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+The Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Hyacinthe
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: October 2, 2005 [EBook #16789]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+HYACINTHE
+
+LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+ L'AVENTURIER, 2 VOL 6 fr.
+ UN MILLIONNAIRE, 1 VOL 3 »
+ RACHEL, 1 VOL 3 »
+ LE SEIGNEUR DE LANTERNE, 1 VOL 3 »
+ LE PUY DE MONTCHAL, 1 VOL 3 »
+ LÉA, 4 VOL 3 »
+ LE DOCTEUR JUDASSHON, 1 VOL 3 »
+ LA CROIX DES PRÊCHES, 2 VOL 6 »
+ LE PLUS HARDI DES GUEUX, 1 VOL 3 »
+ NINI, 1 VOL 3 »
+ LE VIEUX JUGE, 1 VOL 3 »
+ UNE VILLE DE GARNISON, 1 VOL 1 »
+ UN MARIAGE AU COUVENT, 1 VOL 1 »
+ DEUX AMIS EN 1792, 1 VOL 1 »
+
+HYACINTHE
+
+PAR
+
+ALFRED ASSOLLANT
+
+PARIS
+
+ E. DENTU, ÉDITEUR
+ LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+ 3, PLACE DE VALOIS (Palais-Royal)
+
+
+
+I
+
+ENTRE NOTAIRES
+
+
+Alors, c'est-à-dire le 22 mai 1877, mon patron, maître Bouchardy,
+notaire, homme excellent, justement renommé pour sa finesse, sa gaieté,
+sa bonne humeur, dans la célèbre ville de Creux-de-Pile et à cinq lieues
+tout autour, regarda l'heure à sa montre et dit à son confrère:
+
+--Voyons, mon cher Saumonet, voici quatre heures trois quarts. Le dîner
+est pour cinq heures. Mihiète est furieuse du moindre retard. Les sauces
+rousses seront brûlées. Les sauces blanches auront tourné. La dinde
+truffée sera calcinée, ou sera rôtie en deux fois, c'est-à-dire
+desséchée. Voulez-vous en finir?
+
+Maître Saumonet fit signe de la tête qu'il le voulait, mais ne prononça
+pas une parole.
+
+--Récapitulons alors, reprit Bouchardy. Vous avez une fille à marier...
+
+--Une jolie fille, Bouchardy! une très jolie fille, une fille qui n'a
+pas sa pareille dans tout le voisinage, une fille que nous appelons
+Hyacinthe, ami Bouchardy, parce qu'elle est née comme une fleur de la
+plus poétique des mères, madame Rosine Forestier, notre cliente, et du
+moins poétique des pères, M. Forestier, notre client aussi,--et depuis
+six ans député de l'arrondissement de Creux-de-Pile!...
+
+--Ne vous échauffez pas, Saumonet!... Dans cette saison, par cette
+chaleur épouvantable, on attrape aisément une pleurésie. Si vous avez
+une jolie fille à mettre en bataille, nous avons, nous, un joli garçon,
+qui s'appelle Michel, ce qui est un nom d'archange, comme Hyacinthe est
+un nom de fleur, et qui est né du légitime mariage de M. Louis Bernard,
+médecin de la Faculté de Paris, avec madame Reine Bernard, aujourd'hui
+veuve et propriétaire--en y comprenant tous les biens meubles et
+immeubles de la succession conjugale,--de quatre cent cinquante mille
+francs au plus bas mot; et nous ne sommes pas veuve à lâcher un centime
+de nos droits, entendez-vous cela, Saumonet?... Nous n'avons jamais
+attaché, nous n'attacherons jamais nos chiens avec des saucisses et si
+par malheur notre fils Michel, parce qu'il est amoureux comme un fou de
+votre jolie Hyacinthe et parce qu'elle le lui rend bien, voulait subir
+les conditions d'un contrat inégal...
+
+Ici, il y eut une suspension. M. Bouchardy tenait sa langue en arrêt
+comme un bon cavalier tient sa lance. Enfin, il se tourna vers moi et
+dit:
+
+--Trapoiseau!...
+
+(C'est mon nom.)
+
+.... Dans ton âme de premier clerc, tu as quelquefois autant de bon sens
+et de connaissance des lois que beaucoup de notaires; tu vas écouter
+avec soin notre conversation; tu marqueras les concessions que nous
+ferons de part et d'autre; tu changeras ce qu'il faut changer dans
+le projet de contrat et tu nous l'apporteras, à la fin du dîner,
+c'est-à-dire ce soir, vers huit heures... Tu m'entends?
+
+Je répondis modestement:
+
+--Oui, monsieur.
+
+Et je me réjouis au fond de mon âme d'avoir une si belle occasion
+de contempler dans toute sa magnificence le plus beau salon de
+Creux-de-Pile, celui où l'esprit coule à pleins bords (suivant le mot de
+M. le receveur de l'enregistrement). Alors M. Bouchardy, faisant face à
+son confrère, reprit son discours en ces termes:
+
+--Oui, Saumonet, si notre bien-aimé fils et unique héritier Michel
+Bernard subissait un contrat inégal, inique et désastreux, si la future
+épouse nous apportait en dot moins de 200.000 francs, espèces sonnantes
+et trébuchantes...
+
+L'autre notaire se leva et dit:
+
+Que feriez-vous alors?... Vous refuseriez votre consentement, peut-être?
+
+--Précisément.
+
+Oui, mais votre fils a vingt-sept ans; il est plus que majeur. Votre
+fils est amoureux, votre fils a une fortune indépendante qui lui vient
+de son père et qu'on ne peut pas lui ôter, votre fils est avocat depuis
+trois ans et n'a pas besoin de vous pour vivre; il aime, on l'aime et il
+fera pour épouser notre belle Hyacinthe tous les actes respectueux qu'il
+faudra faire.
+
+M. Bouchardy, d'un geste noble, interrompit son confrère:
+
+--Vous vous trompez, mon ami. Notre fils Michel ne vous fera jamais
+d'actes respectueux. Il sait trop ce qu'il nous doit...
+
+--Sait-il aussi, demanda Saumonet en riant, ce que vous lui devez? A-t
+il demandé des comptes de tutelle?
+
+--Jamais!
+
+--Sait-il, qu'au plus bas mot, vous lui devez, vous la mère et tutrice,
+plus de 80.000 fr., et que cet argent n'est pas perdu, que vous ne
+l'avez pas prêté aux Turcs ni aux Egyptiens, mais placé en bonnes
+rentes françaises, qui ne périront pas, car la France entière leur sert
+d'hypothèque?...
+
+--Eh bien, Saumonet, est-ce que vous nous faites un crime de notre
+prudence? Si par une sage administration nous avons augmenté la fortune
+dont Michel héritera un jour..., après notre mort..., le plus tard
+possible..., est-ce un motif pour lui de nous manquer de respect et de
+braver notre volonté maternelle? Faut-il nous dépouiller du fruit de
+notre économie?... Et enfin, si nos conditions vous paraissent trop
+dures, si vous comptez sur la folle passion d'un fils dénaturé, si vous
+croyez qu'il osera nous envoyer des actes respectueux, allez faites;
+nous aurons le plaisir de voir M. Forestier, député de Creux-de-Pile,
+essayer d'introduire de force sa fille unique dans une famille
+honorable, nous verrons si cette fille elle-même y consentira, nous
+verrons surtout si sa mère, madame Rosine Forestier...
+
+M. Bouchardy, mon patron, avait le souffle puissant et pouvait parler
+plusieurs minutes sans reprendre haleine, ce qui est, dit-on le signe
+distinctif des grands orateurs; mais M. Saumonet l'interrompit, car il
+était sec et piquant autant que l'autre était verbeux et majestueux.
+
+--Enfin, demanda-t-il, que voulez-vous dire? Parlons franchement, et que
+chacun lâche son dernier mot, car cinq heures vont sonner. Avez-vous des
+pleins pouvoirs pour traiter?
+
+--J'en ai, répondit M. Bouchardy, subjugué par cette impétuosité.
+
+--Moi aussi... Qui est-ce qui fait des difficultés pour ce contrat? ce
+n'est pas le jeune homme, je pense?
+
+--Michel! Ah! Dieu, non! Il ne demande qu'à conclure, n'importe à quel
+prix, et qu'à emporter la jeune Hyacinthe au pays où fleurit l'oranger.
+
+--Alors, c'est madame Bernard? Je comprends ça... Elle avait l'argent de
+son fils et les clefs. Il faut les rendre. C'est dur. Le père en mourant
+avait laissé la jouissance de la moitié de sa fortune à sa femme,
+mais seulement jusqu'au mariage de son fils. S'il se marie, il faut
+y renoncer. C'est 6.000 francs par an, au moins. Demander une dot
+de 200.000 francs à M. Forestier, père de la future, c'est rompre le
+mariage, en feignant de soutenir avec trop de zèle les intérêts de
+Michel. Voilà pourquoi, Bouchardy, vous mettez des bâtons dans les
+roues. C'est l'ordre de la vieille dame que vous suivez?
+
+M. Bouchardy se mit à rire et répliqua:
+
+--Vous l'avez deviné Saumonet. Madame Bernard ne veut pas remettre à
+une bru le gouvernement de la maison; elle veut encore moins lâcher la
+jouissance de 6.000 francs de rente que lui assure le testament de son
+mari, jusqu'au mariage de son fils, et si elle était forcée de laisser
+Michel se marier, elle veut lui vendre son consentement le plus cher
+possible.
+
+--Michel le sait-il?
+
+--Comme vous et moi. Mais, par respect, il feint de ne rien deviner de
+tous ces calculs. En revanche, il m'a chargé, lui aussi, de ses pleins
+pouvoirs, et s'il ne tient qu'à lui, tout sera bientôt terminé... A
+votre tour, maintenant, Saumonet, je vais confesser vos clients, comme
+vous avez confessé les miens.
+
+--Faites, répliqua l'autre notaire.
+
+--Qu'est-ce que le père Forestier donne pour dot à sa fille? 100.000
+francs. Pas davantage.
+
+--Sans doute, dit M. Saumonet, mais il en garde à peine autant pour
+lui-même.
+
+--Et la fortune de sa femme, qui est de plus de 400.000 francs?
+
+--Madame Forestier fait bourse à part. Elle administre elle-même ses
+revenus et n'en rend compte à personne. En revanche, elle se fait
+expliquer jusqu'au moindre centime l'emploi de l'argent de son mari.
+Elle le tient même si serré que le pauvre homme est obligé, de temps en
+temps, d'emprunter cinq ou six francs qu'il rembourse comme il peut, en
+faisant croire à la dame que ce sont des dépenses électorales.
+
+--Donc, Saumonet, la femme ne voulait rien donner et le mari ne pouvant
+pas donner plus de cent mille francs, le mariage est rompu?
+
+--Je le crains.
+
+M. Bouchardy se mit à siffler en regardant le jardin, l'horizon bleu,
+d'un air de réflexion profonde:
+
+--Au diable, les femmes poétiques! s'écria-t-il enfin.
+
+--Êtes-vous sûr, répliqua l'autre, que les femmes prosaïques vaillent
+mieux?
+
+--Et cependant, Seigneur, mon Dieu! il en faut, comme disait saint
+Augustin.
+
+Cette pensée du plus éloquent et du plus inspiré des Pères de l'Église
+ramena une douce gaieté sur le visage des deux notaires.
+
+--Voyons, dit M. Bouchardy, c'est bien votre dernier mot, n'est-ce pas?
+
+--Le dernier des derniers, cher confrère.
+
+--Eh bien, que votre volonté soit faite et non la mienne. Je consens à
+la ruine de mon client.
+
+Saumonet se récria:
+
+--J'y consens, reprit M. Bouchardy, mais c'est par son ordre. Michel qui
+a tout prévu, car c'est un homme de bon sens dans tout le reste, et qui,
+par respect pour la mémoire de son père ne veut pas plaider contre sa
+mère, m'a chargé d'acheter son consentement. Il lui en coûtera 6.000
+francs de rente, jusqu'à la mort de la brave dame, mais, à ce prix, je
+m'en suis assuré, toutes les difficultés seront levées, elle ne figurera
+au contrat que pour approuver et signer, et elle serrera mademoiselle
+Hyacinthe sur son coeur comme une fille bien-aimée!...
+
+--J'en suis touché jusqu'aux larmes, dit M. Saumonet.
+
+--Mais vous, ne ferez-vous aucune concession?
+
+--Pas la moindre! Madame Forestier qui est une femme poétique, un
+sylphe, un gros sylphe à la vérité, un sylphe de quatre-vingt-dix
+kilogrammes, a déclaré que les jeunes filles devaient se marier sans dot
+ou ne jamais se marier; que demander une dot à mademoiselle Hyacinthe,
+c'était lui faire une offense impardonnable; que si M. Forestier son
+mari, voulait doter sa fille, il le pouvait, mais à ses frais, et
+qu'elle ne donnerait pas un centime: qu'il était libre de se ruiner,
+lui, mais à ses risques et périls (_Mange ça tien, tu ne mangeras pas ça
+mien_), comme disent toutes les saintes femmes du pays: qu'elle n'était
+pas folle, elle, et qu'elle avait de la prévoyance pour toute la
+famille; qu'elle avait résolu de garder toujours sa fortune intacte et
+de la réserver pour ses enfants ou mieux encore pour ses petits-enfants,
+et surtout pour ses arrière-petits-enfants (qu'elle adore par avance,
+les pauvres chérubins); que c'était pour elle un devoir de conscience
+et ne transigerait jamais... J'ai voulu hasarder quelques observations;
+mais la grosse dame plus poétique et plus tragique que vous ne l'avez
+jamais vue, s'est écriée:
+
+»Ma fille, ma chère fille, ma douce et tendre Hyacinthe, cette gracieuse
+hirondelle que j'ai réchauffée dans mon sein, sait bien qu'elle peut
+compter sur moi!... Quelles que soient les déceptions de la vie, quelque
+chagrin que dans l'avenir puisse lui donner son futur mari, (et il lui
+en donnera des multitudes, j'en vois déjà trop les signes précurseurs!)
+mon coeur de mère et mes bras lui seront toujours ouverts.
+
+»Je mettrai tout en commun avec ma fille!... Mais pour son mari, non! Il
+n'aura pas un centime de moi! Pas un centime!»
+
+Vrai, mon ami, c'était si touchant que j'avais peine à retenir mes
+larmes.
+
+--Comme ça, répliqua l'autre notaire, elle garde tout?
+
+--Parfaitement. Et madame Bernard?
+
+--Presque tout, répondit Saumonet.
+
+--Deux vrais coeurs de belles-mères, conclut M. Bouchardy qui était
+philosophe.
+
+Puis se tournant vers moi:
+
+--Tu as bien entendu, Trapoiseau?... A toi d'arranger de ton mieux
+les termes du contrat. Tu nous rejoindras à huit heures, chez M.
+Forestier... Nous, Saumonet, allons dîner, et dépêchons-nous, car il est
+cinq heures cinq... La forte Mihiète doit grogner sur ses fourneaux.
+
+Et tous deux s'en allèrent bras dessus, bras dessous, en chantant le
+joyeux refrain:
+
+ _Gloria tibi, Domine,_
+ Que tout chantre
+ Boive à plein ventre
+
+
+
+
+II
+
+ANGÉLINE
+
+
+Enfin la porte du jardin se referma sur les deux notaires,--Bouchardy,
+surnommé le _Gros_, à cause de son épaisseur, et Saumonet, surnommé
+l'_Aiguille_, à cause de sa longueur et de sa maigreur extraordinaires.
+
+Alors, resté seul en face de Dieu, de la Nature et du papier timbré
+que je devais noircir d'encre, je pris mon menton de la main gauche,
+j'appuyai le coude du même côté sur la table et mon esprit vagabond
+s'enfonça lentement dans mes pensées, comme un promeneur qui marche au
+travers de la forêt.
+
+Ce n'est pas une petite affaire de rédiger un contrat de mariage! Ah!
+non, certes! et, comme dit la poétique Mme Forestier, quand elle ordonne
+à sa cuisinière de peler douze pommes de terre, _je dirigerais plus
+aisément les quarante principales maisons de commerce de Paris_; mais
+enfin il faut rédiger et je rédigerai; il le faut! il le faut! Michel
+m'en a prié, Mlle Hyacinthe compte sur moi (Elle a de bien beaux yeux,
+Mlle Hyacinthe) quelquefois en traversant la rue elle me regarde d'un
+air aimable, caressant et presque malin, comme si elle devinait de moi
+quelque chose que je ne veux pas dire, et comme si elle s'intéressait
+à moi, à cause d'une autre personne pour qui elle aurait une amitié
+particulière... Je croirais volontiers que cette personne qui n'a pas de
+barbe au menton (et n'en aura jamais) lui parle de moi de temps en temps
+et qu'il y a des confidences échangées... Ah! si j'en étais sûr, mais,
+c'est un rêve... Jamais Angéline n'a pensé à moi, excepté pour descendre
+dans l'étude, quand maître Bouchardy, son père, va faire au cercle sa
+partie de billard; et alors, elle me dit:
+
+«Monsieur Trapoiseau, vous qui savez tout, dites-moi donc où mon père
+a caché le _Voyage en Orient_ de Lamartine et la traduction du poëme
+d'Antar qui est à la suite...»
+
+Et alors je suis bien forcé de chercher le _Voyage en Orient_. Puis,
+comme la bibliothèque a quinze pieds de haut, il faut tenir l'échelle.
+C'est moi qui monte et c'est elle qui la tient... Je regarde en haut et
+en bas, à droite et à gauche, je fourrage au hasard parmi les livres;
+je prends par mégarde un traité de médecine sur «_le plus doux des
+lénitifs_», et je descends avec empressement pour l'offrir à Mlle
+Angéline. Elle le regarde et me le jette au nez en riant et se moquant
+de ma bêtise, mais si gaiement, si délicatement, si... je ne sais
+comment, que j'en ai le coeur tout troublé et rempli d'une joie
+infinie.
+
+Au fond, est-elle jolie? Qui peut savoir? Supposons cependant que je
+sois pour un moment photographe ou gendarme et chargé de donner un
+signalement. Qu'est-ce que je devrais dire pour ne pas tromper le
+public?
+
+(Tais-toi, mon coeur, et ne cherche pas à m'influencer!)
+
+Eh bien, voici ou à peu près son signalement:
+
+Cheveux: blond-cendré (c'est une jolie couleur).
+
+Nez: un peu trop gros du bout, mais joliment relevé. Plein d'esprit, ce
+nez-là, mais pas grec du tout, gaulois plutôt; car j'en ai vu beaucoup
+de cette forme en Auvergne. C'est un nez qui n'a pas de réputation
+chez les peintres et chez les sculpteurs, mais des milliers de mères
+de famille en ont un tout pareil et s'en font honneur. Pourquoi donc
+Angéline serait-elle plus modeste?
+
+Bouche: un peu grande. Oui, un peu grande, il faut l'avouer..., mais
+tout est relatif. Elle est grande certainement, si vous la comparez
+à celle de Mlle Hyacinthe Forestier qui est une petite cerise rouge
+entr'ouverte,--ça, c'est l'idéal! En revanche, elle est de médiocre
+dimension en comparaison de celle de Mme Tâtempot qui fut dessinée par
+la nature sur le modèle d'un four de boulanger.
+
+Quant aux dents, rien à dire que de flatteur. Elles sont grandes, c'est
+vrai, mais elles sont blanches, bien rangées et toutes présentes à
+l'appel, comme on peut s'en assurer, car Angéline, sous prétexte de
+rire, les montre à chaque instant.
+
+Menton rond et marqué d'une fossette. Signe de bonne humeur et de bonne
+volonté ferme... Eh! eh! la bonne humeur est une excellente chose. La
+volonté ferme en est une autre très appréciée des connaisseurs. Mais
+cela ressemble fort à une bonne épée, bien trempée. Celui qui en tient
+la poignée est en sûreté; mais l'autre, son associé, sur qui la pointe
+est dirigée, n'a-t-il rien à craindre?
+
+Quand au reste, Mlle Angéline est grande et forte comme son
+père. L'autre jour, une vieille dame disait devant moi: «Elle
+est grassouillette!» La vérité, c'est qu'elle est admirablement
+proportionnée dans le sens de la rondeur, qu'elle a une santé superbe,
+un teint assorti,--c'est-à-dire plus rouge que blanc;--et des yeux, oh!
+des yeux d'une douceur divine (quand elle veut, bien entendu).
+
+Me croirez-vous? Je n'ai jamais pu voir la couleur de ces yeux-là!
+Sont-ils noirs, bleus, verts, gris, châtains? C'est ce que j'ignorerai
+toujours. Et après tout, à quoi me servirait de le savoir? Mon oncle le
+curé me le disait hier encore:
+
+--Félix, Félix, mademoiselle Angéline Bouchardy n'est pas faite pour ton
+nez!
+
+Et comme je me défendais d'y penser:
+
+--Souviens-toi que si je suis curé de Creux-de-Pile et le personnage le
+plus respecté de tout le pays, parce que je suis inamovible et parce que
+je donne ma bénédiction aux autres qui ne peuvent me le rendre, tu
+n'es et ne seras longtemps, toi, mon neveu, fils de ma soeur, que
+l'héritier du nom et de la considération de l'huissier Trapoiseau, ton
+père, ce qui est mince. Moi, vois-tu, j'ouvre à ceux qui m'obéissent les
+portes du paradis et à ceux qui se révoltent les portes de l'enfer; mais
+ton père, lui, n'ouvrait que celles de la salle d'audience, et il y a la
+même différence entre son métier et le mien qu'entre ceux de nos maîtres
+respectifs: je veux dire: le président du tribunal et Dieu le père.
+Comprends-tu bien, Félix?
+
+Hélas! je ne comprend que trop. Je ne me fais pas illusion. Angéline
+aura cent mille écus après la mort de son père, et moi,--je m'en
+félicite d'ailleurs,--je verrais mourir toute la terre sans recueillir
+un centime parmi tous les testaments qu'on ne manquerait pas de faire.
+Un seul homme pourrait me léguer quelque chose, car il est riche,--c'est
+mon oncle le curé,--mais personne ne connaît au juste sa fortune, et
+je crois qu'il l'a promise à l'évêque pour une fondation pieuse.
+D'ailleurs, comme il dit souvent: «Après la mort de Trapoiseau, ton
+père, je t'ai envoyé au petit séminaire de S***, j'ai payé ta pension
+(deux cent cinquante francs par an), je t'ai expédié pendant trois ans
+dans la capitale, où tu m'as mangé cinquante francs par mois à étudier
+la chicane; maintenant encore je te donne quatre-vingt-dix francs par
+trimestre, pour que tu te perfectionnes ici dans l'art de plumer tes
+concitoyens, comme huissier, avoué ou notaire; mais mon cher enfant, ne
+m'en demande pas davantage!»
+
+Et je n'en demandais pas d'avantage, en effet, je prenais le papier
+timbré en patience, j'attendais qu'un huissier vînt à mourir pour
+prendre sa place, ou même un avoué.
+
+Un huissier? Je pouvais l'espérer. Un avoué? Je pouvais le désirer. Mais
+un notaire! Oh! c'est un rêve! Et cependant... Angéline, je le sais,
+n'épousera pas moins qu'un notaire. Je la connais. Elle est fière,
+elle a le coeur haut, elle est fille de notaire, elle ne voudra pas
+descendre jusqu'à un avoué!...
+
+Comme j'en étais là de mes réflexions, car, au lieu de rédiger le
+contrat de Michel Bernard et d'Hyacinthe Forestier, je pensais à
+mademoiselle Angéline Bouchardy, fille de mon patron, j'entendis tout
+à coup un pas léger le long de l'escalier et un frôlement de robe de
+grenadine qui ne m'était pas inconnu.
+
+Je regardai si la seconde porte de l'étude, celle qui séparait le second
+et le troisième clerc de moi, leur chef et de maître Bouchardy, leur
+patron, était bien fermée, et j'attendis avec une douce anxiété ce qui
+allait suivre.
+
+Oh! mon Dieu, ce qui suivit fut ce que j'espérais. Une main adroite
+et légère tourna le pène de la serrure, ouvrit la porte; Mlle Angéline
+parut et s'écria d'un air étonné:
+
+--Ah!
+
+Son étonnement ne m'étonna pas, comme vous pensez bien, car j'y étais
+habitué; et je me levai avec empressement pour montrer mon zèle.
+
+Elle me regarda en riant et dit:
+
+--Je croyais que mon père était ici.
+
+Si elle le croyait, Dieu seul peut le savoir. Quant à moi, je répliquai:
+
+--Mademoiselle, il vient de sortir tout à l'heure avec M. Saumonet.
+
+Elle reprit, en fronçant légèrement les sourcils:
+
+--J'en suis bien fâchée... Je voulais le consulter. C'est très
+désagréable... Il faut se décider tout de suite.
+
+Je la regardais. Elle regardait ses bottines d'un air souriant et
+embarrassé. A la fin elle me dit:
+
+--Mon père est allé dîner chez M. Forestier, à l'occasion du contrat,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Eh bien! il me laisse dans un embarras terrible. Je suis invitée, moi,
+à prendre le thé; il y aura sans doute beaucoup de monde; quelle robe
+dois-je mettre?
+
+Et comme j'hésitais, elle reprit impétueusement:
+
+--Voyons, ne me dissimulez rien, monsieur Trapoiseau. Une robe de
+soie, une robe d'organdi, une robe de satin, une robe de brocart brodée
+d'or?... Répondez: mais répondez donc, puisque mon père n'est pas là
+pour répondre!
+
+Je baissai la tête, en étendant les bras, pour indiquer mon embarras:
+
+--Mademoiselle je suis perplexe; je suis vraiment perplexe... Je suis au
+fond de la plus profonde perplexité.
+
+--Alors vous ne savez pas si je dois être en blanc, en rose, en bleu, en
+gris ou en noir?
+
+--Comment pourrais-je le savoir, mademoiselle?
+
+--En étudiant la question dans les bons auteurs, monsieur Trapoiseau!
+
+Elle fit quelques tours dans l'étude comme un chardonneret dans sa cage,
+en ayant l'air de regarder les livres de la bibliothèque et de faire un
+choix; puis, elle s'arrêta, appuya sur mon bureau ses deux belles mains,
+un peu grandes et même un peu rouges, mais bien faites et demanda:
+
+--Vous serez des nôtres, ce soir, chez madame Forestier?
+
+Je répondis modestement:
+
+--Oui, mademoiselle;... c'est-à-dire que je suis invité à porter le
+papier timbré, le contrat, l'encrier et les plumes...
+
+Elle répliqua d'un air de douce autorité:
+
+--Vous êtes invité; je le sais. Hyacinthe me l'a dit. On dansera. Vous
+me ferez vis-à-vis...
+
+--Ah! mademoiselle!... Mais personne ne m'a dit que je fusse invité...
+
+--Eh bien! je vous le dis, moi... Vous me ferez donc vis-à-vis, à
+moins...
+
+Ici elle hésita, ou fit semblant.
+
+Je demandai, le coeur palpitant:
+
+--A moins?...
+
+--A moins que vous ne préfériez me demander vous-même la première
+contredanse.
+
+O joie! ô bonheur! J'avais une terrible envie de tomber aux pieds
+d'Angéline et de les baiser avec la piété qu'on doit aux anges du
+Seigneur; mais elle s'en aperçut et s'écria tout à coup:
+
+--Qu'est-ce que vous faisiez là, quand je suis entrée?
+
+--Mademoiselle, je rédigeais ou plutôt je me préparais à rédiger le
+contrat...
+
+--D'Hyacinthe?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+Elle se pencha anxieusement, et, ne voyant rien qu'un papier timbré
+privé de toute souillure, me dit:
+
+--C'est ça le contrat?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Et vous n'avez rien fait?
+
+--J'allais commencer.
+
+--Alors, je me sauve.
+
+En effet, elle ouvrit la porte et me dit à demi-voix:
+
+--N'oubliez pas de venir en habit, avec des gants... Hyacinthe compte
+sur vous..., toutes ces dames aussi.
+
+Elle fit une pause et ajouta:
+
+--Moi surtout... A ce soir, monsieur Félix!
+
+--A ce soir, mademoiselle!
+
+La porte se referma, et je restai seul avec mon contrat à rédiger.
+
+Eh bien, me croira qui voudra, cet «à ce soir, monsieur Félix?» m'avait
+rendu le plus heureux des hommes. C'est la première fois qu'elle
+m'appelait de mon nom de baptême. Jusque-là j'avais été Trapoiseau,
+premier clerc de maître Bouchardy. Du coup je venais de passer «Félix».
+Sentez-vous la différence?
+
+
+
+
+III
+
+MA MÈRE
+
+
+Je perdis bien encore quelques minutes à bercer dans mes rêveries cette
+douce pensée que deux jeunes demoiselles,--les plus belles à mon avis,
+et les plus riches de la puissante cité de Creux-de-Pile,--m'avaient mis
+souvent en tiers dans leurs conversations, et que l'une d'elles parlait
+dans l'intimité de «Félix», tandis que l'autre répondait en parlant de
+«Michel».
+
+Hé! hé! n'a pas ce bonheur-là qui veut!
+
+Enfin, il fallut prendre la plume et commencer gravement:
+
+«Par devant maître Bouchardy et son collègue...»
+
+Après quoi j'allai tout d'un trait et sans débrider jusqu'à la fin, tant
+j'étais rempli, pénétré, saturé des clauses du contrat.
+
+Quand tout fut prêt, je rentrai chez moi pour souper et prendre un habit
+noir et une cravate blanche.
+
+Chez moi, je veux dire chez ma mère, et quoiqu'on se doute bien que la
+veuve de l'huissier Trapoiseau n'était pas une grande dame et n'habitait
+pas un palais, on imaginera difficilement la vérité.
+
+Ma mère occupait au second étage et de plain-pied avec la rue, la maison
+étant adossée au rocher (notez cette coïncidence), une grande chambre et
+un petit cabinet qui dominaient tous les deux la rivière de plus de cent
+pieds de haut. Le pavé de la chambre était fait de terre battue, comme
+celui des granges. Le cabinet, plus heureux, avait un plancher de bois.
+Mais la chambre servait à tout.
+
+D'abord, ma mère y couchait. Ensuite elle y faisait sa cuisine (maigre,
+très maigre cuisine!) composée le matin d'une soupe à l'oignon, à midi
+d'un ragoût de mouton et de pommes de terre qui durait trois jours. Le
+quatrième jour, on le remplaçait par une omelette mêlée de pommes de
+terre. A dire vrai, les pommes de terre étaient le légume favori de ma
+mère et sa nourriture principale; aussi les fourrait-elle au hasard dans
+toutes les sauces, et telle est la douce influence d'un bon appétit que
+j'avalais avec plus de plaisir une omelette aux pommes de terre qu'un
+banquier n'avale une dinde aux truffes.
+
+Le souper, régulièrement servi à sept heures du soir, se composait, en
+hiver: le lundi, d'une soupe aux choux; le mardi d'une soupe aux raves;
+le mercredi, d'une soupe aux choux; le jeudi, d'une soupe aux raves; le
+vendredi d'une soupe aux choux; le samedi d'une soupe aux raves; et le
+dimanche,--jour de fête, de luxe, de magnificence et de prodigalité,
+d'une soupe aux choux mêlés de raves et de pommes de terre.
+
+Pour faire couler le tout, une eau délicieuse puisée à la fontaine
+voisine, au pied du rocher sur lequel la maison était bâtie. Quant au
+vin, il était né dans le pays, c'est-à-dire plus âpre et plus difficile
+à digérer qu'une condamnation à trois mois de prison et 6.000 francs
+d'amende. Au reste, ma mère n'en a jamais goûté; pour moi, j'en buvais
+avec une extrême modération. Un litre tous les dix jours que ma mère
+allait chercher dans la boutique du cabaretier d'en face. Cinq sous en
+gros et six sous au détail.
+
+Vous me croirez si vous voulez, ce régime, aidé du grand air et de
+beaucoup d'exercice, vaut mieux que celui des Parisiens. Mon
+grand-père Trapoiseau qui n'a jamais goûté ni vin ni viande a vécu
+quatre-vingt-quinze ans.
+
+Vous voyez maintenant le logis de ma mère et le mien. Quant à ma mère
+elle-même, figurez-vous une coiffe de paysanne, une figure taillée à
+coups de serpe dans un chêne, des bras solides, des poignets noueux et
+un air dur et gai tout ensemble,--dur pour elle-même et quelquefois pour
+le prochain, mais toujours gai pour moi,--c'est elle.
+
+La maison que nous habitions était à nous; mais par quart seulement.
+Ma mère avait acheté le second étage et le grenier. Le propriétaire
+du premier,--un aristocrate celui-là, était un tisserand. Celui du
+rez-de-chaussée était un maréchal-ferrant. Les chevaux descendaient chez
+lui par un sentier étroit garni d'un parapet ou garde-fou de deux pieds
+de haut qui les avertissait de ne pas caracoler au hasard, de peur de
+tomber dans la rivière...
+
+Le grenier avait été cédé de bonne grâce à un propriétaire qui serrait
+là son foin et son avoine. Je veux dire qu'on les serrait pour lui;
+car ce pauvre Aristide était si bête, au dire de ma mère, qu'il n'avait
+jamais su rien faire de ses dix doigts.
+
+En deux mots, c'était un âne, un âne à quatre pattes, l'âne de ma mère
+et après moi ce qu'elle avait de plus précieux au monde. Aristide était
+son gagne-pain, son compagnon de voyage; il aurait été le confident de
+ses peines si elle avait eu des peines: mais elle avait trop de courage
+et de bon sens pour s'inquiéter ou s'affliger de rien.
+
+C'est Aristide qui traînait la voiture; car ma mère avait une voiture,
+comme une duchesse, et la conduisait elle-même à la foire. Ce n'était
+pas un carrosse, oh! non; ni une calèche découverte, ni un four-in-hand,
+ni un huit ressorts; c'était une bonne carriole bien solide où ma mère
+qui faisait tous les commerces honnêtes, depuis le bonnet de coton
+jusqu'aux clous et aux fers à cheval, avait l'habitude d'entasser sa
+marchandise.
+
+La carriole n'avait que deux roues, ma mère marchait à côté d'Aristide
+dans la montée et tricotait en disant de bonnes paroles pour
+l'encourager. Vers le haut de la côte, elle tirait de sa poche un
+morceau de sucre et le lui montrait. Aristide qui ne manquait pas
+d'esprit pour son âge, car il avait quatorze ans déjà, faisait un
+dernier effort, surmontait le dernier obstacle et tirait voluptueusement
+la langue où ma mère déposait le sucre. Il fermait les yeux pendant une
+minute pour mieux savourer son bonheur.......
+
+Après quoi, l'on se remettait en marche, dans les descentes, ma mère
+s'asseyait sur le derrière de la carriole pour faire contre-poids.
+
+Oh! comme ils s'entendaient bien, elle et lui! Et que le philosophe
+avait raison, qui dit que l'âne est un «frère inférieur» de l'homme!
+Si j'osais, je dirais «un frère supérieur» car il est meilleur, plus
+honnête, plus sobre, plus patient, plus robuste, plus doux et souvent
+plus courageux. Que lui manque-t-il donc?... L'intelligence?... Qui
+sait? Il n'entend pas le latin, c'est vrai, et même, à cause de cela on
+décore du nom d'ânes, dans les collèges, ceux qui ne peuvent pas
+lire Sénèque à livre ouvert... Eh bien! après?... En sont-ils plus
+malheureux?...
+
+Aristide savait tout ce qu'il faut savoir: qu'on doit aimer ses amis,
+cogner ses ennemis (comme il fit le jour où le petit Carbeyrou, ayant
+attaché un fagot d'épines sous sa queue, il lui cassa trois dents d'une
+ruade), respecter le bien d'autrui, honorer les puissants, c'est-à-dire
+se ranger sur le passage de la diligence, de peur d'être accroché;
+braire galamment à la vue des bourriques, ce qui est un hommage à leur
+beauté; traîner une carriole pesamment chargée; faire enfin tout ce qui
+concernait son état, et par ce moyen avoir du foin, de l'avoine et des
+chardons en abondance.
+
+En savez-vous tous autant, chrétiens qui m'écoutez?
+
+Mais je reviens à mon histoire. J'arrivai donc à sept heures chez ma
+mère qui m'attendait, exacte et ponctuelle comme toujours, la soupe sur
+la table, la cuiller en arrêt.
+
+Je l'embrassai, suivant mon habitude, et je lui dis précipitamment:
+
+--Mère, cherche-moi mon pantalon noir, mon habit noir, mon gilet noir,
+ma cravate blanche et mes gants gris-perle,--tu sais bien, ceux que j'ai
+achetés, il y a six mois.
+
+Elle me regarda, très étonnée:
+
+--Seigneur Dieu! est-ce que tu vas à la noce?
+
+--Précisément.
+
+Et, tout en parlant, j'avalais ma soupe par cuillerées énormes.
+
+Alors, en cherchant et brossant mes vêtements, elle demanda:
+
+--Quelle noce?
+
+--Le contrat de mon ami Michel avec mademoiselle Hyacinthe.
+
+Et je lui expliquai le contrat, et l'invitation toute personnelle et
+très imprévue que j'avais reçue d'Angéline.
+
+Aux détails du contrat ma mère ne fit aucune réflexion, si ce n'est:
+
+--Deux mères comme ça, c'est fait pour empoisonner deux familles... Et
+ça ne manquera pas, crois-moi!
+
+Quant à l'invitation, elle s'en fit expliquer mot par mot tous les
+détails, parut en tirer une conclusion mentale qu'elle garda pour
+elle-même et finit par demander assez négligemment pendant qu'elle
+rangeait mon gilet, ma cravate et mon habit sur le lit:
+
+--Comment la trouves-tu?
+
+--Qui? maman.
+
+--Mademoiselle Angéline.
+
+Je répondis en riant:
+
+--Je la trouve très bien... D'abord, c'est la fille du patron; et si je
+la trouvais laide, je ne le dirais pas... Ça, c'est élémentaire.
+
+Ma mère reprit:
+
+--Elémentaire, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce une bête nouvelle de
+la nature? Je te demande si elle te plaît ou si elle ne te plaît pas.
+Réponds-moi entre quatre-z-yeux?
+
+Et elle me regardait fixement. Puis, comme je ne me pressais pas de
+répondre, car il y a des choses qu'on n'aime pas à dire, même à sa mère,
+elle ajouta:
+
+--L'aimes-tu, enfin?
+
+Alors, vaincu par cette question trop nette, je répondis:
+
+--A quoi me servirait de l'aimer, puisque je ne serai jamais son mari?
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+Ce mot me troubla délicieusement. Comment donc! Je pouvais..., j'avais
+l'espoir de... Mais non, ma mère se trompait... L'amour maternel lui
+donnait une illusion que je ne pouvais pas partager.
+
+Comme j'allais lui demander des explications, un petit gâte-sauce entra
+chez nous précipitamment et me dit:
+
+--Monsieur Trapoiseau, venez vite. C'est pressé, pressé, pressé!... On a
+besoin de vous.
+
+--Chez qui?
+
+--Chez M. Forestier.
+
+--Qui t'envoie?
+
+--M. Bouchardy, le notaire.
+
+--Mais je ne suis pas habillé.
+
+--Il a dit de venir en chemise... Il paraît qu'il est arrivé un grand
+malheur... M. Saumonet, l'autre notaire, lève les bras en l'air et crie
+comme un sourd... On les entend tous les deux de la cuisine.
+
+--Le dîner est fini?
+
+--Ah! oui, répliqua le petit gâte-sauce, et ce n'est pas malheureux,
+seigneur Jésus! Ils sont à prendre le café dans le jardin. Croiriez-vous
+qu'ils n'ont laissé que des pilons, des ailerons, des carcasses et
+des os de gigot. Encore Forestier est venue à la cuisine et voulait me
+donner les morceaux de pain à demi mangés,--on y voyait encore la marque
+des dents,--mais Mihiète a bien su dire: «Madame, si ces rogatons sont
+bons, gardez-les pour vous, et s'ils ne le sont pas, donnez-les aux
+chiens?» Alors madame a voulu se fâcher et jeter par-dessus l'épaule
+qu'une «dame» comme elle ne se commettait pas avec des «torchons»; mais
+nous avons tellement ri et nous avons tellement fait tous: «Hou! hou!
+hou!» qu'elle s'est sauvée en criant qu'elle n'avait jamais souffert,
+qu'elle ne souffrirait jamais qu'on lui manquât de respect.
+
+Pendant que le petit garçon parlait, je m'habillai à la hâte. Dès qu'il
+fut parti, je me regardai dans la glace de trente centimètres de haut
+et quinze centimètres de large qui était le seul meuble de luxe de
+la maison. Il s'agissait de résoudre un problème ardu, et de faire le
+noeud de ma cravate.
+
+Là, tout le bon sens de ma mère et toute sa tendresse ne pouvaient me
+servir de rien. Elle vit mon embarras et me dit:
+
+--Tu ne sais pas t'en tirer?
+
+--Non, maman.
+
+--Eh bien, laisse-moi faire.
+
+Elle me fit un noeud à la Colin, et comme je regardais avec inquiétude
+ce noeud dans la glace, elle ajouta:
+
+--Si ce n'est pas assez beau pour mademoiselle Angéline, c'est qu'elle
+ne s'y connaît pas. C'est avec un noeud fait comme ça que ton père m'a
+persuadée de devenir madame Trapoiseau... Est-ce que ta mère ne vaut pas
+mademoiselle Bouchardy?
+
+La question était sans réplique; aussi je brossai mon chapeau avec soin
+et je partis.
+
+
+
+
+IV
+
+A LA CUISINE
+
+
+Il n'y avait pas loin du faubourg Saint-Hilaire où je demeure à la
+maison de M. Forestier, honorable député de Creux-de-Pile. Cent
+pas, tout au plus. Tous les «_principaux de la ville_,» comme dit le
+secrétaire de la sous-préfecture, habitaient cet heureux quartier, le
+seul où chaque maison eût son jardin et, au bas du jardin, la rivière.
+
+Je ne tardai donc pas à toucher le but de la course, c'est-à-dire
+le marteau en forme de poignée qui avertissait l'honorable député de
+l'approche d'un de ses électeurs. Mais avant d'agiter ce marteau,
+je prêtai l'oreille. Un grand bruit d'assiettes, de chaudrons, de
+casseroles, de verres choqués les uns contre les autres, d'éclats de
+rire et de cris de joie sortait de la cuisine et annonçait à tout le
+pays le présent contrat et la noce future.
+
+Le chef de cuisine, renommé à plus de dix lieues à la ronde, et emprunté
+pour ce jour-là au fameux hôtel du _Dauphin_, où descendent tous les
+conseillers généraux et où dînent tous les notaires du département,
+présidait naturellement le festin. Je reconnus sa forte voix bien
+timbrée qui proposait un toast; et en regardant à travers la fenêtre
+ouverte, j'aperçus sa haute et magnifique encolure. En face de lui était
+la grosse Mihiète, faite au tour, je veux dire comme une barrique
+montée sur deux courtes pattes, et majestueuse aussi, mais à sa manière,
+c'est-à-dire en largeur et en profondeur plutôt qu'en hauteur. Son teint
+était rouge de brique, ses joues s'élevaient comme deux poires énormes
+ou plutôt comme deux collines arrondies au fond desquelles on apercevait
+un vallon étroit et court. C'était son nez. Son menton supérieur, le
+vrai, reposait mollement sur deux autres qu'on aurait pu prendre pour
+des coussins. Sa voix en revanche, était grêle, mais perçante, et, sans
+retentir, se faisait entendre au loin, comme le son de la plus haute
+note du violon.
+
+Autour de ces deux personnages considérables étaient assis et groupés,
+chacun suivant son importance, sept ou huit autres personnes, servantes
+ou domestiques mâles appelés à prendre leur part de la fête, à condition
+de servir à table les invités de M. Forestier, ou de faire dans la
+cuisine de Mihiète, pour ce jour-là et sous ses ordres, les travaux
+d'ordre inférieur.
+
+Le chef de cuisine, le grand chef se leva, remplit son verre et celui de
+tous les assistants d'un vin que je reconnus à la forme des bouteilles
+n'être pas «vin du pays», mais bien «bordeaux» le plus pur, mit une
+main dans son gilet, comme il avait entendu dire que faisait le grand
+Napoléon, et dit:
+
+--Mesdames et messieurs, je bois à la santé des dames ici présentes...
+
+--Bravo! crièrent tous les convives qui avaient de la barbe au menton ou
+qui nourrissaient l'espérance d'en avoir un jour.
+
+(Parmi ceux-ci je remarquai la voix glapissante du petit gâte-sauce qui
+était venu me relancer chez moi.)
+
+Toutes les dames se levèrent et tendirent leurs verres du côté de
+l'orateur.
+
+Il reprit:
+
+--Je bois à la santé des dames ici présentes...
+
+Le gâte-sauce interrompit:
+
+--Et des demoiselles.
+
+L'orateur irrité s'écria:
+
+--Et des demoiselles aussi. C'est ce que j'allais dire...
+
+--Oui, mais il ne l'avait pas dit! répliqua le gâte-sauce, fier de son
+succès, car toutes les «dames» lui avaient souri. Elles étaient toutes
+«demoiselles», hélas! ou du moins elles n'avaient jamais comparu devant
+M. le maire, ce qui est l'essentiel.
+
+Le chef de cuisine continua:
+
+--Je bois encore et en premier lieu à la santé de mademoiselle Mihiète,
+ici présente, et qui nous fait l'honneur de nous recevoir dans sa
+maison...
+
+Mihiète s'inclina d'un air de protection bienveillante.
+
+--... Dans sa maison..., reprit le chef, et de nous offrir quelques
+bouteilles de ses meilleurs crus, parmi lesquels je remarque avec
+plaisir du Château-Margaux, messieurs, du Château-Yquem, mesdames...
+
+--Et, dit Mihiète en montrant quelques bouteilles cachées derrière sa
+robe, nous avons aussi du Chambertin et du Corton, sans compter les vins
+de dessert et quelques liqueurs que j'ai eu soin de prendre pendant que
+madame Forestier faisait des grâces avec les dames et les messieurs de
+là-bas... Sans ça, je la connais, elle aurait tout mis sous clef, ou, si
+elle avait oublié, les messieurs auraient tout sifflé.
+
+--Ah! dit le cocher de M. Forestier, c'est vrai qu'ils sifflent dur,
+quand ils s'y mettent. L'autre jour, à Saint-Perry, après la foire, le
+patron, le président et le procureur de la République,--deux autres de
+son espèce,--ont fait apporter dix bouteilles,--dix, vous m'entendez
+bien,--et n'ont pas laissé au fond de quoi donner à boire à un merle.
+
+Il y eut un cri d'indignation autour de la table.
+
+--Ils ne t'ont rien donné? demanda Mihiète.
+
+--Rien du tout. Ah! si! le patron m'a donné l'ordre que voici:
+
+«--Pierre, tu donneras l'avoine au cheval et tu boiras un verre de vin
+gris à ma santé.»
+
+--Oh! dit Mihiète, je le reconnais bien là. Tout pour lui. Rien pour les
+autres.
+
+--Aussi, ajouta Pierre, je les ai joliment menés dans la calèche, tout
+le long de la route. Je suis parti au galop, j'ai passé dans toutes les
+ornières, j'ai traversé tous les tas de pierres, je les faisais rouler
+l'un sur l'autre et je les secouais comme la salade dans le panier. M.
+Forestier a voulu descendre un instant; j'ai fait semblant d'arrêter; il
+a mis un pied par terre, j'ai lancé mon cheval, sans en avoir l'air, il
+est tombé les quatre fers en l'air. Ça lui apprendra à m'offrir un verre
+de vin gris quand il se remplit, lui, comme une tonne.
+
+--Mais, demanda le chef de cuisine, qu'est-ce qu'il a dit en se
+relevant?
+
+--Il a dit comme vous auriez dit, à sa place:
+
+«--Sacré nom de Dieu!»
+
+A cette réponse, tous les convives se mirent à rire, et surtout les
+«demoiselles».
+
+Pierre continua:
+
+--Il aurait bien voulu se fâcher, mais j'ai crié plus fort que lui. J'ai
+dit aussi: «Sacré nom de Dieu!» mais en parlant à mon cheval. J'ai juré
+contre le bourrelier, contre le carrossier, contre la calèche, contre
+les saints, contre tous les diables d'enfer, contre l'agent-voyer qui
+a fait la route, contre les ouvriers qui l'ont cailloutée, contre la
+pluie, contre le vent, et, tout en jurant, je relevais le patron, je
+l'essuyais, je le brossais, car il était tout couvert de boue, je le
+plaignais, je lui disais tout bas que c'était bien malheureux pour lui,
+qu'on croirait qu'il s'était grisé à la foire et qu'il n'avait pas pu se
+tenir debout sur ses pattes; que madame Forestier lui ferait une scène
+au retour, mais que je serais témoin, moi, qu'il n'avait pas bu plus que
+les autres...
+
+Enfin j'en ai tant dit qu'au lieu de m'appeler «fichu animal» et «sacrée
+rosse», comme au commencement, il a fini par me remercier comme si je
+lui avais rendu service... Et voilà!... Oh? les maîtres, voyez-vous,
+c'est tous de la canaille. Si on ne les tenait pas bride en main, on
+n'en ferait rien de bon.
+
+--Et les maîtresses donc? dit Mihiète. En voilà qui sont bassinantes! Il
+faut se lever à cinq heures du matin, se coucher à minuit, leur porter
+le chocolat au lit avec du pain grillé et beurré, revenir à dix heures,
+au coup de sonnette de madame, recevoir les ordres pour le déjeuner,
+pour le dîner, pour le lunch (une invention de ces chiens d'Anglais qui
+ne savent quoi faire pour tourmenter le pauvre monde!), balayer par-ci,
+balayer par-là, faire les lits, lacer madame qui est faite comme une
+tour et qui veut paraître mince comme une guêpe (l'autre jour j'ai cassé
+deux lacets, à force de tirer; elle criait comme une brûlée, et moi je
+serrais toujours plus fort, ça m'amuse, quand elle crie); ensuite il
+faut faire la cuisine, et quand on l'a faite, entendre dire à madame qui
+ne saurait pas seulement mettre un rognon de veau à la broche: «Mihiète,
+vous ne comprenez donc rien? Vous jetez le sel à poignées; vous poivrez
+tout que c'est une bénédiction; vous mettez trois livres de beurre
+dans le macaroni, comme si le beurre ne coûtait rien, ou comme si on le
+ramassait sur les grands chemins; il faut faire attention, ma fille, ou
+je vous mettrai à la porte!...»
+
+En parlant, Mihiète imitait de son mieux le ton et la colère de sa
+maîtresse, et les autres domestiques riaient aux éclats.
+
+A la fin, le chef de cuisine lui dit:
+
+--Est-ce que vous ne lui répondez rien?
+
+Mihiète se redressa fièrement:
+
+--Moi! Je lui dis d'aller dans son salon pour faire la gracieuse et de
+me laisser dans ma cuisine, où je veux être maîtresse de mes fourneaux.
+Je ne veux pas que personne vienne goûter mes sauces avant qu'elles
+soient sur la table. Alors elle m'appelle de tous les noms et crie
+qu'une «dame de député comme elle» ne peut pas se disputer avec un
+«torchon» comme moi. Mais moi je lui réplique qu'il y a des torchons qui
+valent mieux que des dames de députés, que les torchons savent faire
+le dîner et que les dames de députés ne savent que le manger; que si
+j'avais de quoi, je saurais bien me coucher à moitié sur mon canapé pour
+recevoir les messieurs et lever les yeux en l'air pour en montrer le
+blanc, comme font les tanches dans la poêle à frire. L'autre jour, elle
+s'est avancée vers moi, la main levée pour me donner un soufflet, en
+m'appelant «carogne»...
+
+--Qu'as-tu fait? demanda Pierre.
+
+--Rien que de bon. C'était un quart d'heure avant dîner. J'ai plongé ma
+grande cuiller dans le pot-au-feu; je l'ai retirée pleine de bouillon et
+j'ai dit «Madame, les «carognes» sont faites comme vous, et si vous me
+touchez, mon bouillon est brûlant, je vous en marquerai pour la vie.» Et
+voilà!
+
+Elle était en toilette; elle allait faire des grimaces devant ses
+invités; elle a eu peur et s'est sauvée.
+
+Le chef de cuisine demanda:
+
+--Elle ne vous a pas renvoyée?
+
+Mihiète répliqua d'un air profond:
+
+--Renvoyée! Elle s'en garderait bien. J'en sais bien trop long sur son
+compte!
+
+Les assistants essayèrent vainement de la faire parler.
+
+--Non, non, répondit Mihiète; voilà vingt ans que je suis dans la
+maison. J'y suis entrée huit jours après la naissance d'Hyacinthe.
+Ce n'est pas à moi de dire des choses qui ne sont pas à dire et qui
+feraient du tort.
+
+--A qui? demanda une curieuse.
+
+--A ton bonnet, bavarde! Elle le sait bien, et ce n'est pas elle qui
+me renverra jamais! Ah! quand elle était jeune! Ce pauvre M. Forestier
+n'était pas toujours content...
+
+Puis elle se mordit la langue, heureuse d'avoir excité la curiosité
+publique, heureuse aussi de ne pas la satisfaire, ce qui lui donnait une
+réputation de discrétion et faisait soupçonner bien des mystères.
+
+--Mais vous, demanda le chef de cuisine, si elle ne vous renvoie pas,
+est-ce que vous ne la quitterez jamais?
+
+--Moi! répliqua Mihiète d'un air capable, ça dépend... Quand nous aurons
+marié notre Hyacinthe, on verra.
+
+--Elle est jolie, votre Hyacinthe! Ah! ma foi, c'est tout ce qu'il y a
+de plus joli à Creux-de-Pile et aux environs.
+
+--Et dans tout le département! s'écria Mihiète avec transport. C'est moi
+qui l'ai élevée, cette enfant, et je m'en vante! Ce n'est pas elle qui
+m'appellerait «carogne», comme sa mère a fait l'autre jour, ni qui me
+menacerait d'un soufflet! Ah! la pauvre chérie! Elle est bonne comme le
+bon pain. Elle ne ferait pas de mal à une mouche, et elle est gaie
+comme un petit chat gris. Tenez, savez-vous ce qu'elle me disait
+hier:--«Écoute, ma bonne Mihiète, tu ne peux pas t'accorder avec maman,
+veux-tu venir avec moi? Je vais me marier, tu sais, avec Michel...--Ah!
+oui, un joli garçon, ai-je répondu.--N'est-ce pas, Mihiète? Et que
+j'aime comme il m'aime... Eh bien, tu feras notre ménage. Veux-tu?»
+
+J'ai dit:
+
+«--Mais ton père va se fâcher, lui qui ne trouve de bon que mes
+sauces...
+
+«--Eh bien! papa viendra dîner souvent chez nous. Ça le changera!»
+
+Et alors ma foi, j'ai dit: oui, et dans trois jours je vais quitter la
+cambuse. Je rendrai mon tablier à madame et je dirai:
+
+«--Madame Forestier, au plaisir de ne jamais vous revoir!»
+
+Le discours de Mihiète étant fini, je frappai à la porte et l'on ouvrit.
+
+
+
+
+V
+
+UN ARTICLE DU CONTRAT
+
+
+C'est le petit gâte-sauce qui se montra le premier. Il courut m'annoncer
+au fond du jardin, et je vis arriver à pas précipités mon respectable
+patron, M. Bouchardy, suivi de son collègue, qui gardait dans sa
+démarche quelque chose de sec, de net et de tranchant comme une lame
+de rasoir. Derrière eux, mais à quelque distance, mon ami Michel nous
+observait à travers le feuillage, et mademoiselle Hyacinthe, appuyée sur
+son bras le regardait d'un air inquiet.
+
+Visiblement il s'agissait de quelque chose de grave. Une des deux
+parties avait trop tendu le câble; il allait casser. Les deux vieilles
+dames (je les appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagénaires ni
+l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec dignité. Mme Forestier,
+étant maîtresse de la maison feignait de s'occuper surtout de ses hôtes,
+et leur offrait à boire avec des grâces incomparables.
+
+--Comment trouvez-vous ce café, chère belle?
+
+--Excellent, chère madame, excellent, tout à fait excellent! répondait
+une dame au nez rouge. Où donc l'achetez-vous?
+
+--Nous ne l'achetons pas, chère belle. Nous le recevons directement
+de Bourbon et de Moka, par la malle des Indes. C'est sir John Miller,
+gouverneur d'Aden, qui nous l'envoie mélangé tout exprès, dans des
+proportions dont vous n'avez pas d'idée.
+
+Ces derniers mots «dont vous n'avez pas d'idée» avaient pour but
+d'humilier la dame au nez rouge; mais celle-ci s'écria:
+
+--Mon cousin qui est à la Martinique m'en envoie souvent...
+
+Par ce moyen, elle reprenait le terrain perdu, car il n'est pas donné à
+tout le monde d'avoir un cousin à la Martinique.
+
+Alors madame Forestier lui coupa la parole et répliqua un peu sèchement:
+
+--... Chère belle, s'il faut tout dire, ce mélange est préparé par sir
+John Miller lui-même; pour lui, cela va de soi; pour le grand shérif de
+la Mecque qui n'en veut plus prendre que de sa main (c'est un article
+secret du dernier traité qu'il a signé avec l'Angleterre) et pour la
+reine Victoria.
+
+--Mais alors vous êtes donc très intimes avec sir John Miller?
+
+--Intimes, chère belle, au point que sir John et lady John m'ont promis
+de venir me voir, l'hiver prochain, à Paris.
+
+Elle s'interrompit pour offrir du café à une autre dame qu'elle appelait
+«ma chérie».
+
+Pendant ce temps, «chère belle», la dame au nez rouge, disait à
+demi-voix à sa voisine:
+
+--Fait-elle des embarras, cette pauvre Rosine; pour un Anglais qu'elle
+connaît et qui est sous-préfet chez les nègres!
+
+De son côté, Rosine--je veux dire Mme Forestier,--faisait le tour du
+cercle en prodiguant les «chère belle», «ma chérie», «mon bel ange
+bleu», «mon petit chou», et tous les termes de protection bienveillante
+dont elle croyait caresser et accabler à la fois ses hôtes.
+
+A la fin, elle arriva en face de Mme Bernard, la mère de Michel, qui,
+soit par hasard, soit de parti pris, l'attendait fermement assise sur sa
+chaise et regardait le groupe de Michel et d'Hyacinthe appuyés l'un sur
+l'autre et cachés à demi dans l'ombre.
+
+Là, comme j'étais assez proche et comme la voix des deux dames était
+fort claire et par moments presque aiguë, j'entendis ce qui suit:
+
+--Ah! Reine, dit Mme Forestier en s'asseyant et prenant les mains de son
+amie, c'est donc aujourd'hui que nous allons signer le bonheur de ces
+enfants!
+
+Et d'un geste elle montra les jeunes gens.
+
+--Oui, ma pauvre Rosine, répliqua l'autre, c'est le moment de dire adieu
+à la jeunesse. Nous vieillissons, ma chère!...
+
+C'était vrai pour toutes les deux, mais Mme Forestier ne l'avouait pas.
+Aussi l'autre, plus âgée d'ailleurs de cinq ans, le lui rappelait avec
+plaisir. Se sentant noyer, elle s'attachait comme une lourde pierre au
+cou de sa bonne amie,--afin de la noyer aussi.
+
+--Ah! ma chère, dit Mme Forestier, en évitant le combat (quoiqu'elle
+fût très vaillante, Dieu le sait?), quel chagrin quand on pense qu'on a
+élevé une fille pendant vingt ans, au milieu de toutes les tendresses,
+qu'on l'a entourée de tant de soins, qu'on l'a aimée avec tant de
+passion, qu'on lui a sacrifié tous ses goûts, toutes ses idées, tout son
+bonheur, car je peux bien l'avouer à présent; c'est malgré moi et dans
+l'intérêt de mon mari que je me suis laissé traîner dans le monde...
+Oui, quand je pense à tout cela et que je vois Hyacinthe toute prête à
+me quitter sans remords, presque sans regrets, je me dis: «Seigneur mon
+Dieu? qu'est-ce que c'est que la vie?»
+
+Alors cette tendre mère posa sur ses yeux un mouchoir brodé de dentelle
+pour cacher ses larmes; mais l'autre dame--la mère de Michel,--non moins
+tendre, quoique moins poétique et plus philosophe, lui répliqua:
+
+--Que veux-tu, ma pauvre Rosine? Il faut bien en passer par là! Tu as
+dansé. Ta fille veut danser à son tour. C'est la loi de ce monde. Tu
+as montré tes grâces pendant vingt ans. Elle aussi veut montrer les
+siennes.
+
+A ce mot de «montrer ses grâces», Mme Forestier reprit assez aigrement:
+
+--Qu'entends-tu par là, «montrer mes grâces?»
+
+--J'entends, dit l'autre, ce que tu entends aussi bien que moi, si tu
+n'es pas sourde. Et si le capitaine Smintéry, aujourd'hui colonel à
+Batna, était ici...
+
+--Ma chère, le capitaine Smintéry était un sot, et ceux qui répètent ces
+sottises...
+
+J'aurais bien écouté cette conversation, pendant quelques minutes, sans
+trop d'ennui, mais comme le diapason des voix s'élevait de seconde
+en seconde, je craignis quelque malheur, je fis signe à Michel de
+s'approcher et je vins moi-même présenter mes plus profonds respects aux
+vieilles dames qui, du reste, me regardèrent toutes deux avec un parfait
+mépris.
+
+--Ah! dit madame Forestier, en reprenant son grand air de femme
+distinguée, qu'elle avait un instant failli perdre, au souvenir, mal
+à propos rappelé, du capitaine Smintéry, voici le petit Trapoiseau, je
+crois...
+
+Et me regardant de plus en plus par-dessus l'épaule, comme si j'eusse
+été un meuble du jardin:
+
+--Eh bien, mon garçon, l'acte est-il prêt?
+
+Elle dit cela lentement, négligemment, comme une personne du grand
+monde, qui a tellement d'affaires en tête qu'elle sait à peine qui lui
+parle et de quoi on lui parle.
+
+Mme Bernard, au contraire, visant moins à la distinction et à la poésie,
+me regardait de ses yeux noirs et froids, mais non pas languissants,
+de vrais yeux de femme d'affaires, ou qui se croit habile en affaires,
+parce qu'elle demande beaucoup d'argent aux autres et qu'elle n'en veut
+donner à personne.
+
+Je répondis donc, car les yeux de l'une m'interrogeaient aussi bien que
+la bouche de l'autre:
+
+--Mesdames, quand il vous fera plaisir de signer.
+
+Mais alors, Michel qui était en face de moi, debout derrière sa mère, me
+fit un signe, sans être vu d'elle. J'ajoutai donc par précaution:
+
+--... Cependant, de peur d'avoir oublié quelque chose, je vais relire le
+contrat à M. Bouchardy et à M. Saumonet. Michel, veux-tu venir?
+
+Il me suivit, en effet, avec empressement, et dit à demi voix à sa
+fiancée, toute pâle d'émotion et suppliante:
+
+--Ne t'inquiète de rien, Hyacinthe. Je te jure de mettre le feu à nos
+deux maisons, plutôt que de ne pas forcer tous les obstacles.
+
+Je crois bien avoir entendu qu'un souffle léger comme un baiser suivit
+cette promesse, moins digne d'un avocat que d'un homme de guerre, mais
+je ne voudrais pas l'affirmer par serment... Et, après tout, qu'importe?
+Suis-je de ceux que le bonheur d'autrui incommode?
+
+Une seconde après, pourtant, je crus pouvoir me retourner sans
+indiscrétion. Je vis alors les beaux yeux de Mlle Hyacinthe me sourire;
+elle me salua d'un gracieux signe de tête et me dit en montrant son
+fiancé:
+
+--Monsieur Trapoiseau, mon bon monsieur Trapoiseau, retenez-le; je vous
+en prie; il veut tout casser!
+
+Sur ce mot, elle alla rejoindre son amie, Mlle Angéline me regardait à
+son tour d'un air fort amical et qui ajouta:
+
+--Monsieur Trapoiseau, dépêchez-vous! Les danseuses s'impatientent.
+
+Enfin nous arrivâmes, Michel et moi, dans une allée sombre qui
+descendait vers la rivière, profonde en cet endroit de dix pieds et
+large de trente pas environ.
+
+Alors il s'arrêta devant moi et me dit:
+
+--Mon cher ami, je vais être demain le plus heureux ou le plus
+malheureux des hommes. Je ne sais pas encore lequel des deux; car tout
+dépend de deux femmes; or, l'une est horriblement méchante et tout à
+fait folle, c'est ma future belle-mère. L'autre, c'est... ma mère. Tu
+connais comme moi ses dispositions d'esprit. Quant au père Forestier,
+c'est un zéro que sa femme mène par le bout du nez, ou plutôt qu'elle
+pousse et retient à coups de cravache. Or, de ces deux femmes, qui par
+des moyens divers, se sont rendues maîtresses de la fortune des deux
+familles, si l'une refuse son consentement au mariage, tout est perdu;
+l'autre se piquera d'honneur, et alors Hyacinthe, mon mariage et moi,
+nous serons tous flambés.
+
+--Qu'est-ce qui est donc arrivé, depuis le dîner?
+
+--Une catastrophe, cher ami, une vraie catastrophe; heureusement elle
+n'a pas encore éclaté. Ma mère ignore tout; mais quand elle saura!... je
+la vois, je l'entends d'ici. Tu sais combien elle est vive...
+
+--Tu veux dire violente.
+
+--... Et qu'elle ménage peu ses expressions...
+
+--C'est-à-dire qu'au premier mot de travers elle va vider sur ses amis
+toute une hottée d'injures. Enfin qu'est-il arrivé?
+
+--Voici, dit Michel. Pendant le dîner j'étais placé, naturellement,
+à côté d'Hyacinthe et comme tu peux croire, je n'écoutais guère
+la conversation des voisins; mais Hyacinthe, elle, me paraissait
+préoccupée, agitée, presque triste; enfin l'on eût dit qu'elle avait
+quelque grief contre moi. Plus le dîner avançait, plus sa tristesse
+devenait visible et commençait à m'inquiéter. A la fin, comme je la
+pressais toujours de parler, elle m'a dit tout bas: «En effet, j'ai
+quelque chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez, Michel. Je vous
+aime et je sais que vous m'aimez. Ce que je crains ne vient ni de vous
+ni de moi. Je vous le dirai tout à l'heure, au jardin.» Et alors, avant
+la fin du dessert, elle est sortie, sous prétexte d'aller recevoir Mlle
+Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe une minute après.
+
+Elle m'a dit: «Michel, mon père m'a chargée avant dîner de la plus
+désagréable commission du monde... On vous a promis que j'aurais une
+dot; on vous a trompé. Je n'en ai pas...»
+
+Là-dessus, comme tu peux croire, je me suis jeté à genoux devant elle,
+je lui ai baisé mille fois les mains, je l'ai priée de ne pas penser à
+cela. J'ai protesté que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine
+et que j'en gagnais assez déjà dans mon métier d'avocat pour que nous
+n'eussions besoin de personne; je l'ai rassurée enfin, de toutes les
+manières; mais elle m'a répliqué: «Oh! Michel, ce n'est pas de vous que
+je doute; c'est de votre mère qui déteste la mienne, qui ne m'aime guère
+et qui peut-être sera heureuse de saisir cette occasion de rompre. Or,
+si elle refuse son consentement, tout est perdu, de son côté, ma mère va
+prendre les armes et nous voilà séparés pour la vie.»
+
+Alors Hyacinthe m'a répété les explications que le père Forestier n'ose
+pas me donner en face. Il avait en propre, le jour de son mariage, cent
+mille écus de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le
+conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dépensé dans l'entretien et
+l'amélioration d'une très grande propriété qui appartient à celle-ci
+et sur laquelle il a fait construire, à ses frais, lui, Forestier, une
+magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la femme se dit maîtresse
+de tout, ne veut pas donner un centime, garde le revenu aussi bien
+que le capital, proteste que son mari a dissipé sa propre fortune en
+dépenses insensées, ce qui est un affreux mensonge, et menace de mettre
+celui-ci à la porte, s'il fait acte de rébellion... Séparation de corps
+et de biens! Juge un peu du scandale pour un député à l'approche des
+élections qu'on prévoit.
+
+J'écoutais ce récit en riant. J'en avais vu bien d'autres depuis que je
+rédigeais des contrats.
+
+--Alors, demandai-je à Michel, elle refuse absolument tout?
+
+--Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en se saignant aux
+quatre veines,--elle qui jouait de soixante-dix mille livres de rentes
+dont la moitié, en bonne justice, est due au travail et au patrimoine de
+son mari, elle pourra donner mille écus par an au lieu de dot, mais elle
+ne s'y engage pas formellement... Du reste, si Hyacinthe une fois mariée
+venait à se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui ouvrirait ses
+bras de mère et la protégerait vigoureusement contre quiconque. Jolie
+perspective pour Hyacinthe et pour moi!
+
+--Oui, je connais ces belles mères plus redoutables pour leurs
+gendres que quatre vipères en fureur... Alors, ta mère va refuser son
+consentement?
+
+--A coup sûr!
+
+--Et tu seras désespéré?
+
+--A en mourir.
+
+Je repris:
+
+--Attends-moi là, Michel!... La bataille est en danger, comme à Marengo,
+mais une charge de cavalerie faite à propos peut tout sauver.
+
+--Ah! mon ami Trapoiseau, dit-il, si tu peux me rendre ce service,
+compte que ma vie est à toi, quand tu voudras la prendre, comme dans
+_Hernani_,--au premier son du cor!
+
+Sur cette promesse, j'allai trouver la mère.
+
+
+
+
+VI
+
+LE PRÉSIDENT DE CREUX-DE-PILE
+
+
+Mais d'abord il fallait prendre conseil de mon patron; agir sans son
+consentement eût été grave,--plus que grave,--dangereux!
+
+Justement, M. Bouchardy venait de se retirer avec son collègue, M.
+Saumonet, M. Forestier et le président du tribunal au fond du cabinet
+du jardin; et tous les quatre délibéraient sur le cas de Michel
+et d'Hyacinthe; car le président du tribunal qui, pour des raisons
+particulières, était au courant de tout et prenait un intérêt très grand
+à l'affaire, venait de mettre la question sur le tapis, devant les
+deux notaires et s'appliquait majestueusement à l'embrouiller, à la
+compliquer, à l'envenimer.
+
+C'est, je crois, le moment de parler de ce brave homme qui n'est pas un
+des moindres personnages de cette histoire.
+
+Pour la hauteur (de la taille), pour la grosseur et la pesanteur du
+corps, il ne le cédait qu'aux éléphants. Mais pour l'art de se tourner
+toujours du côté du plus fort et d'y gagner quelque chose, soit pour
+lui, soit pour les siens, il était sans égal dans le département.
+Aussi quoique son nom de famille fût Portefoin, on l'avait surnommé
+Vire-à-Temps, et il virait en effet la barque avec tant de bonheur et
+d'adresse qu'il avait toujours le vent en poupe.
+
+Il était fort respecté, car, comme dit un philosophe, rien ne réussit
+autant que le succès. Bon président du reste, toutes les fois qu'il
+n'avait pas intérêt à juger d'un côté ou de l'autre, voici par quels
+degrés il était entré dans la magistrature.
+
+Son argent l'avait fait notaire, la dot de sa femme l'avait fait riche.
+Louis-Philippe, avant le 24 février, l'avait fait juge; la République
+le fit sous-préfet; Napoléon III le fit président du tribunal de
+Creux-de-Pile, qui est la principale ville du département, et le décora
+deux fois. Puis, comme il avait des cousins et des amis dans le conseil
+général, il fit tracer, aux frais du public, cinq ou six routes au
+travers de ses terres et se fit payer l'expropriation d'un terrain de
+bruyères quatre fois aussi cher que si la route avait passé dans les
+terrains maraîchers des environs de Paris.
+
+Cependant, il eut la sagesse, car c'était vraiment un sage qui
+ne donnait rien à la vaine gloire, de refuser pour lui-même tout
+avancement. Mais c'est qu'il gardait son crédit pour ses trois fils.
+
+L'aîné, qui n'était bon à rien, fut nommé sous-préfet et marié
+sur-le-champ à une riche héritière, avant qu'on pût apercevoir sa
+nullité.
+
+Le cadet fut fait receveur des finances, sans apprentissage. Le
+troisième fut procureur de l'empire d'abord, puis de la République.
+Il avait promesse des plus hauts personnages (c'est-à-dire de trois ou
+quatre chefs de division au ministère de la justice) de remplacer son
+père à la présidence quand la limite d'âge serait arrivée.
+
+Celui-là était l'ambitieux de la famille. C'est lui que le père,
+confiant dans son jeune mérite et dans sa souplesse, destinait à être
+président d'abord du tribunal de première instance, puis conseiller à la
+cour d'appel, puis président encore, mais assis à cette hauteur où
+les humains ne semblent plus que des insectes qu'on met à l'amende,
+en prison, qu'on déshonore ou qu'on ruine à volonté en appliquant et
+combinant les articles 2634, 4533, 9312 et 5839 de n'importe quel code.
+Un peu plus tard, à cinquante ans peut-être, le président de la cour
+d'appel deviendrait conseiller à la cour de cassation; puis président
+encore, et alors aurait la tête dans les nues, comme notre saint père le
+pape, car ses jugements seraient infaillibles.
+
+Le vieux Portefoin (dit Vire-à-Temps) s'en réjouissait d'avance, et
+voyait, comme un autre Abraham, sa race s'étendre et dominer au loin,
+par tout l'univers.
+
+Malheureusement, pour monter si haut, il fallait un point d'appui. En
+temps de république il y en a deux, la Chambre des députés et le Sénat
+(sans compter les antichambres). C'est par ces deux grandes portes qu'on
+entre la tête haute dans les ambassades, les présidences, les recettes
+générales et les ministères.
+
+Or, ces deux portes étaient bouchées pour le moment, l'une, celle de
+la députation, par M. Forestier, l'autre, celle du Sénat, par un cousin
+germain du président, homme aimable, homme d'esprit, tout dévoué au
+vieux Vire-à-Temps, mais qui avait lui-même un gendre parfaitement sot
+et nul, et qui voulait (ne sachant à quoi l'employer), lui réserver au
+moins son poste de sénateur.
+
+De là vient que le président tournait autour de son ami Forestier et de
+la belle Hyacinthe, qu'il aurait bien voulu faire épouser à son fils le
+receveur (car malheureusement le procureur était marié); oui, mais plus
+malheureusement encore, le receveur était tellement mou de corps et
+d'esprit, quoique pareil à son père pour la forme et la complexion,
+qu'aucune fille bien rentée n'en aurait voulu pour mari. De plus, il
+avait pour les vieilles servantes une passion déplorable et presque
+scandaleuse.
+
+Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre la répugnance
+d'Hyacinthe et s'allier étroitement par elle à M. Forestier! Le
+président, le député, le receveur, le procureur, le sous-préfet,--tous
+les pouvoirs réunis dans la même famille et presque dans la même main,
+celle du président. Le vieux Vire-à-Temps aurait gouverné avec un
+pouvoir absolu et pourtant légal plus de cent mille hommes. Une seule
+chose lui aurait manqué: c'est la faculté de les envoyer en enfer, soit
+en leur faisant couper le cou, soit, après leur mort, en les faisant
+piquer avec des fourches rougies au feu par les diables.
+
+Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous, n'appartenait qu'au
+curé, mon oncle, et par bonheur, le curé qui se défiait un peu du
+président (il y a toujours eu concurrence entre les deux métiers) ne se
+livrait pas aisément. On pouvait avoir son appui, mais en le payant de
+mille concessions, car l'homme de soutane ne le cédait pas en orgueil
+au président, au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien de
+personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants à pourvoir, et quant à moi,
+son neveu, sans me négliger tout à fait (il avait même autrefois dépensé
+quelque argent pour mon éducation), il ne s'occupait pas beaucoup de
+mon avancement dans le monde; je n'étais qu'un Trapoiseau, fils de
+l'huissier Trapoiseau, destiné, suivant toute apparence, à crier, comme
+feu mon pauvre père: «Silence, messieurs!» et à recevoir, la tête basse,
+des ordres de M. le procureur de la République ainsi rédigés:
+
+«Trapoiseau, vous assignerez demain les nommés Dubois, Chauvin et
+Cambalu; allez porter ma robe à la femme du concierge et dites-lui
+qu'elle raccommode ce trou... A propos, vous emmènerez mon chien ce soir
+à la promenade, et vous direz à ma femme de ménage de faire mon dîner
+pour cinq heures, etc., etc.»
+
+Peut-être si j'avais porté le nom du curé, mon oncle qui s'appelait
+Torlaiguille, aurait-il pris soin de ma fortune, mais si j'étais
+Torlaiguille par ma mère, j'étais encore plus Trapoiseau par mon père.
+
+De là, un avenir de Trapoiseau, c'est-à-dire d'huissier maigre, râpé,
+destiné, pendant la vie entière, à ne parler aux gens que pour les
+prendre au collet, leur demander de l'argent, saisir et faire vendre
+leurs meubles et recevoir en échange sur la tête un tas de malédictions
+mêlées quelquefois (hélas)! de vieux trognons de chou, de balayures, de
+pots cassés et de choses encore moins respectables.
+
+Mais je m'égare. Revenons à mon président.
+
+Il était donc assis et à demi-couche comme un homme d'importance, homme
+d'érudition, homme de capacité et savant jurisconsulte, dans un fauteuil
+en bois de chêne assez artistement tordu par le plus habile de tous les
+menuisiers de Creux-de-Pile.
+
+Il était assis, cet homme noble et puissant, et le fauteuil craquait
+sous lui, comme un cheval prêt à s'affaisser sous un cavalier trop
+pesant. En face, dans des attitudes diverses, mais plus modestes,
+étaient assis pareillement M. Forestier, le député, et les deux
+notaires.
+
+Il parlait. Les autres écoutaient.
+
+Je suivis leur exemple et j'écoutai aussi.
+
+Le président tira lentement de son cigare (car M. Forestier avait pris,
+à Versailles, l'habitude du cigare et en offrait volontiers à l'élite
+de ses hôtes), il tira, dis-je, une grosse bouffée, regarda la lune qui
+commençait à se lever à l'horizon, sur la montagne en face, et dit avec
+une majesté incomparable:
+
+--C'est grave!
+
+Les autres demeurèrent consternés de cet arrêt, et gardèrent le silence.
+Il reprit après deux autres bouffées:
+
+--C'est très grave! C'est plus que grave!
+
+Je m'approchai pour tâcher d'apprendre ce qui était grave, car il ne
+fallait pas songer à le lui demander moi-même... Un simple premier
+clerc sans fortune et sans nom, à un président! Il ne m'aurait même pas
+regardé,--bien loin de me répondre!
+
+M. Bouchardy me fit signe de la main de m'appuyer contre la balustrade
+et d'écouter.
+
+--Au fond, dit le président, d'une voix onctueuse et solennelle, je
+comprends très bien, mon cher ami, les craintes maternelles de madame
+Forestier. Sa tendresse, toujours en éveil pour le bonheur de sa fille,
+prévoit beaucoup de choses...
+
+--Elle en prévoit trop, interrompit le député, car enfin elle traite
+d'avance Michel comme un misérable qui pourrait manger la dot de
+sa femme, la laisser sans asile et sans pain, et la tuer à coups de
+bâton... Après tout, Michel n'est pas encore un scélérat. C'est même
+un joli garçon; un avocat de grand mérite, qui a plaidé l'autre jour, à
+Poitiers, d'une façon très remarquable,--je le sais, j'y étais!--qui
+est fort estimé ici, qui a dès aujourd'hui une assez belle fortune, qui
+l'augmentera certainement, outre que sa mère est riche et lui laissera
+un bon patrimoine, car elle est avare, comme un vieux juif; enfin, nous
+n'avons pas le droit, après tout, d'être bien difficiles pour Hyacinthe,
+car ma femme ne lui donne pas un radis...
+
+(Il fit claquer son ongle sous sa dent, pour exprimer plus fortement
+cette belle pensée).
+
+Quant à moi, je donnerais si j'avais, mais je n'ai rien, absolument
+rien, rien de rien, ce qui s'appelle rien, au dire de Rosine, qui prend
+pour elle tout l'argent et ne me laisse que les traites à payer... C'est
+pour empêcher mes dissipations, dit-elle. Ah! Seigneur Dieu du ciel et
+de la terre! excepté mon traitement de député que je ne veux lâcher à
+aucun prix et qu'elle ne peut pas recevoir en mon absence, qu'est-ce que
+je reçois, excepté les notes des fournisseurs? Vous le savez, Saumonet?
+
+Le notaire fit signe qu'il le savait.
+
+--Eh bien! voyons, reprit le député d'un ton suppliant, ne pourrai-je
+pas, puisque ma femme est maîtresse de tout, lui arracher quelque chose
+pour ma fille, pour ma chère petite Hyacinthe!
+
+Le ton suppliant de ce pauvre homme aurait attendri un tigre; maître
+Saumonet répondit:
+
+--Monsieur, vous connaissez les instructions que m'a données madame
+Forestier. Je suis forcé de m'y tenir. Mille écus de pension à la
+future, voila tout; et elle ne s'engage à verser cette somme que dans
+les mains de sa fille, et encore à condition que la conduite de sa fille
+et de son gendre la satisfera pleinement; sans quoi elle supprimerait
+tout!... Du reste, si, comme elle a lieu de l'espérer, leur conduite
+est satisfaisante, madame Forestier ne s'interdit pas le droit de faire
+quelque chose de plus; mais elle est et veut demeurer toujours maîtresse
+de ses bienfaits...; c'est pour le bonheur, bien entendu, de sa fille
+qu'elle en agit ainsi.
+
+Vous auriez ri si vous aviez vu la mine à la fois solennelle, ironique
+et pincée de maître Saumonet, pendant qu'il débitait ce petit discours.
+
+M. Forestier était accablé.
+
+M. Vire-à-Temps présidait.
+
+Quant à M. Bouchardy, il se leva; me conduisit à dix pas de là et me
+dit:
+
+--Trapoiseau, mon ami, voilà un fichu contrat et même un contrat fichu.
+Jamais Michel et sa mère n'accepteront...
+
+Je répliquai:
+
+--Patron, laissez-moi faire.
+
+Et j'expliquai mon projet qu'il approuva en ces termes:
+
+--Ça vaut mieux que le plan de Trochu.
+
+
+
+
+VII
+
+L'ORAGE
+
+
+Alors j'allai présenter mes respects ou, ce qui est plus exact, livrer
+bataille à la mère de Michel, qui, sans s'attendre au coup que je
+m'étais chargé de lui porter, recevait d'un air assez contraint les
+compliments et les félicitations de tous les assistants.
+
+Elle me vit venir de loin, et, malgré la modestie ordinaire de mon
+maintien, elle devina sans doute à la fixité de mon regard que j'étais
+chargé d'une importante mission. Un éclair brilla dans ses yeux, pareil
+à une baïonnette au soleil, et m'aurait fait trembler si j'avais dû lui
+parler de mes propres affaires et non de celles de son fils; mais on est
+toujours plus brave pour autrui que pour soi-même.
+
+Les voisins et voisines, voyant à mon regard doux mais ferme et à
+l'éclair de la dame que nous avions à causer sérieusement ensemble,
+s'écartèrent par discrétion,--Hyacinthe et Mlle Angéline donnant
+l'exemple.
+
+Celle-ci, passant près de moi, me dit tout bas:
+
+--Du courage, monsieur Félix, notre bonheur à toutes dépend de vous!
+
+Qu'est-ce que ça pouvait signifier «notre bonheur à toutes?» Qu'il leur
+tardait sans doute d'entrer en danse.
+
+Au reste, je n'eus pas le temps d'y penser beaucoup, car j'étais en face
+de l'ennemi.
+
+C'est Mme Bernard qui commença le feu.
+
+--Vous avez quelque chose à me dire, Trapoiseau?
+
+Je répliquai d'un air assez embarrassé, mais un peu négligent dans la
+forme:
+
+--Mon Dieu! madame, c'est bien peu de chose; mais encore faut-il que
+vous en soyez avertie...
+
+Je traînais lentement les mots pour retarder autant que possible
+l'explosion prévue.
+
+--Avertie de quoi, Trapoiseau?
+
+--Il s'agit, madame, d'une légère modification que madame Forestier
+propose d'introduire dans le contrat projeté. C'est peu de chose
+peut-être au fond; mais, dans la forme, je craindrais que cette
+modification ne pût susciter au dernier moment des difficultés
+inattendues, et j'ai cru de mon devoir...
+
+J'allongeais ma phrase, qui me faisait l'effet d'un tube de macaroni de
+trente pieds de longueur.
+
+Tout à coup je vis étinceler plus vivement les yeux de la dame. Elle
+m'interrompit en disant d'un ton amer;
+
+--C'est Rosine qui propose ce changement!
+
+Ah! ah! Je suis curieuse de voir ça.
+
+Alors j'expliquai le plus clairement qu'il fut possible la suppression
+de toute dot; l'offre de mille écus de pension, payables à volonté,
+c'est-à-dire aussi longtemps qu'il plairait à Mme Forestier, etc., etc.
+
+J'enveloppai de toutes les formes les plus moelleuses cette
+communication désagréable et j'attendis.
+
+Par hasard, la dame m'avait écouté jusqu'au bout, sans m'interrompre. Il
+me parut même qu'un petit sourire de triomphe ironique relevait le coin
+de ses lèvres. La nouvelle, je crois, ne lui déplaisait pas; aussi, dès
+que j'eus fini:
+
+--C'est tout? demanda-t-elle.
+
+--Oui, madame.
+
+--Eh bien, allez avertir Michel.., ou plutôt, j'y vais moi-même.
+
+En effet, elle se leva d'un bond.
+
+Je la retins:
+
+--Madame, Michel sait tout... C'est lui qui m'a chargé de vous
+l'apprendre.
+
+--Vraiment! Et qu'est-ce qu'il en dit?
+
+--Il dit qu'il accepte.
+
+Elle s'écria furieuse:
+
+--Michel est un lâche!
+
+Je reculai de deux pas, car on n'aime pas à se trouver trop près des
+panthères déchaînées, et, après tout, l'affaire m'intéressait, mais non
+assez pour m'obliger à risquer ma vie.
+
+Je répliquai pourtant:
+
+--Madame, il l'aime!
+
+Alors elle se tourna contre moi, et me portant les mains au visage, mais
+si près que je me préparai à venir à la parade, et, si elle allait trop
+loin, à la riposte, elle ajouta d'une voix sifflante:
+
+--Quant à vous, Trapoiseau, vous êtes un imbécile!
+
+Ça, c'était pain bénit, en comparaison de ce que j'avais craint d'abord;
+aussi je ne m'amusai pas à réclamer. Au contraire, je pris un air
+souriant, comme si j'avais reçu un compliment inespéré.
+
+Elle continua:
+
+--C'est trop peu dire: un imbécile, Trapoiseau! Vous êtes un âne!
+
+--Madame, vous me comblez!
+
+--Et un âne bien digne de servir de compagnon à Michel... Mais c'est lui
+que je veux voir et non votre museau de singe!
+
+Pour les injures, je prenais patience, étant de ceux qui ne s'arrêtent
+pas aux pierres du chemin et ne s'occupent que d'arriver au but.
+D'ailleurs, l'effroyable caractère de la dame était si connu par les
+récits de ses servantes, qu'elle souffletait une fois la semaine, que je
+m'étais cuirassé d'avance contre toutes les choses possibles.
+
+Mais quand elle parla de voir Michel, je me mis hardiment en travers
+du chemin et je lui dis, en étendant les mains entre elle et moi, par
+prudence:
+
+--Madame, vous ne pouvez pas voir Michel en ce moment!
+
+--Je ne peux pas voir mon fils?
+
+--Non, madame! Il a prévu que vous seriez saisie d'une émotion
+trop vive, que vous pourriez lui dire des choses véhémentes, qu'il
+regretterait de les entendre, qu'il serait exposé à répliquer, malgré
+tout le respect qu'il vous doit...
+
+Ici elle m'interrompit:
+
+--Oh! qu'il réplique tant qu'il voudra.
+
+En effet, la bonne dame était en fonds pour lui rendre la monnaie de
+sa pièce, à lui et à vingt autres ensemble. Bataille! bataille! Elle ne
+demandait que cette joie au Seigneur Dieu des armées.
+
+Je repris:
+
+--Enfin, madame, sa résolution est inébranlable; il accepte toutes les
+conditions de madame Forestier et il m'a chargé de vous en informer.
+
+--Oh! le misérable!
+
+A ce cri qu'on dut entendre de plus de cent pas et qui fit retourner
+toutes les têtes dans le jardin, elle ajouta, mais d'une voix plus
+concentrée:
+
+--Il n'aura pas mon consentement.
