The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barrs

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Title: Le culte du moi 1
       Sous l'oeil des barbares

Author: Maurice Barrs

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE CULTE DU MOI

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SOUS L'OEIL DES BARBARES

par

MAURICE BARRES

DE L'ACADMIE FRANAISE

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NOUVELLE DITION

PARIS

1911


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TABLE


EXAMEN DES TROIS ROMANS IDOLOGIQUES.


SOUS L'OEIL DES BARBARES

Voici une courte monographie raliste


LIVRE I

AVEC SES LIVRES


CHAPITRE PREMIER.--Concordance

_Dpart inquiet_


CHAPITRE DEUXIME.--Concordance

_Tendresse_


CHAPITRE TROISIME.--Concordance

_Dsintressement_


LIVRE II

A PARIS


CHAPITRE QUATRIME.--Concordance

_Paris  vingt ans_


CHAPITRE CINQUIME.--Concordance

_Dandysme_


CHAPITRE SIXIME.--Concordance

_Extase_


CHAPITRE SEPTIME,--Concordance

_Affaissement_


Oraison


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EXAMEN DES TROIS ROMANS IDOLOGIQUES


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A M. PAUL BOURGET


MON CHER AMI,

_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
semaines, tait ignor du public, et la plupart des professionnels le
jugeaient incomprhensible et choquant, quand vous lui apporttes votre
autorit et voire amiti fraternelle. Vous m'en avez continu le
bnfice jusqu' ce jour. Vous m'avez abrg de quelques annes le temps
fort pnible o un crivain se cherche un public. Peut-tre aussi mon
travail m'est-il devenu plus agrable  moi-mme, grce  cette
courtoise et affectueuse comprhension par o vous ngligez les
imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
tentatives intressantes._

_Ah! les chres journes entre autres que nous avons passes  Hyres!
Comme vous criviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tillire, puis aussi
de la jeune Brnice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
dtails, c'est--dire donner de l'intelligence aux hteliers et de la
timidit aux importuns;  ce point que pas une fois, en me mettant 
table, dans ce temps-l, il ne me vint  l'esprit une rflexion qui
m'attriste en voyage,  savoir qu'tant donn le grand nombre de btes
qu'on rencontre  travers le monde, il est bien pnible que seuls, ou
 peu prs, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._

_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procur le plaisir le
plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._

_Si j'ajoute que vous tes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
nette des mthodes convenables  chaque espce d'esprit et le got le
plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
la libert de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propos
d'examiner quelques questions que soulve cette thorie de la culture
du Moi dveloppe dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
Jardin de Brnice.


       *       *       *       *       *


EXAMEN


Oui, il m'a sembl, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
que ces trois volumes, publis  de larges intervalles (de 1888  91)
n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attach  louer ou 
contester des dtails; c'est la suite, l'ensemble logique, le systme
qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en rponse aux
critiques les plus frquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuset de me suivre, je
procderai par exposition, non par discussion.

Que peut-on demander  ces trois livres?

N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
Taine ou Bourget. Ceux-ci procdent selon la mthode des botanistes qui
nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
racines, par le sol o elle se dveloppe, par l'air qui l'entoure. Ces
vritables psychologues prtendent remonter la srie des causes de tout
frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
nous narrent, ils tirent des lois gnrales. Tout  l'encontre, ces
ouvrages-ci ont t crits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
Jsus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
et dont la proccupation d'analyse s'arrte  donner une description
minutieuse, mouvante et contagieuse des tats d'me qu'il s'est
proposs.

Le principal dfaut de cette manire, c'est qu'elle laisse
inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
dcrit. Expliquer que tel caractre exceptionnel d'un personnage fut
prpar par les habitudes de ses anctres et par les excitations du
milieu o il ragit, c'est le pont aux nes de la psychologie, et c'est
par l que les lecteurs les moins prpars parviennent  pntrer dans
les domaines trs particuliers o les invite leur auteur. Si un bon
psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
que comprendrions-nous  tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs ns catholiques, le
lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
sentiments d'un pur lettr, orgueilleux, raffin et dsarm, jet 
vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnte homme
en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
Norvgien, un Russe se pourront-ils reconnatre dans le livre que voici,
o j'ai tent la monographie des cinq ou six annes d'apprentissage d'un
jeune Franais intellectuel?

On le voit, je ne me dissimule pas les difficults de la mthode que
j'ai adopte. Cette obscurit qu'on me reprocha durant quelques annes
n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'ide, c'est manque
d'explications psychologiques. Mais quand j'crivais, tout men par mon
motion, je ne savais que dterminer et dcrire les conditions des
phnomnes qui se passaient en moi. Comment les euss-je expliqus?

Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils tre fournis
par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
de noter qu'on n'est plus arrt aujourd'hui par ce qu'on dclarait
incomprhensible  l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
voici le fond de ma pense,--je n'y mlai aucune part didactique, parce
que, dans mon esprit, je le recommande uniquement  ceux qui gotent la
sincrit sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'me,
fussent-elles d'ailleurs singulires.

Ces idologies, au reste, sont exprimes avec une motion communicative;
ceux qui partagent le vieux got franais pour les dissertations
psychiques trouveront l un intrt dramatique. J'ai fait de l'idologie
passionne. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
pourquoi une gnration dgote de beaucoup de choses, de tout peut-tre,
hors de jouer avec des ides, n'essayerait-elle pas le roman de la
mtaphysique?

Voici des mmoires spirituels, des jaculations aussi, comme ces livres
de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prires.

Ces monographies prsentent un triple intrt:

1 Elles proposent  plusieurs les _formules_ prcises de sentiments
qu'ils prouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent  eux seuls qu'une
conscience imparfaite;

2 Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme dj
frquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
ceux qui sont aujourd'hui au lyce. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
dlays et trop forcs par les imitateurs, seront consults dans la
suite comme documents;

3 Mais voici un troisime point qui fait l'objet de ma sollicitude
toute spciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
s'garer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait 
l'ambition qu'a exprime un pote tranger: _Toute grande posie est un
enseignement, je veux que l'on me considre comme un matre ou rien._

Et, par l, j'appelle la discussion sur la thorie qui remplit ces
volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite  m'expliquer de mon
_Scepticisme_, comme ils disent.


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I--CULTE DU MOI


a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI


M'tant propos de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
l'univers les gens de notre poque dcids  penser par eux-mmes et non
pas  rpter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
commencer par une tude du Moi. Mes raisons, je les ai exposes dans une
confrence de dcembre 1890, au thtre d'application, et quoique cette
dissertation n'ait pas t publie, il me parat superflu de la
reprendre ici dans son dtail. Notre morale, notre religion, notre
sentiment des nationalits sont choses croules, constatais-je,
auxquelles nous ne pouvons emprunter de rgles de vie, et, en attendant
que nos matres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
nous en tenions  la seule ralit, au Moi. C'est la conclusion du
premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
Barbares_.

On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fcond, vu qu'on
la trouve partout. A cela, s'il faut rpondre, je rponds qu'une ide
prend toute son importance et sa signification de l'ordre o nous la
plaons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a reu un
caractre prpondrant dans l'exposition de mes ides, en mme temps que
j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.

gosme, gotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur dsarroi
moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'leva des
rcriminations, les sempiternelles dclamations contre l'gosme. Cette
clameur fait sourire. Il est fcheux qu'on soit encore oblig d'en
revenir  des notions qui, une fois pour toutes, devraient tre acquises
aux esprits un peu dfrichs. Les moralistes, disait avec une haute
clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
dfendent  l'homme l'gosme et approuvent le patriotisme, car le
patriotisme n'est pas autre chose que l'gosme national, et cet gosme
fait commettre de nation  nation les mmes injustices que l'gosme
personnel entre les individus. En ralit, avec Saint-Simon, tous les
penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organiss tient 
l'gosme. Le mieux o l'on peut prtendre, c'est  combiner les
intrts des hommes de telle faon que l'intrt particulier et
l'intrt gnral soient dans une commune direction. Et de mme que
la premire gnration de l'humanit est celle o il y eut le plus
d'gosme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
intrts, de mme des jeunes gens sincres, ne trouvant pas,  leur
entre dans la vie, un matre, _axiome, religion ou prince des
hommes_, qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
assez forts et possesseurs de leur me, qu'ils regardent alors
l'humanit et cherchent une voie commune o s'harmoniser. C'est le souci
qui nous mouvait aux jours d'amour du _Jardin de Brnice_.

Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
suites, nous allons toucher, srement et sans traner, leur essentiel et
leur ordonnance.


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b.--THSE DE SOUS L'OEIL DES BARBARES


Grave erreur de prter  ce mot de _barbares_ la signification de
philistins ou de bourgeois. Quelques-uns s'y mprirent tout
d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort oppose  nos
proccupations. Par quelle grossire obsession professionnelle
sparerais-je l'humanit en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre sous l'oeil des barbares,
ce n'est pas qu'il se sente opprim par des hommes sans culture ou par
des ngociants; son chagrin c'est de vivre parmi des tres qui de la vie
possdent un rve oppos  celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
ailleurs de fins lettrs, ils sont pour lui des trangers et des
adversaires.

Dans le mme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
grecque. Au contact des trangers, et quel que ft d'ailleurs le degr
de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
prouvait un froissement analogue  celui que ressent un jeune homme
contraint par la vie  frquenter des tres qui ne sont pas de sa patrie
psychique.

Ah! que m'importe la qualit d'me de qui contredit une sensibilit! Ces
trangers qui entravent ou dvoient le dveloppement de tel Moi dlicat,
hsitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
jeune homme faillira  sa destine et ne trouvera pas sa joie de vivre,
je les has.

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Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la manire dont notre
organisme ragit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
Barbares.

Par une innovation qui, peut-tre, ne demeurera pas infconde, j'ai tenu
compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
concordances_ sont le rit des faits tels qu'ils peuvent tre relevs
_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le mme fait, tel
qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
d'un tat de notre me, l le mme tat tel que nous en prenons
conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier  leur image.

Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le dfendre chaque
jour et chaque jour le crer. Voil la double vrit sur quoi sont btis
ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
thique, o nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
rclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
fait par laguements et par accroissements: nous avons d'abord  purer
notre Moi de toutes les parcelles trangres que la vie continuellement
y introduit, et puis  lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle  lui quand il
se livre sans raction aux forces de son instinct.

Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'tait tout ce que
je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'tait bon 
quelque chose; non-moi tait tout ce qui pouvait nuire ou rsister 
moi. Pour tout tre passionn qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
avec cette simplicit que le monde se dessine. Proudhon, petit
villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
Fichte dans nos chambres troites, ouvertes sur le grand Paris, nous
autres jeunes bourgeois plis, affams de tous les bonheurs. Appliquez
 l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
avez l'tat de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
voil le non-moi, c'est--dire tout ce qui peut nuire ou rsister au
Moi.

Cette dfinition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
Brnice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
drobe  notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigu du symbole.
Ces premiers chapitres des Barbares, le _Bonhomme Systme_, ducation
dsole qu'avant toute exprience nous remes de nos matres,
_Premires Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
_Athn_, assaillie dans une faon de tour d'ivoire par les Barbares,
sont la description sincre des couches profondes de ma sensibilit....
Attendez! voici qu' Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
haute ducation; voici que les Barbares, vus avec une plus large
comprhension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Brnice_. Quant  ce premier volume,
je le rpte, point de dpart et assise de la srie, il se limite 
dcrire l'veil d'un jeune homme  la vie consciente, au milieu de ses
livres d'abord, puis parmi les premires brutalits de Paris.

Je le vrifiai  leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
qui s'acharnent  conqurir et  protger leur Moi, sous toute l'cume
dont l'ducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie  chaque heure.
Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de clbrer la
sensibilit qu'ils ont d'eux-mmes, je leur proposai de la cultiver,
d'tre des hommes libres, des hommes se possdant en main.


       *       *       *       *       *


c.--THSE D'UN HOMME LIBRE


Ce Moi, qui tout  l'heure ne savait mme pas s'il pouvait exister,
voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
dtail des expriences que Philippe institua et de la religion qu'il
pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'tre ardent et
clairvoyant.

Pour parvenir dlibrment  l'enthousiasme, je me flicite d'avoir
restaur la puissante mthode de Loyola. Ah! que cette mcanique morale,
complte par une bonne connaissance des rapports du physique et du
moral (o j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
hypnotiseurs), saurait rendre de services  un amateur des mouvements de
l'me! Livre tout de volont et d'aspect dessch comme un recueil de
formules, mais si rellement noble! J'y fortifie d'une mthode rflchie
un dessein que j'avais form d'instinct, et en mme temps je l'lve.
A Milan, devant le Vinci, Philippe pure sa conception des Barbares;
en Lorraine, sa conception du Moi.

Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
Venise, qui m'est peut-tre le plus prcieux du volume. Ils dcrivent
les moments o Philippe se comprit comme un instant d'une chose
immortelle. Avec une pit sincre, il retrouvait ses origines et il
entrevoyait ses possibilits futures. A interroger son Moi dans son
accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aperut
comme l'effort de l'instinct pour se raliser. Il comprit aussi qu'il
souffrait de s'agiter, sans tradition dans le pass et tout consacr 
une oeuvre viagre.

Ainsi,  force de s'tendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
pas y disparatre, mais s'agrandir des forces inpuisables de l'humanit,
de la vie universelle. De l ce troisime volume, _le Jardin de Brnice_,
une thorie de l'amour, o les producteurs franais qui tapageaient contre
Schopenhauer et ne savaient pas reconnatre en lui l'esprit de notre dix-
huitime sicle, pourront varier leurs dveloppements, s'ils distinguent
qu'ici l'on a mis Hartmann en action.


       *       *       *       *       *


d.--THSE DU JARDIN DE BRNICE


Mais peut-tre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
l'intrigue est aussi serre que la succession des ides....

A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, dcourag du contact
avec les hommes, aspirait  trouver un ami qui le guidt. Il faut
toujours en rabattre de nos rves: du moins trouva-t-il un camarade qui
partagea ses rflexions et ses sensations dans une retraite mthodique
et fconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lass
pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
d'expriences menues, aux dernires pages d'_Un Homme libre_, Philippe
est prt pour l'action. _Le Jardin de Brnice_ raconte une campagne
lectorale.

Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Brnice qui ne font qu'un,
je n'ai pas  le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
leurs dveloppements. Une vive allure et d'lgants raccourcis toujours
me plurent trop pour que je les gte de commentaires superflus. Qu'il
me suffise de renvoyer  une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
quelques-uns qui se troublent, disant: Brnice est-elle une
petite-fille, ou l'me populaire, ou l'Inconscient?

     Aux premiers feuillets, leur rpondais-je, on voit une jeune femme
     autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutt l'histoire d'une me
     avec ses deux lments, fminin et mle? Ou encore,  ct du Moi
     qui se garde, veut se connatre et s'affirmer, la fantaisie, le
     got du plaisir, le vagabondage, si vif chez un tre jeune et
     sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
     m'offrirent cette complexit o je ne trouvais alors rien d'obscur.
     Ce n'est pas ici une enqute logique sur la transformation de la
     sensibilit; je restitue sans retouche des visions ou des motions
     profondment ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des pomes,
     dans la _Vita nuova_, la Batrice est-elle une amoureuse, l'glise
     ou la Thologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
     aboutit, parce qu'_ des mes, aux plus sensitives, le vocabulaire
     commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
     nerveuse qu'il nommait, selon les heures, dsir de savoir, dsir
     d'aimer, dsir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
     procds heureux.

A-t-on remarqu que la femme est la mme  travers ces trois volumes,
accommode simplement au milieu? L'ombre lgante et trs raisonneuse
des premiers chapitres des _Barbares_, c'est dj celle qui sera
Brnice; elle est vraiment dsigne avec exactitude au chapitre
_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
l'Objet. Voil bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objective, la part
sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
n'tait-il pas temps qu'un conteur accueillt ce principe, admis par
tous les analystes et vrifi par chacun de nous jusqu'au plus profond
dsenchantement,  savoir que l'amour consiste  vtir la premire venue
qui s'y prte un peu des qualits que nous recherchons cette saison-l?

C'est nous qui crons l'univers, telle est la vrit qui imprgne
chaque page de cette petite oeuvre. De l leurs conclusions: le Moi
dcouvre une harmonie universelle  mesure qu'il prend du monde une
conscience plus large et plus sincre. Cela se conoit, il cre
conformment  lui-mme; il suffit qu'il existe rellement, qu'il ne
soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
l'ensemble de ses penses rgnera la belle ordonnance selon laquelle
s'adaptent ncessairement les unes aux autres les conceptions d'un
cerveau lucide.

Cette harmonie, cette scurit, c'est la rvlation qu'on trouve au
_Jardin de Brnice_, et en vrit y a-t-il contradiction entre cette
dernire tape et l'inquitude du dpart _Sous l'oeil des Barbares_?
Nullement, c'tait acheminement. Avant que le Moi crt l'univers, il
lui fallait exister: ses durets, ses ngations, c'tait effort pour
briser la coquille, pour tre.


       *       *       *       *       *


II.--PRTENDU SCEPTICISME

Et maintenant au lecteur inform de reviser ce jugement de scepticisme
qu'on porta sur notre oeuvre.

Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
 notre entre dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informs
de toutes les faons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
l'eusse prouv en moi-mme. L'opinion publique fltrit  bon droit
l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession  l'opinion
elle-mme, et parfois, quand elle est l'habilet d'un Spinoza ou d'un
Renan sacrifiant pour leur scurit aux dieux de l'empire, bien qu'elle
demeure une dfaillance du caractre, elle devient excusable pour les
qualits de clairvoyance qui la dcidrent. Mais de ce point de vue
intellectuel mme, comment excuser des dguiss sans le savoir, qui
marchent vtus de faons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
introduisent le plus grand dsordre dans l'humanit; ils contredisent
l'inconscient, en se drobant  jouer le personnage pour lequel de toute
ternit ils furent faonns.

coeur de cette mascarade et de ces mlanges impurs, nous avons eu la
passion d'tre sincre et conforme  nos instincts. Nous servons en
sectaire la part essentielle de nous-mme qui compose notre Moi, nous
hassons ces trangers, ces Barbares, qui l'eussent corrod. Et cet acte
de foi, dont reurent la formule, par mes soins, tant de lvres qui ne
savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dt sceptique!
J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mpris
sur l'ironie, procd littraire qui nous est familier.

Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
mardi-gras perptuel, sous des formules loues chez le costumier  la
mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
des mollets de bureaucrates, mais, disgrce plus grave, sur des mes
indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui trs
certainement n'taient pas hrditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'hrosme
que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
socit et mme accepter l'trange dictionnaire o vous avez dfini,
selon votre intrt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mrites;
mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, ducateurs, pour distraire
les simples de l'pouvante o vous les mettez, laissez qu'on leur
dmasque sous vos durs raisonnements l'imbcillit de la plupart d'entre
vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants  dgager
notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
pas, dtestables compagnons, que nous prenions au srieux ces devoirs
que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas cot une
larme.

Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athn dans son Srapis,
pour ma tendre Brnice humilie, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jsus portant sa croix,
ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement,  Gundry non plus je
ne jetterai pas la rprobation, parce que, si nerveuse, elle-mme est
bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui taient
misrables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
jusqu'aux pauvres et aux dshrits, je crois que je plairai  tous ceux
qui se trouvent dans un tat fcheux au milieu de l'ordre du monde, 
tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.

Je leur dis, et d'un ton fort assur: Il n'y a qu'une chose que nous
connaissions et qui existe rellement parmi toutes les fausses religions
qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on prtend
te rebtir l'ide de patrie, te communiquer le souci social et
t'indiquer une direction morale. Cette seule ralit tangible, c'est le
Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.

Attachons-nous  notre Moi, protgeons-le contre les trangers, contre
les Barbares.

Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
cultiver, agir sur lui mcaniquement (tude, curiosit, voyages).

S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
politique, industrie, finances).

Et s'il sent trop de scheresse, rentre dans l'instinct, aime les
humbles, les misrables, ceux qui font effort pour crotre. Au soleil
inclin d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras mme de
notre matresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
dsoler de la mystrieuse angoisse que tmoignent dans leur vasque ces
btes au coeur si doux, les frres des chiens et les ntres.

Un tel repliement sur soi-mme est desschant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
 la mthode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de gnie, qu'il
s'amliore par son oeuvre, est galement vrai de tout analyste du Moi.
C'est de manquer d'nergie et de ne savoir o s'intresser que souffre
le jeune homme moderne, si prodigieusement renseign sur toutes les
faons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne  se connatre, il distinguera
o sont ses curiosits sincres, la direction de son instinct, sa
vrit. Au sortir de cette tude obstine de son Moi,  laquelle il ne
retournera pas plus qu'on ne retourne  sa vingtime anne, je lui vois
une admirable force de sentir, plus d'nergie, de la jeunesse enfin et
moins de puissance de souffrir. Incomparables bnfices! Il les doit 
la science du mcanisme de son Moi qui lui permet de varier  sa volont
le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
sensible.

J'entends que l'on va me parler de solidarit. Le premier point c'tait
d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
vritablement possesseurs de votre me, regardez l'humanit et cherchez
une voie commune o vous harmoniser.

Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
vous tenir jusqu' ce qu'une personne nergique vous ait reconstruit une
religion. Sur ce terrain  btir, nous camperons, non pas tels qu'on
puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
conscience d'un problme srieux,--mais tout  la fois religieux et
sceptiques.

En effet, nous serions enchant que quelqu'un survnt qui nous fournt
des convictions.... Et, d'autre part, nous ne mprisons pas le
scepticisme, nous ne ddaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
d'une vie intrieure un peu intense, qui parfois sont tentes
d'accueillir des solutions mal vrifies, le sens de l'ironie est une
forte garantie de libert.

       *       *       *       *       *

Au terme de cet examen, o j'ai resserr l'ide qui anime ces petits
traits, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
froisss, je crains que le ton dmonstratif de ce commentaire ne donne
le change sur nos proccupations d'art. En vrit, si notre oeuvre
n'avait que l'intrt prcis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
des qualits moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le rve,
je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
toute de clart n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide thorie parcellaire
et voudrais me jouer dans l'abondante rudition du dictionnaire des
sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublt
telle page des manuels crits par des matres de confrences sur
l'ordinaire de qui j'eusse paru empiter! Nul qui s'y mprenne: dans ces
volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
donner en tableaux mouvants une description sincre de certaines faons
de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.

De mme qu' la salle d'armes nous prfrons le jeu utile de l'pe aux
finesses du fleuret, de mme, si nous aimons la philosophie, c'est pour
les services que nous en attendons. Nous lui demandons de prter de la
profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
effet,  elles seules, n'veillent que le billement. Je ne m'intresse
 mes actes que s'ils sont mls d'idologie, en sorte qu'ils prennent
devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionn. Des
penses pures, des actes sans plus, sont galement insuffisants.
J'envoyai chacun de mes rves brouter de la ralit dans le champ
illimit du monde, en sorte qu'ils devinssent des btes vivantes, non
plus d'insaisissables chimres, mais des tres qui dsirent et qui
souffrent. Ces ides o du sang circule, je les livre non  mes ans,
non  ceux qui viendront plus tard, mais  plusieurs de mes
contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
clairvoyante o nous sommes quelques-uns  nous plaire.

En suivant ainsi mon instinct, je me conformais  l'esthtique o
excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, proccups
d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
matire artistique la chose  dmontrer.

Or, si j'y avais russi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
tout l'honneur  l'Italie, o je compris les formes.

Rflchissant parfois  ce que j'avais le plus aim au monde, j'ai pens
que ce n'tait pas mme un homme qui me flatte, pas mme une femme qui
pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fivre
que j'y prenais m'tait trs chre, car elle largit la clairvoyance au
point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
mlaient pour m'tre un immense rservoir de jouissance. Et je suivais
avec une telle acuit mes sentiments encore les plus confus que j'y
lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai dcid
toute ma vie, c'est de Venise galement que je pourrais dater ces
ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'tre fait une ide assez
exacte de ces dlires lucides que les anciens prouvaient aux bords de
certains tangs.


       *       *       *       *       *


SOUS L'OEIL DES BARBARES

       *       *       *       *       *

Voici une courte monographie raliste. La ralit varie avec chacun de
nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
de raisonner. Je dcris un tre jeune et sensible dont la vision de
l'univers se transforme frquemment et qui garde une mmoire fort nette
de six ou sept ralits diffrentes. Tout en soignant la liaison des
ides et l'agrment du vocabulaire, je me suis surtout appliqu  copier
exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposs dans
une conscience. C'est ici l'histoire des annes d'apprentissage d'un
Moi, me ou esprit.

       *       *       *       *       *

Un soir de scheresse, dont j'ai dcrit le malaise  la page 277 [voir:
AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, trs souvent,...M.D.]
celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses rves et ses
casuistiques, parmi tous ces systmes qu'il avait successivement vtus
et rejets. Il procda avec mthode, et de frissons en frissons il se
retrouva: depuis l'veil de sa pense, l-bas dans un de ces lits de
dortoir, o press par les misres prsentes, trop soumis  ses
premires lectures, il essayait dj d'individualiser son humeur
indocile et hautaine,--jusqu' cette fivre de se connatre qui veut ici
laisser sa trace.

Dans ce roman de la vie intrieure, la suite des jours avec leur
pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne ft transform en
rve ou motion, car tout y est annonc d'une conscience qui se souvient
et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels spciaux de raconter o
jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothque, son installation 
Paris, son entre aux Affaires trangres et toute son intrigue: nous
leur avons emprunt leur langage pour tablir les concordances, mais le
but prcis que je me suis pos, c'est de mettre en valeur les
modifications qu'a subies, de ces passes banales, une me infiniment
sensible.

Celui de qui je dcris les apprentissages voquerait peut-tre dans une
causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait 
mesure. Certaines sensibilits toujours en moi vibrent si violemment
que la poussire extrieure glisse sur elles sans les pntrer.

J'ai repouss ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
l'apaisement de notre maturit, nous affectons souvent au sujet de nos
illusions de jeunesse; mais je me dfiai aussi de prter l'cret, o
il atteignit sur la fin,  ma description de ses premires annes, si
belles de confiance, de tendresse, d'hrosme sentimental.

       *       *       *       *       *

Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermdiaires et
son atmosphre, se rsumant en un pisode caractristique;

les scnes premires, vagues et un peu abstraites pour respecter
l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorit dfiante
et qui poussa tout au rve;

de petits traits choisis, plus abondants  mesure qu'on approche de
l'instant o nous crivons;

enfin dans une soire minutieuse, cet analyste s'abandonnant  la bohme
de son esprit et de son coeur:

Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduist exactement les
cinq annes d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
apparaissent  lui-mme depuis cette page 277 et dernire o nous le
surprenons exigeant et lass qui contemple le tableau de sa vie.

Voil ce que je projetais, le curieux livret mtaphysique, prcis et
succinct, que j'aurais fait prendre en amiti par quelques dandies
misanthropes, rvant dans un jour d'hiver derrire des vitres
grsilles.

       *       *       *       *       *

Du moins ai-je dcrit sans malice d'art, en bonne lumire et sobrement.
Je me suis dcid  manquer d'loquence littraire; je n'avais pas
l'onction, ni l'autorit des ecclsiastiques qui parlrent en termes
fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
ducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une faon assez rare de
catalogue sentimental.

       *       *       *       *       *

Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
Pourquoi les mots, cette prcision grossire et qui maltraite nos
complications!

Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
N'est-ce pas plutt l'histoire d'une me avec ses deux lments, fminin
et mle? ou encore,  ct du Moi qui se garde, veut se connatre et
s'affirmer, la fantaisie, le got du plaisir, le vagabondage, si vif
chez un tre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
que mes troubles m'offrirent cette complexit o je ne trouvais alors
rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enqute logique sur la
transformation de la sensibilit; je restitue sans retouche des visions
ou motions, profondment ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
pomes, dans la _Vita nuova_, la Batrice est-elle une amoureuse,
l'glise ou la Thologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
aboutit, parce qu' des mes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
nommait, selon les heures, dsir de savoir, dsir d'aimer, dsir sans
nom--et qu'il rendit immortelle par des procds heureux.

Avec sa scheresse, cette monographie, crite malgr tout  deux pas de
l'_den_ o je flnai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
mmoires_.

       *       *       *       *       *

On pourra juger que ma probit de copiste va parfois jusqu' la candeur.
J'avoue que de simples femmes, agrables et gaies, mais soumises  la
vision coutumire de l'univers qu'elles relvent d'une ironie facile, me
firent plus d'un soir renier  part moi mes poupes de derrire la tte.
Mais quoi! de la fatigue, une dception, de la musique, et je revenais 
mes nuances.

Saint Bonaventure, avec un grand sens littraire, crit qu'il faut lire
en aimant. Ceux qui feuillettent ce brviaire d'gotisme y trouveront
moins  railler la sensibilit de l'auteur s'ils veulent bien rflchir
sur eux-mmes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa lgende.
Nous servons notre me comme notre idole; les ides assimiles, les
hommes pntrs, toutes nos expriences nous servent  l'embellir et
 nous tromper. C'est en coutant les lgendes des autres que nous
commenons  limiter notre me; nous souponnons qu'elle n'occupe pas la
place que nous croyons dans l'univers.

Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
de ne s'mouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
sans douceur, rien ne lui tait. Ainsi le voulut une sensibilit trs
jeune unie  une intelligence assez mre.

Dsireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
j'ai rdig des _concordances_, o je marque la clairvoyance qu'il
conservait sur soi-mme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
le monde extrieur. Je souhaite avoir complt ainsi l'atmosphre o ce
Moi se dveloppait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
souvent, o, aprs des semaines de vision banale, soudain rveill  la
vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chane de ses
motions et disait  son pass, reni parfois aux instants gais et de
bonne sant: Petit garon, si timide, tu n'avais pas tort.



       *       *       *       *       *



LIVRE I

AVEC SES LIVRES

A Stanislas de Guaita.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE

_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu o, il n'y avait
rien de mridional. Quand il eut dix ans, on le mit au collge o, dans
une grande misre physique (sommeils courts, froids et humidit des
rcrations, nourriture grossire), il dut vivre parmi les enfants de
son ge, fcheux milieu, car  dix ans ce sont prcisment les futurs
goujats qui dominent par leur hblerie et leur vigueur, mais celui qui
sera plus tard un galant homme ou un esprit fin,  dix ans est encore
dans les brouillards._

_Il fut initi au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
pt voir; d'une seule main ce pdagogue arrachait l'oreille d'un lve
qui de plus en devenait ridicule._

_Comme son tour d'esprit portait notre sujet  gnraliser, il commena
ds lors  ne penser des hommes rien de bon._

_tant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
son agitation faite d'orgueil et de malaise dplut._

_Bientt, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
lectures qui lui donnrent sur les choses des certitudes htives et
pleines d'cret._

_Le roi Rhamss II est blm par les conservateurs du Louvre, ayant
usurp un sphinx sur ses prdcesseurs. Le jeune homme de qui je parle
inscrivit de mme son nom sur des troupes de sphinx qui lgitimement
appartenaient  des littrateurs franais. Il s'enorgueillit d'tranges
douleurs qu'il n'avait pas inventes._

_On serait tent de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
curieux, aux posies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine,  la_
Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
et bien d'autres littratures, des pires et des meilleures, mais surtout
dans_ _les bibliothques de quartier du lyce, il se passionnait pour
les doctrines audacieuses qui sont mieux exposes que rfutes par la
ligne classique qui va du charmant Jouffroy  M. Caro. L est le grand
secret de l'ducation d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
prtendait ne lui faire connatre que pour les accabler  ses yeux. A
dix-huit ans, il tait gorg des plus audacieux paradoxes de la pense
humaine; il en et mal dvelopp l'armature, c'est possible, mais il
s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
visions suivantes auxquelles on a gard leur dessin de songe augment
peut-tre par le recul._


       *       *       *       *       *


DPART INQUIET

    Il rencontra le bonhomme
       Systme sur la bourrique
       Pessimisme.

Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
s'acheminent et le soleil les conduit.

--Prenez garde, ami, n'tes-vous pas sur le point de vous ennuyer?

Sur ses lvres, son me exquise souriait au jeune homme, et les
jonquilles s'inclinaient  son souffle lger.

--N'esprons plus, dit-il avec lassitude, que ma pleur soit la caresse
livide du petit jour; je me trouble de ce dpart. Jadis, en d'autres
poitrines, mon coeur puisa cette nergie dont le suprme parfum, qui
m'enfivre vers des buts inconnus, s'vapora dans la brume de ces
sentiers incertains.

De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nnuphar, la jeune fille
saisit une libellule dont l'mail vibre, et, jetant vers le soleil
l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingnument elle
souriait.--Mais lui contemple sa pense qui frissonne en son me
chagrine.--Elle reprit avec honntet:

--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
rose et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connatre leur
douceur?

--Ah! prs des matres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon rve matinal possde
ce qu'il soupire!

--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionne tel que
vous m'apparaissez, ne vous plat-il pas de persister?

Il dcroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
heureuses, il errait parmi la frivolit des libellules.

Cependant elle le suivait de loin, dlicate et de hanches merveilleuses.

       *       *       *       *       *

Sur l'herbe, au long d'une rivire jonche de palmes, de palmipdes et
d'enfants trousss et vifs, prs de sa maison solitaire o frachit la
brise dans les stores, le matre, adoss  un osier mort, contemple la
fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vtement, sa face
blme aux larges paupires, son attitude professorale et retranche, en
aucun lieu ne trouveraient leur atmosphre.

Le jeune homme s'arrte, et son coeur battait d'approcher la vrit.

Le miroir bleutre frissonna du plongeon des canards hupps de vert, aux
becs jaunes et claquant; parmi la lumire clatante jaillissait le
rhythme lourd des lavandires. Lentement et sans dcouvrir ses yeux, le
matre lui parla:

--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
mtres bornent mon activit. Combien d'esprits naissent au bout du
chemin; et leur sentier tait termin qu'ils marchaient encore en
lisire.

Les canards balancs, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
grve.

--Monsieur, reprit-il avec solennit, des jeunes hommes pour l'ordinaire
m'entourent, qui se font habiller  Londres par des tailleurs dont ils
parlent la langue. Ils suivent mes promenades o me porte un non qui
m'conomise une perte de chaleur prjudiciable  l'activit crbrale.
Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?

Parmi les fleurs, au pturage, une bourrique selle se leva, et
cependant que de ses longs yeux, doucement voils de cils, elle
inspectait le jeune homme mu, sa plainte serpentait vers les cieux.
Une belle nesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
garantis. C'est en ces termes qu'un vtrinaire lui proposa cette
acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
peux-tu entendre le matre, tandis qu'il dtaille tes qualits et ton
humour, juch sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
circonspectes! Des gens courbs sur leurs champs se redressent; ils
abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
Cependant le matre murmure:

--Tout est l; rpandre les fleurs prfres sous les quarante ans de
vie moyenne qu' notre majorit nous entreprmes. Satisfaisons nos
apptits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus gure  cette
heure que les viandes grilles vivement cuites et les dclamations un
peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
satisfaction, ft-ce  tre trs malheureux. La rflexion est une bonne
gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tter le pouls  nos
motions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
que rien de l'extrieur ne vienne troubler cet apaisement: _Ayez de
l'argent et soyez considr_.

La chaleur frmissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait  la parole de son
matre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.

Vous ftes sage, bourrique,  cette heure. Un foss vous prsentait son
herbe drue et son eau clatante que fendillent les gents. Vous
arrttes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
halte ombreuse, le pain tir de la poche et qu'on se partage. Des
paroles, mme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
yeux discrtement ferms, avec la longue figure d'un contemplateur qui
ddaigne jusqu'aux mditations, vous demeuriez entre eux deux, remchant
votre goter, et vos longues oreilles d'argent dresses comme une
symbolique bannire par-dessus leurs ttes inquites, cependant que
votre matre et le mien reprenait son enseignement:

       *       *       *       *       *

Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicit
et trs vieux. Vous voil install dans l'argent et la considration;
vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos apptits, vos vices
et vos vertus les plus exasprs, et le dernier de vos caprices se
dtache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
un parfum, un suffisant dgot des hommes et des femmes en vous se
lvera.

