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Bergson, by Albert Farges. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + h1, h2 {color: maroon; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background: OldLace; + } + + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 1em; + font-size: smaller; background: #eeeeee; border: dashed 1px;} + + .bb {border-bottom: solid 2px;} + .bl {border-left: solid 2px;} + .bt {border-top: solid 2px;} + .br {border-right: solid 2px;} + .bbox {border: solid 2px;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La philosophie de M. Bergson, by Albert Farges + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La philosophie de M. Bergson + +Author: Albert Farges + +Release Date: October 16, 2005 [EBook #16887] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + + + + +</pre> + + + +<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> + +<!-- End Autogenerated TOC. --> + +<h1>LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON</h1> + +<h3><i>Professeur au Collège de France</i></h3> + +<br /> +<hr style='width: 45%;' /> +<br /> + +<h3>EXPOSÉ & CRITIQUE</h3> + +<h4>par</h4> + +<h2>M<sup>GR</sup> ALBERT FARGES</h2> + +<h5>ANCIEN DIRECTEUR</h5> + +<h5>A SAINT-SULPICE ET A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS</h5> + +<h5>DOCTEUR EN PHILOSOPHIE ET EN THÉOLOGIE</h5> + +<h5>LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h5> + +<h5>PARIS</h5> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>IMPRIMATUR</p> + +<p>Parisiis, die decima junii 1912.</p> + +<p>ALFRED BAUDRILLART, +<i>vic. gen. Rect</i>.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<p class="center"><a href="#AU_LECTEUR">Au lecteur.</a></p> + +<p class="center"><a href="#INTRODUCTION_GEacuteNEacuteRALE">Introduction générale.</a></p> + +<p class="center"><a href="#I">I. La Notion bergsonienne du Temps.</a></p> + +<p class="center"><a href="#II">II. La Liberté humaine.</a></p> + +<p class="center"><a href="#III">III. L'Union de l'Ame et du Corps.</a></p> + +<p class="center"><a href="#IV">IV. La Philosophie du Devenir pur.</a></p> + +<p class="center"><a href="#V">V. L'Evolution des Mondes.</a></p> + +<p class="center"><a href="#VI">VI. Théorie de la Connaissance sensible.</a></p> + +<p class="center"><a href="#VII">VII. Théorie de la Connaissance intellectuelle.</a></p> + +<p class="center"><a href="#VIII">VIII. Théorie de l'Intuition.</a></p> + +<p class="center"><a href="#PRAGMATISME">Note sur le «Pragmatisme» de M. Bergson.</a></p> + +<p class="center"><a href="#IX">IX. Le Problème de la Contingence et de la Destinée humaine.</a></p> + +<p class="center"><a href="#MONISME">Note sur le «Monisme» de M. Bergson.</a></p> + +<p class="center"><a href="#CONCLUSION">Conclusion générale.</a></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="AU_LECTEUR" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h3> + +<p>La Philosophie de M. Bergson se compose de deux parties assez +dissemblables: les théories pures et leurs conséquences pratiques.</p> + +<p>Les conséquences pratiques qui ébranlent les anciennes thèses classiques +de la philosophie spiritualiste sur la vérité absolue des premiers +principes de la raison, et par suite sur Dieu, l'âme humaine, +l'immortalité, la morale et la religion, sont facilement comprises de la +plupart de ses auditeurs ou lecteurs, et c'est à peu près la seule chose +qu'ils en retiendront, sur la foi du maître: <i>Magister dixit!</i></p> + +<p>Les théories pures, au contraire, qui doivent préparer et asseoir ces +conclusions subversives, sont d'une subtilité si éthérée et si nuageuse, +qu'elles pourraient être dites <i>ésotériques</i>. Seuls, les initiés peuvent +se flatter d'en pénétrer le sens métaphysique, et encore n'est-il pas +sûr qu'ils puissent le saisir bien clairement ni tout y comprendre.</p> + +<p>Quant aux profanes—je parle des plus intelligents d'entre eux et des +plus exercés aux subtilités de la métaphysique,—ils seront vite +déroutés et découragés par une terminologie nouvelle et bizarre, où les +mots sont trop souvent détournés des usages reçus, vidés de leur sens +naturel, et aussi par des métaphores à jet continu, qui déguisent la +pensée bien plus qu'elles ne l'expriment.</p> + +<p>C'est à eux que ce travail s'adresse. Ils veulent se rendre compte, +vérifier si les conséquences pratiques si graves et si troublantes de la +philosophie nouvelle sont bien assises sur des principes solides et +incontestables, car, pour eux, l'autorité du maître est le dernier et le +plus pauvre des arguments, selon le mot célèbre de saint Thomas: <i>Locus +ab auctoritate quæ fundatur super ratione humana, est infirmissimus</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Pour les aider et les guider dans une recherche si délicate et si +laborieuse, nous n'aurons rien négligé, ni la lecture annotée et l'étude +de tous les ouvrages ou articles de revue de M. Bergson et de ses +principaux disciples, ni l'assistance aux cours du Collège de France, +ni le commerce avec les initiés.</p> + +<p>Que si, malgré ces précautions, nous nous étions encore mépris sur le +sens de quelques détails secondaires, notre bonne foi, du moins, serait +hors de conteste, et nous nous en consolerions au souvenir de ces +discussions passionnées qui ont retenti récemment dans la presse des +deux Mondes, sur l'interprétation de certains points obscurs de la +pensée de M. Bergson, et auxquelles son intervention seule a pu mettre +fin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Nous tenions à protester, dès le début, non seulement de notre bonne +foi, mais aussi de notre respect sincère pour la personne du maître. Ses +manières simples et modestes, où l'on ne sent rien d'un pédantisme si +fréquent ni d'un sectarisme à la mode, son ton toujours grave qui semble +le plus souvent convaincu, son talent incontestable d'artiste et de +virtuose, inspirent plutôt la sympathie. Et si ses doctrines, en ce +qu'elles ont de paradoxal et, de vraiment sophistique, méritent +d'importantes critiques et même une juste sévérité dans le blâme, nous +ne prendrons qu'à regret cette attitude et pour accomplir ce que nous +croyons être pour nous un devoir.</p> + +<p>Du reste, il n'y a pas que des théories fausses à relever dans cette +nouvelle philosophie. Il y a nombre d'idées bonnes et même excellentes +que nous serons heureux de mettre en relief et de louer aussi souvent +que nous les rencontrerons.</p> + +<p>C'est assez dire que ce volume, bien loin d'être une œuvre de parti +pris ou de polémique personnelle, sera tout au contraire un travail de +critique sereine, calme et impartiale, aussi objective qu'il nous sera +possible.</p> + +<p>Pour en assurer l'objectivité parfaite, nous ne reculerons pas devant le +labeur ingrat des citations et des références minutieuses auxquelles on +pourra constamment se reporter. De cette façon, quand notre subtil +auteur se retranchera derrière la défense banale qu'<i>on ne l'a pas +compris</i>, le lecteur pourra lui répliquer: <i>à qui la faute</i>?... +C'est le système philosophique de M. Bergson que nous jugerons d'après +les textes authentiques, et nullement ses intentions ni sa pensée intime, +encore moins sa pensée définitive, que notre critique ne saurait viser +et réserve expressément.</p> + +<p>Nous avions déjà touché à la philosophie de M. Bergson en esquissant les +grandes lignes de la <i>Théorie fondamentale de l'Acte et de la Puissance +ou du Devenir,</i> mais d'une manière assez indirecte. Nous avions dû +mettre alors en parallèle avec les théories de l'école péripatéticienne +et thomiste que nous exposions, celles de la philosophie nouvelle. +Mais cette critique n'était faite que par occasion, d'une manière +accidentelle et très incomplète. Aujourd'hui, nous abordons de front +l'œuvre du maître, pour en saisir les détails et l'ensemble, et suivre +l'évolution de sa pensée à travers tous les écrits qu'il a publiés +depuis sa thèse de 1889.</p> + +<p>Cet ouvrage—malgré quelques répétitions nécessaires—ne fera donc pas +double emploi avec le premier, qui pourra toujours être consulté +utilement par ceux qui aiment les parallèles et les contrastes. Nous +y renverrons quelquefois<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et maintenant, souhaitons à ce petit livre d'aller au loin produire un +peu de bien! Sans doute, il n'a pas la prétention naïve de convertir les +Bergsoniens qui récusent les lumières de l'Intelligence, de la Raison et +du Sens commun. Ce n'est pas d'arguments dont ces esprits ont besoin, +mais de remèdes. Puisse-t-il du moins rassurer les autres, tous ceux qui +n'ont pas laissé s'atrophier en eux ces facultés maîtresses de notre +nature humaine, et les préserver à jamais d'une telle «catastrophe +intérieure»<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Et comme ce résultat purement négatif serait insuffisant +à asseoir leurs convictions spiritualistes, puisse-t-il les aider à +s'orienter vers les lumières si sûres de la Philosophie traditionnelle.</p> + +<p>N'obtiendrait-il ce succès qu'auprès de cette nouvelle jeunesse qui se +lève—avide de théories lumineuses et fortes, et dédaigneuse de ce +qu'elle a déjà nommé une «philosophie des phosphorescences et des +velléités»<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,—nous nous estimerions amplement récompensé notre peine!</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></h2> + + +<h2><a name="INTRODUCTION_GEacuteNEacuteRALE" id="INTRODUCTION_GEacuteNEacuteRALE">INTRODUCTION GÉNÉRALE</a></h2> + +<p>Suivant une formule chère à son école: M. Bergson <i>est en train de se +faire</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Nous ne parlons pas ici de sa réputation qui est déjà +faite—non seulement en France, mais dans les deux hémisphères—et ne +saurait guère s'amplifier davantage. A peu près dès le début de son +enseignement à Paris, elle a retenti bruyamment et elle est devenue +rapidement mondiale, grâce à une certaine presse et à cette unanimité de +réclame mutuelle dont nos adversaires ont le secret,—et qui devraient +être pour nous une leçon plus profitable d'union.</p> + +<p>Sur la foi de sa renommée, bien des gens se pâment d'admiration à tout +ce qui tombe aujourd'hui de ses lèvres ou sort de sa plume. Et je ne +parle pas seulement du public féminin qui assiège sa chaire du Collège +de France, ni des admirateurs par snobisme, incapables de comprendre le +premier mot de théories si subtiles et si obscures,—mais aussi d'hommes +de talent et de penseurs sérieux qu'on est surpris de rencontrer dans ce +concert d'adulation universelle.</p> + +<p>Nous pourrions en citer plusieurs parmi ses collègues de l'Université ou +de l'Ecole normale, dont les éloges enthousiastes atteignent à un degré +de lyrisme déconcertant.</p> + +<p>L'un d'eux, dans un volume que nous avons sous les yeux, écrit qu'il +faut classer M. Henri Bergson, non seulement «parmi les très grands +philosophes de tous les pays et de tous les temps»,—mais encore le +proclamer «comme le seul philosophe de premier ordre qu'aient eu la +France depuis Descartes, et l'Europe depuis Kant». Il ajoute +expressément que Leibnitz, Malebranche, Spinosa, sont facilement +éclipsés, ainsi que Fichte, Schelling et Hegel. Enfin, il conclut +pompeusement: «Tel est le rythme de l'histoire des systèmes: de loin en +loin, un héros heureux de la pensée s'étant enfoncé très avant dans les +profondeurs du réel en ramène au jour de l'intelligence des intuitions +merveilleuses, richesse brute que lui-même et des générations après lui +s'emploient à élaborer. Avec un Descartes, avec un Kant, M. Bergson, +sans aucun doute, est de ces héros-là.»</p> + +<p>Après ces dithyrambes, on peut tirer l'échelle et redire avec assurance +que la réputation du maître est déjà faite et qu'elle n'est plus à +faire.</p> + +<p>Le secret de ce succès inouï serait peut-être curieux à rechercher mais +il n'est pas temps encore. Attendons la fin de ce travail pour le mieux +comprendre.</p> + +<p>En disant que M. Bergson est <i>en train de se faire</i>, je n'ai donc voulu +parler que de sa philosophie, qu'il n'a révélée au monde que peu à peu, +à travers les hésitations, on, comme il l'avoue lui-même, «les zigzags +d'une doctrine qui se développe, c'est-à-dire qui se perd, se retrouve +et se corrige indéfiniment elle-même»<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>Encore aujourd'hui est-elle loin d'être complète. Comportera-t-elle une +Théodicée, une Morale? et lesquelles?... Bien des doutes sont encore +permis sur de si graves sujets, et quoiqu'il soit bien délicat et +presque téméraire de vouloir décrire le tracé de cette seconde courbe, +de la pensée bergsonienne, avant qu'elle ait été formée, nous +essayerons, à la fin de ce volume, d'en indiquer l'orientation +probable—sous toutes réserves,—les effets de l'<i>Evolution créatrice</i> +étant toujours «imprévisibles» et sans aucune proportion avec leurs +antécédents, d'après M. Bergson. Au demeurant, ce qui a paru jusqu'à ce +jour du nouveau système est déjà considérable, quoique restreint aux +faibles dimensions de trois volumes de moyenne étendue<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> et de quelques +articles de revues<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>,—sans parler d'un opuscule artistique sur le +<i>Rire</i> ou la <i>Signification du comique</i>, que notre point de vue nous +permettra de négliger.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le premier de ces trois volumes, <i>Essai sur les données immédiates de la +Conscience</i>, fut sa thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1889. +Nous assistions à cette soutenance avec le regretté M<sup>gr</sup> +d'Hulst et quelques amis, philosophes de profession, aux yeux desquels +le nouveau Docteur se révéla du premier coup comme un penseur original, +d'une subtilité infiniment compliquée et nuageuse à la manière de Kant. +La seule différence, nous semblait-il, c'est que, dans cette pénombre +habituelle de la pensée, brillait parfois, comme un feu d'artifice, +l'image, la métaphore à effet, et même le trait d'esprit français: +choses inouïes chez le philosophe de Kœnigsberg et tous ses +compatriotes.</p> + +<p>L'auditoire en était à la fois charmé et déconcerté, lorsqu'un des +membres du jury, le vénérable M. Ravaisson—si j'ai bonne +mémoire,—interprète peut-être inconscient de cette impression générale, +se laissa aller—pour terminer le compliment d'usage—à adresser, avec +son fin sourire, cet éloge significatif au candidat: «Je n'ai pas +toujours pu vous saisir, mais j'aime à croire, Monsieur, que vous vous +êtes compris!» Aussitôt un murmure unanime d'approbation souligna ce +trait qui portait au vif.</p> + +<p>La difficulté de comprendre cet ouvrage—comme tous les suivants, du +reste—vient sans doute du fond et de la forme, de ce qui est dit, +mais encore plus peut-être de ce qui n'est point dit, de ce qui est +sous-entendu ou dit seulement à demi-mot et au passage, alors que ce +serait le plus intéressant et le plus important à connaître.</p> + +<p>C'est le cadre et l'orientation qui font défaut. L'auteur semble nous +conduire dans une nuit noire, à travers des chemins de traverse étroits +et compliqués, sans nous dire où il veut nous mener. Sans doute, notre +guide a son secret—du moins on doit lui supposer un secret,—car on ne +peut admettre qu'il nous conduise à l'aventure. Mais ce secret, il ne le +révèle que peu à peu, et par doses fragmentaires insuffisantes à nous +rassurer.</p> + +<p>Ainsi, par exemple, dans ce premier volume, son avant-propos nous +avertit qu'il va traiter de la liberté psychologique et résoudre—grâce +à une nouvelle méthode vaguement indiquée—les difficultés +insurmontables soulevées contre elle.</p> + +<p>Or, cette «nouvelle méthode» n'est pas sans nous inquiéter quelque peu, +car on pressent déjà qu'elle pourrait bien devenir le principal, au lieu +d'être l'accessoire, et déborder le sujet annoncé au point de le +transformer en un simple épisode.</p> + +<p>De fait, après avoir lu et refermé le volume, cette impression persiste +et, loin de s'atténuer, redouble. Le malaise produit par l'incertitude +du but que l'on poursuit devient plus aigu. La liberté elle-même, +annoncée comme sujet principal de cette étude, a passé au second plan. +Ce qui domine, c'est la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée, qui +serait plus exactement le titre de l'ouvrage, car la Liberté n'est plus +qu'un simple corollaire. Cette théorie elle-même semble si grosse des +conséquences les plus redoutables et les plus imprévues, qu'on pressent +qu'elle va devenir la base infiniment subtile et comme la pointe +d'aiguille sur laquelle devra se tenir en équilibre la masse imposante +de l'édifice futur.</p> + +<p>Avant d'examiner la solidité d'un tel fondement, faisons tout de suite +connaître au lecteur l'édifice lui-même—au moins dans son plan général +et ses plus grandes lignes,—telles qu'elles nous seront exposées par +les volumes suivants. Et puisque l'auteur a cru si utile à son jeu de ne +le démasquer pleinement qu'à la fin—semblable à ces prestidigitateurs +qui n'annoncent leurs tours d'adresse que lorsqu'ils ont réussi,—la +critique doit user de la tactique contraire et révéler du premier coup +où l'on veut en venir.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout d'abord l'auteur a—comme on dit vulgairement—une idée de +derrière la tête, qui est sa préoccupation dominante, quoiqu'il n'en +dise rien ni dans son avant-propos ni dans le corps de l'ouvrage. C'est +à peine s'il nous la laisse entrevoir discrètement dans une allusion +finale.</p> + +<p>Il s'agit pour lui, comme pour tous ceux qui aspirent à devenir chefs +d'école, de faire une grande révolution en philosophie. Et cette +révolution, il la fera d'abord contre la tyrannie devenue insupportable +du kantisme. Plus tard, lorsqu'il se sentira plus de force et d'audace, +ce sera contre la philosophie tout entière, des Eléates et de Platon +jusqu'à nos jours, qu'il partira en guerre. Tous les penseurs de +l'humanité avant lui avaient, paraît il, ignoré la méthode à suivre +pour découvrir la vérité; aucun n'avait encore su se placer au véritable +point de vue; aussi n'avaient-ils posé que des «pseudo-problèmes». En un +mot, ils étaient tous intellectualistes, et M. Bergson se proclamera +antiintellectualiste.</p> + +<p>Cette prétention de supprimer d'un trait de plume l'expérience séculaire +de l'humanité, lentement accumulée à travers les âges par les plus +grands génies, est d'ailleurs une audace indispensable pour quiconque +veut désormais devenir chef d'école. Descartes et Kant avaient donné le +ton et agi de même, en faisant table rase du passé, et en ignorant de +parti pris «qu'il y eût avant eux des hommes qui aient pensé».</p> + +<p>Le procédé est donc classique: tout novateur commence par renverser; et +c'est le genre où il excelle.</p> + +<p>Pour le moment, le nouveau docteur ne rêve encore que de détrôner Kant, +en terrassant le kantisme. Kant fut pourtant le maître de sa formation +intellectuelle. Aux environs de 1880, lorsqu'il était sur les bancs du +lycée Condorcet ou bien sur ceux de l'Ecole normale, la doctrine +officielle de l'<i>Alma mater</i> était un kantisme rigoureux, s'en tenant à +la <i>Critique de la Raison pure</i> et affectant de dédaigner les +amendements et les restaurations de la <i>Raison pratique</i>.</p> + +<p>Or, ce joug commençait à peser sur les esprits. Les plus jeunes et les +plus indépendants aspiraient à le briser, et M. Bergson conçut alors son +plan de destruction. Certes, il fallait du courage et de l'audace pour +renverser l'idole. M. Bergson aura l'un et l'autre, mais il saura les +allier à une prudence consommée. Il gardera fidèlement le secret du +complot et n'en fera l'aveu que le jour où l'idole vermoulue sera +remplacée par une autre, car—suivant un mot célèbre—on ne détruit que +ce que l'on remplace.</p> + +<p>Dans le cours de ce premier volume, on trouvera bien des traits acérés +contre le kantisme, mais ils ne visent guère que des détails du système. +A l'avant-dernière page de la conclusion seulement, il laisse entendre +son dessein de s'attaquer au fondement lui-même de ce système qui +interdit à l'esprit humain l'entrée dans le domaine du réel et de +l'absolu.</p> + +<p>«Kant, déclare M. Bergson, a mieux aimé ... élever une barrière +infranchissable entre le monde des phénomènes, qu'il livre tout entier à +notre entendement, et celui des choses <i>en soi</i>, dont il interdit +l'entrée. Mais peut-être cette distinction est-elle trop tranchée et +cette barrière plus aisée à franchir qu'on ne le suppose.»<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p> + +<p>Nous verrons bientôt comment M. Bergson espère la franchir aisément, +grâce à sa théorie de l'Intuition supra-intellectuelle. Et lorsqu'il +aura réussi, ou cru réussir sa savante manœuvre, nous l'entendrons +faire triomphalement cette profession de foi anti-kantiste: «Dans +l'absolu nous sommes, nous circulons et vivons. La connaissance, que +nous en avons est incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou +relative. C'est l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons +par le développement combiné et progressif de la science et de la +philosophie.»<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></p> + +<p>De l'autre côté de l'Océan, fera écho W. James, en traitant +dédaigneusement la <i>Critique de la raison pure</i> comme «le plus rare et +le plus compliqué de tous les vieux musées de bric-à-brac». Et cette +irrévérence à l'égard du vieux maître déchu ne soulèvera pas, même en +France, la moindre protestation indignée. Au contraire, la <i>Revue +philosophique</i> avouera, en gémissant, que c'est là «une conclusion à +laquelle la presque totalité des philosophes est déjà venue avec +éclat»<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, dès le début, M. Bergson refuse de respecter +l'interdiction fondamentale du maître. Il n'accepte plus sa consigne, et +passe outre à ses défenses. Au fond de son cœur, le kantisme a vécu.</p> + +<p>Déjà, les premiers disciples de Kant avaient agi de même. Les écoles de +Schelling, de Fichte, de Hegel, au lieu de s'abstenir de toute +spéculation sur l'absolu, comme d'un fruit défendu, en firent, au +contraire, comme on le sait, de véritables débauches.</p> + +<p>M. Bergson n'aura qu'à les imiter, à sa manière, dans leur révolte, et +il sera applaudi par tous ceux—ils sont nombreux—qui sont fatigués +d'entendre répéter que tout n'est pour nous qu'apparence et illusion, et +qui ont enfin senti s'aiguiser en eux la faim et la soif du réel et de +l'absolu, pendant ces trop longs jours d'abstinence kantienne. +Malheureusement, comme la raison pure, si peu comprise et si critiquée +par Kant, lui inspire encore la même défiance, il fera la gageure de +s'en passer dans ses spéculations, de ne se servir que d'une prétendue +<i>intuition</i> esthétique supra-intellectuelle, qui lui permettra de +retourner à l'envers les notions les plus essentielles de la raison +humaine. Son antiintellectualisme convaincu l'acculera à nous inventer +une métaphysique nouvelle à rebours des évidences fondamentales du sens +commun.</p> + +<p>Ce sens commun lui-même deviendra un organe gênant qu'on finira par +amputer. Après s'être incliné devant lui très respectueusement dans une +Préface<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, on ne s'occupera plus de ses perpétuelles protestations, et +les enfants terribles de la nouvelle école ne cesseront de nous «mettre +en garde contre les illusions de l'évidence vulgaire<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>», contre les +notions communes d'intelligibilité, de raison, de vérité, en proclamant +audacieusement qu'il n'en faut plus! Pour eux, le sens commun ne fournit +que des recettes pratiques, sans aucune valeur intellectuelle.</p> + +<p>L'édifice métaphysique bergsonien sera donc nettement +antiintellectualiste, et voici ses principales thèses que nous allons +essayer de formuler,—autant toutefois qu'il est possible de préciser et +de réduire en formules des assertions extrêmement vagues et fuyantes, +ennemies-nées de la précision et de la clarté didactiques.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'idée mère et la pensée maîtresse de tout le nouveau système est celle +du vieil Héraclite: <i>L'être n'est pas, tout est devenir pur</i>, +c'est-à-dire perpétuel et intégral changement, en sorte que rien ne +demeure le même dans cette fuite perpétuelle de la réalité: Πάντα ᾽ρει +καί ούδεν μένει<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Il en donnait la comparaison célèbre: On ne se +baigne pas deux fois dans le même fleuve ni même une seule fois, puisque +tout change sans cesse et dans le fleuve et dans le baigneur, qui ne +sont jamais les mêmes.</p> + +<p>Or, cette fluidité universelle des êtres, dont la vie est le type +premier, d'après M. Bergson, c'est ce qu'il a appelé le Temps ou la +Durée pure, et dont il a fait la «substance résistante» ou «l'étoffe» +même des choses, s'il est permis toutefois d'appeler de ce nom ce qui +est l'inconsistance et la fluidité même.</p> + +<p>De cette première négation de l'être, on va voir découler les plus +graves conséquences, soit <i>métaphysiques,</i> soit <i>logiques</i>, soit +<i>critériologiques</i>.</p> + +<p>Au point de vue <i>métaphysique</i>, la catégorie de substance est biffée.</p> + +<p>Il n'y a plus que des modes d'être sans être, des attributs sans sujet, +des actions sans agent ou des passions sans patient; ce qui est +radicalement inintelligible. Bien plus, les catégories d'accidents ou de +modes sont réduites à une seule: le mouvement perpétuel. Qualité, +quantité, etc., ne sont et ne peuvent être que des modes de mouvements: +ce qui n'est pas moins inintelligible.</p> + +<p>Au point de vue <i>logique</i>, si l'être n'est pas, il ne saurait être +identique à lui-même, et le principe d'identité ou de non-contradiction +est ruiné, entraînant à sa suite la ruine de tous les autres principes +de la raison, qui, en dernière analyse, s'appuient tous sur le premier, +sur l'impossibilité que l'être et le non-être, le oui et le non soient +identiques. Pour la nouvelle école, au contraire, le contradictoire est +sans doute impensable—vu la constitution actuelle de notre +esprit,—mais nullement impossible. Bien plus, il est le fond même de +toute réalité dans la nature, où tout est à la fois lui-même et autre +que lui-même, puisque tout y est devenir pur, c'est-à-dire +l'hétérogénéité même et la contradiction perpétuelle de l'être et du +non-être simultanés.</p> + +<p>Cependant nos nouveaux philosophes veulent bien conserver à ces premiers +principes de la raison un rôle pratique et tout provisoire. Ainsi, la +formule <i>deux et deux font quatre</i> n'exprime aucune vérité absolue et +définitive, mais elle reste «commode» et «utile», puisqu'elle +réussit<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>,—comme si son utilité pour régler avec mon débiteur n'était +pas précisément le fruit de sa vérité mathématique et absolue!</p> + +<p>Au point de vue <i>critériologique</i>, les conséquences ne sont pas moins +révolutionnaires. Puisque tout est fluent, et qu'il n'y a rien de stable +ni en moi ni hors de moi, la pensée abstraite qui nous montre des types +fixes, des notions éternelles, des principes immuables et nécessaires, +en un mot, des vérités absolues, ne saurait être qu'une faculté +mensongère à laquelle nous ne pouvons plus nous fier.</p> + +<p>La nouvelle école se proclame donc antiintellectualiste; elle fulmine +contre «les concepts figés, cristallisés et morts, d'où la vie s'est +retirée», et contre toutes les combinaisons par induction ou déduction +de ces «entités conceptuelles», désormais «vieux jeu»; elle proclame +qu'il faut «renoncer tout à fait au rationnel», suivant la maxime +favorite de W. James,—et son moyen consisterait à remplacer l'autorité +«périmée» de l'intelligence, soit intuitive, soit discursive, par une +autre faculté qu'elle appelle l'<i>intuition,</i> mais qu'elle n'a jamais pu +clairement définir. Cette faculté serait comme un sentiment esthétique, +une sympathie divinatrice, entièrement libéré du joug de la raison et de +la logique. «Au delà et au-dessus de la logique!» ou bien: «Vers les +profondeurs supra-logiques!» Telle serait, d'après M. Le Roy, sa +véritable devise<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>Voilà en quelques traits synthétiques—sur lesquels nous aurons à +revenir en détail très longuement<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>—l'esprit de la philosophie +nouvelle. Tout son développement futur tient en germe dans ces quelques +principes,—si toutefois l'on peut encore parler de principes, après la +suppression des premiers principes.</p> + +<p>C'est à leur lumière qu'il faut lire les ouvrages de M. Bergson, où tout +s'éclaire, si on ne les perd jamais de vue. Tout, disons-nous, ou plutôt +<i>presque</i> tout, car il reste encore un petit nombre de paragraphes dans +tels et tels chapitres qui semblent des énigmes mystérieuses ou presque +indéchiffrables, même pour les plus vieux professeurs de métaphysique. +Mais on peut ouvrir le secret des autres et pénétrer leur synthèse, avec +un peu de patience, grâce à cette merveilleuse clé.</p> + +<p>Nous allons en faire l'expérience, en parcourant ensemble les principaux +passages de ces trois volumes. Mais auparavant, une autre remarque +générale s'impose. Après avoir parlé du <i>fond</i>, il faut encore parler de +la <i>forme</i> dont cette philosophie nouvelle aime à se parer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Si le lecteur a bien compris combien cette nouvelle métaphysique est au +rebours de celle du sens commun, ou, si l'on veut, de celle que M. +Bergson lui-même a appelée «la métaphysique naturelle de l'intelligence +humaine»<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, il n'aura pas de peine à pressentir que pour la faire +accepter de ses lecteurs ou de ses auditeurs, un professeur doit avoir à +son service, non seulement un grand talent littéraire, mais encore +certains procédés spéciaux, dont il importe de dévoiler les secrets.</p> + +<p><i>D'abord</i>, c'est l'usage constant et l'abus de la métaphore et des +images qu'un artiste, un poète, comme lui, sait manier avec une adresse +et une originalité consommées, dignes du plus séduisant des +prestidigitateurs.</p> + +<p>Nous sommes loin du temps où Aristote proscrivait de tout langage +philosophique et s'interdisait sévèrement à lui-même l'emploi de la +métaphore, cette «maîtresse d'erreur», comme il l'appelait, cette grande +et incomparable magicienne qui sait donner au faux un si grand +prestige<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. La vérité n'en a nul besoin et doit savoir s'en passer. +Seule, elle peut montrer son visage à découvert, tandis que le faux a +toujours besoin d'une parure étrangère et d'un déguisement pour se faire +accepter.</p> + +<p>Or, si nous assistons aujourd'hui aux cours publics les plus réputés de +la nouvelle école, si nous feuilletons ses ouvrages philosophiques à +grand succès, nous nous surprenons comme enveloppés par un tourbillon +ininterrompu d'images qui rivalisent d'éclat et de charme imprévu. La +métaphore a tout envahi, si bien qu'il ne reste plus de place pour la +démonstration des thèses. C'est elle qui a remplacé la preuve. On a même +érigé en principe que seule elle prouve, en nous donnant l'intuition du +réel.</p> + +<p>«Qu'on ne s'étonne pas, écrit M. Le Roy, de me voir donner plus de +métaphores que de raisonnements: la métaphore est le langage naturel de +la métaphysique, pour autant que celle-ci consiste en une <i>vivification +de l'inexprimable</i>, en une <i>saisie du supra-logique par le dynamisme +créateur de l'esprit.</i>»<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>—Eh bien! Aristote et Platon ont déjà appelé +tout cela: σοϕίζεσται.</p> + +<p>Les exemples abondent. Il suffit d'ouvrir au hasard le volume de +l'<i>Evolution créatrice</i> et d'en lire une page pour constater que le +culte de la métaphore y est élevé à la hauteur d'un procédé réfléchi +d'exposition philosophique.</p> + +<p>Ici, c'est la comparaison du cinématographe qui fait paraître continus +et fluents des instantanés disjoints et immobiles. Là, c'est l'image du +kaleïdoscope qui, dans le continu morcelé et fragmenté, met un ordre +enchanteur mais illusoire. Ailleurs, ce sont les brillantes fusées du +feu d'artifice, qui figurent l'Evolution créatrice s'élevant en pensée +étincelante pour retomber en matière, etc.</p> + +<p>Ce procédé a plusieurs avantages, en outre de la vie et du charme dont, +il pare les théories les plus abstruses. D'abord, il joue le rôle d'un +prisme qui redresse et met d'aplomb les thèses de sens commun renversées +par nos antiintellectualistes, rassurant ainsi les légitimes inquiétudes +des auditeurs.</p> + +<p>Expliquons notre pensée:</p> + +<p>Pour nous faire comprendre la formule d'Héraclite: <i>tout passe et rien +ne demeure</i> dans un être, en sorte qu'il n'est jamais le même, ni dans +sa forme ni dans son fonds,—on emploie la comparaison célèbre du +courant d'eau vive ou du fleuve. Or, le fleuve, au contraire, demeure le +même dans son être substantiel, son eau restant la même, tant qu'elle +coule de la source à l'embouchure. Ainsi, au lieu de nous présenter une +image de la mobilité perpétuelle et totale de l'être, on nous offre +celle d'un simple voyage, qui est la permanence même de l'être dont la +position seule varie. Au lieu de nous offrir un exemple de changement +total et perpétuel, on choisit celui de la plus faible et plus +superficielle mutation. En sorte que la théorie du mobilisme absolu, qui +renversait la raison, se trouve comme redressée et rendue acceptable par +le mirage d'une métaphore qui a fait paraître droit ce qui était à +l'envers.</p> + +<p>Autre exemple: Si j'avance que la substance est une notion inutile et +périmée; qu'il y a des modes d'être sans être, des attributs sans sujet, +des actions sans agent, il faudra, pour ne pas trop effaroucher mon +auditoire, que je lui trouve un équivalent ou un semblant d'équivalent. +Pour cela, j'aurai recours à une image. Je dirai, par exemple, qu'il y a +sous les phénomènes «un centre de jaillissement»<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et je répéterai la +comparaison du feu d'artifice si familière à M. Bergson; je comparerai +donc l'Evolution créatrice à ces milliers de fusées qui s'élèvent dans +les airs en éventail, après être parties d'un centre unique de +jaillissement—et mon auditoire, qui, avec son bon sens naturel, a déjà +mis un artificier derrière ce centre de jaillissement, acceptera et +applaudira la brillante image, très facile à saisir parce qu'elle a +naturellement redressé une théorie à rebours et inintelligible.</p> + +<p>De même, pour expliquer la mémoire que la suppression de la substance +permanente ou de l'identité de la personne rendrait absurde—eh! comment +<i>revoir</i>, par exemple, si l'on n'est plus resté le même?—on supposera +que «dans chaque cellule cérébrale, partout où quelque chose vit, il y a +ouvert quelque part un <i>registre</i> où le temps s'inscrit»<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.—Mais aux +yeux du simple bon sens, qu'est-ce qu' «un registre ouvert», où peuvent +s'inscrire le passé, le présent et l'avenir, sinon une chose qui +demeure, une substance, où s'enregistrent en passant les phénomènes qui +se déroulent et disparaissent? Interprétée dans son sens naturel, la +métaphore fait donc réapparaître aux yeux de tous la substance qu'on +croyait disparue, et l'esprit se déclare satisfait. Encore une fois, +l'image a joué le rôle du prisme redresseur de la pensée renversée, ou, +si l'on préfère; une autre comparaison, nous dirons que ces images sont +des pièces vraies destinées à suggérer une impression fausse, +puisqu'elles laissent entendre qu'elles sont l'expression fidèle des +théories: ce qui n'est pas. Elles donnent l'illusion que l'auteur +respecte précisément ce qu'il condamne.</p> + +<p>Mais le procédé que nous critiquons ne consiste pas seulement en abus +d'images et de métaphores, il y ajoute une <i>terminologie</i> nouvelle, où +les liens consacrés par l'usage qui rattachaient les mots aux idées +correspondantes sont volontairement disloqués et brisés. On fait même +parfois signifier aux mots exactement le contraire du sens +universellement reçu.</p> + +<p>Par exemple, le mot <i>durer</i>, dans toutes les langues, signifie <i>demeurer +le même</i>, au moins quant au fonds de son être et malgré des changements +accidentels de forme. Or, dans le vocabulaire nouveau, <i>durer</i> signifie +<i>ne jamais demeurer le même</i>, en sorte qu'une chose qui cesserait de +changer totalement et perpétuellement cesserait par là même de +durer<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<p>De là, un idiome mystérieux et étrange, ou plutôt une multitude +d'idiomes, car, dans la nouvelle école, chacun se forge le sien, à son +gré, comme pour étourdir le lecteur par des obscurités systématiques et +par le flou des idées. On dirait qu'ils ont adopté la devise de Renan: +«Le vague est seul vrai», parce qu'il peut seul rendre la fluidité +insaisissable et protéiforme de toute chose. Oh! combien ils sont loin +de vouloir mériter l'éloge que Barthélémy Saint-Hilaire adressait à la +scolastique, d'être par sa précision et sa clarté «toute française et +toute parisienne»<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Et ne croyez pas qu'ils cherchent à s'excuser de +leur obscurité; au contraire, ils s'en vantent: «Ce qui est clair n'est +plus intéressant, écrit M. Le Roy, puisque c'est ce à propos de quoi +tout travail de genèse est achevé.... La philosophie a le droit d'être +obscure, elle en a le devoir pour autant qu'elle doit toujours ou +s'approfondir ou s'élever.... Le discours est subordonné à l'action et +le clair à l'obscur.»<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a></p> + +<p>Encore une fois, dirons-nous avec Aristote et Platon, cela s'appelle +tout simplement σοϕίζεσται<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. Aussi bien le divin Platon ajoutait-il +cette jolie définition du sophiste: «C'est un animal changeant qui ne se +laisse pas prendre, comme on dit, d'une seule main ... une espèce bien +difficile à saisir.»<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a></p> + +<p>Cette impression, du reste, ne nous est, pas personnelle, et nous +n'avons encore rencontré aucun lecteur des ouvrages de cette, école qui +n'en ait facilement convenu. Voici, par exemple, ce qu'écrivait l'un +d'eux, philosophe de profession:</p> + +<p>«Grisé de métaphores, ravi par les mouvements audacieux de sa phrase, +comme l'aéronaute téméraire qui s'abandonne avec ivresse aux bonds +imprévus de sa nacelle, il (le philosophe bergsonien) croit s'élever +vers une réalité plus pure, alors qu'il monte dans les nuages en +attendant la chute.... C'est l'image d'une nef délestée, désemparée, qui +s'élève, s'abaisse, se précipite, se ralentit, tourbillonne, suivant les +méandres les plus fantaisistes et les plus inquiétants, au gré du +talent, à la vitesse de l'inspiration, à la merci de la passion ou du +sentiment. Le lien qui rattache les mots aux idées a été brisé.... +Affranchis des lois de l'usage, comme d'autant de conventions +tyranniques, tantôt les mots disloqués se détachent de leur contexte +naturel, tantôt ils forment des groupements révolutionnaires; la plupart +du temps ils se soustraient à toute association normale.... Les mots +nous apparaissaient chargés de souvenirs et de liens multiples, avec une +physionomie caractéristique, accompagnés d'un cortège régulier d'idées, +d'images et de sentiments, incorporés enfin et étroitement subordonnés +au monde réel. Dans le vocabulaire nouveau, ils se présentent sans +aïeux, sans histoire, sans tradition, disposés à tout signifier, comme +dans une société anarchique ou jacobine tous les individus sont prêts à +remplir toutes les fonctions, sans être préparés à aucune.... Il suffit +de saisir une bonne fois le procédé.... On tire ainsi du langage de +prestigieux effets, dissociant les alliances d'idées ou de choses +apparemment les plus infrangibles, réconciliant les termes les plus +opposés, formant d'éblouissantes synthèses, résolvant les problèmes les +plus compliqués....»<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a></p> + +<p>Si telle est l'impression d'un professionnel de la philosophie, celle +des «Philistins», et des plus savants d'entre eux, ne sera que pire. Le +rêve de ce grand homme, écrivait M. Le Dantec, serait «d'être plongé +dans un <i>in pace</i> parfaitement noir, et de s'y trouver suspendu sans +contact avec les parois du cachot. Là, sans être troublé dans sa +méditation par la vue, l'audition ou le contact, qui donnent des objets +externes une notion fausse ou superficielle, le philosophe, enfin dégagé +de toutes les entraves de la nature, vivrait dans sa pensée profonde la +vie totale de l'Univers»<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<p>Cette ironie, un peu lourde, il est vrai, indique bien l'impression de +noir parfait que la lecture de M. Bergson a dû laisser à ce savant, ami +des méthodes positives et de la clarté.</p> + +<p>Ainsi, pour l'un, c'est le vertige; pour l'autre, la nuit noire.... Et +cependant, nombreuses sont les âmes simples ou insuffisamment instruites +des premiers principes d'une saine philosophie qui se laissent prendre +aux prestigieux effets produits par de nouvelles associations de mots et +d'images. Noua en avons rencontré, par exemple, qui se pâmaient +d'admiration devant le seul titre de l'<i>Evolution créatrice</i>. En +apparence, en effet, le mot est heureux et n'a rien de choquant. On y +trouve un sujet, un attribut, un verbe sous-entendu, et l'esprit est +satisfait: <i>l'Evolution est créatice.</i> Mais si l'on va au delà des mots, +jusqu'au fond de la pensée de l'auteur, et si l'on demande: 1º <i>Qui est +créateur?</i>—Personne. C'est l'évolution qui se fait elle-même; c'est +donc une création sans aucun créateur.</p> + +<p>Si l'on demande en outre: 2° <i>De quoi est-elle créatrice?</i>—De rien, +sinon d'elle-même! puisqu'il n'y a plus d'être, de chose! créée, et que +tout est devenir, c'est-à-dire évolution pure. En sorte que c'est une +création sans aucun créateur et sans aucune chose créée!<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>—Alors, +après cette découverte, tout s'obscurcit et devient incohérent: c'est le +chaos des idées pour le simple bon sens. Mais l'étiquette, avec sa +brillante métaphore, a su masquer parfaitement l'opposition des idées +avec le sens commun. Tant est grande la magie des mots! Nos farouches +contempteurs des idées «cristallisées et mortes», nos iconoclastes de +toutes les idoles du langage et de la tradition, sont les premiers à se +payer de mots et les seuls à adorer des métaphores!</p> + +<p>Nous voici donc bien avertis sur les procédés littéraires et méthodiques +de notre auteur, ainsi que sur l'esprit et la portée philosophique du +nouveau système. Nous pouvons désormais entreprendre l'analyse des +écrits de M. Bergson, en commençant par son premier-né, sa fameuse thèse +sur la théorie nouvelle du Temps ou de la Durée pure, qui sera comme le +<i>leit-motiv</i> de toutes ses autres théories. Nous nous bornerons +toutefois aux grandes lignes et à une vue synthétique, évitant de les +obscurcir par la critique, d'ailleurs facile, d'innombrables détails.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4>Note.</h4> + +<p>Si la nébulosité systématique de la nouvelle école a des avantages +incontestables pour ses auteurs, elle a aussi des inconvénients, car +elle permet à l'imagination de chacun de découvrir dans chaque nuée tout +ce qui lui plaît, voire même les figures les plus opposées aux +intentions de l'inventeur. M. Bergson ne pouvait manquer d'en être la +première victime et de s'en plaindre amèrement. Il sera pour le moins +curieux et très suggestif d'entendre ses protestations indignées contre +les multiples défigurations de sa pensée que se sont permises MM. les +professeurs des Lycées, auprès desquels M. Binet avait ouvert une +enquête pour connaître l'influence de la philosophie bergsonienne sur +leur enseignement. A ce sujet, le lecteur lira avec intérêt l'extrait +suivant de la séance de la <i>Société française de Philosophie,</i> qui, le +28 nov. 1907, a mis aux prises M. Binet et M. Bergson.</p> + +<p>«M. BINET.—Ma seconde question s'adresse spécialement à notre savant +collègue M. Bergson, que nous avons la bonne fortune de compter +aujourd'hui parmi nous. Il a vu (par l'enquête) quelle influence sa +philosophie exerce sur l'enseignement secondaire. Il a vu aussi les +doutes, les hésitations de certains maîtres, qui avouent très +franchement qu'il ne sont pas encore parvenus à trouver la <i>formule +d'adaptation de ses idées</i> à l'état d'intelligence de leurs l'élèves. Il +me semble bien que M. Bergson doit être intéressé par le renseignement +si curieux et si sincère que nos correspondants lui apportent. Nous +serions heureux de connaître d'abord, si ce n'est pas indiscret, son +impression de séance. Nous souhaitons aussi qu'après réflexion il puisse +trouver les indications et les conseils qui aplaniront les difficultés +que rencontre la propagation de ses idées.</p> + +<p>«M. BERGSON.—J'avoue ne rien comprendre à certaines observations (des +professeurs de lycée) dont M. Binet vient de donner lecture. M. Binet +paraît désirer que je m'explique sur les questions qu'elles soulèvent. +C'est de lui ou de ses correspondants que je réclame cette explication. +Dans les théories qu'ils m'attribuent, je ne reconnais rien de moi, rien +que j'aie jamais pensé, enseigné, écrit.... Où, quand, sous quelque +forme ai-je dit quelque chose de tout cela? Qu'on me montre dans ce que +j'ai écrit une ligne, un mot, qui puisse s'interpréter de cette manière, +etc.» <i>(Bulletin de la Société française de philosophie</i>, numéro de +janvier, 1908, p. 20, 21.)</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="I" id="I">I</a></h2> + +<h2>LA NOTION BERGSONIENNE DU TEMPS.</h2> + + +<p>La nouvelle notion du Temps imaginée par M. Bergson est de la plus haute +importance, puisqu'il en a fait le centre et le pivot de tout son +nouveau système philosophique.</p> + +<p>Au premier abord, il semble bien subtil et même paradoxal de vouloir +fonder une philosophie tout entière, une explication totale des choses +sur la notion du Temps. A la réflexion, toutefois, et au souvenir de la +merveilleuse synthèse péripatéticienne entièrement élevée sur la notion +du Mouvement—notion si voisine de celle du Temps,—on est plutôt tenté +de faire crédit à l'auteur, non sans quelque défiance il est vrai, car +si le Mouvement est un phénomène patent qui tombe sous les sens, il n'en +est pas de même du Temps, le plus obscur et le plus mystérieux peut-être +de tous les phénomènes de la nature. Ce contraste avait déjà été +remarqué par les anciens, lorsqu'ils disaient: <i>Motus sensibus ipsis +patet, non autem tempus</i>. Aussi pouvons-nous craindre très légitimement +que le sophisme ne trouve plus facilement à s'embusquer derrière ces +ombres profondes, et qu'au lieu de bâtir sur le roc, comme Aristote, M. +Bergson ne puisse édifier que sur le sable mouvant des conjectures.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, essayons d'expliquer aussi clairement que possible +sa pensée toujours subtile et nuageuse, d'en montrer les côtés spécieux +et d'en préciser les points faibles. Pour cela, commençons par faire +connaître le résultat final de sa longue et laborieuse étude sur la +notion du Temps.</p> + +<p>Le Temps étant l'antithèse de l'Espace, il est bon de rapprocher ces +deux notions pour en éclairer le sens par leur contraste. L'un et +l'autre, dans la philosophie traditionnelle, sont des <i>quantités +continues</i>, homogènes et mesurables; mais les parties de l'Espace sont +coexistantes et <i>simultanées</i>, tandis que les parties du Temps sont +<i>successives</i> et fluentes.</p> + +<p>Or, dans le système de M. Bergson, l'Espace est défini par <i>quantité</i> et +<i>homogénéité</i>, et partant par <i>mensurabilité.</i> C'est le propre de la +matière. Toute quantité, soit discrète comme le nombre, soit continue +comme les grandeurs, est de l'espace. «L'espace, dit-il, doit se définir +l'homogène.... Inversement, tout milieu homogène et indéfini sera de +l'espace.»<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a></p> + +<p>Au contraire, le Temps est défini par <i>qualité</i> pure et <i>hétérogénéité</i> +pure, exclusive de toute quantité, de toute homogénéité, et partant de +toute mensurabilité. C'est le propre de l'esprit. Ainsi le Temps vrai +n'a ni parties virtuellement multiples, ni quantité par où il soit +mesurable, ni homogénéité qui permette de comparer une durée à une autre +durée et de les dire égales ou inégales.</p> + +<p>«La durée pure, écrit M. Bergson, n'est qu'une succession de changements +qualitatifs qui se fondent, qui se pénètrent, sans contours précis, sans +aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport aux autres, sans +aucune parenté avec le nombre. Ce serait l'hétérogénéité pure.»<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a></p> + +<p>Cette notion est sans doute à l'opposé de toutes les conceptions +agnostiques ou idéalistes, kantistes ou leibnitziennes. Mais elle n'eut +pas moins éloignée de toutes les définitions connues des écoles +réalistes, qui sont unanimes à faire du Temps une quantité, notamment de +la célèbre définition aristotélicienne, déclarant que le Temps est <i>le +nombre ou la mesure du mouvement, selon l'avant et l'après</i>. Άριθμος +κινήσεως κατά το πρότερον και ϋστερον<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> + +<p>Et ce n'est pas seulement la pensée philosophique que contredit la +nouvelle notion, ce sont encore les données de la Science expérimentale +et du simple bon sens. La fiction d'un temps simple, impossible à +mesurer, apparaît en effet du premier coup comme un défi au sens commun. +Quant à la Science qui parvient à mesurer le temps et même à le prédire +par des calculs d'une précision si merveilleuse, elle donne chaque jour +à cette fiction le plus éclatant démenti.</p> + +<p>Que telle soit bien pourtant la pensée de M. Bergson, on n'en saurait +douter. Pour lui, le temps <i>vrai</i> ne se mesure point; celui de la +science et du sens commun n'est qu'une illusion et une chimère, comme il +le répète à satiété, sous toutes les formes, dans tout le cours de ses +ouvrages, notamment dans les cinquante pages (57 à 107) du deuxième +chapitre de son <i>Essai sur les Données immédiates de la conscience</i>, +entièrement consacrées à combattre cette illusion.</p> + +<p>En lisant tous les longs et subtils développements donnés par l'auteur à +cette thèse, il est impossible à un philosophe quelque peu au courant +des notions de Métaphysique générale ou d'Ontologie, de ne pas être +frappé du nombre et de la gravité des confusions d'idées qu'on y +rencontre. Les notions classiques les plus fondamentales ont été plus ou +moins vidées de leur sens naturel, mutilées, chavirées comme à plaisir, +au point d'étourdir et de saisir comme de vertige un lecteur +inexpérimenté. Si l'on nous permettait l'expression à la mode, nous +dirions—sans vouloir suspecter en rien les intentions de l'auteur—que +c'est là comme un vrai «sabotage» de l'Ontologie. On croirait même à un +«sabotage» réglé, méthodique, car ces confusions d'idées, qui semblent +se succéder en désordre, conservent entre elles un ordre stratégique +très étudié et très savant. Nous les comparerions volontiers à cette +série de tranchées profondes et obscures où l'assiégeant se croit en +sûreté, à l'abri des traits de l'ennemi, et qui le conduisent sous +terre, très méthodiquement, jusqu'au pied de la place assiégée dont il +veut faire l'assaut. Ici, la place assiégée s'appelle la notion +traditionnelle du Temps.</p> + +<p>Or, voici la série de ces confusions dans leur stratégie savante. Ne +pouvant les relever toutes, pour ne pas trop fatiguer ou embrouiller nos +lecteurs, contentons-nous d'indiquer les principales:</p> + +<p>1° Confusion de la <i>quantité</i> avec la <i>qualité</i>; 2° de l'<i>unité</i> avec le +<i>nombre</i>; 3° du <i>nombre</i> avec l'<i>espace</i>; 4° de l'<i>espace</i> avec +l'<i>homogène</i>; 5° du <i>temps</i> avec le <i>mouvement</i>; 6° enfin—c'est +l'erreur capitale,—confusion du <i>temps</i> avec l'<i>hétérogène</i>.</p> + +<p>Plusieurs de ces confusions étaient trop évidentes pour ne pas causer +l'étonnement et comme le scandale des philosophes quelque peu familiers +avec les notions d'Ontologie. Aussi, malgré le prestige de la chaire +officielle du haut de laquelle elles tombaient dans le public, ont-elles +déjà soulevé les critiques et les protestations éparses d'un bon nombre +de professeurs, nullement suspects d'attaches scolastiques, voire même +de la part de certains collègues en Sorbonne, comme le regretté M. +Huvelin dans sa brillante thèse de doctorat sur les <i>Eléments principaux +de la représentation</i>, où la notion bergsonienne du Temps est +vigoureusement, quoique très incomplètement, réfutée.</p> + +<p>Mais ces critiques partielles, éparses çà et là dans les thèses et les +revues contemporaines, sont loin d'avoir tout dit, ce nous semble, ni +même le principal, à notre sens. Encore moins ont-elles montré, dans une +vue d'ensemble, la synthèse et le lien de toutes ces erreurs partielles +de la Philosophie nouvelle. Il y a donc encore place, croyons-nous, pour +une réfutation plus méthodique et plus complète, sinon de tous les +détails, ce qui serait infini, au moins des grandes lignes de cette +philosophie à la mode.</p> + +<p>Nous en commencerons l'essai par l'analyse des six confusions +fondamentales que nous venons d'énumérer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>1. Une première confusion, découverte au point de départ et à la racine +de la théorie nouvelle, est celle de la <i>quantité</i> avec la <i>qualité</i>. +Pour la mettre en lumière, rappelons brièvement les deux notions +classiques.</p> + +<p>La <i>quantité</i>, au sens étymologique du mot, est ce qui répond à l'une +des deux questions: quelle est la grandeur de tel objet? combien y +a-t-il d'objets? C'est donc la quantité qui fait le plus ou le moins +dans les dimensions ou dans le nombre des objets.</p> + +<p>On la définit: <i>ce qui est divisible</i> (au moins idéalement et +virtuellement) en parties homogènes ou de même espèce. Ποσον λέγεται το +δίαιρετόν<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> + +<p>Si ces parties, avant la division, sont déjà distinctes, on a la +quantité <i>discrète</i> ou le nombre: dix hommes, une douzaine de pommes. Si +ces parties, avant leur division, sont au contraire indistinctes, en +sorte que la fin de l'une soit aussi le commencement de l'autre, on a la +quantité <i>continue</i> ou extensive, soit dans l'espace, soit dans le +temps.</p> + +<p>Nous avons dit: divisible en parties de même espèce, car la division de +l'eau en hydrogène et oxygène ne dit pas sa quantité, et la réunion du +cheval et du cavalier ne saurait former un nombre.</p> + +<p>La <i>qualité</i>, au contraire, est la manière d'être qui perfectionne un +objet, soit dans son être, comme la beauté, la durée, soit dans son +opération, comme la vertu. Ainsi la force est une qualité de la matière, +la santé une qualité des vivants, la science une qualité de +l'esprit<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p>On voit par là combien profonde est la différence entre la quantité et +la qualité, entre le <i>quantum</i> et le <i>quale</i>. La qualité fait les êtres +semblables ou dissemblables; la quantité les rend égaux ou inégaux.</p> + +<p>Ce serait donc ne pas s'entendre de soutenir avec M. Bergson que «la +quantité est toujours de la qualité à l'état naissant»<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. A moins +qu'on ne veuille jouer avec l'identité des contraires et l'indifférence +des différents....</p> + +<p>Mais ce n'est pas à dire que la qualité elle-même ne puisse avoir des +degrés, c'est-à-dire du plus ou du moins dans la même perfection, et +partant une certaine grandeur ou une certaine <i>intensité</i>. Et comme +toute intensité est reconnue susceptible de grandir ou de diminuer, il +est tout naturel de chercher de combien elle grandit ou de combien elle +diminue, c'est-à-dire de la mesurer. Et si on peut la mesurer, elle +a une quantité. Or, on peut la mesurer: c'est ce qui ne saurait être nié.</p> + +<p>Que si on ne la peut mesurer directement, comme on mesure l'étendue par +la superposition d'un étalon, on pourra du moins la mesurer +indirectement par les effets sensibles qu'elle produit dans la matière. +Ainsi une force de tension ou une force musculaire se mesureront par +leurs effets sur un dynamomètre; et la force calorique par ses effets de +dilatation sur le mercure du thermomètre. Par d'autres ingénieux +procédés, les savants ont réussi à mesurer l'intensité des autres forces +de la nature: lumière, son, magnétisme, électricité, etc.</p> + +<p>On peut aussi mesurer l'intensité d'une qualité par sa comparaison avec +une autre de même espèce. Ainsi deux forces qui s'équilibrent seront +égales. Si l'une l'emporte, elle sera dite plus grande et sa rivale plus +petite. Cette comparaison permet, dans un concours, de classer les plus +forts et les plus faibles avec une précision quasi-mathématique.</p> + +<p>Enfin, on peut parfois mesurer une qualité d'intensité variable en la +comparant avec elle-même. Par exemple, on mesure une douleur actuelle +par comparaison avec le degré maximum d'acuité ou le degré minimum déjà +expérimenté. Et quoique cette appréciation soit plus vague et bien moins +rigoureuse que les précédentes, il arrive parfois qu'une douleur peut +paraître approximativement deux fois plus forte qu'à son début, et +qu'ensuite elle semble avoir diminué d'autant. Il y a donc des qualités +mesurables, c'est-à-dire douées de quantité.</p> + +<p>La quantité peut donc être intensive aussi bien qu'extensive, et +vouloir, avec M. Bergson, réduire toute quantité à de l'étendue ou à des +rapports de contenance dans l'espace est un système préconçu, <i>a +priori</i>, que la plus élémentaire observation se charge de démentir.</p> + +<p>Nous n'irons pas cependant jusqu'à prétendre, avec M. Fouillée<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, que +toute quantité est premièrement et essentiellement intensive, en sorte +qu'elle ne deviendrait extensive que par une projection plus ou moins +illusoire dans l'espace. Mais nous accorderons que les dimensions de +volume ou de masse sont plutôt une vue extérieure et superficielle de +l'être quantitatif, tandis que son intensité est une vue plus profonde +de son essence. Celle-ci est la «racine»—le mot est de saint +Thomas;—l'autre est son extension, sa manifestation dans l'espace.</p> + +<p>C'est ce degré ou cette intensité dans la qualité que les scolastiques +avaient appelé <i>quantité virtuelle, quantitas virtutis,</i> et qu'ils +avaient déjà si souvent et si profondément analysé. Si M. Bergson avait +connu leurs travaux, il n'aurait jamais essayé de confondre l'intensité +d'une qualité avec cette qualité elle-même ou une simple «nuance» de +cette qualité. Une «nuance» peut suffire à rendre deux qualités +semblables ou dissemblables; elle ne suffit pas à les rendre égales ou +inégales d'intensité.</p> + +<p>Pour légitimer sa grave confusion, voici la raison qu'il a essayé de +faire valoir:</p> + +<p>En appelant du même nom de grandeur la grandeur extensive et la grandeur +intensive, «on reconnaît par là, dit-il, qu'il y a quelque chose de +commun à ces deux formes de la grandeur, puisqu'on les appelle grandeur +l'une et l'autre et qu'on les déclare également susceptibles de croître +et de diminuer. Mais que peut-il y avoir de commun au point de vue de la +grandeur entre l'extensif et l'intensif, entre l'étendu et +l'inétendu?»<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a></p> + +<p>Je réponds: ce qu'il y a de commun, c'est la <i>divisibilité,</i> au moins +idéale et virtuelle, car il y a plusieurs espèces de divisibilité et +autant d'espèces de quantité, nous dit saint Thomas, que d'espèces de +divisibilité<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<p>Lorsque vous mesurez la force ou la violence d'un coup de poing sur un +dynamomètre, vous reconnaissez des degrés différents dans l'intensité +des effets produits et partant dans l'intensité de la force elle-même +qui les produit.</p> + +<p>Sans doute, en divisant ensuite par la pensée ces degrés d'une force, on +ne divise pas la force elle-même en parties réellement multiples et +séparables, mais on l'estime équivalente à du multiple. Ce qui suffit à +calculer sa quantité. Ainsi l'on peut juger que tel homme en vaut deux; +et qu'un hercule de foire en vaut dix. Telle est la quantité virtuelle.</p> + +<p>Sans doute encore, en divisant par la pensée ces degrés d'une même +force, on ne divise pas de l'espace.</p> + +<p>Mais il y a bien d'autres choses que l'espace qui sont divisibles, +chacune à sa manière, quoi qu'en dise M. Bergson. Il y a le nombre +abstrait des mathématiciens qu'on divise en unités; la vitesse d'un +mouvement que l'on divise en degrés; le discours dont les parties ne +sont pas de l'espace; le temps dont les heures et minutes ne sont pas +davantage de l'espace. Le nier serait fermer les yeux aux expériences +les plus élémentaires pour y substituer des théories préconçues.</p> + +<p>Or, la divisibilité, sous quelque mode qu'elle s'opère, réelle ou +idéale, c'est—nous l'avons dit—la définition même de la quantité, de +l'aveu de tous les philosophes sans exception, même de ceux qui ont +cherché à la quantité une raison d'être ou une racine encore plus +profonde.</p> + +<p>Concluons qu'il y a vraiment deux espèces de quantité continue dont les +parties sont virtuelles ou indistinctes: 1° la quantité <i>extensive</i> +dans le temps ou dans l'espace; 2° la quantité <i>intensive</i> dans la +qualité.</p> + +<p>Si M. Bergson a nié celle dernière, c'est parce que la qualité lui a +paru simple et exclusive, de toute quantité: ce qui est vrai de la +quantité extensive qu'elle exclut, et non de la quantité intensive +qu'elle admet. Or, répétons-le, l'intensité n'est pas une qualité, mais +une grandeur de la qualité, puisqu'elle donne du plus ou du moins à la +même qualité, la rend égale à une autre de même degré, ou équivalente à +plusieurs autres de degré moindre, et partant mesurable.</p> + +<p>C'est la même méprise qui conduira bientôt le même auteur jusqu'à cette +conséquence autrement grave, de nier la quantité et la divisibilité du +temps. Telle est la logique de l'erreur: insignifiante au point de +départ, elle peut mener à un abîme, suivant l'adage: <i>Parvus error in +principio, magnus est in fine</i>.<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a></p> + +<p>Que le temps soit aussi qualitatif, personne n'en doute. Le temps est +beau ou mauvais, la vie est gaie ou triste; et tous les intervalles de +la durée se distinguent ainsi par des caractères intérieurs très +variables. Mais de quel droit conclure: le temps est qualité, donc il +n'est pas quantité! alors qu'il peut être l'un et l'autre à des points +de vue différents. Il est l'un essentiellement et l'autre +accidentellement.</p> + +<p>Nous traiterons bientôt ce sujet de la nature du temps. Pour le moment, +il nous suffit de laisser entrevoir ici le germe des confusions futures +dans cette première confusion de la quantité intensive avec une pure +qualité. Comme si la qualité était incompatible avec toute quantité!</p> + +<p>Assurément, les contradictoires s'excluent; mais les divers et les +contraires—sans s'identifier aucunement—se marient à merveille dans +les réalités de la nature, et c'est le cas de la quantité et de la +qualité, qui à la fois se distinguent et s'allient fort bien<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> + +<p>II. La deuxième confusion signalée est celle de l'<i>unité</i> avec le +<i>nombre</i>. On trouve, en effet, dans le chapitre indiqué du même ouvrage +cette étonnante proposition qui résume sa pensée: «Les unités, à leur +tour, sont de véritables nombres»<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.—Mais si les unités sont un +nombre de fractions, ce nombre est-il pair ou impair?...—Ni l'un ni +l'autre, assurément, et cette simple réplique du bon sens fait +pressentir le sophisme qui essaye de confondre l'unité dont les parties, +n'étant que virtuelles et indistinctes, sont sans nombre, avec une somme +ou un produit dont les parties, étant toujours distinctes et actuelles, +sont toujours un nombre.</p> + +<p>L'unité et la somme peuvent, il est vrai, l'une et l'autre, être +appelées des synthèses. Mais il y a deux conceptions fort différentes de +la synthèse. La <i>synthèse-résultat</i>, née de l'assemblage de plusieurs +éléments, est postérieure à ses éléments: telle est la somme. Au +contraire, la <i>synthèse-principe</i> est antérieure à ses éléments auxquels +elle donne naissance par sa division: telle est l'unité<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, non +seulement l'unité abstraite du mathématicien, mais encore l'unité +concrète. Telle est, par exemple, l'unité de la cellule-mère, dont le +fractionnement graduel produira les cellules dérivées de tel ou tel +organisme complet. C'est ce qui a fait dire à Aristote que l'unité est +antérieure aux parties: Τὸ ὅλον πρότερον άναγκαιον εϊναι τοϋ μέρουσ<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<p>Bien loin d'avoir en elle un certain <i>nombre fini</i> et déterminé de +fractions réelles, l'unité n'en a aucune, tant qu'elle n'est pas +divisée, soit physiquement, soit mentalement. Quant aux fractions +purement possibles, elles sont <i>sans nombre</i>, car l'indéfini n'est pas +un nombre. Et c'est pour cela qu'Aristote a soutenu que les fractions +sont en puissance et non pas en acte dans l'unité: μάλιστα μὲν δυνάμει, +ει δέ μή ένεργία<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<p>Que si on leur supposait un <i>nombre infini</i>, on tomberait aussitôt dans +l'absurde, car un nombre infini actuellement réalisé est une +impossibilité manifeste. L'admettrait-on, qu'on retomberait dans une +autre contradiction. En effet, chacune de ses parties sera supposée +simple ou quantitative. Si on les disait quantitatives, les fractions +totalisées seraient infinies et partant beaucoup plus grandes que +l'unité, qui n'a rien d'infini: ce qui est impossible.</p> + +<p>Si on les disait, au contraire, simples et inétendues, une ligne A B +serait composée d'un nombre infini de points sans étendue; un mouvement +A B serait composé d'un nombre infini de positions sans mouvement; et la +durée T, d'un nombre infini d'instants sans durée. C'est alors que M. +Bergson aurait beau jeu à nous reprocher de constituer l'étendue avec +l'inétendu, le mouvement avec l'immobile, la durée avec ce qui ne dure +pas! Mais nous n'avons jamais mérité un tel reproche. Pour nous, au +contraire, le point n'est pas une partie de la ligne ni du mouvement; +l'instant n'est pas une partie du temps. Le point n'est que la fin ou le +commencement d'une ligne ou d'un mouvement: l'instant, la fin ou le +commencement d'une durée, ou bien le passage d'une partie à la +suivante<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> + +<p>Voilà le sens métaphysique et rigoureux de ces termes. Ce qui n'empêche +pas de prendre aussi l'instant au sens psychologique<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, comme un +<i>minima</i> de durée perceptible à la conscience. Mais alors ce <i>minima</i> +n'est plus instantané, il a une durée finie—comme tous les prétendus +instantanés des photographes,—et la durée totale n'est plus qu'un +multiple de cette durée partielle. On peut prendre alors ce <i>minima</i> +comme une tranche ou une unité du temps, sans encourir le reproche en +question.</p> + +<p>Que si aucune unité du temps ou de l'espace n'a rien d'infini, le +mouvement peut les traverser, et tous les arguments de Zénon contre la +possibilité du mouvement tombent du même coup. Et c'est ce que, dans sa +réfutation de Zénon, M. Bergson n'a pas vu et n'a pas pu voir, du point +de vue à contre-sens où il s'est placé<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>Concluons: l'unité n'est pas un nombre de fractions, ni fini ni infini.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>III. Troisième confusion: celle du <i>nombre</i> avec l'espace. D'abord, +peut-on affirmer sans réserve, comme le fait M. Bergson, que «l'espace +est la matière avec laquelle l'esprit construit le nombre, le milieu où +l'esprit le place»?<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a></p> + +<p>Sans doute, c'est avec des boules ou d'autres objets matériels et +étendus que l'enfant apprend à compter, et en ce sens c'est bien avec de +l'espace que l'on commence à construire des nombres. Mais l'esprit s'en +dégage bientôt et s'élève au-dessus de la matière pour compter des +choses inétendues, comme des points géométriques, des notes de musique, +des données psychiques ou morales, telles que les sept sacrements ou les +trois vertus théologales; ou bien des données métaphysiques, comme les +dix catégories ou les six transcendentaux. Il compte aussi des nombres +abstraits composés d'unités abstraites qui n'ont rien d'étendu. Enfin, +il compte le nombre d'années, de mois, de jours, de minutes qu'il a +vécus, et il le place dans le temps et nullement dans l'espace, quoique +ce temps ait, d'une certaine manière, traversé les espaces et les lieux +où l'on a vécu.</p> + +<p>Allons plus loin. Si l'espace, où M. Bergson voudrait reléguer le +nombre, le contient réellement, c'est qu'il l'a emprunté bien moins à la +quantité et aux dimensions spatiales des objets qu'il contient, qu'à la +variété et aux contrastes des qualités qui distinguent surtout les +choses entre elles, aux yeux de l'observateur attentif. En effet, videz +l'étendue de toutes ses différences qualitatives, supprimez les figures, +les couleurs, les sons.... Aussitôt elle devient une continuité uniforme +et confuse, où je ne sais plus distinguer de nombre. C'est donc bien +plus avec des figures et d'autres qualités qu'avec des étendues que je +compte. Or, pour nombrer des qualités, inutile de les projeter dans +l'espace ou, tout au moins, de nombrer les espaces où je les projette. +Pour compter les espèces de plantes ou d'animaux, je n'ai besoin de +compter aucun lieu; encore moins pour compter les peines et les +plaisirs, les pensées et les désirs que j'éprouve. Le nombre déborde +donc l'espace de tous côtés; il gouverne la qualité non moins que la +quantité, le temps non moins que l'espace, l'esprit non moins que la +matière. Il fait éclater de toute part l'étroite prison où M. Bergson +voudrait le renfermer.</p> + +<p>Il est donc faux de dire: «Toute idée claire du nombre implique une +vision dans l'espace»;—«c'est à cause de leur présence dans l'espace +que les unités sont distinctes»;—toujours «nous localisons le nombre +dans l'espace»<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. L'auteur de ces paroles est le jouet de son +imagination captive elle-même de l'étendue spatiale.</p> + +<p>Cela est faux, disons-nous, parce que c'est contraire aux faits. Nos +idées des trois vertus théologales ou des sept sacrements, des trois +propositions d'un syllogisme ou des minutes qu'a duré une argumentation, +sont parfaitement claires et distinctes sans avoir besoin d'être +localisées dans aucun espace.</p> + +<p>Ce n'est pas que la localisation ne soit très souvent utile pour +soutenir la pensée. Nos idées les plus distinctes du temps et de +l'espace peuvent s'appuyer sur des images temporelles ou spatiales. +Ainsi, pour compter les noies ascendantes de la gamme, je puis me +figurer une ligne verticale en mouvement de bas en haut et y échelonner +des notes qui s'élèvent pareillement des plus basses aux plus hautes. +Mais je sens bien qu'en les comptant, je compte autre chose que de +l'espace, car si je ne comptais que des points dans l'espace, une ligne +horizontale me servirait tout aussi bien qu'une ligne verticale: ce qui +n'a jamais lieu. Donc, même en utilisant des images spatiales pour +compter, je compte autre chose que de l'espace.</p> + +<p>Le nombre est donc, par essence, une notion transcendante de l'espace +comme du temps. Et cela est vrai, tout aussi bien des <i>unités</i> qui +composent le nombre que de la somme totale produite par ces unités.</p> + +<p>Aussi ajouter, comme le fait M. Bergson, que, «par cela même qu'on admet +la possibilité de diviser l'unité en autant de parties que l'on voudra, +on la tient (l'unité) pour étendue»<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, est un non-sens. Ni les +fractions concrètes d'un temps donné ni les fractions abstraites des +mathématiciens ne font un atome d'étendue. Pas plus qu'une unité +générique ou spécifique des logiciens ou des botanistes n'est étendue +par cela seul qu'elle peut être divisée en catégories subalternes.</p> + +<p>Répétons-le: on divise autre chose que l'étendue, parce que la quantité +extensive n'est pas la seule espèce de quantité. Ainsi l'on divise en +degrés la puissance d'une force et l'intensité d'une qualité.</p> + +<p>Il est vrai que ces fractions dans l'unité, comme ces unités dans un +nombre, sont <i>coexistantes</i> ou simultanées. Mais la coexistence n'est +pas suffisante à constituer de l'étendue. Trois sons simultanés, trois +douleurs ressenties à la fois, trois termes de la même proposition ou +trois propositions d'un même syllogisme, ne font pas un atome d'espace. +Et c'est cette nouvelle confusion de la simultanéité avec l'espace qui +clôt dignement cette dissertation: «Toute addition implique une +multiplicité de parties perçues simultanément»<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, et partant de +l'espace.</p> + +<p>Sous cette nouvelle forme se cache toujours la même erreur, à savoir que +toute quantité se ramène à des dimensions spatiales, à des rapports de +contenant et de contenu dans l'espace.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>IV. La quatrième erreur, avons-nous dit, consiste à identifier +l'<i>espace</i> avec l'<i>homogène.</i> «L'espace doit se définir l'homogène, et +inversement, tout milieu homogène et indéfini sera espace.»<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a> D'où M. +Bergson conclura plus tard, comme nous le verrons: le temps de la +science et du simple bon sens est homogène; donc il n'est que de +l'espace. Il n'est pas le <i>vrai</i> temps.</p> + +<p>Pour percer à jour ce sophisme, il suffira de rappeler encore une fois +les définitions classiques, calquées sur les faits les plus élémentaires +de l'expérience universelle.</p> + +<p>On peut entendre par quantité homogène, soit la quantité <i>discrète</i> ou +le nombre, soit la quantité <i>continue</i>. Mais le nombre est désormais +hors de cause, après ce que nous venons de dire sur l'impossibilité de +le confondre avec l'espace. Reste donc à parler de la quantité continue, +c'est-à-dire de celle dont les parties, bien loin d'être distinctes et +actuelles, comme les unités dans un nombre, sont au contraire +indistinctes et en puissance avant la division qui les fait naître.</p> + +<p>Or, il y a deux espèces de quantité homogène et continue, comme +l'expérience nous le révèle. L'une est <i>simultanée</i>, l'autre +<i>successive</i>. L'une possède à la fois toutes ses parties quoique à +l'état confus et indivis; l'autre les acquiert peu à peu dans un +écoulement continu. La première s'identifie avec l'espace, soit avec +l'espace plein ou physique, soit avec l'espace vide ou géométrique qui +est la mesure idéale du précédent. Contenant et contenu sont en effet +deux points de vue de la même notion d'espace.</p> + +<p>Mais si nous accordons volontiers que l'espace s'identifie avec une +telle quantité continue et homogène, nous ne pouvons admettre qu'il +s'identifie pareillement avec cette autre quantité continue et homogène +dont la réalité, bien loin d'être simultanée, n'est que successive et +graduelle. Et pour nier résolument cette prétendue identité, il nous +suffit d'en appeler aux faits les mieux expérimentés, tels que le +<i>temps</i>, le <i>mouvement</i> local et le <i>discours</i>.</p> + +<p>Le <i>temps</i> se compose d'intervalles écoulés entre deux instants donnés, +le <i>mouvement</i> de distances parcourues, et le <i>discours</i> de paroles ou +de phrases prononcées. Or, jamais on ne peut se trouver en présence de +deux parties simultanées d'une telle quantité successive. Tandis que +deux parties du même espace coexistent sous nos yeux, jamais deux +minutes du même temps, ni deux stades du même mouvement, ni deux paroles +du même discours. Et cette possibilité ou impossibilité de coexistence +de plusieurs parties n'est pas un détail accidentel, mais l'essence même +de ces notions, ce qui distingue la quantité simultanée de la quantité +fluente, l'espace du temps. La quantité homogène et successive n'est +donc pas de l'espace et s'en distingue essentiellement. Le nier, ce +n'est pas adapter les théories aux faits, mais les forger sans se +soucier des faits. Ce n'est plus de la science, c'est de la fantaisie ou +du rêve.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>V. La cinquième erreur consiste à confondre le <i>temps</i> avec le +<i>mouvement</i> qui se produit avec le temps, et par conséquent à confondre +la partie avec le tout. Et comme le mouvement conscient est le seul, +d'après M. Bergson, où le temps se révèle, c'est aussi avec le mouvement +psychique ou vital qu'il le confondra bientôt par la négation du temps +cosmologique.</p> + +<p>Sans doute, répondrons-nous, il n'y a pas de temps sans mouvement. +Malgré cela, le temps n'est pas identique au mouvement. Il en est +seulement la condition et la mesure.</p> + +<p>Aristote et saint Thomas<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, avec leurs commentateurs les plus +autorisés, ont donné de cette distinction des preuves nombreuses et +péremptoires faciles à résumer en quelques mots.</p> + +<p>1° Le mouvement est plus ou moins rapide dans le même temps; donc il en +diffère.</p> + +<p>2° Le temps est la mesure du mouvement—puisqu'il mesure su durée, et +qu'il entre dans la mesure de sa quantité; or, la mesure et le mesuré +font deux.</p> + +<p>3° Pour être une mesure, le temps doit être uniforme et non pas plus ou +moins rapide comme le mouvement.</p> + +<p>4° On conçoit des mouvements instantanés—comme le passage de l'être au +non-être,—tandis qu'un temps instantané serait contradictoire et +inintelligible.</p> + +<p>5° On conçoit aussi la réversibilité des mouvements, revenant à leur +point de départ (chaque fois, du moins, que des liaisons causales ne s'y +opposent pas). Or, la réversibilité du temps serait absurde, car le +temps passé ne revient plus.</p> + +<p>Donc, le temps et le mouvement ne sont pas identiques; ils +s'accompagnent seulement, comme le dit si bien saint Thomas: <i>tempus +sequitur motum</i><a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p> + +<p>On pourrait donc se représenter la quantité de temps et la quantité de +mouvement dans un temps donné comme deux faces inséparables et, pour +ainsi dire, deux dimensions du même mouvement, non équivalentes et +essentiellement distinctes.</p> + +<p>Cette conception d'un réalisme modéré—aussi éloigné d'un réalisme +absolu que d'un idéalisme pur—n'est pas plus inconcevable que toute +autre notion de grandeur, par exemple, de la longueur, objectivement +distincte de la largeur et de la profondeur, quoique inséparable, et +servant de mesure partielle au volume total. Ainsi, la quantité de +temps, quoique inséparable de la quantité de mouvement, en est +objectivement distincte et lui sert de mesure partielle.</p> + +<p>Que si, au contraire, nous avions confondu le temps avec le mouvement, +nous devrions admettre qu'une même quantité de temps correspond toujours +à une même quantité de mouvement, ce que l'expérience la plus +élémentaire dément. Nous devrions admettre, en outre, des espèces de +temps aussi nombreuses que les espèces de mouvement: des temps +rectilignes et circulaires, des temps vibratoires, rotatoires et +ondulatoires; des temps uniformes, accélérés ou ralentis, etc., ce qui +n'a pas de sens. En outre, tous ces temps étant sans commune mesure, il +serait impossible de mesurer l'un par l'autre. Impossible, par exemple, +de mesurer le temps qu'a duré la course d'un projectile par le temps +marqué par un chronomètre, ni celui-ci par le temps sidéral: tous ces +temps pouvant être d'espèce ou de vitesse différentes. Donc, plus de +mesure uniforme et commune. Et c'est bien la conclusion devant laquelle +ne recule pas M. Bergson, qui se scandalise de ce que, dans l'hypothèse +où «les mouvements de l'Univers se produiraient deux ou trois fois plus +vite, il n'y aurait rien à modifier ni à nos formules (pour mesurer le +temps) ni aux nombres que nous y faisons entrer»<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<p>Bien loin que le temps soit rapide ou lent comme le mouvement, nous +voyons, au contraire, que le mouvement est d'autant plus rapide qu'il +s'accomplit en moins de temps, et d'autant plus lent qu'il en exige +davantage.</p> + +<p>Il semblerait cependant, parfois que le temps s'accélère ou se ralentit +avec la vitesse du mouvement. Ainsi, dans ces longues heures de sommeil +où la vie se ralentit, le temps semble plus court: le réveil paraît +presque continuer les derniers moments de la veille, les instants +intermédiaires n'ayant pas été perçus par la conscience. D'autres fois, +au contraire, lorsque le mouvement de la vie s'accélère avec une +activité dévorante, le temps se précipite pareillement et paraît +beaucoup plus court. Mais ce n'est là qu'une apparence due à une +impression subjective de la sensibilité, comme le prouve l'opposition +même de ces deux expériences. Car si le temps était identique au +mouvement et à l'intensité de la vie, il devrait être dit long dans le +deuxième cas et court dans le premier, au lieu d'être dit court dans les +deux cas.</p> + +<p>Du reste, pour mesurer le mouvement par le temps où il s'exécute, il +faut que le temps soit une mesure uniforme et constante, car une mesure +élastique et variable ne mesurerait rien exactement. Il doit être +uniforme comme le nombre qui nous sert à le compter et qui n'est jamais +ni lent ni rapide. Il a donc fallu distinguer du temps concret que +marque plus ou moins exactement notre montre, par exemple, un temps +abstrait et idéal qui seul a le droit de régler le premier.</p> + +<p>Le mouvement apparent des cieux en serait comme la grandiose horloge, +tant sa durée a semblé typique et régulatrice, la plus voisine de +l'idéal.</p> + +<p>De même que pour calculer les directions des mouvements dans l'espace, +il a fallu distinguer des espaces réels et mobiles, un espace abstrait, +absolu et immobile, réceptacle immense et sans fin où tous les corps se +déploient, ainsi a-t-on imaginé un temps absolu, parfaitement régulier +dans sa marche, où toutes les durées particulières coïncident et +prennent date en se déroulant. Mais ce sont là des êtres de raison, des +artifices ingénieux pour fixer les idées dans les calculs, qui ne +suppriment nullement la réalité des espaces concrets et des durées +concrètes dont ils sont la mesure idéale et le réceptacle imaginaire.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que le temps réel et concret mesure +le mouvement. Or, ce qui mesure et ce qui est mesuré sont distincts; on +ne peut donc les confondre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>VI. La sixième erreur des Bergsoniens, l'erreur capitale—et par elle +nous abordons le nœud vital du sujet,—est de définir le Temps par +<i>qualité hétérogène,</i> ou, comme ils disent, par une «hétérogénéité +pure», étrangère à toute espèce de quantité. En sorte que le Temps +serait conçu d'abord comme une pure <i>qualité</i>, absolument simple et +impossible à mesurer ou à diviser en intervalles égaux ou inégaux; +ensuite comme qualité <i>hétérogène</i>, c'est-à-dire en changement perpétuel +et essentiel, supprimant toute ressemblance, à plus forte raison toute +identité du même être à deux instants de sa durée, et par suite +supprimant la durée dans le Temps.</p> + +<p>C'est ici que le paradoxe de M. Bergson atteint son maximum d'acuité et +d'invraisemblance, en même temps que de subtilité; aussi réclamons-nous +du lecteur toute sa bienveillante attention, tout son effort +d'application.</p> + +<p>Pour comprendre comment M. Bergson a été conduit à une telle notion +excentrique, si étrangère aux données de l'expérience, il faut connaître +le point de départ et l'orientation première de sa pensée.</p> + +<p>De très bonne heure, nous dit un de ses biographes et admirateurs, notre +jeune philosophe, qui était surtout fort en mathématiques, fut frappé de +la différence profonde qui semble exister outre la notion mathématique +et la notion philosophique du temps. Voici comment il résume sa pensée:</p> + +<p>«Le caractère singulier du temps dans les équations de la mécanique est +de <i>ne pas durer</i>. Le temps abstrait <i>t</i> attribué par la science à un +objet matériel ne consiste en effet qu'en un nombre déterminé de +<i>simultanéités,</i> ou plus généralement de <i>correspondances</i>, nombre qui +reste le même quelle que soit la nature des intervalles qui séparent les +correspondances les unes des autres. On pourrait supposer, par exemple, +que le flux du temps prit une rapidité infinie, que tout le passé, le +présent et l'avenir des objets matériels fut étalé d'un seul coup (?) +dans l'espace: il n'y aurait rien à changer aux formules du savant, le +nombre <i>t</i> signifiant toujours la même chose, savoir un nombre déterminé +de correspondances entre les états des objets et les points de la ligne +toute tracée qui serait maintenant le cours du temps.»</p> + +<p>Et M. Bergson de conclure: «La science n'opère sur le temps et le +mouvement qu'à la condition d'en éliminer d'abord l'élément essentiel et +qualitatif,—du temps la durée, et du mouvement la mobilité.»<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a></p> + +<p>Pour lever ce scandale un peu factice, il suffit de reconnaître que la +science et la philosophie traditionnelle, tout en acceptant la donnée +vulgaire du temps, ne l'étudient pas au même point de vue ni dans le +même but. La science s'occupe de la mesure du temps; la philosophie +étudie surtout le temps mesuré. Or, de même que pour l'espace le +contenant et le contenu sont deux points de vue différents du même +espace, ainsi le <i>temps-mesure</i> et le <i>temps mesuré</i> devront être +pareillement des points de vue différents.</p> + +<p>La différence est même ici beaucoup plus notable pour le temps que pour +l'espace. En voici la raison:</p> + +<p>Tandis que nous pouvons mesurer directement l'espace concret, tel que la +longueur A B en lui superposant un étalon de convention tel que le +mètre, et calculer d'après la comparaison des deux espaces, mesurant et +mesuré, combien il y a de mètres ou de fractions de mètre entre A et B, +nous ne pouvons plus procéder ainsi quand il s'agit du temps.</p> + +<p>Il n'y a pas d'étalon tout fait du temps que je puisse plier ou rouler +comme un décamètre, ou manipuler comme lui pour le superposer à la durée +réelle. Il n'y a pas non plus d'étalon fluide et successif. Je ne puis +prendre une révolution apparente du soleil et l'appliquer sur celle de +demain pour les comparer, ni prendre une oscillation du balancier et +l'appliquer sur d'autres oscillations, comme on applique une ligne sur +une autre pour voir si elles sont égales. Ici, toute superposition est +impossible<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p> + +<p>Pour mesurer le temps, cette grandeur fluide qui échappe à toute mesure +directe, le savant devra donc employer des moyens détournés. Au lieu de +le mesurer lui-même, il mesurera à sa place un substitut du temps, +c'est-à-dire quelqu'un de ces phénomènes sensibles qui s'accomplissent +dans l'espace et peuvent être considérés en fonction du Temps.</p> + +<p>S'il s'agit d'un temps dont la durée successive a laissé des traces dans +l'espace, comme pour le mouvement d'un projectile, nous aurons prise sur +cet espace et nous pourrons constater qu'un mobile animé d'un mouvement +uniforme parcourt constamment des espaces proportionnels aux temps +écoulés, c'est-à-dire que l'espace parcouru <i>e</i> est toujours égal au +produit de la vitesse <i>v</i> par le temps <i>t</i>. D'où la formule élémentaire: +<i>e = vt</i>. De laquelle on déduit algébriquement les deux autres formules: +<i>v</i> = <i>e/t</i>; et <i>t</i> = <i>e/v</i>. Cette dernière indique clairement que le temps +a pour équivalent l'espace parcouru divisé par la vitesse mise à le +parcourir.</p> + +<p>Que si le temps à mesurer ne laisse aucune trace saisissable dans +l'espace, comme celui où se déroulent nos phénomènes de conscience, la +difficulté va s'accroître sans devenir insoluble.</p> + +<p>D'ordinaire—et c'est le procédé le plus simple,—on prendra pour le +mesurer un changement de lieu, tel que le va-et-vient d'un pendule, et +comme on vérifie expérimentalement que ses oscillations sont isochrones, +dès que leur amplitude ne dépasse pas deux ou trois degrés, il suffira +de compter le nombre de ces battements, que nous nommerons des secondes, +si vous voulez, et de constater la coïncidence du premier et du dernier +avec le commencement et la fin du phénomène psychique en question, pour +en conclure qu'il a duré tant de secondes, de minutes ou d'heures.</p> + +<p>Nous disons que c'est le procédé le plus simple, car l'on pourrait en +imaginer de plus compliqués. On pourrait, par exemple, supputer les +durées en les rapportant à des élévations ou à des abaissements +réguliers de température, à des écoulements de sable ou d'eau—comme on +le fait avec un sablier ou avec une clepsydre (horloge d'eau),—voire +même à des processus psychiques, tels qu'un nombre déterminé de paroles. +On dit ainsi que tel phénomène a duré l'espace d'un <i>Pater</i> ou d'un +<i>Ave</i>. Mais rien n'égale en précision le mouvement local d'un pendule ou +d'une chronomètre; c'est l'instrument scientifique par excellence de la +mesure du temps. On le règle sur le mouvement apparent du ciel, dont la +marche régulière est pour nous la manifestation la moins imparfaite, et +pratiquement suffisante du cours idéal du temps.</p> + +<p>Que si le temps se mesure par autre chose que du temps, il n'est donc +plus surprenant que la notion de <i>temps-mesure</i>, c'est-à-dire de cet +équivalent ou substitut du temps dont s'occupe le savant en mécanique ou +en astronomie, soit assez différente de celle du <i>temps mesuré</i> dont le +philosophe précise la nature ou que le psychologue expérimente en sa +conscience. Mais, au lieu de se contredire, les deux points de vue se +complètent et le scandale est levé.</p> + +<p>Cette solution était sans doute trop simple et trop banale pour plaire à +un esprit aussi compliqué et original que celui de M. Bergson. Voici la +solution autrement subtile et nouvelle qu'il va nous proposer.</p> + +<p>Il faut distinguer, dit-il, deux sortes de temps<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Le premier, qui +répond à la notion vulgaire et scientifique, est un temps quantitatif et +homogène. Il est long ou court et partant mesurable. Ses parties, +quoique intimement unies et continues entre elles, se distinguent les +unes des autres: il y en a de passées, de présentes et de futures. Pour +se distinguer ainsi, en se déroulant successivement, elles se mettent en +dehors les unes des autres et s'excluent réciproquement. Mais ce temps +vulgaire, déclare M. Bergson, n'est qu'un décalque de l'espace, un temps +«bâtard» qui recèle «tout un monde de difficultés». Il faut le traiter +comme illusoire. L'autre temps, le seul réel, aux yeux de M. Bergson, +est un temps étranger à la quantité, à la division et à la mesure, un +temps purement qualitatif, et comme cette qualité consiste à changer +sans cesse, puisque l'instant présent, étant plus vieux que le +précédent, n'est jamais le même, elle est «l'hétérogénéité pure».</p> + +<p>En présence de cette nouvelle thèse, nous allons nous poser deux +questions: 1° Quelles sont les preuves alléguées pour nous faire rejeter +comme illusoire la notion vulgaire et scientifique du Temps? 2° Quelle +est la valeur de la nouvelle notion; est-elle même simplement +intelligible?</p> + +<p>A la <i>première</i> question, nous répondrons: M. Bergson affirme sans +preuve que le temps vulgaire est illusoire, car on ne peut considérer +comme des preuves ni l'hypothèse que l'ancienne notion est celle d'un +temps «bâtard», ni l'affirmation «qu'elle recèle tout un monde de +difficultés».</p> + +<p>Cependant, examinons de plus près ces deux semblants de preuves.</p> + +<p><i>D'abord</i>, que veut dire M. Bergson<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> en affirmant que la notion +vulgaire est celle d'un temps «bâtard»? Le voici, en nous servant de +l'exemple, qu'il a lui-même choisi.</p> + +<p>Comment comptons-nous les coups successifs d'une cloche lointaine? Pour +les compter, il nous faut les aligner dans un milieu homogène où ils +viennent successivement occuper un rang: un, deux, trois, quatre.... +«Reste à savoir si ce milieu est du temps ou de l'espace.»<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> Or, pour +M. Bergson, c'est sans doute de l'espace<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>. En effet, le second ne +saurait s'ajouter au premier, ni le troisième au second que s'ils se +conservent, et, s'ils se conservent, ils deviennent aussitôt simultanés, +c'est-à-dire qu'ils deviennent de l'espace. «C'est donc bien dans +l'espace que s'effectue l'opération ... ces moments susceptibles de +s'additionner entre eux sont des points de l'espace. D'où résulte qu'il +y a deux espèces de multiplicité: celle des objets matériels qui forment +un nombre immédiatement, et celle des faits de conscience qui ne +sauraient prendre l'aspect d'un nombre, sans l'intermédiaire de quelque +représentation symbolique où intervient nécessairement l'espace.»<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a> +C'est cette union adultérine du temps avec l'espace qui donne un produit +«bâtard». Le temps «qualité pure» s'altère ainsi et contracte au contact +de l'espace l'apparence trompeuse d'une quantité ou d'un nombre. Il +devient alors ce que l'opinion vulgaire et scientifique veut qu'il soit.</p> + +<p>Le sophisme ici sera vite percé à jour. Il consiste à dire: «Un moment +du temps ne saurait se conserver pour s'ajouter à d'autres sans devenir +simultané; donc il devient de l'espace.»<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a></p> + +<p>Sans doute, répliquerons-nous, le moment, passé est bien passé et ne se +conserve plus <i>physiquement</i>. S'il se conservait ainsi, il perdrait son +caractère essentiel de successif pour devenir simultané: ce qui est +contradictoire. Mais pourquoi ne se conserverait-il pas <i>mentalement?</i> +Pourquoi son souvenir avec son caractère d'écoulement successif ne +resterait-il pas gravé dans la mémoire? Et s'il en est ainsi, comme la +conscience l'atteste, cela suffit pour que l'esprit unisse dans une +synthèse mentale ces divers moments du passé, en conservant l'ordre +chronologique de leur écoulement.</p> + +<p>L'esprit complète ainsi ce que la réalité fluente n'avait fait +qu'indiquer; il en fait la synthèse. Voilà pourquoi les scolastiques ont +défini le temps <i>un être de raison, fondé sur la réalité</i>, et qui par +suite n'est pas purement idéal et irréel.</p> + +<p>Il est seulement en partie réel et en partie idéal. Réel, puisque +chacune de ses parties successives a l'existence et un ordre réel de +succession. Idéal, puisque cet ordre n'est compris formellement comme +synthèse que par l'esprit, comme le nombre qu'il contient n'est nombre +que par l'esprit<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + +<p>Voilà pourquoi saint Thomas a répété en l'approuvant la célèbre parole +d'Aristote: «Sans l'intelligence, il n'y aurait pas de temps.» Parole +dont on comprendra maintenant le sens véritable. Elle n'est nullement +idéaliste à la manière kantienne, encore moins réaliste outrée à la +manière du temps newtonien contre lequel M. Bergson a beau jeu<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>; mais +elle tient le milieu entre ces deux exagérations en sens inverse. C'est +une notion idéale, bien fondée ou calquée sur la réalité, comme pour les +autres notions universelles.</p> + +<p>Cette explication si claire et si lumineuse, ce nous semble, va nous +donner la solution de la <i>seconde</i> difficulté alléguée par M. Bergson +contre la notion vulgaire et scientifique du temps. «Elle recèle, nous +dit-il, tout un monde de difficultés.»</p> + +<p>En effet, si vous le considérez comme une quantité, toutes ses parties +réunies se séparent à la première analyse et tombent en poussière. Le +passé n'est plus, l'avenir n'est pas, et le présent lui-même est un zéro +de durée, un rien insaisissable. C'en est donc fait de toute vie et de +toute réalité!—Cela prouve, répliquerons-nous, que l'<i>union</i> de toutes +ces parties dans un même nombre n'était qu'idéale; mais l'existence +successive et continue de chacune n'en est pas moins réelle, et cela +suffit à la réalité du mouvement et de la vie.</p> + +<p>On touche ici du doigt le procédé sophistique de tous ceux qui traitent +d'illusoires les faits les plus évidents parce qu'ils sont mystérieux et +plus ou moins difficiles à comprendre. Zénon nie le mouvement parce +qu'il ne le comprend pas. D'autres après lui ont nié l'espace et +l'étendue parce qu'ils ne les comprenaient pas davantage; M. Bergson +nie le temps vulgaire pour la même raison. Et il n'est pas un fait +quelque peu important de la conscience ou de la nature qui résisterait à +une telle épreuve, si elle était légitime, mais elle ne l'est point.</p> + +<p>Déjà Aristote faisait remarquer à ces philosophes que leur négation de +faits évidents mais incompris ou difficiles à comprendre était le +renversement de toute méthode scientifique, en ajoutant l'exemple +célèbre: on constate d'abord qu'il y a une éclipse, et ensuite l'on +cherche à comprendre ce qu'est l'éclipse—si on le peut. Que si on ne +peut pas la comprendre, cela ne donne aucun droit de nier l'éclipse.</p> + +<p>D'ailleurs, étudions à notre tour la <i>nouvelle notion</i> du temps, et +examinons si elle serait plus intelligible que l'ancienne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>D'après M. Bergson, le Temps véritable serait entièrement étranger à la +quantité. On n'y pourrait compter aucun nombre de parties égales entre +elles, puisque aucune durée n'est semblable à une autre durée. +Cependant, toutes ces parties, si différentes par leurs qualités +internes, ou si hétérogènes, s'emboîtent et se fondent les unes dans les +autres, comme les notes d'une phrase musicale dans une mélodie. Il n'y a +pas de temps longs ou courts, il n'y a que des actes de développement, +des progrès, qui fusionnent dans un acte un et indivisible.</p> + +<p>Dans cette description nouvelle du Temps, il y a des <i>détails +accessoires</i> et une <i>partie essentielle</i>. Des détails nous ne dirons +rien, pour ne pas être trop long, à l'exception toutefois d'un seul qui +nous semble vraiment dépasser la mesure permise.</p> + +<p>Pour soutenir contre toute évidence, non pas l'unité continue du temps +qui est hors de conteste, mais son indivisibilité idéale en minutes, en +secondes, ou autres parties égales, on suppose que nos états de +conscience, en s'écoulant, peuvent «s'emboîter les uns dans les autres», +à peu près comme les parties articulées d'une longue-vue<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. Que cette +comparaison, plus ou moins heureuse, puisse s'appliquer aux opérations +<i>simultanées</i> de nos diverses facultés, nous l'accordons volontiers. Il +est d'expérience que plusieurs de nos facultés agissent toujours +ensemble et de concert, et que, par exemple, un acte d'amour de Dieu et +du prochain comprend à la fois de la connaissance et de la volonté, des +idées et des images, des sentiments et des sensations, jusqu'à des états +physiologiques les plus variés.</p> + +<p>Mais de ce que nos phénomènes de conscience simultanés fusionnent et +«s'emboîtent», comment conclure que les phénomènes successifs, présents, +passés, futurs, «s'emboîtent» pareillement? Ici, la comparaison n'a plus +de sens.</p> + +<p>Dire que le passé s'est emboîté dans le présent et le présent dans le +futur, c'est dire qu'ils sont simultanés et non pas successifs; c'est +nier leur distinction radicale, leur exclusion manifeste; c'est changer +la succession temporelle en coexistence spatiale,—sans arriver pour +cela à supprimer le nombre et la quantité, car des parties ne peuvent +s'emboîter que si elles sont distinctes et multiples.</p> + +<p>Non, nous ne comprendrons jamais comment le passé peut coexister avec le +présent et le futur, emboîtés ensemble, et les ingénieuses comparaisons +de M. Bergson, loin de nous le faire comprendre, montrent expressément +le contraire, comme le lecteur va en juger.</p> + +<p>«Quand les oscillations régulières du balancier, écrit l'auteur, nous +invitent au sommeil, est-ce le dernier son entendu, le dernier mouvement +perçu qui produit cet effet? Non, sans doute.... Il faut donc admettre +que les sons se composaient entre eux et agissaient ... par +l'organisation rythmique de leur ensemble.... Chaque surcroît +d'excitation s'organise avec les excitations précédentes, et l'ensemble +nous fait l'effet d'une phrase musicale qui serait toujours sur le point +de finir et sans cesse se modifierait dans sa tonalité par l'addition de +quelque note nouvelle....»