The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrs

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Title: Le culte du moi 3
       Le jardin de Brnice

Author: Maurice Barrs

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE CULTE DU MOI

       *       *       *       *       *

LE JARDIN DE BRNICE

PAR

MAURICE BARRS

DE L'ACADMIE FRANAISE

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NOUVELLE DITION

PARIS


1910


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TABLE DES MATIRES

Quelques personnes ayant manifest

CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.)

Conversation qu'eurent MM. Renan et
Chincholle sur le gnral Boulanger,
en fvrier 89, devant Philippe


CHAPITRE DEUXIME.--Philippe retrouve dans
Arles Brnice, dite Petite-Secousse

CHAPITRE TROISIME.--(Histoire de Brnice).
--Comment Philippe connut Petite-Secousse

CHAPITRE QUATRIME--(Histoire de Brnice)
[Suite].--Le muse du Roi Ren

CHAPITRE CINQUIME.--Brnice  Aigues-Mortes.
Les amours de Petite-Secousse et de Franois de
Transe

CHAPITRE SIXIME.--Journe que passa Philippe
sur la Tour Constance, ayant  sa droite Brnice
et  sa gauche l'Adversaire

    (a) Vue gnrale et confuse
    (b) Vue distincte et analytique des parties.
    (c) Reconstitution synthtique d'Aigues-Mortes,
        de Brnice, de Charles Martin et de moi-mme,
        avec la connaissance que j'ai des parties
    (d) Critique de ce point de vue

CHAPITRE SEPTIME.--La pdagogie de Brnice.

    (a) La mthode de Brnice
    (b) Les plaisirs de Brnice
    (c) Les devoirs de Brnice

CHAPITRE HUITIME.--Le voyage  Paris et la
grande rptition sous les yeux de Simon

CHAPITRE NEUVIME.--Chapitre des dfaillances

    (a) Les miennes
    (b) On ne rive pas son clou  l'Adversaire
    (c) Dfaillance singulire de Brnice

CHAPITRE DIXIME.--La mort d'un snateur rend
possible le mariage de Brnice

CHAPITRE ONZIME.--Qualis artifex pereo.

Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation
de Snque le Philosophe  Lazare le
Ressuscit

CHAPITRE DOUZIME.--La mort touchante de Brnice

CHAPITRE TREIZIME.--Petite-Secousse n'est pas morte!

DEUX NOTES.--A propos du titre
             Sur le chapitre premier


       *       *       *       *       *



PRFACE


_Quelques personnes ayant manifest le dsir de dsigner par un nom
particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
coutume de les entretenir, nous avons dcid de leur donner celle
satisfaction, et dsormais il se nommera Philippe._

_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
les pratiques de la vie intrieure avec les ncessits de la vie active.
Il le rdigea, peu aprs une campagne lectorale, afin d'clairer divers
lecteurs qui saisissent malaisment qu'un got profond pour les opprims
est le dveloppement logique du, dgot des Barbares et du culte du
Moi, et sur le dsir de Mme X..., qui lui promit en change de lui
obtenir du Chef de l'tat la concession d'un hippodrome suburbain_.


       *       *       *       *       *

LE JARDIN DE BRNICE

       *       *       *       *       *

CHAPITRE PREMIER

POSITION DE LA QUESTION


CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GNRAL BOULANGER,
EN FVRIER 89, DEVANT PHILIPPE.


Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
sont invisibles  nos amis les plus attentifs, et de nous-mmes mal
connues. Elles font sur notre me de petites tches, caches dans une
ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
Ce sont des passions qui se prparent; elles clateront au moindre choc
d'une occasion.

Une force s'tait ainsi amasse en moi, dont je ne connaissais que le
malaise qu'elle y mettait. O la dpenserais-je?... C'est toute la
narration qui va suivre.

Mais avant que je l'entame, je dsire relater une conversation o
j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit rcit,
aidera  en dmler le fil.

En m'attardant ainsi, je ne crois pas cder  un souci trop minutieux:
les considrations qu'on va entendre de deux personnes fort autorises
et qui jugent la vie avec deux thiques diffrentes, m'ont suggr
l'occupation que je me suis choisie pour cette priode. Elles ont
inclin mon me de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
leur cours. N'est-ce pas en quelque manire M. Chincholle qui proposa un
but  mon activit sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
Renan que je suis arriv au point de vue qu'on trouve  la dernire page
de cette monographie?

Cette soire, c'est le pont par o je pntrai dans le jardin de
Brnice.

C'tait peu de jours aprs la fameuse lection du gnral Boulanger 
Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dnait en ville avec
M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet minent
professeur, il saisit l'occasion o celui-ci tait embarrass de sa
tasse de caf pour l'interroger sur le nouvel lu.

--Monsieur, rpondit M. Renan, ludant avec une certaine adresse la
question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aim, le
trs distingu Blaze de Bury, avait une ide particulire de ce qu'on
nomme le gnie. Il l'exposa un jour dans la Revue: Certains hommes,
crivit-il, ont du gnie comme les lphants ont une trompe. Cela est
possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
bien plus facile  saisir que le signe du gnie, et quoique j'aie eu
l'honneur de dner en face du gnral Boulanger, je ne peux me prononcer
sur sa gnialit.

--Mon cher matre, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.

--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les tranges hypothses!
Croyez-vous que je puisse aussi htivement me faire des certitudes sur
des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
feuillet Sorel, Thureau-Dangin, mon minent ami M. Taine? Au bas de
chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
les mthodes rcentes, que de sources  consulter, que de documents
contradictoires! Il faut rassembler tous les tmoignages, puis en faire
la critique. Cette besogne considrable, je ne l'ai pas entreprise;
je ne me suis pas fait une ide claire et documente du parti
rvisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
suffrage universel, qui donne  chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine  dbrouiller leurs
querelles que j'tudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-mme
voudrait-il me dtourner du monument que j'lve  ses aeux, et o je
suis  peu prs comptent, pour que je collabore  sa politique, o
j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?

Et puis, aurais-je assez de mrite pour y convenir, je ne me sens pas
l'abngation d'tre boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
manquerait. Qu'un vnrable prtre se fasse empaler pour prouver aux
Chinois, qui l'pient, la vrit du rudiment catholique, il ne m'tonne
qu' demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
romain: Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
n'ont pu souffrir des tourments si varis pour une cause vaine. Je fais
mes rserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'tonnant, c'est
qu'il y ait eu un premier martyr. En voil un qui a d acqurir cette
gloire bon gr mal gr! Si vous l'aviez interview  l'avance sur ses
intentions, nul doute que vous n'eussiez dml en lui de graves
hsitations.

--Je vous entends, dit Chincholle aprs quelques secondes, vous refusez
une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher matre,
me prciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
gnral Boulanger est le centre?

M. Renan leva les yeux et considra Chincholle, puis lisant avec aisance
jusqu'au fond de cette me:

--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est prcisment,
Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
il chatouille le sens prcieux de la curiosit. La curiosit! c'est
la source du monde, elle le cre continuellement; par elle naissent
la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
enfants o la curiosit tait blme; peut-tre connaissez-vous cet
opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Msaventures de
Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, vritable pamphlet
contre l'humanit suprieure. Mais telle est la force d'une ide vraie
que l'auteur de ce coupable rcit nous fait voir,  la dernire page,
Touchatout qui gote du levain et s'envole par la fentre paternelle!
Laissons rire le vulgaire. Image exagre, mais saisissante: Touchatout
plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Lonard de
Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel intrt je m'attache 
chacun de vos beaux articles! Le gnral et ses amis vous ont distrait,
ils ont veill dans votre esprit quatre ou cinq grands problmes de
sociologie (comment nat une lgende, comment se cristallise une
nouvelle me populaire), vous vous tes demand, avec Hegel, si les
balanciers de l'histoire ne ramenaient pas priodiquement les nations
d'un point  un autre.

Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
rendez faciles, piquantes, accessibles  des cochers de fiacre. C'est,
dans une certaine mesure, la mthode que j'ai tent d'appliquer pour
propager en France les ides de l'cole de Tubingue.

Chincholle rougit lgrement et rpondit en s'inclinant:

--Je suis heureux des loges d'un homme comme vous, mon cher matre.

Il est vrai, j'ai t curieux jusqu' l'indiscrtion des moindres
dtails de ce tournoi, et je n'ai recul de satisfaire aucune des
curiosits que soulevait le principal champion,  qui sont acquises,
on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point o je me spare,
croyez-le, de mes amis. J'aime la modration, je rprouve les injures:
la violence des polmiques parfois m'attrista.

--Je vous coupe, s'cria Renan; c'est les injures que je prfre dans le
mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.

Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
pas dans la vie l'injure  l bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
signe de fcondit. Si la jeunesse approuvait intgralement ce que ses
ans ont constitu, ne reconnatrait-elle pas d'une faon implicite que
sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
de composer des rpubliques idales? Et quand nous avons celles-ci dans
la tte, comment nous satisfaire de celle o nous vivons? Rien de plus
mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les amliorations, c'est
ruiner l'avenir.

Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir srieusement
rflchi, toute l'utilit des injures. Mais prenons un exemple: nul
doute que M. Ferry ne soit enchant qu'on le trane dans la boue. a
l'claire sur lui-mme. En effet, il est bien vident qu'entre les
louanges de ses partisans et les pithtes des boulangistes, la vrit
est cerne. Peut-tre, aprs les renseignements que publient ses
journaux sur le Tonkin, tait-il dispos  s'estimer trop haut, mais
quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'crie:
L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-mme, il est dans le vrai.
Les intrts de la vrit sont gards  pique et  carreau! Grande
satisfaction pour un patriote!

J'ajoute que le lettr se consolerait malaisment d'tre priv de nos
polmiques actuelles, o la logique est fortifie d'une savate trs
particulire.

Ayant ainsi parl, M. Renan se mit  tourner ses pouces en regardant
Chincholle avec un profond intrt.

Celui-ci, renvers en arrire, riait tout  son aise, et je vis bien
qu'il se retenait avec peine de devenir familier.

--Mon cher matre, disait-il, cher matre, vous tes un philosophe, un
pote, oui, vraiment un pote.

--Me prendre pour un rveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
idaliste emport par la chimre! ce serait mal me connatre. Ce ne
sont pas seulement les intrts suprieurs des groupes humains qui me
convainquent de l'utilit des injures, j'ai pes aussi le bonheur de
l'individu, et je dclare que, pour un homme dans la force de l'ge,
c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi 
injurier.

Il est ncessaire qu' mi-chemin de son dveloppement le littrateur ou
le politicien cesse de pourchasser son prdcesseur afin d'assommer le
plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
modr, et cela convient tout  fait au midi de la vie. Cette
transformation est indispensable dans la carrire d'un homme qui a le
dsir bien lgitime de russir. Le secret de ce continuel insuccs que
nous voyons  beaucoup de politiciens et d'artistes minents, c'est
qu'ils n'ont pas compris cette ncessit. Ils ne furent jamais les
ractionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinrent  marcher
 l'avant-garde, comme ils le faisaient  vingt ans. C'est une grande
folie qu'un enthousiasme aussi prolong. Pour l'ordinaire un fou trouve
 quarante ans un plus fou, grce  qui il parat raisonnable. C'est
l'heureux cas o nos boulangistes mettent les rvolutionnaires de la
veille.

--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
mme pour certains antiboulangistes, mais ... voil! le gnral
russira-t-il?

--Je vous surprends dans des proccupations un peu mesquines. Mais
j'entre dans votre souci, aprs tout explicable et trs humain. Et je
vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
peuple, qu'avez-vous  craindre? Vous n'avez qu' suivre les secousses
de l'opinion; toujours la vrit en sort et le succs. Les mouvements
que fait instinctivement la femme qui enfante sont prcisment les
mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
inquitiez-vous tout  l'heure de savoir si le gnral Boulanger a du
gnie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
laisser faire l'instinct populaire.

Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
nombreuses qui nous chappent et qui amnent ces numros varis qui
sont les vnements historiques. Le long des sicles, les plus graves
vnements sont prsents  l'historien par des mains qui vous feraient
sourire, Chincholle.

Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un rve
que j'ai fait.

Par quelles circonstances avais-je t amen  me rendre sur un
hippodrome, cela est inutile  vous raconter. Cette foule, cette passion
me fatigurent; je dormis d'un sommeil un peu fivreux, j'eus des rves
et entre autres celui-ci:

J'tais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
n'arrivais jamais le premier. Cependant je me rsignais, et pour me
consoler je me disais: Tout de mme, je ferai un bon talon!

C'est un rve qui s'applique excellemment au gnral Boulanger.

--Mais, dit Chincholle un peu du, le gnral est vieux.

--Chincholle, vous prenez les choses trop  la lettre; j'ai dj
remarqu cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu' Boulanger,
non vainqueur en dpit de ses excellentes performances, succdera
Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
elle se transforme.

Rflchissez un peu l-dessus, a vous pargnera dans la suite de trop
violentes dsillusions.

--Si je vous ai bien suivi, rsuma Chincholle qui avait pris des notes,
vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
estimez que, pour le pays, et mme pour ceux qui se mlent  la lutte,
il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
les plus violentes du monde.

Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
donn de reprsenter ces aspirations? voil tout le problme tel que
vous le limitez.

Eh bien! mon cher matre, pourquoi, vous-mme ne collaborez-vous pas 
cette tche de donner un sens au mouvement populaire, de l'interprter
comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
Pourquoi  des ambitieux infrieurs laisser d'aussi nobles soins?

--Mes raisons sont nombreuses, rpondit M. Renan visiblement fatigu,
mais je n'ai pas  vous les dtailler, une seule suffira: mon hygine
s'oppose  ce que je dsire voir modifier avant que je meure la forme
de nos institutions.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE DEUXIME

PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BRNICE, DITE PETITE-SECOUSSE


La conversation de ces messieurs m'claira brusquement sur mon besoin
d'activit et sur les moyens d'y satisfaire.

Ayant fait les dmarches convenables et discut avec les personnes qui
savent le mieux la gographie, c'est la circonscription d'Arles que je
choisis.

Le lendemain de mon arrive dans cette ville, comme je dnais seul 
l'htel, une jeune femme entra, vtue de deuil, d'une figure dlicate
et voluptueuse, qui, trs entoure par les garons, alla s'asseoir  une
petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air rveur, avec
les faons presque d'une enfant: Quel gracieux mcanisme, ces tres-l,
me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aiss renferme plus d'motion
que les meilleures strophes des lyriques!

Puis soudain, nos yeux s'tant rencontrs:

--Tiens, m'criai-je, Petite-Secousse!

J'allai  elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.

--Mon vieil ami!

Mais aussitt, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
sa dlicatesse de jeune fille qui a t leve par des vieillards, elle
ajouta:

--Vous n'avez pas chang.

Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes,  trois heures d'Arles
o elle venait de temps  autre pour des emplettes.

--Mais vous-mme? me dit-elle.

J'eus une minute d'hsitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
peu les journaux. Je rpondis, me mettant  sa porte:

--Je viens, parce que je suis contre les abus.

Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effraye:

--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?

Voil bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
voudrait que chacun se courbt. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
civique.

--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.

Je vis bien qu'elle s'appliquait  ne pas m'en montrer de froideur.

--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
l'ingnieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
fait des abus: ses chefs le casseraient.

--Charles Martin! m'criai-je, mais c'est mon adversaire!

Et je lui expliquai qu'tant all, ds mon arrive, au comit
rpublicain, j'avais t trait tout  la fois de radical et de
ractionnaire par Charles Martin, qui s'tait chauff jusqu' brandir
une chaise au-dessus de ma tte en s'criant: Moi, Monsieur, je suis un
rpublicain modr!

--Vous m'tonnez, me rpondit-elle, car c'est un garon bien lev.

Nous changemes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu' l'heure
de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
pleurant:

--Promets-moi de venir  Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
raconterai comme j'ai eu des tristesses.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE TROISIME

HISTOIRE DE BRNICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE


Il n'est pas un dtail de la biographie de Brnice,--Petite-Secousse,
comme on l'appelait  l'den--qui ne soit choquant; je n'en garde
pourtant que des sensations trs fines. Cette petite libertine, entrevue
 une poque fort maussade de ma vie, m'a laiss une image tendre et
lgante, que j'ai serre de ct, comme jadis ces oeufs d Pques dont
les couleurs m'mouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.

Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans?  la suite d'une longue
discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et mme de la sensualit:
Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
yeux jolis, elles ngligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
voient des choses qui les font sourire; aussi, malgr la rage qu'elles
ont d'tre nos matresses, ne peuvent-elles se dcider  le demeurer.
L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux mes pour se complter,
effort entrav par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, dlicate en son
principe, le menait un peu loin. Elle le menait  Londres, tous les
mois, par amour des petites filles: Seules, disait-il, elles font voir
intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
gtent les premiers succs mondains. Et suivant son ide, vers les
minuit, il me conduisit  la sortie de l'den, o figuraient alors dans
un ballet des centaines d'enfants caills d'or, se balanant autour
d'une danseuse lascive.

Je lui faisais la critique de son systme, quand soudain, sur la rue
Boudreau, s'ouvrit une porte d'o se dploya en ventail un troupeau de
petites filles fanes. Elles sautaient  cloche-pied et criaient comme 
la sortie de l'cole, pouvant avoir de six  douze ans. Sur le trottoir
en face, mal clair, nous tions des vieux messieurs, des mamans, mon
ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperut
enfin et courut au peintre avec une vivacit affectueuse. Lui, la
prenant doucement par la main: Ma petite amie Brnice, me dit-il.
Elle s'tait fait soudain une petite figure de bois o vivaient seuls
de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
jeune femme, sa soeur ane, d'attitude maladive et honnte,  qui mon
compagnon me prsenta.

Cette scne m'emplit d'un flot subit de piti. Tous quatre nous
remontions la rue Auber; je tenais Brnice par la main, et j'tais trs
occup  prserver ce petit tre des passants. Je ne cherchais pas  lui
parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
Cloptre: Je l'ai vue sauter quarante pas  cloche-pied. Ayant perdu
haleine, elle voulut parler et s'arrta palpitante, si gracieuse qu'elle
faisait d'une dfaillance une beaut.

Ce privilge divin, faire d'une dfaillance une beaut, c'est toute la
raison de la place secrte que, prs de mon coeur, je garde, aprs dix
ans,  l'enfant Brnice. Elle eut plus de dfaillances qu'aucune
personne de son ge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
cette petite main, aprs tant de choses affreuses, je ne puis voir de
pch.

Quand nous fmes assis  la terrasse d'un mauvais caf de la rue
Saint-Lazare, mon compagnon flicita la soeur ane de la robe de
Brnice. Elle en parut heureuse, et rpondit avec cette rsignation qui
m'avait d'abord frapp:

--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
Petite-Secousse a des dpenses au-dessus de son ge, des dpenses de
grande fille.

La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
s'interrompit pour compter sur ses doigts:

--Je gagne  l'den douze sous par jour; j'ai pour ma premire communion
dix sous par semaine de M. le cur, et il y a M. Prudent qui donne dix
louis par mois.

--C'est vrai, rpondit la soeur, mais  l'den on attrappe des amendes;
pour la premire communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.

Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.

L'enfant,  qui il faisait voir un cu, le saisit des deux mains avec
une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
je devinais une folle puissance de sentir. Masque entt de jeune reine
aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
distinguer ce qui perle d'amertume  la racine de tous les sentiments.

