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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: September 24, 2005 [EBook #16743] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + AVENTURES + MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES + DU CAPITAINE + CORCORAN + +[Illustration: Le capitaine Corcoran.] + + + + PAR + + A. ASSOLLANT + + + ILLUSTRÉE DE 25 VIGNETTES DESSINÉES SUR BOIS + + PAR A. DE NEUVILLE + + + + PREMIÈRE PARTIE + + + +PARIS +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + + + 1898 + + + + + + + + + + + PROLOGUE + + + + I + +L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran. + +Ce jour-là,--le 29 septembre 1856,--vers trois heures de l'après-midi, +l'Académie des sciences de Lyon était en séance et dormait unanimement. +Il faut dire, pour l'excuse de messieurs les académiciens, qu'on leur +lisait depuis midi le _Résumé_ succinct des travaux du célèbre docteur +Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, sur l'empreinte que laisse dans la +poussière la patte gauche d'une araignée qui n'a pas déjeuné. Du reste, +aucun des dormeurs ne s'était rendu sans combat. L'un, avant d'appuyer +ses coudes sur la table et sa tête sur ses coudes, avait essayé +d'esquisser à la plume le profil d'un sénateur romain, mais le sommeil +l'avait surpris au moment où sa main savante traçait les plis de la +toge; un autre avait construit un vaisseau de ligne avec une feuille de +papier blanc, et le doux ronflement qu'il faisait entendre semblait un +vent léger destiné à enfler les voiles du navire. Le président seul, +penché en arrière et appuyé sur le dossier de son fauteuil, dormait +avec dignité, et,--la main sur la sonnette, comme un soldat sous les +armes,--gardait une attitude imposante. + +Pendant ce temps, le flot coulait toujours, et M. le docteur Maurice +Schwartz, de Schwartzhausen, se perdait en considérations infinies sur +l'origine et les conséquences probables de ses découvertes. Tout à +coup l'horloge sonna trois coups et tout le monde s'éveilla. Alors le +président prit la parole: + +«Messieurs, dit-il, les quinze premiers chapitres du beau livre dont +nous venons d'entendre la lecture contiennent tant de vérités nouvelles +et fécondes, que l'Académie, tout en rendant hommage au génie de M. le +docteur Schwartz, ne sera pas fâchée, je crois, de remettre à la semaine +prochaine la lecture des quinze chapitres suivants. Par là, chacun de +nous aura plus de temps pour creuser et approfondir ce magnifique sujet +et pour proposer, s'il y a lieu, ses objections à l'auteur.» + +M. Schwartz ayant donné son consentement, on se hâta de remettre la +lecture à un autre jour et de parler d'autre chose. + +Alors un petit homme se leva, qui avait la barbe et les cheveux blancs, +les yeux vifs, le menton pointu, et dont la peau semblait collée sur les +os, tant il était maigre et décharné. Il fit signe qu'il allait parler, +et tout le monde aussitôt garda le silence, car il était de ceux qu'on +écoute et qu'on se garde d'interrompre. + +«Messieurs, dit-il, notre très-honorable et très-regretté collègue, +M. Delaroche, est mort à Suez le mois dernier, au moment où il allait +s'embarquer pour l'Inde, et chercher dans les montagnes des Ghâtes, vers +la source du Godavery, le Gouroukaramtâ, premier livre sacré des Indous, +antérieur même aux Védas, qu'on dit être caché par les indigènes à +la vue des Européens. Cet homme généreux, dont le souvenir restera +éternellement cher à tous les amis de la science, se voyant mourir, n'a +pas voulu laisser son oeuvre imparfaite. Il a légué cent mille francs +à celui qui voudra se charger de la recherche de ce beau livre, dont +l'existence, si l'on en croit les dires des brames, ne peut pas être +mise en doute. Par son testament il institue votre illustre Académie +son exécutrice testamentaire, et vous prie de choisir vous-mêmes le +légataire. Ce choix offre d'ailleurs plus d'une difficulté, car le +voyageur que vous enverrez dans l'Inde doit être robuste pour résister +au climat, courageux pour braver la dent des tigres, la trompe des +éléphants et les piéges des brigands indous; il doit même être rusé +pour tromper la jalousie des Anglais, car la Société royale asiatique +de Calcutta a fait d'inutiles recherches et ne voudrait pas laisser à un +Français l'honneur de découvrir le livre sacré. De