<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a></p> + +<p>Dans cette brillante image, nous avons beau chercher l'emboîtement du +passé avec le présent et le futur, nous ne le découvrons point. Nous +voyons seulement la fusion des souvenirs et des sensations qui +persistent, après la disparition de leurs causes, et qui, par +conséquent, demeurent toujours présents et simultanés. Ce qui est bien +différent. En vérité, une si grossière équivoque n'est plus sérieuse, et +nous aurions pu nous contenter de répondre plaisamment avec M. Fouillée: +«Ce sera l'originalité des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau +sophisme du chauve: Les cheveux de l'homme chauve existent encore, +puisqu'il en a le souvenir et que cette idée <i>opère</i> pour l'inciter à +faire sur son crâne des lotions régénératrices. Donc le chauve n'est +plus chauve.»<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a></p> + +<p>Ajouter avec M. Bergson que cette fusion du passé et du présent s'opère +en vertu d'une «synthèse mentale» n'atténue rien, car la synthèse +fusionne des souvenirs présents avec des sensations présentes et +nullement le présent au passé qui n'est plus. Bien plus, elle aggrave +l'erreur: les minéraux, les plantes et même les animaux, étant privés de +toute «synthèse mentale», il faudrait en conclure que le monde extérieur +ne dure pas, et M. Bergson est bien de force à ne pas reculer devant +cette nouvelle gageure au bon sens. «L'intervalle de durée, écrit-il, +n'existe que pour nous à cause de la pénétration mutuelle de nos états +de conscience.»<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a></p> + +<p>Toutes les sciences, au contraire, apportent des preuves décisives de la +réalité du temps cosmologique. En mécanique, on fait entrer le temps (ou +son substitut) dans tous les calculs, comme un élément d'importance +capitale; et ces calculs sont confirmés par l'expérience. Les sciences +naturelles étudient avec succès l'âge des étoiles, l'âge des terrains et +des périodes géologiques, l'âge des plantes et des animaux ou de leurs +embryons, car tout évolue ici-bas avec son âge. Le temps est donc bien +un des plus importants facteurs<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a> de la nature; il l'était avant +l'apparition de l'homme, et il le demeurerait alors même que l'esprit +humain n'existerait plus pour le concevoir dans ses «synthèses mentales» +ou pour le mesurer dans ses calculs. Inutile d'insister davantage sur +une vérité si manifeste.</p> + +<p>Hâtons-nous de passer à la <i>partie essentielle</i> de la nouvelle notion du +Temps, celle qui a la prétention: 1° d'en exclure toute quantité, et 2° +d'en faire une qualité pure, toujours changeante et hétérogène,—car ce +sont bien là les deux formes, l'une négative, l'autre positive, de cette +curieuse et étonnante notion. Examinons-les l'une après l'autre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>D'abord,</i> la prétention d'exclure du temps toute quantité, d'en faire +une unité simple et indivisible, impossible à mesurer, est-elle vraiment +conforme aux données de l'observation? Ne heurte-t-elle pas de front, au +contraire, toutes les expériences vulgaires et scientifiques qui +divisent le temps en ses éléments présents, passés et futurs, et qui +réussissent à en mesurer les plus petits intervalles avec une si grande +précision? La réponse à ces simples questions est tellement évidente +qu'on attend avec curiosité par quel artifice ingénieux M. Bergson va +essayer d'y échapper. Le voici:</p> + +<p>Le temps, ainsi que le mouvement, dit-il, sont une synthèse mentale; ce +sont des actes psychiques. Or, un acte psychique est simple et +indivisible, donc il n'a rien de quantitatif et ne se mesure pas: «On +peut bien diviser une <i>chose</i>, mais non pas un <i>acte</i>.»—«Nous n'avons +point affaire ici à une <i>chose</i>, mais à un <i>progrès</i>: le mouvement, en +tant que passage d'un point à un autre, est une synthèse mentale, un +processus psychique et par suite inétendu.»<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>—De cette singulière +théorie nous devrions logiquement conclure que tous les mouvements, +toutes les durées, même celles des êtres matériels, comme les fleuves et +les plantes, sont vraiment psychiques ou spirituels. Et cette +conclusion—malgré sa haute invraisemblance—n'est pas si étrangère +qu'on pourrait le croire à la pensée de M. Bergson, puisqu'il soutiendra +bientôt que «le physique n'est que du psychique inverti».</p> + +<p>Ajournons à plus tard cette discussion. Accordons pour le moment—<i>dato +non concesso</i>—que toute durée est psychique ou spirituelle. Mais la +durée d'une opération psychique ne se mesure-t-elle donc plus? L'acte de +contemplation le plus simple, en se déroulant dans l'avant et l'après de +ma conscience, le raisonnement le plus subtil, en s'élevant +progressivement du plus connu au moins connu, ne durent-ils pas un temps +mesurable, un temps continu et indivis, sans doute, mais pourtant +divisible pour ma pensée en avant et après, en intervalles longs et +courts?</p> + +<p>C'est à ce point que, pour en prendre conscience, il me faut un minima +ou une certaine quantité de durée, sans laquelle, de l'aveu de tous les +psychologues, un phénomène psychique ne laisserait aucune trace +sensible, tomberait dans l'inconscient. La durée du temps peut donc se +mesurer, même pour les opérations de l'esprit; elle n'est donc pas +étrangère à la quantité. C'est la <i>substance</i> de l'esprit qui ne se +mesure pas; c'est aussi le passage de la puissance à l'acte de ses +facultés qui est instantanée; mais l'opération elle-même est toujours +mesurée dans le temps par sa durée, parfois même elle est mesurable par +ses effets dans l'espace lorsqu'elle informe une matière, comme c'est le +cas de l'âme humaine et de tous les organes animés.</p> + +<p>Prenons l'exemple sur lequel insiste le plus M. Bergson, soit un geste +de la main qui va d'un seul trait de gauche à droite, du point A au +point B. «N'est-ce pas, nous dit-il, une action simple et indivisible?» +Nullement, répondons-nous. Cette action, malgré son <i>unité</i>, n'est pas +<i>simple</i>, car elle a des parties virtuelles, soit dans l'espace, soit +dans le temps. Dans l'espace, elle est un geste deux fois, trois fois, +dix fois ... plus long ou plus court que tel autre geste donné. Cette, +action unique équivaut à deux, trois, dix actions plus petites, elle est +donc quantitative et mesurable. Dans le temps, si elle a duré une minute, +sa durée, quoique unique, équivaut à soixante secondes de durée. Il est +donc faux de dire qu'on ne peut mesurer que les <i>choses</i> et jamais les +<i>actes</i> et que la durée vraie ne se mesure point.</p> + +<p>D'ailleurs, «si la durée ne se mesurait pas, qu'est-ce donc que les +oscillations du pendule mesurent»<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>? A cette objection si naturelle +que M. Bergson ne pouvait manquer de prévoir, il répond par trois pages +de distinctions subtiles et embrouillées que nous recommandons au +lecteur comme un modèle du genre.</p> + +<p>Au fond de ces subtilités impalpables, on finit par découvrir qu'aux +yeux de M. Bergson les oscillations du pendule ne mesurent que des +coïncidences dans l'espace et non dans le temps. Mais cette +interprétation ne résiste pas à la plus simple expérience. Si je mesure +la durée d'un discours, par exemple, en comptant les coups d'un pendule +battant la seconde, ce ne sont pas les coups, à proprement parler, que +je compte, mais les intervalles entre ces coups; ce ne sont pas les +positions du balancier à droite ou à gauche que j'observe, mais les +secondes qu'il mesure pour aller de droite à gauche ou de gauche à +droite. Chaque battement est donc pour moi un signe temporel et +nullement un signe spatial.</p> + +<p>Que si je suis obligé pourtant de recourir à un mouvement dans l'espace +pour mesurer le temps, cela prouve assurément que le temps ne se mesure +pas directement, comme nous l'avons déjà expliqué, mais indirectement, +par ses coïncidences avec un mouvement spatial tel que les oscillations +du pendule. Mais de ce qu'il ne peut se mesurer directement, comment +conclure qu'il ne se mesure pas du tout, qu'il n'est ni long ni court et +hors de la quantité? Ce sont là des équivoques tellement évidentes qu'il +nous semble inutile d'insister davantage.</p> + +<p><i>En second lieu</i>, la notion d'un temps purement qualitatif est-elle +intelligible? Nous ne le croyons pas.</p> + +<p> En effet, il n'y a pas de temps sans succession continue ni de +succession continue sans pluralité virtuelle des parties qui se +succèdent. Que s'il y a pluralité des parties, il y a +aussi divisibilité, au moins idéale, et partant nombre, +mesure, quantité. Sans quantité continue, plus de +succession possible, plus de mouvement, plus de temps: c'est +l'éternité intemporelle de la durée.</p> + +<p>Il est donc faux que la succession soit un rapport purement qualitatif. Par +leur succession même, les parties qui se succèdent se, mettent en dehors +les unes des autres, tout en restant unies et continues. Ma journée +d'aujourd'hui n'est pas celle d'hier; le soir n'est pas le matin; +chacune de mes pensées ou de mes actions laisse en ma conscience un +souvenir différent, comme chacune de mes paroles laisse sur la cire du +graphophone une trace distincte. Il y a donc exclusion absolue entre ces +termes qui pourtant s'enchaînent et se suivent: passé, présent, futur; +l'un n'est pas l'autre. On peut donc les compter, dire le nombre de +secondes, de minutes, d'heures qu'ils ont duré ou qu'ils dureront, et +quoique chacun puisse avoir sa nuance et sa qualité propre, ils auront +toujours ceci de commun d'avoir duré pendant des secondes, des minutes +ou des heures de durée identique. Leur nombre sera ainsi constitué par +une multitude de parties égales. Or, le nombre, c'est la quantité, et +comme les unités de ce nombre, quoique distinctes, ne sont séparées les +unes des autres que par un jeu de l'esprit, une pure abstraction, cette +quantité sera réellement continue. Nous avons donc retrouvé la quantité +véritable sous le flot mouvant des qualités variées que les parties de +la durée peuvent revêtir.</p> + +<p>Impossible de remplacer cet élément quantitatif par n'importe quel +rapport qualitatif, jamais avec de la qualité pure on n'a pu faire du +temps. Leibnitz y a échoué et M. Bergson n'y réussira pas davantage. En +effet, quel pourrait être ce rapport purement qualitatif? Serait-ce une +<i>exclusion</i> d'une qualité par une autre? Nullement. Prenez deux qualités +qui s'excluent, comme le blanc et le noir; cette incompatibilité +d'essences n'est pas encore une succession temporelle; elles sont +exclusives, mais non pour cela successives.</p> + +<p>Serait-ce une <i>hiérarchie</i> de perfections, soit ascendante, soit +descendante?—Mais la hiérarchie des nombres ou des espèces n'est pas +encore une succession dans le temps. Encore moins la hiérarchie des +anges ou des purs esprits.</p> + +<p>Serait-ce une <i>intensité</i> dans les qualités?—Mais une intensité plus ou +moins grande de la couleur rouge, par exemple, ne fait pas sa durée; une +intensité plus ou moins grande d'un mouvement ou de sa vitesse ne change +pas sa durée et n'influe en rien sur le laps de temps où on l'observe.</p> + +<p>Serait-ce une <i>dépendance causale</i> qui relierait ces qualités l'une à +l'autre, la seconde étant supposée produite par la première?—Alors on +introduit subrepticement le temps avec la causalité, car la liaison +causale suppose la succession temporelle, bien loin de la constituer. On +suppose donné ce qu'il faut expliquer.</p> + +<p>Mais, dira-t-on encore, si l'on supposait à ces qualités un <i>ordre +irréversible</i>, n'aurait-on pas le contraire de l'espace qui est toujours +réversible, et par conséquent le temps qui ne l'est jamais?—Je réponds +qu'un ordre n'est irréversible que par la dépendance causale. Si le fils +n'était pas produit par son père, il n'y aurait aucune raison pour que +le fils ne pût être antérieur à son père. Cette explication retombe donc +dans la précédente et se trouve entachée du même vice.</p> + +<p>Que s'il était possible de prendre la <i>causalité</i> dans un sens très +large, purement qualitatif, sans succession temporelle—et en ce sens +les principes premiers avec leurs conséquences logiques sont également +éternels,—nous nous trouverions alors en face d'un éternel présent, +immobile et toujours identique à lui-même. C'est l'éternité, l'opposé du +temps. Que si notre adversaire avait la témérité de les identifier et de +les confondre, pour éviter à tout prix de mettre du nombre et de la +quantité continue dans le temps, nous lui demanderions alors de renoncer +à ces expressions de «mouvement vital», d'«élan vital», de «courant de +vie», de «flot montant de vie», de «progrès» et de «recul», dont il se +sert à tout propos et qui expriment la succession au lieu de nous +montrer un éternel présent.</p> + +<p>Cette contradiction n'est pas la seule où M. Bergson se soit laissé +acculer par les conséquences inéluctables de sa fausse notion. En voici +une autre non moins instructive. Ne pouvant pas prouver que notre notion +vulgaire et scientifique est illusoire, il cherche du moins à expliquer +comment elle aurait pu se produire, comment elle aurait pu supplanter la +notion de durée purement qualitative et hétérogène, naturellement +suggérée par les données immédiates de la conscience.</p> + +<p>Or, d'après M. Bergson, l'illusion se serait produite insensiblement, à +travers les temps préhistoriques, grâce à la <i>durée homogène</i> de +certaines lois psychologiques, ayant pour but l'utilité pratique, soit +biologique, soit sociale, de l'être vivant.—Sans chercher à comprendre +comment une illusion mensongère pourrait être utile à la direction de +l'action pratique «qui ne se meut jamais dans l'irréel», constatons +seulement que, par cette hypothèse, la <i>durée homogène</i> est ainsi +rétablie subrepticement dans la réalité, après avoir été niée. Après +avoir supposé la durée hétérogène comme la seule donnée réelle de la +conscience, voici qu'on ramène sa rivale expulsée et que l'on s'appuie +de nouveau sur la durée homogène. La nouvelle notion ne suffit donc +plus, puisqu'elle appelle l'ancienne à son secours.</p> + +<p>Bien plus, dans le dernier chapitre de <i>Matière et Mémoire,</i> voici que +M. Bergson, à la suite de tous les psychologues, fait intervenir la +notion de <i>minima</i> pour qu'un temps soit perceptible à la conscience, et +rétablit ainsi, bon gré mal gré, la forme quantitative dans la durée. Je +veux bien que ce <i>minima</i> soit très court: deux millièmes de seconde, +d'après Exner;—il n'en contient pas moins des centaines de trillions de +vibrations lumineuses; c'est donc une quantité que l'on peut mesurer. La +quantité expulsée revient donc triomphalement dans la notion du Temps: +c'est la revanche du bon sens et de la vérité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Terminons par une dernière critique, qui, au fond, synthétisera toutes +les autres, car elle vise la fameuse notion <i>d'hétérogénéité pure</i> dont +M. Bergson, nous l'avons dit, a fait comme la synthèse de sa notion du +Temps.</p> + +<p>Qu'est-ce que l'hétérogénéité? Ce ne peut être qu'une absence +d'homogénéité ou de ressemblance, et l'hétérogénéité pure, une absence +totale. En sorte que chaque instant nouveau serait totalement +dissemblable de l'instant précédent, sans aucune ressemblance même +partielle. Une telle conception nous paraît sans doute un rêve aussi +impossible que celui de la «mobilité pure», que nous discuterons plus +tard. Accordons, pour le moment, sa possibilité; en voici les +conséquences.</p> + +<p>En supprimant ainsi toute ressemblance—à plus forte raison toute +identité—entre les divers instants de notre vie, on aboutit à éliminer +du Temps la durée elle-même. Et c'est bien là le dernier mot de notre +critique de la notion bergsonienne: elle imagine un <i>temps sans durée</i>. +Qu'est-ce, en effet, que durer, sinon <i>continuer d'être le même</i>?<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a></p> + +<p>Or, dans le temps bergsonien, rien ne continue d'être le même. Ce n'est +pas le <i>fond substantiel</i> qui continue d'être le même sous des modes +divers, puisque ce nouveau système nie formellement la substance de +l'être—comme nous le verrons plus tard en étudiant sa notion de +l'être<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>. Ce n'est pas davantage le <i>mode</i> de l'être ou le phénomène +qui continue d'être le même à travers le temps, puisque tout y est +supposé hétérogénéité pure et perpétuel changement. Ce n'est pas enfin +la <i>mesure</i> elle-même de la durée qui ne change pas, puisque, étant +perpétuellement variable, la durée n'a plus de mesure fixe et uniforme. +Donc rien ne continue d'être le même, et partant rien ne dure; la durée +est éliminée du Temps.</p> + +<p>En sorte que l'objection terrible que M. Bergson brandissait plus haut +contre la science moderne—et d'ailleurs la science de tous les +siècles,—en l'accusant faussement d'avoir «vidé le temps de sa +durée»,—semblable au boomerang rotatif des chasseurs australiens, manié +d'une main imprudente,—se retourne soudain contre celui qui l'a lancée +et le frappe en pleine poitrine. La notion bergsonienne du Temps ne +tient plus debout, et c'est la contradiction interne qu'elle portait +dans ses flancs qui l'a tuée.</p> + +<p>Lorsqu'un expérimentateur aboutit par hasard à une conclusion absurde, +il recommence ses calculs ou ses expériences, étant bien convaincu qu'il +y a eu maldonne quelque part. Mais un philosophe comme M. Bergson, +partisan de la logique de la contradiction, ne recommence jamais et +poursuit sa marche intrépide à travers tous les dédales sans fin de +l'impossible. Pour cela, il lui suffira de chavirer et de mettre à +l'envers la notion de durée qui le gêne. Durer consistera pour lui à +changer sans cesse et totalement, c'est-à-dire à ne plus durer. Plus +tard, en critiquant sa notion de la <i>Vie </i> et du <i>Devenir</i>, nous verrons +ce paradoxe faussement appuyé sur l'exemple de l'être vivant, car +celui-ci n'évolue que pour se conserver, en sorte que ses changements de +surface, loin d'être un but, ne sont que le moyen de durer en se +conservant au fond toujours le même. Nous verrons alors quelle +philosophie nouvelle, au rebours de l'ancienne, naîtra de ce germe +empoisonné jeté dans le sillon. Elle se vantera d'être une philosophie +de la <i>durée</i>, alors qu'elle est la philosophie du <i>non-être</i> et du +néant, suivant la sévère mais juste critique qu'Aristote et Platon +adressaient déjà aux sophistes de leur temps<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> + +<p>Pour le moment, nous retenons la notion vulgaire et scientifique du +Temps comme la seule conforme à l'expérience et la seule +intelligible—au moins pour le commun des mortels. M. Bergson en fait +l'aveu en reconnaissant la «difficulté incroyable»<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a> que tous +éprouvent à comprendre sa nouvelle notion. Cet aveu suffit à nous +rassurer et à nous affermir dans la conviction où nous sommes qu'elle ne +saurait prévaloir.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="II" id="II">II</a></h2> + +<h2>LA LIBERTÉ HUMAINE.</h2> + + +<p>Armé de cette définition nouvelle du Temps ou de la durée, comme d'une +clé magique, M. Bergson va s'essayer à ouvrir cette «serrure +embrouillée» de la Métaphysique, qu'on appelle le problème de la +Liberté humaine.</p> + +<p>Après avoir supprimé de la durée psychologique où se meut notre Liberté +toute distinction de parties, tout nombre et toute quantité mesurable se +déroulant successivement dans le Temps, voici comment il procède:</p> + +<p>Il appelle à sa barre partisans et adversaires de la Liberté, et leur +demande d'expliquer le motif de leur querelle. Ceux-ci soutiennent que +dans le conflit des motifs qui nous font hésiter dans nos choix, et +finalement prendre un parti, c'est toujours le motif le plus fort qui +l'emporte, et, partant, pas de Liberté possible!</p> + +<p>Ceux-là, au contraire, disent que, dans ce conflit, le motif qui reste +le plus fort n'est devenu tel que par notre libre choix: donc, la +Liberté demeure.</p> + +<p>La cause est entendue, et M. Bergson de répondre: Vous avez tort les uns +et les autres, parce que vous posez mal le problème, «en le posant dans +le nombre et dans l'espace». Cette diversité de motifs est un nombre. +Ce déroulement successif du conflit, ce n'est pas du temps, c'est de +l'espace.</p> + +<p>Et puisqu'il n'y a plus dans la simplicité de la durée psychologique, ni +multiplicité de motifs, ni aucune distinction possible d'éléments +divers, votre conflit de motifs est purement illusoire. Pareillement +illusoire votre conclusion pour ou contre la Liberté.</p> + +<p>Et dans les considérants de l'arrêt nous retrouvons toujours le fameux +principe: «On analyse et l'on décompose une <i>chose</i>, mais pas un +<i>progrès</i>; on décompose l'étendue et non la durée<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.»</p> + +<p>Ainsi nos plaideurs sont renvoyés dos à dos<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p> + +<p>Cette solution géniale me rappelle la fable des <i>Plaideurs et de +l'Huître</i>, à laquelle la méthode de M. Bergson permettrait d'apporter +une solution nouvelle que notre bon La Fontaine n'avait pas prévue. +Qu'est-ce que l'huître? dira le nouveau juge à ses plaideurs, sinon un +produit de l'Océan, un extrait de l'Océan, comme une perle de l'Océan? +Or, l'Océan n'appartient à personne! Et, de nouveau, les plaideurs +seront renvoyés dos à dos, grâce à l'ingéniosité d'une définition +nouvelle.</p> + +<p>C'est un véritable charme d'entendre M. Bergson lui-même exposer les +tours et les détours subtils par lesquels, après bien des hésitations +qui ménagent les esprits timorés, il se voit conduit à des définitions +surprenantes pour le sens commun. D'ordinaire, le professeur accompagne +et souligne ses exposés littéraires et pittoresques d'un geste de la +main qui intrigue quelque peu les spectateurs novices, surtout les plus +jeunes: cet âge est sans pitié!...</p> + +<p>Il tend vers eux le pouce et l'index de la main, comme pour leur montrer +une muscade invisible. Les plus myopes sont même tentés de s'approcher +pour en bien constater la réalité. Puis, après un moment solennel, sa +main s'ouvre entièrement et la muscade a disparu.... Geste intéressant, +et surtout symbolique, qui mériterait d'avoir été celui qu'Aristote +attribuait au sophiste Cratyle: άλλα τὁν δάχτυλον έκείνει μόνον<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> + +<p>Ce résumé de la théorie bergsonienne sur la Liberté est, sans doute, +beaucoup trop succinct et schématique, aussi avons-nous hâte d'en +examiner les principaux détails. Mais nous tenions, dès le début, à +confier au lecteur l'impression d'ensemble produite en nous par la +lecture de ces soixante-quinze pages qui terminent les <i>Essais</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>M. Bergson admet la liberté humaine et s'en proclame le champion. Ce +serait assurément très bien et l'auteur mériterait tous nos éloges si +nous n'avions à faire bientôt de graves réserves sur la manière dont il +définit la liberté, car elle risque fort de défigurer ou de supprimer la +chose après en avoir conservé le mot.</p> + +<p>En attendant, ce dont nous le louerons sans aucune restriction, c'est +d'avoir, pour en démontrer l'existence, conservé cet argument du +témoignage de la conscience, si imprudemment lâché par des +spiritualistes contemporains et même des catholiques, malgré l'évidence +intime de sa force probante.</p> + +<p>Nous aimons à relire sous la plume de M. Bergson des phrases comme +celles-ci: «Même lorsqu'on esquisse l'effort nécessaire pour accomplir +une action, on sent bien qu'il est encore temps de s'arrêter.» «Nous +ne connaissons la force que par le témoignage de la conscience, et la +conscience n'affirme pas, ne comprend même pas la détermination absolue +des actes à venir: voilà tout ce que l'expérience nous apprend, et si +nous nous en tenions à l'expérience, nous dirions que nous nous sentons +libres....» «La liberté est donc un fait, et parmi les faits que l'on +constate, il n'en est pas de plus clair.»<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a></p> + +<p>Et remarquez que M. Bergson se garde bien, après avoir admis la liberté, +de la reléguer avec honneur parmi les noumènes inaccessibles, comme +l'avait imaginé Kant: hypothèse invraisemblable contre laquelle il +proteste franchement: «Kant, dit-il, l'éleva donc (la liberté) à la +hauteur de noumène ... inaccessible par conséquent à notre faculté de +connaître<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Mais la vérité est que nous nous apercevons de ce moi +toutes les fois que, par un vigoureux effort de réflexion, nous +détachons les yeux de l'ombre qui nous suit pour rentrer en nous-mêmes. +» Un peu plus loin, il affirme encore que «le moi saisi par la +conscience est une cause libre; nous nous connaissons absolument nous +mêmes ... cet absolu se mêle sans cesse aux phénomènes, en s'imprégnant +d'eux....»<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a></p> + +<p>Cette profession de foi est vraiment bien, et quoi qu'elle soit précédée +et suivie de ces idées systématiques que nous sommes en train de +réfuter, on peut l'en abstraire et l'approuver pleinement.</p> + +<p>Toutefois, il ne saurait nous suffire d'entendre la liberté humaine +proclamée, il nous faut voir surtout comment M. Bergson va la défendre, +car il a la curieuse prétention de la défendre contre ses partisans non +moins que contre ses adversaires: ce qui paraît quelque peu inquiétant.</p> + +<p>Dès le début, l'auteur nous expose les deux conceptions opposées de la +Nature: <i>mécanisme</i> et <i>dynamisme,</i> que la question de la liberté met +aux prises. Le mécanisme, dit-il, veut expliquer le plus par le moins, +la volonté par l'acte réflexe, l'acte réflexe par un simple mouvement +cinétique. Le dynamisme, au contraire, croit que le plus est seul +capable d'expliquer le moins, et projette le psychique à divers degrés +d'atténuation dans l'Univers matériel.</p> + +<p>Le déterminisme lui-même se divise en deux espèces, selon qu'il se fait +de la nécessité une conception <i>physique</i> ou bien <i>psychologique</i>. Mais +la première de ces deux formes se ramène à la seconde, car tout +déterminisme, même physique, implique une hypothèse psychologique....</p> + +<p>Toutefois, cette démonstration n'intéressant pas notre but, nous ne +pouvons y suivre l'auteur; encore moins le suivrons-nous dans son exposé +historique et sa critique du principe de la conservation de l'énergie, +qui, malgré leur réel intérêt, nous semblent ici des préambules un peu +longs et même superflus.</p> + +<p>Passons à l'exposé du <i>déterminisme psychologique.</i> Sous sa forme la +plus précise et la plus récente, nous dit l'auteur, il implique une +conception associationniste de l'esprit. Il se représente l'état de +conscience actuel comme lié aux états précédents, et aussi nécessité par +eux. Sans doute, cette nécessité ne saurait être géométrique, comme il +arrive pour la résultante de plusieurs forces qui se combinent en +donnant une somme totale, mais plutôt métaphysique, comme tout effet +dépend de sa cause. «Nous admettrons sans peine, observe M. Bergson, +l'existence d'une relation entre l'état actuel et tout état nouveau +auquel la conscience passe. Mais cette relation, qui explique le +passage, en est-elle la cause?»<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a></p> + +<p>Observation très juste, qui nous montre que des phénomènes +psychologiques, tout en se succédant à la surface de nos consciences, ne +sont pas toujours pour cela des causes l'un de l'autre. Ainsi la faim à +satisfaire et la faim satisfaite sont deux états de conscience qui se +succèdent sans se causer. Et nous nous servirons plus tard de cette +observation contre le phénoménisme de M. Bergson, qui, en supprimant +leur cause profonde avec la substance de l'âme, laisse les phénomènes +psychiques se succéder sans cause et sans aucune raison d'être. Une fois +le moteur central disparu dans votre montre, comment les mouvements +extérieurs pourraient-ils continuer à se succéder?</p> + +<p>Mais n'anticipons pas—fermons la parenthèse,—et revenons à la première +réfutation du déterminisme associationniste.</p> + +<p>Qu'ils se causent réellement l'un l'autre, ou qu'ils se conditionnent +seulement—peu importe,—les phénomènes de la conscience n'en sont pas +moins affirmés multiples et parfaitement distincts, au point de se +conditionner les uns les autres. Comme Bain le proclamait si +heureusement: «Toute pensée obéit à la loi du nombre. Par cela seul que +notre vie mentale procède par battements et transitions, que nos +sentiments sont interrompus et repris, ils sont des nombres et toute +conscience est une conscience du nombre.» Or, c'est cette multiplicité +dans la durée dont M. Bergson ne veut à aucun prix. C'est «l'illusion +du morcelage» qu'il ne cessera de dénoncer. «Le point de vue même où +l'associationnisme se place implique une conception défectueuse du moi +et de la multiplicité des états de conscience.»—«La multiplicité (de +nos états de conscience) n'apparaît que par une espèce de déroulement +dans ce milieu homogène que quelques-uns appellent durée et qui est en +réalité de l'espace.... Mais parce que notre raison, armée de l'idée +d'espace et de la puissance de créer des symboles, dégage ces éléments +multiples du tout, il ne s'ensuit pas qu'ils y fussent contenus. Car au +sein du tout ils n'occupaient point d'espace (!) et ne cherchaient point +à s'exprimer en symboles (!!); ils se pénétraient et se fondaient les +uns dans les autres. L'associationnisme a donc le tort de substituer +sans cesse au phénomène concret qui se passe dans l'esprit la +reconstitution artificielle (!) que la philosophie en donne et de +confondre ainsi l'explication du fait avec le fait lui-même.»<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a></p> + +<p>En lisant cette théorie, que M. Bergson croit sans doute explicative, le +lecteur se sera demandé avec son vulgaire bon sens: Est-ce que trois +sentiments successifs, d'amour, de haine et de repentir, ne font plus +trois sentiments? Est-ce que trois propositions d'un syllogisme, se +déroulant, ne font plus trois propositions? Et si elles se déroulent, +est-ce bien dans l'espace, comme le prétend M. Bergson, ou bien dans le +Temps, comme tous les hommes, savants et ignorants, l'ont toujours cru?</p> + +<p>Assurément, les états de conscience dont nous soutenons la distinction +et le nombre ne sont pas pour cela séparés et discontinus, comme des +«atomes» de conscience juxtaposés. Rien n'empêche qu'ils se suivent dans +une parfaite continuité. Quand le physicien compte les sept couleurs du +spectre solaire: <i>violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge</i>, il +ne nie pas pour cela que chaque couleur soit liée à la suivante, comme à +la précédente, par d'imperceptibles nuances. Mais cela ne l'empêche pas +de distinguer le bleu du rouge ou le vert du bleu. De même, le +psychologue a le droit de distinguer une joie d'une souffrance, un +sentiment d'une représentation, un raisonnement d'un acte de liberté. Il +peut donc, lui aussi, distinguer, classer et compter des états +différents, lors même qu'ils se suivent d'une manière continue.</p> + +<p>Si cela est vrai des états de conscience qui se succèdent dans la même +<i>série unilinéaire</i>, à plus forte raison des <i>séries multiples</i> qui +s'écoulent simultanément. Ainsi, en écoulant un orateur, je puis à la +fois voir, entendre, jouir, comprendre, etc. Je puis être assiégé par +les sentiments les plus divers, sollicité par des désirs bons ou +mauvais, ou par les mobiles les plus variés. Et là est aussi un autre +vice de la notion bergsonienne, de considérer le Temps de la conscience +comme toujours unilinéaire, alors qu'il est le plus souvent un +écoulement simultané de flots multiples provenant d'une même source, +c'est-à-dire d'une multitude d'actions ou d'émotions simultanées +provenant d'un même agent aux puissances multiples.</p> + +<p>Tantôt cette multiplicité d'actions est unifiée par un même objet auquel +nous le rapportons ou bien par une même fin; tantôt elle reste distincte +et sans liaison. Ainsi nous pouvons à la fois méditer, marcher, voir ce +qui nous entoure, éviter les obstacles, parler et gesticuler. Nous +pouvons même penser à plusieurs choses disparates en même temps. Un +grossissement remarquable de ce fait banal nous est fourni par le génie +et la folie. On sait que des esprits particulièrement puissants, tels +que Jules César ou Napoléon, pouvaient conduire en même temps des séries +multiples de pensées différentes, et par exemple dicter à plusieurs +secrétaires à la fois. D'autre part, dans certains cas de folie, tels +que les curieux phénomènes de «dédoublement de la personnalité», la +dissociation des états de conscience est si évidente qu'elle suffirait à +prouver la pluralité de ces états<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, que le continu de nos consciences s'agglomère en une +série linéaire unique, ou qu'il se disperse parfois en plusieurs séries +parallèles ou divergentes, la distinction et, partant, la multiplicité +des opérations ou des états, dans le même <i>moi-agent</i>, s'imposent, bon +gré, mal gré, à tout observateur que les préjugés n'aveuglent pas<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> + +<p>D'ailleurs, n'est-elle pas de M. Bergson, cette ingénieuse théorie des +<i>plans de conscience</i> superposés et impuissants à fusionner entre eux? +N'est-elle pas de lui, celle comparaison si poétique et si gracieuse: +«Il s'en faut que toutes nos idées s'incorporent à la masse de nos états +de conscience. <i>Beaucoup flottent à la surface, comme des feuilles +mortes sur l'eau d'un étang</i>?»</p> + +<p>Vaincu par l'évidence, M. Bergson lui-même sera bien forcé d'employer le +mot de <i>multiplicité</i> pour décrire nos états de conscience si variés et +si opposés les uns aux autres. Mais aussitôt après il essayera de se +reprendre en neutralisant le sens de ce mot par une épithète nouvelle. +Il forgera pour cela l'expression de <i>multiplicité qualitative</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. +Comme si les qualités qu'on peut compter ne formaient plus un nombre! +Une telle prétention est vaine: tout ce qui est accessible à la +numération ou au calcul ne peut pas ne pas faire un nombre; et c'est en +cela même que la quantité s'oppose irréductiblement à la qualité.</p> + +<p>M. Bergson invente aussi le mot de <i>multiplicité de fusion ou de +pénétration mutuelle</i>, qu'il oppose à notre prétendue <i>multiplicité de +juxtaposition</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Mais d'une part, nous n'avons jamais soutenu que les +moments ou les unités de durée se succèdent par juxtaposition, mais au +contraire par une vraie continuité. D'après le théorie aristotélicienne, +les parties qui ne seraient que juxtaposées ou contiguës l'une à l'autre +sont déjà divisées. Or, nous reconnaissons qu'une telle conception des +parties dans la durée serait fausse—les parties du continu n'étant pas +divisées mais seulement divisibles, en puissance seulement et non pas en +acte,—comme nous l'avons déjà expliqué.</p> + +<p>D'autre part, la <i>multiplicité de fusion ou de pénétration mutuelle</i> +dont parle M. Bergson est impossible entre termes successifs, car si +l'on peut <i>unir</i> le passé, le présent et l'avenir dans une suite +continue, on ne peut les <i>réunir</i>, les fusionner ensemble et les +compénétrer: ce ne serait là qu'une conception contradictoire.</p> + +<p>Il ne reste donc plus à admettre dans le continu temporel qu'une +multiplicité de parties virtuelles, capables d'être distinguées et +comptées, c'est-à-dire une multiplicité vraiment quantitative et +numérique<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p> + +<p>La réfutation du Déterminisme basée sur la non-multiplicité de nos états +de conscience n'est donc pas valable, et sa prétention d'atteindre du +même coup adversaires et partisans de la Liberté—qui supposent +également cette multiplicité—est parfaitement vaine: <i>Telum imbelle, +sine ictu</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Examinons si les autres réfutations sont plus solides.</p> + +<p>La <i>seconde</i> pourrait se formuler ainsi: Avoir conscience du libre +arbitre signifie avoir conscience de pouvoir choisir entre plusieurs +partis, et de pouvoir choisir autrement que, de fait, nous choisissons. +C'est bien ainsi que défenseurs et adversaires de la Liberté l'ont +toujours entendue. Or, la question ainsi posée, aux yeux de M. Bergson, +serait «vide de sens». En conséquence, amis et ennemis de la Liberté +seraient pareillement confondus.</p> + +<p>Nous accordons que la question serait mal posée si l'on prétendait avoir +conscience de sa liberté comme d'une <i>puissance pure</i>. Notre conscience +ne pouvant saisir que nos actes (actions et passions), une pure +puissance serait, en effet, pour elle insaisissable. Mais dès que cette +puissance fait effort pour passer à l'acte, nous surprenons fort bien +son réveil, et c'est précisément l'effort pour agir dont notre +conscience a le sentiment le plus vif. Or, cet effort se colore parfois +dé liberté ou d'indétermination dans ses choix. C'est même le contraste +parfois si tranché entre nos opérations volontaires et involontaires, +qui nous fait comprendre la liberté de certaines actions et la nécessité +des actions opposées. Ainsi, par exemple, je me sens impuissant à ne pas +vouloir mon propre bonheur, mais je me sens parfaitement libre de placer +ce bonheur dans tel ou tel bien, à mon choix. Je me sens impuissant à +arrêter une action réflexe telle que les battements de mon cœur; je me +sens au contraire libre d'étudier ou de me promener.</p> + +<p>La question ainsi posée, loin d'être «vide de sens», nous paraît +pleine de cette réalité vécue qui est la lumière même de nos +consciences. Pour la trouver «vide de sens», M. Bergson va se placer +au point de vue de sa fausse conception de la durée.</p> + +<p>D'abord c'est la fameuse «illusion du morcelage» qui va rentrer en +scène. «J'hésite entre deux actions possibles X et Y, dit-il, et je +vais tour à tour de l'une à l'autre. Cela signifie que je passe par une +série d'états, et que ces états se peuvent répartir en deux groupes, +selon que j'incline davantage vers X ou vers le parti contraire.... Il +demeure entendu que ce sont là des représentations symboliques, qu'en +réalité il n'y a pas deux tendances ni même deux directions, mais bien +un moi qui vit et se développe par l'effet de ses hésitations mêmes, +jusqu'à ce que l'action libre s'en détache à la manière d'un fruit trop +mûr.»<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a></p> + +<p>Sans doute—répliquerons-nous,—<i>s'il n'y a pas deux tendances ni deux +directions possibles</i>, il n'y a plus de choix concevable, et notre +définition de la Liberté par le choix entre plusieurs tendances, entre +plusieurs objets, est bien «vide de sens». Mais est-ce bien là une «donnée +immédiate» de la conscience; n'est-ce pas, au contraire, le défi +le plus audacieux à son témoignage?</p> + +<p>Lorsque j'hésite entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu, +surtout dans ces moments d'incertitude et d'angoisse d'une tentation +violente, est-ce que je ne sens pas en moi clairement, sinon <i>deux +hommes</i>—suivant la poétique exagération de Buffon,—au moins <i>deux</i> +tendances opposées vers <i>deux</i> partis possibles? Celui qui a une fois +fait cette expérience poignante—et qui ne l'a jamais faite?—se +refusera à prendre au sérieux la distinction subtile de M. Bergson entre +la multiplicité vraiment <i>numérique</i>—telle qu'elle nous apparaît +ici—et la multiplicité non numérique et purement <i>qualitative</i>, +imaginée par M. Bergson. Une multiplicité qui ne serait plus un +nombre n'est pas plus intelligible qu'un cercle carré ou un triangle +rond. S'il y a une notion «vide de sens», la voilà.</p> + +<p>A l'appui de sa négation de nos deux tendances et de nos deux directions +possibles, M. Bergson nous trace un graphique, représentant le temps +passé par une ligne M O qui arrive jusqu'au point de bifurcation 0. De +ce point, deux lignes divergentes, O X, O Y, symbolisent les deux +tendances différentes vers deux directions possibles.</p> + +<pre> + +<span style="margin-left: 3em;">X \ / Y</span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">\ /</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">\ /</span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;">\ /</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">\ /</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">\ /</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">| O</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">|</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">|</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">|</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">| M</span><br /> + +</pre> + +<p>Puis, après avoir tracé ce schéma, il s'indigne contre «ce symbolisme +grossier sur lequel on prétendait fonder la contingence de l'action +accomplie, et qui aboutit par un prolongement naturel à en établir +l'absolue nécessité.... Bref, cette figure ne me montre pas l'action +s'accomplissant, mais l'action accomplie. Ne me demandez donc pas si le +moi, ayant parcouru le chemin M O et s'étant décidé pour X, pouvait ou +ne pouvait pas opter pour Y: je répondrais que la question est vide de +sens, parce qu'il n'y a pas de ligne M O, pas de point O, pas de chemin +O X, pas de direction O Y. Poser une pareille question, c'est admettre +la possibilité de représenter adéquatement le temps par de l'espace, et +une succession par une simultanéité. C'est attribuer à la figure qu'on a +tracée la valeur d'une image et non pas seulement d'un symbole.... Cette +figure représente une <i>chose</i> et non pas un <i>progrès</i>; elle correspond, +dans son inertie, au souvenir en quelque sorte figé de la délibération +tout entière, etc.» <a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p> + +<p>Nous répondrons à cette longue dissertation—dont nous n'avons pu offrir +au lecteur qu'un des échantillons les moins confus—par deux remarques:</p> + +<p>1° Si ce symbolisme graphique déplaît à M. Bergson, pourquoi l'a-t-il +imaginé? Est-ce pour avoir le plaisir de le combattre? Jamais, dans nos +leçons, nous n'y avons eu recours pour expliquer le processus de l'acte +libre, et l'on peut très bien s'en passer.</p> + +<p>2° Mais nous croyons que ce graphique, tout symbolique qu'il soit, n'est +pas si absurde qu'on le prétend. S'il a paru tel à M. Bergson, c'est +qu'il a supposé «que cette ligne symbolise, non pas le temps qui +s'écoule, mais le temps écoulé»<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>, et partant déjà fixé, cristallisé +par le souvenir et incapable de symboliser le mouvement et le progrès du +temps<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>. Mais ce point de vue est vraiment trop exclusif. Remplacez +ces lignes <i>toutes faites</i> par des lignes <i>en voie d'être tracées</i>, ou +par des points en mouvement dans la direction indiquée par ces lignes, +et ce graphique reprenant, par la pensée, le mouvement et la durée, sera +capable de les symboliser plus exactement.</p> + +<p>Sans doute, il ne prouvera ni pour ni contre la liberté, suivant +l'axiome bien connu: comparaison n'est pas raison. Mais il en expliquera +fort bien le processus, si, une fois arrivé à l'instant présent, figuré +par le point O, on suppose que le moi peut se diriger vers l'un des deux +partis possibles, X ou Y, et accomplir l'action O X plutôt que l'action +O Y. Et ce déroulement de l'action sur une ligne en formation ou sur un +point en mouvement est bien un déroulement dans le continu successif et +non dans le continu simultané, dans le temps et non dans l'espace.</p> + +<p>M. Bergson en conclut: «La question revient toujours à celle-ci: le +temps est-il de l'espace?» Nous sommes du même avis. Et la confusion +qu'il a déjà faite de ces deux notions est précisément le point de +départ de toutes ses vaines disputes et de toutes ses inintelligences de +la question présente.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Passons à la <i>troisième</i> «réfutation». Partisans et adversaires de la +Liberté humaine ont pareillement défini l'acte libre: «celui qu'on ne +saurait prévoir, même quand on en connaîtrait à l'avance toutes les +conditions.» Or, cette définition étant encore «vide de sens», leur +querelle doit se prolonger jusqu'à la fin du monde. Ce n'est donc là que +l'objet d'un «pseudo-problème».</p> + +<p>Pour le montrer, M. Bergson distingue d'abord deux espèces de prévisions +du futur. L'une est la prévision probable ou conjecturale, l'autre la +prévision certaine ou infaillible.</p> + +<p>«Dire qu'un certain ami, dans certaines circonstances, agira très +probablement d'une certaine manière, ce n'est pas tant prédire la +conduite future de notre ami que porter un jugement sur son caractère +présent, c'est-à-dire, en définitive, sur son passé....</p> + +<p>Tous les philosophes s'accordent sur ce point.... Mais le déterministe +va beaucoup plus loin: il affirme que la contingence de notre solution +tient à ce que nous ne connaissons jamais toutes les conditions du +problème ... et qu'une connaissance complète, parfaite, de tous les +antécédents, sans exception aucune, rendrait la prévision +infailliblement vraie.»<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a></p> + +<p>M. Bergson leur répond que prévoir ainsi est impossible, parce que +prévoir, ce serait déjà voir ou agir soi-même: «<i>il n'y a pas de +différence sensible entre prévoir, voir et agir</i>»<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p> + +<p>L'essai de démonstration d'un tel paradoxe ne dure pas moins de douze +pages, où l'embarras de l'auteur, d'ordinaire si à son aise, fatigue +péniblement l'esprit, sans parvenir à l'éclairer, encore moins à le +convaincre. Nous recommandons ce passage aux amateurs de clair-obscur +qui se plaisent dans les nuages<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>. En voici le plus clair:</p> + +<p>«Pour que Paul (prédise ou) se représente adéquatement l'état de Pierre +à un moment quelconque de son histoire, il faudra de deux choses l'une: +ou que, semblable à un romancier qui sait où il conduit ses personnages, +Paul connaisse déjà l'acte final de Pierre ... ou qu'il se résigne à +passer lui-même par ces états divers, non plus en imagination, mais en +réalité. La première de ces hypothèses doit être écartée, puisqu'il +s'agit précisément de savoir si, les antécédents seuls étant donnés, +Paul pourra prévoir l'acte final. Nous voici donc obligés de modifier +profondément l'idée que nous nous faisions de Paul: ce n'est pas, comme +nous l'avions pensé d'abord, un spectateur dont le regard plonge dans +l'avenir, mais un acteur qui joue par avance le rôle de Pierre.... Mais +si Pierre et Paul ont éprouvé dans le même ordre les mêmes sentiments, +si leurs deux âmes ont la même histoire, comment les distinguerez-vous +l'une de l'autre?... Il faut donc maintenant que vous en preniez votre +parti: Pierre et Paul sont une seule et même personne, que vous appelez +Pierre quand elle agit, et Paul quand vous récapitulez son histoire +(pour la prédire).... C'est donc une question vide de sens que celle-ci: +l'acte pouvait-il ou ne pouvait-il pas être prévu, étant donné +l'ensemble complet de ses antécédents? Car il y a (seulement) deux +manières de s'assimiler ces antécédents, l'une dynamique, l'autre +statique. Dans le premier cas, on sera amené par des transitions +insensibles à coïncider avec la personne dont on s'occupe, à passer par +la même série d'états, et ... il ne pourra plus être question de +prévoir. Dans le second cas, on présuppose déjà l'acte final....»<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a></p> + +<p>Les graphiques qui suivent ce beau raisonnement peuvent l'illustrer, +mais sûrement ils ne l'éclairent pas, et leur aspect scientifique +provoque aussitôt l'objection que les savants prédisent fort bien les +conjonctions des astres, les éclipses de soleil ou de lune et les autres +phénomènes astronomiques, sans avoir besoin de «coïncider avec eux», ou +de «passer eux-mêmes par les mêmes états», ni en imagination, ni en +réalité. Il y aurait donc quelque autre mode de prévoir.</p> + +<p>M. Bergson, qui ne pouvait pas ne pas prévoir une objection si simple et +si naturelle, essaye de s'en tirer par la fameuse distinction—déjà +exposée au lecteur—entre le temps astronomique et le temps +psychologique. Le temps des savants n'est qu'un temps <i>bâtard</i>, qui a +pour essence de <i>ne pas durer</i>, aussi est-il accessible au nombre, à la +mesure et à la prévision, tandis que le temps vrai, celui de la +conscience, qui seul a une durée, est un <i>progrès</i> et non une <i>chose</i>, +et partant qualité pure, dont la simplicité parfaite exclut tout nombre, +toute analyse, tout calcul et par suite toute prévision.</p> + +<p>Voici comment il formule cette conclusion: «Lors donc qu'on demande si +une action future pourrait être prévue, on identifie inconsciemment le +temps dont il est question dans les sciences exactes, et qui se réduit à +un nombre, avec la durée réelle, dont l'apparente quantité est +véritablement une qualité.... La question de savoir si l'acte pouvait +ou ne pouvait pas être prévu revient toujours à celle-ci: le temps +est-il de l'espace?»<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a></p> + +<p>Inutile de revenir encore une fois sur cette équivoque. Le temps n'est +nullement de l'espace, parce qu'il se déroule, non dans le continu +simultané de l'espace, mais dans le continu successif de la durée, et +c'est ce déroulement continu qui permet de nombrer ses moments, d'en +faire la base de nos calculs et de nos prévisions.</p> + +<p>Non, ce ne sont pas les savants qui ont confondu le temps avec de +l'espace, mais c'est M. Bergson qui a confondu l'espace avec le temps, +de l'avis des penseurs, savants ou philosophes de toutes les écoles et +de tous les siècles: car M. Bergson est ici seul contre tous: <i>etiamsi +omnes, ego non</i>! Le geste, du moins, serait-il beau? Nullement, car, +suivant la parole du poète: «Rien n'est beau que le vrai.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Une <i>quatrième</i> et dernière «réfutation» nous reste à examiner. Elle a +trait au principe de causalité. Partisans et adversaires de la liberté +l'entendent en ce sens que l'acte libre ne serait pas nécessairement +déterminé par sa cause. Mais cette introduction de la causalité dans les +phénomènes de conscience paraît une conception inadmissible à nos +nouveaux philosophes. Encore une question «vide de sens», une «pseudo- +question» qu'on ne doit plus poser!</p> + +<p>En effet, le principe de causalité proclame que «les mêmes causes, dans +les mêmes circonstances, produisent toujours les mêmes effets». +Appliquer ce principe aux phénomènes psychiques serait donc supposer que +les antécédents psychiques d'un acte libre sont susceptibles de se +reproduire à nouveau, ce qui n'a jamais lieu, car le même état de +conscience, par cela seul qu'il se répète, devient un état tout nouveau, +et partant n'est déjà plus la simple répétition du premier. Laissons la +parole à M. Bergson:</p> + +<p>«Dire que les mêmes causes internes produisent les mêmes effets, c'est +supposer que la même cause peut se présenter à plusieurs reprises sur le +théâtre de la conscience. Or, notre conception de la durée ne tend à +rien moins qu'à affirmer l'hétérogénéité radicale des faits +psychologiques profonds (?), et l'impossibilité pour deux d'entre eux de +se ressembler tout à fait, puisqu'ils constituent deux moments +différents d'une histoire.... L'on ne saurait parler ici de conditions +identiques, parce que le même moment ne se présente pas deux fois.... +Une cause interne profonde (P) donne son effet une fois et ne se +reproduira jamais plus<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.»</p> + +<p>Tel est, en effet, le corollaire de la notion bergsonienne de la durée +où le passé «s'emboîte» dans le présent, comme pour faire «boule de +neige». En avançant ainsi vers l'avenir, le moi se grossit d'un passé +toujours plus riche, il change donc incessamment et n'est jamais le +même. «Le même ne demeure pas ici le même, mais se renforce et se +grossit de tout son passé.»<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a></p> + +<p>Cette théorie, assurément, n'est pas totalement fausse, car il est sûr +qu'à chaque instant nous mûrissons ou nous vieillissons, et que, en un +certain sens, nous ne sommes plus les mêmes, étant entraînés malgré nous +dans un perpétuel changement. L'important est de savoir si ce changement +n'est qu'accidentel ou s'il est essentiel; si c'est le fond de notre +être, notre personnalité même qui change, ou seulement le flot +accidentel et mouvant des phénomènes actifs et passifs dont notre moi +est le théâtre.</p> + +<p>Or, notre conscience a répondu par l'affirmation catégorique de notre +identité permanente à travers tous les changements de surface, et elle +proteste avec évidence chaque fois qu'on ose la mettre en doute. En +sorte que, s'il y a «une donnée immédiate de la conscience» claire et +indiscutable, c'est bien celle-ci qui tient le premier rang et qui +s'impose le plus fermement. Nous y reviendrons plus tard, car nous +aurons occasion de réfuter les bergsoniens qui ne veulent voir au dedans +de nous que du mouvement, alors qu'il y a aussi et surtout du stable et +du permanent.</p> + +<p>Que s'il y a du stable et du permanent dans les activités de notre +conscience, la nouveauté des circonstances où elles opèrent pour une +dixième, vingtième ou centième fois peut n'introduire que des variations +insignifiantes et négligeables; en sorte que les mêmes causes devront +encore reproduire substantiellement les mêmes effets, dans des +circonstances suffisamment identiques.</p> + +<p>Ainsi, par exemple, une poule ne pond jamais le même œuf, et cependant +tous ses œufs sont semblables par les caractères de l'espèce, de la +race, voire même par des traits accidentels. De même, nous constatons +que notre âme produit habituellement, dans des circonstances données, +les mêmes pensées, les mêmes désirs, les mêmes sentiments de sympathie +ou d'antipathie. Et si chacun de ces effets se colore presque toujours +de quelque nuance accidentelle qui l'individualise, leur ressemblance +fondamentale n'en est pas moins évidente. Pareilles aux feuilles du même +arbre qui se ressemblent toutes, malgré leur distinction individuelle, +nos actions nous offrent souvent entre elles ce caractère de +ressemblance frappante.</p> + +<p>Il n'est donc ni faux ni inutile d'appliquer à la causalité des êtres +vivants le principe général: les mêmes causes dans les mêmes +circonstances produisent toujours les mêmes effets.</p> + +<p>Accordons toutefois à M. Bergson que, dans le domaine psychologique, il +soit encore plus difficile de constater si les causes sont les mêmes et +les circonstances suffisamment identiques. Accordons-lui, en +outre—<i>dato, non concesso</i>,—qu'une même action ne se répète jamais +deux fois, le principe de causalité sera-t-il par là mis en échec? +Nullement.</p> + +<p>Cette première formule du dit principe n'est en effet ni la seule formule +ni la plus importante, car ce principe régit tout aussi bien les causes +qui n'agiraient qu'une fois, sans pouvoir jamais se répéter<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, que +celles qui pourraient multiplier indéfiniment les mêmes actions dans les +mêmes circonstances.</p> + +<p>En effet, le principe de causalité proclame tout d'abord deux choses: +1° tout effet doit avoir une cause; 2° tout effet est proportionné à sa +cause, car l'être ne peut <i>agir</i> que comme il <i>est</i>. L'action n'est, en +effet, qu'un rayonnement, une manifestation de la cause, et voilà +pourquoi nous pouvons remonter de la nature de l'effet produit à la +nature de sa cause. Impossible, par exemple, qu'une action libre soit +produite par une cause; nécessitée, et réciproquement, ou bien qu'une +action spirituelle soit l'effet d'une cause matérielle.</p> + +<p>Sous cette forme, le principe de causalité s'applique donc fort bien au +monde de la conscience. Et s'il est incapable, à lui seul, de résoudre +le problème de savoir si nous sommes libres ou nécessités, on ne peut +toutefois soutenir qu'il n'est plus applicable à ce nouveau domaine où +il serait hors de chez lui.</p> + +<p>Telle est pourtant la thèse de M. Bergson.</p> + +<p>«Pour le physicien, écrit-il, la même cause produit toujours le même +effet; pour un psychologue qui ne se laisse point égarer par +d'apparentes analogies, une cause interne donne son effet une fois et ne +le produira jamais plus. Et si, maintenant, on allègue que cet effet +était indissolublement lié à cette cause, une pareille affirmation +signifiera de deux choses l'une ... également vides de sens, et +impliquant, elles aussi, une conception vicieuse de la durée.... Le +principe de la détermination universelle perd toute espèce de +signification dans le monde interne des faits de conscience.»<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a> Ce +monde échappe donc au principe de causalité.</p> + +<p>Toutefois, pour un principe nécessaire et universel, ce serait là une +«incompréhensible exception». Aussi le même auteur se décide-t-il +finalement à en nier la nécessité et à opposer en cela les deux +principes d'identité et celui de causalité.</p> + +<p>«Le principe d'identité, dit-il, est la loi absolue de notre +conscience ...<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, et ce qui fait l'absolue nécessité de ce principe, +c'est qu'il ne lie pas l'avenir au présent, mais seulement le présent au +présent. Mais le principe de causalité, en tant qu'il lierait l'avenir +au présent, ne prendrait jamais la forme d'un principe nécessaire; car +les moments successifs du temps réel ne sont pas solidaires les uns des +autres, et aucun effort logique n'aboutira à prouver que ce qui a été +sera ou continuera d'être, que les mêmes antécédents appelleront +toujours des conséquences identiques.»<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a></p> + +<p>Voilà qui est plus franc et paraît plus logique que d'admettre le +principe de causalité pour le monde physique et le rejeter pour le monde +psychologique. Mais alors nous aboutissons à la négation de la causalité +elle-même, car s'il y a des causes véritables, il faut bien qu'elles +<i>agissent</i> comme elles <i>sont</i>. Que s'il n'y a plus de causalité, au +contraire, mais de pures successions de phénomènes, régies par le hasard +ou le caprice, on comprend sans peine que n'importe quel phénomène +puisse succéder à un autre, et qu'aucun lien entre eux ne soit +absolument nécessaire.</p> + +<p>Ce serait là une question de fait ou de coutume, non plus une question +de droit. Il se pourrait donc absolument que la combinaison de +l'hydrogène et de l'oxygène, HO<sup>2</sup>, produisît autre chose que +de l'eau, et que des œufs de poules vissent éclore tout autre volatile +que des poulets. Conclusions rigoureuses et que l'expérience, +malheureusement, ne semble pas confirmer.</p> + +<p>Toutes ces difficultés où s'embourbe lu marche de noire auteur +viennent—comme il nous le confesse—de ce qu'il n'a pas compris «la +préformation de l'avenir dans le présent» et qu'il la rejette pour +n'avoir pu la comprendre. Il n'a pu la concevoir, dit-il, que «sous +forme mathématique», comme les conclusions d'un théorème de géométrie +sont contenues dans leurs principes. Mais il n'y a nullement là un +exemple de «préformation de l'avenir dans le présent», car les +principes mathématiques et leurs conséquences sont également nécessaires +et éternels, et leur déroulement logique n'a rien de commun avec le +mouvement et la causalité dans le temps.</p> + +<p>Aristote ne cesse de nous mettre en garde contre une si grossière +confusion du logique et du réel. La causalité, dit-il, n'existe que dans +la nature physique ou psychique, parce qu'elle se déroule dans le temps; +jamais dans la Logique pure, qui ne s'occupe que du simultané et de +l'éternel. La causalité se meut dans la sphère de la contingence, la +Logique dans celle de la nécessité.</p> + +<p>Pour saisir dans nos consciences une «préformation de l'avenir dans le +présent», il faut donc recourir à d'autres exemples, tel que l'<i>effort</i> +pour penser, vouloir, agir, qui nous fait passer de la puissance à +l'acte. Mais cette «préformation», M. Bergson le reconnaît lui-même, +est fort imparfaite, puisque l'action à venir que va produire l'effort +n'était nullement contenue dans sa cause sous sa forme future. Et +pourtant elle y était contenue de quelque manière, qu'Aristote a appelée +<i>virtuelle</i> ou en <i>puissance</i>, et dont la réalité, quelque mystérieuse +qu'elle soit, ne saurait être nié.</p> + +<p>Le poulet était-il contenu dans l'œuf? Assurément, puisqu'il en +sort.—Y était-il contenu à l'état des préformations, si microscopique +ou infinitésimale qu'on le voudra? Nullement. Et la théorie de +l'<i>épigénèse</i> ayant définitivement triomphé, dans les sciences +biologiques, des hypothèses de «préformation» ou «d'emboîtement des +germes», c'est l'état réel de <i>puissance</i> préexistante qui s'impose, et +c'est ainsi que l'effet sera donné dans sa cause.</p> + +<p>D'ailleurs, si la «préformation» dans l'œuf avait un sens pour les +formes plastiques des vivants, elle n'en a plus aucun pour la +«préformation» dans l'esprit de pensées ou de vouloirs qui n'ont aucune +figure, et l'état réel de <i>puissance</i> s'impose une seconde fois.</p> + +<p>Confondre cet état réel avec celui de <i>possibilité pure</i>, comme a l'air +de le faire M. Bergson<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>, c'est tout simplement supprimer la +causalité et laisser les effets en l'air, sans raison d'être.</p> + +<p>Que s'il y a dans le monde de la conscience une causalité véritable, +comme l'<i>effort</i> suffirait à en témoigner, la question si grave de sa +coexistence avec la liberté—également posée par les déterministes de +tous les temps et tous leurs adversaires—n'est donc plus une +«pseudo-question», et c'est la fin de non-recevoir de M. Bergson qui +devient une pseudo-réponse, où la solution du redoutable problème ne se +trouvera même pas en germe.</p> + +<p>Poursuivons cependant notre étude, car il serait curieux de voir si, +dans la notion finale que M. Bergson va nous donner de la Liberté +humaine, il ne va pas supprimer la causalité libre, en y supprimant +toute causalité, comme son système l'exige.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Jusqu'ici, nous avons vu que M. Bergson a également reproché aux +déterministes et à leurs adversaires de mal poser le problème, en +donnant de la Liberté des définitions vicieuses.</p> + +<p>Vous définissez l'acte libre, leur a-t-il dit, comme le fruit du libre +choix entre plusieurs partis ou plusieurs motifs; mais cela n'a pas de +sens, car cette multiplicité est illusoire et transformerait le temps en +espace.</p> + +<p>Vous le définissez: «Celui qu'on ne saurait prévoir, même quand on +connaît d'avance toutes les conditions?»—Mais concevoir toutes ces +conditions données, ce n'est plus prévoir, c'est voir et se placer au +moment où l'acte s'accomplit. Ou bien, si l'on prévoit à la manière des +physiciens, c'est admettre que la durée psychique peut se représenter +symboliquement à l'avance, ce qui revient à confondre le temps avec +l'espace.</p> + +<p>Vous le définissez encore, en disant qu'il n'est pas nécessairement +déterminé par sa cause?—Mais alors vous admettez que les antécédents +psychiques d'un tel acte sont susceptibles de se reproduire à nouveau, +que la liberté se déploie dans une durée dont les moments se +ressemblent, et que le temps est un milieu homogène comme l'espace.</p> + +<p>Toutes ces définitions une fois écartées, on attend avec anxiété celle +que M. Bergson va leur substituer. Malheureusement, il aime mieux ne +nous en donner aucune, sous prétexte que la Liberté est «indéfinissable +», et que «toute définition donnerait raison au déterminisme.... La +définir serait la nier»<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p> + +<p>Ecoutez plutôt la manière élégante et subtile avec laquelle il nous +échappe au moment même où nous pensions le saisir:</p> + +<p>«Nous pouvons maintenant formuler noire conception de la liberté. On +appelle liberté le rapport du moi concret à l'acte qu'il accomplit. Ce +rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres. On +analyse, en effet, une chose, mais non pas un progrès; on décompose de +l'étendue, mais non pas de la durée. Ou bien, si l'on s'obstine à +analyser quand même, on transforme inconsciemment le progrès en chose, +et la durée en étendue. Par cela seul qu'on prétend décomposer le temps +concret, on en déroule les moments dans l'espace homogène; à la place du +fait s'accomplissant, on met le fait accompli; et comme on a commencé +par figer en quelque sorte l'activité du moi, on voit la spontanéité se +résoudre en inertie, et la liberté en nécessité.—C'est pourquoi toute +définition de la liberté donnera raison au déterminisme.»<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a></p> + +<p>Telle est la manière—assez vague et peu compromettante—par laquelle +M. Bergson prétend avoir «formulé sa conception de la liberté». S'il +avait voulu ne pas la formuler du tout, il n'aurait pas mieux dit. S'il +n'avait pu en donner une formule—faute d'en avoir,—il n'aurait su +l'insinuer en termes plus heureux.</p> + +<p>Cependant, M. Bergson n'a pas toujours eu ce scrupule si excessif de ne +pas vouloir toucher la liberté du bout de l'index par une définition, de +crainte de la faire tomber en poussière.</p> + +<p>J'ouvre le même ouvrage, quelques pages plus haut, et j'y rencontre, non +sans quelque étonnement, des descriptions et des définitions de la +Liberté, autrement compromettantes.</p> + +<p>Citons les textes eux-mêmes, où il résume le mieux sa pensée. «C'est une +psychologie grossière, dupe du langage, dit-il, que celle qui nous +montre l'âme déterminée par une sympathie, une aversion ou une haine, +comme par autant de forces qui pèsent sur elle. Ces sentiments, pourvu +qu'ils aient atteint une profondeur suffisante, représentent chacun +l'âme entière, en ce sens que tout le contenu de l'âme se reflète en +chacun d'eux. Dire que l'âme se détermine sous l'influence de l'un +quelconque de ces sentiments, c'est donc reconnaître qu'elle se +détermine elle-même.... C'est de l'âme entière que la décision libre +émane ... σὁν ὅλη τἦ ψυχἦ, selon l'expression de Platon.»<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a></p> + +<p>«Bref, conclut-il, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre +personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle +cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'œuvre et +l'artiste. En vain on alléguera que nous cédons alors à l'influence +toute-puissante de notre caractère. Notre caractère, c'est encore nous; +et parce qu'on s'est plu à scinder la personne en deux parties pour +considérer tour à tour, par un effort d'abstraction, le moi qui pense et +le moi qui agit, il y aurait quelque puérilité à conclure que l'un des +deux moi pèse sur l'autre.... En un mot, si l'on convient d'appeler +libre tout acte qui émane du moi, et du moi seulement, l'acte qui porte +la marque de notre personne est véritablement libre, car notre moi seul +en revendiquera la paternité.»<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a></p> + +<p>Cette notion de la liberté nous paraît à la fois trop étroite et trop +large. D'abord trop étroite, car elle n'embrasse pas une quantité +d'actes libres—peut-être les plus nombreux,—où, sans avoir besoin de +faire vibrer toute la lyre des sentiments et des puissances de l'âme +tout entière, nous agissons pourtant en pleine liberté, comme notre +conscience en témoigne clairement. Ainsi, j'écris en ce moment, je lis, +je parle ou je me repose, fort librement, alors que ma «personnalité +tout entière»<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> devrait pour ainsi dire vibrer, d'après M. Bergson, +pour faire un acte libre. C'est donc une exagération d'ajouter que «les +actes libres sont rares, même de la part de ceux qui ont le plus coutume +de s'observer eux-mêmes et de raisonner sur ce qu'ils font».<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a></p> + +<p>D'autre part, cette définition de la liberté est beaucoup trop large, +car elle risque d'embrasser des actes qui ne sont point libres. Par +exemple, le désir du bonheur en général, qui est le plus profond de +notre nature et remue notre âme tout entière, précisément parce qu'il +est le fond de notre instinct naturel, vient au monde avec nous, et nous +ne pouvons pas plus y renoncer qu'à notre nature raisonnable. Que si +nous sommes libres de placer notre bonheur ici ou là, dans tel ou tel +moyen particulier, la fin elle-même, qui est d'être heureux, s'impose +tellement à nous que nous ne pouvons pas ne pas la vouloir. La +résultante de toutes les puissances de notre âme n'est donc pas toujours +un acte de liberté.</p> + +<p>Accordons-le, pour un instant, à M. Bergson. Et demandons-lui d'où +pourrait venir qu'une telle résultante fût libre. Les animaux, eux +aussi, peuvent agir suivant la résultante de toutes leurs facultés, ils +n'en sont pas moins incapables de liberté.</p> + +<p>Si M. Bergson n'était pas antiintellectualiste, il nous répondrait en +nous montrant dans l'intelligence de l'homme la racine de sa liberté. +C'est l'idéal conçu par l'intelligence qui nous découvre par comparaison +les imperfections de tous les biens créés, nous fournissant ainsi des +motifs suffisants pour les refuser, en désirant et cherchant toujours +mieux. C'est cette poussée idéale vers l'infini qui nous permet de +choisir librement parmi les biens finis.</p> + +<p>Mais après avoir fait fi de l'intelligence, que peut bien nous répondre +un antiintellectualiste? Comment va-t-il s'y prendre pour fonder la +liberté sur les ruines de la raison? Jugez de son embarras. Il revient à +la résultante des forces psychiques, et l'acte libre ne sera plus que +leur produit spontané, s'en détachant comme un fruit mûr. «En réalité, +dit-il, il n'y a pas (dans nos âmes) deux tendances ni même deux +directions, mais bien un moi qui vit et se développe par l'effet de ses +hésitations mêmes, jusqu'à ce que l'action libre s'en détache à la +manière d'un fruit trop mûr.»<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a></p> + +<p>Cette conception bergsonienne est grosse de conséquences extrêmement +graves. Si l'intelligence n'est plus pour rien dans la liberté, pourquoi +ne pas l'attribuer aussi aux êtres inintelligents? Si l'acte libre n'est +qu'un produit qui se détache comme un fruit mûr, s'il n'est que la +résultante de nos forces psychiques, pourquoi ne serait-il pas également +la résultante des forces psychiques des animaux inférieurs à l'homme, et +même de toutes les autres forces de la nature conçues sur le modèle des +nôtres plus ou moins dégradées?—Cette conclusion, parfaitement logique, +M. Bergson la fera sienne. Non seulement dans son dernier volume, où il +nous montrera une liberté fondamentale dans cet «élan vital» de +l'Evolution créatrice qui pousse en avant tous les êtres de la nature, +mais, dès maintenant, il prélude nettement à sa théorie future, en +confondant ensemble les idées de force, de causalité, de spontanéité et +de liberté. «L'idée de force, écrit-il, exclut en réalité celle de +détermination nécessaire.... Nous percevons la force, à tort ou à +raison, comme une libre spontanéité.... Toute conception claire de la +causalité, où l'on s'entend avec soi même (?), conduit a l'idée de la +liberté humaine comme à une conséquence naturelle....»<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a></p> + +<p>Que si toute force, toute spontanéité, toute causalité est libre, il n'y +a plus de place pour les forces, les spontanéités, les causalités +nécessaires; il n'y a plus de distinction entre la liberté et la +nécessité, c'est-à-dire que le déterminisme universel a triomphé, en +sacrifiant son enseigne et en appelant la nécessité du nom de liberté.</p> + +<p>Et c'est ainsi que le grand sabre de M. Prudhomme, qui devait si +vaillamment défendre la cause sacrée de la Liberté, a réussi à la +combattre et à assurer sa défaite, tout en proclamant sa victoire.</p> + +<p>Avions-nous raison, en commençant, de nous défier des mots et du +verbalisme sonore de la Philosophie «nouvelle»? Le lecteur en jugera.</p> + +<p>Parvenu à la fin de ce premier volume, on se sent vraiment humilié et +comme dupé d'avoir été obligé de faire la lecture—et la réfutation—de +182 pages in-8° de subtilités vertigineuses sur le temps et l'espace +pour en arriver à une conclusion si inattendue. M. Bergson aurait bien +mieux fait de nous éviter cette fatigue inutile en nous avouant +clairement sa pensée dès le début. Il eût été si simple de la déclarer +de suite aux belligérants—déterministes et leurs adversaires—qu'il +voulait renvoyer dos à dos, et de leur dire: votre discussion n'a pas +d'objet; liberté et nécessité, c'est au fond la même chose, sous deux +noms différents! Du moins, les plaideurs eussent compris de suite de qui +l'on prétendait se moquer au nom des soi-disant «données immédiates» de +la conscience.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="III" id="III">III</a></h2> + +<h2>L'UNION DE L'ÂME ET DU CORPS.</h2> + + +<p>La nouvelle notion du Temps n'a pas seulement la prétention de nous +donner la clé du problème de la Liberté, mais encore celle de l'union de +l'âme et du corps. C'est l'objet du second volume de M. Bergson.</p> + +<p>Son titre: <i>Matière et Mémoire</i> est l'équivalent de <i>Matière et Esprit</i>, +puisque, dans le nouveau système—comme nous le verrons,—la mémoire, +c'est l'esprit ou la manifestation la plus indiscutable de l'esprit. Du +reste, le sous-titre: <i>Essai sur la relation du Corps et de l'Esprit</i> +nous en avertit déjà, et nous n'en saurions douter: il s'agit bien de +l'union de l'âme et du corps.</p> + +<p>Ce problème «crucial» de la philosophie, dont on ne s'occupait plus +dans les chaires universitaires de France, depuis l'invasion du kantisme +où il était traité de pseudo-problème, M. Bergson a le courage, non sans +mérite, de le reprendre des mains de Descartes, en passant +irrespectueusement par-dessus le veto de Kant. Il a le courage, malgré +les clameurs universelles des positivistes, kantistes et néo-kantistes, +de soutenir que la nature de l'âme et du corps n'est plus inconnaissable +et de se proclamer spiritualiste.</p> + +<p>«Nous avons répudié le <i>matérialisme</i>, écrit-il, qui prétend faire +dériver le premier terme du second (l'esprit de la matière); et nous +n'acceptons pas davantage <i>l'idéalisme</i> qui veut que le second soit une +simple construction du premier. Nous soutenons contre le matérialisme +que la perception dépasse infiniment l'état cérébral; et nous avons +essayé d'établir contre l'idéalisme que la matière déborde de tous côtés +la représentation que nous avons d'elle, représentation que l'esprit y +a pour ainsi dire cueillie par un choix intelligent. De ces deux +doctrines opposées, l'une attribue au corps et l'autre à l'esprit un +don de création véritable, la première voulant que notre cerveau +engendre la représentation, et la seconde que notre entendement dessine +le plan de la nature.»<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a></p> + +<p>A la page précédente, l'auteur avait déjà précisé la question à +résoudre: «Ce problème n'est rien moins que celui de l'union de l'âme +et du corps. Il se pose à nous sous une forme aiguë, parce que nous +distinguons profondément la matière et l'esprit. Et nous ne pouvons le +tenir pour insoluble, parce que nous définissons esprit et matière par +des caractères positifs, non par des négations.»<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a></p> + +<p>Cette profession de foi spiritualiste, chez M. Bergson, n'est pas +accidentelle ni intermittente. Il ne laisse guère échapper une occasion +de combattre le matérialisme sous toutes ses formes, et, au besoin, de +le cribler de ses traits acérés, par exemple, lorsqu'il réfute la +célèbre théorie de la conscience-épiphénomène qu'il qualifie +«d'inintelligible épiphénomène», de vrai «miracle» ou de <i>Deus ex +machina</i><a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p> + +<p>Quant à son spiritualisme, il aime à le «pousser à l'extrême»; et, de +fait, nous y trouverons des exagérations inutiles où il nous sera +impossible de le suivre. «Le corps, dit-il, ne saurait engendrer ni +<i>occasionner</i> (?)un état intellectuel.... Les états cérébraux qui +accompagnent la perception n'en sont ni la cause ni le +duplicat....»<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> Il aime ainsi à se jouer en «paraissant creuser +entre le corps et l'âme un abîme infranchissable»<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, pour se donner +ensuite la joie et la surprise de les avoir encore mieux unis.</p> + +<p>Cette aversion intransigeante pour le matérialisme et cette foi robuste, +excessive même, en la puissance du spiritualisme, ont contribué +beaucoup—comme on le devine—à la réputation et au succès de M. Bergson +dans certains milieux religieux et même parmi des catholiques, dont on +ne peut s'expliquer autrement l'étrange engouement. Avant de prendre feu +si vite, ces admirateurs eussent été bien plus sages de se dire: +attendons la fin!...</p> + +<p>Avec M. Bergson, en effet, on n'est jamais parfaitement sûr de l'exacte +signification des mots ni du sens de ses professions de foi les plus +sincères. Corps et âme, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire pour +un coryphée du phénoménisme et du monisme universel? Question anticipée. +Ici, je n'en sais rien ou n'en veux rien savoir, et prie le lecteur de +vouloir bien, lui aussi, attendre la fin.</p> + +<p>Pour le moment, la position du bergsonisme, dédaigneuse de Kant et de +ses vétos périmés, agressive contre le matérialisme et l'idéalisme, +vengeresse du spiritualisme, n'est que digne de nos éloges les plus +sincères.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'union de l'âme et du corps est donc bien le sujet principal de ce +second volume. Il est bon de le souligner et d'en avertir le lecteur, +qui ne s'en douterait guère après l'avoir lu en entier, tellement est +exiguë la place qui lui est consacrée. La thèse principale y est +tellement noyée dans les thèses accessoires qui la précèdent ou +l'accompagnent qu'elle risque de devenir à peu près insaisissable à +l'observateur qui ne serait point averti.</p> + +<p>Mais passons l'éponge sur ce reproche—pourtant si grave du manque +presque absolu de composition,—et voyons le fond de la doctrine +nouvelle sur cet unique sujet de l'union de l'âme et du corps, nous +réservant de reprendre en temps et lieu la critique des autres sujets +accessoires.</p> + +<p>D'abord, la méthode positive qu'on nous annonce et qui doit faire +reposer la solution métaphysique sur des bases expérimentales et +psychologiques n'a rien pour nous déplaire. Au contraire, l'avons-nous +nous-mêmes prônée depuis longtemps comme excellente et comme la seule +vraiment sérieuse. Le seul point difficile est de bien interpréter les +faits observés à la lumière des données intellectuelles sans jamais les +fausser ni les outrepasser. Si les faits observés n'étaient que +l'occasion ou le prétexte de rêveries philosophiques, il est clair que +nous retomberions dans tous les inconvénients des constructions +systématiques <i>a priori</i>.</p> + +<p>Sur le principe de la méthode, nous voilà d'accord avec M. Bergson: «La +même observation psychologique, dit-il, qui nous à révélé la distinction +de la matière et de l'esprit, nous fait assister à leur union.»<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a></p> + +<p>Ce point de départ étant reconnu vrai, examinons la marche des idées et +leur déroulement vers le but annoncé.</p> + +<p>Avant d'expliquer l'union des deux termes: <i>corps et âme</i>, il est +indispensable de nous en donner quelque notion, au moins très sommaire, +et nous comprenons la réserve de M. Bergson qui se refuse à approfondir +ici toute la métaphysique de la matière et de l'esprit.</p> + +<p>«Il ne peut être question ici de construire une théorie de la matière +... ni de l'esprit. Nous n'avons pas à explorer ce domaine.»<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a></p> + +<p>Il nous faut donc tenir compte à l'auteur de cette réserve expresse et +lui faire crédit, jusqu'au jour où il voudra bien nous révéler ou nous +laisser entrevoir, sur ce sujet capital, le fond de sa pensée.</p> + +<p><i>Qu'est-ce que le corps?</i>—Dès la première page de son ouvrage, il se +hâte de répondre à cette question, et sa réponse métaphorique est +tellement déconcertante, au premier abord, qu'elle a besoin d'être +expliquée pour ne pas scandaliser le lecteur: <i>Les corps sont des +images.</i> Et cette métaphore paradoxale, il la répète, il la reprend sans +cesse, nous en sature, sans prendre la peine de nous l'expliquer +clairement. Ce n'est qu'à la cinquantième page qu'on finit par en +deviner le sens. On découvre alors que cette «image» est vraiment du «réel», +et que si l'expression est idéaliste en plein, la pensée n'en +est pas moins absolument réaliste.</p> + +<p>On saisit ici sur le vif la manière de M. Bergson. Non seulement il veut +piquer la curiosité, mais il cherche comme à plaisir à jouer au paradoxe +et à éblouir les esprits par les clairs-obscurs de ses feux d'artifice. +Les amis passionnés de la vérité, de Platon ou d'Aristote jusqu'à +Descartes et Leibnitz, n'ont jamais procédé ainsi. Nous osons dire +qu'ils n'ont même pas soupçonné qu'une telle manière de philosopher fût +la vraie. En voici quelques échantillons.</p> + +<p>«Nous allons feindre pour un instant que nous ne connaissons rien des +théories de la matière et des théories de l'esprit, rien des discussions +sur la réalité ou l'idéalité du monde extérieur. Me voici donc en +présence d'images, au sens le plus vague où l'on puisse prendre ce mot, +images perçues quand j'ouvre mes sens, inaperçus quand je les ferme. +Toutes ces images agissent et réagissent les unes sur les autres dans +toutes leurs parties élémentaires, selon les lois constantes que +j'appelle les lois de la nature.... Il en est une (image) qui tranche +sur toutes les autres en ce que je ne la connais pas seulement du dehors +par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections: c'est mon +corps....»<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>—«Les nerfs afférents sont des images, le cerveau est +une image, les ébranlements transmis par les nerfs sensitifs et propagés +dans le cerveau sont des images encore....»<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a></p> + +<p>«Tout se passe comme si, dans cet, ensemble d'images que j'appelle +l'univers, rien ne se pouvait produire de réellement nouveau que par +l'intermédiaire de certaines images particulières, dont le type m'est +fourni par mon corps.»<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>—«J'appelle matière l'ensemble des images, +et perception de la matière ces mêmes images rapportées à l'action +possible d'une certaine image déterminée, mon corps.»<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a></p> + +<p>De temps en temps, cependant, mais rarement, l'auteur consent à appeler +ces «images» d'un autre nom. Il permet qu'on les appelle des «objets +matériels», des «centres de rayonnement»<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, indiquant par là +qu'elles ont une réalité indépendante de notre représentation. Il +l'affirmera même expressément: «Il est vrai, dira-t-il, qu'une image +peut <i>être</i> sans être <i>perçue.</i>»<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>—«Quand nous disons que l'image +existe en dehors de nous, nous entendons par là qu'elle est extérieure à +notre corps.... Et c'est pourquoi nous affirmons que la totalité des +images perçues subsiste, même si notre corps s'évanouit, tandis que nous +ne pouvons supprimer notre corps sans faire évanouir nos sensations. +»<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a></p> + +<p>Nous voilà donc enfin rassurés sur la réalité objective des images +bergsoniennes; elles sont indépendantes de nos images mentales et n'ont +rien de commun avec ces fantômes de l'idéalisme dont toute la réalité +consiste à être perçue: <i>esse est percipi</i>.</p> + +<p>Mais pourquoi ne pas nous avoir rassurés plus tôt? Pourquoi ne pas nous +avoir montré, dès le début, dans ce mot d'image, le synonyme de «phénomène», +pris dans son sens étymologique et rigoureux? Le phénomène, +en effet, c'est l'être lui-même en tant qu'il apparaît au dehors et se +manifeste; c'est l'être en tant qu'il agit et rayonne autour de lui. Or, +l'action, c'est l'expression même de l'agent, et partant son image; car +on agit comme on est, <i>agere sequitur esse</i>. Voilà pourquoi cette +action, lorsqu'elle est reçue passivement ou imprimée dans un organe +sentant, prend le nom de <i>species impressa</i>, selon le vocabulaire si +clair et si rigoureusement précis de la philosophie scolastique. Avant +d'être reçue dans l'organe, elle était déjà <i>species</i>, image physique; +elle devient alors physico-psychique, c'est-à-dire sentie ou consciente.</p> + +<p>Le mot d'images matérielles appliqué aux corps peut donc revêtir un sens +très exact et aussi très profond, celui que lui a donné la philosophie +traditionnelle. En l'employant, malgré tous les usages reçus, M. Bergson +ne soupçonnait probablement pas qu'il parlait la vieille langue des +scolastiques et qu'il se rapprochait de leur doctrine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après avoir défini le premier terme du problème, le corps, il faudrait +essayer de définir le second, l'âme, et répondre à cette nouvelle +question: <i>qu'est-ce que l'âme?</i> Malheureusement, nous n'avons pu +découvrir aucune réponse claire ni même aucun essai de réponse. On +comprend, d'ailleurs, qu'après avoir défini le corps en termes +psychiques, on soit embarrassé, car la définition de l'âme en termes +psychiques serait une tautologie.</p> + +<p>Aussi bien l'auteur, au lieu de définir l'âme, va s'en remettre à +l'observation psychologique pour nous faire expérimenter l'esprit dans +son opposition irréductible à la matière, en même temps que dans son +union avec elle.</p> + +<p>Et où nous propose-t-il de saisir l'esprit? Serait-ce dans la perception +des sens, dans la mémoire ou bien dans les opérations intellectuelles? +Ces dernières sont écartées par un silence qui, loin d'être «respectueux», +paraît plutôt dédaigneux. Il fallait s'y attendre de la +part d'un antiintellectualiste intransigeant comme M. Bergson. +L'intelligence, qui distingue l'homme de l'animal, qui est la source du +jugement, du raisonnement, du choix et de la liberté humaine, et partant +la grande et féconde preuve, d'une inépuisable richesse, de la +spiritualité de l'âme, est laissée dans l'oubli. Et l'on croira plus +solide et plus fort de prouver cette spiritualité de l'âme par la +spiritualité de la mémoire!</p> + +<p>Voici donc la thèse de la philosophie nouvelle: <i>La perception pure +annonce déjà et prépare l'esprit, mais c'est la mémoire qui manifeste +l'esprit.</i> Donnons quelques développements à chacune de ces deux +propositions.</p> + +<p>D'abord, nous dit M. Bergson, «tant que nous en restons à la sensation +et à la perception pure, on peut à peine dire que nous ayons affaire à +l'esprit. Sans doute nous établissons, contre la théorie de la +conscience-épiphénomène, qu'aucun état cérébral n'est l'équivalent d'une +perception. Sans doute, la sélection des perceptions parmi les images en +général est l'effet d'un discernement qui annonce déjà l'esprit.... +»<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a> Mais ce n'est pas encore l'esprit.</p> + +<p>Quelle en est la raison? C'est que la perception pure noms place +d'emblée dans la matière. Assurément, dit-il, «nous soutenons contre +le matérialisme que la perception dépasse infiniment l'état cérébral +»<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, mais il n'en est pas moins vrai que dans la perception des sens +l'esprit «coïncide» avec son objet matériel et ne s'en dégage pas +encore. «Dans la perception visuelle d'un objet, le cerveau, les nerfs, +la rétine et <i>l'objet lui-même</i> forment un tout solidaire, un processus +continu»<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>; si bien que la perception de l'objet extérieur semble +plutôt hors de moi qu'en moi, plutôt extensive et matérielle que simple +et spirituelle.</p> + +<p>En effet, «sa tâche est de se mouler sur l'objet extérieur....», bien +loin de n'être qu'une «espèce de vision intérieure et subjective, qui +ne différerait du souvenir que par sa plus grande intensité»<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>; +«nos perceptions se disposent en continuité rigoureuse dans l'espace»<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>. +C'est donc une grave erreur de les prendre pour des états de +conscience inextensifs. La perception objective, comme les sensations +subjectives qui l'accompagnent, sont des états psychiques également +extensifs, par essence et non par accident, dès le début de leur +formation et non pas seulement à la fin<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>. Vérité capitale, fondée +sur l'observation la plus élémentaire de notre conscience, et sur +laquelle M. Bergson ne cesse de revenir pour la faire bien pénétrer dans +les esprits, malgré les préjugés contraires de nos contemporains. En +cela, M. Bergson rejoint la Scolastique.</p> + +<p>Ecoutons avec quelle vigueur il défend sa cause: «Profitant de ce que +la sensation—à cause de l'effort confus qu'elle enveloppe—n'est +(parfois) que vaguement localisée, le psychologue la déclare tout de +suite inextensive, et il fait dès lors de la sensation en général +l'élément simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les +images extérieures. La vérité est que l'affection n'est pas la matière +première dont la perception est faite; elle est bien plutôt l'impureté +qui s'y mêle.... L'affection elle-même possède, dès le début, une +certaine détermination extensive....»<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>—«De là l'illusion qui +consiste à voir dans la sensation un état flottant et inextensif, lequel +n'acquerrait l'extension et ne se consoliderait dans le corps que par +accident: illusion qui vicie profondément, comme nous l'avons vu, la +théorie de la perception extérieure et soulève bon nombre de questions +pendantes entre les diverses métaphysiques de la matière. Il faut en +prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et +localisée.»<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a></p> + +<p>Sur ce terrain solide, il y aurait plaisir à suivre M. Bergson dans sa +campagne vigoureuse contre l'idéalisme anglais qui s'épuise en vains +efforts pour construire la matière extensive avec des états intérieurs +inextensifs, et pour expliquer la perception des sens par une +«hallucination vraie», suivant la fameuse formule de Taine, dont le +paradoxe seul a pu faire l'étonnant succès.</p> + +<p>Mais cela nous éloignerait beaucoup trop de notre sujet présent, et nous +aimons mieux ajourner ces développements au chapitre que nous +consacrerons à la théorie bergsonienne de la connaissance sensible.</p> + +<p>Pour le moment, il nous suffit de conclure que perceptions et sensations +se déroulant dans l'espace, ce sont là des facultés organiques, et qu'il +nous faut chercher ailleurs l'esprit pur ou sans mélange avec le corps.</p> + +<p>Or, M. Bergson, avons-nous dit, prétend l'avoir trouvé dans la +mémoire<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>, et comme cette assertion a de quoi surprendre à la fois +physiologistes et psychologues, il se hâte de distinguer deux espèces de +mémoires: la <i>mémoire motrice</i> et la <i>mémoire proprement dite</i><a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p> + +<p>«Il y a deux mémoires profondément distinctes: l'une, fixée dans +l'organisme, n'est point autre chose que l'ensemble des mécanismes +intelligemment montés (dans le cerveau et la moelle) qui assurent une +réplique convenable aux diverses interpellations possibles. Elle fait +que nous nous adaptons à la situation présente, et que les actions +subies par nous se prolongent d'elles-mêmes en réactions tantôt +accomplies, tantôt simplement naissantes, mais toujours plus ou moins +appropriées. Habitude plutôt que mémoire, elle joue notre expérience +passée, mais n'en évoque pas l'image. L'autre est la mémoire vraie. +Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns +des autres tous nos états au fur et à mesure qu'ils se produisent, +laissant à chaque fait sa place et par conséquent lui marquant sa date, +se mouvant bien réellement dans le passé définitif et non pas, comme la +première, dans un présent qui recommence sans cesse.»<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a></p> + +<p>Cependant, ces deux mémoires, loin d'être séparées, se prêtent un mutuel +appui. La mémoire du passé présente aux mécanismes sensori-moteurs tous +les souvenirs-images capables de les guider dans leur tâche et de +diriger utilement leurs réactions motrices. De là naissent les +associations d'images et de mouvements, soit par contiguïté, soit par +similitude. D'autre part, les appareils sensori-moteurs, grâce à leurs +habitudes, peuvent réveiller les souvenirs-images endormis ou +inconscients, leur donnant ainsi le moyen de prendre corps, de se +matérialiser en redevenant présents et actifs. C'est à la solidité plus +ou moins bien établie de cet accord entre les images et les mouvements +et à sa précision plus ou moins parfaite que nous reconnaissons les +esprits équilibrés ou déséquilibrés et impulsifs<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p> + +<p>A son tour, la mémoire proprement dite se subdivise en <i>souvenir-image</i> +et en <i>souvenir pur</i>. Le souvenir-image, comme son nom l'indique, +emmagasine et reproduit les images; le souvenir pur les reconnaît.</p> + +<p>En effet, M. Bergson l'a fort bien dit: «<i>Imaginer</i> n'est pas se +<i>souvenir</i>. Sans doute, un souvenir, à mesure qu'il s'actualise, tend à +vivre en image; mais la réciproque n'est pas vraie, et l'image pure et +simple ne me reportera au passé que si c'est en effet dans le passé que +je suis allé la chercher.»<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a></p> + +<p>Or, pour M. Bergson, ces deux espèces de souvenir sont également +inorganiques et constituent l'esprit pur<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>. La seule différence qui +existerait entre eux, c'est que le souvenir-image «tend à se +matérialiser» en actions motrices dont nous avons indiqué le mécanisme, +tandis que le souvenir pur ne le peut par lui-même et sans s'être +exprimé dans une image. De là découle une gradation insensible entre +trois termes: 1° Le souvenir pur qui tend à s'exprimer en image; 2° le +souvenir-image qui tend à s'associer à une perception présente pour la +compléter; 3° la perception elle-même qui tend a se matérialiser en +mouvements<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p> + +<p>Nous n'hésiterons pas à accorder à l'auteur la distinction qu'il demande +entre le souvenir pur et le souvenir-image. C'est une de nos thèses +fondamentales en philosophie scolastique qu'au-dessus de la mémoire des +images il y a une mémoire pure et inorganique, celle des idées, +jugements, raisonnements et des sentiments purement spirituels. Mais +nous croyons que la mémoire des images, loin d'être inorganique et +purement spirituelle, comme il le soutient, est vraiment organique et +localisée dans des organes. Ici, M. Bergson va contre l'opinion +universellement admise par tous les physiologistes et psychologues +contemporains, et nous n'avons aucune raison de le suivre dans un des +excès les plus reprochés au spiritualisme cartésien.</p> + +<p>Je sais bien qu'il s'en défend et qu'il a construit tout un long +plaidoyer pour montrer que sa thèse ultra-spiritualiste n'était point +entamée par les plus récentes expériences sur les localisations +cérébrales, notamment par les recherches si curieuses sur les cas +pathologiques de l'aphasie.</p> + +<p>Mais sa défense, si ingénieuse qu'elle soit, ne nous a point convaincu, +et nous persistons à penser que la vieille thèse sur le caractère +organique de toutes nos sensations, et partant des images sensibles du +souvenir, est bien plus conforme et même la seule conforme aux faits +observés.</p> + +<p>Comment explique-t-il, en effet, les cas pathologiques où nous +constatons qu'à certaines lésions localisées de l'écorce cérébrale +correspondent toujours des troubles de la mémoire imaginative et de la +reconnaissance, soit de la reconnaissance visuelle ou auditive (cécité +ou surdité psychique), soit de la reconnaissance des mots (cécité +verbale, surdité verbale), etc.?</p> + +<p>Il répond que ces troubles des images et du souvenir pourraient bien +provenir indirectement de ce que les mécanismes moteurs du cerveau +seraient lésés sans que les images elles-mêmes soient atteintes. Ces +images ne seraient donc pas localisées dans le cerveau.</p> + +<p>Ces lésions des images, dit-il, ne viennent pas du tout de ce qu'elles +occupaient la région lésée. Elles tiennent à deux autres causes: +«Tantôt à ce que notre corps ne peut plus prendre automatiquement +l'attitude précise par l'intermédiaire de laquelle s'opérait une +sélection entre nos souvenirs, tantôt à ce que les souvenirs ne trouvent +plus dans le corps un point d'application, un moyen de se prolonger en +action.» Dans le premier cas, la lésion portera sur les mécanismes qui +fixent l'attention et préparent les souvenirs; dans le second, sur les +<i>centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs</i>, et +qui préparent les mouvements. «Dans un cas comme dans l'autre, ce sont +des mouvements actuels qui seront lésés ou des <i>mouvements à venir qui +cesseront d'être préparés</i>: il n'y aura pas eu destruction de +souvenirs.»<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a></p> + +<p>Admettons, pour un instant, cette explication. Elle n'évitera qu'en +partie la localisation des images. Pourquoi, dans le second cas, «les +mouvements à venir cessent-ils d'être préparés»? sinon parce que «les +centres qu'on appelle, à tort ou à raison, des centres imaginatifs» +sont lésés et que les images lésées ou détruites ne peuvent plus faire +leur fonction habituelle d'éclairer et de coordonner les mouvements. +Donc, les images sont bien lésées, et ce n'est pas à tort, mais à +raison, qu'on parle de «centres imaginatifs».</p> + +<p>Ce qui achève de rendre plus vraisemblable cette explication, c'est le +cas très fréquent où, par suite de lésions cérébrales, les mécanismes +moteurs paraissent intacts, alors que les images seules font défaut. +Tels sont les cas de cécité ou de surdité verbale, où le malade n'est ni +aveugle ni sourd, car il voit et il entend fort bien, mais il ne peut +plus comprendre les mots qu'il entend ou qu'il lit, parce qu'il ne sait +plus traduire ces signes matériels en images intelligibles. Et +cependant, il n'est nullement idiot, car il reconnaît son infirmité et +en gémit. Bien plus, si le dialogue le déroute, le monologue peut lui +être encore permis. Parfois même, il pourra dialoguer encore, mais +seulement par écrit. Que lui manque-t-il donc? Ce n'est pas le mécanisme +moteur, mais seulement les images par lesquelles il avait coutume de +traduire les sons articulés perçus par son oreille ou les signes +graphiques que ses yeux perçoivent encore. Or, les sièges de ces images +ou centres imaginatifs paraissent aujourd'hui très nettement déterminés.</p> + +<p>Ce ne sont donc pas les faits de psycho-physiologie nettement observés +qui ont conduit M. Bergson à son interprétation systématique, mais +l'idée préconçue que le cerveau ne pouvait être un magasin d'images. +«Nous ne voyons pas, dit-il, comment la mémoire se logerait dans la +matière.»<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a> En sorte que s'il nie les faits observés, c'est sous le +prétexte qu'ils sont impossibles à comprendre. Toujours la méthode <i>a +priori</i>!</p> + +<p>Pour nous, si nous accordons qu'il peut y avoir des conceptions +grossières de la localisation des images, par exemple celle qui voudrait +assimiler le cerveau à «un grenier de théâtre ou à un entrepôt de +tableaux», nous soutenons qu'il doit y avoir des conceptions moins +grossières et plus intelligentes. Et les exemples si curieux de +l'enregistrement d'un discours ou d'un concert de musique dans la cire +molle d'un phonographe nous engagent à espérer que le mode de leur +enregistrement, dans le cerveau se découvrira tôt ou tard et nous +révélera une nouvelle merveille de l'Intelligence créatrice, +insoupçonnée du génie humain.</p> + +<p>En attendant le jour, plus ou moins éloigné, d'une révélation si +instructive, nous inclinons à croire que ces images, vestiges +microscopiques de la perception des sens, sont conservées, non pas en +acte, mais en puissance virtuelle dans les cellules cérébrales où elles +sommeillent. C'est la conscience qui les réveille et qui, en elles et +par elles, déroule sa puissance d'imagination et de ressouvenir.