p.8]</span> ses grands chevaux +de bataille, la philosophie positive remporta, cela presque +immédiatement après la mort prématurée de son fondateur, une victoire +rare et qui un jour paraîtra excessive. Sa popularité, son expansion +rapide éclipsèrent la popularité et l'expansion des plus triomphantes +écoles du siècle, telles que le kantisme ou l'hégélianisme, et +dépassèrent de beaucoup les succès et l'influence qui, à d'autres +époques, échurent en partage à des philosophies très sérieuses, très +dignes d'attention, le monisme de Spinoza, par exemple, ou le mécanisme +de Descartes, l'évolutionnisme inchoatif de Leibnitz, le criticisme +élémentaire de Hume. Ce point d'histoire ne saurait plus se nier +aujourd'hui, surtout si l'on ramène, comme il convient de le faire, à +ses origines positivistes, l'intéressante diversion philosophique opérée +par Herbert Spencer. Mais, dès lors, le positivisme apparaît comme le +récipient central, le large réservoir latin où se déversent et d'où +sortent les principaux courants <span class="pagenum">[p.9]</span> philosophiques de notre époque, +depuis le criticisme germain qui, proprement, lui donna naissance, +jusqu'à l'évolutionnisme anglo-américain qui maintenant porte et répand +ses enseignements aux quatre coins du monde civilisé.</p> + +<p>Mais pourquoi ou plutôt comment la pensée de cet obscur répétiteur de +mathématiques que resta sa vie durant Auguste Comte, parvint-elle à +conquérir et à dominer ainsi tout un siècle?</p> + +<p>A nos yeux, la brusque entrée des idées positivistes sur la scène du +monde et leur triomphe facile s'expliquent par deux causes ou deux +conditions essentielles.</p> + +<p>En premier lieu, ces idées étaient celles mêmes que préconisèrent, en +des formules variées dans la forme, mais pareilles au fond, une longue +suite de philosophies précédentes, toutes plus ou moins agnostiques, +évolutionnistes et monistes. La conception positiviste se borna à réunir +en un faisceau dogmatique ces tendances implicitement contradictoires. +Elle <span class="pagenum">[p.10]</span> sembla de la sorte lever ou résoudre une des plus vieilles, +une des plus redoutables antinomies de l'esprit.</p> + +<p>En second lieu,—et nous attirons l'attention du lecteur sur ce +point,—Auguste Comte fut avant tout un <i>vulgarisateur</i> de génie; nous +employons ici ce terme dans son sens le plus large et le plus élevé.</p> + +<p>Comte réussit à accroître, à agrandir de façon notable la base humaine +qui servait de support vivant aux doctrines, aux imaginations abstraites +de la philosophie. Et cette différence, ce gain fut pris par lui en +totalité sur les cerveaux qui subissaient encore le joug des conceptions +religieuses, toujours plus concrètes que les philosophiques. Il +démocratisa, pour ainsi dire, la philosophie, il en fit l'apanage d'un +flot montant d'intelligences humaines. Il répandit plus abondamment que +n'importe quel autre philosophe, et en des milieux nouveaux, la lumière +qu'un petit nombre d'initiés tenaient soigneusement cachée sous le +boisseau métaphysique. <span class="pagenum">[p.11]</span> Il comprit ainsi admirablement son époque, +l'esprit et les besoins de son temps. Il fut le fils légitime—et, en +son for intérieur, très respectueux—du xix<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Il se montra tel, du reste, de plusieurs façons. Il pressentit et devina +les tendances expansives, les aspirations égalitaires de la phase +historique qui s'ouvrait devant lui, et il y satisfit de son mieux. Il +adapta sa conception générale du monde à la capacité intellectuelle des +nouvelles couches sociales conquises par la pensée sous sa triple forme, +philosophique, scientifique et esthétique. Il fut le véritable promoteur +de cette maxime que l'un de ses plus authentiques disciples, Taine, se +plaisait à répéter: «Sans une philosophie, le savant n'est qu'un +manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur». Et il vit venir à lui la foule +des savants, des publicistes, des esthètes, d'autant plus dociles à sa +voix que celle-ci en appelait constamment au bon sens pratique des +multitudes.</p> + +<p>Il fit plus encore. Il estima à sa juste valeur <span class="pagenum">[p.12]</span> la qualité et la +composition de la nourriture philosophique que réclamait le siècle. Il +opéra un choix sagace dans l'arsenal des conceptions surabstraites et +des procédés synthétiques du passé. Il s'attacha avec prédilection aux +fruits déjà mûrs d'une expérience plusieurs fois séculaire. Et cette +nutritive moelle des philosophies préparatrices, il la tira moins des +livres ou de l'étude minutieuse des métaphysiciens, que de l'air +ambiant, encore tout troublé par la grande secousse révolutionnaire, que +de l'observation immédiate d'une société chaotique, tumultueuse, en +gésine d'un idéal nouveau. Il la tira aussi de son commerce patient, +obstiné, avec ce qu'il y a de plus grand, de plus sûr et de plus sain +dans notre civilisation instable, du commerce avec la série totale des +sciences particulières, mère des suprêmes abstractions de l'esprit.</p> + +<p>Il fut ainsi conduit à marier l'agnosticisme qui représente le passé +religieux de l'humanité, au monisme qui, représentant son avenir +scientifique, <span class="pagenum">[p.13]</span> contient en germe la négation formelle de +l'inconnaissable. Et dans le même cadre, sans prendre garde qu'il +pouvait se briser en pièces, il fit entrer, il maintint d'autorité une +troisième synthèse, la théorie évolutionniste, figurative surtout de +l'époque actuelle dont elle constitue, sans nul doute, la principale +marque.</p> + +<p>Au surplus, l'exceptionnel génie vulgarisateur de Comte se manifeste +jusque dans la manière, qui lui est propre, de traiter les plus +difficiles problèmes. Je parle ici, bien entendu, de la méthode du +positivisme, et non de la forme ou du style des écrits de Comte, +obstacle minime si l'on songe combien facilement il fut surmonté par le +talent littéraire des premiers évangélistes de la bonne parole. Je le +répète, comme <i>doctrine</i> et comme <i>méthode</i>, l'oeuvre de Comte est toute +de <i>nivellement</i>; j'insiste sur ce terme auquel, d'ailleurs, je +n'attache aucune idée péjorative et qui dans ma bouche ne prend, en +nulle façon, le sens d'abaissement.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.14]</span> Comte n'a aucun souci d'approfondir les trois grandes thèses qui +forment les pivots sur lesquels s'appuie son entreprise philosophique. +Il étend, il développe la surface occupée par les problèmes de +l'agnosticisme, du monisme et de l'évolutionnisme; il cherche à rendre +ces questions abstraites accessibles aux intelligences moyennes, il leur +donne un aspect pratique parfois très séduisant, il invoque, à chaque +tournant de route, les témoignages de la raison vulgaire, de +l'expérience de tous les jours. Il est autoritaire, dogmatique, ainsi +qu'il convient à un penseur qui s'adresse à la foule. Il est le moins +sceptique, le moins délicat, le moins raffiné, mais aussi le moins +calculateur, le plus sincère, le plus naïf des philosophes. Il est d'une +bonne foi entière, admirable. Il se garde comme du plus grand des +malheurs, comme d'un péché irrémissible, de creuser les questions +préalables, de scruter les principes, les points de départ, d'aller au +fond des choses. Il est l'ennemi juré de la subtilité <span class="pagenum">[p.15]</span> qu'il +envisage comme la vraie tare métaphysique. Au point de vue utilitaire, +il a mille fois raison, puisque dans les vastes landes encore incultes, +dans les jachères de la connaissance, telles que la psychologie ou la +sociologie, il échappe de la sorte au verbiage oiseux, à l'aiguisement +inutile du tranchant de la pensée, qui ensuite se prodigue en pure +perte. Mais, théoriquement, sa position cesse d'être aussi bonne. Car +les sciences supérieures ne restent pas stationnaires, et leurs acquêts +ne sont pas tous dus à l'observation pure et simple. L'élément rationnel +y entre pour une part qui va en augmentant. L'hypothèse, l'abstraction +et la généralisation y jouent un rôle de plus en plus considérable.</p> + +<p>En définitive donc, il y a lieu, croyons-nous, de reconnaître cette +vérité d'ordre expérimental: par le positivisme la philosophie—une +philosophie sérieuse—fut pour la première fois mise à la portée d'une +très forte majorité d'esprits. Historiquement parlant et +<span class="pagenum">[p.16]</span> jugeant, un grand progrès s'est accompli par là. La démocratie +intellectuelle,—création, en somme, heureuse de notre époque, +puis-qu'elle permet les longs espoirs dans l'avenir destructeur des +iniquités sociales,—la démocratie de l'esprit, dis-je, en fut du coup +ennoblie, épurée, moralisée. Un écrivain qui appartient aux jeunes +générations sur lesquelles nous pouvons sûrement compter, l'affirme en +ces termes nets (et je l'en félicite): «Le positivisme n'effarouche que +les consciences troubles dont il dénonce les basses convoitises; toute +la noblesse de l'homme s'irradie de son esprit»<a name='FNanchor_4_4' id='FNanchor_4_4'></a><a href='#Footnote_4_4' class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Mais il y a mieux peut-être, au regard des contingences futures. Sorties +des nuages métaphysiques où se cachait leur éclatante nudité, les trois +grandes théories hypothétiques (vérités ou erreurs, il n'importe): +l'agnosticisme, le monisme et l'évolutionnisme, sont aujourd'hui +descendues sur terre. Divinités autrefois <span class="pagenum">[p.17]</span> si farouches, elles +s'humanisent visiblement; elles ne demandent qu'à subir la terrible +épreuve, elles veulent bien devenir fécondes du fait de la science +particulière.</p> + +<p>Faut-il ajouter qu'une orientation récente de la philosophie, étiquetée +par la critique adverse comme <i>hyperpositivisme</i> et à laquelle on me +fait l'honneur d'associer mon nom, que cette orientation consiste +essentiellement à prêter, à l'oeuvre naturelle et inévitable d'un tel +ensemencement scientifique, l'aide jusqu'ici dédaignée des études, des +expériences spéciales dans les domaines limitrophes de la biologie, de +la sociologie et de la psychologie? Et faut-il rappeler que le premier +résultat de ces efforts encore si incertains fut de rejeter du +positivisme l'élément mystique, et en même temps de conserver, de +raffermir, de développer ses deux autres principes constitutifs?<a name='FNanchor_5_5' id='FNanchor_5_5'></a><a href='#Footnote_5_5' class="fnanchor">[5]</a></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>II<span class="pagenum">[p.19]</span></h3> + + +<p>La philosophie évolutionniste nous découvre une autre face de la +contradiction fondamentale entre l'agnosticisme et le monisme.</p> + +<p>Destinée, au dire de ses adeptes, à révolutionner la philosophie, la +science, l'art et jusqu'à la vie collective, cette grande doctrine +prétend inaugurer une méthode neuve, originale. Infiniment soucieuse des +racines et des commencements, elle suit à la trace, elle note avec soin, +à travers les temps et les milieux, la marche graduelle des choses et +des êtres. Mais l'histoire de tous les évangiles se ressemble, <span class="pagenum">[p.20]</span> +d'une façon étonnante. Celui que divulguent aujourd'hui les apôtres de +l'évolution s'accompagne d'une espérance robuste, d'une foi naïve. Ainsi +évoque-t-il le souvenir de la bonne nouvelle qui, partie jadis d'une +infime bourgade de Judée, rayonna dans le monde antique. Un Dieu nous +est né, annonçait-on alors avec un enthousiasme plus sincère et plus +communicatif sans doute, mais de nature pareille à l'engouement +contemporain, et un chemin foncièrement nouveau s'ouvre au salut de +l'âme humaine. On oubliait, on négligeait un détail qui ne manque +pourtant pas d'importance: les incarnations divines précédentes, le +grand souffle bouddhique de charité, le courant d'amour universel +entraînant et sauvant des millions d'âmes ancêtres!</p> + +<p>L'illusion du vieux-neuf est tenace dans l'humanité; aucune croyance ne +l'évite. Elle se loge au coeur même de la théorie qui aspire à la +dissiper en l'expliquant, elle s'empare de la doctrine qui enseigne que +tout a son germe <span class="pagenum">[p.21]</span> en tout. Mais, brouillant la vue claire du +passé, elle empêche de saisir le sens direct des modalités présentes.</p> + +<p>Il est peut-être temps de mettre un peu d'eau dans le vin qui enivre les +évolutionnistes. Non, leur fameuse thèse n'est pas le verbe nouveau +qu'ils disent, la lueur subite venant illuminer les sciences connexes de +la vie, de l'âme et des sociétés humaines. C'est là, au contraire, une +vérité très ancienne, très éprouvée et très générale, qui suscita des +luttes innombrables, qui eut ses périodes de vigueur et ses époques de +défaillance, ses éclipses et ses réapparitions triomphales;—une vérité, +en somme, qui, loin d'imposer à notre esprit une discipline et des +règles jusque-là inconnues, le contraint plutôt à suivre docilement, en +ses explorations récentes, la voie scientifique depuis longtemps +ouverte.</p> + +<p>Les choses et leurs apparences, les phénomènes, coulent, changent, +deviennent, évoluent: nul dogme d'envergure plus vaste ne <span class="pagenum">[p.22]</span> précéda +cette généralisation solidement établie par la science du nombre, par la +mécanique céleste et terrestre, par la physique et la chimie +rudimentaires. Le concept de mouvement qui relie et unifie ces diverses +recherches, nous apporte à cet égard un témoignage irrécusable; car +c'est au mécanisme que les théories évolutives modernes, forcées dans +leurs derniers refuges métaphysiques, ramènent les changements +quelconques et les mutations d'existence si allègrement résumés par +elles en leur vocable préféré. Un second témoignage, et non moins +précieux, nous est fourni par la métaphysique édifiant sur le concept du +«devenir» une foule de déductions extrêmement ingénieuses. Mais d'où +pouvait-elle tenir ce concept central, sinon de l'expérience +contemporaine, et comment, sans l'appui des hypothèses particulières, +des spéculations scientifiques de l'époque, eût-elle réussi à maintenir +des affirmations aussi hasardées? On désavoue et condamne l'esprit même +de la doctrine <span class="pagenum">[p.23]</span> évolutionniste en supposant possible une brèche, +une solution de continuité de cette sorte.</p> + +<p>L'idée d'un développement successif apparaît comme une des plus vieilles +notions qui dirigèrent le savoir particulier. C'est à ce dernier que la +métaphysique emprunta l'abstraction correspondante. Succédant à la +théologie, elle installa sur les ruines des croyances confusément +intégrales des premiers âges de la pensée, la différenciation classique +des «trois devenirs»,—celui de la matière ou du mouvement, celui de la +vie ou de la sensation, et celui de l'esprit ou de l'idée.</p> + +<p>Mais la science la plus primitive et la métaphysique la plus puérile se +sont toujours inspirées d'un autre principe encore, que toutes deux +plaçaient, clans l'échelle abstractive, au-dessus de l'idée d'évolution, +et que toutes deux considéraient, par le fait, comme le but suprême de +la connaissance. Je veux parler du concept d'unité.</p> + +<p>L'idée d'évolution offrait un moyen sûr pour <span class="pagenum">[p.24]</span> ramener la +multiplicité effective des phénomènes à leur identité essentielle. Le +principe inférieur symbolisait l'ensemble des méthodes rationnelles +capables de nous conduire à une telle fin. Il se pliait de lui-même aux +exigences du principe supérieur. On entra donc de prime abord et +résolument dans la voie monistique.</p> + +<p>Le devenir, différentiel et multiple par définition, de l'être toujours +un et semblable à lui-même, ou, en d'autres termes, l'unité de l'univers +et son explication scientifique la plus plausible, l'évolution des +choses, se présentent ainsi, avec évidence, comme les deux grandes idées +régulatrices de toute spéculation générale. Un rapport logiquement +nécessaire, expérimentalement vérifiable, relie l'idée d'unité à, l'idée +d'évolution. Si l'une constitue l'âme de la philosophie, l'autre en +forme le corps, la condition apparente, le revêtement sensible. +Accumuler les données et les faits différentiels, multiplier les +expériences, se servir de l'idée d'évolution sans perdre de vue la fin +unitaire <span class="pagenum">[p.25]</span> suprême, tel est, tel demeure le lot de la science +imparfaite. Quant à l'idéal, à la science parachevée, elle souhaite la +fusion intime de ces deux principes d'abord vaguement distingués et plus +tard posés, par l'analyse verbale, comme contraires réels.</p> + +<p>La mécanique s'appuie sur la base des mathématiques, la physique s'étaye +des vérités mécaniques, la chimie se développe sur les fondements +établis par la physique; et la série se prolonge pour toutes les +créations mentales venues à temps sur la pente qui conduit l'esprit du +plus connu au moins connu, des apparences simples et élémentaires aux +apparences complexes et difficiles. Par contre, la discipline qui ne +voulut pas se conformer à cette marche nécessaire ignora, de parti pris, +l'idée d'évolution. Toute science hâtive et prématurée prétendit pouvoir +se passer de la méthode expérimentale, de l'examen attentif des faits +concrets, individuels. Telles s'offrent à nos yeux la biologie avant +l'épanouissement des connaissances <span class="pagenum">[p.26]</span> physico-chimiques, et, <i>a +fortiori</i>, la sociologie et la psychologie; et telle se dévoile surtout +la synthèse philosophique qui jamais ne réalisa les conditions exigibles +d'une formule savante de l'univers. Conception bâtarde, rivale déjà trop +faible de la théologie plus simpliste, plus vivante, elle se sépara des +sciences pleinement constituées et se rapprocha des branches naissantes +du savoir. Elle conclut avec celles-ci une alliance si étroite qu'à +certaines époques il eût été vraiment difficile de dire, par exemple, où +finissaient la psychologie et la morale, la règle sociologique, et où +commençait l'ontologie, la théorie des principes essentiels du monde. +Aussi cette sorte de philosophie demeura-t-elle longtemps, sinon hostile +au principe évolutif et à la méthode expérimentale, du moins incapable +de faire fructifier le premier, ou d'appliquer sérieusement la seconde.</p> + +<p>La progression de l'idée moniste en éprouva un retard sensible. Cet +effet ne pouvait manquer de se produire, puisque le principe évolutif +<span class="pagenum">[p.27]</span> joue à l'égard de l'idée d'unité le rôle d'un coefficient qui en +décuple la valeur. Le monisme scientifique s'arrêta même brusquement +dans sa marche vers le conquête de l'inconnu; il n'osa pas franchir les +écueris mystérieux qui se dressent entre le monde de la vie et la +nature inorganique. Et le monisme philosophique, déviant de plus en plus +de la route qui mène à l'unité rationnelle, finit par se transformer en +un monisme transcendant<a name='FNanchor_6_6' id='FNanchor_6_6'></a><a href='#Footnote_6_6' class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>Tout cela était inévitable. L'idée d'unité ou d'identité sert de +principe régulateur à notre savoir, et l'idée d'évolution constitue +notre méthode la plus efficace pour justifier et vérifier ce critérium +suprême. Car l'unité se pose tout d'abord en postulat, en hypothèse; +mais peu à peu elle se transforme en vérité d'ordre expérimental et +rationnel à la fois. Ces deux grandes idées devaient donc, forcément, +traverser la même crise et subir la même altération.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.28]</span> Plus haut, nous n'avons pas nié la réalité du mouvement +intellectuel qui entraîna dans le sillage métaphysique le tronçon isolé +des sciences dites supérieures. Mais nous n'y pouvons voir qu'une +agitation factice et inféconde, et quelquefois même un recul, un +véritable retour à l'ignorance des temps primitifs. En effet, un +troisième élément formateur de la connaissance—ou déformateur, selon le +point de vue—s'est toujours joint aux idées d'unité et d'évolution et a +tenu, à leurs côtés, une large place.</p> + +<p>Le savoir qui méritait ce nom par son développement régulier, acceptait +pour seul guide l'expérience. Il était conduit par les idées d'évolution +et d'unité. Mais le savoir inchoatif et la métaphysique qui +l'accueillait avec faveur en lui donnant le pas sur les branches +constituées de la connaissance, admettaient encore un troisième +principe: l'idée de l'au-delà, de l'universel mystère, fond intime des +conceptions religieuses et de toute foi <i>a priori</i>. Ainsi <span class="pagenum">[p.29]</span> +s'expliquent les nombreux essais qui prétendirent concilier l'infini, +l'absolu, l'inconnaissable avec l'évolution et l'unité. Ces tentatives +devaient demeurer vaines, logiquement parlant. Mais elles remplirent de +leur bruit l'histoire de la philosophie, elles donnèrent naissance à une +interminable suite de contrastes stériles, d'affirmations surabstraites +accompagnées de leurs négations fictives, couples étranges qui tous +dérivent, évidemment, de l'antinomie primordiale entre l'immanence +(l'unité dévoilée par l'évolution des choses et des êtres) et la +transcendance (l'en-dehors hyperphysique),—opposition quintessenciée +entre l'expérience et sa négation pure, la non-expérience.</p> + +<p>Or donc, d'où vient et comment s'infiltre dans le cerveau de l'homme, +comment s'impose à la métaphysique en particulier, l'idée de +transcendance, destructive de tout vrai savoir envisagé dans ses +conclusions ultimes, et essentiellement limitative si l'on ne dépasse +<span class="pagenum">[p.30]</span> pas les degrés intermédiaires, les généralisations inférieures de +la connaissance?</p> + +<p>A cette question nous répondîmes par deux fois: dans notre livre sur +l'<i>Inconnaissable</i> et dans celui sur l'<i>Agnosticisme</i>. La genèse, les +origines de cette idée éclairent son action inhibitoire sur la pensée. +Elle est la survivance des âges lointains de l'humanité, le reliquat des +fausses certitudes, des illogismes, des craintes superstitieuses des +temps écoulés, le signe général évoquant l'ensemble des méthodes +irrationnelles où se fourvoya l'esprit de recherche. Elle fut toujours +et demeure encore, par conséquent, une négation directe de l'idée +d'évolution.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>III<span class="pagenum">[p.31]</span></h3> + + +<p>Résumons brièvement la double analyse précédente.</p> + +<p>Trois idées-forces, pour parler comme M. Fouillée, ont guidé la +philosophie du passé. Les idées d'<i>unité</i> et d'<i>évolution</i> appartiennent +à la science. Elles expriment le fonds propre de celle-ci, elles +figurent ou symbolisent la recherche expérimentale. L'idée de +l'<i>au-delà</i> appartient à la métaphysique qui la reçut en héritage de la +théologie. Elle forme l'apport atavique de l'ignorance primitive, elle +figure ou symbolise l'incertitude initiale, inséparable de l'esprit de +crédulité.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.32]</span> Mais ces mêmes idées directrices manifestent en outre deux +tendances fondamentales qui, dans l'ordre intellectuel, s'opposent comme +l'affirmation et la négation, et, dans l'ordre émotif, comme l'optimisme +et le pessimisme du savoir. Certes, nous sommes loin de mépriser les +avantages qui se peuvent retirer du pessimisme ou de la négation +contenus en de justes bornes. Nous sommes loin aussi de contester +l'utilité relative du mythe religieux. Mais cela ne saurait nous +empêcher de reconnaître la vérité de l'observation selon laquelle +l'agnosticisme, pénétrant dans le milieu façonné par les découvertes de +la science, y détermina toujours une forte fermentation métaphysique.</p> + +<p>Dans la philosophie du temps actuel, ces trois grandes idées sont +largement représentées.</p> + +<p>Le criticisme, héritier direct de l'idéalisme, commence par raffermir +sur ses bases l'agnosticisme ébranlé par les progrès de la science. Il +cherche à établir un <i>modus vivendi</i> provisoire +<span class="pagenum">[p.33]</span> entre l'<i>a priori</i> et l'<i>a posteriori</i>. Voici, en deux mots, +comment il procède: il range un élément théorique important, l'unité, +dans le domaine de l'<i>a priori</i>; il le distrait totalement de la +science, à qui il ne laisse qu'un seul ingrédient, le différentiel, le +multiple, ou révolution sous le nom d'expérience sensible. Il arrive +ainsi à créer ou, plutôt, à renouveler le monisme transcendant.</p> + +<p>Kant se préoccupe beaucoup de l'unité philosophique. Il croit même avoir +fait, à cet égard, un pas considérable en avant. Il assimile ce qu'il +appelle sa découverte à celle de Copernic renversant les rôles +attribués, dans leur révolution réciproque, à la terre et au soleil. La +comparaison semble exacte en ce sens que, si les principaux adversaires +de Kant concevaient la matière comme le foyer central où se réunissent +toutes les existences, lui, l'idéaliste nourri par la forte critique +sensualiste dirigée contre les excès du matérialisme, se tournait du +côté opposé. Il subordonnait la nature à l'esprit, <span class="pagenum">[p.34]</span> il proclamait +hautement que l'universalité et la nécessité—encore deux synonymes +vagues de l'unité si ardemment poursuivie—entrent dans la connaissance +par le sujet, seul élément actif, non par l'objet, produit à peu près +passif de notre mentalité. Mais l'analogie invoquée par Kant ne se +justifie plus si l'on songe que l'inversion dont il s'attribue le mérite +est aussi vieille que la philosophie elle-même. Kant reprend la thèse du +monisme idéaliste affirmant la suprématie du sujet sur l'objet. L'homme +est la mesure des choses, disait Protagoras, les idées sont la seule +réalité certaine, répète après lui Platon, les objets de l'expérience +sont nos objets, conclut Kant, en se doutant bien un peu, je suppose, +qu'il paraphrase ses prédécesseurs. La solution de Kant ne résout +évidemment rien. Son monisme est aussi hypothétique et exclusif que les +tentatives qui préparèrent la sienne. La question demeure posée dans les +mêmes termes. Toutefois, en accusant l'importance du point de vue +biologique, <span class="pagenum">[p.35]</span> jusque-là trop négligé, la critique kantienne élargit +le terrain de l'éternelle dispute, elle ajoute à l'enquête de nouveaux +documents, elle complète, pour ainsi dire, l'inventaire métaphysique.