Oh! celle-l n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
bien qu'elle et aim avec passion une mre lgante et jeune  qui le
monde et prodigu ses succs. Avec leur fiert, les petits tres de
cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui meuvent leur imagination.
Ils vont des princes de ce monde aux pires rfractaires. Non admises 
tre la matresse adulante d'un roi, de telles filles sont des rvoltes
dont l'cret et la beaut pitine serrent le coeur. Brnice fut
particulire en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
tait une petite cigale, pas encore bruyante, si sche, si frle, que
j'en avais tout  la fois de la piti et du malaise. Tous trois
maintenant, sans parler, avec des sentiments divers o dominait
l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
la chrysalide o se dbat ils ne savent quel papillon.

Mon ami, qui habitait Asnires et que pressait l'heure de son train, me
demanda de reconduire nos singulires compagnes. Son sourire me froissa,
je n'avais plus que mauvaise humeur d'tre ml  une aventure de cet
ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
suite je lui ai d de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
jusqu'alors avaient sommeill en moi.

Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
c'tait tout de mme une enfant de dix ans, elle nous prit la main 
tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton trs doux le
dtail et la fatigue de ses journes de petite danseuse, en appelant ses
camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
gauche. Elle n'tait  Paris que depuis quelques mois et avait t
leve dans le Languedoc,  Joign.

--Ah! m'criai-je, comme parlant  moi-mme, le beau muse qu'on y
trouve!

--Vous l'aimez? demanda Brnice en me serrant de sa petite main chaude.

Je lui dis y avoir pass des heures excellentes et leur en donnai des
dtails.

--Notre pre tait gardien de ce muse, me dit la grande soeur; c'est l
que Brnice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.

--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?

Elle ne me rpondit pas, et dtourna les yeux.

--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
tapisseries, les tableaux taient si vieux! Si vous nous connaissiez
depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joign pour faire
plaisir  Brnice.

Nous tions arrivs chez elles, l-bas, sur ce flanc de la butte
Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
fille maigre pour la descendre de voiture, et dj la lgre curiosit
qu'elle m'avait inspire se faisait plus tendre  cause de notre passion
commune pour ce muse de Joign, ce muse du roi Ren, d'un charme
dlicat et misrable, comme la petite bouche si fine et  peine ros de
cette enfant aux cheveux natts.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE QUATRIME

HISTOIRE DE BRNICE _(Suite)._--LE MUSE DU ROI REN


C'est un art trs troit, mais c'est de l'art qu'on trouve au Muse du
roi Ren, et ses trois salles du quinzime sicle prsentent mme une
des tapes les plus touchantes de notre race.

La plupart des hommes n'y voient que des beauts mortes et presque de
l'archologie, mais quelques-uns, d'me mal veille, attendris de
souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dnoue si vite les liens de la
vie et de la beaut. Cet art franco-flamand qui, au quatorzime sicle,
fut la fleur du luxe et de la grce, ne leur est pas seulement un
renseignement, il les meut.

Peut-tre ces bibelots, du temps qu'ils taient d'usage familier, leur
eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des muses, qui
glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres  la plus
fine mlancolie.

Cette collection a t forme par une faon de patriote qui consacra la
premire partie de sa vie  envisager le franais et le latin comme deux
langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
dpartementales, de la manie qu'on a de driver nos mots de vocables
latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le rveil
artistique, dit Renaissance, s'tait manifest dans un mme frisson,
 la mme heure, sur toute l'Europe; et il dmontra avec passion que
l'influence italienne n'avait t qu'une greffe nfaste, pose sur notre
art franais,  l'instant o celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
allait panouir sa pleine originalit. Et comme,  l'appui de sa
premire manie, il avait publi une liste de mots franais, tout
indpendants du latin et d'vidente origine celtique pour difier sur
les qualits autochtones de la premire renaissance franaise, il runit
des panneaux, des miniatures et des orfvreries des douzime et
treizime sicles, qui ne trahissent rien d'italien.

Ses curiosits dsintresses le servirent. Il correspondait avec les
curs pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
les plus misrables masures pour y dnicher des choses d'art; aussi
devint-il populaire prs de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensrent de
profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Snat.

Dans sa gratitude, il offrit au dpartement sa collection, qui en
grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Muse du roi
Ren_ dans une proprit de l'tat, au chteau de Joign, bti jadis par
le roi Ren. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Brnice.

Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers apptits
dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.

La vaste pice qu'occupait le muse dans cette lourde et humide
construction tait chauffe pendant l'hiver et toujours frache au plus
fort de l't.

La petite fille y passa de longues aprs-midi, seule parmi ces beauts
finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune nergie et qui lui composaient
une me chimrique.

Les murs taient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute seme de grands herbages,
de petits enfants et de rosiers  ross, parmi lesquels plusieurs dames
 devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
Dsintressement et de Simplicit.

_Honneur_ tait si fort mang des vers que Brnice ne put savoir au
juste ce que c'tait; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
parure; mais _Dsintressement_ et _Simplicit_ lui sourirent bien
souvent, tandis qu'elle les contemplait, hausse sur la pointe des
pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
une part de leur beaut. Peut-tre quelquefois l'enfant les
dchira-t-elle lgrement du bout des doigts, nerve par les longs
mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
prcision si inutile au milieu de ce dsert. Mais toute sa vie elle
n'aima rien tant que ces dames de _Dsintressement_ et de _Simplicit,_
doux visages qui voquaient pour elle les rsignations de la solitude.

La gloire de ce muse est une abondante collection de panneaux peints,
mi-gothiques, mi-flamands, traits les uns avec la finesse et la
monotonie de la miniature, les autres dans la manire des vitraux. A qui
les attribuer? Voil une question d'esprit tout moderne et que nos aeux
ne se posaient pas plus que ne fit Brnice.

La peinture, pour les tres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
ne sont pas l'expression d'un rve particulier, mais la description de
l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzime
sicle. Ce sont, rassembles dans le plus petit espace et infiniment
simplifies, toutes les connaissances qu'un esprit trs orn de cette
poque pouvait avoir plaisir  trouver sous ses yeux. Un tableau
avait-il du succs? il tait copi indfiniment, comme on reproduit un
beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce muse du roi Ren, nous
retrouvions  peine modifis des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent tre
dgags de la manire gnrale du cycle dont ils font partie. Mais
quelle abondance de dtails des artistes, reprenant sans trve un mme
thme pour l'amliorer, ne parvenaient-ils pas  rassembler dans leurs
panneaux!

Brnice y trouva des notions d'astronomie et de gographie, et tout son
catchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
bonshommes agenouills, les portraits du donateur, qui lui indiqurent
nettement quelle attitude srieuse et sans tonnement il convient
d'apporter  la contemplation de l'univers.

La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
devant _la Pluie de Sang_: c'est Jsus entre deux saintes femmes,
dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vtue de ses cheveux comme
d'une gaine, est tout  fait dlicieuse. Vritable fontaine de vie,
le pauvre Jsus dgoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'puise
pour les deux belles dvotes. Cette image dsolante parut  l'enfant une
reprsentation exacte de l'amour suprme qui est, en effet, de se donner
tout, se rduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
se conformait, jusqu' mourir de langueur amoureuse,  cette ducation
par les yeux?

D'autres tableaux taient plus svres pour l'imagination d'une fille.
Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit  Aix. Le _Buisson
Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
tient sur son giron Jsus tout nu, et ce petit Jsus s'amuse d'une
mdaille reprsentant sa mre et lui-mme; au-dessous d'eux, dans une
campagne faite de prairies, de rivires et de chteaux, flamboie un
buisson emblmatique de chnes verts qu'entrelacent des lierres, des
liserons, des glantiers, et plus bas encore, Mose se dchausse sous
les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chvres.
Ces beaux sujets sont largement encadrs par une suite de figures
peintes en camaeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
sonne du cor et qui, le pieu  la main, poursuit une licorne rfugie
dans le giron d'une vierge.

Tout cela lui parut incomprhensible, mais nullement dsordonn. Il
tait dans le temprament de ce petit tre sensible et rsign de
considrer l'univers comme un immense rbus. Rien n'est plus judicieux,
et seuls les esprits qu'absorbent de mdiocres proccupations cessent de
rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprtations
tranges et mouvantes la nature ne se prte-t-elle pas, elle qui sait
 ses pires durets donner les molles courbes de la beaut!

Quand, de son muse, Brnice, orpheline, vint  Paris pour tre
ballerine  l'den, elle ne s'tonna pas un instant, car l'ordonnance
des tableaux o elle figura autour des desses d'oprette lui rappelait
assez les compositions du roi Ren. Elle trouva naturel d'y participer,
ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnatre dans
quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorit
du matre de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
nature. C'est un instinct commun  toutes les jeunes civilisations, 
toutes les cratures naissantes, et fortifi en Brnice par les
panneaux religieux du roi Ren, de croire qu'une intelligence
suprieure, gnralement un homme g, ordonne le monde.

Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait t dvelopp
en elle par l'image familire et bonhomme que la lgende lui donnait du
roi Ren, fondateur du chteau et patron de cet art. Elle savait
plusieurs anecdotes o ce prince accueille avec bont les humbles.
L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
part  lui former cette petite me qui n'eut jamais de platitude.
Brnice considrait qu'il est de puissants seigneurs  qui l'on ne peut
rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
valait elle-mme. Excellente ducation! qui et fait d'elle la matresse
dfrente mais non intimide d'un prince, et qui lui laissait tous ses
moyens pour donner du plaisir. Qualit trop rare!

En vrit, ce muse convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
devint visiblement l'me projete: d'imagination trop ingnieuse et trop
subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
de la nature, o la Renaissance apparat dans les oeuvres du quatorzime
sicle.

Cette petite femme traduisait immdiatement en motions sentimentales
toutes les choses d'art qui s'y prtaient. Les grandes tapisseries de
Flandre et les peintures d'Avignon formrent sa conscience; les orfvres
de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison pare,
o elle vcut sans camarade et apprit les rveries tendres, qui sont
choses exquises dans un dcor lgant.

Il y avait dans une vitrine une dentelle prcieuse pour sa beaut; et
l'enfant, qui se distrayait  suivre les visiteurs et  couter les
explications que leur donnait son pre, avait observ que les messieurs
souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
sur cette claire vitrine avec plus d'intrt que sur aucun autre numro
du catalogue. Cette dentelle avait t offerte par le roi charmant, le
Louis XV des premires annes,  l'une de ces matresses d'un soir qu'on
avait soin de lui prsenter  chaque relai, afin qu'il pt se rendre
compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-tre
tremp les pleurs de la mlancolique dlaisse, tait gard dans sa
famille, une des premires du Languedoc, et transmis prcieusement 
celle qui pousait le fils an de la maison. Quand la mort eut dissip
la dernire goutte de ce sang honor par les rois, la lgre dentelle
fut recueillie dans le muse. Les rudits mprisaient fort cet
anachronisme, mais Brnice, le nez cras contre la vitre, souvent rva
d'un prince Ren, trs jeune et revenant des pays du soleil avec des
voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nes rvent
toutes confusment d'une renaissance italienne: c'est l'tat d'me de
notre race au quinzime sicle, un peu seule et dessche, aspirant au
baiser sensuel de l'Italie.

       *       *       *       *       *

J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
plis dlicats du visage de Brnice, tout ce qu'y marqurent ces
vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle ft triste. Gomme ceux
de son ge, elle avait des jouets, mais par conomie on les lui
choisissait dans les vitrines.

Son album d'images, c'tait la reproduction photographique d'un livre
qu' leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mmoire,
les compagnons de Charles VIII, car y taient dpeintes, sous divers
costumes et  l'tat naturel, beaucoup de femmes violes par ces
seigneurs.

Elle adopta comme poupe une petite image de Notre-Dame en or, qui
s'ouvrait par le ventre et o l'on voyait la Trinit. Tous ses jeux
taient ennoblis.

Il y avait encore, pour la distraire, un prcieux ex-voto ddi  sainte
Luce  qui, comme on le sait, les paens arrachrent les yeux, et cette
relique tait un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
pour le pre, bonhomme un peu lourd, pour la mre, jeune femme vive et
rieuse, et pour la jeune Brnice, elle-mme, tait un inpuisable sujet
de joie.

Ainsi les choses lui faisaient une me sensible et lgante. Le danger
tait qu'elle s'enfermt dans la vie intrieure, qu'elle ne souponnt
pas la vie de relations.

En cela son ducation fut excellemment complte par le compagnon
ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mre avait obtenu pour un long
baiser d'un matelot  peine dbarqu a Port-Vendrs. Et ce singe, en
mme temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.

Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, rduite  ce
qu'en peut fournir une petite rveuse de grande indigence
intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-clotre du chteau.

Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutiles,
de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un dbris
gothique dont l'nergique symbolisme, ironie et vrit trop crues, la
frappa singulirement: c'tait un monstre qui d'une main se mettait une
pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt dlicat, dsignait le
bas de son chine.

Cette attitude si simple et nullement quivoque fut un enseignement pour
cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
corrlation entre la ncessit de vivre et le geste de la sensualit.
De ce sphinx-gargouille elle reut le tour d'esprit qui lui fit accepter
toute sa vie les familiarits des vieillards.

       *       *       *       *       *

Ainsi l'enfant grandit durant dix annes, jusqu' la mort des siens; et
chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce muse dposait
en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce pass compliqu,
ardent et jeune, auquel elle avait laiss prendre son coeur.

Mais si cette vapeur de mort, qui se dgage des objets ayant perdu leur
utilit, purgeait le coeur de Brnice de toute parcelle de mesquin et
de bas, peut-tre a trop pntrer cette petite fille la rendait-elle
maladroite  supporter la vie. Une me embrume, dans un corps
infiniment sensible, telle tait celle que nourrissait ce tombeau orn.
Son masque entt offrait de grandes analogies avec le petit buste du
muse d'Arles, o la lgende voit ce mlancolique Marcellus, le jeune
prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
siens, une faon de loge de concierge, elle s'y sentait trangre et
comme une petite exile. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
pauvre race italiote, trop attache au pass, incapable de supporter
sans gmir les temps nouveaux, et t entran vers cette fille qui,
pour se prparer  la dure vie des ddaignes, ne savait que
s'envelopper de la part originelle de sa race.

Parfois,  la fracheur du soir, aprs ces journes du Midi si
grossires de sensualit, sa mre, jeune femme distraite et toute  se
dsoler de son vieux mari, la prparait pour sortir. Dans l'armoire 
glace, fortement parfume des herbes recueillies sur la garrigue, le
soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mre, pour la coiffer,
en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
passionne du sentiment de la beaut et brisait ses nerfs d'une douceur
dlicieuse, dont l'branlement retentit jusqu'en sa chre agonie. Mais
elle se contraignait jusqu' ce qu'elle ft sur la route, o sa mre
s'cartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurit
descendue, elle sanglotait, comprenant confusment que la vie des tres
sensibles est chose somptueuse et triste.

O ma chre Brnice, combien vous tes prs de mon coeur.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE CINQUIME

BRNICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANOIS
DE TRANSE.


J'tais  Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
les mlancoliques beauts, je m'tais mis en relation avec les esprits
les plus gnreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
toute modification et avec ceux qu'on avait mcontents. Nous causmes
ensemble des injures subies par la patrie, tant  l'intrieur qu'
l'extrieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.

Au milieu de ces dlicates dmarches, c'est Brnice qui m'occupait.
Arles, o rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du muse du roi
Ren. Ses arnes et ses temples dvasts manifestent que les hommes sont
des fltrisseurs; or si j'ai tant aim ma petite amie, c'est qu'elle
tait pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
sincre qu'envers ceux de qui la beaut fut humilie: souvenirs dcris,
enfants froisses, sentiments offenss. Saint-Trophime, humide et
cras, dit une louange irrsistible  la solitude et s'offre comme un
refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
jadis, quand, m'chappant de mes dures besognes ou d'tudes abstraites,
je courais, fort tard dans la soire,  mes tranges rendez-vous avec
Petite-Secousse. Ce n'tait, vraiment, ni amour, ni amiti; dans cette
trop forte vie parisienne, qui crait en moi la volont mais laissait en
dtresse des parts de ma jeunesse, c'tait un besoin extrme de douceur
et de pleurs.

Ainsi rvant  l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
clatante, je me promne sous le clotre. Des colombes roucoulent sur
son bas toit de tuiles, les coliers nervs tapagent dans la ruelle, et
pourtant c'est la paix o mon rve est  l'aise. Arles, visite tant
d'hivers, toujours me fut une cit de vie intrieure. Chevaux qui riez
avec un entrain mystrieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
--petite vierge de quinze ans, grave et dlicate, avec vos yeux  nous
faire mourir, qui prsidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vtus
avec une brillante diversit de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma trs
chre reine de Saba, de la seconde trave de la galerie Est du clotre,
vous qui existez  peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
--l'me que je vous apporte, si diffrents que soient les gestes o elle
se tmoigne, n'a pas vari. Les petites intrigues auxquelles je semble
participer ne me pntrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
elles sont les conditions ngligeables du culte nouveau que je vous
rends.

Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes annes coules me semblrent
pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
mlancolique avenue. Mes annes sont des tombeaux o je n'ai rien couch
de ce que j'aimais; je n'ai abandonn aucune des belles images que j'ai
cres, et Brnice, qui me fut l'une des plus chres, est
ressuscite....

Au muse, devant les deux danseuses mutiles qu'on y voit, je m'arrtai:
Pauvres petites dames qui avez tant allum les dsirs des hommes, vous
tes aujourd'hui mutiles? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
sein dvtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
dans un geste charmant, a t brise. Les barbares n'ont pas pargn ces
fleurs lgres.

Et soudain mon dsir devint irrsistible d'aller voir  Aigues-Mortes ce
qu'ils avaient fait de Brnice.

       *       *       *       *       *

Dans le train si lent  traverser la Camargue, je rvais de ces mornes
remparts qui depuis sept sicles subsistent intacts. J'voquais ces
mystrieux Sarrasins, ces lgers Barbaresques qui pillaient ces ctes et
fuyaient, insaisis mme par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
qu'ils assaillaient sans trve, est toujours  son poste, tendu sur la
plaine, comme un chevalier, les armes  la main, est fig en pierre sur
son tombeau.

Sur ce plat dsert de mlancolie o rgnent les ibis ross et les
fivres paludennes, parmi ces durets et ces sublimits prvues par mon
imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
infiniment.

       *       *       *       *       *

Aigues-Mortes! consonnance d'une dsolation incomparable! quand je
descendis de la gare, dj les grenouilles avaient commenc leur
coassement; il n'tait pas encore cinq heures, mais cette plaine
immense, toute raye de petits canaux, est leur fivreux royaume. Une
jeune fille,  qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit  me
conduire; nous contournmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre
de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crnele, nous prmes
une chausse troite entre deux eaux stagnantes. C'est  quelque cent
mtres, sur un terre-plein, que je trouvai la ple maison de Brnice,
faisant face au soleil couchant. Cinq  six arbres l'entouraient, les
seuls qu'on apert dans la vaste tendue o cette soire d'hiver
mettait une transparence de pleine mer. A l'entre de son grle jardin,
ma chre Brnice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
gracieux que celui de son premier accueil.