Des hommes d'abord, car prs d'eux votre exprience s'instruisit de
plus loin: vous etes leur sottise pour compagne, alors que vous
grandissiez sous la brutalit des camarades et l'imbcillit des
matres; vous mpristes de suite la grossiret de leur fantaisie et la
lourdeur de leurs bats; vous rpugniez  leurs plaisirs et au serrement
de leurs mains gluantes; mais le hasard lut quelques-uns vos
amis.--Hlas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant  soi, se
dchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
il est quelque agrment  consoler et confesser autrui:  s'pancher
aprs que l'on a bu. Mais pour ces fins rgals d'analyste, faut-il tant
d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
suffisants prtextes  dguster l'expansion, cette tisane du noctambule?

Ce qui est doux, mystrieux et regrettable dans l'apptit d'amiti,
c'est les premiers moments qu'elle s'veille, alors que les parties se
connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
piquent point de franchise.--Toutefois, considrez ceci: deux chiens se
rencontrent; ils s'abordent, se flicitent, s'inspectent, et, quand ils
odorent  leur gr, les jeux commencent: aimables indcences, manger
qu'on partage et qu'on se vole, toutes les mulations; puis, lasss, ils
s'loignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
que, parmi les hommes, la socit est un peu mle pour ce mode de
vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.

Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilits, qui
soupirent depuis des sicles au fond des consciences humaines, ne se
lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
aux grenouilles crpusculaires coassant dans la campagne. A l'heure o
la lune s'allume, o les btes froces jadis assaillaient nos lointains
aeux, o nagure s'embuscadaient nos pres paraphant des alliances dans
la chair des assassins,  cette heure toile qui frissonne du
gmissement des fivreux et du perptuel soupir des amantes, une
langueur nous pntre, un effroi de la solitude, une lvation mystique
et des dsirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.

Celle-l nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre gotisme. Et
puis, trs jeunes parlent les sens. Cela ne dure gure. Les sports,
quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
d'une heure oisive, qu'un spcifique aux billements et aux nourritures
chauffantes. Mais la reposante btise, l'esprit tout extrieur (la
finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
caresse, l'alanguissement souple et tide d'un corps qui se confie),
c'est ce qu'ignore le jeune mle et que ne peut oublier l'honnte homme
affin et fatigu.

Hlas! quand il atteint cette maturit de savoir choisir ses baisers,
elles sont parties les petites jeunes et fraches, dont le caprice est
dlicieux, car,  la navet et  toute la virginit de coeur des amours
pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses closes du matin
(prfrables au bouton orgueilleux et intact, comme  la fleur parfume
d'essence, soutenue d'acier et malgr tout dcourage), les jeunes
amantes ont de l'apptit, une me amusante  fleur de peau, une pleur
qui leur donne un caractre de passion; et leur corps est frais. tant
gourmandes de sottises, elles s'attachent  la jeunesse. Quelque
Mridional bientt les entranera, ravies et bondissantes, vers des
locaux tumultueux.--Trs vite l'homme chauve se lassera des caprices
changeants,  cause des rveils trop froids et des soires dues, 
cause aussi de la cuisine d'amour  jamais humiliante et pareille, 
cause des nuques perces de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
d'amour et d'amiti, il s'enfoncera plus avant dans la vie
intellectuelle.

Trs sec, opulent et considr, il connat alors la douceur de tendre
son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'gostes
jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides o,
fort bien install, l'on rve de Baruch de Spinoza qui, lass de
mditation, sourit aux araignes dvorant des mouches, et ne ddaigne
pas d'aider  la ncessit de souffrir,--o l'on assiste Hypathie, la
servante de Platon et d'Homre, trs vieille et trs pdante,--o l'on
s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-mme devant l'immortel trsor
des bibliothques.

Peu  peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune ide
qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation mme
n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie suranne, et
que rien ne vaut que par la forme du dire.

Et cette forme, si belle que les plus parfaits des vritables dandies
ont frissonn, jusqu' la nvrosthnie, de l'amour des phrases, cette
forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
beaut du verbe, plastique et idale et dont il est dlicieux de se
tourmenter,--on l'explique, on la dmonte; elle se fait d'pithtes, de
cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
avilissent; et tout cela coeure  la longue, comme une liqueur trop
douce, comme la comdie d'amiti, comme encore les baisers que
probablement vous dsirez....

       *       *       *       *       *

(Une motion ridicule tenait  la gorge le pauvre homme, et son
compagnon connut l'orgueil d'tre amer.)

       *       *       *       *       *

Il se tut. La brume tombait avec sa fracheur. Ils se levrent; et
tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
vers l'inconnu:

Qu'importe! ceux-l ont souffert que je raconte, mais ils firent
chanter  leur indpendance les chansons qu'ils prfraient;  toute
heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le nant: leur
vie fut telle qu'ils daignrent. Et je ne crois pas qu'un homme
raisonnable hsite jamais  mener les mmes expriences.

       *       *       *       *       *

Dans l'ombre plus paisse ils se htaient en silence. Lui flattait le
garrot de la bourrique et mme, s'tant pench, il l'embrassa. La bte
approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
sous la lune apaisante.

La vieille domestique (admirable de bon sens, tout  fait dans la
tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son matre; elle
dit simplement: Vous n'tes gure raisonnables, messieurs, mais
l'inquitude faisait trembler sa voix. Et peu aprs, ils l'entendirent
injurier la bourrique: Bte d'Allemagne, sac  tristesse, et des
jurons, je crois. Le matre s'interrompit pour sourire, il haussa
lgrement les paules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
judicieuse, ces messieurs n'taient gure raisonnable.

       *       *       *       *       *

Et soulevant ses paupires, il regarda le jeune homme qui s'tait laiss
glisser  terre. Peut-tre tant de lassitude l'effraya; peut-tre dans
ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'paule 
petits coups: Qui sait!--cela du moins nous fit passer une
journe.--D'ailleurs, nos ides influent-elles sur nos actes?--Et quand
nous savons si peu connatre nos actes, pouvons-nous apprcier nos
ides?--Attachons-nous  l'unique ralit, au _Moi_.--Et _moi_, alors
que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de gurir tous mes
mpris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
et leur deuil, qui n'ont que faire des charits de leurs frres et de la
paix des religions; leur orgueil se rjouit de reconnatre un monde sans
couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
repousser comme vaines toutes les dilections qui sduisent les
enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur me,
ce vaste charnier de l'univers.

C'tait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
adolescent qu'un homme chauve et trs renseign, d'une voix grandie, lui
attestant par la poussire des traditions la dtresse d'tre, et reniant
le pass et l'avenir et la Chimre elle-mme,  cause de ses ailes
dcevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
qui vacillent, le troupeau des inconsquences; une grande fatigue
l'affaissait au dpart, devant la prairie des foules. Et son me demeura
parmi tant de dbris, solitaire au foss de son premier chemin.

       *       *       *       *       *

Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
toute une claire journe de prairie; la tendresse de la lune nimbait
l'clat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau frache sur
un front brlant.

--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des ides qui planent
et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
que vous; o vous raisonnez, nous pntrons d'un trait de notre coeur,
nous pensons si fin que des nuances familires  nos mes chappent 
vos formules, peut-tre mme  nos soupirs.

--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur mu, est-ce que vous existez
donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.

--Cela dpend, reprit l'enfant avec tranquillit, mais tout d'abord,
puisque vous avez pntr les apparences et les convenances, courez les
oublier avec nous qui savons tre ignorantes. Nous respectons des voiles
lgers, qui n'entravent gure nos caprices; nous ngligeons le triomphe
ingnu de supprimer des ombres. Que des mes un peu paisses se
dbattent avec le reflet de leur vulgarit; vivons des enchantements qui
n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
bras te sourient des songes. Et s'il tait vrai que toutes choses
eussent perdu leur ralit pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
ou d'instituer en ton rve le mal et la laideur, mais daigne dsirer
pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.

--Quoi, dit-il, relevant son visage lass, aspirer  quelque but!
n'est-ce pas oublier la sagesse?

--Assez cont de btises, aujourd'hui! fit-elle ingnument en se pendant
au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends  sourire.
Pour tes dsirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
puisqu'il faut absolument  ta faiblesse un matre, daigne te guider
dsormais sur mon inaltrable futilit.

       *       *       *       *       *

Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
constell de ptales de roses.



       *       *       *       *       *



CHAPITRE DEUXIME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_Par luxure assurment et par dsir de paratre, il fit le geste de
l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygine s'y
prtaient._

_Ces personnes  dfaut d'urbanit de coeur n'offraient pas mme ces
lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les sparations._

_Frquemment donc il se chagrina._

       *       *       *       *       *

_Et les soirs suivants, jusqu' l'aube, s'chauffant l'imagination, il
ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pntrants, en sorte
qu'elle devint digne de son dsir de se dsoler et de la niaiserie
invitable de son ge._


       *       *       *       *       *


TENDRESSE


    Combien je t'aurais aim si je ne
       savais qu'il n'y a qu'un Dieu.

                L'AROPAGITE.

       C'est un baiser sur un miroir.


Au soir, une douce tideur emplit l'air violet o se turent enfin les
oiseaux; et parmi les saules, au bord des tangs, le jeune homme et la
jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.

Elle avait de longs cils, des cheveux dnous, des draperies flottantes
et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
baguette,  coups lgers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
fin visage  demi tourn souriait au jeune homme. Et lui, couch parmi
les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
balance sur les tangs.

       *       *       *       *       *

Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:

--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos penses que vous voulez accueillir
 cette heure? Daignez comprendre ce qui me plat parmi ces saules.
Voulez-vous donc que je rougisse?

Mais elle s'interrompit de sourire, inquite de ce jeune homme si las,
devinant peut-tre qu'il contemplait l-bas, plus loin que tout dsir,
le temple de la Sagesse ternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
Elle posa sa main dlicate sur les yeux du jeune homme.

--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
pourquoi faut-il donc que tu m'cartes, pourquoi te peiner, de mon
sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.

Mais lui rpondit  cette amoureuse, avec une lgre fatigue:

--Ne connais-tu pas aussi ceux-l qui ddaignent vos frissons et n'ont
pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupires lourdes!

Et comme elle ne rpondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
leva les yeux de sa vague image balance sur l'eau, pour regarder la
jeune femme. Debout dans la lucidit de ce soir or et ros,--un oiseau
comme une flche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit
son manteau et rvla son corps dont la ligne tait franche, la chair
jeune et mate.

Sa nudit et assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
exaltaient sur sa taille une gorge frache et rougissante. Mais le jeune
homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envole dans la
brise et, l'ayant avec grce baise, la ramena sur les charmes de la
jeune femme. Il souriait et il disait:

--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce lger travers,
comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flchirait et toutes
ces grces peut-tre inoubliables. Je sais que la petite ligne du
sourire des femmes trouble la pense des sages et, pour nous, la nuance
des nuages mme. Dans vos prunelles mon image serait plus agite qu'au
miroir de ces tangs rafrachis par la brise.

Elle se laissa glisser sur la grve et, cachant contre lui son visage,
elle gmissait:

--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
coutas ce qui monte du pass, et les morts t'auront mang le coeur.
Veux-tu donc tre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
peut-tre t'inquites-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
que je dfie toutes les femmes.

Et lui souriant de cette rvolte ingnue:

--Les femmes, amie! crains plutt ce dsir d'amour o je me pme malgr
mon me. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'veille
mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
souffrez que je ne m'chappe pas  moi-mme.

Hlas! cette musique plaintive mit une joie qui me gte sa tendresse aux
lvres si fines et dans les cils trs longs de la jeune fille. Son
oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
coeur. Crature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
bat la vie chez les lus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
cheveux pars, elle parpilla dans l'ombre son rire joyeux.

       *       *       *       *       *

Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
rougissant. Ce profond paysage d'o affleuraient des branches raides et
la plainte monotone des campagnes noyes dans la nuit, fut-il si
enchanteur, ou leurs mes avaient-elles atteint ces quilibres furtifs
que parfois ralisent deux illusions entrelaces; brlaient-elles de
cette ardeur intime qui vaporise toute inquitude? Qu'importe le mot de
leur fivre dvorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
onctueux, dans le silence pntrant et la fracheur fconde, la mme
allgresse, en leurs poitrines allges d'un mme poids, rhythmait leurs
penses et leur sang; et c'est ainsi qu'tendus cte  cte, sans se
mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
on regrettera sous la pluie dore de midi, ils ne furent plus qu'un
frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques trs
lointaines qui fondez les plus tnues subtilits! limites o notre vie
qui va s'affaisser dj ne se connat plus! seules peut-tre
effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oublies.

Et lui, le premier, murmura: Ai-je raison de me croire heureux?

La jeune femme se souleva, ses seins peut-tre haletaient faiblement. Un
rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanes se penchaient
comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
noblesse qu'en cette lassitude prcoce. A cette minute il semble qu'elle
se troubla de cette pleur et de ces lignes inquites. Absente, elle
pronona ce mot, si vulgaire: Que vous tes joli, mon amour!

Alors soudain il eut au coeur une flure lgre, la premire flure
d'amour, par o s'enfuit le parfum de sa flicit, et se relevant, il
froissa les deux fleurs.

--Ah! combien je le prvoyais! vous daignez goter quelques formes o
j'habite, et jamais vous n'atteindrez  m'aimer moi-mme, car votre
caprice peut-tre ne souponne mme pas sous mes apparences mon me.
Ah! mon incertaine beaut qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
parole, ce masque que ne peut rejeter ma pense! mes incertitudes, o
trbuche mon lan! tous ces sentiers que je pitine! tout ce vestiaire,
c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre me?

Et une rougeur avivait son teint dlicat. Pouvait-elle comprendre! Elle
attira doucement la tte du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
un peu tide sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berait;
en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rchauffe et
qui s'endort.... Puis il entrevit peut-tre ce temple de la sagesse qui
fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brises, les plaa
dans sa chevelure; et ces frles mortes faisaient la plus touchante
parure qu'une amoureuse et jamais pour se faire aimer. Tel tait son
charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux drouls et
fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser  elle. Mais un
malaise, un regret informe de la solitude flottait en son me tandis
qu'ils descendaient vers la valle. Et comme il tait mu il jugea bon
de se rvler a son amie.

       *       *       *       *       *

--Mon me, disait-il, ces lgendes o notre mmoire rsume la vie des
plus passionns, ce sentiment qui m'entrane vers toi, et mme
l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces dlicatesses, les
plus raffines que nous puissions connatre, ne sont que frivoles
papillons dont use l'Ide pour dpister les poursuites vulgaires.
Ma lassitude, qui t'tonna, se complat  sourire de ces furtives
apparences et  tressaillir du frlement de l'Inconnu. J'aime aspirer
vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
dsir aura ramass son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
uniquement l'irrel, ne puis-je dire,  mon amie, que je possde
l'immuable et l'absolu, moi qui rduisis tout mon tre  l'espoir d'une
chose qui jamais ne sera.

Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obir,
c'est encore la paix; mais peut-tre fausseras-tu,  me donner trop de
bonheur, le dlicat appareil de mon rve! Ta beaut est charmante et
robuste, pargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
tendre oreiller  mes lassitudes, un doux sentiment jamais dfleuri,
pareil  ces affections dj anciennes qui sont plus indulgentes
peut-tre que le miel des dbuts et dont la paisible fadeur est
touchante comme ces deux fleurs fanes en tes cheveux. Et l'un prs de
l'autre, souriant  la tristesse, et souriant de notre bonheur mme,
fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
complaire, sans vulgaire abandon ni raideur,  contempler la thorie des
ides qui passent, froides et blanches et peut-tre illusoires aussi,
dans le ciel mort de nos dsirs; et parmi elles serait l'amour; et si
tu veux, mon me, nous aurons un culte plus spcial et des formules
familires pour voquer les illustres amours, celles de l'histoire et
celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
aimer nous-mmes.

       *       *       *       *       *

La chevelure de la jeune femme, souleve par le vent, vint baiser la
bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
pense qu'il se tut, impuissant  saisir ses propres subtilits; et
seule la fracheur, o soupiraient les fleurs du soir, n'et pas froiss
la dlicatesse de son rve.

L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
perdait parmi toutes ces choses; et peut-tre s'tonnait-elle, tant
jeune et de bonne sant.

Ah! ce sable qui gmissait sous leurs pieds dans la valle silencieuse,
pourra-t-il jamais l'oublier?

Dans cette volupt, un gosme presque mchant l'isolait peu  peu;
jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.

 et l, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaaient, et
il rougit soudain  songer que peut-tre son sentiment n'tait pas
unique au monde.

Mais la jeune fille l'entranait; lgre parmi ses draperies et ses
cheveux indiqus dans le vent, elle courait au bosquet qu'clairent
violemment les chansons et le vin. Sous des arbres trs durs, sous des
torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
gesticulants, deux lutteurs s'enlaaient. D'une beaut choquante, ils
roulrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs dlicates de ses
cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au
reproche du jeune homme, elle rpondit sans mme le regarder, Dieu sait
pourquoi: J'adore la gymnastique. D'une grce un peu exagre, elle
n'en tait que plus mouvante.

Il s'loigna, et le souci de paratre indiffrent ne lui laissait pas le
loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.

Comment avait-il os cette chose irrparable, peut-tre briser son
bonheur?

D'o lui venait cette nergie  se perdre?--Il fut choqu de passer en
arguties les premires minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa
douleur est donc une joie, une curiosit pour une partie de lui-mme,
qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une
portion d'homme nouveau.--Il se perdait  ces ddoublements. Sa
souffrance pleurait et sa tte se vidait  rflchir. Une tristesse
dcourage runit enfin et assouvit les diffrentes mes qu'il se
sentait. Il comprit qu'il tait sali parce qu'il s'tait abaiss 
penser  autrui.

Balanant ses bras dans la nuit, sans but, il rva de la douceur d'tre
deux.

Et, pench sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
debout parmi des hommes. Cette pense lui fut une sensation si complte
de sa douleur, qu'il atteignit  cette sorte de joie du fivreux enfin
seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurit, soudain il
s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
morts, ceux-l mmes qui lui avaient mang le coeur, comme elle disait,
riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
nuages l'enveloppaient, rptant ce mot Jamais qui barrera sa
vie.--Combien de temps durrent ces choses?

Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils trs longs, et il se
leva brusquement, le cou serr. Seules des larmes glissaient sur son
visage.

       *       *       *       *       *

Et je ne sais s'il s'aperut qu'il gravissait vers le temple de la
Sagesse ternelle.

       *       *       *       *       *

Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
releva son front, rafrachi par l'ombre du temple et le frisson des
hymnes.

Ces ternelles sacrifies, les mres et les amoureuses, et les blmes
enfants un peu morts, de qui les pres escomptrent la vie pour animer
une formule, toutes les victimes des gosmes suprieurs, transverberes
de ces flches glorieuses qui sont les penses des sages, gisaient sur
les parvis du lieu que nous rvons.--Lui, porteur du signe d'lection,
il pntra dans le Temple.

L, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
sentimental; une froide clart stagnante est pandue sur la foule des
sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immmorial
effrite les groupes cramponns  des convictions diverses; il spare et
il joint; il brise ceux-l qui se dchirent pour aider  l'Idal, il
ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette  tous
les rivages des systmes, des loquences et des crnes fls; parfois
une certitude, comme une furtive cume sur la vague, apparat pour
disparatre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanit; une
incomparable harmonie s'en dgage pour les amateurs.

       *       *       *       *       *

Et sa douleur reconnut en ces tnbres la brume de son me: ce tumulte
n'tait que l'cho grandi de la plainte qui, goutte  goutte, murmurait
en son coeur.

       *       *       *       *       *

Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
renaissent, la monotone subtilit de son regret tournoyait en sa tte
fivreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rve de ton corps et
de ta gorge troite qui me torture! Ah! notre tendresse souille!

Affaiss dans le couchant de son souvenir, voquant les senteurs
affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
revcut les nuances de sa tendresse dans la lamentation sculaire des
sages. Tous poussaient  grands cris dans le mange des penses
domestiques par les anctres, mais son regard ne se plaisait que sur
les plus suranns qui, ttus de complexits, coquettent avec les
mystres et sur ces sages lgers qui pivotent sur leurs talons et,
sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait  de
telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodrent.
--Suprme fleur de toutes ces cultures, l'hritier d'une telle sagesse,
tendu sur le dos, billait.

Sa jeunesse comprit les suprmes assoupissements et combien tout est
gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
empreintes d'efforts voqueraient-ils la furtive flicit de cette me
en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
possible!...

       *       *       *       *       *

Mais le prtexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rve fuyait 
travers elle pour communier au rve de tous, se souvint pourtant des
souillures de la femme et rentra par des frissons dans la ralit
familire. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-mme
tenait trop de place en soi pour qu'y pt entrer l'Absolu.

Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
fera sa vie une?

Les plus absorbantes douceurs qu'il et connues ne venaient-elles pas de
l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-mme et de sa substance: il
aimait de cette faon, parce qu'il tait lui, et tous les caractres de
sa tendresse venaient de lui, non de l'objet o il la dispensait.

Ds lors pourquoi s'en tenir  cette femme dont il souffrait parce
qu'elle tait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'aprs cette
crature borne qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
il la vtait, se crer une image fminine, fine et douce, et qui
tressaillerait en lui, et qui serait lui.

       *       *       *       *       *

C'est ainsi qu'il vcut dsormais parmi la strile mlope de tous ces
sages, extasi en face la bien-aime, aussi belle, mais plus rveuse que
son infidle. Elle avait, sous les cils trs longs, l'clatante
tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
figure parfois voile de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
ses paupires bleutres, il voyait encore leur douce flamme
transparatre.

Il s'agenouilla devant cette dame bnie et jamais extase ne fut plus
affaisse que les murmures de cet amour.

De son me, comme d'un encensoir la fume, s'chappait le corps diaphane
et presque nu de l'amante, si dlicate avec ses hanches exquises, son
troite poitrine aigu et sur ses joues l'ombre des cils. Frle
apparition! dans ce nimbe de vapeurs lgres, elle semblait un chant
trs bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
attnue d'une fleur lointaine, le soupir de douleur lgre qui se
dissipe en haleine.

       *       *       *       *       *

O mon me, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
aprs tant de rves je ne puis le savoir. Suis-je n ou me suis-je cr?
Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fix!
J'ose ddaigner la vie et ses apparences qu'elle droule auprs de mes
sens. Le pass, je me suis soustrait  ses traditions ds mes premiers
balbutiements. L'avenir, je me refuse  le crer, lui qui, hier encore,
palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pres que
les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
tremblement que fait le petit souffle de nos dsirs; et comme eux
turent dj l'tre, je tuai mme le dsir d'tre. L'harmonie o
j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plat d'aimer et
c'est moi seul que j'aime, pour le parfum fminin de mon me. Ah!
qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je dfie ses charmes imparfaits.

       *       *       *       *       *

Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
l'admiration des humbles prosterns glissa des parvis du temple dont les
portes s'cartrent lentement. Et comme la beaut est une sagesse
encore, dfie, sur le seuil elle apparut. Son bras lger au-dessus de
sa tte s'appuyait avec grce aux colonnades, tandis que le charme de sa
jeune gorge s'panouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
l'univers se rsumait au loin  la hauteur de ses petits pieds. Si
frle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
peupliers et les peuples n'taient plus que des lignes menues, et
au-dessus d'elle il voyait l'idal l'approuver. Le soir bleutre
descendait sur les campagnes.

       *       *       *       *       *

Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'me du jeune homme.
Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
tout le temple devant cette invasion des problmes; et son moi
redoublait  sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'puisait
vers la bien-aime, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
indcis comme un balbutiement....

Il frissonnait de cette haleine lgre et de tous les frlements un peu
tides oublis. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
vritable petit animal d'amour, ingnue et nerveuse, avec son regard
bleu, en sorte qu'il murmura bris: Fais-moi la piti de permettre que
je ne t'aime point.

Et peut-tre et-il prfr qu'elle l'aimt.

Mais elle le considrait avec curiosit et quoi qu'elle ne comprt
gure, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
ce rire incomprhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain,  pleine
main, il repousse les petits seins striles de cette femme. Elle
chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
le bruit triomphal de la sagesse sauve, au travers du temple acclamant
le hros, sous les bras indigns, rapide et courbe, elle sortit. Jamais
elle ne lui fut plus dlicieuse qu' cette heure, vaincue et sous ses
longs cheveux.

       *       *       *       *       *

Et les sages d'un mme sursaut, dlivrs, droulrent l'hymne du
renoncement, la banalit des soirs alanguis et l'amertume des lvres
qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
mme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misres affaires. Puis ils
rpandirent comme une rose les merveilles de demain, de ce sicle
dlicat et somnolent o des rveurs aux gestes doux, avec bienveillance,
subissant une vie  peine vivante, s'carteront des rformateurs et
autres belles mes, comme de voluptueuses striles qui gesticulent aux
carrefours, et dlaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
martyrs.

Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
sort de la caravane, pass l'horizon de sa vie! Peut-tre s'tait-il
convaincu que tant de querelles  la passion tournoyent comme une paille
dans une seconde d'motion! Il les quitta.

Que la strile ordonnance de leurs cantiques se droule ternellement!

       *       *       *       *       *

Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
disparut sous les feuillages entre les troncs clatants des bouleaux.
Elle ne daignait mme pas souponner ces bras suppliants et ces dsirs.
Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-tre
seulement son coeur tait-il froiss. Il reconnut l'univers; il sentit
une allgresse, mais allait-il encore vivre vis--vis de soi-mme! Une
sorte de fivre le releva, il eut un lan vers l'action, l'nergie, il
aspirait  l'hrosme pour s'affirmer sa volont.

       *       *       *       *       *

Vers le soir il atteignit le sable des tangs, et parmi les saules, au
bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
L-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
mmoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
indistincte, comme un dsir s'apaise.

Il n'avait tant march que pour revenir  cette petite plage o naquit
sa tendresse. Son coeur tait  bout. Il savait que la vie peut tre
dlicieuse; il renona rver avec elle au bois des citronniers de
l'amour et cela seul lui et souri. Ses mditations familires lui
faisaient horreur comme une plaine de glace dj raye de ses patins.
Il billa lgrement, sourit de soi-mme, puis dsira pleurer.

Du doigt, il traa sur la grve quelques rapides caractres. La brise
qui rafrachissait son me effaa ces traits lgers.--

Cette lgende est vraiment de celles qui sont crites sur le sable.

       *       *       *       *       *

Tout de son long tendu, les yeux fatigus par le couchant, seul et
lass, il parut regarder en soi....



       *       *       *       *       *



CHAPITRE TROISIME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_A vingt ans, il sentait comme  dix-huit, mais il tait tudiant et 
sa table d'hte (celle des officiers  cent francs par mois) mangeait
mieux qu'au lyce; en outre il pouvait s'isoler._

_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentrent sa force
de raction. Les lments divers qui taient en lui: 1 culture d'un
lycen qui a pass son baccalaurat en 1880; 2 exprience du dgot que
donnent  une me fine la cuistrerie des matres, la grossiret des
camarades, l'obscnit des distractions; 3 dsir et noblesse idale,
aboutirent au rve._

_En frissonnant, il s'enfonait dans cette faon de rve scolaire et
sentimental o l'on retrouvera juxtaposes de confuses aspirations
idalistes, des tendresses sans emploi et de l'cret._

_En vrit, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
d'outre-tombe ne tmoignent-ils pas qu'ils sont mcontents de leurs
contemporains, chauffs de quelque sentiment intime, inassouvi?_


       *       *       *       *       *


DSINTRESSEMENT


Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils dlaisse,
tes fleurs seraient-elles fanes ou tes parfums vanouis? Atys, l'enfant
divin, te lasserait-il dj de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, o je
suis dsormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle
que chrit Aphrodite!

Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la trs jeune courtisane, aux
yeux et aux cheveux d'une clart d'or, tandis que glissait la barque sur
le bleu canal, parmi les nnuphars bruissants. Trs bas sur leurs ttes,
les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forts d'orangers et
de sa quitude. Entre les branches vertes, apparat par instant le
marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
ddaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
sceptique ami.--Au loin, ple ligne rose fondant sous la chaleur, les
montagnes, refuges des solitaires et des btes froces, troublaient
seules la rverie de ce ciel.

       *       *       *       *       *

Mais dj on approchait de la plage o, mollement couche sous la
caresse des flots et des brises, la ville tend ses bras sur l'ocan et
semble appeler l'univers entier dans sa couche parfume et fivreuse,
pour aider  l'agonie d'un monde et  la formation des sicles nouveaux.

Avec une grce lasse, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
blanche. Son lourd manteau d'argent cass semblait voluptueusement
blesser son corps souple. Ses bras ronds veins de bleu couronnaient son
visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix trs
harmonieuse:

--Riez,  Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
ennui, c'est  toi qu'irait mon espoir. Tu as aim, Lucius, on le dit,
tu pleuras prs des couches trop pleines. Tu t'es lass du rire de la
femme; comprends donc que je me dsespre du perptuel soupir des
hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie,  Lucius. Les
divines tendresses d'Atys, les inquitants mystres d'Isis et la
grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs dsirs; or je sais trop ce
qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
nat l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gmir
mme devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
affranchie qui prophtisait; tu es un Romain, presque un Hellne, tu
sais railler,  Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
consoler.

Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'lgance de ses
mouvements rvlait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
vitait les mots srieux qui sont maussades:

--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'tonner qu'un si petit coeur puisse
tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosits sous un front
gracieux si troit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
mme des singes qui font rire. Pourquoi dsirer des dieux et des choses
innommes!

       *       *       *       *       *

Sous la soie bleutre de sa tunique transparaissait le corps tant ador
de la jeune femme encadr de brocart. Ses doigts effils jouaient avec
la bulle de cristal jauntre, o sa mre jadis enferma les conjurations.
On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
loin sautait un poisson avec le rapide clat d'argent de son ventre.
Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.

--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
chre Amaryllis? Je la conduirai selon ses dsirs avant de me rendre au
Serapeum.

--Athn vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
voix rveille, la jeune femme. Athn! on dit qu'elle sait les choses
et des dieux la protgent. Une fois que j'tais couronne de fleurs et
de jeunes amants, comme on sort d'une fte de nuit, je l'ai vue sur les
tours de Serapeum, extasie et en robe blanche. Mes amis l'acclamrent
et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinit chaste. Alors
survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifi et possdent
toute certitude. Au-dessus d'elle la lune plissait, plus lointaine 
chaque insulte; mais eux taient tremps du soleil levant comme du sang
de la victoire et je pense que c'est un prsage. Comment subjugue-t-elle
les mes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait gurir mon
chagrin.

--Tu rves toujours, Amaryllis, et tes rves te gtent ta vie. Daigne
sourire, ma chre Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
faibles et dpouiller leurs dernires illusions les forts. Jouis de
l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amiti de ceux
qui sont las, et laissons vivre du pass la vierge du Serapeum.

Et s'tant inclin, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
Mais elle se mit  pleurer.

--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
de mes petites fossettes, par ta haine des chrtiens qui seuls me
rsistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mne-moi chez
Athn.

Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:

--Le sort, lui dit-il, t'avait donn un corps sain et beau. Faut-il y
introduire la pense qui dforme tout!

Mais comme elle ne cessait de gmir et que les pleurs d'une femme
attristent les plus belles journes:

--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
vers Athn et que je te mne comme un jeune disciple.

       *       *       *       *       *

L'enfant releva la tte. Un sourire joyeux clairait son fin visage
tandis qu'elle rparait l'appareil de sa beaut. Les avirons se turent,
et contre la rive o circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
barque.

       *       *       *       *       *

Au Serapeum, dit-elle avec orgueil. Dans une litire,  l'ombre des
colonnades, ils avanaient lentement parmi toutes les races parfumes de
cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
et des jeunes hommes. Soudain, au dtour d'une rue, ils rencontrrent
une populace hurlante, de figures froces et enthousiastes: chrtiens
qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
malgr elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
de sa chevelure dore elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
sa taille et de ses excitations lui cria:

--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
baiser dlivre des caresses de l'homme!

       *       *       *       *       *

Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.

       *       *       *       *       *

Avec la triple couronne de ses galeries effrites et les cent marches
croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs djoints
fleurissaient des cpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le
tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la pit
d'une auguste vierge, Athn, pareille  notre sensibilit froisse qui
se retire dans sa tour d'ivoire.

Elle avait hrit des enseignements, et chaque semaine elle runissait
les Hellnes. Elle soutenait dans ces esprits, exils de leur sicle et
de leur patrie, la dignit de penser et le courage de se souvenir.
Ceux-l mme l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.

Dans la grande salle, pave de mosaques clatantes et tapisse des
penses humaines, Athn, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
beaucoup de lents vieillards et quelques lgantes amoureuses des beaux
diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
et tous ses mouvements taient harmonieux et calmes.

       *       *       *       *       *

Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
vierge les accueillit avec simplicit.

--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des ntres. Tu
connatras ce que fut la Grce, ses portiques sous un ciel bleu, ses
bois d'oliviers toujours verts et que berait l'haleine des dieux, la
joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
comprendra l'harmonie des dsirs et de la vie. Plotin,  qui les dieux
se confirent, avait coutume de dire: O l'amour a pass,
l'intelligence n'a que faire. Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
place au milieu de nous, comme une soeur digne d'tre coute.

--L'amour, Athn, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?

Elle ddaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
avait cess de parler.

       *       *       *       *       *

Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrs de la
secte chrtienne, qui prtend imposer ses convictions, sur le discrdit
des temples indulgents et le dlaissement des hautes traditions. Il
voqua le tableau sinistre des plaines o mourut un empereur philosophe
parmi les lgions consternes. Il dit ta gloire,  Julien, ple figure
d'assassin au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trne, tu
connus les belles phrases et les hautes penses qui ddaignent de
s'agenouiller.

Tous applaudirent cette glorification de leur frre couronn, et quand
le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
et ceux-l, plus nobles encore, qui combattent pour l'indpendance de
l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
levrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et dclarant tout
d'une voix que le discours fameux de Pricls avait t une fois gal.
L'orateur tait vieux, il ne sut s'arrter.

       *       *       *       *       *

--Laissez, disait un pote, laissez agir les dieux et la posie, nous
triompherons de la populace comme, jadis, nos pres, de tous les
barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des ntres?

--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de lgion, que
leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
vous craseront.

Un murmure s'leva, et des femmes voilrent leur visage. Cependant
Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:

--Nous sommes des Hellnes d'orgueil, mais o va notre coeur? De
Phrygie, de Phnicie nous vinrent Adonis que les femmes rveillent avec
des baisers, Isis qui rgnait et la grande Artmis d'Ephse, qui fut
toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
de leurs dieux, tant plus anciens, plaisent davantage  la divinit.

Un autre se rcitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.

       *       *       *       *       *

L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
terrasses un peu d'air pntrait. Sur la mosaque, les jeunes hommes
tranrent leurs escabeaux d'bne prs des coussins des femmes. La
ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
fresques s'teignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
semblait plus haute, et les dieux de marbre taient plus des dieux.

La vierge, debout, considrait ce petit monde, le seul qu'elle connt
parmi les vivants, le seul qui pt la comprendre et la protger; si elle
souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanit de son
entourage, ou si elle vaguait loin de l dans le sein de l'tre, sa
noble figure ne le disait point. Alors des sicles de grossiret
n'avaient pas model le visage humain  grimacer comme font mes
contemporains.

A ce moment une clameur monta de la place, et pntra en tourbillons
indistincts dans l'assemble, qu'elle balaya et fit se dresser inquite.
Une bande impure vocifrait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
gravi les premires marches du temple. On les voyait dgotants de
haillons, la tte renverse en arrire, la gorge et la poitrine gonfles
d'insultes. Et le nom d'Athn montait confusment de cette tourbe,
comme une bue d'un marais malsain.

Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrit des balustrades.
Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
au Serapeum lui paraissaient les gouts qui charriaient la fange de la
cit dans cette populace ignominieuse.

Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;

--Tu ne dois pas les couter ni les craindre.

Elle l'carta doucement.

       *       *       *       *       *

Amaryllis se demandait: Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
femmes? Quel charme infini mane du bel adolescent qu'ils servent! Elle
se sentait attire vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
pdantismes secs.