</p> + +<p>La philosophie positive vient ensuite. Héritière du matérialisme, elle +procède comme son ancêtre direct, elle a la passion de tout vulgariser. +Mais, cette fois, la thèse qu'elle popularise inconsciemment se +distingue à peine de celle défendue par le criticisme. A son tour, elle +se donne la tâche d'établir un <i>modus vivendi</i> entre les termes de +l'antique antinomie. Pourtant, elle fait la part plus grande à l'élément +scientifique, à l'évolution, à l'expérience. Elle développe le principe +expérimental jusqu'à lui subordonner l'idée unitaire. Elle prend ainsi, +selon nous, justement le contre-pied du vrai rapport qui existe entre +révolution et l'unité; et son monisme, irréparablement atteint par ce +vice radical, demeure terne, vague, contradictoire, indécis.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.36]</span> Au positivisme enfin succède l'évolutionnisme qui dévoile avec +franchise le sens réel des croyances théologiques. Cette philosophie +ramène l'idée divine et le sentiment religieux au concept +essentiellement émotif de l'Incognoscible. Mais loin d'en inférer la +déchéance future de l'agnosticisme, elle porte aux nues cette tendance +de l'esprit humain, elle célèbre ses mérites, elle s'efforce d'en faire +le pivot central d'une conception rationnelle de la nature. Elle croit, +du reste, fermement à la possibilité d'une conciliation, d'une entente +durable entre l'idée religieuse ou agnostique et le concept expérimental +ou évolutionniste. Partant, elle exalte, elle glorifie ce dernier +principe qui s'était déjà affirmé avec une certaine force dans la +philosophie du siècle, à deux reprises différentes, par la critique +kantienne de l'expérience et surtout par les idées sociologiques +d'Auguste Comte. Dans ces conditions, la doctrine spencérienne ne +pouvait se montrer hostile à l'idée monistique. Elle accueille donc +<span class="pagenum">[p.37]</span> l'unité du monde comme un postulat universel de la pensée. Mais, +plus téméraire que les philosophies rivales, elle ne recule point devant +les conséquences extrêmes de sa théorie du savoir. Elle dédouble son +monisme, elle en fait deux parts inégales: la partie transcendante, +l'unité de l'inconnaissable, c'est-à-dire, au fond, rien moins que sa +connaissance achevée; et la partie expérimentale, l'unité, forcément +imparfaite, du connaissable.</p> + +<p>Si Ton compare entre elles les principales directions de la pensée +contemporaine, on constate, non sans quelque surprise peut-être, +qu'elles forment comme une gamme ascendante venant renforcer, malgré +leur contrariété manifeste, <i>ces trois grands thèmes</i> dont s'inspira, de +tout temps, la philosophie: l'<i>agnosticisme</i>, l'<i>évolutionnisme</i> et le +<i>monisme</i>. En effet, ne semble-t-il pas que, de Kant à Spencer, la +religiosité latente s'aggrave ou, du moins, se maintienne à un niveau +égal? Les chefs de file de la philosophie moderne se préoccupent de +<span class="pagenum">[p.38]</span> jeter les bases d'une religion nouvelle. Kant imagine la +théologie du devoir, Comte celle de l'humanité qui reproduit, sous un +aspect à la fois plus concret et plus populaire, la foi morale de son +précurseur; enfin Spencer fonde la religion de l'Inconnaissable. D'autre +part, on ne saurait méconnaître les progrès accomplis par les idées +expérimentales, ni l'expansion de l'idée d'unité, si étroitement liée à +celle d'évolution. Mais cet essor simultané d'idées contradictoires ne +s'explique-t-il pas par les soucis logiques de l'esprit, par notre +besoin d'être conséquents, d'aller, dans la vérité comme dans l'erreur, +jusqu'au bout?</p> + +<p>Au reste, si l'on désire porter un jugement équitable sur les +modifications subies, dans le cours des siècles, par la mentalité +philosophique, c'est aux systèmes les plus renommés du passé qu'il faut +confronter les grandes doctrines aujourd'hui en faveur auprès de +l'opinion. On s'étonne alors du rôle prééminent qui, dans la conception +générale du monde, <span class="pagenum">[p.39]</span> échoit de plus en plus à la partie active de +la science, à l'élément qui sert d'une façon directe l'idée d'unité, de +connaissance parfaite. Depuis Bacon et Descartes, par exemple, jusqu'à +nos jours, un chemin très appréciable est parcouru par la même notion +fondamentale. Sous le nom d'expérience, de monde sensible chez Kant, +sous celui de développement nécessaire et graduel chez Comte, sous celui +d'évolution chez Spencer, elle acquiert une valeur rapidement +croissante.</p> + +<p>D'où vient une conquête si grande et si sûre que la philosophie tout +entière semble aujourd'hui tenir dans le seul mot d'évolution? A notre +sens, un tel succès prouve une fois de plus l'action profonde exercée +par les idées, les généralisations, les progrès strictement +scientifiques sur les idées, les déductions, les transformations de la +connaissance purement philosophique. Ce phénomène confirme la grande loi +de corrélation entre la science et la philosophie, que nous avons +cherché à <span class="pagenum">[p.40]</span> établir dans un de nos premiers ouvrages<a name='FNanchor_7_7' id='FNanchor_7_7'></a><a href='#Footnote_7_7' class="fnanchor">[7]</a>.</p> +<p>L'histoire des idées scientifiques nous révèle une longue suite +d'antécédences significatives, une accumulation d'expériences et de +synthèses se rattachant toutes à l'idée d'évolution, et qui toutes +mettent en relief le «devenir» par étapes successives, ou la +différenciation immanente des choses et des êtres. On se tromperait même +beaucoup en ne citant à l'appui de cette thèse que les noms populaires +de Lamarck, de Darwin, et en y joignant quelques obscurs précurseurs. +C'est par centaines, sinon par milliers que se doivent compter les +savants dont les travaux permirent au positivisme, et ensuite à +l'évolutionnisme proprement dit, de se produire, de se répandre, de +vaincre les obstacles, de triompher des résistances. Il faut remonter à +la moitié du xvii<sup>e</sup> siècle, et plus haut encore, si l'on veut +reconnaître et fixer les points initiaux du courant intellectuel qui +renversa, les barrières <span class="pagenum">[p.41]</span> caduques et transféra peu à peu le +concept d'évolution du domaine mécanique en celui des faits et des lois +de la vie (constitution des deux chimies, inorganique et organique, et +fondation de la biologie). Dès lors la route s'aplanissait devant les +tentatives semblables d'une foule d'historiens, de psychologues, de +moralistes.</p> + +<p>On nous reproche ce qu'on appelle l'<i>hyperpositivisme.</i> On pourrait, avec +la même justice, blâmer notre évolutionnisme moins accommodant, +peut-être, que celui de M. Spencer ou de son école aujourd'hui +florissante. Un esprit mathématique fort distingué et dont l'adhésion +ouverte à quelques-unes de nos théories les plus capitales nous valut +une grande joie, a discerné ce trait avec beaucoup de finesse<a name='FNanchor_8_8' id='FNanchor_8_8'></a><a href='#Footnote_8_8' class="fnanchor">[8]</a>. +Exposant et commentant nos déductions sur la genèse des concepts +surabstraits, il considère les lois rigoureuses qui forment l'objet +propre <span class="pagenum">[p.42]</span> de la logique pure, comme un cas particulier de la grande +loi d'évolution. Rien n'est plus vrai si l'on fait du vocable +«évolution» le synonyme d'expérience et si, par suite, les deux faces du +processus évolutif, la différenciation et l'intégration, s'envisagent +comme l'équivalent des deux seuls modes par lesquels l'esprit saisit +tantôt la multiplicité des choses, et tantôt leur unité.</p> + +<p>Nous avons lieu d'être satisfaits en voyant nos idées se répandre peu à +peu non seulement dans les milieux philosophiques, mais aussi parmi les +savants spéciaux. Précieux par-dessus tout nous semble l'appui prêté à +certaines de nos thèses par la science mathématique, base solide qui +soutient l'édifice entier du savoir exact. La loi de l'identité des +contraires se révélant telle que le fond intime de vérité contenu dans +la célèbre doctrine de la relativité du savoir, quelle fortune pour +l'idée pure d'expérience et, par suite, pour l'idée pure d'évolution!<a name='FNanchor_9_9' id='FNanchor_9_9'></a><a href='#Footnote_9_9' class="fnanchor">[9]</a></p> + +<p><span class="pagenum">[p.43]</span> Le principe d'universelle relativité s'offre ainsi comme l'aspect +psychologique du principe d'universelle unité. L'évolutionnisme conduit +fatalement au monisme. Mais sur cette route hérissée d'obstacles que +notre lassitude ou notre paresse mentale déclare insurmontables, combien +de préjugés ne devrons-nous pas perdre, combien d'illusions ne +devrons-nous pas rectifier! L'acte de connaissance étant nécessairement +un acte de détermination, de limitation<a name='FNanchor_10_10' id='FNanchor_10_10'></a><a href='#Footnote_10_10' class="fnanchor">[10]</a>, l'abstraction et la logique +humaines demeureront toujours un compte de l'univers tenu en partie +double. Nous appréhenderons toujours les choses ou leurs «notions», +«leurs idées», par l'aide de deux concepts opposés. Mais ce procédé, +pour naturel qu'il se présente, n'en constitue pas moins un procédé, une +méthode, un moyen. Il ne doit pas s'imposer comme un résultat définitif, +une conclusion dernière, une fin en soi. L'agnosticisme n'a jamais voulu +<span class="pagenum">[p.44]</span> comprendre cette vérité si simple. Il a d'ailleurs le plus grand +tort de tant se réclamer du principe relativiste. Il joue imprudemment +avec la flamme qui, tôt ou tard, le consumera. Ce qu'il regarde +aujourd'hui comme sa plus forte ancre de salut sera, peut-être, demain, +qui sait? le poids destiné à l'entraîner dans l'abîme. Développée dans +tous les sens, creusée plus profondément par la psychologie, la +relativité du savoir—les nouvelles théories sur l'identité des +contraires semblent déjà le présager—pourrait fort bien porter à +l'ignorance érigée en système religieux ou philosophique le coup de +grâce qu'elle attend depuis des siècles.</p> + +<div class="footnotes"> +<h4>Notes:</h4> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_3_3' id='Footnote_3_3'></a><a href='#FNanchor_3_3'><span class="label">[3]</span></a> <i>Année philosophique</i>,3<i>e</i> année, p. 237, par M. Pillon, +dans l'article que ce néo-criticiste distingué consacré à mon livre sur +l'<i>Agnosticisme</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_4_4' id='Footnote_4_4'></a><a href='#FNanchor_4_4'><span class="label">[4]</span></a> J. Caraguel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_5_5' id='Footnote_5_5'></a><a href='#FNanchor_5_5'><span class="label">[5]</span></a> Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, on +m'envoie le numéro de mars 1894 de la <i>Revue occidentale</i> qui publie un +long article sur mon livre: <i>La recherche de l'unité</i>.[p.18] L'organe +officiel du positivisme y fait trois déclarations intéressantes. +</p><p> +Par la première, les positivistes se défendent énergiquement de tomber +dans l'erreur agnostique. J'enregistre à mon actif cette victoire +inespérée. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le +reniement de Pierre ne change rien à la doctrine de son maître, ni, en +définitive, à celle de Pierre lui-même. La philosophie positive, nous +assure-t-on, tient pour inconnaissable le problème de l'existence ou de +la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque +M. Spencer, par exemple, postule la réalité de l'inconnaissable, il +affirme en même temps son incognoscibilité. L'équivoque demeure donc +pareille dans les deux cas. +</p><p> +La seconde déclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identité +des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une +expression nouvelle du principe de l'inconcevabilité du contraire +simultané, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome +logique quelques applications heureuses. La notation algébrique adéquate +au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de +plus l'universalité logique des formules de l'algèbre. +</p><p> +Enfin la troisième déclaration concerne ma critique du concept de +limite. «On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de +quel droit nous prétendons enserrer l'avenir scientifique; nous +répondons: en vertu du droit qu'a le mathématicien de garantir aux +générations de calculateurs que le numérateur et le dénominateur de +l'expression <i>non-moi</i>/<i>moi</i> = savoir, augmentant toujours d'une +quantité égale, jamais ils n'atteindront l'unité.» Cela est fort bien, +mais encore eût-il été à propos de nous démontrer que le rapport en +question constitue nécessairement un nombre fractionnaire. J'ai à peine +besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine +enseignant l'unité immanente des choses ne saurait se prêter à une +semblable pétition de principe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_6_6' id='Footnote_6_6'></a><a href='#FNanchor_6_6'><span class="label">[6]</span></a> <i>La Recherche de l'Unité</i>, p. 176.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_7_7' id='Footnote_7_7'></a><a href='#FNanchor_7_7'><span class="label">[7]</span></a> <i>L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_8_8' id='Footnote_8_8'></a><a href='#FNanchor_8_8'><span class="label">[8]</span></a> George Mouret, <i>Bévue philosophique</i>,1893, n<sup>os</sup> 7 +et 8: <i>Le problème logique de l'Infini</i>: I. <i>La relativité</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_9_9' id='Footnote_9_9'></a><a href='#FNanchor_9_9'><span class="label">[9]</span></a> <i>Ibid.</i>, n° 7, p. 58 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_10_10' id='Footnote_10_10'></a><a href='#FNanchor_10_10'><span class="label">[10]</span></a> V. <i>La Recherche de l'Unité</i>, chapitre viii: <i>Le concept +de limite et la relativité du savoir</i>.</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name='LIVRE_II'></a>LIVRE II<span class="pagenum">[p.45]</span></h2> + +<h2>LE MONISME D' AUGUSTE COMTE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>I</h3> + + +<p>Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent +souvent au point de dérouter la critique. On a dit qu'on doit juger un +penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqué à Comte, un tel +critérium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'opposé d'un +sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au problème central et si délicat de +l'unité, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'hésitation qui +parfois <span class="pagenum">[p.46]</span> captive et attire, mais de la contradiction qui toujours +blesse et rebute.</p> + +<p>Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il +est moniste et pluraliste (ou dualiste) à la fois. Mais tandis que chez +la plupart de ses prédécesseurs, et chez Spencer, son successeur en +ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme +qui mène au dédoublement de l'univers, et l'évolutionnisme qui conduit à +son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux, +chez lui elle éclate brusquement et au grand jour. L'auteur du <i>Cours de +philosophie positive</i> s'observe peu à cet égard. Il ne s'impose pas +l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son +monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il +les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.</p> + +<p>Néanmoins, on fausserait la tonalité générale, on dénaturerait le +véritable esprit de la <span class="pagenum">[p.47]</span> philosophie positive en attachant à cette +attitude de Comte une importance exagérée. Le philosophe du bon sens +populaire mis au service de la science, ou, <i>vice versâ</i>, de la science +asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et, +s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Pressé +par sa besogne dogmatique et les exigences immédiates qu'elle soulève, +il effleure à peine la question. En réalité, cependant, dans le duel +engagé entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la +volonté expresse ou l'instinct obscur du métaphysicien qu'il y a en +Comte, restent à la forte tendance qui représente le passé. Quant à +celle qui prévoit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop +chétive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute +sérieux puisse planer sur l'issue du combat.</p> + +<p>Mais venons au fait, c'est-à-dire au monisme, si rudimentaire qu'il +soit, de l'héritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de <span class="pagenum">[p.48]</span> +Descartes, de Locke, de Hume et de Kant.</p> + +<p>L'unité réelle des choses, que le fondateur du positivisme distingue +d'avec leur unité purement logique, voilà pour lui; comme pour la +presque totalité des métaphysiciens, le but suprême de la pensée, +l'idéal auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.</p> + +<p>La pensée réalise l'unité logique lorsque, dirigée vers l'étude des +différents ordres de phénomènes, elle subit une série d'adaptations +spéciales qui forment autant de modifications ou, plutôt, +d'enrichissements, d'élargissements d'une seule et même méthode. En +d'autres termes, pour Comte, l'unité rationnelle ou subjective est une +liaison <i>méthodologique</i>.</p> + +<p>Au contraire, l'unité objective qu'il nomme aussi <i>scientifique</i>, se +réalise dans les choses elles-mêmes, en tant qu'elles se séparent de +l'esprit qui les appréhende et les transmue en concepts, en +représentations idéales de la réalité. Ce lien se manifeste par +l'universalité des lois naturelles, des nombreux rapports d'identité que +la <span class="pagenum">[p.49]</span> raison découvre en appliquant aux différentes catégories de +cas particuliers les procédés si variés de l'analyse et de la synthèse.</p> + +<p>Des lois semblables gouvernent tous les ordres de phénomènes, et les +diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties +constituantes, «autant d'éléments d'un seul corps de doctrine». Certains +attributs sont communs à tous les <i>êtres</i>, à toute <i>existence.</i> S'ils +deviennent l'objet propre de disciplines spéciales, ce n'est là qu'une +invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode +de commencer l'étude de la nature par l'observation des cas les moins +complexes. Au bas de l'échelle apparaissent les phénomènes ou les +propriétés des choses d'abord mathématiques, et ensuite mécaniques. Une +telle division correspond à la différence entre l'aspect statique +(existence ou équilibre) et l'aspect dynamique (activité ou force, +énergie, mouvement) sous lesquels l'esprit considère les qualités +générales. Cette distinction factice <span class="pagenum">[p.50]</span> recouvre une unité réelle, +comme l'a brillamment prouvé d'Alembert en rattachant les questions de +mouvement aux questions d'équilibre. Comte remarque à ce propos que, les +attributs mécaniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne +peut les distraire, il y a lieu de considérer le groupe total comme un +ensemble de qualités propres à chaque existence. Développée d'une +manière superficielle, cette observation lui permettra plus tard +d'accorder la même universalité aux faits sociaux qui, eux aussi, se +surajoutent aux autres ordres de phénomènes<a name='FNanchor_11_11' id='FNanchor_11_11'></a><a href='#Footnote_11_11' class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<p>Ailleurs encore Comte affirme que les lois «primordiales» de la +mécanique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences, +de la physique jusqu'à la sociologie inclusivement. Partant, on peut +dire, selon une formule aujourd'hui consacrée, que les mêmes règles +<span class="pagenum">[p.51]</span> gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable +jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus élevées. Comte +reconnaît donc la légitimité de l'effort qui pousse toutes les branches +du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment conçoit-il ce +monisme?</p> + +<p>La loi de Kepler, si mal qualifiée, selon lui, de loi d'inertie, ne +régit pas que les seuls phénomènes mécaniques. Son pouvoir s'étend sur +tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque +ceux-ci persistent dans leur état, tant que ne survient point une +influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler à une +formule équivalente, dans le fond, à la loi de causalité.</p> + +<p>Traitant ensuite la règle de Galilée relative à la conciliation +spontanée, au sein d'un même système, de tout mouvement général avec les +différents mouvements particuliers, Comte l'applique à la totalité des +phénomènes du monde inorganique et du monde de la vie. «Quelle que soit +la classe phénoménale observée, <span class="pagenum">[p.52]</span> dit-il, on peut toujours +constater en tout système l'indépendance fondamentale des diverses +relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement +commune aux différentes parties.» Ces relations ne se modifient en rien +par une telle ingérence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas +toutes les fractions d'un système, rompt toujours l'équilibre de ce +dernier. Les phénomènes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux +manifestent également cette loi universelle. Mais citons les propres +paroles de Comte, elles en valent la peine: «Les études biologiques +offrent la vérification continue de cette loi, aussi bien pour les +phénomènes de sensibilité que pour ceux de contractilité, puisque, nos +impressions étant purement comparatives, notre appréciation des +différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence +générale et uniforme. Son extension naturelle à la sociologie n'est pas +moins incontestable: car, si le progrès social tend à altérer l'ordre +intérieur d'un système <span class="pagenum">[p.53]</span> politique, c'est uniquement, comme en +mécanique, parce que le mouvement ne saurait être suffisamment commun +aux diverses parties dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire, +nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle +tous les éléments participeraient avec une égale énergie.»<a name='FNanchor_12_12' id='FNanchor_12_12'></a><a href='#Footnote_12_12' class="fnanchor">[12]</a></p> + +<p>Ce n'est pas d'une autre façon, enfin, que Comte comprend la troisième +loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'équivalence +constante entre la réaction et l'action. «Son universalité nécessaire, +dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est +même la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manière +très confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à toute +économie naturelle»<a name='FNanchor_13_13' id='FNanchor_13_13'></a><a href='#Footnote_13_13' class="fnanchor">[13]</a>. Les réactions ou les effets physiques, +chimiques, biologiques et politiques sont, comme les réactions ou les +effets mécaniques, toujours équivalents aux actions ou <span class="pagenum">[p.54]</span> aux causes +qui les produisent; égalité rigoureuse et indéniable en théorie, mais +qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une +partie échappe à nos calculs, revêt l'apparence d'une simple +proportionnalité.</p> + +<p>Remarquons à ce propos que la loi du rapport entre l'action et la +réaction, la cause et l'effet, se réclame du principe d'identité. +L'effet est toujours égal à sa cause, l'effet n'est que sa cause. +L'inaccessibilité de la cause initiale et de l'effet ultime,—lorsqu'on +examine à la lumière de la loi universelle ce dogme favori du +positivisme,—se trahirait donc comme une illusion de notre esprit. +D'autre part, une extension très simple du même rapport permet +facilement de réduire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'après +le célèbre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux +questions d'équilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies +conditions statiques nous empêche de leur rattacher étroitement <span class="pagenum">[p.55]</span> +les questions dynamiques, les problèmes d'évolution, de développement, +d'activité<a name='FNanchor_14_14' id='FNanchor_14_14'></a><a href='#Footnote_14_14' class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<p>En somme, Comte ne révoque pas en doute l'identité des lois qui +régissent les différentes catégories de phénomènes. Il trouve naturel +que ces relations aient été dévoilées par l'étude du sujet le plus +commun (les faits de quantité et de mouvement); mais, ajoute-t-il, +«elles pourraient aussi être conçues comme émanant des parties les plus +élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite, qui seules en +font apercevoir le vrai caractère d'universalité»<a name='FNanchor_15_15' id='FNanchor_15_15'></a><a href='#Footnote_15_15' class="fnanchor">[15]</a>. Les lois que +découvre la mécanique sont les plus générales. Dans toutes les sciences, +elles dominent «les différentes lois plus spéciales relatives aux autres +modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou inorganiques». +Cependant, ces rapports spéciaux, «qui resteront sans cesse +indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps très +grand», pourront <span class="pagenum">[p.56]</span> un jour être «investis d'un semblable caractère +d'universalité»<a name='FNanchor_16_16' id='FNanchor_16_16'></a><a href='#Footnote_16_16' class="fnanchor">[16]</a>. C'est pourquoi, conclut Comte, «le système entier +de nos connaissances réelles est susceptible d'une véritable unité +scientifique, indépendante de la grande unité logique, quoiqu'en +harmonie avec elle».<a name='FNanchor_17_17' id='FNanchor_17_17'></a><a href='#Footnote_17_17' class="fnanchor">[17]</a></p> + +<p>L'allégation est à noter» De certaines prémisses posées par Comte aux +conclusions tirées par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les +partisans de l'analogie réelle, il n'y a qu'un pas. La proche parenté du +positivisme avec les autres courants de la pensée moderne ne se conteste +plus. Longtemps, néanmoins, une telle similitude ne fut point +soupçonnée. Les évolutionnistes surtout eurent le grand tort de +méconnaître ces connexions intimes, multiples, révélatrices; et le tort +de ne pas étudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et +le prototype de leurs propres contradictions.