Cette anne, la mode tait des couleurs jaunes, vieux ros, violet
vque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
tons, et le paysage, avec ces trangets de l'hiver mridional, faisait
voir des couleurs identiques ou complmentaires.

Cette ple maison de Rosemonde, rose  cette heure d'un trange soleil
couchant, me sduisit ds l'abord par l'inattendu d'une installation
sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis mridional que je
redoutais. Petite-Secousse faisait l aussi trange figure qu'une
brillante perruche des Iles dans une cage de noyer cir. Je crus y
sentir une maison d'amour, glace par l'absence d'amour; mais la petite
main brlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me tmoigner son
contentement de me revoir me donnait la fivre.

Singulire fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
nes charmants de Provence, aux longs yeux rsigns, et des canards, un
peu viveurs et dandineurs, qui des tangs revenaient pour leur repas du
soir. Je reconnus cette gnrosit d'me, jadis devine sous son masque
trop serr d'enfant. Pourquoi toujours rtrcir notre bont, pourquoi
l'arrter au chien et au chat? En moi-mme, je flicitai Petite-Secousse
d'avoir prcisment choisi l'ne et le canard, pauvres compagnons, 
l'ordinaire sevrs de caresses et mme de confortable, parce que, sur
leur maintien philosophique, ils sont rputs se satisfaire de trs peu
de chose. Leur volont amortie de brouillards, leur enttement de
besoigneux, elle comprenait tout cela sans ddain ni rpugnance.
N'avait-elle pas vcu jadis dans un profond rapport avec nos aeux du
quinzime sicle, comme ceux-ci maladroits, trs proches de la nature et
triqus!

       *       *       *       *       *

Nous nous tmes un long instant, car j'tais saisi par l'mouvante
simplicit du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphre charge d'eau
laisse se dtacher les objets avec une prodigieuse nettet et leur donne
ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu' Venise et en Hollande.
Devant nous se dcoupait le carr intact des hautes murailles crneles,
coupes de tours et se dveloppant sur deux kilomtres. Au pied de cette
masse rude, campe dans l'immensit, jouaient des enfants pareils  des
petites btes chtives et malignes. Mais mon regard dtourn se fondait
au loin sur la plaine profonde et ses immenses tangs d'un silence
ternel et si doux!

Quand j'obis  Brnice, qui redoutait pour moi la fivre qui rde le
soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
vastes glaces nous laissrent suivre le coucher du soleil, une motion
presque pieuse gonflait mon coeur. Le th que nous buvions ne devait pas
apaiser mon nervement, mais elle me parlait avec une gat lgre et un
imprvu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
sensibles et qui ne laissrent pas mon excitation se souiller. Entre
mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
thtre de Nmes et appelait assez drlement Bougie-Rose, parce qu'elle
est prtentieuse comme une bougie ros. Puis elle sonna sa domestique
pour que je connusse tout le monde.

A dire vrai, j'tais un peu tonn de voir Petite-Secousse propritaire,
mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger l-dessus. Du reste,
peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
graves et lgantes qui pntrent sensuellement dans les veines, nous
engourdissent et font clore la mlancolie. C'tait toujours l'ancienne
petite fille, mais la pubert avait fondu sa duret et comme feutr les
brusqueries un peu sombres de sa dixime anne. Du petit animal entt
qui m'avait un soir donn sa main fivreuse, elle n'avait conserv,
parmi ses grces de jeune femme, que cette saveur de sembler un tre
tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.

Charmante et secrte ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
et m'emplissait de volupt. Je ne sais rien de plus troublant que de
retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
veille l'ide si passionnante des transformations de la nature; nous
distinguons confusment que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'coule. Avec
une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
bras, la prserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
les sicles, de ce qui est en train de prir.

Quand Brnice tait petite fille, dans mon dsir de l'aimer, j'avais
beaucoup regrett qu'elle n'et pas quelque infirmit physique. Au moins
pour intresser mon coeur avait-elle sa misre morale. Une tare dans ce
que je prfre  tout, une brutalit sur un faible, en me prouvant le
dsordre qui est dans la nature, flattent ma plus chre manie d'esprit
et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre tre injuri
pour rtablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui viole.
Je m'carte des tres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
les beaux yeux rsigns des nes, les tapisseries fanes, ou encore,
comme j'aurais voulu qu'elle ft elle-mme, les petites malades qui
n'ont pas de poupes. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
de consoler.

A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
mlancoliques, je m'garai de cette faon de sentir. Je me sentis
dispos  la possder. Et comme le plus sr moyen dans le tte--tte,
pour arriver  la sensualit, me parut toujours les sentiers de la
mlancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
tristesses qu'elle m'avait indiques d'un mot lger  Arles, quand une
de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.

       *       *       *       *       *

LES AMOURS DE BRNICE ET DE FRANOIS DE TRANSE

Je n'essayerai pas de vous retracer ce rcit tel que je l'entendis de
Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frmissement de vie
intrieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.

Brnice,  toutes les poques, fut remplie d'une chre pense comprime
qui la rendait indiffrente au monde extrieur. D'ailleurs cette pense,
elle et t bien incapable de la dfinir, alors mme qu'elle s'y
livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un
secret dans l'me. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'tait tant plu
dans la solitude du muse du roi Ren, et son air un peu dur d'enfant
tmoignait ces dispositions chimriques. Quand l'ge en fut venu, cette
mlancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.

Elle s'attacha trs sincrement  un jeune homme, Franois de Transe,
qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de
Nmes, il avait connu Petite-Secousse  Paris, dans un souper o le
ftait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;
aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconsquences passes
de cette jeune libertine, mais elle tait, avec ses dix-sept ans, une
si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des mes d'enfants
gnreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualit.

Ils vcurent pendant deux ans  Aigues-Mortes. Nous ne nous ennuyions
jamais, me dit Brnice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.
Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait  me
porter dans le jardin. En t, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, 
trois kilomtres, une petite station de bains de mer. Chaque anne nous
faisions un voyage  Nice et  Paris. Elle et pu ajouter qu' vingt
ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.

M. de Transe menait l une vie qui dplut  sa famille. On le somma de
faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer
les Princes  Java et leur tre prsent. Les derniers jours que
passrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fivre la plus triste.
Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait
les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.

Elle le mena  la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'
Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour,  travers les
joies grossires de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnt
ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nmes, il ne
put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrire, il lui dit
adieu et leva la glace. Elle courut  l'endroit o la route se rapproche
de la voie ferre, esprant faire encore de la main des adieux  son
ami, mais le train passa comme un train d'trangers. Sans doute il avait
relev son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle
appartiendrait  un autre.

Petite-Secousse, de son ct, avait les plus tristes pressentiments: peu
de jours aprs cette sparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,
elle ouvrit une lettre adresse  cette dernire et ainsi conue: Venez
me parler  Nmes, j'ai une grave nouvelle  vous communiquer qui
intresse votre amie. La lettre tait signe d'un aimable homme, plus
g que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parl avec
amiti  Brnice.

Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Ds le
premier train, le coeur et le visage dfaits, elle partait pour Nmes.
Oh! ma pauvre petite, lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxit,
ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que
le coup vous soit attnu.--Franois est mort! s'cria-t-elle.

Ce qui me frappa le plus dans le touchant rcit qu'elle me fit de ces
pnibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions
sociales. Elle tait ne sans aucun got pour refaire la socit, ni
mme la contester; puis les tableaux du roi Ren lui avaient enseign
que l'Univers est un vaste rbus. C'est ainsi qu'elle avait accept dans
sa dixime anne tant de familiarits qui convenaient peu  son ge.
Elle avait un sentiment trs fin et trs susceptible de la tendresse et
de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance
tait vive de ce qu'un homme srieux, comme elle disait, se ft
proccup de la prvenir doucement. M. de Transe tait mort d'un sot
accident, au huitime jour de son voyage, pris de fivre typhode.

Au reste le rcit de Brnice tait obscur et minutieux, avec des
lacunes. C'tait comme une vision qu'elle me dcrivait en serrant ma
main dans les siennes, et les yeux fixes. J'tais gaie autrefois, mais,
de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser. Et sa douleur,
 se raconter, devenait aussi neuve que le jour mme, o elle apprit,
 Nmes, la mort de son ami. Savez-vous, me disait-elle, quelle ide
j'avais, tant seule dans le train, ce soir-l? J'aurais voulu entrer au
couvent!

Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;
mais moi, je me sentais le frre de cette petite fille, dsole dans
cette maison ple, et je souffrais de ne savoir le lui faire connatre.
Mon rve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre
 la Rparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que
j'honore et pour rparer les atteintes que je leur porte.

Jamais plus intense qu'auprs de cette petite fille, je n'eus la
sensation d'tre tranger aux proccupations actives des hommes....
A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite
vers le dsert, puis dcoupes en ombres chinoises, deux jeunes filles
gaies, riant  ds ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le
grossier dsir de perptuer l'espce, tandis que des aboiements de
chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines
satisfactions de l'individu. Accabl dans mon fauteuil et pntr de la
douleur de mon amie, je me sentais infiniment dgot de tous, sinon de
ceux qui souffrent dlicatement et composent, dans leur imagination
enfivre, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.

La maison lui avait t donne par M. de Transe. Ce pieux souvenir, ml
 son sentiment de propritaire, l'attachait infiniment aux moindres
dtails de son intrieur. Elle voulut me les faire connatre en signe
de confiance et pour couper notre tristesse. Or,  la tte de son large
lit, tait suspendu un chapelet bni par le pape, un souvenir de M. de
Transe. Je ne pus rsister au plaisir de le prendre entre mes mains,
heureux de m'associer  son culte, tandis qu'elle pleurait, le front
dans l'oreiller,  cette place mme o ils n'taient tant aims.

Dans le cours de cette soire, elle me raconta encore une histoire que
je trouve touchante.

M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mre et lui confiait toutes ses
proccupations vives, sr de trouver chez elle de l'affection et une
pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il
retenu de l'entretenir d'un amour dont il tait tout rempli? Cette
excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de
ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait tre sans vertu  ses yeux,
puis elle savait que cette jeune fille avait remis  Franois une
mdaille sainte qu'elle portait  son cou, en lui demandant de ne
quitter jamais ce petit signe o se rejoignaient leur pit et leur
amour.

De son ct, Brnice, sur la foi de son amant, s'tait prise de
respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait
pas, mais considrait un peu comme sa protectrice.

Or, un jour,  Nmes, deux mois aprs ses gros chagrins, Brnice,
toujours plie de douleur, tant monte dans un tramway, se trouve
assise en face d'une personne ge, qu' la couleur de ses yeux,  la
douceur de la bouche,  mille traits qui l'murent, elle n'hsite pas 
reconnatre pour la grand'mre de M. de Transe. Sans nul doute, Franois
avait montr  sa vieille confidente un des chers portraits qu'il
portait toujours sur lui, car Brnice vit bien qu'elle-mme tait
reconnue. Les deux femmes ne se parlrent point, mais, me disait
Brnice, la vieille dame baissait les paupires pour que je pusse la
regarder tout  mon aise, et c'tait la figure mme de M. de Transe que
je revoyais; puis moi-mme je dtournais mon regard pour qu'elle me
fixt sans gne. Ainsi nous fmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai
bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.

J'admirais la tendre imagination de ma Brnice et tout ce qu'elle
prtait de dlicatesse  sa chtive tragdie.

       *       *       *       *       *

Cette premire soire que je passai avec Petite-Secousse devenue grande
me fut dlicieuse sans restriction; et son rcit avait dtourn de telle
manire mon ide que j'entrevis une forme d'amour suprieure  la
possession.

Si Brnice n'a gure de vertu, elle possde beaucoup d'innocence, ce
qui est plus srement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le
rsultat d'un raisonnement, c'est se conformer  des rgles tablies.
Brnice est toute spontane; ses formes dlicates renferment l'ardeur
et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier
bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cache sous
toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est
pourquoi j'allai coucher  l'htel.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SIXIME

JOURNE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE
BRNICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.


Dans mon sommeil, je vis Brnice se promener parmi les romanesques
paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des
jardins.

Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait envelopp son rcit, et
pour mieux m'en pntrer, je dsirai reposer mes yeux sur ces tangs,
ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rve,
s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.

On m'indiqua le point le plus lev des remparts, la Tour Constance,
citadelle du treizime sicle, d'o je dominerais la rgion.

       *       *       *       *       *

I.--VUE GNRALE ET CONFUSE


Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dvide dans
l'paisseur des murs normes, ai-je regard ce que me montrait le guide
de l'ingniosit des guerriers moyengeux  se verser des huiles
bouillantes sur la tte par le mchicoulis? Je ne pensais qu'aux
misrables qui, dans ces salles superposes, abmes glacs et suintants
de tnbres, avec un coeur dfaillant comme le mien, connurent le
dsespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vnt les faire
souffrir;  chaque silence, qu'on ne les laisst prir de faim. Dgrads
et abandonns, comme ils sont pour moi pitoyables!

Le guide maintenant me dcrit ce que furent ces salles pour les conseils
qu'y tint saint Louis,  la veille de ses croisades. De hautes
boiseries, puis des tapisseries revtaient ces murs; les dalles taient
couvertes d'une litire de paille d'orge jonche de fleurs fraches qui
la parfumaient. Nous avons perfectionn notre confortable; avons-nous
des mthodes pour mieux satisfaire la dlicatesse de nos coeurs
raffins?... J'ai rencontr  un tournant de mon ascension la chapelle
aux arceaux nerveux, le coin secret o le roi s'agenouillait et
suppliait Dieu qu'il lui accordt le don des larmes. Cette forte prire
n'exprime-t-elle pas, avec la nettet des coeurs sans ironie, la volupt
o j'aspire et que Brnice semble porter aux plis des dentelles dont
elle essuie ses tendres yeux?

Dans cet angle troit, je m'attarde, et je rflchis que de ce long
pass, des sicles qui font de cette tour la vritable mmoire du pays,
rien ne se dgage pour moi que ceux qui mditrent et ceux qui
souffrirent....

En ralit, ils ne diffrent gure.

Nos mditations, comme nos souffrances, sont faites du dsir de quelque
chose qui nous complterait. Un mme besoin nous agite, les uns et les
autres, dfendre notre moi, puis l'largir au point qu'il contienne
tout.

Telle est la loi de la vie. Avec nos futilits et parmi ces fausses
ncessits qui nous pressent, qu'est-ce que Brnice et moi-mme?

Cette tendre rveuse souffre d'un bonheur perdu, rve un peu confus et
analogue  ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur
pass. Pour moi, ds mes premires rflexions d'enfant, j'ai redout les
barbares qui me reprochaient d'tre diffrent; j'avais le culte de ce
qui est en moi d'ternel, et cela m'amena  me faire une mthode pour
jouir de mille parcelles de mon idal. C'tait me donner mille mes
successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre
de cet parpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire 
me reposer de moi-mme dans une abondante unit. Ne pourrais-je runir
tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?

... Des problmes analogues desschaient le roi Louis, tandis
qu'agenouill sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une
religion aussi vive, et simplement modifie par les circonstances, je me
proccupe, moi aussi, de servir mon me qui veut tre mue. Je n'ai pas
comme saint Louis de formule dtermine  laquelle me conformer, mais je
cherche ma formule  travers toutes les expriences.

       *       *       *       *       *

J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata  voir
l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait  cet
illimit panorama de nature exprimait exactement le contraste de
l'ardeur resserre d'un saint Louis et de mes dsirs infiniment
disperss.

Mais un petit phare de douze mtres s'levant encore sur cette terrasse,
je me refusai  rien regarder avant que je m'y fusse install pour
embrasser le plus long horizon.

Maintenant,  mes pieds, Aigues-Mortes, misrable damier de toits 
tuiles rouges, tait ramasse dans l'enceinte rectangulaire de ses
hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, tangs
d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tide;
puis,  l'horizon, sur la mer, des voiles gonfles vers des pays
inconnus symbolisaient magnifiquement le dpart et cette fuite pour qui
sont ardentes nos mes, nos pauvres mes, presses de vulgarits et
assoiffes de toutes ces parts d'inconnu o sont les rserves de
l'abondante nature.

Longtemps, sans formuler ma pense, je demeurai  m'mouvoir de ces
vastes tableaux et  aimer ce pays, de telle faon que si mauvais
procds qu'il ait pour moi dans la suite et quand mme cet chauffement
qu'il me donne m'apparatrait draisonnable, cela jamais ne puisse tre
effac que nous n'avons fait qu'un et que j'ai particip de sa gravit
aprs tant de vaines agitations. Magnifique mlancolie, et misrable
pourtant! Satisfaction intense, mais prive de cette scurit qui seule
saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet
instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont
distingu l'me de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce mme
point de vue o je suis assis, pour s'en faire une belle me unique!
puis cette beaut qu'ils s'taient compose se dissipa, dans le mme
dlai que mon motion va s'affaisser.

Mais soudain de la plate-forme, des voix montrent jusqu' moi, et je
reconnus ma dlicieuse Brnice qui causait avec un jeune homme.

J'allai la saluer.

       *       *       *       *       *

II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES


Brnice fit la prsentation:

--M. Charles Martin, ingnieur.

Je reconnus mon acharn adversaire du comit arlsien. C'est un
vigoureux garon, avec le genre de distinction que peut avoir un
professeur, et, ce qui m'intresse, il prsente tous les caractres de
l'homme passionn. Nous nous tnmes fort courtoisement, et chacun de
nous s'en savait gr  soi-mme. Quand on est n chien et qu'on
rencontre une personne ne chat, il est toujours flatteur de sentir
qu'on fait voir en ce moment le plus beau rsultat de la civilisation,
en ne se jetant pas l'un sur l'autre.

--Je vous croyais rentr  Arles, me dit Brnice.

--J'ai manqu mon train, un peu volontairement; voil une heure que je
suis dans la tour.

--Avouez que vous avez dormi l-haut, me dit M. Martin.

A ce ton, je reconnus immdiatement un de ces garons qui se piquent
d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est--dire
l'habitude contracte dans les classes de croire que leur manire de
sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or,
personne plus que Charles Martin ne mprise la vie de contemplation. Il
a l'habitude de dclarer: Me prenez-vous pour un rveur? Comme on dit:
Suis-je un pourceau!

--Mais non, lui rpondis-je, un peu sur la dfensive; j'y ai pris, au
contraire, un vif intrt.

Il dsirait la conciliation (d'o je le devinai amoureux de Brnice),
car il reprit:

--C'est juste, vous avez l quarante-deux mtres d'lvation, on y
saisit  merveille la topographie. Il est fcheux que vous n'ayez eu
personne pour vous orienter dans ce panorama.

Il commenait des explications et mme je pus craindre qu'il ne donnt
des pithtes de beaut aux tangs, au dsert, au ciel, aux choses
d'archologie. Heureusement, il s'en tint  tiqueter de leurs noms
exacts ces mornes tangs, ces arbres contracts et ces pres herbages.
Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les
dsignaient suffisamment!

Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son exprience
d'ingnieur du Rhne me fournit cependant certains dtails qui
confirmrent et clairrent la physionomie que d'instinct je m'tais
faite du pays d'Aigues-Mortes....

Toute cette plaine, nous dit-il, aux poques prhistoriques, tait
recouverte par les eaux mlanges du fleuve et de la mer.