+
+--C'est ce qu'il craignait, madame, parce que votre refus entraînerait
+certainement celui de madame Forestier, et qu'alors son mariage
+serait rompu pour toujours.... Aussi m'a-t-il chargé d'obtenir votre
+consentement à tout prix.
+
+Ces derniers mots «à tout prix» lui firent dresser l'oreille, comme à un
+cheval de guerre le son de la trompette. Cependant elle feignit d'abord
+de n'y faire aucune attention.
+
+--Je refuse! je refuse! je refuse! s'écria-t-elle.
+
+Je répliquai tranquillement:
+
+--Madame, la première partie de ma mission est remplie, avec peu de
+succès, je le vois, maintenant, j'arrive à la seconde... Mais d'abord,
+si j'osais vous prier de vous asseoir, car je prévois que mon discours
+sera long et que je ne vous convaincrai pas du premier coup.
+
+Etonnée de mon sang-froid et curieuse surtout de savoir ce que j'avais
+à dire, elle s'assit en effet dans un fauteuil. Quant à moi, toujours
+modeste, je m'assis pareillement, mais sur une simple chaise, je
+regardai autour de moi pour savoir si nous n'étions écoutés de personne,
+et je commençai en ces termes:
+
+--Madame, depuis douze ans, sous le titre de tutrice, d'abord, de votre
+fils et d'usufruitière par moitié de la fortune de votre mari, feu M.
+le docteur Bernard, en son temps médecin renommé, et de son chef maître
+d'une fortune considérable, vous avez reçu une somme totale de trois
+cent vingt mille francs, dont vous avez dépensé environ la moitié pour
+l'entretien du ménage et l'éducation de votre fils mineur.
+
+La seconde moitié, composée d'actions de chemins de fer et de titres
+de rentes 3%, qui valent ensemble (au cours de la Bourse d'aujourd'hui)
+cent quatre-vingt mille francs, appartient par moitié à vous, madame, et
+à Michel.
+
+Elle me regarda d'un air inquiet, mais fier encore.
+
+--Monsieur Trapoiseau, dit-elle avec hauteur, je n'ai de comptes à
+rendre à personne.
+
+--Non, certes, madame, à moi; mais à votre fils. Michel n'a jamais reçu
+ses comptes de tutelle.
+
+--Eh bien, qu'il me les demande, s'il veut. Ce n'est pas à un
+mercenaire, presque à un domestique, au fils de la Trapoiseau, enfin,
+que je vais...
+
+A mon tour, je commençai à perdre mon sang-froid. Etre appelé, moi,
+«imbécile, âne, mercenaire, domestique, museau de singe,» j'en avais
+pris mon parti facilement, mais entendre dire de ma mère «la Trapoiseau»
+me fit bondir à mon tour. Je répliquai:
+
+--Madame, sachez que le fils de «la Trapoiseau» est fier de sa mère et
+que Michel, lui, n'a pas lieu d'être fier de la sienne. La Trapoiseau
+a travaillé toute sa vie pour m'élever et pour faire de moi un honnête
+homme et un bourgeois...
+
+--Elle a bien réussi, dit la dame, en souriant ironiquement: Il est
+joli, le bourgeois; il est bien élevé, le Trapoiseau!
+
+Je continuai:
+
+--Quant à vous, madame...
+
+Puis, me souvenant que je n'étais pas là pour plaider ma propre cause ou
+pour humilier madame Bernard, mais pour accommoder, si c'était possible,
+les affaires de Michel, je conclus:
+
+--... Je vous dirai vos vérités, une autre fois, si c'est nécessaire.
+Aujourd'hui, je suis chargé par monsieur Bouchardy, mon patron, de vous
+dire qu'il a tous les comptes de tutelle entre les mains, qu'il sait où
+vous avez mis l'argent, puisqu'il l'a placé lui-même et qu'il a gardé
+les numéros de tous les titres, qu'il peut prouver, quand on voudra, que
+vous devez à Michel, pour sa part et en dehors de tout usufruit, plus de
+quatre-vingt-dix mille francs.
+
+Cela, c'est pour M. Bouchardy.
+
+Quant à Michel, comme il a fait tous les sacrifices possibles à la paix,
+comme il consent à vous laisser l'usufruit que le testament de son père
+vous ôte, à dater du jour du mariage, comme il vous aime, comme il
+vous respecte, comme il ne demande qu'à vivre toujours avec vous dans
+l'intimité la plus tendre et la plus parfaite; mais, comme, en même
+temps, il est résolu à se tuer plutôt qu'à ne pas épouser mademoiselle
+Hyacinthe, il m'a chargé de vous dire qu'il se met à vos pieds; qu'il
+vous supplie de ne pas faire son malheur, qu'il sera toujours pour vous
+ce qu'il a été jusqu'aujourd'hui, le plus soumis, le plus respectueux
+des fils...
+
+Ici, la bonne dame mit son mouchoir sur ses yeux.
+
+--Oh! c'est infâme! s'écria-t-elle.
+
+Et elle essaya de sangloter.
+
+--Michel!... Michel que j'aimais tant, à qui j'ai sacrifié ma vie, pour
+qui je ne me suis pas remariée, et Dieu sait si les occasions m'ont
+manqué... Le capitaine Smintéry, M. Boulard, M. Cordapuy, inspecteur de
+l'enregistrement et des domaines, un homme d'élite, celui-là, et tant
+d'autres!...
+
+A l'entendre, on aurait cru que Mme veuve Bernard avait été demandée
+en mariage par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la noblesse
+française.
+
+J'aurais écouté avec plaisir, mais le temps passait. Les invités
+s'étonnaient et s'impatientaient. Mlle Angéline, surtout, me faisait de
+loin signe d'en finir. Enfin, je crus le moment venu de frapper le coup
+décisif.
+
+Je dis:
+
+--Madame, votre fils est persuadé de votre tendresse comme vous devez
+être persuadée de la sienne; mais sa résolution est inébranlable. Vous
+allez, à l'instant même, signer le contrat tel qu'il est rédigé, ou je
+vais vous sommer devant tout le monde, moi,--c'est-à-dire mon patron, M.
+Bouchardy,--de rendre vos comptes de tutelle!
+
+Elle s'écria:
+
+--Michel oserait!
+
+--Michel n'osera pas, madame, car il va partir pour Paris, sans vous
+voir; mais j'oserai, moi, le fils de «la Trapoiseau» comme vous dites;
+j'ai ses pleins pouvoirs et pas la moindre raison de vous ménager.
+
+Elle éclata:
+
+--Trapoiseau, vous êtes une canaille!
+
+--Possible!
+
+--Un gueux! un filou, un escroc, un faussaire, un scélérat, le dernier
+des misérables! Vous excitez un fils contre sa mère!
+
+Je tirai ma montre:
+
+--Madame, il est temps de vous décider.
+
+Elle attendit cinq minutes pendant lesquelles toutes les passions
+passèrent successivement sur son visage, comme les nuages sur la face du
+ciel. Enfin, elle poussa un profond soupir, me dit d'appeler Michel et
+Hyacinthe, et quand ils furent près d'elle, les serrant tous deux sur
+son coeur, elle dit d'une voix que remplissait la plus douce émotion:
+
+--Mes enfants, je vous bénis! Aimez-moi toujours comme je vous aime!
+
+
+
+
+VIII
+
+DOUX PROPOS
+
+
+Tel fut le dénoûment heureux, mais imprévu, de la négociation dont on
+m'avait chargé.
+
+Aussitôt, comme si Mme Bernard en avait donné le signal, tout le monde
+s'attendrit à la fois. Les deux mères tombèrent dans les bras l'une
+de l'autre, comme les deux branches légèrement écartées d'une paire
+de ciseaux. M. Forestier, qui se tenait à l'écart et qui avait gardé
+jusque-là une contenance fort timide et assortie au rôle qu'il devait
+jouer dans le contrat, reprit un peu d'assurance et de gaieté, et parla
+même d'inviter Mme Bernard à la valse. Le président Vire-à-Temps la
+félicita de se dévouer ainsi comme toujours à son fils, ajoutant
+avec perfidie qu'on ne pouvait pas dire de Michel qu'il épousait Mlle
+Hyacinthe pour sa dot. Les autres aussi félicitèrent à leur tour,
+suivant leur âge, leur sexe, leur profession et l'éloquence dont la
+nature les avait doués.
+
+La fiancée me remercia en me regardant avec des yeux humides de joie.
+Elle avait appris de Michel ce qu'ils me devaient tous les deux. Quant à
+lui, il me dit, devant elle:
+
+--Trapoiseau, mon ami, toi seul pouvais faire ce miracle. Ma chère
+Hyacinthe, souvenez-vous toujours que c'est à lui que nous devons notre
+bonheur.
+
+Elle jura de s'en souvenir, et dit en riant à Mlle Bouchardy qui
+s'approchait de nous:
+
+--Angéline, ma chère Angéline, au nom de notre amitié, je te commande de
+répéter à M. Félix Trapoiseau, ici présent, l'éloge que tu m'as fait de
+ses vertus et qualités diverses...
+
+A quoi Mlle Angéline, souriante et rougissante, répliqua, en riant
+aussi:
+
+--Quoi? Moi! Jamais! Nous n'avons jamais parlé de M. Trapoiseau!
+
+--O menteuse! s'écria Hyacinthe. Pourquoi veux-tu lui cacher ce que tu
+m'as dit, qu'il était le plus savant des hommes, qu'il connaissait la
+place de tous les livres de la bibliothèque de ton père, qu'il était au
+courant de toutes les histoires, de toutes les poésies, de toutes les
+philosophies de l'univers... Enfin, si ce n'est à cause de sa science,
+fais-lui bon accueil, à cause de moi.
+
+--Très volontiers, dit l'autre demoiselle.
+
+Et comme tout le monde avait signé, les jeunes, les vieux, les gros,
+les gras, les maigres et jusqu'aux petits enfants de cinq ans dont l'un,
+arrière-cousin d'Hyacinthe, voulut mettre sa griffe et ne fit qu'un
+énorme pâté d'encre en place de signature, Angéline, à qui il tardait de
+danser, se mit au piano et commença un vieux quadrille, car, en pareil
+cas, il faut que quelqu'un se sacrifie au bien public.
+
+Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas:
+
+--Mais, mademoiselle, je croyais que vous m'aviez promis la première
+danse...
+
+Elle m'interrompit:
+
+--Eh bien, je vous l'ai promise et je vous la garde, vous le voyez bien,
+puisque je ne la donne à personne... Ne faites pas la grimace, s'il vous
+plaît; vous êtes très laid, dans ces occasions. Ne voyez-vous pas là-bas
+une bonne mère de famille qui commence à se déganter et qui va prendre
+ma place dans un instant? Prenez donc patience, s'il vous plaît, ou
+plutôt, non... allez inviter ma cousine Benoît, qui vous en saura gré,
+car personne ne la regarde.
+
+En effet, la pauvre cousine Benoît étant boiteuse et bossue, ne
+rencontrait pas beaucoup d'amateurs. J'y courus, par obéissance, je fus
+reçu comme la manne dans le désert, par le peuple d'Israël, je dansai de
+mon mieux et j'eus le plaisir de voir qu'Angéline me regardait de temps
+en temps et m'encourageait d'un sourire demi-malin, demi-amical.
+
+Quand le quadrille fut terminé, une bonne dame se chargea, comme Mlle
+Bouchardy l'avait prévu, de la remplacer au piano et, alors, je reçus le
+prix de mon dévouement, ainsi qu'on va le voir.
+
+A ne rien cacher, je n'étais pas sans émotion...
+
+Tous les hommes sont égaux entre eux et en particulier tous les
+Français. Par Français, vous entendez sans doute aussi les Françaises,
+car s'il y avait supériorité de l'un des deux sexes sur l'autre, elle
+appartiendrait certainement au sexe masculin, qui est plus grand, plus
+gros, plus fort, qui mange et boit davantage, qui est barbu, qui fait
+les lois et qui fournit les gendarmes.
+
+Tout cela est incontestable. D'où vient pourtant que je tremblais
+presque, en face de Mlle Bouchardy, et qu'elle ne tremblait pas du tout
+en face de moi? Loin de là, elle s'était emparée de moi et me faisait
+manoeuvrer comme un pompier à l'exercice. Est-ce parce qu'elle était
+la fille du patron et que je subissais même dans un salon l'influence
+despotique du père?
+
+Non. Oh! non. C'est plutôt, je crois, parce que le sort de tous les
+honnêtes gens (et même des malhonnêtes) est de s'attacher à un cotillon
+et de le suivre, et parce que, sans le savoir, sans le vouloir, et même
+ne le voulant pas, je m'étais attaché à celui d'Angéline.
+
+Au reste, je n'eus pas à m'en repentir. Elle me regarda d'un air assez
+doux, et tout en s'occupant de boutonner ses gants, elle me dit:
+
+--N'est-ce pas que ma cousine Benoît a beaucoup d'esprit!
+
+Je répondis par politesse:
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+En effet, la cousine Benoît n'était pas plus bête qu'une autre. Et
+comme, étant presque sans dot, boiteuse et bossue, mais d'un caractère
+assez doux, elle avait de bonne heure senti son infériorité et voulait
+la racheter, elle faisait de grands efforts pour plaire et réussissait
+assez bien.
+
+--Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
+
+--Des choses très intéressantes, mademoiselle, mais je ne sais pas si je
+dois vous les répéter.
+
+--Oh! oh! c'est donc bien grave?
+
+--Non. Pas très grave si vous le prenez par un bout; mais bien grave si
+vous le prenez par l'autre.
+
+Angéline se mit à rire, ce qui était d'ailleurs, comme je l'ai dit, sa
+manière ordinaire de montrer ses dents.
+
+--Vous allez me raconter ça, j'espère.
+
+--Bien volontiers, mademoiselle, quand on aura fini la _chaîne
+anglaise_.
+
+Aussitôt que nous fûmes revenus à nos places:
+
+--D'abord, reprit-elle, de qui parliez-vous ou de quoi?
+
+--Je ne sais s'il est permis...
+
+Et je feignis d'être embarrassé.
+
+--Allez donc! allez donc! dit-elle. J'ai bien le droit d'entendre, je
+suppose, ce que ma cousine Benoît peut vous dire.
+
+--Eh bien! voici ce qui est arrivé. Elle m'a parlé de la plus belle et
+de la plus aimable personne de tout le pays.
+
+--La plus belle personne... Connais pas. A moins que ce ne soit mon amie
+Hyacinthe.
+
+--Non, ce n'est pas mademoiselle Hyacinthe.
+
+Angéline reprit:
+
+--Si ce n'est pas elle, je ne devine pas.
+
+Elle devinait très bien, au contraire, mais comme toutes les filles
+d'Ève, et peut-être comme tous les fils d'Adam, elle était friande de
+compliments.
+
+Elle parut réfléchir pendant quelques secondes et demanda d'un air naïf:
+
+--Ce ne serait pas mademoiselle Patural, par hasard!... Elle est
+très distinguée, elle a de très bonnes manières, elle revient du
+Sacré-Coeur, et son père est un fameux avoué, comme dit M. le
+président, un jurisconsulte éminent...
+
+Je répliquai vivement:
+
+--Non, mademoiselle, la fille de M. Patural est tout ce que vous
+dites,--distinguée, du Sacré-Coeur, et née d'un jurisconsulte
+éminent;--mais c'est d'une autre que nous avons parlé. Celle-là, je ne
+vous la nommerai pas, ce n'est pas nécessaire, mais je vous ferai son
+portrait si ressemblant que personne ne pourra s'y tromper... Cheveux
+blond-cendré, teint délicieux, front...
+
+Ici je fus interrompu dans ma description.
+
+--Monsieur Trapoiseau, en avant le cavalier seul! Vous continuerez tout
+à l'heure.
+
+J'obéis, non sans inquiétude, car c'est au «cavalier seul» qu'un homme
+doit déployer toutes ses grâces et montrer qu'il n'est embarrassé ni
+de ses bras, ni de ses jambes, ni de sa tête, ni de sa physionomie. Il
+s'agit de ne pas avoir l'air niais, de ne pas grimacer, de ne pas
+se troubler, de ne pas être consterné comme un condamné qu'on mène à
+l'échafaud, ni consternant comme un magistrat qui prononce une sentence
+de mort. Il faut avoir de la gaieté, car on est là pour s'amuser;
+il faut sourire, pour plaire aux dames; il faut garder une certaine
+dignité, pour prouver que rentré dans la vie civile on est un homme
+sérieux; il faut danser avec grâce, mais sans excès, de peur de passer
+pour un maître de danse; il faut écouter soigneusement la musique, afin
+de ne pas manquer la mesure, ce qui fait enrager les dames; il faut
+avoir l'air profondément préoccupé de leurs charmes, ce qui fait excuser
+toutes vos distractions; il faut..., que sais-je encore?
+
+J'essayai d'éviter tous ces écueils et de doubler tous les caps. Si j'y
+réussis, Dieu seul le sait! Cependant mademoiselle Angéline eut la bonté
+de croire que je m'en étais très bien tiré.
+
+Pour récompense, elle me permit de la ramener à sa place et de reprendre
+ma description de la plus belle personne de Creux-de-Pile au point où je
+l'avais laissée.
+
+--Vous disiez donc, monsieur Félix?
+
+--Je disais, mademoiselle, que le front de cette demoiselle est d'une
+rare beauté, que le nez est d'une forme incomparable...
+
+Angéline se mit à rire:
+
+--Incomparable, oui, dit-elle, mais un peu trop arrondi par le bout.
+
+Je voulus protester.
+
+--Non, non, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. J'ai regardé
+quelquefois ce nez-là dans la glace, et vous pouvez croire que j'en
+connais les contours... Je sais maintenant qui vous voulez dire...
+Eh bien, qu'est-ce que ma cousine Benoît vous a dit de l'heureuse
+propriétaire de ce nez rond et de ces cheveux blond-cendré?
+
+--Oh! rien que du bien, mademoiselle. Que vous étiez bonne, que vous
+étiez belle, que vous étiez pleine d'esprit, que...
+
+Angéline m'interrompit sévèrement:
+
+--Monsieur Trapoiseau, si j'avais pu prévoir que je m'attirerais tous
+ces compliments, croyez que je n'aurais pas fait tant de questions...
+
+(Si elle avait pu prévoir! ô menteuse! ô traîtresse!)
+
+Et comme elle me voyait fort troublé de ses paroles, elle ajouta:
+
+--Au reste, en faveur de l'intention, je vous pardonne... Ce n'est pas à
+moi qu'il faut dire tout le bien que vous pensez de moi.
+
+Je demandai assez naïvement:
+
+--A qui donc, mademoiselle?
+
+--A tout le monde, monsieur... Je suis contente qu'on le répète partout;
+mais je ne veux pas qu'on me le dise à moi.
+
+Puis, tout en riant ou feignant de rire aux éclats, pour couper court
+à cette conversation, elle me montra un grand, gros et fort garçon de
+trente ans à peu près qui s'avançait assez gauchement vers nous et me
+dit:
+
+--Voici M. le receveur des finances qui vient m'inviter pour une
+mazurka. Faites-lui place, s'il vous plaît.
+
+Je fis place en enrageant, car c'était le plus dangereux rival que je
+pusse craindre auprès d'Angéline.
+
+Un rival! un rival! En étais-je donc là déjà? Étais-je amoureux?
+Étais-je encouragé?
+
+Peu importe, rival ou non, M. le receveur des finances me fut bien
+désagréable ce jour-là!
+
+
+
+
+IX
+
+M. LE RECEVEUR DES FINANCES
+
+
+Ce qui me consola un peu de cette contrariété, c'est que le receveur ne
+s'en aperçut pas, et qu'il était incapable d'en deviner la cause, s'il
+avait pu apercevoir l'effet.
+
+C'était un grand et gros garçon, sans esprit, sans intelligence,
+sans bonté, sans méchanceté, incapable de faire du mal à une mouche,
+incapable aussi de la retirer d'un verre d'eau, avant qu'elle fût noyée;
+bel homme, mais de ceux qu'apprécient surtout les grosses servantes et
+les vieilles femmes trop expérimentées. Très poli, du reste, très
+bien élevé, ayant les meilleures manières de la haute société de
+Creux-de-Pile; mangeant comme un loup, buvant comme un trou; suivant
+avec une docilité parfaite les instructions de son père, dont il avait
+reconnu dès l'enfance la supériorité intellectuelle; n'ayant au monde
+qu'une seule passion vraie: celle de vivre dans l'abondance et sans rien
+faire, il était le point de mire de presque toutes les filles à marier,
+et, pour cette raison, la terreur de tous les jeunes gens.
+
+Partout où M. le receveur des finances se montrait, les vieilles dames
+et les jeunes demoiselles n'avaient de regards que pour lui. Il avait
+une si belle voiture, un si beau cheval et si bien harnaché, un si gros
+traitement (dix-huit mille francs au moins, car Creux-de-Pile n'est pas
+un petit morceau)! il était ganté si soigneusement, dès le matin; il
+était si régulier dans ses moeurs et ses habitudes (dont la principale
+était de rendre visite, tous les soirs, dix heures sonnant, à une
+grosse marchande de tabac bourgeonnée qui avait été belle vingt ans
+auparavant), il était si occupé de son bien-être et si peu de
+déchirer son voisin, ce qui est la plus grande joie des habitants de
+Creux-de-Pile!
+
+Une autre chose inspirait la plus grande confiance aux pères et aux
+mères de famille. Il ne lisait jamais et n'avait jamais rien lu, excepté
+des recueils de calembours. Il avait fait ses classes comme tout le
+monde, et entendu expliquer Quinte-Curce, Tite-Live et Virgile, même il
+en avait copié (mais bien à contre coeur!) des milliers de lignes ou
+de vers; quant à les entendre, il y avait renoncé. Après tout, quand on
+donne de temps en temps sa signature et qu'on reçoit pour soulagement de
+cette fatigue quinze cents francs par mois, a-t-on besoin de lire Homère
+ou Horace dans le texte?
+
+Tel était l'homme le plus heureux de tout l'arrondissement et peut-être
+de tout le département. Il se nourrissait bien; il ne se fatiguait pas;
+il ne faisait jamais plus de trois cents pas, excepté à cheval ou en
+voiture, et jouissait par ce moyen de la plus belle santé du monde.
+
+Cependant cette santé si chère lui inspirait continuellement les plus
+vives inquiétudes, et faisait le sujet de ses conversations. Il avait
+mal au pied, à la main, au genou, à l'estomac principalement! Le récit
+de ses indigestions faisait la joie de ses amis.
+
+Malgré ces petits ridicules et beaucoup d'autres qui l'avaient rendu
+célèbre dans la ville, M. François Portefoin, fils de M. le président
+Vire-à-Temps et receveur des finances, était regardé par tout le monde
+comme le futur mari de Mlle Angéline Bouchardy, fille unique de mon
+patron:
+
+De là ma frayeur quand je le vis s'approcher d'elle.
+
+Pour apaiser un peu ma colère en disant du mal de mon ennemi (car
+c'était vraiment un ennemi) j'allai de nouveau tenir compagnie à Mlle
+Benoît qui parut surprise de mes assiduités et les attribua sans
+doute, comme il est naturel, à son propre mérite. Elle me sourit très
+gracieusement, et me dit:
+
+--Vous ne dansez plus, monsieur Trapoiseau?
+
+--Non, mademoiselle.
+
+--Comme Hyacinthe est gaie ce soir! c'est bien vraiment pour elle le
+plus beau jour de la vie!
+
+Ici la pauvre bossue poussa un soupir involontaire.
+
+Je répliquai:
+
+--Le plus heureux des deux, c'est Michel... Savez-vous qu'il s'en est
+fallu de peu que le mariage ne fût rompu?
+
+Je racontai alors tous les détails du contrat et ma querelle avec Mme
+Bernard, la mère de Michel que je drapai, cela va sans dire, comme elle
+le méritait.
+
+La petite bossue, mise en verve par ce récit, me répliqua:
+
+--Vous ne savez pas tout, monsieur Trapoiseau! Il y a bien d'autres
+anguilles sous roche. Regardez là-bas, s'il vous plaît, Monsieur le
+président Vire-à-Temps et madame Forestier... Il est bien âgé, M. le
+président; elle est bien couperosée et cramoisie, madame Forestier; ne
+trouvez-vous pas cependant que ce serait un beau couple?
+
+Et elle se mit à rire.
+
+Je dis avec une gravité affectée qui n'avait d'ailleurs pour but que de
+faire parler la petite bossue:
+
+--En vérité, mademoiselle, vous m'étonnez! Verriez-vous,
+soupçonneriez-vous quelque mal à cette intime amitié qui joint deux
+personnes de sexes différents, mais toutes deux éminentes par...
+
+Mlle Benoît m'interrompit au milieu de ma phrase:
+
+--Sachez donc la vérité, monsieur Trapoiseau! M. Forestier, le père
+d'Hyacinthe, est un pauvre homme.
+
+--Ça, c'est vrai!
+
+--S'il venait, continua la bossue, à mourir d'apoplexie ce soir (vous
+voyez qu'il a le cou très court et très large), il ne serait regretté de
+personne, excepté de la petite Hyacinthe; M. le président est veuf, il
+épouserait madame Forestier, qui serait veuve alors et pour qui il a
+fait des vers très poétiques, en 1857; il hériterait de la fortune et
+de la députation du défunt, donnerait sa démission de président,
+ferait mettre son plus jeune fils à sa place et déploierait ses
+talents politiques à Versailles. Qu'en dites-vous, monsieur Trapoiseau?
+Voyez-vous comme le président parle de près à la dame, pendant que le
+pauvre gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiéter de rien?
+
+En effet, je le voyais. Le vieux président faisait l'amoureux, le
+pressant, roulait les yeux, attendrissait sa voix; la dame couperosée
+aux cheveux gris répondait à ces galanteries par des mines toutes
+pareilles, je veux dire assorties à son sexe, quoiqu'un peu trop jeunes
+pour son âge.
+
+Mais, en même temps, je voyais autre chose qui m'intéressait, ou plutôt
+qui me déplaisait bien davantage. C'était M. le receveur des finances
+qui saisissait par la taille la belle Angéline et qui mazurkait avec
+elle d'un air conquérant.
+
+Hélas! hélas!
+
+Pour elle, mollement penchée sur le bras de M. le receveur, elle fermait
+à demi les yeux, heureuse, sans doute, la perfide, de montrer ses grâces
+à tous les assistants!
+
+La bossue s'aperçut de ce manège et me dit:
+
+--Voyez-vous ma chère Angéline avec le gros Francis? Quel beau couple
+cela fera!...
+
+Je m'écriai brusquement, car le mot m'avait blessé au coeur:
+
+--Cela fera!... cela fera!... Comment le savez-vous, mademoiselle?
+Êtes-vous la confidente de mademoiselle Angéline?
+
+Elle me regarda malicieusement.
+
+--Est-ce que j'ai besoin de confidence? Est-ce que je vous le répéterais
+si quelqu'un me l'avait confié? c'est parce qu'on ne m'a rien raconté
+que je sais tout.
+
+--Tout! Quoi?...
+
+Au fond, j'étais rempli d'une colère furieuse; mais que je n'osais
+montrer.
+
+--Monsieur Trapoiseau, reprit la bossue, c'est une affaire arrangée
+depuis longtemps. M. le président Vire-à-Temps avait rêvé un autre
+mariage pour son fils. C'est Hyacinthe qu'il voulait afin, comme je vous
+l'ai dit, d'assurer la députation dans sa famille, soit en la prenant
+pour lui-même, après la mort prévue et désirée de M. Forestier, son plus
+intime ami, soit en la faisant passer sur la tête de son troisième fils
+le procureur. Vous concevez bien ça, n'est-ce pas?
+
+--Ah! certes!
+
+--Oui; mais M. Forestier est revenu de Versailles très inquiet. Il
+voit qu'on va faire des élections nouvelles et que le vent est à la
+République. Il a peur de n'être pas réélu.
+
+--Et qui donc lui ferait concurrence?
+
+--Michel! monsieur Trapoiseau. Oui, Michel qui héritera, comme on sait,
+d'une belle fortune; qui, dès aujourd'hui, a de l'argent à dépenser; qui
+parle comme M. Thiers, pendant trois jours de suite, sans respirer; qui
+est fils de feu M. Bernard que tout le monde aimait et respectait
+dans le pays: qui est républicain de la veille, lui, car il n'a que
+vingt-sept ans et n'a jamais servi l'Empire; tandis que M. Forestier
+n'est qu'un bonapartiste converti ou mal blanchi, comme disent les
+républicains... Alors, comme par bonheur, Michel adorait Hyacinthe qui
+n'est, elle, ni bonapartiste, ni peut-être républicaine, mais jolie
+comme un amour et plus douce qu'un petit agneau blanc, le père
+Forestier, moins bête qu'on ne croit, lui a promis la main de sa fille;
+mais à condition, vous m'entendez bien, que l'autre ne sera jamais
+candidat du vivant de son beau-père, excepté si M. Forestier est fait
+sénateur... Et voilà!
+
+J'écoutais, le coeur serré, cette explication. Enfin, je demandai:
+
+--Alors, à défaut de mademoiselle Hyacinthe, le vieux Vire-à-Temps se
+rabat?...
+
+--Sur Angéline. Oui, monsieur Trapoiseau.
+
+--M. Bouchardy consent?
+
+--A peu près. Il aura sa fille près de lui, et plus tard ses
+petits-enfants, s'il en vient; ses habitudes ne seront pas changées;
+le gros Francis n'est pas méchant, il a un très beau revenu, il ne joue
+pas, il dîne chez son père, par économie, et aussi parce qu'on y
+dîne très bien (car le vieux Vire-à-Temps n'entend pas raillerie sur
+l'article de la cuisine), il dînera donc très volontiers chez son
+beau-père, ce qui fera la bonheur d'Angéline...
+
+--Mais elle?
+
+--Angéline? Je suppose qu'elle n'en sera pas fâchée non plus. Ça ne
+changera rien à sa vie ordinaire. Ce ne sera qu'un mari de plus dans
+la maison et une occasion de montrer les belles robes qu'on lui donnera
+pour son trousseau... Qu'avez-vous donc à me regarder de travers,
+monsieur Trapoiseau, comme si je vous avais marché sur le pied?...
+
+En effet, je devais avoir l'air sombre du noir Othello.
+
+Je me levai précipitamment en disant:
+
+--Mademoiselle, je vous prie de m'excuser. Je suis préoccupé. Je crains
+d'avoir négligé, dans la rédaction du contrat, quelque formalité. Si ce
+malheur m'arrivait, je ne m'en consolerais pas, car cela pourrait faire
+plus tard un cas de nullité, et Dieu sait quels procès les avocats et
+les avoués pourraient en retirer!
+
+--Allez, allez, dit-elle en riant, avec un peu d'ironie, car elle
+sentait bien où le bât me blessait; allez à vos affaires.
+
+J'y courus en effet, avec l'espérance de me venger de la belle Angéline,
+qui venait de s'asseoir après la danse, et dont le regard aimable et
+joyeux semblait m'appeler.
+
+Mais le diable qui poursuit les jaloux de sa fourche, ne me permit pas
+de m'arrêter. J'allai me planter tout droit en face de Mlle Patural, qui
+était à la droite d'Angéline, et je lui demandai de mon plus grand air
+de gentilhomme, «si elle voulait me faire l'honneur de m'accorder la
+prochaine contredanse.»
+
+Ah! la belle Angéline allait épouser le gros Francis! Eh bien! elle
+verrait de quoi «Félix» Trapoiseau était capable!
+
+
+
+
+X
+
+FIN D'UN THÉ
+
+
+Mais, d'abord, il faut que je dise quelques mots de ma danseuse:
+
+La famille Patural se perd dans la nuit des temps. Certainement, un
+Patural fut tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, et sous les yeux de
+Philippe-Auguste. Un autre dut enlever le drapeau des Suisses à Marignan
+et un troisième, celui des Espagnols à Rocroy.
+
+Pourtant, il faut l'avouer, la gloire de la famille avait fortement
+décru vers le milieu du siècle dernier; car le premier Patural dont
+on ait des nouvelles incontestables ne sortit de l'obscurité que pour
+devenir geôlier, en 1817, et pour épouser, vers 1825, la fille d'un
+huissier dont l'étude par la mort du père était vacante.
+
+Ce jour-là, l'étoile des Patural commença lentement à reprendre son
+éclat et sa splendeur. Elle s'éleva comme Vénus à l'horizon. A force de
+saisir, d'assigner et, comme le Grand Condé dans la bataille, de porter
+partout la terreur, Patural l'huissier, amassa de quoi payer l'étude
+de son fils unique Patural, l'avoué; celui-là même que le président
+Vire-à-Temps appelait «un éminent jurisconsulte».
+
+C'est ainsi que se fondent et s'élèvent les grandes familles, et
+qu'elles marchent d'un pas ferme vers la gloire et les honneurs.
+
+Naturellement, l'avoué Patural fit de bonnes affaires et gagna beaucoup
+d'argent, ce qui lui permit d'épouser la fille très distinguée d'un
+brave homme qui de son côté en avait beaucoup gagné, lui aussi, à
+pratiquer l'usure.
+
+De cette union, qui fut heureuse, d'ailleurs, naquit Mlle Berthe
+Patural,--Berthe aux grands pieds,--comme disait un jeune homme de
+beaucoup d'esprit et très érudit, qui passait son temps à donner des
+sobriquets à ses concitoyens des deux sexes.
+
+C'est cette jeune demoiselle--qu'on regardait comme la plus
+riche héritière de Creux-de-Pile, plus riche même qu'Hyacinthe et
+Angéline,--que je venais d'inviter à danser.
+
+La pauvre fille était laide à faire compassion à ses amis (mais elle
+n'en avait pas) et plaisir à ses ennemies.
+
+Malheureusement, elle en avait. Orgueilleuse de plus «comme un pou»,
+suivant la belle expression de ses voisins qu'elle ne saluait guère.
+
+Une tête aplatie au sommet, comme celle de certaines tribus indiennes,
+des oreilles écartées, des pommettes saillantes, un nez court, plat
+et large, une physionomie parfaitement satisfaite de son mérite
+et malveillante pour le prochain; voilà Mlle Berthe Patural,--très
+recherchée néanmoins, en tous lieux, car «ma fille aura de ça», comme
+disait le père, en se promenant sur le grand pont de Creux-de-Pile et
+frappant avec force sur son gousset.
+
+J'aurais dû, moi, Félix Trapoiseau n'en approcher qu'avec crainte et
+timidité; par malheur, l'envie que j'avais de me venger de l'injure
+que je croyais avoir reçue d'Angéline me donna toute l'assurance qu'il
+fallait pour faire une sottise.
+
+J'invitai donc; je fus accepté, et Berthe «aux grands pieds» me suivit,
+sans daigner me regarder, jusque dans le cercle des danseurs.
+
+J'essayai de lier conversation.
+
+--Mademoiselle, il fait bien chaud ce soir.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Je répétai cette pensée neuve et originale.
+
+Alors, avec beaucoup de grâce, elle se tourna vers moi et fit:
+
+--Hein?
+
+Ou quelque chose d'approchant. On aurait cru qu'elle venait d'entendre
+grogner un petit chien.
+
+J'allais la donner au diable et garder le silence pendant tout le reste
+de la contredanse, lorsque j'aperçus la belle Angéline qui me regardait,
+en riant malicieusement, et qui dansait en même temps, la perfide,
+avec un petit jeune homme blond, cousin de Mlle Hyacinthe. Cette vue
+me rendit mon ardeur de vengeance, et je criai d'une voix qui dut être
+entendue au fond du jardin:
+
+--Mademoiselle, il fait bien chaud?
+
+Cette fois Berthe «aux grands pieds» ne pouvant plus faire semblant de
+ne pas m'apercevoir, répliqua d'une voix languissante et dédaigneuse:
+
+--Ah! vous croyez?...
+
+Je sais bien que le dédain des grues, des oies et des bécasses n'est pas
+mortel, qu'il tombe au hasard comme la pluie sur la tête des hommes et
+que les plus grands et les plus illustres peuvent en être arrosés comme
+les plus humbles et les plus petits... C'est égal! Être dédaigné sous
+les yeux d'Angéline qui riait de plus en plus en nous regardant, et par
+une fille plus laide qu'un péché mortel, me mit dans une telle colère
+que je brouillai toutes les figures de la contredanse, que je poussai ma
+danseuse au hasard dans toutes les directions, que je me fis maudire
+de mon vis-à-vis, et qu'enfin, lorsque je ramenai Berthe Patural à sa
+place, au lieu de me saluer comme c'est l'usage, elle dit tout haut à sa
+mère;
+
+--Il est insupportable, ce Trapoiseau!
+
+Et je crois qu'elle ajouta, mais un peu plus bas:
+
+--Est-ce qu'on devrait recevoir des gens comme ça dans la bonne société?
+
+Heureusement, Mme Forestier qui s'approchait pour inviter les personnes
+de distinction à passer dans la salle à manger et à prendre le thé,
+n'entendit pas cette parole; sans quoi mon compte eût été réglé
+sur-le-champ, car Mme Forestier, étant une femme poétique et
+naturellement sublime, avait pour prétention principale de ne recevoir
+dans son salon que des gens de la plus haute volée et méprisait
+profondément son mari que le métier de député obligeait à mille
+politesses envers ses électeurs.
+
+Quoi qu'il en soit, on alla boire du thé, manger des sandwichs, et le
+père Forestier, qui savait gré à Michel et à moi de n'avoir pas suscité
+de difficultés pour le contrat, nous prit mystérieusement par le bras,
+en même temps que les deux notaires, et nous conduisit dans son cabinet
+«de travail», comme il l'appelait.
+
+Là, grâce à la protection de la forte Mihiète, qui n'avait pas pour
+«monsieur» la même antipathie que pour «madame», nous trouvâmes du
+pain frais, du pâté froid, du jambon et huit ou dix bouteilles d'un vin
+délicieux qui aurait ramené la gaieté dans les âmes les plus tristes.
+
+M. Bouchardy chantait à pleine voix:
+
+ Y avait une fois quatre hommes
+ Conduits par un caporal
+ Présentant tous les symptômes
+ D'un embêtement général...
+
+A quoi Saumonet mêlait l'histoire du fameux _Sire de Framboisy_:
+
+ La prit trop jeune,
+ Bientôt s'en repentit...
+
+ Corbleu, madame,
+ Que faites-vous ici?
+
+Je commençais moi-même la sombre mélopée:
+
+ Orléans, Beaugency,
+ Notre-Dame-de-Cléry,
+ Vendôme,
+ Vendôme...
+
+lorsque M. Forestier, plus gai que nous tous, entonna:
+
+ Gai! gai! _De profundis!_
+ Ma femme a rendu l'âme.
+ Gai! gai! _De profundis!_
+ Qu'elle aille en paradis!
+ A cette âme si chère
+ Le paradis convient,
+ Car, suivant ma grand'mère,
+ De l'enfer on revient.
+
+Et, ma foi, nous allions reprendre le refrain en choeur, excepté
+Michel, qui s'était échappé sans rien dire, pour aller rejoindre sa
+fiancée, lorsque je fus saisi tout à coup d'une horrible frayeur.
+
+M. Forestier, que je regardais en ce moment-là même et qui faisait face
+à la fenêtre du jardin (nous, étions au rez-de-chaussée), demeura tout à
+coup immobile, la bouche ouverte, sans oser pousser un son.
+
+On eût dit qu'il était frappé d'apoplexie. Je m'élançai pour le soutenir
+et lui porter secours; en même temps et presque machinalement, je
+regardai du côté de la fenêtre et je vis alors la figure sombre
+et indignée de Mme Forestier qui donnait le bras à M. le président
+Vire-à-Temps et qui avait entendu le refrain sacrilège de son mari.
+
+Ce fut pour moi comme un choc en retour, de ceux que produit, dit-on,
+la foudre. J'aurais voulu entrer à dix pieds sous terre. Les yeux de la
+dame étincelaient de fureur contenue:
+
+--Messieurs, nous dit-elle d'une voix sifflante, je vois que vous êtes
+tous bien gais, mon mari surtout. Dans l'intérêt de sa santé (elle
+lui lança un regard impérieux et terrible) je crois qu'il ferait mieux
+d'aller se coucher.
+
+Sur ma parole, si avec les yeux une bonne femme peut donner la fessée
+à son mari, je crois que le pauvre M. Forestier fut fessé ce jour-là et
+pendant cette terrible minute.
+
+Il chercha un appui dans les deux notaires; mais ceux-ci déjà inquiets
+pour eux-mêmes prirent leurs chapeaux et s'avancèrent du côté de la
+porte. Quant à moi, trop petit personnage pour essayer d'une lutte
+inutile, «j'enfilais déjà la venelle,» comme dit le poète, c'est-à-dire
+que je cherchais un asile dans le salon.
+
+J'entendis cependant, en suivant le corridor, que M. Forestier disait
+d'un ton suppliant:
+
+--Voyons, ma chère Rosine, est-ce qu'on ne peut pas rire un jour de
+contrat?
+
+A quoi elle répliqua:
+
+--Voilà l'exemple que vous donnez à votre fille et à votre futur gendre;
+un bel exemple, en vérité! Au reste, vous n'en faites jamais d'autres.
+Pierre, mardi dernier, vous a ramené de la foire tout couvert de vin et
+de boue. Vous faites pitié même à vos domestiques.
+
+Qu'est-ce qui suivit? Je n'en sais rien, mais cinq minutes après, Mme
+Rosine reparut au milieu du salon où j'étais déjà rentré, et d'un
+air faussement inquiet appela dans un coin le plus célèbre médecin de
+Creux-de-Pile, le fameux docteur Vadlavan, homoeopathe de premier
+ordre.
+
+--Docteur, je crains pour mon mari. Il me paraît bien excité.
+
+--Comment! papa est malade! s'écria Hyacinthe inquiète.
+
+Et elle courut au-devant de son père qui l'embrassa tendrement et lui
+dit:
+
+--Rassure-toi, ma chère enfant. C'est une plaisanterie de ta mère. C'est
+elle qui est excitée...
+
+Ici les deux époux échangèrent deux regards de telle nature que tous les
+assistants allèrent chercher leurs châles, leurs chapeaux, leurs cannes,
+et prirent congé, ne se souciant pas d'être témoins du duel.
+
+Naturellement, je fus des premiers à sortir, et comme je prenais congé
+de Mlle Angéline, elle me dit, voyant que son père avait le dos tourné:
+
+--Monsieur Trapoiseau, vous avez été bien aimable, ce soir!
+
+Ce qui avait, peut-être, le même sens que le mot de Giboyer à sa pipe
+qu'il a laissé tomber dans un salon:
+
+--Toi! Si jamais je te ramène dans le monde!...
+
+Cependant tout paraissait finir gaiement, excepté pour M. et Mme
+Forestier, mais quelle terrible journée que celle du lendemain! Je
+tremble encore en la racontant.
+
+
+
+
+XI
+
+UN DON GÉNÉREUX
+
+
+Je reprenais tranquillement le chemin de mon palais, c'est-à-dire du
+second étage qu'habitait Mme Trapoiseau, ma mère et, je repassais dans
+mon esprit tous les incidents de la soirée, lorsqu'une voix m'appela de
+loin. C'était celle de Michel.
+
+Je l'attendis.
+
+Il me rejoignit en courant et dit:
+
+--La lune est belle ce soir. L'air est frais et doux. Les poules sont
+couchées. Veux-tu venir faire un tour de promenade?
+
+J'acceptai volontiers. Michel et moi nous étions amis d'enfance; nous
+avions passé par les mêmes chemins, fait les mêmes études, suivi les
+mêmes cours aux écoles de Paris; enfin, et c'est peut-être ce qui nous
+avait le plus étroitement liés, nous avions été tous les deux côte à
+côte, six mois en campagne, sur les bords de la Loire, pendant l'année
+1870. Nous étions l'un et l'autre sergents de mobiles, et nous avions
+fait honneur au bataillon de Creux-de-Pile, j'ose le dire.
+
+Quand on a vu le feu ensemble et qu'on n'a pas bronché sous les
+balles,--c'est un souvenir agréable et qu'on aime à se rappeler.
+Du reste, mon ami Michel n'avait rien de cette morgue ou de cette
+familiarité insolente que beaucoup de gens riches en province prennent
+pour de la dignité. Il était simple, gai, bon enfant, presque artiste
+par ses goûts et se faisait aimer de tout le monde. Assez grand, bien
+taillé, bien proportionné, avec de beaux yeux noirs, doux et vifs et des
+cheveux crépus; annoncé depuis longtemps par la voix populaire comme un
+jeune homme de grand avenir, qui pouvait devenir à son tour président
+de la République, il était admiré ou envié de tous les jeunes gens, et
+peut-être convoité par toutes les filles à marier.
+
+Il me prit doucement par le bras et me conduisit sur la route qui est
+bordée à droite d'un talus de trois cents pieds de haut. De l'autre côté
+la montagne boisée s'élève à pic, et presque à pareille hauteur.
+
+La lune éclairait la route qui était déserte, de sorte que nous pouvions
+causer librement, sans craindre d'être entendus.
+
+Michel me demanda:
+
+--Qu'as-tu dit à ma mère pour la persuader? car elle n'a pas dû se
+rendre du premier coup, et tout à l'heure, comme je mettais la clef dans
+la serrure pour la faire rentrer à la maison, elle m'a dit bonsoir ou
+plutôt a reçu le mien d'un air de rancune qui ne promet rien de bon pour
+Hyacinthe et pour moi.
+
+Je racontai franchement ce qui s'était passé.
+
+Michel poussa un profond soupir.
+
+--Alors, pour obtenir son consentement, tu l'as menacée d'une demande de
+comptes de tutelle?
+
+--Ne m'avais-tu pas donné pleins pouvoirs?
+
+Second soupir, suivi de profondes réflexions. Enfin, il conclut:
+
+--Il fallait réussir, et tu as réussi. Je te remercie, Félix, mais je
+crains les représailles... Si tu savais comme elle déteste Mme Forestier
+et comme elle en est détestée! C'est terrible!
+
+--Heureusement, dans trois jours ce sera fini, et alors, M. le maire
+ayant enregistré le consentement, tu n'auras plus rien à craindre.
+
+--Ah! répliqua Michel, ce n'est pas trois jours que je vais attendre,
+c'est soixante-douze heures!
+
+Et alors, car la lune, toujours propice aux amoureux, commençait à le
+plonger dans de douces rêveries, il me raconta ses amours avec Hyacinthe
+et comment tout avait commencé.
+
+Il avait dix-neuf ans. Elle en avait quatorze. C'était en 1871. Il
+revenait de la guerre, de la triste guerre où il avait fait son devoir,
+et tâché de tuer beaucoup de Prussiens et de sauver la patrie...
+
+Il ne s'en vantait pas. Beaucoup d'autres l'ont fait et même ont
+été tués en le faisant, qui n'ont reçu pour récompense ni gloire ni
+avancement. Il avait reçu, lui, deux balles à Patay, dont l'une, venue
+par ricochet, n'avait fait qu'effleurer le poignet. L'autre, tirée de
+trop loin, sans doute, s'était arrêtée dans le collet de sa tunique. Je
+le savais, moi, qui n'étais pas à plus de cent pas de distance.
+
+--Mon Dieu! continuait Michel en riant, ce n'est pas un prodigieux
+exploit que de recevoir deux balles, dont l'une est amortie et l'autre
+s'arrête dans le collet de sa tunique; mais on en avait parlé, le bruit
+courait en ville que le fils de feu le docteur Bernard avait été tué
+raide d'abord, puis mortellement blessé, puis seulement percé de cinq
+balles et de trois coups de baïonnette, et enfin qu'il était guéri et
+qu'on allait le faire capitaine et le décorer pour tant d'exploits.
+Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, Hyacinthe ne put pas résister au
+désir de voir un héros si prodigieux.
+
+Elle me connaissait pourtant, depuis sa naissance, car la maison de son
+père, comme tu vois, touche la nôtre, ou plutôt nous sommes séparés
+par un mur mitoyen qui appartient aux deux familles, et la principale
+fenêtre de la salle à manger de madame Forestier s'ouvre sur le jardin
+de ma mère. Quant au mur, comme il est de quatre pieds dix pouces tout
+juste, c'est-à-dire construit de façon que la crête peut servir d'appui
+à mon menton, ce n'est pas un obstacle pour causer, c'est un dossier de
+fauteuil.
+
+Donc, quand je revins après la paix faite et les mobiles licenciés,
+un matin, comme je me promenais dans mon jardin, j'aperçus une
+jeune demoiselle de la plus rare beauté (tu la connais, il n'est
+pas nécessaire d'en faire l'éloge), qui se promenait de son côté, en
+regardant d'un air rêveur la montagne grise et le ciel bleu.
+
+Là-dessus, je tombe en arrêt comme un braque. Je venais de faire un
+métier utile et glorieux, mais pénible et peu profitable, j'avais donné
+toutes mes pensées à la patrie depuis huit ou neuf mois; franchement, je
+crus avoir le droit de penser un peu à moi-même.
+
+Hyacinthe allait et venait au travers du jardin et regardait obstinément
+le ciel bleu, la montagne grise, la rivière, ou la maison de sa mère qui
+est en face; mais, sans se tourner jamais de mon côté, et comme par
+un ordre secret de la Providence, à chaque tour d'allée, elle se
+rapprochait davantage de moi.
+
+Enfin, et par un hasard que je bénis, elle arriva juste en face, leva
+les yeux quand elle se vit au pied du mur, et s'écria:
+
+--Comment! c'est vous, Michel?
+
+--C'est moi, Hyacinthe.
+
+Familiarité que la liaison très ancienne des deux familles et surtout le
+voisinage autorisaient pleinement.
+
+Naturellement, comme elle était blanche, rose, souriante, charmante,
+je le lui dis avec empressement et j'offris la plus belle rose de
+mon jardin. Le compliment fut reçu avec modestie; la fleur, avec
+empressement; elle m'obligea de raconter ma campagne et de dire combien
+j'avais tué de Prussiens; je racontai mes batailles: je fus écouté avec
+tant d'attention que des larmes d'admiration, de tristesse et de joie
+vinrent successivement mouiller les deux plus beaux yeux de France. Le
+soir, chez madame Forestier, on me fit répéter mon histoire; on compara
+ma conduite à celle du gros Francis, le fils du président Vire-à-Temps,
+qui pour ne pas aller à la guerre, quoiqu'il fût fort comme un Turc et
+haut de cinq pieds huit pouces, avait sollicité le poste d'ordonnance
+du capitaine de recrutement, et, six semaines après, pour avoir ciré
+assidûment, mais loin des batailles, les bottes de cet officier, avait
+obtenu, par intrigues de son père, le poste de receveur des finances.
+
+«--Oh! disait Hyacinthe, n'est-ce pas honteux? Quand on pense qu'on
+pourrait tomber sur un mari comme celui-là!»
+
+M. Forestier répondait:
+
+«--Ma chère enfant, parmi les maris on prend ce qu'on trouve!»
+
+Et madame Forestier qui est poétique et tendre, ajoutait:
+
+«--M. Francis a eu raison. Il n'a pas voulu affliger sa mère qui serait
+morte de chagrin, si elle avait pu croire que son fils courrait le
+danger d'être tué dans la bataille... Hyacinthe, mon enfant, Dieu bénit
+les enfants qui obéissent à leur mère. Une mère, vois-tu, c'est tout ce
+qu'il y a de plus sacré sur la terre...
+
+«--Et le père? demandait M. Forestier, en posant son journal sur la
+table, est-ce que ça compte pour rien?»
+
+A quoi madame Forestier répliqua:
+
+«--Mon ami, je ne te parle pas. Je parle à Hyacinthe.»
+
+Et Michel en me racontant cette première soirée où il avait vu son
+idole, riait et se réjouissait.
+
+Il me raconta encore beaucoup d'autres choses, plus intimes et plus
+amusantes qui peut-être trouveront place dans cette histoire, et je
+l'écoutai patiemment et même avec plaisir, en errant avec lui sur la
+grande route, car un homme passionné choque souvent, mais n'ennuie
+jamais.
+
+Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait (au contraire!) en
+faisant le récit de ses amours.
+
+Cependant le jour était levé depuis longtemps, et il fallait revenir
+à la maison, moi pour rassurer ma mère, qui ne m'ayant jamais vu
+découcher, aurait eu quelque inquiétude ou quelque soupçon fâcheux,
+et Michel parce que sa mère, après l'avoir attendu longtemps pour le
+chapitrer, avait dû perdre patience, se coucher et dormir, ce qui lui
+donnait à lui-même quelque repos.
+
+Tout à coup, vers six heures du matin, comme nous descendions la
+grande rue bordée de maisons et de jardins qui traverse le faubourg
+Saint-Hilaire, nous vîmes deux portes s'ouvrir presque en même
+temps,--celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.
+
+Par ces deux portes sortirent avec une étonnante précision les deux
+servantes, Mihiète et Marion, chacune avec son balai, comme deux
+guerriers armés de leurs lances.
+
+On connaît déjà la forte Mihiète, faite comme une barrique et montée sur
+deux courtes pattes. Marion toute différente, était longue et maigre,
+mais bilieuse et redoutable.
+
+Elles se regardèrent d'un air de défi et de mépris réciproque.
+
+Par malheur, la rue était en pente, et, comme les rues de Creux-de-Pile
+ne sont pas tout à fait aussi bien balayées que celles de Paris, chacun
+pousse tout ce qui le gêne dans sa maison sur son voisin, qui le pousse
+à son tour sur un autre, jusqu'à ce que le dernier héritier de cet amas
+d'os, de vieux papiers et de trognons de choux s'en débarrasse en le
+jetant dans la rivière.
+
+C'est une règle immuable qui s'est établie dans Creux-de-Pile, dix-sept
+cents ans avant la fondation de Rome, et qui subsistera sans doute
+encore dix-sept mille ans après le jour du jugement dernier.
+
+La forte Mihiète avait donc l'habitude de pousser sur le terrain de sa
+voisine tous les objets que les municipalités malhonnêtes appellent du
+nom d'«ordures».
+
+Ce jour-là, comme tous les autres jours, elle balaya le trottoir, amassa
+lentement des multitudes d'os grands et petits, d'arêtes de poissons,
+de pelures de pommes, d'oranges et de citrons, et de détritus de toute
+espèce appartenant aux trois règnes de la nature. Après quoi d'un seul
+et immense effort, elle poussa le tout sur la voisine Marion qui la
+regardait faire en silence et n'attendait (comme je l'ai cru depuis)
+qu'une occasion de commencer le combat.
+
+Au moins, si elle ne l'attendait pas, elle la saisit avec empressement.
+
+--Dis donc, Mihiète, garde donc tes saletés pour toi! Est-ce que je suis
+faite pour balayer tes épluchures?
+
+A quoi Mihiète, irritée, répliqua d'un air superbe:
+
+--Garde-les ou ne les garde pas, je te les donne!
+
+Et voyez comme les meilleures paroles de ce monde sont souvent mal
+interprétées! Ce don généreux qui aurait dû faire plaisir à Marion,
+la fit entrer dans une fureur bleue et fut le commencement d'une
+catastrophe. Hélas! hélas! qu'il est sage, mais qu'il est rare de
+mesurer ses paroles!
+
+
+
+
+XII
+
+UN DON GÉNÉREUX (Suite)
+
+
+Marion, qui se crut bravée, répliqua:
+
+--Toi, tes os et tes arêtes, voici le cas que j'en fais!
+
+Et elle cracha avec mépris du côté de Mihiète.
+
+Celle-ci, qui jusque-là gardait une contenance majestueuse, imitant de
+son mieux les nobles attitudes de sa maîtresse Mme Forestier, perdit
+tout à coup son sang-froid et s'écria d'une voix aiguë et vibrante:
+
+--Salope!
+
+A quoi l'autre répliqua:
+
+--Rosse!
+
+--Vieille peau!
+
+--Chameau!
+
+Mais Mihiète reprit:
+
+--Enfant de trente-six pères!
+
+--Toi, dit Marion, tu n'en as pas trente-six... tu n'en as pas du tout;
+c'est bien pire.
+
+Il y eut une pause et comme une trêve entre les deux combattantes. Je
+riais franchement de ce duel imprévu; mais Michel ne riait pas, lui.
+
+Il me dit tout à coup:
+
+--Ces deux femmes vont faire un malheur. Il faut les séparer.
+
+--Oui; mais comment? Veux-tu te jeter au milieu de la mêlée et recevoir
+les éclaboussures?
+
+--Non, non. Faisons un détour. J'ai la clef du jardin et je vais rentrer
+chez moi par derrière. Quand nous serons dans la maison, j'appellerai
+Marion. La querelle sera terminée par là. Viens avec moi.
+
+Nous entrâmes, en effet, par la porte du jardin, et nous courûmes dans
+la chambre de Michel dont la fenêtre était ouverte.
+
+Malheureusement, dans ce court intervalle, la querelle s'était animée ou
+plutôt Mihiète et Marion avaient choisi un autre champ de bataille, et
+commençaient comme les cochers en fureur à frapper sur leurs bourgeoises
+respectives.
+
+--Fait-elle de l'embarras, disait Marion, parce qu'elle a mangé du
+saumon, hier soir!
+
+--Ça, répliqua Mihiète avec orgueil, c'est une preuve que nous pouvons
+le payer... Et un saumon de vingt livres encore! On n'en fait plus comme
+ça que pour nous!
+
+Ici Marion s'indigna:
+
+--Nous mangerions du saumon, nous aussi, dit-elle avec dignité,--oui,
+du saumon, soir et matin, et des truffes avec,--si nous étions comme ces
+dames de rien du tout qui lèvent le nez en l'air et qui n'ont pas trois
+sous à donner en dot à leurs filles!
+
+--Qu'est-ce que tu dis? demanda Mihiète? Que nous ne donnons pas de dot
+à notre Hyacinthe!... Eh bien, si ça nous plaît de garder notre argent
+pour nous!
+
+Et elle s'appuya sur son balai, comme un roi sur son sceptre d'or.
+
+Mais Marion n'avait pas sa langue dans sa poche.
+
+--Ça vous plaît, dit-elle, ça vous plaît, parce que vous n'avez pas le
+sou..., parce que vous passez le temps à faire des frimes..., parce que
+vous avez joué un tour de coquin à notre pauvre Michel qui ne vous en
+veut pas lui, et qui est bon comme le bon pain,--tout ça pour faire de
+lui ce que vous avez fait de son beau-père...
+
+Ici Mihiète éleva si fortement la voix que tout le quartier l'entendit
+et commença à s'assembler:
+
+--Qu'est-ce que nous en avons fait, de son beau-père? demanda-t-elle.
+
+--Vous en avez fait...
+
+Marion chercha. L'autre vint en aide et dit:
+
+--Un député.
+
+--Oui, ça d'abord, répliqua Marion. Mais ça lui coûte assez cher, à ce
+pauvre homme!... Après ça, il est si bête! Il ne s'en aperçoit peut-être
+pas!
+
+--De quoi!... de quoi!... Voulais-tu pas qu'on en fît un empereur?
+
+--Ah! dit Marion avec bonté, vous pouviez bien en faire un député, ça,
+c'était honnête et permis, mais vous n'auriez pas dû le faire...
+
+Je n'entendis pas le mot ou je ne me soucie pas de le répéter, mais
+celle qui le dit éclata de rire, celle à qui il était dit éclata
+pareillement, et tous ceux qui l'avaient entendu de près ou de loin
+entrèrent dans une joie profonde, inextinguible, pareille à celle que
+les dieux ressentirent quand Vulcain, d'un coup de filet, pêcha Vénus et
+le dieu Mars.
+
+Je ne sais pas ce que Mihiète aurait pu répondre, car, au même instant,
+une des jalousies du premier étage de la maison Forestier s'ouvrit,
+et la belle Rosine (je dis la belle, comme on dit à un vieux soldat en
+retraite: «Mon colonel») se montra en camisole à la fenêtre, et cria
+d'un air hautain:
+
+--Mihiète!
+
+L'autre d'abord ne fit pas semblant d'entendre. Alors, madame Forestier
+éleva la voix d'une octave plus haut:
+
+--Mihiète!
+
+--Madame!
+
+--Vous ne m'entendez-donc pas?
+
+--Ah! madame, on fait tant de bruit dans la rue!...
+
+--Mihiète! Qu'est-ce qu'elle vous dit cette souillon?
+
+Là-dessus Mihiète se mit à rire en regardant Marion.
+
+--Madame, répondit-elle, c'est Marion qui dit que vous faites votre
+mari...
+
+Au même instant, et avant qu'elle eût pu prévoir ou parer le coup, la
+pauvre Mihiète reçut du premier étage tout le contenu d'un pot à eau.
+
+C'est M. Forestier, le député de Creux-de-Pile, qui prenait lui-même la
+peine d'arroser sa servante.
+
+Elle leva les yeux, le reconnut, et s'écria en levant les mains au ciel:
+
+--Ah! seigneur Dieu! prenez donc, à présent, les intérêts de vos
+maîtres!... Mais ça m'apprendra! Si jamais je dis quelque chose en votre
+faveur, monsieur Forestier, je veux bien que le cric me croque.
+
+Puis, se retournant vers son ennemie Marion et montrant de la main M. et
+Mme Forestier:
+
+--Tiens, Marion, tu peux dire d'eux tout ce que tu voudras. Je m'en
+_moque_. Eux, ta maîtresse et toi, c'est canaille et compagnie.
+
+En même temps elle secoua son balai sur Marion et rentra précipitamment
+dans la maison Forestier, car l'autre la poursuivait l'épée (je veux
+dire le balai) dans les reins.
+
+Je croyais le combat fini, l'un des combattants ayant pris la fuite,
+et j'allais rentrer chez moi, lorsque je m'aperçus que Michel m'avait
+laissé seul dans sa chambre.
+
+Où était-il! Je ne m'en inquiétai pas d'abord, et je continuai de
+regarder par la fenêtre ce qui se passait.
+
+Au moment où je m'y attendais le moins, une fenêtre s'ouvrit à côté de
+celle de Michel et dans la même maison. C'était celle de sa mère.
+
+Mme Reine Bernard parut en camisole et en cornette comme Mme Forestier.
+Elle demanda d'une voix aigre et vibrante:
+
+--Marion!
+
+--Madame!
+
+--Que faites vous-là?
+
+--Madame vous le voyez bien, je balaie.
+
+La dame regarda et dit:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce tas d'ordures?
+
+Ici Marion s'aperçut que sa maîtresse lui saurait gré de ne pas épargner
+ses voisins. Elle répondit:
+
+--Ça, madame, je ne sais pas..., ça vient de chez madame Forestier.
+
+--Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure à Mihiète?
+
+Alors Marion feignit l'embarras et répondit en regardant de côté la
+jalousie derrière laquelle Mme Forestier observait toute la scène:
+
+--Oh! mon Dieu, madame, ce n'est rien...
+
+--Si! si! J'ai entendu quelque chose! Je veux que tu me répondes!... Je
+le veux.
+
+Ces trois derniers mots furent dits avec une vigueur incomparable.
+
+Alors Marion, qui ne demandait que d'être pressée, répondit modestement.
+
+--Madame, ce n'est pas ma faute...
+
+Et elle feignit d'hésiter.
+
+--Voyons, demanda Mme Bernard, qu'est-il arrivé? Je veux le savoir!...
+
+Puis, se reprenant avec une attitude provocatrice:
+
+--J'ai droit de savoir ce qui se passe chez moi, je suppose?
+
+Marion parut prendre une résolution brusque et répliqua:
+
+--Eh bien! puisque madame veut savoir, madame saura... Après tout, ça la
+regarde autant que moi...
+
+Mihiète a poussé ses balayures chez moi, comme si j'étais faite pour
+balayer les ordures des Forestier... Vous comprenez, madame, on a sa
+dignité à garder... Alors, je l'ai appelée «rosse!» Elle m'a appelée
+«chameau!» Elle m'a dit qu'on mangeait chez elle des saumons de vingt
+livres. Comme si madame ne pouvait pas manger des saumons, des brochets
+et tout ce qu'il lui plaît... Alors, j'ai dit, que quand on mange des
+saumons de vingt livres, il faut donner une dot à sa fille, et qu'il ne
+faut pas faire son mari ce qu'il n'aurait pas envie d'être, le pauvre
+homme, si madame Forestier lui demandait son consentement... Et voilà!
+
+Mme Reine Bernard se mit à rire:
+
+--Marion, tu n'as pas parlé d'autre chose!
+
+--Oh! non, madame, je vous jure.
+
+--Eh bien, il n'y a pas de mal à ça, ma fille: il faut toujours dire la
+vérité.
+
+--N'est-ce pas que c'est la vérité? madame, reprit Marion toute joyeuse,
+et que M. Forestier doit se cogner le front, quand il passe sous les
+portes?
+
+--Ah! oui, c'est vrai! répliqua la dame, et si le capitaine Smintéry
+était là, c'est lui qui pourrait en rendre témoignage.
+
+Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine et de son amie sans
+amener de quelque façon dans le discours le nom de ce capitaine fameux.
+A coup sûr, il tenait plus de place dans son esprit que César, Alexandre
+et Napoléon, ou plutôt l'armée française tout entière était représentée
+à ses yeux par le capitaine Smintéry.
+
+Pour dire en quelques mots d'où venait la grande réputation de cet
+officier, il faut savoir que, quinze ans auparavant, il était venu, par
+hasard, en congé à Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure
+assez grave reçue au Mexique fût tout à fait cicatrisée, et qu'il avait
+été très bien accueilli par toute la «société» de Creux-de-Pile et en
+particulier par Mme Forestier, qu'on en avait causé, que l'intimité
+avait redoublé, après le départ de M. Forestier, alors député au corps
+législatif et zélé bonapartiste; que Mme Forestier qui se vantait
+auparavant de ne pouvoir supporter que Paris et les Parisiens et de
+ne vivre à Creux-de-Pile qu'avec dégoût, tant elle était Parisienne de
+vocation, naturellement élégante et poétique, déclara, cette année-là,
+qu'elle avait des nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les
+frais ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes verdoyantes, les
+parties de campagnes et tout ce qui s'en suit...
+
+Par un heureux hasard, Smintéry aimait aussi toutes ces choses, de sorte
+qu'on voyait presque continuellement ensemble ces deux âmes qui, sans
+doute, en s'épanchant dans le sein l'une de l'autre, avaient rencontré
+leur commun idéal.
+
+Vous devinez les commentaires venimeux de Mme Bernard et de plusieurs
+autres dames qui peut-être avaient jeté les yeux sur le capitaine...
+
+Tout cela était bien ancien, car il était parti depuis longtemps
+et personne ne l'avait revu, mais les histoires scandaleuses ne
+vieillissent jamais en province. On les voit reparaître après deux ou
+trois générations, et celle-ci n'étant âgée que de quinze ans à peine,
+paraissait aussi fraîche qu'au premier jour.
+
+Aussi l'effet des dernières paroles de Mme Bernard ne fut pas moins
+prompt que foudroyant.
+
+Les jalousies de Mme Rosine Forestier, entr'ouvertes jusque-là,
+s'ouvrirent tout-à-coup et frappèrent la muraille d'un coup si terrible
+que tous les assistants tressaillirent et que Marion, jusque-là si
+brave, rentra dans sa maison avec son balai.
+
+--Qui est-ce qui a parlé du capitaine Smintéry?... demanda la belle
+Rosine, d'une voix éclatante comme celle de la trompette.
+
+(Et comme personne ne répondait, elle continua:)
+
+--... Serait-ce cette vieille gaupe?
+
+De la main elle indiquait Mme Bernard qui jouissait tranquillement de sa
+fureur.
+
+Celle-ci répliqua:
+
+--Vieille gaupe! moi! moi!! moi!!! Ah! tiens, je t'épargnais, à cause
+de ta fille, qui n'est pas coupable, la pauvre enfant! Ce n'est pas sa
+faute si le bon Dieu lui a donné une mère pareille. Mais toi, tu es une
+vieille...
+
+J'ai bien entendu le mot, mais je ne le répéterai pas, n'étant pas
+naturaliste de profession. Au reste, vous devinez bien ce qu'une dame
+très féroce peut dire à une autre qui a eu des amants.
+
+--Si c'est vrai, cria Rosine qui, dans sa fureur, ne songea même pas
+à nier, pourquoi es-tu venue me demander Hyacinthe en mariage pour ton
+fils?
+
+--Ce n'est pas moi qui en ai voulu, c'est Michel qui l'a voulu, mais
+il n'en veut plus à présent, et si elle entrait jamais chez moi je la
+mettrais à la porte, comme sa voleuse de mère.
+
+--Voleuse! moi! répliqua Rosine. C'est toi qui es voleuse! C'est toi qui
+as volé la succession de ton mari! C'est toi qui...
+
+L'autre allait répliquer, mais Michel qui venait d'entrer dans la
+chambre de sa mère, l'obligea de se retirer, ferma la fenêtre avec
+autorité et lui dit:
+
+--Ma mère, au nom du ciel, pas un mot de plus! Je ne veux pas
+qu'Hyacinthe en entende davantage!
+
+
+
+
+XIII
+
+SOUS LES FAYANTS
+
+
+Ce jour-là, jusqu'à huit heures du soir, je ne vis et n'entendis rien
+de plus, car on se doute bien que je ne m'amusai pas à écouter la
+conversation de Michel et de sa mère. Il n'y aurait eu, à prêter
+l'oreille, ni prudence ni discrétion.
+
+Je m'enfuis, en faisant le moins de bruit qu'il me fut possible, de
+cette maison dangereuse et je ne fus en effet remarqué de personne,
+ayant fait de longs détours à travers les prés et les bosquets qui
+bordent ce côté de la ville.
+
+Deux heures plus tard, ayant raconté à ma mère comment la nuit s'était
+passée à danser et à se promener, ce qui lui fit secouer la tête d'un
+air bien singulier, j'allai dans l'étude de maître Bouchardy, reprendre
+mes fonctions de premier clerc.
+
+Mais le patron ne parut pas. D'abord il dormit, je crois, la grasse
+matinée. Ensuite il déjeuna confortablement, comme c'était son habitude.
+Après avoir rempli ces deux devoirs envers lui-même, il pensa au
+troisième, qui était de digérer, et descendit le long de la rivière en
+suivant des yeux les truites qui sautaient brusquement pour attraper
+les mouches à la surface de l'eau. M. Bouchardy m'a dit souvent, et
+j'ai vérifié par ma propre expérience, qu'il n'y a pas d'exercice plus
+hygiénique et plus favorable aux opérations de l'intelligence.
+
+Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dîner, traversa l'étude
+et ne me dit qu'un mot:
+
+--Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de la bouillie pour les
+chats.
+
+Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;
+
+--Le contrat de Michel est déchiré. Pour ma part, je n'en suis pas
+fâché. Il allait se mettre la corde au cou.
+
+Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la salle à manger et ferma
+la porte.
+
+A sept heures moins cinq, suivant mon habitude, j'allai souper à mon
+tour, et, à huit heures, je me trouvai sur la route des _Fayants_, ainsi
+nommée de ce qu'on s'arrête ordinairement sur le haut de la colline où
+sont plantés des hêtres magnifiques (_fagus_, _fayant_).
+
+C'est là que le plus grand monde de Creux-de-Pile vient se promener
+dans la belle saison. C'est là que les dames viennent essayer l'effet
+de leurs robes et lire dans les yeux du public l'admiration qu'elles
+inspirent. C'est de là aussi qu'on aperçoit à l'horizon la cime blanche
+des monts Dore.
+
+Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais beaucoup de la robe de
+ces dames et je ne les admirais guère, n'ayant rien à gagner dans cet
+exercice; mais je voulais voir Angéline.
+
+Nous nous étions quittés en mauvais termes la veille. Je sais bien
+qu'elle avait eu tort de danser d'abord avec le gros Francis, fils du
+puissant Vire-à-Temps, et ensuite avec un petit jeune homme blond que je
+ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui, c'est vrai, et de plus elle
+m'avait dit bonsoir trop légèrement et comme si elle avait été choquée
+elle-même de ma conduite, ce qui était injuste; mais enfin elle s'était
+trompée peut-être, elle avait cru des choses qui n'étaient pas...
+Quelles choses? Pour le savoir il fallait le lui demander... Or, elle
+n'avait point paru dans l'étude pendant toute la journée, elle n'avait
+demandé aucun livre, elle m'avait complètement oublié... Oh! l'ingrate!
+
+Voilà pourquoi je remontais la route des Fayants, espérant qu'un heureux
+hasard me permettrait de la rencontrer, de lui parler, de lui faire
+sentir sa cruelle injustice, et, si c'était nécessaire, de m'humilier et
+d'implorer mon pardon.
+
+Car j'avais bien vu qu'elle était fâchée.
+
+Mais au lieu de la belle Angéline, c'est mon pauvre ami Michel que je
+rencontrai.
+
+Il était encore plus malheureux que moi, quoique d'une autre manière, et
+dès qu'il m'aperçut il courut à moi, et me saisit par le bras:
+
+--Sais-tu ce qui m'arrive? demanda-t-il.
+
+--Je m'en doute à peu près.
+
+--Trapoiseau, mon ami Trapoiseau, tout est fini!
+
+Je pensais comme lui que tout était fini, mais pour lui donner du
+courage, je répondis d'un air gai:
+
+--Eh bien, si tout est fini, tout est à recommencer! Voyons, qu'est-il
+arrivé?
+
+--Il est arrivé, répondit Michel, qu'après la scène de ce matin à
+laquelle j'ai mis fin malgré ma mère, en fermant la fenêtre, pendant
+que le père Forestier, je ne sais par quel moyen, calmait l'ardeur de sa
+femme, celle-ci a pris la plume et de sa blanche main a écrit à ma mère
+la petite lettre que voici:
+
+«Madame,
+
+»C'est à regret, vous pouvez m'en croire, que j'avais accordé à votre
+fils la main de ma chère Hyacinthe.
+
+»Je n'avais pas pu résister à vos pressantes supplications et à
+celles de Michel, malgré le soupçon que j'avais que mon enfant serait
+difficilement heureuse dans la famille Bernard. Mais, après la scène
+honteuse et les viles et basses calomnies de ce matin, vous devez
+comprendre vous-même que ma chère enfant ne peut pas, ne veut pas être
+exposée à entendre matin et soir insulter une mère qu'elle adore.
+
+»Le contrat est déchiré. Je refuse mon consentement. Aussi bien la fille
+de M. Forestier, député de Creux-de-Pile, n'aura pas de peine à trouver
+un mari plus présentable qu'un petit avocat sans réputation et sans
+fortune à laquelle il pourrait prétendre.
+
+»J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec les sentiments qui vous
+sont dus.
+
+»Rosine FORESTIER.»
+
+--Que dis-tu de ça? demanda Michel en repliant sa lettre avec soin et la
+mettant au fond de sa poche.
+
+--Je dis que ta mère a dû répondre, et de la bonne encre.
+
+A quoi il répliqua en tirant de la même poche une autre lettre;
+
+--Écoute ceci. C'est le brouillon de la lettre de ma mère qu'elle m'a
+permis d'emporter et recommandé de relire souvent, tant elle était
+contente soit du fond, soit de la forme de ses pensées;
+
+«Madame,
+
+»Vous m'avez prévenue. J'allais vous envoyer un compliment tout pareil.
+Michel est, croyez-vous, un petit avocat sans réputation. Je n'en dirai
+pas au tant d'Hyacinthe. Elle a celle de sa mère qui la suivra en tous
+lieux. Je la plains, la pauvre enfant!... Rien n'est plus affreux que
+d'avoir à rougir des fautes qu'on n'a pas commises et d'entendre partout
+murmurer sur son passage: C'est la fille de madame Chose, vous savez
+bien, celle qui...
+
+»Mais, madame, puisque nous ne devons plus nous revoir, ce n'est pas
+la peine de rappeler des souvenirs qui, tout en ayant peut-être quelque
+douceur pour vous, ne sauraient être que pénibles pour ce pauvre M.
+Forestier.
+
+»Un mot pourtant.
+
+»Vous parlez de mes pressantes supplications et de celles de Michel.
+Vous êtes folle, ma chère. Oui, en vérité, vous avez perdu la raison.
+
+»Qui? Moi! vous supplier! Et de quoi? bon Dieu! de donner à mon fils
+unique la main de mademoiselle Hyacinthe Forestier, la fille de Rosine
+Forestier! Allons donc!
+
+ Ma commère, il faut vous purger
+ Avec deux grains d'ellébore...
+
+»Hyacinthe n'a pas de dot, puisque vous gardez tout. Son père est député
+aujourd'hui, mais les élections approchent et tout le monde demande à
+Michel de se présenter. Par générosité, il ne voulait pas le faire, mais
+qu'il dise un mot: M. Forestier tombe à terre du premier coup.
+
+ Et sans avoir l'éclat du verre,
+ Il en a la fragilité.
+
+»Et je vous aurais suppliée, ma chère, de donner à mon fils qui sera
+député dans trois mois (car il le sera, je vous en réponds), la fille
+sans dot d'un député dégommé et d'une femme dont il vaut mieux ne point
+parler, puisqu'on n'en peut rien dire que de honteux! Allons donc! vous
+vous prenez pour une autre, ma pauvre Rosine; vous vous croyez encore au
+temps où vous étiez jeune et fringante, où le capitaine Smintéry...
+
+»..... A propos, en avez-vous des nouvelles? On dit qu'il est
+aujourd'hui colonel à Batna... Est-ce vrai? Vous devez le savoir mieux
+que personne... Il doit être bien cassé aujourd'hui, car il y a quinze
+ans de cela, ma chère, et vous n'étiez déjà plus ni l'un ni l'autre de
+la première jeunesse...
+
+»Enfin, à tout péché miséricorde. Ce mariage est rompu. Je le regrette
+pour Hyacinthe, qui avait besoin d'entrer dans une honnête famille et
+d'avoir de bons exemples sous les yeux. Cette chère enfant est jeune et
+innocente encore. Je la plains sincèrement. Elle méritait mieux que de
+vivre près de vous. Je le dis sans vouloir vous offenser, ma chère, mais
+parce que c'est la vraie vérité.
+
+»Présentez, je vous prie, mes compliments à ce bon M. Forestier. On
+annonce un prochain concours régional.
+
+»Dites-lui de se présenter pour les bêtes à cornes et qu'il aura le
+prix. C'est certain.
+
+»Au plaisir de ne jamais vous revoir, chère bien-aimée!
+
+»Reine BERNARD.»
+
+Comme je retournais le papier avec étonnement, Michel me dit:
+
+--Je t'ai fait voir les deux lettres, parce que je voulais te demander
+conseil. D'ailleurs ma mère a pris soin de recopier la sienne et deux ou
+trois exemplaires circulent déjà dans la ville. Il ne me servirait donc
+de rien d'en garder le secret...
+
+--Alors ton mariage est rompu?
+
+--Comme tu vois. Nos deux mères retirant l'une et l'autre leur
+consentement, Hyacinthe et moi nous demeurons assis par terre... A ma
+place, Félix, qu'est-ce que tu ferais?
+
+Je me grattai la tête, ce qui favorise le travail de la réflexion, et je
+répondis:
+
+--Ça dépend.
+
+En effet, ça dépendait, mais de quoi?
+
+C'est ce que Michel me demanda.
+
+--Ça dépend de ce que pense mademoiselle Hyacinthe.
+
+--Ah! s'écria Michel, elle pense tout ce qu'il faut penser. Elle m'aime,
+je l'aime, et nous voulons nous marier: voilà!
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Parce qu'elle me l'a dit ce matin.
+
+--Ah! ah!
+
+--Parbleu! reprit Michel pendant que les servantes se disputaient, j'ai
+compris qu'il allait arriver quelque chose, alors j'ai couru sous la
+fenêtre d'Hyacinthe, qui, par bonheur, ne dormait pas plus que moi; je
+lui ai confié mes inquiétudes. Elle est descendue en robe de chambre
+dans le jardin et m'a ouvert la porte. J'ai dit:--«Je crains un malheur
+épouvantable,» et j'ai expliqué ce qui se passait dans la rue. J'ai
+ajouté: «M'aimerez-vous toujours?
+
+«--Oui.--Quoi qu'il arrive?» Elle m'a répondu en riant:--«Ah! pourtant,
+si vous ne m'aimiez plus, vous, Michel?» Alors je me suis mis à genoux
+et prosterné. J'ai baisé le dessus de ses célestes pantoufles, j'aurais
+baisé la semelle si elle l'avait permis, je me suis relevé, j'ai baisé
+les mains et le bas de la robe, j'ai fait tous les serments imaginables,
+j'ai invoqué tous les saints, j'ai prié saint Michel archange, mon
+patron, de me frapper de sa foudroyante épée si je venais à violer ma
+foi, j'ai adoré de nouveau, enfin je ne m'ennuyais pas ni elle non plus,
+j'espère, et je serais encore devant elle à genoux dans l'herbe et
+la rosée, si la terrible madame Forestier n'avait paru subitement et
+prononcé ces funestes paroles:
+
+--Hyacinthe! Rentrez!
+
+L'ange s'est sauvé. Le diable est resté. J'ai voulu m'excuser sur ce
+que, le contrat étant signé, j'avais cru pouvoir... Madame Forestier m'a
+répliqué:
+
+«--Monsieur, je vous défends de parler à ma fille, de voir ma fille, de
+penser à ma fille!»
+
+Et comme je m'écriais:
+
+«--Ah! madame...»
+
+Elle a continué:
+
+«--Tout est rompu entre nous, monsieur! Allez rejoindre votre mère!»
+
+Puis elle a ouvert la porte de son jardin d'un geste si impérieux que
+j'ai dû rentrer dans le mien. Mais comme elle refermait cette maudite
+porte, j'ai vu Hyacinthe à la fenêtre et j'ai crié:
+
+«--A vous toujours! M'attendrez-vous?
+
+»--Je vous attendrai, Michel!»
+
+Sur quoi la mère est arrivée et a fermé la fenêtre.
+
+Tel fut le récit de Michel qui fut fait dans l'allée des _Fayants_,
+
+ Sous la sombre clarté qui tombe des étoiles.
+
+
+
+
+XIV
+
+LACHE! LACHE!! LACHE!!!
+
+
+J'écoutais ce récit avec la plus profonde attention. Je ne demandai rien
+si ce n'est:
+
+--Que vas-tu faire maintenant, Michel?
+
+--Voilà, répondit cet amant malheureux, voilà ce qui m'embarrasse et sur
+quoi je voulais avoir ton avis. Car tu es un sage, Trapoiseau...
+
+Et comme je déclinais modestement ce titre:
+
+--Oui, tu es un sage, répliqua Michel avec chaleur, tu n'as jamais aimé,
+toi! Ou si tu as aimé...
+
+Je pensai à la belle Angéline.
+
+--Dans ce cas, lui dis-je en l'interrompant, j'ai pris patience.
+L'amour, vois-tu, c'est comme la faim et la soif quand on se promène
+dans la campagne. Si l'on ne trouve pas à dîner dans une auberge, on
+dîne dans une autre.
+
+Je faisais le philosophe, mais Michel indigné s'écria:
+
+--Blasphémateur! sacrilège! oses-tu comparer?...
+
+--Enfin, ta mère et ta belle-mère sont d'accord pour te séparer
+d'Hyacinthe, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Parce qu'elles se détestent, elles veulent que leurs enfants se
+détestent aussi?
+
+--Tu l'as dit!
+
+--Et vous ne vous détestez pas! au contraire!
+
+--Ah! certes!... Par Jupiter, le père des dieux et des hommes, je ne
+l'ai jamais aimée davantage!
+
+--Et papa Forestier, qu'est-ce qu'il dit de tout ça?
+
+--Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu depuis la catastrophe.
+
+--Comment! tu ne l'as pas vu et tu désespères!
+
+--Il est si peu maître chez lui!
+
+--Maître ou non, Michel, il faut le sommer de tenir sa parole?
+
+Tout à coup Michel s'écria:
+
+--Attends-moi. Le voici. Je vais lui parler tout de suite.
+
+En effet, M. le député de Creux-de-Pile s'avançait lentement donnant le
+bras à sa femme. Mademoiselle Hyacinthe marchait sur la même ligne, mais
+à trois pas de distance, tout près de la belle Angéline Bouchardy,
+que M. Bouchardy, mon patron, côtoyait. Un peu plus loin, venait M.
+le président Vire-à-temps, accompagné du gros Francis. Tous deux
+s'essoufflaient à monter la côte pour rejoindre la famille Forestier.
+
+En un mot, toute l'élite de la «_société_» s'avançait, car à
+Creux-de-Pile on appelle «société» tous ceux qui ont reçu de l'argent
+en naissant ou qui en ont gagné par un moyen quelconque. Le reste est du
+«petit monde».
+
+Moi, j'étais du «petit monde»; Michel était de la «société», et de la
+plus haute, quoique son père eût été républicain, ce qui parut très
+bizarre, car le grand-père était légitimiste: or, il est reçu comme
+article de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hériter des opinions et des
+tics de son père comme de ses vieux paletots et de ses vieilles bottes.
+
+Michel alla donc bravement au-devant de madame Forestier; mais comme par
+une manoeuvre habile il se rapprochait beaucoup plus de la fille que
+du père madame Forestier dit d'une voix impérieuse:
+
+--Hyacinthe, donne le bras à ton père!
+
+La jeune demoiselle obéit, et (sa mère s'étant placée de l'autre côté)
+se trouva flanquée de ses parents comme un pauvre petit agneau innocent
+qui aurait à sa droite et à sa gauche deux forts chiens de berger pour
+le défendre de la dent des loups. Je voyais la manoeuvre et j'en
+riais, car, certes, le doux agneau ne craignait pas la dent du loup qui
+s'approchait.
+
+J'entendis, car je n'étais qu'à dix pas, la conversation qui suivit:
+
+Michel salua silencieusement madame Forestier, qui ne répondit pas à ce
+salut et ne parut même pas le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne
+parla pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient bien des choses;
+puis il tendit la main au député, qui ne la prit pas,--foudroyé qu'il
+était par un coup d'oeil terrible de sa femme,--et enfin demanda:
+
+--Monsieur Forestier, je désirerais causer un instant avec vous...
+
+L'autre consulta du regard sa femme et répondit d'un air fort
+embarrassé:
+
+--Mon cher ami, vous voyez bien que ce n'est pas le moment. On ne cause
+pas ainsi d'affaires sur le grand chemin... car c'est d'affaires je
+suppose...
+
+--C'est de l'affaire la plus importante de ma vie, s'écria Michel. En
+deux mots, à quelle heure voulez-vous venir après demain à la mairie?
+
+L'autre répliqua:
+
+--A la mairie? Pourquoi faire?
+
+--Pour nous marier, Hyacinthe et moi. L'avez-vous déjà oublié?
+
+Forestier demeura stupéfait.
+
+--Mais, mon cher ami, répliqua-t-il en cherchant ses mots avec lenteur,
+je croyais que vous...
+
+Alors la belle Rosine, plus hautaine, plus grisonnante et plus
+couperosée que je l'avais jamais vue, interrompit son mari, et d'une
+voix sifflante comme un coup de cravache:
+
+--Monsieur, après les infamies que, ce matin...
+
+Mais Michel lui coupa la parole:
+
+--Madame, dit-il, je ne vous parle pas. C'est à M. Forestier que je
+m'adresse. Il est votre mari. Il est père d'Hyacinthe. Il est chef de la
+famille aussi, je suppose?...
+
+--Et moi, j'en suis sûr! dit le député d'une voix sonore et en se
+rengorgeant comme un vieux dindon.
+
+--Montre-le donc alors! reprit la mère.
+
+--Eh bien, oui, je le montrerai, continua le gros homme, et pour
+commencer: tais-toi, ma femme!...
+
+Mais cet éclair de vigueur n'était destiné qu'à couvrir sa lâcheté:
+
+--Monsieur Bernard, je suis maître chez moi, et je déclare
+solennellement qu'après la scène de ce matin jamais personne de votre
+famille n'entrera dans la mienne et ne passera le seuil de ma maison!
+
+--Très bien, dit madame Forestier. Monsieur Bernard, nous n'avons plus
+qu'à nous saluer.
+
+Et elle esquissa une révérence pleine d'ironie et de dignité,--du moins
+à ce qu'elle croyait.
+
+Mais Michel, à son tour, répliqua:
+
+--Madame, je suis majeur. Hyacinthe le sera bientôt. Nous attendrons
+jusque-là... N'est-ce pas, Hyacinthe?
+
+La jeune demoiselle lui tendit la main. Il la lui baisa et vint me
+rejoindre à dix pas de là.
+
+J'entendis quelques mots qui furent comme les dernières fusées d'un feu
+d'artifice qui s'éteint.
+
+--Tu ne l'as pas souffleté quand il a osé te dire une pareille
+insolence? s'écriait la belle Rosine.
+
+--Mais, ma bonne amie, répliquait Forestier, j'aurais bien voulu te
+voir à ma place! Vous autres femmes, vous ne parlez que de donner des
+soufflets. On voit bien que vous n'en craignez pas les conséquences.