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.57]</span> La question est d'importance. Tâchons donc de faire ressortir, le +plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste +sur l'unité réelle du monde.</p> + +<p>Des déterminations identiques enveloppent tous les phénomènes, et si +nous distinguons entre les lois générales et les lois particulières, ce +ne peut être que par suite de l'ignorance où nous sommes quant aux +conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la +forme, dite spéciale, de leur apparition. En réalité, les lois +particulières sont des formules contingentes où s'exprime le contenu de +la loi universelle; dépouillées de leur caractère casuel, elles +s'appliquent à tous les phénomènes sans exception. La science le +prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules. +Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation +constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent, +par exemple, les actes moraux, participent de l'universalité de celles +qui régissent les mouvements <span class="pagenum">[p.58]</span> matériels, il s'ensuit +nécessairement que les relations complexes doivent pouvoir se réduire, +en définitive, aux relations simples. La philosophie entière de M. +Spencer, comme on sait, ne dépasse pas cette déduction.</p> + +<p>Mais la propre thèse de Comte semble avoir une portée plus grande et +plus inattendue. En effet, dévoilée par les progrès tardifs de la +science, l'universalité nécessaire des rapports n'implique-t-elle pas, +tout en la masquant d'une façon momentanée, l'identité des phénomènes +eux-mêmes? Et cela non seulement parce qu'un phénomène s'offre toujours +tel qu'une somme, un ensemble, un système de relations, mais aussi en +vertu du principe logique d'identité qui se manifeste dans la nature et +s'impose à l'esprit sous l'aspect tantôt de la loi psychique de +causalité, et tantôt d'une série bien connue de lois mécaniques: la loi +de l'équivalence entre la réaction et l'action, la loi d'inertie ou de +persistance du même état, la loi d'équilibre ou de conservation des +rapports mutuels <span class="pagenum">[p.59]</span> entre les parties d'un système subissant une +action commune, etc.</p> + +<p>Nous voilà acculés, pour ainsi dire, aux limites extrêmes du dogme qui +prétend enseigner l'identité première et finale des choses. Mais nous +voilà aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voilà derechef aux +prises avec la contradiction stérile qui toujours entrava la marche de +la pensée vers l'idéal. En effet, après avoir gravi des hauteurs qui, +vraisemblablement, devaient lui paraître vertigineuses, Comte fait +volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il +redevient le grand prophète de l'Inconnaissable, il multiplie les +objections et les réserves que lui inspire sa prudente théorie de la +connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que brièvement rappeler le +sophisme par lequel il cherche à pallier l'incohérence de sa brusque +retraite.</p> + +<p>Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un +degré entre l'existence mathématique et mécanique d'une part, <span class="pagenum">[p.60]</span> et +l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce chaînon +présente une importance sans égale. Il supplée en quelque sorte à la +faiblesse native de notre cerveau, à l'insuffisance manifeste des moyens +dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identité +réelle des phénomènes. Notre esprit est tellement borné, tellement +impuissant, semble vouloir dire Comte, que «si cette transition +n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unité de la science» +qui resterait «formée de deux éléments radicalement hétérogènes, entre +lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée». Mais ce +«mode intermédiaire» de l'existence universelle, «naturellement +adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l'autre, +aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre +intelligence l'heureuse faculté de parcourir le système entier de la +philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque +insensible, des plus simples spéculations mathématiques <span class="pagenum">[p.61]</span> aux plus +hautes contemplations sociologiques»<a name='FNanchor_18_18' id='FNanchor_18_18'></a><a href='#Footnote_18_18' class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>L'enchaînement naturel des choses conduit l'esprit à la création de la +série hiérarchique des sciences qui, à son tour, permet, par des points +de vue de plus en plus spéciaux, d'analyser ce phénomène toujours pareil +à lui-même, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches +poursuivies tantôt parallèlement, et tantôt—méthode plus rationnelle +et combien plus fructueuse—successivement, la séparation est-elle +étanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place à des contacts +féconds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon +certaine, sinon prochaine? Telle est la grande énigme que Comte, esprit +inconsciemment religieux et, par suite, prompt à se décourager, +considère comme indéchiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle +garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer à la métaphysique +<span class="pagenum">[p.62]</span> qui depuis des siècles s'épuise à cette fin en vaines +divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudité de l'Isis +scientifique et la défend contre les velléités indiscrètes. Le +philosophe, le théologien, puis le métaphysicien, apparaissent comme les +éternels poursuivants de la science, subjugués par le charme toujours +renaissant de son immarcescible pureté. Car l'histoire des systèmes et +peut-être aussi des croyances générales témoigne de ce fait qui sans +cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent +passagères, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de +durée. Aux élans audacieux des premières heures se substituaient des +lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succédaient les étés +laborieux, les automnes calmes, les hivers mélancoliques et pessimistes. +La science non seulement se reprenait, elle prétendait encore que +l'assaut par elle subi était entaché de nullité, et aux mêmes +entreprises elle opposait les mêmes fuites. La philosophie moderne ne +fit <span class="pagenum">[p.63]</span> pas exception à cette règle. Et si le positivisme se montra +plus respectueux ou plus pondéré, dans sa tentative monistique, que +d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproché, puisqu'on +est allé jusqu'à lui jeter son abstention à la face comme un soupçon et +une injure. Cependant il eut également sa minute d'extase et d'oubli, et +il s'y révéla aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres +rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste +compréhension de la doctrine positive, que nous avons essayé de saisir +dans quelques vues du philosophe, profondes, mais restées peu élaborées.</p> + +<div class="footnotes"> +<h4>Notes:</h4> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_11_11'></a><a href='#FNanchor_11_11'><span class="label">[11]</span></a> V. Comte, <i>Cours de philosophie positive</i>, t. VI, +1<sup>re</sup> édition, 59<sup>e</sup> leçon, <i>passim</i>, et +particulièrement pp. 792, 793, 797.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_12_12' id='Footnote_12_12'></a><a href='#FNanchor_12_12'><span class="label">[12]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 795, 796.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_13_13' id='Footnote_13_13'></a><a href='#FNanchor_13_13'><span class="label">[13]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 796 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_14_14' id='Footnote_14_14'></a><a href='#FNanchor_14_14'><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 797 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_15_15' id='Footnote_15_15'></a><a href='#FNanchor_15_15'><span class="label">[15]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 798.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_16_16' id='Footnote_16_16'></a><a href='#FNanchor_16_16'><span class="label">[16]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 800.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_17_17' id='Footnote_17_17'></a><a href='#FNanchor_17_17'><span class="label">[17]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 800.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_18_18' id='Footnote_18_18'></a><a href='#FNanchor_18_18'><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 805.</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>II.<span class="pagenum">[p.64]</span></h3> + + +<p>Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de +l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, été suffisamment +mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie à celle +d'un autre maître fameux de la pensée contemporaine, Emmanuel Kant.</p> + +<p>En effet, chez Comte comme chez Kant, la théorie du monde se complète +ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique à laquelle +tous deux attachent une importance énorme. Mais tandis que Kant trace +une ligne <span class="pagenum">[p.65]</span> de séparation très nette entre son enseignement +théorique et sa doctrine pratique, découvrant ainsi à tous les regards +l'incompatibilité générale qui existe encore entre ces deux ordres de +recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspiré. Je sais qu'on +a voulu assimiler sa <i>Politique positive</i> à la <i>Critique</i> kantienne <i>de +la raison pratique</i>; mais un semblable parallèle ne se justifie que +d'une façon très vague. La <i>Politique positive</i> n'a probablement jamais +été conçue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'alléger la +théorie du poids des considérations utilitaires, pour attribuer au point +de vue abstrait une indépendance parfaite. Déjà le <i>Cours de philosophie +positive</i> se présente, dans la plupart de ses développements, comme une +philosophie d'essence pratique. Les difficultés un peu sérieuses y sont +coutumièrement résolues par des appels réitérés au bon sens vulgaire, +par l'énumération, souvent fatigante, des inconvénients ou des +préjudices qu'entraînerait, <span class="pagenum">[p.66]</span> dans la vie réelle, l'application de +telle ou telle thèse qui déplaît au penseur parce qu'elle contredit son +idéal de félicité humaine.</p> + +<p>Cette disposition de son esprit a influencé Comte de diverses manières. +Et tout d'abord elle détourna son monisme de sa première direction, qui +était théorique, et le poussa dans la voie étroite de l'utilitarisme +social. Comte rétrécit volontairement son angle conceptuel, si je puis +m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il +le réduit aux proportions des synthèses en usage dans les religions et +les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du +moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pensée. Mais à quoi +servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arrière. +Fils d'un siècle agité et n'aspirant qu'à la quiétude, il redescend +jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant +d'esprits y avaient trouvé une halte délicieuse, tant de générations y +reposèrent leurs membres endoloris! <span class="pagenum">[p.67]</span> Tout pour l'homme et par +l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. Dès lors +il ne cesse de nous recommander l'unité humaine ou sociale comme la +seule possible, la seule pratique et féconde en résultats. «Suivant une +formule justement célèbre, dit-il, l'étude de l'homme et de l'humanité a +été constamment regardée comme constituant, par sa nature, la principale +science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des +hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique. +La destination simplement préliminaire des spéculations antérieures est +même tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu être qualifié +qu'à l'aide d'expressions purement négatives, inorganique, inerte, etc., +qui ne les définissent que par leur contraste spontané avec cette étude +finale, objet prépondérant de toutes nos contemplations directes»<a name='FNanchor_19_19' id='FNanchor_19_19'></a><a href='#Footnote_19_19' class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.68]</span> C'est à l'aide de la biologie que la philosophie s'élève au point +de vue synthétique; elle n'y saurait parvenir par l'étude, toujours +analytique, du monde de la matière inerte<a name='FNanchor_20_20' id='FNanchor_20_20'></a><a href='#Footnote_20_20' class="fnanchor">[20]</a>. Le monisme mécanique ou +matérialiste cède ainsi chez Comte, presque <i>ex machina</i>, la place au +monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la même +voie, un pas plus décisif encore. L'unité biologique lui apparaît +bientôt comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les +nécessités journalières que le sens commun invoque. A son tour, donc, +elle devra se réduire, s'affiner, se transformer rapidement,—avec ce +dédain des transitions savantes qui caractérise la manière de Comte,—en +une sorte de monisme social ou moral. Dès lors, c'est à la sociologie +qu'incombera la tâche «d'établir l'ascendant normal de l'esprit +d'ensemble qui, d'une telle source, se répandra sur toutes les parties +antérieures de <span class="pagenum">[p.69]</span> la philosophie abstraite, afin d'y réparer peu à +peu les désastres du régime dispersif propre à l'élaboration +préparatoire des connaissances réelles»<a name='FNanchor_21_21' id='FNanchor_21_21'></a><a href='#Footnote_21_21' class="fnanchor">[21]</a>. Consacrée gardienne de +l'unité scientifique, la sociologie devra veiller à ce que cette pure +flamme ne puisse s'éteindre ... dans le coeur des hommes, où la relégua +une logique, certes, rigoureuse, mais dont les déductions se tirent de +prémisses qui jamais ne dépassèrent les points de vue restreints de la +pratique des affaires du monde.</p> + +<p>Comme le dit Comte lui-même, «la création de la sociologie complète +l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point +de vue susceptible d'une <i>véritable universalité,</i> de manière à réagir +convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur +convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel +ascendant, nos diverses connaissances réelles pourront <span class="pagenum">[p.70]</span> donc +former enfin un vrai système, assujetti, dans son entière étendue et +dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune +évolution»<a name='FNanchor_22_22' id='FNanchor_22_22'></a><a href='#Footnote_22_22' class="fnanchor">[22]</a>. A ce prix seul, à cette condition unique «l'harmonie est +enfin établie entre la spéculation et l'action, puisque les diverses +nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent +alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la présidence +philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours +regardées comme devant universellement prévaloir.... Enfin, la morale, +dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant +l'élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par +suite de la suprématie du point de vue social, rétablissant, avec une +énergique efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel +<i>le vrai sentiment du devoir</i> reste toujours profondément lié»<a name='FNanchor_23_23' id='FNanchor_23_23'></a><a href='#Footnote_23_23' class="fnanchor">[23]</a>. Et +<span class="pagenum">[p.71]</span> un peu plus loin: «Le type fondamental de révolution humaine, +aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement représenté +comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité +sur notre animalité, d'après la double suprématie de l'intelligence sur +les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. +Ainsi ressort directement, de l'ensemble même du vrai développement +spéculatif, <i>l'universelle domination de la morale</i>, autant du moins que +le comporte nôtre imparfaite nature»<a name='FNanchor_24_24' id='FNanchor_24_24'></a><a href='#Footnote_24_24' class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<p>Dans le problème du monisme, la pensée de Comte évolue selon la loi +sérielle qui lui servit à classifier les sciences fondamentales ou +abstraites. De l'unité mécanique, le philosophe passe à l'unité +biologique pour échouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalité, la +prépondérance du point de vue social, ou encore l'ascendant légitime de +l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.72]</span> Certes, rien n'est plus aisé que de découvrir chez notre auteur, +côte à côte, des théories proches d'un matérialisme grossier, et +d'autres paraissant prêter un appui aux prudentes tergiversations +sensualistes ou aux envolées hardies de l'idéalisme. Toutefois, ces +défaillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui déparent +l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables à un savoir +défectueux ou à un manque de pénétration logique. Elles s'expliqueraient +plutôt par une trop grande hâte, une impatience trop vive d'aboutir à +des résultats certains, immédiats, palpables, et par l'abandon +volontaire et prématuré du point de vue purement théorique.</p> + +<p>Car le rapport qui relie la pratique à la théorie n'est pas si simple, +ni le passage de l'une à l'autre si facile, qu'on le suppose +communément. On ne saurait, à cet égard, se contenter de l'insignifiante +et banale formule qui définit la pratique comme une <i>application</i> de la +théorie. Une telle vue n'est juste que dans <span class="pagenum">[p.73]</span> certains cas et sous +certaines conditions. Or, si la recherche de l'unité occupa sans relâche +les philosophes, jamais elle ne donna naissance à un savoir démontré, +inattaquable, accepté de tous. L'obscurité épaisse qui enveloppe les +domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'étend +naturellement aussi à nos spéculations sur l'unité dernière du monde. +Mais comment alors exiger, fût-ce du plus conséquent des penseurs, que, +se plaçant à un point de vue pratique, il ne dépasse pas les limites +d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne +lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte +contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour +s'accorder avec une théorie vraiment scientifique de l'unité +universelle? Les utopies sont nécessairement d'essence pratique, et +réalisables, quand même l'histoire ne les rendrait pas effectives.</p> + +<p>Toutefois, le perpétuel recours de Comte au <span class="pagenum">[p.74]</span> bon sens vulgaire +pour en tirer une conception de l'unité scientifique et mentale capable +d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue sûrement +une erreur méthodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe +aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de +l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de +l'inconnaissable. Elle aplanit la route à l'agnosticisme, elle facilite +le renoncement à l'investigation «des causes essentielles et de la +nature intime des phénomènes». Comte déclare vouloir «se livrer +exclusivement à l'étude des lois naturelles»; mais jamais il ne se +demande si une telle recherche ne double pas l'enquête que lui-même +vient de proscrire<a name='FNanchor_25_25' id='FNanchor_25_25'></a><a href='#Footnote_25_25' class="fnanchor">[25]</a>. Au lieu de nous rapprocher peu à peu de +l'essence, prétendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature +ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine, +qu'à renforcer <span class="pagenum">[p.75]</span> les ténèbres qui nous traquent de toutes parts, +qu'à replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le mystère +des choses?</p> + +<p>Par contre, la même méthode se justifie dans la direction des affaires +du monde, tant que la règle d'une telle conduite reste à peu près +indépendante de la théorie pure. En effet, les sources de l'activité +humaine eussent été vite taries sans l'intervention de la raison commune +toujours prête à suppléer le savoir absent. On a mal compris ce +caractère particulier de certaines spéculations, et on a souvent, par +suite, été trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la +philosophie morale du passé. L'élément pratique occupa une place très +importante dans ces hypothèses. Il y joua peut-être le premier rôle. Car +il ne faut pas s'y tromper, les travaux des théologiens et des +métaphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, formèrent un +ensemble de doctrines soumises à toutes les fluctuations, abusées par +toutes les chimères du bon sens,—un savoir, en un mot, <span class="pagenum">[p.76]</span> qui était +presque l'antipode de la science <i>appliquée,</i> cette dernière ne pouvant +surgir qu'à la suite de découvertes théoriques plus ou moins +considérables. Au début de l'évolution intellectuelle, les besoins +immédiats dominaient absolument la pensée. Plus tard, après la +constitution des sciences inférieures et à mesure de leurs progrès +effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moitié était déjà +spéculative ou théorique et dont l'autre, qui visait à l'explication +sommaire des phénomènes les plus complexes, demeurait foncièrement +pratique.</p> + +<p>Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant +appartiennent à ce type mixte. Selon une remarque générale qui possède +la valeur d'une loi empirique, les problèmes sur lesquels ces +philosophies s'étendent avec prédilection rentrent pour la plupart dans +le domaine des faits encore peu ou mal explorés par la science exacte.</p> + +<p>Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les préoccupations +éthiques tiennent <span class="pagenum">[p.77]</span> invariablement la place d'honneur. Elles +s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de +considérations historiques et politiques disséminées dans ses écrits, +par ses idées sur l'ascendant nécessaire de l'esprit sociologique, par +son demi-socialisme, par ses projets de réorganisation des grandes +collectivités humaines. Chez le second, nous voyons prédominer la morale +dite individuelle, ou les théories confuses qui portent ce nom et +derrière lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui +gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'âme et +de l'immortalité forment les points culminants de la philosophie de +Kant.</p> + +<p>Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se crée, +la psychologie, soit abstraite, soit concrète, se peut qualifier de +même. Elle revendique des droits pareils à l'attention presque exclusive +du métaphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux +spéculations sur les problèmes les plus <span class="pagenum">[p.78]</span> obscurs de la théorie de +la connaissance. Auguste Comte empiète également sur ce terrain. En +dépit de l'opinion commune qui lui reproche son profond mépris pour les +recherches de ce genre, il a bel et bien essayé de construire une +doctrine complète du savoir. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il n'ait fait +que cela; mais, quoique souvent mal récompensé, son effort, dans cet +ordre d'idées, a été des plus soutenus et des plus considérables. +Précisément sur ce point, il porte à ses limites extrêmes la prudence du +praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les théorèmes les plus +difficiles, il leur applique les méthodes du bon sens, la ratiocination +vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal.</p> + +<p>Sans cesse Comte nous exhorte à nous défier de l'abstraction, de la +théorie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les +préceptes sages, les maximes préservatrices. Mais citons des exemples. +Envisageant l'urgence d'établir en biologie une «rigoureuse unité +scientifique», <span class="pagenum">[p.79]</span> Comte discute les meilleures méthodes pour éviter +sur ce point les tentatives infructueuses. «L'unité fondamentale du +règne organique, dit-il, exige nécessairement, sous le point de vue +anatomique, que les divers tissus élémentaires soient rationnellement +ramenés à un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme, +d'où ils dérivent successivement par des transformations spéciales de +plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre à dépasser ce but +général (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais +pleinement atteint) sans s'égarer dans cet ordre de recherches vagues, +arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si impérieusement le +véritable esprit fondamental de la philosophie positive.»—«C'est +pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'empêcher ici de signaler, en +la déplorant, la déviation manifeste qui existe aujourd'hui, à cet +égard, principalement en Allemagne ... où certains esprits ambitieux ont +tenté de pénétrer au delà du terme naturel de l'analogie anatomique, +<span class="pagenum">[p.80]</span> en s'efforçant de former le tissu générateur lui-même par le +chimérique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades +organiques, qui seraient dès lors les vrais éléments primordiaux de tout +corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le crédit exagéré +qu'on accorde trop souvent à un moyen d'exploration aussi équivoque, +contribuent surtout à donner une certaine spéciosité à cette fantastique +théorie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer, +dans l'ordre anatomique, une conception plus profondément irrationnelle, +et qui fût plus propre à entraver directement les vrais progrès de la +science.»<a name='FNanchor_26_26' id='FNanchor_26_26'></a><a href='#Footnote_26_26' class="fnanchor">[26]</a></p> + +<p>Comte taxe «d'absurde et d'illusoire», en principe, toute recherche qui +prétendrait «rattacher le monde organique au monde inorganique autrement +que par les lois fondamentales propres aux phénomènes généraux qui leur +sont nécessairement communs».