Elle entendait  demi l'accent ironique de Lucius:

--Ddaignons-les! un lger ddain est encore un plaisir. Mais
gardons-nous de les mpriser; le mpris veut un effort et nous
rapprocherait de ces curieux fanatiques.

A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui dcorait la
place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
les dcombres.

Lentement Athn se retourna. Une haute dignit s'imposait de cette
vierge indiffrente  la colre d'un peuple, et d'une voix ample et
douce, semblable sur les clameurs de la foule  la noblesse d'un cygne
sur des vagues orageuses, elle dclama un hymne hroque des anctres.

Quand elle s'arrta, le cou gonfl, haletante, transfigure sous le
baiser de l'astre qui, l-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
jeunes gens palpitaient de sa beaut. Un silence majestueux retomba
derrire ses paroles. Elle haussait les mes mdiocres. Lucius, accoud
aux dbris de quelque immortel, gotait une profonde et dlicieuse
mlancolie.

Le soleil disparut de ce jour dans une tach de pourpre et de sang,
comme un triomphateur et un martyr. Il avait plong dans la mer toute
bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable 
toutes ces grandes choses qui dj ne sont plus qu'un vain soutenir
quand nous les admirons encore.

       *       *       *       *       *

Athn maintenant contemplait les jardins, leur strilit, la ruine des
laboratoires, et une fade tristesse la pntrait comme un pressentiment.
Elle leva la main, et d'une voix basse et prcipite; tandis qu'au loin
les cloches de Mithra et telles des chrtiens convoquaient leurs
fidles, tandis que les hurleurs s'coulaient et que seul le soir
bruissait dans la fracheur:

--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer  jamais les nobles phrases et les
hautes penses, et de dpouiller plutt la vie que mon indpendance.

Et d'une voix calme, presque divine: Jurez tous, mes frres!

--Athn, sur quoi veux-tu que nous jurions?

--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.

Et tous tendirent la main.

       *       *       *       *       *

Mais dj, la reprsentation finie, ils s'empressaient  rajuster leurs
tuniques,  draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
jardins.

Amaryllis  l'cart pleurait; aprs cette journe tant mue, ses nerfs
avaient faibli sous la suprme invocation de la vierge. Athn promenait
ses lents regards, et rien dans sa srnit ne trahissait l'impatience
de solitude que ces longues sances lui laissaient. Elle vit la courtisane
et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait  cette
treinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grce trouvaient beau la
vierge aux contours divins enlae de la souple Orientale: pure colonne
de Paros o s'enroule le pampre des ivresses.

       *       *       *       *       *

Lucius songeait: Hlas! Athn, vous voulez nous lever jusqu'
l'intelligence pure et nous dfendre toutes les illusions, celles qui
nous font pleurer et celles dont nous rvons; craignez qu'il ne vous
enlve encore cette enfant, celui qui abaissa les penses de nos sages
jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, voque tous les
troubles de la passion.

       *       *       *       *       *

L'agitation persista, car les ennemis d'Athn gagnaient de l'audace 
demeurer impunis, et la foule se prenait  har celle qu'on insultait
tout le jour.

       *       *       *       *       *

Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
ironie, lui conduisit l'Orientale:

--Je te prsentai une servante d'Adonis, c'est une chrtienne qu'il faut
dire aujourd'hui.

Athn, avec la lassitude de son isolement et de son lvation,
rpondit:

--Qu'importe, peut-tre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
la vie, tre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
noblesse de l'esprit; tu la possdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
reprocher,  toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
d'ignorer la forme sereine et dfinitive, que surent donner  cette
inquitude nos aeux, les penseurs d'Hellas?

Dans cette excuse se dressait un peu de fiert, et ce fut tout son
reproche  la Chrtienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'tre
venus. Ses amis le plus affichs, jugeant le pril imminent, s'taient
excuss. Seul, un vieillard rejoignit, auprs de la vierge, Amaryllis et
Lucius. Il tait pote et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
gare, se garderait de tous excs. Lucius et Athn empchrent
Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
ce dbauch trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
d'un esprit, et que les plus beaux caractres sont faits du
dveloppement logique de leurs illusions.

       *       *       *       *       *

Cependant, avec simplicit, Athn commena son enseignement au petit
groupe attentif:

--Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
potes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
hrones, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
n'ont point  user de leur propre coeur pour les frivolits passagres,
et qu'ainsi, aux heures troubles, ils le trouvent intact dans leur
poitrine.

Et puis les potes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
et les hommes inspirs la chantent en termes magnifiques, avec tout le
dploiement de langage qui convient aux choses sacres.

Elle est la flicit suprme, l'inconnue digne de nos mditations, la
patrie des rves et des mlancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
Quelques sueurs et des contractions la prcdent qu'il faut couvrir d'un
voile, mais aussitt nous nous fondons dans l'tre, nous sommes
soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de dsir, nous
nous absorbons dans l'un, dans le tout....

       *       *       *       *       *

Sa voix tait un peu cadence et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
d'un hymne aux dieux. Au milieu des hues d'un peuple, il y avait une
rare dignit dans cette vierge si jeune et belle, dployant, comme un
riche linceul, l'apothose de la mort.

Elle vit le vieillard qui considrait la salle vide avec des yeux
touchs de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
amrement encore  cet abandon. Et s'interrompant:

       *       *       *       *       *

Je veux laisser l, dit-elle, les penses des sages, puisque
aujourd'hui elles l'attristent,  mon pote! mais garde-toi de mler de
mauvaises penses au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
de courage qu'ils se refusent  braver la populace, mais songez, mes
amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
d'insenss, vous qui prfrez vous joindre aux femmes plutt que de
suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermet la vie qui
nous est si lourde!

       *       *       *       *       *

A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussire s'levait, comme la
marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi taient dchans les
plus froces des hommes contre une femme.

       *       *       *       *       *

Lucius et ses amis voulurent entraner Athn.

--Ils n'ont que moi, rpondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
les bibliothques et les statues des anctres. Je ne dlaisserai pas les
exils.

Amaryllis se jeta  genoux, et elle baisait les mains de la vierge
hroque.

--Jamais! reprit-elle.

La grandeur du sacrifice lui donnait  cette heure une beaut inconnue
des vivants. Elle reprit:

--Quittons-nous, mes frres. Le passage des jardins est libre encore.

Elle devina leurs refus, et ses lvres qu'allait sceller la mort
consentirent au mensonge.

--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrter ces fanatiques; ils nous
savent innocents et nobles; htez-vous de les prvenir....

Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
amertume. Transmets  nos frres ma suprme pense, et que toujours ils
se souviennent des anctres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis,  cette
extrmit, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
d'entre eux ait soupir auprs de moi, et que ma froideur l'ait
contrist, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que,  la dernire
d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner 
concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
femmes hroques, mon coeur gonfl pour Hellas l'emplissait toute.

Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps dj, clata de sanglots et
dchira ses vtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
Lucius ne purent retenir leurs larmes.

Athn leur dit doucement:

--Je vous prie, amis.

Puis Amaryllis tremblait d'effroi.

Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
ville et comme l'embuscade d'un grand crime.

La vierge dit au vieillard, qui seul tait demeur: Pre, laisse-moi.

Il rpondit en sanglotant:

--Je t'ai connue quand tu tais petite.... Je suis trs vieux, et toi
seule m'aime parmi les vivants....

Soudain ils se turent.

       *       *       *       *       *

En bas, une marche cadence retentissait sur les dalles. Les lgions!
cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
quelque chose comme une dception de martyrs. C'taient les Barbares 
la solde de l'Empire, casqus d'airain et leurs pes sonnant  chaque
pas. Honte! ils protgent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de btes, avec des
piques.

       *       *       *       *       *

Elle rpta: Pre, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
meure devant un homme.

Il cessa de pleurer, et relevant la tte:

--Linus fut dchir par des chiens enrags, mais Orphe enchantait les
btes froces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
tenter un destin semblable.

La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-tre convenait-il que
des vers fussent dclams devant la mort de la petite-fille de Platon et
d'Homre.

       *       *       *       *       *

De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, o
chante le gnie des potes. Et la vierge immacule ddaigna d'en voir
davantage. De ce peuple vautr dans la bestialit, elle haussa son
regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hlios, qu'environne l'ther
immense o se meuvent, sur le rhythme des astres, les mes les plus
nobles.

On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
voix hurlant la mort.

       *       *       *       *       *

Comme une prtresse, avec une lente srnit, dans un jour solennel,
accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacres, ainsi
Athn se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:

--Adieu, disait-elle,  ma mre!  la mre de mes aeux! Athnes qui
n'es plus qu'une ruine harmonieuse, prs de dpouiller l'existence, je
te salue de ma dernire invocation!

Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
contre les choses viles, contre la mdiocrit et la souffrance, et s'il
n'avait tenu qu' toi, j'eusse connu la douceur du sourire.

Tu dposas en moi tes plus nobles penses et tes rhythmes les plus
harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
vierge, alangut ton gnie. Et maintenant, mre, puisqu'il te plat de
me dlivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicit.

       *       *       *       *       *

Puis s'adressant aux statues d'Homre et de Platon:

--Un jour, dit-elle, que je rvais  vos cts, j'appris de mon coeur
qu'une belle pense est prfrable mme  une belle action. Et pourtant
je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
chagriner  jamais mon me?

Ma mort toutefois n'offensera point votre srnit, et mon sang pli
lavera les parvis de votre demeure.

       *       *       *       *       *

Elle se pencha encore vers les cours intrieures.  et l, des pigeons
y sautillaient de grains en grains. Rveuse, elle demeura un instant 
regarder les plantes, les btes, la vie qu'elle avait toujours
ddaigne, et cette dernire seconde lui parut dlicieuse.

       *       *       *       *       *

Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
s'entrouvrit devant elle, car sa dmarche tait d'une desse, et nul ne
voyait ses lvres plies. Mais ses forces faillirent  son courage, elle
s'vanouit sur les dalles.--Alors, comme les mchoires d'une bte fauve,
la foule se referma, et les membres de la vierge furent disperss,
tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
Barbares ricanaient de cet assassinat, claboussant la majest de
l'empire et le linceul du monde antique.

       *       *       *       *       *

Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les sicles anciens se tordait
dans l'pouvante et le dlire avec les cris d'une agonisante et d'une
femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchrent les restes divins
de la vierge du Serapis.

       *       *       *       *       *

Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bton
des fanatiques, la dernire des Hellnes; et seuls, une courtisane et un
dbauch frivole, honorrent ses derniers instants. Mais que t'importe,
 vierge immortelle, ces dfaillances passagres des hommes! ton destin
mlancolique et ta pit traversrent les sicles douloureux, et les
petits-fils de ceux-l qui ricanaient  ton martyre s'agenouillent
devant ton apothose, et, rougissant de leurs pres, ils te demandent
d'oublier les choses irrparables, car cette obscure inquitude, qui
jadis excita les aeux contre ta srnit, force aujourd'hui les plus
nobles  s'enfermer dans leur tour d'ivoire, o ils interrogent avec
amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
des jeunes hommes de cette poque, que ces quelques jours passs  tes
genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul et pu rendre ces
pages dignes de ton hroque lgende.


       *       *       *       *       *


LIVRE II

A PARIS

A Henry de Verneville.


       *       *       *       *       *

CHAPITRE QUATRIME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_Quelques mois avant d'tre majeur, il quitta sa province pour terminer
de niaises tudes, probablement son droit,  Paris. Il y vcut la vie
des conversations interminables qui est toute l'existence d'un tudiant
franais un peu intelligent._

_Il frquenta habituellement:_

_1 Des cafs o se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_

_2 Quelques cabinets de travail de littrateurs connus;_

_3 La Bibliothque Nationale, l'cole des hautes tudes, des concerts
le dimanche, des muses._

_Dans cette vie o il se dispersait, il apportait en somme assez de
clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
imaginait et  cause desquels il s'tait mpris pendant des annes.
Quant  l'aimable plaisir qu'on y rencontre  chaque heurt de rue ou de
conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
suffit._


       *       *       *       *       *


PARIS A VINGT ANS


En ces rves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
premires sensibilits. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
me jusqu' l'hrosme. De sa tour d'ivoire,--comme Athn, du Serapis
--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mpriser.
Et cet enfant isol, vaniteux et meurtri, vcut son rve d'une telle
nergie que sa souffrance galait son orgueil.

Solitaires promenades jusqu' l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!

C'tait une philosophie abandonne qu'il venait l pieusement servir.
Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
ingnieux qu'il en st l'agencement, ne paraissaient  son esprit que le
manteau d'un Dieu. Sa dvotion, soulevant ce linceul qu'elle et jug
grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
l'enthousiasme.

Quartier dchu! ruelles dcries, qui ombragrent la chrtient
d'incomparables mtaphysiques! sa fivre vous parcourait, insatiable de
vos inspirations, et ses pieds  marcher sur tant de souvenirs ne
sentaient plus leurs meurtrissures.

Soires glorieuses et douces! Son cerveau gorg de jeunesse ddaignait
de prciser sa vision; ainsi son gnie lui parut infini, et il
s'enivrait d'tre tel.

       *       *       *       *       *

La raction fut violente. A ces dlices succda la scheresse. Tant de
nobles aspirations ananties lui parurent soudain convenues et froides.
Et son cerveau anmi, ses nerfs surmens s'affolrent pour voquer
immdiatement, dans cet horizon pitin comme un mange, quelque sentier
o fleurt une ferveur nouvelle.

Il avait horreur de la monotone solitude de ses mditations, comme d'une
dbauche quand notre tte et les bougies vacillent au vent de l'aube.
Une frache caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repos. Mais
son amie, enfonce dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
reparu. Aussi, las et dsespr de ne s'tre plus rien de neuf, il
dtesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de faon prcise se
construire un univers permanent.

Toute la journe, il somnolait d'un vague  l'estomac; il fumait sans
plaisir et billait. Il visita des gens et leurs conversations
poisseuses l'coeurrent.

       *       *       *       *       *

Or un jour, dans une fte, au soleil sec, o Paris s'panouissait dont
le parfum enfivre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
marbres d'art, des corbeilles colores et un tumulte poli, il la
rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.

De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
charms. Elle avait mis  sa libre allure de jeune fille le masque
frivole d'une mondaine, et ennuag son corps souple du fouillis des
choses  la mode. Toujours dlicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
put dfinir le sourire ni les yeux pleins de bont, et qui, couronne de
fleurs, rconfortait les premires mlancolies dont il soupira,--elle
dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfume et
prs de qui l'on se plat  gaspiller le temps, la sensualit et la
mtaphysique.

Il lui sembla qu'une partie de soi-mme, depuis longtemps ferme, se
rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.

       *       *       *       *       *

Fontaine de vie, figure mystrieuse de petit animal nubile, et dont un
geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une motion
fconde. Lueur qui nous apparat aux heures rares d'chauffement, et qui
revt une forme harmonieuse au dcor du moment, pour offrir  notre me,
chercheuse de dieux, comme un rsum intense de tous nos troubles.--Son
dsir  nouveau se cristallisait devant lui.

Sous les feuillages, parmi la foule qui s'carte et admire, elle papote,
capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
avec une gravit subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
aspire  dominer le monde pour mpriser tout et tous, et que son mpris
soit vident.

Cependant auprs de lui, ses camarades, des buveurs de bire, discourent
d'une voix assure o sonnent  chaque phrase des mots d'argent, tandis
que le garon, balanc sur un pied et qui serre contre son coeur une
serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
grossires qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
existent.

Sur son coeur un instant chauff, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
soleil, sa joie, toute la fte se terminent.

La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
elle se prte gracieusement au baiser d'un personnage g et considrable,
-- qui elle chuchote quelques mots, en dsignant le jeune homme. Puis le
coup, glaces releves, s'loigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
rapide et ddaigneux.

       *       *       *       *       *

Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre dcoupe sur la vie par
cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
l'me furtive qu'elle signifie. Ses lvres, trop mobiles et
dconcertantes, sont pareilles au rire lger de cette mondaine crature;
et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
il nous conquiert tous par l'approbation perptuelle de sa tte qui
s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, matre qui institua
des doubles  toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
les plus rudes sectaires. Ses paupires sont alourdies, car sur elles
repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
voir les prunelles bleues du sophiste rveur. Il l'aborda sans hsiter;
il lui dit son inquitude, qu'une bourrique pessimiste et un thoricien
ne surent apaiser, ses amours anmiques, ses rves et ses pitinements.
Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
dcor d'une fte de Paris.

       *       *       *       *       *

Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.

       *       *       *       *       *

Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
respecttes la division des genres. Vous conntes l'amour, et hier
encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
expriences bien conduites sont prcieuses.... Vous avez sans doute
vingt-un ans?

Il sourt et se frotta les mains.

       *       *       *       *       *

S'il vous plat, reprit-il, gotons quelque absinthe. Voil des annes
que je clbre les jouissances faciles sans les connatre. A mon ge,
imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expriences me
ravissent.

Et battant son absinthe avec une dlicieuse gaucherie, l'illustre
vieillard se complut encore  quelques compliments ingnieux, tandis
qu' chaque gorge leur soir se teintait de confiance.

       *       *       *       *       *

Mon jeune ami, permettez que je retouche lgrement votre univers. Il
est assez du got rcent le meilleur, je voudrais seulement le prciser
a et l.

Vos matres, leurs livres et leurs penses diffuses vous firent une
excellente vision, un monde d'o est absente l'ide du devoir (l'effort,
le dvouement), sinon comme volupt raffine; c'est un verger o vous
n'avez qu' vous satisfaire, ingnument, par mille gymnastiques (je vous
suppose quelques rentes et de la sant).

Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
pour avoir hauss dessus les barbares un rve hroque. Mais quoi!
faut-il,  cause de ces lendemains dsabuss, que votre coeur mfiant
oublie des instants dlicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pitine par la plbe ne
vous a-t-il pas mont jusqu' l'enthousiasme?--Sicle lourdaud! Logique
dtestable! Ils disent: Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
dans la joie, n'ont de lendemain. Qu'importe! Une me vraiment
amoureuse ou hroque bondit  de nouvelles entreprises. C'est 
vous-mme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
votre me: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.