</p> + +<p>Nous reconnaissons donc là des opérations organiques de l'âme qu'elle +exerce dans le corps et par le corps et qui participent à la nature de +ces deux coprincipes, matière et esprit.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, accordons à M. Bergson que la nature du +<i>souvenir-image</i> peut encore prêter à controverses; accordons-lui même +qu'il soit inorganique et spirituel, à l'égal du <i>souvenir pur</i>, et +examinons comment il va nous expliquer l'union de l'esprit et de la +matière, de l'âme et du corps.</p> + +<p>C'est, en effet, le grand problème dont la solution, avons-nous dit, est +l'objet de ce volume, et qui nous tient en éveil à travers tous ces +longs préliminaires sur la nature de la matière et de l'esprit. Nous +entrons ici au cœur même du sujet, au point le plus subtil qui +réclamera tout notre effort d'application.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le problème de l'union de l'âme et du corps a été mal posé jusqu'à ce +jour, d'après M. Bergson. Il a été posé <i>en fonction de l'espace,</i> alors +qu'il doit se poser désormais en <i>fonction du temps</i>.</p> + +<p>Descartes, en effet, ayant défini le corps par l'étendue et l'âme par la +pensée inétendue, avait rendu impossible toute union et même tout +rapprochement entre eux. La distinction de l'étendu et de l'inétendu +étant radicale, ne comporte pas de degré, pas d'intermédiaire qui puisse +les réunir. Si la matière est dans l'espace et l'esprit hors de +l'espace, il n'y a pas de transition possible entre eux et tout +rapprochement devient contradictoire et chimérique.</p> + +<p>Ne pouvant plus unir les deux termes, il ne reste plus qu'à les supposer +parallèles, comme deux horloges parfaitement réglées qui marchent +d'accord sans s'influencer mutuellement, et à verser avec les cartésiens +dans les systèmes si artificiels de l'harmonie préétablie ou de +l'occasionnalisme.</p> + +<p>Or, M. Bergson rejette avec raison tous ces systèmes qui esquivent la +difficulté au lieu de la résoudre; il démontre que l'hypothèse du +parallélisme repose sur un «paralogisme» et même sur un véritable +«enchevêtrement de paralogismes». Non seulement l'hypothèse est +«arbitraire», dit-il, mais elle n'explique pas la réussite de la science +qui demeure «un mystère»<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p> + +<p>D'autre part, il accorde à Descartes que l'opposition entre le corps et +l'esprit est bien celle de l'<i>étendu</i> et de l'<i>inétendu</i>. Bien plus, il +la renforce et la complique de deux nouvelles antithèses: 1° opposition +de la <i>quantité homogène</i> qui caractérise les corps et des <i>qualités +hétérogènes</i> qui distinguent les phénomènes psychiques; 2° opposition de +la <i>nécessité</i> qui détermine la matière et de la <i>liberté</i> qui distingue +l'esprit. Triple antithèse au lieu d'une seule!</p> + +<p>Ayant ainsi creusé plus à fond que jamais le fossé infranchissable entre +la matière et l'esprit, et pour ainsi dire exaspéré comme à plaisir la +difficulté du problème, M. Bergson va faire jaillir la solution d'une +innovation due à son génie. Il suffira, nous l'avons dit, de poser +autrement le problème: <i>en fonction du temps,</i> et non plus <i>en fonction +de l'espace!</i></p> + +<p>Solution vraiment originale mais si étonnante qu'elle ne peut manquer de +laisser quelque peu sceptique et rêveur un vieux professeur de +métaphysique!... Consentons toutefois de bonne grâce à écouter +l'explication du secret magique, et ne le jugeons qu'après l'avoir +entendu. La voici fidèlement reproduite:</p> + +<p>«Nous avions raison de dire, au début de ce livre, que la distinction +du corps et de l'esprit ne doit pas s'établir en fonction de l'espace, +mais du temps. Le tort du dualisme vulgaire est de se placer au point de +vue de l'espace, de mettre d'un côté la matière avec ses modifications +dans l'espace, de l'autre des sensations inextensives dans la +conscience. De là l'impossibilité de comprendre comment l'esprit agit +sur le corps et le corps sur l'esprit. De là les hypothèses qui ne sont +et ne peuvent être que des constatations déguisées du fait, l'idée d'un +parallélisme ou celle d'une harmonie préétablie. Mais de là aussi +l'impossibilité d'établir, soit une psychologie de la mémoire, soit une +métaphysique de la matière....»<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a></p> + +<p>Or, nous avons réussi à constituer l'une et l'autre. «La matière, à +mesure qu'on en continue plus loin l'analyse, tend de plus en plus à +n'être qu'une succession de moments (?) infiniment rapides qui se +déduisent les uns des autres et par là s'équivalent. L'esprit, étant +déjà mémoire dans la perception, s'affirme de plus en plus comme un +prolongement du passé dans le présent, un <i>progrès</i>, une évolution +véritable.»</p> + +<p>C'est donc l'esprit qui, par la mémoire, relie entre eux et pour ainsi +dire «solidifie» l'écoulement continu des choses; c'est par là qu'il a +prise sur le corps, en liant les moments successifs de sa durée.</p> + +<p>«Mais la relation du corps à l'esprit en devient-elle plus claire? A une +distinction spatiale nous substituons une distinction temporelle: les +deux termes en sont-ils plus capables de s'unir?»—A cette objection +facile à prévoir, M. Bergson répond aussitôt: «Il faut remarquer que la +première distinction (celle de l'étendu et de l'inétendu) ne comporte +pas de degrés: la matière est dans l'espace, l'esprit est hors de +l'espace; il n'y a pas de transition possible entre eux. Au contraire, +si le rôle le plus humble de l'esprit (mémoire) est de lier les moments +successifs de la durée des choses, si c'est dans cette opération qu'il +prend contact (?) avec la matière, et par elle aussi qu'il s'en +distingue d'abord, on conçoit une infinité de degrés entre la matière et +l'esprit (la mémoire) pleinement développé.»</p> + +<p>«...Ainsi, entre la matière brute et l'esprit le plus capable de +réflexion, il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou, ce +qui revient au même, tous les degrés de la liberté (?). Dans la première +hypothèse, celle qui exprime la distinction de l'esprit et du corps en +termes d'espace, corps et esprit sont comme deux voies ferrées qui se +couperaient à angle droit; dans la seconde, les rails se raccordent +selon une courbe, de sorte que l'on passe insensiblement d'une voie sur +l'autre.»<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a></p> + +<p>Telle est la réponse de M. Bergson à l'objection ci-dessus. Avouons +qu'elle est vraiment bien faible, pour ne pas dire nulle. C'est une +affirmation sans preuve, se déguisant mal sous une image étrangère à la +question. Si le corps et l'âme, l'étendu et l'inétendu, ne peuvent +s'unir dans l'espace, comment s'uniront-ils mieux dans le temps?—On +nous répond que <i>le rôle le plus humble de l'esprit est de lier les +moments successifs de la durée des choses, que c'est dans cette +opération qu'il prend contact avec la matière</i>. Mais n'est-ce pas +précisément ce qu'il faut expliquer? Comment l'esprit peut-il prendre +contact avec la matière dans le temps, sans prendre contact aussi dans +l'espace? Comment le contact dans le temps pourrait-il servir de +préparation ou d'intermédiaire au même contact dans l'espace? Le premier +serait-il donc antérieur au second? Et qui pourra jamais comprendre des +subtilités si nuageuses qui laissent loin derrière elles toutes les +chimères des entités scolastiques!</p> + +<p>Ajouter à cette mauvaise réponse qu'on peut admettre «toutes les +intensités possibles de la mémoire» et en imaginer une d'un degré +infiniment petit n'atténue en rien la difficulté de «greffer l'un sur +l'autre» les deux termes du problème, l'étendu et l'inétendu. L'esprit +le plus inférieur demeurera toujours esprit inétendu, en présence du +corps étendu—malgré le prétendu intermédiaire du temps,—et le problème +en restera toujours au même point. Les deux voies ferrées seront +toujours coupées à angle droit, et l'élégante courbe qui devait les +relier restera dans le pays des rêves.</p> + +<p>La solution «géniale» qu'on nous annonçait n'est donc, à l'examiner de +près, qu'une solution purement verbale: <i>voces et verba, prætereaque +nihil!</i></p> + +<p>Il faut bien que M. Bergson ait eu quelque intuition de sa faiblesse +pour avoir cherché une autre solution au redoutable problème, car il va +nous en proposer une autre, et même deux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>D'abord, rappelons-nous la triple antithèse qu'il a admise entre le +corps et l'esprit. «L'opposition des deux principes, a-t-il écrit, dans +le dualisme en général, se résout en la triple opposition de +l'<i>inétendu</i> à l'<i>étendu</i>, de la <i>qualité</i> à la <i>quantité</i> et de la +<i>liberté</i> à la <i>nécessité</i>.»<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a></p> + +<p>Or, il a l'intention «de lever ou d'atténuer ces trois oppositions» et +de nous donner ainsi une solution que j'appellerai par l'<i>identité des +contraires</i>. Au lieu de chercher à <i>unir</i> les termes opposés mais +complémentaires dans un même sujet, comme l'a essayé la philosophie +traditionelle, il va s'escrimer à les <i>identifier</i> en trouvant des +termes moyens entre les deux extrêmes, qui réduiront ou sembleront +réduire les oppositions de nature à de simples différences de degrés. Et +c'est alors que les deux voies qui se coupaient à angle droit se +trouveront reliées par d'élégantes courbes se fondant l'une dans +l'autre. Nous jugerons bientôt de la valeur d'une telle méthode. +Voyons-en d'abord les résultats.</p> + +<p>La <i>première antithèse</i>, avons-nous dit, est celle qui oppose l'étendu à +l'inétendu. M. Bergson, qui avait, un peu plus haut, jugé cette +opposition absolument irréductible, va se raviser et finir, grâce à la +souplesse de sa dialectique, par leur imaginer un moyen terme. +Laissons-lui la parole. D'abord, il nous prévient contre une «illusion»: +«Notre entendement, cédant à son illusion habituelle (?), pose ce +dilemme qu'une chose est étendue ou ne l'est pas....»<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a> Puis il nous +indique comment il a échappé à cette «illusion».</p> + +<p>«Si l'on imagine, d'un côté, une étendue réellement divisée en +corpuscules, par exemple, de l'autre, une conscience avec des sensations +par elles-mêmes inextensives qui viendraient se projeter dans l'espace, +on ne trouvera évidemment rien de commun entre cette matière et cette +conscience, entre le corps et l'esprit. Mais cette opposition de la +perception et de la matière est l'œuvre artificielle d'un entendement +qui décompose et recompose selon ses habitudes et ses lois: elle n'est +pas donnée à l'intuition immédiate. Ce qui est donné, ce ne sont pas des +sensations inextensives: comment iraient-elles rejoindre l'espace, y +choisir un lieu, s'y coordonner enfin pour construire une expérience +universelle? Ce qui est réel, ce n'est pas davantage une étendue divisée +en parties indépendantes.... Ce qui est donné, ce qui est réel, c'est +quelque chose d'intermédiaire entre l'étendue divisée et l'inétendu pur; +c'est ce que nous avons appelé l'<i>extensif</i>.»<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a></p> + +<p>Ainsi M. Bergson distingue l'étendue déjà <i>divisée</i> de l'étendue +<i>indivise</i>, mais pourtant divisible, qu'il appelle l'<i>extensif</i>. +Accordons-lui cette terminologie, quoiqu'elle ne soit pas exacte, car +l'étendue déjà divisée forme <i>plusieurs</i> étendues, tandis que l'indivise +est seule <i>une</i> étendue. Qu'en conclure? Le corps humain—comme tous +les organismes vraiment doués d'unité—étant précisément une étendue +indivise ou extensive, on n'a pas encore trouvé de moyen terme entre le +corps et l'âme ni diminué le fossé qui les sépare. La distinction de M. +Bergson reste à côté de la question et ne porte pas le coup qu'il en +espérait.</p> + +<p><i>Deuxième antinomie</i>. L'obscurité du problème de l'union tiendrait, en +second lieu, à l'antithèse que l'entendement établit entre la <i>quantité</i> +et la <i>qualité</i>. La science, en effet, tend de plus en plus à assimiler +les corps à des quantités et des mouvements homogènes, tandis que la +conscience paraît essentiellement constituée d'états qualitatifs et +hétérogènes. Mais tout rapprochement entre ces deux conceptions +contraires ne paraît plus impossible dans la théorie bergsonienne, et le +fossé serait de nouveau comblé si l'on pouvait les considérer comme les +deux extrêmes d'un état moyen. Or, il en serait bien ainsi: la qualité +hétérogène ne serait qu'un groupement et une condensation par la mémoire +d'une multitude d'états homogènes. Ainsi, par exemple, la qualité +<i>rouge</i> ne serait que la contraction par la conscience de plusieurs +trillions de vibrations homogènes. Cet état moyen entre la quantité +homogène et les qualités hétérogènes a pris le nom de <i>tension</i> dans la +nouvelle école.</p> + +<p>«L'analyse de la perception pure nous a laissé entrevoir dans l'idée; +<i>d'extension</i> un rapprochement possible entre l'étendu et l'inétendu. +Mais noire conception de la mémoire pure devrait nous conduire, par une +voie parallèle, à atténuer la seconde opposition, celle de la <i>qualité</i> +et de la <i>quantité</i>.... Où est au juste la différence entre les qualités +hétérogènes qui se succèdent dans notre perception concrète et les +changements homogènes que la science met derrière ces perceptions dans +l'espace? Les premières sont discontinues et ne peuvent se déduire les +unes des autres; les seconds, au contraire, se prêtent au calcul. Mais +pour qu'ils s'y prêtent, point n'est besoin d'en faire des quantités +pures: autant vaudrait les réduire au néant. Il suffit que leur +hétérogénéité soit assez <i>diluée</i>, en quelque sorte, pour devenir, à +notre point de vue, pratiquement négligeable. Or, si toute perception +concrète, si courte qu'on la suppose, est déjà la synthèse, par la +mémoire, d'une infinité de «perceptions pures» qui se succèdent, ne +doit-on pas penser que l'hétérogénéité des qualités sensibles tient à +leur contraction dans la mémoire, et l'homogénéité relative des +changements objectifs à leur relâchement naturel? Et l'intervalle de la +quantité à la qualité ne pourrait-il pas alors être diminué par des +considérations de <i>tension</i>, comme par celles d'<i>extension,</i> la distance +de l'étendu à l'inétendu?»<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a></p> + +<p>Ainsi—nous n'avions pas mal compris ces distinctions subtiles,—la +quantité et la qualité, l'homogène et l'hétérogène ne sont que des +degrés dans la contraction ou le relâchement d'une même chose, la +<i>tension</i>, de même que l'étendu et l'inétendu sont des degrés et comme +les limites extrêmes d'un même état, l'<i>extension.</i></p> + +<p>En sera-t-il de même pour le nécessaire et le libre? Seront-ils une même +et unique chose, plus ou moins «diluée»? C'est ce qu'on va nous dire.</p> + +<p><i>Troisième antinomie</i>. Désormais, «on aura moins de peine, ajoute M. +Bergson, à comprendre la troisième et dernière opposition, celle de la +<i>liberté</i> et de la <i>nécessité</i>. La nécessité absolue serait représentée +par une équivalence parfaite des moments successifs de la durée les uns +dans les autres. En est-il ainsi de la durée de l'univers matériel? +Chacun de ses moments pourrait-il se déduire mathématiquement du +précédent? Nous avons supposé dans tout ce travail, pour la commodité de +l'étude, qu'il en était bien ainsi.... que la contingence du cours de la +nature, si profondément étudiée dans une philosophie récente, doit +équivaloir pratiquement pour nous à la nécessité.... La liberté n'est +pas dans la nature un empire dans un empire.... Le progrès de la matière +vivante consiste dans une différenciation des fonctions qui amène la +formation d'abord, puis la complication graduelle d'un système nerveux +capable de canaliser des excitations et d'organiser des actions: plus +les centres supérieurs se développent, plus nombreuses deviendront les +voies motrices entre lesquelles une même excitation proposera à l'action +un choix. Une latitude de plus en plus grande est laissée au mouvement +dans l'espace.... Elle devient de plus en plus capable de créer des +actes dont l'indétermination interne, devant se répartir sur une +multiplicité aussi grande qu'on voudra des moments de la matière, +passera d'autant plus facilement à travers les mailles de la nécessité. +Ainsi, qu'on l'envisage dans le temps ou dans l'espace, la liberté +paraît toujours pousser dans la nécessité des racines profondes et +s'organiser intimement avec elle»<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p> + +<p>Et c'est ainsi que M. Bergson espère avoir levé ou atténué les trois +oppositions qu'il a établies entre le corps et l'esprit!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais pourquoi s'arrêter sur cette pente rapide et vertigineuse des +rapprochements par identification? Après avoir identifié l'étendu et +l'inétendu, la quantité homogène et la qualité hétérogène, la nécessité +et la liberté—où l'on ne veut plus voir que des degrés ou des états +plus ou moins «dilués»,—n'est-il pas plus simple et plus logique +d'aller jusqu'au fond de l'abîme, en identifiant la matière et l'esprit, +le corps et l'âme? C'était même logiquement la première antinomie à +laquelle il fallait s'attaquer.</p> + +<p>S'il avait commencé par là, M. Bergson nous aurait du moins évité un +très long et très pénible détour à travers la pénombre profonde de +subtilités vraiment inextricables, et nous serions allés droit au but du +monisme universel.</p> + +<p>Avec un peu de patience, voici que nous y arrivons quand même, et +quoique l'auteur—par une réserve qu'il ne gardera pas toujours—se soit +contenté de nous laisser entrevoir sa pensée, elle nous paraît +suffisamment claire: <i>Intelligenti pauca</i>.</p> + +<p>Le lecteur va en juger lui-même par quelques citations choisies. Il +verra si, après avoir poussé le dualisme de l'âme et du corps jusqu'à +l'extrême, ces extrêmes n'ont pas fini de se rejoindre et s'identifier:</p> + +<p>«Que toute réalité ait une parenté, une analogie, un rapport enfin avec +la conscience, c'est ce que nous concédions à l'idéalisme, par cela même +que nous appelions les choses des «images»<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>.—«<i>L'univers +matériel</i>, défini comme la totalité des images, <i>est une espèce de +conscience</i>, une conscience où tout se compense et se neutralise, une +conscience dont toutes les parties éventuelles, s'équilibrant les unes +les autres par des réactions toujours égales aux actions, s'empêchent +réciproquement de faire saillie.»<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>—«La matière étendue, envisagée +dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se +compense et se neutralise.»<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>«Nous disions que cette nature pouvait +être considérée comme une conscience neutralisée et par conséquent +latente, une conscience dont les manifestations éventuelles se +tiendraient réciproquement en échec et s'annuleraient au moment précis +où elles veulent paraître. Les premières lueurs qu'y vient jeter une +conscience individuelle ne l'éclairent donc pas d'une <i>lumière +inattendue</i>.»<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>—«On conçoit une infinité de degrés entre la +matière et l'esprit pleinement développé. Ainsi, entre la matière brute +et l'esprit le plus capable de réflexion, il y a toutes les intensités +possibles de la mémoire, ou, ce qui revient au même, tous les degrés de +la liberté.»<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a> Nous pourrions multiplier les passages où cette +théorie est insinuée ou sous-entendue. Ceux-ci sont assez nets pour n'en +pouvoir plus douter: La matière et l'esprit sont bien au fond de la même +nature, ou, selon une formule célèbre que nous rencontrerons plus tard: +<i>le physique n'est que du psychique inverti</i>.</p> + +<p>Pour l'apprécier comme il convient, il nous suffira de nous demander si +cette hypothèse finale est vraiment une solution du fameux problème, +pris des mains de Descartes, sur l'union de la matière et de l'esprit, +du corps et de l'âme. Il est clair que non. Ce n'est pas une solution, +mais au contraire une négation du problème qu'on s'était proposé de +résoudre. Si le corps et l'âme sont une même nature à des degrés divers, +leur «point de jonction» ou leur «point de contact» n'est pas à +rechercher. Le problème de leur union ne se pose même plus: il n'est +qu'un <i>pseudo-problème.</i> C'est bien là la fin de non-recevoir commune à +toutes les philosophies incapables de lui trouver une solution. C'est +donc un aveu déguisé d'impuissance.</p> + +<p>Or, cet échec provient d'une obstination aveugle dans une fausse +méthode, issue de ce préjugé qu'on ne peut unir deux termes sans les +identifier, alors que la plus élémentaire observation démontre le +contraire.</p> + +<p>Eh! pourquoi le même sujet ne serait-il pas à la fois doué de qualité et +de quantité, de liberté et de nécessité, à des points de vue différents? +Un corps, quoique passif et inerte, ne peut-il pas contenir de grandes +énergies? La même personne n'est-elle pas nécessitée dans ses actes +irréfléchis ou automatiques et libre dans ses actes réfléchis?</p> + +<p>En vérité, c'est une opposition bien factice qu'on imagine entre des +termes qui s'unissent si naturellement dans la nature, parce qu'ils se +complètent grâce à leur diversité même, et la prétention «d'exaspérer» +ainsi comme à plaisir la difficulté de l'union pour la mieux résoudre +est purement illusoire.</p> + +<p>Reste l'opposition classique entre l'étendu et l'inétendu. Mais, là non +plus, il n'est pas nécessaire d'identifier les termes pour les unir. En +approfondissant la notion d'étendue concrète, il est facile de +découvrir, après Aristote et saint Thomas, que les parties multiples de +l'étendue ne peuvent coexister sans un lien qui les unisse. Tout être +est un, dit saint Thomas, et ne participe à l'être que dans une +proportion même où il participe a l'unité<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>. Il faut donc que l'un +réunisse le <i>multiple</i>, que l'inétendu centralise et enveloppe l'étendu. +Et c'est précisément ce que nous constatons dans la nature où nous ne +rencontrons jamais de matière sans une force animant ou unifiant cette +matière. Du reste, que vaudrait la passivité et l'inertie de la matière +sans un principe d'action surajouté? Etre, c'est pouvoir agir, et ce qui +ne peut agir n'est pas un être complet. Or, un principe d'action, c'est +encore un principe d'unité, qui vient compléter la matière, bien loin de +s'opposer à elle comme incompatible.</p> + +<p>De là est issue la célèbre théorie de la dualité de l'être matériel +composé de <i>matière</i> et de <i>forme</i>, d'un principe extensif et passif et +d'un coprincipe inextensif et actif. Elle unit les contraires sans avoir +besoin de les identifier, comme on unit l'endroit et l'envers, l'actif +et le passif, l'acte et la puissance sans avoir besoin de recourir à des +identifications contradictoires et déraisonnables. Elle concilie ainsi, +sans leur faire la moindre violence, les données de la raison avec +celles de l'expérience, soit vulgaire, soit scientifique, comme nous +l'avons montré ailleurs surabondamment<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Tandis que l'identité des +contraires fait à la fois violence au bon sens et aux faits.</p> + +<p>Cette théorie fameuse, qui pendant plus de vingt siècles a eu les +faveurs des plus grands génies de l'humanité, d'Aristote jusqu'à +Leibnitz, méritait bien au moins quelque mention dans un volume consacré +à l'union de l'âme et du corps. Nous avons le regret de n'y voir +mentionnés que des essais modernes, comme si l'esprit humain n'avait +commencé à penser que depuis deux ou trois siècles, et nous avons +constaté que ces nouveautés rajeunissaient, sans s'en douter, de très +vieilles erreurs cent fois réfutées, telles que l'identité des +contraires. Bien loin de les identifier, l'esprit humain n'a jamais +réussi qu'à se dissimuler leur opposition; aussi a-t-on pu très +justement définir le monisme: «un dualisme déguisé, où l'un des deux +combattants est laissé dans l'ombre»<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p> + +<p>Le problème de l'union de l'âme et du corps, loin d'être résolu par la +philosophie nouvelle, en reste donc au même point, et ce nouvel échec, +après tant d'autres, nous montre la stérilité des spéculations qui ont +rompu de parti pris avec les traditions séculaires de l'esprit humain.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2> + +<h2>LA PHILOSOPHIE DU DEVENIR PUR.</h2> + + +<p><i>Paulo majora canamus</i>! Le moment est venu d'appliquer aux prétentions +de la Philosophie nouvelle l'orgueilleux vers du poète:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span><i>Magnas ab integro sœclorum nascitur ordo</i>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Jusqu'ici, la nouvelle notion du Temps ou de la Durée n'a encore enfanté +que des hors d'œuvre et pas une œuvre maîtresse. Ses essais, pour +raffermir sur ses bases la Liberté humaine ou pour expliquer l'union de +rame et du corps, nous ont paru comme des constructions accessoires et +bien fragiles, de véritables jeux d'esprit—et aussi de patience,—qu'il +faut admirer de loin, en évitant de les toucher du bout de l'index pour +ne pas leur faire perdre leur équilibre instable.</p> + +<p>Or, voici que—par une espèce d'évolution brusque et imprévue—elle va +enfanter tout un monde nouveau, bien différent et même au rebours de +celui où nous avions coutume de vivre et de penser. Du coup, M. Bergson +va se poser en adversaire, non seulement de Kant, mais de tous les +penseurs de génie depuis le siècle de Périclès jusqu'à nos jours.</p> + +<p>Ce monde nouveau, que la nouvelle notion portait en germe dans ses +flancs ténébreux, semblait pourtant insoupçonné jusqu'ici, soit du +lecteur, soit de l'auteur lui-même, qui a dû être surpris en lui donnant +le jour. En effet, dans ses premiers ouvrages, M. Bergson parlait +habituellement comme un partisan de la Philosophie de l'être et un +défenseur de la raison à laquelle il fait sans cesse appel; et voici +qu'il va devenir le fondateur de la Philosophie du non-être et de +l'antiintellectualisme contemporains.</p> + +<p>Comment a pu se produire un revirement si brusque? N'était-il +qu'apparent? Nous ne le rechercherons pas. Aussi bien l'auteur lui-même +semble-t-il nous l'interdire lorsqu'il soutient—sans doute, pour en +avoir fait l'expérience—que les mouvements de la vie et de la pensée +sont absolument «imprévisibles»: thèse curieuse que nous retrouverons en +son lieu.</p> + +<p>Il nous faut donc pénétrer, à sa suite, dans ce monde si inconnu du +Devenir pur et de l'Antiintellectualisme pour en examiner au moins les +lignes maîtresses et apprécier leur valeur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Commençons par <i>exposer</i> le problème et les diverses solutions qui ont +été proposées; nous ferons ensuite la <i>critique</i> de la solution +bergsonienne, soit en elle-même, soit dans ses conséquences ruineuses.</p> + +<p>Toute philosophie, qui se respecte assez pour vouloir s'appuyer sur les +données de l'observation et ne pas être une vaine construction <i>a +priori</i> bâtie sur les nuages, doit partir du fait universel qui domine +la nature entière: le mouvement. «La nature, disait Aristote, c'est +l'ensemble des choses qui se meuvent; c'est le principe du mouvement ou +du changement.... Ignorer ce qu'il est, ce serait ignorer la nature +entière.»<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a></p> + +<p>C'est la vraie méthode, croyons-nous; la seule qui puisse enfin faire +«descendre du ciel sur la terre» les théories des philosophes. M. +Bergson l'a très bien vu, lorsqu'il écrit: «C'est du mouvement que la +spéculation devrait partir.»<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a> Nous devons aussi lui rendre cette +justice qu'il a très bien compris que le mouvement dont il s'agit ici +n'est pas seulement le mouvement de <i>translation</i> d'un lieu à un autre: +mouvement «superficiel», dit-il fort justement, mais encore le mouvement +<i>de transformation</i> «qui se produit en profondeur» et affecte la qualité +même de l'être, tandis que le premier ne change que son lieu<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>. Le +mouvement dont il s'agit ici n'est donc pas un phénomène purement local +et restreint, mais un phénomène universel que toute observation, soit +extérieure, soit intérieure et consciente, ne cesse de constater, celui +du <i>changement</i>, soit dans le lieu, soit dans la qualité, soit dans la +quantité, soit même dans la substance des choses qui se meuvent. Dans le +sens large de ce mot, le mouvement signifiera désormais le <i>devenir</i>.</p> + +<p>Mais il ne suffit pas au philosophe d'admettre ou de constater ce grand +fait du mouvement, il faut surtout qu'il en trouve l'explication, qu'il +nous en propose une théorie raisonnable.</p> + +<p>Or, depuis que l'esprit humain s'y exerce, il n'a pu trouver que trois +solutions possibles:</p> + +<p><i>La première</i>—celle de l'école d'Elée, dont le sophiste Zénon fut un +des plus brillants interprètes—consiste à traiter ce fait d'impossible +et d'illusoire, et à nier la réalité objective du mouvement. De tout +temps, en effet, l'illusion a été, pour certains philosophes, +l'explication commode des faits qu'ils ne parvenaient pas à comprendre. +Mais cette explication paresseuse, cette fin de non-recevoir peu sincère +se heurte ensuite à des difficultés autrement insolubles lorsqu'il leur +faut expliquer l'illusion elle-même. Au lieu d'une énigme, alors ils en +ont deux, et loin que la lumière ait commencé à poindre, ils n'ont +réussi qu'à doubler les ténèbres en expliquant un mystère par un autre +encore plus profond: <i>obscurum per obscurius.</i></p> + +<p>Après avoir pris la peine d'exposer très longuement les quatre fameux +arguments de Zénon contre la possibilité du mouvement et en avoir +démontré victorieusement l'inanité sophistique<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>, Aristote s'est +surtout élevé avec force contre le procédé et la méthode <i>a priori</i> qui +les avait inspirés. Il n'hésite pas à traiter de «raisonneurs insensés» +ceux qui osent nier les faits les mieux constatés, sous prétexte qu'on +ne peut les comprendre et qu'ils sont obscurs pour la raison. Ne se fier +qu'au raisonnement, ajoute-t-il, et mépriser l'évidence des sens, loin +d'être la marque d'un esprit fort, est le signe certain d'une faiblesse +d'esprit, <i>infirmitas quædam cogitationis est</i>: άρρωστία τίς έστι +διανοίας<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p> + +<p>A ce trait, il est aisé de reconnaître l'adversaire irréductible des +théories purement spéculatives et le fondateur de la méthode +d'observation qui caractérise la philosophie péripatéticienne et +scolastique.</p> + +<p>La <i>seconde</i> solution, qui se pince aux antipodes de la première, est +celle d'Héraclite. Tandis que Zénon nie la réalité du mouvement, +celui-ci soutient qu'il est la <i>seule</i> réalité, <i>toute</i> la réalité. +Zénon niait le témoignage des sens pour mieux rehausser celui de la +raison; il niait le mouvant qui est un non-être en train de devenir, +pour mieux affirmer ce qui est, l'être qui demeure sous le tourbillon +des phénomènes qui passent. Héraclite suit la marche diamétralement +opposée. Cet ancêtre de l'antiintellectualisme suspecte déjà le +témoignage de la raison pour ne se fier qu'à l'observation positive des +sens; il nie l'être qui demeure pour ne reconnaître que le mouvant qui +passe. Pour lui, l'être n'est pas; le mouvement, le devenir—qui est un +non-être en train de se faire et ne sera jamais fait—est la seule +existence perpétuellement changeante et insaisissable. C'est la +philosophie du non-être.</p> + +<p>Entre ces deux solutions extrêmes, se place celle d'Aristote, qui vient +les concilier dans une opinion moyenne. Pourquoi ne se fier qu'aux sens +ou à la raison seulement au lieu de se fier aux deux à la fois, puisque +la nature nous a également pourvus de ces deux instruments de +connaissance? Pourquoi ne pas admettre en même temps le <i>mouvement</i> et +l'<i>être</i> en mouvement?</p> + +<p>Bien loin de s'exclure, les deux notions s'appellent et s'exigent +mutuellement parce qu'elles se complètent. Une action sans un agent +serait inintelligible, de même qu'une passion sans un patient, un +mouvement sans un mobile, un changement sans un objet qui change, un +attribut sans sujet, une manière d'être sans être. Le phénomène n'est +donc que la manifestation de l'être; le dynamique ou le mouvant n'est +que le rayonnement du statique et du stable; l'effet qui passe un +produit de la cause qui subsiste.</p> + +<p>L'être est donc conçu par Aristote dans deux états différents, soit dans +son épanouissement dynamique, <i>en acte</i>, ἐντελέχεία, soit dans sa +concentration en germe ou <i>en puissance</i>, δύναμις, et le passage de la +puissance à l'acte s'appelle le mouvement ou changement, κίνησις: c'est +le <i>devenir en marche</i>.</p> + +<p>L'explication du mouvement est ainsi complète, puisqu'aucun des deux +éléments du problème n'est omis. L'être qui se meut ou qui est mû était +nié par Héraclite; son mouvement lui-même était nié par Zénon. Ici, les +deux données sont également reconnues et réunies dans une raisonnable +synthèse.</p> + +<p>C'est le progrès où l'épanouissement de la puissance en acte, du germe +en végétal ou animal, par exemple, qui constitue le mouvement évolutif; +et ce fait n'est pas illusoire mais très réel, car il y a sans cesse du +nouveau en ce monde, et non pas seulement des combinaisons nouvelles de +parties anciennes; c'est un progrès véritable dans le développement de +l'être que nous constatons<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p> + +<p>Or, de ces trois solutions, quelle sera la préférée de M. Bergson? Ce +n'est pas la première, assurément, celle de Zénon et des mécanistes +cartésiens, pour lesquels «tout est donné» dès le commencement, du +monde, puisqu'à leurs yeux il ne se produit rien de nouveau dans l'être, +mais seulement des combinaisons nouvelles d'êtres entre eux. On ne +saurait trop féliciter M. Bergson de l'énergie—je dirai presque de +l'acharnement—qu'il met à tout propos pour combattre, sous toutes ses +formes, une erreur si contraire à l'observation la plus élémentaire. +Cette réfutation du mécanisme et des théories atomistiques sera sûrement +la meilleure partie de ses travaux.</p> + +<p>Ce n'est pas davantage la troisième solution qu'il accepte, celle +d'Aristote, qu'il semble connaître bien peu, car il défigure; les +notions d'acte et de puissance au point de les rendre grotesques. En +cela, je ne parle pas seulement de l'<i>Acte pur</i> d'Aristote que M. +Bergson compare faussement aux Idées platoniciennes «ramassées en +boule»<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>, mais encore de la Puissance qu'il confond avec la +<i>matière</i>. La matière, l'ύλη des Péripatéticiens, ne désigne nullement +le Devenir; ni le <i>Devenir latent</i> ou puissance, δύναμίς;, ni le +<i>Devenir en marche</i> ou mouvement, κίνησις. Elle n'est que le sujet +passif du Devenir, tandis que la forme en est le sujet actif. Nous avons +déjà relevé chez d'autres auteurs contemporains<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a> la même confusion +qui, pour être répétée de confiance, n'en est pas moins une confusion +regrettable.</p> + +<p>A cette première méprise, M. Bergson en ajoute une seconde encore plus +grave en imaginant que «la matière aristotélicienne est un <i>zéro +métaphysique</i> qui, accolé à l'Idée comme le zéro arithmétique à l'unité, +la multiplie dans l'espace et le temps.... C'est donc, dit-il, du +négatif, ou tout au plus du zéro, qu'il faudra ajouter aux Idées pour +obtenir le changement»<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p> + +<p>Certes, cette explication du changement ou mouvement est grotesque et +absurde, mais ce n'est ni celle de l'Ecole ni la nôtre. Et le passage de +la puissance à l'acte, du germe à la plante, de l'œuf au poussin, ne +ressemble en rien à la prétendue addition d'un zéro à une idée.</p> + +<p>Si mal comprise, il n'est plus étonnant que la troisième solution n'ait +pas eu les faveurs de M. Bergson. On ne peut préférer ce que l'on +ignore: <i>ignoti nulla cupido.</i> S'il n'a pas trouvé l'occasion d'exposer +ni de discuter, même brièvement, la grande théorie aristotélicienne du +changement ou de l'évolution dans un gros volume tout consacré à +l'évolution, nous ne pouvons l'attribuer à un oubli, encore moins à un +dédain méprisant, mais à une simple lacune de son érudition +philosophique<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p> + +<p>Il ne restait donc plus au choix de M. Bergson que la deuxième solution, +celle d'Héraclite, qui tient une si petite place dans l'histoire de la +pensée humaine, puisqu'elle semblait éclipsée et disparue, sans aucun +représentant notoire, depuis le siècle de Périclès jusqu'au jour où +Hegel essaya, sans grand succès d'ailleurs, de la reprendre et de la +restaurer. L'école bergsonienne sera-t-elle plus heureuse dans cette +restauration? Le lecteur en jugera après l'exposé très succinct que nous +allons lui faire des difficultés—disons même des impossibilités—où +elle doit venir se heurter fatalement.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>D'abord, que telle soit bien la pensée de M. Bergson et qu'il se soit +rallié a la philosophie héraclitienne du devenir pur, cela ne saurait +faire aucun doute. Tout son système est fondé sur la négation de la +catégorie de <i>chose</i> ou d'être stable et permanent, qu'il remplace par +un flux perpétuel et un devenir incessant.</p> + +<p>«Matière ou esprit, écrit-il, la réalité nous est apparue comme un +perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais elle n'est +jamais quelque chose de fait. Telle est l'intuition que nous avons de +l'esprit quand nous écartons le voile qui s'interpose entre notre +conscience et nous. Voilà aussi ce que l'intelligence et les sens +eux-mêmes nous montreraient de la matière, s'ils en obtenaient une +représentation immédiate et désintéressée.»<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a></p> + +<p>Dès les premières pages de l'<i>Evolution créatrice</i>, l'auteur avait posé +sa thèse encore plus nettement en se demandant «quel est le sens précis +du mot <i>exister</i>». Il y répond qu'exister, c'est changer et changer sans +cesse, en sorte que, par exemple, «si un état d'âme cessait de varier, +sa durée cesserait de couler».—«La vérité, ajoute-t-il, est qu'on +change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du changement.»<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a> +De là ces expressions que l'on rencontre à chaque instant dans tout le +cours de cet ouvrage: «la masse fluide de notre existence»;—«le flux +perpétuel des choses»;—«la réalité est fluide»;—«elle se résout en un +simple flux, une continuité d'écoulement, un devenir»;—«elle est une +croissance perpétuelle, une création qui se poursuit sans fin»;—«elle +est un flux plutôt qu'une chose»;—«elle est un lieu de passage»;—«elle +est un mouvement»;—«il n'y a pas de <i>chose</i>, il n'y a que des +actions»<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p> + +<p>La thèse de M. Bergson est donc bien celle d'Héraclite: <i>tout s'écoule +et rien ne demeure</i>, πάντα ᾿ρεῐ και μένει ούδεν<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. C'est celle que +les modernistes lui ont empruntée dans leur très irrévérencieuse +<i>Risposta</i> à l'Encyclique <i>Pascendi</i>, où ils professent explicitement +que «l'existence est mouvement»<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p> + +<p>Les uns et les autres doivent admettre, par conséquent, l'exemple fameux +du sophiste grec: on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve—ni +même une seule fois,—puisque rien ne demeure dans ce perpétuel devenir +et que tout change à chaque instant, soit dans le fleuve, soit dans le +baigneur<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.</p> + +<p>Si telle est bien la thèse de M. Bergson, le lecteur ne s'étonnera pas +que nous en relevions l'exagération manifeste. Sans doute, tout est en +mouvement, en ce sens que dans l'être en mouvement une partie change +tandis que l'autre partie demeure. Et la partie qui change est, pour +l'ordinaire, la plus accidentelle et la plus superficielle de l'être, +bien loin d'être la plus profonde et la plus importante: par exemple, +lorsqu'il ne fait que changer de figure ou de position dans l'espace. +Mais dire que l'être <i>tout entier</i> change à la fois n'a plus de sens. Ce +serait renouveler la merveille du fameux couteau à Jeannot, dont on +avait changé la lame et puis le manche, tout en prétendant qu'il restait +le même couteau. Ou bien ce serait remplacer la <i>permanence</i> des êtres +par leur <i>répétition</i>. Leur durée, si rien en eux ne demeure identique, +ne serait qu'un fantôme qui disparaîtrait en naissant pour renaître à +l'instant suivant. Or, ces renaissances successives constitueraient des +séries d'êtres nouveaux et nullement la durée ou la permanence des êtres +anciens.</p> + +<p>La dualité de l'être est donc la première condition pour que le +changement soit intelligible; de là la célèbre théorie aristotélicienne +de la <i>matière</i> et de la <i>forme</i>, sans laquelle nous croyons bien +impossible d'expliquer le changement.</p> + +<p>M. Barthélémy Saint-Hilaire, d'abord si étranger à cette théorie, avait +fini par la comprendre et en proclamer la vérité: «Oui, sans doute, +écrivait-il, si l'être est un, il ne peut avoir de mouvement: mais s'il +a une partie qui change, et si à la matière s'ajoute la forme, dès lors +le mouvement est possible, car la forme change puisqu'elle peut passer +d'un contraire à l'autre.... L'unité de l'être est incompatible avec sa +mobilité; mais du moment que l'être est multiple, il est susceptible de +mouvement.»<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a></p> + +<p>Mais laissons de côté, pour le moment, cette controverse, pour attaquer +directement la thèse bergsonienne que tout s'écoule et que rien ne +demeure. Nous soutenons, au contraire, que, sous l'écoulement, il y a +quelque chose qui demeure, et ce quelque chose qui demeure, nous +l'appelons l'<i>être</i> lui-même, par opposition à ses modalités ou à ses +accidents qui changent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pour cette démonstration, nous ferons appel, soit à la <i>raison</i>, soit à +l'<i>expérience</i> des faits les plus universels.</p> + +<p>D'abord, aux yeux de la raison, la mobilité pure est une conception +inintelligible et contradictoire. Le mouvement est une relation de +passage entre des termes fixes, en sorte que supprimer ces termes serait +supprimer le mouvement. Et quels sont ces termes ou éléments fixes? Il y +en a au moins trois: un <i>point de départ,</i> un <i>point d'arrivée</i> et <i>les +principes ou les lois</i> fixes qui président au passage de l'un à l'autre.</p> + +<p>Tout ce qui devient n'est pas encore ce qu'il sera, sans doute, mais il +est déjà ce qu'il est actuellement. Voilà le <i>point de départ</i>, l'être, +qui n'est pas encore le mouvement. Par exemple, il est déjà un germe ou +un œuf avant de devenir une plante ou un oiseau; il est déjà une +puissance et va passer à l'acte. S'il n'était rien du tout, il ne +pourrait pas se mouvoir; car le néant ne se meut pas et ne peut être mû. +Donc, la conception de M. Bergson d'un mouvement sans rien qui se meut, +d'une durée sans rien qui dure, est vide de sens.</p> + +<p>Le <i>point d'arrivée</i> ou le but n'est pas moins indispensable. On ne se +meut pas uniquement pour se mouvoir, mais pour arriver à quelque chose, +pour aboutir. Changer uniquement pour changer serait inintelligible. +L'être, en paraissant agir et faire quelque chose, ne ferait rien du +tout. Son activité serait donc inaction et son travail un repos. Et +telle est bien la conception bergsonienne du devenir pur où il n'y a +jamais <i>rien de fait</i>, ni au point de départ ni au point d'arrivée, où +tout s'efforce d'être sans jamais pouvoir être. Un tel devenir n'est +même pas la montagne enfantant une souris, puisqu'elle n'enfante rien du +tout. Que si elle accouchait d'un être quelconque, l'être serait au +terme du devenir, comme à son point de départ, et le rêve du devenir pur +se serait évanoui. Le devenir n'est donc intelligible que par l'être qui +peut devenir et qui devient. Il est le <i>devenir-être,</i> car le +<i>devenir-rien</i> est un non-sens. Tout n'est donc pas devenir, il y a du +<i>devenu</i>; il y a de l'être et pas seulement une fuite éperdue à travers +l'infini d'apparences perpétuellement naissantes et évanescentes. Bien +plus, le mouvement n'est qu'un <i>moyen</i> pour produire l'être nouveau; il +n'est donc pas l'essentiel ni le principal: <i>l'être prime le non-être du +devenir</i>.</p> + +<p>A ces deux termes extrêmes, le point de départ et le point d'arrivée du +mouvement, qui ne sont pas du mouvement, mais des points de repère et +des conditions essentielles du mouvement, nous avons ajouté des termes +moyens qui le gouvernent ou le règlent.</p> + +<p>Le mouvement, qui se distingue du hasard, n'est rien sans règle; mais la +règle est fixe, et c'est ici ce qui nous importe. Or, la première règle +du mouvement est d'avoir une <i>direction</i>.</p> + +<p>Un mouvement qui n'aurait aucune direction n'aurait aucun sens. Plus de +progrès concevable sans elle: impossible de dire où l'on va et même si +l'on y va.</p> + +<p>D'autre part, une direction est essentiellement quelque chose de fixe, +au moins pendant un temps donné, jusqu'à ce que le but soit atteint. En +sorte qu'une direction perpétuellement changeante ne serait plus une +direction. L'introduction d'une direction quelconque dans le mobilisme +universel serait donc une contradiction flagrante. Je sais bien que M. +Bergson a tenté cependant ce tour de force de l'introduire sous le nom +de <i>tendance</i>, qu'il définit: <i>un changement de direction à l'état +naissant</i>; mais c'est là jouer sur les mots: un changement perpétuel de +direction, même a l'état perpétuellement naissant, n'est plus une +direction.</p> + +<p>Nous retenons d'ailleurs cet essai de correction au mobilisme pur comme +un aveu que, le mouvement seul ne se suffit pas. Il lui faut encore une +<i>direction</i> fixe.</p> + +<p>Il lui faut en outre des <i>raisons</i> d'être et des <i>lois</i>. Or, ces +nouveaux termes sont encore fixes. Par exemple, les rapports mécaniques +de deux ou plusieurs mouvements ne peuvent pas plus changer que les +rapports géométriques ou algébriques dont ils sont la conséquence. Mon +compas, en tournant sur une pointe, ne peut pas ne pas décrire un +cercle, puisque tous les points de la circonférence qu'il trace sont a +égale distance du centre et que telle est précisément la raison d'être +du cercle. Donc les raisons d'être sont fixes.</p> + +<p>Quant aux lois contingentes qui régissent les mouvements +physico-chimiques ou biologiques, ne dites pas qu'elles sont variables +et «à la merci d'un fait nouveau». C'est notre science humaine qui est à +la merci d'un fait nouveau et qui partant est provisoire. Notre +formulation des lois de la nature est toujours incomplète et provisoire, +mais la loi elle-même ne l'est pas. Si elle semble parfois fléchir, +c'est pour rentrer dans une loi plus haute où nous retrouverons encore +la fixité. Comme l'a très bien dit M. Fouillée: «Tout serait-il mouvant +sur cette terre, notre pensée s'élèverait au-dessus de l'écoulement +universel, lâcherait de découvrir les lois et le rythme qui poussent les +flots contre les flots, et au-dessus de ces lois fixes mais +contingentes, elle atteindrait jusqu'aux principes éternels et +nécessaires qui la dominent et la régissent.»<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a></p> + +<p>Aux <i>raisons d'être</i> et aux <i>lois</i> physiques du mouvement, nous devrions +enfin ajouter des <i>causes</i>. Le mouvement ou changement est, en effet, +une absence d'identité dans le même être, ce qui ne peut s'expliquer +sans l'intervention d'une cause étrangère, si l'on ne veut pas se +laisser acculer à l'identité des contradictoires. M. Le Roy en fait +l'aveu lorsqu'il écrit: «Qu'est-ce que le Devenir, sinon une fuite +perpétuelle de contradictoires qui se fondent?»<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a> Il faut donc au +mouvement une cause motrice et, au-dessus de toutes les causes secondes +et mobiles, un premier moteur immobile, c'est-à-dire mouvant tout sans +être mû lui-même, parce que le mouvement suppose l'immuable, comme le +contingent suppose le nécessaire, et le devenir imparfait suppose le +parfait, l'Acte pur.</p> + +<p>Mais c'est là une ascension que nous ne pouvons entreprendre en ce +moment. Nous l'indiquons cependant, pour mettre en lumière la synthèse +grandiose de notre doctrine: le mouvement s'appuie sur l'immobile comme +sur le point d'appui qui le rend possible et fait toute sa force. Le +mobilisme pur est donc un corps sans âme, un mécanisme sans ressort et +sans contrepoids, un système métaphysique mort-né, sans raison d'être.</p> + +<p>Telle est la réponse de la raison pure qu'il nous faut maintenant +soumettre au contrôle de l'expérience et des faits.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>D'abord, l'<i>observation sensible</i> à laquelle M. Bergson nous renvoie +nous paraît avoir été faite bien incomplètement par ce philosophe. Parti +du point de vue exclusivement psychologique, il a cru observer qu'au +dedans de notre conscience tout change incessamment sans que rien y +demeure—conclusion que nous examinerons bientôt,—et cette conclusion, +il commence par la généraliser en l'étendant à la nature entière.</p> + +<p>Or, dès ce premier pas, nous refusons de le suivre dans son affirmation +que «l'existence est mouvement». Le monde de la matière ou des corps +bruts, qui est beaucoup plus considérable que l'autre—car la vie serait +plutôt une exception,—et qui d'ailleurs s'offre le premier à nos +regards et à notre observation, nous donne, au contraire, un spectacle +diamétralement opposé à celui d'un flux perpétuel. C'est le monde de la +solidité, de la stabilité, de la permanence perpétuelle. Tout y est +inerte, incapable par lui-même de changer, à ce point que la loi de +l'inertie est devenue le principe fondamental de la mécanique, de +l'astronomie et de toutes les sciences physiques. Pour changer, soit de +figure, soit de qualité, soit même de position, toute masse, toute +molécule doit attendre un choc et une impulsion extérieure. Son être est +donc stable par lui-même et ne change qu'accidentellement.</p> + +<p>Et non seulement l'être matériel nous apparaît ainsi comme de nature +stable et permanente, mais les <i>lois</i> qui gouvernent ses changements +accidentels et qui sont étudiées par la mécanique, la physique, la +chimie, la cristallographie, etc., sont parfaitement fixes et stables, +et, en ce sens, nécessaires, au témoignage unanime de tous les savants.</p> + +<p>Parmi ces lois, il en est de fondamentales et de caractéristiques, +telles que la loi de la conservation de l'énergie, la loi de la +permanence des poids ou de la conservation de la matière à travers tous +les changements physico-chimiques, qui nous montrent avec évidence qu'il +y a du fixe et de l'immobile jusqu'au sein du mobile et du changement, +et que sous le flux des changements on découvre un fonds stable et +permanent.</p> + +<p>Il est donc faux ou contraire à l'observation la plus élémentaire +d'identifier l'existence avec le mouvement, l'être stable avec son +mouvement passager. Prendre ainsi la partie pour le tout est une +métaphore de rhétorique qui doit être exclue de la science positive et +de la philosophie fondée sur la science.</p> + +<p>En présence de ce spectacle du monde matériel qui dément si ouvertement +la thèse bergsonienne que toute existence est du mouvement, on doit +pressentir l'embarras de son auteur.</p> + +<p>Il ne s'en tire qu'en fermant les yeux et en déclarant que tout ce +spectacle de la nature n'est qu'une illusion<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>. L'illusion, nous +l'avons déjà vu, est la réponse commode, paresseuse, qui esquive les +difficultés qu'on ne peut résoudre.</p> + +<p>«En résumé, écrit-il, les qualités (prétendues stables) de la matière +sont autant de vues stables que nous prenons sur son instabilité.... Le +corps change de forme à tout instant. Ou plutôt il n'y a pas de forme, +puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce +qui est réel, c'est le changement continuel de forme: <i>la forme n'est +qu'un instantané pris sur une transition</i>. Donc, ici encore, notre +perception s'arrange pour solidifier en images discontinues la +continuité fluide du réel. Quand les images successives ne diffèrent pas +trop les unes des autres, nous les considérons toutes comme +l'accroissement et la diminution d'une seule image <i>moyenne</i>, ou comme +la déformation de cette, image dans des sens différents. Et c'est à +celle moyenne que nous pensons quand nous parlons de l'<i>essence</i> d'une +chose ou de la chose même.»<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a></p> + +<p>La stabilité constatée par les savants, comme par le vulgaire, dans les +propriétés des métaux, par exemple, de l'or, de l'argent, du cuivre, +etc., qui nous permet de décrire à l'avance les phénomènes +physico-chimiques qu'ils produiront dans un cas donné, n'est donc qu'une +illusion de nos sens qui «s'arrangent pour solidifier leur continuité +fluide».</p> + +<p>En vérité, cet «arrangement» produit par nos sens est le fait d'une +habileté merveilleuse, d'autant plus merveilleuse qu'elle produit +toujours et partout les mêmes «arrangements».</p> + +<p>Demandez à tous les chimistes du monde entier quelles sont les +propriétés connues de tels ou tels corps, solide, liquide ou gazeux, +métal ou métalloïde, acide ou base, et de leurs composés chimiques, ils +vous feront des réponses invariables, au fond identiques, et si vous +êtes incrédules, ils vous en feront faire la vérification expérimentale.</p> + +<p>Demandez à tous les physiciens les lois de la pesanteur, de l'optique, +de l'acoustique..... ils vous indiqueront toujours les mêmes et +répéteront cent fois sous vos yeux des expériences identiques. Mais +cette adaptation permanente et universelle de tous les sens et de tous +les esprits chez tous les hommes, pour produire toujours et partout les +mêmes merveilleuses illusions de constance et de stabilité dans les +êtres et les lois de la nature, n'est-elle pas elle-même un élément de +fixité et de stabilité?... En sorte que le statique chassé—comme le +naturel—nous revient au galop!...</p> + +<p>Cependant, quel artifice invraisemblable de vouloir mettre seulement +dans l'esprit ce statique que nous découvrons si clairement dans la +matière elle-même et dans les lois naturelles qui la régissent! Un +exercice d'équilibre sur cette pointe d'aiguille ne peut durer +longtemps, et M. Bergson y renoncera bientôt en appelant la matière du +«psychique inverti» ou «congelé, cristallisé»<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>.</p> + +<p>Le physique est-il du psychique, la matière est-elle de l'esprit +déchu?—Nous l'examinerons plus tard. Pour le moment, nous prenons acte +que c'est bien du «congelé», du «cristallisé» et partant du statique et +de l'inerte. Ce n'est donc pas l'observation ingénue et loyale de la +nature matérielle qui a pu suggérer le contraire à M. Bergson, c'est +seulement son préjugé psychologique qui lui a fait voir du psychique et +du fluent partout, jusqu'au sein de la nature morte et inerte. Ce mirage +n'était qu'un rêve et nullement l'intuition d'un fait réel, car il +contredirait trop audacieusement toutes les observations vulgaires ou +scientifiques.</p> + +<p>Du monde de la matière, passons maintenant au monde de l'esprit ou de la +conscience pour examiner si, là encore, l'observation psychologique, +d'ailleurs si pénétrante, de M. Bergson ne serait pas prise en défaut, +comme gravement incomplète.</p> + +<p>C'est dans le domaine de la vie, en effet, que le défenseur du devenir +pur prend des airs de triomphe et de défi. Il semble être là chez lui, +maître de la place, à l'abri de toute attaque sérieuse. Ecoutons sa +brillante analyse du «courant de la vie» consciente:</p> + +<p>«Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les +modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la +colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas assez +dire. Le changement est bien plus radical qu'on ne le croirait d'abord. +Je parle, en effet, de chacun de mes états comme s'il formait un bloc. +Je dis bien que je change, mais le changement m'a l'air de résider dans +le passage d'un état à l'état suivant: de chaque état, pris à part, +j'aime à croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le temps qu'il se +produit. Pourtant, un léger effort d'attention me révélerait qu'il n'y a +pas d'affection, pas de représentation, pas de volition qui ne se +modifie à tout moment; si un état d'âme cessait de varier, sa durée +cesserait de couler. Prenons le plus stable des états internes, la +perception visuelle d'un objet extérieur immobile. L'objet a beau rester +le même, j'ai beau le regarder du même côté, sous le même angle, au même +jour: la vision que j'en ai n'en diffère pas moins de celle que je viens +d'avoir, quand ce ne serait que parce qu'elle a vieilli d'un instant.... +La vérité est qu'on change sans cesse et que l'état lui-même est déjà du +changement.... Où il n'y a qu'une pente douce, nous croyons apercevoir, +en suivant la ligne brisée de nos actes d'attention, les marches d'un +escalier. Il est vrai que notre vie psychologique est pleine +d'imprévu.... ce sont des coups de cymbales qui éclatent de loin en loin +dans la symphonie. Notre attention se fixe sur eux parce qu'ils +l'intéressent davantage, mais chacun d'eux est porté par la masse fluide +de notre existence psychologique tout entière. Chacun d'eux n'est que le +point le mieux éclairé d'une zone mouvante, etc.»<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a></p> + +<p>A cette description psychologique si fine et si nuancée, nous allons +reprocher de manquer de nuance et de finesse. Lorsque le peintre fixe +attentivement son modèle pendant plusieurs secondes, direz-vous que ce +regard n'est plus le même de la première à la troisième seconde, +uniquement parce qu'il a vieilli ou que le modèle lui-même a vieilli? +Lorsque je fais un jugement en accouplant un second terme à un premier, +ou bien un raisonnement en unissant trois propositions: majeure, mineure +et conclusion, direz-vous que le jugement a changé parce que j'ai +vieilli en passant d'un premier terme à un second, ou que mon +raisonnement n'est plus le même arrivé à la conclusion, parce que je +suis plus vieux qu'au moment où je posais les prémisses?</p> + +<p>En vérité, ce n'est pas seulement le bon sens que choqueraient de +pareilles subtilités, mais l'analyse psychologique elle-même. Une chose +est toujours la même lorsqu'elle ne change qu'accidentellement, surtout +lorsque ce changement accidentel est insensible ou infinitésimal. Est-ce +que je change de personne parce que je marche ou que je me promène?</p> + +<p>Il faut donc savoir distinguer, soit dans un être, soit même dans une +manière d'être, ce qui est l'essence ou ce qui n'est qu'accidentel. Et +c'est cette distinction—si élémentaire pourtant—que M. Bergson, malgré +toute sa finesse, a oublié de faire.</p> + +<p>Nous en concluons que sensations, sentiments, volitions, représentations +peuvent se prolonger en demeurant les mêmes, lorsqu'ils ne subissent que +des variations accidentelles, surtout des variations imperceptibles. +Soutenir le contraire, soutenir que la moindre durée les change au point +qu'ils ne sont plus les mêmes, ce serait rendre leur existence même +impossible, car toute sensation exige un <i>minima</i> de temps, c'est-à-dire +une certaine épaisseur de durée, une sensation absolument instantanée +étant impossible, comme tous les psychologues en conviennent +unanimement, sans en excepter M. Bergson.</p> + +<p>Au demeurant, soyons plus généreux, et accordons que tous nos phénomènes +de conscience, variant sans cesse, sont dans un perpétuel écoulement. +Nous n'avons encore là qu'une moitié de l'observation psychologique. +Oublier l'autre moitié serait une omission des plus graves. Nous sommes +à la fois changeants et identiques à nous-mêmes: tel est le témoignage +essentiel de nos consciences.</p> + +<p>Oui, l'homme «passe», mais sans passer tout entier; et ce qui passe en +nous n'est sûrement ni l'essentiel ni le plus important de nous-mêmes. +D'abord, il y a une <i>orientation</i> stable de la vie qui ne passe pas. La +tendance à l'être, au bien-être, au plus-être, au rayonnement et à la +multiplication de l'être, est une loi universelle, et la biologie nous +montre partout, à tous les degrés de la vie, la fixité invariable de +cette loi.</p> + +<p>Mais descendons au plus profond de nos consciences, nous y découvrirons +la permanence de notre <i>identité personnelle</i>, à travers tous les âges +et toutes les vicissitudes de notre vie. C'est là la contre-partie +nécessaire du flux perpétuel des phénomènes. Le changement n'était qu'à +la surface, le fond est demeuré le même.</p> + +<p>Une analyse plus minutieuse de ce fait nous montre que dans la série des +sentiments, pensées ou vouloirs, qui composent le «courant de la +conscience», chaque partie est attachée aux autres parties par un +élément commun à toutes, car toutes sont <i>à moi</i> et viennent <i>de moi</i>. +Or, cet élément, puisqu'il est commun à tous les termes successifs de la +série, est quelque chose de stable et de permanent. Nous l'appelons le +moi-agent, dont l'unité produit à la fois l'unité et la multiplicité des +opérations de nos consciences. Que si vous supprimez cette source +permanente de multiplicité et d'unité, les parties de la série se +désagrègent, retombent en poussière atomique, et le fait qu'elles se +connaissent mutuellement, comme passées, présentes ou à venir, devient +un paradoxe incompréhensible.</p> + +<p>M. Bergson nous réplique que le passé, le présent et le futur se +tiennent comme un tout indivisible, comparable à une mélodie; et il +revient dans tous ses ouvrages sur cette comparaison.<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a></p> + +<p>Mais cette métaphore est trompeuse. Jamais il n'y aurait unité de phrase +musicale sans l'unité et la permanence de l'esprit qui la compose ou qui +l'écoute, sans la mémoire qui en retient les notes et en fait la +synthèse. La mélodie suppose donc la permanence et l'identité du +moi-agent, bien loin de les remplacer.</p> + +<p>Il y a donc sous les phénomènes passagers un noumène stable, sous le +mouvant, un élément fixe et immobile, ce que les Grecs avaient appelé τὸ +ὑποκείμενον, et les Latins <i>sub-stantia, substance</i>, qui est l'être +proprement dit, parce qu'il <i>est</i> tandis que le phénomène devient, il +dure tandis que tout le reste passe.</p> + +<p>Or, M. Bergson rejette la substance; il est phénoméniste pur, et c'est +sur ce point que son analyse psychologique nous paraît autrement, +défectueuse et incomplète. La gravité même de cette lacune va nous +demander une étude critique plus attentive. Jusqu'ici nous avons montré +que, sous le mouvant, il y a un élément stable; il nous faut expliquer +maintenant la nature et le rôle de cet élément foncier de l'être, qui +est l'être lui-même, les phénomènes n'en étant que la manifestation et +le rayonnement.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ceux qui nient la substance—il s'en trouve même parmi les philosophes +chrétiens—la nient parce qu'ils ne la comprennent pas. Aussi +émettent-ils à son sujet les idées les plus fausses, parfois les plus +grotesques. Avant de les réfuter, nous croyons utile de rappeler +brièvement au lecteur la vraie notion classique de la substance, si +oubliée de nos contemporains. Elle préparera utilement les voies à notre +discussion, en écartant tous les malentendus qu'on accumule à son sujet.</p> + +<p>Nous pourrions définir la substance: <i>l'être ou la réalité qui soutient +ses manières d'être et les produit</i>. De là une double fonction de cet +être par rapport à ses manières d'être: fonction <i>statique</i> et +<i>dynamique</i>.</p> + +<p>Dans le <i>premier rôle</i>, la substance est le sujet d'inhérence, le +substratum, τὸ ύποκείμενον, des phénomènes ou accidents. Ainsi, la +blancheur est inhérente à cette feuille de papier qui joue le rôle de +substratum par rapport à la blancheur. Cette qualité, en effet, ne peut +demeurer en l'air sans être soutenue par rien; elle a besoin d'un sujet +d'inhérence, tandis que le papier subsiste sans aucun sujet d'inhérence. +Tel est le sens de la formule classique: la substance subsiste en +elle-même et non dans un autre; l'accident ne subsiste que dans un autre +et non en lui-même, aussi est-il bien moins un être qu'une manière +d'être, un être dérivé <i>ens-entis</i>.</p> + +<p>Et ce que nous disons de la blancheur par rapport au papier se dit de +tous les autres attributs par rapport à leur sujet, par exemple, de tous +les états psychologiques par rapport au moi conscient.</p> + +<p>Le <i>second rôle</i> de la substance, le plus important est d'être la source +des accidents ou le principe producteur des phénomènes qui en émanent +comme de leur cause efficiente. De l'aveu unanime de tous les +péripatéticiens et scolastiques, les qualités d'un objet ne sont que le +rayonnement et la manifestation de son être<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. Le mode d'être vient +de la nature de l'être, et celui-ci agit comme il est. Et c'est +précisément ce rôle dynamique de la substance par rapport à ses +phénomènes qui nous explique sa fonction statique.</p> + +<p>Pourquoi, en effet, la substance doit-elle demeurer sous les phénomènes? +Parce qu'elle les produit—d'une manière ou d'une autre,—et qu'il est +bien impossible de ne pas supposer un agent sous l'action produite, une +cause derrière l'effet qui en émane, un noumène sous sa manifestation +phénoménale, en un mot, une source de chaleur ou de lumière sous leur +rayonnement.</p> + +<p>En outre, qu'est-ce qui fait le <i>lien</i> ou l'unité des multiples +phénomènes dans le même être? C'est l'unité même de celle source +profonde ou de cette cause essentielle d'où ils émanent dans chacun des +êtres individuels. Sans l'unité et la permanence de cet agent qui +subsiste en moi, par exemple, et qui n'est autre que moi-même, l'unité +et la continuité de mon propre devenir seraient brisées. Je ne +trouverais plus en ma conscience qu'une poussière de phénomènes +disparates et sans lien: l'unité même de ma conscience se serait +évanouie.</p> + +<p>M. Bergson et tous les autres phénoménistes font donc preuve de +réflexion insuffisante, lorsqu'ils traitent de vide ou d'inintelligible +la notion de substance. Son rôle à l'égard de ses phénomènes est +clairement indiqué dans le rapport de la cause à l'effet ou de la +puissance à l'acte. C'est donc défigurer entièrement noire pensée de +dire que la substance serait pour nous un fil artificiel par lequel nous +unirions les phénomènes comme on enfile les perles d'un collier<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>. +L'inintelligence est ici complète et le facile triomphe contre des +chimères ainsi forgées de toutes pièces, bien peu glorieux.</p> + +<p>Au surplus, ce n'est pas seulement la notion de substance que nous +devons mettre en lumière, mais encore sa réalité et son existence. Nous +avons dû sans doute l'expérimenter, d'une manière consciente ou +inconsciente, puisque nous en avons l'idée, toutes nos idées venant par +abstraction de l'expérience concrète. Or, celle expérience, soit +interne, soit externe, il nous est facile de la reconstituer.</p> + +<p>En effet, au dedans de nous-mêmes, il est facile de saisir très +clairement la réalité du <i>moi</i>, c'est-à-dire d'une réalité jouissant, +par rapport aux phénomènes, de la double fonction des substances, +statique et dynamique.</p> + +<p><i>a</i>) Le moi conscient se perçoit d'abord lui-même comme un <i>sujet</i> un et +permanent sous le flux continuel de ses pensées, de ses sentiments, de +ses volitions. Il lui suffit pour cela de comparer les souvenirs qu'il +conserve de ces faits multiples et transitoires avec ce principe d'unité +et de permanence qu'il sent au dedans de lui-même. En effet, je ne coule +pas avec mes pensées; sans m'en isoler, je me distingue d'elles; en les +produisant, je ne me perds pas en elles. Elles sont des attributs +passagers dont je suis le sujet permanent.</p> + +<p><i>b</i>) Le moi se perçoit en même temps comme le principe <i>producteur</i> de +ces phénomènes, notamment lorsqu'il fait un effort d'attention ou de +volonté libre. Et jamais il n'a conscience d'une pensée ou d'un acte de +volonté séparé de l'agent qui pense ou qui veut en nous.</p> + +<p>Prenons un exemple: Je suis déjà vieux, mais je me souviens fort bien +d'avoir été petit enfant, jeune homme et homme fait. Or, sous ces trois +groupes de changements, qui en résument une multitude, je sens et je +comprends que je suis resté au fond le même individu, le même être ou la +même personne, c'est-à-dire le même <i>principe subsistant</i> d'actions ou +de passions auquel je rapporte tous les mérites et démérites, tous les +événements actifs et passifs de ma vie entière.</p> + +<p>Nier l'identité ou la persévérance inaltérable de notre <i>moi</i> dans sa +source profonde nous conduirait d'ailleurs à l'absurde.</p> + +<p>Comment, en effet, me souviendrai-je du passé, si le <i>moi</i> qui en fut +l'acteur ou le témoin, au lieu de rester identique à lui-même pendant +toute une vie, changeait d'être à chaque instant? D'où le dilemme +suivant: ou mon être que j'appelle <i>moi</i> subsiste depuis ma naissance, +ou je ne me souviens de rien!</p> + +<p>Cependant, ce n'est pas seulement par des raisonnements, c'est par une +intuition immédiate que nous saisissons, sous les phénomènes qui +passent, le moi, l'être qui agit en nous et qui demeure <i>un</i> et le +<i>même</i> sous tous les changements de surface.</p> + +<p>Quoi qu'en disent nos contemporains, ce n'est pas seulement des +phénomènes de <i>vie</i> et des sensations vitales que nous saisissons dans +nos consciences, mais encore et surtout <i>le vivant</i>, le sujet qui pense +et qui vit en nous. La cénestésie, ou le sens de la vie, n'épuise pas la +conscience qui atteint jusqu'au sujet agissant et vivant.</p> + +<p>En effet, par la conscience, je me saisis moi-même avec mon action, car +l'action est inséparable de l'agent. Je me sens agir, penser, vouloir. +Et c'est pour cela que je dis: <i>ma</i> pensée, <i>mon</i> action, au lieu de +dire: <i>votre</i> pensée, <i>votre</i> action, ou bien encore, sous une forme +impersonnelle: <i>une</i> pensée, <i>une</i> action. Voilà le fait de conscience. +Aussitôt, dans ce fait sensible, mon intelligence a perçu l'être, mon +être, ce principe qui, dans le sentiment de l'effort personnel, déploie +si clairement son opération en passant de la puissance à l'acte.</p> + +<p>Ainsi, du premier coup, ma conscience a pris contact avec l'être réel +que je suis, avec le principe ou la cause vivante qui sent, pense et +veut en moi.</p> + +<p>Supposez, au contraire, qu'au lieu d'atteindre l'agent à travers son +action, je ne puisse saisir que l'action elle-même sans comprendre la +source d'où elle émane; supposez que je ne puisse atteindre que le +phénomène de la pensée séparé de celui qui pense ou qui agit en moi. +Désormais, je ne puis conclure avec Descartes: je pense, donc je suis un +être: <i>cogito ergo sum</i>; je dois dire seulement: donc, <i>je suis une +pensée</i>. Encore cette conclusion serait-elle excessive. Ne saisissant +qu'une pensée sans voir la relation, désormais inconnue, avec l'agent +qui produit la pensée, je ne puis plus dire JE pense, mais seulement ON +pense, comme on dit impersonnellement: IL pleut ou IL neige! En sorte +qu'il n'y aurait plus personne en moi!</p> + +<p>Pour éviter une conclusion si absurde, il faut donc reconnaître que nous +saisissons par la conscience, non seulement nos propres opérations, mais +encore l'agent qui les produit et qui dit <i>moi</i>! C'est ce principe +permanent que nous avons appelé la substance, notre âme, quelle qu'en +soit d'ailleurs la nature, matérielle ou spirituelle, que nous n'avons +pas à étudier ici.</p> + +<p>Ne pouvant nier directement le témoignage si clair de leur conscience ni +étouffer sa voix, nos adversaires s'appliquent à contester sa valeur. +Taine, par exemple, n'en parle qu'avec dédain et le traite <i>d'illusion +métaphysique.</i></p> + +<p>«Le moi, écrit-il, n'est qu'une entité verbale et un fantôme +métaphysique. Ce quelque chose d'intime ... on le voit s'évanouir et +rentrer dans la région des mots.... Il ne reste de nous que nos +événements, nos mots.... Il ne reste de nous que nos événements, +sensations, images, souvenirs, idées: ce sont eux qui constituent notre +être.»<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a> Et il appelle notre moi «<i>la</i> FILE de nos événements» de +conscience.</p> + +<p>Voici la partie la plus célèbre de son argumentation. L'illusion de +l'esprit, d'après M. Taine, «serait semblable à celle d'un homme qui, +pour mieux connaître une longue planche, l'aurait divisée en triangles, +en losanges, en carrés, tous marqués à la craie, et qui dirait en +parcourant tour à tour les divisions de sa planche: cette planche est +ici un carré, tout à l'heure elle éluit un losange, là-bas elle sera un +triangle; j'ai beau avancer, reculer, me rappeler le passé, prévoir +l'avenir, je trouve toujours la planche invariable, identique, unique, +pendant que ses divisions varient; donc elle en diffère, elle est un +être distinct et subsistant, c'est-à-dire une substance indépendante, +dont les losanges, les triangles et les carrés ne sont que les états +successifs. Par une illusion d'optique, cet homme crée une substance +vide qui est la <i>planche en soi</i>. Par une illusion d'optique semblable, +nous créons une substance vide qui est le <i>moi</i> pris en lui-même. De +même que la planche n'est que la série continue de ses divisions +successives, de même le moi n'est que la trame continue de ses +événements successifs»<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p> + +<p>Le lecteur un peu exercé n'aura pas de peine à découvrir le sophisme qui +se cache sous ces images. La planche et ses divisions sont entre elles +dans le rapport du tout à ses parties, tandis que le moi et ses +opérations sont dans le rapport de cause à effets. S'il est clair que la +collection des parties de la planche ne soit pas distincte du tout, il +n'est pas moins évident que la collection des effets est distincte de +leur cause.</p> + +<p>La confusion de Taine est donc manifeste; son erreur est de vouloir +faire des effets une partie de la cause, des opérations une partie de +l'agent qui opère. Non, l'âme n'est pas la collection ou la file des +phénomènes de conscience, mais la cause qui les produit en nous. Comme +nous l'avons déjà dit, les phénomènes passent et leur cause demeure +identique à elle-même; on ne saurait donc les confondre<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p> + +<p>Cette confusion, du reste, nous conduirait aux conclusions les plus +absurdes. Non seulement notre identité personnelle serait détruite à +chaque instant, puisque à chaque instant nos pensées, nos sensations, +nos volitions se succèdent et passent; non seulement notre mémoire—nous +l'avons vu—serait rendue impossible, puisque le témoin du passé +s'évanouirait à chaque instant; mais la <i>file</i> elle-même de nos +événements s'arrêterait. En effet, supposons trois idées qui devraient +se suivre dans la proposition suivante: <i>l'homme est mortel</i>. Ce n'est +pas la première idée, <i>homme</i>, qui peut produire la seconde, <i>est</i>, ni +la seconde qui peut produire la troisième, <i>mortel</i>; la file sera donc +arrêtée si vous avez supprimé le moteur central de la pensée, l'âme. De +même, supposez trois sentiments hétérogènes et successifs: <i>amour, +haine, espérance</i>. Ce n'est pas l'amour qui produit la haine ni la haine +qui peut produire l'espérance. Il faut donc rétablir le moteur central, +l'âme, qui nous fera passer par ces trois phases du sentiment, si vous +ne voulez pas que leur <i>file</i> soit rendue impossible.</p> + +<p>Que diriez-vous d'un observateur assez superficiel pour définir une +montre ou une horloge: la <i>file</i> des mouvements ou des tours d'aiguilles +sur un cadran, sans faire aucune mention du ressort invisible qui les +fait tourner? ou qui croirait naïvement que c'est le premier tour +d'aiguille qui cause le second, le second qui cause le troisième, ainsi +de suite, en sorte que la causalité d'un ressort intérieur serait à ses +yeux «une hypothèse superflue»? Eh bien! ce rêveur ne serait pas plus +aveugle ni plus systématique que nos phénoménistes ne voulant voir dans +la conscience que la file des événements dont elle est le théâtre, et +négligeant l'agent qui les produit.</p> + +<p>Cet agent, nous l'appelons l'âme ou le moi. Le fait de son existence et +de son opération incessante en nous est d'une évidence tellement +primordiale que, pour ne pas vouloir le constater, il faudrait avoir bu +à longs traits dans la coupe des utopies idéalistes et délirantes de la +Germanie. Du fond de nos consciences s'élèvera toujours le cri du bon +sens et de l'évidence: JE suis, JE pense, J'agis! Toutes les subtilités +du phénoménisme s'évanouissent comme une ombre devant la splendeur de +cette simple affirmation.</p> + +<p>Il ne faut donc pas croire ceux qui répètent, après Kant, que l'être ou +le noumène, comme ils disent, est situé en dehors et au delà du monde +phénoménal. Il lui est présent, au contraire, et c'est dans le phénomène +même que nous le découvrons, parce que l'action, toujours inséparable de +l'agent, nous le manifeste, bien loin de nous le cacher. Si le phénomène +est essentiellement ce qui <i>apparaît</i>, il faut bien que l'agent +apparaisse avec son action, en elle et par elle: impossible de saisir +l'un sans l'autre. Du reste, l'idée de moi-agent n'est pas innée; donc +elle est expérimentale.</p> + +<p>Voilà pourquoi les Docteurs de l'Ecole sont unanimes à faire de l'être +concret et substantiel l'objet véritable du sens <i>intime</i>, quoique ce +soit, <i>per accidens</i>, puisqu'il n'est saisi qu'à travers son action et +par son action. Seule, la <i>nature</i> de l'être n'est découverte que par le +raisonnement; mais son existence est objet d'une simple perception.</p> + +<p>L'être concret est aussi l'objet de l'<i>intelligence</i>. Objet direct pour +Scot et Suarez; objet indirect pour saint Thomas, d'après lequel +l'intelligence saisirait d'abord l'abstrait et puis seulement le concret +par un retour ou une réflexion sur la chose abstraite. Mais, dans les +deux hypothèses, l'être concret est bien un objet d'intuition, soit pour +les sens, soit pour l'intelligence, et non pas objet d'une foi aveugle, +comme certains le répètent faussement.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tel est l'exposé succinct de la doctrine traditionnelle sur la +<i>substance</i>. Il sera curieux et instructif de mettre en parallèle celle +de M. Bergson: espérons que du contraste jaillira la lumière.</p> + +<p>D'abord, il n'hésite point à affirmer cette thèse inintelligible qu'il y +a des actions sans agent, des mouvements sans chose mue, des attributs +sans sujet, des manières d'être sans être<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>. «En vain, dit-il, on +cherche ici, sous le changement, la chose qui change: c'est toujours +provisoirement, et pour <i>satisfaire notre imagination</i>, que nous +attachons le mouvement à un mobile. Le mobile fuit sans cesse sous le +regard de la science, celle-ci n'a jamais affaire qu'à la +mobilité.»<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a> Et il répète à satiété dans tout son ouvrage: «Il n'y a +pas de choses, il n'y a que des actions.»<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a></p> + +<p>Quelle preuve donne-t-il d'une assertion si renversante pour le sens +commun? Il n'en donne aucune. Il lui suffit d'un geste de mépris pour +«ces choses <i>énormes</i> qui s'appellent la Substance, l'Attribut et le +Mode»<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a> Il faut donc le croire sur parole. Puisqu'il a posé en +principe, avec Héraclite, que «tout s'écoule et que rien ne demeure», il +faut bien conclure, malgré l'évidence contraire, que la substance qui +demeure n'est qu'illusion, forgée pour «satisfaire notre imagination», +alors que nous l'admettons, soit pour satisfaire aux exigences de notre +raison qui se refuse obstinément à comprendre une action sans agent, +soit aussi pour satisfaire au témoignage de notre conscience qui affirme +si énergiquement l'identité et la permanence de notre moi agissant, sous +le flot mobile de ses actions ou de ses passions.</p> + +<p>Ce principe héraclitien du devenir pur ou de l'écoulement perpétuel de +toute chose doit conduire encore plus loin M. Bergson: ce n'est pas +seulement la substance qu'il doit nier, mais jusqu'à la permanence de +ses qualités ou de ses états. Qualités d états ne seront pour lui que +des vues instantanées prises sur le changement perpétuel, et que nous +«solidifions» faussement en leur prêtant une durée quelconque.</p> + +<p>«En réalité, le corps change de forme à tout instant—de même pour +l'esprit;—ou plutôt il n'y a pas de forme, puisque la forme est de +l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel, c'est le +changement continuel de forme: <i>la forme n'est qu'un instantané pris sur +une transition</i>. Donc, ici encore, notre perception s'arrange (?) pour +solidifier en images discontinues la continuité fluide du réel. Quand +les images successives ne diffèrent pas trop les unes des autres, nous +les considérons toutes comme l'accroissement ou la diminution d'une +seule image <i>moyenne</i> ou comme la déformation de cette image dans des +sens différents. Et c'est à cette image <i>moyenne</i> que nous pensons quand +nous parlons de l'essence d'une chose ou de la chose elle-même.»<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a></p> + +<p>Mais une <i>image moyenne</i> peut-elle nous tenir lieu de la substance et la +remplacer? Nullement, puisqu'elle ne saurait jouer le double rôle, +statique et dynamique, de la substance.</p> + +<p>Une image moyenne, en effet, n'est qu'une vue de l'esprit qui est bien +incapable de servir de support ou de substrat aux autres images, je veux +dire aux autres qualités ou états fluides dont nous prendrions des vues +instantanées.</p> + +<p>Encore moins peut-elle jouer le rôle d'agent relativement a ces diverses +images. Elle est un effet produit, et nullement une cause productrice, +une source d'où les phénomènes émaneraient.</p> + +<p>En sorte que l'explication par une <i>image moyenne</i> n'explique rien +puisqu'elle laisse toujours les attributs sans sujet et les actions sans +agent.</p> + +<p>Un exemple va faire saisir clairement notre pensée. Lorsque je dis que +«tel enfant devient un homme», il est clair que je n'attribue nullement +le qualificatif «homme» au sujet «enfant». Et l'absurdité ne serait +nullement diminuée en attribuant «l'image moyenne» de l'homme à «l'image +moyenne» de l'enfant. Ma phrase est donc ellyptique: elle sous-entend le +véritable sujet: tel <i>être humain</i>, Pierre, qui était enfant, devient un +homme. Or, cet être humain, qui a revêtu successivement deux figures, +tout en demeurant au fond identique et le même, est précisément ce que +nous avons appelé une <i>substance</i> ou un <i>être</i> dans la plénitude de ce +mot: un <i>être subsistant</i>.</p> + +<p>M. Bergson est allé au-devant de l'objection et dissimule mal l'embarras +qu'elle lui cause. «Quand nous disons que «l'enfant devient homme», +écrit-il, gardons-nous de trop approfondir le sens littéral de +l'expression. Nous trouverions que, lorsque nous posons le sujet +«enfant», l'attribut «homme» ne lui convient pas encore, et que, lorsque +nous énonçons l'attribut «homme», il ne s'applique déjà plus au sujet +«enfant». La réalité, qui est la <i>transition</i> de l'enfance à l'âge mûr, +nous a glissé entre les doigts.... La vérité est que, si le langage se +moulait ici sur le réel, nous ne dirions pas: «l'enfant devient homme», +mais «<i>il y a devenir</i> de l'enfant à l'homme.... «devenir» est un sujet. +Il passe au premier plan. Il est la réalité même....»<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a></p> + +<p>En vérité, voilà une explication originale, dont l'esprit humain ne +s'était point encore avisé. Ce n'est plus «monsieur Pierre» qui d'enfant +devient homme, mais «monsieur Devenir», puisqu'il est le sujet et la +seule réalité. Et comme le «devenir» est impersonnel, n'appartenant à +personne—ce que M. Bergson exprime fort bien en disant: «IL Y A +devenir», comme on dit: IL pleut ou IL neige,—concluons que <i>personne,</i> +dans ledit changement, n'a passé de l'enfance à l'âge mûr.</p> + +<p>Conclusion si contraire à ce sens commun—auquel M. Bergson est le +premier à rendre hommage—qu'elle suffit a réfuter une explication si +excentrique.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Aussi bien ce philosopha lui-même va-t-il faire appel à une théorie +beaucoup plus subtile et profonde, âme de toute la philosophie +bergsonienne, la théorie du Temps ou de la Durée, pour tenter +d'expliquer autrement ce grand fait psychologique de la permanence et de +l'identité personnelle, que notre conscience pose si fermement comme une +barrière infranchissable à tout phénoménisme négateur de la substance.</p> + +<p>Nous avons déjà longuement décrit la notion bergsonienne du temps. Il +nous suffit de rappeler ici au lecteur qu'après avoir confondu le +temps—longueur ou mesure de durée—avec la conscience qui dure, +c'est-à-dire confondu le contenant avec son contenu, et la mesure avec +la chose mesurée, il avait été conduit à donner à cette chose elle-même, +à la conscience qui dure, une définition tout à fait nouvelle.</p> + +<p>Pour M. Bergson, la durée consciente fait «boule de neige». Le passé, +loin d'être passé, est toujours présent. Et c'est ce grossissement +perpétuel du présent par le passé, augmentant sans cesse en avançant +dans l'avenir, qui va permettre au phénomène de faire fonction de +substance, à la conscience présente de jouer le rôle de personne +toujours identique à elle-même.</p> + +<p>Ecoutons l'exposition de ce système par son inventeur lui-même. «La +durée est l'étoffe même de la réalité ... la substance même des +choses ... l'étoffe même de notre vie.»<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a> «Mon état d'âme, en avançant +sur la route du temps, s'enfle continuellement de la durée qu'il ramasse +(?); il fait pour ainsi dire boule de neige avec lui-même.... Notre +durée n'est pas un instant qui remplace un instant: il n'y aurait alors +jamais que du présent, pas de prolongement du passé dans l'actuel, pas +d'évolution, pas de durée concrète. La durée est le progrès continu du +passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en avançant.... En réalité, le +passé se conserve de lui-même automatiquement. Tout entier, sans doute, +il nous suit à tout instant: ce que nous avons senti, pensé, voulu +depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y +joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le +laisser dehors.»<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a></p> + +<p>«Son passé (de chaque être) se prolonge tout entier dans son présent, y +demeure actuel et agissant. Comprendrait-on autrement qu'il traversât +des phases bien réglées, qu'il changeât d'âge, enfin qu'il eût une +histoire?»<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a></p> + +<p>«Nous traînons derrière nous, sans nous en apercevoir, la totalité de +notre passé; mais la mémoire ne verse dans le présent que les deux ou +trois souvenirs qui compléteront par quelque côté notre situation +actuelle.... C'est dans la durée pure que nous nous replongeons, une +durée où le passé, toujours en marche, se grossit sans cesse d'un +présent absolument nouveau.... Que l'action grossisse en avançant, +qu'elle crée au fur et à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de +nous constate quand il se regarde agir.»<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a></p> + +<p>Inutile de prolonger encore ces citations. Elles suffisent à montrer que +nous n'avons pas trahi la pensée de l'auteur. Et puisqu'il vient de +fuire appel à notre expérience, c'est sur ce terrain de l'observation +que nous porterons le débat.</p> + +<p>Certes, tout n'est pas faux dans les descriptions précédentes. Il est +bien vrai, par exemple, que notre durée n'est pas un instant qui +remplace un autre instant. Nous ne sommes pas à chaque instant anéantis +et de nouveau créés, car notre identité personnelle, loin d'être +détruite et remplacée à chaque instant, demeure la même de notre +naissance à notre mort, comme l'observation consciente la plus +élémentaire nous l'atteste avec pleine évidence. Mais ce fait prouve +précisément notre thèse: qu'il y a sous nos actions passagères un agent +qui subsiste toujours identique à lui-même; un être subsistant sous nos +manières d'être multiples et fugitives.</p> + +<p>La deuxième observation portera sur un point de la plus haute importance +dans la thèse bergsonienne et non moins facile à vérifier. Le passé, +dit-on, se conserve.—Oui, métaphoriquement, mais sous quelle forme? +Toute la question est là. Hier, j'ai visité Rome et admiré la basilique +de Saint-Pierre. Aujourd'hui, loin de Rome, cette vision si émouvante +demeure bien vive en mon esprit, mais sous une forme toute nouvelle. Ce +n'est plus du réel que mes yeux contemplent, mais une image mentale +gravée dans mon esprit et dans mon cœur que je perçois. En un mot, ce +n'est plus une intuition, mais le souvenir d'une intuition disparue. Or, +cette image mentale, quoiqu'elle rappelle le passé, est vraiment +actuelle et présente. C'est donc du présent, et non du passé, qui +s'ajoute au présent.</p> + +<p>Autre exemple: ma jeunesse s'est donc, elle aussi, conservée? dira le +vieillard. Mais quelle amère ironie, alors qu'il ne peut même plus +découvrir en lui l'ombre de sa jeunesse!</p> + +<p>Ce qui se conserve n'est donc pas le passé, mais un souvenir du passé. +Cependant, le passé peut laisser des effets qui demeurent plus ou moins +de temps, par exemple, une empreinte, ou encore une accumulation de +matériaux. Ainsi l'animal, en grandissant, conserve plus ou moins la +figure qu'il a reçue et les réserves de matière qui sont un legs du +passé. Nouvelle preuve que tout ne passe pas et qu'il y a aussi du +stable sous le mouvant. Mais un héritage du passé n'est pas le passé +lui-même. Après avoir longtemps grandi et grossi, l'animal finit avec +l'âge par diminuer de poids et de taille: il maigrit, il se rabougrit, +l'homme «redevient en enfance». Après avoir longtemps enroulé son fil et +grossi son peloton, voici que le peloton se déroule. Direz-vous que +c'est le Temps qui revient sur ses pas et remonte à son point de départ? +Il est clair que non, le Temps étant irréversible. Donc, le «peloton» ou +la «boule de neige», ce n'était pas du temps accumulé, du passé mis en +conserve, c'était tout autre chose: un legs matériel du passé.</p> + +<p>Le passé, comme tel, n'est donc plus—quoique ses effets puissent +demeurer matériellement et son souvenir être toujours conservé présent à +mon esprit ou à mon cœur,—et partant, le passé qui n'est plus est +incapable de s'ajouter, au présent, de gonfler le présent ou de faire +avec lui boule de neige, pour jouer le rôle de substance. Ce sont là des +métaphores créées pour l'équivoque, des bulles de savon brillantes et +qu'un simple coup d'épingle suffit à dégonfler.</p> + +<p>Ce coup d'épingle—nous l'avons déjà vu—a été donné d'une manière +spirituelle et décisive par M. Fouillée: «Ce sera, dit-il, l'originalité +des bergsoniens d'avoir inventé un nouveau <i>sophisme du chauve.</i> Les +cheveux de l'homme chauve existent encore, puisqu'il en a l'idée et que +cette idée <i>opère</i> pour l'inciter à faire sur son crâne des lotions +régénératrices; donc, le chauve n'est pas chauve.»<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a></p> + +<p>Sous prétexte qu'il y a continuation du passé au présent, on confond le +passé avec le présent. Mais alors le principe de continuité universelle +nous permettrait de tout confondre.</p> + +<p>M. Bergson ajoute—et ce sera l'objet de notre troisième +observation—que, non seulement le passé se conserve, mais qu'il se +conserve <i>tout entier, automatiquement.</i> Certes, ce n'est pas +l'expérience qui a pu lui inspirer cette théorie. Nous ne saisissons +qu'un trop grand nombre de lacunes et d'oublis dans la trame de notre +passé, surtout le plus lointain; et l'effort si pénible qui nous est +imposé pour retenir ou apprendre par cœur ce que nous avons lu ou +entendu est tout l'opposé d'une facilité spontanée ou automatique.</p> + +<p>Ces deux traits sont d'une invraisemblance manifeste, mais l'auteur en a +besoin pour compléter sa notion <i>a priori</i>. Si le passé se conserve dans +le présent, en faisant boule de neige, aucune parcelle de ce passé ne +saurait être exceptée, puisqu'il lui suffit d'avoir été pour être +encore. D'autre part, puisque la mémoire n'est plus une faculté ni un +effort de nos puissances, l'enregistrement du passé dans le présent ne +peut se faire <i>qu'automatiquement</i> et sans que notre liberté s'en mêle. +Nous devrions retenir, comme nous devenons vieux, par le seul écoulement +du temps, et malgré nous.</p> + +<p>Mais ce n'est pas seulement les faits d'expérience les mieux établis que +contredit la théorie bergsonienne; elle se contredit elle-même. D'une +part, en effet, elle a posé en thèse fondamentale, avec Héraclite, que +<i>tout passe et rien ne demeure</i>; d'autre part, par sa théorie du temps +«boule de neige», elle soutient que <i>tout demeure et que rien ne passe</i>, +puisque le passé demeure et qu'il s'accroît même sans cesse.</p> + +<p>Il faudrait pourtant choisir entre ces deux conceptions opposées et +contradictoires. Que si M. Bergson refuse de choisir et d'en sacrifier +aucune, c'est un aveu manifeste qu'il est indispensable d'ajouter à +l'élément phénoménal qui passe un élément statique qui demeure, si l'on +veut expliquer à la fois la mobilité des phénomènes de conscience et +l'identité permanente du sujet conscient. C'est le triomphe de notre +thèse.</p> + +<p>Pour nous, l'élément stable est la source causale d'où rayonnent tous +l'os phénomènes, et l'accord des deux éléments ont ainsi compris comme +un simple rapport de la cause une et permanente à ses effets multiples +et passagers.</p> + +<p>Pour M. Bergson, au contraire, c'est le passé qui demeure et s'enroule +avec le présent, c'est donc le passé qui est présent, le mouvant qui est +stable: et la contradiction la plus flagrante est par là même introduite +au sein du système.</p> + +<p>Pour la dissimuler au regard des lecteurs moins attentifs, il suffira de +ne jamais mettre en présence les deux thèses contradictoires, mais de +s'en servir tour à tour, suivant les besoins du moment. Veut-on +expliquer la mémoire et la permanence du moi toujours identique à +lui-même, on fera paraître la «boule de neige» et la prétendue +persistance du passé dans le présent. Veut-on expliquer le fond de la +réalité elle-même, soit matérielle, soit spirituelle, aussitôt l'on +enfourche l'autre grand cheval de bataille: tout est fluide et mouvant.</p> + +<p>Janus avait aussi deux faces opposées. Celle que nous montre +habituellement le bergsonisme et qui le caractérisera dans l'histoire, +c'est la seconde, celle de la fluidité et de la mobilité essentielle et +universelle de toute existence: <i>il n'y a pas de choses, il n'y a que +des actions sans agent</i>. Voyons-en les conséquences à un nouveau point +de vue, celui de la critériologie ou de la distinction du vrai et du +faux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après avoir fait évanouir l'être dans un perpétuel et insaisissable +devenir, la philosophie bergsonienne doit, par une conséquence fatale, +ruiner par la base toute science de l'être.</p> + +<p>Certes, l'intention de l'auteur n'est pas de ruiner la Vérité. Loin de +là, il la recherche sincèrement, avidement, et nous l'avons entendu +s'écrier: «Et il n'y a pourtant qu'une vérité!»<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a> exclamation qui +n'est pas d'un sceptique. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas à +enrayer la logique d'un système. Or, nous croyons qu'un système où le +sujet et l'objet de la connaissance sont soumis à un devenir radical, à +un changement total et perpétuel, aboutit, bon gré, mal gré, à la ruine +de toute science et de toute vérité.</p> + +<p>La Vérité, c'est ce qui est; la science est la connaissance de ce qui +est. Mais si ce qui est est essentiellement fuyant et insaisissable, +fuyante et pareillement insaisissable sera la Vérité. Suivant une +comparaison célèbre, «rechercher la vérité ne sera désormais que +poursuivre des oiseaux qui s'envolent». C'est la ruine de toute science +humaine. Cette conséquence inadmissible avait été dénoncée par les +premiers penseurs de la Grèce. Voici en quels termes saisissants Platon +faisait déjà dialoguer sur ce sujet Socrate et Cratyle.</p> + +<p>«Si l'être passait incessamment, serait-il possible de dire qu'il existe +et ce qu'il est? Tandis que nous parlons, ne serait-il pas déjà autre, +et n'aurait-il pas perdu sa première forme?—(Cratyle) Nécessairement. +—(Socrate) Or, comment une chose pourrait-elle être, qui ne fut jamais +de la même manière? Car s'il n'y a un moment où elle demeure semblable à +elle-même, il est clair que dans ce moment-là elle ne passe point.... En +outre, une pareille chose ne pourrait être connue par personne. Car, +tandis qu'on s'approcherait pour la connaître, elle deviendrait autre; +de sorte qu'il serait impossible de savoir ce qu'elle est et comment +elle est. Il ne saurait y avoir connaissance d'un objet qui n'a pas de +manière d'être déterminée..... On ne peut pas même dire qu'il puisse y +avoir une connaissance quelconque, si tout change sans cesse et si rien +ne subsiste. Car si cette chose même que nous nommons la connaissance ne +cesse pas d'être la connaissance, la connaissance subsiste et il y a +connaissance. Mais si la forme même de la connaissance vient à changer, +elle se change en une autre forme qui n'est pas celle de la +connaissance, et il n'y a plus connaissance; et si elle change toujours, +il n'y aura jamais de connaissance. Mais si ce qui connaît subsiste, si +ce qui est connu subsiste aussi ... cela ne ressemble guère à cette +mobilité et à ce flux universel dont nous parlions tout à l'heure.»<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a></p> + +<p>Dans le <i>Sophiste</i>, Platon revient encore sur cette démonstration +capitale pour conclure: «Certes, il faut combattre avec toutes les armes +du raisonnement celui qui (par le mobilisme universel), détruisant la +science, la pensée, l'intelligence, prétend encore pouvoir affirmer +quelque chose de quoi que ce soit.»<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a></p> + +<p>C'est donc à la négation de la pensée elle-même que nous conduit la +négation de l'être. Et comme la pensée humaine manifeste son savoir +principalement de deux manières, par la <i>définition</i> et par la +<i>preuve</i>—la définition qui indique l'essence d'un objet, la preuve qui +démontre son existence,—nous allons montrer combien gravement sont +atteintes et ruinées ces deux manifestations de la vérité ou de la +science.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>D'abord</i>, comment donner une <i>définition</i> de ce qui change sans cesse +et qui est le changement par essence? Il est clair que c'est tout à fait +impossible. A peine aurez-vous ouvert la bouche pour essayer une +définition, vous devriez vous arrêter et vous taire, puisque l'objet à +définir aurait déjà changé et ne serait plus le même. En affirmant que +le mouvement est la seule réalité ou que tout est mouvement, la +philosophie nouvelle a donc rendu toute définition impossible.</p> + +<p>Cette conséquence s'impose si clairement que M. Bergson, bien loin de la +nier, doit en faire l'aveu. Parlant de la vie, il admet qu'une +définition exacte n'en saurait être formulée, et la raison qu'il en +donne est celle que nous venons d'alléguer nous-mêmes: «Une définition +parfaite ne s'applique qu'à une réalité faite; or, les propriétés +vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de +réalisation: ce sont moins des <i>états</i> que des <i>tendances</i>.»<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a> «Ni +l'intelligence ni l'instinct ne se prêtent à des définitions rigides; ce +sont des tendances et non pas des choses faites.... C'est pourquoi, +ajoute-t-il, on ne devra voir dans tout ce qui va suivre qu'un dessin +schématique, où les contours respectifs de l'intelligence et de +l'instinct seront plus accusés qu'il ne le faut et où nous aurons +négligé l'estompage qui vient tout à la fois de l'indécision de chacun +d'eux et de leur empiétement réciproque l'un sur l'autre.... Il sera +toujours aisé de rendre ensuite les formes plus floues, de corriger ce +que le dessin aurait de trop géométrique, enfin de substituer à la +raideur d'un schéma la souplesse de la vie.»