<a name='FNanchor_27_27' id='FNanchor_27_27'></a><a href='#Footnote_27_27' class="fnanchor">[27]</a> +Il admet le <span class="pagenum">[p.81]</span> concept de +molécules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde +inorganique, mais il proscrit sévèrement de la biologie le concept +d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. «Un +organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout nécessairement +indivisible, que nous ne décomposons, d'après un simple artifice +intellectuel, qu'afin de le mieux connaître, et en ayant toujours en vue +une recomposition ultérieure. Or, le dernier terme de cette +décomposition abstraite consiste dans l'idée de tissu, au delà de +laquelle il ne peut réellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y +aurait plus d'organisation.»<a name='FNanchor_28_28' id='FNanchor_28_28'></a><a href='#Footnote_28_28' class="fnanchor">[28]</a> +</p> +<p>Les limites que Comte assigne à la connaissance des lois de la vie +offrent un caractère d'opportunité très remarquable. Mais le philosophe +lui-même pensait là-dessus d'une manière différente. Il partageait à cet +égard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement +<span class="pagenum">[p.82]</span> légiférer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient +de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment +présent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons à ce +propos l'instructive anecdote suivante. «Eviter la douleur dans les +opérations», écrivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le +célèbre chirurgien Velpeau, «est une chimère qu'il n'est plus permis de +poursuivre aujourd'hui». On la poursuivit cependant si bien, que +dix-sept ans plus tard Velpeau confessait <i>coram populo</i> son erreur. Les +physiologistes furent donc sagement inspirés en n'écoutant pas, vers +l'année 1840, l'avis malheureux «de renoncer à toute enquête sur les +causes de la génération et du développement organique»; ni cet autre +conseil «de concevoir l'irritabilité et la sensibilité comme une double +propriété strictement primordiale chez les êtres, ou plutôt dans les +tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable, +au même degré, et par les mêmes motifs <span class="pagenum">[p.83]</span> philosophiques, que la +pesanteur, la chaleur, etc.»<a name='FNanchor_29_29' id='FNanchor_29_29'></a><a href='#Footnote_29_29' class="fnanchor">[29]</a></p> + +<p>La faute de Comte s'éclaire par la prolixe discussion qu'il entame sur +les mérites respectifs des théories biologiques de Barthez et de +Bichat<a name='FNanchor_30_30' id='FNanchor_30_30'></a><a href='#Footnote_30_30' class="fnanchor">[30]</a>. Après avoir rappelé que l'<i>archée</i> de Van-Helmont était +devenue, chez Stahl, l'<i>âme,</i> et chez Barthez, le <i>principe vital</i>. +Comte assure que, «pour un ordre d'idées aussi chimérique, un tel +changement d'énoncé indique nécessairement une modification effective de +la pensée». Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un +état d'esprit plus éloigné de la théologie que ne l'était celui +représenté par la formule de Stahl, qui conserve une supériorité +analogue envers la formule de Van-Helmont. «Pour s'en convaincre, +dit-il, il suffirait de considérer l'admirable discours préliminaire +dans lequel Barthez établit, d'une manière si nette et si ferme, les +caractères essentiels de la <span class="pagenum">[p.84]</span> saine méthode philosophique, après +avoir si victorieusement démontré l'inanité nécessaire de toute +tentative sur les causes primordiales et la nature intime des phénomènes +d'un ordre quelconque, et réduit hautement toute science réelle à la +découverte de leurs <i>lois</i> effectives.» Se basant sur l'agnosticisme +théorique de Barthez et sur l'intention qu'il lui prête de «dégager la +biologie de la vaine tutelle métaphysique», Comte en conclut que le +«principe vital» s'offre comme une entité <i>moins métaphysique</i> que les +entités exprimées par les termes d' «âme» ou d'«archée»! +«Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir étudié la méthode positive +à sa véritable source, le système des sciences mathématiques, Barthez ne +la connaissait point d'une manière assez complète ni assez familière +pour que la grande réforme qu'il avait si bien projetée n'avortât point +nécessairement et radicalement.» Aussi, à ses yeux, Barthez, «entraîné à +son insu par la tendance même qu'il combattait», finit-il par «investir +le principe vital <span class="pagenum">[p.85]</span> d'une existence réelle et très compliquée, +quoique profondément inintelligible».<a name='FNanchor_31_31' id='FNanchor_31_31'></a><a href='#Footnote_31_31' class="fnanchor">[31]</a></p> + + +<p>Mais notre philosophe ne tarde pas à reprendre pour son compte les +errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de +l'époque. Ce n'est pas combattre la transcendance—c'est la favoriser +plutôt et la fortifier—que d'admettre, par une hypothèse sciemment +invérifiable, la réalité d'une existence dont la compréhension nous +resterait à jamais interdite.</p> + +<p>Pliée sous ce joug, la science s'imprègne du; pur esprit métaphysique. +Une logique rigoureuse préside aux conversions de cette sorte. Annoncer +que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer à l'entité +correspondante une existence effective, cela semble si bien la même +chose, qu'en réalité Comte modifie seulement, comme le firent déjà Stahl +et Barthez, la vieille étiquette de Van-Helmont. Au lieu du <span class="pagenum">[p.86]</span> +principe vital, il invoque le mystère de la vie, les lois irréductibles +de la science biologique. Voilà, pour parler son langage, un simple +changement d'énoncé, une rénovation plus ou moins opportune de la forme +où s'extériorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine +d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse +substitution, si chaudement préconisée par Comte, du terme <i>propriété</i> +au terme <i>force</i><a name='FNanchor_32_32' id='FNanchor_32_32'></a><a href='#Footnote_32_32' class="fnanchor">[32]</a>. Les propriétés apparaissent, dans le <i>credo</i> +positiviste, comme les limites extrêmes de notre connaissance. Mais, et +cela saute aux yeux, les anciennes <i>forces</i> servaient le même dessein. +«Il faut écarter toute vaine prétention à rechercher les <i>causes</i> des +phénomènes, et ne se proposer que la découverte de leurs <i>lois</i>,»<a name='FNanchor_33_33' id='FNanchor_33_33'></a><a href='#Footnote_33_33' class="fnanchor">[33]</a> ne +se lasse de répéter Comte, sans soupçonner la synonymie cachée de ces +expressions: une <i>loi irréductible,</i> une <i>cause première</i>.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.87]</span> Les positivistes désirent qu'on se borne à constater l'existence +de certaines propriétés, sans essayer de pénétrer leur nature intime. +Ils obligent, par suite, le philosophe à faire entrer en ligne l'idée +d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeurées +ainsi exclues de l'enquête scientifique. Mais le motif de l'ostracisme, +quel est-il? Auguste Comte évite d'approfondir cette question délicate. +Il aime mieux répondre, en praticien expert, que si l'on s'écarte de la +sage réserve par lui recommandée, on s'épuise en efforts ingrats, on +aboutit à des résultats négatifs. Soit. Mais cela empêche-t-il qu'en +introduisant dans la philosophie l'idée de causes inscrutables, les +positivistes ne se heurtent à une flagrante pétition de principe? Ils +postulent l'irréductibilité essentielle de propriétés que la science +s'évertue à réduire. En outre, le thème si usé de la faiblesse native, +de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la +banalité devait nécessairement plaire à la foule, <span class="pagenum">[p.88]</span> mais dont le +pouvoir sur l'élite intellectuelle semble beaucoup plus problématique. +Car cette induction est volontairement incomplète: accordant un crédit +absolu à l'expérience du passé, elle s'obstine à ne pas vouloir la +renouveler pour le temps présent.</p> + +<p>Mais revenons au <i>pluralisme</i> pratique par lequel Comte remplace son +<i>monisme</i> de pure théorie. A cet égard, il nous paraît intéressant de +rappeler la déclaration si nette qui termine la première leçon de son +<i>Cours</i>. «En assignant, dit-il, pour but à la philosophie positive de +résumer en un seul corps de doctrine homogène l'ensemble des +connaissances acquises, relativement aux différents ordres de phénomènes +naturels, il était loin de ma pensée de vouloir procéder à l'étude +générale de ces phénomènes en les considérant tous comme des effets +divers d'un principe unique.... Je considère ces entreprises +d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique +comme éminemment chimériques.... Je crois <span class="pagenum">[p.89]</span> que les moyens de +l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqué pour +qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée, et je +pense, d'ailleurs, qu'on se forme généralement une idée très exagérée +des avantages qui en résulteraient nécessairement, si elle était +possible. Dans tous les cas il me semble évident que, vu l'état présent +de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que +de telles tentatives puissent être raisonnables avant un laps de temps +considérable. Car, si on pouvait espérer d'y parvenir, ce ne pourrait +être suivant moi, qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi +positive la plus générale que nous connaissions, la loi de +gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de présenter tous les +phénomènes naturels comme étant au fond identiques, sauf la variété des +circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite +s'il pouvait en être ainsi. Mais cette condition n'est nullement +indispensable à sa <span class="pagenum">[p.90]</span> formation systématique, non plus qu'à la +réalisation de ses grandes et heureuses conséquences.... Il n'est pas +nécessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit +homogène.»<a name='FNanchor_34_34' id='FNanchor_34_34'></a><a href='#Footnote_34_34' class="fnanchor">[34]</a></p> + +<p>Si l'on médite ces paroles, on ne peut se défendre de les trouver +significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de +théorie, et l'on y constate la défaite de ce dernier. En outre, ce même +passage exemplifie la pénible méprise reprochée par Comte aux +métaphysiciens et où il verse inconsciemment, à son tour, la confusion +du concret et de l'abstrait.</p> + +<p>L'action pratique ne s'inquiète que du concret, du particulier, du +multiple: le pluralisme est sa loi. La théorie, par contre, ne se soucie +que de l'abstrait, du général, du semblable: sa loi est le monisme, +l'identité rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'<i>au-delà</i> une unité +dépassant la synthèse qui, conçue par la science, détient <span class="pagenum">[p.91]</span> en +germe l'équation finale de l'abstrait et du concret, c'est +volontairement s'exposer à un malentendu. C'est vouloir atteindre +l'unité supérieure d'un genre et de ses nombreuses espèces. C'est +devenir la proie d'une illusion mentale comparable à la distraction +physique qui nous pousserait à chercher très loin un objet proche de +nous, mais que nous n'apercevons pas.</p> + +<p>Le monisme logique identifie les réalités dont la simple addition ne +suffirait point à cette tâche. Le terme de pluralisme nous sert de signe +abstrait pour exprimer la multitude des variétés concrètes, et de +symbole indirect pour marquer le genre suprême qui les enclôt toutes. Le +terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le +genre ultime qui embrasse toutes les différences, il s'offre comme le +signe abstrait désignant d'une façon indirecte la même somme éparse de +réalités distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il +semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et même +fait, <span class="pagenum">[p.92]</span> envisagé par nous, successivement ou alternativement, de +deux manières qui nous paraissent, de prime abord, différentes. Plus +tard, et peu à peu, nous soupçonnons la vérité, nous commençons à +entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figuré +par nous à l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous +nous rendons compte en même temps des routines mentales, des habitudes +de l'esprit qui nous conduisent à opposer entre eux ces genres comme des +contraires absolus, nous incitant par là à créer des antinomies +insolubles.</p> + +<p>Le monisme ne peut être que rationnel, il ne peut se rapporter qu'à +l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par +définition, il ne peut concerner que l'existence concrète. Mais +l'antinomie entre l'«abstrait» et le «concret», qui ici semble se +substituer à l'opposition de l'«un» au «multiple», subit à son tour, +lorsqu'elle se généralise ou s'universalise, l'action de la loi logique +à <span class="pagenum">[p.93]</span> laquelle nous donnâmes le nom de loi d'identité des contraires. +L'idée générale du concret ne renferme qu'une négation apparente et +stérile de l'idée générale de l'abstrait. Des oppositions fécondes en +résultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses idées +particulières qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux +rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait +supérieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au +monisme logique. L'identité du «concret» et de l'«abstrait», posée en +termes ultra-généraux ou universels, est donc loin de constituer une +équation fausse, de se présenter comme une véritable confusion d'idées, +ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de +l'unité réelle ou scientifique de nos connaissances, il avait +spontanément déserté le point de vue de la théorie pure, il s'était +livré à la séduction des idées pratiques.</p> + +<div class="footnotes"> +<h4>Notes:</h4> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_19_19' id='Footnote_19_19'></a><a href='#FNanchor_19_19'><span class="label">[19]</span></a> <i>Cours</i>, vol. VI, p. 816.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_20_20' id='Footnote_20_20'></a><a href='#FNanchor_20_20'><span class="label">[20]</span></a> <i>Ibid.</i> p. 817 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_21_21' id='Footnote_21_21'></a><a href='#FNanchor_21_21'><span class="label">[21]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 834.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_22_22' id='Footnote_22_22'></a><a href='#FNanchor_22_22'><span class="label">[22]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 835.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_23_23' id='Footnote_23_23'></a><a href='#FNanchor_23_23'><span class="label">[23]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 836.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_24_24' id='Footnote_24_24'></a><a href='#FNanchor_24_24'><span class="label">[24]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 837.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_25_25' id='Footnote_25_25'></a><a href='#FNanchor_25_25'><span class="label">[25]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, leçon lx, p. 842.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_26_26' id='Footnote_26_26'></a><a href='#FNanchor_26_26'><span class="label">[26]</span></a> <i>Cours</i>, vol. III, leçon xli, pp. 529-531.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_27_27' id='Footnote_27_27'></a><a href='#FNanchor_27_27'><span class="label">[27]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 531.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_28_28' id='Footnote_28_28'></a><a href='#FNanchor_28_28'><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 533-534.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_29_29' id='Footnote_29_29'></a><a href='#FNanchor_29_29'><span class="label">[29]</span></a> <i>Cours</i>, vol. III, leçon xliii, p. 683, et leçon +xliv, p. 700</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_30_30' id='Footnote_30_30'></a><a href='#FNanchor_30_30'><span class="label">[30]</span></a> <i>Ibid.</i> leçon xliii, p. 646 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_31_31' id='Footnote_31_31'></a><a href='#FNanchor_31_31'><span class="label">[31]</span></a> <i>Cours</i>., tome III, leçon xliii, pp. 648-649.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_32_32' id='Footnote_32_32'></a><a href='#FNanchor_32_32'><span class="label">[32]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 652.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_33_33' id='Footnote_33_33'></a><a href='#FNanchor_33_33'><span class="label">[33]</span></a> <i>lbid</i>., p. 656.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_34_34' id='Footnote_34_34'></a><a href='#FNanchor_34_34'><span class="label">[34]</span></a> <i>Cours</i>, tome I, leçon i, pp. 52-55.</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>III<span class="pagenum">[p.94]</span></h3> + + +<p>Suivant une vue à laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il +développe en de longues pages, «une véritable unité philosophique exige +l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur +tous les autres».<a name='FNanchor_35_35' id='FNanchor_35_35'></a><a href='#Footnote_35_35' class="fnanchor">[35]</a> Mais tel aussi fut l'ingénieux artifice qu'imagina +l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni té réelle des choses. +Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue guère des métaphysiques +banales.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.95]</span> Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie +positive, de déterminer «l'élément qui doit finalement prévaloir, non +plus pour l'essor premier du génie positif, mais pour son actif +développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, +mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin +sociologique, à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes +les spéculations réelles. Or, la constitution même de cette hiérarchie +scientifique démontre qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu +appartenir qu'au premier ou au dernier des six éléments +philosophiques».<a name='FNanchor_36_36' id='FNanchor_36_36'></a><a href='#Footnote_36_36' class="fnanchor">[36]</a></p> + +<p>L'alternative posée par Comte nous semble condamnée par l'histoire de la +philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier +chaînon de la série scientifique jouèrent un rôle décisif dans la +différenciation des systèmes, dans la constitution du matérialisme +<span class="pagenum">[p.96]</span>et de l'idéalisme, le chaînon intermédiaire, le groupe des +sciences de la vie, mérite un rang au moins égal. En effet, ce groupe +régla l'évolution d'une métaphysique très importante,—le sensualisme +(ou sensationnalisme).</p> + +<p>Comte aborde une discussion détaillée des titres respectifs à la +prépondérance qui peuvent appartenir, d'une part, à la philosophie du +savoir mathématique et, de l'autre, à celle du savoir sociologique. +Bornons-nous à résumer ici ses principales conclusions.</p> + +<p>Il soutient que si l'esprit mathématique a dû nécessairement dominer +sous le règne de l'<i>a priori</i>, l'esprit sociologique peut seul +aujourd'hui diriger les spéculations générales, devenues enfin +positives. Il nous décrit la lutte de ces deux principes comme «un +déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment +développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie +philosophique». Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion +mathématique, une vaine <span class="pagenum">[p.97]</span> systématisation, la philosophie réclamait +inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progrès +récents du savoir, l'extension du caractère positif à tous les ordres de +phénomènes, autorisent les conceptions sociologiques à reprendre +l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.<a name='FNanchor_37_37' id='FNanchor_37_37'></a><a href='#Footnote_37_37' class="fnanchor">[37]</a></p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes. +L'histoire des systèmes n'a jamais constaté ni le prétendu abandon du +point de vue humain, ni la déchéance, durant la période indiquée, des +conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre +époque, comme le double résultat du progrès des sciences naturelles et +de l'essor rapide des idées matérialistes aux xvii<sup>e</sup> et +xviii<sup>e</sup> siècles, une reprise plus ardente du vieux combat +contre l'anthropomorphisme idéaliste ou sensualiste. Comte sacrifie au +même esprit étroit lorsqu'il affirme que les <span class="pagenum">[p.98]</span> nombreuses +tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie +nouvelle, se recommandèrent des principes mathématiques, dont la grande +construction cartésienne avait fourni le type générai<a name='FNanchor_38_38' id='FNanchor_38_38'></a><a href='#Footnote_38_38' class="fnanchor">[38]</a>. Cette +appréciation ne convient pleinement qu'aux synthèses matérialistes. En +revanche, Comte porte un jugement sage sur le «transport dans l'ordre +physique et chimique du point de départ des conceptions universelles». +Ce rêve correspond tellement au besoin d'unité éprouvé par les +intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entraînés, +même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social pour suivre +de pareils projets, à l'exemple des géomètres et des physiciens<a name='FNanchor_39_39' id='FNanchor_39_39'></a><a href='#Footnote_39_39' class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<p>Le vrai mode selon lequel doit «s'opérer la liaison des spéculations +exactes» n'est certainement pas le mode sociologique préconisé en +dernier lieu par le fondateur du positivisme.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.99]</span> Alors que des catégories entières et fondamentales de phénomènes +se dérobaient aux méthodes scientifiques, il était sans doute permis de +concevoir tous les groupes inconnus de faits comme réductibles aux +groupes connus (induction matérialiste): ou, inversement, d'assimiler +les faits connus aux faits inconnus (induction idéaliste); ou bien +encore de ramener les uns et les autres au groupe intermédiaire, dans la +connaissance et dans la réalité (induction sensualiste). Par cette série +d'hypothèses universelles on apaisait, ne fût-ce que pour l'heure, le +«tourment d'unité» qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes, +de tels «trous» dans la trame continue du savoir, autorisaient le +philosophe à choisir entre ce que Comte nomme «les deux marches +contraires de notre esprit, l'une mathématique, et l'autre +sociologique».</p> + +<p>Mais aujourd'hui que l'achèvement de la série des sciences se poursuit +d'une façon de plus en plus active, par la constitution presque <span class="pagenum">[p.100]</span> +simultanée de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se +convainc sans peine que les orientations élémentaires de la philosophie +furent autant de routes fausses, ou plutôt autant de véritables impasses +acculant la logique dans les contradictions fâcheuses, la retenant +prisonnière des antinomies sans issue possible. L'unité hypothétique, +naguère suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui à l'acte +de foi préfère le doute systématique.</p> + +<p>Pareille chose s'était déjà vue, il est vrai, dans les annales de la +pensée humaine. C'est une disposition d'esprit analogue qui donna, dans +l'antiquité, et puis à l'aube des temps nouveaux, un éclat si grand à la +philosophie sceptique. Mais le doute général des époques précédentes ne +pouvait s'opposer qu'à la double unité atteinte par les «deux marches en +sens contraire» du matérialisme et de l'idéalisme. Cela le rejeta +lui-même dans le cul-de-sac sensualiste. De nos jours, s'appuyant sur +l'échelle <span class="pagenum">[p.101]</span> théoriquement complète du savoir, le scepticisme +prétend rencontrer de front et combattre à la fois les trois unités de +l'ancienne métaphysique. Comment se terminera cette lutte grandiose, nul +ne saurait le dire avec certitude. Mais sur ce terrain spécial, puisque +d'ordre sociologique, les conjectures sont permises. Et l'on peut déjà +prévoir que, lorsqu'on aura déterminé les caractères communs des vieux +modes d'unifier les phénomènes, et qu'on aura établi les vraies causes +de leur insuffisance, la philosophie cherchera le salut dans un +renouvellement radical de sa méthode.</p> + +<p>Mais continuons notre revue des idées émises par Comte sur le problème +de l'unité. La plus complexe des sciences doit exercer sur toutes les +autres une sorte de domination, de souveraineté intellectuelle qui se +justifie par des raisons nombreuses. L'un de ces motifs, sur lequel +Comte insiste particulièrement, mérite d'être signalé. Il réside en +cette remarque que, pour concevoir les droits de l'esprit sociologique à +la <span class="pagenum">[p.102]</span> suprématie, il suffît d'envisager tous nos concepts comme +autant de produits du développement de l'intelligence humaine<a name='FNanchor_40_40' id='FNanchor_40_40'></a><a href='#Footnote_40_40' class="fnanchor">[40]</a>.</p> +<p>L'argument n'est pas neuf. Il avait déjà servi aux philosophes, et Comte +ne le rajeunit guère. En outre, dans l'espèce, il est peu convaincant.