Elle ne l'a pas oubli. La diversit de sa flore raconte les luttes de
cette terre pour surgir de l'Ocan: sur les bosses croissent des pins et
des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie ncessaire  leurs
racines; dans les bas-fonds encore imprgns d'eau sale, des joncs, des
sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans
le souvenir, de cette continuit dans la vie que naissent l'harmonie et
la paix profonde de ces longs paysages?

Brnice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique  ce pays.
C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout
d'abord une perception confuse. Un sentiment trs vif des humbles droits
de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations,
voil toute son me. Combien j'envie  cette enfant et a cette vieille
plaine cette continuit dans leur dveloppement, moi qui ne sais pas
mme accorder mes motions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par l que
j'aime ce pays, quoique je ne prtende pas en faire un champ de culture;
c'est par l que j'aime Brnice, quoique je ne songe pas  la faire ma
matresse; et mme, champ de culture ou matresse, je les aimerais moins
que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces
sables sals.

       *       *       *       *       *

A un autre instant, Charles Martin se flicitait que depuis trente ans
on et livr la majeure partie de ce pays  la culture et au
dfrichement.

--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues poques o
notre race tait en friche sont passs. Peut-tre sur nos mes a-t-il
apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant
trois sicles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande
difficult de retrouver le fonds; les mes comme Brnice sont bien
rares. Mais allons  quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes,
trs vite elle se rvle, et c'est par cette connaissance que nous
pouvons l'utiliser. De mme pour le peuple, il faut connatre sa
tradition, ses besoins profonds. Cet ingnieur, qui le mprise et ne
cherche pas  le pntrer, veut lui imposer ce qu'il considre comme
raisonnable!

Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces
plaines tourmentes du Rhne, ne me parat gure les comprendre; en lui
tout demeure  l'tat de notion sans se fondre en amour.

Il est mont avec Brnice sur ce belvdre pour qu'elle embrasse la
ncessit de certains travaux qui lsent, dit-elle, sa villa de
Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu' quel
point, en tout et sur tout, il se refuse  accepter ce pays tel qu'il
est et prtend lui imposer sa discipline.

Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingnieur,
imagine qu'il doit plier cette rgion sur la formule d'un beau pays,
telle que l'tablissent les concours qu'il a brillamment subis.

Foi nave  la science! Il croit que la parfaite possession de la terre,
c'est--dire l'harmonie de l'homme et de la nature, rsultera de
l'application  tout le continent des mmes procds de culture et de
transport. Des routes, des rcoltes, des digues, ne sont pas pour lui
des moyens, mais de pleines satisfactions o il s'panouit. Comme il
sourit de ces assises profondes, de cette puissance de fixit que
peroivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce
sont elles pourtant qui m'invitent  m'affermir,  creuser plus avant et
 tudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense
Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre me ou celle du
monde extrieur, rien ne peut nous dispenser de connatre le fonds o
nous travaillons. Il faut pntrer trs avant, se mler aux choses, par
la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'o nat l'harmonie
qui fait la paix et la singulire intensit de cette contre. Sinon,
vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la
mobilit, de la vaine agitation. Vous croyez donner  ce jardin mille
aspects nouveaux, vous n'avez touch qu' la surface, et votre oeuvre
est de celles qu'emporte un caprice du Rhne ou quelque mouvement de
notre humeur.

Ame triste et dshrite de Brnice, je vous aime; je ne prtends pas
vous imposer mon me, mais  vous qui n'avez pas boulevers sous mille
cultures la part originelle que vous avez reue de votre race, je
demande que vous me soyez un directeur.

Et toi aussi, mlancolique pays, parent de Brnice, enseigne-moi.

L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de
votre sve; moi je suis impuissant  rien dfendre contre la mort. Je
suis un jardin o fleurissent des motions sitt dracines. Brnice et
Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me gurirait de
ma mobilit? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant o retrouver
l'unit de ma vie. Je n'espre qu'en vous pour me guider.

       *       *       *       *       *

Brnice, qui attendait son amie de Nmes, ne tarda pas  nous quitter,
satisfaite de notre bonne entente et amuse de nous envoyer djeuner
cte  cte  l'htel.

Quoique pour l'ordinaire je rpugne  supporter la contradiction,
l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon mprisait d'une belle
ardeur toutes les ides qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de
sduire des ennemis de cette sorte jusqu' jeter ainsi le dsarroi dans
leur esprit catgorique.

Ds le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages,
sans qu'il me comprt le moins du monde. Comme s'il et pos cartes sur
table, je connus tout le jeu d'images contradictoires o il
s'embarrassait sur mon caractre.

Serait-ce un esprit chimrique? se disait-il, tandis que je lui parlais
des misrables; ou immoral? quand j'en vins  vanter certain phalanstre
religieux. Pour trancher, il et admis volontiers l'une et l'autre
hypothse, mais mon affabilit d'un ton trs simple le proccupait, et
de cette attitude sans signification il cherchait  tirer des
conclusions, bien plus que des ides que je lui exposais. D'ailleurs,
chacune de ses paroles tait de vanit, et il me parut avoir, comme la
plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant domin par des mots de
spcialiste.

Saura-t-il jamais combien je l'ai got, l'excellent sot! C'tait un
ingnieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un
regard trs pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui tait
nergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses penses!
Avec quel entrain il mprisait ceux qu'il dsapprouvait! Ses certitude,
ses affirmations, son exclusivisme taient pour moi choses si folles, si
dnues de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en
vrit, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une
perptuelle satisfaction  vrifier sur chacune de ses paroles combien
je n'avais pas trop augur de son animalit.

Je savais que les comits gouvernementaux d'Arles songeaient  lui
offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation
politique dans le dpartement. Aussitt, du ton appropri:

--Je vous en prie, me dclara-t-il, j'aurai grand plaisir  causer avec
vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons l-dessus des
ides absolument opposes.

Cette phrase me remplit d'un dlicieux bien-tre; je la prvoyais
textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le
contredire, ayant moi-mme peu de confiance dans la dialectique, mais
que je dsirais me faire une vue claire des opinions qui lui taient
chres, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les
Franais.

Ma rponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans
cette impression: sceptique, sans conviction. Parce que je montrais un
got trs vif pour tre renseign sur toutes les convictions!

Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses
raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rti.
Un commis voyageur dit: Avez-vous visit la tour Constance? les
oubliettes?... il faut voir a! c'est l que saint Louis prcipitait les
protestants. Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit,
exprimant le sentiment de toute la table: Ah! mes amis! nous avons la
Rpublique, gardons-la bien!

A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prvenir
mon sourire il haussa les paules, et sa moue attriste signifiait
qu'une telle ignorance de la chronologie est tout  fait fcheuse.

--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je  mi-voix. Une erreur
historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs
est fort net. Ils tmoignent un got trs vif pour la tolrance
philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les
idals. Le mme rve m'obsde.

Distingue-t-on maintenant la qualit morale de Charles Martin?

Ah! celui-l n'est pas un gotiste, il mprise la contemplation
intrieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossire nergie
qu'il la met perptuellement en opposition avec chaque parcelle de
l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui
apparaissent pas comme des motions  s'assimiler pour s'en augmenter;
il ne se proccupe que de les blmer ds qu'ils s'cartent de l'image
qu'il s'est improvise de l'univers.

Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de
comprhension, un spcialiste. Il voit des oppositions dans la
multiplicit et ne saisit pas la vrit qui se dgage de l'unit
qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est
l'_Adversaire_.

       *       *       *       *       *

III.--RECONSTITUTION SYNTHTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BRNICE, DE
CHARLES MARTIN ET DE MOI-MME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES
PARTIES.

J'tais trop intress par ma chre Brnice et par cette plaine, qui,
toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas
trouv en moi; il me fallait y mditer encore.

Je ne retournai pas  la villa de Rosemonde, je voulais goter la forte
nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur
brve dure, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis
insparables de l'isolement; elles nous lvent d'une telle ivresse que
les plus distingues frivolits de la vie de socit ds lors sont
mles d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation
il se prive en se mlant aux hommes.

A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et
dans la plaine si triste prs des tangs, je remchais mes rflexions de
la journe et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me
devenaient plus fortes et fcondes.

J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image
mme qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attrist de
Brnice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer  ces
tangs mornes et fivreux,  ce pays lunaire plein de rves immenses et
de tristesses rsignes. Mais en mme temps que Brnice liait ainsi par
de tnues sentimentalits mon me  Aigues-Mortes, je fortifiais cette
union avec tous les petits renseignements que m'avait donns cet esprit
sec de Charles Martin.

Quand le soleil fut  son dclin, je montai  nouveau sur la tour
Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fivreuses
motions,  cette heure o les rves sortent des tangs pour faire
frissonner les hommes.

Les couchers du soleil sont prodigieux  Aigues-Mortes. Je n'y vis
jamais rien de brutal: ses feux dcomposs par l'humidit de l'air
prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec
une grandeur et une sublimit de dsolation que saint Louis, quittant
ces rivages, ne dut pas retrouver gales dans les plaines de Damiette.
Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se prsente
naturellement sous un aspect d'ternit, met en un clair relief combien
est furtive la grce de Brnice, combien fugitive chacune de mes
motions les plus chres. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un
granit inusable qui ne laisse songer qu' la mort perptuelle.

Avec une prodigieuse nettet, se dtachaient les ondulations des ctes
sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait t modifi
perptuellement au cours des sicles. Ainsi que les flots, me disais-je,
dforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mmes passions
agissent sur la sensibilit des hommes. Brnice, Charles Martin et moi,
nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.

Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie,
l'indomptable nergie de l'me de l'univers que jamais le froid ne prend
au coeur, qui ne se dcourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui
chaque jour ressuscite.

A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumire dgradante,
de mme que le long des sicles il s'est modifi sous l'ardeur de
l'Ocan, et de mme qu'il se modifie dans les esprits qui le
contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon
observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pense, dans
cette facilit d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus
caches apparaissaient  mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est
dans l'me de Brnice, la physionomie trs chre et trs obscure
qu'elle s'en fait d'intuition, l'motion religieuse dont elle
l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de
l'Adversaire, collection de petits dtails desschs, vaste tableau
dont il a perdu le don de s'mouvoir, par l'habitude qu'il a prise de
rflchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux
mthodes, je suis tout  la fois instinctif comme Brnice, et rflchi
comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte
de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unit, car je
perois le rle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme
Brnice, mais je sais pourquoi. J'ai des motions spontanes, mais je
les cultive avec une mthode qui dpasse encore la mthode de Charles
Martin.

L'obscurit tait venue. J'exprimai au gardien de la tour le dsir de
rester l encore quelques instants, et je le priai qu'il s'loignt.

Maintenant que l'univers tait rempli de nuit, un tableau plus beau
encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les tres prenaient toute
valeur: ce n'tait plus Brnice que je voyais, mais l'me populaire,
me religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un
pass dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'tait la
mdiocrit moderne, la demi-rflexion, le manque de comprhension, des
notions sans amour. Mais moi-mme je n'existais plus, j'tais simplement
la somme de tout ce que je voyais.

Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi 
Brnice, ni  Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant
pittoresque des merveilleuses destines de l'humanit. Et moi, enivr de
cette comprhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, rfugi
dans ce qui est ternel, possesseur du grand et universel amour.
J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime gosme qui
embrasse tout, qui fait l'unit par omnipotence et vers lequel mon moi
s'effora toujours d'atteindre.

       *       *       *       *       *

Tel est le rcit de la merveilleuse journe que je passai sur la tour
Constance, ayant  ma droite Brnice et  ma gauche l'Adversaire. Et,
en vrit, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'et choisi,
dans une carte idologique  la faon des cartes du Tendre, pour
dsigner ce point central d'o je me fais la vue la plus claire possible
de ces vieilles plaines et de cette Brnice remplie de souvenirs? C'est
en effet l'ide de tradition, d'unit dans la succession qui domine
cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune
qui leur fait cette analogie si forte que, pour dsigner l'me de cette
contre et l'me de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles
sont le type, je me sers d'un mme mot: _Le jardin de Brnice_.

       *       *       *       *       *

CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE


Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
Charles Martin. Nous changemes quelques ides et du premier trait il
faillit prendre barre sur moi.

Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'tant
pench  la portire, je ne pus que vrifier son assertion, et j'en eus
de la tristesse au point de suspecter mes belles motions de la tour
Constance, car toutes naissent de l'ide qu'Aigues-Mortes est une
vieille ville  qui les sicles n'ont pas fait oublier son pass et qui
reoit sa beaut de cette constance.

Mais trs vite je sentis que, malgr tout, la dominante d'Aigues-Mortes
demeurait d'tre une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
vie; il y a des choses rcentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
et cette unit dans la succession, grce  quoi elle produit sur le
visiteur une impression si particulire. Ma chre Brnice, elle-mme,
a dans la tte des proccupations banales; dans le coeur, peut-tre
des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mlancolie et de
souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
belle et prcieuse, parce que son caractre est d'veiller notre vieux
fonds de sentiments et d'motions hrditaires, et que comme
Aigues-Mortes elle se souvient de soi-mme.

Voil comment j'chappai  l'objection que me proposait implicitement
l'Adversaire. Il prtendait que tout le vieux temps avait disparu et que
j'tais men par des imaginations littraires que ruinerait la moindre
enqute. Critique de porte immense! car le fond de ma proccupation
n'tait ni Brnice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'
l'action lectorale que je venais entreprendre  Arles; je ne pensais
qu'au peuple. Quelle est son me? me demandais-je, je veux frissonner
avec elle, la comprendre par l'analyse du dtail, comme l'Adversaire,
et par amour, comme Brnice; arriver enfin  en tre la conscience.
Qu'aurais-je conclu, si j'avais d reconnatre que je m'tais mpris
en trouvant une part inaltre dans Aigues-Mortes et dans Brnice?
Il m'et fallu renoncer aussi  dgager la tradition de la masse!

Ds lors, il ne m'et plus rest qu' abandonner Arles et la vie active.
Mais vraiment l'Adversaire s'y tait pris trop grossirement. Et la
bassesse de sa dialectique m'empcha de me drober  ma nouvelle tche.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SEPTIME

LA PDAGOGIE DE BRNICE

    Mon enfant, donne-moi ton coeur.
    (PROVERBE.)

Ds lors, je vins souvent d'Arles  Aigues-Mortes visiter ma chre
Brnice. Jusqu' quel point son contact m'tait dlicieux, on ne le
comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussire des complications
lectorales d'o je m'chappais pour me rafrachir dans la petite maison
des tangs.

Brnice ne parlait gure, mais son sourire et la ligne de son corps
avaient une faon si mlancolique et si fine, avec un naturel parfait!
Il y avait en elle l'tranget dlicate de cette renaissance
bourguignonne du quinzime sicle qui fut la moins acadmique des
tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui
poursuivit passionnment l'expression, parfois aux dpens de la beaut,
que s'tait ouverte sa premire jeunesse. Elle avait de ces images leur
finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutt mouille
de grce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son
me avaient transpir sur tout son jeune corps, en baignaient les
contours.

Au bord de ces eaux pleines de rves, son lgance froisse par aucun
contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle
le plus prcieux des repos. Etes-vous jamais un sentiment plus ardent
des arbres verts et des eaux fraches que dans la paperasse des bureaux?
jamais plus le got d'une passion vive qu'au soir d'une journe de
confus dbats? Cette petite fille contentait le besoin de sincrit et
de dsintressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais
aux conditions de ma russite lectorale. Les heures passes auprs
d'elle m'taient un jardin ferm.

Notre ordinaire, dans mes sjours d'Aigues-Mortes, tait de marcher dans
cette campagne divine et de ne tolrer sur nos mes que des sentiments
analogues  ceux qui flottent sur ses tangs ou vgtent sur sa lande.
Notre conversation et paru dessche, comme parait cette terre: c'est
qu'en taient bannies toutes banalits; nous n'admettions rien entre
nous que de personnel et de parfaitement sincre. Nous avions nos longs
silences, comme cette terre a ses landes peles, et peut-tre n'est-elle
jamais plus noble que dans ces friches semes de sel et balayes du vent
de la mer.

Nous rservions pour nos soins privs les instants grossiers du milieu
du jour, ces aprs-midi o l'paisse congestion nous prive tout  la
fois de frivolit et de profondeur, mais la fracheur du rveil et la
lassitude du soir favorisaient galement notre dlicieux commerce
d'abstractions.

       *       *       *       *       *

Un matin,  travers les marais salants, nous allmes visiter le bourg
du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent lger
rafrachissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Brnice et
dcouvrait sa nuque nergique de petite bte. Elle franchit avec aisance
ces trois kilomtres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune
bouleau ne s'inquite de la noble tristesse des horizons du Nord dont il
est un des caractres. Pour moi, tranger dans cette vie harmonieuse,
j'en prenais une conscience intense.

Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu' la mer
qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme
une note donne par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de
quelque opra italien.... C'tait vers les dix heures, par un tendre
soleil, et la brise emportait au large toutes nos rveries, symbolises
sur l'horizon par des voiles dployes. Au Grau-du-Roi, les maisons des
pcheurs sont teintes de ros ple, de jaune et de vert dlay. Aucun
bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs
suprasensibles, tandis qu'assis auprs d'elle, qui reprsente pour moi
la force mystrieuse, l'impulsion du monde, je gotais dans le parfum
lger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de
la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la srnit de sa
fonction, qui est de pousser  l'tat de vie tout ce qui tombe en elle,
je fus coeur de cette surcharge d'motions sans unit dont je
dfaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille
paradis troits, analogues  celui-ci, o, pour tre heureux, il
suffirait d'tre, comme mon amie, une belle vgtation et de me chercher
des racines, ces assises morales qu'elle avait trouves en pleurant dans
les bras de M. de Transe.

Parfois, le soir, aprs le repas, quand je sentais, dans un soupir de
Brnice un peu affaisse, que notre manie allait la lasser, je la
laissais  sa futile camarade, Bougie-Rose,  sa domestique, de qui sa
bonne grce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes
par le sentier des tangs.

Seuls les saints la connurent, mon hystrie de mditation et cette
violente varit d'abstractions, o je me plongeais, tout en ctoyant
ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifies
par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place o veille un
saint Louis hroque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurit la
rude glise du douzime sicle, je m'enorgueillissais que ce pays ne ft
utile qu' mon ducation et que Brnice, non plus, n'et d'autre
mission, enfant charge de volupts qu'elle laisse non cueillies se
faner royalement sur elle-mme.

Cela est certain qu'elle ne se serait pas refuse, mais cette assurance
que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment mme o elle
pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle et jamais frissonn,
suffisait  ne pas irriter mon dsir.

Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment
soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos
promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette
tristesse panouie  tous les plis de son beau visage, elle me disait,
avec l'clatant sourire dont ses annes de libertinage lui firent
connatre l'irrsistible empire: Venez plus prs de moi, et elle
m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. A quoi
pensez-vous? interrogeait-elle, un peu mal  l'aise de ce compagnon, de
qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui chappaient. Mais que je
fusse distrait, ce lui tait un suffisant motif de me goter davantage,
pour mon _originalit_, disait-elle, bien  contre-sens, car je n'tais
qu'un esprit comprhensif, envelopp, et conquis par l'abondante
vgtation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.

A quoi pensez-vous, Philippe? et je songeais qu'il est sur la terre
bien des femmes dont le sein cache un beau trsor de douceur et de haute
sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec dsintressement
parce que leurs corps voluptueux troublent de dsir qui les approche.