+Après tout, souffleter Michel parce qu'il veut épouser Hyacinthe--ce qui
+était légitime et permis, hier au soir,--c'est peut-être un peu vif...
+On y regarde à deux fois.
+
+--Oh lâche! lâche!! lâche!! s'écria Rosine. Ah! si j'étais homme!
+
+--Maman! dit la belle Hyacinthe d'un ton conciliant, tu n'y songes
+pas!... Si l'on venait à t'entendre.
+
+--C'est pour le coup, conclut le député, que mon élection, qui déjà
+branle dans le manche, serait joliment fichue à l'eau.
+
+Au même instant le président Vire-à-Temps et son fils vinrent les
+rejoindre. Aussitôt madame Forestier fit avec ses lèvres «petite pomme»,
+et de sa voix «petite flûte», réservée aux gens de distinction, s'écria:
+
+--Comment, c'est vous, monsieur le président?
+
+--C'est vous, belle dame! répliqua le justiciard d'un air d'étonnement,
+de galanterie et d'admiration. On aurait cru qu'il venait d'apercevoir
+la Vénus de Milo avec deux bras.
+
+--Comment allez-vous, monsieur Francis?
+
+Le gros Francis, très poli mais peu éloquent, répondit qu'il «allait
+à merveille», et les compliments suivirent de part et d'autre. L'un se
+portait mieux que jamais. L'autre, la dame, était épanouie comme une
+rose; en effet, rose ou couperosée c'est tout comme pour le spectateur
+qui n'a pas mis ses lunettes.
+
+Bref, le bruit flatteur des compliments réciproques s'étendit et finit
+par se perdre dans la vallée.
+
+Un dernier mot pourtant arriva jusqu'à nous et perça le coeur de
+Michel, c'est celui-ci, dit par madame Forestier:
+
+--Hyacinthe, prends le bras de M. Francis. M. le président et moi, nous
+avons à causer avec ton père.
+
+--Oh! s'écria Michel en serrant les poings, quand je pense que ce sera
+la même chose tout le long de l'année, et que ce gros Francis va prendre
+ma place, j'ai une envie terrible de le massacrer.
+
+Alors, moi qui suis ami de la paix et des convenances, je lui dis:
+
+--Michel, je te le défends, ou je jure de ne plus me mêler de tes
+affaires.
+
+Il se retourna brusquement.
+
+--Tiens, Félix, tu es un bon enfant, un ami sincère, et tu sais, je
+crois, que je ferai tout ce qu'il faudra pour te servir, si l'occasion
+s'en présente, eh bien...
+
+--Prends garde, Michel, tu vas me proposer quelque sottise!
+
+--Non, non, rassure-toi... Écoute-moi bien. Si nous étions au désert
+dans le pays des gazelles, où l'on ne trouve pas de notaires, de maires
+et de belles-mères, mais où soufflent le sirocco, père du mistral, et
+le simoun, frère aîné du sirocco, où le papier timbré est inconnu, où
+le lion se cache à l'ombre des palmiers pour causer avec la lionne, si
+j'étais Kabyle enfin, Arabe ou Touareg, n'ayant d'autre fortune que mon
+cheval et ma lance et d'autre pensée que mes amours, si la fille d'un
+cheik m'avait dit: «Je t'aime!» si le vieux cheik, plus bête qu'une oie,
+m'avait d'abord accordé, puis refusé sa main, que faudrait-il faire,
+réponds?
+
+Je répondis sans hésitation:
+
+--L'enlever, parbleu!
+
+--Eh bien, c'est ce que je vais faire pour Hyacinthe. Veux-tu m'aider?
+
+--Moi! y penses-tu, Michel? Moi, Trapoiseau, futur huissier, futur
+avoué, futur notaire peut-être, j'irais me fourrer et te fourrer dans
+ce guêpier! Jamais de la vie, camarade! C'est bon dans le désert, ces
+procédés-là, et encore!
+
+--Faux ami, va!
+
+--Mais non! mais non! Clairvoyant ami, à la bonne heure!
+
+Je m'en flatte. Un enlèvement! _Nombre de Dios!_ Pour qui me prends-tu?
+Je suis un serviteur de la loi, ami Michel. D'ailleurs, informe-toi
+d'abord si mademoiselle Hyacinthe y voudra consentir. Mais ne compte pas
+sur moi!
+
+Comme nous en étions là et revenions lentement dans l'ombre du côté de
+Creux-de-Pile, la voix de la belle Angéline se fit entendre. Elle nous
+suivait de près avec son père.
+
+Alors Michel me dit tout bas:
+
+--Occupe un instant ton patron. Je voudrais causer une minute avec
+mademoiselle Bouchardy.
+
+--Trapoiseau, dit le patron, nous avons eu beau mettre dans le contrat
+toutes les complaisances possibles et faire toutes les concessions, il
+n'y a pas en moyen de conclure. Ces haines de femmes, vois-tu, rien ne
+peut les apaiser, pas même l'intérêt le plus pressant... Michel n'y perd
+rien. Au contraire. Pour l'argent, il trouvera mille fois mieux; quant à
+la fiancée, Hyacinthe est aimable, c'est vrai, mais elle n'est pas seule
+de son sexe, même à Creux-de-Pile...
+
+Il jeta du côté de sa fille un regard de complaisance qui me fit frémir.
+
+--... Et enfin, Michel est jeune, plein de talent, ambitieux, déjà très
+considéré dans le pays, soit pour son père, soit pour lui-même; il sera
+député cette année s'il le veut bien... on peut l'y aider d'ailleurs...
+
+Ces derniers mots furent dits avec une grande intention de finesse.
+
+--... Après tout, vois-tu, Trapoiseau, chacun de nous est amoureux à
+son tour, comme chacun de nous a la rougeole, on n'en meurt pas, au
+contraire! Eh! mon Dieu! moi qui te parle, quand j'avais l'âge de Michel
+j'étais amoureux de toutes les filles...
+
+Puis, se reprenant:
+
+--... de toutes celles qui en valaient la peine...
+
+--C'est-à-dire, monsieur Bouchardy, de toutes celles qui avaient une
+dot, je suppose?
+
+Il répliqua avec un gros rire:
+
+--Certainement. Me prends-tu pour un niais?
+
+Au même instant, Angéline et Michel se rapprochèrent de nous.
+
+--Eh bien, demanda gaiement le père, as-tu consolé ce pauvre amoureux?
+
+--J'ai essayé, du moins, de panser son coeur blessé, répondit
+Angéline.
+
+--Et elle a si bien réussi, ajouta Michel, qu'on voudrait être blessé
+tous les jours pour être pansé par la main d'un pareil chirurgien.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, bonsoir, Michel! dit le père.
+
+Et nous nous séparâmes,--Michel heureux et souriant, et moi, dévoré de
+jalousie.
+
+Qu'avait-elle pu dire à Michel pour le consoler si vite, cette perfide
+Angéline?
+
+
+
+
+XV
+
+LA MORT DE CÉSAR
+
+
+Ce qui suivit le lendemain est si terrible que tout le peuple de
+Creux-de-Pile (à commencer par les plus hauts bourgeois) n'eut pas
+d'autre sujet de conversation pendant plusieurs semaines.
+
+Cependant la matinée avait été paisible. Un soleil brûlant, tempéré par
+un vent frais et léger, éclairait la terre et rendait l'ombre plus douce
+et la verdure des prairies plus agréable aux yeux.
+
+Les enfants criaient.
+
+Les chiens aboyaient.
+
+Les oiseaux piaulaient.
+
+Les boeufs mugissaient.
+
+Les femmes piaillaient.
+
+Les hommes buvaient et se querellaient en parlant politique.
+
+Enfin chacun faisait son métier en conscience. Pour moi, en l'absence de
+M. Bouchardy, mon patron, qui lisait son journal après déjeuner, au fond
+du jardin, je venais de distribuer le travail à mon lieutenant et à mon
+sous-lieutenant, je veux dire au second et au troisième clercs, et je
+réfléchissais lorsque midi sonna.
+
+Je pris mon chapeau après l'avoir brossé avec soin de peur que
+mademoiselle Angéline fût debout à la fenêtre occupée à regarder la
+rue, le paysage et les passants, et je sortis en recommandant à mes deux
+subordonnés de travailler avec ardeur.
+
+L'un d'eux, aussitôt que j'eus le dos tourné, répondit à cet
+exhortation:
+
+--Qu'est-ce qu'il nous veut, ce Trapoiseau? Qu'on lui fasse sa
+besogne?...
+
+Et il ajouta d'un air indigné:
+
+--Ah bien oui! il peut se fouiller?
+
+Et l'autre, ne trouvant pas cette pensée assez énergique, ajouta d'une
+voix retentissante:
+
+--Malheur! Oùs qu'est mon fusil?
+
+Mais, comme vous pensez bien, je ne fis pas semblant d'entendre. Ce
+n'est pas pour rien qu'on a le plaisir de commander. Ceux qui obéissent
+vous font payer cher leur obéissance. Je le sais, depuis longtemps et
+pour cette raison je commande le moins possible.
+
+Je sortis donc et j'allai retrouver l'éternelle ratatouille de mouton
+aux pommes de terre qui faisait, comme je l'ai dit déjà, le fond de la
+cuisine de ma mère.
+
+Il est vrai pourtant que la ratatouille était bonne. De plus, ma mère
+me témoignait de tant de façons la joie qu'elle avait de me voir et me
+réservait avec tant de soin les meilleurs morceaux, que je préférais
+vraiment son dîner à celui de tous les archevêques. Ne croyez pas, du
+reste, que notre salle à manger fût moins belle que celle de la terrasse
+de Saint-Germain, qui a tant de réputation!
+
+En été ou au printemps, il suffisait d'ouvrir la fenêtre pour voir la
+verte vallée de Creux-de-Pile, la rivière limpide, les montagnes grises
+et bleues, la vieille église romane sur la colline en face et tout ce
+qui fait de cette ville prodigieuse l'éternel objet de l'admiration des
+hommes.
+
+Ce jour-là donc, je dînai et je regardai, suivant mon habitude,
+répondant avec un peu de distraction à toutes les questions de ma mère.
+
+Après que j'eus donné quelques détails sur la rupture du mariage de
+Michel et d'Hyacinthe, ma mère devint peu à peu rêveuse, ce qui ne lui
+arrivait guère, et me demanda tout à coup:
+
+--Comment trouves-tu mademoiselle Patural?
+
+Cette question m'étonna beaucoup, car nous n'avions jamais parlé de la
+pauvre fille, et, pour moi, je n'y avais jamais pensé.
+
+Cependant, par respect pour ma mère, je répondis qu'elle avait un bien
+vilain nez, un crâne aussi plat que le fond d'une assiette, des oreilles
+trop écartées et des pieds, oh! des pieds si grands que si
+leurs pantoufles eussent été de bois, elles auraient pu servir à
+l'embarquement d'une armée comme les fameux bateaux du camp de Boulogne.
+
+--Tant pis! dit ma mère.
+
+--Pourquoi tant pis, maman? Est-ce que ça peut t'intéresser?
+
+Alors ma mère qui était un Machiavel à sa manière, ajouta:
+
+--Oui, tant pis, Félix, et tu vas voir pourquoi... Ton ami Michel a
+été mis à la porte de M. Forestier... ne te fâche pas. Ce sont les
+deux mères qui l'ont voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se
+marieront pas. Elles se sont querellées hier, elles se sont dit toutes
+les horreurs de la nature. Michel est flambé; Hyacinthe aussi.
+
+Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:
+
+--Attends, c'est le commencement, ça. Tu vas voir le reste. Le président
+Vire-à-Temps qui les guette va demander Hyacinthe pour son fils. Le père
+Forestier qui n'a pas de dot à donner ne refusera pas. La mère qui tient
+toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce que c'est le président,
+parce qu'elle est flattée de voir un si bel homme qui a déjà soixante
+ans passés lui dire «belle dame», parce que...
+
+--Mais alors, maman, qu'est-ce que tout ça peut faire à mademoiselle
+Patural?
+
+--Aveugle! s'écria ma mère, tu ne vois donc pas que le fils du président
+qui allait épouser mademoiselle Bouchardy, épousera Hyacinthe, fille
+du député, que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle
+Angéline a une belle dot, l'épousera et sera le gendre de M. Bouchardy,
+et que mademoiselle Berthe Patural qui est laide, mais qui a de ça, et
+qui visait ton ami Michel ou le fils du président, les voyant placés
+tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande en mariage,--mais
+quelqu'un de bien, tu m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui
+peut acheter une étude de notaire ou une étude d'avoué;--alors, eh bien!
+Berthe, aux grands pieds, comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une
+marmite n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait; mais elle a
+toujours besoin d'un couvercle. Quand on ne trouve pas un joli avocat ou
+un gros receveur, on prend un avoué!... Entends-tu, mon garçon?
+
+Et ma mère se mit à rire en me regardant d'un air triomphant.
+
+Je voulus objecter:
+
+--Mais, maman, si j'étais avoué, je ne voudrais pas de Berthe Patural
+pour femme, et je ne suis pas avoué. Je gagne cent francs par mois, et
+ce n'est pas avec ça qu'on achète n'importe quoi...
+
+--Tâche de plaire à la demoiselle de l'avoué, répliqua ma mère d'un air
+mystérieux. Moi, je me charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il
+faudra.
+
+Sur ce mot «_j'emprunterai_» que ma mère n'avait jamais prononcé devant
+moi et qu'elle paraissait avoir en horreur autant que le traître Judas
+Iscariote qui vendit Notre Seigneur Jésus-Christ pour trente sous, je
+pris congé et je retournai à l'étude de maître Bouchardy, mon patron.
+
+Je descendais la côte en fredonnant:
+
+ Voyez donc ce beau garçon-là,
+ C'est l'amant d'A,
+ C'est l'amant d'A,
+ Voyez donc ce beau garçon-là,
+ C'est l'amant d'Amanda.
+
+Mais ce n'est pas à Berthe Patural que je pensais, vous pouvez m'en
+croire. Oh! non. L'ange de mes rêves avait des formes plus agréables à
+l'oeil, une voix plus douce au coeur, et s'appelait du nom délicieux
+d'Angéline.
+
+Tout à coup, comme j'arrivais devant la porte de l'étude de M.
+Bouchardy, une grande clameur se fit entendre à l'extrémité de la rue.
+De toutes parts on s'assembla devant la maison de madame Bernard, et des
+cris perçants retentirent.
+
+Marion--je la reconnus à la voix--s'arrachait les cheveux et hurlait:
+
+--Ah! madame, pauvre madame! Ils l'ont assassiné, les gueux!
+
+En même temps elle montra le poing à la maison Forestier, reprit haleine
+un instant et ajouta:
+
+--Ils lui ont coupé le cou; mais je le leur couperai à mon tour! Ah les
+gueux! Ah! les gueux! Pauvre chéri! Quel mal leur a-t-il jamais fait? Il
+allait chez eux tous les jours, il était bon comme le bon pain, il les
+aimait tant! Je lui disais bien: «N'y va pas, mon chéri! C'est tous de
+méchantes gens, de la canaille, de la bouaille! Ça n'a pas pour deux
+sous de coeur! Ça ne vit que pour boire et manger! Ça se fait servir
+des saumons de vingt livres et ça n'a pas seulement mille écus à donner
+en dot à leur fille!» Il n'a pas voulu m'écouter, et le voilà, il est
+mort maintenant; ils lui ont coupé le cou, les misérables! Mais qu'ils y
+viennent donc pour m'en faire autant! c'est moi qui les recevrai!
+
+De la main droite elle brandissait un long et large couteau de cuisine
+pendant que de la gauche elle montrait avec le geste tragique de Niobé
+le corps de la malheureuse victime, déposé dans l'intérieur de la
+maison.
+
+Je m'approchai très inquiet et je demandai à l'une des femmes qui
+étaient là:
+
+--Qui est-ce donc qu'on vient d'assassiner?
+
+Alors, avant que la femme pût répondre, la grosse et courte Mihiète se
+montra à la fenêtre du premier étage et cria:
+
+--Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin! Madame
+l'avait défendu; c'est bien fait!
+
+Cette réponse me fit trembler pour Michel. Je demandai à Marion:
+
+--Vraiment! Est-ce qu'il est mort?
+
+Elle cria en sanglotant:
+
+--Ah! monsieur Trapoiseau, ce n'est que trop vrai. Sa tête est d'un
+côté, son corps est de l'autre... Pauvre chéri, va! Comment vais-je
+annoncer ça à madame?
+
+J'entrai précipitamment dans la maison pour voir ce malheureux Michel.
+Est-il possible! A son âge! Un grand et beau garçon, plein de force,
+d'amour et de joie avait si étrangement péri!
+
+Marion me suivit en pleurant toujours comme j'allais monter dans la
+chambre de mon malheureux ami, elle me retint, me conduisit dans sa
+cuisine et me montra le défunt.
+
+--Le voilà! dit-elle.
+
+--Qui? Michel?
+
+Je cherchais des yeux et ne voyais rien.
+
+--Eh! monsieur Trapoiseau, répliqua-t-elle en colère, qui est-ce qui
+vous parle de Michel? Couper la tête à Michel! Ah bien! il ne manque
+plus que ça aux Forestier s'ils veulent que je les mette tous en chair
+à pâté, à commencer par la Rosine qui m'a appelée «souillon» et à finir
+par la Mihiète qui m'a appelée «chameau!...» Et encore qu'est-ce que je
+dis? de la chair à pâté! C'est bien plutôt de la chair à saucisse!...
+Celui qu'ils ont tué, les gueux! c'est notre pauvre paon, mon beau
+César... Tenez voyez la tête! son aigrette est-elle assez jolie! Et sa
+queue!... Il n'y en avait pas de pareille dans tout le département.
+
+Notre saint père le pape lui-même (c'est votre oncle M. le curé qui me
+l'a dit à son retour de Rome) aurait voulu en avoir un pareil. Tous les
+cardinaux en cherchaient pour lui, mais ils n'en trouvaient pas d'aussi
+beau. Je crois bien que M. le curé aurait voulu l'avoir pour le donner à
+notre saint père, ça l'aurait peut-être fait nommer cardinal à son tour;
+mais pour ça, bernique! César ne voulait pas se séparer de moi, ni moi
+de César; il aimait tant Michel, il le suivait toujours quand il entrait
+dans le jardin des Forestier, et à cause de Michel il aimait tant
+Hyacinthe... C'est bien ça qui l'a perdu! Il avait trop de coeur, le
+pauvre chéri! Ce matin, Michel est allé en voyage pour les affaires de
+ses clients (car nous avons une clientèle, nous autres, nous ne sommes
+pas comme ce député galeux qui vit aux frais des pauvres gens); c'est en
+son absence qu'ils ont fait le coup.
+
+Je demandai quelques détails sur l'assassinat.
+
+Marion répliqua brusquement:
+
+--Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux savoir? Est-ce que j'ai
+vu? Si j'avais vu, croyez-vous que j'aurais laissé faire?... Sans doute
+César aura passé par-dessus le mur, comme c'était son habitude pour
+aller déjeuner avec les poules des Forestier. Vous savez, c'était son
+caractère, à ce pauvre ami; il aimait à dîner en ville, et comme il
+était mieux habillé que les autres et un peu glorieux, il faisait le
+beau devant les poules pour faire enrager le coq. On ne lui disait rien
+à cause du mariage de Michel et d'Hyacinthe; il a cru être dans son
+droit. Il a vu signer le contrat, mais il n'a pas entendu ce qui s'est
+dit dans la rue, devant la porte, ou, s'il a entendu, il n'a pas bien
+compris, car il était un peu bête, le pauvre César; il est allé dans le
+poulailler, la serviette autour du cou, comme il faisait tous les jours,
+il a voulu se mettre à table. Alors on l'a pris en traître et on l'a
+guillotiné.
+
+Ici Marion fit une pause.
+
+Puis elle leva la main vers le ciel pour implorer la justice de l'Être
+suprême:
+
+--Oh! mais ils me le payeront, les scélérats, et plus cher qu'au marché
+encore!
+
+Tout à coup, comme je sortais de la maison, après avoir entendu
+l'oraison funèbre de César, je vis de loin madame Bernard qui revenait
+de faire une visite et marchait à pas précipités. Alors, prévoyant une
+tragédie nouvelle, je me réfugiai dans l'étude de M. Bouchardy pour n'en
+pas être témoin.
+
+
+
+
+XVI
+
+DEUX CITATIONS
+
+
+C'est un vendredi que ce déplorable événement eut lieu. Je veux dire
+la mort de César. Croyez que celle du vainqueur des Gaules, qui fut
+assassiné au milieu du Sénat, ne fit pas plus de bruit à Rome que celle
+du malheureux paon de madame Bernard à Creux-de-Pile.
+
+Dès le lendemain matin, madame Rosine Forestier, à son lever, reçut, en
+même temps que son chocolat, la citation suivante à comparaître devant
+M. le juge de paix.
+
+«L'an mil huit cent soixante-dix-sept et le vingt-cinq mai.
+
+»A la requête de madame veuve Bernard, propriétaire, demeurant à
+Creux-de-Pile, laquelle fait élection de domicile en sa demeure.
+
+»Je, soussigné, Chrysostôme Pouscaillou, huissier, audiencier, ai cité le
+sieur Charles Forestier, député, rue du Faubourg-Saint-Hilaire, en son
+domicile et parlant à la fille Mihiète, sa servante, ainsi qu'elle m'a
+dit être et se nommer.
+
+»A comparaître le jeudi 1er juin prochain, onze heures du matin, devant
+M. le juge de paix du canton de Creux-de-Pile, dans le local ordinaire
+de ses audiences, sis à la maison de ville, pour:
+
+»Attendu que, soit par les mains, soit par les ordres ou sur les
+instigations dudit sieur Forestier, son épouse, de la demoiselle
+Hyacinthe leur fille mineure et légitime ou des domestiques de la
+famille, un paon, oiseau de l'espèce la plus précieuse et la plus chère,
+appartenant à l'ordre des gallinacés et à la famille des phasianidés,
+si rare qu'on ne rencontre ses congénères que dans les plaines les plus
+reculées de l'Asie centrale, a été trouvé décapité, mais chaud encore,
+le 23 mai, dans le jardin de madame veuve Bernard, sa propriétaire;
+
+»Attendu que la mort tragique de ce brillant animal, qui faisait la joie
+de madame veuve Bernard et des voisins, ne saurait être attribuée ni à
+l'effet ordinaire des lois de la nature, puisque César (c'est son nom),
+était encore à la fleur de l'âge, ni au dégoût prématuré de la vie,
+puisqu'il avait eu la tête tranchée d'un coup de couperet (ce qui exclut
+toute idée de suicide), ni à la malveillance des passants, puisqu'il
+ne sortait jamais de la cour ou du jardin sans la permission de ses
+maîtres;
+
+»Attendu, de plus, que de certaines discussions récentes entre les deux
+familles et de certaines paroles malsonnantes et injurieuses prononcées,
+soit par la dame Forestier, soit par la fille Mihiète, sa servante, il
+résulte la certitude que le meurtre de César avait été dès longtemps
+prémédité et préparé dans l'intention de vexer et molester madame veuve
+Bernard;
+
+»Attendu, de plus et subséquemment, que les paroles suivantes:--_Fallait
+pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin, madame l'avait
+défendu, c'est bien fait!_ prononcées devant trente témoins, par
+la fille Mihiète, prouvent jusqu'à l'évidence que le coup avait été
+préparé;
+
+»--S'entendre condamner, ledit sieur Forestier, député, à trois cents
+francs d'amende et cinq cents francs de dommages-intérêts, avec les
+intérêts, tels que de droit à partir de ce jour, et, en outre, aux
+dépens;
+
+»Et pour que ledit sieur Forestier, député n'en ignore, j'ai, en son
+domicile et parlant comme dessus à ladite Mihiète, servante ci-dessus
+dénommée, laissé copie du présent exploit dont le coût est de un franc
+vingt-cinq centimes.
+
+»_Signé_: POUSCAILLOU.»
+
+C'est le samedi que ce poulet fut remis. La réplique ne tarda guère.
+
+Dès le lundi suivant, c'est-à-dire le surlendemain, Chienduroy, autre
+huissier audiencier, rival de Pouscaillou, déposa entre les propres
+mains de madame Bernard une citation «analogue et reconventionnelle»,
+comme il disait lui-même, à comparaître le même jeudi, à la même heure,
+devant le juge de paix, pour s'expliquer sur les injures dites à la dame
+Forestier, sur les ravages causés par le paon Bernard dans la pâtée
+des poules Forestier pour s'entendre condamner à payer les frais et les
+dommages-intérêts, dont ce magistrat respectable serait chargé de fixer
+le montant.
+
+Peindre la colère des deux dames serait impossible. Si chacune des deux
+avait eu son mari sous la main, le pauvre homme aurait passé martyr et
+subi le sort des chrétiens dans le cirque. Mais le mari de l'une était
+mort, et le mari de l'autre, le pauvre M. Forestier, dès le lendemain
+de la signature du contrat, s'entendant appeler publiquement Sganarelle
+devant cent personnes, ne sachant comment parer le coup, ni comment
+consoler la pauvre Hyacinthe qui se désolait de voir son mariage rompu,
+avait pris le train express pour Paris et prétexté que les affaires
+publiques les plus graves l'appelaient à Versailles.
+
+Michel, qui avait son plan, était parti quelques heures auparavant, de
+sorte que les deux tigresses ou si vous voulez, les deux belles-mères,
+se trouvèrent face à face.
+
+Si l'une et l'autre avaient pu suivre leurs penchants naturels, n'ayant
+personne qui osât les séparer, elles se seraient griffées d'abord
+et dévorées ensuite; je n'en fais aucun doute. Mais qu'aurait dit la
+«société?»
+
+Or, ces deux dames ne craignaient ou ne respectaient rien, excepté cet
+être insaisissable et redoutable.
+
+Et encore, je parle surtout de madame Rosine Forestier, car la mère de
+Michel, petite femme brune et moustachue, au nez allongé en forme de
+presqu'île, aux yeux en vrille, qui louchait toutes les fois qu'elle se
+mettait en fureur, c'est-à-dire presque à toutes les heures du jour, se
+souciait moins que sa voisine de l'opinion publique. Dès qu'elle ouvrait
+la bouche, la chère dame, les injures les plus atroces venaient se poser
+sur le bout de sa langue comme dans leur séjour naturel, et elle les
+crachait sans relâche à la figure des gens.
+
+Quant à sa rivale, la grosse et couperosée Rosine, chez elle aux
+premiers mots tout était sucre et miel. Vous eussiez dit l'âme la plus
+douce, la plus gracieuse, la plus éthérée, une âme d'ange! Mais à la
+première contradiction l'ange repliait ses ailes et devenait vipère.
+
+C'est donc le lundi que la seconde bombe éclata car la première avait
+éclaté l'avant-veille, et Creux de-Pile fut averti que les deux
+«dames» les plus distinguées de tout le pays, autrefois amies intimes,
+maintenant ennemies mortelles, allaient se rencontrer devant M. le juge
+de paix.
+
+Ce sage et savant magistrat s'en réjouissait d'avance, car on
+s'ennuie,--quand on sent dans sa cervelle s'agiter la sagesse du roi
+Salomon,--de ne juger que des affaires de bornage ou de régler les
+comptes embrouillés d'un boulanger avec ses pratiques.
+
+Et si les deux dames voulaient venir plaider leur cause, face à face,
+Reine contre Rosine, c'est là que le juge de paix aurait de quoi se
+réjouir, et le public aussi. Éloquentes, impétueuses et venimeuses comme
+on les connaissait, elles ne manqueraient pas de faire des révélations
+intéressantes et piquantes sur la vie privée de l'une et de l'autre...
+D'avance les autres dames de Creux de-Pile faisaient retenir leurs
+places à l'audience. Ah! quelle joie!
+
+Je pensais à ces choses et je taillais soigneusement mes ongles au
+fond de l'étude de M. Bouchardy lorsque la grande Marion entra tout
+essoufflée et me dit:
+
+--Monsieur Trapoiseau, madame Bernard vous demande. Venez vite!...
+vite!... vite!...
+
+Je la suivis, demandant si par hasard quelque malheur était arrivé, si
+Michel...
+
+--Non, non, n'ayez pas peur, répondit Marion, c'est madame qui veut vous
+consulter. Voilà tout.
+
+En effet, madame Bernard me reçut assez froidement, mais assez poliment,
+comme elle avait l'habitude de le faire quand elle avait besoin des
+gens, se réservant d'ailleurs de les insulter horriblement à la première
+occasion.
+
+Elle me montra les deux citations, que je ne connaissais pas encore,--si
+ce n'est de réputation,--et me dit:
+
+--Mon cher Trapoiseau, Michel est à Paris, il arriverait trop tard pour
+plaider sa cause; d'ailleurs, c'est trop peu important pour le déranger.
+Est-ce que vous voulez vous en charger?
+
+C'est en ces termes gracieux que la dame me demandait un service. Notez
+que j'étais le seul avocat et licencié en droit qu'elle pût prendre, car
+les autres, sans être plus savant que moi, auraient dédaigné de plaider
+devant la justice de paix. Mon seul concurrent possible était un de mes
+amis, premier clerc d'avoué, savant lui aussi en droit, ferré sur la
+dialectique, mais désigné d'avance par M. Forestier, pour plaider
+toutes ses causes en justice de paix. Et il en avait beaucoup, vu l'âpre
+caractère de la belle Rosine.
+
+C'était donc mon adversaire naturel.
+
+Je répondis assez froidement à la dame, car je me souvenais qu'elle
+avait devant moi, trois jours auparavant, appelé ma mère «_la
+Trapoiseau_»; cependant je promis, «pour rendre service à Michel», de
+plaider tout ce qu'on voudrait.
+
+Elle vit bien la nuance; mais comme elle avait besoin de moi, elle ne se
+montra pas difficile.
+
+--Surtout, dit-elle avec hauteur, souvenez-vous bien que je ne veux pas
+que vous ménagiez ces Forestier. Si vous le faisiez, j'en serais très
+mécontente, et Michel aussi.
+
+Je promis d'écorcher vifs dans mon discours le pauvre député et madame
+Rosine; mais le mercredi suivant, veille de l'audience, je reçus de
+Michel la lettre suivante:
+
+«Paris, 29 mai 1877.
+
+»Cher ami,
+
+»Je sais tout; les malheurs qui ont suivi mon départ et celui de M.
+Forestier, le meurtre affreux du pauvre César qui paie pour tout le
+monde, comme tous les êtres faibles et sans défense, les citations, les
+exploits d'huissier et la bataille que tu vas livrer devant le juge de
+paix.
+
+»C'est cette bataille surtout que je crains. Ma mère et ma belle-mère
+(car la vieille Rosine sera ma belle-mère ou je lui couperai le cou
+comme elle l'a fait à César) ont juré de me séparer d'Hyacinthe. J'ai
+juré, moi, de l'épouser, et mon serment vaut le leur.
+
+»Mais il faut user d'adresse.
+
+»A parler sincèrement, j'avais pensé d'abord à l'enlever comme on
+faisait au siècle dernier, l'épée à la main. Malheureusement (ou
+heureusement peut-être) ma chère Hyacinthe a des idées bourgeoises. N'en
+parlons plus.
+
+»Pour me consoler et arriver au même but par un autre moyen, j'ai formé
+un projet d'une profondeur étonnante.
+
+»Amour et politique, je ne te dis que ça... Dans quelques jours, et de
+vive voix, je t'expliquerai mon idée.
+
+»En attendant, cher ami, poursuis le moins possible la vengeance de
+César qu'on ne peut plus le ressusciter. Mets autant d'huile dans les
+ressorts que ma mère et ma belle-mère y voudront mettre de vinaigre pour
+les rouiller et les faire grincer. Si l'une et l'autre pouvaient être
+renvoyées, dos à dos, dépens compensés, mon bonheur serait au comble.
+
+»A propos, on m'écrit que le gros Francis et son père, le rusé
+Vire-à-Temps, tournent autour d'Hyacinthe. Serait-il vrai, grand
+Jupiter! Dans ce cas, j'étranglerai Francis. Dis-lui ça, et que tu seras
+mon témoin.
+
+»Adieu, ami,»
+
+»MICHEL.»
+
+Sur ces derniers mots, je repliai la lettre et je dormis d'un sommeil
+paisible en attendant la bataille du lendemain qui fonda pour longtemps
+à Creux-de-Pile ma réputation de dialectique et d'éloquence.
+
+
+
+
+XVII
+
+LA SALLE D'AUDIENCE
+
+
+La salle d'audience de la justice de paix était pleine dès neuf heures
+du matin. C'était un long parallélogramme à angles droits qui servait
+à diverses cérémonies et que décoraient les images de tous les chefs de
+gouvernement qui ont fait depuis 1815 le bonheur de la France.
+
+Au fond, à la place d'honneur, était le portrait en pieds du feu roi
+Louis XVIII. Je dis en pieds, pour expliquer qu'on voyait ses pieds
+aussi bien que sa tête, car d'ailleurs le pauvre gros homme avait été
+obligé de se faire peindre assis dans un fauteuil de velours rouge à
+cause de ses infirmités. Dans le même cadre et debout se tenait madame
+la duchesse d'Angoulême, la pieuse Antigone, comme on disait à la cour,
+mais la sévère figure d'Antigone, exposée dans un champ de blé, aurait
+mis en fuite les moineaux les plus braves.
+
+Dans le cadre de droite était le bon roi Charles X,--debout
+celui-là,--en grand uniforme, la main gauche appuyée sur son épée,
+maigre et mince d'ailleurs, la lèvre pendante, la bouche ouverte et
+souriant agréablement à son peuple.
+
+Dans le cadre de gauche resplendissait le roi Louis-Philippe. Près de
+lui était sa femme; un peu en arrière, une demi-douzaine de princes
+et de princesses, la plus belle famille royale qui fût au monde, comme
+disaient les préfets entre 1830 et 1848.
+
+Et enfin, à l'autre bout de la salle, bien en face du public, mais
+derrière le fauteuil de M. le juge de paix, se tenait Napoléon III; à
+côté de lui, l'impératrice Eugénie et le prince impérial en grenadier de
+la garde.
+
+Comme on voit, la salle était décorée de manière à satisfaire tous les
+goûts et à flatter toutes les dynasties.
+
+--En effet, disait le concierge de la mairie,--celui que ses concitoyens
+appelaient _maire deux_, comme on dit Henri Deux ou Charles Deux, pour
+exprimer d'un mot l'importance de ses fonctions et qu'il était le second
+de sa dynastie,--est-ce que nous savons qui est-ce qui sera roi ou
+empereur demain matin? Faut-il se brouiller avec celui-ci ou avec
+celui-là? C'est toujours celui qu'on n'attendait pas qui arrive. Au
+moins, comme ça, que ce soit Pierre, Paul ou Jacques, il trouvera son
+portrait sur le mur, il verra qu'on a pensé à lui et qu'on l'avait
+toujours au fond du coeur, quoique, par politesse pour les autres, on
+ne voulût pas le dire tout haut... Ça le flattera, ce brave homme!
+
+Un seul portrait ou buste manquait, c'est celui de la République;
+mais d'abord, comment est-elle faite? Qui a vu jamais son image ou
+ressemblance? Ensuite,--et c'est plus grave,--parmi les autorités, pas
+une seule, ni préfet, ni sous-préfet, ni maire, ni fonctionnaire payé
+par l'État n'a demandé qu'on lui fît cette honneur.
+
+Au contraire, on entend dire à toute heure dans tous les salons de
+Creux-de-Pile (car nous avons des salons, nous autres, tout comme les
+Parisiens) que la République n'a pour elle que des meurt-de-faim, des
+va-nu-pieds et des pas-grand-chose.
+
+Je crois que Michel et moi nous étions à peu près les seuls parmi
+les gens sachant lire, écrire et parler correctement le français qui
+eussions l'audace de se dire républicains, et encore, je le laissais
+dire, moi, mais je ne le disais pas, excepté à maman Trapoiseau qui
+connaissait toutes mes pensées depuis le jour de ma naissance.
+
+Quand à Michel, il l'avait proclamé de tout temps, mais Michel était
+riche, et les riches, voyez-vous par tout pays, mais surtout en
+province.
+
+ C'est les rois de la terre,
+
+comme dit la chanson.
+
+On vient de voir quel était le mobilier de la salle d'audience. Il faut
+y ajouter vingt-huit ou trente bancs de chêne sur lesquels le public
+était invité à s'asseoir, plus une chaise pour le greffier, et enfin un
+fauteuil pour M. le juge de paix.
+
+Ce jour-là, je veux dire le 1er juin 1877, par extraordinaire, quarante
+ou cinquante chaises de paille avaient été placées derrière le fauteuil
+du juge et réservées,--cela se voyait du reste,--à des personnes de la
+plus haute distinction.
+
+Ces personnes ou personnages, c'était la fameuse «société» de
+Creux-de-Pile. Tout ce qu'il y avait de plus huppé dans le pays.
+
+En première ligne, M. de Courbillon et son épouse, propriétaires,
+bourgeois d'ancienne date, de fortune médiocre, de capacité pire,
+mais relevés aux yeux des hommes par une piété profonde, une honnêteté
+véritable, une habitude de ne rien faire qui datait de trois générations
+et un respect profond de leur gentilhommerie, qui d'ailleurs pour
+l'origine et l'ancienneté en valait beaucoup d'autres plus célèbres en
+France.
+
+En seconde ligne... mais peut-être, afin d'éviter une énumération plus
+longue que celle d'Homère, ferai-je mieux de répéter la conversation
+que j'avais ce jour-là même, un quart d'heure avant l'audience, avec mon
+camarade, adversaire et ami Néanmoins, qui devait plaider pour madame
+Forestier.
+
+Et d'abord, il faut que je vous présente Néanmoins. Ce nom bizarre
+qu'il n'avait pas reçu au baptême où il fut présenté sous le nom de
+Charles-Jules (père et mère inconnus) lui vint de ce que, très bien doué
+d'ailleurs du côté de l'intelligence, il avait entre les deux yeux un
+nez plus petit des trois quarts que le plus petit de tous les nez de
+l'arrondissement.
+
+Ce n'était pas sa faute; il n'avait pas eu le choix, comme disait la
+bonne soeur de Saint-Roch qui le recueillit; le pauvre garçon était
+arrivé le dernier à la foire des nez, et n'en ayant pas trouvé
+d'autre, s'était accommodé de celui-là. De là vint le nom de Néanmoins
+(_Nez-en-moins_), qui fut collé sur lui par ses camarades au lieu et
+place du nom de son père.
+
+Ce n'est pas tout. Néanmoins, un peu trop court du côté du nez, était
+trop bombé du côté opposé. En d'autres termes, il était bossu, et sa
+bosse s'élevait entre ses deux épaules comme une montagne entre deux
+plateaux. Un large buste, de longs bras et de longues jambes pareilles
+à celles d'un faucheux, un visage assorti à tout le reste, très
+intelligent, mais aussi très trivial, voilà mon ami Néanmoins, qui
+ajoutait à ces grâces naturelles une certaine manière d'agiter en
+marchant ses bras comme un batelier agite ses rames, de sorte que les
+enfants se retournaient dans la rue pour le voir et pour le contrefaire.
+
+Très populaire avec cela, il avait deux noms au lieu d'un. Quand on
+l'appelait par devant, son nom était Néanmoins; mais quand il avait le
+dos tourné, on l'appelait Bossenplus.
+
+Contrefait comme il était, horriblement laid, sans famille, sans
+fortune, couvert de deux sobriquets ridicules, il aurait dû être triste
+ou méchant.
+
+Ni l'un ni l'autre. Néanmoins avait l'humeur aussi gaie que si les dieux
+l'avaient fait pareil au bel Endymion, qui fut enlevé par la chaste
+Diane. Il riait le premier de sa bosse, de son nez, de sa pauvreté, et,
+sans grimace, faisait rire les autres. Élevé par charité, il avait
+reçu une excellente éducation primaire, en avait très bien profité, et
+s'était fourré de bonne heure dans la procédure.
+
+Il était, en ce temps-là, maître clerc de M. Patural, l'avoué, et déjà
+commençait à diriger l'étude, le patron devenu gros, gras et riche,
+ne pensant plus qu'à jouir de la vie, suivant la formule célèbre du
+Marseillais:
+
+«_Manger tout son soûl, boire des aliqueurs, et voir les femmes comment
+elles sont faites..._»
+
+Peut-être Néanmoins ne gagnait-il pas beaucoup d'argent à ce métier de
+premier clerc, chargé des pleins pouvoirs de son patron,--douze cents
+francs tout au plus et ce qu'il pouvait tondre sur quelques petites
+consultations de hasard,--mais il y ajoutait les produits de son
+éloquence.
+
+Lui et moi nous plaidions contradictoirement les affaires de la justice
+de paix, je veux dire celles où des personnages considérables étaient
+intéressés; car pour les pauvres diables qui se disputaient depuis
+trente sous jusqu'à six francs, ceux-là plaidaient eux-mêmes.
+
+Mais aussitôt qu'un plaideur était averti que son adversaire avait mis
+sa cause dans les mains de l'un de nous, vite il courait chez l'autre.
+Trapoiseau, Néanmoins étaient les deux colonnes de la justice de paix.
+
+Aussi bons amis d'ailleurs hors de la salle d'audience qu'acharnés à
+nous contredire à l'intérieur, Néanmoins m'avait même cinq ou six fois
+invité à souper chez une veuve un peu mûre qui avait pour lui des bontés
+malgré (ou peut-être à cause de) son nez et de sa bosse; mais j'avais
+refusé de peur de contrarier ma mère qui veillait au décorum et rêvait
+pour moi de hautes destinées.
+
+En deux mots, lui et moi, nous n'avions guère de secrets l'un pour
+l'autre, et en particulier nous parlions avec une liberté suprême de
+tout ce qu'il y avait de plus riche dans la finance ou dans l'industrie,
+de plus élevé dans l'administration, de plus joli et de mieux fait dans
+le beau sexe, de plus souverain dans la magistrature.
+
+C'est pourquoi, comme M. le juge de paix, homme d'une exactitude sans
+pareille, ne devait faire son entrée qu'une demi-heure plus tard, nous
+nous appuyâmes, Néanmoins et moi, sur la balustrade en bois qui domine
+l'escalier de l'hôtel de ville, et nous regardâmes monter les bourgeois
+et les bourgeoises de Creux-de-Pile.
+
+--Tiens, dit Néanmoins, regarde ce nez fendu comme celui d'un bouledogue
+et cette tenue d'ancien gendarme qui se croit toujours sur le point
+d'arrêter les gens, c'est Crochard, le percepteur. Joli garçon,
+celui-là, avec ses yeux féroces, son nez bourgeonné et sa voix de
+rogomme; il doit être aimable avec sa femme s'il l'est moitié autant
+qu'avec le public.
+
+Je répondis:
+
+--Néanmoins, mon ami, je t'invite à respecter l'autorité même dans ce
+qu'elle a de plus laid et de plus désagréable... Et celui-ci, qui parle
+le dos plié, le chapeau à la main, à quelqu'un qu'on ne voit pas encore,
+qui est-ce?
+
+--Hé! c'est le gros Francis Vire-à-Temps qui offre le bras à sa belle
+soeur, la femme de M. le sous-préfet. Elle est charmante, la petite
+dame.
+
+Ici, Néanmoins fit claquer sa langue d'un air de connaisseur. Je crus
+devoir le rappeler aux convenances.
+
+--... Oui, charmante, en vérité, jolis yeux, taille mince et bien prise.
+Tournure svelte et gracieuse. Un petit air étonné, riant et charmé, qui
+vous charme vous-même. Pas bête, ce gros sous-préfet, qui a su trouver
+ça et cent mille écus de dot avec!... L'huître et la perle!... Ah! ces
+Vire-à-Temps, ces Vire-à-Temps sont nés coiffés!
+
+Je demandai:
+
+--Que vient faire ici la petite dame?
+
+--Parbleu! tu le vois bien... Montrer sa toilette du matin, qui est
+délicieuse (arrivée de Paris hier au soir, le chef de gare me l'a dit),
+se montrer elle-même, et je te garantis qu'elle fera plus d'effet que
+sa toilette, profiter de l'absence forcée de mademoiselle Hyacinthe
+Forestier, qui pourrait seule lui disputer le prix de la beauté, voir un
+spectacle nouveau, ce qui plaît à toutes les dames, et avoir pour toute
+la semaine un sujet de jacasserie...
+
+A ce dernier mot je m'écriai:
+
+--Néanmoins, Néanmoins, tu m'indignes...
+
+Alors il répliqua d'un ton philosophique et grave que le savant Aristote
+lui-même n'aurait pas dédaigné:
+
+--Mon ami, Mme Eva Vire-à-Temps, femme du sous-préfet, belle-fille
+du président, belle-soeur du gros Francis, future belle-soeur de
+mademoiselle Hyacinthe, est un ange... qui le sait mieux que moi?...
+
+Il poussa un profond soupir.
+
+--... Mais, ajouta-t-il, comme il n'est pas d'ange qui ne touche à la
+terre par quelque côté, celle-ci a le petit défaut de jacasser un peu...
+cela te déplaît. Mettons qu'elle est un ange sans défaut...
+
+Et ainsi de suite. Mon ami Néanmoins nomma et analysa toutes les
+personnes qui montaient le grand escalier d'honneur.
+
+Tout à coup, onze heures sonnèrent à la grande horloge de la ville. Nous
+allâmes, lui et moi, prendre nos places dans la salle d'audience, et
+M. le juge de paix qui était monté, sans qu'on le vît, par un petit
+escalier dérobé, fit son entrée.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE JUGE DE PAIX
+
+
+De tous les magistrats que j'ai connus, et qui ont jugé sur leurs sièges
+ou péroré debout dans Creux-de-Pile, M. Robin était certainement le plus
+aimable.
+
+C'était un vrai bourgeois de l'ancien temps, instruit, lettré, bien
+élevé, doux, plein de naturel et de charme dans la conversation, et
+d'une bienveillance un peu railleuse qui ne se démentait jamais, excepté
+avec quelques gens de loi rapaces dont il sabrait impitoyablement les
+mémoires et auxquels il appliquait toujours le minimum de la taxe, car
+il avait été trente ans juge au tribunal avant d'être nommé juge de
+paix.
+
+Avec cela, le plus honnête homme du monde et le moins attaché à
+l'argent; assez riche d'ailleurs de son patrimoine, il avait réduit
+de bonne heure tous ses besoins au strict nécessaire, n'ayant qu'une
+vieille cuisinière, mais habile dans son métier et bien payée, sobre
+mais délicat dans ses goûts; toujours vêtu de la même manière en
+quelque occasion ou cérémonie que ce pût être, mais proprement et avec
+l'élégance discrète qui convient aux vieillards; il avait doté sa
+fille unique mariée à un officier établi en Algérie, non seulement de
+l'héritage de sa femme morte depuis longtemps, mais encore presque
+de tout le sien propre, ne gardant pour lui que le strict nécessaire,
+c'est-à-dire deux mille cinq cents francs de rente, afin, disait-il,
+de ne pas dépendre du hasard et des gouvernements ou des préfets qui
+pouvaient survenir.
+
+Quant à son traitement de juge de paix, il le partageait en trois
+portions égales; de la première il faisait des présents à sa fille à ses
+petits-enfants; la seconde était réservée aux pauvres diables de
+toute espèce qui venaient lui demander conseil et assistance; pour la
+troisième il la donnait à une vieille fille autrefois jolie, qui
+avait charmé son âge mûr et celui de deux autres bourgeois indivis.
+La malheureuse était devenue laide et les autres bourgeois l'avaient
+délaissée; mais M. Robin qui n'allait plus la voir, prenait toujours
+soin de sa vieillesse, et empêchait qu'elle ne fût maltraitée, car,
+disait-il souvent, il n'y a qu'un malhonnête homme qui laisse cracher
+dans la fontaine après s'y être désaltéré.
+
+Tel était le savant magistrat qui allait juger la grande querelle de Mme
+Bernard contre Mme Forestier.
+
+Il entra d'un pas ferme et assez leste encore malgré ses quatre-vingts
+ans, salua le public et les dames d'un air souriant, bienveillant et
+grave comme il convenait à sa situation sociale, à son âge et à son
+caractère, et fut salué à son tour très respectueusement. Il était
+fort aimé des ouvriers, parce qu'il les aidait de ses conseils et de sa
+bourse, et des dames parce qu'il les aimait beaucoup, et aussi (faut-il
+l'avouer?) parce qu'il leur racontait mieux et plus gaiement que
+personne les histoires grivoises de l'ancien temps.
+
+En un mot, cet homme excellent n'était pas parfait; mais quelle distance
+de lui à la plupart de ces bourgeois, dont tous les vices étaient
+assaisonnés de grossièreté, de bêtise, de cynisme ou d'hypocrisie.
+
+A peine assis, il regarda l'auditoire placé devant et derrière lui,
+et surtout les dames, sourit à madame la sous-préfète, belle-fille
+du président Vire-à-Temps, qui était incontestablement la plus jolie,
+expédia lestement quatre ou cinq affaires de braves gens qui se
+querellaient pour des niaiseries, et enfin, au bout d'un quart d'heure,
+fit signe à mon ami Néanmoins et à moi que notre tour était venu.
+
+Sans être un orateur hardi et sûr de son auditoire, je ne suis certes
+pas timide, mais ce jour-là j'avais des palpitations de coeur, car je
+venais de reconnaître au fond de la salle, derrière M. le juge de paix,
+et un peu à gauche, Mlle Bouchardy, qui me regardait fort attentivement,
+et cette vue m'ôtait la plus grande partie des moyens oratoires.
+
+Échouer devant Angéline! Ah! grands dieux! ce serait à se jeter au fond
+de la rivière!
+
+Je m'avançai donc un air modeste, pesant toutes mes paroles,
+
+ Priant des justes dieux, conducteurs de ma langue,
+
+de ne dire rien devant cet auguste auditoire qui pût être requis, et je
+commençai l'exposition des faits.
+
+Je vantai d'abord les vertus et les grâces du pauvre César défunt.
+Jamais paon plus magnifique n'avait dans aucune basse-cour de France
+ou d'Angleterre, déployé sa queue au soleil; ses tectrices caudales,
+monsieur le juge, étaient au nombre de dix-huit.
+
+Ici, Néanmoins m'interrompit:
+
+--Tectrices, dit-il, qu'est-ce que c'est que ça? Allons-nous parler
+latin devant les dames?
+
+Il espérait faire rire à mes dépens, mais je répliquai d'un air grave:
+
+--Je comptais n'être pas obligé d'expliquer à mon honorable confrère que
+les tectrices caudales sont ces belles plumes molles qui couvraient
+et entouraient comme d'un épais et resplendissant bouclier la queue du
+malheureux César.
+
+Je fis une pause comme si j'étais suffoqué par l'émotion, et j'ajoutai
+en poussant un profond soupir:
+
+--Malheureusement, ce bouclier ne l'a pas préservé des coups d'un lâche
+assassin.
+
+Alors M. le juge de paix me dit avec bonté:
+
+--Voyons, monsieur Trapoiseau, expliquez-nous comment il a péri. Ces
+dames brûlent d'envie de l'apprendre.
+
+Je répliquai:
+
+--Il a péri, monsieur le juge de paix, comme tout ce qui est beau et bon
+en ce monde,--sous les efforts réunis de la haine et de l'envie.
+
+Puis, d'un ton moins élevé et qui ne visait plus à la haute éloquence,
+je racontai les circonstances présumées de l'événement, l'entrée de
+César dans le jardin de Mme Forestier où sans doute on l'avait attiré
+par de perfides caresses, et sa mort violente que je comparai en
+finissant à celle du jeune Conradin, qui était venu réclamer son
+héritage à Naples et qu'on avait fait décapiter.
+
+--Son héritage! reprit Néanmoins. Entendez-vous par là, maître
+Trapoiseau, le grain qu'on donne à nos poules?
+
+Comme j'allais répliquer vivement, M. le juge de paix prit la parole
+et dit à mon adversaire, qui déjà retroussait ses manches pour mieux
+montrer la blancheur de ses manchettes:
+
+--Mon ami Néanmoins, avez-vous quelque chose à nier dans ce récit
+tragique?
+
+--Je nie tout, monsieur le juge, le fait principal d'abord, et ensuite
+les circonstances accessoires; je nie...
+
+--C'est bien, maître Néanmoins. Nous verrons cela tout à l'heure. Où
+sont les témoins?
+
+L'huissier appela la grande Marion.
+
+Elle s'avança, fit une grande révérence à M. le juge, une autre à
+l'auditoire, un sourire à moi, une grimace à Mihiète son ennemie, mit
+les mains sur ses hanches, pour mieux garder la perpendiculaire et dit
+d'une voix retentissante:
+
+--Monsieur le juge, n'écoutez pas ce bossu...--elle montrait
+Néanmoins--... ce bâtard, ce...
+
+Un si bel exorde commençait à répandre la joie dans l'assistance, et mon
+adversaire lui-même, habitué d'ailleurs à de pareils compliments,
+riait ou faisait semblant de rire comme les autres; mais M. Robin
+l'interrompit:
+
+--Marion, si vous n'avez pas à témoigner d'autre chose, je vais vous
+envoyer éplucher vos oignons et vos carottes.
+
+Elle répondit.
+
+--Seigneur, mon Dieu! on ne peut donc plus parler devant le monde?
+
+--Non, vous n'avez le droit d'insulter personne!
+
+--Ah! que vous êtes dur pour les pauvres gens, monsieur le juge!...
+Enfin, dites-moi vous-même ce qu'il faut dire, alors!
+
+--Vous aviez un paon, Marion?
+
+--Et un joli encore, monsieur le juge. J'ai vu des princes qui ne le
+valaient pas... Tenez, vous vous rappelez bien celui qui passa l'an
+dernier avec deux domestiques à l'auberge, et qui se soûla comme une
+grive aux vendanges...
+
+--Marion, je ne vous parle pas d'un prince, mais de votre paon!... On
+l'a tué?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Qui l'a tué?
+
+--Est-ce que je sais, monsieur... Si je le savais, je lui ferais passer
+un mauvais quart d'heure.
+
+Alors dans un récit assez diffus, elle expliqua ce qu'elle avait vu, et
+qui devait être cause du meurtre.
+
+--C'est la Mihiète, j'en mettrais ma main au feu! C'est une mauvaise
+femme, cette Mihiète! En même temps, elle montra le poing à son ennemie
+qui, de son côté, allait répliquer lorsque M. Robin leur coupa la
+parole.
+
+--Retournez à votre place, Marion, mais ne vous éloignez pas; j'aurai
+besoin de vous tout à l'heure.
+
+--A votre service, monsieur le juge de paix, ici et ailleurs!
+
+Mihiète vint à son tour; mais avertie et rendue prudente par le sort de
+sa rivale, elle attendit les questions:
+
+--Mihiète, avez-vous vu le paon le jour où il a été tué?
+
+Elle répondit triomphante:
+
+--Si je l'ai vu, monsieur le juge de paix!... c'est-à-dire que je n'ai
+fait que ça!... Il était assez laid, son César adoré, avec son bec long
+et plat comme le nez de M. Pouscaillou ici présent...
+
+De la main elle montrait l'huissier contre qui sans doute elle avait
+quelque vieille rancune.
+
+--Mihiète, prenez garde à vos paroles, interrompit le juge de paix.
+
+Mais elle continua:
+
+--... Pour les pattes, ça ressemblait à celles de madame...
+
+Elle cherchait des yeux dans l'assemblée à qui elle appliquerait un
+compliment, et la plupart des dames tremblaient, mais M. Robin lui dit:
+
+--Voyons, Mihiète, laissez-là son bec et ses pattes. Est-ce vous qui
+l'avez tué?
+
+--Et pourquoi donc ça ne serait-il pas moi? demanda Mihiète. Il m'a
+assez ennuyée, je vous en réponds, pendant qu'il vivait. Il criait tout
+le temps. On croyait tantôt que le cochon grognait, tantôt que le dindon
+gloussait; pas du tout, c'était mon César qui chantait... Et si vous
+saviez la voix qu'il avait!... Tenez, vous avez bien entendu Mme...
+
+--Mihiète! reprit sévèrement M. Robin.
+
+--Enfin, vous savez bien la dame que je veux dire, quand elle chante,
+elle fait aboyer les chiens et tourner le lait des nourrices; eh bien,
+César chantait tout comme elle.
+
+--Alors vous l'avez tué?
+
+--Eh bien, oui, monsieur le juge de paix, c'est moi! répliqua Mihiète
+avec une énergie sauvage. Et si c'était à refaire, je le referais!...
+
+--Oh! oh! s'écria Marion d'un air de défi.
+
+--Oui, je le referais! Et ce n'est pas toi qui m'en empêcherais
+encore!... Monsieur le juge de paix, voici la chose... Le matin Mme
+Forestier me dit: Mihiète, vous voyez comment on m'a traitée! En effet,
+la Marion et Mme Bernard nous avaient agonisées de sottises... Eh bien,
+a dit madame, tout ce que tu pourras lui faire de pire, fais-le... Et
+pour commencer, si cette sale volaille vient manger la pâtée de
+nos poules... coupe-lui le cou!... Alors le César est venu comme à
+l'ordinaire pour dîner chez nous, sa marmite était renversée chez lui,
+et ma foi, j'ai fait comme Mme avait dit.
+
+Marion s'écria en montrant le poing:
+
+--Va! va! elle et toi, vous ne le porterez pas en paradis!
+
+L'autre allait répliquer; M. Robin lui fit signe de se taire et demanda:
+
+--Maître Néanmoins, après l'aveu de Mihiète, niez-vous toujours le fait
+principal?
+
+Alors, mon ami Néanmoins fit un grand geste oratoire et dit:
+
+--Monsieur le juge de paix, il est vrai que César a été tué. Mais dans
+quelle circonstances?... C'est l'objet de l'action reconventionnelle que
+nous poursuivons aujourd'hui. J'attends de votre justice, monsieur, que
+les deux causes ne soient pas disjointes, mais réunies et conjointes.
+
+--Elles le seront, dit M. Robin, si cela est nécessaire. Allez,
+Néanmoins, vous avez la parole.
+
+
+
+
+XIX
+
+LE JUGEMENT
+
+
+Il y eut un mouvement dans l'assistance, et ce qu'en termes
+parlementaires on appelle une «sensation». D'abord parce que tant de
+spectateurs assis depuis longtemps et immobiles, étaient fort mal à
+l'aise, ensuite parce que les femmes étant, comme toujours, en majorité,
+avaient besoin d'échanger leurs impressions et de prendre parti.
+
+Toutes les chaises furent remuées. Quelques dames placées au dernier
+rang et dont la toilette méritait (à leur avis) d'être mise en vue,
+changèrent de place avec quelques messieurs très polis et passèrent au
+premier rang.
+
+Alors les conversations s'engagèrent.
+
+Mon ami Néanmoins ne paraissait pas pressé de commencer. Je crois que,
+pareil à tous les orateurs habiles, il désirait connaître d'avance les
+dispositions de l'auditoire pour y conformer son exorde. Il feignait
+de chercher dans ses papiers quelque «document» écrasant pour ses
+adversaires et en même temps il prêtait l'oreille.
+
+--Que dites-vous de ça, ma chère comtesse? demanda la pieuse Mme de
+Courbillon à sa voisine, vieille chanoinesse, venue cinquante ans
+auparavant du fond des Vosges et qui passait pour la femme la plus noble
+de race et la plus originale de tout l'arrondissement de Creux-de-Pile.
+
+--Ma chère, répondit la chanoinesse, en laissant tomber sur l'assistance
+un regard dédaigneux de ses gros yeux voilés par l'âge, de mon temps,
+les gens de maison se querellaient pour leurs maîtres, et maintenant les
+maîtres se querellent pour leurs domestiques. Voilà un des beaux effets
+de leur Révolution. Ils n'avaient pas prévu ça, les bourgeois.
+
+Et les deux nobles dames sourirent d'un air de mépris en pensant à la
+bêtise des bourgeois.
+
+Une autre dame, plus jeune et de moins noble race,--son père avait été
+ferblantier, son mari était banquier,--dit à sa voisine:
+
+--C'est maintenant que nous allons rire quand on va dire que M.
+Forestier est...
+
+Elle baissa la voix et lâcha le mot qui fit beaucoup rire la voisine.
+
+Mais est-ce bien vrai? demanda celle-ci, qui ne demandait qu'à voir
+dissiper ses doutes.
+
+--Si vrai, répliqua la banquière, qu'on a vu une nuit le capitaine
+Smintéry passer par-dessus le mur du jardin pendant l'absence du mari.
+C'est la belle Rosine qui tenait l'échelle.
+
+--Est-il, Dieu, possible!
+
+--C'est certain, ma chère, et si Mihiète voulait parler!... Elle en sait
+long, celle-là! Oh! oui, elle en sait long!
+
+Je n'entendis rien de plus, car M. le juge de paix, voyant que Néanmoins
+n'attendait plus qu'un signal pour commencer, lui donna la parole:
+
+--Monsieur, dit le fondé de pouvoirs de la belle Rosine, voici
+l'affaire:
+
+Nous avons tué un paon. Ça, c'est vrai, incontestable, indiscutable,
+indéniable. Ce paon s'appelait César. Nous ne le contestons pas
+davantage. On connaît notre franchise. On sait que nous ne cherchons
+jamais à fuir la conséquence de nos actes.
+
+Mais dans quelles circonstances avons-nous tué ce paon? Était-il sur nos
+terres ou sur celles de notre adversaire? Il était sur les nôtres. Que
+faisait-il?... Il mangeait, monsieur le juge de paix; il dévorait (j'ai
+honte pour lui et pour ses maîtres de le dire) la pâtée de nos poules.
+Elles maigrissaient, les malheureuses! Il engraissait à nos dépens, lui,
+ce gros bénédictin, ce gros plein de soupe... de notre soupe à nous!
+
+Nous le supportions pourtant ou plutôt nous le subissions... Oui, nous
+le subissions; mais nous le supportions... D'autres ne l'auraient pas
+fait; mais nous le faisions, nous! il nous plaisait de le faire...
+
+Ici Néanmoins redressa fièrement sa bosse.
+
+... Nous le faisions par bonté, par générosité, parce que nous voulions
+garder de bonnes relations avec notre voisine, Mme Reine Bernard, malgré
+tous les sujets de plainte qu'elle nous avait donnés,--parce qu'une
+alliance qui aurait comblé les voeux de Mme Bernard et qui (dans une
+certaine mesure, je le reconnais, ne nous déplaisait pas) semblait près
+d'unir deux des familles les plus honorables du pays; parce qu'enfin...
+
+Le juge de paix l'interrompit:
+
+--Mon ami, dit-il, venez au fait, s'il vous plaît.
+
+Alors, Néanmoins reprit:
+
+--Voici le fait. Le lendemain du jour où le contrat de Mlle Hyacinthe
+Forestier et de M. Michel Bernard a été signé, la servante de Mme
+Bernard a cherché querelle à la nôtre; nous avons été traités de la
+façon la plus grossière: on nous a jeté à la tête des mots abominables
+et que la décence même défend de répéter devant les dames...
+
+Toutes les femmes présentes brûlaient au contraire, d'envie de les
+entendre répéter; mais le vieux juge de paix, qui était réellement
+conciliant, fit signe qu'il approuvait cette réserve et même qu'il
+blâmerait fortement Néanmoins s'il osait s'en écarter. Celui-ci
+continua:
+
+... Enfin, Mme Bernard et sa servante nous ont traités comme la dernière
+des dernières... Alors, justement indignés qu'on répondît par de
+tels procédés à toutes nos bontés, nous avons mis à la porte toute la
+famille; M. Michel Bernard à qui nous avons retiré la main de notre
+fille, la veuve Bernard sa mère, la Marion qu'on vient de voir déposer
+tout à l'heure et le paon.
+
+César n'a pas voulu obéir à la loi. Il a sauté par-dessus le mur; il
+a franchi le Rubicon; il est tombé victime de sa témérité, de sa
+goinfrerie ou peut-être de l'avarice de Mme Bernard et de Marion qui ne
+le nourrissait pas assez bien...
+
+--Si l'on peut dire!... interrompit Marion furieuse.
+
+Mais le juge de paix lui fit signe de se taire.
+
+--Enfin, que demandez-vous, Néanmoins?
+
+--Voici mes conclusions, monsieur..... Cent francs d'amende que Mme
+Bernard paiera au gouvernement de la République, cinq cents francs
+de dommages-intérêts, qu'elle nous paiera, à nous; et, si vous croyez
+devoir en échange nous faire payer la valeur du paon, qui n'était ni
+beau ni bon, qui avait un gloussement plus désagréable que celui des
+dindes et qui laissait partout (vous m'entendez bien, monsieur le juge
+et vous aussi, mesdames) des traces de sa digestion, eh bien, nous
+consentons de grand coeur à ce qu'on diminue de deux francs cinquante
+centimes la somme de cinq cents francs que nous attendons de votre
+justice.
+
+Et voilà!
+
+Ayant dit ces choses, Néanmoins s'essuya le front et regarda d'un air
+assuré tout l'auditoire.
+
+--Et vous, maître Trapoiseau, demanda le juge de paix, qu'avez-vous à
+répliquer?
+
+--Presque rien, monsieur, excepté que les torts sont à peu près
+réciproques, que la servante de ma cliente a été provoquée, qu'elle
+a répondu vivement, qu'un mot malheureux a été lancé qui ne pouvait
+d'ailleurs blesser en rien l'honneur et la réputation inattaquables de
+Mme Forestier, que, d'ailleurs, il a été prononcé par la servante et
+non par la maîtresse qui s'empresserait de la désavouer si elle était
+présente...
+
+J'allais continuer mes explications en suivant les instructions de
+Michel, pallier, adoucir et mettre de l'huile dans les ressorts, mais
+tout à coup une voix aigre et vibrante retentit au fond de la salle, et
+d'un coin obscur sortit une petite vieille dame vêtue de noir et voilée
+que personne n'avait remarquée jusque-là.
+
+C'était Mme Reine Bernard, qui releva son voile épais, s'avança en face
+du juge de paix, et dit:
+
+--Taisez-vous, Trapoiseau!... Puisque vous ne savez pas plaider pour
+moi, je vais plaider moi-même.
+
+Je me retirai modestement et lui cédai la place. Je connaissais la
+fureur continuelle de la dame et son vocabulaire toujours riche en
+injures; je n'avais pas envie de détourner sur moi un torrent prêt à
+couler sur la famille Forestier.
+
+Du reste, tous les assistants se réjouissaient à la pensée d'entendre
+Mme Bernard. Le juge de paix lui-même, sous couleur d'impartialité,
+ne haïssait pas la plaisanterie, et ce petit incident semblait le
+distraire. Il dit donc d'un air aimable et souriant:
+
+--Madame, vous avez la parole.
+
+Alors Mme Bernard commença:
+
+--D'abord, monsieur, il y a autant de mensonges que de mots dans ce que
+vous a débité ce bossu.
+
+Elle montrait du doigt Néanmoins, qui prit l'attitude d'un homme
+au-dessus de l'injure; du moins c'est ce qu'il voulait figurer, je
+crois, en fourrant ses pouces dans les entournures de son gilet et
+renversant la tête en arrière comme s'il avait regardé quelque mouche au
+plafond ou quelque étoile au zénith.
+
+Elle continua:
+
+--Quant à Trapoiseau, à voir la mollesse avec laquelle il défend mes
+intérêts, je m'explique bien le soupçon qui m'est venu qu'on l'a payé
+pour...
+
+Au fond de mon âme, je l'appelai pécore. J'essayai de l'interrompre et
+de réclamer; mais le juge de paix me fit signe de la main:
+
+--Trapoiseau, dit-il, vous n'avez pas besoin de réclamer. Nous vous
+connaissons tous. Vous savez bien d'ailleurs qu'il faut pardonner
+quelque chose à la colère des dames.
+
+Puis, se tournant vers elle et d'une voix caressante:
+
+--Voyons, ma chère enfant, vous étiez un peu émue l'autre jour, cela se
+comprend, et vous êtes fâchée, n'est-ce pas? d'avoir lâché un mot trop
+vif que rien ne pouvait justifier.
+
+Mme Bernard l'interrompit en riant comme les cavales furieuses
+hennissent:
+
+--Ah! ah! Fâchée, moi, d'avoir traité la Forestier comme elle le mérite!
+Fâchée d'avoir appelé son mari...
+
+Le vieux juge de paix était un excellent homme, je l'ai déjà dit, doux,
+poli, instruit, lettré, et qui avait toujours vécu dans le respect des
+femmes, mais quand il vit que la dame allait prononcer le mot terrible
+et aggraver devant tous les bourgeois de Creux-de-Pile une injure déjà
+si cruelle pour le pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de
+poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit. Puis il dit d'un
+ton sévère:
+
+--Madame, retirez-vous. La cause est entendue.
+
+Elle voulut répliquer, mais il reprit:
+
+--Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais la faire enfermer comme
+folle.
+
+A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volonté d'exécuter, la
+féroce dame fut si épouvantée, qu'elle me suivit sans rien dire, la tête
+basse. Je la conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'hôtel de ville,
+où sa fidèle Marion vint la rejoindre.
+
+Toutes deux rentrèrent au logis en maudissant le juge de paix.
+
+Quant à lui, dès que je fus rentré, il dicta un jugement tout pareil
+à ceux de Salomon, compensant les dépens, condamnant les deux
+parties chacune à une amende de cinquante francs, n'accordant de
+dommages-intérêts ni à l'une ni à l'autre; puis, s'essuyant le front,
+car il faisait chaud, il leva la séance, et crut sans doute la paix
+rétablie ou feignit de le croire; mais qu'il était loin de compte, et
+quelles scènes tragiques se préparaient pour la joie des habitants de
+Creux-de-Pile!
+
+Cependant tout le monde se dispersa pour aller dîner, car, de quelque
+nom qu'on l'appelle, le principal repas de tous les bourgeois de
+Creux-de-Pile est entre midi et deux heures; dans l'après-midi les
+hommes vont au café et jouent aux cartes; les femmes s'habillent, font
+des visites, et disent du bien des absents.
+
+Pour moi, comme je me retirais avec les autres, je vis que mademoiselle
+Angéline Bouchardy, qui était venue sous le bras de son père, me
+regardait si fixement que mon pauvre coeur trop tendre se mit à
+palpiter comme un petit oiseau dans la main d'un enfant.
+
+Alors je m'approchai d'un air indifférent, me doutant bien qu'on avait
+quelque avis ou quelque ordre à me donner. Mais ce fut tout autre chose.
+
+Angéline me dit:
+
+--Monsieur Trapoiseau, vous avez admirablement plaidé.
+
+Je n'avais pas prononcé trente paroles; mais, comme dit en grec saint
+Chrysostôme, _felices fortuna juvat_; aux gens heureux tout réussit. Et
+ce jour-là j'étais heureux.
+
+Je répliquai:
+
+--Mademoiselle, c'est votre présence qui m'a inspiré.
+
+Ce qui fit rire toutes les dames et demoiselles et Angéline elle-même,
+qui rougit un peu par surcroît.
+
+Du moins, je l'ai cru ce jour-là. Si c'était une illusion, grand
+Jupiter, donnez-m'en toujours de pareilles!
+
+
+
+
+XX
+
+ENTRE ÉLECTEURS
+
+
+Le même jour, vers quatre heures de l'après-midi, pendant que je
+rédigeais le testament d'une vieille dame dont on avait beaucoup parlé
+à Paris trente ans auparavant, mais non dans le meilleur monde, et
+qui voulait, pour racheter les péchés de sa jeunesse, léguer toute sa
+fortune à un couvent, la porte de l'étude s'ouvrit sans bruit.
+
+Pour rendre plus facile le travail de l'intelligence, je fredonnais
+doucement le refrain:
+
+ Sapristi! qu'est-ce qui paiera
+ La goutte à la pa, à la pa pa,
+ Sapristi! qu'est-ce qui paiera
+ La goutte à la patrouille?
+
+J'en étais à l'article 5 du testament. Il s'agissait d'un vieux monsieur
+qui devait être chargé d'un fidei-commis de cent mille francs, destiné,
+bien entendu, au couvent, lequel, en retour, ferait dire quelques
+centaines de messes pour retirer ma cliente du purgatoire. Il s'agissait
+de prévenir les procès en captation qu'un héritier naturel qui se croit
+frustré n'est que trop souvent disposé à intenter, et aussi de prendre
+quelques précautions contre l'infidélité possible du fidéi-commissaire.
+Il n'était pas aisé de trouver la formule; alors je continuai le couplet
+suivant:
+
+ La baronne avait du monde,
+ Mais c'étaient ses quatre soeurs,
+ Dont trois brunes et l'autre blonde,
+ Avec huit-z-yeux ravisseurs.
+
+A ce moment, je m'aperçus qu'une ombre venait de se planter entre la
+fenêtre et moi. Je levai les yeux.
+
+C'était la belle Angéline.
+
+Je me levai précipitamment et m'excusai de ne l'avoir pas vue plus
+tôt. Sans cela, elle pouvait croire que je ne me serais pas permis de
+chanter...
+
+Elle sourit avec bonté et répliqua:
+
+--Ne vous excusez pas, monsieur Félix...
+
+(Félix! elle disait Félix!)
+
+..... Ce n'est pas vous qui avez tort de chanter quand j'ouvre la
+porte; c'est moi qui n'aurais pas dû entrer de peur d'interrompre vos
+chansons...
+
+--Oh! mademoiselle!...
+
+--Vous chantez très bien d'ailleurs... Orateur le matin, ténor le
+soir...
+
+Elle riait et peut-être se moquait un peu de mes talents variés, mais si
+doucement, si gaiement que j'éprouvais la sensation du chat à qui l'on
+passe lentement la main sur le dos et qui ronronne avec reconnaissance.
+Si je ne ronronnais pas, moi, c'était par respect pour le métier de
+notaire que j'étais exposé à exercer un jour et aussi parce je n'avais
+pas le gosier fait comme celui des chats.
+
+Elle n'était pourtant pas venue, du moins je le suppose, pour m'entendre
+chanter ou pour me faire des compliments sur ma voix de ténor; elle me
+demanda donc un volume de l'_Histoire ancienne_, de Rollin.
+
+--Lequel, mademoiselle?
+
+Elle répondit:
+
+--Celui que vous voudrez; ça m'est égal.
+
+Puis, comme elle s'aperçut de son étourderie, elle se reprit;
+
+--Celui de la prise de Carthage.
+
+Je me hâtai de chercher et de lui donner le livre. Alors, comme se
+décidant tout à coup:
+
+--A propos, dit-elle, je suis chargée d'une commission...
+
+--Laquelle?
+
+--Mon amie Hyacinthe, qui a su de moi les efforts que vous avez faits
+ce matin pour empêcher à l'audience un éclat qui la séparerait
+éternellement de Michel, m'a chargée de vous en remercier.
+
+En même temps elle me regarda d'un air si particulier et si aimable, que
+je me sentis tout à coup transporté d'une hardiesse extraordinaire et
+que j'osai dire:
+
+--Je n'ai fait que mon devoir... mais Mlle Hyacinthe n'a donc pas
+renoncé à Michel?
+
+--Non.
+
+--Comme Michel sera heureux de n'être pas oublié!
+
+Angéline répliqua d'un air distrait:
+
+--Oui, oui! très heureux!
+
+--Et alors, il ne vous épouse donc pas?
+
+--Monsieur Trapoiseau, que signifie cette question?
+
+Je répondis tout troublé:
+
+--Pardon, mademoiselle; on disait, on avait dit...
+
+--... Qu'à défaut d'Hyacinthe, Michel viendrait à moi! Monsieur
+Trapoiseau, vous êtes un impertinent! Je ne chasse pas sur les terres de
+mes amies.
+
+Le mot était dur, quoique la manière demi-sérieuse, demi-plaisante dont
+il était prononcé en diminuât beaucoup la force.
+
+Je me hâtai de m'excuser. Cependant, trouvant l'occasion favorable et
+craignant qu'elle ne se présentât plus, j'osai dire encore:
+
+--Je sais quelqu'un qui sera bien content de l'apprendre.
+
+--Qui donc, s'il vous plaît, monsieur?
+
+Et elle me regarda d'un air assez hautain.
+
+--M. Francis Vire-à-Temps, le fils de M. le président, le receveur de
+Creux-de-Pile, par exemple. On dit que M. Bouchardy ne le déteste pas...
+
+Cette fois, la belle Angéline me regarda entre les deux yeux, mais sans
+colère, et me dit:
+
+--Monsieur Trapoiseau, vous ne pensez qu'à faire des contrats, c'est
+votre état, et alors, dès que vous voyez un receveur sans femme, vous
+voulez me l'offrir. Eh bien, sachez, cher monsieur, que je ne suis
+pas pressée, moi, de me marier, que je suis libre et maîtresse chez
+moi,--libre et maîtresse, vous m'entendez bien?--que tous les receveurs
+du monde ne me tentent pas, que je suis trop bonne de répondre à vos
+questions, et enfin... bonsoir. Tenez, reprenez votre livre. Je sais
+en gros que Carthage a été détruite par les Romains, ça me suffit pour
+aujourd'hui.
+
+Tout cela fut débité d'une haleine et presque avec indignation.
+
+Elle ouvrit la porte, me regarda une seconde, me vit presque consterné,
+et d'une voix légère ajouta:
+
+--Au revoir, monsieur Trapoiseau.
+
+Alors la porte se referma, et la vieille étude sombre qui avait été
+éclairée d'un rayon de soleil rentra dans les ténèbres.
+
+Pour moi, tout en enrageant de mon mauvais succès et en rédigeant
+avec application le fameux paragraphe 5 du testament de la vieille, je
+sentais je ne sais quel soulagement, et je chantonnais doucement, car
+c'est ma manie de chanter quand je suis seul:
+
+ Ohé! les petits agneaux,
+ Qu'est-ce qui casse les verres?...
+
+Au fond, quoiqu'elle m'eût trouvé trop hardi peut-être pour l'avoir
+questionnée, Angéline m'avait répondu, et même fort nettement au
+sujet de Michel et du gros Francis. Elle ne voulait ni de l'un ni de
+l'autre... Elle n'était pas pressée... Elle attendait donc quelqu'un ou
+quelque chose; mais quoi?... Hé! hé! si c'était le fils unique de maman
+Trapoiseau?...
+
+Ici mon âme se plongea dans un abîme de rêveries et de félicités...
+
+Le même soir, vers neuf heures, comme je me promenais dans les rues, je
+rencontrais un groupe nombreux de mes concitoyens qui paraissaient fort
+agités et qui parlaient politique à l'entrée du café de la _Perle_ où se
+réunissent tous les hommes d'État de Creux-de-Pile.
+
+L'un d'eux, me reconnaissant, malgré l'heure avancée, m'appela de loin:
+
+--Hé! Trapoiseau!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Grande nouvelle. La Chambre des députés va être dissoute.
+
+--Je sais.
+
+--On fera des élections.
+
+--Je sais.
+
+--Le père Forestier va revenir.
+
+--Je sais.
+
+--Il est des 363.
+
+--Peut-être!
+
+--Le préfet n'en veut pas.
+
+--Je sais.
+
+--L'évêque est indécis.
+
+--Je sais.
+
+Alors, celui qui m'avait appelé, s'écria en répétant une plaisanterie
+fort connue de ce temps-là:
+
+--Il sait tout, ce Trapoiseau.
+
+Ce qui faisait illusion à une parole qu'on disait échappée à un fameux
+homme de guerre en montrant son secrétaire particulier.
+
+Tous les autres se mirent à rire et m'obligèrent à m'asseoir avec eux
+dans le café, où naturellement on se remit à parler politique.
+
+--Toi qui sais tout, dit mon ami Néanmoins, tu ne sais peut-être pas que
+Michel est candidat?
+
+En effet, je ne savais pas, et je l'avouai franchement.
+
+--Apprends donc, reprit Néanmoins, que Michel va revenir; qu'il renonce
+à la belle Hyacinthe de son plein gré ou parce qu'il ne peut pas
+faire autrement; que pour se venger il va se présenter aux élections
+prochaines, qu'il sera soutenu par les républicains à qui le père
+Forestier, ancien bonapartiste mal blanchi, n'a jamais rien dit de bon;
+qu'on va courir les champs et la ville à la poursuite des électeurs;
+qu'il y aura des comités, des assemblées, des réunions populaires, tout
+le diable et son train; que les hommes éloquents comme toi et moi vont
+se faire connaître et poser leur candidature pour un prochain avenir...
+
+On l'interrompit, on discuta les chances des candidats.
+
+--Le père Forestier est une oie, dit un des assistants.
+
+--Eh bien, tant mieux pour lui, répliqua l'autre. Il ne fera ombrage à
+personne. As-tu jamais vu que les électeurs aient rejeté un député parce
+qu'il était trop bête?
+
+--Non, répliqua un troisième, car dans ce cas, ils n'en étaient que
+mieux représentés. Lui et eux se ressemblent. Est-ce qu'un troupeau
+d'oies va prendre pour chef un aigle? Jamais de la vie! L'aigle voudrait
+les enlever dans les airs à sa suite et peut-être leur ferait casser le
+cou. Les oies aiment bien mieux prendre un bon gros, gras, lourd oison,
+qui ne s'élève jamais,--aussi bien qu'elles,--à plus de deux pieds de
+terre. Un oison, vois-tu, en toutes choses, c'est plus sûr et moins
+trompeur.
+
+--C'est donc pour cela, reprit Néanmoins, qu'il y en a tant dans nos
+grandes Assemblées.
+
+Je lui coupai la parole.
+
+--Néanmoins, mon ami, tu vas blasphémer contre les dieux!
+
+Alors on revint à Michel, et les opinions se croisèrent pour et contre.
+
+--Il a du talent, ce garçon!
+
+--Heu! heu!
+
+--Si! si! Il parle bien et longtemps. Je l'ai vu tenir le crachoir
+pendant deux heures et l'on ne s'ennuyait pas!
+
+--Parbleu! Qui est-ce qui ne parle pas bien en France?
+
+--Ceux qui réfléchissent!
+
+Ce mot profond et vrai fit rire tout le monde.
+
+--Michel a-t-il des chances?
+
+--Pourquoi non?... Son père en avait.
+
+--Il n'est pas des 363, lui, et le père Forestier en est peut-être...
+
+--Oui, mais si peu!
+
+--On dit que le président Vire-à-Temps le soutient.
+
+--Oui, comme la corde soutient le pendu, en attendant qu'elle
+l'étrangle.
+
+--Il a du génie, ce Vire-à-temps... Jamais on ne l'a vu que du côté du
+plus fort.
+
+--Très malin, ce Vire-à-temps... Tous ceux qui veulent être avec le
+gouvernement vont suivre le président.
+
+--Oui, mais qui sera gouvernement dans six mois?
+
+--Ah! c'est l'imprévu. Mais Vire-à-temps ne se trompe jamais. On ne
+risque rien à le suivre.
+
+--Vous savez le prix du marché? Son fils, le gros Francis épousera la
+belle Hyacinthe et Rosine donnera une dot.
+
+--Ah bah!
+
+--Parole d'honneur! Ça lui arrachera l'âme d'abouler ses écus; mais
+qu'est-ce qu'elle ne ferait pas pour ce gros président?
+
+--Mauvaise langue!
+
+--Pauvre Michel! dit quelqu'un.
+
+--Ah! il était trop heureux, celui-là. Joli garçon. De l'argent. Du
+talent. Le nom respecté de son père. Un caractère heureux. Il aurait
+eu par-dessus le marché la plus jolie fille du pays. En vérité, c'était
+trop pour un seul homme!
+
+Sur cette réflexion philosophique, on se sépara.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES BANS
+
+
+Quelques jours plus tard, en passant le long de l'Hôtel-de-Ville, je lus
+avec étonnement l'annonce du prochain mariage de M. Francis Vire-à-Temps
+(ou Portefoin, mais je lui laisse le nom sous lequel on avait l'habitude
+de désigner le père et les enfants) avec Mlle Hyacinthe Forestier, fille
+mineur et légitime, etc.
+
+Ma surprise fut si forte que rien ne pouvait la surpasser, excepté celle
+des habitants de Creux-de-Pile qui tous connaissaient l'histoire de
+Michel et d'Hyacinthe.
+
+La femme du coutelier d'en face en était si indignée qu'elle sortit de
+sa boutique tout exprès pour me dire:
+
+--Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc à présent aux belles
+demoiselles, aux filles de députés! A-t-elle assez fait de manières,
+celle-là, pour attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez les
+yeux pour le regarder en dessous quand elle allait à la messe ou à la
+promenade?... Et à présent voilà!... La maman ne veut plus... Eh bien,
+tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur, un mari ou un autre,
+qu'est-ce que ça fait? La nuit tous les chats sont gris. Au fond, ce
+n'est pas le mari qu'elle aimait, c'était le mariage.
+
+Franchement, je le croyais un peu.
+
+J'avais bien entendu dire (car tout se sait à Creux-de-Pile), que la
+belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse résistance aux volontés de
+sa mère, qu'elle avait prié, supplié, pleuré; mais enfin tout s'était
+apaisé. M. Forestier était revenu. Il avait, sur l'ordre de sa femme,
+comme c'était son devoir, déclaré fermement à sa fille qu'elle devait
+renoncer à Michel et prendre sans retard le fils du président.
+
+Elle obéissait. Qu'y a-t-il d'étonnant? N'est-ce pas dans toutes
+les familles bien réglées, le devoir de la fille d'obéir au père qui
+lui-même obéit à la mère, laquelle obéit tantôt au bon sens, tantôt à sa
+fantaisie? C'est égal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage avant de
+céder.
+
+Le même jour, comme je réfléchissais à ce changement subit et me
+chantais à moi-même (je vous l'ai dit, c'est mon habitude):
+
+ La donna è mobile,
+
+je vis entrer dans ma chambre à dix heures du soir mon ami Michel en
+habit de voyage.
+
+Après avoir salué ma mère, il me prit par le bras:
+
+--Écoute, ami, puisque tu n'es pas couché, nous allons nous promener un
+peu. J'ai beaucoup à te dire et à entendre de toi.
+
+Je le suivis et lui racontai ce qui s'était passé en son absence, sans
+oublier, bien entendu, la publication des bans.
+
+Je croyais qu'il en serait ému; mais non...
+
+--Déjà! dit-il simplement.
+
+Puis il prit la parole à son tour.
+
+--Mon cher ami, je suis venu par le dernier train, afin de n'être vu ou
+remarqué de personne, car, grâce à Dieu, les bonnes gens de ce pays se
+couchent plus tôt que les poules. D'où crois-tu que je viens?
+
+--De Paris.
+
+--En effet, c'est là que je faisais adresser mes lettres. C'est de là
+que partaient mes réponses et j'y étais hier au soir. Mais, en réalité,
+depuis un mois je n'ai pas quitté ce bienheureux pays où respire
+Hyacinthe...
+
+Et comme je le regardais étonné:
+
+--Je suis allé tout bonnement chercher un gîte à deux lieues d'ici dans
+la montagne, chez un brave homme, mon client, pour qui j'ai plaidé trois
+ou quatre fois sans lui demander un centime, qui habite seul au coin
+d'un bois, qui ne parle à personne (il est allé un peu aux galères dans
+sa jeunesse) et qui, pour quelques maravédis par jour m'entretient de
+pain bis, de lait, de fromage, de petit salé et de vin très âpre, mais
+qui réchauffe le coeur.
+
+Tous les soirs, mon pauvre galérien, qui est le plus honnête homme du
+monde, au fond, et qui rendrait des points, pour la générosité, à Jean
+Valjean, prend son épervier et part pour la pêche sans s'occuper de moi,
+car il a contracté au bagne l'habitude de n'être pas curieux... De
+mon côté, je prends mon bâton de voyage, une blouse de charbonnier, un
+chapeau large et mou, j'arrive vers onze heures du soir à Creux-de-Pile,
+je fais le tour des remparts, j'évite les chemins tracés, je m'enfonce
+dans les prés, j'en sors pour entrer dans les terres, je vais détacher
+une petite barque qui appartient au meunier de Reberry, je passe la
+rivière et j'entre dans le jardin de M. Forestier, député...
+
+Qu'est-ce que tu dis de ça, Félix Trapoiseau?
+
+Je répondis gravement:
+
+--Monsieur Michel Bernard, mon ami, vous êtes fou. Qu'allez-vous voir à
+cette heure indue?
+
+--Hyacinthe, parbleu!
+
+--Elle est exacte au rendez-vous?
+
+--Elle est et elle n'est pas... Il y a bien des jours où je reviens
+bredouille. Mais, en temps ordinaire, je lui parle assez facilement
+quoique d'un peu loin, car elle demeure au rez-de-chaussée, à côté de la
+chambre de sa mère; mais nous sommes séparés par une fenêtre grillée...
+Malheureusement, il y a des jours où madame Forestier reçoit des visites
+et retient ses visiteurs jusqu'à deux heures du matin. Alors je m'en
+vais... Mais tout ça va finir.
+
+--En effet, puisqu'elle va se marier avec le gros Francis. Que dis-tu de
+ça, Michel?