</p> + +<p>Ne sourions pas, comme de la plus futile des tautologies, de +l'attribution d'un caractère profondément humain aux idées formées par +notre intelligence. Ne courons pas légèrement le risque de manquer de +respect à la mémoire de Kant croyant révolutionner le monde de la pensée +par une semblable découverte, qui lui est d'ailleurs commune avec toutes +les écoles idéalistes et sensualistes. Agissons envers, autrui comme +nous eussions voulu qu'on agît envers nous. Poussons l'indulgence +jusqu'à ses limites extrêmes et considérons la thèse des deux +philosophes ainsi qu'une véritable donnée <span class="pagenum">[p.103]</span>scientifique. Nous +devrons toutefois lui opposer une objection capitale. Une loi de logique +n'existe-t-elle pas, en effet, d'après laquelle les attributs communs à +toutes les parties d'un système n'influent en rien sur les relations +mutuelles de ces parties? Et cette loi n'est-elle pas très générale, +sinon universelle? Ne revêt-elle pas en mathématique la forme de +l'axiome qu'une quantité égale ajoutée à tous les termes d'un rapport, +ou retranchée de ces termes, ne change pas la valeur du rapport? Et ne +la retrouve-t-on pas en mécanique sous le nom de loi de Galilée, +affirmant l'indépendance, dans n'importe quel système de mouvements, des +différents mouvements partiels à l'égard du mouvement général qui anime +toutes les fractions du système? Quelque soit donc le caractère commun +qu'il faille assigner aux conceptions humaines,—celui d'être <i>nos</i> +conceptions, comme le disait Kant, ou celui de résulter d'une longue +évolution spéculative de l'humanité vivant en groupes sociaux, comme le +veut <span class="pagenum">[p.104]</span> Comte,—une fois qu'un tel caractère s'envisage comme +appartenant à tous nos concepts, il ne saurait évidemment servir à les +distinguer, à les différencier, il ne modifie en rien les rapports de +ces concepts entre eux, il ne nous éclaire nullement sur leur nature.</p> + +<p>Nous admettons volontiers que le système total de nos idées, qui forme +en même temps le système achevé de nos connaissances, soit un fait de +sociologie, ou un fait de biologie et de sociologie à la fois, un fait +de psychologie concrète, ce qui semble d'une vérité plus large ou plus +entière. Mais une caractéristique aussi vague ne saurait influencer les +rapports mutuels des divers éléments du système des sciences, en +commençant par les conceptions mathématiques et en finissant par les +conceptions sociales. Pour faire partie d'un vaste ensemble humain de +connaissances, le savoir mathématique n'en demeure pas moins +rigoureusement spécial; et comme tel, il n'offre aucune prise à +l'ascendant de l'esprit sociologique. Une autonomie <span class="pagenum">[p.105]</span> égale, mais +inverse, appartient manifestement à la sociologie. Une des plus graves +erreurs de l'ancienne métaphysique a toujours été de sacrifier la +spécialité à la généralité, et de méconnaître ainsi la grande loi de +l'indépendance des mouvements relatifs dans son application au système +complet de nos connaissances.</p> + +<p>Du reste, ce que nous avançons de la nature sociologique propre à +l'ensemble du savoir se vérifie pour les deux autres attributs communs à +toutes nos conceptions. Nous voulons parler des sommes de caractères +qu'on résume, d'habitude, par les termes d'existence mécanique ou +physico-chimique, et d'existence organique ou biologique. Car si nos +conceptions sont des faits sociaux, elles sont aussi des faits +mathématiques ou mécaniques, et des faits vitaux. On commet donc la même +erreur en affirmant soit l'ascendant de l'esprit mathématique +(matérialisme), soit celui de l'esprit psychologique ou sociologique +(idéalisme), soit enfin la suprématie <span class="pagenum">[p.106]</span> de l'esprit biologique +(sensualisme). Possédant à la fois trois caractères universels, le +système intégral du savoir se plie à trois explications incomplètes et +unilatérales. Mais l'exemple négatif de la métaphysique prouve qu'aucun +des attributs énumérés ne saurait prévaloir dans un système harmonieux +de nos acquêts cérébraux. Comte ne fait en somme que donner une +expression nouvelle à l'ambitieux dessein de la philosophie sensualiste. +Cela ressort avec évidence de son affirmation «qu'entre le mode +mathématique (matérialisme) et l'ancien mode théologique et métaphysique +(spiritualisme)» il a réalisé, «par la création de la sociologie (qui +chez lui prolonge la biologie), un nouveau mode philosophique +satisfaisant à la fois et complètement aux conditions que chacun des +deux modes précédents avait en vue sans les remplir suffisamment»<a name='FNanchor_41_41' id='FNanchor_41_41'></a><a href='#Footnote_41_41' class="fnanchor">[41]</a>. +Quant à la prétendue «aptitude de l'esprit sociologique <span class="pagenum">[p.107]</span> à +diriger les méditations générales», elle a été maintes fois vue à +l'oeuvre dans l'histoire de la pensée. Elle n'a rien à envier à +l'évidente impuissance, sous ce rapport, de l'esprit mathématique<a name='FNanchor_42_42' id='FNanchor_42_42'></a><a href='#Footnote_42_42' class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Sans doute, pour bien philosopher, il est nécessaire, avant tout, +d'acquérir un savoir suffisant sur les diverses catégories de faits +généraux qu'on désire confronter entre eux. Comte le dit très sensément: +«Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir systématiquement, +comme je l'ai fait moi-même, à un lent et pénible apprentissage, à la +fois scientifique et logique, fondé sur l'étude des diverses branches de +la philosophie.»<a name='FNanchor_43_43' id='FNanchor_43_43'></a><a href='#Footnote_43_43' class="fnanchor">[43]</a> D'après les idées fort justes de l'auteur du <i>Cours +de philosophie positive</i> sur les conditions qui, seules, peuvent assurer +le succès du sociologue, celui-ci devra avoir préalablement étudié la +série entière des <span class="pagenum">[p.108]</span> sciences fondamentales. Il appert donc que, de +tons les savants spéciaux, le sociologue approchera le plus du +philosophe idéal rêvé par Comte. D'autre part, il semble non moins +certain que si l'explorateur du monde social se mettait à considérer les +phénomènes mécaniques, physiques ou vitaux sous le seul point de vue de +son étroite spécialité, il perdrait immédiatement les avantages +essentiels de sa préparation encyclopédique.</p> + +<div class="footnotes"> +<h4>Notes:</h4> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_35_35' id='Footnote_35_35'></a><a href='#FNanchor_35_35'><span class="label">[35]</span></a> <i>Cours</i>, tome I, leçon lviii, p. 650.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_36_36' id='Footnote_36_36'></a><a href='#FNanchor_36_36'><span class="label">[36]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 630-631.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_37_37' id='Footnote_37_37'></a><a href='#FNanchor_37_37'><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i> pp. 652-653.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_38_38' id='Footnote_38_38'></a><a href='#FNanchor_38_38'><span class="label">[38]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 654.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_39_39' id='Footnote_39_39'></a><a href='#FNanchor_39_39'><span class="label">[39]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 655.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_40_40' id='Footnote_40_40'></a><a href='#FNanchor_40_40'><span class="label">[40]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 651 et 688.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_41_41' id='Footnote_41_41'></a><a href='#FNanchor_41_41'><span class="label">[41]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, leçon lviii, pp. 617-678.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_42_42' id='Footnote_42_42'></a><a href='#FNanchor_42_42'><span class="label">[42]</span></a> Voir la discussion de ce point dans ma <i>Sociologie,</i> pp. +126-8, et surtout 133-138.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_43_43' id='Footnote_43_43'></a><a href='#FNanchor_43_43'><span class="label">[43]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, p. 685.</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>IV<span class="pagenum">[p.109]</span></h3> + + +<p>A coup sûr, ce n'est pas encore l'unité sociologique qui «dissipera +l'antagonisme entre les conceptions relatives à l'homme et celles se +rapportant au monde extérieur», antagonisme qui, selon Comte, «s'oppose, +depuis vingt siècles, à l'état pleinement normal de la raison +humaine».<a name='FNanchor_44_44' id='FNanchor_44_44'></a><a href='#Footnote_44_44' class="fnanchor">[44]</a></p> + +<p>Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par +l'absence, chez eux, d'opinions arrêtées sur la marche régulière du +<span class="pagenum">[p.110]</span> développement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels +des divers modes de philosopher. Mais tout autre était la situation de +Comte, l'un des plus énergiques pionniers de la nouvelle science +sociale. La loi des trois états, la classification des disciplines +abstraites, la détermination des principales méthodes du raisonnement +général, ces services ne s'oublieront pas de sitôt dans l'histoire de la +pensée. Il semble donc aussi intéressant qu'utile de relever les erreurs +où tomba ce puissant cerveau, en des problèmes à la juste position +desquels il avait, pour sa part, si fortement contribué.</p> + +<p>Désireux d'établir sur une base inébranlable «la suprématie +intellectuelle du point de vue social», Comte se perd dans des +contradictions sans issue.</p> + +<p>D'un côté, il soutient que «la préférence spontanée acquise par l'étude +de l'homme, seule applicable à l'explication primitive du monde +extérieur, a déterminé le caractère nécessairement théologique de la +philosophie initiale;» <span class="pagenum">[p.111]</span> que «les notions positives qui ont +ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système +primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études +inorganiques» (première ébauche du matérialisme); que plus tard encore +«la science inorganique s'est élevée contre l'ancienne unité +théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude +sociale dût prolonger longtemps encore son ascendant politique»; que +c'est enfin «ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la +philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a dominé +l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit +maintenant la dernière influence».<a name='FNanchor_45_45' id='FNanchor_45_45'></a><a href='#Footnote_45_45' class="fnanchor">[45]</a></p> + +<p>Et, d'un autre côté, le même penseur affirme que «l'extension de +l'esprit positif aux spéculations morales et sociales vient spontanément +dénouer une difficulté jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce +qu'elles renfermaient de <span class="pagenum">[p.112]</span> légitime, les prétentions opposées +soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la +grande transition moderne». Que si l'on demande en quoi consiste cet +apaisement, Comte a une réponse toute prête: «La positivité, dit-il, que +l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique +par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est +irrévocablement établie.» La science particulière peut donc se déclarer +satisfaite. Mais la philosophie ou science générale n'a pas non plus de +motifs pour être mécontente. Car «la généralité dont la résistance +théologico-métaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les +indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle +n'a jamais pu l'être auparavant»;—et cela pour la raison bien simple +qu' «entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue +suprématie de l'intelligence, la philosophie positive tend à réaliser +directement l'universelle prépondérance de la <i>morale</i>, que l'admirable +<span class="pagenum">[p.113]</span> tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement +proclamée, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale était +alors subordonnée à une philosophie implicitement caduque».<a name='FNanchor_46_46' id='FNanchor_46_46'></a><a href='#Footnote_46_46' class="fnanchor">[46]</a></p> + +<p>Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement à réaliser la fin +que se proposaient la théologie et son meilleur porte-voix au moyen âge, +le catholicisme; marchant dans la même route, elle s'efforce encore +d'améliorer la conception religieuse de l'univers. Écoutons les paroles +de Comte. «Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de +Dieu, dit-il, ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées +par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais elles sont, +au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en +stabilité, à celles qui caractérisent l'inaltérable notion de +l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la +<span class="pagenum">[p.114]</span> satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit +intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme +collectif.»<a name='FNanchor_47_47' id='FNanchor_47_47'></a><a href='#Footnote_47_47' class="fnanchor">[47]</a></p> + +<p>En vérité,—et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une +négation fausse de l'univers et spécialement de sa fraction qui nous +intéresse le plus: l'humanité,—on doit reconnaître que le but poursuivi +par Comte coïncide dans ses lignes essentielles avec celui auquel +tendaient toutes les métaphysiques et toutes les religions. L'unité +morale qu'il nous recommande n'est qu'un développement ultérieur, et +souvent un pastiche, de l'ancienne unité théologique. Et la philosophie +morale qu'il veut instituer se présente comme l'héritière légitime et la +continuatrice de l'oeuvre si brillamment commencée et conduite, de +l'aveu du philosophe lui-même, par la théologie.</p> + +<p>Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait déjà +façonné toute la <span class="pagenum">[p.115]</span> philosophie pratique de Kant, atteint son +apogée dans la philosophie positive de Comte. Il s'y élargit, il s'y +acière, il prétend y régner en maître absolu. Mais donner à cette +méthode une prépondérance marquée dans la conception théorique du monde, +distincte par essence de sa conception pratique où s'épanouit la +sociologie appliquée, c'est là, à notre sens, une des plus fâcheuses +erreurs où puisse verser l'esprit de l'homme.</p> + +<p>En thèse générale, Comte n'apprécie pas assez ou déprécie trop la +métaphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir été qu'une +«négation vaine». Il ne s'aperçoit guère que le même reproche atteint +toute croyance religieuse. Car la métaphysique ne fut jamais qu'une +théologie soumise à l'influence du savoir déjà différencié en trois +grands groupes de disciplines. Dans les systèmes mixtes, dans les +philosophies éclectiques elles-mêmes, il est facile de dégager +l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit +mathématique, <span class="pagenum">[p.116]</span> soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit +sociologique. A son tour, la théologie n'a jamais été qu'une +métaphysique avant la lettre, une philosophie non différenciée +scientifiquement, une conception de l'univers propre aux époques où la +science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et +offrait l'image parfaite du chaos. La théologie a survécu, il est vrai, +à la différenciation du savoir. Elle est venue se ranger à côté de la +métaphysique. Mais ce phénomène n'a rien d'extraordinaire. Il se produit +en vertu des lois qui président à la stratification sociale et règlent +la marche uniforme de ce qu'on nomme le progrès intellectuel.</p> + +<p>Comte plaçait la théologie primitive au-dessus de la théologie plus +avancée, ou de la métaphysique au sens strict du mot. Il considérait la +première ainsi qu'une phase organique de l'évolution mentale, semblable +à la phase scientifique qu'il espérait inaugurer par son système. Et +dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il +aimait le dire, anarchique. <span class="pagenum">[p.117]</span> Les vieux chemins frayés par le +monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses visées du +philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement +orgueilleux de son savoir encyclopédique. Certes, Comte ne s'aveuglait +pas jusqu'à nier l'évidence. Il comprenait que la différenciation +métaphysique avait été un progrès nécessaire. Mais l'idée même de +progrès s'associait chez lui, d'une façon à peu près constante, avec +l'idée de désordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la +forte influence du milieu social. Ses premières et ses plus durables +impressions, il les reçut d'une époque encore imprégnée des souvenirs de +la grande tourmente révolutionnaire. Tout ce qui apparaissait à son +esprit comme crise, négation, doute, lui inspirait une invincible +répugnance. Il réagissait d'instinct contre l'action dissolvante du +scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir étouffer +son génie symétrique et organisateur. Ses nombreuses contradictions +eurent pour <span class="pagenum">[p.118]</span> origine cette lutte, ces tiraillements intimes.</p> + +<p>Par là s'explique l'apparente incohérence des trois tentatives faites +par Comte afin de saisir l'unité réelle et logique des choses. Je veux +parler de son monisme matérialiste, proclamant l'universelle valeur des +lois mécaniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme idéaliste +proposant l'universalité inverse du point de vue humain et social; et +enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa +théorie de la connaissance.</p> + +<p>Au reste, Comte est loin d'être un «isolé» dans la pléiade des penseurs +nouveaux. Plus d'un, parmi ceux-là, sentit vivement et vanta la +supériorité des époques de foi, de concentration mentale, sur les +périodes de doute, de dispersion intellectuelle. Avec sa morale +pratique, Kant avait déjà ouvert le règne du positivisme s'accommodant +de tout, même de la croyance sans preuve, même de l'illusion consciente, +plutôt que de faire la part trop large <span class="pagenum">[p.119]</span> au scepticisme effréné de +la recherche philosophique, au heurt désordonné des convictions, à +l'anarchie morale et sociale. Le néo-criticisme, avec ses allures +équivoques et sa pointilleuse discussion des thèses «à côté», ne fit +rien pour parer aux multiples dangers de cet état des consciences. A la +métaphysique affaiblie par l'âge des idées, épuisée par l'excès des +controverses, quelques esprits tentèrent d'infuser un sang nouveau en la +présentant au monde comme une haute et pure esthétique, une merveilleuse +orchestration de concepts, de généralités, d'hypothèses. La réaction +s'accentua encore dans les doctrines qui suivirent le positivisme. Entre +les mains de Spencer, l'agnosticisme redevint une franche théologie +vague, une religion <i>amorphe</i>. Ainsi devait se consommer un grand +mouvement intellectuel dont les origines remontent bien au delà de la +critique de Kant.</p> + +<p>Tel passage de la cinquante-huitième leçon du <i>Cours de philosophie +positive</i> fait nettement <span class="pagenum">[p.120]</span> ressortir l'un des principaux +caractères du monisme sociologique où aboutit la pensée de Comte. Voici +cette page importante.</p> + +<p>«Quand la profonde insuffisance de l'esprit mathématique, y lisons-nous, +fut devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit, +dont la positivité rationnelle commençait à prendre un essor décisif, +s'efforça, à son tour, de devenir la base directe et principale de la +coordination positive.... Ce nouvel effort indiquait, sans doute, un +véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la +généralisation mentale beaucoup plus près de son siège réel; mais, sauf +son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce +progrès radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'à +une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des relations +nécessaires entre la biologie et la sociologie.... De quelque manière, +soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la +science de l'individu, elle doit être <span class="pagenum">[p.121]</span> impuissante à construire +aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à +l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, +au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes +les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus +directe et plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation +effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à +présent si incertaine.... Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un +dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les +phases physico-chimique et astronomique.... Tant qu'il ne s'est point +élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation, +l'esprit positif n'a pu parvenir à des vues d'ensemble propres à lui +conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritable +philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique +régime mental.»<a name='FNanchor_48_48' id='FNanchor_48_48'></a><a href='#Footnote_48_48' class="fnanchor">[48]</a></p> + +<p><span class="pagenum">[p.122]</span> Sans doute, Comte se représente l'esprit scientifique +envahissant peu à peu toutes les parties du savoir, et sans doute aussi +il considère cette expansion graduelle comme une condition inéluctable +pour qu'apparaisse la philosophie positive. Mais il se demande, en +outre, ce que sera cette dernière doctrine, comment elle accomplira son +rôle de conception générale du monde, par quel lien universel elle +reliera entre eux les divers ordres de connaissances, en un mot, quelle +sorte de monisme elle instituera, à la place de l'unité théologique et +de l'unité métaphysique, reconnues pour insuffisantes et définitivement +condamnées.</p> + +<p>Ce point précisément s'éclaire par les premières phrases du passage +cité. Elles prouvent que Comte ne se montre nullement hostile à l'idée +d'un centre philosophique généralisateur, d'une unité qui embrasserait +l'ensemble des phénomènes. Et elles prouvent encore qu'un tel centre, il +ne le place ni dans la <span class="pagenum">[p.123]</span> matière, avec les penseurs qui +subordonnent la philosophie à la chimie, à la physique, à l'astronomie +(préparation nécessaire et préliminaire); ni dans le principe de vie, +avec les philosophes qui accordent la préséance au point de vue +biologique (préparation dernière, progrès indiscutable, et en même temps +utopie basée sur l'exagération des liens qui unissent la biologie et la +sociologie);—mais dans quelque chose que Comte ne nomme pas, comme il +n'a pas nommé la matière et la vie, dans quelque chose qui, à son tour, +fait passer le sceptre philosophique aux mains de la science des +collectivités humaines. En quoi consiste donc ce troisième principe, ce +nouveau foyer de généralisation interscientifique, cette dernière source +vive du monisme universel? A notre avis, en repoussant successivement +les principes unificateurs du matérialisme et du sensualisme, Comte, +dans le cas qui nous occupe, prend, sans le remarquer, une position très +voisine de l'idéalisme. En effet, la souveraineté de la <span class="pagenum">[p.124]</span> +sociologie ne saurait ni s'exercer, ni même se comprendre sans cet +appoint indispensable; la suprématie du principe idéologique.</p> + +<p>J'ai à peine besoin d'ajouter que Comte n'est pas un idéaliste dans le +sens vulgaire du mot. Comme Kant, comme Spencer, comme la plupart des +penseurs modernes, il se contredit sans cesse lui-même. Notre temps est +notoirement une période de transition. Tout s'y choque et s'y mêle, les +moeurs, les droits, les devoirs, les vérités, les erreurs, les doctrines +de la science et les enseignements de la philosophie. Chaque époque +enfante une conception du monde à son image. Le fondateur du positivisme +avoue noblement sa dette au passé: «Mon effort philosophique, dit-il, +résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions +préliminaires, la tentative de Bacon et celle de Descartes».<a name='FNanchor_49_49' id='FNanchor_49_49'></a><a href='#Footnote_49_49' class="fnanchor">[49]</a> Mais +assailli par les besoins et les doutes du temps présent,<span class="pagenum">[p.125]</span> il penche, en +dernier lieu, pour ce qui concerne la recherche de l'unité du monde, +vers l'illusion qui offrait le plus d'affinité avec la phase primitive +du développement philosophique, ou la plus proche parenté avec la +théologie qu'il honorait grandement.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>V<span class="pagenum">[p.126]</span></h3> + + +<p>Les incertitudes de la pensée se pressent en foule dans les +développements que Comte apporte à sa célèbre théorie sur +l'irréductibilité finale des grandes classes de propriétés naturelles. +Les conclusions auxquelles il arrive heurtent avec violence le monisme +mécanique d'abord prôné par lui dans quelques pages qui resteront +peut-être parmi les plus curieuses de son <i>Cours</i>. Ailleurs, son +pluralisme scientifique se trouve aux prises avec son monisme «humain ou +social», cette forme plus tardive, plus mûrie de ses aspirations +unitaires. Mais <span class="pagenum">[p.127]</span> cette double antinomie ne clôt pas la série des +contradictions où se débat la doctrine officielle du positivisme.</p> + +<p>En effet, loin de s'offrir comme immanent ou naturaliste, le pluralisme +d'Auguste Comte se présente comme fondé sur sa théorie du savoir et sur +l'idée-mère de celle-ci, la limitation organique de nos facultés de +connaître. Les phénomènes formeront toujours des groupes qu'il nous sera +impossible de réduire les uns aux autres. «Que l'esprit humain sache +donc», s'écrie Comte indigné par certaines recherches imprudentes de ses +contemporains, «renoncer enfin à l'irrationnelle poursuite d'une vaine +unité scientifique, et reconnaisse que les catégories radicalement +distinctes de phénomènes hétérogènes sont plus nombreuses que ne le +suppose une systématisation vicieuse!»<a name='FNanchor_50_50' id='FNanchor_50_50'></a><a href='#Footnote_50_50' class="fnanchor">[50]</a></p> + +<p>Les erreurs de fait où Comte échoue à la <span class="pagenum">[p.128]</span> suite de son pluralisme +dogmatique, sont trop connues pour que je les relève ici par le détail. +Il suffira, à cet égard, de rappeler les exhortations, restées par +bonheur inefficaces, qu'il adresse aux physiciens pour les engager à +s'abstenir désormais de rattacher, par aucune fiction scientifique, les +phénomènes de la lumière à ceux du mouvement, vu leur hétérogénéité +radicale»;<a name='FNanchor_51_51' id='FNanchor_51_51'></a><a href='#Footnote_51_51' class="fnanchor">[51]</a> ou ses idées relatives à la théorie de la vision qui +devra cesser de faire partie de l'optique pour être traitée par les +seuls physiologistes<a name='FNanchor_52_52' id='FNanchor_52_52'></a><a href='#Footnote_52_52' class="fnanchor">[52]</a>; ou encore sa condamnation formelle de toute +tentative ayant pour but d'expliquer la couleur spécifique des corps par +les lois générales de la physique et les lois du mouvement, etc.