Elles-mmes, si dlicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.
Mais ma Brnice, qui sur ses lvres ples et contre ses dents
clatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera
pas due si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et
froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui
a laiss de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette
passion, loin de s'vaporer avec le temps, se concentre dans la
souffrance. La mort, qui a clos les yeux aims o se penchait Brnice,
seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,
remplie d'un grand amour, elle ne demande  mon amiti d'autre passion,
d'autre caresse qu'une tendre curiosit pour le bonheur qu'elle pleure.

Or moi-mme, dans ma dispersion d'me, je ne puis mieux me servir qu'en
me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie
trouble de Brnice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte
mdication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite
fille, toute ramasse dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande
unit de vie intrieure; je dsirai y participer.

Prcisment il tait ais d'y progresser  cause de son ducation
particulire. Comme elle tait habitue  faire voir son jeune corps
sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son me
passionne.

Voici les principes de vie que m'inspira la mlancolie de son visage,
les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour
son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener 
trois points que je vais indiquer brivement. S'il m'arrive de
systmatiser des notions qui prenaient plus de mouvement des
circonstances mmes o elles naissaient, du moins suis-je assur de n'en
pas fausser le caractre.

       *       *       *       *       *

1 LA MTHODE DE BRNICE

Ce qui me frappe ds l'abord en vous, Brnice, lui disais-je, c'est que
vous avez le recueillement, la vie intrieure et cette sve abondante
qui lana chez quelques-uns de si admirables asctismes.

Non pas qu'ayant ferm les yeux vous soyez arrive  comprendre la loi
du monde, comme font les Marc-Aurle et les Spinoza, par la force
logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
corps vous a fait vivre paralllement  l'univers. Vous n'avez pas mis
dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'me du monde, mais
on voit s'agiter en vous la force mme qui conduit le monde. Et vos
inquitudes passionnelles, qui prcisment ne vous laissent pas prendre
conscience de l'univers, m'aident  entendre la rclamation des simples
fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
entrevu un tat plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
monter dans la nature.

Ton rle, ma Brnice, est de faire songer aux mystres de la
reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complte que nous
puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
tche dlicate!

N'essaie pas d'tre nature, c'est souvent tre artificiel. Une Espagnole
 qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez  un Goya, me
rpondit trs justement: Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi. Parole trs fine! Elle et paru
dguise en Espagnole. Ainsi, ma chre amie, pour me donner l'image de
l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicit! sois subtile, si
a t'est plus commode.

Ta mthode, tu le conois bien, ne doit tre en rien d'expliquer la
vrit. Je dirais mme que tu dois viter la moindre explication, tu n'y
russirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton me me rvle
le sens de la nature et ses lois.

       *       *       *       *       *

2 LES PLAISIRS DE BRNICE

Ton plaisir, ma chre Brnice, c'est d'tre enveloppe par la caresse,
l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la
tour Constance. C'est l seulement que je me plais, me dis-tu. Elles
te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi
qui les leur a confis. Tu te mles  Aigues-Mortes; tes sensations, tu
les as rpandues sur toutes ces pierres, sur cette lande dessche,
c'est toi-mme que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta
petite maison, c'est ta propre fivre qui le monte le soir de ces
tangs.

Et pourtant, cette rverie o vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et
toi, ne te suffit pas. Ton me disperse sur cette terre, ta souffrance
miette, tu aurais plaisir  les resserrer,  t'y recueillir,  en
dguster chaque dtail. Aigues-Mortes reste trop dans les gnralits;
tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta
petite me suave, si frmissante  toutes les solidarits de la nature,
prcisment parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience
d'elle-mme; toi qui t'accordes profondment avec cette contre, tu
t'inquites pourtant, tu te crois isole; tu aspires  rentrer dans le
personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous
jouissions ensemble des volupts de la confession.

En te rvlant  moi, tu oublieras ta solitude; tu t'pancheras, et
donneras ainsi la gaiet des eaux vives aux douleurs qui croupissent en
toi.

Par la mditation et l'examen de conscience en commun, on pntre bien
plus finement en soi-mme. C'est une mthode que j'ai exprimente avec
mon ami Simon,--charmant garon que j'ai un peu perdu de vue, mais que
je veux te faire connatre. Je suis arriv  faire en sa socit
quelques excursions sur des points tout  fait nouveaux de moi-mme.

Enfin, tant ton confesseur, je serai en mme temps ton directeur de
conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton me,
j'aurai soin de te la prsenter sous le jour le plus favorable, en sorte
que tu ressentes de la quitude et une grande paix.

La volupt de l'panchement, le bien-tre de la pleine lumire et le
calme du pardon, voil ce que tu trouveras dans la confession, qui est
vritablement le seul plaisir digne de Brnice.

       *       *       *       *       *

3 LES DEVOIRS DE BRNICE

Tu as des devoirs, Brnice. Il ne suffit pas que tu sois une petite
bte  la peau tide, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse
avec navet: tu dois tre mlancolique.

Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravit qu'il
prend quand tu songes  M. de Transe et mme  rien du tout. Le pli de
ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de
tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous dsirons le
plus possder la vrit, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par
l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se dmontre.

Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de
dcouragement. Votre mlancolie est plus noble et plus utile qu'aucune
alacrit. Quelle que soit votre rpugnance  l'admettre, croyez bien que
jamais vous n'avez rien prouv d'aussi prcieux que vos grandes
tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi
pur de vulgarit, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne
vous pouvait tre plus fcond que votre deuil, sinon peut-tre les
profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours
d'amour, si vos dsirs avaient t mls de jalousie.

Les jouissances de l'amour n'augmentent gure l'individu; le plus net
d'elles profite  l'espce. Peut-tre l'amour heureux s'panouit-il en
vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en
gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifi. Les
souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au
point que quelques-uns en sortent mconnaissables; elles dcantent nos
sentiments, fcondent des cellules jusqu'alors striles de notre moelle,
et nous poussent aux motions religieuses.

Tes lvres plies de chagrin dans ton visage inclin, la dsolation de
ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces
mains qui participrent  tant de caresses,--le corps de M. de Transe,
toute cette image que j'ai de toi sous mes paupires, me sont,  ma
chre madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand
tu te pmais dans ses bras. Et ce jeune homme mme, qui n'tait qu'un
oisif lgant, par sa mort devient un admirable appui  notre
exaltation; la beaut et la noblesse sans ombre ne vtirent jamais un
vivant, mais qui les contesterait  celui qui repose ayant pour oreiller
ton coeur!

       *       *       *       *       *

Cet enseignement de la mthode, des plaisirs et des devoirs de Brnice,
je le dessche pour l'exposer selon les procds scolastiques, mais il
se mlait vivant et pars  tous les circuits de nos longues promenades.
Que gotiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sche avec de si sches
idologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.

Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!
D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution 
notre haut problme de mthode (concilier la complexit des sentiments
et leur unit) qu'ils n'entendent mme pas que l'ardeur des sens et
l'amour sont des passions distinctes, fort sparables. Elles sont
runies au plus bas de la srie des tres; d'accord! mais c'est que chez
les plantes et chez les pauvres animaux des premires tapes toutes les
fonctions sont mal diffrencies. Comment l'homme affin s'entterait-il
dans cette grossire simplification? Trs souvent, c'est l'empchement
o nous sommes de changer notre train de maison qui nous force 
demander ces satisfactions  un mme objet. Mais pour ces fonctions
dlicates, peut-on trouver un bon Matre Jacques! Que d'autres procdent
par laguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je
me chris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement,  Brnice, ce
que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort lgant,
qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du
pass, tout ce misrable et charmant instinct qui m'avertit mieux
qu'aucun naturaliste des vritables lois de la vie.

Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'tait bien nos heures de
pdagogie, alors que je raisonnais, en les largissant, tous les
mouvements de cette petite me qui ne peut rien dissimuler.

Quel sentiment avez-vous pour moi? me demanda-t-elle un jour, avec son
sourire un peu triste, dont elle avait assurment remarqu qu'il
accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. De
l'inclination, lui rpondis-je, tonn moi-mme de trouver sans
hsitation le mot exact, celui qui convient tout  fait au sentiment qui
m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystrieuses de la vie, la
bonne mthode.

Admirable soire, celle o je lui dis ce mot! Comme elle rsume dans mon
souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine tait dsole et sche
sous le soleil couchant et nous la traversions aprs une longue
conversation aride et fivreuse. Pourtant notre discours, pas un instant
n'avait t sans grce; le genre de Brnice, qui tout de mme est
Petite-Secousse, ne permet pas que notre pdagogie glisse jamais  la
pdanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du
Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaiss
d'Aigues-Mortes. Telle tait cette lande et tel notre dbat qu'il me
semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la
fort des Ardennes dfriche.

A petits pas nous rentrions  Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans
ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune
notion. Mais au sang de ses veines s'tait ml plus de soleil, plus de
sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'tait rafrachi
l'instinct, la force vive qui produit les hommes.

Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait lgrement que je ne
ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en gotait que plus
de volupt  caresser le souvenir de M. de Transe. Ds lors je l'aimais
davantage, cette chre petite veuve, puisque c'est en cette pit que
nous nous rejoignons; et elle-mme,  se sentir si dpourvue, et voulu
se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui
la fait se complaire sous ma tendre direction?

Sa chre tristesse, ses douces mains vides, voil mon prcieux trsor.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE HUITIME

LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE RPTITION SOUS LES YEUX DE SIMON


Dans ce temps-l, j'eus  parler au gnral Boulanger. Pour distraire
Brnice, je la dcidai  m'accompagner, et j'crivis  mon ami Simon de
nous rejoindre  Paris. Depuis quelque temps, je dsirais vivement les
rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une
mme soire, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux
meilleurs trapzes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes
qu'ait trouves mon imagination!

Aprs l'exprience de Saint-Germain, Simon s'tait retir dans la
proprit de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau,
s'appliquant  acqurir les tics du chasseur et du propritaire, se
composant, pour tout dire, cette mme tte de vieux philippiste
anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins.
Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: Moi,
disait-il, je me fais hobereau aprs avoir mdit sur les autres vies,
et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon
dgot d'effort et ma pnurie d'argent; mes parents, au contraire, et
mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosits
varies dont ils professent tant de ddain. Ce qui rsulte chez moi
d'une large comprhension, chez eux n'est qu'troitesse d'esprit.

Vous avez reconnu l une application rurale de notre axiome essentiel:
Les actes ne sont rien, la mthode qui nous y mne est tout. Simon
avait toujours une excellente philosophie.

Aux champs, elle gtait ses plaisirs: en ce sens que, mme  la chasse,
il pensait, et ses ides lui taient si fort ressasses qu'elles
l'coeuraient et que la chasse elle-mme lui devint un temps de dgot.
On conoit que mon invitation lui agra.

       *       *       *       *       *

A Paris, la tristesse de ma Brnice s'accentua au point que cette
petite fille devint capricieuse; la vie d'htel a des fatigues
excessives pour une jeune femme dshabitue de notre civilisation
parisienne sans confortable. Et puis, cette scheresse, cette hte des
grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux,
auxquels la brume des tangs d'Aigues-Mortes avait t un liniment et un
feutrage contre la vie.

Le jour de l'important dner que je vais raconter, nous avions pass
notre aprs-midi, Brnice et moi, dans les magasins, o j'aurais voulu
lui faire plaisir, mais l'extrme indcision de nos caractres nous
laissait l'un et l'autre dans le plus pnible nervement. Le soir
tombait, une fin de novembre pleine d'humidit, quand au milieu de
Paris, soudain attrist de gaz, nous sortions de chez les couturires;
que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et  cause
du crpuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'tait pas bouderie,
mais la souffrance d'un pauvre animal, mle de dfaillance physique et
de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'tre tant amuse avec
celui qui est mort!

Et moi, j'aurais aim la prendre doucement dans mes bras et lui dire:
Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est
mort, donne-toi  cette image jusqu' satit, pleure et je
m'attristerai  ton ct, de regret pour tout ce que je ne puis
possder. Tu es douce, sincre et chagrine; je te gote, petite amie,
mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si
grande curiosit; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.

       *       *       *       *       *

Simon, arriv dans la journe, nous avait pris  dner aux
Champs-Elyses. L'heure tait venue de nous rendre  ce passionnant
rendez-vous.

Quand le garon nous ouvrit le cabinet o Simon nous attendait, ce
vritable ami eut son geste sec et nerveux qui est  la fois d'un
demi-pileptique et d'un cabotin de nvrose, comme le deviennent en
quelque mesure tous les analystes; puis nous prmes plaisir  rire en
nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organiss dans la vie
des ftes trs particulires, et le bouquet de tous ces vins bus, voqu
par notre rencontre, nous remplissait, ds ce premier abord, d'une
dlicieuse ivresse. Cependant, il lanait sur Brnice un regard
d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance
dlicate de ce vieil idologue.

Mais dj, laissant le garon soumettre le menu  Brnice, nous
rentrions de plain-pied dans notre domaine mtaphysique, et Simon avec
feu s'informait de l'atmosphre morale que me fait ma spcialit
actuelle.

Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que
nous guettions, ont gard cette lumire qui jadis nous dsigna l'un 
l'autre.

Simon a vritablement le sens de la gographie des mes; il sait dans
quelle rgion intellectuelle je suis situ. Pas un instant il n'a admis
que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent  _contemplation_.
Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos
fortes mditations par des parties de raquettes; de mme, je
m'accommode, comme d'une dtente hyginique, de faire mthodiquement et
sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de
dmarches; mais l'important, c'tait de jeter du charbon sous ma
sensibilit qui commenait  fonctionner mollement.

--Tu sais, lui dis-je, que ma mthode de culture est de crer des
sentimentalits nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane
 l'usage avec une prodigieuse rapidit. J'ai essay ces temps-ci le
contact avec les groupes humains, avec les mes nationales, et ce que
j'en ai tir, tu le verras, dpasse singulirement toute prvision. Mais
organiser des comits, donner audience, polmiquer, ce sont besognes o
je ne mets que la partie de moi-mme qui m'est commune avec le reste
des hommes. C'est ainsi que j'imagine trs bien un Spinoza, un saint
Thomas d'Aquin, employs tant d'heures par jour dans un greffe, sans
rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions
invitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort
superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries
de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-l.

--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment pos ton attitude. Mais
dis-moi maintenant quelle raction produit sur ton vrai moi ta nouvelle
gymnastique.

A peine lui rpondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arrta....

... Un formidable malentendu se rvlait entre nous. Ne croyait-il pas
que je visitais les hommes importants de la rgion, grands
propritaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirm que je
me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.

Il se tourna vers Brnice pour lui demander son appui.

--Enfin, m'objectait-il avec une fcheuse pret, que les notables
soient d'esprit grossier, sans dsintressement, je l'accorde, mais au
moins ce sont gens qui se lavent!

Il montrait peu de dlicatesse  surprendre ainsi l'appui de Brnice,
qui rellement n'est pas claire sur la question, et j'en fus si
froiss que je fis devant elle ce que toujours je considrai comme une
inconvenance: ds le potage, je m'exprimai en termes abstraits.

Aussi bien n'tait-il pas essentiel d'arrter net Simon, qui parlait
presque comme un Charles Martin!

--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'infrieur; tu as
consenti  avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal dou
(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si
tu tais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise
son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas
le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie
aeternitatis._

Nous avons la proprit de sentir ce qui est ternel dans les tres.
Ne rougirais-tu pas d'avoir raill la misre de saint Labre? Je t'en
permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-mme
reconnais la magnificence de cet homme qui se renonait. C'est
essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du mme
point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel
trsor somptueux est l'me populaire?

Elle a le dpt des vertus du pass, et garde la tradition de la race;
en elle, comme dans un creuset, o tout acte dgage sa part
d'immortalit, l'avenir se prpare. Vas-tu la juger sur un peu de
poussire et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?

En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes,
 l'activit consciente collabore une activit inconsciente, et que
celle-ci est la mme qu'on voit chez les animaux et chez les plantes;
je lui ai simplement ajout la rflexion.... Tu souris, Simon, du mot
_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre rflexion est
une grande chose! Petite agitation, en vrit, auprs de l'omniscience
et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!

Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prosprent dans la
vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perptuellement
s'gare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement
de l'tre suprieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne
peut mme pas souponner. C'est l'instinct, bien suprieur  l'analyse,
qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplores de
mon tre, lui seul qui me mettra  mme de substituer au moi que je
parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bands.

... Voil ce que m'ont enseign ces hommes grossiers, ces ignorants que
tu t'tonnes de me voir frquenter. Ils sont de sublimes professeurs,
bien qu'ils ne se possdent pas eux-mmes. Chacun d'eux reprsente une
des tapes de mon me le long des sicles. Je me suis pench sur eux,
comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en
garder rien que de confuses images.

Comment pouvais-tu croire qu' ces masses d'une telle fiert cratrice,
dsintresses, spontanes, je prfrerais la mdiocrit des salons,
la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas
l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des
faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une me, la
sienne, la mienne, celle de l'humanit!

J'entends bien l'objection o tu te rfugies:

Que tu ne sois all ni au salon, ni  la brasserie, soit! me diras-tu.
Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes
de culture, de haute clairvoyance?

Pour tout dire, tu supportes malaisment que je fasse aussi bon march
de notre ducation de Jersey.

Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du
Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de
notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de nettet que
sur moi-mme, quelques-unes de mes particularits. Tel un jeune employ
du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de
l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitrent le dimanche pass auprs
de sa matresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes
excs, se limitaient  m'clairer sur les pousses extrmes de ma
sensibilit; ils m'eussent perdu dans la minutie.

Sans doute,  tudier l'me lorraine puis le dveloppement de la
civilisation vnitienne, je compris quel moment je reprsentais dans le
dveloppement de ma race, je vis que je n'tais qu'un instant d'une
longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a prcd
et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans
des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je
dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanit.

Je n'avais pas su dans l'tude de mon moi pntrer plus loin que mes
qualits; le peuple m'a rvl la substance humaine, et mieux que cela,
l'nergie cratrice, la sve du monde, l'inconscient.

Toutefois, j'aurais pu parler dans les comits, dans les runions,
suffire  toute l'activit d'un politicien, sans rien souponner de ces
forces spontanes et secrtes. Mes sens furent affins dans l'atmosphre
de Brnice.

Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de
Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir,
exasprent la senteur des tilleuls, ce dcor qui ne laisse subsister que
des ides graves met en valeur les vertus de Brnice, mieux qu'aucun
lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me
dcouvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperus
plus srieux que n'en mentionnent les enqutes des spcialistes, les
programmes des politiciens et les voeux des runions publiques.

Viens  Aigues-Mortes, dans son troit jardin qui ne voit pas la mer.
Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu' garder ses
souvenirs, cette plaine fconde seulement en rves mettent ma Brnice
dans sa vraie lumire,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus
beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes
forts du Brsil. Et ses animaux eux-mmes, de qui son chagrin se plat
 gayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec
ces dures archologies, et tous se donnent un sens dont je me suis
nourri.