+
+Il répliqua froidement:
+
+--C'est sur mon conseil qu'Hyacinthe a donné son consentement.
+
+Ici, je pensai que mon ami n'avait pas la cervelle bien saine.
+
+--Mais que penses-tu faire? L'enlever?
+
+--C'est mon secret, dit Michel... Un mot pourtant, Félix. Il est
+possible qu'il y ait du sang versé.
+
+--Ah! grand Dieu! Vas-tu donner des coups de couteau à la famille
+Vire-à-Temps?
+
+--Des coups de couteau, non; mais peut-être un bon coup d'épée...
+
+--A Francis?
+
+--A lui-même.
+
+--Oh! le pauvre gros garçon, tu aurais le coeur de lui percer le
+flanc?
+
+--Je l'aurai.
+
+--Tu perceras?
+
+--Je percerai.
+
+--Le vieux Vire-à-Temps te fera empoigner par les gendarmes.
+
+--Je l'en empêcherai bien. Le gros Francis sera mis à mort ayant que son
+père sache qu'il est en danger.
+
+Et c'est toi, Félix Trapoiseau, mon ami, qui porteras le cartel et qui
+seras mon témoin.
+
+--Hum! cela demande réflexion, Michel.
+
+Alors il s'écria indigné:
+
+--Par saint Cuthbert et saint Patard, qui sont les deux plus grands
+saints du calendrier, si tu ne promets pas d'être mon témoin, je jure,
+moi, de renoncer dès ce soir à ton amitié.
+
+Puis, s'adoucissant peu à peu:
+
+--Si tu savais, Félix, comme elle est belle, ma Hyacinthe!
+
+Je répondis assez froidement:
+
+--Oui, oui, je la connais!
+
+--Tu crois la connaître, reprit-il, parce que tu as vu son enveloppe
+mortelle qui est d'une beauté idéale, avoue-le... Avoue que tu n'as rien
+vu d'aussi beau qu'elle!
+
+--Peut-être...
+
+Je pensais à Angéline; mais lui, sans m'écouter:
+
+--Son âme immortelle est plus belle encore. Quand elle parle, vois-tu,
+sa voix est une musique; les paroles qui lui échappent, c'est de la
+fleur de poésie; ce qu'elle pense...
+
+Alors, impatienté de tout cet enthousiasme, je lui dis:
+
+--J'en connais une qui est dix fois plus belle...
+
+Il recula étonné.
+
+--Oh! oh!...
+
+--Oui, Michel Bernard, mon ami, dix fois plus belle, et pour qui je
+donnerais, moi, mon âme, ma vie, mon salut éternel, ma part de paradis
+et même les douze cents francs par an que je reçois de maître Bouchardy,
+son père...
+
+--Comment! c'est de mademoiselle Bouchardy que tu parles?...
+
+--D'elle-même.
+
+--O pauvre ami, s'écria Michel, pauvre ami, pauvre ami!
+
+Je cherchais avec inquiétude comment j'avais pu exciter à ce degré sa
+compassion, à la fin il reprit:
+
+--Il faut que tu saches, Félix, que je t'aime plus que tout, excepté...
+
+--Oui, excepté Hyacinthe, ça va sans dire... après?
+
+--Après?... voici. Si j'épouse Hyacinthe, le gros Francis va se rejeter
+sur mademoiselle Bouchardy, avec qui son mariage était à peu près
+arrangé il y a six semaines. Le vieux Vire-à-Temps l'a rompu dès qu'il a
+vu la querelle de ma mère et de madame Forestier, parce qu'il préférait
+Hyacinthe; mais il renouera si j'épouse Hyacinthe...
+
+--Et alors moi, je serai victime de ce retour! N'y compte pas, Michel!
+J'aime Angéline...
+
+--Le lui as-tu dit!
+
+--Non.
+
+--L'as-tu dit à son père?
+
+--Non.
+
+--Si tu le lui disais, te la donnerait-il en mariage?
+
+--Non.
+
+A cette réponse, Michel éclata de rire.
+
+--Alors, dit-il, que risques-tu de perdre, puisque tu ne possèdes rien?
+
+--Et l'espérance, Michel? N'est-ce pas le plus grand bien des
+malheureux? Qui sait? Je serai peut-être riche un jour.
+
+--Pourquoi non?
+
+Il essayait de me consoler et de m'encourager.
+
+Enfin, comme minuit sonnait.
+
+ A l'horloge de bronze:
+
+--Il faut rentrer et dormir, me dit Michel; maintenant que les
+bans d'Hyacinthe sont publiés, je n'ai plus besoin de me cacher; au
+contraire! A propos, garde-moi le secret, et tiens-toi prêt à me voir
+égorger le gros Francis!
+
+Je promis, et l'accompagnai jusqu'à la porte de sa maison. Comme il
+allait entrer, une lumière parut dans la maison Forestier et descendit
+l'escalier. Nous entendîmes un bruit de voix. La grande porte s'ouvrit
+et nous n'eûmes que le temps, Michel et moi, de nous cacher dans une
+encoignure pour n'être pas vus.
+
+Le président et ses deux fils, le receveur et le sous-préfet,
+descendaient tous trois ensemble. Le sous-préfet donnait le bras à sa
+femme, Francis et son père échangeaient les dernières politesses avec la
+famille Forestier.
+
+--Au revoir, mon cher ami, disait le président.
+
+--A demain, répondait le député.
+
+Francis saluait sa future belle-mère avec déférence, et sa fiancée avec
+toute la grâce dont il pouvait disposer. Au fond, il la trouvait jolie,
+on lui promettait une belle dot; peut-être, par le crédit de son futur
+beau-père, deviendrait-il trésorier payeur général du département;
+c'étaient bien des raisons de la trouver admirable.
+
+Quand à madame Forestier, elle recevait ses compliments avec une
+condescendance affectueuse.
+
+Pour Hyacinthe, elle était polie, souriait d'un air incertain, les yeux
+baissés comme une demoiselle élevée dans un couvent de choix, et ne dit
+pas une parole intelligible.
+
+--Alors le mariage est fixé le 1er juillet? dit le vieux Vire-à-Temps
+pour conclure.
+
+--Si vous voulez, répondit Forestier.
+
+--S'il ne dépendait que de moi, ajouta Francis, nous serions aujourd'hui
+le 30 juin.
+
+--Ces jeunes gens! c'est toujours pressé! dit madame Forestier en
+souriant avec indulgence.
+
+Sur ce mot la porte se referma et tout le monde alla se coucher,--moi
+comme les autres.
+
+
+
+
+XXII
+
+UN ASSASSINAT
+
+
+Cependant le jugement si sage du bon juge de paix qui renvoyait dos
+à dos ou à peu près les deux parties, n'avait pas calmé leurs esprits
+échauffés.
+
+Au contraire, la fureur des deux dames en avait redoublé, à la grande
+joie des voisins, et à la grande frayeur de M. Forestier qui ne pouvait
+pas sortir de sa maison sans être appelé _Sganarelle_, (vous entendez
+bien,) ni rentrer chez lui sans y recevoir l'épithète de lâche.
+
+Voici comment la chose se passa le 20 juin. Par ce jour-là on pourra
+juger des jours précédents.
+
+Dès qu'il sortit, la grande Marion chargée de le guetter et qui
+remplissait ce devoir avec un zèle infini, s'écria en riant aux éclats:
+
+--Madame, madame, il vient d'arriver un accident à ce pauvre M.
+Forestier!
+
+Avertie par ce signal, Mme Bernard courut à sa fenêtre et demanda d'une
+voix retentissante:
+
+--Qu'est-ce que c'est, Marion? Qu'y a-t-il? Est-ce qu'il s'est blessé au
+front?
+
+--C'est justement ça, madame. Le capitaine Smintéry les lui a faites
+trop hautes, et il ne passe jamais la porte sans se cogner.
+
+En entendant ces mots, M. Forestier menaça Marion de sa canne, et
+celle-ci poussa des cris de frayeur.
+
+--Ah! madame! madame! Voici M. le député qui veut m'assassiner!
+
+--Eh bien, cache ton fichu rouge, Marion, tu sais bien que ça met en
+colère les bêtes à cornes!
+
+Et ainsi de suite.
+
+Quand le pauvre député rentra chez lui tout déconfit, une autre antienne
+l'attendait au logis.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces cris? demandait l'impérieuse Rosine.
+
+--Rien! ce n'est rien! répliqua le malheureux.
+
+--Mais si! mais si! J'entends qu'on parle de...
+
+--De rien, Rosine! Et si l'on parle, je veux que tu te taises... Après
+tout, c'est toi qui m'attires tous ces affronts. Si tu n'avais pas...
+
+Il s'arrêta, effrayé de sa propre audace.
+
+--Si je n'avais pas... quoi?... Réponds donc! s'écria Rosine, en se
+plantant, les yeux étincelants, devant son mari.
+
+Les fenêtres étaient ouvertes, à cause de la saison, et toutes les
+voisines regardaient et écoutaient, de sorte qu'aucun détail de la scène
+ne fut perdu pour le public.
+
+--Osez donc dire, monsieur, ajouta la bouillante dame, osez dire que
+vous avez contre moi le moindre sujet de plainte. Osez dire que
+j'ai manqué au moindre de mes devoirs, quelque occasion qui se soit
+présentée, et Dieu sait si elles ont manqué!...
+
+--Ma bonne amie, je t'en supplie... Qui est-ce qui te parle de ça? Par
+grâce, laisse-moi tranquille!
+
+--Vous ne m'en parlez pas, monsieur Forestier; mais c'est pour cela que
+je vous en parle, moi! C'est une honte qu'une femme telle que moi soit
+exposée à de pareils affronts, par la lâcheté et l'imbécillité de son
+mari. Oui, c'est une honte, une véritable ignominie! Avoir épousé
+un courtaud de boutique, car vous n'étiez pas autre chose, monsieur
+Forestier, lui avoir porté en dot plus de cent mille écus, l'avoir vu se
+ruiner dans des entreprises insensées; avoir alors pris le gouvernail,
+relevé ma fortune compromise, assuré l'avenir de ma fille; vous avoir
+fait nommer vous-même député, malgré votre incapacité reconnue, le
+préfet, M. de Walpurgis me l'a dit bien souvent: C'est vous qu'on vient
+d'élire, madame, et non votre mari, et voir en récompense que vous
+n'osez même pas me défendre contre d'infâmes propos qui vous offensent
+plus que moi... Ah! tenez, c'est cela qui me fait bondir le coeur...
+Vous n'êtes donc pas un homme! Vous n'avez donc pas de sang dans les
+veines! vous êtes donc un lâche!
+
+M. Forestier s'essuya le front.
+
+--Enfin, dit-il, que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux cependant pas
+entrer de force chez madame Bernard, ni me battre contre elle et contre
+Marion!
+
+Rosine répliqua d'un air de hauteur souveraine.
+
+--Ce n'est pas à moi de vous indiquer ce que l'honneur vous commande! Si
+vous avez peur de Michel...
+
+--Mais non, ma bonne amie, je n'ai pas peur de Michel, mais Michel n'est
+pour rien dans l'affaire. Quand je passe, il me salue toujours avec
+déférence. De tout temps, il ne m'a rien dit que d'aimable. Il aimait
+Hyacinthe, ça n'est pas défendu...
+
+Alors Hyacinthe essaya d'intervenir.
+
+--C'est vrai, maman, papa a raison. Michel aimait et respectait papa. Il
+l'aime et le respecte encore, je le sais...
+
+Mme Forestier se retourna, irritée, contre sa fille.
+
+--Tu le sais!
+
+--Oui, je le sais! répliqua Hyacinthe d'une voix ferme.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+Elle hésita un peu, puis se décidant tout à coup:
+
+--Parce qu'il me l'a dit plus de cent fois, et qu'il ne changerait
+jamais ni pour papa, ni pour moi.
+
+--Ah! tu vois bien! s'écria le père heureux de se voir appuyé par sa
+fille.
+
+Mais alors la vieille Rosine lança à celle-ci un regard foudroyant.
+
+--Va dans ta chambre, Hyacinthe! jusqu'à ton mariage, tu ne dois point
+parler sans mon ordre. Je suis seule maîtresse ici, entends-tu bien?
+
+La jeune fille obéit. Alors sa mère, restée seule avec le pauvre député,
+qui tremblait de tous ses membres, reprit:
+
+--Puisque vous êtes plus mou et plus avachi qu'un chiffon, monsieur
+Forestier, puisque vous êtes trop lâche pour affronter Michel, je me
+chargerai moi-même du châtiment!
+
+--C'est ça! c'est ça! vas-y! Et campe-lui un bon soufflet sur la joue
+droite et un autre sur la joue gauche, dit le député entre haut et bas,
+et s'il te les rend, ne m'appelle pas, car, sur mon salut éternel, je te
+verrais rouer de coups de bâton, ma chérie, sans aller à ton secours!
+
+Croyez que Mme Bernard et la grande Marion n'avaient pas perdu un mot
+de cette conversation et qu'elles se frottaient les mains en riant de
+toutes leurs forces,--Mme Bernard surtout qui se préparait à jouer un
+nouveau tour à sa voisine.
+
+J'ai déjà dit que la maison de M. Forestier servait de limite au jardin
+de Michel. Même, à cause de la familiarité constante et de l'intimité
+des deux familles qui durait depuis quatre ou cinq ans, Mme Forestier
+avait eu longtemps l'habitude d'ouvrir les contrevents des deux fenêtres
+de la salle à manger qui était vaste comme celles de toutes les vieilles
+maisons bourgeoises, mais qui ne recevait d'air et de lumière que par le
+jardin contigu.
+
+Cette petite servitude, loin de gêner les uns ou les autres, avait au
+contraire beaucoup favorisé l'amour naissant de mon ami Michel et de la
+belle Hyacinthe. Il offrait les roses de son jardin. Elle acceptait et
+causait volontiers, accoudée avec sa mère sur le rebord de la fenêtre,
+au rez-de-chaussée. Quelquefois même, pour ne pas faire le tour des deux
+maisons et pour entendre de plus près la musique d'Hyacinthe, Michel
+avait sauté par là, les fenêtres n'étant pas à plus de quatre pieds de
+terre, et, en l'absence des parents, allait baiser les belles mains de
+sa fiancée, qui ne se fâchait pas trop. Au contraire.
+
+Hélas! ce jour-là, ces fenêtres si bien placées pour le bonheur des
+amoureux, furent la cause ou l'occasion de la catastrophe la plus
+tragique dont on ait parlé dans l'histoire des deux familles; tant il
+est vrai, quand vous plantez un pommier, que vous ne savez pas s'il vous
+donnera des fruits et de l'ombrage, ou si vous y accrocherez une corde
+pour vous pendre!
+
+Il était six heures du soir, et Mme Forestier allait se mettre à table
+avec sa fille et son mari, lorsque tout à coup elle s'aperçut que
+les contrevents se refermaient d'eux-mêmes; la salle à manger, qui ne
+recevait de lumière que par ces deux fenêtres, se trouva plongée dans
+l'obscurité.
+
+En même temps, on riait aux éclats dans le jardin.
+
+M. Forestier étonné, oubliant le chemin de sa cuiller à sa bouche, versa
+une partie de sa soupe sur son gilet.
+
+La belle Rosine s'écria:
+
+--Mihiète! ouvrez donc les contrevents! On n'y voit plus!
+
+Mihiète obéit.
+
+--C'est un coup de vent, dit-elle, mais elle n'en croyait pas un mot.
+
+Hyacinthe devint fort inquiète.
+
+Le député soupçonnant la vérité, aurait bien voulu partir pour
+Versailles. Il se voyait entre le marteau et l'enclume, et regrettait
+les doux propos de la buvette parlementaire.
+
+Quant à Mme Forestier, sans hésiter, elle appela Mihiète et lui donna
+tout bas un ordre.
+
+--C'est ça, madame, répondit la cuisinière, ça leur apprendra!
+
+Et elle revint deux minutes après apportant d'un air mystérieux un objet
+long de quatre pieds, assez pesant, de forme arrondie, qu'elle tenait
+caché derrière son dos.
+
+La belle Rosine s'empara de cet objet, alla se poster entre les deux
+fenêtres et attendit son ennemi comme un Zoulou attend un Anglais au
+passage. Évidemment, la plaisanterie avait paru si bonne aux gens qui
+étaient dans le jardin qu'ils ne manqueraient pas de la renouveler.
+
+Les contrevents de la première fenêtre se refermèrent à grand bruit, et
+déjà une main inconnue poussait ceux de la seconde; on voyait le bras
+bien à découvert, lorsque Mme Forestier, bondissant hors de sa
+cachette comme une lionne et brandissant l'objet mystérieux apporté par
+Mihiète--c'était un manche à balai, elle frappa un coup si vigoureux
+sur le bras à découvert que l'éclat de rire du jardin se changea en un
+effroyable cri de douleur.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Mme Reine Bernard, car c'était elle-même, elle
+m'a cassé le bras, cette coquine!...
+
+Tous les mots les plus violents de la langue française suivirent
+celui-ci.
+
+Enfin elle appela Marion.
+
+De son côté, Rosine, se tournant vers son mari d'un air de triomphe, lui
+dit:
+
+--Voilà ce que tu aurais dû faire si tu n'avais pas été le lâche que tu
+es!
+
+A quoi le gros papa Forestier répondit la bouche pleine:
+
+--Oui, voilà de belle besogne. Tu as fait une bonne journée, je te
+conseille de t'en féliciter!
+
+Et comme elle allait répliquer avec emportement, il ajouta:
+
+--Tiens, ma pauvre Hyacinthe, ta mère est une vieille folle. Pour lui
+rendre justice, il faudrait la mettre à Charenton avec une camisole de
+force!
+
+Elle s'avança sur lui d'un air menaçant:
+
+--Monsieur Forestier! avant de me mettre à Charenton, il faudrait
+d'abord avoir le moyen de payer ma pension, et vous n'avez rien, c'est
+moi qui vous nourris, qui vous loge, qui vous blanchis, qui vous donne
+de l'argent de poche pour vos menus plaisirs; sans moi, vous ne dîneriez
+pas!... Non, vous ne dîneriez pas!... Osez donc dire devant moi, que
+vous dîneriez!
+
+--Maman! Oh! maman! interrompit Hyacinthe suppliante. On va t'entendre!
+Le jardin de Mme Bernard est déjà rempli de monde!
+
+--Eh bien, je veux qu'on m'entende, moi. Je veux qu'on sache qu'il n'y a
+que moi seule de maîtresse ici, que personne n'a le droit de commander,
+excepté moi, et que...
+
+Puis tout à coup:
+
+--Pour commencer, reprit-elle, qu'on se remette à table et continuons de
+dîner.
+
+--Ah! pour ça non, dit le député, en jetant sa serviette, je vais finir
+mon dîner à l'_hôtel des Trois-Empereurs_.
+
+Hyacinthe voulut en vain le retenir. Il s'enfuit.
+
+Cependant le peuple s'amassait dans le jardin de Mme Bernard. Un envoyé
+extraordinaire, choisi parmi les galopins les plus agiles du faubourg,
+était allé chercher le vieux docteur Vadlavan, chirurgien renommé, et
+sur la route racontait à qui voulait l'entendre que Mme Bernard venait
+d'être assassinée par Mme Forestier. On racontait déjà les plus affreux
+détails. Le député avait pris part au crime. Cinq coups de couteau
+n'avaient pas assouvi la fureur de ces deux époux. Mme Bernard était
+étendue dans une mare de sang... En mourant, elle avait du même coup
+pardonné sa mort à ses lâches assassins et légué sa vengeance à son
+fils.
+
+Au bout d'un quart d'heure, toute la ville fut sur pied et s'avança
+en procession vers la maison Bernard. Une heure plus tard, Michel, qui
+revenait à cheval de la campagne, fut averti par le bruit public qu'il
+était devenu orphelin.
+
+
+
+
+XXIII
+
+CHAMBRE DE MALADE
+
+
+Le lendemain, Mme Bernard était au lit, pâle, gémissante, mais furieuse
+toujours et ne rêvant que la vengeance.
+
+Près d'elle se tenait le vieux Vadlavan, qui lui tâtait le pouls, et
+d'un air affectueux disait:
+
+--Ma chère enfant, il ne faut pas vous échauffer. Vous avez tort... tout
+ça comme ça... c'est grave, mais ça passera.
+
+Elle répliqua d'une voix grinçante et sifflante:
+
+--Ça passera... ça passera... Il en prend bien à l'aise, ce vieil
+imbécile! On voit bien que ce n'est pas lui qui a reçu le coup!
+
+Après quoi, le docteur, qui était plus fin qu'éloquent et qui feignait
+d'être un peu sourd pour n'entendre que ce qui lui plaisait dans la
+conversation, continua:
+
+--C'est une forte luxation... Tout ça comme ça... Si je n'avais pas
+été là, pour la réduire sur-le-champ, je ne sais pas ce qui aurait pu
+arriver... une forte fièvre, la gangrène, le tétanos peut-être...
+
+Il semblait parler à Michel; mais la dame prêtait une oreille attentive
+et pâlissait de frayeur.
+
+--Que dites-vous là, docteur? La gangrène! Le tétanos!
+
+Vadlavan parut contrarié d'avoir été entendu; au fond, il était
+enchanté; la crainte de la mort assurait son empire sur sa malade.
+
+--Ne craignez rien, ma chère enfant. Je vais vous envoyer un de mes
+petits flacons. Vous en prendrez une cuillerée à café dans un grand
+verre d'eau sucrée, tous les quarts d'heure... Vous aurez soin de ne pas
+vous mettre en colère dans les intervalles. Cela est essentiel...
+
+Il tira sa montre, regarda l'heure et ajouta:
+
+--Il faut que j'aille prendre le train express. La femme du préfet de
+***
+
+Il nomma une ville située à vingt lieues de là.
+
+... M'a fait appeler pour une opération des plus dangereuses, qu'on
+n'ose pas confier à mes confrères de là-bas... Il s'agit de vie ou de
+mort...
+
+Comme il allait sortir, Mme Bernard, effrayée, s'écria:
+
+--Mais, docteur, si le tétanos venait tout à coup, qu'est-ce qu'il
+faudrait faire?
+
+Elle attendait son arrêt avec angoisse.
+
+Il répondit tranquillement:
+
+--Rien autre chose que prendre les cuillerées à café de mon petit
+flacon, toujours délayées dans l'eau sucrée...
+
+--Et quand le flacon sera vide?
+
+--Je vais en envoyer trois... Bonsoir et bonne nuit, ma chère enfant...
+Tout ça comme ça... Du calme surtout, du calme, le plus grand calme!
+
+Il prit son chapeau à larges bords, sa canne et sortit. Michel
+l'accompagna jusque dans la rue et revint d'un air fort tranquille.
+
+La consultation des médecins étant terminée, celle des hommes de loi
+allait commencer.
+
+Elle fut vive et violente. Mme Bernard ne parlait d'abord que de
+traduire son assassin en cour d'assises.
+
+Soufflé par Michel, je fis observer modestement que le jury était si
+indulgent...
+
+--Ou plutôt si lâche! interrompit la dame.
+
+--... Si lâche, si vous préférez, qu'il ne manquera pas d'acquitter,
+tandis qu'un bon petit procès en police correctionnelle ne pouvait pas
+manquer d'aboutir à l'amende et à la prison.
+
+Et comme Michel sortait de nouveau pour commander des compresses, sa
+mère me dit:
+
+--Comprenez-vous ça, Trapoiseau? Mon fils a l'air de prendre ça comme la
+pluie ou le beau temps?
+
+Je lui ai dit hier: fais-moi venir le juge d'instruction et le procureur
+de la République. Il a répondu: «Oui, maman!» Et il les a fait venir.
+
+--Mais, madame, que voulez-vous qu'il fît de plus?
+
+--Ah! s'il avait du sang dans les veines! il aurait massacré ce gros
+Forestier et sa coquine de femme... Mais non, c'est tout le portrait
+de son grand dadais de père; il n'est étonné de rien; il ne se fâche de
+rien; on égorgerait sa mère sous ses yeux qu'il enverrait tout bonnement
+chercher le médecin et les gendarmes!...
+
+J'osai risquer:
+
+--Mais, madame, après tout...
+
+Elle me coupa la parole.
+
+--Vous d'abord, Trapoiseau, taisez-vous! Qu'est-ce que vous pouvez
+comprendre au déchirement du coeur d'une mère qui se voit abandonnée
+de son fils, oui, lâchement abandonnée du fruit de ses entrailles?...
+
+Je fis signe en silence qu'en effet n'ayant jamais été lâchement
+abandonné du fruit de mes entrailles, je ne pouvais pas comprendre le
+déchirement.
+
+--... Eh bien, alors, continua la dame, _fichez-moi la paix!_
+
+Je la lui fichai sur sa demande et j'allais prendre congé lorsque
+le juge de paix parut, qui venait offrir comme tous les autres ses
+compliments de condoléance.
+
+Mais il fut bien reçu! ah! oui, bien reçu!
+
+Dès les premiers mots Mme Bernard lui dit:
+
+--Monsieur Robin, c'est votre faute! Tout ça ne serait pas arrivé si
+vous m'aviez rendu justice l'autre jour, mais la Smintéry--car on ne
+peut plus l'appeler maintenant la Forestier,--encouragée par votre
+jugement...
+
+Alors le vieux juge de paix répliqua d'un ton paternel:
+
+--Ma chère enfant, je t'aime beaucoup...
+
+--Il y paraît, dit amèrement la dame.
+
+--Je t'ai vue naître...
+
+--Vous êtes assez vieux pour avoir vu naître ma grand'mère.
+
+--Et je ne peux pas m'empêcher de penser que le curé Torlaiguille avait
+raison quand il disait: «Il n'y a pas, dans ma paroisse, de femme plus
+folle et plus méchante que Mme Forestier...»
+
+--Ah! qu'il a donc raison monsieur le curé! s'écria Mme Bernard,
+triomphante... C'est un homme sage et de bons sens, celui-là!
+
+--Attends donc, ma chère enfant, tu ne connais pas la fin de sa phrase.
+La voici: «... excepté madame Bernard!»
+
+Les yeux de la dame étincelèrent.
+
+--Il n'a pas dit ça, monsieur Robin. Vous mentez! M. le curé est
+incapable de dire une sottise pareille!... Et, s'il l'avait dite, vous
+seriez un sot de me la répéter.
+
+Le père Robin se leva de son fauteuil et répliqua:
+
+--Ma chère enfant, il avait tort de parler avec si peu de respect des
+deux dames les plus aimables et les mieux élevées de France; mais enfin
+il l'a fait et je l'ai entendu de mes oreilles; au reste, tu pourras
+t'en assurer tout à l'heure, car le voici.
+
+En effet, mon oncle le curé s'avançait à travers le jardin d'un pas
+majestueux, et fut introduit sur-le-champ.
+
+Mais il avait à peine fini de saluer et de s'informer de la santé de
+l'intéressante malade, lorsque le juge de paix lui demanda brusquement:
+
+--Est-il vrai, mon cher curé, que vous avez dit devant moi ce matin...
+
+Et il répéta la phrase:
+
+Ici le curé regarda Mme Bernard, puis le juge de paix, devina ce qui
+s'était passé, et répondit en souriant d'un air de reproche:
+
+--Toute vérité n'est pas bonne à dire. Si j'avais laissé entrevoir une
+opinion défavorable pour quelqu'une de mes paroissiennes, il est vrai,
+monsieur le juge de paix, que j'aurais eu tort, mais...
+
+Alors Mme Bernard l'interrompit d'une voix brève:
+
+--C'est bon, c'est bon, monsieur le curé. Je ne veux pas en apprendre
+davantage. Je sais maintenant ce qu'il faut penser de votre amitié.
+
+J'avais écouté sans rien dire ces discours et ces répliques, mais le
+juge de paix, pour détourner la conversation, me demanda des nouvelles
+de la politique du jour. Qu'est-ce que je pensais de M. de Broglie?
+
+--Un homme bien fin, celui-là, un fameux diplomate parlementaire!
+
+--Ah! et M. de Fourtou?
+
+--Un ministre à poigne, qui fera mettre en prison tous les
+récalcitrants!
+
+Et celui-ci, et celui-là... Et qu'est-ce que je pensais de la Hollande?
+
+--Rien que de bon.
+
+--De l'Angleterre?
+
+--J'avais des soupçons.
+
+--De l'Allemagne?
+
+--Des inquiétudes.
+
+--De l'Italie?
+
+--J'y voyais du zist et du zest.
+
+--De la Russie?
+
+--Elle a des vues sur l'Orient.
+
+--De la Turquie?
+
+--Elle devrait payer ses dettes.
+
+--De l'Autriche?
+
+--C'est bien compliqué. Les ultraleithans et les cisleithans...
+
+--De la Grèce?
+
+--Ils ont Athènes et veulent avoir Constantinople. C'est un trop gros
+morceau. Ils s'étoufferont en voulant l'avaler.
+
+Pendant que nous étions perchés sur ces hauteurs de la politique, Mme
+Bernard qui ne dormait pas à cause de son bras luxé et qui grognait
+comme un sanglier, en nous tournant le dos dans son lit, se retourna
+tout à coup et s'écria:
+
+--Marion! Marion!
+
+La cuisinière parut.
+
+--Courez vite, ma fille, au fond du jardin. Dites que je n'y suis pas...
+
+--Eh! madame, tout le monde sait que vous êtes couchée! répondit la trop
+sincère Marion.
+
+--Je vous répète que je n'y suis pas, que je n'y serai jamais, que je ne
+veux jamais recevoir ni ce gros imbécile, ni personne de sa famille.
+
+Et du doigt elle montrait le malheureux député qui venait s'excuser, ou
+plutôt excuser sa femme, supplier qu'on lui épargnât ce scandale, et qui
+s'avançait accompagné de Michel.
+
+Mon oncle le curé dit à demi-voix:
+
+--Madame, à tout péché miséricorde. Ce n'est pas la faute de ce pauvre
+M. Forestier, si...
+
+--Monsieur le curé, répliqua aigrement la dame, je vous prie de
+m'épargner vos conseils. A mon âge on sait ce qu'on doit faire, je
+suppose!
+
+--En effet, madame! Ou bien si on l'ignore, on croit le savoir. Ça
+revient tout à fait au même. _Sapiens est qui credit esse_, comme dit
+saint Thomas d'Aquin.
+
+Quant au juge de paix il n'offrit pas ses conseils, devinant sans doute
+qu'ils seraient aussi mal reçus que ceux de son voisin. Il attendit, le
+menton appuyé sur la pomme de sa canne, ce qui allait arriver.
+
+Michel, contre l'usage, entra le premier, frayant la route au député, et
+dit:
+
+--Maman, voici M. Forestier qui vient te rendre visite et t'exprimer ses
+regrets...
+
+--... Des regrets plus profonds qu'il n'est possible d'imaginer,
+continua le député.
+
+Il attendit quelques secondes une réponse encourageante qui ne vint pas.
+
+Michel reprit:
+
+--Maman c'est M. Forestier...
+
+Alors la dame répliqua:
+
+--Forestier! Qui ça, Forestier?... Le mari de la Smintéry?...
+
+A ce mot, le malheureux député se leva d'un bond et courut à la porte.
+Mais la voix perçante et vengeresse de Mme Bernard le suivit jusqu'au
+fond du jardin.
+
+--Dis-lui, Michel, de ne jamais remettre les pieds ici. Dis-lui que mon
+tapis n'est pas fait pour les souliers d'un...
+
+--Madame, interrompit le curé, je suis venu vous voir de peur que vous
+n'eussiez besoin de mon ministère; à la manière dont vous parlez, je
+vois que vous êtes vivante et bien vivante...
+
+--Grâce à Dieu, monsieur le curé! Voudriez-vous déjà me voir enterrée?
+
+--Non, madame; mais je voudrais vous voir plus douce envers le prochain,
+surtout envers celui que vous avez offensé!... Venez-vous faire un tour
+de promenade à monsieur le juge de paix?
+
+--Avec plaisir, mon cher curé.
+
+Je les suivis, et sur le seuil de la porte je rencontrai Michel qui me
+dit:
+
+--Trapoiseau, il n'y a plus de milieu pour moi. Il faut être député ou
+mourir.
+
+--Eh bien, ne meurs pas!
+
+--Tu m'aideras?
+
+--Certes!
+
+Et ce fut la préface de cette fameuse élection dont on a tant parlé plus
+tard à Versailles et même en Europe.
+
+
+
+
+XXIV
+
+UN COMITÉ ÉLECTORAL
+
+
+Deux jours après, Michel vint me chercher vers neuf heures du soir.
+Cette fois, il ne s'agissait plus de promenade sentimentale au clair de
+la lune.
+
+--Je sais tout, me dit-il. Le père Forestier et le père Vire-à-Temps ont
+fait une alliance offensive et défensive que cimente le mariage projeté
+d'Hyacinthe avec le gros Francis.
+
+--C'est naturel.
+
+--Et je connais d'avance les manoeuvres du vieux Vire-à-Temps.
+
+--Il t'en a fait confidence?
+
+--Non; mais le gros Francis, qui est plus bête que méchant, en a parlé
+librement pour montrer sa finesse à... quelqu'un qui m'a tout répété.
+
+--A mademoiselle Hyacinthe, je suppose!
+
+--Précisément... N'est-ce pas son droit, à elle, de se défendre par tous
+les moyens possibles contre un mariage qu'elle déteste et de revenir à
+moi?
+
+--C'est mieux que son droit, Michel, c'est son devoir.
+
+--Donc, on va d'abord, et pour premier gage d'alliance, étouffer le
+procès en police correctionnelle ou en cour d'assises que ma mère
+intente à Mme Forestier... On prendra pour cela mille prétextes. On dira
+d'abord, sur le rapport du docteur Vadlavan, que l'incapacité de
+travail doit durer plus de vingt jours, ce qui mène tout droit en cour
+d'assises, sur le même banc que Troppmann et Lacenaire... Ensuite, après
+un second examen, provoqué par M. Forestier et fait par deux savants
+médecins de Paris, on reconnaîtra l'erreur et l'on proclamera que le
+docteur est un ignorantus, ignoranta, ignorantum... Naturellement, il
+se rebiffera, soutiendra les conclusions de son rapport, retiendra
+l'instruction en suspens... Le juge chargé de ladite instruction qui,
+par envie d'avancer et pour plaire à son chef, opine toujours avec
+Vire-à-Temps, emploiera six semaines à rédiger son rapport. L'affaire,
+après deux mois, sera renvoyée devant le tribunal de première instance;
+mais au moment de plaider, l'avocat de Mme Forestier,--un célèbre avocat
+de Paris, fera défaut.
+
+Par déférence pour le célèbre avocat, on renverra le procès à quinzaine;
+de délais en délais on atteindra les vacances, les élections seront
+faites, Hyacinthe sera mariée; M. Forestier, qui était absent lors du
+vote des 363 et n'avait pas pu voter, tournera à droite ou à gauche
+aussi bien que Vire-à-Temps, mais de façon à se trouver toujours avec le
+vainqueur, et se fera nommer sénateur aussitôt que le titulaire actuel
+sera mort,--ce qui ne peut pas tarder, il est sourd et aveugle depuis
+dix ans.
+
+Alors Vire-à-Temps qui touche à l'âge de la retraite, se fera nommer
+député à son tour ou fera nommer son fils, l'ambitieux procureur, et
+la dynastie des Vire-à-Temps, appuyée sur le sénateur, le député, le
+président, le sous-préfet, le receveur particulier. Francis qu'on se
+propose de faire trésorier-payeur général, sera plus solidement établie
+à Creux-de-Pile que les ponts les plus fameux, bâtis par les Romains.
+Comprends-tu ça, Trapoiseau?
+
+--Parfaitement. Mais le procès en police correctionnelle?
+
+--Il tombera dans l'eau. Dans tous les cas, Mihiète, qui est aussi
+innocente du coup de bâton donné sur le bras de ma mère qu'un petit
+enfant qui vient de naître, paraîtra seule devant le tribunal,
+s'accusera, s'excusera sur ce qu'elle croyait frapper un pau de fagot
+et non le bras d'une dame distinguée... On la condamnera à l'amende,
+peut-être à deux jours de prison. Madame Forestier récompensera
+ce dévouement en donnant cinq ou six cents francs à sa servante et
+l'honneur sera sauf.
+
+--Mais toi, Michel, que comptes-tu faire?
+
+--Rien du tout. Je vais les laisser patauger et mentir tant qu'ils
+voudront. Au dernier moment, je les prendrai dans leur propre filet.
+
+--En attendant tu vas te faire nommer député?
+
+--Peut-être.
+
+--Et la belle Hyacinthe est complice?
+
+--Ça, mon ami, c'est un secret entre elle et moi.
+
+--Et la piété filiale, qu'en faites-vous?
+
+--Trapoiseau, mon ami, vous êtes un moraliste insupportable... On se
+défend comme on peut contre des parents barbares.
+
+Là, nous nous mîmes à rire de bon coeur. Puis, nous pensâmes qu'il ne
+suffisait pas de poser sa candidature pour être nommé député, qu'il
+y fallait «un concours de circonstances» et qu'il fallait préparer ce
+concours.
+
+C'est pourquoi, dès le lendemain soir, une dizaine de citoyens, choisis
+un à un parmi les plus chauds républicains, et surtout parmi les plus
+jeunes et les plus éloquents, se trouva réunie au fond d'un cabaret
+borgne; nous aurions préféré un temple majestueux avec des colonnes
+doriques ou la cathédrale de Reims, mais nous n'avions pas de choix.
+
+Après tout, d'ailleurs, la plus illustre assemblée de
+l'univers--l'Assemblée constituante de 1789,--s'est réunie, faute de
+mieux, dans un jeu de paume, et Jésus-Christ, fils de Dieu, est né dans
+une étable entre le boeuf et l'âne, à plus forte raison pouvait-on
+désigner dans un cabaret le candidat de Creux-de-Pile.
+
+Parmi tous les hommes éloquents qui venaient nous prêter leur concours,
+un seul manquait à l'appel, c'était le plus précieux de tous, mon rival
+et ami Néanmoins.
+
+Vainement je l'avais prié de venir. Il m'avait répondu avec un regret
+bien sincère:
+
+--Pas possible, cher ami, je suis _reteint_ (retenu).
+
+Si tu m'avais parlé de ça dix jours auparavant, à la bonne heure, on
+aurait pu voir; mais, tu comprends, je n'ai qu'une salive à vendre.
+Elle est au service de M. Saumonet, mon patron, et par conséquent de
+M. Forestier, son client. Il ne ferait pas bon pour moi de changer de
+parti. Saumonet, pour ne pas perdre la clientèle des gros bourgeois et
+des riches propriétaires qui suivent tous la bannière de Forestier et
+surtout de Vire-à-Temps, m'enverrait voir dans la rue si j'y suis.
+
+Et en s'arrachant par ci par là quelques cheveux, il répétait d'un air
+dépité:
+
+--Quel malheur de ne pouvoir être avec Michel et toi! Ça m'allait comme
+un gant. Nous aurions ri, nous aurions crié, nous aurions braillé,
+disputé... Enfin ce qui me fait plaisir, c'est que je t'aurai en face de
+moi puisque je ne peux pas être à côté de toi dans le rang; allons-nous
+en donner de ces bons coups de langue! Allons-nous donner la fessée à
+nos bourgeois respectifs et mutuels!
+
+Tels étaient les projets de Néanmoins.
+
+Mais, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas, dit un vieux proverbe.
+Faute de celui-là, nous avions encore assez d'orateurs parmi nous pour,
+de notre surplus, fournir deux Chambres des députés.
+
+Comme j'avais convoqué à moi seul tous les assistants, je leur devais et
+ils attendaient de moi un discours d'ouverture.
+
+Je commençai donc en ces termes:
+
+«Messieurs et chers concitoyens...»
+
+Un de mes amis, trop pressé d'applaudir, cria: Bravo! bravo!
+
+Son voisin, jaloux de mon succès, lui donna un grand coup de coude en
+criant:--Vas-tu pas taire ton bec, Antonin?
+
+Je repris:
+
+«Messieurs et chers concitoyens,
+
+»N'êtes-vous pas ennuyés...»
+
+--Pas encore! interrompit celui qui avait coupé la parole à Antonin,
+mais si tu es trop long, ça ne tardera pas!
+
+--Silence! dit un autre, laissez parler l'orateur.
+
+Je continuai:
+
+«... Ennuyés de n'être rien dans la ville, rien dans la commune, rien
+dans l'arrondissement, rien dans le département, rien dans la France,
+rien dans l'État...?
+
+--Et par conséquent rien en Europe! ajouta Antonin.
+
+--Rien! rien! rien! cria un autre. Rien que de malheureux contribuables
+à qui, tous les mois, le porteur de contraintes apporte un papier rouge
+ou vert avec ces mots: «Frère, il faut payer!»
+
+--C'est vrai, ça! dit un troisième. Trapoiseau a raison. Nous ne sommes
+rien du tout.
+
+Je continuai en m'inspirant du fameux abbé Sieyès:
+
+«Messieurs, vous n'êtes rien, et vous devriez être tout!...»
+
+--Bravo! bravo!
+
+--«... Je dirai plus! vous pouvez être tout!»
+
+--Comment? comment? crièrent à la fois plusieurs voix.
+
+Je répondis avec une gravité croissante:
+
+«C'est ce que j'allais vous expliquer... Qui êtes-vous, ô mes amis? Toi,
+tu es épicier; toi, ferblantier; toi, cafetier; toi, boucher; toi,
+clerc d'avoué; toi, horloger; toi, jardinier; toi, professeur de
+belles-lettres; toi, marchand de calicot; toi, marchand de chevaux; toi
+enfin, tu es propriétaire et rentier et tu fumes ta pipe tout le long du
+jour au bord de la rivière, ce qui fait prospérer le commerce du tabac
+et engraisser la régie... Tous enfin, vous êtes utiles à l'État, quoique
+de différentes manières...»
+
+Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, car la période était
+longue, puis je continuai:
+
+«... Oui, c'est vous qui faites la richesse, la force, la puissance,
+l'éclat, la gloire et la prospérité de la nation française. Est-il
+quelqu'un qui oserait le contester?...»
+
+De toutes parts on cria:
+
+--Personne!
+
+«... Eh bien! mes chers concitoyens et mes amis, vous à qui la France
+doit tout, qu'êtes-vous en France?... Rien. On verse votre sang dans
+les batailles et votre or dans les coffres de l'État, mais quant à vous
+consulter dans vos propres affaires, l'a-t-on jamais fait?...»
+
+--Jamais! jamais!
+
+«... Est-il un seul de vous qui soit président de la République?».
+
+--Non! cria l'Assemblée.
+
+«Ou ministre du président?»
+
+--Non!
+
+«Ou sénateur?»
+
+--Non! non!
+
+«Ou député?»
+
+--Non, non, non!
+
+«Ou maire, adjoint, conseiller municipal, sous-préfet? Pas un!...
+
+Je m'arrêtai quelques secondes pour appuyer davantage sur cette triste
+vérité et je repris:
+
+«N'est-ce pas une honte que parmi tant de jeunes gens d'une capacité
+éprouvée dans vingt professions diverses, pas un seul n'ait encore été
+choisi soit par le gouvernement, soit par ses concitoyens?»
+
+C'est vrai, c'est une honte. Je le vis bien dans le regard de mes
+auditeurs.
+
+«... Voulez-vous en savoir la raison? vous êtes trop jeunes, à ce que
+disent les gens qui sont en possession de tout. Il faut attendre que
+vous ayez fait vos preuves... Ils ont fait leurs preuves, eux, ces
+Gérontes, mais leurs preuves d'incapacité...»
+
+--Bravo! Bravo!
+
+«... De lâcheté...»
+
+--Bravo! Bravo!
+
+«... De stupidité, d'hypocrisie, de cynisme...»
+
+L'enthousiasme allait toujours croissant.
+
+«... Ce n'est pas tout, disent-ils encore, il faut respecter les droits
+acquis... Les droits acquis, messieurs! Où les ont-ils acquis, sinon
+en remplissant les antichambres des ministres, des préfets et des
+députés!...»
+
+A ces mots, les applaudissements éclatèrent. On se jeta sur moi pour
+m'embrasser. Quelques-uns voulaient me porter en triomphe. Je refusai
+modestement.
+
+La séance, suspendue de fait pendant un quart d'heure, fut enfin
+reprise et l'on me demanda quel remède je voyais à tant d'abus et à des
+injustices si horribles.
+
+Alors, j'élevai la voix:
+
+--Un seul, messieurs!... Il nous faut chercher un député, jeune comme
+nous, ardent comme nous, intelligent comme nous...
+
+--Éloquent comme toi! interrompit Antonin.
+
+--Eh bien, dit un autre, rien n'est plus simple. Prenons Trapoiseau.
+
+Et dans le premier transport d'enthousiasme on aurait peut-être
+adopté la proposition sauf à s'en repentir et à me laisser seul dès
+le lendemain si je n'avais décliné cette offre trop flatteuse pour ma
+modestie.
+
+--Non, mes chers amis, ce n'est pas moi qu'il faut nommer, c'est un
+homme qui... un homme que...
+
+J'énumérai toutes les vertus qu'on devait demander à ce candidat idéal,
+je promis d'avance qu'il donnerait satisfaction à tous les intérêts, et
+enfin je nommai Michel Bernard dont le nom fut reçu avec acclamation.
+
+Juste au même instant Michel entrait.
+
+
+
+
+XXV
+
+AU CAFÉ DE LA PERLE
+
+
+Cette entrée, demi préparée, demi fortuite, fit le plus grand effet.
+
+Tous se précipitèrent au-devant de Michel et lui serrèrent la main
+comme de vieux amis. A peine au courant de ce qui s'était passé, il me
+remercia de la marque d'amitié que je venais de lui donner, remercia
+aussi très gracieusement les autres électeurs, et, sans se prononcer
+lui-même, déclara qu'il respectait trop la volonté du peuple pour
+vouloir s'imposer à lui, mais que si les assistants, élite du corps
+électoral de Creux-de-Pile, voulaient se constituer en corps électoral
+et provoquer dans les autres cantons ou communes de l'arrondissement la
+formation de comités semblables qui s'entendraient tous ensemble et avec
+le comité central, lui alors, Michel, se tiendrait prêt à obéir à la
+volonté du peuple, quelle qu'elle pût être.
+
+Ayant fait ce petit discours qui fut trouvé admirable par plusieurs
+et très convenable par tous les autres, il ajouta négligemment que les
+frais des comités seraient à sa charge.
+
+Et pour preuve il paya la présente _consommation_, ce qui redoubla
+l'enthousiasme, ou, pour mieux dire, l'assit sur une base solide; car,
+il faut l'avouer, si l'argent est le nerf de la guerre, il est encore
+plus le nerf des élections dans tous les pays du monde.
+
+Après plusieurs autres discours, félicitations et congratulations
+réciproques, on se sépara, et je demeurai seul avec Michel.
+
+Alors il quitta son masque électoral et me dit d'un air sombre:
+
+--Mon cher ami, nous marchons à une catastrophe!
+
+Je répliquai, pensant aux affaires publiques qui paraissaient fort
+embrouillées par la dissolution de la Chambre:
+
+--Mais non! mais non! Tu t'abuses! Tout finira mieux que tu ne penses!
+
+--Trapoiseau, mon cher ami, la résistance est presque impossible.
+
+--Rien de plus facile, au contraire! La force d'inertie suffirait seule,
+au besoin. L'armée d'ailleurs ne le suivra pas...
+
+--L'armée! Qu'est-ce que tu me chantes là? Je te parle d'Hyacinthe.
+
+--Ah! Et moi, je te parle de Mac-Mahon.
+
+Nous éclatâmes de rire tous les deux.
+
+--Écoute, me dit Michel, je vais risquer un coup désespéré.
+
+--Tu vas tuer quelqu'un?
+
+--Justement.
+
+--Ton rival?
+
+--Lui-même.
+
+--Hélas! Le pauvre gros Francis est bien innocent de tout crime. Mais tu
+ne veux pas l'assassiner, je pense?
+
+--Non, non. Ça se passera dans les règles, en public, devant quatre
+témoins. Un bon duel à mort.
+
+--Mais ça ne s'est jamais fait à Creux-de-Pile.
+
+--Ça se fera, Trapoiseau!
+
+--Mais c'est sauvage! Tu ne trouveras pas un second témoin, car pour moi
+je vois bien que tu comptes sur mon amitié.
+
+--Certes, et tu m'iras chercher un second témoin. Je ne suis pas
+inquiet. C'est un rôle glorieux et sans péril. Il y a toujours de braves
+gens pour se dévouer en pareil cas.
+
+--Allons, tu veux exterminer Francis Vire-à-Temps?
+
+--Je le veux, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher son mariage
+avec Hyacinthe.
+
+--Mais comment feras-tu pour lui chercher querelle? Il est si doux,
+si poli, si bien élevé quoiqu'un peu entêté dans les discours
+politiques!...
+
+Michel m'interrompit en riant:
+
+--Entêté dans la discussion! c'est tout ce qu'il me faut. Qu'est-ce
+qu'il est?... Bonapartiste, je crois? Je vais dire du mal des Bonaparte.
+Doucement d'abord, pour ne pas le mettre sur ses gardes, puis crûment,
+puis je le pousserai à fond. Viens avec moi.
+
+Nous allâmes ensemble chercher le gros Francis, au café de la _Perle_,
+où il passait une heure tous les soirs, sans rien _consommer_, comme
+disait amèrement le cafetier, et pour lire les journaux sans payer
+l'abonnement. C'est l'usage économique des plus gros bourgeois de
+Creux-de-Pile.
+
+Comme nous l'avions prévu, il était là, regardant jouer au billard,
+jugeant des coups et ne prévoyant pas la machination qu'avait préparée
+le perfide Michel.
+
+Celui-ci entra d'un air aisé et bon enfant comme à l'ordinaire et donna
+des poignées de main à tout le monde et à Francis lui-même, quoique
+leur rivalité auprès d'Hyacinthe eût mis entre eux un certain froid.
+Cependant, comme ils étaient bien élevés tous les deux, les formes de la
+politesse subsistaient toujours.
+
+Michel s'assit sans affectation à une table voisine et je lui fis face.
+Nous causâmes d'abord de choses indifférentes et en particulier d'un
+procès qui se préparait. Nous discutâmes pendant cinq minutes la
+question de droit en feignant de boire des bocks.
+
+Tout à coup Michel me dit:
+
+--A propos, sais-tu la grande nouvelle que donne un journal anglais, le
+_English Duck_?
+
+--A ces mots «grande nouvelle» _English_ et «_Duck_», les oreilles du
+bon Francis Vire-à-Temps s'ouvrirent toutes grandes pour recueillir le
+discours de Michel.
+
+Celui-ci poursuivit:
+
+--Il paraît que le prince impérial va faire une descente à Cherbourg.
+L'armée de mer va se soulever en sa faveur et lui livrer les forts. On
+compte sur trois régiments de ligne et sur un régiment d'artillerie.
+Plusieurs chefs de gare et chefs de trains sont gagnés.
+
+Je m'écriai:
+
+--Pas possible!
+
+--Si possible et même si certain, continua Michel, que le gouvernement
+français a pris toutes ses précautions. Sa police en Angleterre a tout
+découvert.
+
+--Mais alors, dit Francis qui brûlait de prendre part à la conversation,
+puisque tout est découvert, l'échec n'est pas douteux.
+
+--Qui sait? répondit Michel. On parle aussi d'une conspiration de Paris
+qui se relierait à celle de Cherbourg. M. Paul de Cassagnac en serait
+et prendrait le commandement des insurgés de Belleville où il a de
+nombreuses intelligences...
+
+Puis, baissant la voix:
+
+--Bismarck est dans l'affaire... C'est lui qui fournit l'argent.
+
+Ici Francis n'eut plus aucun doute.
+
+--Eh bien, tant mieux! dit-il. Ça fera sauter cette sale République...
+
+Mais alors Michel l'interrompit:
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Francis? Cette sale République! C'est vous
+qui l'appelez de ce nom, vous qu'elle loge, qu'elle nourrit, qu'elle
+héberge, qu'elle paie grassement, vous dont elle nourrit, héberge, loge
+et paie grassement le père et les frères!
+
+Le bon gros receveur recula comme s'il avait marché sur un serpent, et
+vraiment la voix de Michel avait quelque chose de mordant et d'irritant
+qui ne rassurait pas.
+
+--Voyons, dit-il, mon cher ami, ne nous fâchons pas pour si peu de
+chose. J'oubliai que vous étiez républicain. Je dirai, si vous voulez,
+que votre République est propre et brillante comme un sou neuf.
+
+--Ça ne suffit pas, répliqua Michel.
+
+--Soit! je le penserai.. Tenez, je le pense déjà! dit le gros Francis,
+qui croyait à une plaisanterie assez désagréable, mais qui voulait avant
+tout éviter une querelle.
+
+Michel, voyant que cette inaltérable bonhomie ne lui laissait aucune
+prise, continua, mais en s'adressant à moi:
+
+--N'est-ce pas honteux que tous ces gens-là,--le père et les trois
+fils,--vivent du budget de la République et osent encore l'appeler
+sale?... Mais c'est eux qui la salissent! c'est eux qu'il faudrait
+balayer!
+
+Cette fois, le doute n'était plus possible. Le gros Francis vit bien que
+son adversaire cherchait une querelle sérieuse. Il regarda autour de lui
+comme pour chercher un appui; les joueurs de billard se rapprochèrent
+tenant leur queue à la main pour mieux entendre; deux ou trois habitués
+se levèrent, mais tout le monde paraissait indifférent ou plutôt
+favorable à Michel qui s'écria les yeux étincelants:
+
+--A-t-on jamais vu chose pareille?
+
+Puis, désignant de la main le pauvre Francis.
+
+--Ça ose dire du mal de la République!
+
+--Oh! s'écria le choeur avec indignation.
+
+--Ça reçoit les écus de la République, et ça ose l'appeler sale!...
+
+--Oh! oh! oh! continuèrent les assistants qui parurent prêts à faire un
+mauvais parti au receveur.
+
+Alors le gros Francis poussé à bout répliqua:
+
+--C'est donc une querelle que vous me cherchez, Michel?
+
+L'autre se leva:
+
+--Et si c'en était une, monsieur le receveur, qu'avez-vous à dire?
+
+Francis réfléchit pendant quelques secondes; sans doute il eut envie
+de sauter sur son adversaire et de l'étrangler. Mais le sentiment de la
+conservation personnelle l'emporta. Il répondit avec une prudence qui ne
+saurait être trop admirée:
+
+--Eh bien, Michel, vous êtes fou, mais je serai plus sage que vous, je
+vous cède la place!
+
+Après quoi, il sortit, au milieu des éclats de rire des assistants.
+
+Quelques minutes plus tard, le cafetier ferma sa boutique, et je me
+retrouvai seul avec Michel dans la rue.
+
+--Décidément, dit-il, je ne parviendrai jamais à tuer ce garçon-là en
+duel. Il prend trop de soin du fils de sa mère. Rentrons chez moi; je
+veux faire un dernier effort.
+
+Et il écrivit un billet que j'étais chargé de remettre en grande
+cérémonie, assisté d'un autre ami de Michel qui nous parut très propre
+à remplir cet office, car il était riche propriétaire, vivait à la
+campagne, braconnait presque toute l'année, n'aimait pas le vieux
+Vire-à-Temps qui l'avait condamné plusieurs fois à l'amende et
+connaissait à merveille le maniement des armes à feu.
+
+Voici le billet:
+
+«Monsieur,
+
+»Hier, vous avez insulté la République en l'appelant _sale_, et vous
+réjouissant de ce qu'on la ferait sauter... c'est vous qui sauterez, je
+vous le prédis, sans être grand prophète.
+
+»Ce n'est pas tout. En sortant du café de la _Perle_, vous avez dit que
+j'étais fou...
+
+»La promptitude avec laquelle vous êtes rentré chez vous et l'obscurité
+de la nuit m'ont empêché de vous poursuivre et de vous donner
+sur-le-champ dans le dos des marques de ma satisfaction... Mais, vous
+entendez bien que cette injure ne peut pas rester impunie. Je vous
+prie de désigner deux de vos amis qui s'entendront avec les miens, MM.
+Trapoiseau et Crancy, pour régler les conditions d'une rencontre ou les
+excuses publiques que j'ai droit d'attendre de vous.
+
+»MICHEL BERNARD.»
+
+»_P.S._ Mes amis ont ordre de vous laisser le choix des armes.»
+
+Le braconnier et moi nous portâmes ce billet doux le lendemain, vers
+une heure de l'après-midi, pendant que le gros Francis et le vieux
+Vire-à-Temps, son père, dînaient tranquillement en tête-à-tête.
+
+Je ne sais quelles furent leurs réflexions, mais au bout de cinq
+minutes, M. le président parut, la serviette accrochée à la boutonnière
+de son paletot, les yeux allumés par la colère et peut-être par la bonne
+chère; il s'avança vers nous et dit:
+
+--C'est vous, Trapoiseau, qui venez m'apporter ça dans ma propre maison?
+
+Je répliquai sèchement:
+
+--Monsieur, c'est à votre fils et non à vous...
+
+Il prit un air de majesté foudroyante:
+
+--Mon fils et moi, c'est tout un. Entendez cela, Trapoiseau, et ne vous
+avisez pas de recommencer!
+
+Je commençais à me fâcher sérieusement. Je lui dis:
+
+--Monsieur le président, au tribunal, je vous respecte comme je dois;
+mais ici, ce n'est pas à vous que je m'adresse... Je suis chargé avec
+mon honorable ami M. Crancy, d'attendre et de rapporter la réponse à une
+lettre que je vous ai remise... Et j'attends!
+
+Ces derniers mots furent prononcés d'une voix très ferme, qui redoubla
+la colère du vieux Vire-à-Temps. Se voir ainsi bravé par un clerc de
+notaire, lui le souverain magistrat de l'arrondissement!
+
+Il écumait. Il tira de sa poche la lettre de Michel, la déchira en vingt
+morceaux et dit:
+
+--Voilà ma réponse.
+
+Et comme j'allais insister:
+
+--Coralie! cria-t-il à sa cuisinière, allez chercher les gendarmes!
+
+J'aurais bien répliqué; mais au mot de «gendarmes» Crancy fut saisi
+d'une telle frayeur qu'il s'enfuit et que je fus obligé de le suivre. Au
+moins pour couvrir notre retraite, je dis au président:
+
+--Monsieur, avertissez Francis de ne pas sortir s'il veut éviter quelque
+scène désagréable.
+
+Mais le soir même, le procureur de la République fit appeler Michel et
+lui fit prêter serment, sous peine d'être coffré sur-le-champ, qu'il ne
+donnerait pas suite à sa menace.
+
+--Au reste, dit Michel en prêtant le serment demandé, il suffit qu'on
+connaisse partout la poltronnerie du pauvre Francis!
+
+Mais la catastrophe approchait.
+
+
+
+
+XXVI
+
+A LA MAIRIE
+
+
+C'était le 1er juillet. Jamais les habitants de Creux-de-Pile n'avaient
+vu de cérémonie aussi somptueuse que celle qui se préparait pour le
+mariage de mademoiselle Hyacinthe Forestier avec M. le receveur Francis
+Vire-à-Temps, plus communément appelé «le gros Francis».
+
+On devait aller en voiture de la maison de la mariée jusqu'à l'église
+de la paroisse; mais grâce à l'heureuse combinaison des rues, des ponts,
+des montées et des descentes qui font de cette admirable ville quelque
+chose d'assez semblable à un bossu orné de plusieurs bosses, il ne
+fallait pas moins de trois quarts d'heure pour faire le trajet à
+découvert sous les yeux des passants.
+
+Au reste, cet apparat ne déplaisait pas au père Forestier qui jouissait
+de sa puissance et qui se rengorgeait avec un très légitime orgueil en
+regardant sa fille.
+
+Il avait l'air de dire à tous: «Voilà mon oeuvre»; et en effet le
+capitaine Smintéry n'y était pour rien, n'ayant paru à Creux-de-Pile que
+trois ou quatre ans après la naissance d'Hyacinthe.
+
+Pour elle, je m'aperçus avec étonnement qu'elle paraissait très gaie,
+d'une beauté charmante (cela va sans dire), et qu'elle ne regrettait pas
+du tout le pauvre Michel.
+
+Plusieurs des spectateurs en firent tout haut la remarque, et, s'il faut
+tout dire, les spectatrices--celles du peuple surtout--ne furent pas
+indulgentes.
+
+Dans la seconde voiture s'étalait le vieux Vire-à-Temps, à côté de Mme
+Rosine Forestier, qu'il couvrait de compliments et qui lui répondait par
+des sourires dont le capitaine Smintéry avait connu la puissance quinze
+ans plus tôt... Mais depuis ce temps-là, hélas! quel changement!
+
+Les autres membres des deux familles et les amis suivaient dans
+quarante-cinq carrosses de différentes formes et grandeurs. Il y avait
+des pataches, des coupés, des landaus, des chars-à-bancs, des calèches
+et même des tape-_fonds_. Forestier et Vire-à-Temps, pour frapper d'une
+pierre deux coups, avaient invité tous les électeurs influents, et en
+particulier la plupart des maires de l'arrondissement, au dîner de noces
+qui devait avoir lieu dans le jardin. Après dîner, le sous-préfet, frère
+du gros Francis, s'était chargé, de concert avec le président, de leur
+enseigner leurs devoirs électoraux; madame Eva Vire-à-Temps, femme
+du sous-préfet, devait les charmer de ses regards; enfin, on comptait
+beaucoup sur l'effet de cette journée pour la réélection de M.
+Forestier.
+
+C'est dans ce bel ordre de bataille et en voiture qu'on se rendit à la
+mairie, où je me précipitai à pied en jouant des poings, des coudes et
+des genoux pour me faire une place. Grâce à mon énergie, je me trouvai
+au premier rang, et je fus bien étonné de voir Michel à trois pas de là,
+tranquillement assis sur une chaise et accoudé sur la table.
+
+Je lui demandai tout bas:
+
+--Que fais-tu là? Ce n'est pas ta place. Veux-tu faire un scandale?
+
+Il me répondit tranquillement:
+
+--J'ai le droit, comme tout le monde, de regarder la cérémonie... et je
+regarde.
+
+Cependant, malgré sa tranquillité apparente, j'étais frappé de sa pâleur
+et de la fixité de son regard. Évidemment il était très ému. Je me
+rapprochai de lui pour le soutenir ou le contenir au moment fatal.
+
+Enfin toute la noce entra, le père Forestier et sa fille en tête, et les
+autres, chacun suivant son grade ou le degré de parenté.
+
+Le maire, qui était en habit noir et en cravate blanche, ouvrit sa
+tabatière, se bourra le nez de façon à couvrir sa chemise de grains de
+tabac, se moucha fortement, posa son mouchoir à carreaux bleus sur la
+table comme en-cas, et commença à lire la formule de la loi.
+
+Là, tous les coeurs battaient un peu. On regardait Michel avec
+étonnement et avec inquiétude. Lui-même ne regardait qu'Hyacinthe. Il
+pâlissait et rougissait de minute en minute.
+
+Pour elle, sans le regarder, les yeux baissés, elle attendait
+modestement la question suprême:
+
+Consentez-vous à prendre pour mari, etc.. etc.
+
+Alors, d'une voix nette et claire, elle répondit:
+
+--Non, monsieur le maire. Mon mari sera M. Michel Bernard ici présent.
+Je n'en aurai jamais d'autre.
+
+A ces mots, Michel, transporté de joie, se leva et s'écria:
+
+--Et moi, Hyacinthe, je jure de vous aimer éternellement.
+
+Ce fut un coup de théâtre si imprévu que les parents d'Hyacinthe
+n'eurent pas le temps de s'y opposer.
+
+Le gros Francis demeura consterné. Le vieux Vire-à-Temps parut très
+vexé. Le sous-préfet, frère aîné de Francis, leva les épaules comme pour
+dire: C'est une fantaisie de petite fille, cela passera. La femme du
+sous-préfet se mit à rire sans autre raison que de montrer ses dents
+blanches qui étaient fort bien rangées.
+
+Quant aux amis et aux électeurs convoqués des quatre coins de
+l'arrondissement, leur stupéfaction était inexprimable, et je dois
+ajouter aussi leur tristesse.
+
+Comment! on les avait fait venir de deux, trois, quatre, dix lieues
+pour assister à une noce, s'en fourrer jusque-là, voir leur député, leur
+sous-préfet, leur président, expliquer, recommander leurs affaires à ces
+gros bonnets, et tout d'un coup, patatras!... plus ce mariage!
+
+Mais alors, plus de dîner, plus rien! Car enfin on ne peut pas décemment
+aller boire et manger chez des gens qui sont occupés à s'arracher les
+cheveux en famille. Non, en vérité, cela ne se fait pas! Que le diable
+emporte le caprice de cette petite Hyacinthe!... Voilà ce qui se lisait
+sur toutes les figures.
+
+Franchement, ce n'était pas gai. Quant à la famille Vire-à-Temps, tous
+ses projets d'avenir étaient à vau-l'eau.
+
+Mais que dire de la fureur de Mme Forestier? Rien ne pourrait en donner
+une idée.
+
+--Maudite chipie!....
+
+Et elle leva la main pour donner un soufflet à sa fille, mais le père
+Forestier, quoique fort désagréablement surpris, eut le bon sens et
+le temps de lui saisir le poignet, de manière à empêcher un plus grand
+malheur.
+
+--Voyons, ma chère amie, dit-il, tu n'y penses pas! Hyacinthe elle-même
+est prise ce matin d'un caprice inexplicable, car enfin elle consentait
+hier et tous les jours précédents à ce mariage qui comblait tous vos
+voeux, qui resserrait notre intimité avec un vieil ami (il se tourna
+vers le président et lui serra la main avec effusion); qu'est-ce qui est
+donc arrivé qui a pu changer ainsi ses résolutions?
+
+--Elle est folle, cria la mère.
+
+Hyacinthe répliqua:
+
+--Non, maman, je ne suis pas folle. Mais je ne veux pas qu'on dispose
+de moi sans mon consentement. Quand vous m'avez présenté Michel, je l'ai
+accepté de suite, parce qu'il m'aime, et que je l'aime. Vous n'en avez
+plus voulu... C'est bien; mais moi je n'ai pas changé comme vous, comme
+toi surtout, maman, et je ne changerai jamais.
+
+--Et moi, s'écria la vieille Rosine, je jure que...
+
+Mais le vieux Vire-à-Temps se leva et dit avec assez de grâce à
+Hyacinthe:
+
+--Ma chère enfant, mon bonheur et celui de Francis auraient été de vous
+garder avec nous; mais vous comprenez bien que nous vous aimons trop
+l'un et l'autre pour avoir jamais eu la pensée de vous contraindre.
+Croyez que je ferai toujours pour vous, et Francis comme moi, les
+voeux les plus sincères.
+
+Le pauvre gros Francis, n'étant pas éloquent, serra silencieusement la
+main d'Hyacinthe, et tous les deux se retirèrent, promptement suivis
+de leurs amis particuliers qui ne savaient quelle contenance garder,
+et qui, d'ailleurs, étaient pressés de dîner à l'auberge,--car c'était
+l'heure de la plupart des tables d'hôte.
+
+Michel, voyant la salle se vider, voulut s'approcher d'Hyacinthe et la
+remercier de son courage, mais la vieille Rosine se campa au-devant de
+sa fille dans une attitude si belliqueuse que mon ami craignit d'être
+cause d'un nouveau scandale et sortit avec moi.
+
+Quand nous fûmes dehors, Michel me dit:
+
+--Eh bien, qu'en penses-tu, Trapoiseau? Le coup était-il bien combiné?
+A-t-il assez réussi?
+
+--Comment, c'est toi qui...
+
+--Parfaitement vrai.
+
+--Je ne m'étonne plus de la tranquillité où tu vivais ces derniers
+jours.
+
+--Voici. Grâce au mur du jardin et à la fenêtre grillée de sa chambre,
+je peux, sinon voir et toucher Hyacinthe, du moins lui parler toutes
+les nuits... C'est moi qui l'ai décidée à accepter la main du pauvre
+Francis, qu'elle avait d'abord nettement refusée. Je lui ai prouvé que
+nous ne pouvions obtenir le consentement de son père que par un coup
+d'éclat qui forcerait ce pauvre homme à prendre une résolution virile.
+Hyacinthe a combattu longtemps, mais enfin elle a fini par donner
+son consentement. De là, l'événement que tu viens de voir. Ce qui l'a
+décidée surtout, c'est le cartel que j'ai adressé à Francis; elle a eu
+peur d'un duel où je pouvais être tué. Pour prévenir ce danger, elle a
+fait elle-même l'acte de courage dont tu as été témoin tout à l'heure.
+
+Et maintenant, cher ami, vive la joie!
+
+Michel sautait et dansait de bonheur. Je lui demandai:
+
+--Mais ton élection, qu'en fais-tu?
+
+--Je me fais élire plus que jamais.
+
+--Mais si tu es élu, papa Forestier te refusera la main d'Hyacinthe.
+
+--Mais, Trapoiseau que tu es, si je ne me présente pas contre lui, comme
+il ne me craindra pas, il me la refusera bien mieux encore...
+
+Il tira de sa poche une petite affiche-manifeste et me la mit sous les
+yeux.
+
+--Tiens, lis ça et tu m'en diras des nouvelles.
+
+ SAMEDI PROCHAIN
+
+ 4 juillet
+
+ M. MICHEL BERNARD FERA UNE CONFÉRENCE DANS LA
+ GRANDE SALLE DU CAFÉ DE LA PERLE
+
+ sur ce sujet:
+
+ _LES PROCHAINES ÉLECTIONS_
+
+«Notre éminent concitoyen, qui s'est déjà fait connaître dans plusieurs
+de nos plus grandes villes, et dont les conférences sur les _Populations
+de la France de l'Ouest_ ont obtenu un prodigieux succès au boulevard
+des Capucines, à Paris, se propose d'aborder samedi et de traiter avec
+la merveilleuse autorité qui lui est propre les questions si complexes
+que présente la crise actuelle où se débat la République.»
+
+--Alors, tu vas faire un discours?
+
+--Un, deux, trois, quatre discours.
+
+--Et que diras-tu au public?
+
+--Cela dépendra de la réponse que papa Forestier va faire demain.
+
+--A quelle question?
+
+--A celle que je lui poserai moi-même.
+
+--Où?
+
+--Chez M. Bouchardy, ton patron, qui le fera venir sous un prétexte...
+Toi, cher ami, va faire imprimer et coller mon affiche sur tous les
+murs.
+
+
+
+
+XXVII
+
+CONCLUSION
+
+
+Le lendemain; dans l'après-midi, papa Forestier, la tête basse, l'air
+inquiet et préoccupé, se parlant à lui-même et faisant des gestes, parut
+au bout du jardin de M. Bouchardy.
+
+Mais, dans l'intervalle, le plan de bataille de Michel avait été changé.
+C'était à moi de soutenir le premier et principal choc, à lui d'emporter
+la victoire et d'en recueillir le fruit.
+
+Mon patron, qui était dans la confidence de Michel, était sorti tout
+exprès pour me laisser seul avec le député.
+
+Je fis ses excuses en son nom, cela va sans dire, alléguant une affaire
+pressée et qu'il n'aurait pu remettre, sans grave préjudice pour ses
+clients. J'eus soin pourtant d'ajouter qu'il allait rentrer «_d'un
+instant à l'autre_», afin de retenir le poisson accroché à la ligne.
+
+Au reste, M. Forestier lui-même n'était pas fâché de trouver ce
+prétexte pour causer avec moi, qu'il savait l'intime ami de Michel et
+le dépositaire de ses secrets. Il s'y prit donc finement et, tout
+en feignant de bâiller pendant que je faisais de mon côté semblant
+d'écrire, il me dit d'un air goguenard:
+
+--Vous vous mêlez donc aussi de politique, Trapoiseau?
+
+--Peut-être, monsieur le député. Mais comment le savez-vous?
+
+--On me l'a dit... Il paraît que vous êtes républicain?
+
+--Tout-à-fait.
+
+--Oh! mais un chaud, chaud républicain, de ceux qui disent: «Sois mon
+frère, ou je te tue!»
+
+--Hé! hé! monsieur, il en est quelque chose...
+
+Je riais, il riait aussi, car Dieu sait si je suis farouche et si j'en
+ai la mine.
+
+Il continua:
+
+--On m'a dit que vous seriez candidat aux prochaines élections...
+
+Je répondis simplement:
+
+--Cela pourra venir, mais il faut que Michel passe avant moi.
+
+Il parut très étonné:
+
+--Comment Michel se présente?... Pas possible!
+
+--Lisez sur les murs l'annonce de sa conférence.
+
+M. Forestier leva les épaules.
+
+--Michel n'a pas de chances, dit-il. Michel est trop jeune. Michel n'a
+pas fait ses preuves. Michel n'a pas une nombreuse clientèle et l'appui
+du gouvernement, de la magistrature et du clergé que j'ai, moi. Michel
+n'a pas la possession d'état. Il n'est pas député de Creux-de-Pile
+depuis vingt ans. Enfin Michel est trop exalté. Il aura contre lui
+tout ce qui pense bien, tout ce qui est riche, tout ce qui veut vivre
+paisible et honoré... Allons donc, Michel n'aura pas cinq cents voix!
+
+Cette fois le bonhomme parlait avec chaleur et ne cachait plus sa pensée
+ou plutôt son âpre désir de rester député à tout prix.
+
+Voyant cela, je répliquai négligemment que le suffrage universel était
+chose journalière comme le vent et la pluie; qu'on avait été très
+mécontent à Creux-de-Pile que le député n'eût pas voté dans la séance
+fameuse où 363 héros avaient affirmé la République...
+
+M. Forestier parut troublé.
+
+--Eh! dit-il en m'interrompant, est-ce que je savais tout ça, moi?
+Est-ce que je pouvais deviner la pensée de mes électeurs? Si j'avais su
+à quel parti ils voulaient me voir passer, est-ce que je n'aurais
+pas tout fait pour les contenter? Qu'est-ce que ça me fait à moi,
+au fond,--entre quat'z-yeux, je peux bien vous le dire,
+Trapoiseau,--qu'est-ce que ça me fait de voter à droite ou à gauche?..
+Encore à présent ils n'ont qu'à parler, mes électeurs! je dirai, je
+ferai tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me réélisent!...
+
+Le pauvre homme perdait la tête et me parlait comme à sa conscience.
+
+Je répondis gravement:
+
+--Il est trop tard, monsieur Forestier, oui, trop tard. Nous avons
+choisi Michel, qui est jeune, qui nous plaît, qui parle bien, qui ne
+nous abandonnera pas, qui votera toujours pour la République, et--ici
+je parlai plus lentement pour avertir mon interlocuteur de faire
+attention,--à moins que Michel lui-même ne renonce à sa candidature...
+
+Les yeux du bonhomme brillèrent d'une idée soudaine. On eût dit un bec
+de gaz allumé tout à coup dans un cabinet obscur. Il s'écria tout ému:
+
+--Mais s'il y renonçait?
+
+Alors voyant que le goujon mordait, pour le ferrer plus fortement je
+dis:
+
+--Je le connais! Michel n'y renoncera pas. Il est ambitieux, il est
+orateur, il a devant lui un long avenir; ma foi, il serait bien sot d'y
+renoncer, ayant d'ailleurs toutes les chances possibles, car les comités
+secrets s'organisent de toutes parts et ont reçu des instructions de
+Paris...
+
+M. Forestier pâlit à cette nouvelle. Cependant il essaya de faire bonne
+contenance.
+
+--J'ai pour moi, dit-il, tout ce qu'il y a de mieux, de plus riche et de
+plus influent dans le pays... M. le président Vire-à-Temps d'abord, qui
+dispose à lui seul de trois mille voix...
+
+A ces mots j'éclatai de rire.
+
+--Vous ne savez donc pas la nouvelle?
+
+--Quoi encore?
+
+--M. Vire-à-Temps est, depuis hier soir, candidat pour son propre
+compte.
+
+--Ah! mon Dieu! Est-ce possible?
+
+--Hier, aussitôt en revenant de la mairie, lui et son fils le
+sous-préfet ont réuni les maires qui étaient venus pour assister au
+mariage de mademoiselle Hyacinthe...
+
+--Maudite enfant! s'écria le père. C'est elle qui est cause de tout..
+Enfin qu'ont-ils décidé?
+
+--... Que M. le président se présenterait aux élections contre vous et
+contre Michel, que les maires et les curés le soutiendraient chaudement,
+etc., etc. Le sous-préfet a même dit en riant quelque chose que je ne
+voudrais pas répéter...
+
+--Quoi donc, voyons?
+
+--Que les conservateurs votant pour son père et les républicains pour
+Michel, vous resteriez entre deux chaises... _Assis_ par terre.
+
+--Il a dit ça cet imbécile! s'écria Forestier indigné; eh bien, nous
+verrons!... Et pour commencer...
+
+Au même instant, Michel parut dans le jardin. Il s'avançait lentement et
+saluait Angéline à sa fenêtre sans faire semblant d'apercevoir le père
+Forestier.
+
+Mais celui-ci, tout chaud des révélations que je venais de faire, me
+quitta en disant:
+
+--Je vais vous laisser à votre travail, Trapoiseau, et faire un tour de
+promenade.
+
+Je ne cherchai pas à le retenir, et voici, d'après le récit de Michel,
+ce qui se passa entre eux.
+
+Chacun des deux fit comme au théâtre et s'arrangea pour heurter l'autre
+par hasard, se récrier d'étonnement et s'excuser.
+
+--Ah! ah! dit le député, je ne m'attendais guère à vous rencontrer
+ici, monsieur Michel Bernard! Mais puisque vous voilà, nous allons nous
+expliquer, s'il vous plaît.
+
+Cela fut dit d'un ton demi-fâché, demi-affectueux, qui fit voir à Michel
+que j'avais très bien rempli mes instructions. Il répondit donc avec
+respect qu'il était trop heureux de cette rencontre, qu'il l'aurait
+sollicitée s'il avait osé ou si mademoiselle Hyacinthe l'avait permis...
+
+--Enfin, dit Forestier, qui depuis quelques minutes paraissait avoir
+pris son parti de beaucoup de choses, vous l'aimez?
+
+--Passionnément.
+
+--Elle vous aime?
+
+--Vous l'avez entendue hier.
+
+--Eh bien, prenez-la, je vous la donne...
+
+Michel se jeta dans ses bras en s'écriant:
+
+--Ah! vous serez vraiment mon père!
+
+M. Forestier ajouta:
+
+--Ah! mais, minute!... D'abord les conditions du contrat seront les
+mêmes qu'autrefois, excepté pour votre belle-mère qui, je vous en
+réponds, ne donnera pas un centime, même de revenu...
+
+--Qu'importe? répliqua fièrement Michel.
+
+--Il importe beaucoup, mon jeune ami; vous vous en apercevrez plus tard
+quand vous aurez des enfants... De plus, écoutez-moi bien!... Au lieu
+d'être mon adversaire aux élections, vous serez mon principal avocat et
+soutien.
+
+--Ah! dit Michel, mes amis veulent avoir un député républicain.
+
+--Eh bien, et moi? Me prenez-vous pour un mollusque ou pour un crustacé?
+Je suis républicain, mon cher ami, et de la plus pure farine... Vous
+allez me dire--je le lis dans vos yeux,--que j'étais bonapartiste au
+Corps législatif de l'empire... eh bien, qu'est-ce que cela prouve?...
+Mes électeurs voulaient Bonaparte, alors je faisais comme eux...
+Maintenant ils veulent la République, c'est donc mon devoir de voter
+pour elle... Enfin je m'y engage, et dès demain je vais écrire à tous
+les journaux mes regrets de n'avoir pas été à Versailles le jour du
+vote des 363. J'aurais été le trois cent soixante-quatrième. Êtes-vous
+content?
+
+--Oui, dit Michel.
+
+En effet, dès le soir même tout fut arrangé. Il rentra dans la maison
+Forestier.
+
+Il fit, le samedi suivant, en faveur de son futur beau-père, le discours
+qu'il s'était engagé à faire contre lui au café de la Perle, et cela fut
+trouvé «très fort,» au dire de mon ami Néanmoins.
+
+Un hasard heureux empêcha la vieille Rosine d'y mettre obstacle. La
+nuit précédente, cette femme poétique, rêvant à sa fenêtre pendant qu'il
+pleuvait, avait attrapé une pleurésie, et mourut quelques jours après,
+laissant peu de regrets.
+
+On lui fit cependant des funérailles très convenables, et la belle
+Hyacinthe, que tout le monde croyait sans dot, se trouva la plus riche
+héritière de tout le pays. Il est vrai que Michel se hâta de restituer
+au pauvre M. Forestier toute sa fortune personnelle, ce qui le rendit
+plus joyeux qu'un poisson dans l'eau.
+
+Madame Reine Bernard avait voulu susciter quelques difficultés, mais mon
+oncle, le curé Torlaiguille, homme de bon sens et de bon conseil, lui
+fit sentir qu'elle ne ferait qu'éloigner de sa maison Michel et ses
+futurs petits-enfants. D'ailleurs elle était contente, ayant vu
+mourir son ennemie. Elle rechigna donc, garda la plus grande partie de
+l'héritage de son mari et accusa son fils d'ingratitude, mais donna son
+consentement, c'était l'essentiel.
+
+Le gros Francis Vire-à-Temps, un peu démonté par l'affront qu'il avait
+reçu de la belle Hyacinthe, épousa Berthe aux grands pieds, la fille de
+M. Patural, «jurisconsulte éminent»; il n'était pas homme, le bon gros
+receveur, à se chagriner longtemps ni à préférer fortement une femme
+à une autre. Pourvu que son dîner fût bon et servi tous les jours à la
+même heure, il était heureux.
+
+Il l'est encore.
+
+Quant à moi,--les siècles futurs voudront-ils croire à mon
+bonheur?--j'ai épousé ma chère Angéline, voici comment:
+
+Une après-midi, M. Bouchardy, mon patron, homme robuste et bien portant
+mais un peu gros, eut un soupçon d'apoplexie. Comme il était prudent
+et sage, il se tint pour averti, voulut régler ses affaires et m'en fit
+confidence. Il songeait à vendre son étude et voulait la faire afficher
+dans les journaux de Paris.
+
+Le soir je racontai l'histoire à ma mère, qui du premier mot me dit:
+
+--Achète-la.
+
+--Avec quoi, maman?
+
+--Avec ce que tu vas voir, Félix!
+
+Et alors elle tira du fond de son armoire, où je n'avais jamais cherché,
+des titres de rentes et des actions de chemins de fer pour plus de deux
+cent mille francs.
+
+Comme je la regardais avec étonnement, elle me dit:
+
+--Félix, voilà trente ans que je travaille à te faire riche; si je te
+l'avais dit quand tu étais petit, tu te serais mis à flâner, comme tant
+de fils de bourgeois qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Tu
+t'es cru pauvre, tu as travaillé, tu es un homme maintenant. Voilà. Tout
+est à toi! Achète l'étude de ton patron. Mon mari était huissier, mais
+mon fils sera notaire, et qui sait? Peut-être un jour président de la
+République!
+
+Alors je l'embrassai tendrement, j'achetai l'étude, j'étonnai maître
+Bouchardy, qui ne me croyait pas si riche, je demandai Angéline en
+mariage et je l'obtins; Michel et la belle Hyacinthe vinrent à la noce
+avec le papa Forestier, que nous avions fait réélire et que nous fîmes
+ensuite nommer sénateur, après la mort de son cousin. Michel a remplacé
+son beau-père à la Chambre des députés. Quant à moi, je suis conseiller
+municipal depuis deux ans, père depuis dix-huit mois et maire de
+Creux-de-Pile depuis six mois.
+
+Que Dieu vous garde, mes frères!
+
+
+FIN
+
+
+ TABLE
+
+ I. Entre Notaires
+ II. Angéline
+ III. Ma Mère
+ IV. A la Cuisine
+ V. Un article du Contrat
+ VI. Le Président de Creux-de-Pile
+ VII. L'Orage
+ VIII. Doux Propos
+ IX. M. le Receveur des Finances
+ X. Fin d'un Thé
+ XI. Un Don généreux
+ XII. Un Don généreux (suite)
+ XIII. Sous les Fayants
+ XIV. Lâche! Lâche!! Lâche!!!
+ XV. La Mort de César
+ XVI. Deux Citations
+ XVII. La Salle d'Audience
+ XVIII. Le Juge de Paix
+ XIX. Le Jugement
+ XX. Entre Électeurs
+ XXI. Les Bans
+ XXII. Un Assassinat
+ XXIII. Chambre de malade
+ XXIV. Un Comité électoral
+ XXV. Au Café de la Perle
+ XXVI. A la Mairie
+ XXVII. Conclusion
+
+ FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE ***
+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Hyacinthe
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: October 2, 2005 [EBook #16789]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>HYACINTHE</h1>
+
+<h3>LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR</h3>
+
+<p>DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<table summary="oeuvres">
+<tr><td>L'AVENTURIER, 2 VOL </td><td> 6 fr.</td></tr>
+<tr><td>UN MILLIONNAIRE, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>RACHEL, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>LE SEIGNEUR DE LANTERNE, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>LE PUY DE MONTCHAL, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>LÉA, 4 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>LE DOCTEUR JUDASSHON, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>LA CROIX DES PRÊCHES, 2 VOL </td><td> 6 »</td></tr>
+<tr><td>LE PLUS HARDI DES GUEUX, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>NINI, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>LE VIEUX JUGE, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr>
+<tr><td>UNE VILLE DE GARNISON, 1 VOL </td><td> 1 »</td></tr>
+<tr><td>UN MARIAGE AU COUVENT, 1 VOL </td><td> 1 »</td></tr>
+<tr><td>DEUX AMIS EN 1792, 1 VOL </td><td> 1 »</td></tr>
+</table>
+
+<h1>HYACINTHE</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>ALFRED ASSOLLANT</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>E. DENTU, ÉDITEUR</p>
+<p>LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</p>
+<p>3, PLACE DE VALOIS (Palais-Royal)</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<a name="I"></a><h1>I</h1>
+
+<h3>ENTRE NOTAIRES</h3>
+
+
+<p>Alors, c'est-à-dire le 22 mai 1877, mon patron,
+maître Bouchardy, notaire, homme excellent, justement
+renommé pour sa finesse, sa gaieté, sa bonne
+humeur, dans la célèbre ville de Creux-de-Pile et à
+cinq lieues tout autour, regarda l'heure à sa montre
+et dit à son confrère:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher Saumonet, voici quatre heures
+trois quarts. Le dîner est pour cinq heures.