<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a></p> + +<p>Tel est le secret de la préoccupation constante qu'affecte M. Bergson +d'atténuer ou d'exténuer toutes ses affirmations ou négations, +d'estomper ou de rendre flou tout ce qui aurait le défaut d'être clair +et net, surtout en ce qui concerne le monde vivant. On croirait qu'il a +adopté la maxime célèbre: «Rien n'est vrai que le vague.» Jamais on ne +saura, par exemple, si, à ses yeux, le vivant, même le plus parfait, tel +que l'homme, est <i>un</i> ou <i>multiple</i>. L'un et le multiple, dit-il, sont +des catégories qui ne s'appliquent pas aux vivants, ou du moins qu'il +s'avoue incapable de leur appliquer<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p> + +<p>Mais on aurait grand tort d'en conclure que cette impossibilité de rien +définir nettement est propre au monde de la vie. Elle doit s'appliquer +aussi à la matière brute, et pour la même raison. Déjà n'avons-nous pas +entendu M. Bergson nous dire: «Matière ou esprit, la réalité nous est +apparue comme un perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais +elle n'est jamais quelque chose de fait.»<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a></p> + +<p>Puisqu'il n'y a en elle jamais rien de fait, mais un perpétuel et +insaisissable devenir, il n'y a donc là encore rien de définissable.</p> + +<p>Par exemple, la matière est-elle étendue ou inétendue? Elle n'est ni +l'un ni l'autre ou les deux à la fois, car «elle <i>s'étend</i> dans l'espace +sans y être absolument <i>étendue</i>». «Elle est l'extra-spatial se +dégradant en spatialité.» «Ainsi, quoiqu'elle se déploie dans le sens de +l'espace, la matière n'y aboutit pas tout à fait.»<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a></p> + +<p>Même réponse pour savoir si la matière est ou n'est pas esprit, si elle +est une ou multiple, finie ou infinie, si elle dure ou ne dure pas, +etc.<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p> + +<p>A cette difficulté extrême—disons impossibilité—pour l'intelligence de +rien définir s'en ajoute une nouvelle du côté de l'intuition. Cette +faculté, dont nous parlerons plus tard, inventée par M. Bergson pour +suppléer aux lacunes de l'intelligence, est censée voir le fond même des +choses, à l'intérieur desquelles elle peut pénétrer. Elle voit donc des +réalités que l'intelligence ne voit pas, mais, ne pouvant les exprimer +qu'avec les catégories de l'intelligence qui ne leur sont plus +applicables—puisqu'elle «transcende toutes les catégories»,—elle reste +muette et sans voix, malgré sa clairvoyance. Elle ne peut donc rien +définir, au moins en langage intelligible, et son témoignage ne peut +qu'ajouter à la nébulosité vague des nouvelles définitions.</p> + +<p>Un exemple typique nous est fourni par la fameuse notion bergsonienne du +Temps, déjà rencontrée sur notre chemin. A la notion intellectuelle de +<i>Temps-longueur de durée</i>, comprise de tous, savants et ignorants, M. +Bergson oppose celle de <i>Temps-invention</i>, que l'intuition, dit-il, lui +a révélée et qu'il définit tour à tour, comme une <i>force active, +psychique</i>, comme une <i>vie</i>, un <i>courant de vie</i>, un <i>élan vital</i>, un +<i>effort,</i> une <i>conscience</i>, une <i>supra-conscience,</i> une <i>liberté</i>, un +<i>vouloir</i>, un <i>choix</i>, une <i>intuition</i>, un <i>progrès</i>, une <i>croissance</i> +perpétuelle, une <i>continuité de changements</i>, une <i>invention</i> de +nouveautés toujours imprévisibles, une <i>création</i> incessante, une +<i>exigence</i> perpétuelle de création;—ou bien encore comme l'<i>étoffe</i> +dont toute chose est faite, comme la <i>substance</i> et la <i>réalité</i> même +des choses;—enfin, comme un <i>accroissement progressif de l'Absolu</i>, une +<i>mémoire</i>, une <i>prolongation</i> du passé dans le présent, etc., etc.<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p> + +<p>Il est clair que cet amoncellement de notions incompatibles, soit entre +elles, soit avec ce que tout le monde appelle le Temps, transcende +complètement toutes nos catégories intellectuelles; c'est de +l'inintelligible et partant du verbalisme pur: <i>verba et voces</i>! Molière +eût appelé cela, très irrévérencieusement, un triple galimatias, ou +l'eût comparé au chapeau d'Arlequin, susceptible des formes les plus +variées et les plus étranges.</p> + +<p>Après ces explications, nous ne mettrons plus en doute que la +philosophie du non-être ou du devenir pur a ruiné toute possibilité de +rien définir. Il est même impossible de définir ce devenir par sa +<i>direction</i>—comme M. Bergson le suppose<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>,—car s'il n'y a plus +rien de fixe et de stable, on ne saurait plus parler, sans se +contredire, de direction fixe et définissable. Tout au plus pourrait-on +parler d'une <i>direction de la direction elle-même</i>, et l'on pressent +dans quelle imprécision vague et désespérante nous retombons. C'est la +dissolution de toute netteté dans la pensée, et de la pensée elle-même +qui ne vit que de précision et de clarté.</p> + +<p>Si les hommes, disait Leibnitz, s'entendaient pour définir avec +précision ce dont ils parlent, presque toutes leurs discussions +cesseraient.</p> + +<p>Aux antipodes de cette maxime si profonde se place une philosophie qui, +par principe, déclare ne pouvoir rien définir exactement et ne se +mouvoir que dans le vague et l'équivoque. Dès lors, dans la bataille des +idées, on ne sait même plus pour qui ni pourquoi l'on se bat; et ce +serait pourtant si nécessaire de le savoir!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A la ruine de la <i>définition</i> va s'ajouter celle de la <i>preuve</i>. Toute +preuve ou démonstration rationnelle, en effet, s'appuie sur des +<i>principes</i> nécessaires. Ainsi, par exemple, je démontre un théorème de +géométrie par ce principe que <i>deux quantités égales à une troisième +sont égales entre elles</i>. Eh bien! voyons ce que deviennent dans la +philosophie nouvelle ces éléments fondamentaux de la démonstration: les +premiers principes.</p> + +<p>Tout d'abord, les principes nécessaires et absolus d'<i>identité</i>, de +<i>contradiction</i>, de <i>causalité</i> s'évanouissent fatalement dans un +système où rien n'est fixe et permanent, où, au contraire, tout est +changement perpétuel et fluidité insaisissable.</p> + +<p>«Y a-t-il des vérités éternelles et nécessaires? On en peut douter», +écrivait un des plus brillants disciples de la nouvelle école; et il +ajoutait: «Axiomes et catégories, formes de l'entendement ou de la +sensibilité, tout cela devient, tout cela évolue, l'esprit humain est +plastique et peut changer ses plus intimes désirs.»<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a></p> + +<p>Sans doute, ces messieurs daignent encore retenir pour leur usage les +principes les plus pratiques, tels que 2 + 2 = 4, mais uniquement comme +des formules <i>commodes</i>, sans aucune valeur intellectuelle. Comme si le +principe 2 + 2 = 4 pouvait avoir une valeur pratique pour régler avec +mon créancier, sans aucune valeur théorique, alors que toute son utilité +vient de sa vérité!</p> + +<p>Reconnaissons volontiers que nous n'avons pas encore rencontré sous la +plume de M. Bergson lui-même des assertions si audacieuses et d'une +crudité si révoltante. Nous avons déjà vu le soin qu'il prenait à +«estomper» et à «rendre flou». Ajoutons même que, dans ses précédents +ouvragées, il avait nettement maintenu le caractère absolu du principe +d'identité ou de contradiction. «Le principe d'identité est la loi +absolue de notre conscience, écrivait-il; il affirme que ce qui est +pensé est pensé au moment où on le pense; et ce qui fait l'absolue +nécessité de ce principe, c'est qu'il ne lie pas l'avenir au présent, +mais seulement le présent au présent: il exprime la confiance +inébranlable que la conscience se sent en elle-même, tant que, fidèle à +son rôle, elle se borne à constater l'état actuel apparent de +l'âme.»<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a></p> + +<p>Mais ces lignes étaient écrites il y a plus de vingt-deux ans, vers +1889, et longtemps avant l'apparition de la philosophie du devenir. Leur +auteur les écrirait-il de nouveau aujourd'hui sans les «estomper» et les +«neutraliser»? Nous ne le croyons pas. Son monisme le lui interdit. Quoi +qu'il en soit, elles ne cadrent plus avec cette philosophie nouvelle où +tout s'écoule et où rien ne peut demeurer fixe et le même.</p> + +<p>Si l'être existe, il est nécessairement identique à lui-même: A = A. +C'est la première vérité qui saute aux yeux de celui qui, après avoir +saisi l'être, le compare avec lui-même. Partant, il ne peut être +identique à la négation de lui-même. L'être ne peut, être identique au +non-être. C'est le principe de contradiction: <i>Idem non potest esse et +non esse</i>. Impossible d'affirmer et de nier en même temps, car aucun +homme sincère ne saurait croire à l'identité de l'affirmation et de la +négation.</p> + +<p>Que si, au contraire, l'être n'est plus qu'une illusion, s'il n'y a +jamais rien de fait ni de saisissable dans le réel, vous ne pouvez plus +le dire identique à lui-même. Dans la même phrase, vous ne pouvez plus +unir un sujet à un attribut, puisque entre ces deux instants du devenir +le sujet a déjà changé nécessairement et par définition.</p> + +<p>Bien plus, dans le même instant, s'il n'y a plus d'être stable sous le +changement, s'il n'y a que du changement pur, vous ne pouvez plus +l'arrêter au passage, le fixer, le «congeler» pour dire ce qu'il est, +car toute son essence est de changer et de n'être jamais identique à +lui-même<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p> + +<p>M. Le Roy nous accorderait toutefois que si le principe de contradiction +n'est plus la loi du réel, il demeure «la loi suprême du discours». Mais +cette concession nous paraît bien vaine. Toute la valeur du discours +étant dans sa conformité avec le réel, on ne peut plus exclure la +contradiction dans le discours après l'avoir admise dans le réel. S' «il +y a de la contradiction dans le monde», comme l'affirme M. Le Roy<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>, +il faut bien admettre qu'il y en ait aussi dans le discours et la pensée +qui doivent représenter ce réel.</p> + +<p>En brisant le principe d'identité ou de contradiction, on brise donc les +ressorts essentiels de la raison humaine, on identifie les contraires et +l'on verse dans tous les délires du monisme panthéistique<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p> + +<p>Aristote avait bien saisi toute la gravité de ces conséquences logiques +du principe héraclitien et les avait déjà vigoureusement dénoncées.</p> + +<p>«Si les contradictoires étaient également vraies, relativement à la même +chose, écrivait-il, dès lors tout serait confondu avec tout. Ce serait +une seule et même chose qu'une <i>galère</i>, un <i>mur</i> et un <i>homme</i>, si l'on +peut indifféremment tout affirmer ou tout nier.... Un homme n'est +évidemment pas une galère, mais il l'est ainsi dans le panthéisme +d'Anaxagore, pour lequel <i>toutes choses sont confondues les unes avec +les autres</i>, et par là même il n'y a plus rien qui soit réellement +existant.... Car s'il est vrai que tel être soit homme et en même temps +non-homme, indifféremment, il n'y a plus réellement ni homme ni +non-homme.»<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a></p> + +<p>Cette réfutation par l'absurde du monisme d'Héraclite et d'Anaxagore +n'est pas moins décisive contre celui de M. Bergson. Celui-ci ne fait +que rajeunir l'exemple de la <i>galère</i>, du <i>mur</i> et de l'<i>homme</i> +lorsqu'il nous répète avec une insistance inquiétante que, pour lui, «un +verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre +dans l'eau sont sans doute des abstractions».<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a> Pour le monisme +contemporain, en effet, comme pour le monisme antique, toute distinction +réelle des êtres est une illusion, le fond de leur être étant le même.</p> + +<p>Voilà où nous conduit l'identité des contraires. Et, comme la +contradiction systématique finit par se détruire elle-même, voici la +dernière conséquence également dénoncée par Aristote.</p> + +<p>«Prétendre que l'être et le non-être sont identiques, c'est admettre +l'éternel repos des choses et non leur éternel devenir. Il n'y a rien, +en effet, dans ce système en quoi puissent se transformer les êtres, +puisque tout est identique à tout»<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a> Si tout est identique, +assurément, changer serait demeurer identique, et le changement lui-même +n'a plus de sens.</p> + +<p>Voici donc qu'en soutenant que le mouvement seul existe, on a rendu +impossible le mouvement lui-même, justifiant ainsi la critique finale +d'Aristote: «Le malheur commun de toutes ces belles théories, c'est, +comme on l'a répété cent fois, de se réfuter elles-mêmes.»<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a></p> + +<p>Elles détruisent en même temps toute science philosophique. La vérité +devenant insaisissable et inaccessible à l'esprit humain, on ne peut +plus prétendre à la poursuivre sérieusement<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>. La philosophie cesse +d'être une science pour devenir un art. Son objet n'est plus la +recherche de ce <i>qui est</i>, mais de <i>ce qui plaît</i>. Tel est le nouveau +critère. Un tableau du système du monde tracé <i>a priori</i>, enlevé de +chic, revêtu de couleurs étranges, originales et séduisantes—qu'il soit +ou non conforme, au monde réel,—s'il peut plaire, sera tenu pour vrai, +d'autant plus vrai qu'il plaira davantage par sa hardiesse surtout et sa +nouveauté.</p> + +<p>Un exemple des plus remarquables va nous en être offert par M. Bergson +lui-même. Il va dérouler sous nos yeux, comme dans une vision +fantastique, toute la préhistoire et la généalogie des êtres animés et +inanimés qui ont peuplé tous les mondes. Après avoir plaisanté +l'Ontologie des anciens avec son ambition insensée de connaître les +essences des choses, lui-même va les dépasser d'audace en nous +découvrant les secrets préhistoriques de la genèse des corps et des +esprits et de l'intelligence elle-même: «<i>Le moment est venu</i>, +paraît-il, <i>de tenter une genèse de l'intelligence en même temps qu'une +genèse des corps</i>.»<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a></p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="V" id="V">V</a></h2> + +<h2>L'ÉVOLUTION DES MONDES.</h2> + + +<p>1. <i>Exposé</i>.—La réfutation de tous les systèmes évolutionnistes tentés +jusqu'à ce jour est une des parties les plus intéressantes et les plus +solides de <i>l'Evolution créatrice</i>, dont nous entreprenons l'analyse et +la critique. M. Bergson s'y montre juste, mais impitoyable pour ses +prédécesseurs.</p> + +<p>Herbert Spencer est assez malmené. Dès les premières pages de sa +préface, l'auteur se hâte de s'attaquer «au faux évolutionnisme de +Spencer, qui consiste à découper la réalité actuelle, déjà évoluée, en +petits morceaux non moins évolués, puis à la recomposer avec ces +fragments et à se donner ainsi, par avance, tout ce qu'il s'agit +d'expliquer»<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>. Plus tard, il comparera ironiquement sa méthode au +jeu de cet enfant qui colle une image toute faite sur un carton, le +découpe en petits morceaux, juxtapose ensuite ces fragments et finit par +croire que l'image totale ainsi obtenue a été produite par lui, comme +s'il en avait produit le dessin et la couleur. L'évolution vraie des +choses ne peut donc ressembler en rien à la juxtaposition, si habile +qu'elle soit, des fragments de l'évolué<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p> + +<p>La théorie de Fichte<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>, quoique un peu moins «dénuée de sens +philosophique» que celle de Spencer, ne le conduit guère plus loin. +Celui-ci était parti de l'inorganique et prétendait, en le compliquant +avec lui-même, reconstituer la vie et la pensée. Celui-là, par un +<i>decrescendo</i> habilement ménagé, part de l'intelligence et de la vie +pour redescendre peu à peu jusqu'à la matière brute. L'un compose et +complique avec des éléments donnés, l'autre décompose et dégrade, mais +toujours avec des éléments donnés dont on n'indique pas la genèse, alors +que l'évolution a précisément pour but de l'expliquer. Le grand tort des +uns et des autres est aussi de ne pas voir «la coupure» entre +l'inorganisé et l'organisé et de prétendre les tirer l'un de l'autre.</p> + +<p>Cette illusion fondamentale étant commune à tous les systèmes +d'évolution par simple mécanisme, M. Bergson ne cesse à tout propos de +la démasquer et de la confondre.</p> + +<p>Le darwinisme n'y échappe point. N'a-t-il pas, lui aussi, la prétention +d'expliquer l'évolution par de simples causes accidentelles et +extérieures? L'adaptation aux milieux ambiants, la lutte pour la vie, la +sélection par le hasard des batailles, la transmission héréditaire des +caractères acquis fortuitement ... tout cela sent encore trop le +mécanisme, puisque la cause intérieure de l'évolution, l'élan vital +originel et sa direction privilégiée en sont rigoureusement exclus.</p> + +<p>Le néo-darwinisme<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a> est un peu plus heureux quand il recourt, pour +expliquer les variations, à des différences inhérentes au germe dont +l'individu est porteur, et non pas aux démarches accidentelles de cet +individu au cours de sa carrière. Mais ce que M. Bergson ne peut +admettre, c'est que ces différences inhérentes au germe soient purement +accidentelles et individuelles, alors que tout concourt à prouver +qu'elles sont le développement d'une impulsion générale et originelle +qui passe de germe en germe à travers les individus et leur imprime sa +marque, soit dans la même ligne, soit dans des branches latérales si +divergentes que nous sommes tout surpris d'y voir réapparaître certains +traits originels que l'on croyait disparus. Ainsi, par exemple, nous +retrouvons de grandes similitude dans la structure de l'œil chez des +espèces très éloignées et qui n'ont pas du tout la même histoire. Les +vertébrés et tel mollusque, l'homme et le Peigne, ont une même rétine. +C'est donc là une empreinte d'une même tendance originelle<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p> + +<p>D'ailleurs, la théorie nouvelle des <i>mutations brusques</i> de M. de Vries +est venue modifier profondément le darwinisme sur ce point. La tendance +à changer brusquement au bout de certaines périodes ne peut plus être +dite accidentelle et individuelle. Malheureusement, cette théorie est +encore trop jeune pour qu'elle soit vérifiée. M. de Vries n'apporte +qu'un seul fait, d'ailleurs contestable, dans le règne végétal et aucun +dans le règne animal<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>.</p> + +<p>Lamarck et les néo-lamarckiens<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a> sont mieux inspirés lorsqu'ils +reconnaissent pour cause essentielle des changements une force, un +effort intérieur, ou encore un besoin, puisque leur maxime est que le +<i>besoin crée l'organe</i>. Mais ils ont grand tort de considérer cet effort +comme individuel. L'effort par lequel une espèce modifie ses organes ou +ses instincts doit être une chose bien plus profonde et qui ne dépend +pas uniquement des circonstances ni des individus, quoique les individus +y collaborent, et il n'est pas purement accidentel, quoique l'accident y +tienne une large place.</p> + +<p>A ces critiques générales des divers systèmes évolutionnistes, M. +Bergson en ajoute de particulières, dont nous relèverons les deux plus +intéressantes sur l'insuffisance de l'<i>adaptation</i> aux milieux ambiants +et l'insuffisance de l'<i>hérédité.</i></p> + +<p>Voici la première: «Il est bien évident qu'une espèce disparaît quand +elle ne se plie pas aux conditions d'existence qui lui sont faites. Mais +autre chose est de reconnaître que les circonstances extérieures sont +des forces avec lesquelles l'évolution doit compter, autre chose +soutenir qu'elles sont les causes directrices de l'évolution. Cette +dernière thèse est celle du mécanisme. Elle exclut absolument +l'hypothèse d'un élan originel, je veux dire d'une poussée intérieure +qui porterait la vie, par des formes de plus en plus complexes, à des +destinées de plus en plus hautes. Cet élan est pourtant visible.... La +vérité est que l'adaptation explique les sinuosités du mouvement +évolutif, mais non pas les directions générales du mouvement, encore +moins le mouvement lui même. La route qui mène à la ville, est bien +obliger de monter les côtes et de descendre les pentes, clic <i>s'adapte</i> +aux accidents du terrain; mais les accidents de terrain ne sont pas +cause de la route et ne lui ont pas non plus imprimé sa direction.»<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a></p> + +<p>L'on ne saurait mieux dire; c'est décisif. La seconde critique ne l'est +pas moins.</p> + +<p>D'abord les faits nous montrent, d'une manière irréfragable, que la +transmission héréditaire des caractères acquis est l'exception et non la +règle. Cette simple remarque suffirait à renverser tous les systèmes +déjà critiqués. Mais il y a plus, l'exception même devient inexplicable:</p> + +<p>«Comment attendre d'elle (de l'hérédité) qu'elle développe (peu à peu) +un organe tel que l'œil? Quand on pense au nombre énorme de variations, +toutes dirigées dans le même sens, qu'il faut supposer accumulées les +unes sur les autres pour passer de la tache pigmentaire de l'Infusoire à +l'œil du Mollusque ou du Vertébré, on se demande comment l'hérédité, +telle que nous l'observons, aurait jamais déterminé cet amoncellement de +différences, à supposer que des efforts individuels eussent pu produire +chacune d'elles en particulier.»<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a></p> + +<p>Des efforts accidentels et individuels ne suffisent donc pas à expliquer +cette «marche à la vision» vers le plus parfait des organes visuels, tel +que l'œil du vertébré. Au-dessus des individus, incapables de se +concerter entre eux pour un tel but, au-dessus des circonstances +accidentelles et fortuites, il faut placer une force supérieure qui les +domine et les dirige. Elle seule peut empêcher l'évolution d'être un +écoulement aveugle et chaotique, comme l'eau qui déborde, tantôt +bienfaisante et tantôt destructrice. Il faut une direction. C'est dire +qu'aucun des systèmes évolutionnistes imaginés jusqu'à ce jour n'est +capable de résoudre le problème de l'évolution.</p> + +<p>Voilà une critique, à nos yeux péremptoire, de l'évolutionnisme, +et—quoiqu'il ne l'ait point inventée—nous devons savoir gré à M. +Bergson de nous l'avoir si bien exposée. Reste à examiner ce qu'il va +nous proposer de mettre à la place, car il ne suffit pas de détruire, il +faut encore et surtout remplacer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>D'abord—et ce procédé par antithèse n'est plus pour nous surprendre, +—M. Bergson maintient quand même, et malgré tous ses échecs successifs, +le principe de l'<i>évolution universelle</i>, s'étendant à tous les êtres +sans exception. Principe dont nous avons montré ailleurs<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a> l'étendue +exagérée, car si les faits peuvent nous suggérer d'admettre des +évolutions partielles d'une multitude de types primitifs, animaux et +végétaux, aucun fait n'autorise la négation de ces types primitifs, +aucun ne favorise l'hypothèse de l'évolution universelle s'étendant de +la molécule inorganique jusqu'à l'homme et à l'intelligence humaine. +Bien loin de là, tous les faits scientifiques, non moins que les +impossibilités rationelles qu'elle implique, la contredisent +ouvertement.</p> + +<p>Cependant, M. Bergson s'obstine à retenir le principe, et la raison de +cette obstination, commune à un si grand nombre de penseurs +contemporains, nous la trouvons clairement formulée dans cet aveu d'un +de ses collègues en Sorbonne, professeur d'anatomie comparée, et qui +n'est nullement suspect d'attaches religieuses: «Je suis absolument +convaincu, écrivait-il, qu'on est ou qu'on n'est pas transformiste, non +pour des raisons tirées de l'histoire naturelle, mais en raison de ses +opinions philosophiques. S'il existait une hypothèse scientifique autre +que le transformisme pour expliquer l'origine des espèces (sans recourir +à Dieu), nombre de transformistes actuels abandonneraient leur opinion +actuelle comme insuffisamment démontrée.»<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a></p> + +<p>L'hypothèse de l'évolution universelle et absolue est donc comme la +«carte forcée» pour tous ceux qui veulent masquer leur prétention +irrationnelle de se passer de Dieu, et cela nous explique la vraie +portée des paroles suivantes:</p> + +<p>«En soumettant ainsi les diverses formes actuelles de l'évolutionnisme à +une commune épreuve, en montrant qu'elles viennent toutes se heurter à +une même insurmontable difficulté, nous n'avons nullement l'intention de +les renvoyer dos à dos....»<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>, mais seulement de les transformer et +de les remplacer par une hypothèse nouvelle qui évitera les écueils où +toutes les autres sont venues se heurter et se briser.</p> + +<p>Le premier de ces écueils, c'était, nous semble-t-il, le souci de faire +concorder la théorie avec les faits. Or, ce but est impossible à +atteindre, attendu que «les documents nous manquent pour reconstituer +cette histoire de l'évolution»<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>. Il vaut donc bien mieux, d'après M. +Bergson, s'en tenir à des généralités, d'autant que la philosophie +«n'est pas tenue aux mêmes précisions que les sciences»<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>. La +philosophie, que l'on avait fait descendre du ciel sur la terre, va donc +remonter un instant dans les nuages pour s'y mouvoir plus à son aise.</p> + +<p>Le deuxième écueil était la préoccupation constante d'accorder la +théorie avec les premiers principes de la raison, notamment avec le +principe de causalité. On supposait toujours qu'en évoluant un être ne +pouvait produire que ce qu'il contenait déjà en puissance. Tout était +donc donné, à l'origine de l'évolution, au moins à l'état virtuel ou de +puissance. Ainsi, par exemple, deux espèces voisines, comme le singe et +l'homme, étaient supposées descendre d'un ancêtre commun, à caractères +encore indécis, ni homme ni singe, mais pouvant évoluer dans l'un ou +l'autre sens, le genre contenant virtuellement les espèces.</p> + +<p>C'était encore là un but chimérique, impossible à atteindre, au moins +dans l'état actuel de la science. Aussi «les généalogies qu'on nous +propose pour les diverses espèces sont le plus souvent problématiques. +Elles varient avec les auteurs, avec les vues théoriques dont elles +s'inspirent, et soulèvent des débats que l'état actuel de la science ne +permet pas de trancher»<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p> + +<p>Il est donc beaucoup plus simple de s'en passer et de supposer que +l'évolution, au lieu de dérouler peu à peu les germes qu'elle portait +dans ses flancs, a créé de toute pièce tout ce qu'elle a produit. +L'évolution ne sera plus une simple évolution novatrice, mais une +création qui se poursuit sans fin en vertu d'un mouvement initial<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>. +De là le nom assez contradictoire, mais significatif d'<i>Evolution +créatrice</i>. Dès lors, plus n'est besoin de trouver des ancêtres communs, +des types génériques d'où sortiraient des espèces: <i>tout peut sortir de +tout</i>, grâce à l'hypothèse d'une création perpétuelle<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p> + +<p>Débarrassé de la sorte de tous ces vains scrupules, d'accord avec les +premiers principes de la raison ou de concordance avec les faits, on +devine combien notre auteur va se mouvoir à son aise dans la description +qu'il va nous faire de l'évolution des êtres organisés ou inorganisés, +soit sur notre terre, soit «sur d'autres planètes, dans d'autres +systèmes solaires»<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>. Et c'est l'intuition grandiose de ce poète ou +de ce voyant que nous avons hâte d'analyser, après avoir prié le lecteur +de vouloir bien se rappeler la fameuse notion bergsonienne du Temps, +véritable inspiratrice des théories nouvelles.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Au commencement était le Temps, et le Temps était un principe +<i>psychique</i>, doué d'<i>activité</i>, car «un temps dépourvu d'efficace, du +moment qu'il ne fait rien, n'est rien»<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>. Comment le définir? C'est +bien impossible, car, étant un produit de l'intuition, il ne rentre dans +aucune des catégories de l'intelligence. Cependant, «faute d'un meilleur +mot»<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>, nous avons déjà vu qu'il l'appelle <i>conscience</i> ou +<i>superconscience</i>, mais plus souvent <i>vie, élan vital, courant de vie, +création incessante</i>, ou <i>exigence de création, invention, choix, +liberté, intuition, vouloir, progrès</i>, etc.</p> + +<p>Cette puissance cosmique n'est pourtant pas infinie, mais strictement +limitée et imparfaite, car «il ne faut pas oublier, dit-il, que la force +qui évolue à travers le monde organisé est une force limitée qui +toujours cherche à se dépasser elle-même et toujours reste inadéquate à +l'œuvre qu'elle tend à poursuivie»<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>. +Or, voici comment l'évolution de cette force originelle s'est tout à +coup produite sans aucune cause assignable. «A un certain moment, en +certains points de l'espace, un courant bien visible a pris naissance: +ce courant de vie, traversant les corps qu'il a organisés tour à tour, +passant de génération en génération, s'est divisé entre les espèces et +éparpillé entre les individus, sans rien perdre de sa force, +s'intensifiant plutôt à mesure qu'il avançait.»<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a></p> + +<p>Toutefois, cette marche de l'évolution n'est pas chose si simple, car, +au lieu de ne prendre qu'une seule direction et de décrire une +trajectoire unique, comme celle d'un boulet de canon, elle s'est +fragmentée en un nombre considérable de directions. «Nous avons affaire +ici à un obus qui a tout de suite éclaté en fragments, lesquels, étant +eux-mêmes des espèces d'obus, ont éclaté à leur tour en fragments +destinés à éclater encore, et ainsi de suite pendant fort longtemps....</p> + +<p>Quand l'obus éclate, sa fragmentation particulière s'explique tout à la +fois par la force explosive de la poudre qu'il renferme et par la +résistance que le métal y oppose. Ainsi pour la fragmentation de la vie +en individus et en espèces. Elle tient, croyons-nous, à deux séries de +causes: la résistance que la vie éprouve de la part de la matière brute, +et la force explosive—due à un équilibre instable de tendances—que la +vie porte en elle.»</p> + +<p>«La résistance de la matière brute est l'obstacle qu'il fallut tourner +d'abord. La vie semble y avoir réussi à force d'humilité (!) en se +faisant très petite et très insinuante, biaisant avec les forces +physiques et chimiques, consentant même à faire avec elles une partie du +chemin, comme l'aiguille de la voie ferrée quand elle adopte pendant +quelque temps la direction du rail dont elle veut se détacher.» Voilà +pourquoi les premières formes de la vie furent d'une simplicité extrême, +se distinguant à peine des formes inorganiques. Elles devaient être +comparables à celles de nos Amibes, mais avec, en plus, «la formidable +poussée intérieure qui devait les hausser jusqu'aux formes supérieures +de la vie»<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.</p> + +<p>«Mais les causes vraies et profondes de division étaient celles que la +vie portait en elle. Car la vie est une tendance, et l'essence d'une +tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul +fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se +partagera son clan.»<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a></p> + +<p>L'histoire de l'évolution consistera donc à démêler le nombre de ces +directions divergentes, à en apprécier l'importance relative, à en faire +le dosage pour mettre en relief les directions principales. Or, l'on +voit, du premier coup d'œil, que les «bifurcations, au cours du trajet, +ont été nombreuses, mais il y a eu beaucoup d'impasses à côté de deux ou +trois grandes routes; et de ces routes elles-mêmes, une seule, celle qui +monte le long des vertébrés jusqu'à l'homme, a été assez large pour +laisser passer librement le grand souffle de la vie.»<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a></p> + +<p>D'abord, l'élan originel, quoique simple et unique, s'est partagé entre +deux grandes lignes d'évolution divergentes: le végétal d l'animal. La +preuve que c'est bien le même élan vital qui s'est ainsi divisé, c'est +que quelque chose du tout subsiste encore dans les parties, comme une +empreinte originelle. Ainsi nous retrouvons dans les organismes les plus +différents des organes semblables ou analogues, «comme des camarades +séparés depuis longtemps gardent les mêmes souvenirs d'enfance»<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>. +C'est donc bien le même élan primitif qui se continue dans les voies les +plus diverses.</p> + +<p>Comme exemple de ces «analogies profondes», M. Bergson cite «la +génération sexuée: elle n'est peut-être qu'un luxe pour la plante, mais +il fallait que l'animal y vînt, et la plante a dû y être portée par le +même élan qui y poussait l'animal, élan primitif, originel, antérieur au +dédoublement des deux règnes. Nous en dirons autant de la tendance du +végétal à une complexité croissante. Cette tendance est essentielle au +règne animal, que travaille le besoin d'une action de plus en plus +étendue, de plus en plus efficace. Mais les végétaux, qui se sont +condamnés (!) à l'insensibilité et à l'immobilité, ne présentent la même +tendance que parce qu'ils ont reçu au début la même impulsion»<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de la force ou de la faiblesse de tels arguments, +examinons la division prétendue de l'élan vital originel entre les deux +règnes, <i>végétal</i> et <i>animal</i>.</p> + +<p>Pour la comprendre, il faudrait tout d'abord connaître les ressemblances +et surtout les différences caractéristiques de la plante avec l'animal. +Malheureusement, aux yeux de M. Bergson, aucun caractère précis ne les +distingue, et toute définition, jusqu'à ce jour, a échoué. Tout au plus +pourra-t-on les distinguer par leur <i>tendance</i> à accentuer trois +caractères plus remarquables<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p> + +<p>1° Leur <i>mode d'alimentation</i>. Les végétaux tirent leur nourriture, en +particulier le carbone et l'azote, directement des substances minérales; +l'animal, des substances végétales et déjà élaborées par la vie. Mais +cette loi souffre des exceptions: ainsi les champignons s'alimentent +comme les animaux, et l'on connaît des plantes insectivores, telles que +le Droséra, la Dionée, la Pinguicula, etc. Il n'en est pas moins vrai +que les végétaux se distinguent des animaux, pris en bloc, par leur +pouvoir de créer de la matière organique aux dépens de l'inorganique.</p> + +<p>2° La tendance des végétaux à l'<i>immobilité</i> et des animaux à la +<i>mobilité</i> est une conséquence de leur mode d'alimentation. La plante +n'a pas besoin de se déranger pour se nourrir. Trouvant tout ce qu'il +lui faut autour d'elle dans la terre imbibée de sucs, elle y reste +fixée. L'animal, au contraire, est obligé de chercher sa nourriture, et +partant de se mouvoir pour la trouver. Voilà pourquoi la cellule +végétale s'entoure d'une membrane de cellulose qui la condamne à +l'immobilité, tandis que les animaux supérieurs ont des organes +sensoriels pour reconnaître leur proie, des organes locomoteurs pour la +saisir, et les animaux inférieurs, tels que les Amibes, ont au moins des +pseudopodes qu'ils lancent de divers côtés pour saisir les matières +organiques éparses dans une goutte d'eau. Les exceptions à cette seconde +loi, pas plus qu'à la première, n'empêchent leur généralité +caractéristique.</p> + +<p>Mais ces tendances à la fixité ou à la mobilité ne sont encore que des +signes superficiels d'une autre tendance encore plus profonde, la +tendance au réveil ou à l'atrophie de la conscience.</p> + +<p>3° Entre la mobilité et la <i>conscience</i>, en effet, il y a un rapport +évident. La conscience est-elle cause ou effet de la mobilité? L'un et +l'autre sont vrais. C'est la conscience qui fait mouvoir, mais le +mouvement, à son tour, stimule et développe la conscience, comme +l'absence de mouvement tend à l'atrophier. De ce point de vue, dit M. +Bergson, «nous définirons l'animal par la sensibilité et la conscience +éveillée, le végétal par la conscience endormie et +l'insensibilité»<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>.</p> + +<p>Et que l'on n'objecte pas que la sensibilité et la mobilité ont pour +condition nécessaire un système nerveux. Autant vaudrait dire qu'un être +vivant qui n'a pas d'estomac est incapable de se nourrir. La vérité est +que le système nerveux est né, comme les autres systèmes, d'une division +du travail. Il ne crée pas la fonction, il la développe seulement en la +portant à son maximum d'intensité et de précision. «C'est dire que le +plus humble organisme est conscient dans la mesure où il se meut +<i>librement</i>.»<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a> Et voilà pourquoi la plante, qui s'est fixée au sol, +n'a pu se développer dans le sens de l'activité consciente. Mais sa +conscience n'est pas nulle pour cela, elle est seulement endormie. Et, +de même qu'elle peut se réveiller chez certains végétaux qui ont +reconquis leur mobilité et leur liberté—tels que les zoospores des +Algues,—ainsi elle peut s'atrophier et s'endormir chez des animaux +dégénérés en parasites immobiles. Conscience et inconscience n'en +marquent pas moins les deux directions générales et opposées de l'animal +et du végétal<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>.</p> + +<p>—Inutile d'interrompre ici cette analyse de l'hypothèse bergsonienne +pour en montrer au lecteur le caractère tout <i>a priori</i>. Attribuer aux +plantes une conscience—inconsciente—dont elles n'ont jamais donné +aucun signe, ce n'est pas s'appuyer sur des faits, mais sur un système +en l'air et sans aucune base expérimentale. Quant aux prétendus végétaux +mobiles et conscients, il n'y a aucune raison sérieuse de ne pas les +classer parmi les animaux. Aristote a créé pour eux le nom +caractéristique de <i>zoophytes</i>, qui leur est resté.</p> + +<p>Après cette parenthèse, poursuivons notre exposé de l'évolution +bergsonienne.</p> + +<p>L'élan vital s'est donc partagé en un double courant: l'un évolue dans +le sens de l'activité locomotrice et par conséquent d'une conscience de +plus en plus intense, laissant l'autre courant suivre la marche inverse. +Celui-ci crée le monde des plantes; celui-là le monde animal. Mais la +raison de ce partage? Pourquoi cette division en plusieurs règnes, et +même cette division en une multitude d'individus dans chaque règne?</p> + +<p>M. Bergson ne peut répondre par l'utilité, la beauté et la grandeur de +ce plan de la création, puisqu'il n'admet pas de plan prévu et voulu. Sa +réponse n'en sera que plus curieuse et plus instructive.</p> + +<p>«A la rigueur, dit-il, rien n'empêcherait d'imaginer un individu unique +en lequel, par suite de transformations réparties sur des milliers de +siècles, se serait effectuée l'évolution de la vie. Ou encore, à défaut +d'un individu unique, on pourrait supposer une pluralité d'individus se +succédant en une série unilinéaire.»<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a> Pourquoi donc l'évolution +s'est-elle faite sur des lignes divergentes et par l'intermédiaire de +millions d'individus?—C'est que l'élan originel a acquis peu à peu une +multitude de tendances diverses qui ne pouvaient croître sans devenir +incompatibles entre elles et tendre à se séparer en des voies +différentes<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>. Or, parmi ces tendances, il y en avait deux +fondamentales et opposées: l'une vers l'activité, l'autre vers le repos; +l'une vers le «travail», l'autre vers la «paresse». La première a +produit le monde animal, la seconde, le monde végétal.</p> + +<p>«Les deux tendances, qui s'impliquaient réciproquement sous une forme +rudimentaire, se sont dissociées en grandissant. De là, le monde des +plantes avec sa fixité et son insensibilité; de là, les animaux avec +leur mobilité et leur conscience. Point n'est besoin, d'ailleurs, pour +expliquer ce dédoublement, de faire intervenir une force mystérieuse. Il +suffit de remarquer que l'être vivant appuie naturellement <i>vers ce qui +lui est le plus commode</i>, et que végétaux et animaux <i>ont opté</i> (?), +chacun de leur côté, pour deux genres différents de commodité dans la +manière de se procurer le carbone et l'azote dont ils avaient besoin.... +Ce sont deux manières différentes de comprendre le <i>travail</i>, ou, si +l'on aime mieux, la <i>paresse</i>.... Le même élan qui a porté l'animal à se +donner des nerfs et des centres nerveux a dû aboutir, dans la plante, à +la fonction chlorophyllienne.»<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a></p> + +<p>Que cette explication soit ingénieuse, je le veux bien. Mais qu'elle +soit vraiment satisfaisante pour l'esprit, j'en doute fort. Nous dire +que les végétaux et animaux <i>ont opté, chacun de leur côté</i>, pour les +formes les plus commodes, c'est les supposer déjà existants au lieu de +nous expliquer leur genèse. Ajouter que la forme animale est <i>plus +commode</i> aux besoins de l'animal, et la forme végétale aux besoins du +végétal, c'est contradictoire à l'hypothèse où il n'y a encore ni animal +ni végétal, et où les besoins sont les mêmes dans l'Elan vital originel.</p> + +<p>Que si l'on veut parler de leurs besoins <i>futurs</i>, lorsqu'ils seront +devenus plantes ou animaux, cette prévision du futur et cette +merveilleuse adaptation des organes à des besoins futurs prouvent au +contraire la conception d'un plan et la réalisation de ce plan, dont M. +Bergson ne voudrait à aucun prix, et qui pourtant s'impose à celui qui +analyse ce fait d'une évolution sagement prévoyante et adaptant à +l'avance les organismes à leurs besoins futurs.</p> + +<p>Allons plus loin, et disons que ces deux tendances à l'action et au +repos s'allient fort bien dans le même être et ne sont pas une cause +suffisante de dédoublement et de divorce. Ce sont deux moitiés du même +programme tour à tour applicables. Et «l'oubli, par chaque règne—animal +et végétal,—d'une des deux moitiés du programme»<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>—que M. Bergson, +sans l'adopter, ne juge pas impossible,—nous paraît au contraire +absolument invraisemblable. Tous les êtres vivants de la nature agissent +et sommeillent tour à tour, et le sommeil des plantes elles-mêmes, +surtout dans leurs périodes d'hibernation, sont des faits élémentaires. +L'explication proposée est donc beaucoup trop raffinée, car elle devient +purement verbale: <i>verba et voces</i>.</p> + +<p>Il est tellement arbitraire de vouloir caractériser l'animalité par la +tendance à une mobilité de plus en plus haute, et la vie végétative par +une tendance contraire à une fixité et une somnolence de plus en plus +grandes, que les faits et les lois biologiques se montrent réfractaires +à une telle explication. Nous constatons, par exemple, que chaque espèce +bien caractérisée, soit animale, soit végétale, a une tendance +invincible à se conserver, et nullement à varier sans cesse. Si la main +de l'homme leur fait violence par des accouplements contre nature, elles +sont infécondes ou leurs produits hybrides font bien vite retour au type +primitif. Cette loi fondamentale du «retour» révèle bien leur tendance à +la fixité plutôt qu'au perpétuel changement.</p> + +<p>Les changements eux-mêmes, lorsqu'ils se produisent accidentellement, +tels que les adaptations au milieu ambiant, ne démontrent pas moins leur +tendance à se conserver les mêmes au prix de quelques légères +concessions de détail. S'ils changent un peu leur forme, c'est pour +conserver leur être et assurer leur durée.</p> + +<p>Ce contraste entre la permanence ou la fixité des types et la prétendue +mobilité perpétuelle de l'élan vital qui les porte est difficilement +expliqué par M. Bergson. «On pourrait dire, réplique-t-il, que la vie +tend à agir le plus possible, mais que chaque espèce préfère (?) donner +la plus petite somme possible d'effort.... La vie est une action +toujours grandissante. Mais chacune des espèces à travers lesquelles la +vie passe ne vise qu'à sa commodité. Elle va à ce qui demande le moins +de peine. S'absorbant dans la forme qu'elle va prendre, elle entre dans +un demi-sommeil, où elle ignore à peu près tout le reste de la vie.... +Ce sont deux mouvements différents et souvent antagonistes. Le premier +se prolonge dans le second, mais il ne peut s'y prolonger sans <i>se +distraire</i> (?) de sa direction, comme il arriverait à un sauteur, qui, +pour franchir l'obstacle, serait obligé d'en détourner les yeux et de se +regarder lui-même.»<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a> +Ainsi la <i>vie</i> tend au changement, et le <i>vivant</i> tend à la permanence; +cependant, la seconde tendance n'est qu'un prolongement de la première, +qui n'a pu ainsi se prolonger <i>sans se distraire</i>, et cette +«distraction» l'a changée en tendance contraire. Comprenne qui +pourra!... Pour nous, nous conclurons qu'il y a contradiction flagrante, +non pas au sein de la nature, mais au sein de l'hypothèse bergsonienne. +Et ce n'est pas l'image du «sauteur» et de sa «distraction» qui nous +convaincra du contraire.</p> + +<p>Pour cadrer avec les faits biologiques ou ne pas les heurter trop +ouvertement, ce n'est pas seulement des «distractions» accidentelles que +M. Bergson va attribuer à son Elan vital, mais encore des accidents plus +fâcheux, tels que des cas de paralysie, d'hypnose, de maladresse, +d'aliénation, etc. Ecoutons-le: «De bas en haut du monde organisé, c'est +toujours un seul grand effort; mais, le plus souvent, cet effort <i>tourne +court</i>, tantôt <i>paralysé</i> par des forces contraires (?), tantôt +<i>distrait</i> de ce qu'il doit faire par ce qu'il fait, <i>absorbé</i> par la +forme qu'il est occupé à prendre, <i>hypnotisé</i> sur elle comme sur un +miroir. Jusque dans ses œuvres les plus parfaites, alors qu'il paraît +avoir triomphé des résistances extérieures (?) et aussi de la sienne +propre (?), il est à la merci de la matérialité qu'il a dû se +donner.»<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a></p> + +<p>En vérité, toute cette «imagerie» nous laisse rêveur, sans nous éclairer +même un peu. On se demande quelles sont ces «résistances extérieures» +qui ont pu occasionner tant d'accidents à l'Elan vital, puisqu'il est +<i>seul</i> au monde; comment il peut se dédoubler lui-même pour avoir à +lutter contre sa «résistance propre», comment il peut «se donner une +matérialité» hostile pour se combattre ainsi lui-même. Autant +d'affirmations, autant de mystères!</p> + +<p>Nous cherchons avec avidité quelque lumière à la page suivante, et nous +y lisons que tout s'explique facilement par une «différence de rythme». +Voici le procédé:</p> + +<p>«La cause profonde de ces dissonances gît dans une irrémédiable +différence de rythme. La vie en général est la mobilité même; les +manifestations particulières de la vie n'acceptent cette mobilité <i>qu'à +regret</i> et <i>retardent</i> constamment sur elle. Celle-là va toujours de +<i>l'avant</i>, celles-ci voudraient <i>piétiner sur place</i>. L'évolution en +général se ferait autant que possible en ligne droite; chaque évolution +spéciale est un processus circulaire. Comme des tourbillons de poussière +soulevés par le vent qui passe, les vivants tournent sur eux-mêmes, +suspendus au grand souffle de la vie. Ils sont donc relativement stables +et contrefont si bien l'immobilité que nous les traitons comme des +<i>choses</i> plutôt que comme des <i>progrès</i>, oubliant que la permanence même +de leurs formes n'est que le dessin d'un mouvement.»<a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a></p> + +<p>C'est donc toujours ici lu même «imagerie». La lanterne magique y +remplace le raisonnement. Encore n'est-elle pas très bien éclairée.</p> + +<p>La vie «en général» et la vie «individuelle et concrète» sont entre +elles comme l'ombre et la réalité. Or, on ne comprend pas que l'ombre ne +suive plus la réalité et puisse avancer ou retarder sur elle. C'est là +une «différence de rythme» invraisemblable. Quant à opposer la vie +«abstraite» et la vie «concrète» pour se donner le spectacle de les voir +aux prises, luttant ensemble, comme deux athlètes différents, c'est +réaliser des abstractions à un degré où l'abus des «entités +scolastiques» n'avait jamais encore atteint.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de ces subtilités vertigineuses, il semble que l'Elan +vital, ne luttant que contre lui-même, aurait dû être toujours +vainqueur, comme ces joueurs timorés qui ne jouent ou ne parient qu'avec +eux-mêmes et ne peuvent ainsi jamais perdre. Mais il n'en est rien.</p> + +<p>«Chacune des espèces successives que décrivent la paléontologie et la +zoologie fut un <i>succès</i> remporté par la vie.» Et ces succès furent +rares: «L'insuccès apparaît comme la règle, le succès comme exceptionnel +et toujours imparfait. Nous allons voir que des quatre grandes +directions où s'est engagée la vie animale, deux ont conduit à des +impasses.»<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a></p> + +<p>En effet, dès que végétaux et animaux se furent séparés de leur souche +commune, le végétal s'endormant dans l'immobilité, l'animal, au +contraire, s'éveillant dans une mobilité de plus en plus parfaite, et +pour cela <i>marchant à la conquête d'un système nerveux</i>, le premier +effort du règne animal dut sans doute aboutir à créer des organismes +très simples, semblables à certains de nos vers, et qui furent la souche +commune des Echinodermes, des Mollusques, des Arthropodes et des +Vertébrés.</p> + +<p>Mais un danger les guettait, un obstacle faillit arrêter l'essor de +toute la vie animale. Ces premières espèces s'emprisonnèrent dans une +enveloppe plus ou moins dure qui gênait ou paralysait leurs mouvements. +Les Mollusques s'enfermèrent dans une coquille, les Echinodermes dans +une peau dure et calcaire, les Arthropodes dans une carapace; certains +poissons dans une enveloppe osseuse, et cela dans un but de défense pour +se rendre indévorables. Mais cette cuirasse, derrière laquelle l'animal +se mettait à l'abri, le gênait dans ses mouvements et parfois +l'immobilisait, le condamnant pour ainsi dire à un demi-sommeil. C'est +dans cette torpeur que vivent encore nos Mollusques et nos Echinodermes. +Heureusement que les Arthropodes et les Vertébrés ont su échapper à ce +péril, grâce à une «circonstance heureuse» que M. Bergson ne nous +indique pas. C'est à cette «circonstance heureuse» que tient +l'épanouissement actuel des formes les plus hautes de la vie.</p> + +<p>Dans ces deux directions, en effet, nous voyons la poussée de la vie +vers le mouvement reprendre le dessus. Les Poissons échangent leur +cuirasse ganoïde pour des écailles qui permettent leur mobilité. Les +insectes se débarrassent de la cuirasse, qui protégeait leurs ancêtres. +C'est leur agilité même qui leur permettra aujourd'hui d'échapper à +leurs ennemis et, au besoin, de prendre l'offensive et d'attaquer pour +se mieux défendre.</p> + +<p>Mais l'intérêt particulier ou la plus grande commodité n'est encore +qu'une explication superficielle de la transformation des espèces. La +cause profonde est l'impulsion qui lança la vie dans le monde, et qui, +dans le monde animal menacé de s'assoupir, obtint, sur quelques points +tout au moins, qu'on se réveillât et qu'on allât de l'avant.</p> + +<p>Sur les deux voies où s'élevaient les Vertébrés et les Arthropodes, le +développement a consisté dans le progrès du système nerveux +sensori-moteur, qui facilite de plus en plus la variété des mouvements. +Mais cette <i>marche à la conquête d'un système nerveux</i> s'est faite dans +deux directions divergentes. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur le +système nerveux des Arthropodes et celui des Vertébrés pour s'en +convaincre<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>.</p> + +<p>Malgré cette dualité de plan, le progrès consistera toujours à +compliquer les mécanismes du système nerveux, c'est-à-dire à multiplier +les carrefours où s'entre-croisent les voies sensorielles et les voies +motrices pour augmenter avec le nombre des directions possibles du +mouvement la latitude de choix de l'animal; en un mot, à accroître sa +mobilité pour accroître parallèlement son degré de conscience<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p> + +<p>En effet, «l'être vivant est un centre d'action», et sa perfection ne +peut consister que dans la perfection de son activité motrice, soit +automatique, soit volontaire, à laquelle toutes les autres facultés sont +subordonnées. Voilà pourquoi «l'indépendance des mouvements devient +complète chez l'homme, dont la main peut exécuter n'importe quel +travail»<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>.</p> + +<p>Mais ce n'est pas là tout le progrès. Derrière le développement +organique et visible de cette activité motrice on devine, un +développement parallèle des deux puissances invisibles d'abord +confondues au sein de l'Elan vital: <i>l'instinct</i> et <i>l'intelligence</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Comment définir ces deux nouvelles puissances? M. Bergson nous a déjà +annoncé que toute définition en était impossible. Pour y suppléer, il va +s'appliquer à nous décrire le sens de leur <i>direction</i>.</p> + +<p>Il semble bien que l'une et l'autre soient des modes de connaissance, +mais tellement opposées qu'elles sont deux natures irréductibles, bien +loin d'être des degrés, supérieur ou inférieur, de la même connaissance.</p> + +<p>«L'évolution du règne animal s'est accomplie sur deux voies divergentes +dont l'une allait à l'instinct et l'autre à l'intelligence.... La +différence entre elles n'est pas une différence d'intensité ni plus +généralement de degré, mais de nature.»<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a></p> + +<p>Ici, nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec M. Bergson et lui +savons gré d'avoir insisté sur ce point capital, malgré toutes les +réserves que nous aurions à faire sur les développements qu'il va nous +donner de sa thèse fondamentale.</p> + +<p>Si tant de philosophes ont été tentés de voir dans l'intelligence et +l'instinct des activités de même ordre dont la première serait d'un +degré supérieur à la seconde, alors que ce sont des natures différentes, +c'est que les deux activités, après s'être entre-pénétrées dans l'Elan +vital originel, se retrouvent l'une et l'autre, à la fois, quoique à des +degrés divers, chez tous les animaux. De même qu'on retrouve quelques +degrés bien diminués d'instinct chez l'homme intelligent, on retrouve +aussi quelques faibles degrés d'intelligence dans la brute. Seule, la +proportion diffère.</p> + +<p>—Inutile d'ouvrir ici une parenthèse pour montrer l'équivoque de ce mot +intelligence appliqué à la brute. Nous l'avons expliqué ailleurs<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a> et +démontré assez longuement. Le lecteur est édifié. Poursuivons notre +analyse:</p> + +<p>Il n'y a pas d'intelligence où l'on ne découvre, à côté, des traces +d'instinct; pas d'instinct qui ne soit entouré d'une <i>frange</i> +d'intelligence<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>. Et c'est cette frange d'intelligence ou d'instinct +qui a causé tant de méprises. De leur union, on a conclu faussement à +leur identité. En réalité, ils ne s'accompagnent que parce qu'ils se +complètent; et ils ne se complètent que parce qu'ils sont différents.</p> + +<p>La vie étant un effort pour obtenir certaines choses de la matière +brute, on ne peut s'étonner que l'instinct et l'intelligence soient deux +méthodes variées et même opposées pour agir sur la matière inerte. Ce +sont deux méthodes de <i>fabrication</i>. L'intelligence <i>est la faculté de +fabriquer des objets artificiels</i> (inorganiques), <i>en particulier des +outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la +fabrication</i>.—Au contraire, l'instinct est une <i>faculté d'utiliser et +même de construire des instruments organisés</i><a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>. Voici les avantages +et les inconvénients de ces deux modes d'activité. L'instinct, trouvant +à sa portée des instruments organiques merveilleux qui se fabriquent et +se réparent eux-mêmes, fait tout de suite, sans apprentissage, avec une +perfection souvent admirable, ce qu'il est appelé à faire. En revanche, +il est nécessairement spécialisé et limité à un objet déterminé.</p> + +<p>Au contraire, l'intelligence n'emploie que des instruments imparfaits et +fabriqués par elle au prix d'un grand effort, mais le champ de son +action est illimité, grâce aux formes infiniment variées qu'elle sait +donner à ses instruments. Chacune de ses inventions crée un besoin +nouveau; en sorte qu'au lieu de fermer, comme l'instinct, le cercle +d'action où il se meut automatiquement, elle élargit de plus en plus ce +cercle et étend de plus en plus loin sa sphère d'activité.</p> + +<p>Mais cette supériorité de l'intelligence sur l'instinct n'apparaît que +tard, lorsqu'elle fabrique des machines à fabriquer.</p> + +<p>Au début, les avantages et les inconvénients se balancent si bien qu'il +est difficile de dire lequel des deux assurera à l'être vivant un plus +grand empire sur la nature<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. L'intelligence a encore plus besoin de +l'instinct que l'instinct de l'intelligence. Celle-ci ne devient +maîtresse et indépendante que chez l'homme; c'est alors le congé +définitif que l'instinct reçoit de l'intelligence. Il n'en est pas moins +vrai que la nature a dû hésiter entre ces deux modes d'activité: l'un +assuré du succès, mais limité dans ses effets; l'autre aléatoire, mais +indéfini dans ses conquêtes. De son côté était le plus gros risque, mais +aussi les plus grands succès.</p> + +<p>En résumé: <i>instinct et intelligence représentent deux solutions +divergentes, également élégantes, d'un seul et même problème</i><a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>.</p> + +<p>Toutefois, l'activité qui fabrique a besoin pour s'exercer d'une +direction. Si elle est intelligente et consciente, elle se dirigera +elle-même; mais si elle est inconsciente et automatique, son mécanisme +psychique aura dû être préalablement agencé et monté par un constructeur +intelligent. Telle est du moins notre conclusion et celle de tous les +philosophes spiritualistes jusqu'à ce jour, pour lesquels l'instinct est +une espèce de mémoire ou de sentiment innés provoquant et dirigeant les +opérations de l'animal.</p> + +<p>M. Bergson ne contredira point complètement cette théorie; il l'étendra +même à l'excès jusqu'aux plantes et aux fonctions de la vie végétative. +Il dira sans hésiter: «la plante a des instincts: il est douteux, +ajoute-t-il, que ces instincts s'accompagnent chez elle de +sentiments»<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>. Mais l'opinion lui paraît au moins probable puisqu'il +nous parle de l' «amour maternel, si frappant, si touchant, chez la +plupart des animaux et observable jusque dans la sollicitude de la +plante pour sa graine», et se plaît à nous décrire «chaque génération +penchée sur celle qui suivra»<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de cette poétique prosopopée, il tient à nous bien +montrer que la prétendue inconscience de l'instinct n'est pas encore une +inconscience véritable. Ce n'est pas une conscience <i>nulle</i>, dit-il, +mais seulement <i>annulée</i> passagèrement par le travail qu'elle commande +et dirige: <i>la représentation est alors bouchée par l'action</i><a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>. Mais +c'est bien la représentation inconsciente qui a déclanché toute la série +des mouvements automatiques de l'instinct.</p> + +<p>De là on peut conclure que l'instinct sera orienté vers l'inconscience +et l'intelligence vers la conscience. La représentation sera plutôt +<i>jouée</i> et inconsciente dans le cas de l'instinct, plutôt <i>pensée</i> et +consciente dans le cas de l'intelligence<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p> + +<p>Les exemples remarquables d'instinct que M. Bergson développe avec une +certaine complaisance sont bien connus du lecteur. C'est l'Œstre du +cheval qui dépose ses œufs sur les jambes ou les épaules de l'animal, +comme s'il savait que sa larve doit, se développer dans l'estomac du +cheval et que celui ci, en se léchant, l'y transportera sûrement. C'est +le Sphex paralyseur qui sait frapper sa victime à l'endroit précis des +centres nerveux de manière à l'immobiliser sans la tuer, et à conserver +ainsi une nourriture toujours fraîche, etc.</p> + +<p>Ce qui est moins connu du lecteur, c'est l'explication monistique que +notre auteur a essayé de nous en donner<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>. Ne pouvant attribuer au +Sphex la science d'un entomologiste consommé ni l'art du plus habile +chirurgien; d'autre part, ne voulant pas recourir à la Science suprême +et à l'art infini de Celui qui a organisé le Sphex, il aime mieux +supposer entre le Sphex et sa victime une <i>sympathie</i> (au sens +étymologique du mot), comme on l'observe entre deux organes du même +individu, qui leur permettrait de communiquer par le fond de leur être, +de se saisir mutuellement <i>par le dedans</i> et non plus seulement du +dehors par les sens internes, et d'avoir une <i>intuition</i> mutuelle +(<i>vécue</i> plutôt que <i>représentée</i>) de ce qui les intéresse l'un l'autre. +C'est ce que M. Bergson a nommé une <i>sympathie divinatrice</i><a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p> + +<p>Il est vrai qu'une telle explication—outre son caractère monistique—a +deux autres graves défauts. Elle n'a rien de scientifique, puisqu'elle +n'est fondée sur aucun fait, mais seulement sur des <i>a priori</i>. De plus, +elle n'est pas intelligible. Et M. Bergson a beau nous répliquer: +«Pourquoi l'instinct se résoudrait-il en éléments intelligents? Pourquoi +même en termes tout à fait intelligibles?»<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a> nous répondrons qu'aux +yeux de ce sens commun, si souvent invoqué, une explication qui n'est +pas intelligible est purement verbale: <i>verba et voces</i>.</p> + +<p>Nous devons ajouter que cette explication se détruit elle-même. Car si +tous les êtres ne font qu'un, leur intime compénétration ne devrait pas +leur donner seulement une connaissance mutuelle de quelques rares +détails—comme pour le Sphex qui ne devine que la vulnérabilité de +certains ganglions de la Chenille,—mais la connaissance totale de tout +leur être. D'autre part, la Chenille, à son tour, aurait l'intuition des +intentions hostiles du Sphex, et la science égale des deux adversaires +les neutraliserait. Ainsi l'hypothèse, par son propre excès, se rend +insoutenable.</p> + +<p>L'évolution bergsonienne n'explique donc pas l'instinct animal pris en +général, encore moins la diversité merveilleuse des instincts propres à +chaque espèce d'animaux; examinons si elle explique mieux l'intelligence +et l'apparition de l'homme sur notre terre.</p> + +<p>Il faut rendre cette justice à M. Bergson qu'il a profondément senti la +différence radicale, le hiatus infranchissable qui sépare l'homme de la +bête. Je dis «senti» plutôt que démontré avec exactitude: ce n'en est +pas moins très louable.</p> + +<p>Il oppose d'abord le cerveau de l'homme à celui du singe le plus +perfectionné. Après avoir rappelé que «la conscience ne jaillit pas du +cerveau»<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>, mais lui est seulement associée, il ajoute que le cerveau +humain est fait—comme tout cerveau—pour monter des mécanismes moteurs, +mais qu'il diffère des autres en ce que le nombre des mécanismes qu'il +peut monter et, par conséquent, le nombre des déclics entre lesquels il +nous donne le choix est indéfini, tandis que les autres sont strictement +limités. Or, du limité à l'illimité, il y a, dit-il, toute la distance +du <i>fermé</i> à l'<i>ouvert</i>. Ce qui n'est pas une différence de degré, mais +de nature.</p> + +<p>Radicale aussi, par conséquent, est la différence entre la connaissance +de l'animal et l'intelligence de l'homme. Encore la distance du fini à +l'infini. Voilà pourquoi «l'invention chez l'animal n'est jamais qu'une +variation sur le thème de la routine. Les portes de sa prison se +referment aussitôt ouvertes; en tirant sur sa chaîne, il ne réussit qu'à +l'allonger. Avec l'homme, au contraire, la conscience libre brise sa +chaîne. Chez l'homme, et chez l'homme seulement, elle se libère».</p> + +<p>Toute l'histoire de la vie, jusque-là, se résumait dans un grand effort +de la conscience pour soulever la matière, suivi d'un écrasement plus ou +moins complet de la conscience par la matière qui retombait sur elle. +L'entreprise de se libérer était paradoxale. Mais l'homme était le mieux +armé, par la supériorité de son cerveau, par la puissance de la parole +et celle de la vie sociale. Ces trois pouvoirs «disent, chacun à sa +manière, le succès unique, exceptionnel, que la vie a remporté à un +moment donné de son évolution. Ils traduisent la différence de nature, +et non pas seulement de degré, qui sépare l'homme du reste de +l'animalité. Ils nous laissent deviner que si, au bout du large tremplin +sur lequel la vie avait pris son élan, tous les autres sont descendus, +trouvant la corde tendue trop haute, l'homme seul a sauté +l'obstacle»<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p> + +<p>Ce beau mouvement oratoire—que nous avons tenu à reproduire—vient fort +à propos masquer ou couvrir de fleurs un raisonnement qui nous paraît un +peu faible. Sans doute, si nous supposons l'homme déjà façonné +complètement et armé de pied en cap de ces trois puissances: un cerveau +humain, la parole humaine, la vie sociale, on conçoit sans peine qu'il +ait pu «sauter la corde» et conquérir la liberté. Nous aurions été +beaucoup plus curieux de savoir comment l'évolution avait pu orner +l'homme de tous ces dons qui impliquent déjà la liberté. Les supposer +déjà donnés—on ne sait comment,—c'est une pétition de principes; c'est +esquiver le problème au lieu de le résoudre, car il reste toujours à +nous expliquer comment l'animalité a pu se transformer en humanité. +Après avoir admis entre l'homme et la bête un «hiatus infranchissable», +on se demande avec plus d'angoisse que jamais comment il a pu être +franchi. Le silence de M. Bergson sur un point si important n'en est que +plus significatif. Le lecteur ne l'oubliera pas: c'est un aveu +d'impuissance.</p> + +<p>Hâtons-nous de passer à la formation de l'intelligence humaine—dont on +nous a encore si peu parlé,—sans doute parce qu'elle n'est qu'un +accessoire aux yeux de nos philosophes antiintellectualistes.</p> + +<p>Quel que soit, en effet, le rôle de l'action et de la liberté dans la +vie humaine, si important qu'on le suppose, il faut bien finir par +constater le fait de l'intelligence et nous expliquer son apparition.</p> + +<p>L'explication n'en sera pas très lumineuse. Avertissons-en d'avance nos +lecteurs. Elle se résumera à peu près dans cette formule si souvent +répétée: <i>L'intelligence a été déposée en cours de route par +l'évolution</i><a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>. Et, sans doute, déposée en cours de route, avec un +certain dédain, au moment où elle commençait à décliner<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.</p> + +<p>L'intelligence n'est nullement un instinct perfectionné, mais une +connaissance de nature bien différente. Tandis que l'instinct «reste +intérieur à lui-même» et connaît les choses par leur intérieur—d'une +manière, il est vrai, plus ou moins inconsciente,—l'intelligence +«s'extériorise» et les connaît par l'extérieur, d'une manière +consciente. Cette tendance à s'extérioriser explique pourquoi «elle +s'absorbe dans la connaissance et l'utilisation de la matière +brute»<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>. Elle est tournée vers l'inorganique et le solide, tandis +que l'instinct est tourné vers le mouvant et la vie. «Elle répugne au +fluent et solidifie tout ce qu'elle louche.»<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a></p> + +<p>Malgré cette opposition de nature, M. Bergson en fait «deux +développements divergents du même principe», de l'Elan vital, et +considère l'intelligence comme un «rétrécissement par condensation d'une +puissance plus vaste»<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>. Cette condensation a fait de l'intelligence +comme un «noyau lumineux» qui se détache sur «la frange indécise et +floue» de l'instinct «qui va se perdre dans la nuit».</p> + +<p>Le lecteur va s'écrier sans doute que cette explication n'est pas très +claire.... Mais M. Bergson est le premier à en convenir. Il reconnaît +que cette puissance plus vaste d'où émane l'intelligence paraît alors +«insaisissable.»<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>. Mais il prétend qu'on n'a pas le droit de s'en +étonner, que «ce qu'il y a d'essentiel dans l'instinct ne saurait +s'exprimer en termes intellectuels ni par conséquent s'analyser»<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>. +N'en demandez pas davantage.</p> + +<p>Il nous suffit de savoir que l'intelligence—bien loin d'avoir pour +objet les formes abstraites de la matière, c'est-à-dire l'être, le vrai, +le bien, le beau, etc., comme le soutiennent unanimement tous les +spiritualistes—a, au contraire, pour objet la matière, le solide +géométrique, et que l'intellectualité et matérialité se sont +constituées, dans le détail, par une adaptation réciproque, l'une et +l'autre dérivant d'une forme d'existence plus vaste et plus haute»<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>. +Mais, en se détachant de cette réalité plus vaste, elle n'a produit +aucune coupure nette entre les deux, comme en témoigne la <i>frange</i> +indistincte qui en rappelle l'origine<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>.</p> + +<p>Et c'est ainsi que l'intelligence a été «déposée en cours de route par +l'évolution», comme une simple annexe de la faculté d'agir, et que +l'homme a conquis la liberté, but suprême de l'Elan originel.</p> + +<p>«En résumé, conclut noire auteur, si l'on voulait s'exprimer en termes +de finalité, il faudrait dire que la conscience (l'Elan vital), après +avoir été obligée, pour se libérer elle-même, de scinder l'organisme en +deux parties complémentaires, végétaux, d'une part, et animaux, de +l'autre, a cherché une issue dans la double direction de l'instinct et +de l'intelligence: elle ne l'a pas trouvée avec l'instinct, et elle ne +l'a obtenue du côté de l'intelligence que par un saut brusque de +l'animal à l'homme. De sorte que, en dernière analyse, l'homme serait la +raison d'être de l'organisation entière de la vie sur notre planète. +Mais ce ne serait là qu'une manière de parler. Il n'y a en réalité qu'un +certain courant d'existence et le courant antagoniste (sans aucun plan +préconçu); de là, toute l'évolution de la vie.»<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le lecteur imaginera peut-être que l'exposé de l'Evolution créatrice se +termine ici. Mais il n'en est rien. Le double courant auquel nous avons +abouti: courant de vie, d'une part; courant antagoniste de matière, +d'autre part, nous laisse dans un dualisme inexpliqué, et qu'un moniste +opiniâtre comme M. Bergson va faire la gageure de ramener à l'unité.</p> + +<p>Pour cela, il ne supprimera—au moins en apparence—aucun des deux +termes opposés: ni l'objectivité de la matière, comme l'ont essayé les +idéalistes, ni la réalité de l'esprit, comme les matérialistes de tous +les temps l'ont déjà fait. Mais il les identifiera résolument, tout en +les distinguant, grâce à une souplesse et une subtilité d'esprit peu +commune. Le physique ne sera que du «psychique inverti»<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>.</p> + +<p>Avant d'exposer cette thèse paradoxale, avertissons le lecteur que le +chef de la nouvelle école n'a pas su convaincre tous ses disciples; les +plus enthousiastes eux-mêmes ont refusé, croyons-nous, de le suivre +jusqu'à ces excès de brillante sophistique.</p> + +<p>Au moment de nous engager dans ces voies nouvelles, lui-même nous +avertit loyalement que, «par là, nous pénétrons aussi dans les plus +obscures régions de la métaphysique»<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>. Tenons-nous donc sur nos +guides, car les demi-clartés de la nuit sont favorables aux surprises.</p> + +<p>Il s'agit de serrer de plus près l'opposition des deux courants +antagonistes: celui de la vie, celui de la matière, et de leur découvrir +une source commune. En voici la description que nous emprunterons mot à +mot à l'inventeur, car elle défie toute analyse. Nous nous permettrons +seulement de souligner quelques mots essentiels à l'intelligence du +texte.</p> + +<p>«L'esprit peut marcher dans deux sens opposés. Tantôt il suit sa +direction naturelle (instinct et intelligence): c'est alors le progrès +sous forme de <i>tension</i>, la création continue, l'activité libre. Tantôt +il l'invertit, et cette inversion, poussée jusqu'au bout, mènerait à +<i>l'extension</i>, a la détermination réciproque nécessaire des éléments +extériorisés les uns par rapport aux autres, enfin au mécanisme +géométrique.»<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a></p> + +<p>«Cette puissance de création une fois posée (et elle existe, puisque +nous en prenons conscience en nous, tout au moins quand nous agissons +librement), elle n'a qu'à se <i>distraire</i> (?) d'elle-même pour se +détendre, à se <i>détendre</i> pour s'<i>étendre</i>, à s'étendre pour que l'ordre +mathématique qui préside à la disposition des éléments ainsi distingués, +et le déterminisme inflexible qui les lie, manifestent l'interruption de +l'acte créateur; ils ne font qu'un, d'ailleurs, avec cette interruption +même.... La matière est un relâchement de l'inextensif en extensif, et, +par là, de la liberté en nécessité.»<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a></p> + +<p>Ainsi, d'après M. Bergson, l'esprit n'a qu'à se <i>détendre</i> pour +s'étendre et devenir matière!... Et pour que le lecteur ne soit pas +tenté de ne voir là qu'un jeu de mots, un calembour échappé à un moment +d'humour—alors que c'est le fond même du système bergsonien,—nous +allons prolonger nos citations. Il verra que si <i>distraction</i> il y a, +elle ne nous est pas imputable.</p> + +<p>«Cette longue analyse (des idées d'ordre et de désordre) était +nécessaire pour montrer combien le réel pourrait passer de la <i>tension</i> +à l'<i>extension</i> et de la liberté à la nécessité mécanique <i>par voie +d'inversion</i>.... Quel est donc le principe qui n'a qu'à se <i>détendre</i> +pour s'<i>étendre</i>, l'interruption de la cause équivalant ici à un +renversement de l'effet? Faute d'un meilleur mot, nous l'avons appelé +<i>conscience</i>. Mais il ne s'agit pas de cette conscience diminuée qui +fonctionne en chacun de nous. Notre conscience à nous est la conscience +d'un certain être vivant, placé en un certain point de l'espace; et, si +elle va bien dans la même direction que son principe (la conscience +universelle?), elle est sans cesse tirée en sens inverse, obligée, +quoiqu'elle marche en avant, de regarder en arrière.»<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a></p> + +<p>Un peu plus loin, le même auteur, après avoir déclaré que, contrairement +à l'opinion des sciences physiques, il fallait chercher l'origine de la +matière «dans un processus extra-spatial», ajoute encore plus +clairement:</p> + +<p>«Considère-t-on in <i>abstracto</i> l'étendue en général? <i>L'extension</i> +apparaît seulement comme une <i>tension</i> qui s'interrompt. S'attache-t-on +à la réalité concrète qui remplit cette étendue? L'ordre qui y règne, et +qui se manifeste par les lois de la nature, est un ordre <i>qui doit +naître de lui-même</i> quand l'ordre inverse est supprimé: une détente du +vouloir produirait précisément cette suppression. Enfin, voici que le +sens où marche cette réalité nous suggère maintenant l'idée d'une <i>chose +qui se défait</i>; là est, sans aucun doute, un des traits essentiels de la +matérialité. Que conclure de là, sinon que le processus par lequel cette +chose se <i>fait</i> est dirigé en sens contraire des processus physiques et +qu'il est dès lors, par définition même, <i>immatériel?</i> Notre vision du +monde matériel est celle d'un poids qui retombe; aucune image tirée de +la matière proprement dite ne nous donnera une idée du poids qui +s'élève.... La vie est un effort pour remonter la pente que la matière +descend. Par là, elle nous laisse entrevoir la possibilité, la nécessité +même d'un processus inverse de la matérialité, <i>créateur de la matière</i> +par sa seule interruption.»<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a></p> + +<p>D'où les conclusions monistiques que M. Bergson répète à profusion: «Un +processus identique a dû tailler en même temps matière et intelligence +dans <i>une étoffe</i> qui les contenait toutes deux.»—«Les deux termes sont +de même essence ... et le physique est simplement du psychique +inverti.»—«Intellectualité et matérialité, étant de même nature, se +produisent de la même manière.»—C'est «la progression ou plutôt la +régression de l'extra-spatial se dégradant en spatialité».—«La matière +est définie par une espèce de descente, cette descente par une +interruption de montée»<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>, mais ces deux sens dans le mouvement +n'empêchent pas «l'unité de l'élan» originel, de l'Elan vital, du Flux +universel.</p> + +<p>Le monisme bergsonien a donc relié ensemble—ou plutôt confondu—toutes +les parties de la création: l'esprit et la matière, l'organique et +l'inorganique, l'homme et l'animal, grâce à un savant dosage de +contradictions, diluées jusqu'à leur donner quelque apparence lointaine +de continuité. Désormais, il peut prendre des airs de triomphe et +emboucher la trompette. Ecoutez plutôt: «Une telle doctrine ne facilite +pas seulement la <i>spéculation</i> (?). Elle nous donne aussi plus de +<i>force</i> (?) pour agir et pour vivre. Car, avec elle, nous ne nous +sentons plus isolés (!) dans l'humanité, l'humanité ne nous semble pas +non plus isolée dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain +de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier, +entraîné avec lui dans ce mouvement indivisé de descente qui est la +matérialité même, ainsi tous les êtres organisés, du plus humble au plus +élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu'au temps où nous +sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que +rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de +la matière, et, en elle-même, indivisible. Tous les vivants se tiennent, +et tous cèdent à la même formidable poussée. L'animal prend son point, +d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité +entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui +galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans +une charge entraînante, capable de culbuter toutes les résistances et de +franchir bien des obstacles, même peut-être la mort!»<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a></p> + +<p>Après un si beau mouvement d'éloquence, nous aurions quelque scrupule +d'atténuer l'admiration du lecteur par certaines réserves. Aussi bien +les croyons nous inutiles. Nous nous contenterons de poser une ou deux +questions, peut-être indiscrètes, dont les réponses mettraient +singulièrement au jour les points obscurs d'un système qui ne brille pas +par ses lumières.</p> + +<p>La <i>première</i> est celle-ci. Puisque l'esprit et la matière sont deux +mouvements «antagonistes», en «sens inverse», comment peuvent-ils +provenir d'une seule et même impulsion originelle? Comment le second +peut-il «naître de lui-même» du premier; la «régression» naître +spontanément de la «progression»; comment l'ascension et la descente +peuvent-elles n'avoir qu'une seule et même cause?—On ne le comprend +pas.</p> + +<p>La <i>deuxième</i> question est encore plus importante. La descente étant +postérieure à la montée, la création de la matière doit donc être +postérieure à celle de l'esprit et de la vie. Or, la vie est impossible +sans une matière préexistante. Voilà pourquoi M. Bergson nous a dépeint +l'esprit et la vie comme «un courant lancé à travers la matière», comme +une force qui élève sans cesse «un poids qui retombe», comme un «effort +pour remonter la pente que la matière descend», etc. Il faut donc +supposer données ou engendrées à la fois la matière et la vie au lieu de +les faire dériver l'une de l'autre, et le physique ne peut être du +«psychique inverti», puisque le psychique ne peut exister sans le +physique.</p> + +<p>Il y a donc, au fond de l'opinion qui essaye d'identifier l'esprit et la +matière en faisant de celle-ci un «relâchement» ou une chute de +celui-là, une contradiction foncière qui a besoin de se dissimuler dans +une obscurité profonde: celle d'un système qui prétend avoir le droit de +s'exprimer en notions «peu ou point intelligibles», et transcendantes à +toute intelligence humaine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>II. <i>Critique</i>.—Jusqu'ici nous n'avons pu examiner et critiquer en +passant que des détails secondaires à mesure que l'hypothèse de +l'évolution bergsonienne se déroulait sous nos yeux. Il est temps de +s'élever à une vue synthétique et d'en faire une critique d'ensemble, +autrement importante qu'une critique de parties plus ou moins +accessoires.</p> + +<p>Or, nous avons vu que le nouveau système était une réaction—d'ailleurs +juste et généreuse—contre tous les systèmes antérieurs d'évolution, qui +se contentaient, pour expliquer le développement des êtres, d'invoquer +les lois des combinaisons mécaniques, dirigées par des rencontres de +hasard. Pour eux, «le tout est donné» dès l'origine et ne fait que se +dérouler automatiquement. Pour M. Bergson, au contraire, à l'origine, +«rien n'est donné» de ce qui sera plus tard. Tout va se créer, matière +et forme, au fur et à mesure de l'écoulement du Temps, par des +apparitions successives de choses «absolument nouvelles», c'est-à-dire +«imprévisibles et irréductibles aux éléments antérieurs». De là +l'épithète de <i>créatrice</i> donnée à l'évolution nouvelle qui est bien +moins une évolution, ou passage à l'acte de ce qui était déjà en +puissance, qu'une création perpétuelle à jets continus.</p> + +<p>En sorte que l'idée de «création <i>ex nihilo</i>», abandonnée et comme +périmée, surtout depuis Darwin et Lamarck, va, par un singulier retour +des choses ici-bas, être remise en honneur et restaurée par M. +Bergson<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a>. L'intention est des plus louables, assurément; reste à +savoir comment il la réalisera et si les espérances du spiritualisme ne +seront pas finalement déçues encore une fois.</p> + +<p>Pour le spiritualisme, en effet, aucune évolution des mondes—encore +moins une évolution créatrice—n'est concevable sans un principe ou une +force motrice qui la mette en branle ni sans une idée qui la dirige; ou, +pour employer le langage technique, une <i>cause motrice</i> et une cause +<i>finale</i>, sans lesquelles l'Evolution ne serait plus qu'un mot +majestueux et trompeur dissimulant un non-sens.</p> + +<p>Examinons comment M. Bergson a répondu à ces deux <i>desiderata</i> +essentiels de l'esprit humain.</p> + +<p>I. D'abord, une cause efficiente ou motrice est indispensable. Par +lui-même, un être étant et demeurant identique à lui-même ne peut être +ou devenir autre qu'il n'est. Il lui faut donc le concours ou la mise en +branle d'un autre être pour devenir autre qu'il n'est, c'est-à-dire pour +changer. Tel est le principe d'identité se développant en principe de +causalité, comme nous l'avons exposé longuement dans un autre +ouvrage<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p> + +<p>Or, si tout changement exige une cause, à plus forte raison cette espèce +de changement qui constitue un passage du <i>moins</i> au <i>plus</i>, +c'est-à-dire un progrès, une ascension;—à plus forte raison encore si +cette ascension est une création de toutes pièces, un passage de la +possibilité pure à l'existence.</p> + +<p>Or, tel est bien le cas de «l'évolution créatrice».</p> + +<p>Dans les autres systèmes d'évolution, pour ramener deux espèces l'une à +l'autre par voie de filiation, il fallait découvrir entre elles une +certaine identité de nature, permettant de supposer leur fusion dans un +genre supérieur d'où elles seraient issues. Il suffisait donc d'une +cause <i>occasionnelle</i> pour faire dédoubler le genre en ses espèces qu'il +contenait déjà virtuellement.</p> + +<p>Dans le système bergsonien, la difficulté est autrement grande, puisque +les natures les plus disparates—voire même l'esprit et la +matière—peuvent être produites par le même antécédent grâce à +l'évolution créatrice qui crée de toute pièce des formes «imprévisibles +et irréductibles aux éléments antérieurs».</p> + +<p>L'hypothèse est plus commode, assurément, au point de vue des +généalogies à établir entre les êtres apparus, puisque «tout peut +provenir de tout». L'invention de ces arbres généalogiques, si +difficiles du reste à imaginer pour les savants les plus audacieux, +devient ainsi un effort inutile, un casse-tête chinois à écarter.</p> + +<p>Mais, d'autre part, c'est une force <i>créatrice</i> qu'il faudra supposer en +action perpétuelle, au lieu de causes simplement occasionnelles. Les +«heureux accidents» imaginés par Darwin ne seront plus de mise, n'auront +plus aucun sens dans le système de l'Evolution créatrice.</p> + +<p>Quelle est donc la Force créatrice admise par M. Bergson? Sûrement, ce +problème n'a pas échappé à son esprit. Nous sommes même tentés de dire +qu'il l'a tourmenté, après avoir lu cette phrase significative échappée +à sa plume: «Dans le présent travail ... un Principe de création, +<i>enfin</i> (!), a été mis au fond des choses.»<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a> Encore une fois, quel +est donc ce Principe (avec un grand P)?</p> + +<p>Serait-ce le Créateur, le Dieu des spiritualistes? En ce cas, bien des +difficultés seraient levées, et l'Evolution créatrice devenue +toute-puissante pourrait fonctionner.</p> + +<p>Mais nous n'osons espérer cette solution, après les critiques +dédaigneuses du Dieu de Platon et d'Aristote, qui nous ont d'autant plus +étonné qu'elles sont gravement inexactes et peu bienveillantes envers de +si grands génies<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p> + +<p>Encore moins l'espérons-nous après avoir lu que Dieu, ne saurait être +une <i>chose</i>, c'est-à-dire une substance, un agent, une cause, mais +seulement un «<i>centre</i> d'où les mondes jailliraient», c'est-à-dire une +convergence de jaillissement se confondant avec le jaillissement +lui-même, puisqu'il «n'a rien de tout fait» et progresse avec lui<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>.</p> + +<p>C'est d'ailleurs la conclusion fatale d'une théorie qui a supprimé +l'<i>être</i> pour le remplacer par le <i>devenir</i> universel.</p> + +<p>Or, tout cela ressemble trop à un monisme panthéistique et n'a rien de +commun avec un vrai et sincère théisme, celui des plus grands +philosophes dont s'honore l'histoire de la pensée humaine, sans en +excepter les créateurs de l'évolutionnisme contemporain: Lamarck et +Darwin lui-même, qui, sur ses vieux jours, en fit l'aveu.</p> + +<p>Au lieu de Dieu, M. Bergson se contente de mettre «au <i>fond des choses</i> +la DURÉE et le LIBRE CHOIX»<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>, c'est-à-dire ce qu'il a déjà appelé le +<i>Temps</i> ou le perpétuel <i>Devenir</i>. Son Principe sera le <i>Dieu-Cronos</i> de +la mythologie grecque, rajeuni sans doute et modernisé, et s'il dévore +encore ses enfants, ce ne sera plus par jalousie, mais uniquement pour +«se gonfler» de leur substance et «faire boule de neige» avec eux dans +une identité monistique Universelle. L'ancien Cronos n'était que l'allié +de la puissance créatrice; le nouveau sera l'ombre de cette puissance +divine, il sera le Devenir dans son perpétuel «jaillissement».</p> + +<p>Le lecteur serait fort surpris de nous voir accepter sans protestation +une conception si bizarre qui nous ramène à la mythologie et à l'enfance +de l'humanité. Cependant, ce n'est ni sa bizarrerie ni son antiquité qui +nous la font repousser, mais uniquement son opposition flagrante aux +premiers principes de la raison.</p> + +<p>Le Temps, la durée, l'élan vital—seraient-ils définis au sens de M. +Bergson—ne peuvent être un <i>principe</i> de la production des choses, +encore moins un principe <i>premier</i> et nécessaire.</p> + +<p>1° Le Temps n'est ni un être ni un principe actif. En vain M. Bergson +nous réplique que le Temps agit réellement, que «sa dent mord sur tous +les êtres»<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>: ce sont là des métaphores. Ce qui use ma montre, c'est +le frottement des rouages, la poussière, l'humidité, la rouille, ce +n'est pas le Temps, qui est parfaitement inactif et indifférent à tous +les changements qui se produisent dans le Temps.</p> + +<p>A son tour, la <i>durée</i> est un effet produit et non une cause +productrice; c'est donc une conséquence, non un principe. Si je suis +aujourd'hui, ce n'est pas une raison suffisante pour que je sois demain, +et si je vis et j'existe depuis cinquante ans, c'est parce que j'ai reçu +le jour de mes parents, et qu'après avoir reçu d'eux l'être et la vie, +je les ai entretenus constamment par la nourriture, les soins, les +remèdes, les précautions contre les accidents ou les maladies, etc. Au +contraire, dire que j'<i>existe parce que je dure</i>, c'est bien moins +qu'une vérité de M. de La Palisse; c'est une pétition de principe et un +renversement de l'ordre des facteurs—ύστερον πρότερον,—car l'effet ne +peut être la cause, sa propre cause<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>.</p> + +<p>Ce raisonnement va paraître encore plus clair, mais sous une autre +forme, si, au lieu de penser à la <i>durée</i>, nous pensons à <i>l'élan +vital</i>, spontané et libre, que M. Bergson emploie si souvent comme +synonyme de la durée. L'<i>élan</i>, c'est une <i>action</i>, et par conséquent +l'action d'un <i>agent</i>; ce n'est donc pas l'action qui joue le rôle de +principe, mais l'agent.</p> + +<p>Il est vrai que dans le phénoménisme universel de M. Bergson il n'y a +plus d'agent sous l'action, mais des actions toutes pures et sans agent. +En conséquence, nous aboutissons à cette conception contradictoire +«l'une évolution sans rien qui évolue ou qui fasse évoluer, et d'une +perpétuelle création sans aucun créateur. C'est une auto-création se +donnant incessamment à elle-même l'existence qu'elle n'a pas.</p> + +<p>L'idée de commencement absolu et sans cause—si chère à Renouvier—est +ainsi mise partout dans l'Univers: au commencement, au milieu, à la fin +et poussée jusqu'à la plus éclatante absurdité! Nous refusons nettement +de nous en contenter.</p> + +<p>2º Supposerait-on, par impossible, que la durée des choses de ce monde +ou leur évolution soit leur principe, il ne saurait être le principe +<i>premier</i> de ces choses, parce qu'il n'est pas une cause nécessaire, +mais contingente. En effet, l'évolution est un <i>devenir</i> qui se fait peu +à peu; or, avoir besoin de devenir pour être est moins parfait qu'être +déjà sans avoir besoin de devenir. L'être est donc plus parfait que le +devenir; ou, suivant la formule classique, <i>l'acte prime la puissance</i>. +Le devenir n'est donc pas un être premier, mais second et dérivé; donc, +il est la contingence et l'imperfection même.</p> + +<p>Telle est la thèse fondamentale de la <i>philosophia perennis</i>.</p> + +<p>A son encontre, M. Bergson soutient le primat du devenir, la supériorité +de la puissance sur l'acte, du non-être sur l'être, et toute la thèse +bergsonienne repose sur cette contre-vérité.</p> + +<p>«Il y a <i>plus</i>, nous dit-il, dans le mouvement que dans l'immobile; il y +a <i>plus</i> dans un mouvement que dans les positions successives attribuées +au mobile; <i>plus</i> dans un devenir que dans les formes traversées tour à +tour; <i>plus</i> dans l'évolution de la forme que dans les formes réalisées +l'une après l'autre.»<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a> Donc, le devenir est plus parfait.</p> + +<p>Un des plus brillants disciples de la même école dit de même: «Pourquoi +le parfait ne serait-il pas une ascension, une croissance, plutôt qu'une +plénitude immobile?»<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a></p> + +<p>Cette objection, à laquelle il nous faut répondre, renferme un aveu +capital qu'il nous plaît d'abord de souligner. Elle reconnaît +formellement ce principe premier, si familier à Aristote, que <i>le +parfait prime l'imparfait</i><a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>, et devant lequel s'inclinent nos +penseurs contemporains les plus éminents, tels que M. Boutroux, +lorsqu'il concluait: «Il reste donc vrai que l'imparfait n'existe et ne +se détermine qu'en vue du plus parfait.»<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a> L'imparfait, en effet, ne +peut exister et évoluer tout seul vers le parfait, parce qu'il ne peut +se donner à lui-même l'être qu'il n'a pas.</p> + +<p>Ce principe une fois reconnu par nos adversaires, il nous reste à +discuter avec eux si c'est la puissance qui est plus parfaite que +l'acte; le devenir-être plus parfait que l'être achevé; le mouvement +vers un but plus parfait que le repos et la jouissance dans le but +atteint? Mais, par ce simple énoncé, qui ne voit que c'est précisément +l'inverse? Si l'on ne se meut pas pour se mouvoir vainement, mais pour +arriver, si le mouvement n'est pas une fin mais un moyen, n'est-il pas +évident qu'il est plus parfait d'être arrivé au but que de le chercher, +meilleur d'en jouir que d'y tendre laborieusement?</p> + +<p>Si MM. Bergson et Le Roy ont paru en douter, s'ils ont préféré le +mouvant à l'immobile, c'est qu'ils se sont fait une fausse idée de ce +que nous appelons avec Aristote l'être immobile ou immuable. Ils ont cru +que mettre l'immobilité dans l'être parfait, c'était le rendre inactif +et infécond, et partant souverainement imparfait. Mais c'est là pure +équivoque.</p> + +<p>Autre chose est le mouvement de croissance pour grandir soi-même dans +l'être et la perfection; autre chose le mouvement de vie <i>ad intra</i> pour +jouir de sa béatitude, et celui de fécondité <i>ad extra</i> pour communiquer +à d'autres de cette plénitude d'être et de perfection. Le premier +mouvement, celui de croissance ou d'évolution, nous le nions de l'être +souverainement parfait, puisqu'il suppose un besoin, une indigence à +satisfaire. Il faut donc qu'il soit immobile sous ce rapport. Mais le +second et le troisième, sans le premier, sont le privilège de l'être +parfait, puisqu'ils ont pour fin, non d'acquérir ce qui lui manquerait, +mais de jouir et de donner de sa plénitude.</p> + +<p>Or, ces activités ad <i>intra</i> et <i>ad extra</i> sont parfaitement compatibles +avec l'immobilité de croissance. Elles ne sont pas des <i>devenir</i> pour +l'Etre parfait, soit qu'il jouisse de sa perfection dans une ineffable +béatitude, soit qu'il opère la création d'êtres contingents sans +s'appauvrir ni s'enrichir lui-même, soit enfin qu'il produise en eux des +changements, sans en éprouver aucun. Ces activités ne sont pas des +<i>devenir</i>, mais des <i>actes</i> et des <i>actes purs</i>, sans mélange de +potentialité, suivant la formule géniale d'Aristote et de tous les +Docteurs chrétiens.</p> + +<p>Au contraire, le Devenir bergsonien est un mouvement de croissance, +c'est une Puissance en voie de s'actuer, aussi est-il un signe essentiel +d'indigence, d'imperfection et de contingence. Le Parfait n'est donc pas +ce qui a besoin de devenir et qui devient peu à peu, mois <i>ce qui est</i> +et qui fait devenir tout le reste. Ce n'est pas la Puissance, mais +l'Acte; ce n'est pas le non-être, c'est l'être.</p> + +<p>Voilà ce que proclame le bon sens, avec l'unanimité des Docteurs de +l'Ecole à travers tous les siècles. En sorte que soutenir avec Renan que +«le grand progrès de la critique contemporaine a été de substituer la +catégorie du devenir a celle de l'être»<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>, ou bien avec Hegel que «le +non-être prime l'être», est un flagrant paradoxe et une injure au sens +commun<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>.</p> + +<p>On voit par là comment notre Dieu est à la fois un Dieu immuable et un +Dieu vivant. Immuable parce qu'étant de soi l'être parfait, il n'est +nullement «en train de se faire» comme on ose le soutenir dans la +Philosophie nouvelle<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>. Vivant aussi, parce qu'il est agissant ad +<i>intra</i> et <i>ad extra</i>, mais d'une vie bien différente de la nôtre.</p> + +<p>Noire vie pour durer a besoin du «tourbillon vital», de ce mouvement +ininterrompu de va-et-vient entre la mort et la vie, qui nous verse la +vie goutte à goutte dans un recommencement perpétuel. Mais bien loin +d'être une vie parfaite, ce n'est là qu'une vie misérable, qui s'use et +se détruit sans cesse, une perpétuelle «lutte contre la mort», suivant +la célèbre définition de Bichat, ou mieux encore «une perpétuelle +agonie», suivant l'heureuse expression de saint Grégoire le Grand. +Attribuer à la vie parfaite de notre Dieu l'agitation inquiète et +l'instabilité de la nôtre ne serait que de l'anthropomorphisme le plus +grossier: reproche que nos adversaires nous adressent assez souvent pour +qu'ils évitent de le mériter.</p> + +<p>La vie parfaite n'est donc pas un perpétuel devenir, mais un <i>acte pur</i> +sans aucun mélange d'imperfection ni de potentialité. Elle exclut donc +tout mouvement, dans le sens imparfait de ce mot, c'est-à-dire tout +passage de la puissance à l'acte ou de l'acte à la puissance. Elle est +une plénitude indéfectible d'action et de béatitude.</p> + +<p>«Mais quoi, s'écriait Platon, nous persuadera-t-on si facilement que, +dans la réalité, le mouvement, la vie, l'âme, l'intelligence, ne +conviennent pas à l'Etre absolu; que cet Etre ne vit ni ne pense et +qu'il demeure immobile, immuable, sans avoir part à l'auguste et sainte +intelligence, σεμνόν και άγιον νοῠν!» De même, Aristote revendique pour +l'Etre en soi la pensée, l'action, la vie, la béatitude, en des termes +non moins admirables<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>.</p> + +<p>Par là même, nous avons répondu à cette étrange objection de M. Bergson +nous reprochant «le dédain de notre métaphysique pour toute réalité qui +dure»<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>. Ce n'est que la durée successive et reçue goutte à goutte, +en un mot, le <i>devenir</i>, que nous estimons imparfaite et contingente, +incompatible avec l'être nécessaire et parfait.</p> + +<p>Mais la vraie durée éternelle et nécessaire du <i>tota simul</i> ou de +l'<i>acte pur</i>, nous en faisons l'essence même de l'Etre parfait en lequel +l'essence et l'existence s'identifient. Bien loin de la dédaigner, nous +la divinisons, tandis que M. Bergson n'a divinisé que son ombre, pour ne +pas dire sa caricature, le Temps, qui se fait et se défait, qui devient +et qui passe. Son Cronos n'est même pas un demi-dieu. Il n'est qu'un +avatar de la <i>substance infinie</i> de Spinosa, de l'<i>idée absolue</i> de +Hegel ou de la <i>volonté pure</i> de Schopenhauer. Loin d'être un progrès, +c'est plutôt, à bien des égards, un recul de la conception panthéistique.</p> + +<p>II. Décapitée par la suppression de la Cause première, efficiente et +motrice, l'Evolution bergsonienne va se trouver désorientée par +l'absence de <i>Cause finale</i>.</p> + +<p>Cependant, ce n'est pas une absence <i>totale</i> de cause finale que nous +reprocherons à ce système. Un reproche si excessif serait une véritable +injustice envers son auteur. S'il est quelqu'un parmi nos contemporains +qui ait proclamé plus ouvertement la faillite du mécanisme sous toutes +ses formes: cartésienne, spinosienne, leibnitzienne, spencérienne, +kantienne, etc., c'est bien assurément M. Bergson. Il a écrit contre le +hasard de tous les mécanismes des pages vengeresses qui resteront, car +elles sont la meilleure partie de son œuvre.