Les petits enfants, entre deux travaux de leur ge, jouent au voleur;
ils gotent avec intensit les plaisirs de l'astuce, de l'indpendance
et du pch, entre quatre murs, de telle  telle heure. Ainsi faites,
et crez-vous mille univers. Que votre pense vous soit une atmosphre
aimable et changeant  l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
honorer, crit: S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination. Stes-vous
jouer de l'amour; en tresser des guirlandes  votre vie et  votre rve?
Je vous vis  l'cart, froiss....

Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
vieillard qui s'en aperut fit obliquer son discours:

       *       *       *       *       *

Hlas! je ngligeai moi-mme les mimiques d'amour. Je serai plus
comptent  vous dcrire un autre synonyme du bonheur, c'est la
recherche de la notorit que je veux dire: rputation, gloire, toute
publicit suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mrs, et des jeunes
mme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, 
tendre la main derrire ces instants aimables que je veux vous indiquer,
vous ne trouverez rien de plus qu'aprs le baiser de votre amie ou
l'enivrement de votre vertu, mais, pour crer cette troisime illusion,
les mthodes sont trs amusantes.

Jeune, infiniment sensible et parfois peut-tre humili, vous tes prt
pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinraire sr, que je
vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
le manteau,  cause des dsillusions et du soir o, lass, on bille
dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garon me verse et l'absinthe et
la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
solcismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
grammaire en cabinet particulier.

       *       *       *       *       *

Et d'abord instituez-vous une spcialit et un but.

Si votre esprit timide ne sait pas, ds sa majorit, embrasser toute
une carrire, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
vie de lgers repas, d'paisses fumeries et de nocturnes abandons o
l'amiti, l'amour et soi-mme lui sourient. C'est d'tape en tape que
votre jeune audace s'enhardira.

Dnombrez avec scrupule vos forces: votre sant, votre extrieur, vos
relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre scheresse
rarement surchauffe, vos flneries et cette dlicatesse qui pourra vous
nuire.

Ayant dress ce que vous tes et ce qu'il vous faut devenir, vous
possderez la formule prcise de votre conduite. A la rectifier, chaque
jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
nerve, dans l'embrasure des fentres mondaines, tandis que passent les
valseurs.

Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
s'tonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'crie: Moi
aussi....

Que dsormais chacun _dcouvre_, et  votre attitude seule, combien
vous tes n pour ce but mme que secrtement vous vous fixez. Vos
frquentations, la coupe de vos vtements contribueront  crer
l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
l'appareil o se trahit un spcialiste. De l sera dduit votre
caractre. Je glisse sur le dtail, mais que d'exemples, instructifs et
charmants,  tirer de la vie parisienne: si cela n'tait impudent.

       *       *       *       *       *

Votre attitude compose, reste, pour raliser votre formule,  vous
faire aider.

Par qui?

Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs ptaradent et
disparatront bientt. Puis vos intrts et les leurs, identiques, se
contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout cartez toute
familiarit.

Des personnes ges vous seront une meilleure ressource: du premier
jour leur amiti vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
plus, sinon des besognes peut-tre et gratuites. Comment, retirs sur
les sommets de la vie, aideraient-ils  ces petites combinaisons dont
ils sourient? ils ont oubli leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,
leur commerce vous donnera de l'agrment. La vie, si bouffonne, enseigne
ces hautes intelligences  jouir de la notorit avec ce dtachement que
je vous prche ds votre dpart. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
trs goste, ne veut pas qu'on se relche.

L'excellente socit pour vos projets, c'est vos ans immdiats;
j'entends qu'ils ont trente  trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
activer leur succs ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
ont un pied encore dans les chemins o vous entrez, ils s'inquitent de
qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flatts
d'obliger.

       *       *       *       *       *

Pour user des personnes ges et de ceux-ci, faites-vous agrable,
plaisez. Gardez de prtendre  quelque supriorit; le mrite ne suffit
pas  conqurir les plus honntes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'me la plus
vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque mrite rel  mettre
en relief. Qute amusante, d'ailleurs, o il ne faut qu'un peu
d'ingniosit. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
votre rle  couter chacun en tte  tte et  le rvler  soi-mme,
on vous gotera infiniment.

A la faveur de cette inclination (et non plus tt, car celui qui
prtend nous obliger ds le premier jour souvent nous blesse et toujours
se dprcie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
voitures soit assez lev  Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
jalousie, touffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
qu'elle nat de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
qu'il est au monde quelque chose d'important.

       *       *       *       *       *

J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrte jamais  mi-chemin dans ce jeu
d'ambition. Ralise ou parais raliser ta formule entire; acquiers
toute la gloire que tu t'es ouvertement propose. Ceci est une
ncessit: il ne s'agit plus seulement de te rjouir, en un coin de
toi-mme, de tes contenances savantes; il s'agit d'tre ou de ne pas
tre battu quand tu seras vieux.

       *       *       *       *       *

Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--
cause qu'tant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exgse et la
morale, je me vis contraint de pousser jusqu' cette notorit
considrable o l'on m'honore. Je ne songeais gure  rire. J'avais ds
mon dpart avou des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
me btonnt. Aujourd'hui, ayant satisfait  ma formule, je salue et
j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste  mon plaisir; tout le
monde, et mme des personnes convenables, raffolent de mes petits
mouvements de tte, de mon grand mouchoir et des ironies, o j'excelle.
Je dne tous les soirs en ville avec des dames dcolletes, un peu
grasses comme je les prfre, qui m'entreprennent sur la divinit, et
avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voil quelle
belle chose est la notorit! Ah, jeune homme! soyons optimistes!

       *       *       *       *       *

Le vnrable M. X... se prit  rire un peu lourdement, puis se leva et
sur le talon, malgr sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains  son coeur, en
ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommod qui va vomir.
D'un trait pourtant il vida son verre. Et, aprs un silence:

Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
hommes convaincus qu'on se cre ses dsirs, ses incertitudes et son
horizon, et acqurant chaque jour un doigt plus exquis  vouloir des
choses plus harmonieuses.--Hlas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je
suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
sur la table). C'est toujours l'extriorit qui nous oppresse. Mais
vivons en dedans. Soyons idalistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
l'alcool qui n'est dcidment qu'une vertu vulgaire, prfrez la gloire,
jeune homme.... (Il s'ventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout
au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'tre
affectueux et simple, car le grand idaliste se plat  tresser chaque
soir une parure de hros pour sa patrie.--Mais buvons  ceux qui nous
succderont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problmes
d'une complexit autrement coquette que tes mlancolies, s'ils ajoutent
au vieux fonds de la nature humaine la curiosit et la science de tous
ces jeux que nous entrevoyons. (Et le vieillard un peu chancelant se
leva.)

Mais j'abrge ce pnible incident. Le jeune homme, naf, inculte ou
piqu? ne sut comprendre l'agrment de cette philosophie, et pouss, je
suppose, par un respect, peut-tre hrditaire, pour l'impratif
catgorique, il passa tout d'un trait les bornes mmes du pyrrhonisme
qu'on lui enseignait: jusqu' soudain administrer  ce vieillard
compliqu une vole de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
mais lui triomphait disant: Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
l'lgiaque. Mme il et rpliqu par les choses de la morale et de la
mtaphysique aux arguments de M. X... si les garons et le matre
d'htel ne les avaient pousss dehors.

Et le peuple ricanait.

       *       *       *       *       *

De ce jardin, vritable printemps de Paris, lgant et sec et plein de
malaise, le jeune homme sortit fort nerv. Il levait jusqu' la haine
de tout son mcontentement intime. Ardeur trange et dont je le blme,
il et volontiers consenti  la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
dsirait s'croulait, et au mme instant il revoyait toutes les
dceptions et humiliations dj amasses.

Aprs s'tre ainsi meurtri, s'inquitant d'avoir battu le glorieux
vieillard qui fait partout autorit, il cherchait une justification
raisonnable  cet excs injurieux de sensibilit. Et il disait:

Si la gloire (acadmie, tribune franaise, notorit, Panama) n'est que
cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?

S'il mentait, je fis bien de le chtier, car il salissait un des
premiers mobiles de la vertu humaine.

Enfin s'il n'tait qu'ivre, joueur de flte ou corybante, je ne
l'endommageai gure, car les os de l'ivrogne sont lastiques, nous
enseigne la science, qui est une belle chose aussi.

       *       *       *       *       *

C'est ainsi que, tout  la fois trop grossier et trop sensible, il
s'loigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce sicle aux
viveurs dlicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
derrire lui, c'tait la plainte des lampes lectriques se dvorant dans
le soir, entre Paris et les toiles.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE CINQUIME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_Quand saint Georges a sauv la vierge de Beryte et qu'il est prs de
l'pouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
tableaux prcdents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
peignons les aventures, devient dcidment peu sduisante dans ce
chapitre et sous ce ciel de Paris, o il semble qu'elle et pu
s'accorder pleinement avec Lui._

_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleur de ses
concitoyens, et il jouit dans le ciel de la batitude ternelle.--Mais
ici Lui s'agite; et le dsaccord s'accentue entre ses gots mal dfinis
et les conditions de la vie._

       *       *       *       *       *

_L'imperfection des plus distingus, la niaiserie de quelques notoires,
le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
spcialistes et la conviction que, s'il faut parfois se rsigner 
paratre fonctionnaire, commerant, soldat, artiste ou savant, il
convient de n'oublier jamais que ce sont l de tristes infirmits, et
que seules deux choses importent: 1 se dvelopper soi-mme pour
soi-mme; 2 tre bien lev. Principes auxquels il prtait une
excessive importance._


       *       *       *       *       *


DANDYSME


    Et sa poitrine attnue ne m'est
      plus qu'une poitrine maigre.


Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crpitement dont le souvenir
dsespre le dyspeptique  jamais priv de tabac; une fume se fondit
vers le ciel: la couronne blanc cendr apparut.

Il esprait dans son fauteuil tre tranquille et ne penser  rien,
seulement, avant son troisime cigare, se distraire  feuilleter
l'_Indicateur Chaix_.

       *       *       *       *       *

--Ah! dit-il en rougissant un peu de dpit.

Elle s'tait pose sur le bras d'un fauteuil, et, sans ter son chapeau,
dj dveloppait ce thme: J'ai des ennuis d'argent.

Il fut excessivement choqu de l'impudeur de ce propos; puis, rsign 
revenir encore sur le pass, il parla, naturellement avec mlancolie:

--Votre parole, modeste jadis, m'tait douce, madame; vous tes ne le
mme jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous tions deux enfants
amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...

Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....

--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
sentimental; ce n'est pas ce bonheur-l que je sollicite aujourd'hui.
Mon picier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.

Avec cette grce dgage qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
papier timbr. Il le refusa gravement.

Elle eut un mouvement de violente impatience.

--L'argent! dit-elle. Que ce mot dchire enfin le voile us de ton
univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
peut me parer de la suprme lgance, de cette bienveillance qui sied
aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art dlicat qui
est de flatter presque sincrement, de tous ces charmes enfin qui
flottent impalpables dans tes dsirs. Ils sont en toi qui aspirent 
tre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
sous tes soupirs, dont le sens se drobera toujours  ta jeunesse,
isole dans son altire indigence, si la fortune ne me permet de les
consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
les droulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pos sur
ta sensibilit, en avait trouv le secret. C'est alors qu'intimid par
le cortge de ma beaut, domin par ma sduction hautaine et qui pose le
dsir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
bouche.

Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
lui-mme, dans sa mdiocrit, il prtait  la fortune. Elle disait:

--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jauntre et qu'il
mangeait au Bouillon Duval; ds lors ton mcontement se dissipa.--Une
belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la rpulsion,
quand tu compris que rellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton
me en frissonne, mais tu supportes (mme ne les recherches-tu pas?) les
rudes familiarits d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
considrable et secrtaire d'tat.

Il n'aimait gure qu'on brusqut les convenances. Il rougit qu'elle lui
jett des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
agrandissant son dplaisir par des considrations philosophiques, il
rpondit avec gravit:

--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
n'approuve ni ne blme l'indpendance de tes observations; je regrette
simplement que tu troubles mon hygine spirituelle, car la mathmatique
des banquiers m'importune.

Elle, alors, s'mouvant et d'une douleur contagieuse:

--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
pourtant, petite fille, je te consolais  l'aurore de ta vie, au foss
de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu dvidas les
sentiments choisis, quand tu me nommais Athn ou Amaryllis,  cause de
tes lectures!

--Ah!--dit-il en frissonnant, ramen par cette douceur  une vision de
l'univers plus banale et coutumire,--je ne suis qu'un attach de
seconde classe aux Affaires trangres, et les restaurants sont fort
dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
chercher  les placer dans la poitrine frache des femmes.

--Mais sais-tu ce que tu ngliges?

Il craignit qu'elle ne recomment la scne du chapitre II, et qu'elle
se dvtit. Elle ouvrit simplement la fentre tout au large:

       *       *       *       *       *

De ce cinquime d'un numro impair du boulevard Haussmann s'tendaient 
l'infini les vagues de Paris, sombres, o sont enfouis les tapis de jeux
clatants, tachs d'or;--les nappes, les bougies, les fruits normes et
dlicats, dans les restaurants o l'on rit avec le malaise de
dsirer;--les abandons, o la femme est jeune, dans les htels de
tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliothques, o
s'alignent  perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
joie, cinq cent mille volumes bien catalogus;--les musiques qui nous
modlent l'me et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
hrosmes jusqu'aux motions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tides et
fleuris, o,  cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
aisance nous buvons une tasse de th, et que, sans crainte, nous
allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie trs soignes;--puis
des rues plates et solitaires et sches, o des voitures rapides nous
emportent vers des affaires, dont il est amusant de dbrouiller, avec
une petite fivre, la complexit.

Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! L enfin, il se
dessaisirait de s'pier sans trve; et toutefois, frquentant mille
socits diffrentes, il ne connatrait personne en quelque sorte; il
serait pour tous galement aimable, et aucun ne le meurtrirait.

       *       *       *       *       *

Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante mlancolie, mais
soudain il songea qu'il pensait  peu prs comme les jeunes gens de
brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'cret le pntra.
Dsormais, dit-il, je ne prendrai plus en grce les prires, les
sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
vulgaires.

Et (toujours accoud devant Paris) sa pense se mit  courir sans
relche hors de cette immense plaine o campent les Barbares.

       *       *       *       *       *

Alors il se trouva pench sur son propre univers, et il vaguait parmi
ses penses indcises. Il se rappelait qu' la petite fentre d'Ostie
qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
italienne), Augustin et Monique, sa mre, qui mourut des fivres cinq
jours aprs, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
coeur de l'homme ne conoit pas. Avec une intensit aigu, il entrevit
qu'il n'avait, lui, rien  chercher, et que, seul, le vide de sa pense,
sans trve lui battait dans la tte.

       *       *       *       *       *

--Mais, lui dit-elle, rapparaissant comme une ide obsdante qui
traverse nos mditations, ne t'ai-je pas envoy M. X...? Ses opinions
sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
dictionnaire du langage que tiennent mes gestes  l'univers. Puisque tu
naquis ailleurs, il devait te prparer  ma venue, le commenter le
nouveau rve de la vie, qui, par moi, doit natre en toi.

       *       *       *       *       *

Le jeune homme, la fentre ferme, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
car la lumire blessait ses yeux, puis il s'expliqua posment.

--Veuillez, madame, m'couter. M. X..., dont je ne conteste ni les
sductions, ni la logique dlicieuse, m'installait dans un univers 
l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon  ces apparences
que, pour la facilit des relations mondaines ou commerciales, tous les
Parisiens admettent, et dont les journaux  quinze centimes nous tracent
chaque matin la gographie.

Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothse la
plus rpandue, c'est--dire la plus accessible  toutes les
intelligences, il me condamnait  la tenir pour la rgle certaine et
m'engageait  n'y pas croire  part moi. Limite exactement ton me 
des ides, des sentiments, des espoirs fixs par le suffrage universel,
me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.

Puis dans ce monde ainsi rgl il me chercha un but de vie. Comme il
avait surpris, parmi tant de susceptibilits qui s'inquitent en moi, un
dsir d'tre diffrent et indpendant, il me proposa la domination.
Grossire psychologie!

J'eus tort de m'emporter. Ce rle qu'il me proposait, si dplaisant,
tait du moins compos par un homme de got. Plus apais, je reconnais
qu'avec de bien lgres retouches le palais qu'il offrait  mes rves me
paratrait assez coquet,--si l'horizon, hlas! n'en tait
irrmdiablement vulgaire.

La gloire ou notorit flatteuse est uniquement, me disait-il, une
certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prtexte que nous
sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.--Pour moi, j'entrevois
la possibilit de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.

C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spcialiste,
 la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
Montmartre, la complexit des intrigues, les tapes d'o l'on voit
chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journes dcisives,
les victoires, les checs mme, tout cela parat gai, ennobli de fivre
et d'imprvu; mais, en fait, il faut dner avec des imbciles; on prend
des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
relations! On pie toujours le facteur; on s'amasse un pass coeurant,
et le prsent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demand des lettres pour celui-ci
et pour celle-l, et l'on me vit, qui mditais dans des antichambres les
romans de Balzac avec la vie de Napolon.

O gloire! voil les preuves par o l'on t'approche, maintenant que tu
ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donn  tes amants, si je leur
enseigne  te conqurir _avec rien du tout!_


       *       *       *       *       *


RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIT


Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-mme:

Prenez donc une ide exacte; joignez-y un relev des qualits qu'il leur
faut, plus la liste des adresses o l'on se procure ces qualits, avec
le temps et l'argent qu'elles cotent; agitez le tout avec vos penses,
vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.

N'y touchez pas. Elle vous pntre lentement, elle dpose dans votre me
la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
russites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez o il vous plairait.
Ds lors les hommes vous paraissent des agits, qui ttonnent dans une
obscurit o tout vous est net et lumineux.

Peu  peu cette fatuit intime exsude; elle adoucit et transforme vos
attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphre spciale;
cette confiance superbe que vous respirez subjugue, ds l'abord, les
timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
grade qui vous lvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
accabler leurs mules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuit. Vous pensez
bien que la foule les suit.

Alors si vous avez vit avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
d'tre raffin de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'tre  la
mode, si l'on ne peut vous dclarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supriorit
demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limite par
aucune dfinition.

Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, o m'et conduit M.
X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.

       *       *       *       *       *

Mais je suis tout ensemble un matre de danse et sa premire danseuse.
Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrme simplicit des
moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
pense.

Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
ballerine, n'aurais-je pas honte du signe misrable que j'crirais?
C'est trop peu de borner son orgueil  l'approbation d'une plbe. Laisse
ces Barbares participer les uns des autres.

Qu'on le classe vulgaire ou d'lite, chacun, hors moi, n'est que
barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
peuvent que ttonner, dnaturer, ricaner, s'attrister, me dformer
enfin, comme de grossiers dvastateurs, auprs de la tendresse, des
restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue 
cultiver les dlicates nuances de mon Moi. Et c'est  ces Barbares que
je cderais le soin de me crer chaque matin, puisque je dpendrais de
leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
risible vie m'allait sduire!

       *       *       *       *       *

Mon esprit, qui ne s'meut que pour bannir les visions fausses, se
retrouve, aprs ces beaux raisonnements striles, en face du vide. J'ai
du moins gagn une lumire sur moi-mme; j'ai compris que rien n'est
plus risible que la forme de ma sensibilit, c'est--dire les dialogues
o, toi et moi, nous nous dpensons. Respectons dornavant les adjectifs
de la majorit. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
touchant, qu'avec les mes les plus neuves nous paraissions les
pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
l'heure!

Ma bien-aime, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres
prcdents; c'est le plus net rsultat de l'ducation de Paris. J'ignore
quel univers me btir, mais je rougis de mon pass mlancolique.--Et
voil pourquoi, madame, je dsire que vous cessiez d'exister, et je
retire de dessous vous mon dsir, qui vous soutenait sur le nant.

       *       *       *       *       *

Ces paroles judicieuses o vibrait une nuance amre, nouvelle en lui,
n'taient qu'un jargon pdant pour une crature aussi dnue de
mtaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre
empire sur soi-mme; elle se souvint des convenances. Quand il parlait
de dandysme et de s'imposer  la mode, elle approuvait avec un srieux
exagr et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il
conclut sur le nant de ses recherches, elle trouva un sourire
mlancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.

       *       *       *       *       *

Puis, quels que fussent ses sentiments intrieurs, avec une audace
merveilleuse, elle fut gaie et agaante jusqu' dire, soudain
transforme:

--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,
je te verrai deux fois par semaine.

       *       *       *       *       *

Il marchait dans la chambre  grands pas, irrsolu, les deux mains
enfonces dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu
embarrass, presque timide, il rpondit.

--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton
adresse. Mais faut-il y penser  l'avance, et prcisment  l'heure de
la journe o je suis le plus capable d'atteindre  l'enthousiasme et
par suite  la vrit?

La jeune femme se leva; elle estimait que la scne devenait un peu
excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle
lui rendit son lger sourire de moquerie ou de simplicit pour qu'il
l'embrasst.

       *       *       *       *       *

Mais lui, avec rapidit, comprenant la situation et qu'il n'avait plus
le droit d'tre de Genve: Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est
assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes 
7,50 pour aimer comme tout le monde?


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SIXIME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_C'est une souffrance, aprs que par la pense on a embrass tous les
degrs du dveloppement humain, de commencer soi-mme la vie par les
plus bas chelons._

_Pendant six mois il fut  son affaire. Il prit des apritifs avec des
publicistes, mme il s'exera sur trois jeunes gens  manier les hommes.
C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du
cigare: H, voil que ce jeune homme se fait sa place au soleil. Ce
que ton nomme encore:_ il se pousse.

_Et quoiqu'il n'et qu' se louer de tout le monde et de soi-mme, son
horreur pour ces contacts tait chaque jour plus nerveuse. Peut-tre
aussi se surchargeait-il, tant attach aux Affaires trangres,
secrtaire d'un sous-secrtaire d'tat, avec d'autres broutilles._

       *       *       *       *       *


EXTASE


    Qu'on me rende mon moi!

               MICHELET.


A cette poque, pour quelque besogne, une enqute sans doute, il fut 
Bictre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matine de
soleil, il vit les fous joyeux et affairs, qu'un professeur, vieux
matre dcor, et des jeunes gens srieux et simples interrogeaient
discrtement et toujours approuvaient.

Le jeune homme tait las: fatigu de cette course matinale et humili de
sa besogne prtentieuse. Ce palais de plein air, cette imprvue
hospitalit o, dans un cadre parfait, dans une exquise rgularit de
confort, ces hommes, _si diffrents_ cependant, suivaient leur rve et
se construisaient des univers, l'murent. Il les voyait, ces idalistes,
se promener en libert,  l'cart, fronts srieux, mains derrire le
dos, s'arrtant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur
strile activit, nul ne les faisait rougir; leurs mes vagabondaient,
et vtus de vtements amples, ils laissaient aller leurs gestes.

Isol dans ce dlicieux sjour, tandis que personne ne daignait
s'intresser  lui, sinon d'un oeil interrogateur et ddaigneux, il fit
un retour sur lui-mme, poussireux, incertain du lendemain, htif et
n'ayant pas trouv son atmosphre....

       *       *       *       *       *

De ces nobles praux o une sage hygine prend soin de ces rveurs, il
sortit bras ballants, reint par le soleil de midi, sans voiture, sans
restaurants voisins, convaincu des difficults inoues qu'on rencontre 
vivre au plus pais des hommes.

       *       *       *       *       *

Tout le jour, dans les intervalles de sa misrable besogne, il revit la
douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se
rjouissant soudain  cause d'un geste obscur qui se lve en leur me,
et toujours penchs sur le nuage qu'a soulev en eux quelque grande ide
tombe de Dieu.

       *       *       *       *       *

Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,
inexacte peut-tre, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les
feuillages un peu bruissants, se coucher, rver, ne pas prvoir, ne plus
connatre personne, et cependant que soit machin avec prcision le
dcor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres
des eaux courantes.

       *       *       *       *       *

Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues
poussireuses o le jour trop sali devient noir, parmi la foule
gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.

Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur chapper, les
bruyants et les ressasseurs, il aperut, pareille  sa marche, la fuite
grle d'un avec qui volontiers, des nuits entires, il avait thoris.
Celui-l tient toute affirmation pour le propre des pdants et n'en use
que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,
quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sincres.

Il l'abordait d'un premier lan, plein d'une dlectation fbrile 
l'ide que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient
longuement et pour rien:

1.--Insulter la socit, les hommes et surtout les ides.

2.--Se rouler soi-mme et leur sotte existence dans la boue.

       *       *       *       *       *

Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air press,
d'une voix humble o vibrait une nuance amre: Ah! vous voil un grand
homme, maintenant ... mais si ... mais si ... Et le ton de cette phrase
tait difficile  rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?
Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de
paratre indiffrent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la
salive de sa bouche taient malades, son avenir dgotant et son pass
plein d'humiliation.

       *       *       *       *       *

Harass, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il
ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin
ses vtements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis
rentr dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphre familire:

--Enfin, dit-il, je vais m'embter  mon saol, tranquillement.

Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de
cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.
Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la mme interjection lui
chappe. Il a dans sa gorge l'tranglement des sanglots. Il n'ose mme
pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne  ses
imaginations,--et toutes ides l'envahissent.

Et d'abord le dsir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux
surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de ddain
ou de protection.

J'oublierai aussi les vnements, hassables parce qu'ils limitent (et
cependant si j'tais bon et simple, avec l'nergie un peu grossire des
hros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des
prudences et toutes ces mesquineries o je drive).

Je veux chapper encore  tous ces livres,  tous ces problmes, 
toutes ces solutions. Toute chose prcise et dfinie, que ce soit une
question ou une rponse, la premire tape ou la limite de la
connaissance, se rduit en dernire analyse  quelque drisoire
banalit. Ces chefs-d'oeuvre tant vants, comme aussi l'immense dlayage
des papiers nouveaux, ne laissent, aprs qu'on les a presss mot par
mot, que de maigres affirmations juxtaposes, cent fois discutes,
insipides et sches. Je n'y trouvai jamais qu'un prtexte  m'chauffer;
quelques-uns marquent l'instant o telle image s'veilla en moi.
Anecdotes rtrcies, tableaux fragmentaires d'aprs lesquels je crois
plier mon motion, moi qui suis le principe et l'universalit des
choses.

Quelque filet d'ides que je veuille remonter, fatalement je reviens 
moi-mme. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces
livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude mme de
leurs nomenclatures. Simples casiers o je classe grossirement les
notions que j'ai sur moi-mme! Leurs titres admis de tous servent
d'tiquettes sottement prcises  diverses parties de mon apptit. Nous
disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la
conversation. Ainsi en pleine pte,  l'emporte-pice, on dcoupe des
toiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,
dlicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la
cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette claire-t-il le
ciel inconnaissable et qui nous trouble?

       *       *       *       *       *

Il alluma un cigare norme, noir et sableux. Et il contemplait les
associations d'ides qui s'amassaient des lointains de sa mmoire pour
lui btir son univers.

       *       *       *       *       *

... Dj les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,
souills, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de
penses qui baignent son me, aussi relles, quoique insaisissables, que
le parfum rpandu dans tout notre tre par le souvenir d'une femme et
que nous ne saurions prciser. Des bouffes d'imagination indfinies et
puissantes le remplissent: dsirs d'ides, apptits de savoir, motions
de comprendre; il est ivre comme de la pleine fume presque pteuse de
son cigare. Il halte de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son
mcanisme de tte puissamment chauff ne s'arrte pas  se renseigner,
 dduire,  distinguer,  rapprocher; son regard n'est tendu vers rien
de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de
dictionnaire. Il aspire  l'absolu. Il se sent devenir l'ide de l'ide;
ainsi dans le monde sentimental le moment suprme est l'amour de
l'amour: aimer sans objet, aimer  aimer.

       *       *       *       *       *

Cependant une fois encore, dans cette atmosphre de son Moi, l-bas sur
l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son me droule 
l'infini, il devine la jeune femme ou plutt le lieu o jadis elle lui
apparut;--parfois dans un clair de recueillement nous retrouvons les
longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'tait une acuit
profonde; tout l'tre transperc. Aujourd'hui, une notion, une froide
chose de mmoire.

Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et
qu'encensaient ces fleurs courbes, la tendresse et la volupt, jadis le
troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un
dcor de tentations dlicates; elle me souillait les hardiesses qui
domptent les hommes. Mais le soir, assis prs d'elle et me rongeant
l'esprit, je l'ai salie  la discuter.--Et il bille devant cette fade
et perptuelle revenante, sa sentimentalit.

       *       *       *       *       *

--Tu fus le prcurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif  ce fluide et
profond univers qui s'tend derrire les minutes et les faits. Mais
pourquoi plus longtemps nommer femme mon dsir? Je ne gotai de plaisir
par toi qu' mes heures de bonne sant et d'irrflexion; gat bien
furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu
m'abandonnais que je connus la faiblesse dlicieuse de soupirer. Mon
rve solitaire fut fcond, il m'a donn la mollesse amoureuse et les
larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les
accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition  nous
proccuper. Je ne veux plus te rver et tu ne m'apparatras plus.
J'entends vivre avec la partie de moi-mme qui est intacte des basses
besognes.

       *       *       *       *       *

Alors dans la fume, loin du bruit de la vie, quittant les vnements et
toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui
fuyait cette vie troite pour laquelle on a pu crer un vocabulaire. Un
amas de rves, de nuances, de dlicatesses sans nom et qui s'enfoncent 
l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, o sont inconnus
les buts et les causes, o sont tranchs ces mille liens qui nous
rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, o le drame mme qui
se joue en notre tte ne nous est plus qu'un spectacle.

Quand, port par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,
qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui
toujours le virent vtu de complaisance, de mdiocres ambitions, de
futilits et s'nervant  des plaisanteries de caf-concert. Au jour les
besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!
Cette nuit clbre la rsurrection de son me; il est soi, il est le
passage o se pressent les images et les ides. Sous ce dfil solennel
il frissonne d'une petite fivre, d'un tremblement de hte: vivra-t-il
assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'meut dans les peuples,
le long des sicles!

Il se rejette en arrire pour aspirer une bouffe de tabac, et sa pense
soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,
l'autre contemplait le monde.

Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y
voyait grouiller les Barbares, il tremblait  l'ide de descendre parmi
eux; ce lui tait une rpulsion et une timidit, avec une angoisse. En
mme temps il les mprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;
il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette
turbulence.

       *       *       *       *       *

Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous
sommes les convaincus. Nous avons donn  chaque chose son nom; nous
savons quand il convient de rire et d'tre srieux. Nous sommes sourds
et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges,
tant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considration, la
patrie et toutes les places. Nous avons cr la notion du ridicule
(contre ceux qui sont _diffrents_), et le type du bon garon (tant la
profondeur de notre me est admirable).

       *       *       *       *       *

--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrime
cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le
frre trbuchant des mes fires qui se gardent  l'cart une vision
singulire du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts
ma vie, je ne veux point participer de leur mdiocrit. Je me reconnais;
je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis
voquer ici par trois ides associes. Que toutes les forces de mon
orgueil rentrent en mon me. Et que cette me ddaigneuse secoue la
sueur dont l'a souille un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.
J'avais hte de cette nuit,  mon bien-aim,  moi, pour redevenir un
dieu.

       *       *       *       *       *

--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc djouer ainsi les jeunes dieux!
Hier vous partes encore un enfant; vos reins s'taient courbaturs
pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs;  l'aube,
on vous a vu la peau fripe et dans les yeux de lgres fibrilles rouges
aprs des expriences sentimentales.

--Qu'importe mon corps! Dmence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien
de commun entre ce produit mdiocre de mes fournisseurs et mon me o
j'ai mis ma tendresse. Et quelque bvue o ce corps me compromette,
c'est  lui d'en rougir devant moi.

--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos ides, votre me enfin,
cinquante que vous connaissez les possdrent et les ont exprimes avec
des mots dlicieux. Sachez donc que, n'tant pas neuf, vous paraissez
encore sec, essouffl, fivreux; qui donc pensez-vous charmer?

--Mes penses, mon me, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir
ces reprsentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et
furtives o vous prtendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et
par qui elles existent dans leurs diffrences et dans leur unit,
pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes penses,
avec mes actes, toutes vapeurs grossires qui s'lvent de vos sens
quand vous me regardez!

Il serait beau, dites-vous, d'tre petit-fils d'une race qui commanda,
et l'aeul d'une ligne de penseurs;--il serait beau que mon corps
offrt l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van
Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement
ma sensibilit contre une sensibilit pareille, et qu'en cette rare
union l'estime et la volupt ne fussent pas spares. Misres, tout
cela! Fragments parpills du bon et du beau! Je sais que je vous
apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vrit, je
ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable
et insaisissable, derrire ce corps, derrire ces penses, derrire ces
actes que vous me reprochez; je forme et dforme l'univers, et rien
n'existe que je sois tent d'adorer.

Je me dsintresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus
responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et
de la dpopulation.

Aprs quoi si l'on me dit: Prouvez-vous donc, tmoignez que vous tes
un dieu. Je m'indigne et je rponds: Quoi! comme les autres! me
dfinir, c'est--dire me limiter! me reflter dans des intelligences qui
me dformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous
prpar? Ma tche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver
intact. Je m'en tiens  dgager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans
cesse le fleuve immonde des Barbares.

       *       *       *       *       *

Ainsi se retrouvait-il faonn selon son dsir.

       *       *       *       *       *

Et peu  peu l'amertume mle  ce tourbillon de penses se fondait.
Abandonn dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la chemine parmi
les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il
maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces ides
qui ne se rvlent que dans un clair. La solennit et la profondeur de
son motion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse
n'tait pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied
des palais de Venise; elle ne venait pas non plus porte, sous un ciel
bas, par un vent pre, sur la bruyre immense de l'ocan breton; mais
entre ces murs nus et dsesprants, ses moindres penses prenaient une
intensit pousse jusqu' un degr prodigieux. Il s'enfonait avec
passion  en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession
... Plnitude, sincrit d'ardeur, que ne peut vous faire sentir
l'analyse.

Port sur ce fleuve norme de penses qui coule resserr entre le
coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, dsormais dbordant
cet troit canal d'une nuit, le fleuve allait se rpandre et l'emporter
lui-mme sur tout le champ de la vie. Dlices de comprendre, de se
dvelopper, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se
remplir d'images indfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au
dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous
grisent en se dfendant, et qui de leur secret disent seulement: Nous
sommes de la mme race que toi, ardents et dcourags.

       *       *       *       *       *

Et ce ne sont pas l les penses familires, les chres penses
domestiques, de flnerie ou d'tude, que l'on protge, que l'on
rchauffe, qu'on voit grandir. A celles-l, le soir, comme  des
amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument
comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre
coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussire
d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore
le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse
terrible: Sont-elles bonnes? et leur beaut? Un nuage passe: D'autres
les ont possdes; demain elles me paratront peut-tre froides, vides,
banales. Ah! cette scheresse! ces harassements de reprendre,  froid
et d'une me rtrcie, des thories qui hier m'chauffaient! Ah! presser
une imagination, systmatiser, synthtiser, liminer, affiner, comparer!
besogne d'coeurement! dgot! d'o l'on atteint la strilit. Et devant
cet amas de rves gchs, le cerveau fourbu demeure toujours, affam
jusqu'au dsespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de systme
 baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connatre ces angoisses.

Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de crer. En cet instant je
suis une fonction. O bonheur! ivresse! je cre. Quoi? Peu importe; tout.
L'univers me pntre et se dveloppe et s'harmonise en moi. Pourquoi
m'inquiter que ces penses soient vraies, justes, grandes? Leurs
pithtes varient selon les tres qui les considrent; et moi, je suis
tous les tres. Je frissonne de joie, et, comme la mre qui palpite d'un
monde, j'ignore ce qui nat en moi.

       *       *       *       *       *

Lourds soirs d't, quand sorti de la ville odieuse, pleine de bue, de
sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couch
sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'tais
enivr jusqu' la migraine d'un dfil sensuel d'images faites de grands
paysages d'eau, d'immobilit et de sant dolente, doucement console
parmi d'immenses solitudes brutalises d'air salin.--Ainsi dans cette
chambre sche roulait en moi tout un univers, pre et solennis.