Ah! Simon, si tu tais l et que tu visses Brnice, ses canards et son
ne changeant, celle-l, des mots sans suite, ceux-ci, des cris
dsordonns d'enfants et ce dernier, de longs braiements, tmoignant
chacun d'un violent effort pour se crer un langage commun et se
prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs
corps, tu serais touch jusqu'aux larmes. Isoles dans l'immense
obscurit que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de
leur dfiance hrditaire. Un dsir les porte de crer entre eux tous
une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.

Viens  Aigues-Mortes et tu dcouvriras entre ce paysage, ces animaux et
ma Brnice des points de contact, une part commune. Il t'apparatra
qu'avec des formes si varies, ils sont tous en quelque faon des
frres, des rceptables qui mourront de l'me ternelle du monde.
Ame secrte en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis  leur
cole, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces tres
s'accordent avec des moeurs si opposes, c'est cette poursuite mme,
mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque
chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous  la perfection.

Ainsi, ce que j'ai dcouvert dans le misrable jardin d'une petite
fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le dsir qui nous
anime tous!

Ces canards, mystres ddaigns, qui naviguent tout le jour sur les
petits tangs et venaient me presser affectueusement  l'heure des
repas, et cet ne, mystre douloureux qui me jetait son cri dlirant
 la face, puis, s'arrtant net, contemplait le paysage avec les plus
beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystre mlancolique,
Brnice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans
borne vers un tat de bonheur dont ils se composent une imagination bien
confuse, qu'ils placent parfois dans le pass, faisant de leur dsir
un regret, mais qui est en ralit le degr suprieur au leur dans
l'chelle des tres. C'est la mme excitation qui nous poussait, toi et
moi, Simon,  passer d'une perception  une autre. Oui, cette force qui
s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend  sourdre dans le moi
dplorable que je suis, cette inquitude perptuelle qui est la
condition de notre perptuel devenir, ils la connaissent comme nous, les
humbles compagnons que promne Brnice sur la lande. En chacun est un
tre suprieur qui veut se raliser.

La tristesse de tous ces tres privs de la beaut qu'ils dsirent, et
aussi leur courage  la poursuivre les parent d'un charme qui fait de
cette terre troite la plus fconde chapelle de mditation.

Dans cette campagne dnude d'Aigues-Mortes, dans cette rgion de sel,
de sable et d'eau, o la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se
prter plus complaisamment  l'observation, comme un prestidigitateur
qui dcompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on
les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux trs
encourags  se faire connatre, m'ont rvl le grand ressort du monde,
son secret.

Combien la beaut particulire de cette contre nous offrait les
conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le
reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur
ces tangs, que les btes, Brnice et moi, derrire les glaces de notre
villa, tions remplis d'une silencieuse mlancolie....

Mlancolie ou plutt stupeur! devant cet abme de l'inconscient qui
s'ouvrait  l'infini devant moi.

En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chre Brnice,
sa grce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre pret nerveuse,
notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
Le fcheux est que trop souvent nous ngligeons d'utiliser pour notre
culture morale l'motion qu'elles rpandent dans nos veines. Mais je
t'en prie, observe Brnice, cette petite chose, cette curieuse
construction. En voil une qui sait utiliser la sve de l'humanit.
L'as-tu examine  la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connat
gure. Et comment se possderait-elle? Elle ne se regarde mme pas.
C'est une enfant aveugle, emporte par les forces secrtes de son me.
Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
regretter le pass; simplement dans un effort douloureux elle enfante
quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
son chagrin et son regret sans ralit, elle atteint un objet qu'elle
n'a pas vis. Ah! c'est bien elle, la chre petite fille, qui m'a aid
 comprendre la mthode cratrice des masses, de l'homme spontan!

       *       *       *       *       *

Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Brnice et
je lui rappelle nos bonnes soires d'Aigues-Mortes, o si souvent je la
pressai qu'elle me parlt avec une intimit plus tendre de M. de Transe,
que j'aime en elle et n'ai pas connu.

Les deux syllabes de ce nom qui dchire son me et qu'elle rpte avec
un indicible chagrin de petite bte malade retentissent profondment
dans son coeur, d'autant que ce long dbat, ces fortes critiques l'ont
accable. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
est ailleurs. Il vague l-bas o elle se figure avoir eu l'me
satisfaite. Pour ramener Brnice auprs de nous, je lui fis un loge
exalt de Franois de Transe. J'en vins mme  lui reprocher avec une
relle amertume, ce qu'elle m'avait avou un jour, par mgarde, au
dtour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs taient
monts au point qu'elle se prit  pleurer.

Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intrt pour
les masses et en quoi Brnice m'est un sujet excellent pour m'difier
sur la psychologie de l'humanit se dveloppant sans le consentement
de l'me individuelle. Je dclarai donc la sance close; toutefois,
dsireux de mditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
que faisait voir Brnice pour la mettre en voiture.

Nous allummes nos cigares.

--Hein, dis-je  Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
Tu vois comme j'ai dshabill devant toi Brnice. Cela t'a fait le mme
effet de piti et d'pre curiosit que si on avait cras sous tes yeux
la patte d'un chien. Eh bien! la misre universelle de l'humanit
s'puisant vers le mieux retentit en moi de cette faon-l.

Comprends-tu, ajoutai-je, car j'tais plein de mon sujet, combien je
suis heureux de dvtir auprs d'elle mon personnage habituel
d'indiffrence et d'impertinence pour tre irrflchi. Si tu savais
combien j'aime les nafs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
soin de rire s'il fallait les noncer moi-mme. As-tu jamais souponn
que ma scheresse n'tait que du dgot pour le manque de
dsintressement que je vois partout et pour la frivolit. Mais ceux qui
ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
ceux-l! Si tu savais comme je me sens le frre des petites filles qui,
avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant dj le monde,
entrent au couvent. Brnice, tiens, en ralit, je m'agenouille devant
sa simplicit.

--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!

--Simon! lui rpondis-je avec vivacit, chaque jour un cart plus grand
se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
sincre, tu as aim la souffrance.

--Tu as de la chance, me rpliqua-t-il, tu es tout  fait dans le ton
pour goter Saint-Trophime.

A cette rflexion trs juste sur mon tat d'esprit, je vis bien que
Simon comprenait encore ce qu'est la vie intrieure, mais il ne croit
plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des varits de
l'idalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est l que j'avais t
sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre matre
que moi-mme. Je l'ai prt  cette petite mendiante d'affection pour
qu'elle me le rafracht entre ses mains.

       *       *       *       *       *

A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour aprs son
repas, quel que ft le temps (j'ai dj indiqu sa tendance  la
congestion): moi-mme j'tais trs chauff par ma dmonstration; nous
dcidmes de regagner  pied notre htel. Il m'accompagna jusqu' la
chambre de Brnice, de qui je tenais  prendre des nouvelles avant de
me coucher. L, nous changemes encore quelques mots.

--Enfin, disais-je  Simon, prs de la porte entre-bille, si j'en
croyais le tmoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prte 
se donner  moi; or je sais qu'il n'en est rien.

Tout d'abord, il ne me comprit gure, puis:

--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
sa dlicatesse.

--Pas de subterfuge, m'criai-je; avoue qu'en ralit tu n'as jamais
aim que Spencer: tu fais prdominer le rationalisme.... Peut-tre
vas-tu historiquement jusqu' regretter que la France n'ait pas accept
le protestantisme....

Il me dclara qu'il se sentait rellement fatigu.

--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
plaisir  te revoir.

       *       *       *       *       *

J'entrai chez Brnice et je trouvai la lampe encore allume. Comment
m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir prs d'une
lampe qui semble attendre! A ct d'elle taient des biscuits et une
bouteille de bourgogne vide. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
le bon vin aprs les motions; ai-je tort de la tenir pour une
incarnation de l'me populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
sourire d'animal repos; il semblait qu'elle et laiss toute sa
bouderie dans son sommeil et qu'elle s'veillt  une vie nouvelle.
Alors nous nous mmes  bavarder, et par une pente irrsistible, la
conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
Aussitt toute ma sensibilit s'intressait  la conversation, mais
elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
avaient faits ensemble.

       *       *       *       *       *

Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aeule qui t'a fait la
navet de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravit!


       *       *       *       *       *


CHAPITRE NEUVIME

LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.

LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DFAILLANCE
SINGULIRE DE BRNICE.


Ds mon retour dans Arles, l'action lectorale commena. Nous
organisions chaque semaine des runions sur quelque point de
l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre  celles de nos
adversaires. Souvent j'tais rappel d'Aigues-Mortes par dpche.

Un soir je quittai en hte Brnice, et comme je marchais dans la nuit,
le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
prcdaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
la plaine, d'une voix qui va jusqu' mon coeur.

... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
ce soir me dcourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pense qui
m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
elles ne font apparatre qu' d'autres les princesses des Baux.
Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conserv l'odeur de vos corps
exquis? ou plutt pourquoi donner mes belles soires  de grossires
tches?

C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
somptueuse que, pour la premire fois, j'entendis cette cadence que me
rptent trois pauvres enfants. Soires divines, celles-l! Saturs de
toute sensualit, mes yeux, mes oreilles gorgs de splendeurs, au point
que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
conscience de l'essentiel de moi-mme, de la part d'ternit dont j'ai
le dpt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
heures, ces jours d'cret et de manie mystique o, jusqu'alors simple
coureur amus de choses d'art, je sentis la beaut abstraite sur les
Fondamenta Zattere, en face de cette glise de Palladio, qui, par un
effet contraire au mtaphysicien Goethe rvla la beaut classique?

O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
plus aim et clbr sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-mme,
vous les avez connus  l'le de Saint-Pierre, au milieu du lac de
Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
rencontrer des hommes, ces instants o l'on se circonscrit en soi, ne
percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
soumis aux conditions de la tche que m'impose la culture mthodique de
mon moi?

Pourtant mon but n'est pas  dsavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
plus avance dans son dveloppement, une lagune morte comme il arrivera
des lagunes de l'Adriatique, dtermine une volution suprieure de mon
moi. La qualit  l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
plus prcieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer  quelque
chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
claire vision de ma tche, et sa dignit doit me soutenir contre mes
dfaillances.

Alors, songeant quelle est ma supriorit, puisque j'ai la comprhension
de tous les apptits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.

Or, les incidents qui s'y passrent ce soir-l n'tant pas
caractristiques, puis-qu'ils sont communs  toutes les runions, ni
gnraux, car ils ne signifient rien d'essentiel  la race, ne mritent
pas que nous nous y arrtions.

       *       *       *       *       *

ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE

Le lendemain, j'ai rencontr l'Adversaire, qui me parle de mes runions:
Cela doit bien vous ennuyer! Je l'assure que je me plais plus avec les
travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au caf.

--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?

--Les diffrences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
Mais vous commettez une erreur o je tombais dans les premiers temps. En
causant avec des lecteurs d'une certaine classe, pris individuellement,
je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes runis par
une passion commune crent une me, mais aucun d'eux n'est une partie de
cette me. Chacun, la possde en soi, mais ne se la connat mme pas.
C'est seulement dans l'atmosphre d'une grande runion, au contact de
passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
rflexions, il permet  son inconscient de se dvelopper. De la somme de
ces inconscients nat l'me populaire. Pour la crer, seuls valent des
ouvriers, des gens du peuple, plus spontans, moins lis de petits
intrts que des esprits rflchis. Elle est analogue  chacun de ceux
qui la composent, et n'est identique  aucun. Elle dpasse tout individu
en nergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle dcide spontanment,
ce sont les conditions ncessaires de la vie.

L'Adversaire s'est mis  rire. Et du ton d'un homme qui a pass des
examens:

--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algbrique?

--Il ne s'agit pas de cette sagesse-l, mais de vivre. Un arbre, sans
rien souponner des belles thories de l'cole forestire, sait mieux
qu'aucun garde gnral quand il doit se dvelopper, dans quel sens,
selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanment
la foule.

--Voil bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tte, mais
comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
d'pret ses adversaires? Par quel biais vous prtez-vous  faire votre
partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
toutes les opinions et de dgager ce qu'il y a de lgitime dans chaque
manire de voir?

--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
philosophie loigne du ton ordinaire de la polmique, beaucoup y ramne.

Dans ses lments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
moi ne sommes la vrit complte, et nous engage ainsi  une grande
modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
matres: Personne, disent-ils, n'est la vrit complte, tous nous en
sommes des aspects. Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
de la vrit manquant, la vrit complte ne serait plus concevable.
Ainsi faut-il que je satisfasse  toutes les conditions de mon
individualisme, parmi lesquelles une des plus imprieuses est que je
vous nie.

Mais voici mieux encore: en admettant la mchancet et la mauvaise foi
de mes adversaires (ce qui est le thme ordinaire de toute polmique),
je fais une hypothse trs prcieuse et bien conforme  la mthode
indique par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique
de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-tre
davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en
effet, admet couramment ceci: _La plante Neptune, n'et-elle jamais
t vue, devrait tre affirme. Ft-elle un astre purement fictif, la
concevoir serait rendre un grand service  l'astronomie, car seule elle
permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
inexplicables._ De mme les vices de mes adversaires, fussent-ils
fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilits de
psychologue, un grand nombre de leurs actes fcheux; c'est une
conception qui explique d'une manire trs heureuse la rprobation et
l'animosit qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
un peu plus compliques. En combattant leurs vices imaginaires, vous
triomphez de leurs dfauts rels. Pour ce procd je m'en rapporterai
 un matre que vous gotez certainement: personne n'a vu la figure du
ferment rabique; personne n'a constat expressment son existence, et
Pasteur gurit de la rage en cultivant ce microbe hypothtique,
peut-tre absolument fictif.

Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
n'aboutisse pas  une dsillusion trop pnible.

--Je n'ai gure l'angoisse du rsultat, lui rpondis-je. Quand on s'est
institu un fort ddain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
que valent les choses, sitt possdes, et des moyens de les acqurir,
que la seule mesure de mon sentiment  leur gard tient en ceci que ce
sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
plus misrables.

La conclusion paratra sche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
sans bont. Mais quoi! de fois  autre ne faut-il pas dblayer un peu
toute cette racaille o nous commet la vie active! C'tait d'ailleurs
exprimer  Martin de profitables vrits. Je dois  quelque habitude
d'analyser le sens des mots le privilge de ne pas assujettir mes ides
 la phrasologie familire.

Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, haine,
rancune, regrets, dsirs, sont tentes de croire  la ralit de ces
sentiments en elles. Pour moi, je vois que les vnements n'veillent
gure sur mon moral d'impressions plus varies que la tuile qui me frle
en tombant; je note, pour l'viter, le toit d'o elle glissa, je me
soigne si elle m'a bless; en aucun cas, je ne m'attarde  m'en faire
une opinion sentimentale. Seulement j'ai  l'gard des tuiles possibles
une continuelle mfiance,  laquelle je donne une allure de dfrence.
Un homme fort distingu, employ d'une grande administration, disait:
Je salue les huissiers le premier, pour tre sr qu'ils me
salueront.--Moi aussi, lui rpondis-je. Comme je ne suis employ
d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas cout. Mais en
ralit que de fois je consulte des niais, simplement pour viter qu'ils
me conseillent ou me dsapprouvent!

Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
soi-mme, tre absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
citoyens comme ses gaux, ou pour mieux dire comme gaux entre eux, ce
qui fait qu'il plaisait assez naturellement  la masse?

Charles Martin tait incapable de comprendre l'lvation morale, le
parfait dsintressement de ces principes. C'tait avec toute la fureur
d'un sectaire, et mme la rflexion d'un homme mthodique, qu'il se
composait des prfrences! Par un mcanisme trs frquent, ses
convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intrts. Il et
t incapable de trouver des torts  celui qu'il aimait. C'est par l
qu'il arrivait  joindre l'agrment de relations douteuses  la
satisfaction de s'lever contre les mauvaises frquentations. J'en avais
un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Brnice, pour qui il
avait une passion sensuelle, naturellement voile sous l'intrt le plus
lev, le gnant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
de grande famille que les siens avaient brutalement empch d'pouser
cette jeune fille. Version qui avait un instant tonn mon amie, puis
trs vite lui avait paru la vrit, tant nous sommes tous conduits 
modifier les faits d'aprs nos sentiments.

       *       *       *       *       *

DFAILLANCE SINGULIRE DE BRNICE


Je touche ici un point dlicat de la vie de Petite-Secousse. La prsence
auprs d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
tonn. Ces deux personnes, me disais-je n'ont gure de point de
contact, car Brnice a naturellement une sentimentalit trs fine.
Se plairaient-elles par quelque autre ct que le sentimental?

Des allures trs molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
veillrent ma perspicacit.

Je confessai Brnice; elle me rpondit avec une aisance, bien loigne
de l'effronterie et mle de douceur, qui me toucha d'une sensualit un
peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
fille, dans le muse du roi Ren, lui avaient donn une opinion fort
diffrente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
de la sensualit et de l'amour. Son esprit ne s'tait pas pli  tablir
entre ces deux formes de notre sensibilit les attaches troites qui
font que pour nous l'une ne va gure sans l'autre.

Et pour achever de vous dvoiler la pense de Brnice, telle que je la
surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrme dlicatesse: jeune
et ardente, dsoeuvre et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
cheveux dmls de sa molle amie.

Du point de vue de la raison froide, peut-tre Brnice a-t-elle raison.
L'amour n'a pas grand'chose  voir avec les gestes sensuels. Une femme
parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'lite de la
cavalerie franaise et, pour l'aimer d'amour, un prtre austre, comme
notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pntrera plus qu'aucune
caresse dans aucun lit. Ces rflexions pourtant ne me satisfaisaient
gure  cause du caractre peu harmonieux de cette dfaillance de
Brnice.

Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mrit est d'tre
instinctif, se laisse-t-il aller  ces dviations? Quand elle
s'abandonne, ne voit-elle pas les dtails fcheux de sa chute:
Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez dvelopp et puis
elle-mme ferme les yeux. N'empche qu'un jour; dans une de nos
promenades, je me laissai aller  lui vanter avec amertume les dlicates
amours des plantes.

Peut-tre avais-je trop lourdement appuy. Elle m'couta avec surprise,
puis, dans une pnible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
rougir de ma sotte enqute; et quand mes soupons auraient quelque
justesse, mon indignation n'tait-elle pas faite, pour une part, de
froissements personnels?

Je pris sa main mue dans ma main et lui dis:

--Petite fille, vous tes pour moi une chre fontaine de vie. Ce serait
d'un homme grossier de rflchir sur les inconvnients des diverses
attitudes que notre condition d'homme nous contraint  prendre. Croyez
bien que je n'ai pas cette mdiocrit d'arrter mon imagination sur les
complaisances auxquelles vous engagent peut-tre ces sens et cette
beaut charnelle que vous retes de vos aeux. Si je m'inquitai, c'est
uniquement par pit pour M. de Transe. Aprs rflexion, il me semble
bien que vous avez sauv le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez t la plus sage en faisant
la part du feu. Et mme s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
cercueil d'une de vos penses, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amiti que je lui voue et
des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beaut,
s'appliquera  l'expiation de vos pchs.

Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.

Dans la soire, Brnice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
lui dveloppe mes thories, puis me le tendit: c'tait elle-mme et une
jeune femme, au-dessous de qui elle avait crit Bougie-Rose, pour
qu'on ne pt s'y tromper, et cette lgende, lgrement modifie, de la
divine parabole: Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
Philippe a choisi la meilleure part.