</p> + +<p>Toutefois, après avoir vigoureusement rejeté le mécanisme qui voudrait +expliquer les merveilles du cosmos par des combinaisons accidentelles et +fortuites, il refuse d'adopter le finalisme. Ce ne sont là, dit-il, que +«deux vêtements de confection» qui «ne vont ni l'un ni l'autre», et les +deux éternels plaideurs vont être, suivant sa coutume, renvoyés par lui +dos à dos, lorsqu'il se ravise et semble éprouver quelque regret en +faveur de l'un des deux systèmes «qui pourrait, dit-il, être recoupé, +recousu, et, sous une forme nouvelle, aller moins mal que l'autre»<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>. +C'est le finalisme qui va bénéficier de ses indulgentes retouches. +Taillé, coupé en deux, il va devenir un demi-finalisme. En voici les +traits essentiels.</p> + +<p>Nous avons vu que le Dieu ou demi-Dieu Cronos, Elan vital, Courant de +vie ... était esprit, et même intelligence, au moins dans un sens très +large, puisque l'instinct des animaux et l'intelligence de l'homme en +sont issus pareillement. Bien plus—nous l'avons dit,—il est liberté, +choix, exigence de création. De tous ces attributs, nous pouvons +conclure que son évolution créatrice ne sera pas aveugle ni laissée au +hasard. Sa méthode ou son processus seront donc psychiques et nullement +mécaniques, libres et nullement asservis à la fatalité. M. Bergson ira +même jusqu'à dire: «La science n'est donc pas une construction humaine. +Elle est antérieure à notre intelligence, indépendante d'elle, +véritablement génératrice des choses.»<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a></p> + +<p>Orientée par de telles prémisses, on devine que l'évolution créatrice se +rapprochera beaucoup du finalisme intégral. Nombreuses sont aussi les +pages de ce volume qu'un finaliste convaincu n'hésiterait point à +signer. Et nous ne parlons pas seulement des pages dirigées contre le +mécanisme, où ce système est mis au défi, par exemple, d'expliquer les +similitudes d'organes sur des lignes divergentes et depuis longtemps +séparées, telles que la similitude complète d'un œil à rétine chez +l'homme et chez un mollusque tel que le peigne<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>. Nous parlons aussi +des pages qui nous montrent la marche de l'évolution clairement orientée +par une direction supérieure aux individus, et partant par la finalité.</p> + +<p>Voici d'abord comment l'auteur résume et conclut sa discussion sur +révolution par variations lentes ou brusques. «En résumé, dit il, si les +variations accidentelles qui déterminent l'évolution sont des variations +insensibles, il faudra faire appel à un bon génie—le génie de l'espèce +future—pour conserver et additionner ces innombrables variations, car +ce n'est pas la sélection qui s'en chargera. Si, d'autre part, les +variations accidentelles sont brusques, l'ancienne fonction ne +continuera à s'exercer ou une fonction nouvelle ne la remplacera que si +tous les changements survenus ensemble se complètent en vue de +l'accomplissement d'un même acte: il faudra encore recourir au bon +génie, cette fois pour obtenir la <i>convergence</i> des changements +simultanés, comme tout à l'heure pour assurer la <i>continuité de +direction</i> des variations successives.... Bon gré, mal gré, c'est à un +principe interne de direction qu'il faudra faire appel pour obtenir +cette convergence d'effets.»<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a></p> + +<p>Ce principe interne de direction, dont tous les mécanismes ont vainement +cherché à se passer, M. Bergson l'appelle quelquefois du nom d'<i>effort</i>, +mais il prend bien soin de nous avertir de la différence profonde qui +existe entre ce principe de direction et un effort au sens vulgaire. +Celui-ci est personnel et n'aboutit qu'à des variations insignifiantes, +par exemple, à développer un muscle; celui-là, au contraire, est +au-dessus de l'individu et produit l'évolution des espèces. Il n'y a +donc entre les deux sens qu'une analogie lointaine, mais suffisante pour +nous faire comprendre comment un même effort, pour tirer parti des mêmes +circonstances, peut aboutir aux mêmes résultats, résoudre identiquement +les mêmes problèmes, surtout lorsque ces problèmes ne comportent qu'une +même solution<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p> + +<p>«Un changement héréditaire, écrit notre auteur, et de sens défini, qui +va s'accumulant et se composant avec lui-même de manière à construire +une machine de plus en plus compliquée, doit sans doute se rapporter à +quelque espèce d'effort, mais à un effort autrement profond que l'effort +individuel, autrement indépendant des circonstances, commun à la plupart +des représentants d'une même espèce, inhérent aux germes qu'ils portent +plutôt qu'à leur seule substance, assuré par là de se transmettre à +leurs descendants. Nous revenons ainsi à l'idée d'où nous étions partis, +celle d'un <i>élan originel</i> de la vie.»<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a></p> + +<p>Un peu plus loin, revenant sur cette hypothèse d'un élan originel, +c'est-à-dire d'une poussée intérieure qui porterait la vie, par des +formes de plus en plus complexes, à des destinées de plus en plus +hautes, il ajoute: «Cet élan est pourtant visible, et un simple coup +d'œil jeté sur les espèces fossiles nous montre que la vie aurait pu se +passer d'évoluer, ou n'évoluer que dans des limites très restreintes, si +elle avait pris le parti, beaucoup plus commode pour elle, de +s'ankyloser dans ses formes primitives. Certains Foraminifères, par +exemple, n'ont pas varié depuis l'époque silurienne. Impassibles témoins +des révolutions sans nombre qui ont bouleversé notre planète, les +Lingules sont aujourd'hui ce qu'elles étaient aux temps les plus reculés +de l'ère palézoïque.»<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a></p> + +<p>L'existence de cet élan vital originel pour donner le branle et la +direction à l'évolution ne nous gêne nullement. Après l'avoir accordé +volontiers, nous demeurons encore en plein finalisme, puisque M. Bergson +admet comme nous et avec tous les péripatéticiens que l'évolution +elle-même ne peut s'expliquer sans une direction, à la fois intérieure +et supérieure aux individus.</p> + +<p>Jusqu'ici, l'accord est facile, mais voici où la divergence entre nous +va commencer.</p> + +<p>D'après M. Bergson, la direction de l'évolution se fait sans aucun plan +<i>général</i> tracé d'avance, mais par la solution, au fur et à mesure +qu'ils se présentent, de chaque problème particulier, qui est librement +résolu par la création de formes absolument imprévisibles.</p> + +<p>«L'évolution n'est pas davantage la réalisation d'un plan. Un plan est +donné par avance. Il est représenté, ou tout au moins représentable, +avant le détail de sa réalisation. L'exécution en peut être repoussée +dans un avenir lointain, reculée même indéfiniment: l'idée n'en est pas +moins formulée, dès maintenant, en termes actuellement donnés. Au +contraire, si l'évolution est une création sans cesse renouvelée, elle +crée au fur et à mesure, non seulement les formes de la vie, mais les +idées qui permettraient à une intelligence de la comprendre, les termes +qui serviraient à l'exprimer. C'est-à-dire que son avenir déborde son +présent et ne pourrait s'y dessiner en une idée. Là est la première +erreur du finalisme.»<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a></p> + +<p>Cette thèse antifinaliste repose sur deux arguments principaux.</p> + +<p><i>Premier argument</i>. Un plan tracé d'avance assimile trop le travail de +la nature au travail de l'ouvrier qui fabrique en assemblant des pièces +une à une. La nature, au contraire, construit ses organes vivants, non +par des additions successives, mais par division de la cellule-mère qui +se dédouble en cellules dérivées, lesquelles se dédoublent à leur tour +jusqu'à la construction complète de l'organe<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p> + +<p>Nous répondons que l'opposition de ces deux modes de travail n'est pas +si absolue. Il est vrai que l'ouvrier n'en a qu'un à son service; mais +la nature a les deux, et si la cellule vivante procède par dédoublement, +elle procède aussi par addition des éléments de choix qui doivent la +nourrir et sans l'assimilation desquels elle ne se dédoublerait jamais. +Il lui faut choisir du phosphore pour fabriquer le tissu nerveux, de la +silice pour les fibres végétales, de la chaux pour les os, du fer pour +enrichir le sang, etc. La nature procède donc par additions aussi bien +que par dissociations et dédoublements.</p> + +<p>Toutefois, ce n'est là qu'une différence secondaire. L'essentiel est que +tous les éléments, associés ou dissociés, obéissent a une même idée qui +commande à l'ensemble, et partant à un plan conçu d'avance, car l'idée +est un plan, au moins partiel.</p> + +<p><i>Deuxième argument</i>. «Un plan est un terme assigné à un travail; il clôt +l'avenir dont il dessine la forme. Devant l'évolution de la vie, au +contraire, les portes de l'avenir restent grandes ouvertes. C'est une +création (de formes imprévues et imprévisibles) qui se poursuit sans fin +en vertu d'un mouvement initial.»<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a></p> + +<p>Cet argument est sans valeur. L'avenir n'est nullement clos, parce que +le Créateur réaliserait en ce moment un plan, le plan qui est sous nos +yeux, et qu'il se réserverait de faire succéder au monde présent +d'autres mondes et d'autres plans futurs, et même une série indéfinie de +mondes et de plans. Les portes de l'avenir resteraient donc grandes +ouvertes.</p> + +<p>Elles seraient seulement fermées, pendant la durée d'exécution de tel ou +tel plan, à l'intrusion anarchique de plans différents. Ce qui est une +protection de l'ordre actuel et non un obstacle aux progrès futurs. +Vouloir, au contraire, qu'à chaque instant puissent apparaître des +formes nouvelles imprévues et imprévisibles, c'est introduire +l'incohérence et le chaos dans l'Univers actuel. La suppression du plan +ne serait donc que la suppression de l'ordre.</p> + +<p>D'autre part, quelle nécessité voyez-vous à ce que les portes de +l'avenir ne soient pas fermées ni son plan dessiné à l'avance? Nous +avons beau chercher les raisons de cette prétendue nécessité, nous n'en +trouvons aucune.</p> + +<p>Loin de là, puisque l'éternité est un éternel présent, rien n'est passé +ni futur, rien n'est caché au regard éternel, et, pour lui, l'imprévu ou +l'imprévisible sont des non-sens. Autant dire que la volonté +toute-puissante du Créateur ne sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle +fait, ni ce qu'elle crée.</p> + +<p>Quant à l'hypothèse ajoutée par M. Bergson, que, sans avoir rien prévu, +l'impulsion initiale suffît à mettre dans l'Univers un ordre +imprévisible, au fur et à mesure des événements, c'est encore un +non-sens philosophique, au témoignage, non seulement d'Aristote, mais +des modernes eux-mêmes, tels que M. Hamelin, professeur en Sorbonne, +qui, dans sa brillante thèse de doctorat, ne craignit pas de soutenir +qu'une cause motrice est inintelligible sans une direction, et partant +sans une finalité. «Une causalité non téléologique, écrivait-il, demeure +frappée d'impuissance, disons d'impossibilité, et cela simplement parce +qu'il lui manque une condition encore pour être quelque chose +d'entièrement intelligible.»<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a></p> + +<p>En d'autres termes: l'impulsion originelle qui doit mettre en branle +l'évolution a déjà une direction ou elle n'en a pas. Si elle n'en a pas, +elle ne peut rien mouvoir ni se mouvoir elle-même, car il n'y a pas de +mouvement sans direction. Si elle a, au contraire, une direction, elle +tend vers un but, vers la réalisation d'une idée, d'un plan, et nous +revenons, bon gré, mal gré, à la finalité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après ces réponses aux deux principaux arguments de M. Bergson, ajoutons +une réfutation plus directe de son système de finalité partielle. +Démontrons son insuffisance.</p> + +<p>C'est, nous dit-on, <i>au fur et à mesure</i> des circonstances que l'élan +vital choisira ce qu'il doit faire; à chaque problème soulevé, il +apportera sa solution, sans avoir besoin de faire à l'avance aucun plan +général. De la sorte, on croit pouvoir concilier l'absence de tout plan +préconçu avec la réalisation effective d'un plan. Et de même que M. +Jourdain faisait de la prose sans le savoir, ainsi l'évolution créatrice +déroulera un plan admirable et infiniment compliqué sans l'avoir prévu.</p> + +<p>Eh bien! nous n'hésitons pas à déclarer que cette conception est +incohérente et qu'elle ne tient pas debout. Pour le montrer, il nous +suffira de nous en tenir aux données mêmes de M. Bergson.</p> + +<p>En nous décrivant poétiquement la marche de l'évolution cosmique, il +nous parle avec insistance de <i>la marche à la vision</i>, de <i>la marche à +la réflexion, à l'intelligence, à la liberté, à la vie sociale</i>, +etc.<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>. Prenons la première de ces données et attachons-nous à la +comprendre.</p> + +<p>Il s'agit de la marche ascensionnelle de l'organe le plus élémentaire et +le plus grossier de la vision, tel que la simple tache pigmentaire de +l'Infusoire, à l'organe le plus parfait, l'œil rétinien du vertébré, en +passant par toutes les formes intermédiaires.</p> + +<p>Or, cette marche ne peut se produire que par variations insensibles ou +par changements brusques.</p> + +<p>Si l'on suppose des variations insensibles, les premières variations ne +gêneront pas trop le fonctionnement primitif de l'organe, puisqu'on les +suppose insensibles, mais elles ne seront pas davantage utiles à ce +fonctionnement, tant que les variations complémentaires ne se seront +produites. Dès lors, ne pouvant encore fonctionner, elles s'atrophieront +au lieu de se développer et ne se conserveront ni dans l'individu ni +dans l'espèce.</p> + +<p>Pour avoir une raison de les conserver, l'évolution doit les regarder +comme des <i>pierres d'attente</i>, posées en vue d'une construction +ultérieure, c'est-à-dire en vue d'un plan définitif. Il est évident +qu'ici les parties sont commandées par le tout, comme le proclamait +Aristote<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>, elles obéissent à un élément futur qui n'existe pas +encore; il y a donc un plan, et rien ne peut commencer utilement ou +s'accroître qu'en prévision de ce but final.</p> + +<p>En d'autres termes, il est impossible à l'Elan vital de résoudre +utilement les divers problèmes au fur et à mesure qu'ils se posent le +long du chemin de l'évolution, sans avoir déjà prévu le problème final, +qui devient par avance l'élément essentiel des problèmes antérieurs. +Impossible de construire peu à peu un organe tel que l'œil, surtout +l'œil des vertébrés où des millards d'éléments sont constitués et +coordonnés en vue d'une unique fonction, sans avoir prévu à l'avance le +plan d'ensemble d'un œil à cristallin.</p> + +<p>Ce raisonnement, dans l'hypothèse de l'évolution brusque, sera le même +avec un grossissement d'évidence encore plus saisissant. Chaque pas en +avant de l'évolution vers la formation d'un œil à rétine acquiert ici +une importance encore plus grande. Pour être opportun et ne rien gâter, +il doit prévoir tous les pas suivants, être orienté par une «idée +directrice», selon l'expression de Claude Bernard, c'est-à-dire orienté +par le plan final de l'œil à construire.</p> + +<p>Bien plus, comme chaque pas en avant est ici, par hypothèse, un progrès +notable d brusque sur un point particulier, il aura son contre-coup sur +une multitude d'autres points, car un élément nouveau amène des +changements corrélatifs dans tous les éléments anciens. Chaque +remaniement partiel exige donc, sous peine de tout gâter, un remaniement +complet de l'ensemble. Il est donc impossible à l'Elan vital de donner +des solutions partielles à chaque détail infiniment compliqué du +problème, sans donner en même temps des solutions d'ensemble, +c'est-à-dire s'orienter par un plan final.</p> + +<p>Enfin, comme il est impossible de construire utilement un œil à rétine, +sans savoir l'endroit du corps animal où il sera placé, et sans +l'adapter aux organes voisins, puisqu'il devra collaborer avec eux,—par +exemple, avec le second œil, s'il doit y avoir vision binoculaire, avec +le système sensori-moteur d'où il tirera la sensibilité et le mouvement, +avec les organes de la circulation du sang, de la respiration, de la +digestion, de la reproduction, etc.,—le plan de l'œil se trouve +lui-même dépendant du plan spécifique de l'animal auquel on le destine. +L'animal, à son tour, est une partie d'un plan plus général et doit +obéir à ce plan d'ensemble total sous peine de tout gâter.</p> + +<p>Ces corrélations des parties avec l'ensemble sont si manifestes que M. +Bergson en fait l'aveu en vingt passages. «Chaque pièce nouvelle, +écrit-il, exige, sous peine de tout gâter, un remaniement complet de +l'ensemble. Comment attendre du hasard un pareil remaniement?... +L'addition d'un élément nouveau amène le changement corrélatif de tous +les éléments anciens. Personne ne soutiendra que le hasard puisse +accomplir un pareil miracle.»<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>—«La machine qu'est l'œil est donc +composée d'une infinité de machines, toutes d'une complexité extrême.... +La plus légère distraction de la nature dans la construction de la +machine infiniment compliquée eût rendu la vision impossible.»<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a></p> + +<p>Impossible d'avouer plus clairement que la nature ou l'Elan vital ne +peut se distraire un seul instant du but à atteindre et du plan à +exécuter. Il y a donc un plan prévu et voulu.</p> + +<p>Et cependant M. Bergson revient à sa thèse préférée qu'il n'y a aucun +plan. Mais il n'y revient pas sans un certain embarras, trahi par des +hésitations et des réserves peu intelligibles. Qu'on en juge par sa +réplique.</p> + +<p>«Mais en parlant d'une marche à la vision, ne revenons-nous pas à +l'ancienne conception de la finalité? Il en serait ainsi, sans aucun +doute, si cette marche exigeait la représentation, consciente ou +inconsciente, d'un but à atteindre. Mais la vérité est qu'elle +s'effectue en vertu de l'élan originel de la vie, qu'elle est impliquée +dans ce mouvement même, et que c'est précisément pourquoi on la retrouve +sur des lignes d'évolution indépendantes.»—Jusqu'ici nous sommes +d'accord avec M. Bergson: «La représentation du but» n'est évidemment +pas dans le germe ou l'embryon qui évolue, mais dans «l'élan originel» +du Créateur, de même qu'il n'est pas dans le mécanisme de l'horloge qui +marque l'heure, mais uniquement dans la pensée de l'horloger qui a monté +ce mécanisme.</p> + +<p>Mais poursuivons: «Que si maintenant on nous demandait pourquoi et +comment elle (la marche à la vision) y est impliquée (dans l'élan +originel), nous répondrons que la vie est, avant tout, une tendance à +agir sur la matière brute. Le sens de cette action n'est sans doute pas +prédéterminé (?): de là l'imprévisible variété des formes que la vie, en +évoluant, sème sur son chemin. Mais cette action présente toujours, à un +degré plus ou moins élevé, le caractère de la contingence: elle implique +tout au moins un rudiment de choix. Or, un choix suppose la +représentation anticipée de plusieurs actions possibles. Il faut donc +que des possibilités d'action se dessinent, pour l'être vivant, avant +l'action même. La perception visuelle n'est pas autre chose: les +contours visibles des corps sont le dessein de notre action éventuelle +sur eux. La vision se retrouvera donc, à des degrés différents, chez les +animaux les plus divers, et elle se manifestera par la complexité de +structure partout où elle aura atteint le même degré d'intensité.»<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a></p> + +<p>Telle est la réplique intégrale de M. Bergson. Nous avons tenu à la +citer en entier, au lieu de l'analyser, pour que ce petit chef-d'œuvre +de clair-obscur ne nous fût pas imputable. Au fait, les dieux d'Homère, +eux aussi, au plus fort du combat, disparaissaient parfois dans les +nuages, et nous aurions mauvaise grâce de reprocher à de simples mortels +de suivre un exemple venu de si haut.</p> + +<p>Cependant, tout n'est pas insaisissable dans cette page, et nous y +découvrons des réserves intéressantes qui atténuent énormément toute +négation d'un plan prévu et visé. On nous accorde que <i>la marche à la +vision</i> «<i>implique toujours un rudiment de choix</i>»—et partant, +ajouterons-nous, au moins un rudiment de <i>but</i>, car on ne peut choisir +sans but. On nous accorde aussi que le choix <i>suppose la représentation +anticipée de plusieurs actions possibles</i>,—et partant, pour choisir +entre ces divers moyens, il faut les comparer au <i>but</i> à atteindre, il +faut une représentation de ce but.</p> + +<p>Après cette grave concession, comment soutenir encore que «la marche à +la vision n'exige pas la représentation, consciente ou inconsciente, +d'un but à atteindre»?—Il y a là une contradiction flagrante outre ces +deux thèses du même paragraphe. Elle nous montre, mieux que tout +raisonnement, qu'une demi-finalité est une hypothèse incohérente, se +détruisant elle-même.</p> + +<p>C'est très bien de répudier le mécanisme et le hasard comme une +explication insuffisante de l'évolution; c'est très bien d'admettre +qu'elle est poussée en avant par le choix d'une volonté libre; mais +cette volonté libre ne peut <i>pousser par derrière</i> l'évolution des +mondes, et ne peut être une <i>vis a tergo</i><a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a> comme l'imagine M. +Bergson, sans regarder <i>en avant</i>, sans avoir un but ou une série de +buts successifs; en un mot, elle ne peut être cause motrice sans être +cause finale. Si elle poussait sans savoir où clic va, elle pousserait +aveuglément et nous reviendrions à ce hasard dont on a si justement +proclamé la faillite.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Concluons que l'évolution créatrice sans <i>créateur</i> et sans <i>but</i> pêche +à la fois contre les deux principes premiers de l'esprit humain, le +principe de causalité et celui de finalité. Il lui manque les deux +ressorts essentiels de tout mouvement, surtout du mouvement vital et +libre dont elle se réclame.</p> + +<p>Nous l'arrêtons donc à son point de départ, comme on arrête un voyageur +qui n'a pas de quoi faire son voyage, comme la nature elle-même arrête +un germe ou un embryon monstrueux qui n'est pas né viable. Le +Dieu-Cronos n'est qu'un fantôme sans consistance, incapable de nous +expliquer l'évolution. Il nous faut un Dieu vivant qui en soit le +principe et la fin, qui soit l'<i>alpha</i> et l'<i>oméga</i> de l'évolution des +mondes.</p> + +<p>Et maintenant nous pouvons, en terminant, assister au brillant feu +d'artifice de métaphores tiré par M. Bergson en l'honneur de l'évolution +créatrice, sans aucun risque d'en être éblouis ou déconcertés.</p> + +<p>«Imaginons, nous dit-il, un récipient plein de vapeur à une haute +tension, et, çà et là, dans les parois du vase, une fissure par où la +vapeur s'échappe en jet. La vapeur lancée en l'air se condense presque +tout entière en gouttelettes qui retombent.... Ainsi, d'un immense +réservoir de vie, doivent s'élancer sans cesse des jets, dont chacun, +retombant, est un monde.»<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a></p> + +<p>Cependant, «la création d'un monde est un acte libre, et la vie à +l'intérieur du monde matériel participe de cette liberté. Pensons donc +plutôt à un geste comme celui d'un bras qu'on lève; puis supposons que +le bras, abandonné à lui-même, retombe, et que pourtant subsiste en lui, +s'efforçant de le relever, quelque chose du vouloir qui l'anima: avec +cette image d'un <i>geste créateur qui se défait</i>, nous aurons déjà une +représentation plus exacte de la matière. Et nous verrons alors, dans +l'activité vitale, ce qui subsiste du mouvement direct dans le mouvement +inverti, <i>une réalité qui se fait à travers celle qui se défait</i>»<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>.</p> + +<p>«Tout est obscur dans l'idée de création si l'on pense à des <i>choses</i> qui +seraient créées et à une <i>chose</i> qui crée, comme on le fait d'habitude, +comme l'entendement ne peut s'empêcher de le faire.... Il n'y a pas de +<i>choses</i>, il n'y a que des <i>actions</i>.... J'exprime simplement cette +similitude probable quand je parle d'un <i>centre</i> d'où les mondes +jailliraient comme des fusées d'un immense bouquet, pourvu toutefois que +je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i>, mais pour une continuité de +jaillissement. Dieu ainsi défini [non comme une cause, mais une +continuité de jaillissement sans cause] n'a rien de tout fait: il est +vie incessante, action, liberté. La création, ainsi conçue, n'est pas un +mystère; nous l'expérimentons en nous dès que nous agissons +librement.»<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a></p> + +<p>«La vie est un mouvement, la matérialité est le mouvement inverse ... +c'est une action qui se fait à travers une action du même genre qui se +défait, quelque chose comme le chemin que se fraye la dernière fusée du +feu d'artifice parmi les débris qui retombent des fusées éteintes.»<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a></p> + +<p>«Essentielle aussi est la marche à la réflexion. Si nos analyses sont +exactes, c'est la conscience, ou mieux la supra-conscience qui est à +l'origine de la vie; conscience ou supra-conscience est la fusée dont +les débris éteints retombent en matière; conscience est encore ce qui +subsiste de la fusée même, traversant les débris et les illuminant en +organismes.»<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a></p> + +<p>Voilà, certes, de brillantes images, dont la flamme produit encore plus +de fumée que de lumière. N'importe, ces nuages de vapeur légère plaisent +à certains spectateurs qui imaginent découvrir dans ces formes vagues et +indécises tout ce qui leur agrée.</p> + +<p>Eh bien! malgré tous les écarts possibles d'interprétations les plus +fantaisistes, nous mettons tous les hommes de bon sens, sans exception, +au défi d'imaginer que les <i>fusées du bouquet</i>, s'élevant en gerbe vers +le ciel, sont parties toutes seules d'un «centre de jaillissement», d'un +centre vide, d'où la main de l'artificier serait absente. Nous les +mettons au défi d'imaginer un <i>bras qui se lève ou qui retombe</i> sans que +ce bras n'appartienne à aucune personne qui le lève ou le baisse. Nous +les mettons au défi d'imaginer des <i>jets de vapeur</i> sortis d'une +chaudière vide où ne bouillonneraient point tumultueusement des litres +d'eau surchauffée. Jamais ils n'admettront, pour plaire à M. Bergson, +des actions sans agent, des effets sans cause, pas plus que des actions +libres sans direction et sans but.</p> + +<p>Voilà pourquoi nous répétons avec assurance, malgré tous les +trompe-l'œil de ces métaphores, qu'une évolution créatrice sans aucun +créateur et sans aucun but n'est pas une conception intelligible, mais +qu'elle est un défi à la raison humaine, à moins qu'elle ne soit un +simple jeu d'esprit ou une rêverie et un amusement d'artiste. Dans ce +cas, nous la comparerions à cette très ingénieuse «maison à l'envers» de +l'Exposition universelle qui eut un vrai succès de curiosité, mais +qu'aucun homme sensé n'aurait jamais voulu habiter réellement.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2> + +<h2>THÉORIE DE LA CONNAISSANCE SENSIBLE.</h2> + + +<p>Jusqu'ici nous avons étudié l'antiintellectualisme <i>en action</i> dans les +diverses applications qu'en a faites l'école bergsonienne: il est temps +d'en aborder <i>la théorie</i> elle-même.</p> + +<p>Si quelque lecteur nous reprochait de l'aborder trop tard et de ne pas +avoir commencé par exposer la théorie, avant de faire connaître ses +applications, notre réponse ne serait point embarrassée.</p> + +<p>De fait, cette théorie est née la dernière. Quoiqu'on ait dit et répété +que la métaphysique tout entière dépendait de la théorie de la +connaissance, c'est plutôt l'inverse qui est vrai: toujours la théorie +de la connaissance a dû faire suite à la métaphysique que l'on avait +adoptée. On aura beau chercher dans l'histoire de la philosophie, on ne +trouvera pas une seule théorie de la connaissance qui ne postule ou ne +sous-entende, tout au moins, des données métaphysiques.</p> + +<p>La position même du problème de la connaissance en dépend tout entière. +Ainsi, par exemple, tous les subjectivistes, qui s'accordent à nier la +possibilité même de l'<i>action</i> dite <i>transitive</i>, le poseront de la +sorte: <i>étant donné que le sujet sentant et l'objet senti sont deux +termes extérieurs l'un à l'autre, et partant impénétrables et sans +aucune action commune entre eux</i>, expliquer le mécanisme de la +connaissance sensible. Il est clair que le problème ainsi posé ne +comporte qu'une solution subjectiviste et plus ou moins idéaliste, +écartant <i>a priori</i> tout essai de solution réaliste.</p> + +<p>Autre exemple: l'école kantiste a supposé donné comme incontestable que +«le signe même d'une donnée métaphysique, c'est de ne pouvoir se +traduire dans l'esprit humain que par une proposition +contradictoire»<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>. Ce formidable <i>a priori</i> des antinomies +inévitables, qui suppose déjà résolus dans un certain sens tous les +problèmes de la métaphysique, doit aboutir fatalement aux jugements +synthétiques <i>a priori</i> et aux formes innées de l'esprit humain, suivant +la formule du criticisme kantien.</p> + +<p>Le système antiintellectualiste de M. Bergson ne fera pas exception à +cette règle générale. La théorie de la connaissance ne sera guère qu'un +corollaire de son évolution créatrice. Nous allons le montrer bientôt +surabondamment. Ici, un seul trait suffira. Puisque l'intelligence +humaine «a été déposée en cours de route par l'évolution», ne peut-elle +pas, ne doit-elle pas être dépassée? Puisqu'on cours de route elle a +perdu l'instinct et l'intuition, ne peut-elle pas, ne doit-elle pas les +recouvrer?... La réponse affirmative à ces deux questions fera le fond +de la théorie nouvelle.</p> + +<p>Cette interprétation, du reste, nous paraît entièrement conforme à la +pensée de M. Bergson. Dès son Introduction, il nous avertit que les deux +théories de l'évolution et de la connaissance «sont inséparables l'une +de l'autre»<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>, et que c'est celle-ci qui doit accompagner et suivre +celle-là.</p> + +<p>Dans le corps de l'ouvrage, il y revient avec insistance pour nous dire +que «le problème de la connaissance ne fait qu'un avec le problème +métaphysique», que «chacune de ces recherches conduit à l'autre; elles +font cercle, et le cercle ne peut avoir pour centre que l'étude +empirique de l'évolution»<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p> + +<p>Bien plus, il va jusqu'à nous dire que la philosophie elle-même «n'est +pas seulement le retour de l'esprit sur lui-même», mais surtout un +retour sur le principe d'où il émane, «une prise de contact avec +l'effort créateur»<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>. Elle est donc suspendue tout entière à la +théorie de l'évolution créatrice. Impossible de comprendre la valeur de +l'intelligence humaine sans avoir déjà étudié et compris sa genèse.</p> + +<p>On trouvera sans doute qu'une telle méthode est bien hardie et bien +prétentieuse. L'auteur est le premier à le reconnaître. «La théorie de +la connaissance devient ainsi une entreprise infiniment difficile et qui +passe les forces de la pure intelligence. Il ne suffit plus, en effet, +de déterminer par une analyse conduite avec prudence les catégories de +la pensée, <i>il s'agit de les engendrer</i>. En ce qui concerne l'espace, il +faudrait, par un effort <i>sui generis</i> de l'esprit, suivre la progression +ou plutôt la régression de l'extra-spatial se dégradant en spatialité. +En nous plaçant d'abord aussi haut que possible dans notre conscience, +pour nous laisser ensuite peu à peu tomber, etc.»<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a></p> + +<p>Nous ne nous sommes donc pas mépris sur le sens et l'exceptionnelle +difficulté de la nouvelle méthode où l'auteur va s'engager. Plus +l'exercice est difficile et périlleux, plus les spectateurs vont +redoubler d'attention et d'effort pour le suivre en toutes ses +évolutions, sans le perdre jamais de vue. Nous allons voir comment une +intelligence humaine va essayer de se dépasser elle-même!</p> + +<p>Pour mettre un peu d'ordre et de clarté dans l'analyse et la critique +d'une théorie si difficile et si compliquée, nous étudierons +successivement les thèses et hypothèses bergsoniennes sur la +connaissance <i>sensible</i>, sur la connaissance <i>intellectuelle</i>, enfin sur +cette nouvelle faculté de connaître qui a pris le nom, désormais +célèbre, d'<i>intuition</i>. Mais chacune de ces trois recherches—vu son +importance—fera l'objet d'un chapitre spécial.</p> + +<p>Commençons par la <i>connaissance sensible</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Disons de suite que, des trois parties de la théorie, celle-ci est de +beaucoup la meilleure. Sans les préoccupations et les sous-entendus +monistiques qui la déparent, elle serait pour nous à peu près +acceptable, tant elle se rapproche de la conception péripatéticienne et +scolastique.</p> + +<p>Tout d'abord, M. Bergson prend nettement parti pour la thèse +traditionnelle de la perception <i>immédiate</i> des sens externes, pour son +objectivité foncière, et même pour l'objectivité des qualités sensibles, +telles que les sons et les couleurs. On conviendra que cette attitude ne +manque ni de netteté ni de courage, au milieu des préjugés tenaces qui +règnent dans les esprits contemporains, depuis Descartes et Kant.</p> + +<p>Et de même qu'il a réfuté le mécanisme avec une vigueur impitoyable, il +va faire un réquisitoire écrasant contre tous les subjectivistes +modernes, sans épargner ni Kant ni Taine, le fameux inventeur de +«l'hallucination vraie».</p> + +<p>Cette attitude de M. Bergson n'est pas récente. C'est, au contraire, +croyons-nous, une de ses plus vieilles convictions. Aussi devrons-nous +recourir à ses ouvragés antérieurs pour compléter notre tableau.</p> + +<p>Dès les premières pages de <i>Matière et Mémoire</i>, il tient à protester +contre le paradoxe idéaliste qui voudrait faire de ce monde une création +subjective de notre cerveau ou de notre esprit. «Pour que ... +l'ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, écrit-il, il +faudrait qu'il les contînt d'une manière ou d'une autre, et que la +représentation de l'univers matériel tout entier fût impliquée dans +celle de ce mouvement moléculaire. Or, il suffit d'énoncer une pareille +proposition pour en découvrir l'absurdité. C'est le cerveau qui fait +partie du monde matériel, et non pas le monde matériel qui fait partie +du cerveau.» Supprimez le monde matériel, vous anéantissez du même coup +le cerveau et son image. Au contraire, supprimez le cerveau et son +image, c'est-à-dire un détail insignifiant dans le tableau immense de +l'univers, il est clair que le tableau reste et que l'univers subsiste +quand même<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p> + +<p>A ce premier argument de simple bon sens, il va ajouter des arguments +scientifiques et rationnels tirés de l'impossibilité de tous les +systèmes idéalistes à expliquer la prétendue illusion d'un monde +extérieur, créé de toutes pièces par notre esprit.</p> + +<p>Ma croyance à l'existence d'un monde extérieur, dit-il, ne peut venir +que de son action sur moi et non de mon action sur un vide extérieur; +elle est le produit des actions convergentes venues de la périphérie au +centre que j'occupe, et non du centre à la périphérie. «Tout +s'obscurcit, en effet, et les problèmes se multiplient, si l'on prétend +aller, avec les théoriciens (de l'idéalisme), du centre à la périphérie. +D'où vient donc alors cette idée d'un monde extérieur (et étendu) +construit artificiellement, pièce à pièce, avec des sensations +inextensives dont on ne comprend ni comment elles arriveraient à former +une surface étendue, ni comment elles se projetteraient ensuite au +dehors de notre corps?... Il y a, dans cette croyance au caractère +d'abord inextensif de notre perception extérieure, tant d'illusions +réunies, on trouverait dans cette idée que nous projetons hors de nous +des états purement internes tant de malentendus, tant de réponses +boiteuses à des questions mal posées, que nous ne saurions prétendre à +faire la lumière tout d'un coup.»<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a></p> + +<p>Ce n'est pas que l'auteur renonce à élucider pleinement un problème qui +lui tient tant à cœur. Il le fera, au contraire, à satiété, dans tout +le cours de son ouvrage, par des arguments péremptoires, mais qui +n'étaient pour nous nullement nouveaux. Celui qu'il semble préférer, +tant il lui paraît décisif, est la simple comparaison des deux +explications idéaliste et réaliste.</p> + +<p>«Dans la première, dit-il, des sensations inextensives de la vue se +composeront avec des sensations inextensives du toucher et des autres +sens pour donner, par leur synthèse, l'idée d'un objet matériel. Mais +d'abord on ne voit pas comment ces sensations acquerront de l'extension +ni surtout comment, une fois l'extension acquise en droit, s'expliquera +la préférence de telle d'entre elles, en fait, pour tel point de +l'espace. Et ensuite on peut se demander par quel heureux accord, en +vertu de quelle harmonie préétablie, ces sensations d'espèces +différentes vont se coordonner ensemble pour former un objet stable, +désormais solidifié, commun à mon expérience et à celle des autres +hommes, soumis, vis-à-vis des autres objets, à ces règles inflexibles +qu'on appelle les lois de la nature.—Dans la seconde explication, au +contraire (celle du réalisme), les «données de nos différents sens» sont +des qualités des choses, perçues d'abord en elles plutôt qu'en nous: +est-il étonnant qu'elles se rejoignent, alors que l'abstraction seule +les a séparées?»<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a></p> + +<p>Or, parmi ces «données des sens», en réalité extraites des objets et +nullement du sujet, l'auteur ne comprend pas seulement des données +<i>quantitatives</i> telles que l'étendue, la masse, la figure et le +mouvement, mais encore des données <i>qualitatives</i>, ce que nous appelons +les <i>qualités sensibles</i> des corps<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>. Au fond, le même raisonnement +s'applique tout aussi bien aux unes et aux autres, et la raison de +certaines exceptions, si à la mode soient-elles, ne s'impose nullement.</p> + +<p>«On se plaît, écrit M. Bergson, à mettre les qualités, sous forme de +sensations, dans la conscience, tandis que les mouvements s'exécutent +indépendamment de nous dans l'espace. Ces mouvements, se composant entre +eux, ne donneraient jamais que des mouvements; par un processus +mystérieux, notre conscience, incapable de les toucher, les traduirait +en sensations qui se projetteraient ensuite dans l'espace et viendraient +recouvrir, on ne sait comment, les mouvements qu'elles traduisent. De là +deux mondes différents, incapables de communiquer autrement que <i>par un +miracle</i>: d'un côté celui des mouvements dans l'espace, de l'autre la +conscience avec les sensations. Et, certes, la différence reste +irréductible, comme nous l'avons montré nous-mêmes autrefois, entre la +qualité, d'une part, et la quantité pure, de l'autre. Mais la question +est justement de savoir si les mouvements réels ne présentent entre eux +que des différences de quantité, et s'ils ne seraient pas la qualité +même, vibrant pour ainsi dire intérieurement et scandant sa propre +existence en un nombre souvent incalculable de moments.»<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a></p> + +<p>Suit une explication des qualités sensibles des corps, fort ingénieuse, +mais dont la discussion nous entraînerait trop loin de notre sujet<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>. +Il suffit de constater ici que la théorie bergsonienne de la perception +sensible est nettement hostile à tout idéalisme, même à ce +demi-idéalisme cartésien, si en faveur de nos jours, qui, tout en +admettant l'objectivité de l'étendue et de la quantité des corps, +rejette celle de leurs qualités sensibles, pour en faire de pures +modifications de la conscience.</p> + +<p>La vraie raison de cette lutte sans merci contre tout <i>idéalisme</i>, même +mitigé, M. Bergson ne s'en cache point, c'est son aversion profonde pour +l'<i>agnosticisme</i>. Ecoutons ses déclarations à ce sujet, si instructives +pour saisir le véritable esprit de sa philosophie.</p> + +<p>«Dans la première hypothèse (celle de l'idéalisme), l'objet matériel +n'est rien de tout ce que nous apercevons: on mettra d'un côté le +principe conscient avec les qualités sensibles, de l'autre une matière +dont on ne peut rien dire et qu'on définit par des négations parce qu'on +l'a dépouillée tout d'abord de tout ce qui la révèle.—Dans la seconde +(le réalisme), une connaissance de plus en plus approfondie de la +matière est possible. Bien loin d'en retrancher quelque chose d'aperçu, +nous devons au contraire rapprocher toutes les qualités sensibles, en +retrouver la parenté, rétablir entre elles la continuité que nos besoins +(d'analyse) ont rompue. Notre perception de la matière n'est plus alors +relative ni subjective, du moins en principe et abstraction faite de +l'affection et surtout de la mémoire.»</p> + +<p>Un peu plus loin, il ajoute encore avec plus de force: pour l'idéalisme, +la matière «ne peut rien être de ce que nous connaissons, rien de ce que +nous imaginons; elle demeure à l'état d'entité mystérieuse»<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>. Et cet +abîme insondable de l'agnosticisme, où l'idéalisme nous fait plisser, +suffit à sa condamnation sans appel.</p> + +<p>Mais ce n'est pas seulement dans les sciences du monde extérieur, dites +sciences naturelles et physiques, que l'idéalisme a des conséquences +ruineuses, c'est encore dans la science du monde intérieur, dans la +Psychologie, où il jetterait une profonde confusion. M. Bergson l'a fort +bien vu et ses analyses pénétrantes ont su le démontrer.</p> + +<p>Si la perception externe, en effet, au lieu d'être une action ou image +reçue du dehors, n'était plus qu'une image mentale, produite par +l'esprit et projetée à l'extérieur, les deux phénomènes si différents et +même si opposés de la perception et du souvenir se trouveraient +confondus, comme des états forts ou faibles du même phénomène: la +perception externe ne sérail plus qu'une <i>hallucination vraie</i>, suivant +la paradoxale formule de Taine.</p> + +<p>C'est cette fausse conception que M. Bergson va justement appeler une +erreur capitale. «L'erreur capitale, dit il, l'erreur qui, remontant de +la psychologie à la métaphysique, finit par nous masquer la connaissance +du corps aussi bien que celle de l'esprit, est celle qui consiste à ne +voir qu'une différence d'intensité au lieu d'une différence de nature, +entre la perception pure et le souvenir.»</p> + +<p>Sans doute, ajoute-t-il, nos perceptions sont d'ordinaire imprégnées de +souvenirs, qui s'ajoutent à la perception pure pour l'interpréter et la +compléter, mais l'union de ces deux actes n'est pas leur identité. «Le +rôle du psychologue serait de les dissocier, de rendre à chacun d'eux, +sa pureté naturelle: ainsi s'éclaireraient bon nombre de difficultés que +soulève la psychologie, et peut-être aussi la métaphysique. Mais point +du tout. On veut que ces états mixtes, tous composés, à doses inégales, +de perception pure et de souvenir pur, soient des états simples. Par là, +on se condamne à ignorer aussi bien le souvenir pur que la perception +pure, à ne plus connaître qu'un seul genre de phénomènes, qu'on +appellera tantôt souvenir et tantôt perception, selon que prédominera en +lui l'un ou l'autre de ces deux aspects, et, par conséquent, à ne +trouver entre la perception et le souvenir qu'une différence de degré, +et non plus de nature. Cette erreur a pour premier effet, comme on le +verra en détail, de vicier profondément la théorie de la mémoire; car en +faisant du souvenir une perception plus faible, on méconnaît la +différence essentielle qui sépare le passé du présent, on renonce à +comprendre les phénomènes de la reconnaissance et plus généralement le +mécanisme de l'inconscient. Mais inversement, et parce qu'on a fait du +souvenir une perception plus faible, on ne pourra plus voir dans la +perception qu'un souvenir plus intense. On raisonnera comme si elle nous +était donnée, à la manière d'un souvenir, comme un état intérieur, comme +une simple modification de notre personne. On méconnaîtra l'acte +originel et fondamental de la perception, cet acte, constitutif de la +perception pure, par lequel nous nous plaçons d'emblée dans les choses. +Et la même erreur, qui s'exprime en psychologie par une impuissance +radicale à expliquer le mécanisme de la mémoire, imprégnera +profondément, en métaphysique, les conceptions idéaliste et réaliste de +la matière.»<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a></p> + +<p>Nous avons tenu à citer cette page où les conséquences «capitales» d'une +erreur, si universellement acceptée de nos jours, sont mises dans un +relief si saisissant. Sûrement, un disciple d'Aristote et de saint +Thomas n'aurait pas été plus vigoureux contre nos modernes +subjectivistes, et nous devons en savoir gré à M. Bergson.</p> + +<p>Du reste, ce ne sont pas seulement les conséquences ruineuses de cette +erreur qu'il a relevées, il a aussi montré combien elle était contraire +aux faits les mieux observés. En effet, «l'observation pure et simple +peut trancher (le litige). Comment le tranche-t-elle? Si le souvenir +d'une perception n'était que cette perception affaiblie, il nous +arriverait, par exemple, de prendre la perception d'un son léger pour le +souvenir d'un bruit intense. Or, pareille confusion ne se produit +jamais.... Jamais la conscience d'un souvenir ne commence par un état +actuel plus faible que nous chercherions à rejeter dans le passé après +avoir pris conscience de sa faiblesse....»<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a> Jamais une douleur +faible ne m'apparaîtra comme le souvenir d'une douleur intense. Le +souvenir est donc tout autre chose que la perception.</p> + +<p>Sans doute, l'auteur aurait pu multiplier les exemples de cette nature; +il aurait pu surtout énumérer les oppositions et les contrastes révélés +par l'observation scientifique, soit entre la vision imaginaire du +souvenir ou du rêve et la vision de l'image consécutive ou +hallucinatoire, soit entre celle-ci et la vision extérieure normale. Il +aurait pu enfin étudier le double jeu de nos organes périphériques, par +exemple, de l'œil humain dans la vision objective où l'œil reçoit +l'image comme une chambre noire de photographe, et dans la vision +subjective où l'œil joue le rôle inverse d'appareil à projection, pour +conclure d'une manière encore plus éclatante à l'opposition radicale des +deux phénomènes subjectif et objectif<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>.</p> + +<p>Si l'auteur n'a pas su exposer la théorie de ce <i>double jeu</i> de chaque +organe périphérique, du moins semble-t-il en avoir eu quelque vague +pressentiment dans plusieurs passages, notamment dans celui-ci: «Nous +l'avons déjà dit, mais nous ne saurions trop le répéter: nos théories +(subjectivistes) de la perception sont tout entières viciées par cette +idée que si un certain dispositif (de l'organe) produit, à un moment +donné, l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire à +produire cette perception même.»<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a></p> + +<p>Donc, fallait-il ajouter, il y a deux dispositifs, deux jeux, différents +et opposés, pour chaque organe, comme il y a deux jeux opposés pour le +même appareil photographique, qui peut servir à recevoir et fixer une +image venue de l'extérieur, ou au contraire à projeter au dehors une +image interne, comme une lanterne magique. Il suffit de se servir à +rebours du même instrument.</p> + +<p>Eh bien! cette explication si simple et si lumineuse pour montrer que +l'œil peut être tantôt un appareil de vision normale, tantôt de +projection hallucinatoire, M. Bergson a oublié de nous la donner. +Quelque incomplète qu'elle soit, son argumentation reste encore assez +victorieuse pour lui donner le droit de conclure:</p> + +<p>«Le germe de l'idéalisme anglais est là. Cet idéalisme consiste à ne +voir qu'une différence de degré, et non pas de nature, entre la réalité +de l'objet perçu et l'idéalité de l'objet conçu. Et l'idée que nous +construisons la matière avec nos états intérieurs, que la perception +n'est qu'une hallucination vraie, vient de là également. C'est cette +idée que nous n'avons cessé de combattre quand nous avons traité de la +matière. Ou bien donc notre conception de la matière est fausse, ou le +souvenir se distingue radicalement de la perception.»<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après avoir démoli les systèmes idéalistes et subjectivistes de la +connaissance sensible—tâche relativement aisée,—il reste à +reconstruire, et c'est ici que l'effort de la philosophie nouvelle va +devenir laborieux, parce qu'elle a voulu ignorer, de parti pris, tous +les essais de reconstruction déjà tentés au cours des siècles par +l'esprit humain.</p> + +<p>Pour préparer le lecteur à l'intelligence du système de la perception +des sens, il faut d'abord rappeler que, pour M. Bergson—comme pour +nous, d'ailleurs, et tous les néo-scolastiques,—la sensation a lieu <i>là +où elle paraît être</i>, c'est-à-dire dans les organes périphériques, seuls +capables de subir un contact immédiat avec les objets extérieurs, et +nullement dans le cerveau<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p> + +<p>Ces organes sentants de la périphérie sont du reste de véritables +centres nerveux. L'œil, par exemple n'est qu'un centre nerveux détaché +et transporté à la périphérie, comme on le constate dans le +développement de l'embryon. On ne voit donc pas la raison qui les +empêcherait de sentir tout aussi bien que le cerveau.</p> + +<p>L'union des organes périphériques avec le cerveau n'est donc qu'une +condition pour leur fonctionnement conscient, et aussi pour la +centralisation de toutes leurs données dans un organe central qui les +compare, les combine et les conserve à l'état de souvenirs.</p> + +<p>M. Bergson va même plus loin que nous et ne considère le cerveau que +comme une collection de centres moteurs, sans aucun centre imaginatif. +Nous avons déjà vu et discuté cette opinion—à nos yeux excessive—à +propos de la mémoire et des phénomènes d'aphasie: aussi croyons-nous +inutile d'y revenir ici.</p> + +<p>Il nous faut donc partir de cette donnée que ce n'est pas le cerveau qui +voit, qui entend, qui touche et palpe ... mais uniquement les organes +périphériques des cinq sens externes. Donnée éminemment d'accord avec le +sens commun de tous les hommes, mais qui aurait eu besoin d'être +expliquée et mise en lumière par une théorie de l'union substantielle de +l'âme et du corps, théorie dont nous n'avons pu trouver la moindre trace +dans les ouvrages que nous analysons.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, étant donné, par exemple, que c'est l'organe du +toucher qui palpe le relief résistant de tel objet—et tous les autres +sens sont des espèces de toucher<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>,—il reste à nous dire <i>quel est</i> +le phénomène qui se produit, <i>comment</i> il se produit, enfin quelle est +sa <i>valeur</i> critériologique.</p> + +<p>La première question, qui est d'ordre purement expérimental et +psychologique, nous paraît bien comprise d résolue par M. Bergson. «Nous +saisissons dans notre perception, écrit-il, tout à lu fois un <i>état</i> de +notre conscience et une <i>réalité</i> indépendante de nous. Ce caractère +mixte de notre perception immédiate, cette apparence de contradiction +réalisée, est la principale raison théorique que nous ayons de croire à +un monde extérieur....»<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a></p> + +<p>Cette analyse, qui est la sincérité et l'évidence même pour tout +observateur attentif, M. Bergson aurait pu la retrouver dans les +ouvrages de l'école écossaise, d'Hamilton, par exemple, qui constatait, +lui aussi, que «nous sommes conscients immédiatement, dans la +perception, d'un moi et d'un non-moi, connus ensemble et connus en +opposition mutuelle ... que nous avons conscience de deux existences par +une même et indivisible intuition ... que la conscience donne, comme +dernier fait, une dualité primitive, une antithèse originelle....»<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a></p> + +<p>Il aurait pu aussi la retrouver dans tous les ouvrages de l'école +péripatéticienne et thomiste, anciens et modernes, avec cette nuance, +toutefois, que la perception du non-moi y est toujours notée comme +antérieure à celle du moi, laquelle exige une certaine réflexion et un +retour du sujet sentant sur lui-même. En sorte que la rencontre des deux +éléments, moi et non-moi, quoique simultanée, a pour premier effet de +mettre en relief celui-ci, en laissant celui-là momentanément dans +l'ombre.</p> + +<p>Analyse si fine et si saisissante de vérité, qu'elle arrachait cet aveu +à Barthélémy Saint-Hilaire: «Il n'y a pas de psychologie moderne qui ait +porté dans ses recherches plus de sagacité ni plus de science +qu'Aristote. La psychologie écossaise n'a été ni plus fine ni plus +exacte.»<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a></p> + +<p>Après cette description, se trouvent illuminées toutes les formules, par +elles-mêmes un peu concises et obscures, employées par M. Bergson pour +désigner la perception des sens. Pour lui, c'est «une intuition +immédiate»—qui «me place d'emblée dans le monde matériel»,—«par +laquelle nous nous plaçons d'emblée dans les choses»,—qui «est dans les +choses plutôt qu'en moi»,—«hors de nous plutôt qu'en nous», etc.<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>. +Tous ces aphorismes étonnent de prime abord, mais ils ont moins besoin +de correction que d'explication.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La deuxième question a pour objet d'expliquer le <i>comment</i> ou le +<i>processus</i> de la perception immédiate par les organes périphériques.</p> + +<p>La réponse est assez simple dans le système péripatéticien, qui a posé +en principe la distinction de la substance et de l'accident, +c'est-à-dire de l'agent et de son action. Si les substances sont entre +elles impénétrables, elles si; laissent pénétrer par leurs actions +mutuelles.</p> + +<p>Bien plus, l'action est toujours commune à deux substances, <i>agent</i>, et +<i>patient</i>, car elle est le résultat, non pas de deux activités, comme on +l'entend dire si faussement, mais d'une activité et d'une passivité +correspondante, ou, si l'on préfère, elle est le produit simultané de +deux coprincipes, l'un actif et l'autre passif. L'action n'existant +jamais en dehors d'une passion, l'agent et le patient sont ainsi +compénétrés, ou informés, par une action commune, qui joue ainsi le rôle +de trait d'union entre les substances.</p> + +<p>D'où nous concluons que, dans la sensation externe, l'<i>action de l'agent +étant dans le patient</i>, celui-ci n'a qu'à en prendre conscience pour +percevoir en lui-même un élément étranger—un non-moi dans le +moi,—c'est-à-dire qu'il perçoit, non pas une substance étrangère, mais +une action étrangère qui est la manifestation même de cette substance.</p> + +<p>La perception immédiate des sens est ainsi mise en lumière par la +théorie générale de l'action et de la passion dont elle n'est plus qu'un +cas particulier ou un simple corollaire<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>.</p> + +<p>Au contraire, dans l'hypothèse phénoméniste de M. Bergson, où les +actions sont sans agent et les phénomènes sans substance, on devine +l'embarras où va le jeter l'explication d'une compénétration et d'une +perception immédiate entre deux phénomènes étrangers l'un à l'autre: +sujet et objet.</p> + +<p>Notre auteur s'en tirera de deux manières. La première consistera à +oublier, pour un temps, son phénoménisme et à parler le langage +substantialiste du sens commun.</p> + +<p>En ce premier sens, les textes abondent: «Dans la perception pure, +l'objet perçu est un objet présent, un corps qui modifie le nôtre. +L'image en est donc actuellement donnée....»—«Conscience et matière, +âme et corps entraient ainsi en contact dans la perception.»—«La +perception est un contact de l'esprit avec l'objet présent»;—«l'action +virtuelle des choses sur notre corps et de notre corps sur les choses +est la perception même»;—«la perception ressemble à un simple +contact.»<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a></p> + +<p>Bien plus, nous pourrions citer une page entière, où, traitant <i>ex +professo</i> de la perception des sens, il distingue et oppose les deux +actions qui en forment le processus, la première qui vient de l'objet +dans le sujet pour y produire son empreinte, la seconde qui part du +sujet pour revenir à l'objet et pour ainsi dire lui restituer ce qu'il +en a reçu. Cette seconde partie qu'il appelle la <i>réflexion</i> est la plus +curieuse:</p> + +<p>«Toute perception attentive suppose véritablement, au sens étymologique +du mot, une <i>réflexion</i>, c'est-à-dire la projection extérieure d'une +image activement créée, identique ou semblable à l'objet, et qui vient +se mouler sur ses contours. Si, après avoir fixé un objet, nous +détournons brusquement notre regard, nous en obtenons une image +consécutive: ne devons-nous pas supposer que cette image se produisait +déjà quand nous la regardions? La découverte récente de fibres +perceptives centrifuges nous inclinerait à penser que les choses se +passent régulièrement ainsi, et qu'à côté du processus afférent qui +porte l'impression au centre, il y en a un autre inverse qui ramène +l'image à la périphérie.... Ainsi notre perception distincte est +véritablement comparable à un cercle fermé, où l'image-perception +dirigée sur l'esprit et l'image-souvenir lancée dans l'espace courraient +l'une derrière l'autre.»<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a></p> + +<p>Ce passage est d'autant plus curieux qu'il traduit en langage moderne le +double processus de l'espèce <i>impresse</i> et de l'espèce <i>expresse</i> des +scolastiques: la première reçue passivement dans le sujet, la seconde +produite activement par réaction et renvoyée vers l'objet d'où l'action +était partie.</p> + +<p>Impossible de rapprocher cette description des <i>deux moments</i> de la +perception des sens externes avec celles qu'en ont essayé les +néo-scolastiques contemporains, sans être frappé de leurs analogies +profondes.</p> + +<p>Telle est la première manière d'expliquer le processus de la perception; +avec elle, nous pourrions facilement nous entendre. Mais il en est une +autre qui ne recevra pas de nous les mêmes éloges.</p> + +<p>La seconde manière d'expliquer le contact du sujet et de l'objet, de la +conscience et de la matière, est de les identifier dans une unité +monistique. Tous les êtres de l'univers ne formeraient qu'une seule et +unique conscience.</p> + +<p>«Alors la difficulté s'évanouit, dit-il. La matière étendue, envisagée +dans son ensemble, est comme une conscience où tout s'équilibre, se +compense et se neutralise. Elle offre véritablement l'indivisibilité de +notre perception; de sorte qu'inversement nous pouvons, sans scrupule, +attribuer à la perception quelque chose de l'étendue de la matière. Ces +deux termes, perception et matière, marchent ainsi l'un vers l'autre.... +la sensation reconquiert l'extension, l'étendue concrète reprend sa +continuité et son indivisibilité naturelles. Et l'espace homogène, qui +se dressait entre les deux termes comme une barrière insurmontable, n'a +plus d'autre réalité que celle d'un schème ou d'un symbole.»<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a></p> + +<p>Et notre auteur aime à revenir souvent à la contemplation d'un Univers +matériel—au fond spirituel—qui serait «une espèce de conscience» +universelle. C'est le rêve d'un monisme spiritualiste ou panpsychiste.</p> + +<p>Malheureusement, ce n'est qu'un rêve, en contradiction flagrante avec le +fait de conscience qu'il s'agit précisément d'expliquer: dans la +perception, avons-nous dit, nous avons conscience de <i>deux existences, +le moi et le non-moi,</i> connus ensemble mais en <i>opposition mutuelle, et +irréductibles l'un à l'autre.</i>—Or, les réduire l'un à l'autre, +identifier le moi et le non-moi dans une conscience unique, comme M. +Bergson, vient de le faire, c'est précisément nier le problème au lieu +de l'expliquer; c'est détruire ce qu'on prétendait édifier. C'est donc +un aveu d'impuissance du système bergsonien et non pas une solution.</p> + +<p>Ce préjugé moniale expliquera au lecteur un certain nombre de formules +dont le sens paraîtrait énigmatique et indéchiffrable. Celles-ci, par +exemple: «plus de différence essentielle, pas même de distinction +véritable entre la perception et la chose perçue», entre le moi et le +non-moi;—il y a entre «la perception et la réalité le rapport de la +partie au tout»;—«la distinction de l'intérieur et de l'extérieur se +ramène à celle de la partie et du tout»<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>, et autres formules non +moins paradoxales qui n'empêchent nullement noire auteur de se réclamer +dès sa préface «des conclusions du sens commun»!<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La <i>troisième question</i> que nous avons posée est celle de la valeur +d'une perception immédiate ainsi comprise et expliquée, pour nous faire +atteindre le réel, en un mot, sa portée objective ou critériologique. On +peut l'examiner d'abord en dehors de toute hypothèse monistique—dont +elle est par elle-même indépendante—et puis dans cette hypothèse +monistique.</p> + +<p>Indépendamment de tout préjugé de monisme, il est clair qu'une +perception immédiate, une intuition du réel, est forcément objective. +Pas d'erreur possible dans l'<i>appréhension</i>: on n'appréhende pas ce qui +n'est pas. M. Bergson est le premier à le reconnaître et à le proclamer. +«Nous touchons la réalité de l'objet, dit-il, dans une intuition +immédiate.»<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a> En droit, la perception pure «est absorbée, à +l'exclusion de tout autre travail, dans la tâche de se mouler sur +l'objet extérieur.... En fait, il n'y a pas de perception qui ne soit +imprégnée de souvenirs. Aux données immédiates et présentes de nos sens, +nous mêlons mille et mille détails de notre expérience passée.... Mais +nous espérons montrer que les accidents individuels sont greffés sur +cette perception impersonnelle, que cette perception est la base même de +notre connaissance des choses, et que c'est pour l'avoir méconnue, pour +ne pas l'avoir distinguée de ce que la mémoire y ajoute ou en retranche, +qu'on a fait de la perception tout entière une espèce de vision +intérieure et subjective qui ne différerait du souvenir que par sa plus +grande intensité».</p> + +<p>Et il ajoute un peu plus loin: «Cette perception se distinguera +radicalement du souvenir: la réalité des choses ne sera plus construite +ou reconstruite, mais touchée, pénétrée, vécue; et le problème pendant +entre le réalisme et l'idéalisme, au lieu de se perpétuer dans des +discussions métaphysiques, devra être tranché par l'intuition.»<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a></p> + +<p>Voilà qui est fort bien dit, et le plus fidèle disciple d'Aristote et, +de saint Thomas ne dirait pas mieux. Il est incontestable qu'au fonds +d'intuition impersonnelle et commune à tous les hommes contemplant un +même objet s'ajoutent une multitude de souvenirs ou d'associations +d'images, propres à chaque individu: c'est ce que les scolastiques +avaient appelé l'objet accessoire ou accidentel, <i>per accidens</i>, de la +connaissance, et qu'ils opposaient si justement à l'objet propre, <i>per +se</i>, seul objet de la perception véritable.</p> + +<p>Peut-être même—accordons-le—ce fonds d'intuition réelle est-il peu de +chose par comparaison à tout ce que notre mémoire y ajoute dans la +connaissance totale d'un même objet. Mais cela n'empêche point que, s'il +y a dans notre perception quelque chose en plus de ce qui nous est donné +présentement, il y a aussi ce donné réel, et que les éléments qui s'y +ajoutent sont, eux aussi, des données antérieures. C'est donc la +synthèse de notre connaissance globale qui sera sujette au contrôle et à +la critique, et nullement chacun des éléments donnés.</p> + +<p>C'est là une thèse importante pour l'objectivité de la perception +sensible, que M. Bergson a fort bien comprise et qu'il résume ainsi: +«<i>Il y a dans la matière quelque chose en plus, mais non pas quelque +chose de différent de ce qui est actuellement donné</i>.»—«Un fonds +impersonnel demeure où la perception coïncide avec l'objet perçu, et ce +fonds est l'extériorité même.»—«La perception pure nous donne le tout +ou au moins l'essentiel de la matière.»<a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a></p> + +<p>Au surplus, la totalité de ce donné réel, qui fait le fond de chaque +perception des sens, n'est pas nécessairement soumise intégralement à +notre attention ni toujours perçue sous tous ses aspects. Et c'est là +encore une atténuation à l'objectivité parfaite et intégrale de nos +sensations, que nous accordons volontiers à M. Bergson.</p> + +<p>Dans toute perception, notre attention à une orientation particulière, +correspondant à nos préoccupations actuelles. Nous ne sommes guère +attentifs qu'à ce qui nous intéresse présentement. En ce sens, +pouvons-nous accorder que notre perception est une <i>sélection</i><a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>. +Elle ne crée rien, son rôle est, au contraire, d'éliminer de l'ensemble +des images les parties qui n'ont pour nous aucun intérêt actuel. Mais ce +qui reste, après cette élimination, n'en est pas moins du donné et du +réel: cela suffit à l'objectivité fondamentale.</p> + +<p>Toutefois, nous ne pouvons accorder que l'intérêt dont il s'agit ici, +comme instrument de sélection, est toujours un intérêt pratique, +utilitaire, et jamais un intérêt spéculatif. C'est là une exagération +regrettable. La spéculation pure, qu'on appelle aussi «désintéressée», +parce qu'elle est étrangère à notre intérêt privé, est étroitement liée +à l'intérêt public, au progrès des sciences et des arts, qui peuvent +nous toucher encore plus fortement que nos intérêts privés, et orienter +notre attention.</p> + +<p>Lorsque Newton vit tomber la fumeuse pomme dont la chute lui révéla la +grande loi de l'attraction universelle, le détail qui attira son +attention l'intéressait bien plus que tous les autres détails dont le +vulgaire eût été frappé.</p> + +<p>Il est donc exagéré de dire que notre perception «est toujours orientée +vers l'action»;—qu'elle «mesure justement notre action virtuelle sur +les choses»;—qu'elle n'est que «le miroir d'une action possible», +—«une action naissante qui se dessine»<a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>.</p> + +<p>Mais ces exagérations issues d'un certain utilitarisme pratique, dont +nous aurons à nous occuper plus tard, ne nuisent en rien à la thèse de +l'objectivité fondamentale qui seule nous occupe ici.</p> + +<p>Il est clair que, par la perception immédiate ou l'intuition, nous avons +atteint quelque chose de réel et d'absolu, et l'idéalisme, le +subjectivisme, le relativisme sont ainsi confondus. «Ma connaissance de +la matière n'est plus alors ni subjective, comme elle l'est pour +l'idéalisme anglais, ni relative comme le veut l'idéalisme kantien. Elle +n'est pas subjective, parce qu'elle est dans les choses plutôt qu'en +moi. Elle n'est pas relative, parce qu'il n'y a pas entre le «phénomène» +et la «chose» le rapport de l'apparence à la réalité, mais simplement +celui de la partie au tout»<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>, l'action qui me frappe étant une +partie du réel, une manifestation de l'agent.</p> + +<p>Après avoir ainsi touché par l'intuition au roc du réel ou de l'absolu, +M. Bergson pourra conclure triomphalement: «Dans l'absolu nous sommes, +nous circulons et nous vivons. La connaissance que nous en avons est +incomplète, sans doute, mais non pas extérieure ou relative. C'est +l'être même, dans ses profondeurs, que nous atteignons par le +développement combiné et progressif de la science et de la +philosophie.... La physique ... touche à l'absolu.»<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a></p> + +<p>Paroles audacieuses, qu'il a répétées à satiété, comme un défi à tous +nos contemporains, plus ou moins imbus de kantisme et de +subjectivisme;—paroles pourtant fort justes, si on les prend à la +lettre et sans aucun sous-entendu monistique, car <i>l'union</i> du sujet et +de l'objet, <i>sans leur identité</i>, suffit à les justifier.</p> + +<p>Malheureusement, ce sous-entendu est trop nettement formulé—au moins +dans ses derniers ouvrages—pour qu'il soit possible de se méprendre +sur la pensée actuelle de M. Bergson. C'est bien sur l'identité du sujet +et de l'objet qu'il s'appuiera finalement pour les faire communiquer +dans une conscience universelle.</p> + +<p>Et voilà pourquoi il nous parle parfois «d'une intuition intemporelle» +et «d'une connaissance <i>par le dedans</i>»<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a> que les êtres auraient les +uns des autres, et que nous ne saurions admettre. Pour nous, au +contraire, c'est uniquement pur leurs actions extérieures que nous +connaissons les substances qui agissent; et partant c'est par le dehors, +par leurs manifestations au dehors, que nous les saisissons.</p> + +<p>Le moi lui-même, l'agent intérieur, quoique beaucoup plus intime, +n'échappe pas complètement à cette loi. Notre intuition consciente de ce +principe d'opération ne se produit qu'au moment de son effort pour agir, +pour passer de la puissance à l'acte, et partant nous n'en prenons +conscience qu'au travers de son opération.</p> + +<p>Il est donc bien exagéré de dire: «J'en perçois l'intérieur, le +dedans»<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a>, alors que nous ne percevons que le jaillissement de ses +opérations, dans l'espace et le temps. C'est assez, assurément, pour +avoir l'intuition consciente de son existence, mais non celle de sa +nature intérieure. Le raisonnement seul peut y atteindre, appuyé sur ce +principe: on agit comme on est, l'action est la manifestation de +l'agent: <i>operari sequitur esse</i>.</p> + +<p>L'intuition des êtres <i>par le dedans</i> de leur être ou de leur essence +est donc une prétention excessive, issue des préjugés monistiques, +d'ailleurs démentie par l'expérience, dont la théorie de la perception +ou intuition immédiate n'a nul besoin pour être viable et complète, et +dont elle n'est nullement responsable.</p> + +<p>Telle est pour M. Bergson la théorie de la connaissance par les sens; +hâtons-nous de passer à la connaissance, autrement importante, par +l'intelligence.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2> + +<h2>THÉORIE DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE.</h2> + + +<p>Une théorie de la connaissance intellectuelle par un +antiintellectualiste convaincu ne saurait être qu'intéressante et +instructive. Aussi allons-nous essayer d'en faire part au lecteur. +Nous lui exposerons d'abord la <i>critique</i>, puis la <i>théorie</i> +de l'intelligence, telles que M. Bergson les a comprises.</p> + +<p>I. La <i>critique de l'intelligence</i> ne ressemblera en rien à celle que +Kant en a déjà faite. Sans doute, il faut varier et le public demande +toujours du nouveau. Mais le point de vue de M. Bergson est tellement +différent de celui de Kant qu'il leur était bien impossible de se +rencontrer ici et de risquer de se répéter.</p> + +<p>Aussi ne retrouvons-nous plus dans cette critique ce jeu célèbre, mais +bien artificiel, des antinomies essentielles à toutes les notions +intellectuelles de l'esprit humain. On ne nous redira plus que «le signe +même d'une donnée métaphysique est de ne pouvoir se traduire dans +l'intelligence humaine que par une proposition contradictoire». Cette +thèse paradoxale, dont on nous a vanté l'efficacité destructive pendant +plus d'un demi-siècle, commence à devenir «vieux jeu» et à céder la +place à un jeu plus nouveau. Celui-ci consistera à soutenir seulement +que l'intelligence est incapable de comprendre le <i>mouvement</i>, la <i>vie</i>, +le <i>continu</i>, parce qu'elle ne peut concevoir que l'<i>immobile</i>, +l'<i>inerte</i>, le <i>discontinu</i>.</p> + +<p>On devine la portée d'une telle accusation dans une philosophie où tout +le réel est <i>mouvement vital</i> ou psychique, et jaillissement <i>continu</i> +de formes absolument imprévisibles sans aucune proportion avec leurs +antécédents. Ce n'est pas seulement—comme on le prétend—limiter le +domaine de l'intelligence en lui interdisant toute spéculation sur la +vie; c'est encore, bon gré, mal gré, la condamner à ne plus pouvoir +spéculer du tout; à n'être qu'une faculté d'illusion et d'erreur.</p> + +<p>Une première réponse a déjà été faite par nous, lorsque nous avons +démoli pièce par pièce l'audacieuse hypothèse du mobilisme universel en +montrant, par les données de l'expérience et de la raison, que tout +n'est pas mouvement, encore moins mouvement vital; il nous reste à +compléter notre argument en prouvant que l'intelligence peut fort bien +comprendre ce qu'est le <i>mouvement</i>, la <i>vie</i>, le <i>continu</i>. Bien plus, +l'intelligence seule peut nous en donner, et nous en donne, de fait, des +notions intelligibles et claires.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A) C'est tout d'abord le <i>mouvement</i> que l'intelligence humaine, +paraît-il, ne saurait comprendre. Elle ne comprendrait que l'immobile, +et c'est avec des points immobiles additionnés qu'elle essaye, vainement +d'ailleurs, de recomposer le mouvant. Telle est la thèse qu'on rencontre +si souvent dans les ouvrages de M. Bergson, qu'elle finit par produire +l'effet d'une tentative d'obsession préméditée sur l'esprit du lecteur. +Cependant, elle n'est guère qu'une idée fixe, et partant déraisonnable.</p> + +<p>Citons au hasard, car nous n'avons que l'embarras du choix.</p> + +<p>«L'intelligence n'est point faite pour penser l'<i>évolution</i>, au sens +propre de ce mot, c'est-à-dire la continuité d'un changement qui serait +la mobilité pure.... L'intelligence se représente le <i>devenir</i> comme une +série d'<i>états,</i> dont chacun est homogène avec lui-même et par +conséquent ne change pas. Notre attention est-elle appelée sur le +changement interne d'un de ces états? Vite, nous le décomposons en une +autre suite d'états qui constitueront, réunis, sa modification +intérieure. Ces nouveaux états, eux, seront chacun invariables, ou bien +alors leur changement interne, s'il nous frappe, se résout aussitôt en +une série nouvelle d'états invariables, et ainsi de suite indéfiniment. +Ici encore, penser consiste à reconstituer, et, naturellement, c'est +avec des éléments donnés, avec des éléments stables, par conséquent, que +nous reconstituons. De sorte que nous aurons beau faire, nous pourrons +imiter, par le progrès indéfini de notre addition, la mobilité du +devenir, mais le devenir lui-même nous glissera entre les doigts quand +nous croirons le tenir.»<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a></p> + +<p>La raison de cette infirmité intellectuelle est intéressante à +connaître, et quoique nous n'ayons pas l'intention d'en discuter ici le +bien fondé—ce que nous ferons un peu plus loin,—nous croyons utile de +la mentionner de suite, car elle nous éclairera sur la portée de +l'accusation elle-même. Voici comment M. Bergson l'a formulée:</p> + +<p><i>L'intelligence n'est pas faite pour la spéculation, mais pour +l'action</i><a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Si elle était faite pour la spéculation, elle +s'attacherait au mouvement, seule réalité, pour en comprendre la nature. +Au lieu de cela, elle ne s'attache qu'à des points fixes; par exemple: +où est le mouvement, d'où il vient, où il va, quelle est sa <i>forme</i>, +parce que cela seul intéresse l'action. Mais n'analysons pas; écoutons +plutôt l'auteur lui-même, pour être plus sûrs de sa pensée.</p> + +<p>«Les objets sur lesquels notre action s'exerce sont sans doute des +objets mobiles. Mais ce qui nous importe, c'est de savoir où le mobile +va, où il est à un moment quelconque de son trajet. En d'autres termes, +nous nous attachons avant tout à ses positions actuelles ou futures, et +non pas au <i>progrès</i> par lequel il passe d'une position à une autre, +progrès qui est le mouvement même. Dans les actions que nous +accomplissons, et qui sont des mouvements systématisés, c'est sur le but +ou la signification du mouvement, sur son dessin d'ensemble, en un mot, +sur le plan d'exécution immobile que nous fixons notre esprit. Ce qu'il +y a de mouvant dans l'action ne nous intéresse que dans la mesure où le +tout en pourrait être avancé, retardé ou empêché par tel ou tel incident +survenu en route. De la mobilité même, notre intelligence se détourne, +parce qu'elle n'a aucun intérêt à s'en occuper. Si elle était destinée à +la théorie pure, c'est dans le mouvement qu'elle s'installerait, car le +mouvement est sans doute la réalité même, et l'immobilité n'est jamais +qu'apparente ou relative. Mais l'intelligence est destinée à tout autre +chose. A moins de se faire violence à elle-même, elle suit la marche +inverse: c'est de l'immobilité qu'elle part toujours, comme si c'était +la réalité ultime ou l'élément; quand elle veut se représenter le +mouvement, elle le reconstruit avec des immobilités qu'elle juxtapose. +Cette opération, dont nous montrerons l'illégitimité et le danger dans +l'ordre spéculatif (elle conduit à des impasses et crée artificiellement +des problèmes philosophiques insolubles), se justifie sans peine quand +on se rapporte à sa destination. L'intelligence, à l'état naturel, vise +un but pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des +immobilités juxtaposées, <i>elle ne prétend pas reconstruire le mouvement +tel qu'il est</i>; elle le remplace seulement par un équivalent pratique. +Ce <i>sont les philosophes qui se trompent quand ils transportent dans le +domaine de la spéculation une méthode de penser qui est faite pour +l'action.</i>»<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a></p> + +<p>Ces dernières paroles que nous venons de souligner sont un correctif +nécessaire—nous pourrions dire une vraie réfutation—de la plaidoirie +qui précède. Si ce sont «les philosophes qui se trompent»—et encore un +petit groupe de philosophes,—comment attribuer cette erreur à +l'intelligence humaine? Erreur vraiment trop grossière, puisqu'elle +consisterait à vouloir composer le mobile avec des éléments immobiles, +comme d'autres recomposaient l'étendue avec des points inétendus, ou +bien des cercles avec des polygones à nombre infini de côtés!</p> + +<p>Ce sont là des fictions géométriques qui peuvent simplifier les calculs +des mathématiciens, mais qu'ils n'ont jamais pris pour l'expression +exacte de la réalité. Jamais un géomètre n'a confondu un cercle avec un +polygone, ni une ligne avec une suite de points, ni un mouvement continu +avec une série de positions, ces positions, ces points, ces polygones +seraient-ils supposés en nombre infini. Encore une fois, de telles +fictions—utiles comme «équivalents pratiques»—n'ont jamais été +confondues avec la réalité par aucun savant ni par aucun penseur digne +de ce nom.</p> + +<p>Il faut en revenir aux sophistes de l'école d'Elée, aux célèbres +arguments de Zénon, pour découvrir une confusion si grossière, base de +toutes leurs subtilités sophistiques.</p> + +<p>Et si quelques philosophes, dans le cours des siècles, ne se sont pas +suffisamment mis en garde contre de si énormes confusions, du moins les +grandes écoles, surtout l'Ecole péripatéticienne et thomiste, sont +complètement à l'abri d'un tel reproche. Aristote, le premier, a +démasqué cette équivoque en réfutant Zénon, et tous ses disciples, +jusqu'à nos jours, ont invariablement suivi sur ce point la saine +doctrine du maître. Au besoin, nous mettrions M. Bergson au défi de +retrouver chez nous cette grossière erreur, qui ne nous a jamais été +imputable.</p> + +<p>C'est donc calomnier l'intelligence humaine que d'oser conclure d'une +manière générale: «Notre intelligence ne se représente clairement que +l'immobilité.»<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a></p> + +<p>Du reste, M. Bergson n'a-t-il pas la prétention contraire? N'a-t-il pas +la prétention d'avoir compris lui-même, et peut-être révélé au monde qui +l'ignorait, la vraie notion du mouvement?</p> + +<p>Or, notre prétention, à nous, est de croire que la notion bergsonienne +du mouvement est bien inférieure, en exactitude et en clarté, à celle +que nous a léguée Aristote, et qui depuis plus de trois mille ans +éclaire et oriente tous les penseurs qui n'ont pas complètement rompu +avec la tradition péripatéticienne.</p> + +<p>Aristote nous a enseigné que le mouvement était un <i>changement</i> ou un +<i>passage d'un état à un autre état.</i> Il a même distingué dans le +changement en général trois espèces: changement dans le lieu, dans la +qualité ou dans la quantité,—observant bien longtemps avant M. Bergson +que le changement local est le phénomène le plus superficiel et le moins +profond des trois, quoiqu'il soit la condition ou le véhicule de tous +les changements physiques.</p> + +<p>Ensuite il a approfondi cette notion de <i>passage</i> d'un état à un autre +état. «Quelque mystérieuse qu'elle soit, déclare-t-il, elle n'est point +au-dessus de la puissance de l'intelligence humaine!»—Belle parole qui +donne du cœur et du réconfort à tous les chercheurs désintéressés.</p> + +<p>Puis il explique que ce <i>passage</i> n'est pas quelque chose de négatif, +mais de très positif. Or, cet élément positif n'est pas une simple +puissance d'agir, c'est donc un <i>acte</i>, mais c'est un <i>acte incomplet</i>, +puisqu'il est en voie de réalisation, en voie d'arriver à son terme +complet. Il est donc partie en acte, partie en puissance, à des points +de vue différents. D'où la définition célèbre: le mouvement, c'est le +passage de la puissance à l'acte, ou bien c'est l'<i>acte de la puissance, +comme telle</i>, c'est-à-dire en tant qu'elle est encore en puissance +passant à l'acte: Ἡ τοϋ δυνάμει ὄντος ἐντελέχεια, ᾗ τόιύτον, κίνησίς +ἐστιν<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>.On traduirait peut-être encore plus clairement: <i>c'est l'acte +du devenir en tant que devenir, ἐντελέχεια τοϋ δυνατοϋ ᾗ δυνατόν</i><a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a>. +<i>C'est le devenir en marche.</i></p> + +<p>Définition aussi large que profonde, qui, une fois bien comprise, +rayonne de lumière et subjugue l'esprit, en lui arrachant ce cri +d'admiration: «Elle est aussi juste que fine ... et il est impossible de +pénétrer plus profondément que ne l'a fait ici Aristote dans la nature +intime du mouvement.»<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a></p> + +<p>A la place, que nous propose M. Bergson? Sans discuter ni daigner même +rappeler la solution d'Aristote, il propose la sienne. D'abord, il nous +dit que c'est un <i>progrès</i><a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>. Sans doute, le mouvement peut être un +progrès, mais il peut être aussi un recul, car on se meut, soit en +avançant, soit en reculant. La définition proposée est donc pour le +moins incomplète.</p> + +<p>En outre, elle est obscure, car on peut lui répondre: qu'est-ce qu'un +progrès? Quel en est le genre prochain et la différence spécifique? +Seul, Aristote a su répondre: son genre est d'être un <i>acte</i> et non pas +une pure puissance; sa différence spécifique: d'être un acte +<i>incomplet</i>, encore mêlé de puissance. Il est à la fois acte et +puissance, être et non-être, mais <i>à des points de vue différents.</i> Il +est constitué par la <i>composition</i> de ces deux éléments et non par leur +<i>identité</i>. En cela, rien de contradictoire, rien qui ne soit +intelligible.</p> + +<p>Au contraire, le monisme bergsonien exige l'identité, l'homogénéité des +deux éléments, acte et puissance, être et non-être; et c'est ce qu'il +appelle la «mobilité pure». Il met donc la contradiction à la racine des +choses, et parlant leur parfaite inintelligibilité.</p> + +<p>Bien plus, le monisme supprime le mouvement au lieu de nous l'expliquer, +car tant qu'il y avait dualité d'éléments: acte et puissance, être et +non-être, on concevait aisément le passage de l'un à l'autre. On +concevait, par exemple, que l'énergie actuelle pût grandir en proportion +inverse de l'énergie potentielle, ou <i>vice-versa.</i> S'il n'y a plus au +contraire qu'un seul élément, désormais plus de passage possible entre +deux termes, plus de mouvement, et c'est en ce sens qu'Aristote a +soutenu que le <i>simple</i> était, <i>de soi</i>, immobile: ce qui est <i>homogène</i> +et sans partie ne change pas.</p> + +<p>La notion bergsonienne et monistique du mouvement est donc, non +seulement incomplète et obscure, mais encore pleinement contradictoire, +au point de rendre impossible ce qu'il s'agissait de nous définir ou de +nous expliquer.</p> + +<p>Si M. Bergson a voulu viser sa propre notion du mouvement, en la +déclarant inaccessible à l'intelligence humaine, il est clair qu'il a eu +raison, puisque c'est une notion contradictoire et inintelligible; mais, +de grâce, qu'il ne généralise pas en étendant cette inintelligibilité à +toutes les autres notions, notamment à la notion péripatéticienne, nous +protesterions, et tous les grands génies, tous les maîtres qui sont la +gloire de notre Ecole protesteraient avec nous, qu'ils l'ont comprise, +et partant qu'elle n'est pas inaccessible à l'intelligence humaine.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>B) En second lieu, c'est la <i>vie</i> qui serait inaccessible à +l'intelligence de l'homme. Puisqu'il est incapable de comprendre le +mouvement des corps bruts, à plus forte raison celui des corps vivants. +«L'intelligence, écrit M. Bergson, est caractérisée par une +incompréhension naturelle de la vie.»<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a> Et c'est sur cette incapacité +radicale qu'il aime le plus à revenir.</p> + +<p>Dès la première page de son Introduction, il nous signale cette +infirmité native de notre intelligence «incapable de se représenter la +vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement évolutif.</p> + +<p>«Créée par la vie, dans des circonstances déterminées, pour agir sur +des choses déterminées, comment embrasserait-elle la vie, dont elle +n'est qu'une émanation ou un aspect? Déposée, en cours de route par le +mouvement évolutif, comment s'appliquerait-elle le long du mouvement +évolutif lui-même? Autant vaudrait-il prétendre que la partie égale le +tout....»<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a></p> + +<p>Cette argumentation, vraiment, n'est pas bien forte, et, dès le début +d'un ouvrage, ne donne pas une idée supérieure de la logique de son +auteur. Il n'y aurait donc que le tout qui puisse connaître et +comprendre une de ses parties? Il faudrait que notre intelligence +individuelle égalât l'Univers entier pour en pouvoir connaître le +moindre détail? En vérité, cette prétention est un peu excessive. +Jusqu'ici, tous les philosophes avaient cru qu'il suffit à un être +vivant d'avoir conscience de sa vie propre, pour expérimenter, connaître +la vie et, s'il est intelligent, pour s'élever ensuite à la notion +générale de la vie.</p> + +<p>Dans le même ouvrage, après avoir esquissé sa théorie de l'Evolution +créatrice et fait la genèse de l'intelligence, qui serait apparue en se +détachant de l'animalité et de l'instinct animal, c'est-à-dire à ce +tournant de l'histoire qui marque une descente de l'Elan vital vers la +matière, il en conclut que l'intelligence a dû s'adapter à la matière et +se limiter au domaine de la matière brute. «Progressivement, dit-il, +l'intelligence et la matière se sont adaptées l'une à l'autre pour +s'arrêter enfin à une forme commune. <i>Cette adaptation se serait +d'ailleurs effectuée tout naturellement, parce que c'est la même +inversion du même mouvement qui crée à la fois l'intellectualité de +l'esprit et la matérialité des choses</i>.»<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a></p> + +<p>Ainsi, l'intelligence devenue apte à penser la matière, le solide +géométrique, serait désormais inapte à penser la vie. En abandonnant les +animaux, ces «utiles compagnons de route», l'évolution de l'homme lui a +fait perdre un «bien précieux», l'instinct, et acquérir l'intelligence. +Or, instinct et intelligence représentent deux directions opposées du +travail conscient: l'instinct marche dans le sens même de la vie, +l'intelligence va en sens inverse et se trouve ainsi tout naturellement +réglée sur le mouvement de la matière.</p> + +<p>De là vient que «l'intelligence humaine se sent chez elle tant qu'on la +laisse parmi les objets inertes, plus spécialement parmi les solides, où +notre action trouve son point d'appui et notre industrie ses instruments +de travail, que nos concepts ont été formés à l'image des solides.</p> + +<p>«De là vient en outre que notre logique est surtout la logique des +solides, que, par là même, notre intelligence triomphe dans la +géométrie, où se révèle la parenté de la pensée logique avec la matière +inerte, et où l'intelligence n'a qu'à suivre son mouvement naturel, +après le plus léger contact possible avec l'expérience, pour aller de +découverte en découverte avec la certitude que l'expérience marche +derrière elle et lui donnera invariablement raison»<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a>.</p> + +<p>Ces remarques, d'ailleurs ingénieuses, ne sont point dépourvues +d'exactitude expérimentale et de vérités. Il est sûr que l'esprit humain +triomphe surtout dans les sciences où la part de l'indétermination et de +la contingence est nulle on se rapproche de zéro, et que plus la part de +l'indétermination ou de la contingence augmente, plus la difficulté de +prévoir—et partant de savoir—augmente parallèlement.</p> + +<p>Mais qui oserait nier aussi les triomphes de l'esprit humain dans les +sciences de la vie: biologie, physiologie, médecine, etc., surtout +depuis un siècle où l'école de Pasteur a brillé d'un si vif éclat? Qui +oserait nier les progrès merveilleux et inattendus de la Psychologie +elle-même, surtout de la Psychologie expérimentale?</p> + +<p>C'est donc une exagération manifeste d'exalter uniquement l'aptitude de +l'esprit humain pour les sciences mathématiques et physiques, et de +proclamer son impuissance radicale en Biologie et dans tout le domaine +de la vie.</p> + +<p>Une telle négation ne découle nullement des faits sincèrement +interrogés, mais seulement d'une hypothèse <i>a priori</i> sur l'évolution. +Encore cette hypothèse—si contestable qu'elle soit en elle-même—ne +nous semble nullement comporter une négation si tranchée.</p> + +<p>Que l'intelligence se sente plus à son aise dans le monde géométrique, +au milieu des solides, cela se comprend, car c'est l'objet le plus +simple et le moins compliqué offert à son étude. Tout y est facile à +prévoir et partant à connaître. Voilà pourquoi la Géométrie, parmi les +sciences abstraites, et l'Astronomie, parmi les sciences naturelles, +sont nées les premières, dès le berceau du genre humain.</p> + +<p>Etant ainsi facilement accordée avec le solide et l'inerte, on peut +admettre qu'elle aura une tendance marquée à transporter au domaine de +la vie des méthodes si simples, qui lui réussissent si bien, et à +traiter les vivants <i>more geometrico</i>. De là ces explications mécaniques +de l'univers qui avaient la prétention de tout réduire au mouvement +local, même la vie végétative et animale, la sensibilité et la pensée +elle-même. Malgré leurs invraisemblances énormes, ces systèmes de +mécanisme universel ont pu avoir un certain succès et exercer une grande +influence, surtout auprès des amis des idées <i>claires</i>, que la clarté et +la simplicité des explications ont toujours eu le don de fasciner.</p> + +<p>Mais cette méconnaissance de la nature de la vie n'a été que l'erreur de +quelques philosophes, et il serait injuste de l'imputer à l'intelligence +humaine elle-même et à son incapacité radicale de penser la vie. De +telles exagérations ne découlent pas forcément de l'hypothèse +bergsonienne sur l'évolution.</p> + +<p>Au surplus, nous estimons que toute cette controverse soulevée par M. +Bergson—savoir si l'intelligence est naturellement capable ou incapable +de spéculer, notamment sur la vie—ne doit pas, ne peut même pas se +trancher <i>a priori</i>, mais uniquement par les faits de l'histoire.</p> + +<p>D'abord, c'est l'histoire de la civilisation elle-même qu'il faudrait +interroger pour lui demander s'il est vrai que l'esprit humain soit tout +entier absorbé par ce qui est <i>utile</i> aux besoins de la vie matérielle, +à ce point que penser ou spéculer ne soit pour lui qu'un artifice contre +nature;—ou, pour employer l'expression bergsonienne, s'il est vrai que +l'homme ne soit naturellement qu'un animal <i>fabricant</i> d'outils pour +agir, <i>homo faber</i>, et nullement un animal raisonnable et spéculant sur +la raison des choses, <i>homo sapiens</i><a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a>.</p> + +<p>Mais dans l'acte le plus humble de l'homme primitif, celui de +tailler—et souvent d'orner de sculptures—des silex ou des os de +renne, pour en faire des armes telles qu'une flèche ou des outils tels +que hache, marteau, poinçon, râcloir, etc., ne voyons-nous pas déjà +percer la pensée spéculative? Pour fabriquer des armes ou des outils +adaptés à des lins spéciales, ne faut-il pas tout d'abord réfléchir, +comparer, calculer, raisonner pour prévoir, en un mot, spéculer sur les +moyens et les fins, les causes et les effets?</p> + +<p>«Le sauvage préhistorique de Cro-Magnon, dit fort bien M. Fouillée, a +spéculé sur les qualités de la pierre, sur les lois élémentaires de la +pesanteur et du mouvement; il a généralisé, il a universalisé; il a fait +de la science en faisant de l'industrie, et n'a pu faire d'industrie +qu'en faisant de la science. Admirons ces humbles savants des âges +primitifs qui ont assez réfléchi et spéculé pour inventer l'arc et la +flèche fendant l'air, le canot fendant la vague, le soc creusant la +terre. On aura beau nous répéter que leur intelligence était faite +exclusivement pour façonner la matière, et que la nôtre, au fond, est +restée la même; nous continuerons d'en douter. L'artisan, l'<i>homo +faber</i>, est déjà un artiste; l'artiste est déjà un penseur.»<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a></p> + +<p>Un peu plus loin, le même auteur, s'appuyant sur les données de la +linguistique, ajoute une seconde observation. Dans les langues sauvages, +les verbes ont parmi tous les mots une place prépondérante. Or, +qu'expriment les verbes? sinon l'<i>action</i>, le <i>mouvement</i>, la <i>vie</i>, le +<i>raisonnement</i>, le <i>sentiment</i>, qui n'ont rien à voir avec les «solides» +ni avec les «outils» à fabriquer? Tout cela exprime de la psychologie, +non de la géométrie ou de la stéréométrie. Les langues primitives sont +surtout riches en états d'âmes et très pauvres en état des corps. Les +corps eux-mêmes sont peuplés d'âmes ou d'esprits bienveillants ou +malveillants. Où est, en tout cela, la Géométrie?</p> + +<p>Quand le petit sauvage s'éveille à l'intelligence, ce n'est pas pour +mesurer ou compter des corps ni pour fabriquer des outils, c'est pour +épier le sourire de sa mère, c'est pour jouer ou seul ou avec ses petits +frères, et le voilà heureux. Il fera de la Psychologie avant de faire de +la Géométrie. Ce qui l'intéresse, c'est le nouveau; c'est le pourquoi et +le comment de ce nouveau, et lorsqu'il a compris la liaison et la raison +des choses, il rit de plaisir.</p> + +<p>Et M. Fouillée de conclure avec évidence: «Les besoins matériels sont +loin d'absorber toute l'intelligence, même primitive. Nous ne saurions +donc admettre que notre pauvre pensée soit toute d'essence <i>utilitaire</i>, +tout attachée aux instruments <i>matériels</i> qui doivent satisfaire nos +appétits, qu'elle soit servile de nature et non libérale.... La petite +flamme de la pensée brille d'abord pour briller et pour se sentir +briller. Il y a déjà du Pascal en germe jusque dans le dernier des +enfants qui remplissaient les chars des Gaulois.»<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a></p> + +<p>Cependant, cette première réponse de l'Histoire est encore trop +générale. Demandons à l'histoire particulière de la Philosophie si +l'esprit humain n'a pas su de tout temps spéculer sur lui-même et sur la +nature de sa propre vie, aussi bien que sur la matière inerte.</p> + +<p>Y a-t-il eu des philosophes adversaires résolus de toute conception +matérialiste ou mécanistique de la vie, et nous ayant laissé de la +nature du vivant une conception raisonnable, exacte, profonde et pouvant +rivaliser avantageusement avec celle qu'a inventée M. Bergson?</p> + +<p>Toute la question est là, car si l'on peut démontrer que, depuis plus de +trois mille ans, les philosophes sont en possession d'une notion exacte +de la vie, on ne pourra plus accuser l'incapacité foncière de la raison +humaine. Il suffira d'un simple parallèle avec la notion traditionnelle +de l'Ecole péripatéticienne et la notion «nouvelle» qu'on vient nous +révéler.</p> + +<p>Or, voici, d'après M. Bergson, la caractéristique de la vie: «La vie est +avant tout une tendance à agir sur la matière ... un certain effort pour +obtenir certaines choses de la matière brute....»—De là, les +expressions si fréquentes de: «courant de vie lancé dans la matière», +etc.<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>.</p> + +<p>Eh bien! non! Dès ce début, nous arrêtons net une définition qui a déjà +lourdement dévié. La vie se caractérise par activité «immanente», +opposée à l'activité tout extérieure des corps bruts. Le vivant agit +d'abord sur lui-même; il se meut lui-même, au moins pour se nourrir, se +grandir, se guérir, etc., s'il n'est doué que de la vie végétative, et +s'il est en plus doué de la vie sensible, il se meut par la connaissance +et le désir pour se mettre en rapport avec le milieu ambiant. Le vivant +est donc principe et terme de son propre mouvement, à la fois agent et +patient: ce qui n'a jamais lieu pour les molécules inorganiques dont +toute l'activité consiste à se mouvoir ou à s'influencer les unes les +autres.</p> + +<p>Ici, le sens commun est pleinement d'accord avec la théorie +philosophique; et pour reconnaître si un corps est vivant ou mort, il +pose toujours la question élémentaire: est-ce qu'il se remue? Sans +doute, une paralysie locale pourrait l'empêcher de se mouvoir tout en le +laissant vivant. Mais si la paralysie se généralise au point d'atteindre +tous les organes essentiels à la vie, c'est la mort. La vie a cessé avec +le mouvement immanent.</p> + +<p>Le second signe caractéristique de la vie est la «spontanéité». Le +vivant a le privilège de se mouvoir lui-même, c'est-à-dire de passer +d'un premier acte à un second, puis à un troisième, et ainsi de suite, +tant que sa vie dure. Spontanément, il se nourrit, se développe, se +multiplie. Au contraire, le corps inorganisé est inerte, c'est-à-dire +incapable de se modifier lui-même. Et c'est cette grande loi de +l'inertie, universellement féconde en mécanique, qui permet la +construction de nos machines avec des matériaux inertes et incapables de +«jouer tout seuls». Car s'ils étaient capables de «jouer tout seuls», +tous les plans du constructeur seraient déjoués, et son art de +construire serait devenu impossible.</p> + +<p>Or, cette «spontanéité» si bien analysée par les anciens philosophes va +s'amplifier et se transfigurer étrangement dans la théorie bergsonienne. +Elle va devenir une spontanéité «libre». Et, jouant de plus en plus au +paradoxe, ce n'est pas seulement la <i>liberté</i> et le <i>choix</i> qu'on va +faire entrer dans la définition de la vie, mais encore une puissance et +<i>une exigence de création, un jaillissement continu de formes +imprévisibles sans aucune proportion avec les antécédents</i><a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a>.</p> + +<p>Nous aurions beau jeu de ramener ici notre auteur à l'étude et à +l'observation sincère d'un brin d'herbe, d'une graine, d'une fleur, d'un +insecte ou d'un animal quelconque. De lui montrer, par exemple, que les +formes nouvelles qui jaillissent d'une graine ou d'un œuf ne sont +nullement imprévisibles ni sans aucune proportion avec les causes d'où +elles jaillissent. Et si quelques détails minuscules de ces plantes ou +de ces animaux nouveau-nés sont variables et imprévus, qui pourrait se +flatter d'avoir énuméré, sans rien omettre, tous les antécédents et +toutes les circonstances infiniment complexes où la cause donnée a +produit son effet?</p> + +<p>Le principe que les mêmes causes <i>dans les mêmes circonstances</i> +produisent toujours les mêmes effets est donc inattaquable et rien ne +prouve qu'il ne s'applique pas aussi rigoureusement aux corps vivants +qu'aux corps bruts. Seule la complexité infiniment croissante des +circonstances, à mesure que nous nous élevons dans l'échelle des êtres, +peut déjouer nos calculs, non pas sur les effets d'ensemble, mais sur +quelques détails, d'ailleurs le plus souvent négligeables, de ces +effets. Et la certitude dans les prévisions de la science demeure—au +moins en principe—pour la biologie comme pour la physique.