+Mihiète est furieuse du moindre retard. Les sauces
+rousses seront brûlées. Les sauces blanches auront
+tourné. La dinde truffée sera calcinée, ou sera rôtie
+en deux fois, c'est-à-dire desséchée. Voulez-vous en
+finir?</p>
+
+<p>Maître Saumonet fit signe de la tête qu'il le voulait,
+mais ne prononça pas une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Récapitulons alors, reprit Bouchardy. Vous
+avez une fille à marier...</p>
+
+<p>&mdash;Une jolie fille, Bouchardy! une très jolie fille,
+une fille qui n'a pas sa pareille dans tout le voisinage,
+une fille que nous appelons Hyacinthe, ami
+Bouchardy, parce qu'elle est née comme une fleur
+de la plus poétique des mères, madame Rosine Forestier,
+notre cliente, et du moins poétique des
+pères, M. Forestier, notre client aussi,&mdash;et depuis six
+ans député de l'arrondissement de Creux-de-Pile!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous échauffez pas, Saumonet!... Dans cette
+saison, par cette chaleur épouvantable, on attrape
+aisément une pleurésie. Si vous avez une jolie fille
+à mettre en bataille, nous avons, nous, un joli garçon,
+qui s'appelle Michel, ce qui est un nom d'archange,
+comme Hyacinthe est un nom de fleur, et
+qui est né du légitime mariage de M. Louis Bernard,
+médecin de la Faculté de Paris, avec madame Reine
+Bernard, aujourd'hui veuve et propriétaire&mdash;en y
+comprenant tous les biens meubles et immeubles de
+la succession conjugale,&mdash;de quatre cent cinquante
+mille francs au plus bas mot; et nous ne sommes
+pas veuve à lâcher un centime de nos droits, entendez-vous
+cela, Saumonet?... Nous n'avons jamais
+attaché, nous n'attacherons jamais nos chiens avec
+des saucisses et si par malheur notre fils Michel,
+parce qu'il est amoureux comme un fou de votre
+jolie Hyacinthe et parce qu'elle le lui rend bien, voulait
+subir les conditions d'un contrat inégal...</p>
+
+<p>Ici, il y eut une suspension. M. Bouchardy tenait
+sa langue en arrêt comme un bon cavalier tient sa
+lance. Enfin, il se tourna vers moi et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau!...</p>
+
+<p>(C'est mon nom.)</p>
+
+<p>.... Dans ton âme de premier clerc, tu as quelquefois
+autant de bon sens et de connaissance des lois
+que beaucoup de notaires; tu vas écouter avec soin
+notre conversation; tu marqueras les concessions
+que nous ferons de part et d'autre; tu changeras ce
+qu'il faut changer dans le projet de contrat et tu nous
+l'apporteras, à la fin du dîner, c'est-à-dire ce soir,
+vers huit heures... Tu m'entends?</p>
+
+<p>Je répondis modestement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Et je me réjouis au fond de mon âme d'avoir une
+si belle occasion de contempler dans toute sa magnificence
+le plus beau salon de Creux-de-Pile, celui où
+l'esprit coule à pleins bords (suivant le mot de M. le
+receveur de l'enregistrement). Alors M. Bouchardy,
+faisant face à son confrère, reprit son discours en ces
+termes:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Saumonet, si notre bien-aimé fils et unique
+héritier Michel Bernard subissait un contrat
+inégal, inique et désastreux, si la future épouse nous
+apportait en dot moins de 200.000 francs, espèces
+sonnantes et trébuchantes...</p>
+
+<p>L'autre notaire se leva et dit:</p>
+
+<p>Que feriez-vous alors?... Vous refuseriez votre
+consentement, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>Oui, mais votre fils a vingt-sept ans; il est plus
+que majeur. Votre fils est amoureux, votre fils a
+une fortune indépendante qui lui vient de son père
+et qu'on ne peut pas lui ôter, votre fils est avocat
+depuis trois ans et n'a pas besoin de vous pour vivre;
+il aime, on l'aime et il fera pour épouser notre
+belle Hyacinthe tous les actes respectueux qu'il faudra
+faire.</p>
+
+<p>M. Bouchardy, d'un geste noble, interrompit son
+confrère:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon ami. Notre fils Michel
+ne vous fera jamais d'actes respectueux. Il sait trop
+ce qu'il nous doit...</p>
+
+<p>&mdash;Sait-il aussi, demanda Saumonet en riant, ce
+que vous lui devez? A-t il demandé des comptes de
+tutelle?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Sait-il, qu'au plus bas mot, vous lui devez, vous
+la mère et tutrice, plus de 80.000 fr., et que cet
+argent n'est pas perdu, que vous ne l'avez pas prêté
+aux Turcs ni aux Egyptiens, mais placé en bonnes
+rentes françaises, qui ne périront pas, car la France
+entière leur sert d'hypothèque?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Saumonet, est-ce que vous nous faites
+un crime de notre prudence? Si par une sage administration
+nous avons augmenté la fortune dont
+Michel héritera un jour..., après notre mort..., le plus
+tard possible..., est-ce un motif pour lui de nous manquer
+de respect et de braver notre volonté maternelle?
+Faut-il nous dépouiller du fruit de notre économie?...
+Et enfin, si nos conditions vous paraissent trop dures,
+si vous comptez sur la folle passion d'un fils dénaturé,
+si vous croyez qu'il osera nous envoyer des actes
+respectueux, allez faites; nous aurons le plaisir de
+voir M. Forestier, député de Creux-de-Pile, essayer
+d'introduire de force sa fille unique dans une famille
+honorable, nous verrons si cette fille elle-même
+y consentira, nous verrons surtout si sa mère, madame
+Rosine Forestier...</p>
+
+<p>M. Bouchardy, mon patron, avait le souffle puissant
+et pouvait parler plusieurs minutes sans reprendre
+haleine, ce qui est, dit-on le signe distinctif des
+grands orateurs; mais M. Saumonet l'interrompit,
+car il était sec et piquant autant que l'autre était verbeux
+et majestueux.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, demanda-t-il, que voulez-vous dire? Parlons
+franchement, et que chacun lâche son dernier
+mot, car cinq heures vont sonner. Avez-vous des
+pleins pouvoirs pour traiter?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai, répondit M. Bouchardy, subjugué par
+cette impétuosité.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi... Qui est-ce qui fait des difficultés
+pour ce contrat? ce n'est pas le jeune homme, je
+pense?</p>
+
+<p>&mdash;Michel! Ah! Dieu, non! Il ne demande qu'à
+conclure, n'importe à quel prix, et qu'à emporter
+la jeune Hyacinthe au pays où fleurit l'oranger.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est madame Bernard? Je comprends
+ça... Elle avait l'argent de son fils et les clefs. Il faut
+les rendre. C'est dur. Le père en mourant avait laissé
+la jouissance de la moitié de sa fortune à sa femme,
+mais seulement jusqu'au mariage de son fils. S'il se
+marie, il faut y renoncer. C'est 6.000 francs par an,
+au moins. Demander une dot de 200.000 francs à
+M. Forestier, père de la future, c'est rompre le mariage,
+en feignant de soutenir avec trop de zèle les intérêts
+de Michel. Voilà pourquoi, Bouchardy, vous
+mettez des bâtons dans les roues. C'est l'ordre de la
+vieille dame que vous suivez?</p>
+
+<p>M. Bouchardy se mit à rire et répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez deviné Saumonet. Madame Bernard
+ne veut pas remettre à une bru le gouvernement de
+la maison; elle veut encore moins lâcher la jouissance
+de 6.000 francs de rente que lui assure le testament
+de son mari, jusqu'au mariage de son fils, et
+si elle était forcée de laisser Michel se marier, elle
+veut lui vendre son consentement le plus cher possible.</p>
+
+<p>&mdash;Michel le sait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous et moi. Mais, par respect, il feint
+de ne rien deviner de tous ces calculs. En revanche,
+il m'a chargé, lui aussi, de ses pleins pouvoirs, et
+s'il ne tient qu'à lui, tout sera bientôt terminé... A
+votre tour, maintenant, Saumonet, je vais confesser
+vos clients, comme vous avez confessé les miens.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, répliqua l'autre notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le père Forestier donne pour dot
+à sa fille? 100.000 francs. Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit M. Saumonet, mais il en garde
+à peine autant pour lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Et la fortune de sa femme, qui est de plus de
+400.000 francs?</p>
+
+<p>&mdash;Madame Forestier fait bourse à part. Elle administre
+elle-même ses revenus et n'en rend compte
+à personne. En revanche, elle se fait expliquer jusqu'au
+moindre centime l'emploi de l'argent de son
+mari. Elle le tient même si serré que le pauvre homme
+est obligé, de temps en temps, d'emprunter cinq ou
+six francs qu'il rembourse comme il peut, en faisant
+croire à la dame que ce sont des dépenses électorales.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, Saumonet, la femme ne voulait rien donner
+et le mari ne pouvant pas donner plus de cent
+mille francs, le mariage est rompu?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains.</p>
+
+<p>M. Bouchardy se mit à siffler en regardant le jardin,
+l'horizon bleu, d'un air de réflexion profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, les femmes poétiques! s'écria-t-il
+enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr, répliqua l'autre, que les femmes
+prosaïques vaillent mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, Seigneur, mon Dieu! il en faut,
+comme disait saint Augustin.</p>
+
+<p>Cette pensée du plus éloquent et du plus inspiré des
+Pères de l'Église ramena une douce gaieté sur le visage
+des deux notaires.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit M. Bouchardy, c'est bien votre dernier
+mot, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier des derniers, cher confrère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que votre volonté soit faite et non la
+mienne. Je consens à la ruine de mon client.</p>
+
+<p>Saumonet se récria:</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, reprit M. Bouchardy, mais c'est par
+son ordre. Michel qui a tout prévu, car c'est un
+homme de bon sens dans tout le reste, et qui, par
+respect pour la mémoire de son père ne veut pas
+plaider contre sa mère, m'a chargé d'acheter son consentement.
+Il lui en coûtera 6.000 francs de rente,
+jusqu'à la mort de la brave dame, mais, à ce prix, je
+m'en suis assuré, toutes les difficultés seront levées,
+elle ne figurera au contrat que pour approuver et
+signer, et elle serrera mademoiselle Hyacinthe sur
+son c&oelig;ur comme une fille bien-aimée!...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis touché jusqu'aux larmes, dit M. Saumonet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, ne ferez-vous aucune concession?</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moindre! Madame Forestier qui est une
+femme poétique, un sylphe, un gros sylphe à la vérité,
+un sylphe de quatre-vingt-dix kilogrammes, a
+déclaré que les jeunes filles devaient se marier sans
+dot ou ne jamais se marier; que demander une dot
+à mademoiselle Hyacinthe, c'était lui faire une offense
+impardonnable; que si M. Forestier son mari, voulait
+doter sa fille, il le pouvait, mais à ses frais, et qu'elle
+ne donnerait pas un centime: qu'il était libre de se
+ruiner, lui, mais à ses risques et périls (<i>Mange ça
+tien, tu ne mangeras pas ça mien</i>), comme disent toutes
+les saintes femmes du pays: qu'elle n'était pas folle,
+elle, et qu'elle avait de la prévoyance pour toute la
+famille; qu'elle avait résolu de garder toujours sa
+fortune intacte et de la réserver pour ses enfants ou
+mieux encore pour ses petits-enfants, et surtout pour
+ses arrière-petits-enfants (qu'elle adore par avance,
+les pauvres chérubins); que c'était pour elle un devoir
+de conscience et ne transigerait jamais... J'ai
+voulu hasarder quelques observations; mais la grosse
+dame plus poétique et plus tragique que vous ne
+l'avez jamais vue, s'est écriée:</p>
+
+<p>»Ma fille, ma chère fille, ma douce et tendre Hyacinthe,
+cette gracieuse hirondelle que j'ai réchauffée
+dans mon sein, sait bien qu'elle peut compter sur
+moi!... Quelles que soient les déceptions de la vie,
+quelque chagrin que dans l'avenir puisse lui donner
+son futur mari, (et il lui en donnera des multitudes,
+j'en vois déjà trop les signes précurseurs!)
+mon c&oelig;ur de mère et mes bras lui seront toujours
+ouverts.</p>
+
+<p>»Je mettrai tout en commun avec ma fille!... Mais
+pour son mari, non! Il n'aura pas un centime de
+moi! Pas un centime!»</p>
+
+<p>Vrai, mon ami, c'était si touchant que j'avais peine
+à retenir mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, répliqua l'autre notaire, elle garde
+tout?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Et madame Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Presque tout, répondit Saumonet.</p>
+
+<p>&mdash;Deux vrais c&oelig;urs de belles-mères, conclut
+M. Bouchardy qui était philosophe.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien entendu, Trapoiseau?... A toi d'arranger
+de ton mieux les termes du contrat. Tu nous
+rejoindras à huit heures, chez M. Forestier... Nous,
+Saumonet, allons dîner, et dépêchons-nous, car il est
+cinq heures cinq... La forte Mihiète doit grogner sur
+ses fourneaux.</p>
+
+<p>Et tous deux s'en allèrent bras dessus, bras dessous,
+en chantant le joyeux refrain:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Gloria tibi, Domine,</i></p>
+<p>Que tout chantre</p>
+<p>Boive à plein ventre</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+<a name="II"></a><h1>II</h1>
+
+<h3>ANGÉLINE</h3>
+
+
+<p>Enfin la porte du jardin se referma sur les deux
+notaires,&mdash;Bouchardy, surnommé le <i>Gros</i>, à cause de
+son épaisseur, et Saumonet, surnommé l'<i>Aiguille</i>, à
+cause de sa longueur et de sa maigreur extraordinaires.</p>
+
+<p>Alors, resté seul en face de Dieu, de la Nature et
+du papier timbré que je devais noircir d'encre, je pris
+mon menton de la main gauche, j'appuyai le coude
+du même côté sur la table et mon esprit vagabond
+s'enfonça lentement dans mes pensées, comme un
+promeneur qui marche au travers de la forêt.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une petite affaire de rédiger un
+contrat de mariage! Ah! non, certes! et, comme
+dit la poétique Mme Forestier, quand elle ordonne
+à sa cuisinière de peler douze pommes de terre,
+<i>je dirigerais plus aisément les quarante principales
+maisons de commerce de Paris</i>; mais enfin il faut rédiger
+et je rédigerai; il le faut! il le faut! Michel
+m'en a prié, Mlle Hyacinthe compte sur moi (Elle
+a de bien beaux yeux, Mlle Hyacinthe) quelquefois
+en traversant la rue elle me regarde d'un air aimable,
+caressant et presque malin, comme si elle devinait
+de moi quelque chose que je ne veux pas dire, et
+comme si elle s'intéressait à moi, à cause d'une autre
+personne pour qui elle aurait une amitié particulière...
+Je croirais volontiers que cette personne qui
+n'a pas de barbe au menton (et n'en aura jamais)
+lui parle de moi de temps en temps et qu'il y a des
+confidences échangées... Ah! si j'en étais sûr, mais,
+c'est un rêve... Jamais Angéline n'a pensé à moi,
+excepté pour descendre dans l'étude, quand maître
+Bouchardy, son père, va faire au cercle sa partie
+de billard; et alors, elle me dit:</p>
+
+<p>«Monsieur Trapoiseau, vous qui savez tout, dites-moi
+donc où mon père a caché le <i>Voyage en Orient</i> de
+Lamartine et la traduction du poëme d'Antar qui est
+à la suite...»</p>
+
+<p>Et alors je suis bien forcé de chercher le <i>Voyage
+en Orient</i>. Puis, comme la bibliothèque a quinze pieds
+de haut, il faut tenir l'échelle. C'est moi qui monte
+et c'est elle qui la tient... Je regarde en haut et en
+bas, à droite et à gauche, je fourrage au hasard
+parmi les livres; je prends par mégarde un traité de
+médecine sur «<i>le plus doux des lénitifs</i>», et je descends
+avec empressement pour l'offrir à Mlle Angéline.
+Elle le regarde et me le jette au nez en
+riant et se moquant de ma bêtise, mais si gaiement,
+si délicatement, si... je ne sais comment, que
+j'en ai le c&oelig;ur tout troublé et rempli d'une joie infinie.</p>
+
+<p>Au fond, est-elle jolie? Qui peut savoir? Supposons
+cependant que je sois pour un moment photographe
+ou gendarme et chargé de donner un signalement.
+Qu'est-ce que je devrais dire pour ne pas
+tromper le public?</p>
+
+<p>(Tais-toi, mon c&oelig;ur, et ne cherche pas à m'influencer!)</p>
+
+<p>Eh bien, voici ou à peu près son signalement:</p>
+
+<p>Cheveux: blond-cendré (c'est une jolie couleur).</p>
+
+<p>Nez: un peu trop gros du bout, mais joliment
+relevé. Plein d'esprit, ce nez-là, mais pas grec du
+tout, gaulois plutôt; car j'en ai vu beaucoup de cette
+forme en Auvergne. C'est un nez qui n'a pas de réputation
+chez les peintres et chez les sculpteurs, mais
+des milliers de mères de famille en ont un tout pareil
+et s'en font honneur. Pourquoi donc Angéline serait-elle
+plus modeste?</p>
+
+<p>Bouche: un peu grande. Oui, un peu grande,
+il faut l'avouer..., mais tout est relatif. Elle est
+grande certainement, si vous la comparez à celle
+de Mlle Hyacinthe Forestier qui est une petite cerise
+rouge entr'ouverte,&mdash;ça, c'est l'idéal! En revanche,
+elle est de médiocre dimension en comparaison
+de celle de Mme Tâtempot qui fut dessinée
+par la nature sur le modèle d'un four de boulanger.</p>
+
+<p>Quant aux dents, rien à dire que de flatteur. Elles
+sont grandes, c'est vrai, mais elles sont blanches,
+bien rangées et toutes présentes à l'appel, comme
+on peut s'en assurer, car Angéline, sous prétexte de
+rire, les montre à chaque instant.</p>
+
+<p>Menton rond et marqué d'une fossette. Signe de
+bonne humeur et de bonne volonté ferme... Eh! eh!
+la bonne humeur est une excellente chose. La volonté
+ferme en est une autre très appréciée des connaisseurs.
+Mais cela ressemble fort à une bonne épée,
+bien trempée. Celui qui en tient la poignée est en
+sûreté; mais l'autre, son associé, sur qui la pointe
+est dirigée, n'a-t-il rien à craindre?</p>
+
+<p>Quand au reste, Mlle Angéline est grande et forte
+comme son père. L'autre jour, une vieille dame
+disait devant moi: «Elle est grassouillette!» La
+vérité, c'est qu'elle est admirablement proportionnée
+dans le sens de la rondeur, qu'elle a une santé
+superbe, un teint assorti,&mdash;c'est-à-dire plus rouge
+que blanc;&mdash;et des yeux, oh! des yeux d'une douceur
+divine (quand elle veut, bien entendu).</p>
+
+<p>Me croirez-vous? Je n'ai jamais pu voir la couleur
+de ces yeux-là! Sont-ils noirs, bleus, verts, gris, châtains?
+C'est ce que j'ignorerai toujours. Et après
+tout, à quoi me servirait de le savoir? Mon oncle le
+curé me le disait hier encore:</p>
+
+<p>&mdash;Félix, Félix, mademoiselle Angéline Bouchardy
+n'est pas faite pour ton nez!</p>
+
+<p>Et comme je me défendais d'y penser:</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi que si je suis curé de Creux-de-Pile
+et le personnage le plus respecté de tout le pays,
+parce que je suis inamovible et parce que je donne
+ma bénédiction aux autres qui ne peuvent me le rendre,
+tu n'es et ne seras longtemps, toi, mon neveu,
+fils de ma s&oelig;ur, que l'héritier du nom et de la considération
+de l'huissier Trapoiseau, ton père, ce qui
+est mince. Moi, vois-tu, j'ouvre à ceux qui m'obéissent
+les portes du paradis et à ceux qui se révoltent les
+portes de l'enfer; mais ton père, lui, n'ouvrait que
+celles de la salle d'audience, et il y a la même différence
+entre son métier et le mien qu'entre ceux de
+nos maîtres respectifs: je veux dire: le président
+du tribunal et Dieu le père. Comprends-tu bien,
+Félix?</p>
+
+<p>Hélas! je ne comprend que trop. Je ne me fais pas
+illusion. Angéline aura cent mille écus après la mort
+de son père, et moi,&mdash;je m'en félicite d'ailleurs,&mdash;je
+verrais mourir toute la terre sans recueillir un
+centime parmi tous les testaments qu'on ne manquerait
+pas de faire. Un seul homme pourrait me léguer
+quelque chose, car il est riche,&mdash;c'est mon oncle le
+curé,&mdash;mais personne ne connaît au juste sa fortune,
+et je crois qu'il l'a promise à l'évêque pour une
+fondation pieuse. D'ailleurs, comme il dit souvent:
+«Après la mort de Trapoiseau, ton père, je t'ai envoyé
+au petit séminaire de S***, j'ai payé ta pension
+(deux cent cinquante francs par an), je t'ai
+expédié pendant trois ans dans la capitale, où tu
+m'as mangé cinquante francs par mois à étudier la
+chicane; maintenant encore je te donne quatre-vingt-dix
+francs par trimestre, pour que tu te perfectionnes
+ici dans l'art de plumer tes concitoyens,
+comme huissier, avoué ou notaire; mais mon cher
+enfant, ne m'en demande pas davantage!»</p>
+
+<p>Et je n'en demandais pas d'avantage, en effet, je
+prenais le papier timbré en patience, j'attendais qu'un
+huissier vînt à mourir pour prendre sa place, ou
+même un avoué.</p>
+
+<p>Un huissier? Je pouvais l'espérer. Un avoué? Je
+pouvais le désirer. Mais un notaire! Oh! c'est un
+rêve! Et cependant... Angéline, je le sais, n'épousera
+pas moins qu'un notaire. Je la connais. Elle
+est fière, elle a le c&oelig;ur haut, elle est fille de notaire,
+elle ne voudra pas descendre jusqu'à un avoué!...</p>
+
+<p>Comme j'en étais là de mes réflexions, car, au lieu
+de rédiger le contrat de Michel Bernard et d'Hyacinthe
+Forestier, je pensais à mademoiselle Angéline
+Bouchardy, fille de mon patron, j'entendis tout à
+coup un pas léger le long de l'escalier et un frôlement
+de robe de grenadine qui ne m'était pas inconnu.</p>
+
+<p>Je regardai si la seconde porte de l'étude, celle qui
+séparait le second et le troisième clerc de moi, leur
+chef et de maître Bouchardy, leur patron, était bien
+fermée, et j'attendis avec une douce anxiété ce qui
+allait suivre.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, ce qui suivit fut ce que j'espérais.
+Une main adroite et légère tourna le pène de la serrure,
+ouvrit la porte; Mlle Angéline parut et s'écria
+d'un air étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Son étonnement ne m'étonna pas, comme vous pensez
+bien, car j'y étais habitué; et je me levai avec
+empressement pour montrer mon zèle.</p>
+
+<p>Elle me regarda en riant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que mon père était ici.</p>
+
+<p>Si elle le croyait, Dieu seul peut le savoir. Quant à
+moi, je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, il vient de sortir tout à l'heure
+avec M. Saumonet.</p>
+
+<p>Elle reprit, en fronçant légèrement les sourcils:</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien fâchée... Je voulais le consulter.
+C'est très désagréable... Il faut se décider tout de
+suite.</p>
+
+<p>Je la regardais. Elle regardait ses bottines d'un air
+souriant et embarrassé. A la fin elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est allé dîner chez M. Forestier, à
+l'occasion du contrat, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il me laisse dans un embarras terrible.
+Je suis invitée, moi, à prendre le thé; il y aura sans
+doute beaucoup de monde; quelle robe dois-je mettre?</p>
+
+<p>Et comme j'hésitais, elle reprit impétueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne me dissimulez rien, monsieur Trapoiseau.
+Une robe de soie, une robe d'organdi, une
+robe de satin, une robe de brocart brodée d'or?...
+Répondez: mais répondez donc, puisque mon père
+n'est pas là pour répondre!</p>
+
+<p>Je baissai la tête, en étendant les bras, pour indiquer
+mon embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle je suis perplexe; je suis vraiment
+perplexe... Je suis au fond de la plus profonde perplexité.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne savez pas si je dois être en blanc,
+en rose, en bleu, en gris ou en noir?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrais-je le savoir, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;En étudiant la question dans les bons auteurs,
+monsieur Trapoiseau!</p>
+
+<p>Elle fit quelques tours dans l'étude comme un chardonneret
+dans sa cage, en ayant l'air de regarder les
+livres de la bibliothèque et de faire un choix; puis,
+elle s'arrêta, appuya sur mon bureau ses deux belles
+mains, un peu grandes et même un peu rouges, mais
+bien faites et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez des nôtres, ce soir, chez madame Forestier?</p>
+
+<p>Je répondis modestement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle;... c'est-à-dire que je suis
+invité à porter le papier timbré, le contrat, l'encrier
+et les plumes...</p>
+
+<p>Elle répliqua d'un air de douce autorité:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes invité; je le sais. Hyacinthe me l'a dit.
+On dansera. Vous me ferez vis-à-vis...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle!... Mais personne ne m'a
+dit que je fusse invité...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous le dis, moi... Vous me ferez
+donc vis-à-vis, à moins...</p>
+
+<p>Ici elle hésita, ou fit semblant.</p>
+
+<p>Je demandai, le c&oelig;ur palpitant:</p>
+
+<p>&mdash;A moins?...</p>
+
+<p>&mdash;A moins que vous ne préfériez me demander
+vous-même la première contredanse.</p>
+
+<p>O joie! ô bonheur! J'avais une terrible envie de
+tomber aux pieds d'Angéline et de les baiser avec la
+piété qu'on doit aux anges du Seigneur; mais elle
+s'en aperçut et s'écria tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faisiez là, quand je suis entrée?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je rédigeais ou plutôt je me préparais
+à rédiger le contrat...</p>
+
+<p>&mdash;D'Hyacinthe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>Elle se pencha anxieusement, et, ne voyant rien
+qu'un papier timbré privé de toute souillure, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça le contrat?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez rien fait?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je me sauve.</p>
+
+<p>En effet, elle ouvrit la porte et me dit à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas de venir en habit, avec des gants...
+Hyacinthe compte sur vous..., toutes ces dames aussi.</p>
+
+<p>Elle fit une pause et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Moi surtout... A ce soir, monsieur Félix!</p>
+
+<p>&mdash;A ce soir, mademoiselle!</p>
+
+<p>La porte se referma, et je restai seul avec mon
+contrat à rédiger.</p>
+
+<p>Eh bien, me croira qui voudra, cet «à ce soir,
+monsieur Félix?» m'avait rendu le plus heureux des
+hommes. C'est la première fois qu'elle m'appelait
+de mon nom de baptême. Jusque-là j'avais été Trapoiseau,
+premier clerc de maître Bouchardy. Du
+coup je venais de passer «Félix». Sentez-vous la
+différence?</p>
+
+
+
+
+<a name="III"></a><h1>III</h1>
+
+<h3>MA MÈRE</h3>
+
+
+<p>Je perdis bien encore quelques minutes à bercer
+dans mes rêveries cette douce pensée que deux jeunes
+demoiselles,&mdash;les plus belles à mon avis, et les
+plus riches de la puissante cité de Creux-de-Pile,&mdash;m'avaient
+mis souvent en tiers dans leurs conversations,
+et que l'une d'elles parlait dans l'intimité de
+«Félix», tandis que l'autre répondait en parlant
+de «Michel».</p>
+
+<p>Hé! hé! n'a pas ce bonheur-là qui veut!</p>
+
+<p>Enfin, il fallut prendre la plume et commencer
+gravement:</p>
+
+<p>«Par devant maître Bouchardy et son collègue...»</p>
+
+<p>Après quoi j'allai tout d'un trait et sans débrider
+jusqu'à la fin, tant j'étais rempli, pénétré, saturé des
+clauses du contrat.</p>
+
+<p>Quand tout fut prêt, je rentrai chez moi pour souper
+et prendre un habit noir et une cravate blanche.</p>
+
+<p>Chez moi, je veux dire chez ma mère, et quoiqu'on
+se doute bien que la veuve de l'huissier Trapoiseau
+n'était pas une grande dame et n'habitait pas un palais,
+on imaginera difficilement la vérité.</p>
+
+<p>Ma mère occupait au second étage et de plain-pied
+avec la rue, la maison étant adossée au rocher (notez
+cette coïncidence), une grande chambre et un petit cabinet
+qui dominaient tous les deux la rivière de plus
+de cent pieds de haut. Le pavé de la chambre était
+fait de terre battue, comme celui des granges. Le cabinet,
+plus heureux, avait un plancher de bois. Mais
+la chambre servait à tout.</p>
+
+<p>D'abord, ma mère y couchait. Ensuite elle y faisait
+sa cuisine (maigre, très maigre cuisine!) composée le
+matin d'une soupe à l'oignon, à midi d'un ragoût de
+mouton et de pommes de terre qui durait trois jours.
+Le quatrième jour, on le remplaçait par une omelette
+mêlée de pommes de terre. A dire vrai, les pommes
+de terre étaient le légume favori de ma mère et sa
+nourriture principale; aussi les fourrait-elle au hasard
+dans toutes les sauces, et telle est la douce influence
+d'un bon appétit que j'avalais avec plus de plaisir une
+omelette aux pommes de terre qu'un banquier n'avale
+une dinde aux truffes.</p>
+
+<p>Le souper, régulièrement servi à sept heures du
+soir, se composait, en hiver: le lundi, d'une soupe
+aux choux; le mardi d'une soupe aux raves; le mercredi,
+d'une soupe aux choux; le jeudi, d'une soupe
+aux raves; le vendredi d'une soupe aux choux; le
+samedi d'une soupe aux raves; et le dimanche,&mdash;jour
+de fête, de luxe, de magnificence et de prodigalité,
+d'une soupe aux choux mêlés de raves et de
+pommes de terre.</p>
+
+<p>Pour faire couler le tout, une eau délicieuse puisée
+à la fontaine voisine, au pied du rocher sur lequel la
+maison était bâtie. Quant au vin, il était né dans le
+pays, c'est-à-dire plus âpre et plus difficile à digérer
+qu'une condamnation à trois mois de prison et 6.000
+francs d'amende. Au reste, ma mère n'en a jamais
+goûté; pour moi, j'en buvais avec une extrême modération.
+Un litre tous les dix jours que ma mère allait
+chercher dans la boutique du cabaretier d'en face.
+Cinq sous en gros et six sous au détail.</p>
+
+<p>Vous me croirez si vous voulez, ce régime, aidé du
+grand air et de beaucoup d'exercice, vaut mieux que
+celui des Parisiens. Mon grand-père Trapoiseau qui
+n'a jamais goûté ni vin ni viande a vécu quatre-vingt-quinze
+ans.</p>
+
+<p>Vous voyez maintenant le logis de ma mère et le
+mien. Quant à ma mère elle-même, figurez-vous une
+coiffe de paysanne, une figure taillée à coups de serpe
+dans un chêne, des bras solides, des poignets noueux
+et un air dur et gai tout ensemble,&mdash;dur pour elle-même
+et quelquefois pour le prochain, mais toujours
+gai pour moi,&mdash;c'est elle.</p>
+
+<p>La maison que nous habitions était à nous; mais
+par quart seulement. Ma mère avait acheté le second
+étage et le grenier. Le propriétaire du premier,&mdash;un
+aristocrate celui-là, était un tisserand. Celui du
+rez-de-chaussée était un maréchal-ferrant. Les chevaux
+descendaient chez lui par un sentier étroit garni
+d'un parapet ou garde-fou de deux pieds de haut qui
+les avertissait de ne pas caracoler au hasard, de peur
+de tomber dans la rivière...</p>
+
+<p>Le grenier avait été cédé de bonne grâce à un propriétaire
+qui serrait là son foin et son avoine. Je veux
+dire qu'on les serrait pour lui; car ce pauvre Aristide
+était si bête, au dire de ma mère, qu'il n'avait jamais
+su rien faire de ses dix doigts.</p>
+
+<p>En deux mots, c'était un âne, un âne à quatre
+pattes, l'âne de ma mère et après moi ce qu'elle avait
+de plus précieux au monde. Aristide était son gagne-pain,
+son compagnon de voyage; il aurait été le confident
+de ses peines si elle avait eu des peines: mais
+elle avait trop de courage et de bon sens pour s'inquiéter
+ou s'affliger de rien.</p>
+
+<p>C'est Aristide qui traînait la voiture; car ma mère
+avait une voiture, comme une duchesse, et la conduisait
+elle-même à la foire. Ce n'était pas un carrosse,
+oh! non; ni une calèche découverte, ni un
+four-in-hand, ni un huit ressorts; c'était une bonne
+carriole bien solide où ma mère qui faisait tous les
+commerces honnêtes, depuis le bonnet de coton jusqu'aux
+clous et aux fers à cheval, avait l'habitude
+d'entasser sa marchandise.</p>
+
+<p>La carriole n'avait que deux roues, ma mère marchait
+à côté d'Aristide dans la montée et tricotait en
+disant de bonnes paroles pour l'encourager. Vers le
+haut de la côte, elle tirait de sa poche un morceau
+de sucre et le lui montrait. Aristide qui ne manquait
+pas d'esprit pour son âge, car il avait quatorze ans
+déjà, faisait un dernier effort, surmontait le dernier
+obstacle et tirait voluptueusement la langue où ma
+mère déposait le sucre. Il fermait les yeux pendant
+une minute pour mieux savourer son bonheur.......</p>
+
+<p>Après quoi, l'on se remettait en marche, dans les
+descentes, ma mère s'asseyait sur le derrière de la
+carriole pour faire contre-poids.</p>
+
+<p>Oh! comme ils s'entendaient bien, elle et lui! Et
+que le philosophe avait raison, qui dit que l'âne est
+un «frère inférieur» de l'homme! Si j'osais, je
+dirais «un frère supérieur» car il est meilleur, plus
+honnête, plus sobre, plus patient, plus robuste, plus
+doux et souvent plus courageux. Que lui manque-t-il
+donc?... L'intelligence?... Qui sait? Il n'entend pas le
+latin, c'est vrai, et même, à cause de cela on décore
+du nom d'ânes, dans les collèges, ceux qui ne peuvent
+pas lire Sénèque à livre ouvert... Eh bien! après?...
+En sont-ils plus malheureux?...</p>
+
+<p>Aristide savait tout ce qu'il faut savoir: qu'on doit
+aimer ses amis, cogner ses ennemis (comme il fit le
+jour où le petit Carbeyrou, ayant attaché un fagot
+d'épines sous sa queue, il lui cassa trois dents d'une
+ruade), respecter le bien d'autrui, honorer les puissants,
+c'est-à-dire se ranger sur le passage de la diligence,
+de peur d'être accroché; braire galamment
+à la vue des bourriques, ce qui est un hommage à
+leur beauté; traîner une carriole pesamment chargée;
+faire enfin tout ce qui concernait son état, et par ce
+moyen avoir du foin, de l'avoine et des chardons en
+abondance.</p>
+
+<p>En savez-vous tous autant, chrétiens qui m'écoutez?</p>
+
+<p>Mais je reviens à mon histoire. J'arrivai donc à
+sept heures chez ma mère qui m'attendait, exacte et
+ponctuelle comme toujours, la soupe sur la table, la
+cuiller en arrêt.</p>
+
+<p>Je l'embrassai, suivant mon habitude, et je lui dis
+précipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;Mère, cherche-moi mon pantalon noir, mon
+habit noir, mon gilet noir, ma cravate blanche et mes
+gants gris-perle,&mdash;tu sais bien, ceux que j'ai achetés,
+il y a six mois.</p>
+
+<p>Elle me regarda, très étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu! est-ce que tu vas à la noce?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>Et, tout en parlant, j'avalais ma soupe par cuillerées
+énormes.</p>
+
+<p>Alors, en cherchant et brossant mes vêtements,
+elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle noce?</p>
+
+<p>&mdash;Le contrat de mon ami Michel avec mademoiselle
+Hyacinthe.</p>
+
+<p>Et je lui expliquai le contrat, et l'invitation toute
+personnelle et très imprévue que j'avais reçue d'Angéline.</p>
+
+<p>Aux détails du contrat ma mère ne fit aucune réflexion,
+si ce n'est:</p>
+
+<p>&mdash;Deux mères comme ça, c'est fait pour empoisonner
+deux familles... Et ça ne manquera pas, crois-moi!</p>
+
+<p>Quant à l'invitation, elle s'en fit expliquer mot par
+mot tous les détails, parut en tirer une conclusion
+mentale qu'elle garda pour elle-même et finit par
+demander assez négligemment pendant qu'elle rangeait
+mon gilet, ma cravate et mon habit sur le lit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment la trouves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qui? maman.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Angéline.</p>
+
+<p>Je répondis en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve très bien... D'abord, c'est la fille
+du patron; et si je la trouvais laide, je ne le dirais
+pas... Ça, c'est élémentaire.</p>
+
+<p>Ma mère reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Elémentaire, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce
+une bête nouvelle de la nature? Je te demande si
+elle te plaît ou si elle ne te plaît pas. Réponds-moi
+entre quatre-z-yeux?</p>
+
+<p>Et elle me regardait fixement. Puis, comme je ne
+me pressais pas de répondre, car il y a des choses
+qu'on n'aime pas à dire, même à sa mère, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;L'aimes-tu, enfin?</p>
+
+<p>Alors, vaincu par cette question trop nette, je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi me servirait de l'aimer, puisque je ne
+serai jamais son mari?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu?</p>
+
+<p>Ce mot me troubla délicieusement. Comment donc!
+Je pouvais..., j'avais l'espoir de... Mais non, ma mère
+se trompait... L'amour maternel lui donnait une
+illusion que je ne pouvais pas partager.</p>
+
+<p>Comme j'allais lui demander des explications, un
+petit gâte-sauce entra chez nous précipitamment et
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, venez vite. C'est pressé,
+pressé, pressé!... On a besoin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui?</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. Forestier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'envoie?</p>
+
+<p>&mdash;M. Bouchardy, le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis pas habillé.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit de venir en chemise... Il paraît qu'il est
+arrivé un grand malheur... M. Saumonet, l'autre notaire,
+lève les bras en l'air et crie comme un sourd...
+On les entend tous les deux de la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Le dîner est fini?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, répliqua le petit gâte-sauce, et ce
+n'est pas malheureux, seigneur Jésus! Ils sont à
+prendre le café dans le jardin. Croiriez-vous qu'ils
+n'ont laissé que des pilons, des ailerons, des carcasses
+et des os de gigot. Encore Forestier est venue
+à la cuisine et voulait me donner les morceaux de
+pain à demi mangés,&mdash;on y voyait encore la marque
+des dents,&mdash;mais Mihiète a bien su dire: «Madame,
+si ces rogatons sont bons, gardez-les pour vous, et
+s'ils ne le sont pas, donnez-les aux chiens?» Alors
+madame a voulu se fâcher et jeter par-dessus l'épaule
+qu'une «dame» comme elle ne se commettait
+pas avec des «torchons»; mais nous avons tellement
+ri et nous avons tellement fait tous: «Hou!
+hou! hou!» qu'elle s'est sauvée en criant qu'elle
+n'avait jamais souffert, qu'elle ne souffrirait jamais
+qu'on lui manquât de respect.</p>
+
+<p>Pendant que le petit garçon parlait, je m'habillai
+à la hâte. Dès qu'il fut parti, je me regardai dans la
+glace de trente centimètres de haut et quinze centimètres
+de large qui était le seul meuble de luxe de
+la maison. Il s'agissait de résoudre un problème
+ardu, et de faire le n&oelig;ud de ma cravate.</p>
+
+<p>Là, tout le bon sens de ma mère et toute sa tendresse
+ne pouvaient me servir de rien. Elle vit mon
+embarras et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas t'en tirer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laisse-moi faire.</p>
+
+<p>Elle me fit un n&oelig;ud à la Colin, et comme je regardais
+avec inquiétude ce n&oelig;ud dans la glace, elle
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas assez beau pour mademoiselle
+Angéline, c'est qu'elle ne s'y connaît pas. C'est avec
+un n&oelig;ud fait comme ça que ton père m'a persuadée
+de devenir madame Trapoiseau... Est-ce que ta mère
+ne vaut pas mademoiselle Bouchardy?</p>
+
+<p>La question était sans réplique; aussi je brossai
+mon chapeau avec soin et je partis.</p>
+
+
+
+
+<a name="IV"></a><h1>IV</h1>
+
+<h3>A LA CUISINE</h3>
+
+
+<p>Il n'y avait pas loin du faubourg Saint-Hilaire où
+je demeure à la maison de M. Forestier, honorable
+député de Creux-de-Pile. Cent pas, tout au plus.
+Tous les «<i>principaux de la ville</i>,» comme dit le secrétaire
+de la sous-préfecture, habitaient cet heureux
+quartier, le seul où chaque maison eût son jardin et,
+au bas du jardin, la rivière.</p>
+
+<p>Je ne tardai donc pas à toucher le but de la course,
+c'est-à-dire le marteau en forme de poignée qui avertissait
+l'honorable député de l'approche d'un de ses
+électeurs. Mais avant d'agiter ce marteau, je prêtai
+l'oreille. Un grand bruit d'assiettes, de chaudrons,
+de casseroles, de verres choqués les uns contre les
+autres, d'éclats de rire et de cris de joie sortait de la
+cuisine et annonçait à tout le pays le présent contrat
+et la noce future.</p>
+
+<p>Le chef de cuisine, renommé à plus de dix lieues
+à la ronde, et emprunté pour ce jour-là au fameux
+hôtel du <i>Dauphin</i>, où descendent tous les conseillers
+généraux et où dînent tous les notaires du département,
+présidait naturellement le festin. Je reconnus
+sa forte voix bien timbrée qui proposait un toast; et
+en regardant à travers la fenêtre ouverte, j'aperçus
+sa haute et magnifique encolure. En face de lui était
+la grosse Mihiète, faite au tour, je veux dire comme
+une barrique montée sur deux courtes pattes, et majestueuse
+aussi, mais à sa manière, c'est-à-dire en
+largeur et en profondeur plutôt qu'en hauteur. Son
+teint était rouge de brique, ses joues s'élevaient
+comme deux poires énormes ou plutôt comme deux
+collines arrondies au fond desquelles on apercevait
+un vallon étroit et court. C'était son nez. Son menton
+supérieur, le vrai, reposait mollement sur deux
+autres qu'on aurait pu prendre pour des coussins.
+Sa voix en revanche, était grêle, mais perçante, et,
+sans retentir, se faisait entendre au loin, comme le son
+de la plus haute note du violon.</p>
+
+<p>Autour de ces deux personnages considérables
+étaient assis et groupés, chacun suivant son importance,
+sept ou huit autres personnes, servantes ou
+domestiques mâles appelés à prendre leur part de la
+fête, à condition de servir à table les invités de
+M. Forestier, ou de faire dans la cuisine de Mihiète,
+pour ce jour-là et sous ses ordres, les travaux d'ordre
+inférieur.</p>
+
+<p>Le chef de cuisine, le grand chef se leva, remplit
+son verre et celui de tous les assistants d'un vin que
+je reconnus à la forme des bouteilles n'être pas «vin
+du pays», mais bien «bordeaux» le plus pur, mit
+une main dans son gilet, comme il avait entendu dire
+que faisait le grand Napoléon, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames et messieurs, je bois à la santé des
+dames ici présentes...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! crièrent tous les convives qui avaient de
+la barbe au menton ou qui nourrissaient l'espérance
+d'en avoir un jour.</p>
+
+<p>(Parmi ceux-ci je remarquai la voix glapissante
+du petit gâte-sauce qui était venu me relancer chez
+moi.)</p>
+
+<p>Toutes les dames se levèrent et tendirent leurs
+verres du côté de l'orateur.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je bois à la santé des dames ici présentes...</p>
+
+<p>Le gâte-sauce interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Et des demoiselles.</p>
+
+<p>L'orateur irrité s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Et des demoiselles aussi. C'est ce que j'allais
+dire...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il ne l'avait pas dit! répliqua le gâte-sauce,
+fier de son succès, car toutes les «dames»
+lui avaient souri. Elles étaient toutes «demoiselles»,
+hélas! ou du moins elles n'avaient jamais comparu
+devant M. le maire, ce qui est l'essentiel.</p>
+
+<p>Le chef de cuisine continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je bois encore et en premier lieu à la santé de
+mademoiselle Mihiète, ici présente, et qui nous fait
+l'honneur de nous recevoir dans sa maison...</p>
+
+<p>Mihiète s'inclina d'un air de protection bienveillante.</p>
+
+<p>&mdash;... Dans sa maison..., reprit le chef, et de nous
+offrir quelques bouteilles de ses meilleurs crus,
+parmi lesquels je remarque avec plaisir du Château-Margaux,
+messieurs, du Château-Yquem, mesdames...</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit Mihiète en montrant quelques bouteilles
+cachées derrière sa robe, nous avons aussi
+du Chambertin et du Corton, sans compter les vins
+de dessert et quelques liqueurs que j'ai eu soin de
+prendre pendant que madame Forestier faisait des
+grâces avec les dames et les messieurs de là-bas...
+Sans ça, je la connais, elle aurait tout mis sous clef,
+ou, si elle avait oublié, les messieurs auraient tout
+sifflé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le cocher de M. Forestier, c'est vrai
+qu'ils sifflent dur, quand ils s'y mettent. L'autre jour,
+à Saint-Perry, après la foire, le patron, le président
+et le procureur de la République,&mdash;deux autres de
+son espèce,&mdash;ont fait apporter dix bouteilles,&mdash;dix,
+vous m'entendez bien,&mdash;et n'ont pas laissé au fond
+de quoi donner à boire à un merle.</p>
+
+<p>Il y eut un cri d'indignation autour de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne t'ont rien donné? demanda Mihiète.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout. Ah! si! le patron m'a donné
+l'ordre que voici:</p>
+
+<p>«&mdash;Pierre, tu donneras l'avoine au cheval et tu
+boiras un verre de vin gris à ma santé.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Mihiète, je le reconnais bien là. Tout
+pour lui. Rien pour les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, ajouta Pierre, je les ai joliment menés
+dans la calèche, tout le long de la route. Je suis
+parti au galop, j'ai passé dans toutes les ornières,
+j'ai traversé tous les tas de pierres, je les faisais rouler
+l'un sur l'autre et je les secouais comme la salade
+dans le panier. M. Forestier a voulu descendre un
+instant; j'ai fait semblant d'arrêter; il a mis un pied
+par terre, j'ai lancé mon cheval, sans en avoir l'air,
+il est tombé les quatre fers en l'air. Ça lui apprendra
+à m'offrir un verre de vin gris quand il se remplit,
+lui, comme une tonne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda le chef de cuisine, qu'est-ce
+qu'il a dit en se relevant?</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit comme vous auriez dit, à sa place:</p>
+
+<p>«&mdash;Sacré nom de Dieu!»</p>
+
+<p>A cette réponse, tous les convives se mirent à rire,
+et surtout les «demoiselles».</p>
+
+<p>Pierre continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait bien voulu se fâcher, mais j'ai crié plus
+fort que lui. J'ai dit aussi: «Sacré nom de Dieu!»
+mais en parlant à mon cheval. J'ai juré contre le
+bourrelier, contre le carrossier, contre la calèche,
+contre les saints, contre tous les diables d'enfer,
+contre l'agent-voyer qui a fait la route, contre les
+ouvriers qui l'ont cailloutée, contre la pluie, contre
+le vent, et, tout en jurant, je relevais le patron,
+je l'essuyais, je le brossais, car il était tout couvert
+de boue, je le plaignais, je lui disais tout bas
+que c'était bien malheureux pour lui, qu'on croirait
+qu'il s'était grisé à la foire et qu'il n'avait pas pu se
+tenir debout sur ses pattes; que madame Forestier
+lui ferait une scène au retour, mais que je serais témoin,
+moi, qu'il n'avait pas bu plus que les autres...</p>
+
+<p>Enfin j'en ai tant dit qu'au lieu de m'appeler «fichu
+animal» et «sacrée rosse», comme au commencement,
+il a fini par me remercier comme si je lui avais
+rendu service... Et voilà!... Oh? les maîtres, voyez-vous,
+c'est tous de la canaille. Si on ne les tenait pas
+bride en main, on n'en ferait rien de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Et les maîtresses donc? dit Mihiète. En voilà
+qui sont bassinantes! Il faut se lever à cinq heures
+du matin, se coucher à minuit, leur porter le chocolat
+au lit avec du pain grillé et beurré, revenir à dix
+heures, au coup de sonnette de madame, recevoir les
+ordres pour le déjeuner, pour le dîner, pour le lunch
+(une invention de ces chiens d'Anglais qui ne savent
+quoi faire pour tourmenter le pauvre monde!),
+balayer par-ci, balayer par-là, faire les lits, lacer
+madame qui est faite comme une tour et qui
+veut paraître mince comme une guêpe (l'autre jour
+j'ai cassé deux lacets, à force de tirer; elle criait
+comme une brûlée, et moi je serrais toujours plus
+fort, ça m'amuse, quand elle crie); ensuite il faut
+faire la cuisine, et quand on l'a faite, entendre dire
+à madame qui ne saurait pas seulement mettre un
+rognon de veau à la broche: «Mihiète, vous ne comprenez
+donc rien? Vous jetez le sel à poignées; vous
+poivrez tout que c'est une bénédiction; vous mettez
+trois livres de beurre dans le macaroni, comme si le
+beurre ne coûtait rien, ou comme si on le ramassait
+sur les grands chemins; il faut faire attention, ma
+fille, ou je vous mettrai à la porte!...»</p>
+
+<p>En parlant, Mihiète imitait de son mieux le ton et
+la colère de sa maîtresse, et les autres domestiques
+riaient aux éclats.</p>
+
+<p>A la fin, le chef de cuisine lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne lui répondez rien?</p>
+
+<p>Mihiète se redressa fièrement:</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Je lui dis d'aller dans son salon pour faire
+la gracieuse et de me laisser dans ma cuisine, où je
+veux être maîtresse de mes fourneaux. Je ne veux
+pas que personne vienne goûter mes sauces avant
+qu'elles soient sur la table. Alors elle m'appelle de
+tous les noms et crie qu'une «dame de député comme
+elle» ne peut pas se disputer avec un «torchon»
+comme moi. Mais moi je lui réplique qu'il y a des
+torchons qui valent mieux que des dames de députés,
+que les torchons savent faire le dîner et que les
+dames de députés ne savent que le manger; que
+si j'avais de quoi, je saurais bien me coucher à
+moitié sur mon canapé pour recevoir les messieurs
+et lever les yeux en l'air pour en montrer le blanc,
+comme font les tanches dans la poêle à frire. L'autre
+jour, elle s'est avancée vers moi, la main levée pour
+me donner un soufflet, en m'appelant «carogne»...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de bon. C'était un quart d'heure avant
+dîner. J'ai plongé ma grande cuiller dans le pot-au-feu;
+je l'ai retirée pleine de bouillon et j'ai dit «Madame,
+les «carognes» sont faites comme vous, et si
+vous me touchez, mon bouillon est brûlant, je vous
+en marquerai pour la vie.» Et voilà!</p>
+
+<p>Elle était en toilette; elle allait faire des grimaces
+devant ses invités; elle a eu peur et s'est sauvée.</p>
+
+<p>Le chef de cuisine demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous a pas renvoyée?</p>
+
+<p>Mihiète répliqua d'un air profond:</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyée! Elle s'en garderait bien. J'en sais
+bien trop long sur son compte!</p>
+
+<p>Les assistants essayèrent vainement de la faire parler.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, répondit Mihiète; voilà vingt ans que
+je suis dans la maison. J'y suis entrée huit jours
+après la naissance d'Hyacinthe. Ce n'est pas à moi
+de dire des choses qui ne sont pas à dire et qui feraient
+du tort.</p>
+
+<p>&mdash;A qui? demanda une curieuse.</p>
+
+<p>&mdash;A ton bonnet, bavarde! Elle le sait bien, et ce
+n'est pas elle qui me renverra jamais! Ah! quand
+elle était jeune! Ce pauvre M. Forestier n'était pas
+toujours content...</p>
+
+<p>Puis elle se mordit la langue, heureuse d'avoir
+excité la curiosité publique, heureuse aussi de ne
+pas la satisfaire, ce qui lui donnait une réputation
+de discrétion et faisait soupçonner bien des mystères.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, demanda le chef de cuisine, si elle
+ne vous renvoie pas, est-ce que vous ne la quitterez
+jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répliqua Mihiète d'un air capable, ça dépend... Quand
+nous aurons marié notre Hyacinthe,
+on verra.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est jolie, votre Hyacinthe! Ah! ma foi,
+c'est tout ce qu'il y a de plus joli à Creux-de-Pile et
+aux environs.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans tout le département! s'écria Mihiète
+avec transport. C'est moi qui l'ai élevée, cette enfant,
+et je m'en vante! Ce n'est pas elle qui m'appellerait
+«carogne», comme sa mère a fait l'autre
+jour, ni qui me menacerait d'un soufflet! Ah! la
+pauvre chérie! Elle est bonne comme le bon pain.
+Elle ne ferait pas de mal à une mouche, et elle est
+gaie comme un petit chat gris. Tenez, savez-vous ce
+qu'elle me disait hier:&mdash;«Écoute, ma bonne Mihiète,
+tu ne peux pas t'accorder avec maman, veux-tu
+venir avec moi? Je vais me marier, tu sais, avec
+Michel...&mdash;Ah! oui, un joli garçon, ai-je répondu.&mdash;N'est-ce
+pas, Mihiète? Et que j'aime comme il
+m'aime... Eh bien, tu feras notre ménage. Veux-tu?»</p>
+
+<p>J'ai dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Mais ton père va se fâcher, lui qui ne trouve
+de bon que mes sauces...</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! papa viendra dîner souvent chez
+nous. Ça le changera!»</p>
+
+<p>Et alors ma foi, j'ai dit: oui, et dans trois jours
+je vais quitter la cambuse. Je rendrai mon tablier à
+madame et je dirai:</p>
+
+<p>«&mdash;Madame Forestier, au plaisir de ne jamais
+vous revoir!»</p>
+
+<p>Le discours de Mihiète étant fini, je frappai à la
+porte et l'on ouvrit.</p>
+
+
+
+
+<a name="V"></a><h1>V</h1>
+
+<h3>UN ARTICLE DU CONTRAT</h3>
+
+
+<p>C'est le petit gâte-sauce qui se montra le premier.
+Il courut m'annoncer au fond du jardin, et je vis
+arriver à pas précipités mon respectable patron,
+M. Bouchardy, suivi de son collègue, qui gardait
+dans sa démarche quelque chose de sec, de net et de
+tranchant comme une lame de rasoir. Derrière eux,
+mais à quelque distance, mon ami Michel nous observait
+à travers le feuillage, et mademoiselle
+Hyacinthe, appuyée sur son bras le regardait d'un
+air inquiet.</p>
+
+<p>Visiblement il s'agissait de quelque chose de
+grave. Une des deux parties avait trop tendu le
+câble; il allait casser. Les deux vieilles dames (je les
+appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagénaires
+ni l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec
+dignité. Mme Forestier, étant maîtresse de la maison
+feignait de s'occuper surtout de ses hôtes, et
+leur offrait à boire avec des grâces incomparables.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous ce café, chère belle?</p>
+
+<p>&mdash;Excellent, chère madame, excellent, tout à fait
+excellent! répondait une dame au nez rouge. Où
+donc l'achetez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne l'achetons pas, chère belle. Nous le
+recevons directement de Bourbon et de Moka, par la
+malle des Indes. C'est sir John Miller, gouverneur
+d'Aden, qui nous l'envoie mélangé tout exprès, dans
+des proportions dont vous n'avez pas d'idée.</p>
+
+<p>Ces derniers mots «dont vous n'avez pas d'idée»
+avaient pour but d'humilier la dame au nez rouge;
+mais celle-ci s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin qui est à la Martinique m'en envoie
+souvent...</p>
+
+<p>Par ce moyen, elle reprenait le terrain perdu, car
+il n'est pas donné à tout le monde d'avoir un cousin
+à la Martinique.</p>
+
+<p>Alors madame Forestier lui coupa la parole et répliqua
+un peu sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;... Chère belle, s'il faut tout dire, ce mélange
+est préparé par sir John Miller lui-même; pour lui,
+cela va de soi; pour le grand shérif de la Mecque qui
+n'en veut plus prendre que de sa main (c'est un article
+secret du dernier traité qu'il a signé avec l'Angleterre)
+et pour la reine Victoria.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors vous êtes donc très intimes avec sir
+John Miller?</p>
+
+<p>&mdash;Intimes, chère belle, au point que sir John et
+lady John m'ont promis de venir me voir, l'hiver prochain,
+à Paris.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit pour offrir du café à une autre
+dame qu'elle appelait «ma chérie».</p>
+
+<p>Pendant ce temps, «chère belle», la dame au nez
+rouge, disait à demi-voix à sa voisine:</p>
+
+<p>&mdash;Fait-elle des embarras, cette pauvre Rosine;
+pour un Anglais qu'elle connaît et qui est sous-préfet
+chez les nègres!</p>
+
+<p>De son côté, Rosine&mdash;je veux dire Mme Forestier,&mdash;faisait
+le tour du cercle en prodiguant les
+«chère belle», «ma chérie», «mon bel ange bleu»,
+«mon petit chou», et tous les termes de protection
+bienveillante dont elle croyait caresser et accabler à
+la fois ses hôtes.</p>
+
+<p>A la fin, elle arriva en face de Mme Bernard, la
+mère de Michel, qui, soit par hasard, soit de parti
+pris, l'attendait fermement assise sur sa chaise et
+regardait le groupe de Michel et d'Hyacinthe appuyés
+l'un sur l'autre et cachés à demi dans l'ombre.</p>
+
+<p>Là, comme j'étais assez proche et comme la voix
+des deux dames était fort claire et par moments
+presque aiguë, j'entendis ce qui suit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Reine, dit Mme Forestier en s'asseyant et
+prenant les mains de son amie, c'est donc aujourd'hui
+que nous allons signer le bonheur de ces enfants!</p>
+
+<p>Et d'un geste elle montra les jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma pauvre Rosine, répliqua l'autre, c'est
+le moment de dire adieu à la jeunesse. Nous vieillissons,
+ma chère!...</p>
+
+<p>C'était vrai pour toutes les deux, mais Mme Forestier
+ne l'avouait pas. Aussi l'autre, plus âgée
+d'ailleurs de cinq ans, le lui rappelait avec plaisir.
+Se sentant noyer, elle s'attachait comme une lourde
+pierre au cou de sa bonne amie,&mdash;afin de la noyer
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère, dit Mme Forestier, en évitant le
+combat (quoiqu'elle fût très vaillante, Dieu le sait?),
+quel chagrin quand on pense qu'on a élevé une fille
+pendant vingt ans, au milieu de toutes les tendresses,
+qu'on l'a entourée de tant de soins, qu'on l'a aimée
+avec tant de passion, qu'on lui a sacrifié tous ses
+goûts, toutes ses idées, tout son bonheur, car je peux
+bien l'avouer à présent; c'est malgré moi et dans l'intérêt
+de mon mari que je me suis laissé traîner dans
+le monde... Oui, quand je pense à tout cela et que je
+vois Hyacinthe toute prête à me quitter sans remords,
+presque sans regrets, je me dis: «Seigneur
+mon Dieu? qu'est-ce que c'est que la vie?»</p>
+
+<p>Alors cette tendre mère posa sur ses yeux un
+mouchoir brodé de dentelle pour cacher ses larmes;
+mais l'autre dame&mdash;la mère de Michel,&mdash;non moins
+tendre, quoique moins poétique et plus philosophe,
+lui répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, ma pauvre Rosine? Il faut bien
+en passer par là! Tu as dansé. Ta fille veut danser
+à son tour. C'est la loi de ce monde. Tu as montré
+tes grâces pendant vingt ans. Elle aussi veut montrer
+les siennes.</p>
+
+<p>A ce mot de «montrer ses grâces», Mme Forestier
+reprit assez aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entends-tu par là, «montrer mes grâces?»</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, dit l'autre, ce que tu entends aussi
+bien que moi, si tu n'es pas sourde. Et si le capitaine
+Smintéry, aujourd'hui colonel à Batna, était
+ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, le capitaine Smintéry était un sot, et
+ceux qui répètent ces sottises...</p>
+
+<p>J'aurais bien écouté cette conversation, pendant
+quelques minutes, sans trop d'ennui, mais comme le
+diapason des voix s'élevait de seconde en seconde,
+je craignis quelque malheur, je fis signe à Michel de
+s'approcher et je vins moi-même présenter mes plus
+profonds respects aux vieilles dames qui, du reste,
+me regardèrent toutes deux avec un parfait mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit madame Forestier, en reprenant son
+grand air de femme distinguée, qu'elle avait un instant
+failli perdre, au souvenir, mal à propos rappelé,
+du capitaine Smintéry, voici le petit Trapoiseau, je
+crois...</p>
+
+<p>Et me regardant de plus en plus par-dessus l'épaule,
+comme si j'eusse été un meuble du jardin:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon garçon, l'acte est-il prêt?</p>
+
+<p>Elle dit cela lentement, négligemment, comme
+une personne du grand monde, qui a tellement
+d'affaires en tête qu'elle sait à peine qui lui parle et
+de quoi on lui parle.</p>
+
+<p>Mme Bernard, au contraire, visant moins à la
+distinction et à la poésie, me regardait de ses yeux
+noirs et froids, mais non pas languissants, de vrais
+yeux de femme d'affaires, ou qui se croit habile en
+affaires, parce qu'elle demande beaucoup d'argent
+aux autres et qu'elle n'en veut donner à personne.</p>
+
+<p>Je répondis donc, car les yeux de l'une m'interrogeaient
+aussi bien que la bouche de l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, quand il vous fera plaisir de signer.</p>
+
+<p>Mais alors, Michel qui était en face de moi, debout
+derrière sa mère, me fit un signe, sans être vu d'elle.
+J'ajoutai donc par précaution:</p>
+
+<p>&mdash;... Cependant, de peur d'avoir oublié quelque
+chose, je vais relire le contrat à M. Bouchardy et à
+M. Saumonet. Michel, veux-tu venir?</p>
+
+<p>Il me suivit, en effet, avec empressement, et dit à
+demi voix à sa fiancée, toute pâle d'émotion et suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète de rien, Hyacinthe. Je te jure de
+mettre le feu à nos deux maisons, plutôt que de ne
+pas forcer tous les obstacles.</p>
+
+<p>Je crois bien avoir entendu qu'un souffle léger
+comme un baiser suivit cette promesse, moins digne
+d'un avocat que d'un homme de guerre, mais je ne
+voudrais pas l'affirmer par serment... Et, après tout,
+qu'importe? Suis-je de ceux que le bonheur d'autrui
+incommode?</p>
+
+<p>Une seconde après, pourtant, je crus pouvoir me
+retourner sans indiscrétion. Je vis alors les beaux
+yeux de Mlle Hyacinthe me sourire; elle me salua
+d'un gracieux signe de tête et me dit en montrant
+son fiancé:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, mon bon monsieur Trapoiseau,
+retenez-le; je vous en prie; il veut tout casser!</p>
+
+<p>Sur ce mot, elle alla rejoindre son amie, Mlle Angéline
+me regardait à son tour d'un air fort amical
+et qui ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, dépêchez-vous! Les danseuses
+s'impatientent.</p>
+
+<p>Enfin nous arrivâmes, Michel et moi, dans une
+allée sombre qui descendait vers la rivière, profonde
+en cet endroit de dix pieds et large de trente pas
+environ.</p>
+
+<p>Alors il s'arrêta devant moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, je vais être demain le plus heureux
+ou le plus malheureux des hommes. Je ne sais
+pas encore lequel des deux; car tout dépend de deux
+femmes; or, l'une est horriblement méchante et tout
+à fait folle, c'est ma future belle-mère. L'autre,
+c'est... ma mère. Tu connais comme moi ses dispositions
+d'esprit. Quant au père Forestier, c'est un zéro
+que sa femme mène par le bout du nez, ou plutôt
+qu'elle pousse et retient à coups de cravache. Or, de
+ces deux femmes, qui par des moyens divers, se sont
+rendues maîtresses de la fortune des deux familles,
+si l'une refuse son consentement au mariage, tout est
+perdu; l'autre se piquera d'honneur, et alors Hyacinthe,
+mon mariage et moi, nous serons tous flambés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est donc arrivé, depuis le dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Une catastrophe, cher ami, une vraie catastrophe;
+heureusement elle n'a pas encore éclaté. Ma
+mère ignore tout; mais quand elle saura!... je la vois,
+je l'entends d'ici. Tu sais combien elle est vive...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire violente.</p>
+
+<p>&mdash;... Et qu'elle ménage peu ses expressions...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'au premier mot de travers elle
+va vider sur ses amis toute une hottée d'injures. Enfin
+qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit Michel. Pendant le dîner j'étais placé,
+naturellement, à côté d'Hyacinthe et comme tu peux
+croire, je n'écoutais guère la conversation des voisins;
+mais Hyacinthe, elle, me paraissait préoccupée,
+agitée, presque triste; enfin l'on eût dit qu'elle avait
+quelque grief contre moi. Plus le dîner avançait,
+plus sa tristesse devenait visible et commençait à
+m'inquiéter. A la fin, comme je la pressais toujours
+de parler, elle m'a dit tout bas: «En effet, j'ai quelque
+chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez,
+Michel. Je vous aime et je sais que vous m'aimez.
+Ce que je crains ne vient ni de vous ni de moi. Je
+vous le dirai tout à l'heure, au jardin.» Et alors, avant
+la fin du dessert, elle est sortie, sous prétexte d'aller
+recevoir Mlle Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe
+une minute après.</p>
+
+<p>Elle m'a dit: «Michel, mon père m'a chargée avant
+dîner de la plus désagréable commission du monde...
+On vous a promis que j'aurais une dot; on vous a
+trompé. Je n'en ai pas...»</p>
+
+<p>Là-dessus, comme tu peux croire, je me suis jeté
+à genoux devant elle, je lui ai baisé mille fois les
+mains, je l'ai priée de ne pas penser à cela. J'ai protesté
+que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine
+et que j'en gagnais assez déjà dans mon
+métier d'avocat pour que nous n'eussions besoin de
+personne; je l'ai rassurée enfin, de toutes les manières;
+mais elle m'a répliqué: «Oh! Michel, ce n'est
+pas de vous que je doute; c'est de votre mère qui
+déteste la mienne, qui ne m'aime guère et qui peut-être
+sera heureuse de saisir cette occasion de rompre.
+Or, si elle refuse son consentement, tout est
+perdu, de son côté, ma mère va prendre les armes et
+nous voilà séparés pour la vie.»</p>
+
+<p>Alors Hyacinthe m'a répété les explications que le
+père Forestier n'ose pas me donner en face. Il avait
+en propre, le jour de son mariage, cent mille écus
+de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le
+conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dépensé
+dans l'entretien et l'amélioration d'une très grande
+propriété qui appartient à celle-ci et sur laquelle
+il a fait construire, à ses frais, lui, Forestier, une
+magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la
+femme se dit maîtresse de tout, ne veut pas donner
+un centime, garde le revenu aussi bien que le
+capital, proteste que son mari a dissipé sa propre
+fortune en dépenses insensées, ce qui est un affreux
+mensonge, et menace de mettre celui-ci à la porte,
+s'il fait acte de rébellion... Séparation de corps
+et de biens! Juge un peu du scandale pour un
+député à l'approche des élections qu'on prévoit.</p>
+
+<p>J'écoutais ce récit en riant. J'en avais vu bien d'autres
+depuis que je rédigeais des contrats.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demandai-je à Michel, elle refuse absolument
+tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en
+se saignant aux quatre veines,&mdash;elle qui jouait de
+soixante-dix mille livres de rentes dont la moitié, en
+bonne justice, est due au travail et au patrimoine de
+son mari, elle pourra donner mille écus par an au
+lieu de dot, mais elle ne s'y engage pas formellement...
+Du reste, si Hyacinthe une fois mariée venait
+à se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui
+ouvrirait ses bras de mère et la protégerait vigoureusement
+contre quiconque. Jolie perspective pour
+Hyacinthe et pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je connais ces belles mères plus redoutables
+pour leurs gendres que quatre vipères en fureur...
+Alors, ta mère va refuser son consentement?</p>
+
+<p>&mdash;A coup sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu seras désespéré?</p>
+
+<p>&mdash;A en mourir.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi là, Michel!... La bataille est en
+danger, comme à Marengo, mais une charge de cavalerie
+faite à propos peut tout sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami Trapoiseau, dit-il, si tu peux me
+rendre ce service, compte que ma vie est à toi, quand
+tu voudras la prendre, comme dans <i>Hernani</i>,&mdash;au
+premier son du cor!</p>
+
+<p>Sur cette promesse, j'allai trouver la mère.</p>
+
+
+
+
+<a name="VI"></a><h1>VI</h1>
+
+<h3>LE PRÉSIDENT DE CREUX-DE-PILE</h3>
+
+
+<p>Mais d'abord il fallait prendre conseil de mon patron;
+agir sans son consentement eût été grave,&mdash;plus
+que grave,&mdash;dangereux!</p>
+
+<p>Justement, M. Bouchardy venait de se retirer avec
+son collègue, M. Saumonet, M. Forestier et le président
+du tribunal au fond du cabinet du jardin; et
+tous les quatre délibéraient sur le cas de Michel et
+d'Hyacinthe; car le président du tribunal qui, pour
+des raisons particulières, était au courant de tout et
+prenait un intérêt très grand à l'affaire, venait de
+mettre la question sur le tapis, devant les deux notaires
+et s'appliquait majestueusement à l'embrouiller,
+à la compliquer, à l'envenimer.</p>
+
+<p>C'est, je crois, le moment de parler de ce brave
+homme qui n'est pas un des moindres personnages
+de cette histoire.</p>
+
+<p>Pour la hauteur (de la taille), pour la grosseur et
+la pesanteur du corps, il ne le cédait qu'aux éléphants.
+Mais pour l'art de se tourner toujours du côté du
+plus fort et d'y gagner quelque chose, soit pour lui,
+soit pour les siens, il était sans égal dans le département.
+Aussi quoique son nom de famille fût Portefoin,
+on l'avait surnommé Vire-à-Temps, et il virait
+en effet la barque avec tant de bonheur et d'adresse
+qu'il avait toujours le vent en poupe.</p>
+
+<p>Il était fort respecté, car, comme dit un philosophe,
+rien ne réussit autant que le succès. Bon président
+du reste, toutes les fois qu'il n'avait pas intérêt
+à juger d'un côté ou de l'autre, voici par quels
+degrés il était entré dans la magistrature.</p>
+
+<p>Son argent l'avait fait notaire, la dot de sa femme
+l'avait fait riche. Louis-Philippe, avant le 24 février,
+l'avait fait juge; la République le fit sous-préfet; Napoléon
+III le fit président du tribunal de Creux-de-Pile,
+qui est la principale ville du département, et le
+décora deux fois. Puis, comme il avait des cousins
+et des amis dans le conseil général, il fit tracer, aux
+frais du public, cinq ou six routes au travers de ses
+terres et se fit payer l'expropriation d'un terrain de
+bruyères quatre fois aussi cher que si la route avait
+passé dans les terrains maraîchers des environs de
+Paris.</p>
+
+<p>Cependant, il eut la sagesse, car c'était vraiment
+un sage qui ne donnait rien à la vaine gloire, de refuser
+pour lui-même tout avancement. Mais c'est
+qu'il gardait son crédit pour ses trois fils.</p>
+
+<p>L'aîné, qui n'était bon à rien, fut nommé sous-préfet
+et marié sur-le-champ à une riche héritière, avant
+qu'on pût apercevoir sa nullité.</p>
+
+<p>Le cadet fut fait receveur des finances, sans
+apprentissage. Le troisième fut procureur de l'empire
+d'abord, puis de la République. Il avait promesse
+des plus hauts personnages (c'est-à-dire
+de trois ou quatre chefs de division au ministère de
+la justice) de remplacer son père à la présidence
+quand la limite d'âge serait arrivée.</p>
+
+<p>Celui-là était l'ambitieux de la famille. C'est lui
+que le père, confiant dans son jeune mérite et dans
+sa souplesse, destinait à être président d'abord du
+tribunal de première instance, puis conseiller à la
+cour d'appel, puis président encore, mais assis à
+cette hauteur où les humains ne semblent plus que
+des insectes qu'on met à l'amende, en prison, qu'on
+déshonore ou qu'on ruine à volonté en appliquant et
+combinant les articles 2634, 4533, 9312 et 5839 de
+n'importe quel code. Un peu plus tard, à cinquante
+ans peut-être, le président de la cour d'appel deviendrait
+conseiller à la cour de cassation; puis président
+encore, et alors aurait la tête dans les nues, comme
+notre saint père le pape, car ses jugements seraient
+infaillibles.</p>
+
+<p>Le vieux Portefoin (dit Vire-à-Temps) s'en réjouissait
+d'avance, et voyait, comme un autre Abraham, sa
+race s'étendre et dominer au loin, par tout l'univers.</p>
+
+<p>Malheureusement, pour monter si haut, il fallait
+un point d'appui. En temps de république il y en a
+deux, la Chambre des députés et le Sénat (sans
+compter les antichambres). C'est par ces deux grandes
+portes qu'on entre la tête haute dans les ambassades,
+les présidences, les recettes générales et les
+ministères.</p>
+
+<p>Or, ces deux portes étaient bouchées pour le moment,
+l'une, celle de la députation, par M. Forestier,
+l'autre, celle du Sénat, par un cousin germain du
+président, homme aimable, homme d'esprit, tout
+dévoué au vieux Vire-à-Temps, mais qui avait lui-même
+un gendre parfaitement sot et nul, et qui voulait
+(ne sachant à quoi l'employer), lui réserver au
+moins son poste de sénateur.</p>
+
+<p>De là vient que le président tournait autour de son
+ami Forestier et de la belle Hyacinthe, qu'il aurait
+bien voulu faire épouser à son fils le receveur (car
+malheureusement le procureur était marié); oui,
+mais plus malheureusement encore, le receveur était
+tellement mou de corps et d'esprit, quoique pareil à
+son père pour la forme et la complexion, qu'aucune
+fille bien rentée n'en aurait voulu pour mari. De plus,
+il avait pour les vieilles servantes une passion déplorable
+et presque scandaleuse.</p>
+
+<p>Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre
+la répugnance d'Hyacinthe et s'allier étroitement par
+elle à M. Forestier! Le président, le député, le receveur,
+le procureur, le sous-préfet,&mdash;tous les pouvoirs
+réunis dans la même famille et presque dans la
+même main, celle du président. Le vieux Vire-à-Temps
+aurait gouverné avec un pouvoir absolu et
+pourtant légal plus de cent mille hommes. Une seule
+chose lui aurait manqué: c'est la faculté de les envoyer
+en enfer, soit en leur faisant couper le cou,
+soit, après leur mort, en les faisant piquer avec des
+fourches rougies au feu par les diables.</p>
+
+<p>Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous,
+n'appartenait qu'au curé, mon oncle, et par bonheur,
+le curé qui se défiait un peu du président (il y a toujours
+eu concurrence entre les deux métiers) ne se
+livrait pas aisément. On pouvait avoir son appui,
+mais en le payant de mille concessions, car l'homme
+de soutane ne le cédait pas en orgueil au président,
+au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien
+de personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants à pourvoir,
+et quant à moi, son neveu, sans me négliger tout
+à fait (il avait même autrefois dépensé quelque argent
+pour mon éducation), il ne s'occupait pas beaucoup
+de mon avancement dans le monde; je n'étais
+qu'un Trapoiseau, fils de l'huissier Trapoiseau,
+destiné, suivant toute apparence, à crier, comme feu
+mon pauvre père: «Silence, messieurs!» et à recevoir,
+la tête basse, des ordres de M. le procureur de
+la République ainsi rédigés:</p>
+
+<p>«Trapoiseau, vous assignerez demain les nommés
+Dubois, Chauvin et Cambalu; allez porter ma robe à
+la femme du concierge et dites-lui qu'elle raccommode
+ce trou... A propos, vous emmènerez mon
+chien ce soir à la promenade, et vous direz à ma
+femme de ménage de faire mon dîner pour cinq
+heures, etc., etc.»</p>
+
+<p>Peut-être si j'avais porté le nom du curé, mon oncle
+qui s'appelait Torlaiguille, aurait-il pris soin de
+ma fortune, mais si j'étais Torlaiguille par ma mère,
+j'étais encore plus Trapoiseau par mon père.</p>
+
+<p>De là, un avenir de Trapoiseau, c'est-à-dire d'huissier
+maigre, râpé, destiné, pendant la vie entière, à ne
+parler aux gens que pour les prendre au collet, leur
+demander de l'argent, saisir et faire vendre leurs
+meubles et recevoir en échange sur la tête un tas de
+malédictions mêlées quelquefois (hélas)! de vieux
+trognons de chou, de balayures, de pots cassés et
+de choses encore moins respectables.</p>
+
+<p>Mais je m'égare. Revenons à mon président.</p>
+
+<p>Il était donc assis et à demi-couche comme un
+homme d'importance, homme d'érudition, homme
+de capacité et savant jurisconsulte, dans un fauteuil
+en bois de chêne assez artistement tordu par le
+plus habile de tous les menuisiers de Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>Il était assis, cet homme noble et puissant, et le
+fauteuil craquait sous lui, comme un cheval prêt à
+s'affaisser sous un cavalier trop pesant. En face,
+dans des attitudes diverses, mais plus modestes,
+étaient assis pareillement M. Forestier, le député,
+et les deux notaires.</p>
+
+<p>Il parlait. Les autres écoutaient.</p>
+
+<p>Je suivis leur exemple et j'écoutai aussi.</p>
+
+<p>Le président tira lentement de son cigare (car
+M. Forestier avait pris, à Versailles, l'habitude du cigare
+et en offrait volontiers à l'élite de ses hôtes), il
+tira, dis-je, une grosse bouffée, regarda la lune qui
+commençait à se lever à l'horizon, sur la montagne
+en face, et dit avec une majesté incomparable:</p>
+
+<p>&mdash;C'est grave!</p>
+
+<p>Les autres demeurèrent consternés de cet arrêt, et
+gardèrent le silence. Il reprit après deux autres
+bouffées:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très grave! C'est plus que grave!</p>
+
+<p>Je m'approchai pour tâcher d'apprendre ce qui était
+grave, car il ne fallait pas songer à le lui demander
+moi-même... Un simple premier clerc sans fortune
+et sans nom, à un président! Il ne m'aurait même
+pas regardé,&mdash;bien loin de me répondre!</p>
+
+<p>M. Bouchardy me fit signe de la main de m'appuyer
+contre la balustrade et d'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, dit le président, d'une voix onctueuse
+et solennelle, je comprends très bien, mon cher ami,
+les craintes maternelles de madame Forestier. Sa
+tendresse, toujours en éveil pour le bonheur de sa
+fille, prévoit beaucoup de choses...</p>
+
+<p>&mdash;Elle en prévoit trop, interrompit le député, car
+enfin elle traite d'avance Michel comme un misérable
+qui pourrait manger la dot de sa femme, la laisser
+sans asile et sans pain, et la tuer à coups de bâton...
+Après tout, Michel n'est pas encore un scélérat.
+C'est même un joli garçon; un avocat de grand
+mérite, qui a plaidé l'autre jour, à Poitiers, d'une façon
+très remarquable,&mdash;je le sais, j'y étais!&mdash;qui est
+fort estimé ici, qui a dès aujourd'hui une assez belle
+fortune, qui l'augmentera certainement, outre que
+sa mère est riche et lui laissera un bon patrimoine,
+car elle est avare, comme un vieux juif; enfin, nous
+n'avons pas le droit, après tout, d'être bien difficiles
+pour Hyacinthe, car ma femme ne lui donne pas un
+radis...</p>
+
+<p>(Il fit claquer son ongle sous sa dent, pour exprimer
+plus fortement cette belle pensée).</p>
+
+<p>Quant à moi, je donnerais si j'avais, mais je n'ai
+rien, absolument rien, rien de rien, ce qui s'appelle
+rien, au dire de Rosine, qui prend pour elle tout
+l'argent et ne me laisse que les traites à payer...
+C'est pour empêcher mes dissipations, dit-elle. Ah!
+Seigneur Dieu du ciel et de la terre! excepté mon
+traitement de député que je ne veux lâcher à aucun
+prix et qu'elle ne peut pas recevoir en mon absence,
+qu'est-ce que je reçois, excepté les notes des fournisseurs?
+Vous le savez, Saumonet?</p>
+
+<p>Le notaire fit signe qu'il le savait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons, reprit le député d'un ton suppliant,
+ne pourrai-je pas, puisque ma femme est
+maîtresse de tout, lui arracher quelque chose pour
+ma fille, pour ma chère petite Hyacinthe!</p>
+
+<p>Le ton suppliant de ce pauvre homme aurait attendri
+un tigre; maître Saumonet répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous connaissez les instructions que
+m'a données madame Forestier. Je suis forcé de m'y
+tenir. Mille écus de pension à la future, voila tout;
+et elle ne s'engage à verser cette somme que dans
+les mains de sa fille, et encore à condition que la
+conduite de sa fille et de son gendre la satisfera pleinement;
+sans quoi elle supprimerait tout!... Du
+reste, si, comme elle a lieu de l'espérer, leur conduite
+est satisfaisante, madame Forestier ne s'interdit
+pas le droit de faire quelque chose de plus;
+mais elle est et veut demeurer toujours maîtresse de
+ses bienfaits...; c'est pour le bonheur, bien entendu,
+de sa fille qu'elle en agit ainsi.</p>
+
+<p>Vous auriez ri si vous aviez vu la mine à la fois solennelle,
+ironique et pincée de maître Saumonet, pendant
+qu'il débitait ce petit discours.</p>
+
+<p>M. Forestier était accablé.</p>
+
+<p>M. Vire-à-Temps présidait.</p>
+
+<p>Quant à M. Bouchardy, il se leva; me conduisit à
+dix pas de là et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, mon ami, voilà un fichu contrat et
+même un contrat fichu. Jamais Michel et sa mère
+n'accepteront...</p>
+
+<p>Je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Patron, laissez-moi faire.</p>
+
+<p>Et j'expliquai mon projet qu'il approuva en ces
+termes:</p>
+
+<p>&mdash;Ça vaut mieux que le plan de Trochu.</p>
+
+
+
+
+<a name="VII"></a><h1>VII</h1>
+
+<h3>L'ORAGE</h3>
+
+
+<p>Alors j'allai présenter mes respects ou, ce qui est
+plus exact, livrer bataille à la mère de Michel, qui,
+sans s'attendre au coup que je m'étais chargé de lui
+porter, recevait d'un air assez contraint les compliments
+et les félicitations de tous les assistants.</p>
+
+<p>Elle me vit venir de loin, et, malgré la modestie
+ordinaire de mon maintien, elle devina sans doute à la
+fixité de mon regard que j'étais chargé d'une importante
+mission. Un éclair brilla dans ses yeux, pareil
+à une baïonnette au soleil, et m'aurait fait trembler
+si j'avais dû lui parler de mes propres affaires et non
+de celles de son fils; mais on est toujours plus brave
+pour autrui que pour soi-même.</p>
+
+<p>Les voisins et voisines, voyant à mon regard doux
+mais ferme et à l'éclair de la dame que nous avions
+à causer sérieusement ensemble, s'écartèrent par
+discrétion,&mdash;Hyacinthe et Mlle Angéline donnant
+l'exemple.</p>
+
+<p>Celle-ci, passant près de moi, me dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, monsieur Félix, notre bonheur à
+toutes dépend de vous!</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ça pouvait signifier «notre bonheur
+à toutes?» Qu'il leur tardait sans doute d'entrer en
+danse.</p>
+
+<p>Au reste, je n'eus pas le temps d'y penser beaucoup,
+car j'étais en face de l'ennemi.</p>
+
+<p>C'est Mme Bernard qui commença le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose à me dire, Trapoiseau?</p>
+
+<p>Je répliquai d'un air assez embarrassé, mais un
+peu négligent dans la forme:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! madame, c'est bien peu de chose;
+mais encore faut-il que vous en soyez avertie...</p>
+
+<p>Je traînais lentement les mots pour retarder autant
+que possible l'explosion prévue.</p>
+
+<p>&mdash;Avertie de quoi, Trapoiseau?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, madame, d'une légère modification que
+madame Forestier propose d'introduire dans le contrat
+projeté. C'est peu de chose peut-être au fond;
+mais, dans la forme, je craindrais que cette modification
+ne pût susciter au dernier moment des difficultés
+inattendues, et j'ai cru de mon devoir...</p>
+
+<p>J'allongeais ma phrase, qui me faisait l'effet d'un
+tube de macaroni de trente pieds de longueur.</p>
+
+<p>Tout à coup je vis étinceler plus vivement les
+yeux de la dame. Elle m'interrompit en disant d'un
+ton amer;</p>
+
+<p>&mdash;C'est Rosine qui propose ce changement!</p>
+
+<p>Ah! ah! Je suis curieuse de voir ça.</p>
+
+<p>Alors j'expliquai le plus clairement qu'il fut possible
+la suppression de toute dot; l'offre de mille
+écus de pension, payables à volonté, c'est-à-dire
+aussi longtemps qu'il plairait à Mme Forestier,
+etc., etc.</p>
+
+<p>J'enveloppai de toutes les formes les plus moelleuses
+cette communication désagréable et j'attendis.</p>
+
+<p>Par hasard, la dame m'avait écouté jusqu'au bout,
+sans m'interrompre. Il me parut même qu'un petit
+sourire de triomphe ironique relevait le coin de
+ses lèvres. La nouvelle, je crois, ne lui déplaisait
+pas; aussi, dès que j'eus fini:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allez avertir Michel.., ou plutôt, j'y
+vais moi-même.</p>
+
+<p>En effet, elle se leva d'un bond.</p>
+
+<p>Je la retins:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, Michel sait tout... C'est lui qui m'a
+chargé de vous l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Et qu'est-ce qu'il en dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit qu'il accepte.</p>
+
+<p>Elle s'écria furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Michel est un lâche!</p>
+
+<p>Je reculai de deux pas, car on n'aime pas à se
+trouver trop près des panthères déchaînées, et, après
+tout, l'affaire m'intéressait, mais non assez pour m'obliger
+à risquer ma vie.</p>
+
+<p>Je répliquai pourtant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il l'aime!</p>
+
+<p>Alors elle se tourna contre moi, et me portant les
+mains au visage, mais si près que je me préparai à
+venir à la parade, et, si elle allait trop loin, à la riposte,
+elle ajouta d'une voix sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous, Trapoiseau, vous êtes un imbécile!</p>
+
+<p>Ça, c'était pain bénit, en comparaison de ce que
+j'avais craint d'abord; aussi je ne m'amusai pas à
+réclamer. Au contraire, je pris un air souriant, comme
+si j'avais reçu un compliment inespéré.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop peu dire: un imbécile, Trapoiseau!
+Vous êtes un âne!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous me comblez!</p>
+
+<p>&mdash;Et un âne bien digne de servir de compagnon à
+Michel... Mais c'est lui que je veux voir et non votre
+museau de singe!</p>
+
+<p>Pour les injures, je prenais patience, étant de ceux
+qui ne s'arrêtent pas aux pierres du chemin et ne s'occupent
+que d'arriver au but. D'ailleurs, l'effroyable
+caractère de la dame était si connu par les récits de
+ses servantes, qu'elle souffletait une fois la semaine,
+que je m'étais cuirassé d'avance contre toutes les choses
+possibles.</p>
+
+<p>Mais quand elle parla de voir Michel, je me mis
+hardiment en travers du chemin et je lui dis, en étendant
+les mains entre elle et moi, par prudence:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous ne pouvez pas voir Michel en ce
+moment!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas voir mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame! Il a prévu que vous seriez saisie
+d'une émotion trop vive, que vous pourriez lui dire des
+choses véhémentes, qu'il regretterait de les entendre,
+qu'il serait exposé à répliquer, malgré tout le respect
+qu'il vous doit...</p>
+
+<p>Ici elle m'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'il réplique tant qu'il voudra.</p>
+
+<p>En effet, la bonne dame était en fonds pour lui
+rendre la monnaie de sa pièce, à lui et à vingt autres
+ensemble. Bataille! bataille! Elle ne demandait que
+cette joie au Seigneur Dieu des armées.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, madame, sa résolution est inébranlable;
+il accepte toutes les conditions de madame Forestier
+et il m'a chargé de vous en informer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le misérable!</p>
+
+<p>A ce cri qu'on dut entendre de plus de cent pas et
+qui fit retourner toutes les têtes dans le jardin, elle
+ajouta, mais d'une voix plus concentrée:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aura pas mon consentement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il craignait, madame, parce que votre
+refus entraînerait certainement celui de madame
+Forestier, et qu'alors son mariage serait rompu pour
+toujours.... Aussi m'a-t-il chargé d'obtenir votre
+consentement à tout prix.</p>
+
+<p>Ces derniers mots «à tout prix» lui firent dresser
+l'oreille, comme à un cheval de guerre le son de
+la trompette. Cependant elle feignit d'abord de n'y
+faire aucune attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse! je refuse! je refuse! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Je répliquai tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, la première partie de ma mission est
+remplie, avec peu de succès, je le vois, maintenant,
+j'arrive à la seconde... Mais d'abord, si j'osais vous
+prier de vous asseoir, car je prévois que mon discours
+sera long et que je ne vous convaincrai pas du
+premier coup.</p>
+
+<p>Etonnée de mon sang-froid et curieuse surtout de
+savoir ce que j'avais à dire, elle s'assit en effet dans
+un fauteuil. Quant à moi, toujours modeste, je m'assis
+pareillement, mais sur une simple chaise, je regardai
+autour de moi pour savoir si nous n'étions
+écoutés de personne, et je commençai en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, depuis douze ans, sous le titre de tutrice,
+d'abord, de votre fils et d'usufruitière par moitié
+de la fortune de votre mari, feu M. le docteur
+Bernard, en son temps médecin renommé, et de son
+chef maître d'une fortune considérable, vous avez
+reçu une somme totale de trois cent vingt mille
+francs, dont vous avez dépensé environ la moitié
+pour l'entretien du ménage et l'éducation de votre
+fils mineur.</p>
+
+<p>La seconde moitié, composée d'actions de chemins
+de fer et de titres de rentes 3%, qui valent ensemble
+(au cours de la Bourse d'aujourd'hui) cent quatre-vingt
+mille francs, appartient par moitié à vous, madame,
+et à Michel.</p>
+
+<p>Elle me regarda d'un air inquiet, mais fier encore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, dit-elle avec hauteur, je
+n'ai de comptes à rendre à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, madame, à moi; mais à votre
+fils. Michel n'a jamais reçu ses comptes de tutelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'il me les demande, s'il veut. Ce
+n'est pas à un mercenaire, presque à un domestique,
+au fils de la Trapoiseau, enfin, que je vais...</p>
+
+<p>A mon tour, je commençai à perdre mon sang-froid.