<a name='FNanchor_53_53' id='FNanchor_53_53'></a><a href='#Footnote_53_53' class="fnanchor">[53]</a></p> + +<p>Comte semble ne pas se douter d'un reproche qu'on peut lui faire et qui +a son <span class="pagenum">[p.129]</span> importance. Il ne voit pas que, transposé de la pratique +dans la théorie, érigé en principe directeur de la philosophie, envisagé +comme la pierre d'assise de toute méthodologie future, son pluralisme +scientifique se ramène infailliblement à l'éternel jeu de bascule des +idées pures et des distinctions surabstraites. N'est-il pas manifeste, +en effet, que les concepts de pesanteur, de calorique, de lumière, +d'irritabilité, de sensibilité, etc., qu'il nous adjure d'accepter pour +des bornes immuables de la raison et du savoir, que toutes ces idées +«présentent le caractère essentiel des explications métaphysiques», ou +ce trait commun d'être «la simple et naïve reproduction, en termes +abstraits, de l'énoncé du phénomène»?<a name='FNanchor_54_54' id='FNanchor_54_54'></a><a href='#Footnote_54_54' class="fnanchor">[54]</a> N'est-il pas sûr, en d'autres +termes, que les «propriétés irréductibles» de Comte tiennent dans la +science contemporaine un rôle qui se laisse malaisément distinguer de +celui que jouèrent, dans le <span class="pagenum">[p.130]</span> savoir médiéval, les essences et les +entités scolastiques? Et n'en doit-on pas conclure que son pluralisme +théorique demeure aussi entaché d'<i>a priori</i> que pouvaient l'être les +plus audacieuses envolées du monisme transcendant? Car il faut se garder +de confondre ce pluralisme principiel qui est une survivance, un +reliquat d'une phase déjà parcourue, avec le pluralisme effectif qui +s'impose à toute recherche empirique et, par là, nécessairement +spéciale.</p> + +<p>Certes, reproduire, en termes abstraits, un fait ou plutôt un groupe +plus ou moins considérable de faits, cela n'est pas toujours une pure +tautologie, ni même une mince affaire. Tout savoir se réduit, en +définitive, à la traduction du concret par l'abstrait, du particulier +par le général, du multiple par l'un. Mais il y a abstraction et +abstraction, comme il y a science et science. Personne ne nie que la +quantité et la qualité de nos acquêts scientifiques ne dépendent de la +quantité et de la qualité de nos idées abstraites. Or donc, et si +<span class="pagenum">[p.131]</span> même on néglige la question de qualité, ne sait-on pas que le +nombre des grandes idées scientifiques est toujours en rapport inverse +de la perfection atteinte par les groupes correspondants de +connaissances?</p> + +<p>Durant ses premières phases de développement, toute science abonde en +notions abstraites des degrés inférieurs; elle souffre, en outre, d'une +nomenclature complexe. La diminution du nombre des concepts abstraits +indépendants et la simplification de la terminologie forment, par +contre, les signes habituels où se reconnaissent les progrès durables +dans les différentes branches positives du savoir. Cette observation +touche, croyons-nous, au fond même du débat sur les mérites +scientifiques respectifs du pluralisme et du monisme. A cet égard, le +premier se signale comme une nécessité d'ordre pratique, et le second +comme la condition théorique fondamentale de toute connaissance. C'est +malgré nous que nous acceptons la multiplicité des phénomènes, c'est +<span class="pagenum">[p.132]</span> à contre-coeur que nous la subissons, et jamais nous ne perdons +complètement l'espoir de secouer un joug si lourd. La recherche de +l'unité du monde nous emplit, au contraire, d'une ferveur joyeuse et +désintéressée qui est comme la marque originelle des aspirations +idéales.</p> + +<p>Dans la pensée de son fondateur, le positivisme ne devait pas déchoir du +rang de philosophie, pour s'abaisser jusqu'à l'empirisme pur et simple. +Coûte que coûte, donc, il fallait atténuer et corriger les côtés +vraiment excessifs du pluralisme doctrinal. Assidu à cette tâche, Comte +espéra la remplir en proclamant la souveraineté, la prépondérance du +point de vue social ou moral. Mais l'effort, si louable pour tant +d'autres raisons, ne manifeste qu'une originalité de surface. Le +«sociologisme» de Comte n'est pas une nouveauté. Plutôt nous apparaît-il +comme l'écho, répercuté d'âge en âge, de l'aristotélienne théorie du +«cosmos organique» qui fut, à son tour, la fille légitime <span class="pagenum">[p.133]</span> de +l'anthropomorphisme téléologique.</p> + +<p>Déférant la primauté à la sociologie et à son point de vue spécial, +Comte, qu'il le veuille ou non, se range parmi les défenseurs des +avantages de la théorie organique de l'univers sur sa théorie purement +mécanique. Lui aussi, par suite, devait croire que le mécanisme explique +une partie de la nature, et que le «sociologisme» ou l'«organicisme» +explique toute la nature. Mais une telle doctrine nous semble aussi +étroite qu'incomplète. Sur les deux points de vue, le mécanique et +l'organique ne possèdent qu'une valeur conventionnelle: Ils expriment +une simple différence de degré dans l'enchevêtrement des causes qui +produisent tantôt les phénomènes physico-chimiques, tantôt les +phénomènes vitaux et sociaux. La causalité organique est infiniment plus +complexe et, partant, moins connue, que la causalité mécanique. Ce n'est +pas là, certes, un motif rationnel pour y voir le type primordial de la +causalité. Le savant, pour qui la notion de <span class="pagenum">[p.134]</span> <i>degré</i> présente une +importance réelle, doit se garder avec soin de hâtivement ramener +l'organisme au mécanisme, et vice versa. Mais le philosophe, lorsqu'il +identifie de semblables concepts, ne doit jamais, lui non plus, oublier +que ses généralisations poursuivent une fin logique seulement. La +causalité philosophique, la causalité générale ou universelle, ne +saurait, en vérité, être ni mécanique, ni organique. Dans le premier +cas, le penseur trébuche dans les contradictions du matérialisme, et +dans le second, il devient la proie de l'illusion téléologique. Auguste +Comte n'évita ni l'un, ni l'autre de ces pièges.</p> + +<div class="footnotes"> + +<h4>Notes:</h4> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_44_44' id='Footnote_44_44'></a><a href='#FNanchor_44_44'><span class="label">[44]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, leçon lviii, p. 686.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_45_45' id='Footnote_45_45'></a><a href='#FNanchor_45_45'><span class="label">[45]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 687, 688.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_46_46' id='Footnote_46_46'></a><a href='#FNanchor_46_46'><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, pp. 689, 690, 691.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_47_47' id='Footnote_47_47'></a><a href='#FNanchor_47_47'><span class="label">[47]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 691.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_48_48' id='Footnote_48_48'></a><a href='#FNanchor_48_48'><span class="label">[48]</span></a> <i>Cours</i>, vol. VI, leçon lviii, pp. 693, 694.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_49_49' id='Footnote_49_49'></a><a href='#FNanchor_49_49'><span class="label">[49]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 695.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_50_50' id='Footnote_50_50'></a><a href='#FNanchor_50_50'><span class="label">[50]</span></a> <i>Cours</i>, tome II, leçon xxxiii, p. 649.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_51_51' id='Footnote_51_51'></a><a href='#FNanchor_51_51'><span class="label">[51]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 649, 650.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_52_52' id='Footnote_52_52'></a><a href='#FNanchor_52_52'><span class="label">[52]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 653.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_53_53' id='Footnote_53_53'></a><a href='#FNanchor_53_53'><span class="label">[53]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 653, 654. Voyez aussi, dans le même tome, la +leçon xxxv et, dans le tome suivant, les leçons xxxv et xl.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_54_54' id='Footnote_54_54'></a><a href='#FNanchor_54_54'><span class="label">[54]</span></a> <i>Cours</i>, tome III, leçon xxxv, p. 50.</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name='LIVRE_III'></a>LIVRE III<span class="pagenum">[p.135]</span></h2> + +<h2>LE MONISME DE H. SPENCER</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>I</h3> + + +<p>Le problème du <i>multiple</i> et de <i>l'un</i> préoccupa beaucoup M. Spencer. Le +souci de concilier la variété des phénomènes avec leur identité présumée +l'obséda constamment: d'où surgit peut-être la forme nouvelle que le +criticisme et le positivisme combinés reçurent dans la philosophie de +l'évolution.</p> + +<p>La construction dogmatique due au chef de cette grande école possède une +part qui revient <span class="pagenum">[p.136]</span> à l'expérience spéciale ou scientifique, et une +autre qui appartient à l'hypothèse universelle ou philosophique. Dans +cette dernière partie il agite la question métempirique de l'Un-Tout.</p> + +<p>Voici d'ailleurs, démontées une à une, pour ainsi dire, les cinq pièces +ou thèses principales qui commandent l'ontologie du système spencérien:</p> + +<p>1° Un critérium expérimental de toute vérité, fourni par la simple +analyse des faits de conscience; 2° Une classification empirique de ces +mêmes faits en objet et sujet; 3° L'hypothèse (suggérée par le principe +de causalité et les habitudes d'esprit correspondantes) d'une réalité +située au delà de la conscience; 4° Deux hypothèses qui dérivent de +l'hypothèse du «transconscient» et dont l'une nous fait voir dans la +classe «conscience», groupe «objet», un simple effet de la cause +première inconnaissable, tandis que l'autre nous conduit à envisager la +classe «conscience», groupe «sujet», comme un effet du groupe «objet»; +5° Une <span class="pagenum">[p.137]</span> nouvelle classification empirique des faits de +conscience, distingués non plus comme objet et sujet, mais comme +coexistants et successifs (occupant l'espace ou le temps).</p> + +<p>Examinons ces points essentiels.</p> + +<p>1° <i>Critérium ultime de toute vérité expérimentale</i>.</p> + +<p>Accordons à M. Spencer la synonymie parfaite de la connaissance et de +l'expérience. Accordons-lui encore que la connaissance ne dépasse jamais +la conscience. Des associations d'états de conscience,—voilà pour nous +tout l'univers, et toute la pensée. Ces groupements possèdent les degrés +les plus variés de cohésion, depuis les plus faibles jusqu'à +l'indissolubilité absolue. La cohésion facilement dissoluble unit des +états de conscience qui se peuvent séparer en deux groupes moins vastes, +puis en quatre (ou, si l'on omet l'une des associations partielles, en +trois), et ainsi de suite. C'est de la sorte que l'esprit procède dans +sa marche <span class="pagenum">[p.138]</span> du général au particulier, de l'unité abstraite (et en +ce sens nouménale) à la variété concrète (et en ce sens phénoménale). Au +contraire, la cohésion indissoluble, alors que le sujet ne se distingue +plus du prédicat, constitue l'abstraction, la généralité telle quelle. +L'exemple choisi par M. Spencer appuie ces définitions. Il est +impossible, selon lui, de penser le mouvement sans penser en même temps +quelque chose qui se meut, on n'arrive pas à opposer entre eux ces deux +états de conscience.</p> + +<p>Mais comment accepter l'existence de <i>deux</i> états conscientiels +<i>indissolubles</i>? Une semblable thèse n'équivaut-elle pas, en logique +ordinaire, à la supposition que deux sont deux et ne le sont point en +même temps?</p> + +<p>On ne peut expliquer l'indissolubilité conscientielle, dit encore le +même philosophe, et son corollaire, l'inconcevabilité du contraire +simultané. Il y a là une loi universelle, dernière, de l'esprit. M. +Spencer nous semble trop s'avancer. L'inséparabilité dans la conscience +<span class="pagenum">[p.139]</span> des abstractions «mouvement» et «mobile» lui apparaîtrait-elle +donc comme dépassant le simple constat d'une synonymie verbale de ces +termes? L'illusion consiste à prendre une différenciation formelle, due +à nos coutumes mentales, sinon grammaticales, pour une différenciation +effective.</p> + +<p>Pouvons-nous voir dans l'inconcevabilité du contraire le critérium +dernier de la vérité? Oui, certes, tant que notre esprit monte ou +descend l'échelle abstractive, tant que nous passons soit de l'abstrait +au concret, soit du concret à l'abstrait, tant que nous avons affaire à +des genres que nous dispersons en espèces, ou à des espèces que nous +réunissons, en genres. L'inconcevabilité du contraire exprime justement +ici l'identité de l'identique. Qu'un cheval ne puisse être en même temps +un non-cheval, soit un homme, veut dire que nous ne considérons pas +alors le genre unificateur «animal», mais seulement quelques-unes de ses +espèces.</p> + +<p>Mais l'inconcevabilité du contraire cesse <span class="pagenum">[p.140]</span> d'être pour nous ce +guide sûr, lorsque nous nous arrêtons à l'abstrait pur et simple, sans +intention de retour en arrière, au concret, ou de marche en avant, à une +existence générique plus haute. L'abstraction en soi ou, par le fait, +ses derniers degrés (variables selon les époques et les individus) ne se +soumettent plus à cette épreuve logique. La simultanéité de la négation +et de l'affirmation paraît inconcevable par suite d'une pratique de +l'esprit contractée dans le commerce habituel des généralités d'un degré +inférieur. Mais le critérium de l'inconcevabilité ne s'applique pas au +cas de l'abstrait tel quel, la négation se présentant dès lors comme +fausse, ou comme réaffirmant en réalité ce qu'elle nie en apparence. +L'univers (l'être) ne peut comprendre en même temps le non-univers +(Dieu). Ce raisonnement qui semble juste selon la logique formelle, +oppose, en réalité, deux pseudo-espèces qui ne se résument point par un +genre supérieur, et qui par suite sont deux signes différents pour +exprimer la même chose.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.141]</span> En somme, la preuve de l'inconcevabilité, que préconisent tous +les logiciens et les philosophes, résulte d'une observation +superficielle des phénomènes psychiques. En faire la base d'une +conception du monde équivaut à prendre l'illusion comme signe de la +vérité, pour la classe même de concepts dont la philosophie se préoccupe +avant tout, les abstractions dernières. L'Inconcevable doit aller +rejoindre l'Inconnaissable: excellentes choses toutes deux à leur place +et dans leurs vraies limites, où la première signale l'inconçu générique +(ainsi la possibilité «non-cheval» niée du cheval exprime la +non-conception du genre supérieur «animal»), et où la seconde représente +l'inconnu, également générique. Mais ces deux termes ne valent que par +apparence la où on les applique d'habitude. La psychologie enfantine de +nos jours et la présomption qui caractérise le raisonnement <i>ad +judicium</i> exagèrent trop leur portée.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.142]</span> 2° <i>Classification des faits de conscience en sujet, ou classe +des états internes, et objet, ou classe des états externes</i>.</p> + +<p>Voilà, selon M. Spencer, une vérité non plus de l'ordre logique, mais de +l'ordre des existences. Voilà plutôt, dirais-je, une criante pétition de +principe et un singulier malentendu. L'opposition de l'ordre logique à +l'ordre réel forme la chose même qu'il faudrait prouver et que M. +Spencer réfute, au contraire, et réfute sans appel, puisqu'il considère +les états internes (sujet) et les états externes (objet) comme deux +espèces d'un genre unique supérieur,—la conscience.</p> + +<p>3° <i>Hypothèse d'une réalité située au delà de la conscience</i>.</p> + +<p>Selon M. Spencer, les états internes s'engendrent les uns les autres et +s'arrangent en séries ininterrompues tant qu'elles ne sont pas brisées +par l'intervention d'un état externe, et les externes s'engendrent de la +même façon pour <span class="pagenum">[p.143]</span> former des séries analogues. Cette double genèse +semble exacte; mais elle ne se rapporte qu'aux états conscientiels +considérés comme des phénomènes concrets ou des abstractions d'un degré +inférieur. Il se présente cependant, continue M. Spencer, des cas où les +deux séries s'arrêtent brusquement: nous avons, dans les deux classes, +des états auxquels on ne peut plus assigner des antécédents de la même +classe, ni de la classe parallèle. Alors un fait remarquable se produit. +Plié à la coutume d'affirmer un antécédent dans la série, l'esprit, +plutôt que de renoncer à cette habitude, suppose un antécédent +insaisissable, un mode de l'être qui n'apparaît pas dans la conscience. +En vérité, nous eussions dû postuler deux sortes d'antécédences +inconnaissables, l'une pour la série des états externes, et l'autre pour +celle des états internes; mais, guidé par le précepte logique—<i>entia +non sunt multiplicanda praeter necessitatem</i>, nous préférons bâtir une +nouvelle hypothèse. Nous supposons que les deux antécédences <span class="pagenum">[p.144]</span> +rentrent dans une seule et même classe. On ne peut dire ce qu'est cette +classe, on ne peut que la déclarer réelle. Elle persiste, non dans la +conscience, sous tel ou tel aspect, mais hors de l'esprit, sans forme +déterminée, comme une pure puissance.</p> + +<p>Les procédés de la fantasmagorie logique ne furent jamais sérieusement +étudiés par les psychologues qui sur ce point, comme sur les autres, +demeurent inférieurs aux physiciens. Aussi ne se découvre-t-elle pas à +l'aise la lanterne magique que manie M. Spencer en illusionniste +consommé. Tout nous pousse à croire, cependant, que dans ce jeu d'images +fantastiques, où «l'inconnaissable» croise sans cesse «l'inconcevable», +l'erreur provient de ce que nous méconnaissons certaines lois de notre +esprit. Elle pourrait donc se dissiper par suite de leur application +rationnelle.</p> + +<p>Examinons le point de départ du raisonnement de M. Spencer.</p> + +<p>Au lieu d'envisager la série des états internes <span class="pagenum">[p.145]</span> de la conscience +et la série de ses états externes comme des espèces concrètes, il les +pose d'emblée comme deux abstractions dernières, ultimes, irréductibles. +Aussitôt la généralité ou <i>identité de genre</i> prend chez lui la place de +la spécialité ou <i>différence d'espèce</i>. Mais la généralité supprimant +toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unité tant +poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent nécessairement +en un concept unique,—qui est l'<i>être</i>. Or, toute abstraction pure +peut se considérer: 1° comme telle, c'est-à-dire comme quelque chose +d'absolument réfractaire à une généralisation ultérieure; et 2° comme un +phénomène psychique, partant, très particulier et, partant, +généralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue, +originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de +pure forme que nous prenons pour autant de pénibles conflits de la +raison avec elle-même. En effet, l'abstraction traitée par nous tantôt +comme une généralité <span class="pagenum">[p.146]</span> dernière, et tantôt comme un phénomène des +plus particuliers, nous semble tantôt échapper à la loi de causalité, et +tantôt retomber sous cette loi.</p> + +<p>La loi de causalité—on ne s'en rend pas assez compte—ne saurait +s'appliquer qu'aux choses disposées en séries. Celles-ci, à leur tour, +supposent une marche de la pensée du moins abstrait au plus abstrait. +Par suite, la recherche de la cause n'est, en définitive, pour l'esprit, +qu'une façon de passer du multiple à l'un, des espèces au genre. Le +processus causal et le processus généralisateur se laissent ainsi +identifier sur tout leur parcours. Voilà pourquoi il advient un moment +où l'esprit s'arrête dans sa poursuite des causes. Il se bute à quelque +chose qui lui apparaît comme <i>l'essence impénétrable</i> du phénomène, mais +qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction dernière, une +<i>généralisation ultime</i>.</p> + +<p>On peut, au reste, déterminer le point précis où se produit cette +brusque interruption de la marche ascendante de notre pensée. Ce point +<span class="pagenum">[p.147]</span> ne varie pas, quelle que soit la catégorie des <i>faits</i> qui +occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'élever, dans +l'ordre sériel des <i>causes</i>, d'une généralité quelconque à une +généralité plus haute. Il coïncide toujours avec le cas où le phénomène +nous semble dénué de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut +ontologique par excellence, l'idée affirmant sa réalité pure. A tous les +degrés inférieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caractère +passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos +efforts.</p> + +<p>Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute +et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous +contractâmes dans le commerce usuel des généralités inférieures, ne nous +abandonne pas, et une illusion caractéristique s'empare de +l'intelligence. A ce degré suprême l'unité, de potentielle, devient +effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses +aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle <span class="pagenum">[p.148]</span> finit, +de guerre lasse, par soutenir que la cause première du monde demeure à +jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En +vérité, il n'est qu'un simple équivalent de l'ultime généralisation et, +par elle, de tout ce qu'elle représente, c'est-à-dire de l'univers +entier. Comme nous l'avons remarqué, d'ailleurs, nous nous trahissons +involontairement nous-mêmes quand, au lieu de supposer deux sortes +d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule espèce pour les deux +séries conscientielles. Les abstractions «sujet» et «objet» masquent ici +l'unité ontologique déjà atteinte; c'est l'<i>être</i> lui-même qu'on déclare +au-dessus de notre portée,—terme tout à fait impropre à signifier +l'intention de l'esprit. Car l'idée qui pose l'existence constitue +l'unité mentale au delà de laquelle il serait vain de chercher un <i>genre +plus vaste</i>. A cela se réduit, <i>in ovo</i>, la théorie de l'Incognoscible, +le <i>fidéisme</i> qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse +l'étoffe solide de nos préjugés.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.149]</span> 4° <i>Hypothèses dérivées du postulat de l'Inconnaissable</i>.</p> + +<p>Nous avons très peu à dire sur l'application stérile de la loi de +causalité consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable, +l'objet et le sujet, en une série décroissante. La confusion de +l'abstrait et du concret détermine ici ses effets ordinaires. Si +l'inconnaissable engendre l'objet qui, à son tour, produit le sujet, +cela ne peut s'entendre qu'en un sens, à savoir, que le concept le plus +abstrait contient en soi la variété des êtres, l'objet en général, les +choses qui nous semblent extérieures à nous-mêmes aussi bien que notre +propre mentalité. Et l'objet ainsi défini renferme, à son tour, l'idée +plus particulière de l'être conscient ou psychique. Personne ne +contestera cette vérité d'ordre élémentaire.</p> + +<p>5° <i>Classification des faits de conscience dans le temps et dans +l'espace.</i></p> + +<p>Il existe, selon M. Spencer, quatre attributs <span class="pagenum">[p.150]</span> universels: le +moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais, +distingués par le philosophe comme deux espèces d'états de conscience, +le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener à un genre commun.</p> + +<p>Un raisonnement analogue prévaut au sujet des concepts de succession et +de coexistence. Le <i>temps</i> et l'<i>espace</i> peuvent s'envisager, l'un, +comme la négation factice du moi, et l'autre, comme la négation factice +du non-moi. Le premier représente quelque chose d'universellement donné +dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement +donné dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se +laissent ramener, d'abord à deux couples, puis à un seul, enfin à un +attribut unique, l'abstraction dernière, essentielle.</p> + +<p>Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour +fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendrée. Ce +qu'on oppose au concept de l'être comme des réalités primordiales,—le +temps, l'espace, <span class="pagenum">[p.151]</span> le sujet, l'objet, la matière, l'idée, +l'univers, Dieu,—tous ces noumènes prétendus irréductibles, au lieu +d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe +dans la classique méprise d'Ixion qui, pensant s'unir à la mère des +dieux, avait embrassé un nuage. Certes, le verbalisme lui-même est +parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines +distinctions qui lui servent, en définitive, de points de repère dans +l'immense amas de faits défilant sans relâche sous ses yeux. Dans les +sciences particulières aussi bien que dans la vie pratique, un usage +régulier du symbolisme usuel s'impose.