</p> + +<p>Ce n'est donc pas l'observation sincère et désintéressée qui a pu +conduire M. Bergson à une telle conception de la vie, mais uniquement +son hypothèse panpsychique de l'évolution.</p> + +<p>Il est clair que si tout est esprit et liberté, la vie végétative et la +vie sensible sont du «psychique diminué», comme la matière elle-même est +du «psychique inverti». Mais l'énormité de telles conséquences nous +suffit pour reconnaître que le point de départ d'où elles découlent est +gratuit. Le panpsychisme est un rêve d'artiste, non une conclusion +scientifique d'observateur sincère.</p> + +<p>Allons plus loin. Accordons un instant que—par impossible—l'activité +spontanée de la vie végétative est capable de liberté et de choix, il ne +serait pas permis d'en conclure qu'elle peut être un jaillissement +continu de formes «absolument incommensurables» avec leurs antécédents.</p> + +<p>C'est là une assertion qui choque le bon sens, parce qu'elle est la +négation du principe de causalité. Si les effets ne sont plus +proportionnés à leurs causes, ils sont littéralement des effets sans +cause, car une cause non proportionnée n'est plus une cause.</p> + +<p>Même pour la liberté humaine, l'effet produit n'est jamais supérieur à +sa cause. Nous avons sans doute le choix entre plusieurs effets +également proportionnés à nos forces: agir ou ne pas agir, me promener +ou me reposer, résister à une tentation ou la vaincre.</p> + +<p>Mais des effets au-dessus de nos forces, tel que porter une montagne sur +nos épaules, ne peut être un effet de notre libre choix.</p> + +<p>Nous retrouvons ici un écho d'une erreur de Kant définissant l'acte +libre: un effet sans cause, un commencement absolu.... Rien de plus faux +qu'une telle conception. La liberté ne nous met pas au-dessus du +principe de causalité, pas plus que des autres premiers principes de la +raison, nécessaires toujours et partout. Elle nous laisse seulement le +choix entre plusieurs effets également proportionnés à nos forces +individuelles, et cela suffit pour la liberté de notre choix et la +responsabilité morale qui en découle.</p> + +<p>Encore une fois, si les effets pouvaient être supérieurs à leur cause ou +hors de toute proportion avec elle, la causalité serait violée, tout +pourrait également sortir de tout. Et il ne serait plus absurde de dire, +par exemple, que des souris peuvent naître d'un tas de vieux chiffons +pilés dans un pot d'argile, comme la superstition populaire le racontait +au moyen âge.</p> + +<p>Enoncer aujourd'hui de telles absurdités suffît pour en faire justice et +montrer aux yeux les plus prévenus qu'un effet produit par une cause, et +cependant hors de proportion avec elle, est une contradiction dans les +termes. Et que l'on ne dise pas que ce serait là seulement une +<i>création</i>. Nullement, l'être créé est toujours un effet proportionné à +la toute-puissance du Créateur; il ne saurait l'épuiser jamais, bien +loin de la dépasser.</p> + +<p>L'étiquette d'<i>évolution créatrice</i> qui sert à masquer de telles +contradictions n'est donc qu'un trompe-l'œil. Nous ne serons pas dupes +d'une métaphore.</p> + +<p>Concluons, encore une fois, que c'est la notion bergsonienne de la +vie—comme celle du mouvement—qui est inaccessible à l'intelligence +humaine—et pour cause,—mais nullement la vie elle-même dont la +philosophie s'est déjà formé depuis des siècles une conception aussi +juste que profonde, en harmonie parfaite avec les faits observés.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C) En troisième lieu, on reproche à l'intelligence de ne se représenter +que le <i>discontinu</i> et d'être incapable de concevoir le <i>continu</i>, sinon +indirectement par une simple négation du discontinu.</p> + +<p>La raison—ou le prétexte—de ce reproche, si étrange au premier abord, +vient de l'importance capitale attachée au continu par la philosophie +monistique où <i>tout est un</i> dans une continuité et même une +interpénétration absolue. A ce point, que la multiplicité des individus +distincts—si énergiquement proclamée par nos consciences—sera niée, +traitée d'illusion, ou si bien obscurcie qu'elle s'évanouira dans +l'unité <i>du courant de vie</i> qui traverse les individus.</p> + +<p>On reproche donc, au fond, à l'intelligence humaine de ne pas vouloir +pactiser avec de telles confusions monistiques et d'élever contre elles +la voix de sa protestation indéfectible. C'est là ce qu'on appelle son +impuissance à concevoir le continu, sinon indirectement comme une simple +négation du discontinu.</p> + +<p>Voici l'exposé de cette théorie captieuse: «A la possibilité de +décomposer la matière autant qu'il nous plaît et comme il nous +plaît<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>, nous faisons allusion quand nous parlons de la <i>continuité</i> +de l'étendue matérielle; mais cette continuité, comme on le voit, se +réduit pour nous à la faculté que la matière nous laisse de choisir le +mode de discontinuité que nous lui trouverons. C'est toujours, en somme, +le mode de discontinuité une fois choisi qui nous apparaît comme +effectivement réel et qui fixe notre attention, parce que c'est sur lui +que se règle notre action présente. Ainsi la discontinuité est pensée +pour elle-même, elle est pensable en elle-même, nous nous la +représentons par un acte positif de notre esprit, tandis que la +représentation intellectuelle de la continuité est plutôt négative, +n'étant, au fond, que le refus de notre esprit, devant n'importe quel +système de décomposition actuellement donné, de le tenir pour seul +possible. L'intelligence ne se représente clairement que le +discontinu.»<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a></p> + +<p>A ces subtilités nuageuses, nous pourrions d'abord répondre en déplaçant +le terrain de la discussion ou en changeant l'exemple choisi. Au lieu du +continu matériel, dont la continuité réelle ou apparente n'est pas +toujours visible du premier coup, choisissons le continu si clair et si +indiscutable du courant de la conscience ou du moi conscient. C'est le +premier objet qui tombe sous le regard de la réflexion psychologique +lorsque je me saisis moi-même pensant, voulant, agissant. Or, l'être +vivant et conscient s'affirme ainsi à lui-même comme l'être parfaitement +un et indivis, <i>ens indivisum in se</i>, en même temps que distinct de tout +le reste que j'appelle le non-moi: <i>ens divisum a quolibet alio</i>. Jamais +l'unité et l'indivisibilité d'un être continu n'apparaîtront plus +brillantes au regard de mon esprit. C'est même ce continu-type que +j'appliquerai plus tard par analogie aux individus et aux choses qui +m'entourent. Or, ce continu-type, je l'ai perçu immédiatement sans +penser au discontinu qui en est l'antithèse, et sans m'en aider comme +d'un tremplin pour m'élever jusqu'à l'idée positive du continu.</p> + +<p>Mais revenons à l'exemple du continu matériel, choisi par M. Bergson, +pour ne pas avoir l'air de fuir son terrain favori. Les choses +matérielles <i>continues</i> sont celles dont les extrémités ne font qu'un, +<i>quorum extrema unum sunt</i>. C'est-à-dire que les parties en sont unies +de telle sorte que la fin de l'une soit le commencement de l'autre. +Ainsi la fin de la journée d'aujourd'hui sera le commencement de celle +de demain: les jours se succédant en se prolongeant les uns dans les +autres.</p> + +<p>Au contraire, les parties <i>contiguës</i> ne sont que juxtaposées sans se +confondre (<i>quorum extrema sunt simul</i>), telles sont deux billes en +contact; et les parties <i>discontinues</i> ne sont ni unies ni juxtaposées, +mais séparées par des intervalles, comme deux billes à distance<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>.</p> + +<p>Or, cette notion de continu est bien positive, nullement négative, et je +la forme sans recourir en rien au discontinu. Il est donc faux que +l'intelligence humaine ne puisse penser positivement le continu et soit +réduite à en faire une pure négation du discontinu.</p> + +<p>Ce sujet va nous conduire à la fameuse théorie «du morcelage» qui en +sera le complément. Mais comme le «morcelage» du grand Tout est, d'après +M. Bergson, une des premières et essentielles fonctions de +l'intelligence, il nous faut passer de l'analyse de la critique de +l'intelligence à l'analyse de sa théorie.</p> + +<p>Nous avons vu jusqu'ici le réquisitoire en trois points contre +l'intelligence—incapable de penser le <i>mouvement</i>, ni la <i>vie</i>, ni le +<i>continu</i>,—voyons à présent la nouvelle conception qu'on nous en +propose dans l'école bergsonienne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>II. <i>La théorie de l'Intelligence ou du Concept</i>, imaginée par l'auteur +que nous étudions, est tellement dissemblable de tout ce que les +philosophes ont jamais dit sur ce sujet, et partant tellement étrange, +que le mépris affiché par la nouvelle école pour une intelligence ainsi +entendue ne semble que trop justifié.</p> + +<p>Il nous appartiendra de montrer que le tableau qu'on nous présente ne +ressemble en rien à l'original, et que celui-ci n'est nullement touché +par les critiques adressées à sa caricature. Il y a donc erreur de fait, +erreur de personne.</p> + +<p>Nous accorderons seulement que les critiques de M. Bergson visent et +atteignent cette intelligence défigurée et mutilée des philosophes +modernes;—soit l'intelligence toute passive des cartésiens et des +sensualistes avec ses idées innées et ses images généralisées,—soit +l'intelligence <i>a priori</i> des kantistes avec ses formes toutes faites et +ses cadres vides où tout le réel doit se couler de force. Nous +accorderons aussi que l'une et l'autre sont irrémédiablement mécanistes +et sans vie. Mais ce sont là des pseudo-intelligences qui n'ont rien de +commun avec l'intelligence active et toujours moulée sur le réel, telle +que la tradition des siècles nous l'a transmise, la seule que nous +défendons.</p> + +<p>Dans la formation du concept, ses deux opérations essentielles—d'après +nous—sont l'<i>abstraction</i> et la <i>généralisation</i>. L'abstraction +distingue et pour ainsi dire sépare un des éléments, la forme +indéfiniment imitable, et puis la généralise par comparaison avec +d'autres formes possibles parfaitement semblables. Or, dans l'école +nouvelle, on a travesti l'abstraction en simple <i>morcelage</i> et la +généralisation en ce qu'ils appellent une <i>solidification</i> du fluent. A +ces deux titres pittoresques et bizarres, on peut ramener, croyons-nous, +tout l'ensemble de la nouvelle théorie, au moins dans ses parties +essentielles et son esprit.</p> + +<p>A) <i>Théorie du</i> «<i>morcelage</i>». Tout est un, d'après M. Bergson, et +l'Univers n'est qu'une immense continuité, où l'intelligence humaine +découpe des parties distinctes, comme vous et moi. Mais ce n'est là +qu'un morcelage arbitraire que nous imposent, à cause de son utilité, +les besoins de la vie pratique. «Nos ciseaux, en effet, suivent en +quelque sorte le pointillé des lignes sur lesquelles l'<i>action</i> +passerait.»<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a> Ce n'en est pas moins une vue illusoire, contre +laquelle les nouveaux philosophes s'élèvent avec force et non sans +quelque dédain pour ce qu'ils ont appelé notre «postulat du morcelage».</p> + +<p>Voici en quels termes M. Bergson a formulé et mis en vedette cette +thèse, à ses yeux fondamentale: <i>Toute division de la matière en corps +indépendants, aux contours absolument déterminés, est une division +artificielle</i><a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>.</p> + +<p>En effet, dit-il, «notre toucher doit suivre la superficie des arêtes +des objets, sans jamais rencontrer d'interruption véritable». Le vide +n'est nulle part; donc le continu universel est un et ininterrompu.</p> + +<p>Voici un des exemples les plus familiers à notre éminent professeur, +répété deux fois dans le même ouvrage. Lorsqu'il prépare sur sa table un +verre d'eau sucrée, il a, paraît-il, l'intuition et la certitude que «le +verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre +dans l'eau sont sans doute des abstractions»<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a>. Seul le grand Tout, +dans lequel ces objets ont été découpés, existe et dure réellement.</p> + +<p>Eh bien! de ces deux prétendus postulats, du pluralisme ou du monisme, +lequel mérite réellement ce nom, plus ou moins dédaigneux, de +«postulat»?</p> + +<p>Le pluralisme, c'est-à-dire la distinction réelle des êtres cosmiques, +par exemple, de vous et de moi, du père et du fils, ou des hommes et des +animaux entre eux, ou bien des membres différents dans le même animal, +est-ce vraiment un postulat, une supposition non évidente et gratuite? +Ne serait-ce pas, au contraire, un fait, le plus universel et le plus +indéniable des faits qu'aucun artifice ne saurait supprimer; une donnée +première de l'expérience, laquelle pose à la fois le mouvement +réciproque des êtres de ce monde et leur multiplicité?<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a></p> + +<p>Au contraire, est-ce un fait sensible et évident, cette unité et +continuité substantielle du grand Tout dont on nous parle? Qui a jamais +pu la voir ou la constater, cette unité? Personne, assurément, parce que +l'expérience ne saisit que la multitude des individus et la pluralité +des existences, jamais une totalisation de l'ensemble qui nous échappe +entièrement. Elle n'est donc qu'une hypothèse ou une abstraction.</p> + +<p>En conséquence, le postulat du monisme ou de l'unité de toute substance, +loin d'être une donnée première de l'expérience, en est une +interprétation métaphysique; elle est une conception systématique et +artificielle, qu'on ne saurait prendre pour point de départ de la +philosophie ou de la critériologie, sans une énorme pétition de +principe.</p> + +<p>Là doit être le mirage trompeur, puisque cette unité abstraite, si tant +est qu'elle existe, il nous est impossible de la constater. Au +contraire, l'illusion ne peut se trouver à admettre la multiplicité des +hommes et des choses, puisque c'est un des premiers faits dont +l'évidence s'impose à tous. C'est ce que proclamait Aristote lorsqu'il +disait que la pluralité est une notion expérimentale bien antérieure à +celle de l'unité<a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p> + +<p>On nous réplique que cette multiplicité des choses pourrait bien n'être +qu'une «idole de l'imagination pratique», ou bien «le produit artificiel +d'une élaboration mentale opérée en vue de l'<i>utilité pratique</i> et du +discours»—comme ils disent si élégamment.</p> + +<p>En vérité, cette objection nous trouble peu. Quelle utilité pratique «la +vie et le discours» pourraient trouver à une si grossière illusion, par +exemple, à nous traiter vous et moi comme deux individus distincts, si +en réalité nous ne faisions qu'un? Nous le cherchons vainement, et nous +croyons qu'un si profond désaccord entre la pensée et le réel, bien loin +d'être d'une utilité pratique, serait la source permanente des plus +graves méprises. Ici encore, c'est la vérité qui est utile: nullement le +mensonge et l'erreur.</p> + +<p>«Il n'est pas vrai, réplique fort bien M. Fouillée, que le rôle de +l'intelligence soit de morceler la réalité pour la rendre utilisable. Ce +n'est nullement mon intelligence qui morcelle l'eau en hydrogène et en +oxygène, ni qui donne sa forme et son poids à l'atome d'hydrogène, ni +qui fixe les espèces chimiques; et ce n'est pas non plus pour <i>utiliser</i> +ces espèces, si parfaitement déterminées indépendamment de mon utilité, +que j'en découvre les propriétés objectives, soumises aux lois du poids, +du nombre et de la mesure. Ce n'est pas non plus pour mon utilité que je +découpe la vie en espèces animales, telles que le tigre ou le serpent. +Ces découpages se font sans moi et parfois contre moi. La science n'est +pas une discontinuité artificielle au sein de la nature continue. Voici, +dans un bocal, de la soude, et dans un autre, de l'acide sulfurique. +Malgré la <i>continuité</i> de l'univers, les deux substances n'agissent pas +l'une sur l'autre d'une manière chimique; si, au contraire, je les mêle, +il se produit du sulfate de soude. Dira-t-on que les concepts d'acide +sulfurique, de soude et de sulfate de soude sont découpés +artificiellement dans le grand Tout par une abstraction volontaire? Nous +aurons beau vouloir que l'acide sulfurique et le sodium donnent du +chlorure de potassium, ne comptons pas sur nos volontés pour modifier +d'un iota le livre de la nature.»<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a></p> + +<p>Cette réplique paraîtra irréfutable à tout homme de bon sens. C'est la +réalité même qui impose à notre esprit ces «découpages» dont toute +l'utilité pratique vient précisément de leur conformité avec le réel, +puisque «notre action ne pourrait se mouvoir dans l'irréel», comme +l'avoue M. Bergson.</p> + +<p>Cependant, hâtons-nous de le dire, la théorie bergsonienne du continu +universel, si elle est bien comprise, peut avoir un sens acceptable.</p> + +<p>Il y a, en effet, un <i>continu spatial</i> universel que les sens +perçoivent, sans aucune interruption, de droite à gauche, du haut en +bas, en surface et en profondeur, mais qui ne préjuge en rien la +question du <i>continu substantiel</i>, c'est-à-dire de l'unité des +substances qui remplissent ce cadre immense.</p> + +<p>N'ayant pas eu l'imprudence de faire évanouir la substance des êtres, +comme M. Bergson, nous sommes bien à notre aise pour parler de ce +continu spatial sans tomber dans le monisme; aussi l'admettons-nous +volontiers, avec saint Thomas, ce continu bergsonien, au début de toute +connaissance, comme le premier objet connu. La connaissance, en effet, +soit sensible, soit intellectuelle, commence toujours par ce qui est le +plus commun et le plus confus. <i>Tam secundum sensum,</i> dit saint Thomas, +<i>quam secundum intellectum, cognitio magis communis est prior quam +cognitio minus communis</i><a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>.</p> + +<p>Mais ce n'est là qu'un point de départ, une première vue générale et +superficielle, encore indistincte et confuse. C'est celle du petit +enfant qui vient de naître et qui voit tout ce qui l'entoure, comme un +seul bloc, sans rien distinguer du tout. Ce n'est donc pas encore une +connaissance véritable, une connaissance claire et distincte, celle à +laquelle aspire tout esprit humain, car connaissance vraie et +<i>discernement</i> ne font qu'un.</p> + +<p>Celle-ci se produit peu a peu par l'attention progressive et la remarque +de différences profondes entre les divers objets qui nous entourent et +qui se distinguent eux-mêmes à nos regards en se mouvant l'un l'autre ou +en se séparant, s'éloignant, se rapprochant, se croisant ou +s'entre-choquant dans l'immensité continue de l'espace et du temps. Et, +dans chaque objet, les principales parties se distinguent à leur tour +par des figures, des couleurs ou des qualités si variées et si +différentes qu'il nous est impossible de les confondre; ou bien encore +par les morceaux ou les fragments que nous en détachons et dont la +multiplicité saute aux yeux.</p> + +<p>Ainsi, quelques moments après sa naissance, le petit enfant distingue +déjà la flamme d'une bougie qu'on lui montre et la suit attentivement du +regard dans les mouvements variés qu'on lui imprime. Il distingue +bientôt les bruits et les sons des divers instruments et ne tardera pas +longtemps à savoir distinguer la voix et le sourire de sa mère. Mais +c'est surtout par le toucher qu'il distinguera les divers objets +solides, à mesure qu'il pourra les palper, les manipuler, les séparer ou +les rapprocher les uns des autres, ou les briser en morceaux.</p> + +<p>Dès qu'il sera devenu capable de réflexion, sa conscience distinguera de +plus en plus clairement le moi et le non-moi, son corps et les corps +étrangers, et jamais il n'aura la tentation de les confondre ou de les +fusionner en un seul, tel que le grand Tout bergsonien.</p> + +<p>Cette tentation ne viendra pas non plus à l'esprit du savant, encore +moins qu'à celui du vulgaire. Au contraire, la science ne fera que +pousser cette distinction banale des choses vers une précision plus +profonde et plus rigoureuse; elle la poursuivra jusque dans leurs +parties invisibles ou microscopiques, tout en proclamant la solidarité +de ces parties dans l'harmonie universelle.</p> + +<p>La science, en effet, s'occupe avant tout d'établir des divisions, +subdivisions et classifications naturelles. Toujours elle proscrit les +divisions et classifications artificielles, ou ne les accepte que +provisoirement.</p> + +<p>Aussi le biologiste met-il toute son activité à observer la nature +lorsqu'elle divise elle-même les êtres et les sépare en embranchements, +genres, espèces et individus. Dans le même individu, il constate la +multiplicité des organes et de leurs fonctions, toujours variées, +souvent opposées. Puis il continue à observer avec le microscope les +éléments des tissus organiques, et voit avec admiration la nature +diviser et subdiviser sans trêve la cellule-mère ou le germe d'où +sortent progressivement tous les détails de l'organisme le plus +complexe.</p> + +<p>Le chimiste fait de même, et après avoir divisé les espèces minérales +par la classification de leurs propriétés essentielles, il tente de +surprendre le morcelage naturel de la molécule en atomes, sous-atomes ou +en électrons.</p> + +<p>A son tour, le philosophe, encore plus ami de la distinction, dont il +abuse parfois, sans que l'abus puisse en proscrire l'usage, procède à la +connaissance métaphysique de l'être, objet propre de l'intelligence, par +le double procédé de la <i>définition</i> et de la <i>division.</i> «Les êtres +sont d'abord multiples par leur définition», dit Aristote<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>, car la +définition de l'homme et celle du végétal ou du minéral supposent des +êtres essentiellement différents.</p> + +<p>De même pour les qualités accidentelles que l'on reconnaît multiples par +leurs définitions. «Ainsi, par exemple, la définition du <i>blanc</i> est +autre que celle du <i>musicien</i>, bien que ces deux qualités puissent +appartenir à un seul et même individu.» On a ainsi une nouvelle +distinction très naturelle entre l'être et ses accidents.</p> + +<p>«Les choses sont encore multiples par leur <i>division</i>, ajoute Aristote, +comme le tout et ses parties naturelles.» Ainsi l'espèce et ses +individus seront distincts, ou bien les individus entre eux, ou bien, +dans le même individu, les membres entre eux, qui sont naturellement +divisés, quoique unis.</p> + +<p>Il y a toutefois cette différence que la distinction des individus entre +eux sera toujours réelle et absolue, tandis que la division des parties +sera plus ou moins naturelle, plus ou moins idéale, suivant les cas. +Parfois même le philosophe, au lieu de distinguer des parties réelles de +l'être, ne distinguera que des modes ou des points de vue de l'être, +vraiment différents quoique inséparables, sinon par abstraction: tels +sont le vrai, le bien, le beau dans le même être.</p> + +<p>En construisant ainsi ses classifications ou ses «catégories», le vrai +philosophe se fera une loi d'imiter la nature et de la copier +exactement. Aussi, quelque part, Platon a-t-il comparé le bon +métaphysicien à l'anatomiste habile ou à l'écuyer tranchant, qui savent +découper la bête, sans lui briser les os, en suivant les articulations +dessinées par la nature elle-même<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>.</p> + +<p>A son tour, Aristote proclame la légitimité de cette méthode appliquée +avec mesure. «Lorsqu'on sépare par la pensée certains accidents, dit-il, +et qu'on les considère à part, l'on n'est pas pour cela dans le faux.... +L'erreur n'est jamais dans des propositions de ce genre, et la manière +la plus parfaite de considérer les choses avec exactitude, c'est +d'isoler ce qui n'est pas isolé, ainsi que le pratiquent les +savants.»<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a></p> + +<p>L'analyse scientifique, en effet, ne rend pas les choses +<i>discontinues</i>—si elles ne le sont pas,—mais seulement <i>discernables</i>: +ce qui est bien différent.</p> + +<p>Voici, par exemple, l'homme. En tant qu'homme, il est un et indivisible, +et cependant l'analyse anatomique ou physiologique de chaque organe est +indispensable pour connaître son corps, de même que l'analyse +psychologique de ses facultés pour connaître son âme.</p> + +<p>Aussi Aristote répète-t-il si souvent qu'une telle abstraction n'est pas +un mensonge: ούδὲ γίνεται ψεϋδος χωριζόντων<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a>. Rien n'est +intelligible pour nous qu'en fonction de l'être ainsi naturellement +fragmenté par des concepts et des combinaisons de concepts: <i>componendo +et dividendo</i>, comme le dit saint Thomas<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a>.</p> + +<p>En même temps, rien n'est plus vrai, puisque chacun de ces fragments de +l'être, si la division est faite suivant la nature, est bien du réel; en +sorte que la connaissance humaine, quoique fragmentaire, n'en devient +pas pour cela illusoire, mais seulement imparfaite, lente, progressive, +analytique et bien inférieure à la connaissance synthétique des esprits +supérieurs.</p> + +<p>C'est donc une erreur de dire, avec les bergsoniens, que ce morcelage +est opéré «en vue de l'utilité pratique et du discours», alors qu'il est +de l'essence même de la connaissance et de la science humaines. Erreur +encore plus grave de traiter d'illusion notre science de la multiplicité +des êtres ou de leurs parties, alors qu'elle est copiée sur la nature +même, dont elle est la donnée première et fondamentale.</p> + +<p>Toutefois, après avoir commencé son étude par l'analyse, le philosophe +doit la terminer par la synthèse. Or, cette synthèse n'est pas une +simple addition, un amoncellement de concepts,—comme on nous le +reproche faussement. C'est, au contraire, leur fusion hiérarchique dans +un seul concept d'une unité supérieure. «La différence et le genre, dit +saint Thomas, font un seul être, comme la matière et la forme, et comme +c'est une seule et même nature que la matière et la forme constituent, +ainsi la différence n'ajoute pas au genre une nature étrangère, mais +détermine sa nature à lui....»<a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a></p> + +<p>Après la synthèse de chaque être ou catégorie d'êtres, on tâche de se +hausser jusqu'à la synthèse de l'Univers entier. Par exemple, on reprend +à ce point de vue l'étude de ce «continu» primitif de l'espace et du +temps que l'enfant a déjà vaguement senti sans le comprendre. Le +philosophe s'élève alors de la divisibilité de leurs parties à l'idée de +leur totalité.</p> + +<p>Mais quelle est la nature de l'espace ou du temps? quelle est la nature +de ce grand Tout spatial ou temporel dont on nous parle? Comme elle +échappe à toute observation, les hypothèses des métaphysiciens seront +nombreuses: de là le conceptualisme, le nominalisme, le réalisme mitigé +et le réalisme absolu.</p> + +<p>Les conceptualistes ne voient dans l'Espace et le Temps que des produits +ou des formes subjectives de notre esprit. Les nominalistes n'y +découvrent qu'une somme, une totalisation artificielle de parties, qui, +séparée des parties réelles, n'est plus qu'un mot vide de réalité. Pour +les réalistes modérés, au contraire, une abstraction, une idée générale +n'est pas un mot vide, puisqu'il désigne une essence commune à tous les +individus. Ainsi l'espace et le temps désignent une essence commune à +toutes les choses temporelles ou spatiales.</p> + +<p>D'autres enfin réaliseront cette abstraction pour faire de l'Espace et +du Temps «la substance même des choses», «l'étoffe où tous les êtres +sont découpés», ou bien la substance «sous-jacente» où plongent «par +leurs racines» tous les phénomènes de l'univers.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de ces hypothèses—que nous n'avons pas à discuter +ici,—nous retrouvons, au terme de la philosophie, le «continu» +bergsonien, comme une hypothèse métaphysique et monistique nettement +définie, après l'avoir saisi au réveil de la connaissance enfantine, +comme un fait obscur, indépendant de toute hypothèse métaphysique. Il +n'était alors qu'un simple fait de continuité spatiale, dans laquelle, +comme dans un immense réceptacle, se meuvent et pullulent des milliards +d'êtres bien différents, au moins en apparence, et sans aucune +prétention à l'unité et à l'identité monistique.</p> + +<p>Le divisible et le multiple restent donc comme le donné primitif, connu +directement par l'observation, bien avant l'unité et la simplicité +cosmique, qui sont le résultat des hypothèses et des spéculations les +plus tardives. Conformément à ce fait, il est donc naturel que nos idées +correspondantes soient pareillement multiples et distinctes.</p> + +<p>D'ailleurs, qu'adviendrait-il s'il en était autrement? Ce serait la +confusion universelle des idées, et les jugements ne seraient plus +possibles, comme l'observait déjà Aristote: «Si l'on dit que tous les +êtres peuvent être un ... on ne fait que reproduire l'opinion +d'Héraclite. Désormais, tout se confond; le bien se confond avec le mal, +ce qui est bon avec ce qui n'est pas bon; le bien et ce qui n'est pas +bien sont identiques; l'homme et le cheval sont tout un. Mais alors ce +n'est plus affirmer vraiment que tous les êtres sont un, c'est affirmer +qu'ils ne sont rien et que la qualité et la quantité sont +identiques.»<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a></p> + +<p>On le voit clairement: impossible à l'homme de penser et de connaître +sans des objets multiples et distincts, et partant sans les idées +distinctes correspondantes. Impossible de s'en passer et de prononcer, +par exemple, un jugement quelconque, affirmatif ou négatif, sans +distinguer un sujet, un verbe, un attribut. Et la philosophie «nouvelle» +qui se dit antiintellectualiste et se pose en ennemie de l'idée +fragmentaire ou du «morcelage» est la première à s'en servir, à chaque +ligne de ses expositions ou de ses discussions. Ne pouvant s'affranchir +de la pensée ainsi morcelée, l'effort même qu'elle a tenté pour la +combattre la pose encore et la contient comme un inévitable hommage.</p> + +<p>Voyez, en effet, s'il leur a été possible de rester d'accord avec +eux-mêmes.</p> + +<p>Après avoir nié la distinction de la substance et de l'accident, ils ont +fini par replacer sous les phénomènes un «noumène sous-jacent», une +«étoffe dont les choses sont faites», qui, malgré son caractère +panthéistique, est une véritable substance sous les accidents. Après +avoir nié la causalité, ils ont reconnu que les phénomènes «plongeaient +leurs racines» dans ce noumène sous-jacent, ce qui est rétablir la +causalité niée, avec la distinction de la cause et de ses effets. Après +avoir célébré «l'évolution créatrice» comme un pur devenir qui se pose +lui-même, une auto-création se créant elle-même (ce qui d'ailleurs est +inintelligible), ils ont laissé croire volontiers qu'elle est créée par +«le noumène sous-jacent», par le «Principe mis <i>enfin</i> au fond des +choses».</p> + +<p>En sorte que, malgré eux, ils en reviennent au «postulat du morcelage», +en se reprenant à distinguer ce qui crée et ce qui est créé, la +substance et le phénomène, la cause et l'effet, l'immobile et le mobile, +l'acte et la puissance..., en un mot, ils reviennent fatalement à ce +«jeu des entités conceptuelles», pour lesquelles ils n'avaient pas assez +de mépris. Quel hommage involontaire, mais décisif, rendu par nos +antiintellectualistes à la philosophie intellectuelle, à la philosophie +du sens commun!</p> + +<p>Que s'ils sont obligés, comme nous, de se servir du «morcelage», quelle +sera la différence entre eux et nous? La voici, ou, du moins, voici la +principale:</p> + +<p>Puisque nous avons reconnu que le morcelage est dans la nature +elle-même, notre loi—nous l'avons déjà dit, après Platon—sera de la +copier, de l'imiter aussi fidèlement que possible. Au contraire, après +l'avoir déclarée contre-nature et artificielle, les bergsoniens ne +peuvent plus avoir d'autre loi que le caprice et l'arbitraire de chaque +penseur.</p> + +<p>Et c'est ce qu'ils confessent ingénument: «La matière, dit M. Bergson, +(est une) immense étoffe où nous pouvons tailler ce que nous voudrons, +pour le recoudre comme il nous plaît.»<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a>—«Tout isolement, tout +morcelage, dit à son tour M. Le Roy, sont forcément relatifs à un point +de vue <i>choisi d'avance</i>. Les faits sont taillés par l'esprit dans la +matière <i>amorphe</i> du donné, par le même mécanisme qu'emploie le sens +commun mais dans une autre intention: celle de <i>préparer l'établissement +d'un système rigoureux.</i>»<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a>—Critique décisive que la philosophie +nouvelle fait naïvement d'elle-même, car si elle n'est plus qu'une +interprétation arbitraire, imaginée dans l'intention de préparer un +système choisi d'avance, elle n'a plus aucune valeur objective et +impersonnelle. A quoi peut servir une intelligence qui décompose et +recompose sans aucune loi et suivant sa fantaisie? Chacun peut se faire +un système ou le défaire à son gré; la science n'est plus qu'un jeu +d'esprit.</p> + +<p>Résumons-nous. Poser le monisme biologique en postulat gratuit au début +de la recherche philosophique ou critériologique est un point de départ +inacceptable, et tel est le sophisme plus ou moins dissimulé dans la +théorie bergsonienne du «morcelage»<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a>.</p> + +<p>Par peur de ce fameux «morcelage», ne vouloir plus distinguer réellement +le moi et le non-moi, le tien et le mien, l'homme et la bête, la plante +et le minéral, c'est laisser tous les êtres et tous les modes d'être se +perdre et se confondre dans un grand Tout, par définition même, +inintelligible, puisqu'il est l'identité des contraires et la confusion +absolue;—c'est en outre supprimer la pensée avec le principe de +contradiction;—c'est enfin braver trop ouvertement, soit ce <i>sens +intime</i>, que tous les philosophes admettent comme une donnée +irréductible, soit ce <i>sens commun</i> ou ce bon sens, sans lequel toute +pensée philosophique n'a plus de garde-fou.</p> + +<p>Que s'il y a un «postulat» vraiment gratuit et—comme ils disent +élégamment—une «idole de l'imagination» en délire, les voilà!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>B) <i>Théorie de la solidification</i> du fluent. Si l'<i>abstraction</i> +intellectuelle qui distingue et morcelle «n'est pas un mensonge», mais +un procédé tout naturel et absolument indispensable à la connaissance +humaine, en sera-t-il de même de la <i>généralisation</i>? Oui, nous n'en +doutons pas; il suffit de la bien comprendre et surtout de ne pas la +travestir, comme on le fait dans l'école nouvelle.</p> + +<p>Remarquant que tous nos concepts généraux ont un caractère essentiel de +fixité qui nous les fait paraître comme immuables, nécessaires et +éternels, alors que tout est fluent et mobile autour de nous, nos +antiintellectualistes ont soupçonné là un nouveau «mensonge», et d'un +mot magique ils ont cru l'exterminer en proclamant que le concept ou +l'idée était chose «cristallisée» et «morte», d'où la «vie s'est +retirée».</p> + +<p>Mais ce ne sont là que des métaphores et des jeux d'esprit qui +recouvrent une grave confusion entre l'idée générale et l'image +individuelle ou collective.</p> + +<p>L'idée, elle-même, est l'acte vital par excellence de notre esprit. +C'est l'idée qui nous hausse du fait sensible jusqu'à sa raison d'être, +de la copie imparfaite jusqu'au type idéal et parfait, du contingent au +nécessaire, du périssable à l'éternel. Or, cette ascension magnifique +est l'acte d'une vie supérieure, la vie intellectuelle, privilège de +l'animal raisonnable dont toute la dignité relève de sa pensée.</p> + +<p>L'idée, bien loin d'être une chose «morte» ou un résidu «inerte», est +une «fleur» ou un «fruit» de son activité vitale; elle est un produit de +son enfantement laborieux, un verbe intérieur <i>dictio verbi</i><a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a> dont +la parole extérieure est l'écho. Elle est une action intérieure tendant +à se prolonger en actions extérieures.</p> + +<p>Bien loin d'avoir l'immobilité impuissante du cadavre, elle est donc la +puissance et la fécondité même. Comme l'observait saint Thomas, nos +idées se divisent ou s'accouplent et se fécondent entre elles, donc +elles vivent. Une idée appelle d'autres idées; elles évoquent ensemble +des sentiments et des mouvements associés, et tressaillent de vie +intérieure en enfantant la <i>Science</i>, la <i>Morale</i> et les <i>Arts</i>. Quel +magnifique déploiement de vie!</p> + +<p>D'abord, l'idée est la mère de toutes les <i>sciences</i>, car «il n'y a de +science véritable que du général», comme le répétait encore récemment M. +Poincaré, après Aristote et saint Thomas. Pour eux, comme pour nous, +«toute science est générale dans ses principes, quoiqu'elle soit +particulière dans ses applications», comme la pensée a pour œuvre le +général et pour objet le particulier<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>.</p> + +<p>Par exemple, ce sont les idées générales et les principes généraux qui +permettent au savant de prévoir l'avenir avec assurance ou de +reconstituer le passé disparu depuis des centaines de siècles; ce qui, +de l'aveu unanime, est le plus beau triomphe du génie humain. Seules, +les idées générales peuvent aussi faire l'accord entre les hommes et +donner à la science sociale une base solide. Les images instables et +fugitives sont trop individuelles et trop changeantes pour faire cet +accord et rien fonder de durable.</p> + +<p>On ne naît à la <i>moralité</i> que par la contemplation de l'idéal qui nous +attire, parce qu'il est un idéal de vérité universelle, de perfection et +d'amour pour tous les hommes et même pour tous les êtres. La pensée ne +peut remonter plus loin ni aspirer plus haut, ni se sentir plus +fortement ébranlée vers le bien, parce qu'elle poursuit l'universel et +ne se repose que dans ce qui a une valeur pour tous les temps, tous les +lieux, tous les hommes. Alors, l'esprit pensant universellement, peut +agir universellement, vivre de la vie la moins égoïste et la plus +sociale, c'est-à-dire la plus morale. Toute pensée générale devient +ainsi de la moralité commencée, car—suivant la belle image de M. +Fouillée—elle brise la prison étroite du moi pour y faire entrer un peu +de ciel, une perspective sur le Vrai, le Bien, le Beau, vers l'Infini. +Elle seule peut transformer le monde réel par l'idée d'un monde +meilleur<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>.</p> + +<p>Non seulement l'idée crée la science et la morale, mais encore c'est +elle qui enfante les <i>beaux-arts</i>. C'est l'idéal qui inspire le génie de +l'artiste aussi bien que la conception du plus humble artisan. Point +d'enthousiasme sans une idée qui nous soulève vers une beauté +supérieure. Tout se dit, tout se fait à l'image de quelque idée et sous +son impulsion. On ne peut s'en passer. Aussi nos antiintellectualistes, +après avoir fulminé contre l'idée, soi-disant «morte» ou «cristallisée», +sont-ils les premiers à s'en servir à chaque instant, à en remplir leurs +ouvrages, alors même qu'ils affectent de la déguiser sous de brillantes +images. Preuve évidente qu'on ne peut s'en dépouiller; elle est la vie +de l'esprit, le guide de l'action, le moteur universel.</p> + +<p>Mais ce moteur est lui-même immobile, c'est-à-dire qu'il préside à tous +les changements sans en subir aucun. De même, que le soleil éclaire sans +avoir besoin d'être lui-même éclairé, que le feu réchauffe sans être +pour cela réchauffé, que le ressort pousse sans être poussé, que +l'aimant attire sans être lui-même attiré, ainsi l'idée attire à elle ou +pousse vers elle, sans subir aucun de ces mouvements. C'est ce +qu'explique l'adage: tout premier moteur n'est jamais mû par le genre de +mouvement qu'il communique: <i>primum movens in quolibet genere non est +motum in illo genere motus</i><a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a>.</p> + +<p>En ce sens, le premier mouvement vient toujours de l'immobile +corrélatif, et nous avons vu comment M. Bergson, en supprimant tout +élément fixe, rendait le mouvement lui-même impossible, soit à mesurer, +soit à concevoir. On ne peut le mesurer sans une mesure fixe; on ne peut +le concevoir sans un point fixe d'où il vient, un point fixe où il va, +une direction fixe, un plan et une forme fixes qu'il réalise. Si tous +ces éléments sont fluides, variables et incertains, le mouvement devient +irréel et impensable, car il manque de l'essentiel.</p> + +<p>Ne craignons donc pas cette fixité immobile et radieuse de l'idée. C'est +cette fixité du phare qui guide les mouvements du pilote en pleine mer +et l'empêche de s'égarer; c'est cette immobilité du point d'appui qui +fait la force du levier de notre esprit, car le statique sera toujours +le pivot du dynamique, aussi bien pour les mouvements de l'esprit que +pour ceux du corps. Ainsi, par exemple, le raisonnement doit s'appuyer +sur le principe et le principe sur l'idée pour qu'ils soient fondés et +solides.</p> + +<p>Il y a donc une méprise très grave dans la théorie de M. Bergson; au +fond, elle provient de la confusion des sens et de la raison, de l'image +et du concept.</p> + +<p>L'image sensible peut être mouvante et représenter ainsi le mouvant +encore plus fidèlement que si elle était fixe; l'idée ne le peut pas. +Elle doit toujours être fixe, c'est-à-dire immuable, nécessaire et +éternelle.</p> + +<p>Pourquoi cette différence essentielle et ce contraste complet?</p> + +<p>Si l'idée abstraite, par exemple l'idée de mouvement en général, n'est +pas mouvante, mais fixe et invariable, ce n'est donc pas que nous soyons +privés d'images mouvantes du mouvement et obligés de nous contenter +d'instantanés fixes et immobiles, pris sur la réalité mobile, comme M. +Bergson va nous le dire bientôt, mais uniquement parce que l'idée (ou le +concept) ne représente nullement le même objet que l'image. L'image +représente un fait instable: <i>quod est</i>; l'idée, au contraire, +représente une raison d'être stable: <i>quod quid est</i>. Expliquons ces +formules classiques.</p> + +<p>Sous l'image sensible d'un mouvement quelconque, mon esprit découvre une +possibilité éternelle réalisée, et c'est ce type possible que l'idée +représente. Or, ce type d'un mouvement fugitif, temporel et contingent, +est lui-même un type immobile, éternel et nécessaire. C'est l'archétype +idéal, ou la forme nécessaire, ou l'εϊδος de Platon, d'Aristote.. de +Descartes et de Leibnitz, de Kant lui-même et de l'humanité tout +entière. C'est la vision de ce monde idéal des possibles—quelle qu'en +soit d'ailleurs la nature<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a>,—et dont notre monde actuel est une +réalisation imparfaite et fugitive.</p> + +<p>L'idée n'est donc pas «une vue stable prise sur l'instabilité des +choses», comme le croit M. Bergson<a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a>, mais un point de vue pris sur +la Pensée universelle, ou, si l'on préfère, une vue stable de la partie +stable des choses. Toute chose, en effet, a deux aspects: l'un +individuel et contingent, l'autre idéal et nécessaire; l'un mobile et +fugitif, l'autre immobile et éternel qui nous donne la raison d'être du +premier et nous le rend intelligible. Celui-là tombe sous les sens; +celui-ci sous le regard de l'intelligence, qui seule <i>lit au dedans</i> des +choses sensibles (<i>intus-legere</i>) quel est leur type possible, leur +raison d'être, leur essence.</p> + +<p>Sans doute, et nous l'accordons volontiers, il faut se garder des idées +toutes faites comme des «vêtements de confection»—aussi avons-nous +rejeté à la fois les idées innées de Descartes et les formes <i>a priori</i> +de Kant. Bien au contraire, il faut faire nous-mêmes nos idées «sur +mesure», en les façonnant peu à peu et en leur donnant une ressemblance +de plus en plus rigoureuse et adéquate avec les réalités intuitivement +perçues dans la nature:</p> + +<p><i>Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage</i>;</p> + +<p><i>Polissez-le sans cesse et le repolissez</i>.</p> + +<p>De telles idées, abstraites de la réalité et toujours maintenues en +contact avec la réalité, quelque incomplètes qu'on les suppose, +conservent toujours la valeur de leur origine. Elles sont le fruit de +l'incessant commerce de l'esprit avec le monde, et nous n'avons aucun +droit de les tenir en suspicion, sous prétexte qu'elles sont +«cristallisées» et «mortes», alors qu'elles expriment une des faces de +la réalité vivante.</p> + +<p>Eh bien! osons le dire sincèrement, M. Bergson ne semble avoir rien +compris à cette belle et lumineuse théorie<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>.</p> + +<p>Il n'a su rien voir dans l'idée que son caractère de fixité et +d'immobilité, et comme il avait admis que tout est fluent et que le +fluent seul existe, il a cru se tirer d'affaire en supposant qu'elle +devait être une «vue instantanée» prise sur la réalité mouvante: la +succession rapide de ces instantanés immobiles nous donnerait seule +l'apparence de cette réalité mouvante.</p> + +<p>De là la célèbre comparaison, dont il est l'inventeur, de l'intelligence +humaine avec le merveilleux appareil du <i>cinématographe</i> qui produit +l'illusion du mouvement par la succession très rapide de vues immobiles. +Métaphore brillante qui recouvre de son éclat trompeur les plus graves +erreurs. Enumérons les principales:</p> + +<p>1° Une vue n'est jamais absolument instantanée, car elle suppose +toujours une <i>épaisseur de temps</i>, et partant une quantité de mouvement. +L'instantané est donc un mythe.</p> + +<p>2° Serait-elle instantanée, cette vue serait toujours une <i>image</i> et non +point une idée, puisque l'image représente le singulier, le périssable, +le temporel; tandis que l'idée représente le général, l'éternel et le +nécessaire. En effet, cette vue instantanée n'est qu'une tranche du +concret, qui n'est pas encore transfigurée en idéal. Elle est donc une +image, non une idée, et ne saurait être un substitut de l'idée puisque +l'image et l'idée ont un contenu différent.</p> + +<p>3° Si l'idée n'est qu'une image instantanée, elle n'a plus aucune raison +d'être, car nous pouvons avoir bien mieux qu'une série discontinue +d'instantanés: les sensations nous donnent en effet—quand il nous +plaît—des images continues et fluentes de mouvements continus. D'autre +part, les actes fluents de l'imagination et du langage nous permettent +de les peindre ou de les exprimer dans leur fluidité. Le concept +intellectuel serait donc bien inutile; les sens suffiraient à l'homme. +L'idée est donc tout autre chose qu'une image instantanée, et +l'accusation qu'on lui adresse de «solidifier» le fluent, de «reifier +maladroitement» le mouvant, de «cristalliser» ou de «momifier» la vie +est une accusation injuste qui ne tient pas debout. Répétons-le encore +une fois, elle n'est pas «une vue stable prise sur l'instabilité des +choses», mais une vue stable prise sur la partie stable des choses, qui +est leur partie la plus importante, car cette partie n'est pas leur +matière périssable, mais leur forme nécessaire et éternelle qui nous les +rend intelligibles.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ici se placerait une <i>objection</i> qu'on est tout étonné de rencontrer +sous la plume d'éminents spiritualistes. Que si la connaissance, par le +concept ne saisit qu'une partie de l'objet, à savoir sa forme sans sa +matière, son essence sans son existence concrète, sa nature sans son +sujet, elle est donc une connaissance incomplète. Le point de vue +conceptuel n'est pas le point de vue total. On a même osé ajouter: +<i>c'est la tare irrémédiable de l'intelligence humaine</i>!<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a></p> + +<p>Certes, voilà un bien gros mot, lâché bien légèrement! Serait-ce aussi +la tare de la <i>vue</i> humaine de ne pas <i>entendre</i>; la tare de l'<i>ouïe</i> de +ne pas savoir <i>palper</i>, etc.? Que si ce n'est point une tare pour chaque +sens d'être limité par le domaine du voisin, ni la tare de la sensation +de sentir sans comprendre la nature de ce qu'elle sent, ce ne peut être +davantage la tare de l'intelligence de ne pas sentir.</p> + +<p>Mais comme aucune de nos facultés n'est isolée dans l'âme, qu'elles +s'aident et se secourent mutuellement, l'intelligence n'a qu'à se +compléter par la sensation pour atteindre ce qui est hors de son domaine +propre. C'est ce qu'exprime fort bien l'adage aristotélique: <i>quod non +potest fieri per unum, fiat aliqualiter per plura</i><a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p> + +<p>Au surplus, de l'aveu de tous les philosophes, l'intelligence, faculté +de l'abstrait, perçoit aussi le concret sensible, soit directement et +antérieurement à l'abstrait, suivant l'opinion de Scot et de Suarez, et +dans ce cas l'être concret, le τὸ ὄν, serait l'objet de la première +appréhension intellectuelle;—soit au moins indirectement par un retour +réfléchi sur son acte d'abstraction, suivant l'opinion plus probable +d'Aristote et de saint Thomas.</p> + +<p>Après avoir saisi directement l'abstrait dans le concret qui l'exprime, +elle saisit les deux à la fois, contenant et contenu, abstrait et +concret. Elle voit, par exemple, <i>l</i>'homme dans <i>cet</i> homme, <i>le</i> cercle +dans <i>ce</i> cercle, et prononce le jugement: <i>cet</i> homme est <i>un</i> homme; +<i>ce</i> cercle est <i>un</i> cercle. Or, ce jugement, qui affirme l'union dans +le même être des deux éléments (nature et sujet, essence et existence), +serait déraisonnable et impossible si ces deux éléments n'étaient pas +vus l'un dans l'autre, inséparablement unis, comme l'acte et la +puissance.</p> + +<p>La connaissance devient ainsi complète: le sujet est senti, sa nature +pensée, et, par réflexion, les deux objets ou parties du même objet +fusionnent dans une synthèse finale.</p> + +<p>Et voilà comment, sans aucun art magique, se trouve parfaitement guérie +«la tare inguérissable!»</p> + +<p>D'ailleurs, ce «reste inextinguible» qu'admettent nos adversaires, ce +<i>caput mortuum</i> irréductible aux formes de la connaissance, cette +irrationabilité fondamentale de l'être, échappant aux principes +d'identité et de contradiction et ne pouvant être dit ni ceci, ni cela, +ni qualité, ni quantité, ni cause, ni effet, ni possible, ni impossible, +existant ou n'existant pas—soit <i>en acte</i>, soit au moins <i>en +puissance</i>,—serait de l'inintelligible pur et un pur néant<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>. C'est +donc un rêve. Pour nous, la matière elle-même est connue par la forme, +la puissance par l'acte, comme le germe par la plante qui en sort: ce +qui suffit à nous les rendre intelligibles et raisonnables.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Une <i>autre objection</i> contre le concept est qu'il ne peut exprimer une +propriété spéciale sans la généraliser, c'est-à-dire sans la rendre +commune à une infinité d'autres sujets semblables. «Il la <i>déforme</i> donc +toujours plus ou moins par l'extension qu'il lui donne. Replacée dans +l'objet qui la possède, une propriété coïncide avec lui, se moule au +moins sur lui, adopte les mêmes contours. Extraite de l'objet et +représentée en un concept, elle s'élargit indéfiniment, elle dépasse +l'objet puisqu'elle doit désormais le contenir avec d'autres.»<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a></p> + +<p>Mais cette seconde «tare» de l'intelligence ne nous est pas mieux +prouvée que la première. Pour lui donner quelque apparence de fondement, +on a eu recours à des métaphores trompeuses. Une substance élastique ne +peut, en effet, «s'élargir indéfiniment», lorsqu'on l'étire, qu'en +déformant plus ou moins gravement sa première figure. Au contraire, +l'extension idéale d'une même essence à plusieurs individus et même à +tous les individus possibles, indéfiniment, ne défigure en rien la +nature ou la compréhension de cette essence. Il suffit de se rappeler la +nature logique de l'extension et de la compréhension des idées et des +propositions. Sans entrer dans tous ces détails techniques, un exemple +très simple suffira à nous en bien convaincre.</p> + +<p>Quelle est l'essence d'une circonférence? C'est d'être une ligne courbe +tracée sur un plan de manière que tous ses points soient à égale +distance du centre. Telle est sa nature ou sa compréhension. Or, de +l'aveu de tous, elle reste la même, absolument, sans la plus légère +déformation, qu'on l'étende à un petit nombre ou à des milliards de +circonférences, et même à toutes les circonférences possibles, +indéfiniment. On en dirait autant de l'essence du triangle, ou du +solide, ou du minéral, ou de l'homme, en un mot, de toutes les autres +essences connues.</p> + +<p>Toutes ces extensions physiques dont on nous parle et qui déforment les +objets élastiques ne sont donc qu'un jeu trompeur de métaphores, sans la +moindre analogie avec l'extension et la compréhension logique des idées. +Aristote eût classé un tel argument parmi les sophismes de mots ou de +figure. C'est une homonymie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Une <i>dernière objection</i> contre la valeur de l'idée générale est de +prétendre qu'elle est vide de toute réalité; elle ne serait qu'un <i>mot</i>, +un signe pratique nous rappelant toute la série des choses individuelles +déjà expérimentées dans le passé ou à expérimenter dans l'avenir. On +reconnaît là l'erreur du Nominalisme. Elle est le fond même de la +théorie bergsonienne<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a> et suffirait à annuler toutes les objections +précédentes.</p> + +<p>Si le concept, en effet, ne correspond à aucun objet réel, s'il est +vide, c'est le néant, et l'on ne peut—comme on vient de le +faire—reprocher au néant d'être un objet solidifié ou cristallisé, +encore moins un objet déformé par son rétrécissement contre nature ou +son extension artificielle. Ces premiers assauts contre le concept +révèlent une marche incohérente de l'adversaire, trahissent ses +hésitations et ses incertitudes. Il n'ose dire du premier coup: le +concept n'est qu'un vain mot!—Mais c'est là que nous l'attendions.</p> + +<p>La célèbre dispute des Universaux, qui semblait périmée avec le moyen +âge, et dont nos modernes ne daignaient plus parler que sur un ton +plaisant, revient donc fatalement à l'ordre du jour, comme tous les +problèmes cruciaux de l'esprit humain, dont on a oublié les solutions +véritables, parce qu'ils ne peuvent rester sans être résolus. Impossible +de philosopher sans avoir pris parti, explicitement ou au moins +implicitement, pour ou contre le Nominalisme, le Réalisme et le +Conceptualisme.</p> + +<p>Ou bien nos idées générales—telles que le cercle, l'humanité—sont des +mots vides qui ne représentent rien de réel, ou bien elles traduisent +quelque chose de réel, ou bien enfin ne sont que des conceptions ou des +formes illusoires de notre esprit.</p> + +<p>M. Bergson a opté pour le nominalisme d'Epicure et de Taine, contre le +conceptualisme de Kant et le réalisme de Platon.</p> + +<p>Nous croyons qu'il a eu tort. Il est vrai que les deux autres doctrines +placent le principe d'intelligibilité des choses, l'essence universelle, +hors les choses individuelles, et en cela elles sont insoutenables. +L'intelligibilité d'une chose n'est pas une autre chose à côté de la +première! On ne peut donc la placer, avec Platon, dans un monde idéal à +part, ni avec Kant, dans les formes <i>a priori</i> de l'esprit humain. Mais +c'est une erreur encore plus grave de l'exclure aussi des choses +existantes, avec les Nominalistes. Exclure du réel toute idéalité, c'est +le rendre inintelligible et partant irréel.</p> + +<p>En outre, ce n'est pas expliquer pourquoi et comment, au-dessus ou au +dedans des images contingentes, nous percevons des types nécessaires; +pourquoi au-dessus ou au dedans du fluent et du temporel nous découvrons +de l'immuable et de l'éternel. La solution nominaliste esquive ou nie ce +problème au lieu de le résoudre.</p> + +<p>Quelle sera donc la solution? Si les essences ne sont pas hors des +choses ni dans l'esprit seul, il faut bien qu'elles soient réalisées +dans les choses elles-mêmes. Leur intelligibilité ne peut venir du +dehors, donc elle vient du dedans.</p> + +<p>Ce sera la gloire d'Aristote et de saint Thomas d'avoir su retrouver le +général dans le particulier, le type universel dans l'individu qui +l'exprime et le concrétise, et d'avoir formulé le principe de +l'immanence de l'idéal intelligible dans le réel sensible.</p> + +<p>De là cette thèse célèbre où se résume la pensée de l'Ecole entière: +<i>L'universel direct</i><a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a> <i>existe dans les individus, mais non de la +manière abstraite dont l'esprit le conçoit; l'universel réflexe existe +formellement dans l'intellect, avec un fondement réel dans les choses.</i></p> + +<p>Ainsi l'universel direct, tel que <i>le</i> cercle, existe dans <i>ce</i> cercle, +<i>l</i>'homme dans <i>cet</i> homme; sinon, on ne pourrait dire que cette figure +est un cercle et cet individu un homme. Mais ces essences sont concrètes +dans les individus, tandis que dans notre esprit elles sont abstraites +de tout élément individuel.</p> + +<p>D'autre part, l'universel réflexe—c'est-à-dire étendu par la réflexion +et la comparaison à tous les individus existants ou +possibles,—l'intelligible pur, tel que l'humanité, existe formellement +dans l'intellect seul, mais avec un fondement réel dans les choses, +puisqu'il exprime quelque chose de vraiment réel dans les individus.</p> + +<p>Les universaux n'existent donc pas, comme tels, et formellement, en +dehors de mon esprit, mais ils existent <i>fondamentalement</i> dans les +réalités individuelles; ce qui suffit pour assurer leur valeur +objective. Inutile, par exemple, que l'humanité subsiste en dehors des +hommes, pour que je puisse me fier à ce concept: il suffit qu'elle se +trouve réalisée dans tous les êtres humains existants ou possibles.</p> + +<p>Et c'est ainsi—par une simple distinction aussi naturelle que +profonde—qu'a été résolu par les plus puissants génies de l'humanité un +problème qui a fait le tourment des siècles. Les généralités sont des +formes abstraites du réel et partant objectives. D'autre part, ce ne +sont pas des réalités séparées des choses, mais les éléments +intelligibles des choses elles-mêmes.</p> + +<p>Et pour les abstraire, l'intelligence n'a pas à sortir des phénomènes +pour se perdre dans un monde supérieur. Les essences ne sont rien en +dehors des phénomènes; elles sont les phénomènes eux-mêmes considérés +dans leur forme et leur généralité. Le phénomène est sensible; sa forme +ou son essence intelligible. Or, les deux points de vue se complètent +comme l'être et sa raison d'être, le fait et son explication.</p> + +<p>On le voit donc clairement: c'est la brèche faite dans le réel par le +fameux «morcelage» de l'abstraction qui nous a permis d'entrer dans la +place et d'y surprendre la partie intime des choses, l'essence même qui +nous les fait comprendre. Aussitôt la généralisation a achevé l'œuvre +intellectuelle de l'abstraction: l'idée générale a été conçue; le +concept nous est né, et sa lumière, en rendant les choses intelligibles, +illumine le monde sensible.</p> + +<p>Sans cette lumière intellectuelle, pourrait-on encore penser et surtout +philosopher? La nouvelle école antiintellectualiste le soutient +hardiment, et nous allons voir la tentative désespérée qu'elle a essayée +pour s'en passer.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2> + +<h2>THÉORIE DE L'INTUITION.</h2> + + +<p>D'après la nouvelle école, l'intelligence est donc radicalement +impuissante à penser le mouvement, la vie, le continu; elle est +incapable de toute véritable spéculation sur le fluent. Tout au plus +peut-elle nous en fournir quelque connaissance symbolique dont les +figures seront empruntées par une analogie lointaine à l'immobile, à +l'inerte, au discontinu, seul objet propre et adéquat de sa puissance +toute orientée vers l'action.</p> + +<p>Elle est bien moins, en effet, une puissance de connaître qu'une +puissance d'agir. C'est une «annexe de la faculté d'agir», tout entière +«coulée dans le moule de l'action»; elle ne peut donc en rien nous faire +connaître le réel, nous livrer l'absolu, dans ce domaine.</p> + +<p>Telle est la pauvre faculté que l'évolution, lorsqu'elle était sur son +déclin, «a déposée en cours de route»<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>, sans doute comme un bagage +plutôt encombrant qu'utile, et désormais l'on peut se moquer +agréablement des philosophes qui l'avaient prise pour un «Soleil qui +illuminerait le monde», alors qu'elle n'est en réalité qu' «une lanterne +manœuvrée au fond d'un souterrain»<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>.</p> + +<p>Cependant, M. Bergson ne se résigne pas à fléchir le genou, les yeux +fermés, devant l'Inconnaissable. Ce serait là un «excès d'humilité», +nous dit-il, et, à l'exemple des plus célèbres disciples de Kant, +Fichte, Schelling, Hegel, il bravera audacieusement la consigne du +maître; au lieu de s'abstenir de spéculer, il se livrera comme eux à ce +qu'on a pu appeler une véritable «débauche de spéculation». Le procédé +pour briser et franchir la barrière kantienne artificiellement élevée +entre le réel et l'esprit sera seul différent et d'une originalité +incontestable.</p> + +<p>Ces trois philosophes, en effet, s'étaient contentés d'identifier les +deux termes—sujet et objet—qu'ils ne savaient plus comment unir. Ils +les identifièrent avec un troisième terme, soit de nature psychologique, +le mot, comme le voulait Fichte;—soit de nature ontologique, +l'<i>absolu</i>, comme l'imaginait Schelling;—soit de nature purement +idéale et logique, l'<i>idée</i>, comme le rêvait Hegel. Bergson, lui, va +inventer une nouvelle faculté, distincte de l'intelligence désormais +mise au rebut, qui sera capable de lire directement dans le réel et dans +l'absolu, à savoir l'<i>intuition</i><a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>, dont le processus sous-entendra, +encore et toujours, l'identité des termes, sujet et objet, confondus +dans l'identité universelle.</p> + +<p>Pour légitimer sa recherche d'une faculté <i>nouvelle</i>,<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a> notre auteur +allègue une raison profonde qui serait bien près de nous convaincre. +Notre intelligence, dit-il, est faite pour l'action; or, «<i>l'action ne +saurait se mouvoir dans l'irréel.</i> D'un esprit né pour spéculer ou pour +rêver, ajoute-t-il, je pourrais admettre qu'il reste extérieur à la +réalité, qu'il la déforme ou la transforme, peut-être même qu'il la +crée, comme nous créons les figures d'hommes et d'animaux que notre +imagination découpe dans le nuage qui passe. Mais une intelligence +tendue vers l'action qui s'accomplira et vers la réaction qui +s'ensuivra, palpant son objet pour en recevoir à chaque instant +l'impression mobile, est une intelligence qui touche à quelque chose de +l'absolu»<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p> + +<p>—Fort bien! répliquerons-nous: il nous faut pour agir sur le réel une +faculté capable d'atteindre et de connaître le réel, car «l'action ne +peut se mouvoir dans l'irréel». Mais n'est-ce pas là précisément le +<i>fait nouveau</i> qui devrait vous forcer à reviser le procès de +l'intelligence si légèrement, si injustement condamnée?</p> + +<p>Vous n'avez cessé de proclamer, à l'excès, que l'intelligence est faite +pour l'action, tout entière orientée vers l'action<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a>; donc elle est +orientée vers le réel, auriez-vous dû conclure. Donc la connaissance et +l'action, la théorie et la pratique, au lieu de se combattre, +s'entr'aident et se complètent<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>.</p> + +<p>Il est donc injuste de les opposer, en traitant d'illusoire la +connaissance pratique, «utilitaire». Injuste, par exemple, d'admettre le +fluent et le continu, en niant le stable et le multiple, alors que mon +action se meut à la fois dans l'un et dans l'autre. L'unité doit se +faire dans la variété et la hiérarchie, non dans l'identité et la +confusion des termes. Si l'intelligence et l'action s'opposaient, +l'homme doué de facultés si contradictoires ne serait-il pas une +monstruosité dans la création?</p> + +<p>Pourquoi donc rêver des facultés nouvelles, au lieu d'utiliser celles +que nous avons? N'est-ce pas lâcher la proie pour l'ombre? Si la nature +nous avait donné des ailes comme à l'oiseau, ne serait-ce pas folie de +les arracher pour en construire d'artificielles sur un plan que nous +croirions plus ingénieux?</p> + +<p>Vaines remontrances! L'appel en révision de procès ne sera pas entendu +de nos antiintellectualistes: leur siège est fait. C'est bien la +condamnation de l'intelligence qui est tenue pour définitive, et c'est +vers la recherche d'une faculté nouvelle qu'ils sont orientés. Ils +croient même l'avoir découverte, nous l'avons dit, et lui ont donné le +nom mystérieux ou mystique d'<i>intuition</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>I. <i>Exposé</i>.—Qu'est-ce donc que cette faculté nouvelle, l'intuition +bergsonienne?</p> + +<p>S'il ne s'agissait que de l'intuition produite par la perception +immédiate des objets extérieurs ou du moi intime, dont nous avons déjà +parlé, la réponse serait facile. Mais non, il s'agit de tout autre +chose, car les sens externes et le sens intime lui-même ne perçoivent +leur objet que par leurs opérations, et partant <i>du dehors</i> de leur +être. Ici, il s'agit d'une perception et d'une connaissance <i>par le +dedans</i> et dans l'intérieur même de leur être, en dehors ou «au-dessous +de l'espace et du temps»<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>. Ce qui est complètement nouveau et +inédit; croyons-nous, dans l'histoire de la philosophie. Qu'est-ce donc +que cette nouvelle sorte d'intuition?</p> + +<p>Certes, du premier coup d'œil, on ne le voit guère, son inventeur ayant +pris soin de ne la définir jamais, se contentant de descriptions +nuageuses qui semblent plutôt cacher soigneusement que découvrir son +mystérieux secret. Il faut longtemps pour que les yeux du lecteur +s'accoutument à cette pénombre, si voisine de l'ombre totale.</p> + +<p>Toutefois, avec de la patience et un effort qui n'est pas sans mérite, +on finit par voir se dessiner vaguement dans la nuit la forme de la +divinité nouvelle, qui se cachait dans la «frange», dans la «nébulosité» +qui entoure le «noyau lumineux» de l'intelligence et dont cette +intelligence a été tirée par voie de «condensation d'une puissance plus +vaste», à savoir l'instinct, l'intuition.</p> + +<p>Citons plutôt notre auteur, pour ne pas être soupçonné de le traduire +mal. «Le sentiment que nous avons (?) de notre évolution et de +l'évolution de toutes choses dans la pure durée est là, dessinant autour +de la représentation intellectuelle proprement dite une <i>frange</i> +indécise qui va se perdre dans la nuit. Mécanisme et finalisme +s'accordent à ne tenir compte que du <i>noyau</i> lumineux (l'intelligence) +qui brille au centre. Ils oublient que ce noyau s'est formé aux dépens +du reste par voie de condensation, et qu'il faudrait se servir du tout, +du fluide autant et plus que du condensé, pour ressaisir le mouvement +intérieur de la vie.</p> + +<p>«A vrai dire, si la frange existe, même indistincte et floue, elle doit +avoir plus d'importance encore pour le philosophe que le noyau lumineux +qu'elle entoure. Car c'est sa présence qui nous permet d'affirmer que le +noyau est un noyau, que l'intelligence toute pure est un rétrécissement, +par condensation d'une puissance plus vaste.»<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a></p> + +<p>Vraiment, M. Bergson n'est pas toujours heureux dans le choix de ses +métaphores. En nous invitant à détourner les yeux du noyau +lumineux—l'intelligence trompeuse,—pour contempler surtout et de +préférence cette pénombre indécise et floue qui se perd si bien dans la +nuit, que le lecteur ne l'aura sans doute jamais vue ni soupçonnée, ne +semble-t-il pas avoir fait la gageure de remplacer la célèbre méthode +des «idées claires» par une méthode nouvelle, celle des «idées +obscures»?</p> + +<p>N'est-ce pas précisément dans ces nuages que nous pourrons découper à +notre gré toutes les silhouettes fantastiques qu'il nous plaira de +rêver? Et ne risque-t-on pas de remplacer ainsi l'observation et l'étude +sincère de la nature réelle par le rêve et la fantaisie de l'artiste? +Hélas! notre crainte n'est pas chimérique, et le lecteur répondra si la +nouvelle école ne l'a pas conduit jusqu'ici à travers le pays des rêves +et des fantômes.</p> + +<p>Au demeurant, cette métaphore n'est point une image hasardée, échappée à +l'improvisation. C'est une image réfléchie, répétée à satiété, à +laquelle l'auteur a attaché une importance capitale, au point de résumer +toute sa pensée, tout l'essentiel de son invention.</p> + +<p>C'est à l'étude de cette «frange» qu'il fait sans cesse appel pour +penser le mouvement, la vie, le continu, en un mot toute sa +métaphysique. «Nous y serons aidés, dit-il, par la frange de +représentation confuse qui entoure notre représentation distincte, je +veux dire intellectuelle. Que peut être cette frange inutile (?), en +effet, sinon la partie du principe évoluant qui ne s'est pas rétrécie à +la forme spéciale de notre organisation et qui a passé en contrebande? +C'est donc là que nous devons aller chercher des indications pour +dilater la forme intellectuelle de notre pensée; c'est là que nous +puiserons l'élan nécessaire pour nous hausser au-dessus de +nous-même.»<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a></p> + +<p>Une objection se présente aussitôt à l'esprit du lecteur. Cette frange, +cette bordure, serait-elle existante et nullement imaginaire, comment +l'étudier, sinon avec notre intelligence? comment reconnaître si elle «a +passé en contrebande», sinon par la critique de notre intelligence? +Impossible de sortir hors de nous-même, de voir sans nos yeux, de penser +ou de juger sans notre esprit! Vouloir donc renoncer à notre +intelligence pour penser sans elle, et pour étudier sans elle la fameuse +«frange», n'est qu'une méthode contradictoire et chimérique. Bon gré, +mal gré, c'est à elle que vous recourez.</p> + +<p>L'objection est tellement évidente que M. Bergson ne pouvait pas ne pas +la prévoir ni la passer sous silence. Sa réponse n'en sera pour nous que +plus curieuse à entendre.</p> + +<p>«Cette méthode—il le confesse—a contre elle les habitudes (!) les plus +invétérées de l'esprit. Elle suggère tout de suite l'idée d'un cercle +vicieux. En vain, nous dira-t-on, vous prétendez aller plus loin que +votre intelligence; comment le ferez-vous, sinon avec l'intelligence +même? Tout ce qu'il y a d'éclairé dans votre conscience est +intelligence. Vous êtes intérieur à votre pensée, vous ne sortirez pas +d'elle....</p> + +<p>L'objection se présente naturellement à l'esprit. Mais on prouverait +aussi bien, avec un pareil raisonnement, l'impossibilité d'acquérir +n'importe quelle habitude nouvelle. Il est de l'essence du raisonnement +de nous enfermer dans le cercle du donné. Mais l'action brise le cercle. +Si vous n'aviez jamais vu un homme nager, vous me diriez peut-être que +nager est chose impossible, attendu que, pour apprendre à nager, il +faudrait commencer par se tenir sur l'eau, et par conséquent savoir déjà +nager. Le raisonnement me clouera toujours, en effet, à la terre ferme. +Mais si, tout bonnement, je me jette à l'eau sans avoir peur, je me +soutiendrai d'abord sur l'eau tant bien que mal en me débattant contre +elle, et peu à peu je m'adapterai à ce nouveau milieu, j'apprendrai à +nager. Ainsi, en théorie, il y a une espèce d'absurdité à vouloir +connaître autrement que par l'intelligence; mais si l'on accepte +franchement le risque, l'action tranchera peut-être le nœud que le +raisonnement a noué et qu'il ne dénouera pas.... Celui qui se jette à +l'eau, n'ayant jamais connu que la résistance de la terre ferme, se +noierait tout de suite s'il ne se débattait pas contre la fluidité du +nouveau milieu: force lui est de se cramponner à ce que l'eau lui +présente encore, pour ainsi dire, de solidité. A cette condition +seulement, on finit par s'accommoder au fluide dans ce qu'il a +d'inconsistant. Ainsi pour notre pensée, quand elle s'est décidée à +faire le saut. Mais il faut qu'elle saule, c'est-à-dire qu'elle sorte de +son milieu.... Il faut brusquer les choses, et, par un acte de volonté, +pousser l'intelligence hors de chez elle. Le cercle vicieux n'est donc +qu'apparent.»<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a></p> + +<p>Eh bien! non, le cercle vicieux demeure en dépit de la lumière trouble +et douteuse des nouvelles images. On use encore de l'intelligence pour +tenter de la dépasser. Celui qui se jette dans l'eau pour apprendre à +nager—méthode assez périlleuse qu'on ne saurait conseiller à +personne—ne commence pas par se priver de l'usage de ses bras et de ses +jambes; il continue à en user librement; bien plus, il en use selon les +mêmes principes généraux, puisqu'il se «cramponne à ce que l'eau lui +présente encore, pour ainsi dire, de solidité», comme il s'appuyait sur +la résistance de la terre ferme. L'application des forces seule varie, +tandis que les forces et leur principe d'application demeurent les +mêmes.</p> + +<p>L'intelligence, en sautant dans la nébulosité de frange—si tant est +qu'elle existe,—continuera donc à user de ses propres forces et à +rechercher avidement le reste de clarté que cette pénombre peut receler; +son principe d'orientation comme d'action demeurant identique jusque +dans un milieu nouveau.</p> + +<p>C'est donc l'intelligence qui continuera à penser selon ses propres +forces; et comment voulez-vous qu'elle puisse se dépasser elle-même, +voir plus loin que sa portée native? Le cercle vicieux est là, +manifeste, défiant tous les coups de force. Le <i>sic volo, sic jubeo, sit +pro ratione voluntas</i> vient se briser pitoyablement devant l'absurde!</p> + +<p>Cependant, M. Bergson tient en réserve un autre argument, meilleur ou +moins mauvais. Au lieu de dire: «Poussez l'intelligence hors de chez +elle» pour qu'elle y voie plus clair, il dirait: poussez-la hors de chez +elle pour qu'une autre faculté plus clairvoyante prenne sa place et nous +fasse voir mieux et plus loin<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a>. Cette faculté, c'est l'intuition, +l'instinct. Et nous revenons à la question déjà posée et si peu +clairement résolue: Qu'est-ce que cette faculté nouvelle, qu'est-ce que +l'intuition?</p> + +<p>Instinct et intuition ne sont pas des mots complètement synonymes dans +la langue bergsonienne, quoi-qu'ils soient souvent pris l'un pour +l'autre. L'intuition est cet <i>Elan vital</i> originel qui a graduellement +évolué en instinct animal, puis en intelligence, mais qui s'est bien +mieux exprimé dans l'instinct que dans l'intelligence, celle-ci, comme +nous l'avons vu, étant due à un «saut brusque» de l'animal à l'homme et +différant de l'instinct, «non en degré, mais en nature».</p> + +<p>Il faut donc interroger l'instinct pour connaître l'intuition +originelle; or, voici ce qu'est l'instinct. «C'est sur la forme même de +la vie, au contraire, qu'est moulé l'instinct. Tandis que l'intelligence +traite toutes choses mécaniquement, l'instinct procède, si l'on peut +parler ainsi, organiquement. Si la conscience qui sommeille en lui se +réveillait, s'il s'intériorisait en connaissance au lieu de +s'extérioriser en action, si nous savions l'interroger et s'il pouvait +répondre (!!), il nous livrerait les secrets les plus intimes de la +vie.»<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a></p> + +<p>En; un mot, l'instinct n'est que «l'intuition rétrécis», c'est-à-dire +réduite à n'embrasser que telle ou telle portion de la vie, intéressant +l'organisation spéciale de l'individu<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a>. On peut donc l'interroger +librement pour connaître ce qu'est l'intuition, à la condition toutefois +que sa «conscience endormie» veuille bien se réveiller pour s'étudier +elle-même, qu'au lien de «jouer sa connaissance, sans la penser», comme +elle fait d'habitude, elle veuille bien la «penser» sans la «jouer»; +puis qu'elle s'analyse elle-même, et enfin qu'elle nous réponde, si elle +peut parler, car jusqu'ici l'instinct n'a jamais eu la parole, pas même +le verbe intérieur dont le verbe extérieur est l'expression.</p> + +<p>Certes, voilà bien des conditions requises!... On serait tenté de croire +qu'en les posant, l'auteur est le jouet de cette <i>intelligence</i> expulsée +qui les lui dicte, à moins qu'il ne soit tout simplement victime de sa +propre imagination! Cependant, ne nous rebutons pas pour ces +difficultés, si énormes qu'elles soient, et continuons notre étude. +Interrogeons donc l'instinct animal.</p> + +<p>Nous avons déjà vu comment il fonctionne d'après la théorie nouvelle: ce +n'est point une habitude innée, un mécanisme psychique monté à +l'avance—au moins pour l'essentiel—par l'Auteur de la nature. Non, +c'est un produit de la <i>sympathie</i> universelle (au sens étymologique du +mot). Tous les êtres se confondant ou se compénétrant dans l'unité +monistique, il s'ensuit que «tout retentit dans tout», et grâce à cette +<i>sympathie divinatrice</i>, tous les êtres se pressentent, se comprennent à +distance—car il n'y a plus de vraie distance—et s'adaptent +mutuellement les uns aux autres, encore plus sûrement qu'ils pourraient +le faire avec les sens externes, puisque c'est une science <i>interne</i>, +une vue <i>par le dedans</i>, qui les unit comme des membres multiples en un +seul être total<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>.</p> + +<p>Notre auteur nous a donné l'exemple du Sphex et de sa victime qu'il sait +si bien paralyser en la blessant en des ganglions choisis très +habilement. Ce sera l'effet de cette science intérieure, bien supérieure +à toute science par le dehors, de cette <i>sympathie divinatrice</i>.</p> + +<p>Telle est donc l'intuition elle-même, cette précieuse faculté que +l'homme a perdue en se détachant de l'animalité, et qu'il s'agit de +reconquérir pour philosopher.</p> + +<p>«En fait, dans l'humanité dont nous faisons partie, l'intuition est à +peu près complètement sacrifiée à l'intelligence. Il semble qu'à +conquérir la matière et à se conquérir elle-même, la conscience ait dû +épuiser le meilleur de sa force. Cette conquête, dans les conditions +particulières où elle s'est faite, exigeait que la conscience s'adaptât +aux habitudes de la matière et concentrât toute son attention sur elles, +enfin se déterminât plus spécialement en intelligence. L'intuition est +là cependant, mais vague et surtout discontinue. C'est une lampe presque +éteinte, qui ne se ranime que de loin en loin, pour quelques instants à +peine. Mais elle se ranime, en somme, là où un intérêt vital est en jeu. +Sur notre personnalité, sur notre liberté, sur la place que nous +occupons dans l'ensemble de la nature, sur notre origine et peut-être +aussi sur notre destinée (?), elle projette une lumière vacillante et +faible, mais qui n'en perce pas moins l'obscurité de la nuit où nous +laisse l'intelligence [qu'on vient d'appeler le noyau lumineux!].</p> + +<p>«De ces intuitions évanouissantes et qui n'éclairent leur objet que de +distance en distance, la philosophie doit s'emparer, d'abord pour les +soutenir, ensuite pour les dilater (?) et les raccorder ainsi entre +elles. Plus elle avance dans ce travail, plus elle s'aperçoit que +l'intuition est l'esprit même et, en un certain sens, la vie même.»<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a></p> + +<p>De ces textes, et de bien d'autres, il résulte que l'intuition et +l'intelligence sont deux facultés distinctes et même opposées. Mais ce +n'est là, pour le monisme bergsonien, qu'une concession apparente qu'il +va reprendre à la première occasion, perdant ainsi tout le bénéfice +d'une moindre inintelligibilité que nous avions escompté trop tôt.</p> + +<p>Ce n'est plus l'intuition qui aura mission de remplacer l'intelligence, +c'est l'intelligence même que l'on va faire rentrer, de gré ou de force, +dans l'intuition d'où elle était sortie, pour s'y confondre et s'y +perdre de nouveau. On va lui demander de faire effort pour «se fondre à +nouveau dans le tout», pour «se résorber dans son principe et revivre à +rebours sa propre genèse»<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>. Effort que M. Bergson reconnaîtra +«douloureux», car il déforme et pervertit notre manière naturelle de +penser, et que nous appelons tout simplement extra-naturel et +chimérique.</p> + +<p>«Pour que notre conscience (notre intelligence) coïncidât avec quelque +chose de son principe, il faudrait qu'elle se détachât du <i>tout fait</i> et +s'attachât au <i>se faisant</i>. Il faudrait que, se retournant et se tordant +sur elle-même (!), la faculté de <i>voir</i> ne fît plus qu'un avec l'acte de +<i>vouloir</i> (?). Effort douloureux, que nous pouvons donner brusquement en +violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques +instants.»<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a></p> + +<p>D'où la célèbre définition de cette faculté nouvelle, rentrée dans son +principe, par un effort violent fait au rebours de sa direction et de sa +genèse: c'est une «faculté de voir, immanente à la faculté d'agir (?) et +qui jaillit, en quelque sorte, de la torsion du vouloir sur lui-même +(??)» <a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>.—Comprenne qui pourra!...</p> + +<p>Une telle philosophie, fondée sur des intuitions si obscures et si +évanouissantes, ne saurait être l'œuvre d'un seul jour ni d'une seule +génération. Aussi M. Bergson fait-il appel à la bonne volonté et à la +perspicacité de tous ceux qui, après lui, voudront bien essayer de +tordre leur esprit sur lui-même, au risque d'en fausser complètement les +ressorts.</p> + +<p>«Mais l'entreprise ne pourra plus s'achever tout d'un coup; elle sera +nécessairement collective et progressive. Elle consistera dans un +échange d'impressions (!) qui, se corrigeant entre elles et se +superposant aussi les unes les autres, finiront par dilater en nous +l'humanité et par obtenir qu'elle se transcende elle-même ...»<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a> à +moins qu'elles ne finissent par compléter la confusion et le chaos de la +pensée contemporaine, dont nous sommes tous les spectateurs alarmés!</p> + +<p>En attendant ces magnifiques découvertes par les générations futures, +voici un premier coin du voile mystérieux soulevé par M. Bergson +lui-même dans une de ses visions intuitives et essentiellement +«évanescentes» de l'unique réalité, la Durée pure ou le Temps.</p> + +<p>Après avoir prévenu ses auditeurs du Congrès de Bologne que «tout se +ramène à un point unique», l'intuition immédiate de la Durée pure, et +que ce point est quelque chose de «si simple, de si extraordinairement +simple», qu'il est vraiment ineffable et impossible à traduire, en sorte +que le voyant passera toute sa vie à le balbutier sans arriver jamais à +se faire comprendre, il essaye pourtant de décrire pour nous sa vision +d'un monde nouveau, entièrement différent de celui que nous sommes +habitués à contempler avec les yeux du corps ou de l'intelligence +naturelle. Ecoutons-le:</p> + +<p>«Tout est devenir ... le devenir étant substantiel n'a pas besoin d'un +support. Plus d'étuis inertes, plus de choses mortes; rien que la +mobilité dont est faite la stabilité de la vie.... Une vision de ce +genre, où la réalité apparaît comme continue et indivisible est sur le +chemin qui mène à l'intuition.... Le temps où nous restons naturellement +placés, le changement dont nous nous donnons ordinairement le spectacle +sont un temps et un changement que nos sons et notre conscience ont +réduits en poussière pour faciliter notre action sur les choses. +Défaisons ce qu'ils ont fait, ramenons notre perception à ses origines, +et nous aurons une connaissance d'un nouveau genre.... Le monde où nos +sens et notre conscience nous introduisent habituellement n'est plus que +l'ombre de lui-même, et il est froid comme la mort. Tout y est arrangé +pour notre plus grande commodité, mais tout y est dans un présent qui +semble recommencer sans cesse; et nous-mêmes, artificiellement façonnés +à l'image d'un univers non artificiel, nous nous apercevons dans +l'instantané, nous parlons du passé comme de l'aboli.... +Ressaisissons-nous, au contraire, tels que nous sommes, dans un présent +épais et, de plus, élastique, que nous pouvons dilater indéfiniment vers +l'arrière, en reculant de plus en plus loin l'écran qui nous masque à +nous-mêmes; ressaisissons le monde extérieur tel qu'il est, non +seulement en surface, dans le moment actuel, mais en profondeur, avec le +passé immédiat qui le presse et qui lui imprime son élan; +habituons-nous, en un mot, à voir toute chose <i>sub specie durationis</i>; +aussitôt le raidi se détend, l'assoupi se réveille, le mort ressuscite +dans notre perception galvanisée, etc.»<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a></p> + +<p>Le lecteur estimera peut-être que cette «vision» n'est pas bien claire, +mais M. Bergson, prévoyant l'objection, a eu soin de prévenir son +auditoire qu'elle était «plutôt un <i>contact</i> qu'une vision»<a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, de là +sans doute une obscurité bien naturelle.</p> + +<p>Il termine en nous promettant que cette vision <i>nous donnera la joie</i>, +mais cette promesse paraîtra bien téméraire à ceux qui préfèrent voir le +monde à l'endroit qu'à l'envers. L'univers ne serait-il donc qu'une +série bien ordonnée d'illusions «que la pensée traverse pour aboutir à +en proclamer la vanité»?—Si c'était vrai, par impossible, nous ne le +trouverions pas très gai!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>II. <i>Critique</i>.—Après avoir exposé de notre mieux et essayé de faire +comprendre au lecteur un procédé de connaissance supra-intellectuelle si +obscur et si difficile à saisir clairement, il nous faut encore en +examiner la valeur et rechercher tout d'abord s'il échappe aux reproches +adressés à l'intelligence par MM. les bergsoniens. Car si, par hasard, +il retombait dans les mêmes errements ou dans des défauts encore plus +graves, ce ne serait vraiment pas la peine de changer et de troquer +l'intelligence contre l'intuition.</p> + +<p><i>Premièrement</i>, l'intuition évite-t-elle ce fameux «morcelage» du grand +Tout, si amèrement reproché à l'intelligence?<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a> Nous ne le voyons +point. En se posant elle-même comme la rivale et l'antagoniste de +l'intelligence, l'intuition fait déjà une brèche irrémédiable à l'unité +universelle. Elle oppose comme irréductibles deux facultés ou tout au +moins deux ordres de phénomènes vitaux, l'intuition et la pensée. La vie +mentale est ainsi coupée en deux; ce qu'on prétendait indivisible est +divisé; ce qui se compénétrait et se fondait l'un dans l'autre est +séparé. A notre tour de leur reprocher de «défaire à coups de ciseaux la +trame inextricable des choses, de les défigurer en les morcelant!»</p> + +<p>Et ce n'est pas seulement le sujet connaissant que l'intuition morcelle, +c'est encore et surtout l'objet connu. J'ai beau approfondir et scruter +ma conscience, j'y cherche en vain l'intuition simultanée du grand Tout. +Je n'aperçois que des fragments épars, tels que le moi et le non-moi; +quant au lien qui les unit ou au principe commun où ils entrent en +fusion, je n'en vois point.</p> + +<p>Sans doute, nous avons le sentiment de saisir en nous un écoulement +continu, mais chaque être a son écoulement propre, distinct des autres; +chacun vit pour son compte.</p> + +<p>Bien plus, dans cet écoulement des choses, nous ne saisissons par +l'intuition seule que des instantanés ou des tranches d'une «épaisseur +de temps» infiniment mince. C'est la mémoire et l'intelligence qui nous +permettent de coudre ensemble tous ces instants et de nous donner +l'illusion cinématographique de la continuité pure. Il n'est donné à +personne de saisir d'un seul regard intuitif la totalité de son +existence; à plus forte raison, celle de l'existence universelle.</p> + +<p>Supprimez la mémoire, l'intelligence et aussi les conclusions du +raisonnement; aussitôt, malgré l'intuition, notre vie tombe en poussière +ou se vaporise en fumée. Pour rendre l'unité à l'intuition sans cesse +évanouissante et lui donner une durée, il faut toujours faire rentrer en +scène la mémoire, la conscience et l'intelligence qui seule en peut +comprendre l'unité. Le «morcelage» s'impose donc à l'intuition comme à +l'intelligence.</p> + +<p><i>Deuxièmement</i>, l'intuition évite-t-elle le reproche adressé à +l'intelligence de ne pas être née pour spéculer, mais uniquement pour +les besoins pratiques de l'action?—On ne peut plus le prétendre, +lorsqu'on a fait de l'intuition un retour à l'instinct animal primitif, +lorsqu'on a assimilé sa «sympathie divinatrice» à ce sentiment obscur et +aveugle, essentiellement pratique, par lequel le Sphex sait reconnaître +les ganglions de la chenille et le point précis où il doit les blesser +pour les paralyser sans les tuer.</p> + +<p>Bien au contraire, si quelque faculté s'est développée dans l'animal en +vue des besoins pratiques de la vie à conserver, à développer, à +défendre ou à multiplier, c'est précisément l'instinct. Si la +spéculation est inutile à quelque fonction animale, c'est évidemment à +l'instinct. Pour sécréter le suc nécessaire à la digestion, les glandes +stomacales n'ont nul besoin de la connaissance de ce qu'elles font ni +des moyens chimiques qu'elles utilisent si bien sans le savoir, encore +moins des raisons d'être de leur merveilleux mécanisme. Elles agissent +sans y penser, et bien mieux que par les tâtonnements de la pensée.</p> + +<p>Ainsi donc, après avoir identifié l'intuition à l'instinct, on ne peut +plus lui attribuer de connaissances spéculatives; tout au plus, un +savoir inconscient se bornant à la pratique, utile seulement aux fins de +l'individu et de l'espèce.</p> + +<p>L'instinct est donc bien plus utilitaire que l'intelligence, et +l'objection se retourne entièrement contre ceux qui nous l'ont adressée.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire que tous nos instincts soient inutiles à la +spéculation: ce serait là une exagération démentie par les faits. Aussi +saint Thomas a longuement appuyé sur l'importance de ces habitudes +innées de l'intellect qu'il appelait <i>l'habitude des premiers principes</i> +et que nous appelons nos instincts métaphysiques et moraux. Ils sont une +espèce de science infuse qui nous ouvre spontanément des perspectives +sur les sciences spéculatives et morales. Mais ces espèces d'instinct +sont déjà de l'intelligence en germe: elles sont la direction même de la +pensée intellectuelle et l'apanage exclusif de l'animal raisonnable.</p> + +<p><i>Troisièmement</i>, l'intuition pure peut-elle nous faire éviter toute +promiscuité avec les concepts et leurs «tares» inguérissables? Hélas! +non. Kant l'a dit quelque part, et le mot a été souvent redit après lui: +«L'intuition sans le concept est aveugle.»<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a></p> + +<p>Si vous vous bornez à l'intuition immédiate de la conscience ou du +courant de la conscience, comme ils disent, du <i>stream of +consciousness</i>, que percevrez-vous, sinon que vous êtes, que vous +évoluez, que vous devenez? Mais pouvez-vous dire: je suis, je vis, +j'évolue, je deviens, sans aussitôt catégoriser et vous servir des +concepts d'être ou d'existence, de vie, d'évolution, de devenir? Il est +clair que non. Que si vous ajoutez, avec M. Bergson: «Je suis un +<i>esprit</i>, je change <i>librement;</i> ma liberté est <i>créatrice</i> d'effets +toujours imprévus et incommensurables avec leurs antécédents», n'est-ce +pas catégoriser davantage encore et vous servir de plus en plus de ces +fameux concepts de spiritualité, de liberté, de causalité, de création, +voire même de création <i>ex nihilo</i> ou de commencements absolus, qui sont +les concepts les plus relevés de la métaphysique? Vous jouez donc avec +les concepts, comme M. Jourdain avec la prose ... sans vous en douter, +peut-être, mais très réellement.</p> + +<p>Je ne vous en blâme pas, sans doute, car vous ne pouvez faire autrement. +L'intuition se traduira toujours en idées ou en concepts, parce qu'en +dehors de l'idée, rien n'est intelligible ni exprimable. Vouloir parler +sans idée, à plus forte raison vouloir philosopher sans idée, n'a plus +aucun sens, mais il faudrait le confesser loyalement, au lieu de vouloir +l'ignorer.</p> + +<p>«L'espoir de nous présenter une réalité purgée de tout concept et de +toute idée—écrit M. Fouillée—ne serait-il pas d'ailleurs chez un +philosophe une involontaire contradiction? Il n'y a qu'un moyen de +philosopher sans concept, c'est de «se laisser vivre», sans même se +regarder vivre et partant ne pas philosopher du tout.</p> + +<p>«A ce compte, l'enfant serait le plus grand des sages, lui qui vit sans +altérer du regard la limpidité ou plutôt la trouble obscurité du cours +de sa vie. Aussi M. William James nous conseille-t-il, à la façon +évangélique, de redevenir comme les petits enfants. Qu'est-ce pourtant +que spéculer, sinon <i>réfléchir</i> sur la vie même, sans se dissimuler +qu'une parfaite adéquation de nos idées aux choses est impossible?»<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a></p> + +<p>Pour philosopher, il faut donc réfléchir sur l'objet même de +l'intuition, par exemple sur ce «courant de vie», qu'il nous dévoile, ou +sur ce sentiment si vif d'un «flot montant de vie intérieure». Il faut +en rechercher la nature, l'essence, la raison d'être, les causes, le but +ou la fin, etc. Or, tout ce travail s'élabore par la précision de plus +en plus rigoureuse de nos concepts «taillés sur mesure» et par le double +jeu des concepts: l'analyse et la synthèse, l'induction et la déduction.</p> + +<p>Sans ce travail méthodique de la pensée, l'intuition ne nous aurait +fourni qu'une matière informe, qu'un incompréhensible et insaisissable +devenir, s'évanouissant entre nos doigts, comme la fumée qui passe et +que le petit enfant tente vainement de retenir dans sa main.</p> + +<p>L'opération intellectuelle n'est donc pas, comme on le répète, «un +<i>pis-aller</i>» pour remplacer, tant bien que mal, l'intuition +absente<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a>, mais au contraire un moyen indispensable pour rendre +l'intuition comprise et utile. Insistons sur ce point important qu'on a +défiguré. On a dit que l'intelligence était une faculté «preneuse» ou +«capteuse d'être». Cela est vrai, mais incomplètement vrai.</p> + +<p>Toute connaissance, même celle des sens, est aussi «capteuse» de son +objet, auquel elle <i>s'assimile</i> en le devenant, d'une certaine façon, +dans une vivante intimité. Le toucher saisit la figure, la résistance; +l'œil saisit sa couleur, etc. Et le sens central ou commun saisit la +totalité de l'objet individuel. Quelle est donc la différence capitale? +La voici. Le sens ne fait que voir son objet, le saisir, le <i>prendre</i>; +l'intelligence peut, en outre, le <i>comprendre</i> dans sa nature, sa +quiddité, en un mot, elle peut se rendre compte de ce qu'elle a pris, +parce que, seule, elle peut le connaître par ses causes ou ses raisons +d'être, <i>cognitio per causas</i>.</p> + +<p>Or, pour connaître ainsi par les causes, il y a trois procédés: <i>divin, +angélique et humain</i>. La science de Dieu est intuitive, car il voit tout +dans son Verbe, dont la pensée est créatrice de toute chose, suivant +l'adage: <i>Scientia Dei est factiva rerum</i>. La science des anges est +aussi intuitive. Grâce à leurs idées infuses, ces purs esprits voient +tout le créé dans une lumière supérieure, reflet du Verbe, raison et +cause de tout ce qui est. Pour eux, l'être créé est tout diaphane: aussi +leur intuition et leur compréhension coïncident et s'identifient<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>.</p> + +<p>Aux antipodes de cette intuition synthétique <i>a priori</i> se place la +connaissance humaine, toute <i>a posteriori</i> et discursive. Elle n'éclaire +son objet que peu à peu, en remontant des effets à leurs causes, de +l'être à sa raison d'être, par l'analyse et la synthèse, <i>dividendo et +componendo.</i> Et c'est seulement par ce travail qu'elle peut finir par +<i>comprendre</i> ce qu'elle a <i>pris</i>. Sans lui, au contraire, le livre de la +nature demeurerait fermé et incompris.</p> + +<p>C'est donc—par une étrange confusion—attribuer à l'homme une +connaissance au-dessus de ses moyens présents—puisque les données +angéliques nous manquent,—de lui supposer une intuition synthétique des +choses qui lui permettrait de comprendre l'être, rien qu'en le prenant +ou en le surprenant dans l'existence. Cette confusion tendrait à faire +de nous des Anges, alors que l'homme—comme on le sait—ne doit faire ni +l'ange ni la bête. Une telle intuition n'existe donc pas pour nous sur +la terre, où notre œil—suivant la belle comparaison +d'Aristote—ressemble plutôt à celui de l'oiseau de nuit en face du +plein soleil. Il est pour ainsi dire forcé d'analyser péniblement chaque +rayon, l'un après l'autre, car il serait ébloui par leur synthèse.</p> + +<p>L'intuition bergsonienne n'est donc qu'un rêve ici-bas ou une +anticipation chimérique sur la vision béatifique du ciel.</p> + +<p>Si telle est l'insuffisance de l'intuition pour nous saisir et nous +comprendre nous-mêmes, tels que notre conscience nous révèle, à plus +forte raison pour saisir et pour comprendre les autres que nous, +c'est-à-dire l'immensité de l'univers. On a beau faire appel à la +«sympathie» intuitive qui relierait entre eux tous les êtres de la +création et nous fusionnerait nous-mêmes avec eux, ce n'est là qu'un +vain mirage, de brillantes métaphores qui s'éteignent brusquement devant +la réalité des faits les plus simples et les plus faciles à contrôler.</p> + +<p>Jamais la sympathie pour une autre personne, si intime soit-elle, ne +sera la conscience d'autrui. Si nous devinons parfois ses sentiments +intimes, ses préoccupations ou ses projets, c'est par un processus +d'inductions et de déductions qui n'a rien à voir avec l'intuition, +serait-il rapide comme l'éclair.</p> + +<p>C'est toujours par l'observation extérieure que nous pénétrons ou que +nous semblons pénétrer dans l'intérieur des autres êtres; aussi le +psychologue, le naturaliste ou le physicien n'ont-ils pas d'autre +procédé à leur disposition que l'observation extérieure. Et ce simple +fait suffit à réfuter la prétendue existence en nous d'une «espèce de +sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur +d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent +d'inexprimable»<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>. Ce rêve brillant n'est assurément qu'un rêve.</p> + +<p>Il aura du moins pour nous une utile leçon, celle de nous mettre en +garde contre les prétendues intuitions bergsoniennes, sur les «données» +soi-disant «immédiates de la conscience».</p> + +<p>Rien de plus subjectif, en effet, ni de plus illusoire que ce prétendu +regard intuitif jeté dans l'intérieur des choses. W. James lui-même a +avoué que les intuitions sourdes ne sont le plus souvent que le reflet +d'un caractère variable avec chaque penseur. Le motif s'en devine +aisément. Libéré des entraves de la raison et de ses premiers principes, +l'esprit intuitif y découvre facilement tout ce qu'il veut.</p> + +<p>M. Bergson prétend y saisir «l'essence de la vie aussi bien que de la +matière», aussi fait-il du sentiment immédiat de la vie le fond de sa +métaphysique; M. Blondel y perçoit une manifestation concrète et +progressive de l'Infini; M. Le Roy y a entrevu, avec le sens du divin, +la présence même de Dieu; avant eux, Schelling et Ravaison y avaient +découvert la stabilité de la vie éternelle; contrairement à tous les +disciples d'Héraclite qui n'y trouvent que la mobilité du devenir pur.</p> + +<p>Eh! Qui pourrait prévoir toutes les découvertes futures que cette +«sympathie divinatrice» réserve à nos fervents adeptes de +l'intuitionisme et du mysticisme! Qu'est-ce qui ne devient pas croyable, +quand on ne croit plus qu'au sentiment et au flair de l'instinct +individuel?</p> + +<p>Pour nous restreindre à la découverte de M. Bergson, elle se +résume—comme nous l'avons déjà exposée longuement—dans l'idée de +<i>Temps, étoffe ou substance des choses et principe de la vie, non moins +que de ce</i> «<i>psychique inverti</i>» <i>qui est la matière</i>.</p> + +<p>Or, cette idée générale est non seulement un concept, mais le plus +compliqué et le plus raffiné de tous, car il suppose une élaboration +très complexe d'une multitude de concepts, de sentiments et +d'imaginations amalgamés dans une conception prodigieusement étrange et +systématique.</p> + +<p>En cela, rien ne ressemble moins à une intuition pure et simple: c'est +au contraire la création de toute pièce d'une vaste et brillante +chimère, baptisée après coup de <i>contact supra-intellectuel</i> avec la +réalité absolue, <i>l'Evolution créatrice</i> ... ce que M. Fouillée appelle +ironiquement l'<i>Imagination créatrice</i>.