+Etre appelé, moi, «imbécile, âne, mercenaire,
+domestique, museau de singe,» j'en avais pris mon
+parti facilement, mais entendre dire de ma mère «la
+Trapoiseau» me fit bondir à mon tour. Je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, sachez que le fils de «la Trapoiseau»
+est fier de sa mère et que Michel, lui, n'a pas lieu
+d'être fier de la sienne. La Trapoiseau a travaillé
+toute sa vie pour m'élever et pour faire de moi un
+honnête homme et un bourgeois...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a bien réussi, dit la dame, en souriant ironiquement:
+Il est joli, le bourgeois; il est bien élevé,
+le Trapoiseau!</p>
+
+<p>Je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous, madame...</p>
+
+<p>Puis, me souvenant que je n'étais pas là pour plaider
+ma propre cause ou pour humilier madame Bernard,
+mais pour accommoder, si c'était possible, les
+affaires de Michel, je conclus:</p>
+
+<p>&mdash;... Je vous dirai vos vérités, une autre fois, si
+c'est nécessaire. Aujourd'hui, je suis chargé par monsieur
+Bouchardy, mon patron, de vous dire qu'il a tous
+les comptes de tutelle entre les mains, qu'il sait où
+vous avez mis l'argent, puisqu'il l'a placé lui-même
+et qu'il a gardé les numéros de tous les titres, qu'il
+peut prouver, quand on voudra, que vous devez à
+Michel, pour sa part et en dehors de tout usufruit,
+plus de quatre-vingt-dix mille francs.</p>
+
+<p>Cela, c'est pour M. Bouchardy.</p>
+
+<p>Quant à Michel, comme il a fait tous les sacrifices
+possibles à la paix, comme il consent à vous laisser
+l'usufruit que le testament de son père vous ôte, à
+dater du jour du mariage, comme il vous aime,
+comme il vous respecte, comme il ne demande qu'à
+vivre toujours avec vous dans l'intimité la plus tendre
+et la plus parfaite; mais, comme, en même temps,
+il est résolu à se tuer plutôt qu'à ne pas épouser mademoiselle
+Hyacinthe, il m'a chargé de vous dire qu'il
+se met à vos pieds; qu'il vous supplie de ne pas faire
+son malheur, qu'il sera toujours pour vous ce qu'il a
+été jusqu'aujourd'hui, le plus soumis, le plus respectueux
+des fils...</p>
+
+<p>Ici, la bonne dame mit son mouchoir sur ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est infâme! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle essaya de sangloter.</p>
+
+<p>&mdash;Michel!... Michel que j'aimais tant, à qui j'ai
+sacrifié ma vie, pour qui je ne me suis pas remariée,
+et Dieu sait si les occasions m'ont manqué... Le capitaine
+Smintéry, M. Boulard, M. Cordapuy, inspecteur
+de l'enregistrement et des domaines, un homme
+d'élite, celui-là, et tant d'autres!...</p>
+
+<p>A l'entendre, on aurait cru que Mme veuve Bernard
+avait été demandée en mariage par tout ce qu'il y avait
+de plus distingué dans la noblesse française.</p>
+
+<p>J'aurais écouté avec plaisir, mais le temps passait.
+Les invités s'étonnaient et s'impatientaient. Mlle Angéline,
+surtout, me faisait de loin signe d'en finir. Enfin,
+je crus le moment venu de frapper le coup décisif.</p>
+
+<p>Je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, votre fils est persuadé de votre tendresse
+comme vous devez être persuadée de la sienne; mais
+sa résolution est inébranlable. Vous allez, à l'instant
+même, signer le contrat tel qu'il est rédigé, ou je vais
+vous sommer devant tout le monde, moi,&mdash;c'est-à-dire
+mon patron, M. Bouchardy,&mdash;de rendre vos
+comptes de tutelle!</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Michel oserait!</p>
+
+<p>&mdash;Michel n'osera pas, madame, car il va partir pour
+Paris, sans vous voir; mais j'oserai, moi, le fils de
+«la Trapoiseau» comme vous dites; j'ai ses pleins
+pouvoirs et pas la moindre raison de vous ménager.</p>
+
+<p>Elle éclata:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, vous êtes une canaille!</p>
+
+<p>&mdash;Possible!</p>
+
+<p>&mdash;Un gueux! un filou, un escroc, un faussaire, un
+scélérat, le dernier des misérables! Vous excitez un
+fils contre sa mère!</p>
+
+<p>Je tirai ma montre:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il est temps de vous décider.</p>
+
+<p>Elle attendit cinq minutes pendant lesquelles toutes
+les passions passèrent successivement sur son visage,
+comme les nuages sur la face du ciel. Enfin, elle
+poussa un profond soupir, me dit d'appeler Michel et
+Hyacinthe, et quand ils furent près d'elle, les serrant
+tous deux sur son c&oelig;ur, elle dit d'une voix que remplissait
+la plus douce émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, je vous bénis! Aimez-moi toujours
+comme je vous aime!</p>
+
+
+
+
+<a name="VIII"></a><h1>VIII</h1>
+
+<h3>DOUX PROPOS</h3>
+
+
+<p>Tel fut le dénoûment heureux, mais imprévu, de
+la négociation dont on m'avait chargé.</p>
+
+<p>Aussitôt, comme si Mme Bernard en avait donné le
+signal, tout le monde s'attendrit à la fois. Les deux
+mères tombèrent dans les bras l'une de l'autre, comme
+les deux branches légèrement écartées d'une paire de
+ciseaux. M. Forestier, qui se tenait à l'écart et qui
+avait gardé jusque-là une contenance fort timide et
+assortie au rôle qu'il devait jouer dans le contrat, reprit
+un peu d'assurance et de gaieté, et parla même
+d'inviter Mme Bernard à la valse. Le président Vire-à-Temps
+la félicita de se dévouer ainsi comme toujours
+à son fils, ajoutant avec perfidie qu'on ne
+pouvait pas dire de Michel qu'il épousait Mlle Hyacinthe
+pour sa dot. Les autres aussi félicitèrent à leur
+tour, suivant leur âge, leur sexe, leur profession et
+l'éloquence dont la nature les avait doués.</p>
+
+<p>La fiancée me remercia en me regardant avec des
+yeux humides de joie. Elle avait appris de Michel ce
+qu'ils me devaient tous les deux. Quant à lui, il me
+dit, devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, mon ami, toi seul pouvais faire ce
+miracle. Ma chère Hyacinthe, souvenez-vous toujours
+que c'est à lui que nous devons notre bonheur.</p>
+
+<p>Elle jura de s'en souvenir, et dit en riant à Mlle Bouchardy
+qui s'approchait de nous:</p>
+
+<p>&mdash;Angéline, ma chère Angéline, au nom de notre
+amitié, je te commande de répéter à M. Félix Trapoiseau,
+ici présent, l'éloge que tu m'as fait de ses vertus
+et qualités diverses...</p>
+
+<p>A quoi Mlle Angéline, souriante et rougissante, répliqua,
+en riant aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Moi! Jamais! Nous n'avons jamais parlé
+de M. Trapoiseau!</p>
+
+<p>&mdash;O menteuse! s'écria Hyacinthe. Pourquoi veux-tu
+lui cacher ce que tu m'as dit, qu'il était le plus
+savant des hommes, qu'il connaissait la place de tous
+les livres de la bibliothèque de ton père, qu'il était au
+courant de toutes les histoires, de toutes les poésies,
+de toutes les philosophies de l'univers... Enfin, si ce
+n'est à cause de sa science, fais-lui bon accueil, à cause
+de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Très volontiers, dit l'autre demoiselle.</p>
+
+<p>Et comme tout le monde avait signé, les jeunes,
+les vieux, les gros, les gras, les maigres et jusqu'aux
+petits enfants de cinq ans dont l'un, arrière-cousin
+d'Hyacinthe, voulut mettre sa griffe et ne fit qu'un
+énorme pâté d'encre en place de signature, Angéline,
+à qui il tardait de danser, se mit au piano et commença
+un vieux quadrille, car, en pareil cas, il faut
+que quelqu'un se sacrifie au bien public.</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mademoiselle, je croyais que vous m'aviez
+promis la première danse...</p>
+
+<p>Elle m'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous l'ai promise et je vous la garde,
+vous le voyez bien, puisque je ne la donne à personne...
+Ne faites pas la grimace, s'il vous plaît; vous êtes
+très laid, dans ces occasions. Ne voyez-vous pas là-bas
+une bonne mère de famille qui commence à se
+déganter et qui va prendre ma place dans un instant?
+Prenez donc patience, s'il vous plaît, ou plutôt, non...
+allez inviter ma cousine Benoît, qui vous en saura
+gré, car personne ne la regarde.</p>
+
+<p>En effet, la pauvre cousine Benoît étant boiteuse et
+bossue, ne rencontrait pas beaucoup d'amateurs. J'y
+courus, par obéissance, je fus reçu comme la manne
+dans le désert, par le peuple d'Israël, je dansai de mon
+mieux et j'eus le plaisir de voir qu'Angéline me regardait
+de temps en temps et m'encourageait d'un
+sourire demi-malin, demi-amical.</p>
+
+<p>Quand le quadrille fut terminé, une bonne dame se
+chargea, comme Mlle Bouchardy l'avait prévu, de la
+remplacer au piano et, alors, je reçus le prix de mon
+dévouement, ainsi qu'on va le voir.</p>
+
+<p>A ne rien cacher, je n'étais pas sans émotion...</p>
+
+<p>Tous les hommes sont égaux entre eux et en particulier
+tous les Français. Par Français, vous entendez
+sans doute aussi les Françaises, car s'il y avait
+supériorité de l'un des deux sexes sur l'autre, elle appartiendrait
+certainement au sexe masculin, qui est
+plus grand, plus gros, plus fort, qui mange et boit
+davantage, qui est barbu, qui fait les lois et qui fournit
+les gendarmes.</p>
+
+<p>Tout cela est incontestable. D'où vient pourtant
+que je tremblais presque, en face de Mlle Bouchardy,
+et qu'elle ne tremblait pas du tout en face de moi?
+Loin de là, elle s'était emparée de moi et me faisait
+man&oelig;uvrer comme un pompier à l'exercice. Est-ce
+parce qu'elle était la fille du patron et que je subissais
+même dans un salon l'influence despotique du
+père?</p>
+
+<p>Non. Oh! non. C'est plutôt, je crois, parce que le
+sort de tous les honnêtes gens (et même des malhonnêtes)
+est de s'attacher à un cotillon et de le suivre,
+et parce que, sans le savoir, sans le vouloir, et même
+ne le voulant pas, je m'étais attaché à celui d'Angéline.</p>
+
+<p>Au reste, je n'eus pas à m'en repentir. Elle me
+regarda d'un air assez doux, et tout en s'occupant de
+boutonner ses gants, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que ma cousine Benoît a beaucoup
+d'esprit!</p>
+
+<p>Je répondis par politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>En effet, la cousine Benoît n'était pas plus bête
+qu'une autre. Et comme, étant presque sans dot,
+boiteuse et bossue, mais d'un caractère assez doux,
+elle avait de bonne heure senti son infériorité et
+voulait la racheter, elle faisait de grands efforts pour
+plaire et réussissait assez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle vous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Des choses très intéressantes, mademoiselle,
+mais je ne sais pas si je dois vous les répéter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! c'est donc bien grave?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Pas très grave si vous le prenez par un
+bout; mais bien grave si vous le prenez par l'autre.</p>
+
+<p>Angéline se mit à rire, ce qui était d'ailleurs,
+comme je l'ai dit, sa manière ordinaire de montrer
+ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me raconter ça, j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers, mademoiselle, quand on aura
+fini la <i>chaîne anglaise</i>.</p>
+
+<p>Aussitôt que nous fûmes revenus à nos places:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, reprit-elle, de qui parliez-vous ou de
+quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais s'il est permis...</p>
+
+<p>Et je feignis d'être embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc! allez donc! dit-elle. J'ai bien le
+droit d'entendre, je suppose, ce que ma cousine
+Benoît peut vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voici ce qui est arrivé. Elle m'a parlé
+de la plus belle et de la plus aimable personne de
+tout le pays.</p>
+
+<p>&mdash;La plus belle personne... Connais pas. A moins
+que ce ne soit mon amie Hyacinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas mademoiselle Hyacinthe.</p>
+
+<p>Angéline reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas elle, je ne devine pas.</p>
+
+<p>Elle devinait très bien, au contraire, mais comme
+toutes les filles d'Ève, et peut-être comme tous les
+fils d'Adam, elle était friande de compliments.</p>
+
+<p>Elle parut réfléchir pendant quelques secondes et
+demanda d'un air naïf:</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas mademoiselle Patural, par
+hasard!... Elle est très distinguée, elle a de très
+bonnes manières, elle revient du Sacré-C&oelig;ur, et son
+père est un fameux avoué, comme dit M. le président,
+un jurisconsulte éminent...</p>
+
+<p>Je répliquai vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, la fille de M. Patural est
+tout ce que vous dites,&mdash;distinguée, du Sacré-C&oelig;ur,
+et née d'un jurisconsulte éminent;&mdash;mais c'est d'une
+autre que nous avons parlé. Celle-là, je ne vous la
+nommerai pas, ce n'est pas nécessaire, mais je vous
+ferai son portrait si ressemblant que personne ne
+pourra s'y tromper... Cheveux blond-cendré, teint
+délicieux, front...</p>
+
+<p>Ici je fus interrompu dans ma description.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, en avant le cavalier seul!
+Vous continuerez tout à l'heure.</p>
+
+<p>J'obéis, non sans inquiétude, car c'est au «cavalier
+seul» qu'un homme doit déployer toutes ses
+grâces et montrer qu'il n'est embarrassé ni de ses
+bras, ni de ses jambes, ni de sa tête, ni de sa physionomie.
+Il s'agit de ne pas avoir l'air niais, de ne pas
+grimacer, de ne pas se troubler, de ne pas être consterné
+comme un condamné qu'on mène à l'échafaud,
+ni consternant comme un magistrat qui prononce
+une sentence de mort. Il faut avoir de la gaieté, car
+on est là pour s'amuser; il faut sourire, pour plaire
+aux dames; il faut garder une certaine dignité, pour
+prouver que rentré dans la vie civile on est un
+homme sérieux; il faut danser avec grâce, mais sans
+excès, de peur de passer pour un maître de danse;
+il faut écouter soigneusement la musique, afin de ne
+pas manquer la mesure, ce qui fait enrager les
+dames; il faut avoir l'air profondément préoccupé
+de leurs charmes, ce qui fait excuser toutes vos distractions;
+il faut..., que sais-je encore?</p>
+
+<p>J'essayai d'éviter tous ces écueils et de doubler
+tous les caps. Si j'y réussis, Dieu seul le sait! Cependant
+mademoiselle Angéline eut la bonté de
+croire que je m'en étais très bien tiré.</p>
+
+<p>Pour récompense, elle me permit de la ramener à
+sa place et de reprendre ma description de la plus
+belle personne de Creux-de-Pile au point où je l'avais
+laissée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez donc, monsieur Félix?</p>
+
+<p>&mdash;Je disais, mademoiselle, que le front de cette
+demoiselle est d'une rare beauté, que le nez est d'une
+forme incomparable...</p>
+
+<p>Angéline se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Incomparable, oui, dit-elle, mais un peu trop
+arrondi par le bout.</p>
+
+<p>Je voulus protester.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je sais à quoi m'en tenir là-dessus.
+J'ai regardé quelquefois ce nez-là dans la glace, et
+vous pouvez croire que j'en connais les contours...
+Je sais maintenant qui vous voulez dire... Eh bien,
+qu'est-ce que ma cousine Benoît vous a dit de l'heureuse
+propriétaire de ce nez rond et de ces cheveux
+blond-cendré?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien que du bien, mademoiselle. Que vous
+étiez bonne, que vous étiez belle, que vous étiez
+pleine d'esprit, que...</p>
+
+<p>Angéline m'interrompit sévèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, si j'avais pu prévoir que
+je m'attirerais tous ces compliments, croyez que je
+n'aurais pas fait tant de questions...</p>
+
+<p>(Si elle avait pu prévoir! ô menteuse! ô traîtresse!)</p>
+
+<p>Et comme elle me voyait fort troublé de ses paroles,
+elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, en faveur de l'intention, je vous pardonne...
+Ce n'est pas à moi qu'il faut dire tout le
+bien que vous pensez de moi.</p>
+
+<p>Je demandai assez naïvement:</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;A tout le monde, monsieur... Je suis contente
+qu'on le répète partout; mais je ne veux pas qu'on
+me le dise à moi.</p>
+
+<p>Puis, tout en riant ou feignant de rire aux éclats,
+pour couper court à cette conversation, elle me
+montra un grand, gros et fort garçon de trente ans
+à peu près qui s'avançait assez gauchement vers
+nous et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici M. le receveur des finances qui vient m'inviter
+pour une mazurka. Faites-lui place, s'il vous
+plaît.</p>
+
+<p>Je fis place en enrageant, car c'était le plus dangereux
+rival que je pusse craindre auprès d'Angéline.</p>
+
+<p>Un rival! un rival! En étais-je donc là déjà?
+Étais-je amoureux? Étais-je encouragé?</p>
+
+<p>Peu importe, rival ou non, M. le receveur des
+finances me fut bien désagréable ce jour-là!</p>
+
+
+
+
+<a name="IX"></a><h1>IX</h1>
+
+<h3>M. LE RECEVEUR DES FINANCES</h3>
+
+
+<p>Ce qui me consola un peu de cette contrariété,
+c'est que le receveur ne s'en aperçut pas, et qu'il
+était incapable d'en deviner la cause, s'il avait pu
+apercevoir l'effet.</p>
+
+<p>C'était un grand et gros garçon, sans esprit, sans
+intelligence, sans bonté, sans méchanceté, incapable
+de faire du mal à une mouche, incapable aussi de la
+retirer d'un verre d'eau, avant qu'elle fût noyée; bel
+homme, mais de ceux qu'apprécient surtout les grosses
+servantes et les vieilles femmes trop expérimentées.
+Très poli, du reste, très bien élevé, ayant les
+meilleures manières de la haute société de Creux-de-Pile;
+mangeant comme un loup, buvant comme un
+trou; suivant avec une docilité parfaite les instructions
+de son père, dont il avait reconnu dès l'enfance
+la supériorité intellectuelle; n'ayant au monde qu'une
+seule passion vraie: celle de vivre dans l'abondance
+et sans rien faire, il était le point de mire de presque
+toutes les filles à marier, et, pour cette raison, la terreur
+de tous les jeunes gens.</p>
+
+<p>Partout où M. le receveur des finances se montrait,
+les vieilles dames et les jeunes demoiselles
+n'avaient de regards que pour lui. Il avait une si
+belle voiture, un si beau cheval et si bien harnaché,
+un si gros traitement (dix-huit mille francs au moins,
+car Creux-de-Pile n'est pas un petit morceau)! il
+était ganté si soigneusement, dès le matin; il était si
+régulier dans ses m&oelig;urs et ses habitudes (dont la
+principale était de rendre visite, tous les soirs, dix
+heures sonnant, à une grosse marchande de tabac
+bourgeonnée qui avait été belle vingt ans auparavant),
+il était si occupé de son bien-être et si peu de
+déchirer son voisin, ce qui est la plus grande joie
+des habitants de Creux-de-Pile!</p>
+
+<p>Une autre chose inspirait la plus grande confiance
+aux pères et aux mères de famille. Il ne lisait jamais
+et n'avait jamais rien lu, excepté des recueils de calembours.
+Il avait fait ses classes comme tout le
+monde, et entendu expliquer Quinte-Curce, Tite-Live
+et Virgile, même il en avait copié (mais bien à contre
+c&oelig;ur!) des milliers de lignes ou de vers; quant à
+les entendre, il y avait renoncé. Après tout, quand
+on donne de temps en temps sa signature et qu'on
+reçoit pour soulagement de cette fatigue quinze
+cents francs par mois, a-t-on besoin de lire Homère
+ou Horace dans le texte?</p>
+
+<p>Tel était l'homme le plus heureux de tout l'arrondissement
+et peut-être de tout le département. Il se
+nourrissait bien; il ne se fatiguait pas; il ne faisait
+jamais plus de trois cents pas, excepté à cheval ou
+en voiture, et jouissait par ce moyen de la plus belle
+santé du monde.</p>
+
+<p>Cependant cette santé si chère lui inspirait continuellement
+les plus vives inquiétudes, et faisait le
+sujet de ses conversations. Il avait mal au pied, à la
+main, au genou, à l'estomac principalement! Le récit
+de ses indigestions faisait la joie de ses amis.</p>
+
+<p>Malgré ces petits ridicules et beaucoup d'autres qui
+l'avaient rendu célèbre dans la ville, M. François
+Portefoin, fils de M. le président Vire-à-Temps et receveur
+des finances, était regardé par tout le monde
+comme le futur mari de Mlle Angéline Bouchardy,
+fille unique de mon patron:</p>
+
+<p>De là ma frayeur quand je le vis s'approcher d'elle.</p>
+
+<p>Pour apaiser un peu ma colère en disant du mal de
+mon ennemi (car c'était vraiment un ennemi) j'allai
+de nouveau tenir compagnie à Mlle Benoît qui parut
+surprise de mes assiduités et les attribua sans doute,
+comme il est naturel, à son propre mérite. Elle me
+sourit très gracieusement, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dansez plus, monsieur Trapoiseau?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme Hyacinthe est gaie ce soir! c'est bien
+vraiment pour elle le plus beau jour de la vie!</p>
+
+<p>Ici la pauvre bossue poussa un soupir involontaire.</p>
+
+<p>Je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Le plus heureux des deux, c'est Michel... Savez-vous
+qu'il s'en est fallu de peu que le mariage
+ne fût rompu?</p>
+
+<p>Je racontai alors tous les détails du contrat et
+ma querelle avec Mme Bernard, la mère de Michel
+que je drapai, cela va sans dire, comme elle le méritait.</p>
+
+<p>La petite bossue, mise en verve par ce récit, me
+répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas tout, monsieur Trapoiseau!
+Il y a bien d'autres anguilles sous roche. Regardez
+là-bas, s'il vous plaît, Monsieur le président Vire-à-Temps
+et madame Forestier... Il est bien âgé, M. le
+président; elle est bien couperosée et cramoisie, madame
+Forestier; ne trouvez-vous pas cependant que
+ce serait un beau couple?</p>
+
+<p>Et elle se mit à rire.</p>
+
+<p>Je dis avec une gravité affectée qui n'avait d'ailleurs
+pour but que de faire parler la petite bossue:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mademoiselle, vous m'étonnez!
+Verriez-vous, soupçonneriez-vous quelque mal à
+cette intime amitié qui joint deux personnes de sexes
+différents, mais toutes deux éminentes par...</p>
+
+<p>Mlle Benoît m'interrompit au milieu de ma phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Sachez donc la vérité, monsieur Trapoiseau!
+M. Forestier, le père d'Hyacinthe, est un pauvre
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;S'il venait, continua la bossue, à mourir d'apoplexie
+ce soir (vous voyez qu'il a le cou très court et
+très large), il ne serait regretté de personne, excepté
+de la petite Hyacinthe; M. le président est veuf, il
+épouserait madame Forestier, qui serait veuve alors
+et pour qui il a fait des vers très poétiques, en 1857;
+il hériterait de la fortune et de la députation du
+défunt, donnerait sa démission de président, ferait
+mettre son plus jeune fils à sa place et déploierait
+ses talents politiques à Versailles. Qu'en dites-vous,
+monsieur Trapoiseau? Voyez-vous comme le président
+parle de près à la dame, pendant que le pauvre
+gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiéter de
+rien?</p>
+
+<p>En effet, je le voyais. Le vieux président faisait
+l'amoureux, le pressant, roulait les yeux, attendrissait
+sa voix; la dame couperosée aux cheveux gris
+répondait à ces galanteries par des mines toutes
+pareilles, je veux dire assorties à son sexe, quoiqu'un
+peu trop jeunes pour son âge.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, je voyais autre chose qui
+m'intéressait, ou plutôt qui me déplaisait bien davantage.
+C'était M. le receveur des finances qui saisissait
+par la taille la belle Angéline et qui mazurkait
+avec elle d'un air conquérant.</p>
+
+<p>Hélas! hélas!</p>
+
+<p>Pour elle, mollement penchée sur le bras de M. le
+receveur, elle fermait à demi les yeux, heureuse,
+sans doute, la perfide, de montrer ses grâces à tous
+les assistants!</p>
+
+<p>La bossue s'aperçut de ce manège et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ma chère Angéline avec le gros
+Francis? Quel beau couple cela fera!...</p>
+
+<p>Je m'écriai brusquement, car le mot m'avait blessé
+au c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Cela fera!... cela fera!... Comment le savez-vous,
+mademoiselle? Êtes-vous la confidente de
+mademoiselle Angéline?</p>
+
+<p>Elle me regarda malicieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai besoin de confidence? Est-ce
+que je vous le répéterais si quelqu'un me l'avait
+confié? c'est parce qu'on ne m'a rien raconté que je
+sais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tout! Quoi?...</p>
+
+<p>Au fond, j'étais rempli d'une colère furieuse; mais
+que je n'osais montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, reprit la bossue, c'est
+une affaire arrangée depuis longtemps. M. le président
+Vire-à-Temps avait rêvé un autre mariage pour
+son fils. C'est Hyacinthe qu'il voulait afin, comme
+je vous l'ai dit, d'assurer la députation dans sa
+famille, soit en la prenant pour lui-même, après la
+mort prévue et désirée de M. Forestier, son plus
+intime ami, soit en la faisant passer sur la tête de
+son troisième fils le procureur. Vous concevez bien
+ça, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! certes!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais M. Forestier est revenu de Versailles
+très inquiet. Il voit qu'on va faire des élections nouvelles
+et que le vent est à la République. Il a peur
+de n'être pas réélu.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc lui ferait concurrence?</p>
+
+<p>&mdash;Michel! monsieur Trapoiseau. Oui, Michel qui
+héritera, comme on sait, d'une belle fortune; qui, dès
+aujourd'hui, a de l'argent à dépenser; qui parle comme
+M. Thiers, pendant trois jours de suite, sans respirer;
+qui est fils de feu M. Bernard que tout le
+monde aimait et respectait dans le pays: qui est
+républicain de la veille, lui, car il n'a que vingt-sept
+ans et n'a jamais servi l'Empire; tandis que
+M. Forestier n'est qu'un bonapartiste converti ou
+mal blanchi, comme disent les républicains... Alors,
+comme par bonheur, Michel adorait Hyacinthe qui
+n'est, elle, ni bonapartiste, ni peut-être républicaine,
+mais jolie comme un amour et plus douce qu'un
+petit agneau blanc, le père Forestier, moins bête
+qu'on ne croit, lui a promis la main de sa fille; mais
+à condition, vous m'entendez bien, que l'autre ne
+sera jamais candidat du vivant de son beau-père,
+excepté si M. Forestier est fait sénateur... Et voilà!</p>
+
+<p>J'écoutais, le c&oelig;ur serré, cette explication. Enfin,
+je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à défaut de mademoiselle Hyacinthe, le
+vieux Vire-à-Temps se rabat?...</p>
+
+<p>&mdash;Sur Angéline. Oui, monsieur Trapoiseau.</p>
+
+<p>&mdash;M. Bouchardy consent?</p>
+
+<p>&mdash;A peu près. Il aura sa fille près de lui, et plus
+tard ses petits-enfants, s'il en vient; ses habitudes
+ne seront pas changées; le gros Francis n'est pas
+méchant, il a un très beau revenu, il ne joue pas, il
+dîne chez son père, par économie, et aussi parce
+qu'on y dîne très bien (car le vieux Vire-à-Temps
+n'entend pas raillerie sur l'article de la cuisine),
+il dînera donc très volontiers chez son beau-père, ce
+qui fera la bonheur d'Angéline...</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle?</p>
+
+<p>&mdash;Angéline? Je suppose qu'elle n'en sera pas
+fâchée non plus. Ça ne changera rien à sa vie ordinaire.
+Ce ne sera qu'un mari de plus dans la maison
+et une occasion de montrer les belles robes qu'on
+lui donnera pour son trousseau... Qu'avez-vous donc
+à me regarder de travers, monsieur Trapoiseau,
+comme si je vous avais marché sur le pied?...</p>
+
+<p>En effet, je devais avoir l'air sombre du noir
+Othello.</p>
+
+<p>Je me levai précipitamment en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je vous prie de m'excuser. Je
+suis préoccupé. Je crains d'avoir négligé, dans la
+rédaction du contrat, quelque formalité. Si ce malheur
+m'arrivait, je ne m'en consolerais pas, car
+cela pourrait faire plus tard un cas de nullité, et
+Dieu sait quels procès les avocats et les avoués pourraient
+en retirer!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, dit-elle en riant, avec un peu d'ironie,
+car elle sentait bien où le bât me blessait; allez
+à vos affaires.</p>
+
+<p>J'y courus en effet, avec l'espérance de me venger
+de la belle Angéline, qui venait de s'asseoir après
+la danse, et dont le regard aimable et joyeux semblait
+m'appeler.</p>
+
+<p>Mais le diable qui poursuit les jaloux de sa fourche,
+ne me permit pas de m'arrêter. J'allai me
+planter tout droit en face de Mlle Patural, qui
+était à la droite d'Angéline, et je lui demandai
+de mon plus grand air de gentilhomme, «si elle
+voulait me faire l'honneur de m'accorder la prochaine
+contredanse.»</p>
+
+<p>Ah! la belle Angéline allait épouser le gros Francis!
+Eh bien! elle verrait de quoi «Félix» Trapoiseau
+était capable!</p>
+
+
+
+
+<a name="X"></a><h1>X</h1>
+
+<h3>FIN D'UN THÉ</h3>
+
+
+<p>Mais, d'abord, il faut que je dise quelques mots de
+ma danseuse:</p>
+
+<p>La famille Patural se perd dans la nuit des temps.
+Certainement, un Patural fut tué au siège de Saint-Jean-d'Acre,
+et sous les yeux de Philippe-Auguste.
+Un autre dut enlever le drapeau des Suisses à Marignan
+et un troisième, celui des Espagnols à Rocroy.</p>
+
+<p>Pourtant, il faut l'avouer, la gloire de la famille
+avait fortement décru vers le milieu du siècle dernier;
+car le premier Patural dont on ait des nouvelles
+incontestables ne sortit de l'obscurité que pour
+devenir geôlier, en 1817, et pour épouser, vers 1825,
+la fille d'un huissier dont l'étude par la mort du
+père était vacante.</p>
+
+<p>Ce jour-là, l'étoile des Patural commença lentement
+à reprendre son éclat et sa splendeur. Elle s'éleva
+comme Vénus à l'horizon. A force de saisir, d'assigner
+et, comme le Grand Condé dans la bataille, de
+porter partout la terreur, Patural l'huissier, amassa
+de quoi payer l'étude de son fils unique Patural, l'avoué;
+celui-là même que le président Vire-à-Temps
+appelait «un éminent jurisconsulte».</p>
+
+<p>C'est ainsi que se fondent et s'élèvent les grandes
+familles, et qu'elles marchent d'un pas ferme vers
+la gloire et les honneurs.</p>
+
+<p>Naturellement, l'avoué Patural fit de bonnes affaires
+et gagna beaucoup d'argent, ce qui lui permit
+d'épouser la fille très distinguée d'un brave homme
+qui de son côté en avait beaucoup gagné, lui aussi,
+à pratiquer l'usure.</p>
+
+<p>De cette union, qui fut heureuse, d'ailleurs, naquit
+Mlle Berthe Patural,&mdash;Berthe aux grands pieds,&mdash;comme
+disait un jeune homme de beaucoup d'esprit
+et très érudit, qui passait son temps à donner des
+sobriquets à ses concitoyens des deux sexes.</p>
+
+<p>C'est cette jeune demoiselle&mdash;qu'on regardait
+comme la plus riche héritière de Creux-de-Pile, plus
+riche même qu'Hyacinthe et Angéline,&mdash;que je venais
+d'inviter à danser.</p>
+
+<p>La pauvre fille était laide à faire compassion à ses
+amis (mais elle n'en avait pas) et plaisir à ses ennemies.</p>
+
+<p>Malheureusement, elle en avait. Orgueilleuse de
+plus «comme un pou», suivant la belle expression
+de ses voisins qu'elle ne saluait guère.</p>
+
+<p>Une tête aplatie au sommet, comme celle de certaines
+tribus indiennes, des oreilles écartées, des
+pommettes saillantes, un nez court, plat et large, une
+physionomie parfaitement satisfaite de son mérite et
+malveillante pour le prochain; voilà Mlle Berthe
+Patural,&mdash;très recherchée néanmoins, en tous
+lieux, car «ma fille aura de ça», comme disait le père,
+en se promenant sur le grand pont de Creux-de-Pile
+et frappant avec force sur son gousset.</p>
+
+<p>J'aurais dû, moi, Félix Trapoiseau n'en approcher
+qu'avec crainte et timidité; par malheur, l'envie que
+j'avais de me venger de l'injure que je croyais avoir
+reçue d'Angéline me donna toute l'assurance qu'il fallait
+pour faire une sottise.</p>
+
+<p>J'invitai donc; je fus accepté, et Berthe «aux
+grands pieds» me suivit, sans daigner me regarder,
+jusque dans le cercle des danseurs.</p>
+
+<p>J'essayai de lier conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, il fait bien chaud ce soir.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>Je répétai cette pensée neuve et originale.</p>
+
+<p>Alors, avec beaucoup de grâce, elle se tourna vers
+moi et fit:</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>Ou quelque chose d'approchant. On aurait cru
+qu'elle venait d'entendre grogner un petit chien.</p>
+
+<p>J'allais la donner au diable et garder le silence
+pendant tout le reste de la contredanse, lorsque j'aperçus
+la belle Angéline qui me regardait, en riant
+malicieusement, et qui dansait en même temps, la
+perfide, avec un petit jeune homme blond, cousin de
+Mlle Hyacinthe. Cette vue me rendit mon ardeur de
+vengeance, et je criai d'une voix qui dut être entendue
+au fond du jardin:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, il fait bien chaud?</p>
+
+<p>Cette fois Berthe «aux grands pieds» ne pouvant
+plus faire semblant de ne pas m'apercevoir, répliqua
+d'une voix languissante et dédaigneuse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez?...</p>
+
+<p>Je sais bien que le dédain des grues, des oies et
+des bécasses n'est pas mortel, qu'il tombe au hasard
+comme la pluie sur la tête des hommes et que les
+plus grands et les plus illustres peuvent en être
+arrosés comme les plus humbles et les plus petits...
+C'est égal! Être dédaigné sous les yeux d'Angéline
+qui riait de plus en plus en nous regardant, et par
+une fille plus laide qu'un péché mortel, me mit dans
+une telle colère que je brouillai toutes les figures de
+la contredanse, que je poussai ma danseuse au hasard
+dans toutes les directions, que je me fis maudire
+de mon vis-à-vis, et qu'enfin, lorsque je ramenai Berthe
+Patural à sa place, au lieu de me saluer comme
+c'est l'usage, elle dit tout haut à sa mère;</p>
+
+<p>&mdash;Il est insupportable, ce Trapoiseau!</p>
+
+<p>Et je crois qu'elle ajouta, mais un peu plus bas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on devrait recevoir des gens comme
+ça dans la bonne société?</p>
+
+<p>Heureusement, Mme Forestier qui s'approchait
+pour inviter les personnes de distinction à passer
+dans la salle à manger et à prendre le thé, n'entendit
+pas cette parole; sans quoi mon compte eût été
+réglé sur-le-champ, car Mme Forestier, étant une
+femme poétique et naturellement sublime, avait pour
+prétention principale de ne recevoir dans son salon
+que des gens de la plus haute volée et méprisait profondément
+son mari que le métier de député obligeait
+à mille politesses envers ses électeurs.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on alla boire du thé, manger des
+sandwichs, et le père Forestier, qui savait gré à Michel
+et à moi de n'avoir pas suscité de difficultés
+pour le contrat, nous prit mystérieusement par le
+bras, en même temps que les deux notaires, et nous
+conduisit dans son cabinet «de travail», comme il
+l'appelait.</p>
+
+<p>Là, grâce à la protection de la forte Mihiète, qui
+n'avait pas pour «monsieur» la même antipathie
+que pour «madame», nous trouvâmes du pain frais,
+du pâté froid, du jambon et huit ou dix bouteilles
+d'un vin délicieux qui aurait ramené la gaieté dans
+les âmes les plus tristes.</p>
+
+<p>M. Bouchardy chantait à pleine voix:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Y avait une fois quatre hommes</p>
+<p>Conduits par un caporal</p>
+<p>Présentant tous les symptômes</p>
+<p>D'un embêtement général...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>A quoi Saumonet mêlait l'histoire du fameux <i>Sire
+de Framboisy</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La prit trop jeune,</p>
+<p>Bientôt s'en repentit...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Corbleu, madame,</p>
+<p>Que faites-vous ici?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je commençais moi-même la sombre mélopée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Orléans, Beaugency,</p>
+<p>Notre-Dame-de-Cléry,</p>
+<p>Vendôme,</p>
+<p>Vendôme...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>lorsque M. Forestier, plus gai que nous tous, entonna:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Gai! gai! <i>De profundis!</i></p>
+<p>Ma femme a rendu l'âme.</p>
+<p>Gai! gai! <i>De profundis!</i></p>
+<p>Qu'elle aille en paradis!</p>
+<p>A cette âme si chère</p>
+<p>Le paradis convient,</p>
+<p>Car, suivant ma grand'mère,</p>
+<p>De l'enfer on revient.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et, ma foi, nous allions reprendre le refrain en
+ch&oelig;ur, excepté Michel, qui s'était échappé sans rien
+dire, pour aller rejoindre sa fiancée, lorsque je fus
+saisi tout à coup d'une horrible frayeur.</p>
+
+<p>M. Forestier, que je regardais en ce moment-là
+même et qui faisait face à la fenêtre du jardin (nous,
+étions au rez-de-chaussée), demeura tout à coup immobile,
+la bouche ouverte, sans oser pousser un son.</p>
+
+<p>On eût dit qu'il était frappé d'apoplexie. Je m'élançai
+pour le soutenir et lui porter secours; en même
+temps et presque machinalement, je regardai du
+côté de la fenêtre et je vis alors la figure sombre et
+indignée de Mme Forestier qui donnait le bras à
+M. le président Vire-à-Temps et qui avait entendu
+le refrain sacrilège de son mari.</p>
+
+<p>Ce fut pour moi comme un choc en retour, de ceux
+que produit, dit-on, la foudre. J'aurais voulu entrer
+à dix pieds sous terre. Les yeux de la dame étincelaient
+de fureur contenue:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, nous dit-elle d'une voix sifflante, je
+vois que vous êtes tous bien gais, mon mari surtout.
+Dans l'intérêt de sa santé (elle lui lança un regard
+impérieux et terrible) je crois qu'il ferait mieux d'aller
+se coucher.</p>
+
+<p>Sur ma parole, si avec les yeux une bonne femme
+peut donner la fessée à son mari, je crois que le pauvre
+M. Forestier fut fessé ce jour-là et pendant cette
+terrible minute.</p>
+
+<p>Il chercha un appui dans les deux notaires; mais
+ceux-ci déjà inquiets pour eux-mêmes prirent leurs
+chapeaux et s'avancèrent du côté de la porte. Quant
+à moi, trop petit personnage pour essayer d'une lutte
+inutile, «j'enfilais déjà la venelle,» comme dit le
+poète, c'est-à-dire que je cherchais un asile dans le
+salon.</p>
+
+<p>J'entendis cependant, en suivant le corridor, que
+M. Forestier disait d'un ton suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère Rosine, est-ce qu'on ne peut
+pas rire un jour de contrat?</p>
+
+<p>A quoi elle répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'exemple que vous donnez à votre fille et
+à votre futur gendre; un bel exemple, en vérité! Au
+reste, vous n'en faites jamais d'autres. Pierre, mardi
+dernier, vous a ramené de la foire tout couvert de vin
+et de boue. Vous faites pitié même à vos domestiques.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui suivit? Je n'en sais rien, mais cinq
+minutes après, Mme Rosine reparut au milieu du
+salon où j'étais déjà rentré, et d'un air faussement inquiet
+appela dans un coin le plus célèbre médecin de
+Creux-de-Pile, le fameux docteur Vadlavan, hom&oelig;opathe
+de premier ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, je crains pour mon mari. Il me paraît
+bien excité.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! papa est malade! s'écria Hyacinthe
+inquiète.</p>
+
+<p>Et elle courut au-devant de son père qui l'embrassa
+tendrement et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, ma chère enfant. C'est une plaisanterie
+de ta mère. C'est elle qui est excitée...</p>
+
+<p>Ici les deux époux échangèrent deux regards de
+telle nature que tous les assistants allèrent chercher
+leurs châles, leurs chapeaux, leurs cannes, et prirent
+congé, ne se souciant pas d'être témoins du duel.</p>
+
+<p>Naturellement, je fus des premiers à sortir, et
+comme je prenais congé de Mlle Angéline, elle me
+dit, voyant que son père avait le dos tourné:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, vous avez été bien aimable,
+ce soir!</p>
+
+<p>Ce qui avait, peut-être, le même sens que le mot de
+Giboyer à sa pipe qu'il a laissé tomber dans un salon:</p>
+
+<p>&mdash;Toi! Si jamais je te ramène dans le monde!...</p>
+
+<p>Cependant tout paraissait finir gaiement, excepté
+pour M. et Mme Forestier, mais quelle terrible
+journée que celle du lendemain! Je tremble encore
+en la racontant.</p>
+
+
+
+
+<a name="XI"></a><h1>XI</h1>
+
+<h3>UN DON GÉNÉREUX</h3>
+
+
+<p>Je reprenais tranquillement le chemin de mon palais,
+c'est-à-dire du second étage qu'habitait Mme Trapoiseau,
+ma mère et, je repassais dans mon esprit
+tous les incidents de la soirée, lorsqu'une voix m'appela
+de loin. C'était celle de Michel.</p>
+
+<p>Je l'attendis.</p>
+
+<p>Il me rejoignit en courant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;La lune est belle ce soir. L'air est frais et doux.
+Les poules sont couchées. Veux-tu venir faire un tour
+de promenade?</p>
+
+<p>J'acceptai volontiers. Michel et moi nous étions
+amis d'enfance; nous avions passé par les mêmes
+chemins, fait les mêmes études, suivi les mêmes
+cours aux écoles de Paris; enfin, et c'est peut-être
+ce qui nous avait le plus étroitement liés, nous avions
+été tous les deux côte à côte, six mois en campagne,
+sur les bords de la Loire, pendant l'année 1870. Nous
+étions l'un et l'autre sergents de mobiles, et nous
+avions fait honneur au bataillon de Creux-de-Pile,
+j'ose le dire.</p>
+
+<p>Quand on a vu le feu ensemble et qu'on n'a pas
+bronché sous les balles,&mdash;c'est un souvenir agréable
+et qu'on aime à se rappeler. Du reste, mon ami Michel
+n'avait rien de cette morgue ou de cette familiarité
+insolente que beaucoup de gens riches en province
+prennent pour de la dignité. Il était simple,
+gai, bon enfant, presque artiste par ses goûts et se
+faisait aimer de tout le monde. Assez grand, bien
+taillé, bien proportionné, avec de beaux yeux noirs,
+doux et vifs et des cheveux crépus; annoncé depuis
+longtemps par la voix populaire comme un jeune
+homme de grand avenir, qui pouvait devenir à son
+tour président de la République, il était admiré ou
+envié de tous les jeunes gens, et peut-être convoité
+par toutes les filles à marier.</p>
+
+<p>Il me prit doucement par le bras et me conduisit
+sur la route qui est bordée à droite d'un talus de trois
+cents pieds de haut. De l'autre côté la montagne boisée
+s'élève à pic, et presque à pareille hauteur.</p>
+
+<p>La lune éclairait la route qui était déserte, de sorte
+que nous pouvions causer librement, sans craindre
+d'être entendus.</p>
+
+<p>Michel me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu dit à ma mère pour la persuader? car
+elle n'a pas dû se rendre du premier coup, et tout à
+l'heure, comme je mettais la clef dans la serrure
+pour la faire rentrer à la maison, elle m'a dit bonsoir
+ou plutôt a reçu le mien d'un air de rancune qui ne
+promet rien de bon pour Hyacinthe et pour moi.</p>
+
+<p>Je racontai franchement ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Michel poussa un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pour obtenir son consentement, tu
+l'as menacée d'une demande de comptes de tutelle?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avais-tu pas donné pleins pouvoirs?</p>
+
+<p>Second soupir, suivi de profondes réflexions. Enfin,
+il conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait réussir, et tu as réussi. Je te remercie,
+Félix, mais je crains les représailles... Si tu savais
+comme elle déteste Mme Forestier et comme elle en
+est détestée! C'est terrible!</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, dans trois jours ce sera fini, et
+alors, M. le maire ayant enregistré le consentement,
+tu n'auras plus rien à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répliqua Michel, ce n'est pas trois jours que
+je vais attendre, c'est soixante-douze heures!</p>
+
+<p>Et alors, car la lune, toujours propice aux amoureux,
+commençait à le plonger dans de douces rêveries,
+il me raconta ses amours avec Hyacinthe et comment
+tout avait commencé.</p>
+
+<p>Il avait dix-neuf ans. Elle en avait quatorze. C'était
+en 1871. Il revenait de la guerre, de la triste guerre
+où il avait fait son devoir, et tâché de tuer beaucoup
+de Prussiens et de sauver la patrie...</p>
+
+<p>Il ne s'en vantait pas. Beaucoup d'autres l'ont fait
+et même ont été tués en le faisant, qui n'ont reçu pour
+récompense ni gloire ni avancement. Il avait reçu,
+lui, deux balles à Patay, dont l'une, venue par ricochet,
+n'avait fait qu'effleurer le poignet. L'autre, tirée
+de trop loin, sans doute, s'était arrêtée dans le
+collet de sa tunique. Je le savais, moi, qui n'étais
+pas à plus de cent pas de distance.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! continuait Michel en riant, ce n'est
+pas un prodigieux exploit que de recevoir deux balles,
+dont l'une est amortie et l'autre s'arrête dans le collet
+de sa tunique; mais on en avait parlé, le bruit
+courait en ville que le fils de feu le docteur Bernard
+avait été tué raide d'abord, puis mortellement blessé,
+puis seulement percé de cinq balles et de trois coups
+de baïonnette, et enfin qu'il était guéri et qu'on allait
+le faire capitaine et le décorer pour tant d'exploits.
+Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, Hyacinthe ne
+put pas résister au désir de voir un héros si prodigieux.</p>
+
+<p>Elle me connaissait pourtant, depuis sa naissance,
+car la maison de son père, comme tu vois, touche la
+nôtre, ou plutôt nous sommes séparés par un mur
+mitoyen qui appartient aux deux familles, et la principale
+fenêtre de la salle à manger de madame Forestier
+s'ouvre sur le jardin de ma mère. Quant au
+mur, comme il est de quatre pieds dix pouces tout
+juste, c'est-à-dire construit de façon que la crête peut
+servir d'appui à mon menton, ce n'est pas un obstacle
+pour causer, c'est un dossier de fauteuil.</p>
+
+<p>Donc, quand je revins après la paix faite et les mobiles
+licenciés, un matin, comme je me promenais
+dans mon jardin, j'aperçus une jeune demoiselle de
+la plus rare beauté (tu la connais, il n'est pas nécessaire
+d'en faire l'éloge), qui se promenait de son côté,
+en regardant d'un air rêveur la montagne grise et le
+ciel bleu.</p>
+
+<p>Là-dessus, je tombe en arrêt comme un braque.
+Je venais de faire un métier utile et glorieux, mais
+pénible et peu profitable, j'avais donné toutes mes
+pensées à la patrie depuis huit ou neuf mois; franchement,
+je crus avoir le droit de penser un peu à
+moi-même.</p>
+
+<p>Hyacinthe allait et venait au travers du jardin et
+regardait obstinément le ciel bleu, la montagne grise,
+la rivière, ou la maison de sa mère qui est en face;
+mais, sans se tourner jamais de mon côté, et comme
+par un ordre secret de la Providence, à chaque tour
+d'allée, elle se rapprochait davantage de moi.</p>
+
+<p>Enfin, et par un hasard que je bénis, elle arriva
+juste en face, leva les yeux quand elle se vit au pied
+du mur, et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est vous, Michel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Hyacinthe.</p>
+
+<p>Familiarité que la liaison très ancienne des deux familles
+et surtout le voisinage autorisaient pleinement.</p>
+
+<p>Naturellement, comme elle était blanche, rose,
+souriante, charmante, je le lui dis avec empressement
+et j'offris la plus belle rose de mon jardin. Le
+compliment fut reçu avec modestie; la fleur, avec
+empressement; elle m'obligea de raconter ma campagne
+et de dire combien j'avais tué de Prussiens; je
+racontai mes batailles: je fus écouté avec tant d'attention
+que des larmes d'admiration, de tristesse et
+de joie vinrent successivement mouiller les deux plus
+beaux yeux de France. Le soir, chez madame Forestier,
+on me fit répéter mon histoire; on compara
+ma conduite à celle du gros Francis, le fils du président
+Vire-à-Temps, qui pour ne pas aller à la guerre,
+quoiqu'il fût fort comme un Turc et haut de cinq
+pieds huit pouces, avait sollicité le poste d'ordonnance
+du capitaine de recrutement, et, six semaines
+après, pour avoir ciré assidûment, mais loin des batailles,
+les bottes de cet officier, avait obtenu, par
+intrigues de son père, le poste de receveur des finances.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! disait Hyacinthe, n'est-ce pas honteux?
+Quand on pense qu'on pourrait tomber sur un mari
+comme celui-là!»</p>
+
+<p>M. Forestier répondait:</p>
+
+<p>«&mdash;Ma chère enfant, parmi les maris on prend ce
+qu'on trouve!»</p>
+
+<p>Et madame Forestier qui est poétique et tendre,
+ajoutait:</p>
+
+<p>«&mdash;M. Francis a eu raison. Il n'a pas voulu affliger
+sa mère qui serait morte de chagrin, si elle avait
+pu croire que son fils courrait le danger d'être tué
+dans la bataille... Hyacinthe, mon enfant, Dieu bénit
+les enfants qui obéissent à leur mère. Une mère,
+vois-tu, c'est tout ce qu'il y a de plus sacré sur la
+terre...</p>
+
+<p>«&mdash;Et le père? demandait M. Forestier, en posant
+son journal sur la table, est-ce que ça compte pour
+rien?»</p>
+
+<p>A quoi madame Forestier répliqua:</p>
+
+<p>«&mdash;Mon ami, je ne te parle pas. Je parle à Hyacinthe.»</p>
+
+<p>Et Michel en me racontant cette première soirée
+où il avait vu son idole, riait et se réjouissait.</p>
+
+<p>Il me raconta encore beaucoup d'autres choses,
+plus intimes et plus amusantes qui peut-être trouveront
+place dans cette histoire, et je l'écoutai patiemment
+et même avec plaisir, en errant avec lui sur la
+grande route, car un homme passionné choque souvent,
+mais n'ennuie jamais.</p>
+
+<p>Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait
+(au contraire!) en faisant le récit de ses amours.</p>
+
+<p>Cependant le jour était levé depuis longtemps, et
+il fallait revenir à la maison, moi pour rassurer ma
+mère, qui ne m'ayant jamais vu découcher, aurait eu
+quelque inquiétude ou quelque soupçon fâcheux, et
+Michel parce que sa mère, après l'avoir attendu longtemps
+pour le chapitrer, avait dû perdre patience,
+se coucher et dormir, ce qui lui donnait à lui-même
+quelque repos.</p>
+
+<p>Tout à coup, vers six heures du matin, comme
+nous descendions la grande rue bordée de maisons
+et de jardins qui traverse le faubourg Saint-Hilaire,
+nous vîmes deux portes s'ouvrir presque en même
+temps,&mdash;celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.</p>
+
+<p>Par ces deux portes sortirent avec une étonnante
+précision les deux servantes, Mihiète et Marion, chacune
+avec son balai, comme deux guerriers armés de
+leurs lances.</p>
+
+<p>On connaît déjà la forte Mihiète, faite comme une
+barrique et montée sur deux courtes pattes. Marion
+toute différente, était longue et maigre, mais bilieuse
+et redoutable.</p>
+
+<p>Elles se regardèrent d'un air de défi et de mépris
+réciproque.</p>
+
+<p>Par malheur, la rue était en pente, et, comme les
+rues de Creux-de-Pile ne sont pas tout à fait aussi
+bien balayées que celles de Paris, chacun pousse tout
+ce qui le gêne dans sa maison sur son voisin, qui le
+pousse à son tour sur un autre, jusqu'à ce que le dernier
+héritier de cet amas d'os, de vieux papiers et de
+trognons de choux s'en débarrasse en le jetant dans
+la rivière.</p>
+
+<p>C'est une règle immuable qui s'est établie dans
+Creux-de-Pile, dix-sept cents ans avant la fondation
+de Rome, et qui subsistera sans doute encore
+dix-sept mille ans après le jour du jugement dernier.</p>
+
+<p>La forte Mihiète avait donc l'habitude de pousser
+sur le terrain de sa voisine tous les objets que les
+municipalités malhonnêtes appellent du nom d'«ordures».</p>
+
+<p>Ce jour-là, comme tous les autres jours, elle balaya
+le trottoir, amassa lentement des multitudes d'os
+grands et petits, d'arêtes de poissons, de pelures de
+pommes, d'oranges et de citrons, et de détritus de
+toute espèce appartenant aux trois règnes de la nature.
+Après quoi d'un seul et immense effort, elle
+poussa le tout sur la voisine Marion qui la regardait
+faire en silence et n'attendait (comme je l'ai cru depuis)
+qu'une occasion de commencer le combat.</p>
+
+<p>Au moins, si elle ne l'attendait pas, elle la saisit
+avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Mihiète, garde donc tes saletés pour
+toi! Est-ce que je suis faite pour balayer tes épluchures?</p>
+
+<p>A quoi Mihiète, irritée, répliqua d'un air superbe:</p>
+
+<p>&mdash;Garde-les ou ne les garde pas, je te les donne!</p>
+
+<p>Et voyez comme les meilleures paroles de ce monde
+sont souvent mal interprétées! Ce don généreux qui
+aurait dû faire plaisir à Marion, la fit entrer dans
+une fureur bleue et fut le commencement d'une catastrophe.
+Hélas! hélas! qu'il est sage, mais qu'il est
+rare de mesurer ses paroles!</p>
+
+
+
+
+<a name="XII"></a><h1>XII</h1>
+
+<h3>UN DON GÉNÉREUX (Suite)</h3>
+
+
+<p>Marion, qui se crut bravée, répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tes os et tes arêtes, voici le cas que j'en fais!</p>
+
+<p>Et elle cracha avec mépris du côté de Mihiète.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui jusque-là gardait une contenance majestueuse,
+imitant de son mieux les nobles attitudes
+de sa maîtresse Mme Forestier, perdit tout à coup son
+sang-froid et s'écria d'une voix aiguë et vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Salope!</p>
+
+<p>A quoi l'autre répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Rosse!</p>
+
+<p>&mdash;Vieille peau!</p>
+
+<p>&mdash;Chameau!</p>
+
+<p>Mais Mihiète reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Enfant de trente-six pères!</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit Marion, tu n'en as pas trente-six... tu
+n'en as pas du tout; c'est bien pire.</p>
+
+<p>Il y eut une pause et comme une trêve entre les
+deux combattantes. Je riais franchement de ce duel
+imprévu; mais Michel ne riait pas, lui.</p>
+
+<p>Il me dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux femmes vont faire un malheur. Il faut
+les séparer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais comment? Veux-tu te jeter au milieu
+de la mêlée et recevoir les éclaboussures?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Faisons un détour. J'ai la clef du
+jardin et je vais rentrer chez moi par derrière. Quand
+nous serons dans la maison, j'appellerai Marion. La
+querelle sera terminée par là. Viens avec moi.</p>
+
+<p>Nous entrâmes, en effet, par la porte du jardin, et
+nous courûmes dans la chambre de Michel dont la
+fenêtre était ouverte.</p>
+
+<p>Malheureusement, dans ce court intervalle, la
+querelle s'était animée ou plutôt Mihiète et Marion
+avaient choisi un autre champ de bataille, et commençaient
+comme les cochers en fureur à frapper
+sur leurs bourgeoises respectives.</p>
+
+<p>&mdash;Fait-elle de l'embarras, disait Marion, parce
+qu'elle a mangé du saumon, hier soir!</p>
+
+<p>&mdash;Ça, répliqua Mihiète avec orgueil, c'est une
+preuve que nous pouvons le payer... Et un saumon
+de vingt livres encore! On n'en fait plus comme ça
+que pour nous!</p>
+
+<p>Ici Marion s'indigna:</p>
+
+<p>&mdash;Nous mangerions du saumon, nous aussi, dit-elle
+avec dignité,&mdash;oui, du saumon, soir et matin,
+et des truffes avec,&mdash;si nous étions comme ces dames
+de rien du tout qui lèvent le nez en l'air et qui
+n'ont pas trois sous à donner en dot à leurs filles!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? demanda Mihiète? Que
+nous ne donnons pas de dot à notre Hyacinthe!...
+Eh bien, si ça nous plaît de garder notre argent pour
+nous!</p>
+
+<p>Et elle s'appuya sur son balai, comme un roi sur
+son sceptre d'or.</p>
+
+<p>Mais Marion n'avait pas sa langue dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous plaît, dit-elle, ça vous plaît, parce que
+vous n'avez pas le sou..., parce que vous passez le
+temps à faire des frimes..., parce que vous avez joué
+un tour de coquin à notre pauvre Michel qui ne vous
+en veut pas lui, et qui est bon comme le bon pain,&mdash;tout
+ça pour faire de lui ce que vous avez fait de son
+beau-père...</p>
+
+<p>Ici Mihiète éleva si fortement la voix que tout le
+quartier l'entendit et commença à s'assembler:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que nous en avons fait, de son beau-père?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez fait...</p>
+
+<p>Marion chercha. L'autre vint en aide et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un député.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ça d'abord, répliqua Marion. Mais ça lui
+coûte assez cher, à ce pauvre homme!... Après ça,
+il est si bête! Il ne s'en aperçoit peut-être pas!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi!... de quoi!... Voulais-tu pas qu'on en
+fît un empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Marion avec bonté, vous pouviez bien
+en faire un député, ça, c'était honnête et permis,
+mais vous n'auriez pas dû le faire...</p>
+
+<p>Je n'entendis pas le mot ou je ne me soucie pas de
+le répéter, mais celle qui le dit éclata de rire, celle à
+qui il était dit éclata pareillement, et tous ceux qui
+l'avaient entendu de près ou de loin entrèrent dans
+une joie profonde, inextinguible, pareille à celle que
+les dieux ressentirent quand Vulcain, d'un coup de
+filet, pêcha Vénus et le dieu Mars.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce que Mihiète aurait pu répondre,
+car, au même instant, une des jalousies du premier
+étage de la maison Forestier s'ouvrit, et la belle Rosine
+(je dis la belle, comme on dit à un vieux soldat
+en retraite: «Mon colonel») se montra en camisole à
+la fenêtre, et cria d'un air hautain:</p>
+
+<p>&mdash;Mihiète!</p>
+
+<p>L'autre d'abord ne fit pas semblant d'entendre.
+Alors, madame Forestier éleva la voix d'une octave
+plus haut:</p>
+
+<p>&mdash;Mihiète!</p>
+
+<p>&mdash;Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'entendez-donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, on fait tant de bruit dans la
+rue!...</p>
+
+<p>&mdash;Mihiète! Qu'est-ce qu'elle vous dit cette souillon?</p>
+
+<p>Là-dessus Mihiète se mit à rire en regardant Marion.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit-elle, c'est Marion qui dit que
+vous faites votre mari...</p>
+
+<p>Au même instant, et avant qu'elle eût pu prévoir
+ou parer le coup, la pauvre Mihiète reçut du premier
+étage tout le contenu d'un pot à eau.</p>
+
+<p>C'est M. Forestier, le député de Creux-de-Pile, qui
+prenait lui-même la peine d'arroser sa servante.</p>
+
+<p>Elle leva les yeux, le reconnut, et s'écria en levant
+les mains au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur Dieu! prenez donc, à présent, les
+intérêts de vos maîtres!... Mais ça m'apprendra!
+Si jamais je dis quelque chose en votre faveur, monsieur
+Forestier, je veux bien que le cric me croque.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers son ennemie Marion et
+montrant de la main M. et Mme Forestier:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Marion, tu peux dire d'eux tout ce que tu
+voudras. Je m'en <i>moque</i>. Eux, ta maîtresse et toi,
+c'est canaille et compagnie.</p>
+
+<p>En même temps elle secoua son balai sur Marion
+et rentra précipitamment dans la maison Forestier,
+car l'autre la poursuivait l'épée (je veux dire le balai)
+dans les reins.</p>
+
+<p>Je croyais le combat fini, l'un des combattants ayant
+pris la fuite, et j'allais rentrer chez moi, lorsque je
+m'aperçus que Michel m'avait laissé seul dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Où était-il! Je ne m'en inquiétai pas d'abord, et je
+continuai de regarder par la fenêtre ce qui se passait.</p>
+
+<p>Au moment où je m'y attendais le moins, une fenêtre
+s'ouvrit à côté de celle de Michel et dans la
+même maison. C'était celle de sa mère.</p>
+
+<p>Mme Reine Bernard parut en camisole et en cornette
+comme Mme Forestier. Elle demanda d'une
+voix aigre et vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Marion!</p>
+
+<p>&mdash;Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Que faites vous-là?</p>
+
+<p>&mdash;Madame vous le voyez bien, je balaie.</p>
+
+<p>La dame regarda et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce tas d'ordures?</p>
+
+<p>Ici Marion s'aperçut que sa maîtresse lui saurait
+gré de ne pas épargner ses voisins. Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, madame, je ne sais pas..., ça vient de chez
+madame Forestier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure à Mihiète?</p>
+
+<p>Alors Marion feignit l'embarras et répondit en
+regardant de côté la jalousie derrière laquelle
+Mme Forestier observait toute la scène:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, madame, ce n'est rien...</p>
+
+<p>&mdash;Si! si! J'ai entendu quelque chose! Je veux que
+tu me répondes!... Je le veux.</p>
+
+<p>Ces trois derniers mots furent dits avec une vigueur
+incomparable.</p>
+
+<p>Alors Marion, qui ne demandait que d'être pressée,
+répondit modestement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ce n'est pas ma faute...</p>
+
+<p>Et elle feignit d'hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, demanda Mme Bernard, qu'est-il arrivé?
+Je veux le savoir!...</p>
+
+<p>Puis, se reprenant avec une attitude provocatrice:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai droit de savoir ce qui se passe chez moi, je
+suppose?</p>
+
+<p>Marion parut prendre une résolution brusque et
+répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque madame veut savoir, madame
+saura... Après tout, ça la regarde autant que moi...</p>
+
+<p>Mihiète a poussé ses balayures chez moi, comme si
+j'étais faite pour balayer les ordures des Forestier...
+Vous comprenez, madame, on a sa dignité à garder...
+Alors, je l'ai appelée «rosse!» Elle m'a appelée
+«chameau!» Elle m'a dit qu'on mangeait chez elle
+des saumons de vingt livres. Comme si madame ne
+pouvait pas manger des saumons, des brochets et
+tout ce qu'il lui plaît... Alors, j'ai dit, que quand on
+mange des saumons de vingt livres, il faut donner
+une dot à sa fille, et qu'il ne faut pas faire son mari
+ce qu'il n'aurait pas envie d'être, le pauvre homme,
+si madame Forestier lui demandait son consentement...
+Et voilà!</p>
+
+<p>Mme Reine Bernard se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Marion, tu n'as pas parlé d'autre chose!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, madame, je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il n'y a pas de mal à ça, ma fille: il
+faut toujours dire la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est la vérité? madame,
+reprit Marion toute joyeuse, et que M. Forestier
+doit se cogner le front, quand il passe sous les
+portes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai! répliqua la dame, et si le
+capitaine Smintéry était là, c'est lui qui pourrait en
+rendre témoignage.</p>
+
+<p>Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine
+et de son amie sans amener de quelque façon dans
+le discours le nom de ce capitaine fameux. A coup
+sûr, il tenait plus de place dans son esprit que
+César, Alexandre et Napoléon, ou plutôt l'armée
+française tout entière était représentée à ses yeux par
+le capitaine Smintéry.</p>
+
+<p>Pour dire en quelques mots d'où venait la grande
+réputation de cet officier, il faut savoir que, quinze
+ans auparavant, il était venu, par hasard, en congé à
+Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure
+assez grave reçue au Mexique fût tout à fait cicatrisée,
+et qu'il avait été très bien accueilli par toute la
+«société» de Creux-de-Pile et en particulier par
+Mme Forestier, qu'on en avait causé, que l'intimité
+avait redoublé, après le départ de M. Forestier, alors
+député au corps législatif et zélé bonapartiste; que
+Mme Forestier qui se vantait auparavant de ne pouvoir
+supporter que Paris et les Parisiens et de ne
+vivre à Creux-de-Pile qu'avec dégoût, tant elle était
+Parisienne de vocation, naturellement élégante et
+poétique, déclara, cette année-là, qu'elle avait des
+nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les frais
+ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes
+verdoyantes, les parties de campagnes et tout ce qui
+s'en suit...</p>
+
+<p>Par un heureux hasard, Smintéry aimait aussi toutes
+ces choses, de sorte qu'on voyait presque continuellement
+ensemble ces deux âmes qui, sans doute,
+en s'épanchant dans le sein l'une de l'autre, avaient
+rencontré leur commun idéal.</p>
+
+<p>Vous devinez les commentaires venimeux de
+Mme Bernard et de plusieurs autres dames qui peut-être
+avaient jeté les yeux sur le capitaine...</p>
+
+<p>Tout cela était bien ancien, car il était parti depuis
+longtemps et personne ne l'avait revu, mais les histoires
+scandaleuses ne vieillissent jamais en province.
+On les voit reparaître après deux ou trois générations,
+et celle-ci n'étant âgée que de quinze ans à
+peine, paraissait aussi fraîche qu'au premier jour.</p>
+
+<p>Aussi l'effet des dernières paroles de Mme Bernard
+ne fut pas moins prompt que foudroyant.</p>
+
+<p>Les jalousies de Mme Rosine Forestier, entr'ouvertes
+jusque-là, s'ouvrirent tout-à-coup et frappèrent
+la muraille d'un coup si terrible que tous les assistants
+tressaillirent et que Marion, jusque-là si brave,
+rentra dans sa maison avec son balai.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui a parlé du capitaine Smintéry?...
+demanda la belle Rosine, d'une voix éclatante comme
+celle de la trompette.</p>
+
+<p>(Et comme personne ne répondait, elle continua:)</p>
+
+<p>&mdash;... Serait-ce cette vieille gaupe?</p>
+
+<p>De la main elle indiquait Mme Bernard qui jouissait
+tranquillement de sa fureur.</p>
+
+<p>Celle-ci répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Vieille gaupe! moi! moi!! moi!!! Ah! tiens,
+je t'épargnais, à cause de ta fille, qui n'est pas coupable,
+la pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute si le
+bon Dieu lui a donné une mère pareille. Mais toi, tu
+es une vieille...</p>
+
+<p>J'ai bien entendu le mot, mais je ne le répéterai pas,
+n'étant pas naturaliste de profession. Au reste, vous
+devinez bien ce qu'une dame très féroce peut dire à
+une autre qui a eu des amants.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est vrai, cria Rosine qui, dans sa fureur, ne
+songea même pas à nier, pourquoi es-tu venue me
+demander Hyacinthe en mariage pour ton fils?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui en ai voulu, c'est Michel
+qui l'a voulu, mais il n'en veut plus à présent, et si
+elle entrait jamais chez moi je la mettrais à la porte,
+comme sa voleuse de mère.</p>
+
+<p>&mdash;Voleuse! moi! répliqua Rosine. C'est toi qui es
+voleuse! C'est toi qui as volé la succession de ton
+mari! C'est toi qui...</p>
+
+<p>L'autre allait répliquer, mais Michel qui venait
+d'entrer dans la chambre de sa mère, l'obligea de se
+retirer, ferma la fenêtre avec autorité et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, au nom du ciel, pas un mot de plus!
+Je ne veux pas qu'Hyacinthe en entende davantage!</p>
+
+
+
+
+<a name="XIII"></a><h1>XIII</h1>
+
+<h3>SOUS LES FAYANTS</h3>
+
+
+<p>Ce jour-là, jusqu'à huit heures du soir, je ne vis et
+n'entendis rien de plus, car on se doute bien que je
+ne m'amusai pas à écouter la conversation de Michel
+et de sa mère. Il n'y aurait eu, à prêter l'oreille, ni
+prudence ni discrétion.</p>
+
+<p>Je m'enfuis, en faisant le moins de bruit qu'il me
+fut possible, de cette maison dangereuse et je ne fus
+en effet remarqué de personne, ayant fait de longs
+détours à travers les prés et les bosquets qui bordent
+ce côté de la ville.</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, ayant raconté à ma mère
+comment la nuit s'était passée à danser et à se promener,
+ce qui lui fit secouer la tête d'un air bien
+singulier, j'allai dans l'étude de maître Bouchardy,
+reprendre mes fonctions de premier clerc.</p>
+
+<p>Mais le patron ne parut pas. D'abord il dormit, je
+crois, la grasse matinée. Ensuite il déjeuna confortablement,
+comme c'était son habitude. Après avoir
+rempli ces deux devoirs envers lui-même, il pensa
+au troisième, qui était de digérer, et descendit le
+long de la rivière en suivant des yeux les truites qui
+sautaient brusquement pour attraper les mouches
+à la surface de l'eau. M. Bouchardy m'a dit souvent,
+et j'ai vérifié par ma propre expérience, qu'il n'y a
+pas d'exercice plus hygiénique et plus favorable aux
+opérations de l'intelligence.</p>
+
+<p>Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dîner,
+traversa l'étude et ne me dit qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de
+la bouillie pour les chats.</p>
+
+<p>Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;</p>
+
+<p>&mdash;Le contrat de Michel est déchiré. Pour ma
+part, je n'en suis pas fâché. Il allait se mettre la
+corde au cou.</p>
+
+<p>Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la
+salle à manger et ferma la porte.</p>
+
+<p>A sept heures moins cinq, suivant mon habitude,
+j'allai souper à mon tour, et, à huit heures, je me
+trouvai sur la route des <i>Fayants</i>, ainsi nommée de
+ce qu'on s'arrête ordinairement sur le haut de la
+colline où sont plantés des hêtres magnifiques
+(<i>fagus</i>, <i>fayant</i>).</p>
+
+<p>C'est là que le plus grand monde de Creux-de-Pile
+vient se promener dans la belle saison. C'est là
+que les dames viennent essayer l'effet de leurs
+robes et lire dans les yeux du public l'admiration
+qu'elles inspirent. C'est de là aussi qu'on aperçoit à
+l'horizon la cime blanche des monts Dore.</p>
+
+<p>Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais
+beaucoup de la robe de ces dames et je ne les
+admirais guère, n'ayant rien à gagner dans cet exercice;
+mais je voulais voir Angéline.</p>
+
+<p>Nous nous étions quittés en mauvais termes la
+veille. Je sais bien qu'elle avait eu tort de danser
+d'abord avec le gros Francis, fils du puissant Vire-à-Temps,
+et ensuite avec un petit jeune homme blond
+que je ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui,
+c'est vrai, et de plus elle m'avait dit bonsoir trop
+légèrement et comme si elle avait été choquée elle-même
+de ma conduite, ce qui était injuste; mais
+enfin elle s'était trompée peut-être, elle avait cru des
+choses qui n'étaient pas... Quelles choses? Pour le
+savoir il fallait le lui demander... Or, elle n'avait
+point paru dans l'étude pendant toute la journée,
+elle n'avait demandé aucun livre, elle m'avait complètement
+oublié... Oh! l'ingrate!</p>
+
+<p>Voilà pourquoi je remontais la route des Fayants,
+espérant qu'un heureux hasard me permettrait de la
+rencontrer, de lui parler, de lui faire sentir sa cruelle
+injustice, et, si c'était nécessaire, de m'humilier et
+d'implorer mon pardon.</p>
+
+<p>Car j'avais bien vu qu'elle était fâchée.</p>
+
+<p>Mais au lieu de la belle Angéline, c'est mon pauvre
+ami Michel que je rencontrai.</p>
+
+<p>Il était encore plus malheureux que moi, quoique
+d'une autre manière, et dès qu'il m'aperçut il courut
+à moi, et me saisit par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu ce qui m'arrive? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, mon ami Trapoiseau, tout est fini!</p>
+
+<p>Je pensais comme lui que tout était fini, mais
+pour lui donner du courage, je répondis d'un air
+gai:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si tout est fini, tout est à recommencer!
+Voyons, qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Il est arrivé, répondit Michel, qu'après la scène
+de ce matin à laquelle j'ai mis fin malgré ma mère,
+en fermant la fenêtre, pendant que le père Forestier,
+je ne sais par quel moyen, calmait l'ardeur de sa
+femme, celle-ci a pris la plume et de sa blanche
+main a écrit à ma mère la petite lettre que voici:</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>»C'est à regret, vous pouvez m'en croire,
+que j'avais accordé à votre fils la main de ma
+chère Hyacinthe.</p>
+
+<p>»Je n'avais pas pu résister à vos pressantes supplications
+et à celles de Michel, malgré le soupçon
+que j'avais que mon enfant serait difficilement
+heureuse dans la famille Bernard. Mais, après
+la scène honteuse et les viles et basses calomnies
+de ce matin, vous devez comprendre vous-même
+que ma chère enfant ne peut pas, ne veut pas être
+exposée à entendre matin et soir insulter une mère
+qu'elle adore.</p>
+
+<p>»Le contrat est déchiré. Je refuse mon consentement.
+Aussi bien la fille de M. Forestier, député
+de Creux-de-Pile, n'aura pas de peine à trouver
+un mari plus présentable qu'un petit avocat sans
+réputation et sans fortune à laquelle il pourrait
+prétendre.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec les
+sentiments qui vous sont dus.</p>
+
+<p>»Rosine <span class="sc">Forestier</span>.»</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu de ça? demanda Michel en repliant
+sa lettre avec soin et la mettant au fond de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que ta mère a dû répondre, et de la bonne
+encre.</p>
+
+<p>A quoi il répliqua en tirant de la même poche une
+autre lettre;</p>
+
+<p>&mdash;Écoute ceci. C'est le brouillon de la lettre de ma
+mère qu'elle m'a permis d'emporter et recommandé
+de relire souvent, tant elle était contente soit du
+fond, soit de la forme de ses pensées;</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>»Vous m'avez prévenue. J'allais vous envoyer un
+compliment tout pareil. Michel est, croyez-vous,
+un petit avocat sans réputation. Je n'en dirai pas
+au tant d'Hyacinthe. Elle a celle de sa mère qui la
+suivra en tous lieux. Je la plains, la pauvre enfant!...
+Rien n'est plus affreux que d'avoir à rougir
+des fautes qu'on n'a pas commises et d'entendre
+partout murmurer sur son passage: C'est
+la fille de madame Chose, vous savez bien, celle
+qui...</p>
+
+<p>»Mais, madame, puisque nous ne devons plus
+nous revoir, ce n'est pas la peine de rappeler des
+souvenirs qui, tout en ayant peut-être quelque
+douceur pour vous, ne sauraient être que pénibles
+pour ce pauvre M. Forestier.</p>
+
+<p>»Un mot pourtant.</p>
+
+<p>»Vous parlez de mes pressantes supplications et
+de celles de Michel. Vous êtes folle, ma chère.
+Oui, en vérité, vous avez perdu la raison.</p>
+
+<p>»Qui? Moi! vous supplier! Et de quoi? bon
+Dieu! de donner à mon fils unique la main de
+mademoiselle Hyacinthe Forestier, la fille de Rosine
+Forestier! Allons donc!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ma commère, il faut vous purger</p>
+<p>Avec deux grains d'ellébore...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>»Hyacinthe n'a pas de dot, puisque vous gardez
+tout. Son père est député aujourd'hui, mais les
+élections approchent et tout le monde demande à
+Michel de se présenter. Par générosité, il ne voulait
+pas le faire, mais qu'il dise un mot: M. Forestier
+tombe à terre du premier coup.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et sans avoir l'éclat du verre,</p>
+<p>Il en a la fragilité.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>»Et je vous aurais suppliée, ma chère, de donner
+à mon fils qui sera député dans trois mois (car il
+le sera, je vous en réponds), la fille sans dot d'un
+député dégommé et d'une femme dont il vaut
+mieux ne point parler, puisqu'on n'en peut rien
+dire que de honteux! Allons donc! vous vous prenez
+pour une autre, ma pauvre Rosine; vous vous
+croyez encore au temps où vous étiez jeune et
+fringante, où le capitaine Smintéry...</p>
+
+<p>»..... A propos, en avez-vous des nouvelles? On
+dit qu'il est aujourd'hui colonel à Batna... Est-ce
+vrai? Vous devez le savoir mieux que personne...
+Il doit être bien cassé aujourd'hui, car il y a
+quinze ans de cela, ma chère, et vous n'étiez déjà
+plus ni l'un ni l'autre de la première jeunesse...</p>
+
+<p>»Enfin, à tout péché miséricorde. Ce mariage est
+rompu. Je le regrette pour Hyacinthe, qui avait
+besoin d'entrer dans une honnête famille et d'avoir
+de bons exemples sous les yeux. Cette chère
+enfant est jeune et innocente encore. Je la plains
+sincèrement. Elle méritait mieux que de vivre
+près de vous. Je le dis sans vouloir vous offenser,
+ma chère, mais parce que c'est la vraie vérité.</p>
+
+<p>»Présentez, je vous prie, mes compliments à ce
+bon M. Forestier. On annonce un prochain concours
+régional.</p>
+
+<p>»Dites-lui de se présenter pour les bêtes à cornes
+et qu'il aura le prix. C'est certain.</p>
+
+<p>»Au plaisir de ne jamais vous revoir, chère bien-aimée!</p>
+
+<p>»Reine <span class="sc">Bernard</span>.»</p>
+
+<p>Comme je retournais le papier avec étonnement,
+Michel me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai fait voir les deux lettres, parce que je
+voulais te demander conseil. D'ailleurs ma mère a
+pris soin de recopier la sienne et deux ou trois exemplaires
+circulent déjà dans la ville. Il ne me servirait
+donc de rien d'en garder le secret...</p>
+
+<p>&mdash;Alors ton mariage est rompu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu vois. Nos deux mères retirant l'une
+et l'autre leur consentement, Hyacinthe et moi nous
+demeurons assis par terre... A ma place, Félix,
+qu'est-ce que tu ferais?</p>
+
+<p>Je me grattai la tête, ce qui favorise le travail de
+la réflexion, et je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend.</p>
+
+<p>En effet, ça dépendait, mais de quoi?</p>
+
+<p>C'est ce que Michel me demanda.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend de ce que pense mademoiselle
+Hyacinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Michel, elle pense tout ce qu'il faut
+penser. Elle m'aime, je l'aime, et nous voulons nous
+marier: voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle me l'a dit ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! reprit Michel pendant que les servantes
+se disputaient, j'ai compris qu'il allait arriver
+quelque chose, alors j'ai couru sous la fenêtre
+d'Hyacinthe, qui, par bonheur, ne dormait pas plus
+que moi; je lui ai confié mes inquiétudes. Elle est
+descendue en robe de chambre dans le jardin et m'a
+ouvert la porte. J'ai dit:&mdash;«Je crains un malheur
+épouvantable,» et j'ai expliqué ce qui se passait
+dans la rue. J'ai ajouté: «M'aimerez-vous toujours?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui.&mdash;Quoi qu'il arrive?» Elle m'a répondu
+en riant:&mdash;«Ah! pourtant, si vous ne m'aimiez
+plus, vous, Michel?» Alors je me suis mis à genoux
+et prosterné. J'ai baisé le dessus de ses célestes pantoufles,
+j'aurais baisé la semelle si elle l'avait permis,
+je me suis relevé, j'ai baisé les mains et le bas de
+la robe, j'ai fait tous les serments imaginables, j'ai
+invoqué tous les saints, j'ai prié saint Michel archange,
+mon patron, de me frapper de sa foudroyante
+épée si je venais à violer ma foi, j'ai adoré de nouveau,
+enfin je ne m'ennuyais pas ni elle non plus,
+j'espère, et je serais encore devant elle à genoux dans
+l'herbe et la rosée, si la terrible madame Forestier
+n'avait paru subitement et prononcé ces funestes paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Hyacinthe! Rentrez!</p>
+
+<p>L'ange s'est sauvé. Le diable est resté. J'ai voulu
+m'excuser sur ce que, le contrat étant signé, j'avais
+cru pouvoir... Madame Forestier m'a répliqué:</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur, je vous défends de parler à ma fille,
+de voir ma fille, de penser à ma fille!»</p>
+
+<p>Et comme je m'écriais:</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! madame...»</p>
+
+<p>Elle a continué:</p>
+
+<p>«&mdash;Tout est rompu entre nous, monsieur! Allez
+rejoindre votre mère!»</p>
+
+<p>Puis elle a ouvert la porte de son jardin d'un geste
+si impérieux que j'ai dû rentrer dans le mien. Mais
+comme elle refermait cette maudite porte, j'ai vu
+Hyacinthe à la fenêtre et j'ai crié:</p>
+
+<p>«&mdash;A vous toujours! M'attendrez-vous?</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous attendrai, Michel!»</p>
+
+<p>Sur quoi la mère est arrivée et a fermé la fenêtre.</p>
+
+<p>Tel fut le récit de Michel qui fut fait dans l'allée
+des <i>Fayants</i>,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sous la sombre clarté qui tombe des étoiles.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+<a name="XIV"></a><h1>XIV</h1>
+
+<h3>LACHE! LACHE!! LACHE!!!</h3>
+
+
+<p>J'écoutais ce récit avec la plus profonde attention.
+Je ne demandai rien si ce n'est:</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu faire maintenant, Michel?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, répondit cet amant malheureux, voilà ce
+qui m'embarrasse et sur quoi je voulais avoir ton
+avis. Car tu es un sage, Trapoiseau...</p>
+
+<p>Et comme je déclinais modestement ce titre:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu es un sage, répliqua Michel avec chaleur,
+tu n'as jamais aimé, toi! Ou si tu as aimé...</p>
+
+<p>Je pensai à la belle Angéline.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, lui dis-je en l'interrompant, j'ai
+pris patience. L'amour, vois-tu, c'est comme la faim
+et la soif quand on se promène dans la campagne. Si
+l'on ne trouve pas à dîner dans une auberge, on dîne
+dans une autre.</p>
+
+<p>Je faisais le philosophe, mais Michel indigné s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Blasphémateur! sacrilège! oses-tu comparer?...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, ta mère et ta belle-mère sont d'accord
+pour te séparer d'Hyacinthe, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elles se détestent, elles veulent que
+leurs enfants se détestent aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne vous détestez pas! au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! certes!... Par Jupiter, le père des dieux et
+des hommes, je ne l'ai jamais aimée davantage!</p>
+
+<p>&mdash;Et papa Forestier, qu'est-ce qu'il dit de tout ça?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu depuis la catastrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu ne l'as pas vu et tu désespères!</p>
+
+<p>&mdash;Il est si peu maître chez lui!</p>
+
+<p>&mdash;Maître ou non, Michel, il faut le sommer de tenir
+sa parole?</p>
+
+<p>Tout à coup Michel s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi. Le voici. Je vais lui parler tout de
+suite.</p>
+
+<p>En effet, M. le député de Creux-de-Pile s'avançait
+lentement donnant le bras à sa femme. Mademoiselle
+Hyacinthe marchait sur la même ligne, mais à trois
+pas de distance, tout près de la belle Angéline Bouchardy,
+que M. Bouchardy, mon patron, côtoyait. Un
+peu plus loin, venait M. le président Vire-à-temps,
+accompagné du gros Francis. Tous deux s'essoufflaient
+à monter la côte pour rejoindre la famille Forestier.</p>
+
+<p>En un mot, toute l'élite de la «<i>société</i>» s'avançait,
+car à Creux-de-Pile on appelle «société» tous ceux
+qui ont reçu de l'argent en naissant ou qui en ont gagné
+par un moyen quelconque. Le reste est du «petit
+monde».</p>
+
+<p>Moi, j'étais du «petit monde»; Michel était de la
+«société», et de la plus haute, quoique son père eût
+été républicain, ce qui parut très bizarre, car le grand-père
+était légitimiste: or, il est reçu comme article
+de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hériter des opinions
+et des tics de son père comme de ses vieux paletots
+et de ses vieilles bottes.</p>
+
+<p>Michel alla donc bravement au-devant de madame
+Forestier; mais comme par une man&oelig;uvre habile il
+se rapprochait beaucoup plus de la fille que du père
+madame Forestier dit d'une voix impérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Hyacinthe, donne le bras à ton père!</p>
+
+<p>La jeune demoiselle obéit, et (sa mère s'étant
+placée de l'autre côté) se trouva flanquée de ses parents
+comme un pauvre petit agneau innocent qui
+aurait à sa droite et à sa gauche deux forts chiens
+de berger pour le défendre de la dent des loups. Je
+voyais la man&oelig;uvre et j'en riais, car, certes, le doux
+agneau ne craignait pas la dent du loup qui s'approchait.</p>
+
+<p>J'entendis, car je n'étais qu'à dix pas, la conversation
+qui suivit:</p>
+
+<p>Michel salua silencieusement madame Forestier,
+qui ne répondit pas à ce salut et ne parut même pas
+le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne parla
+pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient
+bien des choses; puis il tendit la main au député,
+qui ne la prit pas,&mdash;foudroyé qu'il était par un
+coup d'&oelig;il terrible de sa femme,&mdash;et enfin demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Forestier, je désirerais causer un
+instant avec vous...</p>
+
+<p>L'autre consulta du regard sa femme et répondit
+d'un air fort embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, vous voyez bien que ce n'est pas
+le moment. On ne cause pas ainsi d'affaires sur le
+grand chemin... car c'est d'affaires je suppose...</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'affaire la plus importante de ma vie,
+s'écria Michel. En deux mots, à quelle heure voulez-vous
+venir après demain à la mairie?</p>
+
+<p>L'autre répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;A la mairie? Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous marier, Hyacinthe et moi. L'avez-vous
+déjà oublié?</p>
+
+<p>Forestier demeura stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher ami, répliqua-t-il en cherchant
+ses mots avec lenteur, je croyais que vous...</p>
+
+<p>Alors la belle Rosine, plus hautaine, plus grisonnante
+et plus couperosée que je l'avais jamais
+vue, interrompit son mari, et d'une voix sifflante
+comme un coup de cravache:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, après les infamies que, ce matin...</p>
+
+<p>Mais Michel lui coupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je ne vous parle pas. C'est à
+M. Forestier que je m'adresse. Il est votre mari. Il est
+père d'Hyacinthe. Il est chef de la famille aussi, je
+suppose?...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'en suis sûr! dit le député d'une voix
+sonore et en se rengorgeant comme un vieux dindon.</p>
+
+<p>&mdash;Montre-le donc alors! reprit la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je le montrerai, continua le gros
+homme, et pour commencer: tais-toi, ma femme!...</p>
+
+<p>Mais cet éclair de vigueur n'était destiné qu'à couvrir
+sa lâcheté:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bernard, je suis maître chez moi, et je
+déclare solennellement qu'après la scène de ce matin
+jamais personne de votre famille n'entrera dans la
+mienne et ne passera le seuil de ma maison!</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit madame Forestier. Monsieur
+Bernard, nous n'avons plus qu'à nous saluer.</p>
+
+<p>Et elle esquissa une révérence pleine d'ironie et de
+dignité,&mdash;du moins à ce qu'elle croyait.</p>
+
+<p>Mais Michel, à son tour, répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je suis majeur. Hyacinthe le sera
+bientôt. Nous attendrons jusque-là... N'est-ce pas,
+Hyacinthe?</p>
+
+<p>La jeune demoiselle lui tendit la main. Il la lui
+baisa et vint me rejoindre à dix pas de là.</p>
+
+<p>J'entendis quelques mots qui furent comme les
+dernières fusées d'un feu d'artifice qui s'éteint.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as pas souffleté quand il a osé te dire
+une pareille insolence? s'écriait la belle Rosine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma bonne amie, répliquait Forestier,
+j'aurais bien voulu te voir à ma place! Vous autres
+femmes, vous ne parlez que de donner des soufflets.
+On voit bien que vous n'en craignez pas les conséquences.