J'admirai que cette petite fille cacht une malice si gracieuse derrire
sa physionomie. Cette misre la mit dans mon imagination plus prs
encore de la nature, et la grce avec laquelle elle s'en expliqua
transforma en sympathie un peu triste la rpugnance que j'avais de sa
dfaillance.

O ma beaut, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daign
tre imparfaite, en sorte qu'il me restt quelque embellissement 
apporter  votre difice.

Dans la suite je dus reconnatre que le sentiment exprim sous forme
sduisante dans cette phrase tait gros des plus lourdes erreurs, C'est
l que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
contre l'instinct, sous prtexte de faire rentrer Brnice dans la
sagesse vitale.

       *       *       *       *       *

Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos dfaillances et nos chagrins, et
quoique sachant nous en faire des images supportables, nous tions loin
de la pleine satisfaction de l'Adversaire,  qui nul homme ni vnement
ne rivera jamais son clou.

Ma Brnice, en me devenant suspecte, et mon contact perptuel avec les
lecteurs me mettaient dans un tat assez particulier de tristesse
nerveuse. Peut-tre la fivre qui monte des tangs d'Aigues-Mortes aux
approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un dsir pre et
indfini de solitude; j'aurais voulu rver seul en face de ma pense.
Une dpche qui sonne  ma porte, mon courrier  dpouiller me faisaient
d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus  un degr aussi intense
l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
une image de moi-mme conforme  leur temprament, et tout l'coeurement
de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
avec la description de leur caractre. Mon rveil du matin, dans ces
journes crases de menues besognes, tait dj troubl: n'ai-je pas
entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?

Pour ragir contre cet tat nerveux, il n'est qu'un remde, empirique
mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
socit et surtout dans les rveils de nuit, se raidir et prononcer une
phrase, un raisonnement prpars  l'avance. Cela peut surprendre, mais
ces angoisses sont le rsultat d'une force qui tourbillonne en nous
(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
force; il faut ordonner un cerveau dsordonn.

Deux ou trois fois, dans notre nervement, Brnice et moi, nous dmes
convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
mlange malsain de sa tristesse et de mes inquitudes, tait prise de
vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
d'amiti et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brise.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE DIXIME

LA MORT D'UN SNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BRNICE


Vers cette poque survint une grande modification dans la vie de
Petite-Secousse. Elle fut mande  Aix, chef-lieu de l'arrondissement
o elle avait grandi. Prs de mourir, le snateur opportuniste du lieu
voulait l'embrasser, et il lui dclara qu'il la tenait pour sa fille.

La mre de Brnice en effet semble avoir t ce qu'on nomme un peu
lgrement une drlesse; du moins parmi ses excs avait-elle gard le
sens de la maternit et beaucoup de clairvoyance, car s'tant proccupe
de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle dsigna entre ses
amants un collectionneur qui, peu aprs, fut envoy au Snat par ses
concitoyens. C'tait un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
le mari de sa matresse gardien du muse du roi Ren--choix excellent,
puisque Brnice s'y fit l'me qui nous plat.

A ses derniers moments, ce snateur s'inquita d'avoir nglig sa fille;
et quand elle fut  son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
devant les yeux de Brnice la tendre image de M. de Transe:

--Votre mre, lui dit-il, est en quelque sorte la premire qui m'ait
appel  reprsenter mes compatriotes. Elle m'a dsign comme votre
pre, quand d'excellents citoyens pouvaient galement prtendre  cet
honneur. Mon notaire, qui sur ma prire a pris des renseignements, me
dit que vous hsitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage  rflchir
et  prfrer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
qu'on fait grand cas dans les bureaux.

Peu aprs il mourut, lguant  Brnice cent mille francs. Et la
situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
forte; puis elle avait donn des gages  tous les partis, en sorte que
l'opinion lui fut favorable.

       *       *       *       *       *

A cette poque, ma situation  Arles me proccupait fort. Trop bonne
pour tre abandonne, elle n'tait pas telle que j'en eusse de la
scurit. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais  redouter de la
candidature projete de Charles Martin.

Ainsi mes intrts lectoraux, la tristesse de Brnice, qui tout de
mme se sentait trs seule, mon dsarroi de ses moeurs secrtes, une
insensible satit qui me gagnait de nos pdagogies, tout concourait
 me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
sensualit de Charles Martin rendaient possible.

Elle n'et pas recherch cette union, je doute mme qu'elle l'et jamais
envisage, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui rvlaient de
difficults o elle se perdait. Puis quel prjug ne court pas chez nous
tous en faveur de l'tat de mariage!

Je fus amen  lui en donner mon avis.

... Cette journe-l fut trs triste. Nous avions parcouru en voiture
les rues de Nmes qui, la Maison Carre excepte, ne m'offre aucun
agrment. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
ce qu'il y avait l d'un peu femme de chambre m'et choqu, mais j'y
sentais  cet instant comme le regard d'une pauvre petite bte  qui
l'on fait du mal et qui dclare: Je l'accepte parce que tu es le plus
fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir. J'aurais
voulu trouver des mots d'une extrme douceur pour lui exprimer ma
pense. Mais obsd par la ncessit de faire rentrer cette petite fille
dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui rpter:

--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le dlicieux tat
d'me que tu me manifestes, mais je t'engage tout  fait  pouser
Charles Martin.

Et nous emes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
j'appuyai par des considrations tires, comme on pense, de ses
dfaillances actuelles et mme des chagrins qu'elle avait connus.

Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
ainsi: J'ai toujours eu un violent dsir d'tre admire et de plaire,
et une violente souffrance de la brutalit qu'il y avait au fond de ceux
qui profitaient de ma beaut. Souvent, dans ses voyages  Arles, elle
s'tait offense que des hommes mal vtus ou des sots congestionns se
permissent de la regarder avec un apptit mridional.

--Je t'apprcie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
misrable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
sourire et ta ple maison pleine de ton coeur ardent.

Elle me rpondit qu' quitter tout cela elle ne trouverait pas le
bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.

J'en fus mu au point de compromettre ma thse:

--Ma chre petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offense; crois
bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et mme,
saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fivre et simplement
heureuse?

Il me sembla que cette dernire phrase redoublait sa tristesse et qu'en
voulant carter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
que gner plus troitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
pense:

--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularit, serais-tu moins
belle? Peut-tre, en y rflchissant, les circonstances momentanes
n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
c'est la longue prparation inconsciente que te firent tes aeux: tu es
macre de douceur, la qualit religieuse de ton coeur est exquise.

Brnice se tut, elle pensait  celui qui est dans le cercueil. Et ne
pouvant viter de toucher ce point, le plus dlicat de tous, je lui dis:

--En vrit, ma chre Brnice, M. de Transe lui-mme porterait votre
me  l'acceptation. Gardez de lui dornavant un souvenir plus modeste
et gardez-moi aussi quelque amiti.

--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?

Son accent passait infiniment ses paroles. Et aprs un silence je lui
rpondis:

--Brnice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
sentiment aussi vif que je dcline la volupt si tentante d'associer nos
vies. Si je te faisais l'existence que je te rve, je te pousserais
l'me plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
je te conduirais dans un clotre pour y connatre une exaltation
dlicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
pourquoi, petite fille, malgr tout il vaut mieux que tu pouses.

Pendant cette conversation, nous tions arrivs  la gare, j'avais pris
mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus mont dans
mon wagon:

--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.

Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer  Arles ce soir-l.
Mais quelle solution  cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et dtestait
sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne gotais en elle que sa
douleur sans dfense, et que, gaie et satisfaite, elle m'et t une
compagne intolrable.

Le train s'loigna, et je la vis, petite chose rsigne, voluer 
travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
dsagrment sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
indignation qu'une fille de dix-huit ans et le coeur serr et des
larmes sur les joues.

Et j'allai  mes besognes, plein d'un dcouragement qui n'a pas de nom
et rempli d'une piti  sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
peu d'oubli et d'apaisement  ma chre Petite-Secousse et  tous ceux
qui sanglotent dans la nuit.

Je me la reprsentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
quand elle se sentait tout  fait misrable: roule en boule sur son
lit, o son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
cache contre cet animal, dont la chaleur peu  peu l'assoupissait.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE ONZIME

QUALIS ARTIFEX PEREO

VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SNQUE LE PHILOSOPHE A
LAZARE LE RESSUSCIT.


Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
ma campagne lectorale. Elle assurait  peu prs mon succs, car
Brnice ne permettrait pas  son amant heureux de me combattre. Mais
contre ma raison j'en ressentis du chagrin.

Je cessai toute assiduit auprs de Brnice: l'Adversaire et pu s'en
offenser, et dsormais que dire  mon amie? Elle-mme ne vint plus 
Arles. On me rapporta qu'elle tait souffrante. Mai, juin, juillet
passrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes,  de rares
intervalles, les plus fcheuses nouvelles.

Une seule fois,  l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
marchait avec de gracieuses prcautions de jeune animal sur les durs
cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
poitrine. Son sourire me parut clatant de domination; son visage
lumineux, clair par ses yeux et par sa pleur mme, prit un air
d'impriosit voluptueuse dont je fus accabl.

Cet instant-l m'aide  comprendre ce qu'on dit de la beaut clatante
et transparente des Vierges qui apparaissent  des jeunes dvots
passionns.

Mais le phnomne tout  fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'tais fort
amus, me fit connatre a cet instant le sentiment respectueux de
l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignit qu'il
ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.

Je l'aurais honore et servie, je ne pensais plus  la dsirer. Tant de
tristesses accumules en moi durant ces derniers soirs se grouprent
soudain autour de sa figure et me firent une image singulirement
ennoblie de cette petite dont j'avais eu satit.

Lui, avec la figure dure et bte qu'ils ont toujours, elle, triomphante
de bonheur, sans qu'elle daignt mme tre mchante, ils me gnrent au
point que je ne les abordai pas. Deux jours aprs j'adoptais un chien
gar, qui me ftait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
rentr chez moi je le caressais quoiqu'il ft sale, en songeant que je
lui tais suprieur,  elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
agi avec douceur envers un tre qui avait de beaux yeux et de la
tristesse.

(Ce n'est l qu'une impression vite attnue, contredite par dix autres,
mais, pour marquer la situation et ses progrs, je note chaque forme de
ma dfaillance, ma fivre ne s'y jout-elle qu'une minute.)

       *       *       *       *       *

A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais  mes amis
politiques et visitais ma circonscription.

Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
grand'route,  travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des tmoignages
sur mes propres dispositions.

N'avais-je pas laiss derrire moi ce trsor accroupi de Saint-Trophime,
comme j'ai laiss Brnice qui est mon autel et mon clotre? Dans cette
Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
quelques cultures sur les cts, et que je franchisse le foss, je tombe
dans l'anonyme de la nature. Dans ce dsert, nulle place pour une vie
individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y crent rien,
mais se contentent de prouver avec intensit leur existence. Ils
veillent la mlancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
particularisation. L, les penses individuelles se perdent dans le
sentiment de l'ternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
inachevs; seules fixent l'attention quelques poignes de noirs cyprs,
regrets sans mmoire, au milieu d'une lpre de mousse et de baguettes.

Un jour, aprs six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
de cette rgion dsole, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
Saintes-Maries. C'est moins une glise qu'une brutale forteresse aux
murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher,  la hauteur
du toit, est une chambre Louis XV, dcore de boiseries or et blanc,
remplie de misrables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
graves saintes Maries.

J'allai sur la plage coupe de tristes dunes, chercher l'endroit o
dbarqurent ceux de Bthanie, qui furent les familiers de Jsus.
C'tait Lazare le Ressuscit, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
la patronne des Bohmiens. Plus mystrieuse que toutes dans sa
volontaire humiliation, elle reporta ma pense vers ma Brnice, vers
cette petite bohme  peine digne de dlier les souliers des vierges ou
des belles repenties, et qui semble avoir t dsigne pour m'apporter
la bonne doctrine.

C'est sur ce rivage, misrable mais sacr pour qui n'a rien dans l'me
qu'il ne doive  ces obscurs passionns d'o naquit notre christianisme,
c'est sur cette plage dont la lgende m'touffait de sa force
d'expansion que je plaignis ma Brnice d'tre une vivante et d'obir 
des passions individuelles. Sans doute elle a ferm les yeux, mais fasse
le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
bras une petite brute sans clairvoyance ni rflexion, en sorte qu'elle
ne soit pas  lui, mais  l'instinct et  la race,--et cela, je puis le
croire, d'aprs ce que j'entrevois de son temprament.

Quand je remontai dans ma voiture, fatigu par de telles mditations
mles  ma propagande de candidat, et lgrement fivreux, un orage
tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
me firent durant six heures une prison troite o le vent qui corche
ces plaines jetait et crasait la pluie. Les chevaux, surexcits par
la tempte et leur cocher, filaient avec une extrme rapidit. Je
m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empchait
gure de suivre mon ide. tat qui n'est pas de rve, mais plutt
l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
bnficie de toute la force de l'tre.

Sur ce premier campement de l'glise de France, je venais de servir les
doctrines sociales qui me sduisent, en mme temps que je rvais de
Lazare le Ressuscit, et, tous ces soins se mlant dans mon sommeil
lucide, je rflchis qu'il avait fait, celui-l, la mme traverse que
j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prtais quelques-unes de
mes ides; et j'en vins  resserrer tout ce brouillard dans la lettre
suivante, qui n'est que mon dialogue intrieur mis au point.

       *       *       *       *       *

CONSOLATION DE SNQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCIT

Mon cher Lazare,

Aux dernires ftes de Nron, votre air soucieux a t remarqu. Je sais
que des personnes de votre famille dsirent vous entraner sur les ctes
de la Gaule, o elles comptent prendre une attitude insigne dans le
nouveau mouvement d'esprit. La dtermination est grave.

Vous ne m'avez pas cach le culte que vous gardez  la mmoire de votre
malheureux ami, et, d'aprs sa biographie que vous m'avez communique,
je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorit: il
tait compltement dsintress, puis il aimait les misrables, ce qui
est divin. Il m'et un peu choqu par sa duret envers les puissants; en
outre, je ne puis gure aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
amis frotts d'huile qui me possdent et que je ne possde pas. Avec ces
rserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
pour vous une faon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
ses fidles cette supriorit d'avoir t ml si intimement  sa vie
qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.

Vous le voyez, mon cher Lazare, je me reprsente d'une faon trs
prcise l'intressant tat de votre me  l'gard de Jsus: vous
l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
 votre sentiment.

Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
servir passionnment dans votre sanctuaire intrieur? Telle est la
position exacte de votre dbat. Il vous faut peser si ce vous sera un
mode de vie plus abondant en volupts de partir avec Mesdemoiselles vos
soeurs pour tre fanatique, en Gaule, ou de demeurer  faire de l'ironie
et du dilettantisme avec Nron.

Que vous restiez dans cette cour trop cultive ou partiez vers des
rgions mal civilises, de vous  moi, dans l'un ou l'autre cas, a
pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excites  vous
mettre  mort,  cause de votre obstination  leur procurer le bonheur,
et, d'autre part, Nron est un dilettante si excessif que, vous gotant
personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
vous sacrifier, tant il est peu dispos  plier ses actes d'aprs ses
ides,  protger ceux qu'il honore et  appliquer la justice. Dans la
vie, les sentiers les plus divers mnent  des culbutes qui se valent;
en dpit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
nature se font selon un mcanisme et une logique o nous ne pouvons
influer. J'carte donc les dnouements qui sont irrformables et je m'en
tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.

Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est--dire un homme qui
transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
par l'opinion que l'gotiste (homme qui rserve ses passions pour les
jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus svres  Nron
qu' Marthe, quoique trs certainement cette dernire introduise dans le
monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilit dans
les malheurs qui naissent d'une msentente idologique soit plus lourde
pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espce humaine
rpugne  l'gotisme, elle veut vivre. Le fanatique reprsente toujours
le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
dformes, les vertus qu'il a aperues; l'gotiste au contraire garde
tout pour lui, il est le dernier mot.

Nron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
son genre le bout du monde; en lui les ides entrent comme dans un
cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
est donc plus assur, tout pes, de l'estime de l'humanit, puisqu'il la
sert. Il est un rail o elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
races futures, tandis que l'gotisme est une proprit close.

Une proprit close, c'est vrai! mais o nous nous cultivons et
jouissons. L'gotiste admet bien plus de formes de vie; il possde un
grand nombre de passions; il les renouvelle frquemment; surtout il les
pure de mille vulgarits qui sont les conditions de la vie active. De
ces vulgarits invitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
l'entourage si gnreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?

Par moi-mme, j'avais de solides raisons pour tre fanatique: cela et
t plus dcent pour un philosophe. Des amis trs honntes m'y
engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
systme des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
ce qui d'ailleurs la dforme toujours, quel temps me serait rest pour
acqurir de nouvelles passions? D'ailleurs, il et fallu conformer mes
actes  mes ides. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
chrtiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite  dcouvrir
l'univers qui est en puissance en moi, et  le cultiver, qu'avais-je
 me proccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
dsintressement, j'ai accept certaines faveurs qui vinrent  moi en
dpit de ma pleur et de ma frle encolure; j'ai favoris diverses
fantaisies de Nron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
A tout cela, en vrit, je prtais fort peu d'intrt; je n'ai jamais
suivi que mon rve intrieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
je vantais le dtachement; j'en tais en effet dtach, j'tais sincre.
Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment  aimer la
pauvret? Avez-vous jamais mieux got la pudeur que dans les bras de
Marie-Madeleine?

J'entre dans ces dtails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
t loign de cette dcision o vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
pensai jamais  suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arriv au bonheur, en ne me
refusant  aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
 recrer l'harmonie de l'univers?

J'ai voulu ne rien nier, tre comme la nature qui accepte tous les
contrastes pour en faire une noble et fconde unit. J'avais compt sans
ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions  la fois.
J'ai senti jusqu'au plus profond dcouragement le malheur de notre
sensibilit, qui est d'tre successive et fragmentaire, en sorte que,
ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
jamais possd qu'une ou deux, tout au plus,  la fois. C'est dans cette
ide que Nron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
philosophique qu'il pt prononcer avant de mourir, je lui ai conseill:
_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'motions je
tue!

C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec -propos 
toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
transformation perptuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
cette crise unique qu'elle parat au commun. Elle est troitement lie 
l'ide de vie nouvelle, et comme son image est mle  tous les plaisirs
de Nron, elle est mle  toutes mes analyses. La mort est la prise de
possession d'un tat nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre ne
implique ncessairement une nuance qui s'efface. La sensation
d'aujourd'hui se substitue  la sensation prcdente. Un tat de
conscience ne peut natre en nous que par la mort de l'individu que nous
tions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous crier: _qualis
artifex pereo!_

Cette mort perptuelle, ce manque de continuit de nos motions, voil
ce qui dsole l'gotiste et marque l'chec de sa prtention. Notre me
est un terrain trop limit pour y faire fleurir dans une mme saison
tout l'univers. Rduits  la traiter par des cultures successives, nous
la verrons toujours fragmentaire.

J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu' l'angoisse, les entraves
dcisives de ma mthode; aussi j'eusse t fanatique, si j'avais su de
quoi le devenir. Aprs quelques annes de l plus intense culture
intrieure, j'ai rv de sortir des volonts particulires pour me
confondre dans les volonts gnrales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
t ravi de me plonger dans le courant de mon poque. Seulement il n'y
en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
le monde o je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.

Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances o ce rve
devient ais, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
raliser, puisque ayant ressenti  la cour de Nron des inquitudes
analogues aux miennes, vous mditez de vous mettre de propos dlibr
au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
j'y vois un obstacle, qui, pour se prsenter chez vous avec une forme
singulire, n'en est pas moins commun  bien des hommes.

Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Jude, vous
ne m'avez rien cel du rle important que vous y avez jou: le
merveilleux agitateur vous a ressuscit. Vous tes Lazare le Revenu.
En consquence, quoique vous ayez observ toujours la plus grande
discrtion sur cette anecdote dsormais historique, il est vident que
vous tes renseign sur le problme de l'au-del. Si vous balancez comme
je vois, c'est que la vrit ne s'en impose pas, d'aprs ce que vous
savez, d'une faon imprative. Ds lors, vous voil dans un tat
d'esprit qui, pour natre chez vous de circonstances particulirement
piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop frquent: vous n'tes pas
le seul revenu. Beaucoup,  cette poque, bien qu'ils ne soient pas
alls jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumires sur ce qui termine
tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains lis avec les
bandes funraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
quelques instants sur des ides gnreuses, mais comme vous, qui vtes
pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
songes sans racines srieuses. Ils ont de tristes lucidits, et aprs
de courts enthousiasmes, analogues  ceux que vous communiquent l'ardeur
de Marthe et de Marie, l'humilit de Sara, la beaut de Madeleine et la
jeunesse du vieux Trophime, ils s'crient, infortuns clairvoyants qui
regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: _Qualis artifex
pereo!_


       *       *       *       *       *


CHAPITRE DOUZIME

LA MORT TOUCHANTE DE BRNICE


Les lections nous russirent. Sitt lu, je quittai Arles et
m'installai au Grau-le-Roi, o Brnice, hlas! dprissait auprs de
l'adversaire. Celui-ci ne se djugeait pas: il ne pensait rien que de
svre sur un succs qu'il n'avait pas prvu, mais il avait trop le got
de la hirarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
tions lis par une sympathie plus forte qu'aucune politique.

       *       *       *       *       *

Qui donc avait rpandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
dfaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? C'est
la fivre des tangs, disait Charles Martin, toujours enclin aux
explications plausibles et mdiocres. Ah! les tangs jusqu'alors
n'avaient donn que de beaux rves  la petite Brnice; jusqu'alors ses
insomnies taient enchantes de l'image de M. de Transe, et dans ses
pires dlires elle n'avait reu de lui que les signes d'une tendre
amiti. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'tait une jeune
adultre qui dsespre du pardon et rpte avec garement: Comment
ai-je commis cela? Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
m'avouaient tout et me reprochaient amrement d'avoir pouss  cette
union sans amour.

M'tais-je gar sur ce que je croyais tre son instinct? Ce mariage de
convenance, que j'avais souhait pour redresser la vie de mon amie,
allait-il donner  sa destine l'irrparable tournant? L'extrme
difficult qu'il y a d'interprter la volont de l'inconscient m'apparut
avec une singulire nettet durant ces dernires semaines, au cours des
longs silences de Brnice, assise auprs de moi en face de la mer
mystrieuse.

A ma table de travail, je dfaillais sous ces intrts refroidis qui
encombrent un nouvel lu. Ces querelles mousses, ces compliments, ces
rclamations m'taient une chose de dgot, comme l'ide fixe dans
l'anmie crbrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
causrent. La russite me supprimait trop brutalement le but dont
j'avais vcu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion  mon
service. _Qualis artifex pereo!_ me rptais-je par ces lentes matines
de loisir, vaguant de la vaste mer  ces vastes espaces couverts des
seules digitales, et n'osant  chaque heure du jour visiter Brnice.
tendu sur la grve, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle sant me
renouvelleraient mieux qu'aucun systme. En dpit de mon me htive, je
me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
activits du sable et de l'Ocan. Ne puis-je comparer le dveloppement
de ce pays au mien propre? Les modifications gologiques sont analogues
aux activits d'un tre. Brnice, qui sortit de son instinct pour
suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
entire si elle tait soumise  des volonts particulires. Dans mon
orgueil de raisonneur, j'ai trait mon amie comme l'Adversaire traite
le Rhne et sa valle. En change de l rvlation que m'a donne de
l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pcher
contre l'inconscient.

Sitt que le crpuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
Accoud  mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
aboutissant  la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
nervs de leur journe et trop bruyants, se dbattre contre les grandes
personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
heures sonnes me permissent d'aller auprs de Brnice; la fivre
l'empchait de dormir, et je me consacrais  amuser le plus possible son
extrme faiblesse.

Quand il tait si vident que cet tre infiniment sensible ne souffrait
que d'avoir froiss les volonts mystrieuses de son instinct, Martin
nous fatiguait de sa thrapeutique matrialiste. De l'entendre, je
m'tonnais qu'il pt valoir si peu en vivant dans une telle socit. Par
ses seules dfinitions de Brnice, il me dformait la dlicieuse image
que je m'tais compose d'elle d'aprs nos pdagogies. Sa mdiocrit me
conduisit mme  cette rflexion que, si Petite-Secousse devait
disparatre  son contact, il ne m'en coterait pas plus de soupirs
qu'elle mourt tout entire, car Petite-Secousse est la partie de
Brnice que j'ai juge digne de toutes mes prfrences.

Les choses allrent plus vite qu'il n'et t raisonnable de le prvoir.
En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
prochaine. Sa figure et ses mains, ples comme les linges o elle
repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
mais une expression plus lente teignait ses yeux qui m'ont clair si
rapidement l'ordre de l'univers.

Une extrme faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
je me sentais plus fort. Brnice va disparatre, pensai-je, mais je
garde le meilleur d'elle-mme. Je me suis appropri son sens de la vie,
sa soumission  l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
premire tape de son immortalit, mon amie, ce sjour tait incertain
pour toi, tu pouvais t'y abmer, mais en moi prospreront tes vertus.

A cet instant, ses yeux ayant rencontr mes yeux, elle me souriait, mais
quand son sourire s'effaa, je me sentis tout boulevers, car je
songeais  tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
prochaine peut-tre je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
chaleur de la fivre, n'tait plus dj qu'un lger ossement; et des
larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je rptais: hlas! hlas!

Peut-tre se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
compris soudain avec pouvante qu'elle me regardait pour me voir une
dernire fois. Depuis combien de temps cette pense en elle? Ah! ces
regards o de pauvres hommes et de pauvres btes nous avouent le bout
de leurs forces! Regard tendre et voil de ma Brnice qu'affligeait
la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot dsolant
qu'elle et invent pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
nous ferions encore dans la campagne, elle se mit  pleurer sans
rpondre.

Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
qui l'assistait, et  qui, par dlicatesse de femme, elle confiait
toutes ses misres, m'a dit: Si elle a beaucoup souffert, c'est de
quitter sa beaut, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa. Elle
eut un dlire de petite fille, et  moi, qu'elle avait fait asseoir au
bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
participt d'un mystre sacr, comme est la mort, que je croyais parfois
 un jeu de fivreuse.

J'ai vu Brnice mourir; j'ai senti les dernires palpitations de son
coeur qui n'avait t mu que de l'image d'un mort. Elle tait couche
sur le ct, comme ces pauvres btes dont elle eut toute sa vie une si
grande piti. Sans doute elle sentit la mort la possder, car son visage
gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
tmoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misrable;
j'embrassais ces yeux o roulaient les derniers pleurs. Je les
embrassais comme elle avait mille fois embrass son bel ne, sans
proccupation de politesse ni de sensualit, simplement pour lui
tmoigner ma fraternit. Ces baisers-l, elle ne les connut point de sa
vie, car elle veillait la volupt, Maintenant, lui disais-je, tu as
fini ta tche, tu atteins ta rcompense, qui est la certitude, vrifie
sur ma tristesse prsente, que j'eus pour toi un rel attachement. Tu ne
crains plus dsormais d'tre mprise par ceux  qui les circonstances
ont compos une vie plus facile.

Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
sans tapage, ni larmes, ni vaines dmonstrations, mais un peu grave et
silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
boule dans un coin de la maison de son matre, d'un matre dont il est
aim.

Et pourtant, faire une bonne mort tait-ce un rle suffisant pour elle?
Elle et t prcieuse surtout pour assister les autres  leur dernier
moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
humiliations.

C'est vers les cinq heures qu'cartant les boucles de cheveux qui
couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
et mrit mieux que de marcher cte  cte avec mes inquitudes
raisonneuses. Ds lors, tout l'appareil des soins funraires s'interposa
entre moi et ce corps qui ne m'tait plus qu'une chose trangre. Je me
retirai avec l'image que je gardais de cette vritable matresse.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE TREIZIME

PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!

Les journes qui suivirent l'enterrement de Brnice, je les donnai avec
une ponctualit en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
tat. Mais dj il ne m'tait plus qu'une passion refroidie, un casier
de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais d orner de toutes
mes motions pour m'en faire un sjour utile, maintenant que j'allais
le quitter n'avait plus pour mon me d'impriosit.

C'tait en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
monde et mon moi se fussent figs. J'tais un bloc de glace sur une mer
qui l'treint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
de Petite-Secousse. Image gele, elle-mme! De nos causeries, je ne
savais plus que ses longs silences; de sa sensualit, rien que ses
touchantes torpeurs, et de son corps lgant, je ne revoyais aucun
dtail, mais seulement j'tais rempli de cette tristesse que m'avait
donne chacune de ses grces quand je songeais qu'elles passeraient.
De tant de gestes par o elle me toucha, un seul m'obsde: c'est quand,
la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
parler.

Ainsi passais-je des soires, avant que le Parlement ft convoqu, 
m'attendrir sur le triste sort de la jeune Brnice, qui mourut d'avoir
mis sa confiance en l'Adversaire.

Sitt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
parties de mon me montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
extrieur. Sous cette tente mtaphysique, je demeurais trs avant dans
la nuit  contempler la reine par qui me fut rvle la vie
inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopdie, m'enseignait les
lois de l'univers. Mme il m'arriva d'tre rappel  la ralit par une
douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter  ce point pour celle
qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.

Une nuit, je ressentis, avec une intensit toute particulire, que la
proccupation dont je venais de vivre pendant huit mois tait assouvie
et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'ocan
pousser la vague qui nat dans la voie de la vague qui meurt, et comme
lui me donner la puissance et la paix? Auprs de la mer unissonnante,
je souffrais que ma vie ft une suite de sons privs d'harmonie. Ce
problme, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'tait si agrable
ce soir-l, et si doux aussi le vent gnreux qui soufflait du large,
que je rsolus d'aller, en mmoire de Brnice, jusqu'au jardin
d'Aigues-Mortes.

Il et t plus hyginique de gagner mon lit, mais l'ide des
transformations de mon moi me prsentait avec une grande force la
convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
d'aujourd'hui au bien-tre de celui que je serai dans quelques annes.

Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considrations, je fis
les quatre kilomtres de bruyres et d'tangs qui sparent
d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable o nous avions pass tant
d'heures, et o je venais sans doute pour la dernire fois. Je revcus
avec intensit le chemin que j'avais parcouru auprs de Brnice, et je
sentais que, hauss par cette trange compagnie d'une anne,
j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.

Cette nuit d'octobre tait si chaude, ou plutt mon imagination si
chauffe, que je rsolus, tant un peu las, d'attendre le matin en me
couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumes. Dans mon tat
de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
faisaient se dresser devant moi,  tous instants, des apparences
fantastiques. La masse des remparts, l'immensit de la plaine, la
voluptueuse dsolation de ce petit jardin, mon amour de l'me des
simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
motions que j'avais labores dans ce pays et tout ce pittoresque dont
il m'avait saisi ds le premier jour, se fondaient maintenant dans une
forme harmonieuse. Et comme ils avaient t dans mon cerveau des
mouvements coexistants et simultans, ils cessaient sous ma fivre plus
forte d'tre isols pour composer un ensemble rgulier. Beau jardin
idologique, tout anim de celle qui n'est plus, vritable jardin de
Brnice!

Au sens matriel du mot, je ne puis dire que Brnice me soit apparue,
mais jamais je ne sentis plus fortement sa prsence que dans cette
importante veille o je rsumai mon exprience d'Aigues-Mortes. C'est
qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserr autour de Brnice tous les
mouvements de ma sensibilit. Telle que j'ai imagin cette fille, elle
est l'expression complte des conditions o s'panouirait mon bonheur;
elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une me de qualit,
il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
momentan que nous sommes et le moi idal o nous nous efforons. C'est
en ce sens que j'ai vu Brnice se lever de sa poussire funraire.
Pitoyable et fane de pchs, elle avait un nimbe lumineux o
s'clairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
apportai ces mmes sentiments d'humilit que d'autres connurent pour
Isis qui les mouvait de son mystre et pour la Vierge tenant dans ses
bras le Verbe fait petit enfant. Ma Brnice, sous ses voiles de jeune
lgante, possdait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
apparatre en elle, la vrit, une fois encore, emprunta les
balbutiements d'un tre faible.

--Brnice, lui disais-je, chacune de tes larmes a t pour moi plus
prcieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bnfice ne survivra
pas  ta mort.

Je crus entendre une voix:

--Mes larmes en coulant sur toi ont laiss comme un signe particulier,
auquel les hommes reconnatront que tu as une part de l'me d'une
crature simple et bonne.

--Tu tais, ma Brnice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
instinct dpassait toutes nos sagesses et ces petites ides o notre
logique voudrait rduire la raison. Quand j'tais assis auprs de toi,
dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux nervements; par une
contagion analogue, j'ai particip de ta force qui te fait marcher du
mme rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqu le jour
que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double consquence, en
mme temps que je prtendais te perfectionner, j'ai dtruit l'appui que
tu m'tais. Ds lors, que vais-je devenir?

Brnice me rpondit:

--Il est vrai que tu fus un peu grossier en dsirant substituer ta
conception des convenances  la pousse de la nature. Quand tu me
prfras pouse de Charles Martin plutt que servante de mon instinct,
tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer  nos
marais pleins de belles fivres quelque tang de carpes. Cesse pourtant
de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanit le suppose de mal
agir. Il est improbable que tu aies substitu tes intentions au
mcanisme de la nature. Je suis demeure identique  moi-mme, sous une
forme nouvelle; je ne cessai pas d'tre celle qui n'est pas satisfaite.
Cela seul est essentiel. Toi-mme tu te dsoles de ne pas avoir de
continuit; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton me y
suppose quelque chose qui s'anantit. Dans cette succession o tu te
dsespres, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
importe, c'est que tu dsires encore. Voil le ressort de ton progrs,
et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
peut-tre allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.

--Ah! Petite-Secousse, que tu tais fortifiante dans le triste jardin
d'Aigues-Mortes!

--J'tais l; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
par o chaque parcelle du monde tmoigne l'effort secret de
l'inconscient. O je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant mme que tu me connusses,
quand tu refusais de te faonner aux conditions de l'existence parmi les
barbares; c'est pour atteindre le but o je t'invitais que tu voulus
tre un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froisse par
le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-l mmes qui sont le plus
insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras 
t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
faiblesse,  laquelle il voudrait chapper; l scheresse que cet autre
pousse jusqu' la duret, n'est qu'impuissance  s'panouir. Estime
aussi les misrables: parfois il est en eux de telles secousses que
c'est pour avoir tent trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'lment unique,
car, sous son apparence d'infinie varit, la nature est fort pauvre, et
tant de mouvements qu'elle fait voir se rduisent  une petite secousse,
propage d'un pass illimit  un avenir illimit. Pour satisfaire ton
besoin d'unit, comprends qu'il faut t'en tenir  prendre conscience de
moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indiffremment toutes ces
forms mouvantes, qualifies d'erreurs ou de vrits par nos jugements
 courte vue.

Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.

       *       *       *       *       *

Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient dj de
lumire. Ce soleil qui se lve sur ce pays, o Brnice a rempli son
apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?

J'entendis l'appel des animaux dans leur table. Je n'eus pas de peine
 leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Brnice me firent fte suivant
leur temprament, et quoique les canards filassent du ct des tangs
sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misre et sur le
contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
restai un long temps  serrer la tte de l'ne dans mes bras,  plonger
mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient  une race longuement
battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'tait pour
lui que l'instant de sa pture, il faisait des efforts pour se dgager
et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les mes.

Petite-Secousse, je crois en vrit que tu existes partout, mais il
tait plus ais de te constater dans le coeur d'un lger oiseau de
passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.

C'est aprs avoir rflchi sur cette difficult de gagner les mes, de
fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce dsir dont il
entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'tat la concession d'un
hippodrome suburbain.

En effet, pour que les mes s'panouissent avec sincrit, il leur faut
ces loisirs qu'eut Brnice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
comme cet ne famlique, distraites par l'pre souci de quelques
troches d'herbes. Les souffrances, les ncessits de la vie nous font
comme une gangue misrable o notre individualisme est opprim. Que
l'heureux s'panouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
particulire de sa vie, on le conoit. Mais les misrables! Pour
qu'auprs d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
fleur utile du jardin de Brnice, soyons  mme de les librer; qu'ils
cessent d'abord d'tre des opprims!

Et nous-mmes, d'autre part, pour chapper  la dissipation et 
l'altration que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
pas que nous nous rfugions, comme dans un clotre, dans une forte
indpendance matrielle? Ce n'est qu'un expdient, mais sans cette
indication ce _trait de la culture du moi_ et t incomplet. L'argent,
voil l'asile o des esprits soucieux de la vie intrieure pourront le
mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
ns spontanment de la mme oppression du moi que nous avons dcrite
dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit o s'laborrent jadis
les rgles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et o se forma cette
admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Brnice._


       *       *       *       *       *


DEUX NOTES


1 A PROPOS DU TITRE

Ce volume--o se clt la srie commence par _Sous l'oeil des Barbares_
--a t annonc sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a
cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
peut-tre embarrasses, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
veut tre qu'un acte d'humilit devant l'inconscient, manquerait trop
grossirement son but, s'il apportait la plus lgre contrarit  des
femmes.

_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne dtestons pas certaines
pdanteries qui aggravent et enrichissent le dbat, elle exprimait fort
bien, cette formule, le dsarroi de celui qui constate ne pouvoir se
donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
paru lourde, cette fleur de collge, entre les seins de ma Brnice!


       *       *       *       *       *


2 SUR LE CHAPITRE PREMIER

Si dplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
d'idologue, je ne puis supporter qu'on mconnaise ici ma pense, et je
tiens  souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
deux exemplaires, universellement connus, de faons fort diverses de
regarder et d'apprcier la vie. Ils me sont des facilits pour abrger
et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
M. Renan selon la mthode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
matre n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
en possession de son hritage intellectuel: de tout mon effort je le
fais fructifier.

Un nom plus affich encore est ml  cet ouvrage, et chacun comprendra
que je ne puis l'crire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est 
chacune, de ces pages que je voudrais tendre le bnfice de cette note;
on ne manquera pas de me chicaner avec des interprtations littrales ou
fragmentaires. Tout est vrai l-dedans, rien n'y est exact. Voil les
imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
 ceci et  cela. Goethe, crivant ses relations avec son poque, les
intitule: _Ralit et Posie_.


       *       *       *       *       *





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