</p> + +<p>«Ce n'est là, ajoute-t-il justement, qu'une création de la pensée, non +une manière immédiate de fouiller les entrailles des choses. +L'imagination philosophique ou scientifique est simplement une synthèse +rapide d'analyses antérieures ou une construction de synthèses +hypothétiques, qui n'ont de valeur qu'en s'appuyant sur les analyses. +Les prétendues intuitions sont alors de la logique ailée, prompte comme +l'oiseau, ramassant les syllogismes en enthymèmes, les enthymèmes en +jugements, les jugements en idées saisies d'un regard de la +pensée.»<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a></p> + +<p>L'intuition, loin d'être un procédé privilégié, se résout donc en ces +<i>jeux d'entités conceptuelles</i> pour lesquels on professait tant de +mépris. Qu'ils soient lents ou rapides comme un trait de lumière, leur +procédé reste toujours le même.</p> + +<p>Nous voilà donc bien loin de cette intuition des choses «par le dedans», +de cette connaissance «parfaite et infaillible»—parce qu'elle serait la +«coïncidence avec l'acte générateur de la réalité»,—que l'on nous avait +si pompeusement annoncée. L'intuition, dans un vol pareil en audace a +celui de Prométhée, devait nous ravir tous les secrets du ciel et de la +terre. Elle ne nous parlait que de perception <i>pure</i>, de souvenir <i>pur</i>, +de durée <i>pure</i>, d'hétérogénéité <i>pure</i>, de liberté <i>pure</i>, de mobilité +<i>pure</i>, de vie et de création à l'état <i>pur</i>, comme de données +immédiates de la conscience intuitive. Or, tous ces espoirs sont vains; +de fait, la vie ne se saisit pas à l'état pur; rien ne se laisse ainsi +saisir, soustrait à toutes ses relations naturelles. Les notions pures +qu'on nous proposait sont donc des «entités» imaginées de toute pièce et +mises bien indûment au rang des réalités vécues. Suivant le mot de +Tacite: ils fabriquent des idoles et y croient: <i>fingunt atque credunt</i>!</p> + +<p>N'importe, les «entités conceptuelles» n'auraient pu prétendre à +l'honneur d'une telle réhabilitation. On en rencontre partout dans les +œuvres de la nouvelle école; elles sont devenues la trame essentielle +de toute la philosophie intuitionniste.</p> + +<p>Si l'on retranchait, par exemple, de «l'Evolution créatrice», tout ce +qu'elle contient de notions générales et d'inférences rationnelles par +induction ou déduction—ces procédés si suspects,—il n'en resterait pas +grand'chose, car elle est plus chargée de métaphysique syllogisante que +d'observation pure. Sans cet appel incessant aux données conceptuelles +de l'intelligence et au raisonnement—si souvent calomniées par +l'auteur,—que deviendraient ses belles réfutations du matérialisme, du +mécanisme et de l'idéalisme anglais? Elles ne tiendraient plus debout. +Que si parfois il déraisonne lui-même, c'est encore en raisonnant à +outrance. Donc, son brillant aérostat est tout gonflé +d'intellectualisme.</p> + +<p>Le fait est si évident que M. Bergson a dû prendre la peine de s'en +excuser. Il nous a répondu que les concepts dont il se sert sont des +«concepts souples, mobiles, fluides, bien différents de ceux que nous +manions d'habitude ... des concepts appropriés à un seul objet ... +concepts dont on peut dire à peine que c'est encore un concept, +puisqu'il ne s'applique qu'à une seule chose»<a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a>.</p> + +<p>Le lecteur jugera de la valeur de cette échappatoire. Comme si l'on +pouvait discuter sur un objet dont le concept serait «fluide», avec des +définitions «mobiles» et perpétuellement changeantes! Ou comme si nos +jugements et nos raisonnements, pour être valides, pouvaient se passer +de termes généraux! Si M. Bergson ne s'était servi que de tels +<i>pseudo-concepts</i>, tous ses beaux raisonnements seraient caducs, d'après +les règles les plus élémentaires de la Logique.</p> + +<p>Concluons, encore une fois, que l'intuition, pure de tout concept, telle +que les bergsoniens la conçoivent, ne peut être qu'un rêve.</p> + +<p>Aurait-elle toutes les qualités de la fumeuse jument de Rolland, elle en +aurait surtout le grave défaut, celui de ne point exister.</p> + +<p>L'intuition, sans les idées correspondantes aux objets perçus, serait +une faculté aveugle plongée dans un trou noir où elle ne pourrait rien +discerner ni se discerner elle-même. Seule l'idée éclaire les objets et +nous permet de les discerner, soit dans l'analyse de leurs détails, soit +dans leur unité synthétique.</p> + +<p>Mais si la valeur de l'idée générale ou du concept et des premiers +principes qui l'accompagnent a déjà été mise en doute ou niée par une +métaphysique nominaliste, ce vice essentiel rejaillit sur l'intuition +elle-même. Aussitôt, l'intuition s'écroule, avec l'intelligence, dans le +gouffre du scepticisme universel. Gouffre sans fond et sans espoir de +remède, car les négations nominalistes, en sapant par la base toute +connaissance intellectuelle, permettent à l'antiintellectualiste de ne +tenir aucun compte des objections qu'on lui adresse au nom du bon sens +et de la raison, facultés désormais «périmées».</p> + +<p>La tentative de M. Bergson d'élever une intuition philosophique sur les +ruines de l'intelligence—alors que leur sort est essentiellement +lié—n'était donc qu'un essai chimérique, condamné à un avortement +certain. La philosophie sera intellectualiste ou elle ne sera pas! Non, +sans doute, qu'elle doive revenir à un intellectualisme <i>a priori</i>, +irrévocablement condamné, mais à ce sage intellectualisme expérimental +si bien appelé par M. Rabier un <i>empirisme intelligent</i>: celui +d'Aristote et de saint Thomas, si peu connu des modernes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>III. <i>Remarques</i>.—Il s'en faut cependant que cet appel à l'intuition ne +réponde point à un besoin raisonnable de la pensée contemporaine et soit +à rejeter sans aucune réserve. Et cette âme de vérité, nous voudrions, +en terminant, la dégager des scories et de la gangue épaisse dont on l'a +enveloppée et obscurcie.</p> + +<p>On a vraiment trop abusé, surtout depuis Descartes et Kant, des +constructions <i>a priori</i>. Il était temps de renoncer à une telle méthode +si périlleuse et si stérile, en prenant contact avec les réalités de la +nature, et de subir le contrôle des expériences vulgaires et +scientifiques. Il était temps de revenir à «une vue directe des choses».</p> + +<p>«Que la pensée du XIX<sup>e</sup> siècle ait réclamé une philosophie de +ce genre, soustraite à l'arbitraire, capable de descendre au détail des +faits particuliers, cela n'est pas douteux.»<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a> M. Bergson le +reconnaît, mais on l'avait reconnu avant lui, et c'était là précisément +la principale raison d'être de la renaissance au cours de ce siècle du +péripatétisme, qui a pour méthode de tirer ses idées abstraites des +faits concrets et d'édifier la métaphysique sur la physique, en sorte +que pour elle il n'y a jamais ni <i>intuition pure</i> ou vide de toute idée, +ni <i>idée pure</i> ou <i>a priori</i> sans aucune intuition profonde du réel.</p> + +<p>On connaît, au contraire, la manière tout a prioristique dont Descartes +a usé, par exemple, pour formuler les lois du mouvement des corps, en +les déduisant de l'idée de Dieu, de son immutabilité ou de quelque autre +«idée claire». On sait que s'il a fait appel à l'expérience, c'est pour +lui faire jouer un rôle très secondaire et subordonné, celui de +confirmer ou de compléter nos «idées claires», entièrement innées et +indépendantes de l'expérience<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>. Ne considérer celle-ci que comme la +très humble servante de la «ratiocination» nous paraît aujourd'hui un +abus invraisemblable.</p> + +<p>Quant aux <i>formes a priori</i> de Kant, elles tombent sous la même +réprobation, et M. Bergson n'a cessé de les cribler des traits de sa +critique vengeresse. Bien des pages seraient à citer; en voici une prise +au hasard qui n'est pas la moins vigoureuse: «Un des principaux +artifices de la critique kantienne a consisté à prendre au mot le +métaphysicien et le savant (qui spéculaient <i>a priori</i>), à pousser la +métaphysique et la science jusqu'à la limite extrême du symbolisme où +elles pourraient aller, et où d'ailleurs elles s'acheminaient +d'elles-mêmes, dès que l'entendement revendique une indépendance (des +faits) pleine de périls. Une fois méconnues les attaches de la science +et de la métaphysique avec l'intuition intellectuelle (des faits), Kant +n'a pas de peine à montrer que notre science est toute relative et notre +métaphysique tout artificielle. Comme il a exaspéré l'indépendance de +l'entendement dans un cas comme dans l'autre, comme il a allégé la +métaphysique et la science de l'intuition intellectuelle qui les lestait +intérieurement, la science ne lui présente plus, avec ses relations, +qu'une pellicule de forme, et la métaphysique, avec ses choses, qu'une +pellicule de matière. Est-il étonnant que la première ne lui montre +alors que des cadres emboîtés dans des cadres, et la seconde des +fantômes qui courent après des fantômes?</p> + +<p>«... Il a porté à notre science et à notre métaphysique des coups si +rudes qu'elles ne sont pas encore tout à fait revenues de leur +étourdissement.»</p> + +<p>Et après une critique vigoureuse de ce grand rêve de la «mathématique +universelle» que Kant a eu le grand tort de prendre pour une réalité, et +de ces formes <i>a priori</i> où tout le réel doit entrer de gré ou de force, +il conclut ainsi:</p> + +<p>«Bref, toute la Critique de la Raison pure aboutit à établir que le +Platonisme, illégitime si les idées sont des choses (des substances), +devient légitime si les idées sont des rapports (des formes), et que +l'idée toute faite, une fois ainsi ramenée du ciel sur la terre, est +bien, comme l'avait voulu Platon, le fond commun de la pensée et de la +nature. Mais toute la Critique de la Raison pure repose aussi sur ce +postulat que notre intelligence est incapable d'autre chose que de +platoniser, c'est-à-dire de couler toute expérience dans des moules +préexistants.»<a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a></p> + +<p>Voilà qui est fort bien raisonné; c'est l'idée qu'il faut mouler sur le +réel et non pas le réel sur l'idée <i>a priori.</i> Et c'est là, précisément, +nous l'avons déjà dit, la grande supériorité de l'aristotélisme sur le +platonisme, de la philosophie traditionnelle sur toutes les philosophies +modernes<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p> + +<p>Mais comment réaliser ce progrès, comment passer de la pensée à la +nature, du sujet à l'objet? N'est-ce pas là précisément l'abîme que +depuis Descartes et Kant on ne savait plus comment franchir, tous les +<i>ponts</i> paraissant irrémédiablement coupés entre les deux rives +distantes à l'infini?</p> + +<p>Toute la philosophie moderne, plus ou moins imbue de subjectivisme, +s'était donc enfermée dans l'étude du sujet pensant—sans en pouvoir +sortir,—comme «dans un trou où l'on étouffe». La philosophie +traditionnelle, depuis Aristote, avait bien découvert et publié la +théorie célèbre de la communication des êtres entre eux, mais le secret +s'était perdu et l'on ne tentait même plus aucun effort pour le +retrouver, parce qu'on le disait impossible.</p> + +<p>Ce préjugé est si tenace que l'on voit encore des penseurs de talent +écrire sans la moindre hésitation des paradoxes comme celui-ci: «Un +<i>dehors</i> et un <i>au delà</i> de la pensée est, par définition, chose +absolument impensable. Jamais on ne sortira de cette objection.... La +pensée, en se cherchant un objet absolu, ne trouve jamais qu'elle-même; +le réel conçu comme chose purement donnée fuit sans cesse devant la +critique.»<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a></p> + +<p>C'est donc, pour tous nos modernes, la pensée qui se contemple et se +saisit elle-même, en croyant saisir et contempler un objet étranger au +moi! Pour nous, au contraire, c'est l'illusion étrange et fantastique de +ce <i>solipsisme</i> qui est contradictoire et impensable!</p> + +<p>Nous avons vu comment M. Bergson, loin d'accepter cette défense de +communiquer avec le dehors, avait hardiment brisé et franchi la barrière +imaginaire en posant en principe l'intuition immédiate du monde +extérieur.</p> + +<p>C'était là, aux yeux de ses contemporains—et même de ses plus éminents +disciples qui ont refusé de le suivre,—une audace révolutionnaire. A +nos yeux, c'est un acte de courage louable; mais c'est surtout un acte +de simple bon sens. S'il eût été soutenu par une analyse psychologique +et métaphysique plus profonde, se rapprochant de la fameuse théorie +péripatéticienne sur la communication de <i>l'agent et du patient</i>—qu'il +semble ignorer totalement,—son acte de bon sens se fût doublé d'un acte +philosophique d'une plus haute portée.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'intuition du réel est enfin reintégrée dans la +philosophie positive, à une place d'autant plus honorable que son exil +avait été plus long et plus immérité.</p> + +<p>Après l'intuition immédiate du monde extérieur par les sens externes, il +fallait aussi réintégrer l'intuition immédiate du <i>moi-agent</i> par le +sens intime. Ici, M. Bergson, quoique en avance sur ses contemporains, +nous paraît encore bien incomplet.</p> + +<p>«Si cette intuition existe, écrit-il, une prise de possession de +l'esprit par lui-même est possible et non plus seulement une +connaissance extérieure et phénoménale.»<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a> Après une affirmation si +nette, on s'attend à voir apparaître le <i>moi-agent</i> et l'on est déçu.</p> + +<p>Sans doute, il nous a bien dit que le moi était perçu dans ses +profondeurs et non à sa surface: «J'en perçois l'intérieur, le dedans, +par des sensations que j'appelle affectives, au lieu d'en connaître +seulement la pellicule superficielle.»<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a> Mais cette analyse +psychologique est encore bien insuffisante.</p> + +<p>S'il avait étudié, comme Maine de Biran, le sentiment de l'effort +actuel, où, sous l'action, apparaît si clairement l'existence d'un agent +qui s'efforce pour passer de la puissance à l'acte, M. Bergson aurait +conclu à la perception immédiate de l'<i>existence</i>—je ne dis pas de la +<i>nature</i> que le raisonnement seul peut atteindre—de cet agent qui n'a +rien de mystérieux puisqu'il s'appelle <i>moi</i>, et qu'il se proclame +maître de son action, en disant: <i>ma</i> pensée, <i>mon</i> vouloir, <i>mon</i> +choix, au lieu de dire <i>votre</i> pensée, <i>votre</i> vouloir, <i>voire</i> choix.</p> + +<p>Sans cette intuition, le raisonnement seul ne permettrait jamais au moi +de se connaître lui-même. Appuyé sur le principe de substance: +<i>l'accident suppose un sujet</i>, il n'aurait pas droit de conclure que ce +sujet est notre moi, notre personne. Au lieu de dire: <i>je</i> pense, <i>je</i> +veux, <i>je</i> choisis, il devrait conclure seulement—sous une forme +impersonnelle:—<i>on</i> pense, <i>on</i> veut, <i>on</i> choisit, comme on dit: <i>il</i> +pleut ou <i>il</i> neige!</p> + +<p>Cette intuition immédiate d'un agent sous l'action, il était difficile à +M. Bergson de la reconnaître, après avoir fait profession du plus pur +phénoménisme, sans se contredire ouvertement et renverser de fond en +comble son propre système. Il a donc là comme une apparence d'excuse.</p> + +<p>Mais ceux-là n'en ont aucune qui, après avoir combattu le phénoménisme +et admis des agents sous les actions, des êtres sous les modes d'être, +osent traiter «d'illusion d'ultra-raffinés» la perception immédiate du +moi-agent<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>. Ceux-là sont sans excuse qui tentent de chasser de la +psychologie expérimentale la perception de cet agent, quelle qu'en soit +d'ailleurs la nature, spirituelle ou matérielle. En cela, il font le +jeu, sans s'en douter, des positivistes et des phénoménistes, et en +deviennent, bon gré, mal gré, les prisonniers, parce qu'il est +impossible de <i>décrire</i> les faits psychologiques sans les <i>juger</i>, et +que les décrire comme le fait un pur phénoméniste, c'est déjà juger que +le phénoménisme est vrai.</p> + +<p>Par exemple, impossible de dire, comme psychologue, que l'âme (quelle +qu'en soit la nature) est une «hypothèse superflue» pour expliquer les +faits psychiques;—et puis d'ajouter, comme métaphysicien, qu'elle est +indispensable pour expliquer les mêmes faits.</p> + +<p>Ce raisonnement est tellement évident qu'il a forcé l'adhésion de M. +Bergson lui-même dans une page mémorable que nous recommandons à la +méditation des philosophes spiritualistes auxquels nous venons de faire +allusion.</p> + +<p>«A première vue, il peut paraître prudent d'abandonner à la science (la +Psychologie positive) la considération des faits.... A cette +connaissance, le philosophe superposera une critique de la faculté de +connaître et aussi, le cas échéant, une métaphysique: quant à la +connaissance même, dans sa matérialité, il la tient pour affaire de +science et non pas de philosophie.</p> + +<p>«Mais comment ne pas voir que cette prétendue division du travail +revient à tout brouiller et à tout confondre? La métaphysique ou la +critique que le philosophe se réserve de faire, il va les recevoir +toutes faites de la science positive, déjà contenues dans les +descriptions et les analyses dont il a abondonné au savant tout le +souci. Pour n'avoir pas voulu intervenir, dès le début, dans les +questions de fait, il se trouve réduit dans les questions de principe à +formuler purement et simplement en termes plus précis la métaphysique et +la critique inconscientes, partant inconsistantes, que dessine +l'attitude même de la science vis-à-vis de la réalité....</p> + +<p>«On ne peut pas décrire l'aspect de l'objet sans préjuger sa nature +intime et son organisation. La forme n'est pas tout à fait isolable de +la matière, et celui qui a commencé par réserver à la philosophie les +questions de principe, et qui a voulu, par là, mettre la philosophie +au-dessus des sciences comme une Cour de cassation au-dessus des Cours +d'assises et d'appel, sera amené, de degré en degré, à ne plus faire +d'elle qu'une simple cour d'enregistrement chargée tout au plus de +libeller en termes plus précis des sentences qui lui arrivent +irrévocablement rendues.»<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a></p> + +<p>Voilà qui est fort bien dit. C'est la psychologie expérimentale qui +tiendra la psychologie métaphysique prisonnière, si celle-ci abdique +tout contrôle sur la marche de la première: ce qui se fera sans <i>elle</i>, +se fera <i>contre elle</i>. Et cette bonne leçon nous vient de nos +adversaires eux-mêmes: <i>fas est et ab hoste doceri</i>!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A l'intuition du moi-agent et de tous les agents extérieurs perçus à +travers leurs actions, il faut ajouter une troisième espèce d'intuition, +bien différente des deux premières, l'<i>intuition intellectuelle</i>, +fonction propre de l'intelligence humaine. Elle seule sait <i>lire à +l'intérieur (intus-legere)</i> de l'objet concret, contingent et +périssable, le <i>type</i> éternel et nécessaire dont il est l'expression +sensible<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>. Elle seule, conçoit l'<i>idée</i> ou notion générale, et, par +l'intuition des rapports nécessaires entre les idées, nous découvre les +jugements ou <i>principes premiers</i>.</p> + +<p>Or, les notions les plus élémentaires—avant leurs combinaisons savantes +dans des notions complexes—sont directement perçues par une pure +intuition dans les réalités extérieures ou intimes qui les expriment. +Telles sont les notions transcendantales d'être<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>, d'unité, de bonté, +de beauté, etc.; ainsi que les notions catégoriques de substance et +d'accident, de qualité et de quantité, d'action et de passion, d'espace +et de temps, etc. Tout cela, nous l'expérimentons à chaque instant; bien +plus, tout cela, nous le sommes, nous le saisissons sur le vif en +nous-mêmes, nous le vivons, et s'il y eut jamais des connaissances +«vécues», ce sont bien celles-là.</p> + +<p>Grâce à cette antique notion d' «intuition», désormais reconquise, la +philosophie tout entière se transfigure. L'intuition du réel, comme un +phare lumineux, l'enveloppe de la base au sommet. Elle est à la base, +puisqu'elle tire du réel toutes ses données concrètes, tous les +matériaux de ses constructions idéales, et qu'elle peut vérifier sans +cesse la conformité de ses images sensibles avec le réel intuitivement +perçu. Elle est au sommet, car c'est encore à l'intuition sensible que +revient l'esprit, à chacune des étapes de ses ascensions vers la vérité +totale, soit pour juger de la valeur objective de ce qu'elle a bâti, en +reprenant contact avec le réel, soit pour approfondir davantage ses +notions, ses théories, en les replongeant dans le milieu réel d'où elles +ont surgi, en les regardant de nouveau à la lumière de ce concret dont +la profondeur de sens est inépuisable, suivant l'adage scolastique: +<i>omne individuum ineffabile</i>.</p> + +<p>La beauté et surtout la vérité d'une telle science philosophique, ainsi +reconstruite sur l'intuition du réel, éclatent à tous les regards. Elle +n'est plus une divination hypothétique d'un noumène inconnaissable;—est +une contemplation de la vérité—sinon directement dans le Soleil divin +où elle habite,—du moins dans les réalités créées où se réfléchissent +et se jouent, plus accessibles à nos faibles regards, les innombrables +rayons de sa lumière. A ses yeux, les lois de l'être sont perçues dans +l'être lui-même et leur portée philosophique est désormais fondée<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>.</p> + +<p>Au contraire, supprimez toute intuition du réel, le sujet pensant +tourne; au dedans de lui-même sans en pouvoir sortir. Comme l'écureuil +dans sa cage, il peut en tournant rapidement se donner l'illusion de +franchir l'immensité des espaces; de fait, il reste toujours sur place.</p> + +<p>Le philosophe subjectiviste, incapable de confronter sa pensée avec le +réel qu'elle doit représenter, ne pourra plus la confronter qu'avec +elle-même: ce qui n'a aucun sens, car la norme de la pensée ne peut être +la pensée elle-même, sans une évidente contradiction; ou bien comparer +ensemble deux pensées: un prédicat et un attribut, pour voir leur +conformité logique: ce qui n'a aucune utilité pour juger de leur valeur +réelle ou ontologique.</p> + +<p>Dès lors, à quoi lui sert d'avoir des notions et des principes, par +exemple les notions de cause et d'effet, et le principe de causalité, si +l'esprit ne peut plus constater, en lui et hors de lui, l'existence de +causes et d'effets réels correspondant à ces notions abstraites? A quoi +lui sert le principe de causalité, s'il ignore s'il y a dans la nature +des réalités concrètes auxquelles il serait applicable?</p> + +<p>Toute sa métaphysique <i>a priori</i> reste ainsi suspendue en l'air comme un +monde possible, mais peut-être irréel ou fort différent de celui que +nous habitons et sans aucune application légitime à notre monde actuel. +En un mot, sans l'intuition de l'être, toute la Métaphysique s'évanouit +comme science du réel.</p> + +<p>Ces conséquences, M. Bergson les a fort bien vues—rendons-lui cette +justice,—et il a eu le courage de les rappeler à nos contemporains qui +les avaient perdues de vue ou plutôt entièrement méconnues. Il a même su +poser le problème avec une parfaite netteté: l'esprit humain est-il, oui +ou non, incapable d'aucune intuition du réel?—<i>Toute la question est +là</i>, déclarait-il fort justement, et il ajoutait: «Les doctrines qui ont +un fond d'intuition (du réel) échappent à la critique kantienne, dans la +mesure même où elles sont intuitives.»<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a></p> + +<p>C'est, en effet, la seule manière de tourner ou de briser la barrière +artificielle élevée par Kant entre la pensée et l'objet réel. M. Bergson +n'aurait-il écrit que ces paroles pour résumer sa théorie de +l'intuition, nous devrions lui en savoir gré, car elles sont le mot +d'ordre d'une révolution antikantienne et antisubjectiviste.</p> + +<p>Malheureusement, sa réaction si légitime, si nécessaire, a dépassé le +but, comme il arrive ordinairement à toute réaction.</p> + +<p>Il a imaginé une intuition de l'objet, <i>en soi, par le dedans</i>, qui nous +le ferait saisir tel qu'il est à l'intérieur de lui-même, dans la +synthèse profonde et inexhaustible de son essence, alors qu'il nous +suffit d'une intuition de l'objet <i>en soi</i>, mais vu <i>par le dehors</i>, +dans les manifestations physiques ou psychiques qui l'expriment et que +mon image mentale a la prétention légitime de reproduire. Il était +d'ailleurs entraîné à cet excès par son préjugé monistique où tous les +êtres, sujets ou objets, se confondent et se compénètrent dans une +identité chimérique, ne pouvant plus rien avoir de caché ou +d'insaisissable les uns pour les autres.</p> + +<p>A cet excès sur un point, il a ajouté un très grave défaut sur un autre +point non moins important. Ce défenseur à outrance de l'intuition +sensible a nié ou méconnu l'intuition intellectuelle, encore plus +nécessaire que la première, car si l'intuition sensible nous donne la +<i>matière</i> contingente et périssable, l'intuition intellectuelle nous en +donne la <i>forme</i> éternelle et nécessaire. Or, c'est la forme qui nous +fait comprendre la matière, et, sans elle, la matière resterait +inintelligible et incomprise, comme pour les animaux sans raison qui +voient tout sans rien comprendre.</p> + +<p>Non seulement la forme éternelle nous fait comprendre ce <i>qui est</i> mais +encore et surtout ce <i>qui doit être</i>, c'est-à-dire les principes qui +doivent orienter notre action et notre vie morale. Or, il est bien +impossible de passer de l'intuition <i>de ce que nous sommes</i> présentement +à l'intuition <i>de ce que nous devons être</i>, sans le secours de +l'intelligence, faculté intuitive des principes nécessaires aussi bien +en morale qu'en logique et en métaphysique. Sans elle, par conséquent, +il est impossible à M. Bergson de couronner sa psychologie par une +science morale vraiment digne de ce nom.</p> + +<p>Pour se «connaître soi-même», suivant l'antique maxime, il ne suffit ni +d'un regard sur le présent ni d'un retour sur le passé, il faut en outre +une vue de l'avenir, ou plutôt de l'idéal éternel à réaliser, idéal de +bonté et de beauté qui doit nous attirer et nous entraîner en orientant +notre vie tout entière. Or, ce progrès moral individuel et social, cette +«ascension dans une voie de spiritualité croissante», ce n'est pas un +fait universel que l'on constate; c'est un principe d'ordre qui s'impose +à notre esprit et à notre action, malgré tous les faits contraires. Ici, +l'intuition morale va bien au delà de l'expérience présente; elle est +donc intellectuelle. Elle porte sur des principes et non sur des faits, +sur <i>ce qui doit être</i> et non sur <i>ce qui est</i>. Elle n'est pas une +perspective sur le temps ni même sur l'avenir, mais sur l'éternité. La +science morale sera donc intellectuelle ou elle ne sera pas.</p> + +<p>Cette négation audacieuse de l'intelligence par l'école nouvelle—qui se +dit elle-même néo-positiviste et antiintellectualiste—a brisé les ailes +de l'esprit humain, dont «toute, la dignité consiste, non à sentir, mais +à penser». Elle a déconsidéré, en même temps, sa philosophie, car le +premier devoir du penseur qui cherche à expliquer la nature humaine est +de ne pas la mutiler, sous prétexte de la mieux expliquer.</p> + +<p>Par cette mutilation, les néo-positivistes renversent la législation +naturelle de l'esprit humain, dont ils ne peuvent pourtant pas plus se +passer que nous, puisqu'ils se servent de l'idée, et partant l'affirment +encore au moment même où ils la nient.</p> + +<p>Une intuition sensible du concret, sans une intuition correspondante de +l'idéal et des principes premiers, ne peut conduire qu'à la confusion +des idées, à l'anarchie et au chaos. Témoins toutes ces incohérences, +toutes ces contradictions, toutes ces inintelligibilités que nous +n'avons cessé, à chaque page de ce travail, de relever en détail et de +dénoncer au lecteur.</p> + +<p>Elle conduit aussi à tous les écarts de l'imagination—cette <i>folle du +logis</i>, si brillante soit-elle—qui lient désormais les rênes du char +embourbé, aux lieu et place de la raison. A chaque page de cette étude, +nous aurions pu en souligner l'influence fatale et parfois délirante. +Sans remonter plus haut, la théorie même de l'intuition bergsonienne va +nous en fournir une preuve tangible.</p> + +<p>Après avoir posé la thèse que l'intuition nous fait pénétrer «à +l'intérieur même de la vie et des vivants», il s'efforce d'atténuer +l'étonnement que doit en éprouver tout lecteur de bon sens par la +comparaison suivante:</p> + +<p>«Qu'un effort de ce genre n'est pas impossible, c'est ce que démontre +déjà l'existence, chez l'homme, d'une faculté esthétique à côté de la +perception normale.... L'artiste vise à ressaisir (les sentiments +intérieurs de son modèle) en se replaçant à l'intérieur de l'objet par +une espèce de sympathie, en abaissant par un effort d'intuition (?) la +barrière que l'espace interpose entre lui et le modèle. Il est vrai que +cette intuition esthétique, comme d'ailleurs la perception extérieure, +n'atteint que l'individuel. Mais on peut concevoir une recherche +orientée dans le même sens que l'art et qui prendrait pour objet la vie +en général.... Par la communication sympathique qu'elle établira entre +nous et le reste des vivants, par la dilatation qu'elle obtiendra de +notre conscience (!), elle nous établira dans le domaine propre de la +vie, qui est compénétration réciproque et création indéfiniment +continuée. Mais si par là elle dépasse l'intelligence, c'est de +l'intelligence que sera venue la secousse qui l'aura fait monter au +point où elle est.»<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a></p> + +<p>Encore un mirage décevant de l'imagination! Sans doute, l'artiste qui +veut peindre un modèle, comme le romancier qui veut composer un +personnage, peut pénétrer par sympathie dans l'intérieur de cette +individualité étrangère, lire dans sa pensée, ressentir ses impressions +et ses sentiments les plus intimes. Mais qui donc en lui accomplit ce +prodige, sinon l'imagination?</p> + +<p>En vérité, il rêve, il ne voit point ce qu'il décrit d'une manière si +émouvante. Il n'y a de même qu'un rêve de l'imagination dans l'effort +intuitif inventé par l'auteur de <i>l'Evolution créatrice</i>. Une intuition +supérieure à celle de l'intelligence n'existe point, et le pouvoir +mystique qu'on lui prête de lire à découvert tous les secrets de la +nature est vain.</p> + +<p>L'intuition d'une vie individuelle distincte de la nôtre, à plus forte +raison l'intuition de la vie en général, n'est donc qu'un mythe; et si +M. Bergson en a fait l'âme de sa philosophie nouvelle, il a tout +simplement réalisé une abstraction, caressé une chimère, galvanisé un +brillant fantôme, auprès duquel pâlissent toutes entités scolastiques +les plus célèbres.</p> + +<p>A ce jeu élégant, et qui, par sa nouveauté, peut plaire à un certain +public, la philosophie ne peut rien gagner; elle s'abaisse au contraire +en devenant un art, un prolongement des beaux-arts, nous allions dire un +roman philosophique, au lieu de rester ce qu'elle doit être: un amour +incorruptible et une recherche parfaitement sincère de ce qui est, de la +Vérité. L'intuition du réel, tant prônée, s'est changée en songe +fantastique! Comme dans le poème de Lakmé, «la fantaisie y déploie ses +ailes d'or» et s'imagine planer bien au-dessus des simples mortels ... +alors qu'elle rêve!</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2>NOTE SUR LE «<a name="PRAGMATISME" id="PRAGMATISME">PRAGMATISME</a>» DE M. BERGSON.</h2> + + +<p>Nous avons omis de parler du «Pragmatisme» de M. Bergson, parce +que—quoi qu'on en ait dit—nous n'avons pu découvrir en ses ouvrages ni +le mot ni la chose. Sans doute, il est facile de, passer de +l'antiintellectualisme et du mobilisme pur au Pragmatisme, mais ce +passage, nous n'avons pu le surprendre chez notre auteur.</p> + +<p>Pour M. Bergson, l'action prime la connaissance. Bien plus, +l'intelligence est impuissante à spéculer, parce qu'elle est née pour +l'action et tout entière orientée vers l'action. Cette préoccupation +constante ne lui permet pas de voir pour comprendre, mais seulement de +voir pour agir. En sorte que «nos perceptions nous donnent le dessin de +nos actions possibles sur les choses, bien plus que celui des choses +elles-mêmes»; «c'est notre action <i>éventuelle</i> qui nous est renvoyée par +la matière, comme par un miroir, quand nous la contemplons»<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>.</p> + +<p>De là, le morcelage du continu, la solidification du fluent, la +cristallisation de la vie et notre incapacité intellectuelle. Or, tout +cela est une certaine <i>Philosophie de l'action</i>, sans être un +<i>Pragmatisme</i>. Nulle part M. Bergson ne prend l'<i>utile</i>, ni le <i>succès</i>, +ni le <i>bien</i><a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a> pour critère du vrai, comme les pragmatistes +anglo-saxons; nulle part il ne prend à son compte leur fameuse +définition de la vérité des premiers principes, tels que <i>deux et deux +font quatre</i>, où ils ne voient que des «hypothèses commodes à succès +extraordinaire».</p> + +<p>Bien au contraire, pour M. Bergson, le vrai se trouverait plutôt là où +le besoin pratique de l'action—l'utilité—ne ferait plus sentir son +influence déformatrice. Ainsi, par exemple, si les qualités sensibles +lui apparaissent si pleinement objectives, c'est que «la perception des +qualités sensibles est beaucoup plus indépendante du besoin et présente +par là même une réalité objective supérieure»<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>.—Autre exemple. Il +exalte la philosophie bien au-dessus des sciences positives, pour cette +raison: la science ne cherche «à voir que pour prévoir et pour agir», +tandis que la philosophie intuitionniste cherche «à voir pour +voir»<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>. Toute l'excellence de l'intuition est là. La vérité serait +donc plutôt en raison inverse de l'utilité. Ce qui est le contre-pied du +Pragmatisme américain.</p> + +<p>Toutefois, l'absence d'utilité ne serait encore qu'une marque négative +et comme une présomption de vérité. Resterait à préciser sa marque +positive, son critère; et c'est ici que notre auteur devient muet.</p> + +<p>Parfois, il est vrai, il insinue que le seul moyen de comprendre une +chose serait de la vivre. Le vrai critère serait donc <i>la vie</i>?<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a> +Comme si une hypothèse fausse ne pouvait pas être aussi vécue qu'une +hypothèse vraie! Toutes les philosophies, toutes les religions +existantes ou <i>vivantes</i> seraient donc également vraies?... A son tour, +la vie consisterait à n'avoir plus de critère?... Autant de problèmes +qui restent en l'air, dans la philosophie bergsonienne, sans qu'on en +puisse préjuger encore la solution.</p> + +<p>M. Bergson ne peut manquer d'aborder de front un sujet si important et +si plein d'actualité. Aussi attendrons-nous qu'il ait plus clairement +formulé son opinion définitive pour la discuter. Que si le lecteur plus +exigeant réclamait de nous un pronostic, nous lui dirions que nous +serions fort surpris de ne pas voir M. Bergson se séparer nettement des +pragmatistes qui—un peu hâtivement—se réclamèrent de lui comme d'un +maître.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2> + +<h2>LE PROBLÈME DE LA CONTINGENCE ET DE LA DESTINÉE HUMAINE.</h2> + + +<p>Toute philosophie qui se respecte doit bien finir, au terme de ses +spéculations ou de ses divagations, par rencontrer le problème +«angoissant» de la contingence et de la destinée humaine. Aussi bien la +philosophie «nouvelle» n'a-t-elle pu complètement l'esquiver.</p> + +<p>Vers la fin du volume de <i>l'Evolution créatrice</i> auquel nous venons de +consacrer les cinq derniers chapitres de cette critique, nous trouvons, +en effet, posée la fameuse et inévitable question, mais elle nous a paru +accompagnée de deux réponses bien différentes et même opposées.</p> + +<p>La première—la moins satisfaisante des deux—est un effort puissant de +dialectique <i>a priori</i> pour nous démontrer que ce n'est là qu'un +«pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée». Volontiers, l'auteur +nous dirait avec Littré: «Laissez là ces chimères.... Ces problèmes sont +une maladie. Le moyen d'en guérir, c'est de n'y pas penser.»<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a> C'est +par l'examen de cette première solution que nous allons commencer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>I.—Tous nos lecteurs savent ce que l'on entend par la <i>contingence</i>. +Tout ce qui commence ayant une cause est un être <i>ab alio</i>, un être +dérivé, second, c'est-à-dire un être contingent, tandis que ce qui n'est +pas par un autre est par lui-même, <i>a se</i>, et trouve en lui-même, dans +la perfection de sa propre nature, son explication ou sa raison d'être.</p> + +<p>Ainsi un fils vient de son père et de sa mère: il est donc contingent. +Et comme le père et la mère ont commencé par être eux-mêmes engendrés, +ils sont encore des êtres contingents. De même, ma pensée actuelle vient +de la fécondité de mon esprit, elle est donc contingente, et mon esprit +lui aussi est contingent s'il n'est pas nécessaire et éternel.</p> + +<p>Tandis que l'être contingent, pour avoir passé de la puissance à l'acte, +reste marqué du sceau de la puissance qui est une dépendance et une +relativité essentielles, comme nous l'avons vu, l'être qui serait <i>acte, +pur</i>, sans aucun mélange de potentialité, serait l'indépendance même et +l'absolue nécessité.</p> + +<p>Or, cette théorie, qui est d'une complète évidence pour ceux qui nous +ont suivi jusqu'ici, en même temps qu'elle est d'une simplicité et d'une +beauté merveilleuses, ne pouvait avoir le don de plaire aux philosophes +qui ont saccagé et ruiné les premières notions du bon sens sur +lesquelles notre théorie est fondée, notamment les notions d'être, +d'identité, de contradiction et de causalité. Désormais, il sera, non +seulement curieux, mais très instructif de les voir se heurter et se +débattre impuissants contre cette nouvelle barrière, et, ne pouvant plus +résoudre le problème qu'elle suscite, chercher du moins à le subtiliser. +Voici, en effet, comment ils ont essayé de supprimer le grand problème +inéluctable, celui de la contingence.</p> + +<p>Avant d'attaquer la contingence possible de l'<i>être</i> lui-même, M. +Bergson commence, par une savante stratégie, à combattre la contingence +d'une des manières d'être les plus frappantes des choses de ce monde, à +savoir leur <i>ordre</i><a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>. L'idée de désordre, dit-il, n'est qu'une +pseudo-idée, soulevant un pseudo-problème, celui de l'origine ou de la +raison d'être de cet ordre. Or, le désordre n'est même pas possible; +donc l'ordre est nécessaire; donc, «du même coup s'évanouissent (avec +l'idée de désordre) les problèmes que l'on faisait lever autour +d'elle»<a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>.</p> + +<p>Tout d'abord, l'auteur distingue «deux espèces d'ordre irréductibles +l'un à l'autre»: 1° l'ordre «voulu», où les choses sont disposées de +concert vers un but; 2° l'ordre «automatique», où les choses sont +dispersées d'une manière quelconque. Ainsi, tracez au hasard sur le +tableau noir n'importe quelle figure: elle constituera toujours une +figure géométrique.</p> + +<p>Voici maintenant l'application de ces deux notions à un cas donné: +«Quand j'entre dans une chambre et que je la juge «en désordre», +qu'est-ce que j'entends par là? La position de chaque objet s'explique +par les mouvements automatiques de la personne qui couche dans la +chambre, ou par les causes efficientes, quelles qu'elles soient, qui ont +mis chaque meuble, chaque vêtement, etc., à la place où ils sont: +l'ordre au second sens du mot est parfait. Mais c'est l'ordre du premier +genre que j'attends, l'ordre que met consciemment dans sa vie une +personne rangée, l'ordre voulu, enfin, et non pas l'ordre automatique. +J'appelle alors désordre l'absence de cet ordre.»<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a></p> + +<p>Le désordre n'est donc que la désillusion de l'esprit qui cherche un +ordre et qui en trouve un autre. Mais il faut nécessairement que l'un ou +l'autre existe; l'ordre est donc nécessaire; il est partout et toujours. +Et s'il est nécessaire, il n'est plus un mystère à éclaircir et n'a plus +besoin d'explication. La seule question: «pourquoi il y a de l'ordre» +n'a plus de sens.</p> + +<p>A ce raisonnement d'apparence spécieuse, nous répondrons en accordant à +M. Bergson, qu'en effet, si l'on admet sa définition—et nous +l'admettrons pour simplifier la discussion,—si l'on admet qu'on doive +appeler du mot d'ordre tout arrangement quelconque des choses—ordonné +ou désordonné,—sa conclusion s'impose: il est nécessaire que nous +trouvions toujours et partout dans les choses l'un de ces deux ordres. +Mais est-il nécessaire d'y trouver l'un plutôt que l'autre? il est clair +que non. Le choix entre les deux est contingent. A plus forte raison, si +nous sommes en présence d'un ordre intentionnel, le choix de tel ou tel +plan parmi le nombre infini de plans également possibles sera +contingent. Et alors le problème premier, que l'on a voulu supprimer, +revient tout entier avec sa force impérieuse: pourquoi ce plan plutôt +qu'un autre? S'il est nécessaire qu'il y en ait un, aucun d'eux pourtant +n'était nécessaire: et s'ils sont tous contingents, ils ont donc une +cause.</p> + +<p>M. Bergson lui-même nous aide dans notre raisonnement lorsqu'il +reconnaît «qu'un ordre est contingent et nous apparaît contingent par +rapport à l'ordre inverse, comme les vers sont contingents par rapport à +la prose et la prose par rapport aux vers»<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a>.—C'est là tout ce que +nous demandons. Il est donc contingent et nullement nécessaire que +l'univers soit un poème écrit en vers ou en prose; si c'est en vers, il +est contingent que ce soit en vers de telle ou telle mesure, soumis à +telles ou telles lois, etc. La contingence renaît ainsi de ses cendres; +et le problème de savoir quelle est la cause de l'ordre contingent que +nous admirons, au lieu de s'évanouir, avec la pseudo-idée du désordre, +comme on nous l'avait annoncé, s'impose aussi impérieux que jamais aux +investigations de l'esprit humain.</p> + +<p>Ce premier problème nous conduit naturellement au second. De la +contingence de l'ordre qui n'est qu'une manière d'être, passons à la +contingence de <i>l'être</i> lui-même. Ici, nous allons serrer encore de plus +près et voir plus à fond la difficulté qu'on nous oppose. La nécessité +d'un certain ordre que nous avons accordée n'était d'ailleurs qu'une +nécessité hypothétique. Si tel être existe, il lui faut nécessairement +une manière d'être et un ordre quelconque; mais aucune manière d'être, +aucun ordre n'est nécessaire à cet être si, loin d'être lui-même +nécessaire, il est contingent. C'est donc la contingence de l'être +lui-même qu'il importe surtout d'examiner.</p> + +<p>La seconde attaque de M. Bergson contre la contingence sera parallèle à +la première<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>.</p> + +<p>Elle en sera presque une répétition. Le désordre était une pseudo-idée +soulevant un pseudo-problème: quelle est la cause de l'ordre?—Le néant +sera ici la pseudo-idée soulevant un autre pseudo-problème: quelle est +la cause de l'existence?—On entrevoit déjà tout le plan de bataille, ou +plutôt la trame subtile du piège qu'on nous prépare.</p> + +<p>L'auteur ne consacre pas moins de vingt-six pages à nous démontrer la +majeure de sa preuve, à savoir que l'idée du néant absolu est «une idée +destructive d'elle-même, une pseudo-idée, qui se réduit à un simple +mot». Cette longue dissertation, déjà parue sous forme de cours et +d'article, de Revue<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>, est, en effet, très instructive à relire, si +l'on veut comprendre le fort et le faible de ce merveilleux analyste +psychologue qu'est M. Bergson, conférencier aussi brillant que subtil, +aussi habile à jongler avec les idées qu'avec les images et les formes +littéraires. Mais pourquoi sa pénétrante psychologie n'est-elle pas +doublée d'une logique impeccable? Qu'on juge de la portée de notre doute +par un simple trait.</p> + +<p>Après s'être évertué à nous montrer que l'idée de néant n'était +elle-même qu'un pur néant et un mot vide, voici qu'à son tour, victime +sans doute de l'illusion commune, il se prend à lui attribuer un rôle; +et non seulement un rôle négatif, comme on le fait couramment dans +l'Ecole, mais encore un rôle positif, et même un premier rôle. «Ainsi, +d'après lui, nous nous servons du vide pour penser le plein»;—nous +allons de l'absence à la présence»;—«nous passons par l'idée du néant +pour arriver à celle de l'être»;—«l'idée du néant est souvent le +ressort caché, l'invisible moteur de la pensée philosophique», etc. +L'auteur a beau ajouter que c'est «en vertu d'une illusion fondamentale +de l'entendement», il n'en reste pas moins qu'un rôle si utile et si +puissant, attribué à une idée qui n'existe même pas, semble quelque peu +contradictoire.</p> + +<p>Aristote et saint Thomas, qui reconnaissent pourtant la réalité de cette +idée négative du néant, ne lui ont jamais attribué une telle vertu. +Jamais ils n'ont dit que notre pensée doit s'élever du vide au plein, du +néant à l'être. Pour eux, au contraire, l'idée d'être est la première +que puisse saisir l'intelligence<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>; et le néant n'est conçu qu'en +second lieu, négativement et par le contraste de la présence avec +l'absence; pour eux, c'est l'idée d'être qui est «le ressort caché et +l'invisible moteur de la pensée philosophique» et non pas l'idée du +néant. Jamais ils n'auraient écrit, comme M. Bergson: «l'existence +m'apparaît (par une illusion naturelle) comme une conquête sur le +néant»;—«je me représente toute réalité comme étendue sur le néant +comme sur un tapis»;—«si quelque chose a toujours existé, il faut que +le néant lui ait toujours servi de substrat ou de réceptacle, et lui +soit, par conséquent, éternellement antérieur.»</p> + +<p>Toutes ces prétendues «illusions fondamentales à notre entendement» ne +sont que des imaginations fantastiques et puériles, auxquelles aucun +esprit sérieux ne s'arrête, et qu'il suffit de classer à côté de la +fameuse méthode à fabriquer les canons: prenez un trou, et tout autour +de ce trou, coulez du bronze....</p> + +<p>Mais voici qui paraît encore plus fort. Après avoir soutenu que l'idée +de néant n'est qu'un mot vide, on ajoute, sans hésiter, qu'il est très +plein, car il contient autant et même <i>plus</i> que l'idée d'être. Ici nous +devons citer textuellement, tant la chose est invraisemblable: «Si +étrange que notre assertion puisse paraître, <i>il y a</i> plus, <i>et non pas</i> +moins <i>dans l'idée d'un objet conçu comme</i> «<i>n'existant pas</i>» <i>que dans +l'idée de ce même objet conçu connue</i> «<i>existant</i>», <i>car l'idée de +l'objet</i> «<i>n'existant pas</i>» <i>est nécessairement l'idée de l'objet</i> +«<i>existant</i>», <i>avec, en plus, la représentation d'une exclusion de cet +objet par la réalité actuelle prise en bloc</i>.»<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a></p> + +<p>Par là, M. Bergson voudrait-il dire avec Michelet et les sophistes +hégéliens: «le néant est une catégorie plus riche que celle de +l'être?»<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>—Nous nous refusons à le supposer. Il faut donc expliquer +autrement sa pensée. On peut soutenir, en effet, qu'il y a <i>plus de +complication</i> dans une formule négative que dans une formule positive. +Ainsi, dans la formule X<sup>n</sup>-X<sup>n</sup>, il y a plus de signes que dans la +simple, formule X<sup>n</sup>. Mais il est clair qu'il n'y a pas <i>plus d'être</i>, +et qu'une personne à qui il manque cent francs n'est certes pas plus +riche que celui qui les a. Nous aimons à croire que telle est la vraie +pensée de l'auteur, d'accord avec celle du bon sens. Mais, alors, on +conviendra que, pour arriver à ce résultat, tout cet appareil brillant +de thèses et d'antithèses, d'affirmations et de négations, n'était pas +indispensable. C'est là un jeu qui amuse sans instruire beaucoup, un feu +d'artifice qui éblouit sans éclairer; et loin d'éclaircir ainsi les +questions, on les embrouille à plaisir.</p> + +<p>Quelque utiles que soient ces observations pour comprendre la manière +brillante de notre adversaire, revenons à sa thèse capitale: l'idée du +néant absolu n'est qu'une pseudo-idée, un mot vide de sens; elle +n'existe même pas subjectivement.</p> + +<p>En effet, si elle était quelque chose en nous, ce serait ou une <i>image</i>, +ou une idée <i>positive</i>, ou une idée <i>négative</i>. Or, elle n'est rien de +ces trois choses. Les deux premières hypothèses sont longuement +développées, et l'auteur a ici le triomphe facile. On pourrait dire +qu'il enfonce des portes ouvertes. Personne n'a jamais prétendu que le +néant pût être dessiné, photographié ou mis en image, ni que son idée +eût un contenu positif. Quant à la troisième hypothèse, celle d'une idée +vraie, quoique négative, la question est beaucoup plus délicate et +subtile, nous le reconnaissons volontiers, mais pour des motifs bien +différents de ceux par lui allégués.</p> + +<p>Dire, par exemple, qu'on ne peut nier une chose sans la remplacer par +une autre, au moins implicitement, ne nous paraît pas un principe +universel. Cela est vrai pour la soustraction physique des objets, car +on ne peut enlever un objet matériel sans le remplacer en même temps au +moins par de l'air, puisque le vide est impossible. Cela est vrai aussi +pour les jugements, car on ne peut nier une proposition sans affirmer, +au moins implicitement, sa contradictoire.</p> + +<p>Mais cela ne nous paraît plus évident pour les simples notions. Si je +mets un signe négatif devant une quantité quelconque, il n'en reste plus +rien, et la quantité n'est nullement remplacée par une autre quantité ni +par une qualité ou toute autre notion. C'est ainsi que se forment les +notions de quantités négatives et les autres notions négatives.</p> + +<p>Du reste, M. Bergson reconnaît, comme tout le monde, qu'on peut nier +l'existence de chaque chose en particulier, parmi toutes celles qui nous +entourent; ce serait seulement la négation en bloc de toutes ces choses +à la fois qui serait impossible et contradictoire. Mais d'où pourrait +venir cette prétendue contradiction?</p> + +<p>Sans doute, la <i>réalisation</i> ou la possibilité <i>extrinsèque</i> de cette +supposition, à savoir: il aurait pu se faire qu'il n'existât rien du +tout, est en contradiction avec les faits, soit avec l'existence de +cette pensée elle-même, soit de toute autre réalité présente, car, selon +la parole bien connue de Bossuet: «Si rien n'existe, rien n'existera +jamais.»</p> + +<p>L'hypothèse qu'à un moment donné il a pu n'y avoir rien est donc +démentie par les faits; elle est en contradiction avec les faits, mais +est-elle en contradiction avec elle-même? Nous ne le voyons pas. Et +lorsque M. Bergson la prétend contradictoire parce qu'elle serait «un +fantôme chevauchant sur le corps de la réalité positive auquel elle est +attachée», je reconnais qu'en effet elle serait contradictoire si, en +même temps qu'elle suppose que rien n'existe, elle supposait sa propre +existence ou celle du sujet pensant où elle «chevauche». Mais il n'en +est pas ainsi, et ce concept implique que rien n'existe, sans s'excepter +lui-même. Supposition contradictoire avec les faits, nous le répétons, +c'est clair; mais nullement contradictoire en elle-même: ce qui +constitue sa possibilité <i>intrinsèque</i>. Si le néant absolu ne peut être +<i>affirmé</i>, il peut du moins être <i>pensé</i>: c'est un <i>être de raison</i>, +c'est-à-dire un concept auquel, dans la réalité, ne correspond aucun +être, mais seulement une relation que la raison conçoit<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de cette subtile controverse, accordons à M. Bergson +que cette idée de néant absolu soit contradictoire et impossible;—pour +n'avoir pas l'air d'asseoir sur une pointe d'aiguille la grave +conclusion que nous allons tirer.</p> + +<p>Accordons-lui qu'on peut supposer la non-existence de chacun des êtres +qui nous entoure, mais pas de toutes les existences à la fois. Que +faut-il en conclure? Qu'il y a au moins une ou plusieurs existences +nécessaires? Assurément. Mais que toute existence est nécessaire et +qu'aucune n'est contingente? On ne le peut sans braver la plus +élémentaire logique. Ce serait d'ailleurs contredire trop ouvertement +aux faits: puisqu'il y a des êtres qui ne sont pas par eux-mêmes, mais +par d'autres, <i>ab alio</i>, comme les fils qui viennent de leurs pères, et, +en général, comme tous les effets qui viennent de leurs causes, et, par +suite, sont contingents.</p> + +<p>Et alors, la question de savoir «pourquoi existent ces êtres +contingents» reparaît tout entière. Pour la seconde fois, le contingent +qu'on avait cru anéantir renaît de ses cendres, et l'on a fait faillite +à la promesse de supprimer avec sa notion les problèmes qu'elle soulève +à tout esprit qui pense.</p> + +<p>«Dès le premier éveil de la réflexion, avait-on déclaré, c'est elle +(l'idée du néant <i>absolu</i>) qui pousse en avant, droit sous le regard de +la conscience, les problèmes angoissants, les questions qu'on ne peut +fixer sans être pris de vertige. Je n'ai pas plutôt commencé à +philosopher que je me demande <i>pourquoi j'existe.</i>»—Après cette +déclaration qui n'est pas entièrement juste, puisqu'il suffit pour poser +la même question que le néant <i>partiel</i> soit possible, par la +non-existence de ma seule personne, l'auteur a ajouté témérairement la +promesse de faire évanouir ce problème troublant, rien qu'en soufflant +sur la notion de néant absolu; il nous a promis qu'après l'extinction de +cette idée obsédante, on pourra conclure avec assurance «que la question +de savoir pourquoi quelque chose existe est une question dépourvue de +sens, un pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée»<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>. Et +voici que le résultat est loin d'être obtenu: on a bien établi la +nécessité de l'existence de l'être nécessaire (la belle affaire!), mais +on n'a pas même commencé d'établir la nécessité des autres existences, +de vous et de moi, et la question «angoissante»: <i>pourquoi +j'existe?</i>—impossible à subtiliser par les mains les plus +habiles—demeure aussi ce angoissante» que jamais.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>II.—Cette première solution toute négative était si peu satisfaisante +que M. Bergson n'a plus hésité à en chercher une autre<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>. Après avoir +traité dédaigneusement le problème «angoissant» de la contingence comme +un «pseudo-problème», qu'il n'était plus permis de poser à nos +contemporains, voici qu'il va le prendre lui-même assez au sérieux pour +lui chercher une solution positive.</p> + +<p>A nos yeux, c'est là bien moins une contradiction qu'un développement et +un progrès de la pensée de ce philosophe. En effet, sa première +dissertation sur le néant, déjà connue de ses auditeurs, paraît être +plutôt une œuvre de jeunesse, si l'on s'en tenait à la critique +interne. On n'y retrouve aucune de ses préoccupations systématiques +actuelles sur le Temps, la Durée pure, l'Evolution, l'Intuition et ses +demi-concepts, encore moins sur l'impuissance métaphysique de +l'intelligence humaine, car elle est un modèle de spéculation <i>a +priori</i>, un «jeu d'entités conceptuelles» audacieusement débridé. Ce +morceau nous semble donc composé antérieurement, puis ajouté après coup +et comme égaré dans le système de l'Evolution créatrice.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, voici la nouvelle solution proposée, et celle-ci +prétend bien être tirée des entrailles mêmes du nouveau système.</p> + +<p>1° M. Bergson nous déclare d'abord que «dans le présent travail +(<i>l'Evolution créatrice</i>) un Principe de création <i>enfin</i> a été mis au +fond des choses»<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>. Ce Principe (avec un grand P), on ne le découvre, +il est vrai, nulle part bien clairement exprimé, mais il ne saurait être +que son <i>dieu-Cronos</i>, le Temps, la Durée pure, dont il a fait la +«substance» même des choses.</p> + +<p>Dans ce cas, malgré cette confusion panthéistique de la créature avec +son principe, la création tout entière et, partant, l'humanité sont bien +reconnues contingentes—la contingence de l'homme est ainsi +confessée,—ce qui est un premier pas en avant d'une importance +incontestable. Pourquoi j'existe?—parce que je suis créé par un +Principe supérieur. Telle est mon origine: reste à savoir quelle est ma +fin.</p> + +<p>2° Sur la destinée humaine, M. Bergson n'a pas encore dit son dernier +mot, mais il a posé des pierres d'attente significatives. Pour lui, +l'immortalité est un dogme à la fois affirmé par l'Intuition et nié par +l'intelligence et la science,—comme tous les autres dogmes +spiritualistes, d'ailleurs, sujets à la même antinomie. Ecoutons sa +profession de foi:</p> + +<p>«Certes, elles (les doctrines spiritualistes) ont raison d'écouter la +conscience, quand la conscience affirme la liberté humaine;—mais +l'intelligence est là, qui dit que la cause détermine son effet, que le +même conditionne le même, que tout se répète et que tout est donné.</p> + +<p>«Elles ont raison de croire à la réalité absolue de la personne et à son +indépendance vis-à-vis de la matière;—mais la science est là, qui +montre la solidarité de la vie consciente et de l'activité cérébrale....</p> + +<p>«Elles ont raison d'attribuer à l'homme une place privilégiée dans la +nature, de tenir pour infinie la distance de l'animal à l'homme;—mais +l'histoire de la vie est là, qui nous fait assister à la genèse dès +espèces par voie de transformation graduelle et qui semble ainsi +réintégrer l'homme dans l'animalité.</p> + +<p>«Quand un instinct puissant proclame la survivance probable de la +personne, elles ont raison de ne pas fermer l'oreille à sa voix;—mais +s'il existe ainsi des «âmes» capables d'une vie indépendante, d'où +viennent-elles? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce corps que +nous voyons, sous nos yeux, sortir très naturellement d'une cellule +mixte empruntée aux corps de ses deux parents?</p> + +<p>«Toutes ces questions resteront sans réponse, une philosophie +d'intuition sera la négation de la science; tôt ou tard, elle sera +balayée par la science, si elle ne se décide pas à voir la vie du corps +là où elle est réellement, sur le chemin qui mène à la vie de +l'esprit.»<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a></p> + +<p>Nous avons déjà vu, en ce qui concerne les trois premières questions, +combien ces antithèses sont artificielles et systématiques; +tenons-nous-en, pour le moment, à la dernière et répondons aux +interrogations de M. Bergson.</p> + +<p><i>D'où viennent</i> les âmes?—Mais de celui qui les crée: réponse autrement +intelligible que celle de l'auto-création et des commencements absolus +et sans cause, dont M. Bergson a rempli son <i>Evolution</i>.</p> + +<p><i>Pourquoi</i> viennent-elles dans les corps?—C'est pour y vivre d'une +manière complète, puisqu'elles ont besoin d'organes corporels pour vivre +de la vie végétative, de la vie sensible, et même, indirectement, de la +vie intellectuelle, comme le prouve surabondamment l'expérience vulgaire +et scientifique, d'après M. Bergson lui-même.</p> + +<p><i>Comment</i> entrent-elles dans les corps?—Elles y viennent du dehors, +θύραθεν, d'en haut, comme le disait Aristote, suivant les lois +providentielles de la Biologie, que savants et philosophes cherchent à +découvrir peu à peu, mais que personne ne peut nier.</p> + +<p><i>Quand</i> l'âme entre-t-elle dans le corps?—Dès qu'il est apte à la +recevoir: en cela, rien de plus raisonnable.</p> + +<p>Il est donc entièrement inexact d'affirmer que «toutes ces questions +resteront sans réponse», alors que des réponses, si simples et si +satisfaisantes, sont déjà faites depuis longtemps et connues de tous. +C'est même plus qu'inexact, c'est entièrement faux, d'ajouter que ces +doctrines spiritualistes sont «la négation de la science». Une si énorme +assertion, dépourvue de la moindre preuve, n'a aucune valeur.</p> + +<p>Quant à «se décider à voir la vie du corps sur le chemin qui conduit à +la vie de l'esprit», il y a longtemps que les spiritualistes partisans +de l'évolution s'y sont «décidés», sans renier pour cela aucun de leurs +principes, comme nous le propose M. Bergson.</p> + +<p>Ainsi, l'Intuitionnisme spiritualiste n'a rien à redouter des objections +de l'intelligence ni de la science. Ce sont là de vains scrupules qu'une +étude plus attentive des premières notions et des premiers principes +d'Ontologie suffirait à dissiper.</p> + +<p>En revanche, cet Intuitionnisme spiritualiste a, croyons-nous, tout à +redouter de lui-même, c'est-à-dire de ses autres doctrines soi-disant +intuitionnistes, et c'est sur ce point capital que nous voudrions +attirer l'attention du lecteur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Qu'est-ce que <i>l'âme</i>, qu'est-ce que la <i>personne humaine</i> pour M. +Bergson?</p> + +<p>Le mot «âme», toujours mis par lui entre guillemets, est complètement +vidé de son sens naturel; il ne signifie plus un agent ni un principe +substantiel d'activité psychique, puisqu'il n'y a plus dans ce système +que des actions sans agent, des attributs sans sujet, des modes d'être +sans être.</p> + +<p>L'âme n'est donc plus qu'un «mouvement», un pur phénomène, une ombre +d'elle-même. Or, un mouvement, un phénomène, une ombre, n'ont rien, +comme la substance, de stable ni de permanent, et, de par leur nature, +ne peuvent avoir aucune prétention à l'immortalité.</p> + +<p>En réalité, au contraire, l'âme est une substance simple et spirituelle, +c'est-à-dire, de par sa nature même, incorruptible et suffisamment +indépendante de la matière pour vivre séparée dans l'immortalité.</p> + +<p>Qu'est-ce que la <i>personne</i> pour M. Bergson?—Pour nous, c'est une +substance individuelle et raisonnable, suivant la définition classique: +<i>rationalis naturæ individua substantia.</i> On peut donc lui attribuer +encore, malgré son union naturelle avec un corps corruptible, la +spiritualité, l'incorruptibilité, l'immortalité. Pour M. Bergson, au +contraire, elle n'est que «la continuité d'un mouvement» purement +psychique, il est vrai, comme la mémoire qui en fait le fond<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>;—ou +bien encore elle est «un élan en avant». Qui donc pourrait désormais +nous garantir qu'il ne s'arrêtera pas?</p> + +<p>Mais nous avons à faire un reproche encore plus grave à la théorie +bergsonienne. Les âmes séparées de leurs corps ne seraient plus +distinctes et fusionneraient comme des mouvements dans une résultante +commune. En effet, d'après ce système moniste, à l'origine toutes les +âmes étaient confondues dans l'unité du grand Tout psychique. Ce grand +«courant de la conscience» universelle essaya ensuite d'entrer dans la +matière «pour la convertir à ses fins», c'est-à-dire «en faire un +instrument de liberté». Mais bientôt paralysé, brisé, par les obstacles +matériels, il a dû se dissocier et se distinguer en personnalités +indépendantes. C'est donc la multiplicité des corps qui seule ferait la +multiplicité, au moins apparente et provisoire, des âmes et des +personnes. Or, cela est inadmissible<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>.</p> + +<p>Il est vrai que les scolastiques, à la suite de saint Thomas, ont bien +admis le principe d'individuation des esprits par la matière, mais dans +un tout autre sens. Pour saint Thomas, <i>telle</i> âme, créée à la mesure de +<i>tel</i> corps, doit à ce corps d'être <i>telle</i> âme. La multiplication des +corps n'est donc que l'occasion de la multiplication des âmes, déjà +distinctes par leur aptitude à tel ou tel corps.</p> + +<p>En sorte qu'après la séparation de son corps, cette <i>âme</i> garde son +aptitude à l'informer de nouveau, et partant son individualité. Elle +demeure donc toujours distincte des autres âmes.</p> + +<p>Or, ici il n'en est rien. Le <i>corps</i> a découpé une âme dans le grand +Tout psychique<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>, et cette âme, après sa séparation de ce corps, +revient s'y plonger et s'y perdre de nouveau pour refaire l'unité +passagèrement brisée. L'immortalité, au sens bergsonien, serait donc +impersonnelle, si tant est qu'elle existe encore; et ce n'est plus là +qu'une contrefaçon de l'immortalité véritable.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Enfin, un dernier reproche, le plus essentiel à nos yeux: Dans le +spiritualisme sans Dieu de M. Bergson, toutes les grandes preuves +morales de l'immortalité s'écroulent, et ce dogme demeure en l'air sans +aucun fondement.</p> + +<p>On ne peut plus soutenir, en effet, que la <i>Justice</i> de Dieu exige qu'il +rende à chacun selon ses œuvres dans une autre vie; ou qu'il réponde +par des sanctions futures à cette sublime protestation de la conscience +humaine contre toutes les injustices des méchants, contre toutes les +tyrannies de l'iniquité triomphante: «Tremblez, tyrans, vous êtes +immortels!»</p> + +<p>On ne peut plus prétendre que la <i>Sagesse</i> de Dieu se doit à elle-même +de ne pas détruire sans motif son chef-d'œuvre, qui est l'âme humaine, +après l'avoir créée avec une nature et des aspirations immortelles; et +surtout de ne pas détruire sur cette terre l'ordre moral par la +suppression des sanctions futures, base essentielle du devoir, de la +morale et de la vie sociale.</p> + +<p>On ne peut pas davantage faire appel à la <i>Bonté</i> de ce Dieu, gage non +moins certain que sa Sagesse et sa Justice de notre immortalité future. +Après avoir mis au tréfond du cœur humain le désir infini du Vrai, du +Bien, du Beau, dans une vie sans limite—désir dont l'animal sans raison +est incapable;—après nous avoir créés pour le bonheur et pour la +félicité suprême, la Bonté divine ne peut, en effet, nous anéantir au +moment où nous semblons toucher au but désiré et prêts à recueillir la +récompense de nos travaux, de nos luttes et de nos souffrances +terrestres. En imposant à l'homme de si décevantes espérances, cette +Bonté se renierait elle-même et se changerait en absurde cruauté!</p> + +<p>Eh bien! toutes ces preuves, toutes ces intuitions évidentes—qui ont +arrêté et vaincu le scepticisme universel de Kant, de Renan et de tous +les cœurs simplement honnêtes—s'écroulent, disons-nous, et +disparaissent après la négation de l'existence de Dieu. Et comme elles +sont le fond même de cet «instinct profond» d'immortalité, allégué par +M. Bergson, et tout pétri du sentiment de la Justice, de la Sagesse et +de la Bonté éternelles, cet instinct n'est plus qu'un mot vide, sur +lequel nous ne pouvons plus fonder nos espérances.</p> + +<p>Que M. Bergson y réfléchisse bien, avant de faire subir une si grave +mutilation à un système qu'il dit être encore spiritualiste. Et +puisqu'il médite si souvent sur la mort; puisqu'il semble hanté et +poursuivi par le tourment de l'au-delà—au témoignage des amis qui +l'approchent et même des journalistes admis à l'interviewer <a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a>,—nous +gardons encore espoir. La pensée de la mort a toujours été une si sage +conseillère!</p> + +<p>Sans doute, elle peut, de prime abord, effaroucher l'orgueil de l'homme +et le provoquer à la révolte. Il fera alors appel aux découvertes de la +science future qui finira—peut-être!—par arracher aux forces de la +nature le secret de vaincre la mort et de nous élever à la +«surhumanité»<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>. Ou bien il s'imaginera voir et entendre dans le +lointain des siècles cette «charge irrésistible de l'Evolution +créatrice, qui doit culbuter tous les obstacles au progrès sans fin et +nous affranchir de la mort elle-même....»<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a></p> + +<p>Mais ce premier rêve d'orgueil une fois passé et son frémissement calmé, +l'intuition de l'esprit et du cœur, en face des réalités présentes, +ramènera cet homme, très doucement, très humblement, aux pieds du +souverain Maître de la vie, qui seul peut commander à la mort, nous +laver de nos iniquités et nous ouvrir les portes de la Vie bienheureuse.</p> + +<p>Pour les amis de Dieu, en effet, la vie n'est point enlevée par la mort, +mais seulement transformée, <i>vita mutatur, non tollitur</i>; Il est pour +eux la Résurrection et la Vie. C'est donc à lui qu'il faut aller, car il +a seul les secrets de la Vie éternelle!</p> + +<p>L'expérience «vécue» de cette intuition religieuse en est faite et +refaite chaque jour par des milliers d'esprits superbes qui s'essayent à +redevenir humbles, et l'un d'eux, l'un des plus incrédules, adressait +récemment dans un «Testament» suprême, «à quelques-uns de ses frères, de +qui elle est attendue, peut-être», cette éloquente profession de foi:</p> + +<p>«L'existence d'une Pitié suprême (du Créateur pour sa créature), on la +sent plus que jamais s'affirmer universellement dans les âmes hautes qui +s'éclairent à toutes les grandes lueurs nouvelles.... La Pitié suprême +vers laquelle se tendent nos mains de désespérés, <i>il faut qu'elle +existe</i>, quelque nom qu'on lui donne; <i>il faut qu'elle soit là</i>, capable +d'entendre, au moment des séparations de la mort, notre clameur +d'infinie détresse; sans quoi, la création, à laquelle on ne peut +raisonnablement plus accorder l'inconscience comme excuse, deviendrait +une cruauté par trop inadmissible à force d'être odieuse et à force +d'être lâche.»<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a></p> + +<p>Celle belle parole de Pierre Loti, toute pleine de sanglots et +d'espérances, est, à son insu peut-être, un écho de la grande voix du +Roi-prophète dans son <i>De Profundis</i> qu'ont redit et que rediront +jusqu'à la consommation des siècles, chacune en sa langue, toutes les +nations et toutes les générations humaines. Elle est le cri de la +nature, la voix de Dieux!</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2>NOTE SUR LE «<a name="MONISME" id="MONISME">MONISME</a>» DE M. BERGSON.</h2> + + +<p>Deux lettres importantes de M. Bergson au P. de Tonquédec, récemment +publiées dans les <i>Etudes</i> (20 fév. 1912), démontrent que la méditation +des problèmes moraux commence—comme nous l'espérions—à faire évoluer +sa pensée et à l'orienter des confins du monisme vers un certain +dualisme encore vague. Mais ce serait une grande illusion de croire que, +pour opérer cette évolution et faire apparaître un Créateur transcendant +à sa créature—tel que l'enseigne un vrai spiritualisme,—il suffirait +de quelques retouches superficielles au système de l'Evolution +créatrice. Non, il ne peut suffire de changer, par exemple, le «<i>centre</i> +ou la <i>continuité</i> de jaillissement» d'où dérivent les mondes, en +«source de jaillissement»<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>. Certes, la première formule est +malheureuse. Un «centre» ne peut faire fonction de cause transcendante. +Il ne peut être réellement distinct des flots qui jaillissent, encore +moins être du nature différente. La «continuité de jaillissement» n'eut +qu'un nom collectif de ces flots incessants, ce n'est point une cause +supérieure.</p> + +<p>Quant à la «<i>source</i> de jaillissement», elle est une formule meilleure, +mais encore bien vague, qui se prête trop aisément à une interprétation +monistique. Sans doute, à sa source, la vie est plus pure; elle n'est +pas encore chargée de cette matérialité qu'elle produira par une espèce +de dégradation d'énergie, de relâchement d'intensité, qui rappelle un +peu trop la chute de l'Absolu chez les Alexandrins. Elle est donc plus +pure, mais est-elle de nature différente? Il est clair que non. Une +«source de jaillissement» pourrait être une image d'un panthéisme +émanationniste, nullement d'une création théiste.</p> + +<p>Bien plus, l'évolution des mondes, loin de se produire <i>ad extra</i> hors +de sa source, se ferait plutôt <i>ad intra</i> par un simple grossissement +intérieur, si nous nous en rapportons à cette explication de M. Bergson: +«Tout est obscur dans l'idée de création, si l'on pense à des choses +(des substances) qui seraient créées et à une chose (une substance) qui +crée.... Mais que l'action grossisse en avançant, qu'elle crée au fur et +à mesure de son progrès, c'est ce que chacun de nous constate quand il +se regarde agir.»<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a> C'est ce que l'auteur, dans le même passage, +explique en termes encore plus clairs en disant: «Dieu, ainsi défini, +n'a rien de tout fait.» Il se fait donc sans cesse et progresse avec le +jaillissement des mondes<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>.</p> + +<p>Après cela, que M. Bergson se défende d'être encore moniste ou +panthéiste, cela ne peut avoir qu'un sens. Il ne l'est pas à la manière +de Spinosa, de Spencer, de Taine ou d'Hœckel, assurément, car il ne +professe pas comme eux un monisme par identité et homogénéité +substantielle, encore moins un monisme matérialiste, mais ce n'en est +pas moins un autre monisme par croissance et évolution à travers des +états successifs toujours nouveaux et irréductibles aux précédents.</p> + +<p>Libre à M. Le Roy d'appeler cela «un panthéisme orthodoxe»<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>; pour +nous, nous l'appellerons un panthéisme tout court, parce qu'il efface la +distinction substantielle entre le Créateur et ses créatures, pour ne +laisser entre eux que des distinctions modales<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a>.</p> + +<p>On comprend maintenant que pour transformer en Dualisme le Monisme +Bergsonien, quelques retouches superficielles ne puissent suffire. Il ne +s'agit point ici de formules, il s'agit de l'âme, même du système.</p> + +<p>Encore deux remarques pour le faire mieux comprendre.</p> + +<p>1° Le système de M. Bergson, nous l'avons vu très longuement, est tout +entier fondé sur le <i>Devenir pur:</i> ce n'est plus l'Acte qui prime la +Puissance, mais la Puissance qui prime l'Acte. Or, cela est aux +antipodes de la doctrine spiritualiste qui a fait de Dieu <i>l'Acte pur</i>, +infiniment actif et parfait. Le dieu Bergsonien qui est «en train de se +faire» ne sera jamais qu'une caricature du vrai Dieu.</p> + +<p>2° Le système Bergsonien est essentiellement antiintellectualiste. Or, +je le défie bien de revenir au vrai Dieu par des considérations +morales—à la manière de Kant—sans user comme lui de l'intelligence, +c'est-à-dire des notions intellectuelles et des procédés intellectuels +qu'il a commencé par répudier comme illusoires.</p> + +<p>Kant, pour réédifier par la Raison pratique ce qu'il a démoli par la +Raison pure, recourt à la foi aveugle du sentiment moral. Bergson +changera seulement d'étiquette en appelant du nom d'<i>intuition</i> la foi +morale de Kant, mais le paralogisme sera le même.</p> + +<p>Les notions fondamentales et les raisonnements contenus dans l'œuvre de +réédification par la Morale, sont du domaine et sous le contrôle de +l'Intelligence ou de la Raison pure. L'antiintellectualisme est ainsi +acculé dans une impasse, emmuré dans la prison sans issue qu'il s'est +bâtie de ses propres mains.</p> + +<p>Son auteur, malgré ses meilleures intentions, est donc le prisonnier de +son système. Pour en sortir, il ne suffit plus de le retoucher par les +sommets, il faut le refaire par la base.... Certes, c'est là un +sacrifice douloureux et même héroïque pour tous les inventeurs célèbres: +aussi se contentent-ils, d'ordinaire, de dédoubler leur personnalité. +Ils séparent par une cloison étanche la raison théorique et la foi +morale, la spéculation pure et l'action pratique—démontrant ainsi, +mieux que par des raisonnements, la fausseté de systèmes qui ne peuvent +être vécus.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, nous saluerons de tous nos vœux cette tentative +d'évolution de M. Bergson vers une Morale théiste. Se ferait-elle au +prix d'un dédoublement de la pensée et de la conscience, ce ne serait +pas la payer trop cher. Au surplus, qui pourrait la taxer +d'inconséquence dans un système où les effets de l'Evolution créatrice +sont toujours «imprévisibles» et «sans aucune proportion avec leurs +antécédents»?...</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION">CONCLUSION</a> GÉNÉRALE.</h2> + + +<p>I. Arrivés au terme de cette étude, une vue rétrospective peut nous +permetter de mieux saisir l'ensemble et la synthèse de la philosophie +bergsonien.</p> + +<p>Dès le début, nous disions que son point de départ n'était pas sans +analogie ni sans parenté avec celui d'Aristote. Pour le philosophe d +Stagire, c'est le <i>mouvement</i>; pour M. Bergson, c'est le Temps, qui est +la forme la plus saillante du mouvement, comme le mouvement est la forme +la plus saillante du réel.</p> + +<p>Mais si les points de départ diffèrent déjà, les procédés diffèrent +encore plus. Aristote, par une simple analyse, distingue d'abord le +mouvement du mobile ou du sujet en mouvement: <i>substance</i> et <i>accident</i>. +Puis, dans le mouvement, qui est un passage de la puissance à l'acte, il +distingue aussitôt deux états opposés de la réalité: l'état <i>potentiel</i> +et l'état <i>actuel</i>: clé de voûte de toute sa métaphysique.</p> + +<p>M. Bergson, au contraire, synthétise ou plutôt confond tous ces termes: +le mouvement ne se distingue plus du mobile en mouvement, et le mobile +se trouve ainsi supprimé: plus d'agent ni de patient, plus de substance: +le mouvement est le tout du réel.</p> + +<p>Enfin, le temps lui-même est identifié au mouvement et devient la +«substance» même des choses, la seule réalité. C'est un pur +<i>phénoménisme</i>.</p> + +<p>Quant à la nature de cette «substance», Aristote avait encore distingué +la matière et l'esprit. M. Bergson ne les distingue que pour mieux les +confondre. Tout est psychique, et la matière elle-même n'est que du +psychique dont le mouvement est «inverti».</p> + +<p>En conséquence, tandis qu'Aristote s'achemine vers une conception +pluraliste de l'Univers où l'unité se fait dans la hiérarchie des +formes, M. Bergson s'oriente vers le monisme universel où l'unité ne se +fait que par l'identification et la confusion des parties. La seule +différence du monisme psychique de M. Bergson avec le monisme +matérialiste ordinaire est qu'il donnera le rôle de substance +universelle, non plus à l'<i>Espace-matière</i>, mais au <i>Temps-esprit</i>, où +tout ne sera pas moins confondu.</p> + +<p>Désormais, tout étant identique à tout, la logique de l'identité n'a +plus de raison d'être; les principes premiers sont caducs; et +l'antiintellectualisme triomphe sur les ruines de l'intelligence et du +bon sens.</p> + +<p>Pour relever ensuite de ses ruines immenses la métaphysique—car +l'esprit humain ne saurait s'en passer,—l'on fait appel à une faculté +nouvelle qu'on appelle l'<i>intuition.</i> Malgré sa prétention de lire dans +l'intérieur même des choses, elle n'est autre que l'<i>imagination +créatrice</i>, et c'est elle que l'on charge de refaire le plan de +l'Univers. Une esthétique subtile et brillante, parfois mystique, le +plus souvent poétique, va détrôner la raison froide et calculatrice, en +attendant que cette «folle du logis» se détruise elle-même par ses +extravagances et ses excès.</p> + +<p>Voici les principales conclusions auxquelles elle aboutit et qui sont +les traits les plus saillants de la métaphysique nouvelle:</p> + +<p>1° <i>Négation de l'être; tout est Devenir pur</i><a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>, sans que rien soit +déjà devenu, ou puisse jamais être et demeurer identique à lui-même, +sous le flot changeant des phénomènes. En d'autres termes, il n'y a plus +de personnes permanentes, ni de substances stables, ni de causes +actives, mais seulement des actions sans agent, des attributs sans +sujet, des accidents sans substance, des manières d'être sans être, un +devenir perpétuel de ce qui ne peut jamais être!</p> + +<p>2° <i>Négation du vrai; plus de vérité stable ou acquise une fois pour +toutes</i>. La vérité, en effet, c'est ce qui est, ce que je conçois comme +il est. Mais puisque rien n'est ni ne peut être, et que tout le réel est +entraîné dans un écoulement perpétuel et insaisissable, il faut bien que +la Vérité suive le sort de l'être et s'abîme dans le gouffre sans fond +de l'inconnaissable.</p> + +<p>De là ces formules si souvent rencontrées dans la philosophie nouvelle: +«plus de doctrine arrêtée», pas même de «méthode fixe», mais une «simple +tendance», une «orientation de la pensée plutôt que des résultats»<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>, +ou bien encore, comme le dit W. James: «les choses ont moins +d'importance que la recherche des choses»; «les vérités ne sont que des +inventions commodes qui ont réussi»,—mot célèbre qui a fait fortune. En +sorte que nous serions réduits à chercher toujours sans pouvoir rien +trouver jamais. C'est le travail désespérant de Pénélope ou de Sisyphe +auquel on voudrait condamner l'esprit humain!</p> + +<p>3° <i>Négation des principes d'identité ou de contradiction</i>, «lois du +discours», disent-ils, mais non du réel. En effet, puisque l'être n'est +pas, on ne peut le dire jamais identique à lui-même. Quant au +contradictoire, il reste encore impensable, vu la constitution actuelle +de notre esprit, mais il n'est plus impossible. Au contraire, il est au +fond du Devenir et à la racine même des choses, le Devenir étant à la +fois être et non-ètre, c'est-à-dire fusion ou identité des +contradictoires. Ainsi les contradictoires logiques s'allient à +merveille dans ce que M. Le Roy appelle les «profondeurs +supra-logiques», et désormais la fière devise de l'inventeur sera: +«Au-dessus ou au delà de la Logique!»</p> + +<p>4° <i>Négation du principe de causalité</i>. Puisqu'il n'y a plus ni causes +ni effets, le principe de causalité n'a plus aucun sens et doit être +relégué au musée des antiques. Désormais, ce qui commence n'a plus de +cause et se fait tout seul.</p> + +<p>Aussi bien l'Evolution créatrice est-elle conçue comme un pur mouvement, +sans aucune chose, qui soit mue ou qui meuve; comme un mouvement qui se +crée lui-même, en se donnant incessamment à lui-même l'existence qu'il +n'a pas. L'idée de <i>commencement absolu</i> et sans cause—nous l'avons +déjà fait remarquer—est ainsi mise partout dans l'Univers, au +commencement, au milieu, à la fin de toute existence, et poussée jusqu'à +la plus éclatante absurdité.</p> + +<p>5° <i>Négation de la multiplicité réelle des individus et des choses: tout +est un</i>. Le moi et le non-moi, le sujet et l'objet, la cause et l'effet, +le père et le fils, la matière et l'esprit, ne sont, paraît-il, que des +illusions de notre «postulat du morcelage» ou des exigences et des +nécessités de l'action. En réalité, tous les individus et toutes les +natures fusionnent dans le grand Tout.</p> + +<p>Mais là où l'on ne peut plus distinguer des termes définis et multiples, +il n'y a plus de relations ni de lois. Toute loi devient donc illusoire, +c'est-à-dire que toute la législation de la Logique et de la Morale, de +la Physique et de la Métaphysique s'écroule dans un abîme chaotique et +sans fond où l'esprit n'a plus de prise.</p> + +<p>6° <i>Négation du primat de la Raison</i>. L'instinct est, nous dit-on, +supérieur à l'intelligence, laquelle n'est qu'un «rétrécissement par +condensation d'une puissance plus vaste», à savoir de «l'élan vital» +primitif ou de l'instinct. C'est l'évolution de «l'élan vital» qui «l'a +déposée en cours de route», lorsqu'il était sur son déclin.</p> + +<p>Aussi faut-il se défier des concepts qui ont maladroitement +«cristallisé» le fluent, ainsi que de ces jeux de concepts qu'on appelle +les jugements et les raisonnements, les déductions et les inductions, +dont l'apparente nécessité est illusoire; il ne faut se fier qu'aux +«intuitions» de l'instinct réfléchissant sur son principe, l'élan vital, +d'où il est sorti.</p> + +<p>Cet instinct supra-intellectuel est une «sympathie +divinatrice»—impossible à définir par des concepts—qui nous donne une +vision directe et immédiate de l'intérieur même des choses avec +lesquelles nous communions intérieurement par l'action. C'est là que +nous découvrons comme un monde nouveau, où tout s'auréole de fluidité +dans un perpétuel écoulement. Telle est la vision de la durée pure ou du +Temps, qui ressemble à une continuité opaque et mouvante, à une +hétérogénéité indistincte et amorphe où tout fusionne dans l'Unité +suprême de la vie, comme dans un abîme mystique où l'esprit se perd.</p> + +<p>Or, cette vision pure est tellement ineffable, que M. Bergson lui-même, +se sentant impuissant à l'exprimer, nous déclarait au Congrès de Bologne +qu'il passerait toute sa vie à la balbutier sans pouvoir jamais arriver +à se faire comprendre.</p> + +<p>Voici ses paroles textuelles: «Tout se ramasse en un point unique (la +durée pure) ... et ce point est quelque chose de simple, d'infiniment +simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n'a jamais +réussi à le dire, et c'est pourquoi il a parlé toute sa vie sans pouvoir +être compris».<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a></p> + +<p>Cette vision de la Durée pure ou du Temps—s'élevant de la subconscience +à la limite de la conscience par une «torsion» de l'esprit sur +lui-même—nous remet en mémoire la fameuse, vision de l'<i>Etre +simpliciter</i>, tant célébrée par les Ontologistes, et, qui eut un moment +de vogue enthousiaste, il y a quelque quarante ans. Nous étions alors au +collège, et parmi nos camarades les plus fervents pour les nouvelles +doctrines, plusieurs, qui croyaient avoir vu l'Etre, se levaient pendant +la nuit pour le revoir et le contempler à loisir dans la lune ou les +étoiles. Et ces visions nocturnes ou diurnes aboutissaient régulièrement +à un détraquement cérébral....</p> + +<p>Aussi ne conseillons-nous pas aux lecteurs de trop prolonger les +exercices de vision de «la durée pure», si tant est qu'ils les veuillent +essayer. Ce n'est pas l'univers qu'elle mettrait à l'envers, mais leurs +cerveaux.</p> + +<p>Du reste, il n'y a rien à contempler dans ce trou noir, et M. Bergson se +flatte ou s'illusionne grandement s'il croit y avoir vu le plan et les +développements de son «Evolution créatrice».</p> + +<p>7° <i>Divorce de la Philosophie avec les Sciences</i>. Une <i>telle</i> +Philosophie toute imaginaire ne pouvait pas ne pas aboutir tôt ou tard à +un divorce complet avec la Science positive. Et ce sera là le dernier +trait caractéristique de la Philosophie nouvelle.</p> + +<p>Inaugurée dans un élan généreux de réaction contre toutes les méthodes +<i>a priori</i>, elle se posait comme un retour légitime à l'observation +directe des choses, comme un effort pour se rajeunir et se retremper, en +se plongeant avidement dans la réalité, ou, comme elle le répétait, pour +faire enfin «redescendre du ciel sur la terre» la pensée humaine<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>.</p> + +<p>Et ce n'était pas là une vaine protestation de sa part. Les travaux +qu'elle inspirait étaient tout hérissés de l'appareil scientifique le +plus accentué: formules, comparaisons et démonstrations mathématiques, +physico-chimiques, biologiques, psychologiques, etc. C'était bien avec +les sciences positives une alliance ardemment recherchée et +définitivement conclue. Malheureusement, les serments de fidélité +éternelle n'auront duré que l'espace d'une lune de miel!</p> + +<p>Il suffirait de relire le discours de Bologne pour se bien convaincre +que le divorce est bien définitivement proclamé.</p> + +<p><i>Pour nous</i> et tous les disciples d'Aristote et de saint Thomas, +l'esprit philosophique prend son point de départ dans les données +positives de la science expérimentale et fait effort pour la continuer +et l'approfondir en l'universalisant. Ce n'est, du reste, qu'une +application du principe fondamental que toutes les idées nous viennent +par les sens, et toutes les théories, dignes de ce beau nom, θεωρηματα, +doivent nous venir de l'expérience vulgaire ou scientifique.</p> + +<p><i>Pour M. Bergson</i>, au contraire, la philosophie, bien loin d'être +immanente à la Science, lui est transcendante, en ce sens que ce sont +deux connaissances entièrement différentes et hétérogènes. La +Philosophie, grâce à l'Intuition, saisit le dedans même du réel, l'âme +de l'Univers, jouit d'une communion mystique avec sa vie intime, son +«élan vital».</p> + +<p>A l'opposé, la Science ne saisit que le dehors de l'être, la gangue, la +matière. Voilà pourquoi, au lieu de pouvoir communier à la vie de la +nature, le savant est obligé de la heurter de front comme un ennemi +qu'il faut dompter pour les besoins pratiques de l'action quotidienne. +Donc, il la saisit, il l'analyse, la torture, la dissèque, il la tue +pour la dominer.</p> + +<p>Comme on le voit, la Philosophie et la Science sont ainsi conçues comme +deux mondes aussi différents que la vie et la mort, et étudiés par deux +procédés hétérogènes. D'où la conclusion de M. Bergson: «La règle de la +Science a été posée par Bacon; obéir (à la nature) pour commander. Le +philosophe n'obéit ni ne commande: il cherche à sympathiser.»<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a></p> + +<p>L'union dont on s'était flatté au début est donc devenue entièrement +impossible. Les caractères des deux conjoints, leurs méthodes, leurs +fins sont opposés et antipathiques. Que, chacun reste donc à sa place! +Sans doute, on ne nie pas la science<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>, mais on la prie de rester +désormais chez elle. C'est un <i>libellum repudii</i> aussi clair, aussi +catégorique qu'on puisse le formuler en belle langue diplomatique.</p> + +<p>De son côté, d'ailleurs, la Science en a facilement pris son parti. Elle +a même proclamé bien haut son antipathie pour l'antiintellectualisme par +cette protestation célèbre de M. Poincaré: «La science sera +intellectualiste ou elle ne sera pas.»<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a> La désunion est donc +mutuelle et complète.</p> + +<p>En résumé, s'il était possible de synthétiser tous ces caractères en un +seul mot typique, nous dirions de la Philosophie nouvelle: elle prétend +se passer de l'Intelligence pour philosopher; elle prétend, comme elle +l'a audacieusement déclaré, «pousser l'intelligence hors de chez elle +par un acte de volonté ... par la torsion du vouloir sur lui-même.... +Effort d'ailleurs douloureux que nous pouvons donner brusquement en +violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques +instants»<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a>....</p> + +<p>Nous n'exagérons rien, et tel est bien le sens et la portée de ces +étranges formules, reconnus unanimement par tous les commentateurs<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a>. +W. James l'avouait: «C'est bien là une sorte de catastrophe intérieure +que Bergson réclame de nous, et tout le monde n'est pas capable d'une +telle révolution logique».—«Il n'y a, je crois, ajoutait-il, qu'un +petit nombre d'entre vous qui auront pu obéir à l'appel de +Bergson.»—James a voulu être du petit nombre de ces élus et a proposé à +son tour de «renoncer tout à fait au rationnel»<a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a> et de faire fi de +la Logique.</p> + +<p>N'est-ce pas, vraiment, rêver les yeux ouverts!...</p> + +<p>Mais ce qui n'est pas moins étrange, c'est de rapprocher ce point +d'arrivée final avec le point de départ. Partie d'une certaine théorie +du Temps ou de la Durée, construite avec une confiance audacieuse dans +la toute-puissante force d'abstraction de la raison humaine, la pensée +Bergsonienne aboutit à une conclusion antiintellectualiste qui dénie à +l'intelligence tout vrai pouvoir de connaissance objective.</p> + +<p>Cette pensée se détruit donc elle-même et se suicide!</p> + +<p>8° Après le divorce de la philosophie, bergsonienne avec la Science et +avec la raison, il est bien inutile de parler de son <i>Divorce avec la +foi religieuse et chrétienne</i>.</p> + +<p>Les preuves en seraient si nombreuses et si profondes qu'il serait +impossible de les énumérer en quelques mots. Aussi bien une seule peut +les résumer toutes. Comme l'a si bien compris et dit un philosophe +laïque: «Une philosophie qui blasphème l'intelligence ne sera jamais +catholique.»<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a></p> + +<p>Non, jamais la foi du chrétien ne pourra consentir à ne plus être +raisonnable, c'est-à-dire fondée en raison et justifiée par les données +de la raison, selon la maxime de nos pères; <i>Fides quærens +intellectum</i>, ou le précepte de saint Paul: <i>Rationabile sit obsequium +vestrum.</i></p> + +<p>La foi même du charbonnier n'est jamais totalement aveugle, et si ses +raisons de croire sont extrinsèques et banales, elles n'en sont pas +moins des raisons à sa portée qui lui donnent une <i>certitude</i> relative +de la révélation, et justifient sa conduite. A plus forte raison la foi +des savants et des génies, des Augustin, des saint Thomas ou des Bossuet +a-t-elle besoin d'être illuminée par toutes les lumières intellectuelles +et fortifiée par tous les arguments logiques dont l'ordonnance +rigoureuse constitue l'œuvre colossale et merveilleuse de la Théologie.</p> + +<p>Cette citadelle inexpugnable de la foi catholique, l'Eglise ne peut y +renoncer, et c'est pour cela qu'elle est tout naturellement la +protectrice et la gardienne de la raison humaine non moins que de la foi +révélée, défendant la raison contre ses propres excès, tour à tour +contre les orgueils rationalistes et contre les défaillances fidéistes. +Tel est son rôle séculaire qu'elle n'abdiquera jamais!</p> + +<p>Bien aveugles ou bien naïfs furent donc certains penseurs catholiques +qui ne l'ont pas compris et qui, emportés par l'engouement général, +crurent pouvoir emprunter à la philosophie bergsonienne la plupart de +ses méthodes et de ses thèses, espérant qu'elles pourraient être +acceptées ou assimilées par la foi catholique. C'est là une illusion +qu'il serait vain d'entretenir davantage: l'expérience de ces +philosophes «modernistes» l'a démontré assez clairement et trop +douloureusement pour qu'il soit utile d'insister davantage<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>II. Comment une telle philosophie, ennemie-née de la raison et si +renversante pour le sens commun, a-t-elle pu—surtout en France, terre +classique des idées claires et du bon sens—obtenir un succès colossal, +pour ne pas dire un succès fou? C'est le secret qu'il nous reste à +expliquer au lecteur avant de prendre congé de lui.</p> + +<p>Ce succès inouï tient assurément à des causes multiples. Nous ne dirons +rien des causes artificielles telles que la réclame dans les journaux, +les revues et la presse des deux mondes—par la légion des thuriféraires +officiels et officieux,—sans méconnaître pour cela son efficacité +prodigieuse à notre époque. Bornons-nous à indiquer les causes +naturelles; encore n'avons-nous pas la prétention de les énumérer +toutes, mais seulement les principales, celles qui nous ont le plus +frappé.</p> + +<p>1° La première cause—la plus évidente—d'une telle fortune vient de ce +que la Philosophie nouvelle a paru inaugurer une réaction courageuse +contre le Logicisme outrancier et le verbalisme de la philosophie +classique postérieure à Kant, et surtout une réaction vengeresse contre +le kantisme lui-même, dont le public français commençait à en avoir +«soupé». L'attrait persistant de l'esprit humain pour la métaphysique et +ses problèmes vitaux, trop longtemps comprimé par l'interdit kantien, se +réveillait et préparait enfin sa revanche. Le mot d'ordre: <i>il faut +traverser Kant!</i> venait de retentir à la Sorbonne, comme le commencement +d'un exode qui provoquait l'enthousiasme. On cherchait un prophète des +temps nouveaux et l'on crut l'avoir trouvé<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a>.</p> + +<p>Malheureusement, M. Bergson restait encore, en secret, le prisonnier de +Kant, puisqu'il aboutit, comme Kant, quoique par d'autres voies, à la +négation de la valeur métaphysique de l'intelligence humaine. Pour lui, +comme pour Kant, la critique de la Raison pure est définitive. Il était +donc réduit à faire de la métaphysique, non en intellectuel, mais en +artiste.</p> + +<p>2° La deuxième cause me paraît résumée dans l'attrait des idées +spiritualistes, élevées et généreuses, hautement professées par le +nouveau maître. Pour lui, «la philosophie ne peut être qu'un vaste +effort pour transcender la condition humaine....», qu'un «irrésistible +courant pour hausser l'âme humaine au-dessus de l'idée»<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. Or, tout +cela devait plaire à cette multitude d'âmes qui souffrent de +l'insuffisance si manifeste de la vie terrestre. Il les a aussi charmées +en se posant crânement, dès le début, en défenseur de la liberté contre +le déterminisme, du spiritualisme contre le grossier matérialisme et +même contre le mécanisme par qui en est la première étape. On sait avec +quelle force, en effet, et quel succès il a combattu sans relâche ces +deux erreurs à la mode. Il y revient sans cesse, à tout propos, et +toutes ses professions de foi spiritualistes sont applaudies +vigoureusement par son auditoire.</p> + +<p>Malheureusement, ses préjugés monistiques l'inclineront plus tard à +effacer peu à peu les distinctions essentielles qui opposent l'esprit à +la matière, la liberté à la nécessité. Après les avoir fusionnées dans +l'identité universelle, on ne saura plus les reconnaître.</p> + +<p>Ses préjugés antiintellectualistes, d'autre part, le porteront à +réhabiliter le sensible aux dépens de l'idée, la matière aux dépens de +l'esprit, et à faire ainsi le jeu de ceux qu'il voulait combattre. Mais +tout cela est trop subtil pour effacer dans l'esprit du public la bonne +impression première de sa doctrine nettement spiritualiste.</p> + +<p>Il est vrai que cette doctrine, en même temps qu'elle exalte les +aspirations élevées de l'âme humaine, rabaisse son intelligence et sa +raison, dont les croyants faisaient logiquement la base et le soutien de +leur foi religieuse: <i>fides quærens intellectum</i>. Mais Pascal, l'auteur +de la célèbre apostrophe: <i>Taisez-vous, raison imbécile!</i> ne leur a-t-il +pas appris à voir, au contraire, dans l'impuissance de la raison, un +secours inespéré pour leur foi?</p> + +<p>De là une grande cause de succès auprès de certaines âmes, au fond +religieuses, mais surtout amies d'une religiosité vague, sans symbole et +sans dogme et même sans rite obligatoire. Privée du contrepoids de la +raison, l'intuition sentimentale ou mystique leur permet de tout croire, +comme le pragmatisme qui en dérive si facilement leur permet de tout +faire, puisque «agir c'est créer la vérité de ce qu'on fait». Et chacun +peut ainsi «vivre sa vie» et se faire, à son gré, pour son usage +personnel, comme la princesse Palatine, «son petite Religion». Quoi de +plus commode et de mieux prédestiné à une immense vogue?</p> + +<p>3° A ce spiritualisme élevé, M. Bergson a su ajouter discrètement +quelques idées irréligieuses qui en ont fait un spiritualisme sans Dieu +et vraiment «laïque»: autre cause de succès par ce temps de laïcité à +outrance.</p> + +<p>Ses critiques dédaigneuses et d'ailleurs injustes sur le Dieu de Platon +et d'Aristote font assez pressentir ce qu'il n'a pas encore exprimé bien +clairement, mais qui reste partout sous-entendu. Sa religion—si tant +est qu'on puisse lui appliquer ce grand mot—sera panthéistique et +mystique. Les amateurs des rêves flottants et nuageux—ils sont si +nombreux!—éprouvent déjà dans la sensation dissolvante de l'éternel +écoulement le frissonnement de l'être universel qui est l'âme des choses +et qui nous met en communication invisible avec l'intérieur même de +toutes les activités cachées de la nature. Télépathie, rayonnement des +esprits dans l'espace, conscience et communion universelle des êtres, +mystérieux secrets de l'occultisme, sont des croyances qui n'ont rien à +redouter—nous dit-on—des dogmes de la Religion nouvelle.</p> + +<p>Quant à la nouvelle Morale, elle est attendue, dans la crise actuelle, +comme le Messie d'Israël.... On n'en connaît pas encore les contours +précis, encore moins la base, mais on devine que, sans un Dieu +personnel, elle ne saurait être que sans obligation ni sanction, +c'est-à-dire parfaitement «laïque». Eh! comment l'antiintellectualisme +pourrait-il trouver une loi morale supérieure à l'expérience humaine?...</p> + +<p>De même qu'il aura affranchi la science de la notion de Vérité, la +Religion, de l'idée de Dieu, il ne peut donc manquer d'affranchir la +Morale de la notion du Bien obligatoire ou du Devoir.</p> + +<p>Attendons toutefois qu'il nous révèle clairement son secret sur des +questions futures qu'il lui a plu de réserver.