+Après tout, souffleter Michel parce qu'il
+veut épouser Hyacinthe&mdash;ce qui était légitime et
+permis, hier au soir,&mdash;c'est peut-être un peu vif...
+On y regarde à deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh lâche! lâche!! lâche!! s'écria Rosine. Ah! si
+j'étais homme!</p>
+
+<p>&mdash;Maman! dit la belle Hyacinthe d'un ton conciliant,
+tu n'y songes pas!... Si l'on venait à t'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le coup, conclut le député, que mon
+élection, qui déjà branle dans le manche, serait joliment
+fichue à l'eau.</p>
+
+<p>Au même instant le président Vire-à-Temps et son
+fils vinrent les rejoindre. Aussitôt madame Forestier
+fit avec ses lèvres «petite pomme», et de sa voix
+«petite flûte», réservée aux gens de distinction,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est vous, monsieur le président?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, belle dame! répliqua le justiciard
+d'un air d'étonnement, de galanterie et d'admiration.
+On aurait cru qu'il venait d'apercevoir la Vénus de
+Milo avec deux bras.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous, monsieur Francis?</p>
+
+<p>Le gros Francis, très poli mais peu éloquent, répondit
+qu'il «allait à merveille», et les compliments
+suivirent de part et d'autre. L'un se portait mieux
+que jamais. L'autre, la dame, était épanouie comme
+une rose; en effet, rose ou couperosée c'est tout
+comme pour le spectateur qui n'a pas mis ses lunettes.</p>
+
+<p>Bref, le bruit flatteur des compliments réciproques
+s'étendit et finit par se perdre dans la vallée.</p>
+
+<p>Un dernier mot pourtant arriva jusqu'à nous et
+perça le c&oelig;ur de Michel, c'est celui-ci, dit par madame
+Forestier:</p>
+
+<p>&mdash;Hyacinthe, prends le bras de M. Francis. M. le
+président et moi, nous avons à causer avec ton père.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Michel en serrant les poings, quand
+je pense que ce sera la même chose tout le long de
+l'année, et que ce gros Francis va prendre ma place,
+j'ai une envie terrible de le massacrer.</p>
+
+<p>Alors, moi qui suis ami de la paix et des convenances,
+je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Michel, je te le défends, ou je jure de ne plus
+me mêler de tes affaires.</p>
+
+<p>Il se retourna brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Félix, tu es un bon enfant, un ami sincère,
+et tu sais, je crois, que je ferai tout ce qu'il
+faudra pour te servir, si l'occasion s'en présente, eh
+bien...</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, Michel, tu vas me proposer quelque
+sottise!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, rassure-toi... Écoute-moi bien. Si
+nous étions au désert dans le pays des gazelles, où
+l'on ne trouve pas de notaires, de maires et de belles-mères,
+mais où soufflent le sirocco, père du mistral,
+et le simoun, frère aîné du sirocco, où le papier
+timbré est inconnu, où le lion se cache à l'ombre des
+palmiers pour causer avec la lionne, si j'étais Kabyle
+enfin, Arabe ou Touareg, n'ayant d'autre fortune que
+mon cheval et ma lance et d'autre pensée que
+mes amours, si la fille d'un cheik m'avait dit: «Je
+t'aime!» si le vieux cheik, plus bête qu'une oie,
+m'avait d'abord accordé, puis refusé sa main, que
+faudrait-il faire, réponds?</p>
+
+<p>Je répondis sans hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;L'enlever, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ce que je vais faire pour Hyacinthe.
+Veux-tu m'aider?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! y penses-tu, Michel? Moi, Trapoiseau,
+futur huissier, futur avoué, futur notaire peut-être,
+j'irais me fourrer et te fourrer dans ce guêpier! Jamais
+de la vie, camarade! C'est bon dans le désert,
+ces procédés-là, et encore!</p>
+
+<p>&mdash;Faux ami, va!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! mais non! Clairvoyant ami, à la bonne
+heure!</p>
+
+<p>Je m'en flatte. Un enlèvement! <i>Nombre de Dios!</i>
+Pour qui me prends-tu? Je suis un serviteur de la
+loi, ami Michel. D'ailleurs, informe-toi d'abord si
+mademoiselle Hyacinthe y voudra consentir. Mais
+ne compte pas sur moi!</p>
+
+<p>Comme nous en étions là et revenions lentement
+dans l'ombre du côté de Creux-de-Pile, la voix de
+la belle Angéline se fit entendre. Elle nous suivait de
+près avec son père.</p>
+
+<p>Alors Michel me dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Occupe un instant ton patron. Je voudrais causer
+une minute avec mademoiselle Bouchardy.</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, dit le patron, nous avons eu beau
+mettre dans le contrat toutes les complaisances possibles
+et faire toutes les concessions, il n'y a pas en
+moyen de conclure. Ces haines de femmes, vois-tu,
+rien ne peut les apaiser, pas même l'intérêt le plus
+pressant... Michel n'y perd rien. Au contraire. Pour
+l'argent, il trouvera mille fois mieux; quant à la
+fiancée, Hyacinthe est aimable, c'est vrai, mais elle
+n'est pas seule de son sexe, même à Creux-de-Pile...</p>
+
+<p>Il jeta du côté de sa fille un regard de complaisance
+qui me fit frémir.</p>
+
+<p>&mdash;... Et enfin, Michel est jeune, plein de talent,
+ambitieux, déjà très considéré dans le pays, soit
+pour son père, soit pour lui-même; il sera député
+cette année s'il le veut bien... on peut l'y aider d'ailleurs...</p>
+
+<p>Ces derniers mots furent dits avec une grande intention
+de finesse.</p>
+
+<p>&mdash;... Après tout, vois-tu, Trapoiseau, chacun de
+nous est amoureux à son tour, comme chacun de
+nous a la rougeole, on n'en meurt pas, au contraire!
+Eh! mon Dieu! moi qui te parle, quand j'avais l'âge
+de Michel j'étais amoureux de toutes les filles...</p>
+
+<p>Puis, se reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;... de toutes celles qui en valaient la peine...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, monsieur Bouchardy, de toutes
+celles qui avaient une dot, je suppose?</p>
+
+<p>Il répliqua avec un gros rire:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Me prends-tu pour un niais?</p>
+
+<p>Au même instant, Angéline et Michel se rapprochèrent
+de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda gaiement le père, as-tu consolé
+ce pauvre amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai essayé, du moins, de panser son c&oelig;ur
+blessé, répondit Angéline.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a si bien réussi, ajouta Michel, qu'on
+voudrait être blessé tous les jours pour être pansé
+par la main d'un pareil chirurgien.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, bonsoir, Michel! dit le
+père.</p>
+
+<p>Et nous nous séparâmes,&mdash;Michel heureux et
+souriant, et moi, dévoré de jalousie.</p>
+
+<p>Qu'avait-elle pu dire à Michel pour le consoler si
+vite, cette perfide Angéline?</p>
+
+
+
+
+<a name="XV"></a><h1>XV</h1>
+
+<h3>LA MORT DE CÉSAR</h3>
+
+
+<p>Ce qui suivit le lendemain est si terrible que tout
+le peuple de Creux-de-Pile (à commencer par les
+plus hauts bourgeois) n'eut pas d'autre sujet de conversation
+pendant plusieurs semaines.</p>
+
+<p>Cependant la matinée avait été paisible. Un soleil
+brûlant, tempéré par un vent frais et léger, éclairait
+la terre et rendait l'ombre plus douce et la verdure
+des prairies plus agréable aux yeux.</p>
+
+<p>Les enfants criaient.</p>
+
+<p>Les chiens aboyaient.</p>
+
+<p>Les oiseaux piaulaient.</p>
+
+<p>Les b&oelig;ufs mugissaient.</p>
+
+<p>Les femmes piaillaient.</p>
+
+<p>Les hommes buvaient et se querellaient en parlant
+politique.</p>
+
+<p>Enfin chacun faisait son métier en conscience. Pour
+moi, en l'absence de M. Bouchardy, mon patron, qui
+lisait son journal après déjeuner, au fond du jardin,
+je venais de distribuer le travail à mon lieutenant et
+à mon sous-lieutenant, je veux dire au second et au
+troisième clercs, et je réfléchissais lorsque midi sonna.</p>
+
+<p>Je pris mon chapeau après l'avoir brossé avec soin
+de peur que mademoiselle Angéline fût debout à la fenêtre
+occupée à regarder la rue, le paysage et les passants,
+et je sortis en recommandant à mes deux subordonnés
+de travailler avec ardeur.</p>
+
+<p>L'un d'eux, aussitôt que j'eus le dos tourné, répondit
+à cet exhortation:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il nous veut, ce Trapoiseau? Qu'on
+lui fasse sa besogne?...</p>
+
+<p>Et il ajouta d'un air indigné:</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien oui! il peut se fouiller?</p>
+
+<p>Et l'autre, ne trouvant pas cette pensée assez énergique,
+ajouta d'une voix retentissante:</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! Oùs qu'est mon fusil?</p>
+
+<p>Mais, comme vous pensez bien, je ne fis pas semblant
+d'entendre. Ce n'est pas pour rien qu'on a le
+plaisir de commander. Ceux qui obéissent vous font
+payer cher leur obéissance. Je le sais, depuis longtemps
+et pour cette raison je commande le moins
+possible.</p>
+
+<p>Je sortis donc et j'allai retrouver l'éternelle ratatouille
+de mouton aux pommes de terre qui faisait,
+comme je l'ai dit déjà, le fond de la cuisine de ma
+mère.</p>
+
+<p>Il est vrai pourtant que la ratatouille était bonne.
+De plus, ma mère me témoignait de tant de façons
+la joie qu'elle avait de me voir et me réservait avec
+tant de soin les meilleurs morceaux, que je préférais
+vraiment son dîner à celui de tous les archevêques.
+Ne croyez pas, du reste, que notre salle à manger
+fût moins belle que celle de la terrasse de Saint-Germain,
+qui a tant de réputation!</p>
+
+<p>En été ou au printemps, il suffisait d'ouvrir la fenêtre
+pour voir la verte vallée de Creux-de-Pile, la
+rivière limpide, les montagnes grises et bleues, la
+vieille église romane sur la colline en face et tout
+ce qui fait de cette ville prodigieuse l'éternel objet de
+l'admiration des hommes.</p>
+
+<p>Ce jour-là donc, je dînai et je regardai, suivant
+mon habitude, répondant avec un peu de distraction
+à toutes les questions de ma mère.</p>
+
+<p>Après que j'eus donné quelques détails sur la rupture
+du mariage de Michel et d'Hyacinthe, ma mère
+devint peu à peu rêveuse, ce qui ne lui arrivait guère,
+et me demanda tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouves-tu mademoiselle Patural?</p>
+
+<p>Cette question m'étonna beaucoup, car nous n'avions
+jamais parlé de la pauvre fille, et, pour moi, je
+n'y avais jamais pensé.</p>
+
+<p>Cependant, par respect pour ma mère, je répondis
+qu'elle avait un bien vilain nez, un crâne aussi plat
+que le fond d'une assiette, des oreilles trop écartées
+et des pieds, oh! des pieds si grands que si leurs
+pantoufles eussent été de bois, elles auraient pu servir
+à l'embarquement d'une armée comme les fameux
+bateaux du camp de Boulogne.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! dit ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tant pis, maman? Est-ce que ça peut
+t'intéresser?</p>
+
+<p>Alors ma mère qui était un Machiavel à sa manière,
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tant pis, Félix, et tu vas voir pourquoi...
+Ton ami Michel a été mis à la porte de M. Forestier...
+ne te fâche pas. Ce sont les deux mères qui l'ont
+voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se marieront
+pas. Elles se sont querellées hier, elles se sont
+dit toutes les horreurs de la nature. Michel est flambé;
+Hyacinthe aussi.</p>
+
+<p>Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, c'est le commencement, ça. Tu vas voir
+le reste. Le président Vire-à-Temps qui les guette va
+demander Hyacinthe pour son fils. Le père Forestier
+qui n'a pas de dot à donner ne refusera pas. La mère
+qui tient toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce
+que c'est le président, parce qu'elle est flattée de voir
+un si bel homme qui a déjà soixante ans passés lui
+dire «belle dame», parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, maman, qu'est-ce que tout ça peut
+faire à mademoiselle Patural?</p>
+
+<p>&mdash;Aveugle! s'écria ma mère, tu ne vois donc pas
+que le fils du président qui allait épouser mademoiselle
+Bouchardy, épousera Hyacinthe, fille du député,
+que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle
+Angéline a une belle dot, l'épousera et sera
+le gendre de M. Bouchardy, et que mademoiselle Berthe
+Patural qui est laide, mais qui a de ça, et qui visait
+ton ami Michel ou le fils du président, les voyant
+placés tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande
+en mariage,&mdash;mais quelqu'un de bien, tu
+m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui
+peut acheter une étude de notaire ou une étude d'avoué;&mdash;alors,
+eh bien! Berthe, aux grands pieds,
+comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une marmite
+n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait;
+mais elle a toujours besoin d'un couvercle. Quand on
+ne trouve pas un joli avocat ou un gros receveur, on
+prend un avoué!... Entends-tu, mon garçon?</p>
+
+<p>Et ma mère se mit à rire en me regardant d'un air
+triomphant.</p>
+
+<p>Je voulus objecter:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, si j'étais avoué, je ne voudrais
+pas de Berthe Patural pour femme, et je ne suis pas
+avoué. Je gagne cent francs par mois, et ce n'est pas
+avec ça qu'on achète n'importe quoi...</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de plaire à la demoiselle de l'avoué, répliqua
+ma mère d'un air mystérieux. Moi, je me
+charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il faudra.</p>
+
+<p>Sur ce mot «<i>j'emprunterai</i>» que ma mère n'avait
+jamais prononcé devant moi et qu'elle paraissait avoir
+en horreur autant que le traître Judas Iscariote qui
+vendit Notre Seigneur Jésus-Christ pour trente sous,
+je pris congé et je retournai à l'étude de maître Bouchardy,
+mon patron.</p>
+
+<p>Je descendais la côte en fredonnant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Voyez donc ce beau garçon-là,</p>
+<p class="i8">C'est l'amant d'A,</p>
+<p class="i8">C'est l'amant d'A,</p>
+<p>Voyez donc ce beau garçon-là,</p>
+<p class="i8">C'est l'amant d'Amanda.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais ce n'est pas à Berthe Patural que je pensais,
+vous pouvez m'en croire. Oh! non. L'ange de mes rêves
+avait des formes plus agréables à l'&oelig;il, une voix
+plus douce au c&oelig;ur, et s'appelait du nom délicieux
+d'Angéline.</p>
+
+<p>Tout à coup, comme j'arrivais devant la porte de
+l'étude de M. Bouchardy, une grande clameur se fit
+entendre à l'extrémité de la rue. De toutes parts on
+s'assembla devant la maison de madame Bernard, et
+des cris perçants retentirent.</p>
+
+<p>Marion&mdash;je la reconnus à la voix&mdash;s'arrachait les
+cheveux et hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, pauvre madame! Ils l'ont assassiné,
+les gueux!</p>
+
+<p>En même temps elle montra le poing à la maison
+Forestier, reprit haleine un instant et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ils lui ont coupé le cou; mais je le leur couperai
+à mon tour! Ah les gueux! Ah! les gueux!
+Pauvre chéri! Quel mal leur a-t-il jamais fait? Il
+allait chez eux tous les jours, il était bon comme le
+bon pain, il les aimait tant! Je lui disais bien:
+«N'y va pas, mon chéri! C'est tous de méchantes
+gens, de la canaille, de la bouaille! Ça n'a pas pour
+deux sous de c&oelig;ur! Ça ne vit que pour boire et
+manger! Ça se fait servir des saumons de vingt
+livres et ça n'a pas seulement mille écus à donner
+en dot à leur fille!» Il n'a pas voulu m'écouter, et
+le voilà, il est mort maintenant; ils lui ont coupé le
+cou, les misérables! Mais qu'ils y viennent donc
+pour m'en faire autant! c'est moi qui les recevrai!</p>
+
+<p>De la main droite elle brandissait un long et large
+couteau de cuisine pendant que de la gauche elle
+montrait avec le geste tragique de Niobé le corps de
+la malheureuse victime, déposé dans l'intérieur de
+la maison.</p>
+
+<p>Je m'approchai très inquiet et je demandai à l'une
+des femmes qui étaient là:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce donc qu'on vient d'assassiner?</p>
+
+<p>Alors, avant que la femme pût répondre, la grosse
+et courte Mihiète se montra à la fenêtre du premier
+étage et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de
+notre jardin! Madame l'avait défendu; c'est bien fait!</p>
+
+<p>Cette réponse me fit trembler pour Michel. Je demandai
+à Marion:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Est-ce qu'il est mort?</p>
+
+<p>Elle cria en sanglotant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Trapoiseau, ce n'est que trop
+vrai. Sa tête est d'un côté, son corps est de l'autre...
+Pauvre chéri, va! Comment vais-je annoncer ça à
+madame?</p>
+
+<p>J'entrai précipitamment dans la maison pour voir
+ce malheureux Michel. Est-il possible! A son âge!
+Un grand et beau garçon, plein de force, d'amour et
+de joie avait si étrangement péri!</p>
+
+<p>Marion me suivit en pleurant toujours comme
+j'allais monter dans la chambre de mon malheureux
+ami, elle me retint, me conduisit dans sa cuisine et
+me montra le défunt.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Michel?</p>
+
+<p>Je cherchais des yeux et ne voyais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Trapoiseau, répliqua-t-elle en
+colère, qui est-ce qui vous parle de Michel? Couper
+la tête à Michel! Ah bien! il ne manque plus que ça
+aux Forestier s'ils veulent que je les mette tous en
+chair à pâté, à commencer par la Rosine qui m'a
+appelée «souillon» et à finir par la Mihiète qui m'a
+appelée «chameau!...» Et encore qu'est-ce que je
+dis? de la chair à pâté! C'est bien plutôt de la chair
+à saucisse!... Celui qu'ils ont tué, les gueux! c'est
+notre pauvre paon, mon beau César... Tenez voyez
+la tête! son aigrette est-elle assez jolie! Et sa queue!...
+Il n'y en avait pas de pareille dans tout le département.</p>
+
+<p>Notre saint père le pape lui-même (c'est votre
+oncle M. le curé qui me l'a dit à son retour de Rome)
+aurait voulu en avoir un pareil. Tous les cardinaux
+en cherchaient pour lui, mais ils n'en trouvaient pas
+d'aussi beau. Je crois bien que M. le curé aurait
+voulu l'avoir pour le donner à notre saint père, ça
+l'aurait peut-être fait nommer cardinal à son tour;
+mais pour ça, bernique! César ne voulait pas se séparer
+de moi, ni moi de César; il aimait tant Michel,
+il le suivait toujours quand il entrait dans le jardin
+des Forestier, et à cause de Michel il aimait tant
+Hyacinthe... C'est bien ça qui l'a perdu! Il avait trop
+de c&oelig;ur, le pauvre chéri! Ce matin, Michel est allé
+en voyage pour les affaires de ses clients (car nous
+avons une clientèle, nous autres, nous ne sommes
+pas comme ce député galeux qui vit aux frais des
+pauvres gens); c'est en son absence qu'ils ont fait le
+coup.</p>
+
+<p>Je demandai quelques détails sur l'assassinat.</p>
+
+<p>Marion répliqua brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux savoir?
+Est-ce que j'ai vu? Si j'avais vu, croyez-vous
+que j'aurais laissé faire?... Sans doute César aura
+passé par-dessus le mur, comme c'était son habitude
+pour aller déjeuner avec les poules des Forestier.
+Vous savez, c'était son caractère, à ce pauvre ami;
+il aimait à dîner en ville, et comme il était mieux habillé
+que les autres et un peu glorieux, il faisait le
+beau devant les poules pour faire enrager le coq. On
+ne lui disait rien à cause du mariage de Michel et
+d'Hyacinthe; il a cru être dans son droit. Il a vu signer
+le contrat, mais il n'a pas entendu ce qui s'est
+dit dans la rue, devant la porte, ou, s'il a entendu, il
+n'a pas bien compris, car il était un peu bête, le pauvre
+César; il est allé dans le poulailler, la serviette
+autour du cou, comme il faisait tous les jours, il a
+voulu se mettre à table. Alors on l'a pris en traître
+et on l'a guillotiné.</p>
+
+<p>Ici Marion fit une pause.</p>
+
+<p>Puis elle leva la main vers le ciel pour implorer
+la justice de l'Être suprême:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais ils me le payeront, les scélérats, et
+plus cher qu'au marché encore!</p>
+
+<p>Tout à coup, comme je sortais de la maison, après
+avoir entendu l'oraison funèbre de César, je vis de
+loin madame Bernard qui revenait de faire une visite
+et marchait à pas précipités. Alors, prévoyant
+une tragédie nouvelle, je me réfugiai dans l'étude de
+M. Bouchardy pour n'en pas être témoin.</p>
+
+
+
+
+<a name="XVI"></a><h1>XVI</h1>
+
+<h3>DEUX CITATIONS</h3>
+
+
+<p>C'est un vendredi que ce déplorable événement
+eut lieu. Je veux dire la mort de César. Croyez que
+celle du vainqueur des Gaules, qui fut assassiné au
+milieu du Sénat, ne fit pas plus de bruit à Rome
+que celle du malheureux paon de madame Bernard
+à Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>Dès le lendemain matin, madame Rosine Forestier,
+à son lever, reçut, en même temps que son
+chocolat, la citation suivante à comparaître devant
+M. le juge de paix.</p>
+
+<p>«L'an mil huit cent soixante-dix-sept et le vingt-cinq
+mai.</p>
+
+<p>»A la requête de madame veuve Bernard, propriétaire,
+demeurant à Creux-de-Pile, laquelle fait
+élection de domicile en sa demeure.</p>
+
+<p>»Je, sousigné, Chrysostôme Pouscaillou, huissier,
+audiencier, ai cité le sieur Charles Forestier, député,
+rue du Faubourg-Saint-Hilaire, en son domicile
+et parlant à la fille Mihiète, sa servante, ainsi
+qu'elle m'a dit être et se nommer.</p>
+
+<p>»A comparaître le jeudi 1<sup>er</sup> juin prochain, onze
+heures du matin, devant M. le juge de paix du canton
+de Creux-de-Pile, dans le local ordinaire de
+ses audiences, sis à la maison de ville, pour:</p>
+
+<p>»Attendu que, soit par les mains, soit par les ordres
+ou sur les instigations dudit sieur Forestier,
+son épouse, de la demoiselle Hyacinthe leur fille
+mineure et légitime ou des domestiques de la famille,
+un paon, oiseau de l'espèce la plus précieuse
+et la plus chère, appartenant à l'ordre des gallinacés
+et à la famille des phasianidés, si rare qu'on ne
+rencontre ses congénères que dans les plaines les
+plus reculées de l'Asie centrale, a été trouvé décapité,
+mais chaud encore, le 23 mai, dans le jardin
+de madame veuve Bernard, sa propriétaire;</p>
+
+<p>»Attendu que la mort tragique de ce brillant animal,
+qui faisait la joie de madame veuve Bernard
+et des voisins, ne saurait être attribuée ni à l'effet
+ordinaire des lois de la nature, puisque César
+(c'est son nom), était encore à la fleur de l'âge, ni
+au dégoût prématuré de la vie, puisqu'il avait eu la
+tête tranchée d'un coup de couperet (ce qui exclut
+toute idée de suicide), ni à la malveillance des passants,
+puisqu'il ne sortait jamais de la cour ou du
+jardin sans la permission de ses maîtres;</p>
+
+<p>»Attendu, de plus, que de certaines discussions
+récentes entre les deux familles et de certaines
+paroles malsonnantes et injurieuses prononcées,
+soit par la dame Forestier, soit par la fille Mihiète,
+sa servante, il résulte la certitude que le meurtre
+de César avait été dès longtemps prémédité et préparé
+dans l'intention de vexer et molester madame
+veuve Bernard;</p>
+
+<p>»Attendu, de plus et subséquemment, que les
+paroles suivantes:&mdash;<i>Fallait pas qu'il passât par-dessus
+le mur de notre jardin, madame l'avait défendu,
+c'est bien fait!</i> prononcées devant trente témoins,
+par la fille Mihiète, prouvent jusqu'à l'évidence
+que le coup avait été préparé;</p>
+
+<p>»&mdash;S'entendre condamner, ledit sieur Forestier,
+député, à trois cents francs d'amende et cinq cents
+francs de dommages-intérêts, avec les intérêts,
+tels que de droit à partir de ce jour, et, en outre,
+aux dépens;</p>
+
+<p>»Et pour que ledit sieur Forestier, député n'en
+ignore, j'ai, en son domicile et parlant comme dessus
+à ladite Mihiète, servante ci-dessus dénommée,
+laissé copie du présent exploit dont le coût est de
+un franc vingt-cinq centimes.</p>
+
+<p>»<i>Signé</i>: POUSCAILLOU.»</p>
+
+<p>C'est le samedi que ce poulet fut remis. La réplique
+ne tarda guère.</p>
+
+<p>Dès le lundi suivant, c'est-à-dire le surlendemain,
+Chienduroy, autre huissier audiencier, rival de Pouscaillou,
+déposa entre les propres mains de madame
+Bernard une citation «analogue et reconventionnelle»,
+comme il disait lui-même, à comparaître le
+même jeudi, à la même heure, devant le juge de paix,
+pour s'expliquer sur les injures dites à la dame Forestier,
+sur les ravages causés par le paon Bernard
+dans la pâtée des poules Forestier pour s'entendre
+condamner à payer les frais et les dommages-intérêts,
+dont ce magistrat respectable serait chargé de
+fixer le montant.</p>
+
+<p>Peindre la colère des deux dames serait impossible.
+Si chacune des deux avait eu son mari sous la
+main, le pauvre homme aurait passé martyr et subi
+le sort des chrétiens dans le cirque. Mais le mari de
+l'une était mort, et le mari de l'autre, le pauvre
+M. Forestier, dès le lendemain de la signature du
+contrat, s'entendant appeler publiquement Sganarelle
+devant cent personnes, ne sachant comment parer
+le coup, ni comment consoler la pauvre Hyacinthe
+qui se désolait de voir son mariage rompu, avait
+pris le train express pour Paris et prétexté que les
+affaires publiques les plus graves l'appelaient à
+Versailles.</p>
+
+<p>Michel, qui avait son plan, était parti quelques
+heures auparavant, de sorte que les deux tigresses
+ou si vous voulez, les deux belles-mères, se trouvèrent
+face à face.</p>
+
+<p>Si l'une et l'autre avaient pu suivre leurs penchants
+naturels, n'ayant personne qui osât les séparer,
+elles se seraient griffées d'abord et dévorées
+ensuite; je n'en fais aucun doute. Mais qu'aurait dit
+la «société?»</p>
+
+<p>Or, ces deux dames ne craignaient ou ne respectaient
+rien, excepté cet être insaisissable et redoutable.</p>
+
+<p>Et encore, je parle surtout de madame Rosine
+Forestier, car la mère de Michel, petite femme brune
+et moustachue, au nez allongé en forme de presqu'île,
+aux yeux en vrille, qui louchait toutes les fois qu'elle
+se mettait en fureur, c'est-à-dire presque à toutes
+les heures du jour, se souciait moins que sa voisine
+de l'opinion publique. Dès qu'elle ouvrait la bouche,
+la chère dame, les injures les plus atroces venaient
+se poser sur le bout de sa langue comme dans leur
+séjour naturel, et elle les crachait sans relâche à la
+figure des gens.</p>
+
+<p>Quant à sa rivale, la grosse et couperosée Rosine,
+chez elle aux premiers mots tout était sucre et miel.
+Vous eussiez dit l'âme la plus douce, la plus gracieuse,
+la plus éthérée, une âme d'ange! Mais à la
+première contradiction l'ange repliait ses ailes et
+devenait vipère.</p>
+
+<p>C'est donc le lundi que la seconde bombe éclata
+car la première avait éclaté l'avant-veille, et Creux de-Pile
+fut averti que les deux «dames» les plus distinguées
+de tout le pays, autrefois amies intimes, maintenant
+ennemies mortelles, allaient se rencontrer
+devant M. le juge de paix.</p>
+
+<p>Ce sage et savant magistrat s'en réjouissait d'avance,
+car on s'ennuie,&mdash;quand on sent dans sa
+cervelle s'agiter la sagesse du roi Salomon,&mdash;de ne
+juger que des affaires de bornage ou de régler les
+comptes embrouillés d'un boulanger avec ses pratiques.</p>
+
+<p>Et si les deux dames voulaient venir plaider leur
+cause, face à face, Reine contre Rosine, c'est là que
+le juge de paix aurait de quoi se réjouir, et le public
+aussi. Éloquentes, impétueuses et venimeuses comme
+on les connaissait, elles ne manqueraient pas de
+faire des révélations intéressantes et piquantes sur
+la vie privée de l'une et de l'autre... D'avance les
+autres dames de Creux de-Pile faisaient retenir leurs
+places à l'audience. Ah! quelle joie!</p>
+
+<p>Je pensais à ces choses et je taillais soigneusement
+mes ongles au fond de l'étude de M. Bouchardy
+lorsque la grande Marion entra tout essoufflée et
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, madame Bernard vous
+demande. Venez vite!... vite!... vite!...</p>
+
+<p>Je la suivis, demandant si par hasard quelque
+malheur était arrivé, si Michel...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, n'ayez pas peur, répondit Marion,
+c'est madame qui veut vous consulter. Voilà tout.</p>
+
+<p>En effet, madame Bernard me reçut assez froidement,
+mais assez poliment, comme elle avait l'habitude
+de le faire quand elle avait besoin des gens,
+se réservant d'ailleurs de les insulter horriblement
+à la première occasion.</p>
+
+<p>Elle me montra les deux citations, que je ne connaissais
+pas encore,&mdash;si ce n'est de réputation,&mdash;et
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Trapoiseau, Michel est à Paris, il arriverait
+trop tard pour plaider sa cause; d'ailleurs,
+c'est trop peu important pour le déranger. Est-ce
+que vous voulez vous en charger?</p>
+
+<p>C'est en ces termes gracieux que la dame me demandait
+un service. Notez que j'étais le seul avocat
+et licencié en droit qu'elle pût prendre, car les autres,
+sans être plus savant que moi, auraient dédaigné
+de plaider devant la justice de paix. Mon seul
+concurrent possible était un de mes amis, premier
+clerc d'avoué, savant lui aussi en droit, ferré sur la
+dialectique, mais désigné d'avance par M. Forestier,
+pour plaider toutes ses causes en justice de paix. Et
+il en avait beaucoup, vu l'âpre caractère de la belle
+Rosine.</p>
+
+<p>C'était donc mon adversaire naturel.</p>
+
+<p>Je répondis assez froidement à la dame, car je me
+souvenais qu'elle avait devant moi, trois jours auparavant,
+appelé ma mère «<i>la Trapoiseau</i>»; cependant
+je promis, «pour rendre service à Michel», de plaider
+tout ce qu'on voudrait.</p>
+
+<p>Elle vit bien la nuance; mais comme elle avait
+besoin de moi, elle ne se montra pas difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, dit-elle avec hauteur, souvenez-vous
+bien que je ne veux pas que vous ménagiez ces Forestier.
+Si vous le faisiez, j'en serais très mécontente,
+et Michel aussi.</p>
+
+<p>Je promis d'écorcher vifs dans mon discours le
+pauvre député et madame Rosine; mais le mercredi
+suivant, veille de l'audience, je reçus de Michel la
+lettre suivante:</p>
+
+<p>«Paris, 29 mai 1877.</p>
+
+<p>»Cher ami,</p>
+
+<p>»Je sais tout; les malheurs qui ont suivi mon départ
+et celui de M. Forestier, le meurtre affreux
+du pauvre César qui paie pour tout le monde,
+comme tous les êtres faibles et sans défense, les
+citations, les exploits d'huissier et la bataille que
+tu vas livrer devant le juge de paix.</p>
+
+<p>»C'est cette bataille surtout que je crains. Ma
+mère et ma belle-mère (car la vieille Rosine sera ma
+belle-mère ou je lui couperai le cou comme elle l'a
+fait à César) ont juré de me séparer d'Hyacinthe. J'ai
+juré, moi, de l'épouser, et mon serment vaut le leur.</p>
+
+<p>»Mais il faut user d'adresse.</p>
+
+<p>»A parler sincèrement, j'avais pensé d'abord à
+l'enlever comme on faisait au siècle dernier, l'épée
+à la main. Malheureusement (ou heureusement
+peut-être) ma chère Hyacinthe a des idées bourgeoises.
+N'en parlons plus.</p>
+
+<p>»Pour me consoler et arriver au même but par
+un autre moyen, j'ai formé un projet d'une profondeur
+étonnante.</p>
+
+<p>»Amour et politique, je ne te dis que ça... Dans
+quelques jours, et de vive voix, je t'expliquerai
+mon idée.</p>
+
+<p>»En attendant, cher ami, poursuis le moins possible
+la vengeance de César qu'on ne peut plus le
+ressusciter. Mets autant d'huile dans les ressorts
+que ma mère et ma belle-mère y voudront mettre
+de vinaigre pour les rouiller et les faire grincer.
+Si l'une et l'autre pouvaient être renvoyées, dos à
+dos, dépens compensés, mon bonheur serait au
+comble.</p>
+
+<p>»A propos, on m'écrit que le gros Francis et
+son père, le rusé Vire-à-Temps, tournent autour
+d'Hyacinthe. Serait-il vrai, grand Jupiter! Dans ce
+cas, j'étranglerai Francis. Dis-lui ça, et que tu seras
+mon témoin.</p>
+
+<p>»Adieu, ami,»</p>
+
+<p>»MICHEL.»</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots, je repliai la lettre et je
+dormis d'un sommeil paisible en attendant la bataille
+du lendemain qui fonda pour longtemps à
+Creux-de-Pile ma réputation de dialectique et d'éloquence.</p>
+
+
+
+
+<a name="XVII"></a><h1>XVII</h1>
+
+<h3>LA SALLE D'AUDIENCE</h3>
+
+
+<p>La salle d'audience de la justice de paix était pleine
+dès neuf heures du matin. C'était un long parallélogramme
+à angles droits qui servait à diverses cérémonies
+et que décoraient les images de tous les chefs
+de gouvernement qui ont fait depuis 1815 le bonheur
+de la France.</p>
+
+<p>Au fond, à la place d'honneur, était le portrait en
+pieds du feu roi Louis XVIII. Je dis en pieds, pour
+expliquer qu'on voyait ses pieds aussi bien que sa
+tête, car d'ailleurs le pauvre gros homme avait été
+obligé de se faire peindre assis dans un fauteuil de
+velours rouge à cause de ses infirmités. Dans le même
+cadre et debout se tenait madame la duchesse d'Angoulême,
+la pieuse Antigone, comme on disait à la
+cour, mais la sévère figure d'Antigone, exposée dans
+un champ de blé, aurait mis en fuite les moineaux
+les plus braves.</p>
+
+<p>Dans le cadre de droite était le bon roi Charles X,&mdash;debout
+celui-là,&mdash;en grand uniforme, la main
+gauche appuyée sur son épée, maigre et mince d'ailleurs,
+la lèvre pendante, la bouche ouverte et souriant
+agréablement à son peuple.</p>
+
+<p>Dans le cadre de gauche resplendissait le roi Louis-Philippe.
+Près de lui était sa femme; un peu en arrière,
+une demi-douzaine de princes et de princesses,
+la plus belle famille royale qui fût au monde, comme
+disaient les préfets entre 1830 et 1848.</p>
+
+<p>Et enfin, à l'autre bout de la salle, bien en face du
+public, mais derrière le fauteuil de M. le juge de paix,
+se tenait Napoléon III; à côté de lui, l'impératrice
+Eugénie et le prince impérial en grenadier de la
+garde.</p>
+
+<p>Comme on voit, la salle était décorée de manière
+à satisfaire tous les goûts et à flatter toutes les dynasties.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, disait le concierge de la mairie,&mdash;celui
+que ses concitoyens appelaient <i>maire deux</i>, comme
+on dit Henri Deux ou Charles Deux, pour exprimer
+d'un mot l'importance de ses fonctions et qu'il était
+le second de sa dynastie,&mdash;est-ce que nous savons
+qui est-ce qui sera roi ou empereur demain matin?
+Faut-il se brouiller avec celui-ci ou avec celui-là?
+C'est toujours celui qu'on n'attendait pas qui arrive.
+Au moins, comme ça, que ce soit Pierre, Paul ou Jacques,
+il trouvera son portrait sur le mur, il verra qu'on
+a pensé à lui et qu'on l'avait toujours au fond du
+c&oelig;ur, quoique, par politesse pour les autres, on ne
+voulût pas le dire tout haut... Ça le flattera, ce brave
+homme!</p>
+
+<p>Un seul portrait ou buste manquait, c'est celui de
+la République; mais d'abord, comment est-elle faite?
+Qui a vu jamais son image ou ressemblance? Ensuite,&mdash;et
+c'est plus grave,&mdash;parmi les autorités,
+pas une seule, ni préfet, ni sous-préfet, ni maire, ni
+fonctionnaire payé par l'État n'a demandé qu'on lui
+fît cette honneur.</p>
+
+<p>Au contraire, on entend dire à toute heure dans
+tous les salons de Creux-de-Pile (car nous avons des
+salons, nous autres, tout comme les Parisiens) que la
+République n'a pour elle que des meurt-de-faim, des
+va-nu-pieds et des pas-grand-chose.</p>
+
+<p>Je crois que Michel et moi nous étions à peu près
+les seuls parmi les gens sachant lire, écrire et parler
+correctement le français qui eussions l'audace de se
+dire républicains, et encore, je le laissais dire, moi,
+mais je ne le disais pas, excepté à maman Trapoiseau
+qui connaissait toutes mes pensées depuis le jour de
+ma naissance.</p>
+
+<p>Quand à Michel, il l'avait proclamé de tout temps,
+mais Michel était riche, et les riches, voyez-vous
+par tout pays, mais surtout en province.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'est les rois de la terre,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>comme dit la chanson.</p>
+
+<p>On vient de voir quel était le mobilier de la salle
+d'audience. Il faut y ajouter vingt-huit ou trente
+bancs de chêne sur lesquels le public était invité à
+s'asseoir, plus une chaise pour le greffier, et enfin un
+fauteuil pour M. le juge de paix.</p>
+
+<p>Ce jour-là, je veux dire le 1<sup>er</sup> juin 1877, par extraordinaire,
+quarante ou cinquante chaises de paille
+avaient été placées derrière le fauteuil du juge et réservées,&mdash;cela
+se voyait du reste,&mdash;à des personnes
+de la plus haute distinction.</p>
+
+<p>Ces personnes ou personnages, c'était la fameuse
+«société» de Creux-de-Pile. Tout ce qu'il y avait de
+plus huppé dans le pays.</p>
+
+<p>En première ligne, M. de Courbillon et son épouse,
+propriétaires, bourgeois d'ancienne date, de fortune
+médiocre, de capacité pire, mais relevés aux yeux
+des hommes par une piété profonde, une honnêteté
+véritable, une habitude de ne rien faire qui datait de
+trois générations et un respect profond de leur gentilhommerie,
+qui d'ailleurs pour l'origine et l'ancienneté
+en valait beaucoup d'autres plus célèbres en
+France.</p>
+
+<p>En seconde ligne... mais peut-être, afin d'éviter
+une énumération plus longue que celle d'Homère,
+ferai-je mieux de répéter la conversation que j'avais
+ce jour-là même, un quart d'heure avant l'audience,
+avec mon camarade, adversaire et ami Néanmoins,
+qui devait plaider pour madame Forestier.</p>
+
+<p>Et d'abord, il faut que je vous présente Néanmoins.
+Ce nom bizarre qu'il n'avait pas reçu au baptême où
+il fut présenté sous le nom de Charles-Jules (père et
+mère inconnus) lui vint de ce que, très bien doué
+d'ailleurs du côté de l'intelligence, il avait entre les
+deux yeux un nez plus petit des trois quarts que le
+plus petit de tous les nez de l'arrondissement.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sa faute; il n'avait pas eu le choix,
+comme disait la bonne s&oelig;ur de Saint-Roch qui le
+recueillit; le pauvre garçon était arrivé le dernier à
+la foire des nez, et n'en ayant pas trouvé d'autre, s'était
+accommodé de celui-là. De là vint le nom de
+Néanmoins (<i>Nez-en-moins</i>), qui fut collé sur lui par
+ses camarades au lieu et place du nom de son père.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Néanmoins, un peu trop court
+du côté du nez, était trop bombé du côté opposé. En
+d'autres termes, il était bossu, et sa bosse s'élevait
+entre ses deux épaules comme une montagne entre
+deux plateaux. Un large buste, de longs bras et de
+longues jambes pareilles à celles d'un faucheux, un
+visage assorti à tout le reste, très intelligent, mais
+aussi très trivial, voilà mon ami Néanmoins, qui
+ajoutait à ces grâces naturelles une certaine manière
+d'agiter en marchant ses bras comme un batelier
+agite ses rames, de sorte que les enfants se retournaient
+dans la rue pour le voir et pour le contrefaire.</p>
+
+<p>Très populaire avec cela, il avait deux noms au
+lieu d'un. Quand on l'appelait par devant, son nom
+était Néanmoins; mais quand il avait le dos tourné,
+on l'appelait Bossenplus.</p>
+
+<p>Contrefait comme il était, horriblement laid, sans
+famille, sans fortune, couvert de deux sobriquets ridicules,
+il aurait dû être triste ou méchant.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre. Néanmoins avait l'humeur aussi
+gaie que si les dieux l'avaient fait pareil au bel Endymion,
+qui fut enlevé par la chaste Diane. Il riait
+le premier de sa bosse, de son nez, de sa pauvreté,
+et, sans grimace, faisait rire les autres. Élevé par
+charité, il avait reçu une excellente éducation primaire,
+en avait très bien profité, et s'était fourré de
+bonne heure dans la procédure.</p>
+
+<p>Il était, en ce temps-là, maître clerc de M. Patural,
+l'avoué, et déjà commençait à diriger l'étude,
+le patron devenu gros, gras et riche, ne pensant plus
+qu'à jouir de la vie, suivant la formule célèbre du
+Marseillais:</p>
+
+<p>«<i>Manger tout son soûl, boire des aliqueurs, et voir
+les femmes comment elles sont faites...</i>»</p>
+
+<p>Peut-être Néanmoins ne gagnait-il pas beaucoup
+d'argent à ce métier de premier clerc, chargé des
+pleins pouvoirs de son patron,&mdash;douze cents francs
+tout au plus et ce qu'il pouvait tondre sur quelques
+petites consultations de hasard,&mdash;mais il y ajoutait
+les produits de son éloquence.</p>
+
+<p>Lui et moi nous plaidions contradictoirement les
+affaires de la justice de paix, je veux dire celles où
+des personnages considérables étaient intéressés;
+car pour les pauvres diables qui se disputaient depuis
+trente sous jusqu'à six francs, ceux-là plaidaient
+eux-mêmes.</p>
+
+<p>Mais aussitôt qu'un plaideur était averti que son
+adversaire avait mis sa cause dans les mains de l'un
+de nous, vite il courait chez l'autre. Trapoiseau,
+Néanmoins étaient les deux colonnes de la justice
+de paix.</p>
+
+<p>Aussi bons amis d'ailleurs hors de la salle d'audience
+qu'acharnés à nous contredire à l'intérieur,
+Néanmoins m'avait même cinq ou six fois invité à
+souper chez une veuve un peu mûre qui avait pour
+lui des bontés malgré (ou peut-être à cause de) son
+nez et de sa bosse; mais j'avais refusé de peur de
+contrarier ma mère qui veillait au décorum et rêvait
+pour moi de hautes destinées.</p>
+
+<p>En deux mots, lui et moi, nous n'avions guère de
+secrets l'un pour l'autre, et en particulier nous parlions
+avec une liberté suprême de tout ce qu'il y
+avait de plus riche dans la finance ou dans l'industrie,
+de plus élevé dans l'administration, de plus joli
+et de mieux fait dans le beau sexe, de plus souverain
+dans la magistrature.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, comme M. le juge de paix, homme
+d'une exactitude sans pareille, ne devait faire son
+entrée qu'une demi-heure plus tard, nous nous appuyâmes,
+Néanmoins et moi, sur la balustrade en bois
+qui domine l'escalier de l'hôtel de ville, et nous regardâmes
+monter les bourgeois et les bourgeoises
+de Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Néanmoins, regarde ce nez fendu
+comme celui d'un bouledogue et cette tenue d'ancien
+gendarme qui se croit toujours sur le point d'arrêter
+les gens, c'est Crochard, le percepteur. Joli garçon,
+celui-là, avec ses yeux féroces, son nez bourgeonné
+et sa voix de rogomme; il doit être aimable avec sa
+femme s'il l'est moitié autant qu'avec le public.</p>
+
+<p>Je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Néanmoins, mon ami, je t'invite à respecter
+l'autorité même dans ce qu'elle a de plus laid et de
+plus désagréable... Et celui-ci, qui parle le dos plié,
+le chapeau à la main, à quelqu'un qu'on ne voit pas
+encore, qui est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! c'est le gros Francis Vire-à-Temps qui offre
+le bras à sa belle s&oelig;ur, la femme de M. le sous-préfet.
+Elle est charmante, la petite dame.</p>
+
+<p>Ici, Néanmoins fit claquer sa langue d'un air de
+connaisseur. Je crus devoir le rappeler aux convenances.</p>
+
+<p>&mdash;... Oui, charmante, en vérité, jolis yeux, taille
+mince et bien prise. Tournure svelte et gracieuse. Un
+petit air étonné, riant et charmé, qui vous charme
+vous-même. Pas bête, ce gros sous-préfet, qui a su
+trouver ça et cent mille écus de dot avec!... L'huître
+et la perle!... Ah! ces Vire-à-Temps, ces Vire-à-Temps
+sont nés coiffés!</p>
+
+<p>Je demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Que vient faire ici la petite dame?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! tu le vois bien... Montrer sa toilette
+du matin, qui est délicieuse (arrivée de Paris hier
+au soir, le chef de gare me l'a dit), se montrer elle-même,
+et je te garantis qu'elle fera plus d'effet que
+sa toilette, profiter de l'absence forcée de mademoiselle
+Hyacinthe Forestier, qui pourrait seule lui disputer
+le prix de la beauté, voir un spectacle nouveau,
+ce qui plaît à toutes les dames, et avoir pour toute
+la semaine un sujet de jacasserie...</p>
+
+<p>A ce dernier mot je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Néanmoins, Néanmoins, tu m'indignes...</p>
+
+<p>Alors il répliqua d'un ton philosophique et grave
+que le savant Aristote lui-même n'aurait pas dédaigné:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, Mme Eva Vire-à-Temps, femme du
+sous-préfet, belle-fille du président, belle-s&oelig;ur du
+gros Francis, future belle-s&oelig;ur de mademoiselle
+Hyacinthe, est un ange... qui le sait mieux que
+moi?...</p>
+
+<p>Il poussa un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;... Mais, ajouta-t-il, comme il n'est pas d'ange
+qui ne touche à la terre par quelque côté, celle-ci a
+le petit défaut de jacasser un peu... cela te déplaît.
+Mettons qu'elle est un ange sans défaut...</p>
+
+<p>Et ainsi de suite. Mon ami Néanmoins nomma et
+analysa toutes les personnes qui montaient le grand
+escalier d'honneur.</p>
+
+<p>Tout à coup, onze heures sonnèrent à la grande
+horloge de la ville. Nous allâmes, lui et moi, prendre
+nos places dans la salle d'audience, et M. le juge de
+paix qui était monté, sans qu'on le vît, par un petit
+escalier dérobé, fit son entrée.</p>
+
+
+
+
+<a name="XVIII"></a><h1>XVIII</h1>
+
+<h3>LE JUGE DE PAIX</h3>
+
+
+<p>De tous les magistrats que j'ai connus, et qui ont
+jugé sur leurs sièges ou péroré debout dans Creux-de-Pile,
+M. Robin était certainement le plus aimable.</p>
+
+<p>C'était un vrai bourgeois de l'ancien temps, instruit,
+lettré, bien élevé, doux, plein de naturel et de charme
+dans la conversation, et d'une bienveillance un peu
+railleuse qui ne se démentait jamais, excepté avec
+quelques gens de loi rapaces dont il sabrait impitoyablement
+les mémoires et auxquels il appliquait
+toujours le minimum de la taxe, car il avait été
+trente ans juge au tribunal avant d'être nommé juge
+de paix.</p>
+
+<p>Avec cela, le plus honnête homme du monde et le
+moins attaché à l'argent; assez riche d'ailleurs de
+son patrimoine, il avait réduit de bonne heure tous
+ses besoins au strict nécessaire, n'ayant qu'une vieille
+cuisinière, mais habile dans son métier et bien payée,
+sobre mais délicat dans ses goûts; toujours vêtu de
+la même manière en quelque occasion ou cérémonie
+que ce pût être, mais proprement et avec l'élégance
+discrète qui convient aux vieillards; il avait doté sa
+fille unique mariée à un officier établi en Algérie,
+non seulement de l'héritage de sa femme morte depuis
+longtemps, mais encore presque de tout le sien
+propre, ne gardant pour lui que le strict nécessaire,
+c'est-à-dire deux mille cinq cents francs de rente,
+afin, disait-il, de ne pas dépendre du hasard et des
+gouvernements ou des préfets qui pouvaient survenir.</p>
+
+<p>Quant à son traitement de juge de paix, il le partageait
+en trois portions égales; de la première il
+faisait des présents à sa fille à ses petits-enfants; la
+seconde était réservée aux pauvres diables de toute
+espèce qui venaient lui demander conseil et assistance;
+pour la troisième il la donnait à une vieille
+fille autrefois jolie, qui avait charmé son âge mûr et
+celui de deux autres bourgeois indivis. La malheureuse
+était devenue laide et les autres bourgeois l'avaient
+délaissée; mais M. Robin qui n'allait plus la
+voir, prenait toujours soin de sa vieillesse, et empêchait
+qu'elle ne fût maltraitée, car, disait-il souvent,
+il n'y a qu'un malhonnête homme qui laisse
+cracher dans la fontaine après s'y être désaltéré.</p>
+
+<p>Tel était le savant magistrat qui allait juger la
+grande querelle de Mme Bernard contre Mme Forestier.</p>
+
+<p>Il entra d'un pas ferme et assez leste encore malgré
+ses quatre-vingts ans, salua le public et les dames
+d'un air souriant, bienveillant et grave comme il convenait
+à sa situation sociale, à son âge et à son caractère,
+et fut salué à son tour très respectueusement.
+Il était fort aimé des ouvriers, parce qu'il les aidait
+de ses conseils et de sa bourse, et des dames parce
+qu'il les aimait beaucoup, et aussi (faut-il l'avouer?)
+parce qu'il leur racontait mieux et plus gaiement que
+personne les histoires grivoises de l'ancien temps.</p>
+
+<p>En un mot, cet homme excellent n'était pas parfait;
+mais quelle distance de lui à la plupart de ces
+bourgeois, dont tous les vices étaient assaisonnés de
+grossièreté, de bêtise, de cynisme ou d'hypocrisie.</p>
+
+<p>A peine assis, il regarda l'auditoire placé devant
+et derrière lui, et surtout les dames, sourit à madame
+la sous-préfète, belle-fille du président Vire-à-Temps,
+qui était incontestablement la plus jolie, expédia
+lestement quatre ou cinq affaires de braves
+gens qui se querellaient pour des niaiseries, et enfin,
+au bout d'un quart d'heure, fit signe à mon ami Néanmoins
+et à moi que notre tour était venu.</p>
+
+<p>Sans être un orateur hardi et sûr de son auditoire,
+je ne suis certes pas timide, mais ce jour-là j'avais
+des palpitations de c&oelig;ur, car je venais de reconnaître
+au fond de la salle, derrière M. le juge de paix, et un
+peu à gauche, Mlle Bouchardy, qui me regardait fort
+attentivement, et cette vue m'ôtait la plus grande partie
+des moyens oratoires.</p>
+
+<p>Échouer devant Angéline! Ah! grands dieux! ce
+serait à se jeter au fond de la rivière!</p>
+
+<p>Je m'avançai donc un air modeste, pesant toutes
+mes paroles,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Priant des justes dieux, conducteurs de ma langue,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>de ne dire rien devant cet auguste auditoire qui pût
+être requis, et je commençai l'exposition des faits.</p>
+
+<p>Je vantai d'abord les vertus et les grâces du pauvre
+César défunt. Jamais paon plus magnifique n'avait
+dans aucune basse-cour de France ou d'Angleterre,
+déployé sa queue au soleil; ses tectrices
+caudales, monsieur le juge, étaient au nombre de
+dix-huit.</p>
+
+<p>Ici, Néanmoins m'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Tectrices, dit-il, qu'est-ce que c'est que ça?
+Allons-nous parler latin devant les dames?</p>
+
+<p>Il espérait faire rire à mes dépens, mais je répliquai
+d'un air grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je comptais n'être pas obligé d'expliquer à mon
+honorable confrère que les tectrices caudales sont
+ces belles plumes molles qui couvraient et entouraient
+comme d'un épais et resplendissant bouclier
+la queue du malheureux César.</p>
+
+<p>Je fis une pause comme si j'étais suffoqué par l'émotion,
+et j'ajoutai en poussant un profond soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, ce bouclier ne l'a pas préservé
+des coups d'un lâche assassin.</p>
+
+<p>Alors M. le juge de paix me dit avec bonté:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Trapoiseau, expliquez-nous
+comment il a péri. Ces dames brûlent d'envie de
+l'apprendre.</p>
+
+<p>Je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Il a péri, monsieur le juge de paix, comme tout
+ce qui est beau et bon en ce monde,&mdash;sous les efforts
+réunis de la haine et de l'envie.</p>
+
+<p>Puis, d'un ton moins élevé et qui ne visait plus
+à la haute éloquence, je racontai les circonstances
+présumées de l'événement, l'entrée de César dans le
+jardin de Mme Forestier où sans doute on l'avait
+attiré par de perfides caresses, et sa mort violente
+que je comparai en finissant à celle du jeune Conradin,
+qui était venu réclamer son héritage à Naples
+et qu'on avait fait décapiter.</p>
+
+<p>&mdash;Son héritage! reprit Néanmoins. Entendez-vous
+par là, maître Trapoiseau, le grain qu'on donne
+à nos poules?</p>
+
+<p>Comme j'allais répliquer vivement, M. le juge de
+paix prit la parole et dit à mon adversaire, qui déjà
+retroussait ses manches pour mieux montrer la
+blancheur de ses manchettes:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami Néanmoins, avez-vous quelque chose
+à nier dans ce récit tragique?</p>
+
+<p>&mdash;Je nie tout, monsieur le juge, le fait principal
+d'abord, et ensuite les circonstances accessoires; je
+nie...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, maître Néanmoins. Nous verrons
+cela tout à l'heure. Où sont les témoins?</p>
+
+<p>L'huissier appela la grande Marion.</p>
+
+<p>Elle s'avança, fit une grande révérence à M. le
+juge, une autre à l'auditoire, un sourire à moi, une
+grimace à Mihiète son ennemie, mit les mains sur
+ses hanches, pour mieux garder la perpendiculaire
+et dit d'une voix retentissante:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge, n'écoutez pas ce bossu...&mdash;elle
+montrait Néanmoins&mdash;... ce bâtard, ce...</p>
+
+<p>Un si bel exorde commençait à répandre la joie
+dans l'assistance, et mon adversaire lui-même, habitué
+d'ailleurs à de pareils compliments, riait ou
+faisait semblant de rire comme les autres; mais
+M. Robin l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Marion, si vous n'avez pas à témoigner d'autre
+chose, je vais vous envoyer éplucher vos oignons et
+vos carottes.</p>
+
+<p>Elle répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, mon Dieu! on ne peut donc plus
+parler devant le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous n'avez le droit d'insulter personne!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que vous êtes dur pour les pauvres gens,
+monsieur le juge!... Enfin, dites-moi vous-même
+ce qu'il faut dire, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez un paon, Marion?</p>
+
+<p>&mdash;Et un joli encore, monsieur le juge. J'ai vu des
+princes qui ne le valaient pas... Tenez, vous vous
+rappelez bien celui qui passa l'an dernier avec deux
+domestiques à l'auberge, et qui se soûla comme une
+grive aux vendanges...</p>
+
+<p>&mdash;Marion, je ne vous parle pas d'un prince, mais
+de votre paon!... On l'a tué?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a tué?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, monsieur... Si je le savais,
+je lui ferais passer un mauvais quart d'heure.</p>
+
+<p>Alors dans un récit assez diffus, elle expliqua
+ce qu'elle avait vu, et qui devait être cause du
+meurtre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la Mihiète, j'en mettrais ma main au feu!
+C'est une mauvaise femme, cette Mihiète! En même
+temps, elle montra le poing à son ennemie qui, de
+son côté, allait répliquer lorsque M. Robin leur
+coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Retournez à votre place, Marion, mais ne vous
+éloignez pas; j'aurai besoin de vous tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;A votre service, monsieur le juge de paix, ici
+et ailleurs!</p>
+
+<p>Mihiète vint à son tour; mais avertie et rendue
+prudente par le sort de sa rivale, elle attendit les
+questions:</p>
+
+<p>&mdash;Mihiète, avez-vous vu le paon le jour où il a
+été tué?</p>
+
+<p>Elle répondit triomphante:</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai vu, monsieur le juge de paix!... c'est-à-dire
+que je n'ai fait que ça!... Il était assez laid,
+son César adoré, avec son bec long et plat comme le
+nez de M. Pouscaillou ici présent...</p>
+
+<p>De la main elle montrait l'huissier contre qui sans
+doute elle avait quelque vieille rancune.</p>
+
+<p>&mdash;Mihiète, prenez garde à vos paroles, interrompit
+le juge de paix.</p>
+
+<p>Mais elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;... Pour les pattes, ça ressemblait à celles de
+madame...</p>
+
+<p>Elle cherchait des yeux dans l'assemblée à qui
+elle appliquerait un compliment, et la plupart des
+dames tremblaient, mais M. Robin lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Mihiète, laissez-là son bec et ses pattes.
+Est-ce vous qui l'avez tué?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc ça ne serait-il pas moi? demanda
+Mihiète. Il m'a assez ennuyée, je vous en réponds,
+pendant qu'il vivait. Il criait tout le temps.
+On croyait tantôt que le cochon grognait, tantôt que
+le dindon gloussait; pas du tout, c'était mon César
+qui chantait... Et si vous saviez la voix qu'il avait!...
+Tenez, vous avez bien entendu Mme...</p>
+
+<p>&mdash;Mihiète! reprit sévèrement M. Robin.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous savez bien la dame que je veux
+dire, quand elle chante, elle fait aboyer les chiens et
+tourner le lait des nourrices; eh bien, César chantait
+tout comme elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous l'avez tué?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, monsieur le juge de paix, c'est
+moi! répliqua Mihiète avec une énergie sauvage. Et
+si c'était à refaire, je le referais!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! s'écria Marion d'un air de défi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le referais! Et ce n'est pas toi qui m'en
+empêcherais encore!... Monsieur le juge de paix,
+voici la chose... Le matin Mme Forestier me dit:
+Mihiète, vous voyez comment on m'a traitée! En
+effet, la Marion et Mme Bernard nous avaient agonisées
+de sottises... Eh bien, a dit madame, tout
+ce que tu pourras lui faire de pire, fais-le... Et
+pour commencer, si cette sale volaille vient manger
+la pâtée de nos poules... coupe-lui le cou!... Alors
+le César est venu comme à l'ordinaire pour dîner
+chez nous, sa marmite était renversée chez lui, et
+ma foi, j'ai fait comme Mme avait dit.</p>
+
+<p>Marion s'écria en montrant le poing:</p>
+
+<p>&mdash;Va! va! elle et toi, vous ne le porterez pas en
+paradis!</p>
+
+<p>L'autre allait répliquer; M. Robin lui fit signe de
+se taire et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Maître Néanmoins, après l'aveu de Mihiète,
+niez-vous toujours le fait principal?</p>
+
+<p>Alors, mon ami Néanmoins fit un grand geste
+oratoire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge de paix, il est vrai que César
+a été tué. Mais dans quelle circonstances?... C'est
+l'objet de l'action reconventionnelle que nous poursuivons
+aujourd'hui. J'attends de votre justice, monsieur,
+que les deux causes ne soient pas disjointes,
+mais réunies et conjointes.</p>
+
+<p>&mdash;Elles le seront, dit M. Robin, si cela est nécessaire.
+Allez, Néanmoins, vous avez la parole.</p>
+
+
+
+
+<a name="XIX"></a><h1>XIX</h1>
+
+<h3>LE JUGEMENT</h3>
+
+
+<p>Il y eut un mouvement dans l'assistance, et ce
+qu'en termes parlementaires on appelle une «sensation».
+D'abord parce que tant de spectateurs assis
+depuis longtemps et immobiles, étaient fort mal à
+l'aise, ensuite parce que les femmes étant, comme
+toujours, en majorité, avaient besoin d'échanger leurs
+impressions et de prendre parti.</p>
+
+<p>Toutes les chaises furent remuées. Quelques dames
+placées au dernier rang et dont la toilette méritait
+(à leur avis) d'être mise en vue, changèrent de
+place avec quelques messieurs très polis et passèrent
+au premier rang.</p>
+
+<p>Alors les conversations s'engagèrent.</p>
+
+<p>Mon ami Néanmoins ne paraissait pas pressé de
+commencer. Je crois que, pareil à tous les orateurs
+habiles, il désirait connaître d'avance les dispositions
+de l'auditoire pour y conformer son exorde. Il
+feignait de chercher dans ses papiers quelque «document»
+écrasant pour ses adversaires et en même
+temps il prêtait l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de ça, ma chère comtesse? demanda
+la pieuse Mme de Courbillon à sa voisine,
+vieille chanoinesse, venue cinquante ans auparavant
+du fond des Vosges et qui passait pour la femme la
+plus noble de race et la plus originale de tout l'arrondissement
+de Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, répondit la chanoinesse, en laissant
+tomber sur l'assistance un regard dédaigneux de ses
+gros yeux voilés par l'âge, de mon temps, les gens
+de maison se querellaient pour leurs maîtres, et
+maintenant les maîtres se querellent pour leurs
+domestiques. Voilà un des beaux effets de leur Révolution.
+Ils n'avaient pas prévu ça, les bourgeois.</p>
+
+<p>Et les deux nobles dames sourirent d'un air de
+mépris en pensant à la bêtise des bourgeois.</p>
+
+<p>Une autre dame, plus jeune et de moins noble
+race,&mdash;son père avait été ferblantier, son mari était
+banquier,&mdash;dit à sa voisine:</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant que nous allons rire quand
+on va dire que M. Forestier est...</p>
+
+<p>Elle baissa la voix et lâcha le mot qui fit beaucoup
+rire la voisine.</p>
+
+<p>Mais est-ce bien vrai? demanda celle-ci, qui ne
+demandait qu'à voir dissiper ses doutes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vrai, répliqua la banquière, qu'on a vu une
+nuit le capitaine Smintéry passer par-dessus le mur
+du jardin pendant l'absence du mari. C'est la belle
+Rosine qui tenait l'échelle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il, Dieu, possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est certain, ma chère, et si Mihiète voulait
+parler!... Elle en sait long, celle-là! Oh! oui, elle
+en sait long!</p>
+
+<p>Je n'entendis rien de plus, car M. le juge de paix,
+voyant que Néanmoins n'attendait plus qu'un signal
+pour commencer, lui donna la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le fondé de pouvoirs de la belle
+Rosine, voici l'affaire:</p>
+
+<p>Nous avons tué un paon. Ça, c'est vrai, incontestable,
+indiscutable, indéniable. Ce paon s'appelait
+César. Nous ne le contestons pas davantage. On connaît
+notre franchise. On sait que nous ne cherchons
+jamais à fuir la conséquence de nos actes.</p>
+
+<p>Mais dans quelles circonstances avons-nous tué
+ce paon? Était-il sur nos terres ou sur celles de
+notre adversaire? Il était sur les nôtres. Que faisait-il?...
+Il mangeait, monsieur le juge de paix; il dévorait
+(j'ai honte pour lui et pour ses maîtres de le
+dire) la pâtée de nos poules. Elles maigrissaient, les
+malheureuses! Il engraissait à nos dépens, lui, ce
+gros bénédictin, ce gros plein de soupe... de notre
+soupe à nous!</p>
+
+<p>Nous le supportions pourtant ou plutôt nous le subissions...
+Oui, nous le subissions; mais nous le
+supportions... D'autres ne l'auraient pas fait; mais
+nous le faisions, nous! il nous plaisait de le faire...</p>
+
+<p>Ici Néanmoins redressa fièrement sa bosse.</p>
+
+<p>... Nous le faisions par bonté, par générosité,
+parce que nous voulions garder de bonnes relations
+avec notre voisine, Mme Reine Bernard, malgré tous
+les sujets de plainte qu'elle nous avait donnés,&mdash;parce
+qu'une alliance qui aurait comblé les v&oelig;ux de
+Mme Bernard et qui (dans une certaine mesure, je
+le reconnais, ne nous déplaisait pas) semblait près
+d'unir deux des familles les plus honorables du
+pays; parce qu'enfin...</p>
+
+<p>Le juge de paix l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-il, venez au fait, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Alors, Néanmoins reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici le fait. Le lendemain du jour où le contrat
+de Mlle Hyacinthe Forestier et de M. Michel
+Bernard a été signé, la servante de Mme Bernard a
+cherché querelle à la nôtre; nous avons été traités
+de la façon la plus grossière: on nous a jeté à la
+tête des mots abominables et que la décence même
+défend de répéter devant les dames...</p>
+
+<p>Toutes les femmes présentes brûlaient au contraire,
+d'envie de les entendre répéter; mais le vieux
+juge de paix, qui était réellement conciliant, fit signe
+qu'il approuvait cette réserve et même qu'il blâmerait
+fortement Néanmoins s'il osait s'en écarter.
+Celui-ci continua:</p>
+
+<p>... Enfin, Mme Bernard et sa servante nous ont
+traités comme la dernière des dernières... Alors,
+justement indignés qu'on répondît par de tels procédés
+à toutes nos bontés, nous avons mis à la porte
+toute la famille; M. Michel Bernard à qui nous avons
+retiré la main de notre fille, la veuve Bernard sa
+mère, la Marion qu'on vient de voir déposer tout à
+l'heure et le paon.</p>
+
+<p>César n'a pas voulu obéir à la loi. Il a sauté par-dessus
+le mur; il a franchi le Rubicon; il est tombé
+victime de sa témérité, de sa goinfrerie ou peut-être
+de l'avarice de Mme Bernard et de Marion qui ne le
+nourrissait pas assez bien...</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on peut dire!... interrompit Marion furieuse.</p>
+
+<p>Mais le juge de paix lui fit signe de se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que demandez-vous, Néanmoins?</p>
+
+<p>&mdash;Voici mes conclusions, monsieur..... Cent
+francs d'amende que Mme Bernard paiera au gouvernement
+de la République, cinq cents francs de
+dommages-intérêts, qu'elle nous paiera, à nous; et,
+si vous croyez devoir en échange nous faire payer
+la valeur du paon, qui n'était ni beau ni bon, qui
+avait un gloussement plus désagréable que celui des
+dindes et qui laissait partout (vous m'entendez bien,
+monsieur le juge et vous aussi, mesdames) des
+traces de sa digestion, eh bien, nous consentons de
+grand c&oelig;ur à ce qu'on diminue de deux francs cinquante
+centimes la somme de cinq cents francs que
+nous attendons de votre justice.</p>
+
+<p>Et voilà!</p>
+
+<p>Ayant dit ces choses, Néanmoins s'essuya le front
+et regarda d'un air assuré tout l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, maître Trapoiseau, demanda le juge
+de paix, qu'avez-vous à répliquer?</p>
+
+<p>&mdash;Presque rien, monsieur, excepté que les torts
+sont à peu près réciproques, que la servante de ma
+cliente a été provoquée, qu'elle a répondu vivement,
+qu'un mot malheureux a été lancé qui ne pouvait
+d'ailleurs blesser en rien l'honneur et la réputation
+inattaquables de Mme Forestier, que, d'ailleurs, il
+a été prononcé par la servante et non par la maîtresse
+qui s'empresserait de la désavouer si elle était présente...</p>
+
+<p>J'allais continuer mes explications en suivant les
+instructions de Michel, pallier, adoucir et mettre de
+l'huile dans les ressorts, mais tout à coup une voix
+aigre et vibrante retentit au fond de la salle, et d'un
+coin obscur sortit une petite vieille dame vêtue de noir
+et voilée que personne n'avait remarquée jusque-là.</p>
+
+<p>C'était Mme Reine Bernard, qui releva son voile
+épais, s'avança en face du juge de paix, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, Trapoiseau!... Puisque vous ne
+savez pas plaider pour moi, je vais plaider moi-même.</p>
+
+<p>Je me retirai modestement et lui cédai la place. Je
+connaissais la fureur continuelle de la dame et son
+vocabulaire toujours riche en injures; je n'avais pas
+envie de détourner sur moi un torrent prêt à couler
+sur la famille Forestier.</p>
+
+<p>Du reste, tous les assistants se réjouissaient à la
+pensée d'entendre Mme Bernard. Le juge de paix
+lui-même, sous couleur d'impartialité, ne haïssait
+pas la plaisanterie, et ce petit incident semblait le
+distraire. Il dit donc d'un air aimable et souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous avez la parole.</p>
+
+<p>Alors Mme Bernard commença:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, monsieur, il y a autant de mensonges
+que de mots dans ce que vous a débité ce bossu.</p>
+
+<p>Elle montrait du doigt Néanmoins, qui prit l'attitude
+d'un homme au-dessus de l'injure; du moins
+c'est ce qu'il voulait figurer, je crois, en fourrant ses
+pouces dans les entournures de son gilet et renversant
+la tête en arrière comme s'il avait regardé quelque
+mouche au plafond ou quelque étoile au zénith.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à Trapoiseau, à voir la mollesse avec
+laquelle il défend mes intérêts, je m'explique bien
+le soupçon qui m'est venu qu'on l'a payé pour...</p>
+
+<p>Au fond de mon âme, je l'appelai pécore. J'essayai
+de l'interrompre et de réclamer; mais le juge de
+paix me fit signe de la main:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, dit-il, vous n'avez pas besoin de
+réclamer. Nous vous connaissons tous. Vous savez
+bien d'ailleurs qu'il faut pardonner quelque chose
+à la colère des dames.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers elle et d'une voix caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère enfant, vous étiez un peu
+émue l'autre jour, cela se comprend, et vous êtes
+fâchée, n'est-ce pas? d'avoir lâché un mot trop vif
+que rien ne pouvait justifier.</p>
+
+<p>Mme Bernard l'interrompit en riant comme les
+cavales furieuses hennissent:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Fâchée, moi, d'avoir traité la Forestier
+comme elle le mérite! Fâchée d'avoir appelé
+son mari...</p>
+
+<p>Le vieux juge de paix était un excellent homme,
+je l'ai déjà dit, doux, poli, instruit, lettré, et qui
+avait toujours vécu dans le respect des femmes,
+mais quand il vit que la dame allait prononcer le
+mot terrible et aggraver devant tous les bourgeois
+de Creux-de-Pile une injure déjà si cruelle pour le
+pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de
+poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit.
+Puis il dit d'un ton sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, retirez-vous. La cause est entendue.</p>
+
+<p>Elle voulut répliquer, mais il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais
+la faire enfermer comme folle.</p>
+
+<p>A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volonté
+d'exécuter, la féroce dame fut si épouvantée,
+qu'elle me suivit sans rien dire, la tête basse. Je la
+conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'hôtel de
+ville, où sa fidèle Marion vint la rejoindre.</p>
+
+<p>Toutes deux rentrèrent au logis en maudissant le
+juge de paix.</p>
+
+<p>Quant à lui, dès que je fus rentré, il dicta un jugement
+tout pareil à ceux de Salomon, compensant
+les dépens, condamnant les deux parties chacune à
+une amende de cinquante francs, n'accordant de
+dommages-intérêts ni à l'une ni à l'autre; puis,
+s'essuyant le front, car il faisait chaud, il leva la
+séance, et crut sans doute la paix rétablie ou feignit
+de le croire; mais qu'il était loin de compte, et
+quelles scènes tragiques se préparaient pour la joie
+des habitants de Creux-de-Pile!</p>
+
+<p>Cependant tout le monde se dispersa pour aller
+dîner, car, de quelque nom qu'on l'appelle, le principal
+repas de tous les bourgeois de Creux-de-Pile
+est entre midi et deux heures; dans l'après-midi les
+hommes vont au café et jouent aux cartes; les
+femmes s'habillent, font des visites, et disent du
+bien des absents.</p>
+
+<p>Pour moi, comme je me retirais avec les autres,
+je vis que mademoiselle Angéline Bouchardy, qui
+était venue sous le bras de son père, me regardait
+si fixement que mon pauvre c&oelig;ur trop tendre se
+mit à palpiter comme un petit oiseau dans la main
+d'un enfant.</p>
+
+<p>Alors je m'approchai d'un air indifférent, me doutant
+bien qu'on avait quelque avis ou quelque ordre
+à me donner. Mais ce fut tout autre chose.</p>
+
+<p>Angéline me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, vous avez admirablement
+plaidé.</p>
+
+<p>Je n'avais pas prononcé trente paroles; mais,
+comme dit en grec saint Chrysostôme, <i>felices fortuna
+juvat</i>; aux gens heureux tout réussit. Et ce jour-là
+j'étais heureux.</p>
+
+<p>Je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, c'est votre présence qui m'a
+inspiré.</p>
+
+<p>Ce qui fit rire toutes les dames et demoiselles et
+Angéline elle-même, qui rougit un peu par surcroît.</p>
+
+<p>Du moins, je l'ai cru ce jour-là. Si c'était une illusion,
+grand Jupiter, donnez-m'en toujours de pareilles!</p>
+
+
+
+
+<a name="XX"></a><h1>XX</h1>
+
+<h3>ENTRE ÉLECTEURS</h3>
+
+
+<p>Le même jour, vers quatre heures de l'après-midi,
+pendant que je rédigeais le testament d'une
+vieille dame dont on avait beaucoup parlé à Paris
+trente ans auparavant, mais non dans le meilleur
+monde, et qui voulait, pour racheter les péchés de
+sa jeunesse, léguer toute sa fortune à un couvent, la
+porte de l'étude s'ouvrit sans bruit.</p>
+
+<p>Pour rendre plus facile le travail de l'intelligence,
+je fredonnais doucement le refrain:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sapristi! qu'est-ce qui paiera</p>
+<p>La goutte à la pa, à la pa pa,</p>
+<p>Sapristi! qu'est-ce qui paiera</p>
+<p class="i4">La goutte à la patrouille?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'en étais à l'article 5 du testament. Il s'agissait
+d'un vieux monsieur qui devait être chargé d'un fidei-commis
+de cent mille francs, destiné, bien entendu,
+au couvent, lequel, en retour, ferait dire
+quelques centaines de messes pour retirer ma cliente
+du purgatoire. Il s'agissait de prévenir les procès
+en captation qu'un héritier naturel qui se croit frustré
+n'est que trop souvent disposé à intenter, et
+aussi de prendre quelques précautions contre l'infidélité
+possible du fidéi-commissaire. Il n'était pas
+aisé de trouver la formule; alors je continuai le couplet
+suivant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i8">La baronne avait du monde,</p>
+<p class="i8">Mais c'étaient ses quatre s&oelig;urs,</p>
+<p>Dont trois brunes et l'autre blonde,</p>
+<p class="i8">Avec huit-z-yeux ravisseurs.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>A ce moment, je m'aperçus qu'une ombre venait
+de se planter entre la fenêtre et moi. Je levai les yeux.</p>
+
+<p>C'était la belle Angéline.</p>
+
+<p>Je me levai précipitamment et m'excusai de ne
+l'avoir pas vue plus tôt. Sans cela, elle pouvait croire
+que je ne me serais pas permis de chanter...</p>
+
+<p>Elle sourit avec bonté et répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous excusez pas, monsieur Félix...</p>
+
+<p>(Félix! elle disait Félix!)</p>
+
+<p>..... Ce n'est pas vous qui avez tort de chanter
+quand j'ouvre la porte; c'est moi qui n'aurais pas dû
+entrer de peur d'interrompre vos chansons...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous chantez très bien d'ailleurs... Orateur le
+matin, ténor le soir...</p>
+
+<p>Elle riait et peut-être se moquait un peu de mes
+talents variés, mais si doucement, si gaiement que
+j'éprouvais la sensation du chat à qui l'on passe
+lentement la main sur le dos et qui ronronne avec
+reconnaissance. Si je ne ronronnais pas, moi, c'était
+par respect pour le métier de notaire que j'étais exposé
+à exercer un jour et aussi parce je n'avais pas
+le gosier fait comme celui des chats.</p>
+
+<p>Elle n'était pourtant pas venue, du moins je le suppose,
+pour m'entendre chanter ou pour me faire des
+compliments sur ma voix de ténor; elle me demanda
+donc un volume de l'<i>Histoire ancienne</i>, de Rollin.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel, mademoiselle?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Celui que vous voudrez; ça m'est égal.</p>
+
+<p>Puis, comme elle s'aperçut de son étourderie, elle
+se reprit;</p>
+
+<p>&mdash;Celui de la prise de Carthage.</p>
+
+<p>Je me hâtai de chercher et de lui donner le livre.
+Alors, comme se décidant tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit-elle, je suis chargée d'une commission...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie Hyacinthe, qui a su de moi les efforts
+que vous avez faits ce matin pour empêcher à l'audience
+un éclat qui la séparerait éternellement de
+Michel, m'a chargée de vous en remercier.</p>
+
+<p>En même temps elle me regarda d'un air si particulier
+et si aimable, que je me sentis tout à coup
+transporté d'une hardiesse extraordinaire et que j'osai
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai fait que mon devoir... mais Mlle Hyacinthe
+n'a donc pas renoncé à Michel?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comme Michel sera heureux de n'être pas oublié!</p>
+
+<p>Angéline répliqua d'un air distrait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! très heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, il ne vous épouse donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, que signifie cette question?</p>
+
+<p>Je répondis tout troublé:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mademoiselle; on disait, on avait dit...</p>
+
+<p>&mdash;... Qu'à défaut d'Hyacinthe, Michel viendrait à
+moi! Monsieur Trapoiseau, vous êtes un impertinent!
+Je ne chasse pas sur les terres de mes amies.</p>
+
+<p>Le mot était dur, quoique la manière demi-sérieuse,
+demi-plaisante dont il était prononcé en diminuât
+beaucoup la force.</p>
+
+<p>Je me hâtai de m'excuser. Cependant, trouvant
+l'occasion favorable et craignant qu'elle ne se présentât
+plus, j'osai dire encore:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais quelqu'un qui sera bien content de
+l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, s'il vous plaît, monsieur?</p>
+
+<p>Et elle me regarda d'un air assez hautain.</p>
+
+<p>&mdash;M. Francis Vire-à-Temps, le fils de M. le président,
+le receveur de Creux-de-Pile, par exemple.
+On dit que M. Bouchardy ne le déteste pas...</p>
+
+<p>Cette fois, la belle Angéline me regarda entre
+les deux yeux, mais sans colère, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Trapoiseau, vous ne pensez qu'à
+faire des contrats, c'est votre état, et alors, dès que
+vous voyez un receveur sans femme, vous voulez
+me l'offrir. Eh bien, sachez, cher monsieur, que je
+ne suis pas pressée, moi, de me marier, que je suis
+libre et maîtresse chez moi,&mdash;libre et maîtresse,
+vous m'entendez bien?&mdash;que tous les receveurs du
+monde ne me tentent pas, que je suis trop bonne de
+répondre à vos questions, et enfin... bonsoir. Tenez,
+reprenez votre livre. Je sais en gros que Carthage a
+été détruite par les Romains, ça me suffit pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>Tout cela fut débité d'une haleine et presque avec
+indignation.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte, me regarda une seconde, me
+vit presque consterné, et d'une voix légère ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur Trapoiseau.</p>
+
+<p>Alors la porte se referma, et la vieille étude sombre
+qui avait été éclairée d'un rayon de soleil rentra
+dans les ténèbres.</p>
+
+<p>Pour moi, tout en enrageant de mon mauvais
+succès et en rédigeant avec application le fameux
+paragraphe 5 du testament de la vieille, je sentais
+je ne sais quel soulagement, et je chantonnais doucement,
+car c'est ma manie de chanter quand je
+suis seul:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ohé! les petits agneaux,</p>
+<p>Qu'est-ce qui casse les verres?...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Au fond, quoiqu'elle m'eût trouvé trop hardi
+peut-être pour l'avoir questionnée, Angéline m'avait
+répondu, et même fort nettement au sujet de Michel
+et du gros Francis. Elle ne voulait ni de l'un ni de
+l'autre... Elle n'était pas pressée... Elle attendait
+donc quelqu'un ou quelque chose; mais quoi?... Hé!
+hé! si c'était le fils unique de maman Trapoiseau?...</p>
+
+<p>Ici mon âme se plongea dans un abîme de rêveries
+et de félicités...</p>
+
+<p>Le même soir, vers neuf heures, comme je me
+promenais dans les rues, je rencontrais un groupe
+nombreux de mes concitoyens qui paraissaient fort
+agités et qui parlaient politique à l'entrée du café de
+la <i>Perle</i> où se réunissent tous les hommes d'État de
+Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>L'un d'eux, me reconnaissant, malgré l'heure
+avancée, m'appela de loin:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Trapoiseau!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Grande nouvelle. La Chambre des députés va
+être dissoute.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>&mdash;On fera des élections.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Le père Forestier va revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Il est des 363.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Le préfet n'en veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>&mdash;L'évêque est indécis.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>Alors, celui qui m'avait appelé, s'écria en répétant
+une plaisanterie fort connue de ce temps-là:</p>
+
+<p>&mdash;Il sait tout, ce Trapoiseau.</p>
+
+<p>Ce qui faisait illusion à une parole qu'on disait
+échappée à un fameux homme de guerre en montrant
+son secrétaire particulier.</p>
+
+<p>Tous les autres se mirent à rire et m'obligèrent
+à m'asseoir avec eux dans le café, où naturellement
+on se remit à parler politique.</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui sais tout, dit mon ami Néanmoins, tu
+ne sais peut-être pas que Michel est candidat?</p>
+
+<p>En effet, je ne savais pas, et je l'avouai franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Apprends donc, reprit Néanmoins, que Michel
+va revenir; qu'il renonce à la belle Hyacinthe de
+son plein gré ou parce qu'il ne peut pas faire autrement;
+que pour se venger il va se présenter aux
+élections prochaines, qu'il sera soutenu par les républicains
+à qui le père Forestier, ancien bonapartiste
+mal blanchi, n'a jamais rien dit de bon;
+qu'on va courir les champs et la ville à la poursuite
+des électeurs; qu'il y aura des comités, des assemblées,
+des réunions populaires, tout le diable et son
+train; que les hommes éloquents comme toi et moi
+vont se faire connaître et poser leur candidature
+pour un prochain avenir...</p>
+
+<p>On l'interrompit, on discuta les chances des candidats.</p>
+
+<p>&mdash;Le père Forestier est une oie, dit un des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tant mieux pour lui, répliqua l'autre.
+Il ne fera ombrage à personne. As-tu jamais vu que
+les électeurs aient rejeté un député parce qu'il était
+trop bête?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua un troisième, car dans ce cas,
+ils n'en étaient que mieux représentés. Lui et eux
+se ressemblent. Est-ce qu'un troupeau d'oies va
+prendre pour chef un aigle? Jamais de la vie! L'aigle
+voudrait les enlever dans les airs à sa suite et
+peut-être leur ferait casser le cou. Les oies aiment
+bien mieux prendre un bon gros, gras, lourd oison,
+qui ne s'élève jamais,&mdash;aussi bien qu'elles,&mdash;à
+plus de deux pieds de terre. Un oison, vois-tu, en
+toutes choses, c'est plus sûr et moins trompeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour cela, reprit Néanmoins, qu'il
+y en a tant dans nos grandes Assemblées.</p>
+
+<p>Je lui coupai la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Néanmoins, mon ami, tu vas blasphémer contre
+les dieux!</p>
+
+<p>Alors on revint à Michel, et les opinions se croisèrent
+pour et contre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a du talent, ce garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu!</p>
+
+<p>&mdash;Si! si! Il parle bien et longtemps. Je l'ai vu
+tenir le crachoir pendant deux heures et l'on ne
+s'ennuyait pas!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Qui est-ce qui ne parle pas bien en
+France?</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui réfléchissent!</p>
+
+<p>Ce mot profond et vrai fit rire tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Michel a-t-il des chances?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?... Son père en avait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas des 363, lui, et le père Forestier en
+est peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si peu!</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le président Vire-à-Temps le soutient.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme la corde soutient le pendu, en
+attendant qu'elle l'étrangle.</p>
+
+<p>&mdash;Il a du génie, ce Vire-à-temps... Jamais on ne
+l'a vu que du côté du plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Très malin, ce Vire-à-temps... Tous ceux
+qui veulent être avec le gouvernement vont suivre
+le président.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais qui sera gouvernement dans six mois?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est l'imprévu. Mais Vire-à-temps ne se
+trompe jamais. On ne risque rien à le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez le prix du marché? Son fils, le gros
+Francis épousera la belle Hyacinthe et Rosine donnera
+une dot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur! Ça lui arrachera l'âme
+d'abouler ses écus; mais qu'est-ce qu'elle ne ferait
+pas pour ce gros président?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise langue!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Michel! dit quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il était trop heureux, celui-là. Joli garçon.
+De l'argent. Du talent. Le nom respecté de son père.
+Un caractère heureux. Il aurait eu par-dessus le
+marché la plus jolie fille du pays. En vérité, c'était
+trop pour un seul homme!</p>
+
+<p>Sur cette réflexion philosophique, on se sépara.</p>
+
+
+
+
+<a name="XXI"></a><h1>XXI</h1>
+
+<h3>LES BANS</h3>
+
+
+<p>Quelques jours plus tard, en passant le long de
+l'Hôtel-de-Ville, je lus avec étonnement l'annonce
+du prochain mariage de M. Francis Vire-à-Temps
+(ou Portefoin, mais je lui laisse le nom sous lequel
+on avait l'habitude de désigner le père et les enfants)
+avec Mlle Hyacinthe Forestier, fille mineur
+et légitime, etc.</p>
+
+<p>Ma surprise fut si forte que rien ne pouvait la
+surpasser, excepté celle des habitants de Creux-de-Pile
+qui tous connaissaient l'histoire de Michel et
+d'Hyacinthe.</p>
+
+<p>La femme du coutelier d'en face en était si indignée
+qu'elle sortit de sa boutique tout exprès pour me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc
+à présent aux belles demoiselles, aux filles de députés!
+A-t-elle assez fait de manières, celle-là, pour
+attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez
+les yeux pour le regarder en dessous quand elle
+allait à la messe ou à la promenade?... Et à présent
+voilà!... La maman ne veut plus... Eh bien,
+tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur,
+un mari ou un autre, qu'est-ce que ça fait? La nuit
+tous les chats sont gris. Au fond, ce n'est pas le
+mari qu'elle aimait, c'était le mariage.</p>
+
+<p>Franchement, je le croyais un peu.</p>
+
+<p>J'avais bien entendu dire (car tout se sait à Creux-de-Pile),
+que la belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse
+résistance aux volontés de sa mère, qu'elle
+avait prié, supplié, pleuré; mais enfin tout s'était
+apaisé. M. Forestier était revenu. Il avait, sur l'ordre
+de sa femme, comme c'était son devoir, déclaré fermement
+à sa fille qu'elle devait renoncer à Michel et
+prendre sans retard le fils du président.</p>
+
+<p>Elle obéissait. Qu'y a-t-il d'étonnant? N'est-ce pas
+dans toutes les familles bien réglées, le devoir de la
+fille d'obéir au père qui lui-même obéit à la mère, laquelle
+obéit tantôt au bon sens, tantôt à sa fantaisie?