</p> + +<p>Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agrégats dont la +confusion ne se pourrait tolérer à aucun point de vue. Mais si un besoin +pressant de l'esprit nous oblige à poursuivre l'identité dernière de +tels agrégats, mieux vaut, dans cette recherche, obéir aux lois de notre +mentalité et procéder logiquement, d'abstraction en abstraction, pour +aboutir à <span class="pagenum">[p.152]</span> l'équation générale de la chaise, du soleil, de +l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie +à des catégories imaginaires. Car les prétendues formes aprioriques de +l'esprit et ses dernières généralités constituent, elles aussi, de purs +concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont inférieurs au concept +ontologique. De plus, présentées comme terme ultime des choses, ces +idées reflètent simplement ou répètent l'abstraction unique. ... +Précéder ou suivre une chose, coexister avec un phénomène, subsister +dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas +(formule exacte du non-moi senti par le moi),—ces déterminations, ces +modalités qui nous frappent comme diverses, se réduisent facilement à +l'unité ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur +qualité de faits généraux. Mais qu'est-ce qu'un fait général, sinon +encore une idée abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil à son +lever du soleil à son coucher; le soleil, de la lumière <span class="pagenum">[p.153]</span> qu'il +répand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception +comme réalité extérieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons +<i>distinguer</i> ces faits, précisément parce que nous pouvons les +<i>identifier</i>. C'est là un seul et même pouvoir, considéré sous deux de +ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction +précède et prépare l'identification, le concret sert de point de départ +à l'abstrait. La confusion, au contraire, empêche la synthèse +scientifique de se produire. Pour généraliser et, par suite, connaître +les choses, il faut utiliser les distinctions que représentent les +concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut +aussi se garder de prendre ces échafaudages temporaires pour l'édifice +qu'ils aident à bâtir.</p> + +<p>M. Spencer termine par un aveu très franc, il aboutit à une confession +précieuse à recueillir. «Notre connaissance de l'existence nouménale, +dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos +connaissances phénoménales ne <span class="pagenum">[p.154]</span> saurait approcher.» Étonnante +conclusion d'une longue suite de pénibles tentatives, étonnante ou +plutôt vraiment admirable, car nous y saluons la force de la vérité se +faisant jour à travers tous les obstacles. «En d'autres mots, affirme +encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu'à celui +du sens commun, le <i>réalisme</i> est la seule thèse rationnelle, toutes les +autres sont ruineuses.» Mais de même que le jugement du sens commun ne +saurait s'écarter pour longtemps des règles du jugement logique, de même +le «réalisme transfiguré» de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une +façon permanente, à l'unité de la raison pure.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>II<span class="pagenum">[p.155]</span></h3> + + +<p>Abordons maintenant le monisme spencérien par une autre de ses +faces,—la célébré formule de l'évolution.</p> + +<p>La genèse de cette formule offre, entre autres, un trait intéressant. +Penseur nourri des idées de Kant, de Comte, des criticistes et des +positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement +ouvert à la science,—la sociologie. Déjà, dans un de ses premiers +ouvrages, <i>la Statique sociale</i>, il cherche à remplacer l'interprétation +<i>logique</i> des phénomènes par leur interprétation dite <i>réelle</i>, sinon +purement <span class="pagenum">[p.156]</span> physique. L'<i>individuation</i> et la <i>spécialisation</i> +(avec, pour synthèse, le <i>progrès</i>) représentent dans ce livre les +concepts de l'«un» et du «multiple». Puis M. Spencer apprend à +connaître la loi (formulée par Wolff, Goethe et Baer) relative au +passage des structures d'un état homogène à un état hétérogène. +L'opposition primitive s'élargit en conséquence: de sociologique elle +devient biologique. L'individuation s'appellera dorénavant <i>intégration</i> +(unité) et la spécialisation se nommera <i>différenciation</i> (variété). +L'<i>évolution</i> sera leur résultante. Mais engagé dans cette voie, M. +Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'à +l'extrême limite du monde inorganique. En physique, en mécanique, il +retrouve les éléments du problème qu'il tenait pour résolu dans le +domaine de la vie. Dès lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la +formule suprême de tous les changements.</p> + +<p>«Après avoir éprouvé que la loi de Baer (passage de l'homogène, de l'un, +à l'hétérogène, <span class="pagenum">[p.157]</span> au multiple)—dit dans son Introduction le +traducteur français des <i>Premiers Principes</i>—s'appliquait aux +organismes considérés comme individus, à l'agrégat de tous les +organismes dans le cours entier de l'histoire géologique, aux +chefs-d'oeuvre de la littérature, aux institutions fondamentales de la +société, comme aussi aux langues, aux arts et à tous ces produits de la +vie mentale qu'il comprend sous le nom générique de superorganiques +(jusqu'à la façon de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de +saluer—v. son essai: <i>Les Manières et la Mode</i>), M. Spencer se +trouvait, placé sur une pente qui devait le porter naturellement à +étendre cette loi au développement des existences qui composent le monde +inorganique.»—«On ne peut douter que ces existences ont aussi une +évolution», ajoute le même-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces +existences président à l'origine des concepts d'unité et de variété, +qu'elles se réduisent à l'idée d'être, qu'elles sont, en un mot, des +existences; <span class="pagenum">[p.158]</span> car le terme «évolution» ne signifie pas ici autre +chose.</p> + +<p>Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les +sciences,—quant à la preuve astronomique, aux nébuleuses qui, de masse +homogène et diffuse, deviennent des systèmes de corps hétérogènes et +distincts; à la preuve géologique, à l'incandescence du globe +aboutissant à la solidification et au refroidissement de la croûte +terrestre; à la preuve biologique, à l'hétérogénéité croissante de la +faune et de la flore et à la différenciation de plus en plus grande des +organismes; enfin à la preuve sociologique, à la concentration et à la +différenciation politique, sociale, économique, littéraire, +scientifique, etc.,—cette sorte d'argumentation présente un côté faible +qu'on n'aperçoit pas toujours et sur lequel on nous permettra +d'insister.</p> + +<p>On a prétendu que l'exemple, dans les branches supérieures du savoir, +est analogue à la figure en géométrie, qu'on ne saurait trop en <span class="pagenum">[p.159]</span> +donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la +force d'une thèse et la sincérité de sa défense. Je le veux bien; mais +avec cette réserve souvent omise, que le fait concret jouant le rôle de +preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'idée abstraite +qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions, +les généralisations finales offrent à cet égard des conditions très +particulières.</p> + +<p>N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout événement, tout +phénomène exemplifie le temps, l'espace, la matière, la force, +l'inconnaissable, l'agrégat, le mouvement, le changement, l'évolution? +L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte précise de +preuves dont le penseur pourrait le plus aisément se passer. Bien +entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point à +atteindre la vérité, déjà censée établie, qui tâche seulement de la +faire accepter aux esprits malhabiles à en vérifier par eux-mêmes les +<span class="pagenum">[p.160]</span> éléments, sinon incapables d'en mesurer la portée abstraite. +L'exemple vient alors en aide à l'intelligence, comme les projections +lumineuses ou tout autre artifice pédagogique.</p> + +<p>La philosophie qui coordonne les données des sciences en une conception +homogène du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux procédés qui +aujourd'hui remplacent la double méthode de Socrate (la maïeutique et +l'ironie); elle usera de l'exemple à peu près comme de l'hypothèse, dont +l'exemple est le complément nécessaire, le corollaire inévitable. +D'ailleurs, de même qu'une supposition ne se vérifie qu'autant qu'elle +se spécialise, de même un fait ne peut commander la conviction que s'il +rentre dans le domaine des événements côncrets et particuliers étudiés +par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs à construire +des hypothèses de science, il pourra occuper son temps à recueillir des +faits astronomiques, géologiques, etc.; mais sa tâche de philosophe n'en +tirera aucun profit directement <span class="pagenum">[p.161]</span> appréciable. Il ne sera que trop +porté à transformer l'hypothèse spéciale en hypothèse universelle,—et +tout fait particulier lui semblera appuyer ses théories générales.</p> + +<p>Il nous faut maintenant montrer à l'oeuvre la méthode employée par M. +Spencer. Tenté par un vaste ensemble de faits sociaux (le progrès) et +désirant traiter le problème en philosophe, sous son aspect le plus +compréhensif, il recourt à l'analyse logique des concepts +correspondants. Il parvient ainsi sans peine à la conclusion puérile que +«le progrès est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste». +Il s'attache dès lors à cette généralité vague. Le caractère connoté par +l'idée de changement lui apparaît comme absolument universel.</p> + +<p>Mais l'idée pure de changement implique-t-elle le passage de l'homogène +à l'hétérogène dont M. Spencer fait le contenu «scientifique» de sa loi? +L'hétérogénéité suit-elle nécessairement l'homogénéité? Toute cause +produit-elle <span class="pagenum">[p.162]</span> toujours plus d'un effet? A vrai dire, et conçu +mécaniquement comme conséquence de l'instabilité des existences +homogènes, le fait de l'hétérogénéité croissante des choses demeure +inexpliqué. Le terme <i>évolution</i> substitué au terme <i>progrès</i> témoigne +suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme où se complaît M. Spencer. Dans +un fait social particulier—le progrès—il voit seulement le côté +général et abstrait, celui que la logique découvre dans tout fait +quelconque. Le progrès devient l'évolution; le changement s'appelle +passage de l'homogène à l'hétérogène; l'hétérogénéité se dédouble, elle +se complique d'homogénéité; c'est tantôt l'hétérogénéité homogène de +l'ensemble ou l'intégration, et tantôt l'hétérogénéité homogène des +parties ou la différenciation; l'homogénéité se dédouble aussi, elle se +complique d'hétérogénéité; c'est l'homogénéité hétérogène de l'ensemble +ou la concentration, l'agrégation, et c'est l'homogénéité hétérogène des +parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette <span class="pagenum">[p.163]</span> +cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchevêtrement de +définitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la +logique pure et pour entrer dans la physique ou la mécanique. Tout se +réduit une fois de plus à la définition des idées d'unité et de variété. +On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spencériennes +qui résument le fait suprême de l'évolution: la loi de l'<i>instabilité de +l'homogène</i> (un corps devient plus hétérogène sous l'influence d'une +force incidente), la loi de la <i>multiplication des effets</i> (une force +incidente affecte différemment les parties d'un corps et, par suite, +rend celui-ci plus hétérogène), et la loi de <i>ségrégation</i> (des forces +incidentes affectent en sens variés un corps et accroissent son +hétérogénéité, soit en intégrant ou concentrant les parties affectées en +un sens, soit en séparant ou différenciant les parties affectées en sens +divers).</p> + +<p>La théorie évolutive ou, d'après M. Spencer, la théorie de l'involution +et de la dissolution, <span class="pagenum">[p.164]</span> ne contient qu'une longue et fastidieuse +paraphrase d'un concept très usuel: l'<i>agrégat</i>. On peut s'en assurer en +essayant d'appliquer les thèses de notre auteur aux concepts d'atome ou +de propriété. L'atome en soi, la propriété telle quelle n'ont rien à +démêler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combinés, +les propriétés réunies, en un mot, les agrégats naturels, se définissent +excellemment à l'aide de ces deux caractères, à la fois opposés l'un à +l'autre et universels.</p> + +<p>En effet, toute chose concrète est simultanément <i>une</i> (agrégat) et +<i>multiple</i> (composée de parties ou d'éléments agrégés). <i>Concret</i> +implique <i>discret</i>, comme involution implique dissolution, comme +concentration implique diffusion, et intégration—désintégration. Voilà +une série de couples synonymiques exprimant le même rapport qui +s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'à la société +humaine. Dire que la loi d'évolution (intégration des parties d'un +agrégat, définissable encore comme accroissement <span class="pagenum">[p.165]</span> de leur +dépendance mutuelle) régit les phénomènes inorganiques, organiques et +hyperorganiques, équivaut à simplement constater l'existence de pareils +ensembles. Une formule qui vise le phénomène en général, vise par là +même tous les phénomènes indistinctement. Elle manifeste l'unité logique +de l'univers. Usant d'un tel procédé, l'esprit peut ramener les formules +les plus diverses à une formule unique.</p> + +<p>Tout phénomène est un objet de connaissance; tout phénomène est une +sensation; tout phénomène est un ensemble de parties; tout phénomène +manifeste l'attribut qui s'appelle «temps» et qui se subdivise en passé, +présent et futur (le passage de l'un de ces termes à l'autre donnant +naissance au concept du «devenir»); tout phénomène constitue, par suite, +un agrégat qui <i>devient</i> plus agrégat ou moins agrégat: cette série de +formules unificatrices peut se prolonger indéfiniment. Toutes +appartiendront à la science «des concepts», à la psychologie concrète. +Au même rang se <span class="pagenum">[p.166]</span> placeront les liens universels que découvrent +les mathématiques, la physique, la chimie,—généralités où s'unifient +également <i>tous</i> les phénomènes. Les lois de la biologie viendront +ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de +la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux +seuls événements de la vie sociale. En réalité, cependant, biologie et +sociologie se combinent pour produire la psychologie concrète, et +celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie à son gré la totalité des +phénomènes. Ainsi disparaît le dualisme gnoséologique, ce corollaire +persistant du dualisme cosmique.</p> + +<p>Mais l'unité réalisée par la mécanique ou la physique est-elle de même +nature que l'unité logique? En ces termes se pose à nouveau l'antique +problème, auquel une seule réponse nous semble aujourd'hui possible: +l'unité du monde inorganique se présente à son tour (en tant que +<i>connaissance</i>) comme un aspect de l'unité logique. Aussi sommes-nous +très loin de <span class="pagenum">[p.167]</span> dédaigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et +l'oeuvre des penseurs qui le précédèrent. Nos critiques ne visent que +les sophismes à l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de +les combiner, les points de vue des différentes sciences, parvient à +faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unité purement logique des +choses, le fantôme de leur unité dite réelle ou transcendante.</p> + +<p>M. Spencer se voit lui-même obligé d'admettre deux évolutions ou deux +redistributions de la matière,—l'une primaire et l'autre +secondaire.<a name='FNanchor_55_55' id='FNanchor_55_55'></a><a href='#Footnote_55_55' class="fnanchor">[55]</a> +Ce dualisme exprime très bien la séparation <span class="pagenum">[p.168]</span> de +l'organique et de l'inorganique,—l'éternelle antinomie dont notre +intelligence s'accable chaque fois que, dédaigneuse des lois qui la +régissent, elle cherche la conciliation des différences phénoménales sur +tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'intégration et la +différenciation s'opposent comme deux concepts qui reflètent simplement +la distinction entre l'inerte et le vivant, la matière et l'idée. Mais +si ce contraste semble suffisamment justifié dans la sphère des choses +concrètes, il n'en est plus de même lorsque notre intelligence dépasse +les conditions des existences particulières. Et M. Spencer nous +transporte dans ces régions supérieures du raisonnement où la définition +d'un concept s'élargit au point d'embrasser tous les cas concrets et les +généralités les plus disparates.</p> + +<p>En effet, l'intégration mécanique ou physique des corps se peut noter +ainsi: x, y, z s'agrègent pour devenir x + y + z. Le philosophe définit +ce changement comme le passage de <span class="pagenum">[p.169]</span> l'hétérogene à l'homogène, et +la définition tient bon tant que x, y, z, se conçoivent comme formant un +ensemble abstrait. Celui-ci paraît alors composé de parties hétérogènes +qui, concentrées en un groupe figuré par x + y + z, deviennent <i>moins</i> +hétérogènes. Mais si x, y, z, cessent d'être considérés comme une unité +abstraite, on ne pourrait s'empêcher de voir dans chacun d'eux un +élément homogène s'accouplant avec d'autres éléments homogènes et +finissant par produire la somme x + y + z, évidemment <i>plus</i> hétérogène +que chacune de ses parties constituantes.</p> + +<p>Le même raisonnement s'applique au processus inverse, à la +différenciation figurée par x + y + z devenant x, y, z. La définition de +ce changement comme un passage de l'homogène à l'hétérogène ne soulève +aucune difficulté tant que x, y, z, se conçoivent, <i>in abstracto</i> comme +un système de caractères fortement liés entre eux. Cet ensemble nous +parait alors formé de parties moins intimement unies que <span class="pagenum">[p.170]</span> le +système mécanique ou physique x + y + z, et le processus différentiel se +présente en réalité comme un passage du plus cohérent (homogène) au +moins cohérent (hétérogène). Mais si l'on quitte la sphère abstraite +pure pour considérer le seul aspect mécanique ou physique des +événements, on arrive à une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent +alors des systèmes plus homogènes que le produit de leur concentration, +x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses éléments peut à +bon droit s'imaginer comme un passage du moins homogène au plus +homogène.</p> + +<p>Introduit dans les sciences spéciales, le double processus que +généralise M. Spencer de façon à pouvoir l'adapter à tous les ordres de +phénomènes, revêt une nouvelle apparence. L'activité vitale se sépare +nettement de l'activité chimique, et celle-ci de l'activité physique. +L'activité sociale exige également un processus à part. De l'agrégation +et de la désagrégation physiques nous passons ici à la combinaison +<span class="pagenum">[p.171]</span> chimique (composition, décomposition), à l'organisation +biologique (vie, mort), enfin à l'évolution sociologique (progrès, +décadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte +point le terrain de la recherche spéciale. Mais deux causes ou +conditions existent qui nous poussent sans cesse à les confondre. C'est, +en premier lieu, la hâte avec laquelle le philosophe s'éloigne des faits +précis et son insouciance qui permet aux idées à peine nées de prendre +leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second +lieu, la complexité extraordinaire des faits biologiques, psychiques et +sociaux, l'enchevêtrement, souvent inextricable, des phénomènes +d'évolution, d'organisation, de combinaison et d'agrégation.<a name='FNanchor_56_56' id='FNanchor_56_56'></a><a href='#Footnote_56_56' class="fnanchor">[56]</a></p> + +<p><span class="pagenum">[p.172]</span> Les formules unitaires de M. Spencer nous mènent-elles, ainsi +qu'il le pense, à des lois universelles, ou valent-elles plutôt comme de +simples définitions logiques de termes excessivement généraux? Prenons, +par exemple, sa célèbre loi de l'instabilité de l'homogène. Une loi est +un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M. +Spencer se range évidemment sous cette dernière rubrique. L'homogène y +précède <i>nécessairement</i> l'hétérogène, et, puisque ces deux attributs +pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous <span class="pagenum">[p.173]</span> voilà, +semble-t-il, en présence d'une loi universelle do succession. Il n'en +est rien, cependant.</p> + +<p>En effet, si l'hétérogène peut se définir un homogène dont les parties +subissent l'action inégale de forces quelconques, l'homogène devra +également pouvoir se déterminer par son contraire limité, restreint ou +conditionné (forme ordinaire de la définition logique). On dira donc que +l'homogène est de l'hétérogène dont toutes les parties subissent +l'action égale de la même force. L'hétérogène, en ce sens, précéderait +<i>ex definitione</i> l'homogène, et c'est de la multiplicité que jaillirait +l'unité. Nous pourrions du même coup poser pour loi suprême la +transition constante de l'hétérogène à l'homogène, ou l'instabilité de +l'hétérogène.</p> + +<p>Dès la plus haute antiquité, les philosophes ont pu soutenir sans grand +risque que tout était <i>un</i> et <i>multiple, vivant</i> et <i>inerte, mouvement</i> +et <i>repos, idée</i> et <i>matière, existence</i> et <i>néant</i>. A leur suite, M. +Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'<i>homogène</i> +à <span class="pagenum">[p.174]</span> l'<i>hétérogène</i> et vice versa. Mais, si dans la sphère des +choses concrètes l'affirmation et la négation constituent deux classes +distinctes de faits; s'il y a réellement des unités et des multiplicités +dans les mathématiques, des mobiles et des inerties mobilisées, pour +ainsi dire, par des chocs, dans la mécanique, des êtres vivants et des +cadavres dans la biologie, etc.,—il n'en saurait être de même lorsque +les termes généraux dénomment des concepts purs, des abstractions du +dernier et suprême degré, invariablement régies par la loi de l'identité +des contraires.</p> + +<p>«Dans toutes les actions et réactions de force et de matière, conclut M. +Spencer<a name='FNanchor_57_57' id='FNanchor_57_57'></a><a href='#Footnote_57_57' class="fnanchor">[57]</a>, une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs +nécessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute +dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent être +semblables.» Il ajoute que cette formule est <span class="pagenum">[p.175]</span> la plus abstraite +de toutes celles où se résument pour nous les faits exprimés par la loi +d'évolution. Rien de plus vrai. Mais la même conclusion se retrouve chez +tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalité, soit sous +celle du principe logique d'identité. La règle de M. Spencer traduit +fidèlement ce dernier principe, et l'indestructibilité de la force, dont +il fait découler sa loi d'évolution, s'y ramène aussi. Car si A n'était +pas identique à A, la force cesserait de s'égaler invariablement +elle-même; elle pourrait se détruire.</p> + + +<div class="footnotes"> +<h4>Notes:</h4> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_55_55' id='Footnote_55_55'></a><a href='#FNanchor_55_55'><span class="label">[55]</span></a> L'une se définit comme l'intégration des phénomènes +physico-chimiques, et l'autre comme l'intégration, toujours accompagnée +de différenciation, des phénomènes organiques et hyperorganiques. En +réalité, cependant, dans la redistribution secondaire, l'intégration se +rapporte surtout aux phénomènes physico-chimiques, inséparables des +organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour +les phénomènes physico-chimiques une «différenciation latente» se +déployant à de larges intervalles—telle la prétendue différenciation de +la matière sidérale et terrestre qui produit les océans, les forêts, les +montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas là plutôt des comparaisons +poétiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme +pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_56_56' id='Footnote_56_56'></a><a href='#FNanchor_56_56'><span class="label">[56]</span></a> On pourrait toutefois se servir du terme <i>évolution</i> pour +indiquer le genre logique auquel se ramènent, dans notre esprit, ces +deux espèces voisines: le processus vital et le processus social. Ce +dernier s'appellerait en ce cas <i>progression</i> (et, corrélativement, +<i>régression</i>). Aujourd'hui, les idées sociologiques ont envahi la +biologie et, par contre, les idées biologiques ont fait irruption dans +la sociologie. La confusion arrive à son comble. On peut s'en assurer en +particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences. +On s'aperçoit alors que le processus qui transforme les corps vivants, +porte toujours, <i>in concreto</i>, sur une disposition quelconque de matière +(tissus, cellules, éléments), et qu'il se réduit, en somme, à l'idée +d'organisation. De même, ce qu'on appelle, par métaphore, une +organisation sociale, évoque simplement l'idée d'une activité commune +d'organismes semblables. Cette activité consciente ou inconsciente +s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une +progression ou d'une régression de certains rapports définis entre les +organismes qui la manifestent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_57_57' id='Footnote_57_57'></a><a href='#FNanchor_57_57'><span class="label">[57]</span></a> <i>Premiers Principes</i>, p. 516 de la trad. franç.</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2><a name='POST_SCRIPTUM'></a>POST-SCRIPTUM<span class="pagenum">[p.177]</span> +<a name='FNanchor_58_58' id='FNanchor_58_58'></a><a href='#Footnote_58_58' class="fnanchor">[58]</a></h2> + +<h2>LE MONISME ET LA MORALE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>Nous avons vu que le <i>substratum</i>, la substance des conceptions +universelles du passé, des théologies aussi bien que des métaphysiques, +se laisse réduire, en dernière analyse, à trois grands dogmes: +l'<i>agnosticisme</i>, l'<i>évolutionnisme</i> et le <i>monisme</i>. Nous avons vu +aussi combien <span class="pagenum">[p.178]</span> bien différent, selon les époques et surtout +l'état plus ou moins avancé des sciences positives, fut le rôle joué par +chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.