       *       *       *       *       *

Comme il se promenait dans l'appartement  demi obscur, parlant tout
haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetes l
ngligemment, avec la hte de sa rentre, et soudain il se rappela qu'il
devait passer chez son cordonnier, puisqu' midi recommenait son
labeur. Dj sonnaient trois heures du matin: un dcouragement
pouvantable l'envahit: il fallait maintenant tcher de dormir jusqu'
l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafrachir
l'atmosphre enfivre, il ouvrit sur l'norme Paris, qui, repu, lui
sembla se prparer au lendemain. Il se dvtit avec ce calme presque
somnambulique qui nat, aprs une violente surexcitation, de la
certitude de l'irrmdiable. Et longtemps avant de s'endormir il se
rptait, en la grossissant  chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
subissait. Son sommeil fut agit et par tronons,  cause qu'il avait
trop fum: Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
en nous ne nous chappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif. Et, le
corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour lever sa
tte brlante.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SEPTIME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
anxit, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._

_Certes il ne prtendait son dgot universel justifi que contre
l'_espce; _il reconnaissait qu'applique  l'_individu _sa mfiance
avait souvent tort, car les caractres spcifiques se tmoignent chez
chacun dans des proportions variables._

_Seulement il tait craintif de toute socit._

_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paratre
enviable, mais il mprisait les mes mdiocres qui peuvent se satisfaire
pleinement._

       *       *       *       *       *

_C'est malgr lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
nature, que nous avons vu se former par cinq annes d'efforts, deux hors
du monde, trois  Paris. Silencieux et affaiss, il cachait le plus
possible ses sentiments, mais la meilleure rfutation qu'il leur connt
consistait en un long bain vers dix heures du soir et une prparation de
chloral._

       *       *       *       *       *

AFFAISEMENT


C'tait, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voil des chansons
bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pav de bois, un peu
gris du luxe abondant des quipages, et satisfait de n'avoir aucun
labeur pour cette soire ni le lendemain. Il dna sans nervement, dans
un endroit paisible et frais, servi par un garon incolore. Il n'eut pas
conscience des phnomnes de la digestion, et attabl devant le caf
lgant et dsert d'une silencieuse avenue, il gota sans importuns le
lger chauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
soir tombant, un peu froid pour faire plus agrable son londrs blond
parfaitement allum, il contemplait de vagues mtaphysiques, charmantes
et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
s'chappant  cette heure de leurs ateliers ingnieux de couture.
taient-elles dans son me, ou les voyait-il rellement sous ses yeux?
pour qu'il prt souci de l'clairer cet affaissement rveur tait trop
doux.

       *       *       *       *       *

Bientt, mortifi des durs btons de sa chaise, il se leva et dut se
choisir une occupation, un lieu o il et sa raison d'tre ce soir dans
cet ocan mesquin de Paris.

... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
camarades. On arrive, on est surpris et illumin de se revoir; on se
serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide,
ou sans lever les yeux _ l'homme proccup,_ ou en disant: mon
vieux). Puis quoi! les bavardages connus, les dolances, de petites
envies. Auprs de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
n'irai pas risquer ma quitude. Tandis que les muscles de leurs visages
et les secrtes transitions de leurs discours rvlent qu'ils mettent
leur honneur et leur joie dans les mdiocres sommes et faveurs o ils se
hissent, ils n'arrtent pas de stigmatiser, avec emportement et navet,
les concessions de leurs ans. Le plus agaant est que, cramponns 
des opinions fragmentaires qu'ils reurent du hasard, ils s'indignent
contre celui qui tient d'gale valeur ce qu'ils mprisent et ce qu'ils
exaltent, comme si toutes attitudes n'taient pas galement
insignifiantes et justifies.

       *       *       *       *       *

... Dans le monde,  ce dbut de l't, plus de rceptions tapageuses.
Aux salons reposs et frais, quinze  vingt personnes se succdent
doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de th.
Que n'allait-il s'y dlasser? On rencontre dans la socit,  dfaut
d'affection, des gens affectueux et bien levs. Les impressions qu'on y
change, prvues, un peu trop lucides, du moins n'veillent jamais ce
malaise que nous fait la verve heurte des jeunes gens. Peu rpandu, je
sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
politiciens et mondaines; je ne distingue gure leurs petitesses, et,
dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
bienveillant et bref.--Hlas! sa douloureuse sensibilit lui fermait
ces lgants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: Je n'ai pas
souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
m'ait mortifi ds l'abord par quelque parole, insignifiante mais o je
savais trouver, malgr que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
J'excepte deux ou trois femmes, qui me distingurent avec un got
charmant, et leur accueil m'et transport, si l'impuissance de paratre
en une seule minute tout ce que je puis tre n'avait alors gt mon naf
panouissement et si profondment qu'aujourd'hui encore, dans mes
instants de fatuit, la soudaine vocation de ces circonstances me
resserre. Imagination pnible qu'a part soi il comparait  la vanit
pointilleuse des campagnards, mais enfonce si avant dans sa chair qu'il
pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.

       *       *       *       *       *

... Une troisime distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
elle met l'abondance dans l'me, et, sur la plus sche, comme une
humidit de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mcontent honteux,
pendant les noires journes d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
sentimentale des sons, o les tristesses mme palpitent d'une si large
noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'et pas accept
cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
penses familires. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
le front touch d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
nocturne, il se convainquait d'avoir t _lu_ pour des infortunes
spciales.--Mais dans cette molle soire de tideur il rpugnait  toute
secousse. Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
violons; leur puissance trop implore dcrot, et leur vertu ne saurait
tre mise en rserve qui se subtilise avec le soupir expirant de
l'archet.

       *       *       *       *       *

Il alla simplement se promener au parc Monceau.

Quoique le soir elle sente un peu le marcage, il aimait cette nursery.
L, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
d'abandonner l'air gaillard et sr de soi, uniforme du boulevard. Tant
tait douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
majorit ne fut jamais spirituel. Les gens m'pouvantent, ajoutait-il,
mais  la veille d'un dimanche o je pourrai m'enfermer tout le jour,
j'ai pour l'humanit mille indulgences. Mes mchancets ne sont que des
crises, des excs de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrs
admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
objections; petites phrases de Michelet si pntrantes, brlantes du
culte des groupes humains! amis, belles mes, qui me communiquez au
dessert votre sentiment de la responsabilit! moi-mme j'ai senti une
nergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pice, mais je me plais
infiniment.

       *       *       *       *       *

Dans son paule, une nvralgie lancina soudain, qui le gurit sans plus
de sa dplaisante fatuit. Humant l'humidit, il se hta de fuir. Puis
reprenant avec pondration sa politique:

La rflexion et l'usage m'engagent  ensevelir au fond de mon me ma
vision particulire du monde. La gardant immacule, prcise et
consolante pour moi  toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarits des gens.--Je
saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse  se
garder en mme temps qu'on parat se donner, un plaisir aigu de mpris.
quilibre pourtant difficile  tenir! L'homme intrieur, celui qui
possde une vision personnelle du monde, parfois s'chappe  soi-mme,
bouscule qui l'entoure et, se rvlant, annule des mois merveilleux de
prudence; s'il se plie sans clat  servir l'univers vulgaire, s'il
fraternise et s'il ravale ses dgots, je vois l'amertume amasse dans
son me qui le pntre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
et ces lvres sches, avec bientt des coliques hpatiques!

       *       *       *       *       *

Il s'arrta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
encore, ayant pos la vrit (qui est de respecter la majorit), les
raisonnements se drobaient, le laissant en contradiction avec soi-mme.
Toujours atteindre au vide! Il reprit opinitrement par un autre ct sa
rhapsodie:

       *       *       *       *       *

Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en dgot?
(Et cette petite formule, dplaisante, trop maigre, dsolait sa vie
depuis des mois.)

Un jour viendra o ce systme, d'aprs lequel je plie ma conduite, me
dplaira. Aux heures vagues de la journe, souvent, par une fente
brusque sur l'avenir, j'entrevois le dsespoir qui alors me tournera
contre moi-mme, alors qu'il sera trop tard.

C'est piti que dans ce quartier dsert je sois seul et indcis 
remuer mes vieilles humeurs, que fait et dfait le hasard des
tempratures. Et ce soir, avec ce perptuel resserrement de l'pigastre
et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
sentir les nerfs qui se montent et seront bientt les matres, ressemble
 tout mes soirs, sans trve agits comme les minutes qui prcdent un
rendez-vous.

Ceux de mon ge, _versores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontans; ils
doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
coups sur les paules et souvent mme sur le plat du ventre, avec
enthousiasme. Moi qui rpugne  ces ptulances et  leurs gourmes, plus
tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'tre
loign des ivresses o des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
violents et des corsages dlicats, sont gaies puis se dshabillent. Et
voil mon moindre regret prs de tant de succs proposs, autorit,
fortune, qu'irrvocablement je refuse. Refuss! qui le croira. O
m'arrterais-je si je me dcidais  vouloir?... Hlas! quelque vie que
je mne, toujours je me tourmenterai d'une cret mcontente, pour
n'avoir pu mener paralllement les contemplations du moine, les
expriences du cosmopolite, la spculation du boursier et tant de vies
dont j'aurais su agrandir les dlices.

Cependant, par de rapides frottements il chauffait son rhumatisme, et
il circulait dans ce pt de maisons mornes, rue de Clichy, square
Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
singulier mlange de dgot et de timidit, jusqu' ne pouvoir prononcer
leurs noms sans malaise, car il y avait rcemment habit. Et le souvenir
des espoirs, des checs, des angoisses, tant de dgots subis des
Barbares! prcisant sa pense, il tente, une fois encore, de reconnatre
sa position dans la vision commune de l'univers:

       *       *       *       *       *

A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
passion, les plans les plus ingnieux, imaginations commerciales, succs
mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitt par les Barbares
sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contrl,
estim, cot, tois, apprci enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
redresseront, puis ils daigneront m'autoriser  tenter la fortune; et je
serai exploit, humili, vex  en tre tonn moi-mme, jusqu' ce
qu'enfin, excd de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
revienne  ma solitude, de plus en plus resserr, fan, froid, subtil,
aride et de moins en moins loquace avec mon me.

Oui, c'est trop tard pour renoncer d'tre l'abstraction qu'on me voit.
Je fus trop acharn  vrifier de quoi tait faite mon ardeur. Pour
m'prouver, je me touchai avec ingniosit de mille traits aigus
d'analyse jusque dans les fibres les plus dlicates de ma pense. Mon
me est toute dchire. Je fatigue  la rparer. Mes curiosits, jadis
si vives et agrables  voir: tristesse et drision. Et voil bien la
guitare dmode de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
Tristesse, tu n'intresses plus aujourd'hui que des fabricants de
pilules, qui te vaincront par la chimie. Drision! m'tant mang la tte
comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'paisseur
pour que je sourie encore.

Mon sourire a perdu sa fatuit. Je pensais me sourire  moi-mme, et
j'ai perdu pied dans l'indfini  me hasarder hors la gographie morale.
La tche n'tait pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouill,
aminci, je me refuse dsormais  de nouvelles expriences.

Je ne sais plus que me rpter; mes dgots mme n'ont plus de verve:
simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anmie, misres du pass, je
vous vois mesquins du haut de la loi que j'bauchai, ridicules avec les
yeux du vulgaire.

Ce que j'appelais mes penses sont en moi de petits cailloux, ternes et
secs, qui bruissent et m'touffent et me blessent.

Je voudrais pleurer, tre berc; je voudrais dsirer pleurer. Le voeu
que je dcouvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
et tel que je ne le prendrais pas en grippe.

       *       *       *       *       *

J'aurais pass ma journe tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
tous soirs, sans appareil j'irais  lui. Dans la cellule de notre amiti
ferme au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosit ou son
indiffrence ne me feraient tressaillir. Je serais sincre; lui
affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
lui trouverais de l'autorit, ce serait mon an; et, pour tout dire,
il serait  mes cts? moi-mme plus vieux. Telle sensation dont vous
souffrez, me dirait-il, est rare mme chez vous; telle autre que vous
prtez au monde, vous est une vision spciale; analysez mieux. Nous
suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous tes au
pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
sillonn par le mal se refusait  comprendre, et, cette supposition est
plus triste encore, si je mprisais la vrit par orgueil de malade,
lui, sans mchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon cret. Il
m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
quand la fiert me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
un dieu dans les bras, pour que du moins le prtexte de ma lassitude
soit noble. Dans mes dtestables lucidits et expansions, il saurait me
donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
scheresse, cette reine crasante et dsole qui s'assied sur le coeur
des fanatiques qui ont abus de la vie intrieure, il la chasserait.
A moi qui tentai de transfigurer mon me en absolu, il redonnerait
peut-tre l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose  dsirer,
 regretter,  pleurer! pour que je n'aie pas la gorge sche, la tte
vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curs, des
ingnieurs, des demoiselles et des collectionneurs.

       *       *       *       *       *

Marcher dans les rues, cder le trottoir, heurter celui-ci et respecter
son propre rhumatisme secoue et coupe les ides. Au milieu de son
motion, ce jeune homme se mit tout  coup  rver de la vie qu'il
s'installerait, s'il parvenait  supporter le contact des Barbares;

Je serais, pour qu'on ne m'crase pas, bon, aimable, rare et sans y
paratre trs circonspect.

Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me prparer des mets
lgers et qui, dans une office frache, o j'irais prs de lui parfois
m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
jour  feuilleter des traits d'hygine.

J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
pour visiter commodment certaines curiosits du vieux Paris, o il faut
apporter le guide Joanne, gros format.

Chaque anne, de rapides voyages de trente jours me mneraient  Venise
pour ennoblir mon type,  Dresde pour rver devant ses peintures et ses
musiques, au Vatican et  Berlin pour que leurs antiques prcisent mes
rves. Enfin,  tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
dormir, et je me rveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
face du va-et-vient admirable de l'hroque ocan breton, mle et
paternel.

       *       *       *       *       *

Rentr chez lui, il calcula sur papier le revenu ncessaire  ce train
de vie et les besognes qu'il lui en coterait. Puis il sourit de cet
enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.

Ensuite accabl, il ne trouva plus la moindre rflexion  faire ... 
matre qui gurirait de la scheresse.

       *       *       *       *       *

C'est ce soir-l que dcidment incapable de s'chauffer sans un
bouleversement de son univers intrieur, toujours possible mais que
depuis des mois il esprait en vain, timide et affaiss devant l'avenir,
tourment d'insomnies, il eut le got de se souvenir, de rpter les
motions, les visions du monde dont jadis il s'tait si violemment
chauff. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
solliciteurs de ce dput sous-secrtaire d'tat.

Il ne s'effora nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
fussent agrables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habilet, les
divers rves demeurs empreints sur sa mmoire depuis cinq ans.
Seulement  cette heure de strilit, il s'tonnait parfois de retrouver
dans son souvenir certains accs de tendresse ou de haine. Est-il
possible que j'aie dclam! J'esprais cela! O navet! Il rougissait.
Et malgr sa sincrit, a et l vous devinerez peut-tre qu'il a mis la
sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-mme.

Souvent, trs souvent, fatigu, perdu dans cette casuistique monotone,
touch du soupon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
effray encore  l'ide de recommencer une vraie vie srieuse, ferme,
utile, il s'interrompait:

       *       *       *       *       *

O matre, matre, o es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
remets!


       *       *       *       *       *


O matre,

Je me rappelle qu' dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'tais ridicule, je
m'interrogeais avec angoisse! Plus tard, quand je serai une grande
personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?--Je ne
sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
Petit garon, tu n'avais pas tort de mpriser les cuistres,
dispensateurs d'loge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dpendais;
tu montrais du got de te plaire, de fois  autre, par les temps humides,
 pleurer dans un coin plutt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
choisis. Crois bien que les soucis et les prtentions des grandes
personnes ont continu  m'tre souverainement indiffrents. Aujourd'hui
comme alors, je sens en elles l'ennemi; prs d'elles je retrouve le
ddain et la timidit que t'inspirait la mdiocrit de tes matres.

Rien de mes motions de jadis ne me paratrait lger aujourd'hui. J'ai
les mmes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifi, et il m'enseigne
que j'avais tort, quand, tous m'ayant bless, je disais en moi-mme:
Ils verront bien, un jour. Chaque anne,  chaque semaine presque,
j'ai pu rpter: Ils verront bien, ce mot des enfants sans dfense
qu'on humilie. Mais je n'ai plus le dsir ni la volont de manifester
rien qui soit digne de moi. L'effort goste et pre m'a strilis. Il
faut, mon matre, que tu me secoures.

Je n'ai plus d'nergie, mais compte qu' la sensibilit violente d'un
enfant je joins une clairvoyance ds longtemps avertie. Et je te dis
cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
et de fcondit spirituelle que j'ai besoin.

Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bte qui flaire et
vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jet mon sentiment
 celle qui passait sans que ma psychologie l'et lue. Le secret des
forts est de se contraindre sans rpit.

Je sais aussi,--puisque le dcor o je vis m'est attrist par mille
souvenirs, par des sensations confuses incarnes dans les tables du
boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts o veillent mille
chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours prouv que les choses trs
belles me remplissaient d'une cre mlancolie par le retour qu'elles
m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
passionnerait.

Je sais, mais qui me donnera la grce? qui fera que je veuille! O
matre, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
confiance  la seule recherche de mon absolu.

Cette lgende alexandrine, qui m'engendra autrefois  la vie
personnelle, m'enseigne que mon me, tant remonte dans sa tour
d'ivoire qu'assigent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?

Tout ce rcit n'est que l'instant o le problme de la vie se prsente 
moi avec une grande clart. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
paroles mais en oeuvres, aprs l'lan de l'me, aprs la tendresse du
coeur, le vritable amour serait d'agir.

Toi seul,  mon matre, m'ayant fortifi dans cette agitation souvent
douloureuse d'o je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
et je te supplie que par une suprme tutelle, tu me choisisses le
sentier o s'accomplira ma destine.

Toi seul,  matre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
prince des hommes.


       *       *       *       *       *






End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barrs

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interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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