+C'est égal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage
+avant de céder.</p>
+
+<p>Le même jour, comme je réfléchissais à ce changement
+subit et me chantais à moi-même (je vous
+l'ai dit, c'est mon habitude):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La donna è mobile,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>je vis entrer dans ma chambre à dix heures du soir
+mon ami Michel en habit de voyage.</p>
+
+<p>Après avoir salué ma mère, il me prit par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, ami, puisque tu n'es pas couché, nous
+allons nous promener un peu. J'ai beaucoup à te
+dire et à entendre de toi.</p>
+
+<p>Je le suivis et lui racontai ce qui s'était passé en
+son absence, sans oublier, bien entendu, la publication
+des bans.</p>
+
+<p>Je croyais qu'il en serait ému; mais non...</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! dit-il simplement.</p>
+
+<p>Puis il prit la parole à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, je suis venu par le dernier train,
+afin de n'être vu ou remarqué de personne, car,
+grâce à Dieu, les bonnes gens de ce pays se couchent
+plus tôt que les poules. D'où crois-tu que je viens?</p>
+
+<p>&mdash;De Paris.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est là que je faisais adresser mes
+lettres. C'est de là que partaient mes réponses et
+j'y étais hier au soir. Mais, en réalité, depuis un
+mois je n'ai pas quitté ce bienheureux pays où respire
+Hyacinthe...</p>
+
+<p>Et comme je le regardais étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis allé tout bonnement chercher un gîte à
+deux lieues d'ici dans la montagne, chez un brave
+homme, mon client, pour qui j'ai plaidé trois ou
+quatre fois sans lui demander un centime, qui habite
+seul au coin d'un bois, qui ne parle à personne (il
+est allé un peu aux galères dans sa jeunesse) et qui,
+pour quelques maravédis par jour m'entretient de
+pain bis, de lait, de fromage, de petit salé et de vin
+très âpre, mais qui réchauffe le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tous les soirs, mon pauvre galérien, qui est le
+plus honnête homme du monde, au fond, et qui rendrait
+des points, pour la générosité, à Jean Valjean,
+prend son épervier et part pour la pêche sans s'occuper
+de moi, car il a contracté au bagne l'habitude
+de n'être pas curieux... De mon côté, je prends mon
+bâton de voyage, une blouse de charbonnier, un chapeau large
+et mou, j'arrive vers onze heures du soir
+à Creux-de-Pile, je fais le tour des remparts, j'évite
+les chemins tracés, je m'enfonce dans les prés, j'en
+sors pour entrer dans les terres, je vais détacher
+une petite barque qui appartient au meunier de Reberry,
+je passe la rivière et j'entre dans le jardin de
+M. Forestier, député...</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu dis de ça, Félix Trapoiseau?</p>
+
+<p>Je répondis gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Michel Bernard, mon ami, vous êtes
+fou. Qu'allez-vous voir à cette heure indue?</p>
+
+<p>&mdash;Hyacinthe, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est exacte au rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est et elle n'est pas... Il y a bien des jours
+où je reviens bredouille. Mais, en temps ordinaire,
+je lui parle assez facilement quoique d'un peu loin,
+car elle demeure au rez-de-chaussée, à côté de la
+chambre de sa mère; mais nous sommes séparés
+par une fenêtre grillée... Malheureusement, il y a
+des jours où madame Forestier reçoit des visites et
+retient ses visiteurs jusqu'à deux heures du matin.
+Alors je m'en vais... Mais tout ça va finir.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, puisqu'elle va se marier avec le gros
+Francis. Que dis-tu de ça, Michel?</p>
+
+<p>Il répliqua froidement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sur mon conseil qu'Hyacinthe a donné
+son consentement.</p>
+
+<p>Ici, je pensai que mon ami n'avait pas la cervelle
+bien saine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que penses-tu faire? L'enlever?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret, dit Michel... Un mot pourtant,
+Félix. Il est possible qu'il y ait du sang versé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grand Dieu! Vas-tu donner des coups de
+couteau à la famille Vire-à-Temps?</p>
+
+<p>&mdash;Des coups de couteau, non; mais peut-être un
+bon coup d'épée...</p>
+
+<p>&mdash;A Francis?</p>
+
+<p>&mdash;A lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le pauvre gros garçon, tu aurais le c&oelig;ur de
+lui percer le flanc?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu perceras?</p>
+
+<p>&mdash;Je percerai.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux Vire-à-Temps te fera empoigner par
+les gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'en empêcherai bien. Le gros Francis sera
+mis à mort ayant que son père sache qu'il est en
+danger.</p>
+
+<p>Et c'est toi, Félix Trapoiseau, mon ami, qui porteras
+le cartel et qui seras mon témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! cela demande réflexion, Michel.</p>
+
+<p>Alors il s'écria indigné:</p>
+
+<p>&mdash;Par saint Cuthbert et saint Patard, qui sont
+les deux plus grands saints du calendrier, si tu ne
+promets pas d'être mon témoin, je jure, moi, de renoncer
+dès ce soir à ton amitié.</p>
+
+<p>Puis, s'adoucissant peu à peu:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais, Félix, comme elle est belle, ma
+Hyacinthe!</p>
+
+<p>Je répondis assez froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je la connais!</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois la connaître, reprit-il, parce que tu
+as vu son enveloppe mortelle qui est d'une beauté
+idéale, avoue-le... Avoue que tu n'as rien vu d'aussi
+beau qu'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>Je pensais à Angéline; mais lui, sans m'écouter:</p>
+
+<p>&mdash;Son âme immortelle est plus belle encore.
+Quand elle parle, vois-tu, sa voix est une musique;
+les paroles qui lui échappent, c'est de la fleur de
+poésie; ce qu'elle pense...</p>
+
+<p>Alors, impatienté de tout cet enthousiasme, je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;J'en connais une qui est dix fois plus belle...</p>
+
+<p>Il recula étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Michel Bernard, mon ami, dix fois plus
+belle, et pour qui je donnerais, moi, mon âme, ma
+vie, mon salut éternel, ma part de paradis et même
+les douze cents francs par an que je reçois de maître
+Bouchardy, son père...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est de mademoiselle Bouchardy
+que tu parles?...</p>
+
+<p>&mdash;D'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;O pauvre ami, s'écria Michel, pauvre ami,
+pauvre ami!</p>
+
+<p>Je cherchais avec inquiétude comment j'avais pu
+exciter à ce degré sa compassion, à la fin il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu saches, Félix, que je t'aime plus
+que tout, excepté...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, excepté Hyacinthe, ça va sans dire... après?</p>
+
+<p>&mdash;Après?... voici. Si j'épouse Hyacinthe, le gros
+Francis va se rejeter sur mademoiselle Bouchardy,
+avec qui son mariage était à peu près arrangé il y a
+six semaines. Le vieux Vire-à-Temps l'a rompu dès
+qu'il a vu la querelle de ma mère et de madame Forestier,
+parce qu'il préférait Hyacinthe; mais il renouera
+si j'épouse Hyacinthe...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors moi, je serai victime de ce retour! N'y
+compte pas, Michel! J'aime Angéline...</p>
+
+<p>&mdash;Le lui as-tu dit!</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu dit à son père?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le lui disais, te la donnerait-il en mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>A cette réponse, Michel éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, que risques-tu de perdre, puisque
+tu ne possèdes rien?</p>
+
+<p>&mdash;Et l'espérance, Michel? N'est-ce pas le plus
+grand bien des malheureux? Qui sait? Je serai peut-être
+riche un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>Il essayait de me consoler et de m'encourager.</p>
+
+<p>Enfin, comme minuit sonnait.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>A l'horloge de bronze:</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Il faut rentrer et dormir, me dit Michel; maintenant
+que les bans d'Hyacinthe sont publiés, je n'ai
+plus besoin de me cacher; au contraire! A propos,
+garde-moi le secret, et tiens-toi prêt à me voir égorger
+le gros Francis!</p>
+
+<p>Je promis, et l'accompagnai jusqu'à la porte de sa
+maison. Comme il allait entrer, une lumière parut
+dans la maison Forestier et descendit l'escalier. Nous
+entendîmes un bruit de voix. La grande porte s'ouvrit
+et nous n'eûmes que le temps, Michel et moi, de
+nous cacher dans une encoignure pour n'être pas
+vus.</p>
+
+<p>Le président et ses deux fils, le receveur et le sous-préfet,
+descendaient tous trois ensemble. Le sous-préfet
+donnait le bras à sa femme, Francis et son
+père échangeaient les dernières politesses avec la
+famille Forestier.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, mon cher ami, disait le président.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, répondait le député.</p>
+
+<p>Francis saluait sa future belle-mère avec déférence,
+et sa fiancée avec toute la grâce dont il pouvait disposer.
+Au fond, il la trouvait jolie, on lui promettait
+une belle dot; peut-être, par le crédit de son futur
+beau-père, deviendrait-il trésorier payeur général du
+département; c'étaient bien des raisons de la trouver
+admirable.</p>
+
+<p>Quand à madame Forestier, elle recevait ses compliments
+avec une condescendance affectueuse.</p>
+
+<p>Pour Hyacinthe, elle était polie, souriait d'un air
+incertain, les yeux baissés comme une demoiselle
+élevée dans un couvent de choix, et ne dit pas une
+parole intelligible.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le mariage est fixé le 1<sup>er</sup> juillet? dit le
+vieux Vire-à-Temps pour conclure.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, répondit Forestier.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne dépendait que de moi, ajouta Francis,
+nous serions aujourd'hui le 30 juin.</p>
+
+<p>&mdash;Ces jeunes gens! c'est toujours pressé! dit
+madame Forestier en souriant avec indulgence.</p>
+
+<p>Sur ce mot la porte se referma et tout le monde
+alla se coucher,&mdash;moi comme les autres.</p>
+
+
+
+
+<a name="XXII"></a><h1>XXII</h1>
+
+<h3>UN ASSASSINAT</h3>
+
+
+<p>Cependant le jugement si sage du bon juge de
+paix qui renvoyait dos à dos ou à peu près les deux
+parties, n'avait pas calmé leurs esprits échauffés.</p>
+
+<p>Au contraire, la fureur des deux dames en avait
+redoublé, à la grande joie des voisins, et à la grande
+frayeur de M. Forestier qui ne pouvait pas sortir de
+sa maison sans être appelé <i>Sganarelle</i>, (vous entendez
+bien,) ni rentrer chez lui sans y recevoir l'épithète
+de lâche.</p>
+
+<p>Voici comment la chose se passa le 20 juin. Par
+ce jour-là on pourra juger des jours précédents.</p>
+
+<p>Dès qu'il sortit, la grande Marion chargée de le
+guetter et qui remplissait ce devoir avec un zèle infini,
+s'écria en riant aux éclats:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, madame, il vient d'arriver un accident
+à ce pauvre M. Forestier!</p>
+
+<p>Avertie par ce signal, Mme Bernard courut à sa
+fenêtre et demanda d'une voix retentissante:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, Marion? Qu'y a-t-il? Est-ce
+qu'il s'est blessé au front?</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ça, madame. Le capitaine
+Smintéry les lui a faites trop hautes, et il ne passe
+jamais la porte sans se cogner.</p>
+
+<p>En entendant ces mots, M. Forestier menaça Marion
+de sa canne, et celle-ci poussa des cris de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! madame! Voici M. le député
+qui veut m'assassiner!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cache ton fichu rouge, Marion, tu sais
+bien que ça met en colère les bêtes à cornes!</p>
+
+<p>Et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Quand le pauvre député rentra chez lui tout déconfit,
+une autre antienne l'attendait au logis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ces cris? demandait
+l'impérieuse Rosine.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! ce n'est rien! répliqua le malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si! mais si! J'entends qu'on parle de...</p>
+
+<p>&mdash;De rien, Rosine! Et si l'on parle, je veux que
+tu te taises... Après tout, c'est toi qui m'attires
+tous ces affronts. Si tu n'avais pas...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, effrayé de sa propre audace.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais pas... quoi?... Réponds donc!
+s'écria Rosine, en se plantant, les yeux étincelants,
+devant son mari.</p>
+
+<p>Les fenêtres étaient ouvertes, à cause de la saison,
+et toutes les voisines regardaient et écoutaient, de
+sorte qu'aucun détail de la scène ne fut perdu pour
+le public.</p>
+
+<p>&mdash;Osez donc dire, monsieur, ajouta la bouillante
+dame, osez dire que vous avez contre moi le moindre
+sujet de plainte. Osez dire que j'ai manqué au moindre
+de mes devoirs, quelque occasion qui se soit
+présentée, et Dieu sait si elles ont manqué!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne amie, je t'en supplie... Qui est-ce
+qui te parle de ça? Par grâce, laisse-moi tranquille!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en parlez pas, monsieur Forestier;
+mais c'est pour cela que je vous en parle, moi! C'est
+une honte qu'une femme telle que moi soit exposée
+à de pareils affronts, par la lâcheté et l'imbécillité de
+son mari. Oui, c'est une honte, une véritable ignominie!
+Avoir épousé un courtaud de boutique, car
+vous n'étiez pas autre chose, monsieur Forestier, lui
+avoir porté en dot plus de cent mille écus, l'avoir vu
+se ruiner dans des entreprises insensées; avoir alors
+pris le gouvernail, relevé ma fortune compromise,
+assuré l'avenir de ma fille; vous avoir fait nommer
+vous-même député, malgré votre incapacité reconnue,
+le préfet, M. de Walpurgis me l'a dit bien souvent:
+C'est vous qu'on vient d'élire, madame, et non
+votre mari, et voir en récompense que vous n'osez
+même pas me défendre contre d'infâmes propos qui
+vous offensent plus que moi... Ah! tenez, c'est cela
+qui me fait bondir le c&oelig;ur... Vous n'êtes donc pas
+un homme! Vous n'avez donc pas de sang dans les
+veines! vous êtes donc un lâche!</p>
+
+<p>M. Forestier s'essuya le front.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-il, que veux-tu que j'y fasse? Je ne
+peux cependant pas entrer de force chez madame
+Bernard, ni me battre contre elle et contre Marion!</p>
+
+<p>Rosine répliqua d'un air de hauteur souveraine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi de vous indiquer ce que
+l'honneur vous commande! Si vous avez peur de
+Michel...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ma bonne amie, je n'ai pas peur de
+Michel, mais Michel n'est pour rien dans l'affaire.
+Quand je passe, il me salue toujours avec déférence.
+De tout temps, il ne m'a rien dit que d'aimable. Il
+aimait Hyacinthe, ça n'est pas défendu...</p>
+
+<p>Alors Hyacinthe essaya d'intervenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, maman, papa a raison. Michel aimait
+et respectait papa. Il l'aime et le respecte encore,
+je le sais...</p>
+
+<p>Mme Forestier se retourna, irritée, contre sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sais!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais! répliqua Hyacinthe d'une voix
+ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu?</p>
+
+<p>Elle hésita un peu, puis se décidant tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il me l'a dit plus de cent fois, et
+qu'il ne changerait jamais ni pour papa, ni pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois bien! s'écria le père heureux de se
+voir appuyé par sa fille.</p>
+
+<p>Mais alors la vieille Rosine lança à celle-ci un regard
+foudroyant.</p>
+
+<p>&mdash;Va dans ta chambre, Hyacinthe! jusqu'à ton
+mariage, tu ne dois point parler sans mon ordre. Je
+suis seule maîtresse ici, entends-tu bien?</p>
+
+<p>La jeune fille obéit. Alors sa mère, restée seule
+avec le pauvre député, qui tremblait de tous ses
+membres, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes plus mou et plus avachi
+qu'un chiffon, monsieur Forestier, puisque vous êtes
+trop lâche pour affronter Michel, je me chargerai
+moi-même du châtiment!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça! c'est ça! vas-y! Et campe-lui un bon
+soufflet sur la joue droite et un autre sur la joue
+gauche, dit le député entre haut et bas, et s'il te les
+rend, ne m'appelle pas, car, sur mon salut éternel,
+je te verrais rouer de coups de bâton, ma chérie, sans
+aller à ton secours!</p>
+
+<p>Croyez que Mme Bernard et la grande Marion
+n'avaient pas perdu un mot de cette conversation et
+qu'elles se frottaient les mains en riant de toutes
+leurs forces,&mdash;Mme Bernard surtout qui se préparait
+à jouer un nouveau tour à sa voisine.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que la maison de M. Forestier servait
+de limite au jardin de Michel. Même, à cause de
+la familiarité constante et de l'intimité des deux
+familles qui durait depuis quatre ou cinq ans,
+Mme Forestier avait eu longtemps l'habitude d'ouvrir
+les contrevents des deux fenêtres de la salle à
+manger qui était vaste comme celles de toutes les
+vieilles maisons bourgeoises, mais qui ne recevait
+d'air et de lumière que par le jardin contigu.</p>
+
+<p>Cette petite servitude, loin de gêner les uns ou les
+autres, avait au contraire beaucoup favorisé l'amour
+naissant de mon ami Michel et de la belle Hyacinthe.
+Il offrait les roses de son jardin. Elle acceptait et
+causait volontiers, accoudée avec sa mère sur le rebord
+de la fenêtre, au rez-de-chaussée. Quelquefois
+même, pour ne pas faire le tour des deux maisons et
+pour entendre de plus près la musique d'Hyacinthe,
+Michel avait sauté par là, les fenêtres n'étant pas à
+plus de quatre pieds de terre, et, en l'absence des
+parents, allait baiser les belles mains de sa fiancée,
+qui ne se fâchait pas trop. Au contraire.</p>
+
+<p>Hélas! ce jour-là, ces fenêtres si bien placées pour
+le bonheur des amoureux, furent la cause ou l'occasion
+de la catastrophe la plus tragique dont on ait
+parlé dans l'histoire des deux familles; tant il est
+vrai, quand vous plantez un pommier, que vous ne
+savez pas s'il vous donnera des fruits et de l'ombrage,
+ou si vous y accrocherez une corde pour vous
+pendre!</p>
+
+<p>Il était six heures du soir, et Mme Forestier
+allait se mettre à table avec sa fille et son mari,
+lorsque tout à coup elle s'aperçut que les contrevents
+se refermaient d'eux-mêmes; la salle à manger,
+qui ne recevait de lumière que par ces deux fenêtres,
+se trouva plongée dans l'obscurité.</p>
+
+<p>En même temps, on riait aux éclats dans le jardin.</p>
+
+<p>M. Forestier étonné, oubliant le chemin de sa
+cuiller à sa bouche, versa une partie de sa soupe sur
+son gilet.</p>
+
+<p>La belle Rosine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mihiète! ouvrez donc les contrevents! On n'y
+voit plus!</p>
+
+<p>Mihiète obéit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un coup de vent, dit-elle, mais elle n'en
+croyait pas un mot.</p>
+
+<p>Hyacinthe devint fort inquiète.</p>
+
+<p>Le député soupçonnant la vérité, aurait bien voulu
+partir pour Versailles. Il se voyait entre le marteau
+et l'enclume, et regrettait les doux propos de la buvette
+parlementaire.</p>
+
+<p>Quant à Mme Forestier, sans hésiter, elle appela
+Mihiète et lui donna tout bas un ordre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, madame, répondit la cuisinière, ça
+leur apprendra!</p>
+
+<p>Et elle revint deux minutes après apportant d'un
+air mystérieux un objet long de quatre pieds, assez
+pesant, de forme arrondie, qu'elle tenait caché derrière
+son dos.</p>
+
+<p>La belle Rosine s'empara de cet objet, alla se
+poster entre les deux fenêtres et attendit son ennemi
+comme un Zoulou attend un Anglais au passage.
+Évidemment, la plaisanterie avait paru si bonne aux
+gens qui étaient dans le jardin qu'ils ne manqueraient
+pas de la renouveler.</p>
+
+<p>Les contrevents de la première fenêtre se refermèrent
+à grand bruit, et déjà une main inconnue
+poussait ceux de la seconde; on voyait le bras bien
+à découvert, lorsque Mme Forestier, bondissant
+hors de sa cachette comme une lionne et brandissant
+l'objet mystérieux apporté par Mihiète&mdash;c'était
+un manche à balai, elle frappa un coup si
+vigoureux sur le bras à découvert que l'éclat de rire
+du jardin se changea en un effroyable cri de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'écria Mme Reine Bernard,
+car c'était elle-même, elle m'a cassé le bras, cette
+coquine!...</p>
+
+<p>Tous les mots les plus violents de la langue française
+suivirent celui-ci.</p>
+
+<p>Enfin elle appela Marion.</p>
+
+<p>De son côté, Rosine, se tournant vers son mari
+d'un air de triomphe, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que tu aurais dû faire si tu n'avais pas
+été le lâche que tu es!</p>
+
+<p>A quoi le gros papa Forestier répondit la bouche
+pleine:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voilà de belle besogne. Tu as fait une
+bonne journée, je te conseille de t'en féliciter!</p>
+
+<p>Et comme elle allait répliquer avec emportement,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ma pauvre Hyacinthe, ta mère est une
+vieille folle. Pour lui rendre justice, il faudrait la
+mettre à Charenton avec une camisole de force!</p>
+
+<p>Elle s'avança sur lui d'un air menaçant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Forestier! avant de me mettre à
+Charenton, il faudrait d'abord avoir le moyen de
+payer ma pension, et vous n'avez rien, c'est moi qui
+vous nourris, qui vous loge, qui vous blanchis, qui
+vous donne de l'argent de poche pour vos menus
+plaisirs; sans moi, vous ne dîneriez pas!... Non,
+vous ne dîneriez pas!... Osez donc dire devant moi,
+que vous dîneriez!</p>
+
+<p>&mdash;Maman! Oh! maman! interrompit Hyacinthe
+suppliante. On va t'entendre! Le jardin de Mme
+Bernard est déjà rempli de monde!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je veux qu'on m'entende, moi. Je veux
+qu'on sache qu'il n'y a que moi seule de maîtresse
+ici, que personne n'a le droit de commander, excepté
+moi, et que...</p>
+
+<p>Puis tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Pour commencer, reprit-elle, qu'on se remette
+à table et continuons de dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça non, dit le député, en jetant sa serviette,
+je vais finir mon dîner à l'<i>hôtel des Trois-Empereurs</i>.</p>
+
+<p>Hyacinthe voulut en vain le retenir. Il s'enfuit.</p>
+
+<p>Cependant le peuple s'amassait dans le jardin de
+Mme Bernard. Un envoyé extraordinaire, choisi
+parmi les galopins les plus agiles du faubourg, était
+allé chercher le vieux docteur Vadlavan, chirurgien
+renommé, et sur la route racontait à qui voulait l'entendre que
+Mme Bernard venait d'être assassinée
+par Mme Forestier. On racontait déjà les plus affreux
+détails. Le député avait pris part au crime.
+Cinq coups de couteau n'avaient pas assouvi la fureur
+de ces deux époux. Mme Bernard était étendue
+dans une mare de sang... En mourant, elle avait
+du même coup pardonné sa mort à ses lâches assassins
+et légué sa vengeance à son fils.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, toute la ville fut sur
+pied et s'avança en procession vers la maison Bernard.
+Une heure plus tard, Michel, qui revenait à
+cheval de la campagne, fut averti par le bruit public
+qu'il était devenu orphelin.</p>
+
+
+
+
+<a name="XXIII"></a><h1>XXIII</h1>
+
+<h3>CHAMBRE DE MALADE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, Mme Bernard était au lit, pâle,
+gémissante, mais furieuse toujours et ne rêvant que
+la vengeance.</p>
+
+<p>Près d'elle se tenait le vieux Vadlavan, qui lui tâtait
+le pouls, et d'un air affectueux disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, il ne faut pas vous échauffer.
+Vous avez tort... tout ça comme ça... c'est grave,
+mais ça passera.</p>
+
+<p>Elle répliqua d'une voix grinçante et sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;Ça passera... ça passera... Il en prend bien à
+l'aise, ce vieil imbécile! On voit bien que ce n'est
+pas lui qui a reçu le coup!</p>
+
+<p>Après quoi, le docteur, qui était plus fin qu'éloquent
+et qui feignait d'être un peu sourd pour n'entendre
+que ce qui lui plaisait dans la conversation,
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une forte luxation... Tout ça comme ça...
+Si je n'avais pas été là, pour la réduire sur-le-champ,
+je ne sais pas ce qui aurait pu arriver... une forte
+fièvre, la gangrène, le tétanos peut-être...</p>
+
+<p>Il semblait parler à Michel; mais la dame prêtait
+une oreille attentive et pâlissait de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous là, docteur? La gangrène! Le
+tétanos!</p>
+
+<p>Vadlavan parut contrarié d'avoir été entendu; au
+fond, il était enchanté; la crainte de la mort assurait
+son empire sur sa malade.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, ma chère enfant. Je vais vous
+envoyer un de mes petits flacons. Vous en prendrez
+une cuillerée à café dans un grand verre d'eau sucrée,
+tous les quarts d'heure... Vous aurez soin de
+ne pas vous mettre en colère dans les intervalles.
+Cela est essentiel...</p>
+
+<p>Il tira sa montre, regarda l'heure et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille prendre le train express. La
+femme du préfet de ***</p>
+
+<p>Il nomma une ville située à vingt lieues de là.</p>
+
+<p>... M'a fait appeler pour une opération des plus
+dangereuses, qu'on n'ose pas confier à mes confrères
+de là-bas... Il s'agit de vie ou de mort...</p>
+
+<p>Comme il allait sortir, Mme Bernard, effrayée,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, docteur, si le tétanos venait tout à coup,
+qu'est-ce qu'il faudrait faire?</p>
+
+<p>Elle attendait son arrêt avec angoisse.</p>
+
+<p>Il répondit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Rien autre chose que prendre les cuillerées à
+café de mon petit flacon, toujours délayées dans l'eau
+sucrée...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand le flacon sera vide?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais en envoyer trois... Bonsoir et bonne
+nuit, ma chère enfant... Tout ça comme ça... Du
+calme surtout, du calme, le plus grand calme!</p>
+
+<p>Il prit son chapeau à larges bords, sa canne et
+sortit. Michel l'accompagna jusque dans la rue et
+revint d'un air fort tranquille.</p>
+
+<p>La consultation des médecins étant terminée, celle
+des hommes de loi allait commencer.</p>
+
+<p>Elle fut vive et violente. Mme Bernard ne parlait
+d'abord que de traduire son assassin en cour
+d'assises.</p>
+
+<p>Soufflé par Michel, je fis observer modestement
+que le jury était si indulgent...</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt si lâche! interrompit la dame.</p>
+
+<p>&mdash;... Si lâche, si vous préférez, qu'il ne manquera
+pas d'acquitter, tandis qu'un bon petit procès en
+police correctionnelle ne pouvait pas manquer d'aboutir
+à l'amende et à la prison.</p>
+
+<p>Et comme Michel sortait de nouveau pour commander
+des compresses, sa mère me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous ça, Trapoiseau? Mon fils a
+l'air de prendre ça comme la pluie ou le beau temps?</p>
+
+<p>Je lui ai dit hier: fais-moi venir le juge d'instruction
+et le procureur de la République. Il a répondu:
+«Oui, maman!» Et il les a fait venir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, que voulez-vous qu'il fît de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il avait du sang dans les veines! il aurait
+massacré ce gros Forestier et sa coquine de
+femme... Mais non, c'est tout le portrait de son
+grand dadais de père; il n'est étonné de rien; il ne
+se fâche de rien; on égorgerait sa mère sous ses
+yeux qu'il enverrait tout bonnement chercher le médecin
+et les gendarmes!...</p>
+
+<p>J'osai risquer:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, après tout...</p>
+
+<p>Elle me coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous d'abord, Trapoiseau, taisez-vous! Qu'est-ce
+que vous pouvez comprendre au déchirement du
+c&oelig;ur d'une mère qui se voit abandonnée de son fils,
+oui, lâchement abandonnée du fruit de ses entrailles?...</p>
+
+<p>Je fis signe en silence qu'en effet n'ayant jamais
+été lâchement abandonné du fruit de mes entrailles,
+je ne pouvais pas comprendre le déchirement.</p>
+
+<p>&mdash;... Eh bien, alors, continua la dame, <i>fichez-moi
+la paix!</i></p>
+
+<p>Je la lui fichai sur sa demande et j'allais prendre
+congé lorsque le juge de paix parut, qui venait offrir
+comme tous les autres ses compliments de condoléance.</p>
+
+<p>Mais il fut bien reçu! ah! oui, bien reçu!</p>
+
+<p>Dès les premiers mots Mme Bernard lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Robin, c'est votre faute! Tout ça ne
+serait pas arrivé si vous m'aviez rendu justice l'autre
+jour, mais la Smintéry&mdash;car on ne peut plus
+l'appeler maintenant la Forestier,&mdash;encouragée par
+votre jugement...</p>
+
+<p>Alors le vieux juge de paix répliqua d'un ton paternel:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, je t'aime beaucoup...</p>
+
+<p>&mdash;Il y paraît, dit amèrement la dame.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai vue naître...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes assez vieux pour avoir vu naître ma
+grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne peux pas m'empêcher de penser que le
+curé Torlaiguille avait raison quand il disait: «Il
+n'y a pas, dans ma paroisse, de femme plus folle et
+plus méchante que Mme Forestier...»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'il a donc raison monsieur le curé! s'écria
+Mme Bernard, triomphante... C'est un homme
+sage et de bons sens, celui-là!</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, ma chère enfant, tu ne connais
+pas la fin de sa phrase. La voici: «... excepté madame
+Bernard!»</p>
+
+<p>Les yeux de la dame étincelèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas dit ça, monsieur Robin. Vous mentez!
+M. le curé est incapable de dire une sottise pareille!...
+Et, s'il l'avait dite, vous seriez un sot de
+me la répéter.</p>
+
+<p>Le père Robin se leva de son fauteuil et répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, il avait tort de parler avec
+si peu de respect des deux dames les plus aimables
+et les mieux élevées de France; mais enfin il l'a fait
+et je l'ai entendu de mes oreilles; au reste, tu pourras
+t'en assurer tout à l'heure, car le voici.</p>
+
+<p>En effet, mon oncle le curé s'avançait à travers le
+jardin d'un pas majestueux, et fut introduit sur-le-champ.</p>
+
+<p>Mais il avait à peine fini de saluer et de s'informer
+de la santé de l'intéressante malade, lorsque le
+juge de paix lui demanda brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai, mon cher curé, que vous avez dit
+devant moi ce matin...</p>
+
+<p>Et il répéta la phrase:</p>
+
+<p>Ici le curé regarda Mme Bernard, puis le juge
+de paix, devina ce qui s'était passé, et répondit en
+souriant d'un air de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Toute vérité n'est pas bonne à dire. Si j'avais
+laissé entrevoir une opinion défavorable pour quelqu'une
+de mes paroissiennes, il est vrai, monsieur
+le juge de paix, que j'aurais eu tort, mais...</p>
+
+<p>Alors Mme Bernard l'interrompit d'une voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, monsieur le curé. Je ne
+veux pas en apprendre davantage. Je sais maintenant
+ce qu'il faut penser de votre amitié.</p>
+
+<p>J'avais écouté sans rien dire ces discours et ces
+répliques, mais le juge de paix, pour détourner la
+conversation, me demanda des nouvelles de la politique
+du jour. Qu'est-ce que je pensais de M. de Broglie?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme bien fin, celui-là, un fameux diplomate
+parlementaire!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et M. de Fourtou?</p>
+
+<p>&mdash;Un ministre à poigne, qui fera mettre en prison
+tous les récalcitrants!</p>
+
+<p>Et celui-ci, et celui-là... Et qu'est-ce que je pensais
+de la Hollande?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de bon.</p>
+
+<p>&mdash;De l'Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais des soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;De l'Allemagne?</p>
+
+<p>&mdash;Des inquiétudes.</p>
+
+<p>&mdash;De l'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;J'y voyais du zist et du zest.</p>
+
+<p>&mdash;De la Russie?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a des vues sur l'Orient.</p>
+
+<p>&mdash;De la Turquie?</p>
+
+<p>&mdash;Elle devrait payer ses dettes.</p>
+
+<p>&mdash;De l'Autriche?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien compliqué. Les ultraleithans et les
+cisleithans...</p>
+
+<p>&mdash;De la Grèce?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont Athènes et veulent avoir Constantinople.
+C'est un trop gros morceau. Ils s'étoufferont
+en voulant l'avaler.</p>
+
+<p>Pendant que nous étions perchés sur ces hauteurs
+de la politique, Mme Bernard qui ne dormait pas
+à cause de son bras luxé et qui grognait comme un
+sanglier, en nous tournant le dos dans son lit, se
+retourna tout à coup et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Marion! Marion!</p>
+
+<p>La cuisinière parut.</p>
+
+<p>&mdash;Courez vite, ma fille, au fond du jardin. Dites
+que je n'y suis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, tout le monde sait que vous êtes
+couchée! répondit la trop sincère Marion.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je n'y suis pas, que je n'y
+serai jamais, que je ne veux jamais recevoir ni ce
+gros imbécile, ni personne de sa famille.</p>
+
+<p>Et du doigt elle montrait le malheureux député
+qui venait s'excuser, ou plutôt excuser sa femme,
+supplier qu'on lui épargnât ce scandale, et qui s'avançait
+accompagné de Michel.</p>
+
+<p>Mon oncle le curé dit à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, à tout péché miséricorde. Ce n'est
+pas la faute de ce pauvre M. Forestier, si...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé, répliqua aigrement la dame,
+je vous prie de m'épargner vos conseils. A mon âge
+on sait ce qu'on doit faire, je suppose!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, madame! Ou bien si on l'ignore, on
+croit le savoir. Ça revient tout à fait au même. <i>Sapiens
+est qui credit esse</i>, comme dit saint Thomas d'Aquin.</p>
+
+<p>Quant au juge de paix il n'offrit pas ses conseils,
+devinant sans doute qu'ils seraient aussi mal reçus
+que ceux de son voisin. Il attendit, le menton appuyé
+sur la pomme de sa canne, ce qui allait arriver.</p>
+
+<p>Michel, contre l'usage, entra le premier, frayant
+la route au député, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, voici M. Forestier qui vient te rendre
+visite et t'exprimer ses regrets...</p>
+
+<p>&mdash;... Des regrets plus profonds qu'il n'est possible
+d'imaginer, continua le député.</p>
+
+<p>Il attendit quelques secondes une réponse encourageante
+qui ne vint pas.</p>
+
+<p>Michel reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maman c'est M. Forestier...</p>
+
+<p>Alors la dame répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Forestier! Qui ça, Forestier?... Le mari de
+la Smintéry?...</p>
+
+<p>A ce mot, le malheureux député se leva d'un bond
+et courut à la porte. Mais la voix perçante et vengeresse
+de Mme Bernard le suivit jusqu'au fond du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui, Michel, de ne jamais remettre les pieds
+ici. Dis-lui que mon tapis n'est pas fait pour les souliers
+d'un...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, interrompit le curé, je suis venu vous
+voir de peur que vous n'eussiez besoin de mon ministère;
+à la manière dont vous parlez, je vois que
+vous êtes vivante et bien vivante...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à Dieu, monsieur le curé! Voudriez-vous
+déjà me voir enterrée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; mais je voudrais vous voir plus
+douce envers le prochain, surtout envers celui que
+vous avez offensé!... Venez-vous faire un tour de
+promenade à monsieur le juge de paix?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, mon cher curé.</p>
+
+<p>Je les suivis, et sur le seuil de la porte je rencontrai
+Michel qui me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, il n'y a plus de milieu pour moi.
+Il faut être député ou mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne meurs pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aideras?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!</p>
+
+<p>Et ce fut la préface de cette fameuse élection dont
+on a tant parlé plus tard à Versailles et même en
+Europe.</p>
+
+
+
+
+<a name="XXIV"></a><h1>XXIV</h1>
+
+<h3>UN COMITÉ ÉLECTORAL</h3>
+
+
+<p>Deux jours après, Michel vint me chercher vers
+neuf heures du soir. Cette fois, il ne s'agissait plus
+de promenade sentimentale au clair de la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout, me dit-il. Le père Forestier et le
+père Vire-à-Temps ont fait une alliance offensive et
+défensive que cimente le mariage projeté d'Hyacinthe
+avec le gros Francis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Et je connais d'avance les man&oelig;uvres du vieux
+Vire-à-Temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'en a fait confidence?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais le gros Francis, qui est plus bête que
+méchant, en a parlé librement pour montrer sa
+finesse à... quelqu'un qui m'a tout répété.</p>
+
+<p>&mdash;A mademoiselle Hyacinthe, je suppose!</p>
+
+<p>&mdash;Précisément... N'est-ce pas son droit, à elle,
+de se défendre par tous les moyens possibles contre
+un mariage qu'elle déteste et de revenir à moi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mieux que son droit, Michel, c'est son
+devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, on va d'abord, et pour premier gage d'alliance,
+étouffer le procès en police correctionnelle
+ou en cour d'assises que ma mère intente à Mme
+Forestier... On prendra pour cela mille prétextes.
+On dira d'abord, sur le rapport du docteur Vadlavan,
+que l'incapacité de travail doit durer plus de vingt
+jours, ce qui mène tout droit en cour d'assises, sur
+le même banc que Troppmann et Lacenaire... Ensuite,
+après un second examen, provoqué par M. Forestier
+et fait par deux savants médecins de Paris,
+on reconnaîtra l'erreur et l'on proclamera que le
+docteur est un ignorantus, ignoranta, ignorantum...
+Naturellement, il se rebiffera, soutiendra
+les conclusions de son rapport, retiendra l'instruction
+en suspens... Le juge chargé de ladite instruction
+qui, par envie d'avancer et pour plaire à son
+chef, opine toujours avec Vire-à-Temps, emploiera
+six semaines à rédiger son rapport. L'affaire, après
+deux mois, sera renvoyée devant le tribunal de première
+instance; mais au moment de plaider, l'avocat
+de Mme Forestier,&mdash;un célèbre avocat de
+Paris, fera défaut.</p>
+
+<p>Par déférence pour le célèbre avocat, on renverra
+le procès à quinzaine; de délais en délais on atteindra
+les vacances, les élections seront faites, Hyacinthe
+sera mariée; M. Forestier, qui était absent lors
+du vote des 363 et n'avait pas pu voter, tournera à
+droite ou à gauche aussi bien que Vire-à-Temps,
+mais de façon à se trouver toujours avec le vainqueur,
+et se fera nommer sénateur aussitôt que le
+titulaire actuel sera mort,&mdash;ce qui ne peut pas
+tarder, il est sourd et aveugle depuis dix ans.</p>
+
+<p>Alors Vire-à-Temps qui touche à l'âge de la retraite,
+se fera nommer député à son tour ou fera
+nommer son fils, l'ambitieux procureur, et la dynastie
+des Vire-à-Temps, appuyée sur le sénateur, le
+député, le président, le sous-préfet, le receveur particulier.
+Francis qu'on se propose de faire trésorier-payeur
+général, sera plus solidement établie à Creux-de-Pile
+que les ponts les plus fameux, bâtis par les
+Romains. Comprends-tu ça, Trapoiseau?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Mais le procès en police correctionnelle?</p>
+
+<p>&mdash;Il tombera dans l'eau. Dans tous les cas, Mihiète,
+qui est aussi innocente du coup de bâton donné sur
+le bras de ma mère qu'un petit enfant qui vient de naître,
+paraîtra seule devant le tribunal, s'accusera,
+s'excusera sur ce qu'elle croyait frapper un pau de
+fagot et non le bras d'une dame distinguée... On la
+condamnera à l'amende, peut-être à deux jours de
+prison. Madame Forestier récompensera ce dévouement
+en donnant cinq ou six cents francs à sa servante
+et l'honneur sera sauf.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, Michel, que comptes-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout. Je vais les laisser patauger et
+mentir tant qu'ils voudront. Au dernier moment, je
+les prendrai dans leur propre filet.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant tu vas te faire nommer député?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Et la belle Hyacinthe est complice?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, mon ami, c'est un secret entre elle et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et la piété filiale, qu'en faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, mon ami, vous êtes un moraliste
+insupportable... On se défend comme on peut
+contre des parents barbares.</p>
+
+<p>Là, nous nous mîmes à rire de bon c&oelig;ur. Puis,
+nous pensâmes qu'il ne suffisait pas de poser sa candidature
+pour être nommé député, qu'il y fallait «un
+concours de circonstances» et qu'il fallait préparer
+ce concours.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, dès le lendemain soir, une dizaine
+de citoyens, choisis un à un parmi les plus chauds
+républicains, et surtout parmi les plus jeunes et les
+plus éloquents, se trouva réunie au fond d'un cabaret
+borgne; nous aurions préféré un temple majestueux
+avec des colonnes doriques ou la cathédrale
+de Reims, mais nous n'avions pas de choix.</p>
+
+<p>Après tout, d'ailleurs, la plus illustre assemblée
+de l'univers&mdash;l'Assemblée constituante de 1789,&mdash;s'est
+réunie, faute de mieux, dans un jeu de paume,
+et Jésus-Christ, fils de Dieu, est né dans une étable
+entre le b&oelig;uf et l'âne, à plus forte raison pouvait-on
+désigner dans un cabaret le candidat de Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>Parmi tous les hommes éloquents qui venaient
+nous prêter leur concours, un seul manquait à l'appel,
+c'était le plus précieux de tous, mon rival et
+ami Néanmoins.</p>
+
+<p>Vainement je l'avais prié de venir. Il m'avait répondu
+avec un regret bien sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible, cher ami, je suis <i>reteint</i> (retenu).</p>
+
+<p>Si tu m'avais parlé de ça dix jours auparavant, à la
+bonne heure, on aurait pu voir; mais, tu comprends,
+je n'ai qu'une salive à vendre. Elle est au service de
+M. Saumonet, mon patron, et par conséquent de
+M. Forestier, son client. Il ne ferait pas bon pour
+moi de changer de parti. Saumonet, pour ne pas
+perdre la clientèle des gros bourgeois et des riches
+propriétaires qui suivent tous la bannière de Forestier
+et surtout de Vire-à-Temps, m'enverrait voir
+dans la rue si j'y suis.</p>
+
+<p>Et en s'arrachant par ci par là quelques cheveux,
+il répétait d'un air dépité:</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur de ne pouvoir être avec Michel
+et toi! Ça m'allait comme un gant. Nous aurions ri,
+nous aurions crié, nous aurions braillé, disputé...
+Enfin ce qui me fait plaisir, c'est que je t'aurai en
+face de moi puisque je ne peux pas être à côté de
+toi dans le rang; allons-nous en donner de ces bons
+coups de langue! Allons-nous donner la fessée à
+nos bourgeois respectifs et mutuels!</p>
+
+<p>Tels étaient les projets de Néanmoins.</p>
+
+<p>Mais, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas,
+dit un vieux proverbe. Faute de celui-là, nous avions
+encore assez d'orateurs parmi nous pour, de notre
+surplus, fournir deux Chambres des députés.</p>
+
+<p>Comme j'avais convoqué à moi seul tous les assistants,
+je leur devais et ils attendaient de moi un
+discours d'ouverture.</p>
+
+<p>Je commençai donc en ces termes:</p>
+
+<p>«Messieurs et chers concitoyens...»</p>
+
+<p>Un de mes amis, trop pressé d'applaudir, cria:
+Bravo! bravo!</p>
+
+<p>Son voisin, jaloux de mon succès, lui donna un
+grand coup de coude en criant:&mdash;Vas-tu pas taire
+ton bec, Antonin?</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>«Messieurs et chers concitoyens,</p>
+
+<p>»N'êtes-vous pas ennuyés...»</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore! interrompit celui qui avait coupé
+la parole à Antonin, mais si tu es trop long, ça ne
+tardera pas!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit un autre, laissez parler l'orateur.</p>
+
+<p>Je continuai:</p>
+
+<p>«... Ennuyés de n'être rien dans la ville, rien
+dans la commune, rien dans l'arrondissement, rien
+dans le département, rien dans la France, rien
+dans l'État...?</p>
+
+<p>&mdash;Et par conséquent rien en Europe! ajouta
+Antonin.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! rien! rien! cria un autre. Rien que de
+malheureux contribuables à qui, tous les mois, le
+porteur de contraintes apporte un papier rouge ou
+vert avec ces mots: «Frère, il faut payer!»</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ça! dit un troisième. Trapoiseau a
+raison. Nous ne sommes rien du tout.</p>
+
+<p>Je continuai en m'inspirant du fameux abbé Sieyès:</p>
+
+<p>«Messieurs, vous n'êtes rien, et vous devriez être
+tout!...»</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo!</p>
+
+<p>&mdash;«... Je dirai plus! vous pouvez être tout!»</p>
+
+<p>&mdash;Comment? comment? crièrent à la fois plusieurs
+voix.</p>
+
+<p>Je répondis avec une gravité croissante:</p>
+
+<p>«C'est ce que j'allais vous expliquer... Qui êtes-vous,
+ô mes amis? Toi, tu es épicier; toi, ferblantier;
+toi, cafetier; toi, boucher; toi, clerc d'avoué;
+toi, horloger; toi, jardinier; toi, professeur de belles-lettres;
+toi, marchand de calicot; toi, marchand de
+chevaux; toi enfin, tu es propriétaire et rentier et tu
+fumes ta pipe tout le long du jour au bord de la rivière,
+ce qui fait prospérer le commerce du tabac et
+engraisser la régie... Tous enfin, vous êtes utiles à
+l'État, quoique de différentes manières...»</p>
+
+<p>Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine,
+car la période était longue, puis je continuai:</p>
+
+<p>«... Oui, c'est vous qui faites la richesse, la force,
+la puissance, l'éclat, la gloire et la prospérité de la
+nation française. Est-il quelqu'un qui oserait le contester?...»</p>
+
+<p>De toutes parts on cria:</p>
+
+<p>&mdash;Personne!</p>
+
+<p>«... Eh bien! mes chers concitoyens et mes amis,
+vous à qui la France doit tout, qu'êtes-vous en
+France?... Rien. On verse votre sang dans les batailles
+et votre or dans les coffres de l'État, mais
+quant à vous consulter dans vos propres affaires,
+l'a-t-on jamais fait?...»</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais!</p>
+
+<p>«... Est-il un seul de vous qui soit président de
+la République?».</p>
+
+<p>&mdash;Non! cria l'Assemblée.</p>
+
+<p>«Ou ministre du président?»</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>«Ou sénateur?»</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!</p>
+
+<p>«Ou député?»</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non!</p>
+
+<p>«Ou maire, adjoint, conseiller municipal, sous-préfet?
+Pas un!...</p>
+
+<p>Je m'arrêtai quelques secondes pour appuyer davantage
+sur cette triste vérité et je repris:</p>
+
+<p>«N'est-ce pas une honte que parmi tant de jeunes
+gens d'une capacité éprouvée dans vingt professions
+diverses, pas un seul n'ait encore été choisi soit par
+le gouvernement, soit par ses concitoyens?»</p>
+
+<p>C'est vrai, c'est une honte. Je le vis bien dans le
+regard de mes auditeurs.</p>
+
+<p>«... Voulez-vous en savoir la raison? vous êtes
+trop jeunes, à ce que disent les gens qui sont en possession
+de tout. Il faut attendre que vous ayez fait
+vos preuves... Ils ont fait leurs preuves, eux, ces
+Gérontes, mais leurs preuves d'incapacité...»</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
+
+<p>«... De lâcheté...»</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Bravo!</p>
+
+<p>«... De stupidité, d'hypocrisie, de cynisme...»</p>
+
+<p>L'enthousiasme allait toujours croissant.</p>
+
+<p>«... Ce n'est pas tout, disent-ils encore, il faut
+respecter les droits acquis... Les droits acquis,
+messieurs! Où les ont-ils acquis, sinon en remplissant
+les antichambres des ministres, des préfets et
+des députés!...»</p>
+
+<p>A ces mots, les applaudissements éclatèrent. On
+se jeta sur moi pour m'embrasser. Quelques-uns
+voulaient me porter en triomphe. Je refusai modestement.</p>
+
+<p>La séance, suspendue de fait pendant un quart
+d'heure, fut enfin reprise et l'on me demanda quel
+remède je voyais à tant d'abus et à des injustices si
+horribles.</p>
+
+<p>Alors, j'élevai la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Un seul, messieurs!... Il nous faut chercher
+un député, jeune comme nous, ardent comme nous,
+intelligent comme nous...</p>
+
+<p>&mdash;Éloquent comme toi! interrompit Antonin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit un autre, rien n'est plus simple.
+Prenons Trapoiseau.</p>
+
+<p>Et dans le premier transport d'enthousiasme on
+aurait peut-être adopté la proposition sauf à s'en repentir
+et à me laisser seul dès le lendemain si je
+n'avais décliné cette offre trop flatteuse pour ma
+modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mes chers amis, ce n'est pas moi qu'il faut
+nommer, c'est un homme qui... un homme que...</p>
+
+<p>J'énumérai toutes les vertus qu'on devait demander
+à ce candidat idéal, je promis d'avance qu'il donnerait
+satisfaction à tous les intérêts, et enfin je nommai Michel
+Bernard dont le nom fut reçu avec acclamation.</p>
+
+<p>Juste au même instant Michel entrait.</p>
+
+
+
+
+<a name="XXV"></a><h1>XXV</h1>
+
+<h3>AU CAFÉ DE LA PERLE</h3>
+
+
+<p>Cette entrée, demi préparée, demi fortuite, fit le
+plus grand effet.</p>
+
+<p>Tous se précipitèrent au-devant de Michel et lui
+serrèrent la main comme de vieux amis. A peine au
+courant de ce qui s'était passé, il me remercia de la
+marque d'amitié que je venais de lui donner, remercia
+aussi très gracieusement les autres électeurs, et, sans
+se prononcer lui-même, déclara qu'il respectait trop
+la volonté du peuple pour vouloir s'imposer à lui,
+mais que si les assistants, élite du corps électoral de
+Creux-de-Pile, voulaient se constituer en corps électoral
+et provoquer dans les autres cantons ou communes
+de l'arrondissement la formation de comités
+semblables qui s'entendraient tous ensemble et avec
+le comité central, lui alors, Michel, se tiendrait prêt
+à obéir à la volonté du peuple, quelle qu'elle pût être.</p>
+
+<p>Ayant fait ce petit discours qui fut trouvé admirable
+par plusieurs et très convenable par tous les
+autres, il ajouta négligemment que les frais des comités
+seraient à sa charge.</p>
+
+<p>Et pour preuve il paya la présente <i>consommation</i>,
+ce qui redoubla l'enthousiasme, ou, pour mieux dire,
+l'assit sur une base solide; car, il faut l'avouer, si
+l'argent est le nerf de la guerre, il est encore plus le
+nerf des élections dans tous les pays du monde.</p>
+
+<p>Après plusieurs autres discours, félicitations et
+congratulations réciproques, on se sépara, et je demeurai
+seul avec Michel.</p>
+
+<p>Alors il quitta son masque électoral et me dit d'un
+air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, nous marchons à une catastrophe!</p>
+
+<p>Je répliquai, pensant aux affaires publiques qui
+paraissaient fort embrouillées par la dissolution de
+la Chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! mais non! Tu t'abuses! Tout finira
+mieux que tu ne penses!</p>
+
+<p>&mdash;Trapoiseau, mon cher ami, la résistance est
+presque impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, au contraire! La force
+d'inertie suffirait seule, au besoin. L'armée d'ailleurs
+ne le suivra pas...</p>
+
+<p>&mdash;L'armée! Qu'est-ce que tu me chantes là? Je te
+parle d'Hyacinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et moi, je te parle de Mac-Mahon.</p>
+
+<p>Nous éclatâmes de rire tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, me dit Michel, je vais risquer un coup
+désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas tuer quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Ton rival?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Le pauvre gros Francis est bien innocent
+de tout crime. Mais tu ne veux pas l'assassiner,
+je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Ça se passera dans les règles, en public,
+devant quatre témoins. Un bon duel à mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ça ne s'est jamais fait à Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se fera, Trapoiseau!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est sauvage! Tu ne trouveras pas un second
+témoin, car pour moi je vois bien que tu comptes
+sur mon amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, et tu m'iras chercher un second témoin.
+Je ne suis pas inquiet. C'est un rôle glorieux et sans
+péril. Il y a toujours de braves gens pour se dévouer
+en pareil cas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tu veux exterminer Francis Vire-à-Temps?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen
+d'empêcher son mariage avec Hyacinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment feras-tu pour lui chercher querelle?
+Il est si doux, si poli, si bien élevé quoiqu'un
+peu entêté dans les discours politiques!...</p>
+
+<p>Michel m'interrompit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Entêté dans la discussion! c'est tout ce qu'il me
+faut. Qu'est-ce qu'il est?... Bonapartiste, je crois?
+Je vais dire du mal des Bonaparte. Doucement d'abord,
+pour ne pas le mettre sur ses gardes, puis crûment,
+puis je le pousserai à fond. Viens avec moi.</p>
+
+<p>Nous allâmes ensemble chercher le gros Francis,
+au café de la <i>Perle</i>, où il passait une heure tous les
+soirs, sans rien <i>consommer</i>, comme disait amèrement
+le cafetier, et pour lire les journaux sans payer l'abonnement.
+C'est l'usage économique des plus gros
+bourgeois de Creux-de-Pile.</p>
+
+<p>Comme nous l'avions prévu, il était là, regardant
+jouer au billard, jugeant des coups et ne prévoyant
+pas la machination qu'avait préparée le perfide
+Michel.</p>
+
+<p>Celui-ci entra d'un air aisé et bon enfant comme
+à l'ordinaire et donna des poignées de main à tout le
+monde et à Francis lui-même, quoique leur rivalité
+auprès d'Hyacinthe eût mis entre eux un certain
+froid. Cependant, comme ils étaient bien élevés tous
+les deux, les formes de la politesse subsistaient toujours.</p>
+
+<p>Michel s'assit sans affectation à une table voisine
+et je lui fis face. Nous causâmes d'abord de choses
+indifférentes et en particulier d'un procès qui se préparait.
+Nous discutâmes pendant cinq minutes la
+question de droit en feignant de boire des bocks.</p>
+
+<p>Tout à coup Michel me dit:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, sais-tu la grande nouvelle que donne
+un journal anglais, le <i>English Duck</i>?</p>
+
+<p>&mdash;A ces mots «grande nouvelle» <i>English</i> et
+«<i>Duck</i>», les oreilles du bon Francis Vire-à-Temps
+s'ouvrirent toutes grandes pour recueillir le discours
+de Michel.</p>
+
+<p>Celui-ci poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que le prince impérial va faire une
+descente à Cherbourg. L'armée de mer va se soulever
+en sa faveur et lui livrer les forts. On compte
+sur trois régiments de ligne et sur un régiment d'artillerie.
+Plusieurs chefs de gare et chefs de trains sont
+gagnés.</p>
+
+<p>Je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Si possible et même si certain, continua Michel,
+que le gouvernement français a pris toutes ses précautions.
+Sa police en Angleterre a tout découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, dit Francis qui brûlait de prendre
+part à la conversation, puisque tout est découvert,
+l'échec n'est pas douteux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répondit Michel. On parle aussi d'une
+conspiration de Paris qui se relierait à celle de
+Cherbourg. M. Paul de Cassagnac en serait et prendrait
+le commandement des insurgés de Belleville où
+il a de nombreuses intelligences...</p>
+
+<p>Puis, baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Bismarck est dans l'affaire... C'est lui qui
+fournit l'argent.</p>
+
+<p>Ici Francis n'eut plus aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tant mieux! dit-il. Ça fera sauter cette
+sale République...</p>
+
+<p>Mais alors Michel l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites, Francis? Cette sale
+République! C'est vous qui l'appelez de ce nom, vous
+qu'elle loge, qu'elle nourrit, qu'elle héberge, qu'elle
+paie grassement, vous dont elle nourrit, héberge,
+loge et paie grassement le père et les frères!</p>
+
+<p>Le bon gros receveur recula comme s'il avait
+marché sur un serpent, et vraiment la voix de Michel
+avait quelque chose de mordant et d'irritant qui ne
+rassurait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, mon cher ami, ne nous fâchons
+pas pour si peu de chose. J'oubliai que vous étiez
+républicain. Je dirai, si vous voulez, que votre République
+est propre et brillante comme un sou neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne suffit pas, répliqua Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! je le penserai.. Tenez, je le pense déjà!
+dit le gros Francis, qui croyait à une plaisanterie
+assez désagréable, mais qui voulait avant tout éviter
+une querelle.</p>
+
+<p>Michel, voyant que cette inaltérable bonhomie ne
+lui laissait aucune prise, continua, mais en s'adressant
+à moi:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas honteux que tous ces gens-là,&mdash;le
+père et les trois fils,&mdash;vivent du budget de la République
+et osent encore l'appeler sale?... Mais
+c'est eux qui la salissent! c'est eux qu'il faudrait
+balayer!</p>
+
+<p>Cette fois, le doute n'était plus possible. Le gros
+Francis vit bien que son adversaire cherchait une
+querelle sérieuse. Il regarda autour de lui comme
+pour chercher un appui; les joueurs de billard se
+rapprochèrent tenant leur queue à la main pour
+mieux entendre; deux ou trois habitués se levèrent,
+mais tout le monde paraissait indifférent ou plutôt
+favorable à Michel qui s'écria les yeux étincelants:</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on jamais vu chose pareille?</p>
+
+<p>Puis, désignant de la main le pauvre Francis.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ose dire du mal de la République!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria le ch&oelig;ur avec indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Ça reçoit les écus de la République, et ça ose
+l'appeler sale!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! continuèrent les assistants qui
+parurent prêts à faire un mauvais parti au receveur.</p>
+
+<p>Alors le gros Francis poussé à bout répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une querelle que vous me cherchez,
+Michel?</p>
+
+<p>L'autre se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Et si c'en était une, monsieur le receveur, qu'avez-vous
+à dire?</p>
+
+<p>Francis réfléchit pendant quelques secondes; sans
+doute il eut envie de sauter sur son adversaire et de
+l'étrangler. Mais le sentiment de la conservation personnelle
+l'emporta. Il répondit avec une prudence
+qui ne saurait être trop admirée:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Michel, vous êtes fou, mais je serai
+plus sage que vous, je vous cède la place!</p>
+
+<p>Après quoi, il sortit, au milieu des éclats de rire
+des assistants.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, le cafetier ferma sa
+boutique, et je me retrouvai seul avec Michel dans la
+rue.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit-il, je ne parviendrai jamais à
+tuer ce garçon-là en duel. Il prend trop de soin du
+fils de sa mère. Rentrons chez moi; je veux faire un
+dernier effort.</p>
+
+<p>Et il écrivit un billet que j'étais chargé de remettre
+en grande cérémonie, assisté d'un autre ami de
+Michel qui nous parut très propre à remplir cet office,
+car il était riche propriétaire, vivait à la campagne,
+braconnait presque toute l'année, n'aimait pas
+le vieux Vire-à-Temps qui l'avait condamné plusieurs
+fois à l'amende et connaissait à merveille le maniement
+des armes à feu.</p>
+
+<p>Voici le billet:</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>»Hier, vous avez insulté la République en l'appelant
+<i>sale</i>, et vous réjouissant de ce qu'on la ferait
+sauter... c'est vous qui sauterez, je vous le prédis,
+sans être grand prophète.</p>
+
+<p>»Ce n'est pas tout. En sortant du café de la <i>Perle</i>,
+vous avez dit que j'étais fou...</p>
+
+<p>»La promptitude avec laquelle vous êtes rentré
+chez vous et l'obscurité de la nuit m'ont empêché de
+vous poursuivre et de vous donner sur-le-champ
+dans le dos des marques de ma satisfaction... Mais,
+vous entendez bien que cette injure ne peut pas rester
+impunie. Je vous prie de désigner deux de vos
+amis qui s'entendront avec les miens, MM. Trapoiseau
+et Crancy, pour régler les conditions d'une rencontre
+ou les excuses publiques que j'ai droit d'attendre
+de vous.</p>
+
+<p>»<span class="sc">Michel Bernard</span>.»</p>
+
+<p>»<i>P.S.</i> Mes amis ont ordre de vous laisser le
+choix des armes.»</p>
+
+<p>Le braconnier et moi nous portâmes ce billet doux
+le lendemain, vers une heure de l'après-midi, pendant
+que le gros Francis et le vieux Vire-à-Temps,
+son père, dînaient tranquillement en tête-à-tête.</p>
+
+<p>Je ne sais quelles furent leurs réflexions, mais au
+bout de cinq minutes, M. le président parut, la serviette
+accrochée à la boutonnière de son paletot, les
+yeux allumés par la colère et peut-être par la bonne
+chère; il s'avança vers nous et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Trapoiseau, qui venez m'apporter
+ça dans ma propre maison?</p>
+
+<p>Je répliquai sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est à votre fils et non à vous...</p>
+
+<p>Il prit un air de majesté foudroyante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils et moi, c'est tout un. Entendez cela,
+Trapoiseau, et ne vous avisez pas de recommencer!</p>
+
+<p>Je commençais à me fâcher sérieusement. Je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, au tribunal, je vous respecte
+comme je dois; mais ici, ce n'est pas à vous
+que je m'adresse... Je suis chargé avec mon honorable
+ami M. Crancy, d'attendre et de rapporter la
+réponse à une lettre que je vous ai remise... Et
+j'attends!</p>
+
+<p>Ces derniers mots furent prononcés d'une voix très
+ferme, qui redoubla la colère du vieux Vire-à-Temps.
+Se voir ainsi bravé par un clerc de notaire, lui le
+souverain magistrat de l'arrondissement!</p>
+
+<p>Il écumait. Il tira de sa poche la lettre de Michel,
+la déchira en vingt morceaux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ma réponse.</p>
+
+<p>Et comme j'allais insister:</p>
+
+<p>&mdash;Coralie! cria-t-il à sa cuisinière, allez chercher
+les gendarmes!</p>
+
+<p>J'aurais bien répliqué; mais au mot de «gendarmes»
+Crancy fut saisi d'une telle frayeur qu'il
+s'enfuit et que je fus obligé de le suivre. Au moins
+pour couvrir notre retraite, je dis au président:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avertissez Francis de ne pas sortir
+s'il veut éviter quelque scène désagréable.</p>
+
+<p>Mais le soir même, le procureur de la République
+fit appeler Michel et lui fit prêter serment, sous peine
+d'être coffré sur-le-champ, qu'il ne donnerait pas
+suite à sa menace.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, dit Michel en prêtant le serment demandé,
+il suffit qu'on connaisse partout la poltronnerie
+du pauvre Francis!</p>
+
+<p>Mais la catastrophe approchait.</p>
+
+
+
+
+<a name="XXVI"></a><h1>XXVI</h1>
+
+<h3>A LA MAIRIE</h3>
+
+
+<p>C'était le 1<sup>er</sup> juillet. Jamais les habitants de Creux-de-Pile
+n'avaient vu de cérémonie aussi somptueuse
+que celle qui se préparait pour le mariage de mademoiselle
+Hyacinthe Forestier avec M. le receveur
+Francis Vire-à-Temps, plus communément appelé
+«le gros Francis».</p>
+
+<p>On devait aller en voiture de la maison de la mariée
+jusqu'à l'église de la paroisse; mais grâce à l'heureuse
+combinaison des rues, des ponts, des montées
+et des descentes qui font de cette admirable ville
+quelque chose d'assez semblable à un bossu orné de
+plusieurs bosses, il ne fallait pas moins de trois
+quarts d'heure pour faire le trajet à découvert sous
+les yeux des passants.</p>
+
+<p>Au reste, cet apparat ne déplaisait pas au père
+Forestier qui jouissait de sa puissance et qui se
+rengorgeait avec un très légitime orgueil en regardant
+sa fille.</p>
+
+<p>Il avait l'air de dire à tous: «Voilà mon &oelig;uvre»;
+et en effet le capitaine Smintéry n'y était pour rien,
+n'ayant paru à Creux-de-Pile que trois ou quatre ans
+après la naissance d'Hyacinthe.</p>
+
+<p>Pour elle, je m'aperçus avec étonnement qu'elle
+paraissait très gaie, d'une beauté charmante (cela va
+sans dire), et qu'elle ne regrettait pas du tout le
+pauvre Michel.</p>
+
+<p>Plusieurs des spectateurs en firent tout haut la
+remarque, et, s'il faut tout dire, les spectatrices&mdash;celles
+du peuple surtout&mdash;ne furent pas indulgentes.</p>
+
+<p>Dans la seconde voiture s'étalait le vieux Vire-à-Temps,
+à côté de Mme Rosine Forestier, qu'il
+couvrait de compliments et qui lui répondait par des
+sourires dont le capitaine Smintéry avait connu la
+puissance quinze ans plus tôt... Mais depuis ce
+temps-là, hélas! quel changement!</p>
+
+<p>Les autres membres des deux familles et les amis
+suivaient dans quarante-cinq carrosses de différentes
+formes et grandeurs. Il y avait des pataches, des
+coupés, des landaus, des chars-à-bancs, des calèches
+et même des tape-<i>fonds</i>. Forestier et Vire-à-Temps,
+pour frapper d'une pierre deux coups, avaient invité
+tous les électeurs influents, et en particulier la plupart
+des maires de l'arrondissement, au dîner de
+noces qui devait avoir lieu dans le jardin. Après dîner,
+le sous-préfet, frère du gros Francis, s'était chargé,
+de concert avec le président, de leur enseigner
+leurs devoirs électoraux; madame Eva Vire-à-Temps,
+femme du sous-préfet, devait les charmer de ses
+regards; enfin, on comptait beaucoup sur l'effet de
+cette journée pour la réélection de M. Forestier.</p>
+
+<p>C'est dans ce bel ordre de bataille et en voiture
+qu'on se rendit à la mairie, où je me précipitai à
+pied en jouant des poings, des coudes et des genoux
+pour me faire une place. Grâce à mon énergie, je me
+trouvai au premier rang, et je fus bien étonné de
+voir Michel à trois pas de là, tranquillement assis
+sur une chaise et accoudé sur la table.</p>
+
+<p>Je lui demandai tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? Ce n'est pas ta place. Veux-tu
+faire un scandale?</p>
+
+<p>Il me répondit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le droit, comme tout le monde, de regarder
+la cérémonie... et je regarde.</p>
+
+<p>Cependant, malgré sa tranquillité apparente, j'étais
+frappé de sa pâleur et de la fixité de son regard.
+Évidemment il était très ému. Je me rapprochai de
+lui pour le soutenir ou le contenir au moment fatal.</p>
+
+<p>Enfin toute la noce entra, le père Forestier et sa
+fille en tête, et les autres, chacun suivant son grade
+ou le degré de parenté.</p>
+
+<p>Le maire, qui était en habit noir et en cravate
+blanche, ouvrit sa tabatière, se bourra le nez de façon
+à couvrir sa chemise de grains de tabac, se moucha
+fortement, posa son mouchoir à carreaux bleus
+sur la table comme en-cas, et commença à lire la
+formule de la loi.</p>
+
+<p>Là, tous les c&oelig;urs battaient un peu. On regardait
+Michel avec étonnement et avec inquiétude. Lui-même
+ne regardait qu'Hyacinthe. Il pâlissait et rougissait
+de minute en minute.</p>
+
+<p>Pour elle, sans le regarder, les yeux baissés, elle
+attendait modestement la question suprême:</p>
+
+<p>Consentez-vous à prendre pour mari, etc.. etc.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix nette et claire, elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le maire. Mon mari sera M. Michel
+Bernard ici présent. Je n'en aurai jamais d'autre.</p>
+
+<p>A ces mots, Michel, transporté de joie, se leva et
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Hyacinthe, je jure de vous aimer éternellement.</p>
+
+<p>Ce fut un coup de théâtre si imprévu que les parents
+d'Hyacinthe n'eurent pas le temps de s'y opposer.</p>
+
+<p>Le gros Francis demeura consterné. Le vieux Vire-à-Temps
+parut très vexé. Le sous-préfet, frère aîné
+de Francis, leva les épaules comme pour dire: C'est
+une fantaisie de petite fille, cela passera. La femme
+du sous-préfet se mit à rire sans autre raison que
+de montrer ses dents blanches qui étaient fort bien
+rangées.</p>
+
+<p>Quant aux amis et aux électeurs convoqués des
+quatre coins de l'arrondissement, leur stupéfaction
+était inexprimable, et je dois ajouter aussi leur tristesse.</p>
+
+<p>Comment! on les avait fait venir de deux, trois,
+quatre, dix lieues pour assister à une noce, s'en
+fourrer jusque-là, voir leur député, leur sous-préfet,
+leur président, expliquer, recommander leurs affaires
+à ces gros bonnets, et tout d'un coup, patatras!...
+plus ce mariage!</p>
+
+<p>Mais alors, plus de dîner, plus rien! Car enfin on
+ne peut pas décemment aller boire et manger chez
+des gens qui sont occupés à s'arracher les cheveux
+en famille. Non, en vérité, cela ne se fait pas! Que
+le diable emporte le caprice de cette petite Hyacinthe!...
+Voilà ce qui se lisait sur toutes les figures.</p>
+
+<p>Franchement, ce n'était pas gai. Quant à la famille
+Vire-à-Temps, tous ses projets d'avenir étaient
+à vau-l'eau.</p>
+
+<p>Mais que dire de la fureur de Mme Forestier? Rien
+ne pourrait en donner une idée.</p>
+
+<p>&mdash;Maudite chipie!....</p>
+
+<p>Et elle leva la main pour donner un soufflet à sa
+fille, mais le père Forestier, quoique fort désagréablement
+surpris, eut le bon sens et le temps de lui
+saisir le poignet, de manière à empêcher un plus
+grand malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère amie, dit-il, tu n'y penses
+pas! Hyacinthe elle-même est prise ce matin d'un
+caprice inexplicable, car enfin elle consentait hier et
+tous les jours précédents à ce mariage qui comblait
+tous vos v&oelig;ux, qui resserrait notre intimité avec un
+vieil ami (il se tourna vers le président et lui serra
+la main avec effusion); qu'est-ce qui est donc arrivé
+qui a pu changer ainsi ses résolutions?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est folle, cria la mère.</p>
+
+<p>Hyacinthe répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman, je ne suis pas folle. Mais je ne
+veux pas qu'on dispose de moi sans mon consentement.
+Quand vous m'avez présenté Michel, je l'ai
+accepté de suite, parce qu'il m'aime, et que je
+l'aime. Vous n'en avez plus voulu... C'est bien; mais
+moi je n'ai pas changé comme vous, comme toi surtout,
+maman, et je ne changerai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'écria la vieille Rosine, je jure que...</p>
+
+<p>Mais le vieux Vire-à-Temps se leva et dit avec
+assez de grâce à Hyacinthe:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, mon bonheur et celui de
+Francis auraient été de vous garder avec nous; mais
+vous comprenez bien que nous vous aimons trop l'un
+et l'autre pour avoir jamais eu la pensée de vous
+contraindre. Croyez que je ferai toujours pour vous,
+et Francis comme moi, les v&oelig;ux les plus sincères.</p>
+
+<p>Le pauvre gros Francis, n'étant pas éloquent, serra
+silencieusement la main d'Hyacinthe, et tous les deux
+se retirèrent, promptement suivis de leurs amis particuliers
+qui ne savaient quelle contenance garder,
+et qui, d'ailleurs, étaient pressés de dîner à l'auberge,&mdash;car
+c'était l'heure de la plupart des tables d'hôte.</p>
+
+<p>Michel, voyant la salle se vider, voulut s'approcher
+d'Hyacinthe et la remercier de son courage,
+mais la vieille Rosine se campa au-devant de sa fille
+dans une attitude si belliqueuse que mon ami craignit
+d'être cause d'un nouveau scandale et sortit avec
+moi.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes dehors, Michel me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'en penses-tu, Trapoiseau? Le coup
+était-il bien combiné? A-t-il assez réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est toi qui...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étonne plus de la tranquillité où tu vivais
+ces derniers jours.</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Grâce au mur du jardin et à la fenêtre
+grillée de sa chambre, je peux, sinon voir et toucher
+Hyacinthe, du moins lui parler toutes les nuits...
+C'est moi qui l'ai décidée à accepter la main du pauvre
+Francis, qu'elle avait d'abord nettement refusée.
+Je lui ai prouvé que nous ne pouvions obtenir le
+consentement de son père que par un coup d'éclat
+qui forcerait ce pauvre homme à prendre une résolution
+virile. Hyacinthe a combattu longtemps, mais
+enfin elle a fini par donner son consentement. De là,
+l'événement que tu viens de voir. Ce qui l'a décidée
+surtout, c'est le cartel que j'ai adressé à Francis;
+elle a eu peur d'un duel où je pouvais être tué. Pour
+prévenir ce danger, elle a fait elle-même l'acte de
+courage dont tu as été témoin tout à l'heure.</p>
+
+<p>Et maintenant, cher ami, vive la joie!</p>
+
+<p>Michel sautait et dansait de bonheur. Je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton élection, qu'en fais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je me fais élire plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si tu es élu, papa Forestier te refusera la
+main d'Hyacinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Trapoiseau que tu es, si je ne me présente
+pas contre lui, comme il ne me craindra pas,
+il me la refusera bien mieux encore...</p>
+
+<p>Il tira de sa poche une petite affiche-manifeste et
+me la mit sous les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, lis ça et tu m'en diras des nouvelles.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>SAMEDI PROCHAIN</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>4 juillet</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>M. MICHEL BERNARD <span class="sc">fera une conférence dans la</span></p>
+<p><span class="sc">grande salle du café de la perle</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>sur ce sujet:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><i>LES PROCHAINES ÉLECTIONS</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Notre éminent concitoyen, qui s'est déjà fait
+connaître dans plusieurs de nos plus grandes villes,
+et dont les conférences sur les <i>Populations de la
+France de l'Ouest</i> ont obtenu un prodigieux succès au
+boulevard des Capucines, à Paris, se propose d'aborder
+samedi et de traiter avec la merveilleuse autorité
+qui lui est propre les questions si complexes que
+présente la crise actuelle où se débat la République.»</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu vas faire un discours?</p>
+
+<p>&mdash;Un, deux, trois, quatre discours.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diras-tu au public?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépendra de la réponse que papa Forestier
+va faire demain.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle question?</p>
+
+<p>&mdash;A celle que je lui poserai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. Bouchardy, ton patron, qui le fera venir
+sous un prétexte... Toi, cher ami, va faire imprimer
+et coller mon affiche sur tous les murs.</p>
+
+
+
+
+<a name="XXVII"></a><h1>XXVII</h1>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Le lendemain; dans l'après-midi, papa Forestier,
+la tête basse, l'air inquiet et préoccupé, se parlant à
+lui-même et faisant des gestes, parut au bout du
+jardin de M. Bouchardy.</p>
+
+<p>Mais, dans l'intervalle, le plan de bataille de Michel
+avait été changé. C'était à moi de soutenir le premier
+et principal choc, à lui d'emporter la victoire et
+d'en recueillir le fruit.</p>
+
+<p>Mon patron, qui était dans la confidence de Michel,
+était sorti tout exprès pour me laisser seul avec le
+député.</p>
+
+<p>Je fis ses excuses en son nom, cela va sans dire,
+alléguant une affaire pressée et qu'il n'aurait pu remettre,
+sans grave préjudice pour ses clients. J'eus
+soin pourtant d'ajouter qu'il allait rentrer «<i>d'un instant
+à l'autre</i>», afin de retenir le poisson accroché à
+la ligne.</p>
+
+<p>Au reste, M. Forestier lui-même n'était pas fâché
+de trouver ce prétexte pour causer avec moi, qu'il
+savait l'intime ami de Michel et le dépositaire de ses
+secrets. Il s'y prit donc finement et, tout en feignant
+de bâiller pendant que je faisais de mon côté semblant
+d'écrire, il me dit d'un air goguenard:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous mêlez donc aussi de politique,
+Trapoiseau?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, monsieur le député. Mais comment
+le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit... Il paraît que vous êtes républicain?</p>
+
+<p>&mdash;Tout-à-fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais un chaud, chaud républicain, de ceux
+qui disent: «Sois mon frère, ou je te tue!»</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! monsieur, il en est quelque chose...</p>
+
+<p>Je riais, il riait aussi, car Dieu sait si je suis farouche
+et si j'en ai la mine.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit que vous seriez candidat aux prochaines
+élections...</p>
+
+<p>Je répondis simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourra venir, mais il faut que Michel passe
+avant moi.</p>
+
+<p>Il parut très étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Comment Michel se présente?... Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Lisez sur les murs l'annonce de sa conférence.</p>
+
+<p>M. Forestier leva les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Michel n'a pas de chances, dit-il. Michel est
+trop jeune. Michel n'a pas fait ses preuves. Michel
+n'a pas une nombreuse clientèle et l'appui du gouvernement,
+de la magistrature et du clergé que j'ai,
+moi. Michel n'a pas la possession d'état. Il n'est pas
+député de Creux-de-Pile depuis vingt ans. Enfin
+Michel est trop exalté. Il aura contre lui tout ce qui
+pense bien, tout ce qui est riche, tout ce qui veut
+vivre paisible et honoré... Allons donc, Michel n'aura
+pas cinq cents voix!</p>
+
+<p>Cette fois le bonhomme parlait avec chaleur et ne
+cachait plus sa pensée ou plutôt son âpre désir de rester
+député à tout prix.</p>
+
+<p>Voyant cela, je répliquai négligemment que le
+suffrage universel était chose journalière comme le
+vent et la pluie; qu'on avait été très mécontent à
+Creux-de-Pile que le député n'eût pas voté dans la
+séance fameuse où 363 héros avaient affirmé la République...</p>
+
+<p>M. Forestier parut troublé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit-il en m'interrompant, est-ce que je savais
+tout ça, moi? Est-ce que je pouvais deviner la
+pensée de mes électeurs? Si j'avais su à quel parti
+ils voulaient me voir passer, est-ce que je n'aurais
+pas tout fait pour les contenter? Qu'est-ce que ça me
+fait à moi, au fond,&mdash;entre quat'z-yeux, je peux bien
+vous le dire, Trapoiseau,&mdash;qu'est-ce que ça me fait
+de voter à droite ou à gauche?.. Encore à présent
+ils n'ont qu'à parler, mes électeurs! je dirai, je ferai
+tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me réélisent!...</p>
+
+<p>Le pauvre homme perdait la tête et me parlait
+comme à sa conscience.</p>
+
+<p>Je répondis gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard, monsieur Forestier, oui, trop
+tard. Nous avons choisi Michel, qui est jeune, qui
+nous plaît, qui parle bien, qui ne nous abandonnera
+pas, qui votera toujours pour la République, et&mdash;ici
+je parlai plus lentement pour avertir mon interlocuteur
+de faire attention,&mdash;à moins que Michel
+lui-même ne renonce à sa candidature...</p>
+
+<p>Les yeux du bonhomme brillèrent d'une idée soudaine.
+On eût dit un bec de gaz allumé tout à coup
+dans un cabinet obscur. Il s'écria tout ému:</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il y renonçait?</p>
+
+<p>Alors voyant que le goujon mordait, pour le ferrer
+plus fortement je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais! Michel n'y renoncera pas. Il est
+ambitieux, il est orateur, il a devant lui un long
+avenir; ma foi, il serait bien sot d'y renoncer, ayant
+d'ailleurs toutes les chances possibles, car les comités
+secrets s'organisent de toutes parts et ont reçu
+des instructions de Paris...</p>
+
+<p>M. Forestier pâlit à cette nouvelle. Cependant il
+essaya de faire bonne contenance.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pour moi, dit-il, tout ce qu'il y a de mieux,
+de plus riche et de plus influent dans le pays... M. le
+président Vire-à-Temps d'abord, qui dispose à lui
+seul de trois mille voix...</p>
+
+<p>A ces mots j'éclatai de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas la nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;M. Vire-à-Temps est, depuis hier soir, candidat
+pour son propre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Hier, aussitôt en revenant de la mairie, lui et son
+fils le sous-préfet ont réuni les maires qui étaient
+venus pour assister au mariage de mademoiselle
+Hyacinthe...</p>
+
+<p>&mdash;Maudite enfant! s'écria le père. C'est elle qui
+est cause de tout.. Enfin qu'ont-ils décidé?</p>
+
+<p>&mdash;... Que M. le président se présenterait aux
+élections contre vous et contre Michel, que les maires
+et les curés le soutiendraient chaudement, etc.,
+etc. Le sous-préfet a même dit en riant quelque
+chose que je ne voudrais pas répéter...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Que les conservateurs votant pour son père et
+les républicains pour Michel, vous resteriez entre
+deux chaises... <i>Assis</i> par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit ça cet imbécile! s'écria Forestier indigné;
+eh bien, nous verrons!... Et pour commencer...</p>
+
+<p>Au même instant, Michel parut dans le jardin. Il
+s'avançait lentement et saluait Angéline à sa fenêtre
+sans faire semblant d'apercevoir le père Forestier.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, tout chaud des révélations que je
+venais de faire, me quitta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous laisser à votre travail, Trapoiseau,
+et faire un tour de promenade.</p>
+
+<p>Je ne cherchai pas à le retenir, et voici, d'après
+le récit de Michel, ce qui se passa entre eux.</p>
+
+<p>Chacun des deux fit comme au théâtre et s'arrangea
+pour heurter l'autre par hasard, se récrier
+d'étonnement et s'excuser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le député, je ne m'attendais guère
+à vous rencontrer ici, monsieur Michel Bernard!
+Mais puisque vous voilà, nous allons nous expliquer,
+s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton demi-fâché, demi-affectueux,
+qui fit voir à Michel que j'avais très bien
+rempli mes instructions. Il répondit donc avec respect
+qu'il était trop heureux de cette rencontre, qu'il
+l'aurait sollicitée s'il avait osé ou si mademoiselle
+Hyacinthe l'avait permis...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit Forestier, qui depuis quelques minutes
+paraissait avoir pris son parti de beaucoup de
+choses, vous l'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Passionnément.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez entendue hier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, prenez-la, je vous la donne...</p>
+
+<p>Michel se jeta dans ses bras en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous serez vraiment mon père!</p>
+
+<p>M. Forestier ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais, minute!... D'abord les conditions
+du contrat seront les mêmes qu'autrefois, excepté
+pour votre belle-mère qui, je vous en réponds, ne
+donnera pas un centime, même de revenu...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? répliqua fièrement Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Il importe beaucoup, mon jeune ami; vous
+vous en apercevrez plus tard quand vous aurez des
+enfants... De plus, écoutez-moi bien!... Au lieu
+d'être mon adversaire aux élections, vous serez mon
+principal avocat et soutien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Michel, mes amis veulent avoir un député
+républicain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et moi? Me prenez-vous pour un mollusque
+ou pour un crustacé? Je suis républicain,
+mon cher ami, et de la plus pure farine... Vous allez
+me dire&mdash;je le lis dans vos yeux,&mdash;que j'étais bonapartiste
+au Corps législatif de l'empire... eh bien,
+qu'est-ce que cela prouve?... Mes électeurs voulaient
+Bonaparte, alors je faisais comme eux... Maintenant
+ils veulent la République, c'est donc mon devoir de
+voter pour elle... Enfin je m'y engage, et dès demain
+je vais écrire à tous les journaux mes regrets de
+n'avoir pas été à Versailles le jour du vote des 363.
+J'aurais été le trois cent soixante-quatrième. Êtes-vous
+content?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Michel.</p>
+
+<p>En effet, dès le soir même tout fut arrangé. Il
+rentra dans la maison Forestier.</p>
+
+<p>Il fit, le samedi suivant, en faveur de son futur
+beau-père, le discours qu'il s'était engagé à faire
+contre lui au café de la Perle, et cela fut trouvé «très
+fort,» au dire de mon ami Néanmoins.</p>
+
+<p>Un hasard heureux empêcha la vieille Rosine d'y
+mettre obstacle. La nuit précédente, cette femme
+poétique, rêvant à sa fenêtre pendant qu'il pleuvait,
+avait attrapé une pleurésie, et mourut quelques jours
+après, laissant peu de regrets.</p>
+
+<p>On lui fit cependant des funérailles très convenables,
+et la belle Hyacinthe, que tout le monde croyait
+sans dot, se trouva la plus riche héritière de tout le
+pays. Il est vrai que Michel se hâta de restituer au
+pauvre M. Forestier toute sa fortune personnelle,
+ce qui le rendit plus joyeux qu'un poisson dans
+l'eau.</p>
+
+<p>Madame Reine Bernard avait voulu susciter quelques
+difficultés, mais mon oncle, le curé Torlaiguille,
+homme de bon sens et de bon conseil, lui fit sentir
+qu'elle ne ferait qu'éloigner de sa maison Michel et
+ses futurs petits-enfants. D'ailleurs elle était contente,
+ayant vu mourir son ennemie. Elle rechigna
+donc, garda la plus grande partie de l'héritage de
+son mari et accusa son fils d'ingratitude, mais donna
+son consentement, c'était l'essentiel.</p>
+
+<p>Le gros Francis Vire-à-Temps, un peu démonté
+par l'affront qu'il avait reçu de la belle Hyacinthe,
+épousa Berthe aux grands pieds, la fille de M. Patural,
+«jurisconsulte éminent»; il n'était pas
+homme, le bon gros receveur, à se chagriner longtemps
+ni à préférer fortement une femme à une
+autre. Pourvu que son dîner fût bon et servi tous les
+jours à la même heure, il était heureux.</p>
+
+<p>Il l'est encore.</p>
+
+<p>Quant à moi,&mdash;les siècles futurs voudront-ils
+croire à mon bonheur?&mdash;j'ai épousé ma chère
+Angéline, voici comment:</p>
+
+<p>Une après-midi, M. Bouchardy, mon patron, homme
+robuste et bien portant mais un peu gros, eut un
+soupçon d'apoplexie. Comme il était prudent et sage,
+il se tint pour averti, voulut régler ses affaires et
+m'en fit confidence. Il songeait à vendre son étude
+et voulait la faire afficher dans les journaux de
+Paris.</p>
+
+<p>Le soir je racontai l'histoire à ma mère, qui du
+premier mot me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Achète-la.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Avec ce que tu vas voir, Félix!</p>
+
+<p>Et alors elle tira du fond de son armoire, où je
+n'avais jamais cherché, des titres de rentes et des
+actions de chemins de fer pour plus de deux cent
+mille francs.</p>
+
+<p>Comme je la regardais avec étonnement, elle me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Félix, voilà trente ans que je travaille à te faire
+riche; si je te l'avais dit quand tu étais petit, tu te
+serais mis à flâner, comme tant de fils de bourgeois
+qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Tu t'es
+cru pauvre, tu as travaillé, tu es un homme maintenant.
+Voilà. Tout est à toi! Achète l'étude de ton
+patron. Mon mari était huissier, mais mon fils sera
+notaire, et qui sait? Peut-être un jour président de
+la République!</p>
+
+<p>Alors je l'embrassai tendrement, j'achetai l'étude,
+j'étonnai maître Bouchardy, qui ne me croyait pas si
+riche, je demandai Angéline en mariage et je l'obtins;
+Michel et la belle Hyacinthe vinrent à la noce
+avec le papa Forestier, que nous avions fait réélire
+et que nous fîmes ensuite nommer sénateur, après
+la mort de son cousin. Michel a remplacé son beau-père
+à la Chambre des députés. Quant à moi, je suis
+conseiller municipal depuis deux ans, père depuis
+dix-huit mois et maire de Creux-de-Pile depuis six
+mois.</p>
+
+<p>Que Dieu vous garde, mes frères!</p>
+
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<p>TABLE</p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+
+ </div><div class="stanza">
+<p><a href="#I"> I. Entre Notaires</a></p>
+<p><a href="#II"> II. Angéline</a></p>
+<p><a href="#III"> III. Ma Mère</a></p>
+<p><a href="#IV"> IV. A la Cuisine</a></p>
+<p><a href="#V"> V. Un article du Contrat</a></p>
+<p><a href="#VI"> VI. Le Président de Creux-de-Pile</a></p>
+<p><a href="#VII"> VII. L'Orage</a></p>
+<p><a href="#VIII"> VIII. Doux Propos</a></p>
+<p><a href="#IX">IX. M. le Receveur des Finances</a></p>
+<p><a href="#X">X. Fin d'un Thé</a></p>
+<p><a href="#XI">XI. Un Don généreux</a></p>
+<p><a href="#XII">XII. Un Don généreux (suite)</a></p>
+<p><a href="#XIII">XIII. Sous les Fayants</a></p>
+<p><a href="#XIV">XIV. Lâche! Lâche!! Lâche!!!</a></p>
+<p><a href="#XV">XV. La Mort de César</a></p>
+<p><a href="#XVI">XVI. Deux Citations</a></p>
+<p><a href="#XVII">XVII. La Salle d'Audience</a></p>
+<p><a href="#XVIII">XVIII. Le Juge de Paix</a></p>
+<p><a href="#XIX">XIX. Le Jugement</a></p>
+<p><a href="#XX">XX. Entre Électeurs</a></p>
+<p><a href="#XXI">XXI. Les Bans</a></p>
+<p><a href="#XXII">XXII. Un Assassinat</a></p>
+<p><a href="#XXIII">XXIII. Chambre de malade</a></p>
+<p><a href="#XXIV">XXIV. Un Comité électoral</a></p>
+<p><a href="#XXV">XXV. Au Café de la Perle</a></p>
+<p><a href="#XXVI">XXVI. A la Mairie</a></p>
+<p><a href="#XXVII">XXVII. Conclusion</a></p>
+ </div><div class="stanza">
+
+ </div> </div>
+<p>FIN DE LA TABLE</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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