</p> + +<p>Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la «socialité», +qu'elle forme elle-même un produit complexe de la combinaison intime du +«psychisme social» avec le «psychisme bio-individuel»? Il y aurait dès +lors un intérêt de premier ordre à saisir la corrélation plus ou moins +lointaine pouvant exister entre les doctrines énumérées plus haut et +telles ou telles normes éthiques. Il serait particulièrement profitable +d'étudier les rapports de ces théories avec les sentiments qui ont +dirigé les sociétés, inauguré les langages, créé les institutions utiles +ou nuisibles à l'avancement des sciences, déterminé les grands objets de +la poursuite scientifique, favorisé, par la dispersion de la richesse, +ou restreint, par l'expansion de la misère, le loisir des individus et +des groupes sociaux, etc.</p> + +<p><span class="pagenum">[p.179]</span> En un mot, la question se pose en ces termes: à quels grands +principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une +façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions +philosophiques du passé sous le nom de croyance, de sentiment religieux, +et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? Car +j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-à-dire, par le +fait, inaccessible; et, jusqu'à nouvel ordre, l'évolutionnisme lui-même +qui, sous le nom de méthode expérimentale, lutta, d'une façon dissimulée +d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables +fins de non-recevoir de l'antique ignorance.</p> + +<p>La corrélation supposée existe. Elle se découvre même avec facilité.</p> + +<p>En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses +humaines, dès le point d'affleurement où les idées prennent contact avec +le milieu, on aperçoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore +irresponsable, la <span class="pagenum">[p.180]</span> religiosité, à un obscur sentiment social qui +explique ou résume les quatre cinquièmes des faits de l'histoire.</p> + +<p>Né de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de +l'évolution des sociétés, et affermi, consolidé sous les auspices de la +sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua à +diriger l'éthique entière pendant la phase formative ou proprement +historique, avec des allures à peu près franches et loyales dans la +période militaire, et des façons hypocritement voilées dans la période +industrielle qui s'étend jusqu'à nos jours.</p> + +<p>Depuis de longs siècles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de +se formuler en théorie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les +qualifications qu'elle mérite le moins. Elle se fait appeler ordre, +autorité, hiérarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a été déjà +donné par une école sociale dont les vagues aspirations et les +hypothèses troublantes se répandent aujourd'hui avec une rapidité +<span class="pagenum">[p.181]</span> plus naturelle, peut-être, que désirable. En un mot, nous avons +affaire à là <i>réceptivité passive</i>, au <i>servilisme</i> générateur des +divers esclavages économiques et politiques qui ont marqué l'histoire +depuis la période de l'anthropophagie jusqu'à celle du capitalisme.</p> + +<p>Fortement ancré dans les cellules cérébrales de nos ancêtres, passé à +l'état de tendance héréditaire, ce mode social de sentir devait, +nécessairement, exercer une grande influence sur tous les produits +ultérieurs de l'intellect humain, sur ses méthodes de recherche, sur ses +conceptions particulières et générales. Et son action ne pouvait être +que déprimante ou suspensive.</p> + +<p>Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-même, quand on scrute le sens +profond de cette doctrine, sinon un arrêt de la connaissance, tantôt +impulsif, et tantôt volontaire, une <i>inhibition</i> que, seuls, ses +promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme à la structure +intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des <span class="pagenum">[p.182]</span> résignés par +choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parallélisme, et +contentons-nous de rappeler deux faits généraux bien connus.</p> + +<p>Aux époques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et +agissait par l'hypothèse du surnaturel, du mystère divin, de +l'intervention providentielle. Aux époques qui suspectèrent la vérité +théologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une +notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine), +par l'intermédiaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques +et sociales, de cette immoralité naïve, de ces illogismes sans cesse +renouvelés qu'on décore des noms pompeux de métaphysique, de droit +naturel, de morale.</p> + +<p>Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je +crois l'avoir démontré dans mes ouvrages<a name='FNanchor_59_59' id='FNanchor_59_59'></a><a href='#Footnote_59_59' class="fnanchor">[59]</a>, ne fut jamais la mère de +la science. C'est par suite d'une illusion mentale <span class="pagenum">[p.183]</span> longtemps +inévitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances à la +philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une répercussion naturelle des +progrès accomplis dans les diverses branches du savoir<a name='FNanchor_60_60' id='FNanchor_60_60'></a><a href='#Footnote_60_60' class="fnanchor">[60]</a>. Mais à côté +des succès et des triomphes se déployait l'énorme liste des déceptions +fâcheuses, des mécomptes irritants, des tâtonnements stériles, des +recherches restées vaines.</p> + +<p>La philosophie, miroir de la mentalité d'une époque, concentrait en un +foyer unique la somme de ces <i>privations</i> intellectuelles. L'addition +n'était pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en +raison de l'incommensurable supériorité divine admise comme un postulat +sûr, soit en vertu de prémisses morales où l'inertie originelle des +groupes humains tenait une place prépondérante.</p> + +<p>La célèbre abstention des positivistes se rattache par raille liens +invisibles au renoncement <span class="pagenum">[p.184]</span> religieux, à l'antique abdication de +l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la défaillance primordiale, +transmise de génération en génération. C'est le pessimisme du savoir, la +désespérance du <i>vrai</i>. Toujours elle, s'apparie étroitement à la +déception, à la désespérance du <i>bien</i>, à la résignation passive +représentant l'aspect social des idées et des sentiments pessimistes.</p> + +<p>Le clair génie qu'était Goethe avait vivement senti ce rapport. Le +puissant écrivain ne fut pas dupe de l'énervante critique kantienne. Il +demeura invaincu par le grand mensonge que les temps passés avaient +légué au siècle présent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je +pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du +D<sup>r</sup> Paul Carus, de Chicago<a name='FNanchor_61_61' id='FNanchor_61_61'></a><a href='#Footnote_61_61' class="fnanchor">[61]</a>, la superbe apostrophe:</p> + + + +<p class="vers"><span class="pagenum"><span class="pagenum">[p.185]</span></span> +«<i>Iris Innere der Natur,</i><br /> +O du Philister!<br /> +<i>Dringt kein erschaffner Geist!</i> +Mich und Geschwister<br /> +Mögt ihr an solches Wort<br /> +Nur nicht errinnern;<br /> +Wir denken: Ort für Ort<br /> +Sind wir im Innern», etc.<br /><a name='FNanchor_62_62' id='FNanchor_62_62'></a><a href='#Footnote_62_62' class="fnanchor">[62]</a> +</p> + +<p>Et combien pénible et touchant à la fois, cet aveu du poète, contraint, +pendant soixante ans, à maudire en secret l'illusion qu'il déplore, mais +que défend trop bien l'intolérance superstitieuse de l'époque:</p> + +<p class="vers"> +Das hör ich sechzig Jahre wiederholen;<br /> +Ich fluche drauf, aber <i>verstohlen</i><a name='FNanchor_63_63' id='FNanchor_63_63'></a><a href='#Footnote_63_63' class="fnanchor">[63]</a>.<br /> +</p> + +<p>Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies. +Les résistances, cependant, sont encore vives. Protée aux formes +changeantes, l'agnosticisme pénètre dans les citadelles les mieux +défendues. Il <span class="pagenum">[p.186]</span>encombre les champs de bataille contemporains. +Négligeant les foules crédules—d'ailleurs, avec raison, puisque, +d'avance, elles lui demeurent acquises,—il s'exerce surtout à entraver +l'évolution mentale des minorités affranchies ou se disant telles. Une +sélection analogues s'observe dans la sphère des faits sociaux ou +moraux. Le centre de gravité du vieil instinct servile tend ouvertement +à se déplacer. Le peuple, la majorité, le nombre, deviennent de plus en +plus le nouveau maître dont on s'applique à gagner, à un prix +ridiculement exagéré, l'inconstante faveur.</p> + +<p>Les idées de <i>bien</i> et de <i>mal</i>—les plus aveugles y acquiescent—ne +s'opposent jamais d'une manière absolue. Pour réussir à faire contraster +entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune à toutes nos +idées dites corrélatives, les concevoir ainsi que des aspects connexes, +des <i>degrés</i> mobiles d'une seule et même qualité. Comme les extrêmes de +température, comme le chaud et le froid, le bien <span class="pagenum">[p.187]</span> devient le mal +quand il descend au-dessous d'une certaine norme très variable selon les +temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'élève au-dessus +de cette norme.<a name='FNanchor_64_64' id='FNanchor_64_64'></a><a href='#Footnote_64_64' class="fnanchor">[64]</a> Ce phénomène d'ailleurs, l'<i>autogenèse</i> des choses +et des événements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se +reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu précis. +L'un des plus connus est celui de <i>réaction,</i> qui a fait fortune dans +les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de +la vie, de l'esprit et des sociétés.</p> + +<p>C'est également par ce terme vague que, sans nous préoccuper des faits +d'autogenèse qu'il recouvre, nous pouvons, désigner l'en semble des +éléments éthiques dont la lutte contre le servilisme<a name='FNanchor_65_65' id='FNanchor_65_65'></a><a href='#Footnote_65_65' class="fnanchor">[65]</a> semble +constituer la matière même du grand drame de l'histoire. Ces diverses +formations morales visent à abolir les obstacles <span class="pagenum">[p.188]</span> tenus pour +irrationnels ou jugés capables d'entraver là marche régulière du +progrès. On peut, en ce sens, les ramener toutes à un chef unique, le +sentiment ou l'instinct <i>libertaire</i>, le principe <i>actif, dynamogène</i>. A +son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules cérébrales où +il livre des combats opiniâtres au groupe des tendances opposées.</p> + +<p>Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le +savoir exact et ses méthodes. Un tel «redressement» moral devait trouver +un écho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier +lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas à se +produire. Les idées libertaires et égalitaires se sont montrées +éminemment propices à là croissance de l'esprit de recherche illimitée. +Elles favorisèrent, en une large mesure, l'éclosion de ce doute +scientifique qui aujourd'hui s'attaque à toute connaissance se +prétendant bloquée par des écueils infranchissables. Ainsi surgit l'état +mental très moderne <span class="pagenum">[p.189]</span> dont le scepticisme métaphysique, doutant du +doute, n'avait été que la vaine caricature. Placé sous cette heureuse +constellation sociale, l'évolutionnisme, le principe d'expérience, jeta +de profondes racines dans la raison humaine.</p> + +<p>Mais l'expérience et l'évolution ne sont qu'un moyen, une méthode. Leur +fin suprême est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identité des +choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, réalisée et +atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la +cause de l'expérience, sert dans la même mesure la cause de l'unité, +renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corrélation +plus ou moins étroite unit au dogme moral de la résignation passive la +religiosité <i>amorphe</i> qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la +même espèce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de +l'évolutionnisme, du monisme, et les principes éthiques de liberté, +d'égalité. Toute évolution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activité +libre, et tout monisme <span class="pagenum">[p.190]</span> n'affirme-t-il pas une égalité +essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le +fait, la science—constatation devenue banale—en élevant le faible à la +dignité du fort, édifie la définitive synthèse humaine, parachève le +nivellement social des hommes.</p> + +<p>Dans sa pratique aussi bien que dans sa; théorie, l'agnosticisme n'a +jamais été qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par là, +nécessairement, du monde lui-même; car rapporter tous les phénomènes +quelconques, l'esprit et la matière, par exemple, à l'inconnaissable +comme troisième et dernier facteur, c'est évidemment tomber dans la +parodie de l'unité, c'est presque faire du monisme à rebours. D'autre +part, l'évolutionnisme a toujours aplani la route à l'unité du savoir; +et la raison conçoit sans peine l'évolution comme un monisme en +puissance, une unité qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la +«réceptivité» passive, l'instinct de servitude, sinon encore un +dédoublement illogique, une division irrationnelle?<a name='FNanchor_66_66' id='FNanchor_66_66'></a><a href='#Footnote_66_66' class="fnanchor">[66]</a></p> + +<p><span class="pagenum">[p.191]</span> Et qu'est-ce que l'affranchissement égal pour tous, la +suppression progressive d'obstacles nuisibles à l'essor commun, sinon +une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient +dans le monde des idées,—le social proprement dit ou le strictement +moral, et ce qui en dérive, le conceptuel, l'émotif, le moral au sens +large du mot.</p> + +<p>Nous côtoyâmes plus haut un problème intéressant. Pourquoi le principe +passif a-t-il prévalu dans les premières agglomérations humaines +émergeant de la sauvagerie préhistorique, et comment a-t-il pu acquérir +par la suite une influence et une stabilité durables?</p> + +<p>On a souvent répondu à cette question. Loin de dominer la nature, +l'homme primitif n'osait même point la regarder en face. Il tendait +humblement l'échiné à tous les jougs, il acceptait docilement tous les +esclavages. Comme l'animal humain lui-même, la moralité naissait donc +<span class="pagenum">[p.192]</span> incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive, +livrée au hasard des ambiances hostiles ou serviables.</p> + +<p>Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialité +commençante apportait déjà et garantissait au monde quelque chose qui +devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, à la longue, +transformer sa faiblesse en force, sa résignation en révolte, sa +passivité en activité. Le savoir humain se produisait à la suite des +premières ébauches de vie collective, et peu à peu réagissait sur la +socialité, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits +essentiels.</p> + +<p>En vérité, s'il réfléchit sur ses propres destinées, l'esprit humain +peut toucher du doigt l'identité des contraires qu'il refuse d'admettre +dans nombre d'autres cas où, d'habitude, il découvre autant de +contradictions irréductibles, autant d'antinomies insolubles.</p> + +<p>Les tristes ergoteurs qui dînent des miettes tombées de la table de la +scolastique—et <span class="pagenum">[p.193]</span> quels maigres repas on y servait!—croient faire +merveille en rabâchant l'antique distinction entre la contrariété pure, +la contrariété par négation, et la simple corrélativité. Aussi profonds +que pourraient l'être des grammairiens qui, heureux de tenir une +définition de l'adjectif, et une autre du verbe, en arguëraient que ce +qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils +enseignent doctoralement cette fausseté manifeste, que la contrariété ne +suppose pas la corrélativité, et cette autre erreur grossière, que la +corrélativité n'implique pas la contrariété. Mais passons; ces vétilles +ne valent pas la peine qu'on s'y arrête.</p> + +<p>L'identité des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant +que les contraires eux-mêmes restent de pures idées, sans attaches +réelles immédiates et sans que le choc qui résulte de leur rencontre +s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer +ainsi, ou par l'intercalation d'un lien <span class="pagenum">[p.194]</span> intermédiaire (tel le +savoir dans l'antinomie sociale que nous étudions) pouvant susciter +l'hypothèse d'une naissance naturelle.</p> + +<p>Mais, en dehors de cette règle, l'identité des contraires est +non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les réalités +relatives, à se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi +que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible +en fort, le passif en actif, l'inégal en égal, et l'esclave en homme +libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa, +selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle, +cependant, ne surpasse en aucune façon celui, si familier à nos yeux, +qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe, +en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clartés du jour.</p> + +<p>En d'autres termes, l'identité conceptuelle, l'égalité absolue des +contraires, dérive simplement de leur identité réelle, de leur égalité +<span class="pagenum">[p.195]</span> relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait +et le bien abstrait s'identifient d'une façon générale, cela vient de ce +que le mal n'est jamais, dans la réalité concrète, qu'un degré inférieur +du bien.</p> + +<p>Le transformisme incessant des choses assure leur unité essentielle et +garantit, en somme, leur permanence, leur stabilité, leur pérennité. Ce +n'est point là un vain paradoxe. C'est une de ces vérités fondamentales +que les sciences de la nature et les sciences de l'humanité mettent +également en lumière et sur laquelle les sages et les fous du jour +feraient bien de méditer.</p> + +<p>Ils s'éviteraient par là, dans le développement et l'application de +leurs plans, plus d'une déception cruelle. Les uns se garderaient +d'assimiler la morale régnante à la moralité, abstraite ou générale; et +les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous paraître +l'opposé de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son +produit <span class="pagenum">[p.196]</span> légitime, sa conséquence logique. Au surplus, nous +touchons ici à une erreur de méthode que toutes les époques, y compris +notre siècle, ont scrupuleusement respectée.</p> + +<p>Je veux parler du penchant qui nous pousse à compliquer la +différenciation naturelle des choses par des distinctions de plus en +plus artificielles ou même verbales. Nous embrouillons ainsi à plaisir +la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par +exemple, nous ouvrons bénévolement les portes au contraste des buts et +des moyens, à l'argutie téléologique qui enfanta tant de controverses +oiseuses ou nocives.</p> + +<p>Nous discutons avec gravité la question de savoir, lequel des deux +termes de l'antithèse: <i>société</i>—<i>individu</i>, peut prétendre à la +brahmanique dignité de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger +dans la catégorie rabaissée des moyens. Nous oublions qu'il s'agit +toujours de l'individu <i>social</i> ou <i>moral</i>, et jamais de l'individu +organique, du simple animal humain <span class="pagenum">[p.197]</span> étudié par la zoologie et la +biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de +pédantesques amusettes, que nous agitons un problème aussi comiquement +stérile, pour le moins, que celui qui consisterait à établir une +comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions +biologiques qui, seules, rendent la vie possible.</p> + +<p>A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'apôtres des nouvelles +doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-là dénomment +<i>égotistes</i>. Serait-ce pour mieux marquer leur séparation d'avec les +vulgaires <i>égoïstes</i>, et la moralisation ou socialisation plus complète +de leur <i>moi</i>, sa grandissante dévotion pour le principe qu'Auguste +Comte désignait par le terme autrement suggestif d'<i>altruisme</i>? Quoi +qu'il en soit, tant que la société trouvera un milieu organique et +inorganique convenable, et l'individu—un milieu hyperorganique +approprié, une société où se déployer et s'épanouir, ces deux réalités +connexes, la <span class="pagenum">[p.198]</span> société et l'individu, se prêteront un mutuel et +ferme appui.</p> + +<p>La sociologie fera comme sa devancière et sa pierre d'assise, la +biologie. Elle étudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et +ses sources cachées. Elle poursuivra le secret de la vie collective +jusque dans les cellules sociales et même plus loin, jusque dans les +éléments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.</p> + +<p>La science est le tribunal suprême de l'histoire du monde. Elle est +l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous +apprend les déterminations inéluctables qui composent la nature. Mais la +vraie conscience sociale nous fait encore défaut. Nous ignorons à peu +près complètement les normes exactes qui règlent la vie collective.</p> + +<p>Voilà pourquoi la sociologie ne saurait pour le présent suffire au +gouvernement et à la conduite des hommes. Et voilà pourquoi sa place +reste prise par toutes sortes de tâtonnements <span class="pagenum">[p.199]</span> aveugles, de +fantaisies métaphysiques, d'insanités pieuses, autant d'incitations +passagères à légiférer, à nous encombrer de plans de vie qui obstruent +la vue claire des réalités sociales. Les lois que, naïvement, nous +croyons avoir trouvées dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se +condamnent-elles point par là, que presque toutes cherchent leur +sanction dans l'artifice du châtiment, dans la convention pénale, +laissant ainsi le champ largement ouvert à l'hypothèse d'une révolte +victorieuse?</p> + +<p>Médecins officiels de l'hôpital social ou guérisseurs libres, ne +ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une façon frappante, à ces +classiques faiseurs d'expériences «qui ne les ratent jamais», qui n'ont +qu'à annoncer un résultat pour voir aussitôt se produire, sinon le +phénomène contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose +que j'appellerais volontiers une véritable révolte de la nature contre +les fausses hypothèses et les généralisations absurdes du chercheur +empirique? A <span class="pagenum">[p.200]</span> quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus +sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en +sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.</p> + +<h4>FIN</h4> + +<div class="footnotes"> +<h4>Notes:</h4> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_58_58' id='Footnote_58_58'></a><a href='#FNanchor_58_58'><span class="label">[58]</span></a> Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des +chapitres de <i>l'Ethique</i> à laquelle je travaille en ce moment et dont le +premier volume paraîtra dans le courant de l'année prochaine sous le +titre: <i>La déception du bien et l'immoralité future</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_59_59' id='Footnote_59_59'></a><a href='#FNanchor_59_59'><span class="label">[59]</span></a> <i>L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie</i> 2<i>e</i> partie, chap. +III, § 7; cf. chap. IV, et 1<i>er</i> partie, chap. VIII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_60_60' id='Footnote_60_60'></a><a href='#FNanchor_60_60'><span class="label">[60]</span></a> V. <i>La Philosophie du Siècle</i>, p. 190 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_61_61' id='Footnote_61_61'></a><a href='#FNanchor_61_61'><span class="label">[61]</span></a> <i>Le problème de la conscience du moi</i>, Alcan, Paris, +1893.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_62_62' id='Footnote_62_62'></a><a href='#FNanchor_62_62'><span class="label">[62]</span></a> Au coeur de la nature, dis-tu, ô Philistin» (ce Philistin +n'était autre que le célèbre naturaliste Haller), «aucun esprit créé ne +pénètre. Ne le répèle pas à moi et à mes frères. Nous pensons que +partout et toujours, nous touchons le fond intime des choses», etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_63_63' id='Footnote_63_63'></a><a href='#FNanchor_63_63'><span class="label">[63]</span></a> «J'entends répéter cela pendant soixante ans; je maudis +cette erreur, mais en cachette.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_64_64' id='Footnote_64_64'></a><a href='#FNanchor_64_64'><span class="label">[64]</span></a> V. L'<i>Inconnaissable</i>, p. 175 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_65_65' id='Footnote_65_65'></a><a href='#FNanchor_65_65'><span class="label">[65]</span></a> Esclavage, servage, féodalisme, industrialisme, +omnipotence de l'Église, de l'État, inégalités sociales de toutes +sortes, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name='Footnote_66_66' id='Footnote_66_66'></a><a href='#FNanchor_66_66'><span class="label">[66]</span></a> Maître et esclave, souverain et sujet, capitaliste et +prolétaire, etc.</p></div></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name='TABLE_DES_MATIERES'></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<p><a href='#INTRODUCTION'>Introduction</a></p> + +<p><a href='#LIVRE_PREMIER'>Livre I.</a>—Le problème du monisme dans la philosophie du temps présent</p> + +<p><a href='#LIVRE_II'>Livre II.</a>—Le monisme d'Auguste Comte</p> + +<p><a href='#LIVRE_III'>Livre III.</a>—Le monisme de Herbert Spencer</p> + +<p><a href='#POST_SCRIPTUM'>Post-Scriptum</a>—Le monisme et la morale</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER *** + +***** This file should be named 16888-h.htm or 16888-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/8/16888/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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