</p> + +<p>4° A ce fonds de vérités et aussi d'erreurs séduisantes pour le public +de noire époque, le maître a su ajouter l'éclat de la forme. Parfois, +c'est un appareil scientifique solennel et austère, comme un théorème +qui marche et qui en impose au vulgaire. A ce liait, on reconnaît +l'ancienne vocation de M. Bergson pour les mathématiques.</p> + +<p>Mais, d'ordinaire, c'est l'artiste qui se révèle sous les formes +littéraires les plus brillantes. Nous avons déjà parlé de ses métaphores +à jet continu, qui ont la vertu de masquer des erreurs ou de faire +paraître à l'endroit ce qui est retourné à l'envers, car le public les +interprète spontanément suivant les données du bon sens. Elles ont aussi +le don de prêter de la vie et de l'intérêt aux théories les plus +abstruses que l'auditoire serait bien incapable de suivre, et de lui +donner au moins l'illusion de les avoir comprises.</p> + +<p>L'ancienne école repoussait la philosophie littéraire avec ses +considérations esthétiques ou mystiques. La nouvelle, au contraire, en +fait sa méthode essentielle d'exposition. L'image, qui venait parfois +compléter la preuve, ici tient sa place; elle tient lieu d'argument, car +elle suffit à satisfaire certains esprits peu exigeants ou du moins à +obtenir d'eux qu'ils lui fassent crédit.</p> + +<p>D'ailleurs, elle charme et captive par son éclat imprévu, sa tournure +pittoresque, originale et vraiment neuve; et on applaudit l'incomparable +virtuosité de l'artiste. On l'écoute donc volontiers; sa musique est +comparée au chant de «l'<i>alouette</i>» dans le ciel bleu, et l'on se +presse, l'on s'entasse autour de sa chaire pour l'entendre.</p> + +<p>Il est vrai que sa lecture est moins facile; à côté des pages +merveilleusement enlevées; on en rencontre d'autres—beaucoup plus +nombreuses—d'un opacité soporifique et vraiment ennuyeuses, qui nous +ont fait trop souvent redire le <i>quandoque bonus dormitat Homerus.</i> Ses +ouvrages manquent aussi de suite et de composition. Il suffit d'en +parcourir la table des matières pour être surpris de leur pauvreté, +surtout de l'imprécision et du vague dans la division et l'enchaînement +des sujets. Le logicien est ici pris en défaut: l'artiste fait tort au +professeur.</p> + +<p>Toutefois, l'artiste excelle à ouvrir des horizons de rêve, propres à +satisfaire les tendances de l'imagination et les besoins du cœur dans +toutes les âmes que le Positivisme du siècle passé n'a pu contenter tout +à fait et qui désirent s'élever plus haut: au delà et audessus du +Positivisme! Tel est le secret de bien des enthousiasmes.</p> + +<p>5° Enfin, une dernière cause d'un si grand succès—et ce n'est sûrement +pas la moindre,—c'est le goût du public actuel, ou, si l'on veut, la +mode du jour, qui se passionne également pour la <i>philosophie nouvelle</i> +comme pour le <i>théâtre nouveau</i>.</p> + +<p>A propos d'une pièce à grand succès, de <i>la Vierge folle</i>—si j'ai bonne +mémoire,—un des plus distingués critiques parmi nos +contemporains—après avoir salué cette pièce comme un +chef-d'œuvre,—suivant la formule protocolaire obligatoire, ajoutait +aussitôt ces judicieuses remarques:</p> + +<p>«Cet art est en train de dévier. Il n'est que temps de le reconnaître et +de signaler la fâcheuse erreur de direction qui le mène droit a +l'écueil. L'art, et cela peut se dire aussi bien de tous les arts, à une +tendance continuelle à s'écarter du réel et du vrai. Cette vérité ... +est une insupportable contrainte dont il médite sans cesse de +s'affranchir. Nature, raison, logique, vraisemblance, autant de, dures +maîtresses qui lui interdisent les plus agréables tours d'adresse et les +plus prestigieuses jongleries. Le jour où il se libère de ces entraves, +il se peut qu'il y soit encouragé par la complaisance du public, celui +ci ne demandant qu'à être diverti et commençant par applaudir à toutes +les excentricités qui le distraient de son ennui. C'est alors que la +critique peut tenir un emploi utile. Elle rappelle à l'écrivain que +l'art du théâtre est essentiellement un art d'imitation, qu'une comédie +de mœurs est un portrait et que son premier mérite est de +ressembler.... Tant que vous n'aurez pas changé les conditions de +l'humanité, vous serez obligé de vous y conformer, ou vous aurez +tort....</p> + +<p>«Ce tort est celui du théâtre nouveau.... Il se place en dehors de +toutes les conditions de la vie réelle, il imagine des situations de +fantaisie, il en tire des effets qui peuvent donner l'illusion de la +vigueur, mais ne supportent ni la discussion ni l'examen<a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>. Il nous +est cependant impossible de dépouiller toutes les données que +l'expérience et la réflexion nous ont lentement apportées. On exige de +nous que nous déposions au vestiaire, avec notre paletot, toutes les +notions acquises, toutes les constatations, tous les souvenirs qui +risquent de démentir des tableaux enlevés de chic par une brosse +exaspérée. Pourquoi et de quel droit?»<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a></p> + +<p>Eh bien! ces réflexions sévères mais justes, nous étions en train de les +faire en lisant <i>l'Evolution créatrice</i>, parce que nous n'avions pas cru +devoir déposer «au vestiaire» de ce grand Cinéma toutes les notions +premières ni tous les premiers principes de la raison humaine.</p> + +<p>Après avoir rendu un juste hommage à ce qu'on est convenu d'appeler un +chef-d'œuvre, ou tout au moins le chef-d'œuvre de M. Bergson, nous +nous demandions comment on avait pu concevoir une Evolution qui serait +<i>créatrice d'elle-même</i>, ou une création <i>sans aucun Créateur et sans +aucune chose créée</i>; comment une si prodigieuse imagination, qui froisse +à la fois la nature, la raison, la logique, les vraisemblances et toutes +ces «dures maîtresses de la vérité», qui sont les garde-fou de l'esprit +humain, avait pu être caressée par un esprit supérieur. Nous nous le +demandions avec angoisse, sans pouvoir trouver d'autre réponse que le +goût du public qu'il faut bien satisfaire, et dont la tyrannie a fait +tant d'autres victimes.</p> + +<p>Renan, ce grand romancier de la religion auquel on peut bien comparer +les grands romanciers de la philosophie, écrivait quelque part cette +plainte bien connue: «Sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était +en moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé +a le continuer.»</p> + +<p>Or, ce goût déprave du public contemporain vient de l'état intellectuel +de la génération présente. Dépourvue de toute culture la plus +élémentaire en Logique et en Ontologie—car on ne les enseigne plus dans +nos lycées ni nos collèges,—elle se laisse facilement séduire par +toutes les nouveautés et les hardiesses de l'imagination.</p> + +<p>On dirait qu'aujourd'hui les esprits sont fatigués d'idées claires et +précises; que le goût des fuyances de la pensée a remplacé l'antique +goût des crédos positifs et des vérités éternelles; qu'on préfère les +rêveries poétiques aux solides démonstrations expérimentales et +rationnelles. Les contradictions elles-mêmes ne choquent plus; leurs +dissonances amusent plutôt comme un jeu original et élégant. Est-ce +l'anémie intellectuelle des races décadentes?</p> + +<p>Nous n'osons répondre à cette angoissante question; mais ce que nous ne +craignons pas de dire, avec la plus profonde conviction, c'est que la +nouvelle philosophie antiintellectualiste n'est point le remède cherché, +qu'elle est, au contraire, dans une certaine mesure, à la fois cause et +effet de ce recul et de cette décadence de la pensée contemporaine ou de +l'esprit public.</p> + +<p>Heureusement que les modes du jour sont éphémères et sans aucune +prétention à la durée éternelle. Après une éclipse momentanée, nous +reverrons de nouveau—n'en doutons pas—se lever sur notre horizon et +briller de son éclat naturel cette foi calme et tranquille en la valeur +de la raison humaine, qui a inspiré tous les chefs-d'œuvre et orienté +tous les plus grands génies des siècles passés.</p> + +<p>M. Bergson ne nous démentira pas, au contraire. Il domine de trop haut +son auditoire pour ne pas avoir senti où est le point vulnérable de son +brillant système, et il a eu plus d'une fois la loyale franchise de nous +avouer ses doutes.</p> + +<p>A la fin de son cours, en mai 1911, adressant ses adieux à son bel +auditoire, il lui confiait que «la joie de créer est la meilleure de +toutes» et qu'il éprouvait cette joie de créateur en contemplant son +système. Puis il ajoutait ces paroles significatives: «Si le philosophe +s'attache à la poursuite de la renommée, c'est parce qu'<i>il lui manque +la sécurité d'avoir créé du viable.</i> Donnez-lui cette assurance, vous le +verrez aussitôt faire peu de cas du bruit qui entoure, son nom.»<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a></p> + +<p>Notre créateur d'antiintellectualisme a donc la crainte—d'ailleurs bien +fondée—de n'avoir point créé du viable. C'est l'opposé de l'auteur +classique qui terminait son œuvre par ce cri de confiance en +l'immortalité: <i>Exegi monumentum ... ære perennius</i>!</p> + +<p>Cet aveu de M. Bergson, loin d'être isolé, semble au contraire le +tourmenter et le poursuivre, comme un secret remords.</p> + +<p>Dans son <i>Evolution créatrice</i>, après avoir célébré, en termes +magnifiques, cette philosophie intellectualiste des génies de la Grèce, +dont il a pris le contrepied; après avoir reconnu que «si l'on fait +abstraction des quelques matériaux friables qui entrent dans la +construction de cet immense édifice, une charpente solide demeure, et +cette charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est, +croyons-nous, la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine», il +se demande quel sera son avenir et sa durée dans les siècles futurs, et +voici sa loyale réponse: «Un irrésistible attrait ramène l'intelligence +à son mouvement naturel et la métaphysique des modernes aux conclusions +générales de la métaphysique grecque.» Et il ajoute mélancoliquement: +«Illusion, sans doute, mais illusion naturelle indéracinable qui durera +autant que l'esprit humain.»<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a></p> + +<p>Ce pronostic, sur les lèvres de M. Bergson, est, ce nous semble, un aveu +loyal, complet, dépassant toutes nos espérances. C'est en vain qu'on +luttera contre l'intelligence au nom de l'intelligence même; cette lutte +est contre nature. La raison finira toujours par avoir raison.</p> + +<p>Cet espoir est pour nous une certitude fondée sur ce fait constant et +universel de la biologie: les produits déraisonnables—quelque curieux +ou énormes que soient ces monstres—sont éliminés par la nature +fatalement. Or, la philosophie de M. Bergson recèle en ses flancs ce que +son ami W. James appelait «le monstre inintelligible du Monisme»<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>, +accouplé avec le monstre non moins inintelligible de +l'Antiintellectualisme absolu. Elle est donc réformée et condamnée deux +fois.</p> + +<p>Elle ne parle que de vie ou d'élan vital, et elle est une philosophie +anémique, incapable de vivre et de nous faire vivre de la vie la plus +haute, la vie intellectuelle, principe de la vie morale et prélude de la +vie divine.</p> + +<p>Aussi, concluons-nous, cette œuvre de M. Bergson, qui a pu paraître +belle par l'art de l'écrivain et le talent prestigieux qu'il révèle, +est, pour ceux qui négligent la forme pour s'attacher au fond, +entièrement décevante. Il lui manque cette foi robuste en la puissance +de la raison humaine qui guérirait les esprits contemporains si malades +et les retiendrait sur la pente d'une décadence fatale; il lui manque ce +rayon de lumière venu de l'Infini, qui seul peut nous dévoiler nos +destinées immortelles, relever nos courages et attirer nos cœurs en +haut, vers Celui qui est par essence le Vrai, le Bien et le Beau, triple +source d'où jaillit la Vie bienheureuse!</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> S. THOMAS, <i>Somme théol.</i> I°, q. i, a. 8, ad 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> H. BERGSON, <i>A propos d'un article de M.W. Pitkin intitulé</i> +«James et Bergson», <i>Journal of Philosophy</i>, 7 juill. 1910, p. 385-388. +(Voir les articles de PITKIN et de KALLEN dans les numéros des 28 avril +et 23 juin 1910, et celui de W. JAMES, 20 janv.)—Voir aussi TONQUÉDEC: +<i>M. Bergson est-il moniste?</i> (<i>Etudes</i>, 20 févr. 1912) et les lettres de +M. Bergson à M. de Tonquédec.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Etudes philosophiques</i>, I. I<sup>er</sup>. <i>Théorie +fondamentale</i>, 7<sup>e</sup> édition. Chez Berche et Tralin, Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le mot est de W. James, V. p. 476.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> MAURICE PUJO, <i>La fin du Bergsonisme, cf</i>. JULIEN BENDA, +<i>Le Bergsonisme.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. Henri Bergson est né à Paris, de famille juive et +d'origine étrangère, le 18 octobre 1859. Il fit de brillantes études au +lycée Condorcet de 1868 à 1878. Ses biographes le représentent surtout +comme un «fort en thème», avec des succès marqués en mathématiques. +Aussi hésita-t-il entre les lettres et les sciences. En 1878, il entrait +à l'Ecole normale, section des lettres, et devenait agrégé en +philosophie en 1881. Sa thèse est de 1889. Après avoir enseigné dans +divers lycées de province, il vint à Paris au collège Rollin, puis au +lycée Henri IV de 1888 à 1898, fut maître de conférences à l'Ecole +normale de 1898 à 1900, et nommé au Collège de France en 1900. +L'Institut l'a élu en 1901.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Nous verrons plus loin cette formule appliquée à Dieu +lui-même qui serait <i>en train de se faire</i>!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Discours au Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la +<i>Revue de Méta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 812.—On voit par là +combien exagère le thuriféraire cité plus haut, lorsqu'il nous +représente cette philosophie sortie d'un seul jet et toute armée, comme +Minerve du cerveau de Jupiter.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Essai sur les données immédiates de la conscience</i> +(1889);—(<i>Matière et Mémoire</i> 1896);—<i>l'Evolution créatrice</i> (1907, +Alcan.) Plusieurs éditions avec de légères variantes dans la +pagination.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Notons dans la <i>Revue de Méta. et de Morale: Le +Paralogisme psychophysique,</i> l'<i>Introduction à la Métaphysique et +l'Intuition.</i>—Dans la <i>Revue philosophique</i> (1908): <i>La paramnésie</i> ou +fausse reconnaissance.—Deux conférences à Oxford, <i>la Perception du +changement</i> (1911), etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> BERGSON, <i>les Données immédiates de la conscience</i>, p. +178. Nous citons d'après la deuxième édition.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 217. Cf. p. 52, 216, +225, 251, 387, 389.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Revue philosophique</i>, 1906, vol. LXI, p. 143.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> «Elle (la philosophie) doit nous ramener, par l'analyse +des faits et à comparaison des doctrines, aux conclusions du sens +commun.» (Bergson, <i>Matière et Mémoire</i>, Avant-propos, p. iii.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le Roy, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1901, p. 141, +142.—«Le sens commun nous masque la nature.» (<i>Rev. des Deux Mondes</i>, +1<sup>er</sup> fév. 1912, p. 558.)—Il ajoute, il est vrai (p. 559): «Du +sens commun le <i>fond</i> est sûr et la <i>forme</i> suspecte». Mais, pour lui, +le <i>fond</i> n'est qu'un commandement pratique: <i>Agis comme si</i>.... Seule +la <i>forme</i> a un sens intellectuel et partant suspect. D'où la fameuse +question: <i>Qu'est-ce qu'un Dogme?</i> Réponse: c'est un commandement +pratique: <i>Agis comme si ...</i> sans aucun sens intellectuel +acceptable.—«La philosophie nouvelle s'ouvre par une analyse critique +du sens commun.» (<i>Revue de Méta. et de Morale</i> 1901, p. 407.) C'est la +décapitation préalable du sens commun.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cf. PLATON, <i>Cratyle</i>, 402 A; 404 D; <i>Théat</i>., 152 D; 160 +D.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ces premiers principes ont été traités d'<i>hypothèses à +succès extraordinaire!</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> De même pour W. James: «Je me suis vu contraint de +renoncer à la Logique, carrément, franchement, irrévocablement!» <i>A +Pluralistic Universe</i> (London, 1909).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous donnerons alors citations et références.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 352.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Rappelons sa sentence fameuse: Τοϋτ έστι μυθολογεϊν καί +μεταφορας ποιεϊν ποιητικας.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1901, p. 310. C'est +nous qui soulignons.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 270. «Toutefois, +ajoute-t-il, je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i>, mais pour une +continuité de jaillissement.» (<i>Ibid.</i> p. 270.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 17.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> «Exister consiste à changer.... L'état lui-même est déjà +du changement.... Si un état d'âme cessait de varier, sa durée cesserait +de couler.» (BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 1, 2, 3, 8, 251, 260, +etc.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> B. SAINT-HILAIRE, trad. d'Aristote, <i>Logiq</i>. Préf. t. III, +p. v.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Le Roy, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1901, p. 304, 305, +306.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> M. Fouillée lui-même ne se gêne plus pour parler de «la +renaissance de la sophistique grecque».—D'autres, encore moins +respectueux, rapprochent ce besoin d'obscurité de celui qu'éprouvent les +médiums spirites, tels qu'Eusapia qui réclame toujours moins de lumière: +<i>Meno luce!</i> C'est la condition indispensable de leurs succès.—M. +Gaudeau l'a fort bien dit: «L'obscurité est précisément le contraire de +la profondeur. La profondeur de la pensée, chez un écrivain, doit être +une puissance d'éclairement qui nous permet de voir ou même nous force à +voir le fond des choses. Or, l'obscurité, d'où qu'elle vienne, est un +voile qui s'interpose entre notre regard et le fond des choses, entre +nous et la profondeur.... La pensée qui est un regard et qui doit être +une lumière, n'est profonde que si elle est claire parfaitement.» (<i>La +foi catholique</i>, avril 1910, p. 172.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> PLATON, <i>Sophiste</i>, p. 191, 300 (Ed. Cousin).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> MOISANT, dans les <i>Etudes</i> du 5 mai 1908.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Réflexions d'un Philistin, <i>Grande Revue</i>, 10 juill. 1910, +p. 16, par M. LE DANTEC.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> «Tout est obscur(!) dans l'idée de création, si l'on pense +à des <i>choses</i> qui seraient créées et à une <i>chose</i> qui crée, comme on +le fait d'habitude et comme l'entendement ne peut s'empêcher de le +faire.» (<i>L'Evolution créatrice,</i> p. 269.)—Une création sans aucun +agent qui crée ni sans chose créée est-elle donc plus claire?... Nous +reviendrons plus tard sur cet étrange paradoxe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 74 (2° édit.).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 78.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> ARIST., <i>Phys</i>., I. IV, c. xi, §§ 5 et 12. Cette +définition regarde surtout le temps <i>qui mesure</i>. Quant au temps <i>qui +est mesuré</i>, il n'est autre que le mouvement en tant qu'il tombe sous la +mesure de l'avant et de l'après. C'est la même distinction que pour le +nombre <i>nombrant</i> et le nombre <i>nombré</i>, το ηριθμημένον, το αριθμητόν +(<i>Phys</i>. l. IV, c. xiv, § 3.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Voici le texte complet d'Aristote: <i>Quantum dicitur quod +est divisibile in ea, quæ insunt, quorum utrumque vel unumquodque +unum, quiddam et hoc aliquid aptum est esse</i>. Ποσν λέγεται τo διαιρετoν +είς eνυπάρχοντα, ὧν ὲκάτερον η ἕκαστον ἕν τι και τόδε πεϕυκεν εϊναι. +<i>Méta.</i>, l. V, c. xiii, text. 18.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Pour les purs esprits, les notions tirées des êtres +matériels sont métaphoriques. Ainsi l'égalité ou l'inégalité des +intelligences n'est qu'une quantité métaphorique. Mais l'âme humaine +n'est pas un pur esprit. Elle a des opérations organiques douées de +quantité extensive et mesurable au moins indirectement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, janvier 1903, +p. 28.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> FOUILLÉE, <i>la Pensée et les nouvelles écoles +antiintellectualistes</i>, p. 42, 44</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos +divisionis.</i> (S. THOM., <i>Pot</i>., ix, 7, b. 4.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Paroles de saint Thomas (<i>De ente et essentia</i>), citées +par Pie X dans le <i>Motu proprio</i> du 1<sup>er</sup> septembre 1910.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> La nature de la quantité virtuelle, <i>quantitas virtatis</i>, +a été, disons-nous, merveilleusement analysée par les scolastiques. On +en pourra juger par cet échantillon. Saint Thomas dit qu'on peut la +considérer dans sa <i>racine</i> ou dans ses <i>effets extérieurs</i>. Dans sa +racine, elle se confond avec la perfection de la forme ou de la qualité: +<i>In radice, id est, in ipsa perfectione formæ vel naturæ</i>. Mais on +peut la considérer aussi dans ses effets extérieurs, surtout dans +l'intensité de ses effets: <i>Attenditur quantitas virtualis in effectibus +formæ</i>, et c'est à ce point de vue qu'elle est divisible et mesurable. +(I <i>Sent</i>., dist. XVII, q. II, a. I, c.) Et comme la quantité, +ajoute-t-il, se définit par la divisibilité, il suffit que ses effets +extérieurs soient divisibles et mesurables pour qu'elle ait, à sa +manière—équivalemment—la nature de la quantité. Bien plus, elle +participe à la fois à la quantité discrète et à la quantité continue. A +la première, par le nombre de ses effets ou des objets simultanés +auxquels sa vertu peut s'étendre à la fois; à la seconde, par +l'intensité ou le degré de vertu de son action sur le même objet. Elle a +donc deux fois le titre de quantité, mais à sa manière propre, car il y +a autant d'espèces de quantité que d'espèces possibles de division. +«Species quantitatis distinguntur secundum diversos modos divisionis» +(<i>Post</i>., ix, 7, b. 4.)—«Ratio quantitatis in communi consistit in +quâdam divisibilitate: unde ratio quantitatis invenitur propriè in illis +quæ secundum se dividuntur.... Invenitur etiam quodammodo in illis +quorum divisio attenditur secundum ea quæ extrinsecus sunt, sicut +virtus dicitur divisibilis et quantitatis rationem habens, ex ratione et +divisione actuum et objectorum.» (<i>I Sent., dist</i>. XIX, q. I, a. 1, ad +1.)—«Quantitas virtutis attenditur dupliciter: vel quantum ad numerum +objectorum, et hoc per modum quantitatis discretæ; vel quantum ad +intensionem actus super idem objectum, et hoc est sicut quantitas +continua.» (<i>I Sent</i>., dist. XVII, q. II, a. 1 ad 2.)—«Duplex est +quantitas. Una scilicet quæ dicitur quantitas molis vel quantitas +dimensiva, quæ in solis rebus corporalibus est.... Sed alia est +quantitas <i>virtutis</i>, quæ attenditur secundum perfectionem alicujus +naturæ vel formæ quæ quidem quantitas designatur secundum quod +dicitur aliquid est magis vel minus calidum, in quantum est perfectius +vel minus perfectum in tali caliditate. Hujusmodi autem quantitas +<i>virtualis</i> attenditur <i>primo</i> quidem in radice, id est in ipsa +perfectione formæ vel naturæ; et sic dicitur magnitudo specialis, +sicut dicitur magnus calor propter suam intensionem et +perfectionem....—<i>Secundo</i> autem attenditur quantitas virtualis in +effectibus formæ. <i>Primus</i> autem effectus formæ est esse (durare); nam +omnis res habet esse secundum suam formam. <i>Secundus</i> autem effectus est +operatio, nam omne agens agit per suam formam. Attenditur igitur +quantitas virtualis et secundum esse et secundum operationem. Secundum +esse quidem, in quantum ea quæ sunt perfectionis naturæ, sunt majoris +durationis. Secundum operationem vero, in quantum ea quæ sunt +perfectionis naturæ sunt magis potentia ad agendum.» (I, q. xlii, a. 1, +ad 1.—Cf. ARISTOTE, <i>Méta</i>., l. V, c. xiii.—S. THOM., in <i>Méta</i>., +l. V, lec. 5; Opuscule <i>de Natura generis</i>, c. xx.—SUAREZ, COMPLUTENSES, +SCOTUS, GOUDIN, LOSSADA, etc.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 62.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Nous retrouverons plus tard la même méprise dans la +conception du <i>moi</i> dont M. Bergson fera la somme ou la file des +phénomènes psychiques, alors qu'il en est la cause et le principe;—et +dans la notion de <i>continu</i>, dont M. Le Roy fera «une poussière +incohérente et infiniment ténue, ne présentant ni liens intérieurs ni +lacunes». (<i>Revue de Méta. et de M</i>., 1899, p. 547.) Une telle notion +serait celle du discontinu absolu ou du contigu et non du continu. Le +continu est une unité dont les fractions sont seulement en puissance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> ARISTOTE, <i>Polit</i>., l. I, c. 11.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> ARISTOTE, <i>Méta</i>., l. IV, c. xxvi, § 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Profecto impossibile ex individuis esse aliquid +continuum, ut lineam ex punctis, siquidem linea est res continua, +punctum autem individua.</i> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. VI, c. 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Au sens psychologique, on peut aussi introduire l'idée +d'un <i>maintenant (nunc)</i> dans la notion de temps, comme l'idée d'un <i>ici +présent (hic)</i> dans la notion d'espace. Le <i>nunc</i> du temps définit +l'<i>avant</i> et l'<i>après</i> par rapport à la sensation présente. Le <i>hic</i> de +l'espace définit la gauche et la droite, l'avant et l'arrière, le dessus +et le dessous, par rapport à un ici. On dit alors que l'espace ou le +temps sont <i>centrés</i>. Mais ce sont là des données accessoires dont les +sciences et la philosophie font abstraction.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Voir notre réfutation de Zénon: <i>Théorie fondamentale de +l'acte et de la puissance</i>, p. 62 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 64.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 60, 64, 172. «L'idée +même du nombre deux, ou plus généralement d'un nombre quelconque, +renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace ... comme si la +représentation du nombre deux, même abstrait, n'était pas déjà celle de +deux positions différentes dans l'espace.» (<i>Ibid.,</i> p. +67.)—«L'impénétrabilité fait donc son apparition en même temps que le +nombre.» (<i>Ibid.,</i> p. 68.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 62.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 64.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 74.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. IV, c. x, text. 95, 96, et S. +THOMAS, <i>Ibid.</i>, lec. 16; opuscule <i>de Tempore</i>, c. ii.—Cf. S. +AUGUSTIN, COMPLUTENSES, RUBIUS, DE SAN, etc.—<i>E contra</i>, SCOT, SUAREZ +..., NYS, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> S. THOMAS, <i>In Phys</i>., l. IV, lec. 17.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 88.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 87, 89.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Nous ne voudrions pas nier cependant que, pour des durées +très courtes, la conscience ne puisse apprécier directement l'égalité ou +l'inégalité de deux mouvements. Ainsi l'horloger apprécie à l'oreille si +les battements d'un pendule sont isochrones. Par la répétition, et pour +ainsi dire la superposition idéale d'un intervalle temporel sur un autre +intervalle, l'uniformité des durées est assez clairement appréciée. On +peut même apprécier directement s'il bat la seconde. Mais ce mode de +mensuration, outre qu'il est exceptionnel, est encore trop subjectif +pour être rigoureux et scientifique. Il exige comme complément des +mesures externes. Ainsi l'on a déterminé qu'à Paris, pour battre +exactement la seconde, le pendule doit avoir une longueur de O,99384.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> M. Bergson imite en cela Berkley qui avait fait sur +l'espace une analyse analogue à celle de M. Bergson sur le temps. L'un +et l'autre distinguent deux sortes de notions, l'une vulgaire et +illusoire, l'autre métaphysique et vraie, à leur sens, qu'ils prennent +pour base de leurs systèmes. Mais l'un et l'autre, au cours de leur +exposition, ont été obligés de se contredire et de rétablir +implicitement celle des notions qu'ils avaient explicitement niée. +Ainsi, par exemple, la notion d'un <i>minimum</i> sensible de temps +s'imposera à M. Bergson, comme à Berkley s'était imposé le <i>minimum</i> +sensible d'espace (Cf. BERTHELOT, <i>Revue de Méta. et de Morale,</i> 1910, +p. 744-775.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> «Le temps conçu sous la forme d'un milieu homogène est un +concept bâtard dû à l'intrusion de l'idée d'espace dans le domaine de la +conscience pure.» (BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 74.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 66.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> «Le temps entendu dans le sens d'un milieu où l'on +distingue et où l'on compte n'est que de l'espace.» (<i>Ibid.,</i> p. 69.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> «Lorsque nous parlons du temps, nous pensons le plus +souvent à un milieu homogène où nos faits de conscience s'alignent, se +juxtaposent comme dans l'espace.» (<i>Ibid.,</i> p. 68.)—Que ce milieu idéal +soit partiellement analogue au milieu idéal de l'espace, <i>oui</i>; +identique, <i>non</i>. L'un a trois dimensions, l'autre n'en a qu'une; l'un +est simultané, l'autre successif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> «Si une somme s'obtient par la considération successive de +différents termes, encore faut-il que chacun de ces termes demeure +lorsqu'on passe au suivant, et attende, pour ainsi dire, qu'on l'ajoute +aux autres: comment attendrait-il s'il n'est qu'un instant de la durée? +et où attendrait-il si nous ne le localisons dans l'espace?» (BERGSON, +<i>Ibid.</i>, p. 60.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Quædam sunt quæ habent fundamentum in re extra animam, +sed complementum rationis eorum, quantum ad id quod est formale, est per +operationem animæ, ut patet in universali ... et similiter est de +tempore, quod habet fundamentum in motu, scilicet prius et posterius +motus, sed quantum ad id quod est</i> formale <i>in tempore, scilicet +numeratio, completur per operationem intellectus numerantis</i>. (S. THOM., +I dist., d. 19, q. v, a. 1.—Cf. II dist., d. XII, q. i, a. 5, ad +2.—<i>Phys</i>., lec. 3 et sq.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> «Lorsqu'on fait du temps un milieu homogène où les états +de conscience se déroulent (comme dans un contenant solide) on se le +donne par là même tout d'un coup (?), ce qui revient à dire qu'on le +soustrait à la durée. Cette simple réflexion devrait nous avertir que +nous retombons alors inconsciemment dans l'espace.» (BERGSON, <i>Essai sur +les données,</i> p. 74.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> «La durée interne se confond avec l'emboîtement des faits +de conscience les uns dans les autres.» (BERGSON, <i>Essai sur les +données</i>, p. 81.) «On peut donc concevoir la succession sans la +distinction, comme une pénétration mutuelle ... d'éléments l'un dans +l'autre.»—«Ils se fondent l'un dans l'autre, se pénètrent et +s'organisent, sans aucune tendance à s'extérioriser les uns par rapport +aux autres, sans aucune parenté avec le nombre....» (<i>Ibid.</i>, p. 76, 78, +79, 87, 96.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 79, 80.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> FOUILLÉE, <i>La Pensée et les nouvelles écoles</i>, p. 311.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 90.—«Il en résulte +qu'il n'y a dans l'espace ni durée ni même succession, au sens où la +conscience prend ces mots: chacun des états dits successifs du monde +existe seul, et leur multiplicité n'a de réalité que pour une conscience +capable de les juxtaposer.» (<i>Ibid.,</i> p. 87.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Nous ne disons pas qu'il est une <i>cause active</i>, car ni +l'espace, ni le temps ne sont des agents; mais ils sont la <i>condition</i> +indispensable pour que les agents de la nature puissent déployer leurs +activités.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 83, 84, 90.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 81.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Permanentia rei in existendo</i>. (S. THOM, I, dist. XIX q. 1.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Nous verrons alors la vaine tentative de M. Bergson pour +remplacer la substance par un Temps qui ferait «boule de neige» par la +conservation du passé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Quare non male Plato ait, quum dixit sophisticam circa non +ens immorari, Τὸν σοϕιστἡν περι τo μἡ ὄν διατρίβειν. <i>Méta</i>., l. X, c. +viii, § 2. Et putantes de ente troclare, de non ente dicunt, και +οίόμενοι τὁ ὅν λέγειν περἱ τοϋ μἡ ὄντος λέγουσιν, <i>Méta</i>., l. III, c. +iv, § 17.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 80.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données immédiates</i>, p. +167.—Principe réfuté plus haut, p. 75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Cette tactique n'est pas nouvelle. Leibnitz avait ainsi +procédé à l'égard des disciples de Descartes, au nom des droits de la +raison, et Locke au nom des droits de l'expérience.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> ARISTOTE, <i>Méta</i>., l. III, c. v, § 12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 161, 165, 168.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Ailleurs, il raille Kant de ce qu'au lieu de proscrire la +liberté, il «la respecte par scrupule moral, et la conduit avec beaucoup +d'égards dans le domaine intemporel des choses en soi, dont notre +conscience ne dépasse pas le seuil mystérieux». (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. +181.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 177, 179.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 120.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 121, 124.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> M. Bergson a vainement essayé d'expliquer ces faits avec +sa théorie, dans une conférence sur la <i>Théorie de la personne</i>, au +Collège de France, en mai 1911 (Cf. <i>Etudes</i>, 20 nov. 1911, art. de +Grivet, p. 449 et suiv.).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Cette multiplicité de séries parallèles ou divergentes +dans un même temps ne suffît pas à faire un <i>temps à plusieurs +dimensions</i>, comme l'a imaginé Ostwald (<i>Esquisse d'une philosophie des +sciences</i>), espérant faire ainsi le pendant à l'espace non-euclidien à +<i>n</i> dimensions. De même qu'une seconde, troisième ou <i>n</i>° dimension +spatiale est reliée aux précédentes par un nouveau rapport spatial, +ainsi une deuxième dimension temporelle devrait se relier à la première +par un rapport temporel différent. Or, il n'en est rien. C'est au même +moment que les séries d'états psychologiques s'écoulent simultanément. +Il n'y a donc pas ici une seconde relation temporelle différente de la +première. La simultanéité ne peut constituer un temps différent (Cf. +LECHALAS, <i>Revue de Méta. et de Morale,</i> sept. 1911, p. 803).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 172.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 124.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Il eût été plus exact de dire que l'existence de l'être +substantiel—du moi-agent—a seule une continuité nécessaire, de sa +naissance à sa mort. Ses opérations, conscientes ou inconscientes, +peuvent, au contraire, se succéder sans aucune continuité. De là vient +qu'elles sont si souvent interrompues et reprises. Mais M. Bergson +n'admettant l'existence d'aucun être substantiel, nous avons dû, pour le +moment, nous placer sur son terrain et montrer que, même dans la +succession continue des états de conscience, il y a distinction et +multiplicité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 134.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 136, 137, 138.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 139.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> «Cette figure ne me montre pas l'action s'accomplissant, +mais l'action accomplie.» (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 137.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 140, 141.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 151.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 140 à 151.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 143, 144.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 145, 150.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 152, 153.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 118.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ce sont parfois les monstres les plus rares de la nature +qui nous font le mieux connaître ses lois. Aussi, les cas tératologiques +sont-ils d'une importance capitale pour l'étude des lois biologiques.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> BERGSON, Essai sur les données, p. 153.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Nous verrons plus tard si M. Bergson n'a pas dû modifier +sur un point si important sa première opinion.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 161.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 167.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 167.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 126, 128.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 131, 132.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 129.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 128.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 134.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 164, 165. Dans +l'ouvrage suivant, <i>Matière et Mémoire,</i> p. 205, il cherche un +correctif, en appelant l'acte libre «une synthèse de sentiments et +d'idées», mais il revient bientôt à sa conception monistique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 199.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 198.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 13, 257, 262.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 197, 263.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 252.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 199.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 207. «Nous n'avions pas +à explorer ce domaine. Placés au confluent de l'esprit et de la matière, +désireux avant tout de les voir couler l'un dans l'autre, nous ne +devions retenir de la spontanéité de l'intelligence que son point de +jonction avec son mécanisme corporel.» (<i>Ibid.,</i> p. 269.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 23, 56, 62.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 22.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 49</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 262.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 199.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 31, 240.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 20, 21.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 159.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> «<i>Toutes</i> les sensations participent de l'étendue; toutes +poussent dans l'étendue des racines plus ou moins profondes.... L'idée +que toutes nos sensations sont extensives à quelque degré pénètre de +plus en plus la psychologie contemporaine. On soutient, non sans quelque +apparence de raison, qu'il n'y a pas de sensation sans «extensité» ou +sans un «sentiment de volume». L'idéalisme anglais prétendait réserver à +la perception tactile le monopole de l'étendue, les autres sens ne +s'exerçant dans l'espace que dans la mesure où ils nous rappellent les +données du toucher. Une psychologie plus attentive nous révèle, au +contraire, et nous révélera sans doute de mieux en mieux, la nécessité +de tenir toutes les sensations pour primitivement extensives, leur +étendue pâlissant et s'effaçant devant l'intensité et l'utilité +supérieures de l'étendue tactile, et sans doute aussi de l'étendue +visuelle.» (<i>Ibid.,</i> p. 242, 243. Cf. p. 237.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 50, 51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 151.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> «C'est bien véritablement dans la matière que la +perception pure nous place, et bien réellement dans l'esprit même que +nous nous plaçons déjà avec la mémoire.» (<i>Ibid.,</i> p. 198.) «En passant +de la perception pure à la mémoire, nous quittons définitivement la +matière pour l'esprit.» (p. 263.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> De ces deux mémoires, l'une <i>imagine</i>, l'autre <i>répète</i>. +La seconde peut suppléer la première et en donner l'illusion. «Alors le +mécanisme moteur supplée l'image qui fait défaut.» (BERGSON, <i>Matière et +Mémoire,</i> p. 79, 83.) «La seconde, celle que les psychologues étudient +d'ordinaire, est l'habitude éclairée par la mémoire plutôt que la +mémoire même.» (<i>Ibid.,</i> p. 81.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 164.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Cf. <i>Ibid.</i>, p. 166.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 146.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> «Le souvenir pur est une manifestation spirituelle. Avec +la mémoire, nous sommes bien véritablement dans le domaine de l'esprit.» +(<i>Ibid.,</i> p. 269.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> M. Bergson a exprimé cette gradation par un graphique, p. +143.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. iii. Cf., p. 75, 124, +135, 193, 265. (C'est nous qui soulignons.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 195.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 14.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 247.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 248 et 249.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 273.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 44.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 273, 274.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 200, 201. Cf., p. 275.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 278, 279.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 256.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 262, 263.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 245.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 278.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 248.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> «Esse cujusque rei consistit in indivisione; et inde est +quod unumquodque, sicut custodit suum esse, ita custodit suam unitatem.» +(S. THOMAS, <i>Sum. theol.</i>, I°, q. xi, a. i, ad 3.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Etudes</i>, t. II, <i>Matière et Forme</i> en présence des +sciences modernes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Le lecteur sait que le monisme a deux degrés: 1° Identité +de nature de tous les êtres créés; 2° des créatures et du +Créateur.—Nous ne parlons ici que du premier degré. Mais le premier +conduit au second, car l'un et l'autre se fondent sur l'<i>identité des +contraires et l'indifférence des différents.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> ARISTOTE, <i>De ausculta, naturæ, Physic.</i>, l. III, c. i.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 342.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 35, 79, 263, 329.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Voir cette réfutation dans notre <i>Théorie fondamentale</i>, +t. I<sup>er</sup> de nos <i>Etudes</i>, p. 62 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> ARISTOTE, <i>Physic.</i>, l. VIII, c. iii, §§ 2 et 6. Cf. 1. +I<sup>er</sup>, c. ii, § 6; l. II, c. i, § 6; c. iv, § 10, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Notons que la même solution avait déjà été indiquée par +Platon: «Voici donc que le philosophe est absolument forcé de n'écouter +ni ceux qui croient le monde immobile, ni ceux qui mettent l'être dans +le mouvement universel. Entre le repos et le mouvement de l'être et du +monde, il faut qu'il fasse comme les enfants dans leurs souhaits, qu'il +prennent l'un et l'autre.» (<i>Sophiste,</i> 248<sub>E</sub>, +249<sup>D</sup>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 348.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Voir RIVAUD, <i>le Problème du devenir dans la philosophie +grecque,</i> p. 44, 373, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 342.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Voir notre <i>Théorie fondamentale de l'Acte et de la +Puissance ou de Mouvement,</i> 7° édition, in-8° de 410 pages (chez Berche +et Tralin).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 295. «La <i>chose</i> +résulte d'une solidification opérée par notre entendement, et il n'y a +jamais d'autres <i>choses</i> que celles que l'entendement a constituées.» +(<i>Ibid.,</i> p. 270.) «La matière ... doit être un flux plutôt qu'une +chose.» (<i>Ibid.,</i> p. 203.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i> p. 1, 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i> Cf. p. 12, 139, 203, 251, 260, 327, 342, +395, 398, etc., etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Cf. PLATON, <i>Cratyle</i>, 402 A; 404 D; <i>Théat</i>., 152 D; 160 +D.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Réplique des modernistes</i>, p. 10. De même LE ROY: «Le +devenir est la seule réalité concrète.» (<i>Revue de Méta. et de Morale</i>, +1901, p. 418.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> «Elle coule (la réalité) sans que nous puissions dire si +c'est dans une direction unique, ni même si c'est toujours et partout la +même rivière qui coule.» (BERGSON, <i>préface</i> à une traduction de W. +James [Flammarion, 1910], <i>Philosophie de l'expérience.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> B. SAINT-HILAIRE, <i>Physique</i>, préface, p. xxviii.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>Revue philosoph</i>., avril 1911, p. 354.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1901, p. 411.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> L'illusion serait due aux préjugés utilitaires de +l'action! «L'immobilité étant ce dont notre action a besoin, nous +l'érigeons en réalité.» (BERGSON, <i>Confér. d'Oxford,</i> p. 20.) Comme si +notre action n'avait pas un égal besoin de mobilité!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 326, 327.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 219, 220, 225, 260.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 1 à 3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> «Il y a simplement (en nous) la mélodie continue de notre +vie intérieure, mélodie qui se poursuit, indivisible, du commencement à +la fin de notre existence consciente. Notre personnalité est cela même.» +(BERGSON, <i>Conférences d'Oxford</i>, p. 26.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Cette causalité efficiente de la substance par rapport +aux accidents est enseignée par saint Thomas et tous les scolastiques; +la seule question en litige entre eux est celle de la nature de cette +causalité. La substance joue-t-elle le rôle de cause efficiente +<i>principale</i> ou seulement <i>instrumentale</i>? Par exemple, lors de la +production d'une substance, se trouve-t-on en présence de <i>deux</i> actes, +dont l'un serait la production de la substance, l'autre la génération +des accidents par cette même substance (telle est la doctrine de +Suarez); ou bien, n'y a-t-il qu'un <i>seul</i> acte consistant dans la +production simultanée de la substance et des accidents, avec cette +réserve que la substance jouerait dans la génération des accidents le +rôle d'une cause instrumentale (c'est l'opinion de saint Thomas)? Mais +dans l'une et l'autre thèse, la causalité de la substance est +sauvegardée, en sorte que dans les deux opinions, la nature des +accidents permet de conclure par induction à celle de la substance, +tandis que dans l'opinion de Kant, il serait impossible de s'élever du +phénomène au noumène qui reste inconnaissable. (Cf. S. THOM., <i>Quodlib</i>, +ix, a. 5;—<i>Sum theol.,</i> p. I, q. LXXVII, a. 6, 7;—I<sup>a</sup> +II<sup>æ</sup>, q. LXXVII, a. 1;—<i>De Virtut.,</i> q. I, a. 3;—<i>De +Verit</i>., q. xiv, a. 5;—In <i>IV Sent</i>., q. I. a. 1.—UBRABURU, <i>Ontol</i>., +n. 319-325;—DE MARIA, <i>Ontol</i>., p. 578, etc.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 3, 4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> TAINE, <i>De l'Intelligence</i>, I, p. 343. Au lieu de <i>file</i>, +les bergsoniens disent plus souvent <i>le continu</i>, mais la pensée est au +fond la même. Pour eux, «la seule réalité est celle du continu».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> TAINE, <i>Ibid.</i>, p. 345.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Voici un aveu de M. Bergson: «La psychologie substitue +donc au <i>moi</i> une série d'éléments qui sont les faits psychiques. Mais +<i>ces éléments sont-ils des parties</i>? Toute la question est là. Et c'est +pour l'avoir éludée qu'on a posé en termes insolubles le problème de la +personnalité humaine.... Ils cherchent le <i>moi</i> et prétendent le trouver +dans les états (ou la file des états) psychologiques.... Aussi, ont-ils +beau juxtaposer des états aux états, en multiplier les contacts, en +explorer les interstices, le <i>moi</i> leur échappe toujours, si bien qu'ils +finissent par n'y voir qu'un vain fantôme.... Bien vite, elle (la +psychologie) arrive à croire qu'elle pourrait, en composant ensemble +tous les points de vue, reconstituer l'objet. Est-il étonnant qu'elle +voie fuir cet objet devant elle, comme l'enfant qui voudrait se +fabriquer un jouet solide avec les ombres qui se profilent le long des +murs.... L'unité du <i>moi</i> ne pourra plus être qu'une forme sans matière. +Ce sera l'indéterminé et le vide absolu.» (BERGSON, <i>Revue de Méta. et +de Morale</i>, janv. 1903, p. 10, 12, 13.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> «<i>Il y a des changements, mais il n'y a pas de choses qui +changent; le changement n'a pas besoin d'un support. Il y a des +mouvements, mais il n'y a pas nécessairement des objets invariables qui +se meuvent: le mouvement n'implique pas un mobile</i>.» (BERGSON, +<i>Conférences d'Oxford</i>, p. 24.) (C'est l'auteur qui a souligné.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 325.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 270.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. +814. De même W. James qui les appelle <i>une mascarade de noms</i>. (<i>Phil. +de l'expérience,</i> p. 200.) Même caricature dans Laberthonnière, qui ose +définir l'âme: «Entité inerte qu'on imagine au-delà de la conscience (!) +par-dessous (!!), comme un morceau de matière (!!!) sur lequel +viendraient s'imprimer les diversités de la vie psychique....» (<i>Annales +de philosophie chr</i>., nov. 1910, p. 178.) W. James, <i>Ibid.</i>, appelle +aussi l'âme: «Un <i>bouche-trou</i> théorique; il marque une place et réserve +cette place à une explication qui devra venir l'occuper plus +tard.»—Plus tard! c'est toujours commode. En attendant, l'unité de +l'agent que j'appelle mon âme explique seule l'unité de mes actions et +du «courant de ma conscience».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 327.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 338.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 262, 293, 295. Cf. +p. 42, 343, 390, etc. «Il n'y a pas d'étoffe plus résistante ni plus +substantielle.» (p. 4.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 2, 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 16.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 181, 218, 270. «Le +passé fait corps avec le présent.... Ce n'est pas seulement notre passé +à nous qui se conserve, c'est le passé de n'importe quel changement....» +(BERGSON, <i>Conférences d'Oxford</i>, p. 33, 34.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> FOUILLÉE, <i>Revue philosophique</i>, avril 1911, p. 353.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 259.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> PLATON, <i>Cratyle</i>, trad. de Cousin, p. 154.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> PLATON, <i>Sophiste, Ibid</i>., p. 263.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 14.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 148, 149.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> «Ma personne à un moment donnée est-elle <i>une</i> ou +<i>multiple</i>?... Je suis donc ... unité multiple et multiplicité une.... +Je n'entre ni dans l'une ni dans l'autre (de ces catégories) ni dans les +deux à la fois, quoique les deux réunies puissent être une imitation +approximative de cette interpénétration réciproque et de cette +continuité que je trouve au fond de moi-même.» (BERGSON, <i>l'Evolution +créatrice</i>, p. 280. Cf. 283.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 295.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 222 et 226.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 219, 265, 280, 283, +292.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 18, 49, 58, 260, +367, 368, 370, 371, 372, 373, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> «Il n'y a plus que des directions.» (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. +17.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1901, p. 305; +1907, p. 167. Cf. juill., p. 480, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> BERGSON, <i>Essai sur les données</i>, p. 158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> «Qu'est-ce que le devenir, sinon une fuite perpétuelle de +contradictoires qui se fondent?» (LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, +1901, p. 411.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1905, p. 200-204.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Voyez avec quelle énergie Aristote a stigmatisé ces +sophismes, dans notre <i>Théorie fondamentale</i>, p. 82 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> «Item si contradictiones simul veræ de eodem omnes, +patet quod omnia erunt unum, δἦλον ὡς άπαντα ἔσται ἔν, erit etenim idem +et triremis, et paries, et homo, si de omni contingit quicquam aut +affirmare aut negare ... patet quod homo non erit triremis: sed est +etiam, si contradictio vera est. Et jam fit quod Anaxagoras aiebat: +«Simul omnes res esse», ita ut nihil vere sit unum.»—«Nam si verum est +quod homo est non-homo, patet quod etiam nec homo, nec non-homo erit.» +(ARISTOTE, <i>Méta</i>., l. III, c. iv, §§ 16, 19.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> BERGSON. <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 10, 366.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> «Accidit eis qui simul dicunt esse et non esse, magis +dicere quiescere cuncta, quam moveri. Non enim est in quod quicquam +mutetur, ουγαρ ἔστιν είς ὅ τι μεταβάλλει, nam omnia omnibus insunt.» +(ARISTOTE, <i>Méta</i>., l. III., c. v., § 16.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> «Accedit igitur id quod fertur vulgo his omnibus +orationibus, eas seipsas perimere, αύτους ἐαυτους άναιρειν.» (ARISTOTE, +<i>Méta</i>, l. III, c. viii, § 5.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Voici une réplique de M. Bergson: «On ne croit plus +aujourd'hui que le vrai puisse être donné une fois pour toutes, saisi +dans son intégralité (??) par l'effort hardi d'un vigoureux génie. Si +pareille chose était possible, ce serait l'arrêt final de la pensée +humaine désormais inutile.» (<i>Congrès de Bologne</i>, 10 avr. 1911.) C'est +le sophisme du <i>tout ou rien</i> que le lecteur n'aura pas de peine à +démasquer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 211.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, Introd., p. vi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 393 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 207.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 92.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Cf. <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 59, 62, 82.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 93.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 185.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 111.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 91.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> Cf. FARGES, <i>la Vie et l'évolution des espèces</i>, c. vii.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> DELAGE, <i>la Structure du protoplasme et les théories sur +l'hérédité</i>, p. 184.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 92.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 141.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 92.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 114.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice, Ibid</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a>«Comme si tout servait de moyen à tout.» (<i>L'Evolution +créatrice</i>, p. 136.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 278.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 42, 261, 391. Nous +avons vu que le Temps n'est pas un être, mais une condition d'existence +et d'activité pour tous les êtres créés.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 203.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 137, 154, 376.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 28.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 107, 108.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 108.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 109.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 58.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 130.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 115 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 122.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 121.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. 122.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 58.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> «Quelque chose a grandi (dans l'élan originel), quelque +chose s'est développé par une série d'additions qui ont été autant de +créations. C'est ce développement même qui a amené à se dissocier des +tendances qui ne pouvaient croître au-delà d'un certain point sans +devenir incompatibles entre elles.» (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 57, 58.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 123, 124.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 126.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 140.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 138.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 139.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 140, 141.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 138-144.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 137, 284.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 144.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 146, 147.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Cf. FARGES, <i>le Cerveau, l'Ame et les Facultés</i>, p. +420-460.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 147 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 151, 152.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 153.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 155.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 155, 156.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 139.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 156.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 188 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 191.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 190.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 185.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 286, 287.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 56, 114, 128, +148.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> «C'est la même inversion du même mouvement qui crée à la +fois l'intellectualité de l'esprit et la matérialité des choses.» +<i>(L'Evolution créatrice,</i> p. 225.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 182.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 50.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 50; cf. p. 182.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 57.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 182.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 204.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 210.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 200, 201.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 220.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p, 201.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 243.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 237.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 257, 258.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 266, 267.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 217, 220-221, 238, +226, 299; cf. p. 271.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 293, 294.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> «Un création de la matière ne serait ni incompréhensible +ni inadmissible.» (BERGSON, <i>l'Evolution créatrice,</i> p. 260.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Cf. FARGES, <i>Théorie fondamentale</i>, p. 180-192.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 299.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 348, 350, 377, +381, 385.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> «Il n'y a pas de choses, il n'y a que des actions.... +J'exprime cette similitude probable quand je parle d'un centre d'où les +mondes jailliraient comme les fusées d'un immense bouquet,—pourvu +toutefois que je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i>, mais pour une +continuité de jaillissement. Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait; +il est vie incessante, action, liberté.» (BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 270.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 209. (C'est nous qui +soulignons.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 49; cf. p. 367, +373.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Au fond, c'est la confusion de l'<i>essence</i> et de +l'<i>existence</i> que les scolastiques avaient si bien distinguées. +L'existence n'est identique à l'essence que dans un seul être, l'<i>Etre +parfait</i>. Dire que le monde existe parce qu'il dure, qu'il est la durée +même, c'est dire qu'il est l'Etre parfait, alors que son imperfection et +sa contingence éclatent de toute part.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 341.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, juill. 1907, +p. 482.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> <i>Semper prius est quod melius est</i>. ᾽Αει τὸ βέλτιον +πρότερον. ARISTOTE, <i>Méta</i>., l. II, c. iii, § 12.—. Ούκ οϋν βέλτιον τὸ +πρὦτον. <i>Méta</i>., l. XI, c. vi, § 11.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> BOUTROUX, <i>Etudes d'hist. et de philosophie</i>, p. 202.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> RENAN, <i>Averrhoès</i>, p. 7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> «La formule maîtresse de ces novateurs est précisément le +contraire de la nôtre, et toute leur doctrine se résume dans cette +phrase: <i>le non-être prime l'être</i>. Aussi, de là, ces belles conclusions +que l'on sait: tout a commencé par le néant;—le devenir est la seule +existence véritable;—le plus sort du moins;—ce qui passe est réel; ce +qui demeure, une abstraction;—l'Etre infini est la dernière et la plus +vide des abstractions. Toujours et partout, c'est la primauté du néant +affirmée impudemment; le dernier mot de tout ceci est la formule: <i>le +non-être prime l'être</i>.» (DE RÉGNON, <i>la Métaph. des causes</i>, p. 116.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> «Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait.»—Il est «une +continuité de jaillissement».—(Il est donc en train de se faire et +d'évoluer avec l'univers.) (BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 270.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> PLATON, <i>Sophiste</i>, trad. Cousin, p. 261.—ARISTOTE, +<i>Méta.</i>, l. XII, c. ix.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 299.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, Introd., p. vii; +cf. p. 96, 111.—«La doctrine des causes finales ne sera jamais réfutée +définitivement. Si l'on écarte une forme, elle en prendra une autre.» +(p. 43.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 347.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 67-83.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 75, 83.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 84.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 95.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 111.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 112.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 97.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 114.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> HAMELIN, <i>Essai sur les éléments de la représentation</i>, +1907, p. 321.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 104, 110, 200, 283.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Τὸ γαρ ὅλον πρότερον άναγκαιον είναι του μέρους. +(<i>Polit.</i>. l. I, c. ii.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 184.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 96.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 105.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 113.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 268.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 269.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 270.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 272.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 283.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> SULLY-PRUD'HOMME, <i>le Problème des causes finales</i>, +p. 157.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, Introd., p. vi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 193, 194, cf. +p. 201.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 399.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 226.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 3.—Cf. <i>l'Evolution +créatrice</i>, p. 316.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 37.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 39.—Cf. p. 53, 56, +151, 262, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Elles ont même le maximum possible d'objectivité, parce +que «la perception des qualités sensibles est beaucoup plus indépendante +du besoin et présente par là même une réalité objective supérieure». +(BERGSON, «Réponse à Pitkin», <i>Journal of Philosophy</i>, 7 juill. 1910.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 225; cf. 228, 66.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> La qualité sensible consisterait dans une espèce de +contraction du réel opéré par un état variable de tension ou de +relâchement, p. 21, 232.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 40, 56.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 60, 61.—Cf. p. 145, +147, 150, 264.—«De là l'illusion qui consiste à voir dans la sensation +un état flottant et inextensif, lequel n'acquerrait l'extension et ne se +consoliderait dans le corps que par accident: illusion qui vicie +profondément la théorie de la perception extérieure.... Il faut en +prendre son parti: la sensation est, par essence, extensive et +localisée.» (<i>Ibid.</i>, p. 151.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 147, 267.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Cf., sur ce double jeu, notre étude <i>l'Objectivité de la +perception,</i> p. 229 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 239.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 267.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> «Les états cérébraux qui accompagnent la perception n'en +sont ni la cause ni le duplicat.» (<i>Matière et Mémoire</i>, p. 263. Cf. +p. 52, 68.) «Le cerveau est un instrument d'action, non de représentation.» +(p. 69.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Cette théorie profonde d'Aristote et des scolastiques +trouve un écho dans <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 182, où la vision est +appelée «un toucher rétinien».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 227.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> HAMILTON, <i>Lec. on Met.</i>, t. I, p. 288.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> B. SAINT-HILAIRE, <i>De Anima</i>, préf., p. 117.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 59, 37, 61, 257, 244.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Voir notre étude I. <i>Théorie fondamentale</i>, p. 370 à +402.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 263, 245, 143, 260, +19.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 105, 106.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 245.—Cf. p. 263.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 244, 256, 36.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> «Elle (la vraie philosophie) doit nous ramener, par +l'analyse des faits et la comparaison des doctrines, aux conclusions du +sens commun.» (<i>Ibid.</i> Avant-propos, p. iii.) Un aveu si précieux est à +retenir pour juger la philosophie nouvelle. On ne saurait trop le +répéter.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 70; cf. p. 49, 52, +261.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 20, 21, 63.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 65, 60, 67.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> BERGSON, <i>Matière et mémoire</i>, p. 255. Les besoins des +animaux et ceux de l'homme étant différents, on peut en conclure que +leur perception du monde est différente de la nôtre, dans une certaine +mesure, mais le fond est le même.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 197, 62.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 257.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> «Pourvu que l'on ne considère de la Physique que sa forme +générale et non pas le détail de sa réalisation, on peut dire qu'elle +touche à l'absolu.» BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 217, 216; cf. +p. 52, 225, 251, 387, 389, etc. On voit par là combien M. Bergson est +loin de ne voir dans les sciences—avec nos pragmatistes—que des +définitions nominales ou conventionnelles plus ou moins déguisées, +auxquelles <i>le succès</i> tiendrait lieu de <i>vérité</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 390, 391.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 54.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 177.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> «Originellement, nous ne pensons que pour agir. C'est +dans le moule de l'action que notre <i>intelligence</i> a été coulée. La +spéculation est un luxe, tandis que l'action est une nécessité.» +(BERGSON, <i>l'Evolution créatrice,</i> p. 47.) Le même reproche est adressé +au <i>Sens commun</i>: p. 48, 49, 166, 167, 306, 322, etc. On le traite +d'«intéressé»; d'«utilitaire», et partant de «suspect».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 168, 169.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 169.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. III, c. i, § 6; <i>Méta</i>, l. X, +c. ix, § 2, 4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. III, c. i, § 9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRE, Phys., Préf., p. 38; et l. III, +c. ii, § 4, note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> «Progrès qui est le mouvement même.» (BERGSON, +<i>l'Evolution créatrice,</i> p. 168.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 179; cf. p. ii, 175, +193.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, introd., p. ii; +cf. p. 53.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 225.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, introd., p. i, ii; +cf. p. 173, 175, 213, 289, 398.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> Cf. BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 151, 157, 166, +190, 198.—«(L'intelligence) est la faculté de fabriquer des objets +artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en +varier indéfiniment la fabrication.» (<i>Ibid.</i>, p. 151.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> FOUILLÉE, <i>la Pensée</i>, p. 79.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> FOUILLÉE, <i>Ibid.</i>, p. 161.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 137, 105, 148, 130, +125.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 11, 17, 22, 29.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> Cette confusion de l'étendue abstraite avec la matière a +été relevée plus haut. Ni l'anatomiste ni le chimiste ne peuvent +décomposer les corps à leur fantaisie. Ils doivent en respecter les +«articulations» naturelles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 167.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> On peut voir ces trois notions dans Aristote, <i>VI Phys</i>., +c. i;—<i>Continua</i>, quorum extrema sunt unum: Συνεχῆ, ὦν τά ἔσχατα +ἓν.—<i>Contigua</i>, quorum extrema sunt simul: 'απτόμενα δʹὦν τά ἔσχατα αμα. +—<i>Dissita</i>, ea interquæ nihil est medium, quod sit ejusdem rationis: +'εφεξῆς δʹὦν μηδἑν μεταξυ συχχενές.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 13, 160, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> BERGSON, <i>Matière et mémoire</i>, p. 218.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 10, 366.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> «Moi et non-moi, moi et vous, moi et tous, forment une +discontinuité primitive qu'aucun artifice ne saurait supprimer.» +(FOUILLÉE, <i>la Pensée</i>, p. 16.)—«Si nous <i>découpons</i> le réel, c'est +qu'il est <i>découpable</i>, c'est qu'il est jusqu'à un certain point +découpé, c'est que nous y sommes découpés nous-mêmes; c'est, par +exemple, qu'un homme n'est pas un autre homme, qu'un homme n'est pas un +cheval ... bref que nos idées, nos concepts et nos lois ont un fondement +dans le réel.» (<i>Ibid.</i>. p. 74.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> «Multitudinem esse et divisibile, magis est sensibile +quam esse indivisibile. Quare multitudo ratione prior quam indivisibile +per sensum est.» Τὸ μαλλον αισθητὸν τὸ πλἦθος εϊναι και τὸ διαιρετὸν ἢ +τὸ άδιαίρετον, ὤστε τῷ λόγῳ πρότερον τὸ πλἦθος τοϋ άδιαιρέτου δια τῆν +αϊσθησιν. (<i>Méta.</i>, l. IX, c. iii, § 2.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> FOUILLÉE, <i>la Pensée</i>, p. 223.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> S. THOMAS, I°, q. LXXXV, a. 3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. I, c. ii, § 15.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> PLATON, <i>Phèdre</i>, 265 E.—Voir aussi contre l'unité de +l'être <i>Parménide</i> et le <i>Sophiste</i>, surtout, p. 248, trad. Cousin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> ARISTOTE, <i>Méta</i>., l. XII, c. iii, § 8, 9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. II, c. ii, § 3;—<i>Méta</i>., l. XII, +c. iii, § 8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> S. THOMAS, I°, q. LXXXV, a. 4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> SAINT THOMAS, <i>Contra Gent</i>., l. II, c. xcv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> «Quocirca idem erit bonum et non bonum, idem homo et +equus: nec de hoc erit illius disputatio, an omnia entia sint unum, sed +eo potius an nihil sint: item tale esse et tantum esse, idem erunt.» +ὥστε ταύτον ἔσται άγαθὸν και ούκ άγαθὸν, και άνθρωπος και ίππος, και ού +περι τοϋ ἓν εϊναι τα ὄντα ὁ λόγος ἔσται αύτοϊς, άλλα περι τοϋ μηδέν, και +τὸ τοιῳδι εϊναι και τοσᾡδι ταύτόν (<i>Phys.,</i> l. I, c. ii, § 14.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 170.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, sept. 1899, +p. 517.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> M. Fouillée l'a très bien vu: «La tentative pour +expliquer <i>entièrement</i> l'origine des idées et leur vérité par la +biologie constitue une immense pétition de principe.» (<i>La Pensée</i>, +p. 80.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> «<i>In quantum dicit verbum anima cognoscit objectum</i>.» +S. THOMAS, <i>de Verit.</i>, q. iv, a. 2. Après l'intuition de son objet, +l'esprit se l'exprime et se le dit à lui-même.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> «<i>Omnis scientia est universalium</i>.... <i>Quodam modo +scientia est universalis</i>» (dans ses principes); «<i>quodam modo autem +minime</i>» (dans ses applications particulières). (ARISTOTE, <i>Méta</i>., +l. XII, c. x, § 8.) «Un joueur d'échecs, par exemple, ne crée pas une +science en gagnant une partie. Il n'y a de science que du général.» +(POINCARÉ, <i>la Science et l'hypothèse</i>, p. 13.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> «Loin de faire fi des principes, nous croyons qu'ils sont +l'essentiel. Y substituer la pure étude des faits biologiques, c'est +vouloir faire marcher une montre sans y introduire le grand ressort.... +Vainement on nous invite à délaisser pour les questions pratiques du +jour «la paix des questions éternelles»—dites plutôt le tournant des +questions éternelles. Les problèmes du jour ne peuvent vraiment se +résoudre qu'en vertu de raisons qui les dépassent: l'actuel dépend du +perpétuel.» (FOUILLÉE, <i>Morale des idées-forces,</i> p. XXVII, XXIX.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> Φανερὸν τοινυν έκ τουτων ὄτι ἔστι τὸ πρώτος κινοϋν +άκίνητον (ARISTOTE, <i>Phys</i>., l. VIII, c. v.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> Pour Aristote, c'est quelque chose de <i>divin</i>, τὸ θείον; +pour saint Thomas et pour nous, c'est la pensée même de Dieu reflétée +par ses créatures.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 340.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> «Concevoir (le concept) est un pis aller (!!) dans les cas +où l'on ne peut pas percevoir (!!).... Une conception ne vaut que par +les perceptions éventuelles qu'elle représente (!!).» (BERGSON, +<i>Conférences d'Oxford</i>, p. 5.) Le lecteur appréciera si ce n'est pas là +une inintelligence totale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> «Persistance inextinguible d'un reste: c'est la tare +essentielle du concept.» <i>(Revue néo-scolastiq.,</i> nov. 1910, p. 489.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> SAINT THOMAS, <i>in Il Cœlor</i>., l. XVIII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Quidquid esse potest intelligi potest</i>. S. THOMAS, +<i>Contra Gent</i>., l. II, c. 98.—La raison en est que tout ce qui vient à +l'existence est la réalisation d'un possible et partant d'une idée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1903, p. 8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> Nominaliste pour tous les concepts, excepté pour celui de +Temps, où M. Bergson est ultra-réaliste, puisqu'il en fait la substance +des choses dans le grand Tout. En faisant du Temps non pas un fluide, +mais la <i>fluidité</i> même, il hypostasie une abstraction.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> <i>L'universel</i> veut dire essence commune à plusieurs +individus. Ainsi la rondeur est une essence commune à toutes les choses +rondes. La première vue de l'esprit découvre une essence, v.g. la +rondeur de ce cercle: c'est l'universel <i>direct</i>. La seconde vue la +considère comme étant commune à tous les autres cercles, existants ou +possibles, c'est-à-dire comme infiniment imitable: c'est l'universel +<i>réflexe</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 56, 114, 128, 136, +148.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, introd., p. iii.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> En général, l'intuition désigne l'acte de connaître un +objet immédiatement, sans raisonnement ni passage par des idées +intermédiaires. Elle s'oppose à l'acte discursif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> «Une faculté tout autre que celle d'analyser. Ce sera, +par définition même, l'intuition.» (BERGSON, <i>Revue de Méta. et de +Morale</i>, 1903, p. 35.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, introd., p. iv; cf. +p. 216.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 31, 47, 49, 164, +323, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> Voici un aveu: «Même quand elle se lance dans la théorie, +la science est tenue d'adapter sa démarche à la configuration générale +de la pratique (et du réel). Si haut qu'elle s'élève, elle doit être +prête à retomber dans le champ de l'action et à s'y retrouver tout de +suite sur ses pieds. Ce ne lui serait pas possible si son rythme +différait absolument de celui de l'action elle-même.» (<i>L'Evolution +créatrice</i>, p. 356.) Bien loin de s'opposer, le théoricien et le +praticien se complètent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Il s'agit «d'une connaissance par le dedans, qui les +saisit (les faits) dans leur jaillissement même au lieu de les prendre +une fois jaillis, qui creuserait ainsi au-dessous de l'espace et du +temps spatialisé....» (BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 390.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 50; cf. p. 216.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 53.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 210, 211.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> Même hésitation chez M. Le Roy qui écrit: «La tâche +propre du philosophe serait de résorber l'intelligence dans l'instinct, +ou plutôt de réintégrer l'instinct dans l'intelligence.» (<i>Revue des +Deux Mondes</i>, février 1912.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 179.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, cf. p. 197.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> «La première (connaissance) implique qu'on tourne autour +de cette chose; la seconde, qu'on entre en elle.» (BERGSON, <i>Revue de +Méta. et de Morale</i>, 1903, p. i.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 290.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 209.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 258, cf. +p. 259.—«En les rapprochant les unes des autres (les formes de +l'instinct), en les faisant ensuite fusionner avec l'intelligence, +n'obtiendrait-on pas cette fois une conscience coextensive à la vie et +capable, en se retournant brusquement contre la poussée vitale qu'elle +sent derrière elle, d'en obtenir une vision intégrale, quoique sans +doute évanouissante?» (<i>Ibid.</i>, introd., p. v.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 272.—«On appelle +intuition cette espèce de <i>sympathie intellectuelle</i> par laquelle on se +transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a +d'unique et partant d'inexprimable.» (<i>Rev. de Méta. et de Morale</i>, +1903, p. 3.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 209.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> BERGSON, Discours de Bologne, 10 avril 1911, dans la +<i>Revue de Méta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 826, 827.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 813, 824.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> Pour Kant, c'est le concept qui recoud le décousu informe +de l'intuition sensible. Pour Bergson, c'est, au contraire, l'intuition +sensible qui recoud le morcelage du concept. Opposition curieuse qui +trahit le caractère artificiel de ces systèmes!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> Aristote avait déjà dit: «Sentir n'est pas encore +savoir.» (<i>Anal.</i> Post.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> FOUILLÉE, <i>la Pensée</i>, p. 363.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> «Concevoir est un pis-aller dans le cas où l'on ne peut +pas percevoir.» (BERGSON, conf. d'Oxford, <i>la Perception du changement</i>, +p. 5.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> Cf. S. AUG. <i>De Genes. ad litt</i>., IV, 32, 50.—S. Thomas +ajoute que la vision dans le Verbe est la connaissance la plus parfaite, +soit du général, soit du particulier. <i>Perfectius (res) cognoscitur +per Verbum quam per se ipsam, etiam in quantum est talis</i>, (De verit. q. 8, +a. 16, ad II; cf. q. 4, a. 6.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, janv. 1903, p. 13.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> FOUILLÉE, <i>la Pensée</i>, p. 353.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, janv. 1903, p. 9, +15, 27. Voici quelques jolis exemples de ces concepts «fluides». +Définition de l'<i>idée</i>: «Une certaine assurance de facile +intelligibilité.» Définition de l'<i>âme</i>: «Une certaine inquiétude de +vie.» (<i>Ibid.</i>, p. 31.) On comprend que de tels concepts soient +perpétuellement changeants.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 393.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Cf. notre étude I sur <i>le Mouvement</i>, p. 142 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1903, p. 32, 33.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> Aristote, lui aussi, a voulu revenir «de la sécheresse et +de l'insuffisance logique à la richesse féconde de l'expérience, de +l'artificiel au naturel.» (RAVAISSON, <i>Testament philosophique</i>, p. 7.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1907, p. 488, 495.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 389.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> BERGSON, <i>Matière et Mémoire</i>, p. 54.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> «L'intuition de soi est l'illusion d'un ultra-raffiné qui +prend la conscience aiguë d'une sensation pour la coïncidence avec +l'être.» (Revue <i>néo-scolastique,</i> nov. 1910, p. 490.) Une méprise si +grossière n'est certes pas d'un ultra-raffiné!... La conscience ne +saisit pas seulement la pensée, mais aussi celui qui pense: <i>intellectus +intelligit semetipsum</i>—, dit saint Thomas. Et ce n'est pas seulement +l'école d'Aristote et de saint Thomas qui est unanime sur ce point +capital, mais encore l'école suarésienne: «Prima cognitio accidentis non +terminatur ad abstractum sed ad concretum ... sicque substantia +cognoscitur simul cum accidente, hoc est in confuso, in quantum est pars +talis concreti accidentalis.» (SUAREZ, <i>De Anima</i>, l. IV, c. iv.) Quant +aux écoles spiritualistes modernes, contentons-nous de citer cette +magnifique et décisive parole de F. Bouillier: «Dénier à la conscience +le pouvoir d'atteindre, en même temps que les phénomènes, l'être que +nous sommes, l'être un, identique, essentiellement actif, vie et pensée, +c'est la mutiler profondément, c'est rejeter la meilleure partie de ce +qu'elle nous atteste, et cela seul qui est continuellement présent au +milieu de la diversité de tous ses autres témoignages.» (<i>La Conscience +en psychologie</i>, p. 95). Une psychologie expérimentale «sans âme» n'est +donc qu'une mutilation profonde de l'expérience.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 212, 213.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> C'est ce que les scolastiques ont appelé la <i>quiddité</i>: +«Intellectus humani proprium objectum est quidditas sive natura in +materia corporali existens.» (S. THOMAS, <i>Sum. theol</i>., I, q. LXXXIV, a. +3, et q. LXXXIX, a. 3.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> La première notion acquise est celle de l'<i>être</i>: «Ens +est primum quod cadit in apprehensione simpliciter.» (S. THOMAS, +<i>Quæst. disp., De Verit.,</i> q. x, a. 1.) Or, l'être le dit d'abord de ce +qui est <i>de soi</i> (substance), puis de l'être dérivé (accidents): «Ens +absolute et primo dicitur de substantia, posterius, secundum quid de +accidentibus.» (S. THOMAS, <i>De ente et essentia</i>, c. ii.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> On sait que, pour Aristote et saint Thomas, c'est +l'intuition de l'<i>être réel</i> qui fonde toute la métaphysique. +(S. THOMAS, I°, q. LXXXXV, a. 5.) La connaissance qui en découle est +progressive: 1° connaissance de l'être (quelque chose qui est); 2° +connaissance <i>confuse</i> de la substance; 3° connaissance <i>confuse</i> des +accidents; 4° connaissance <i>distincte</i> de la substance; 5° connaissance +<i>distincte</i> des accidents. Ensuite vient la connaissance de la <i>nature</i> +des êtres étudiés: essences et propriétés. On voit par là que +l'intelligence saisit la substance avant les accidents (c'est l'inversé +pour les sens), parce qu'elle ne peut comprendre l'être <i>dérivé</i> +qu'après l'être <i>de soi</i>. «Sicut prædicamenta non habent esse nisi per +hoc quod insunt substantiæ, ita non habent cognosci nisi in quantum +participant aliquid de modo cognitionis substantiæ quod est cognoscere +quid est». (S THOMAS, <i>In libro XII métaph</i>., l. VII, lec. I.) C'est +l'inverse pour les sens qui sont tout d'abord frappés par les accidents +et ne saisissent l'objet que par concommitance, comme on saisit une main +gantée sous le gant. En résumé, la substance est sensible <i>per accidens</i> +et intelligible <i>per se</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1903, p. 33, 35; +cf. <i>Matière et Mémoire</i>, p. 203, 205-207. Grâce à cette intuition +directe du réel, nous pouvons confronter l'image du souvenir avec le +réel pour la rendre de plus en plus adéquate. <i>L'adæquatio rei et +intellectus</i> est ainsi rendue possible. Elle est impossible, au +contraire, pour ceux qui nient l'intuition et ne peuvent plus comparer +l'image qu'avec d'autres images, sans jamais saisir l'original.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 192, 193.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 206; et réponse à +Pitkin, <i>Journal of Philosophy</i>, 7 juill. 1910.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> D'ailleurs, qui distinguera les véritables biens, la +véritable utilité, les succès dignes d'envie, sinon l'intelligence +éclairée par d'autres critères?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> BERGSON, <i>Réponse à Pitkin, Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 323.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> Cf. <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1901, p. 317.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> LITTRÉ, <i>Revue des Deux Mondes</i>, 10 juin 1865.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 239-257.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 242.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 253.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 253.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 295-323.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> A l'exemple de M. Bergson, nous avons nous-même réédité +dans ce paragraphe, presque littéralement, notre réplique déjà parue +ailleurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> S. THOMAS, <i>I Sent</i>., dist. VIII, q. i, a. 3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 310.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> MICHELET, <i>Esquisse de logique</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> «Ens rationis dicitur, quod cum in re nihil ponat, et in +se non sit ens, formatur tamen seu accipitur ut ens in ratione.» (S. +THOMAS, V. <i>Méta</i>., l. IX;—<i>Summa theol</i>., I°, q. XVI, a. 3, ad 2.—Cf. +JEAN DE S. THOMAS, <i>Log</i>., II, q. 2.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> BERGSON, <i>Ibid.</i>, p. 320.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Dans sa lettre au P. de Tonquédec (<i>Etudes,</i> 20 janv. +1912, p. 516), M. Bergson a eu la loyauté de reconnaître l'insuffisance +de cette première argumentation: «Elle aboutit simplement à montrer que +<i>quelque chose</i> a toujours existé. Sur la nature de ce «quelque chose», +elle n'apporte, il est vrai, aucune conclusion positive.» Le lecteur +comparera cet aveu à ses prétentions premières.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 299.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 291.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Pour ces citations et les suivantes, voy. Bergson, son +cours au Collège de France, en mai 1911: <i>Théorie de la Personne</i>, cité +par Grivet, <i>Etudes</i>, 30 nov. 1911.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> «Seule, la matière qu'il (le courant de la conscience +universelle) charrie avec lui, et dans les interstices de laquelle il +s'insère, peut le diviser en individualités distinctes. Le courant passe +donc, traversant les générations humaines, se subdivisant en individus: +cette division était dessinée en lui vaguement (?), mais elle ne se fût +pas accusée sans la matière. Ainsi se créent sans cesse des âmes, qui +cependant, en un certain sens, préexistaient. Elles ne sont pas autre +chose que les ruisselets entre lesquels se partage le grand fleuve de la +vie, coulant à travers le corps de l'humanité.» (BERGSON, <i>l'Evolution +créatrice</i>, p. 292.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Nous avons vu plus haut, en parlant du «morcelage», que +c'est l'<i>esprit</i>, au contraire, qui se découpait un corps. Ce sont là +des assertions difficilement conciliables à nos yeux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> Voir, par exemple, l'interview de Maurice Verne dans +l'<i>Intransigeant</i> du 26 nov. 1911.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> Voir l'interview ci-dessus.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> Cf. <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 294.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> PIERRE LOTI, <i>le Pèlerin d'Angkor</i> (Calmann-Lévy). Cf. +Discours de réception à l'Académie française de M. Jean Aicard, par +Pierre Loti, 23 déc. 1909.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> «Je parle de Dieu comme d'une <i>source</i> d'où sortent tour à +tour, par un effet de sa liberté, les «courants» ou «élans» dont chacun +formera un monde: il en reste donc distinct (??), et ce n'est pas de lui +qu'on peut dire que «le plus souvent il tourne court», ou qu'il soit «à +la merci de la matérialité qu'il a dû se donner.» (1<sup>re</sup> lettre +au P. de Tonquédec, p. 517 des <i>Etudes</i>.)—M. Bergson avait écrit +(<i>Evolution créatrice,</i> p. 270): «Je parle d'un <i>centre</i> d'où les mondes +jailliraient comme les fusées d'un immense bouquet,—pourvu toutefois +que je ne donne pas ce centre pour une <i>chose</i> [une substance] mais pour +une <i>continuité de jaillissement.</i> Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout +fait....»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>L'Evolution créatrice</i>, p. 270, 271.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> De même pour M. Le Roy: «Pour nous, Dieu n'est pas, mais +devient. Son devenir est notre progrès même.» (LE ROY, <i>Revue de Méta. +et de Morale</i>, 1907, p. 509.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> LE ROI, <i>Dogme et Critique</i>, p. 145.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Malgré cela, M. Bergson persiste à croire qu'il n'est pas +panthéiste, et sa bonne foi ne saurait être mise en doute. «De tout +cela, écrit-il, se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre, +générateur à la fois de la matière et de la vie, dont l'effort de +création se continue du côté de la vie, par l'évolution des espèces et +par la constitution des personnalités humaines. De tout cela se dégage, +par conséquent, la réfutation du monisme et du panthéisme en général +(??). Mais, pour préciser encore ces conclusions et en dire davantage, +il faudrait aborder des problèmes d'un tout autre genre, <i>les problèmes +moraux</i>. Je ne suis pas sûr de jamais rien publier à ce sujet; je ne le +ferai que si j'arrive à des résultats qui me paraissent aussi +démontrables ou aussi «montrables» que ceux de mes autres travaux.» +(Lettre au P. de Tonquédec, II<sup>e</sup> lettre, <i>Etudes</i>, p. 515.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> Autre formule de la même erreur: «Le temps <i>n'est</i> +jamais; il devient toujours.»—Comme si le présent n'était pas en acte! +«<i>Nihil est temporis</i>, dit saint Thomas, <i>nisi nunc</i>.» (Iº q. 46, a. 3, +ad 3.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Cf. LE ROY, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1901, p. 292 +et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la <i>Revue de +Méta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 810.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Sa première devise était: «Mettre plus de science dans la +métaphysique et plus de métaphysique dans la science.» (BERGSON, <i>Revue +de Méta et de Morale</i>, janv. 1903, p. 29.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> BERGSON, Congrès de Bologne, 10 avril 1911, dans la +<i>Revue de Méta. et de Morale</i>, nov. 1911, p. 825.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> «En principe, la science positive porte sur la réalité +même, pourvu qu'elle ne sorte pas de son domaine qui est la matière +inerte.» (BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 225; cf. p. 216.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> POINCARÉ, <i>la Valeur de la science</i>, p. 214.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 218, 258, 211, 272.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> «D'après cette nouvelle méthode, pour connaître les +choses telles qu'elles sont, il ne faut pas user de l'intelligence, qui +ne peut que les dénaturer, mais se rapprocher (par l'intuition) de +l'expérience brute, se plonger dans le tourbillon des sensations, +s'abîmer enfin dans le torrent de la vie animale et végétative, se +perdre dans l'inconscience et se noyer dans les choses. Ce réalisme +psychologique conduit à l'idolâtrie du fait en métaphysique et en +morale....»(COUTURAT, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, 1897, p. 241, +242.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> W. JAMES, <i>Philosophie de l'expérience,</i> p. 257, 264, +265, 309, 316. «Le meilleur chemin à suivre est celui de Fechener, de +Royce, de Hégel: Fechener n'a jamais entendu le veto de la Logique; +Royce entend sa voix, mais refuse délibérément de savoir ce qu'elle dit; +Hégel n'entend ce qu'elle dit que pour en faire fi; et tous passent +joyeusement leur chemin. Serons-nous les seuls à subir son veto?» +(<i>Ibid.,</i> p. 197.) C'est Bergson, dit-il, qui l'a enhardi dans cette +voie.—«Je me suis vu contraint de renoncer à la Logique carrément, +franchement, irrévocablement!» <i>(A Pluralistic universe</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> MARITAIN, <i>l'Evolutionnisme de M. Bergson</i>, dans la +<i>Revue de Philosophie,</i> sept. 1911, p. 539.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> Cf. Card. MERCIER, <i>Discours du 8 déc. 1907 à +l'Université de Louvain</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> M. Bergson est à peu près le seul philosophe +universitaire à traiter les questions de métaphysique, comme on peut +s'en convaincre en feuilletant le catalogue d'ouvrages philosophiques +publiés chez Alcan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> BERGSON, <i>Revue de Méta. et de Morale</i>, janv. 1903, +p. 30, 31.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Cette critique, il est vrai, n'est pas nouvelle. Déjà +Platon l'adressait aux artistes de son temps: «N'est-il pas vrai que les +artistes, s'inquiétant peu de la vérité, donnent à leurs ouvrages, au +lieu de proportions naturelles, celles qu'ils jugent devoir faire le +plus bel effet?» (<i>Le Sophiste</i>, trad. Cousin, p. 220.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> RENÉ DOUMIC, <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 mars 1910, +p. 433.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Cité par GRIVET, <i>Etudes</i>, 20 nov. 1911.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> BERGSON, <i>l'Evolution créatrice</i>, p. 375, 355, 369.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> W. JAMES, <i>Philosophie de l'expérience,</i> p. 305.</p> +<br /><br /> + +</div></div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La philosophie de M. Bergson, by Albert Farges + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON *** + +***** This file should be named 16887-h.htm or 16887-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/8/16887/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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