plus, il faut qu'il +connaisse le sanscrit, le parsi et toutes les langues vulgaires ou +sacrées de l'Inde. Ce n'est donc pas une petite affaire, et je propose à +l'Académie de mettre ce choix au concours.» + +Ce qui fut fait sur l'heure, et chacun alla dîner. + +Les concurrents se présentèrent en foule et briguèrent les suffrages +de l'Académie; mais l'un était faible de complexion, l'autre était +ignorant, un troisième ne connaissait des langues orientales que +le chinois ou le turcoman, ou le pur japonais. Bref, plusieurs mois +s'écoulèrent sans que l'Académie eût fait un choix entre les candidats. + +Enfin, le 26 mai 1857, l'Académie étant en séance, on remit au président +la carte d'un étranger qui demandait à être admis sur-le-champ. + +Sur cette carte était le nom: Le capitaine Corcoran. + +«Corcoran! dit le président. Corcoran! Quelqu'un connaît-il ce nom-là?» + +Personne ne le connaissait. Mais l'assemblée, qui était curieuse comme +toutes les assemblées, voulut voir l'étranger. + +La porte s'ouvrit et le capitaine Corcoran parut. + +C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans à peine, qui se présenta +simplement, sans modestie et sans orgueil. Son visage était blanc et +sans barbe. Dans ses yeux, d'un vert de mer, se peignaient la franchise +et l'audace. Il était vêtu d'un paletot de laine alpaga, d'une chemise +rouge et d'un pantalon de coutil blanc. Les deux bouts de sa cravate, +nouée à la _colin_, pendaient négligemment sur sa poitrine. + +«Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez dans l'embarras, et je +viens vous offrir mes services. + +--Dans l'embarras! interrompit le président d'un air hautain, vous vous +trompez, monsieur. L'Académie des sciences de Lyon n'est jamais dans +l'embarras, non plus qu'aucune autre académie. Je voudrais bien savoir +ce qui embarrasse une société savante qui compte parmi ses membres, +j'ose le dire,--mettant à part l'homme qui a l'honneur de la +présider,--tant de beaux génies, de belles âmes et de nobles coeurs....» + +Ici l'orateur fut interrompu par trois salves d'applaudissements. + +«Puisqu'il en est ainsi, répliqua Corcoran, et que vous n'avez besoin de +personne, j'ai l'honneur de vous saluer.» + +Il fit demi-tour à gauche et s'avança vers la porte. + +«Eh! monsieur, lui dit le président, que de vivacité! Dites-nous au +moins le sujet de votre visite. + +--Voici, répondit Corcoran, vous cherchez le Gouroukaramtâ, n'est-ce +pas?» + +Le président sourit d'un air ironique et bienveillant à la fois. + +«Et c'est vous, monsieur, dit-il, qui voulez découvrir ce trésor? + +--Oui, c'est moi. + +--Vous connaissez les conditions du legs de M. Delaroche, notre savant +et regretté confrère? + +--Je les connais. + +--Vous parlez anglais? + +--Comme un professeur d'Oxford. + +--Et vous pouvez en donner une preuve sur-le-champ? + +--_Yes sir_, dit Corcoran. _You are a stupid fellow_. Voulez-vous +quelque autre échantillon de ma science? + +--Non, non, se hâta de dire le président, qui n'avait de sa vie entendu +parler la langue de Shakspeare, excepté au théâtre du Palais-Royal. +C'est fort bien, cher monsieur.... Et vous connaissez aussi le sanscrit, +je suppose? + +--Quelqu'un de vous, messieurs, serait-il assez bon pour demander un +volume de Baghavatâ Pouranâ? J'aurai l'honneur de l'expliquer à livre +ouvert. + +--Oh! oh! dit le président. Et le parsi? et l'indoustani?» + +Corcoran haussa les épaules. + +«Un jeu d'enfant!» dit-il. + +Et tout de suite, sans hésiter, il commença dans une langue inconnue +un discours qui dura dix minutes. Toute l'assemblée le regardait avec +étonnement. + +Quand il eut fini de parler: + +«Savez-vous, dit-il, ce que j'ai eu l'honneur de vous raconter là? + +--Par la planète que M. Le Verrier a découverte! répondit le président, +je n'en sais pas le premier mot. + +--Eh bien! dit Corcoran, c'est de l'indoustani. C'est ainsi qu'on parle +à Kachmyr, dans le Nepâl, le royaume de Lahore, le Moultan, l'Aoude, le +Bengale, le Dekkan, le Carnate, le Malabar, le Gandouna, le Travancor, +le Coïmbetour, le Maissour, le pays des Sikhs, le Sindhia, le Djeypour, +l'Odeypour, le Djesselmire, le Bikanir, le Baroda, le Banswara, le +Noanagar, l'Holkar, le Bopal, le Baitpour, le Dolpour, le Satarah et +tout le long de la côte de Coromandel. + +--Très-bien! monsieur. Très-bien! s'écria le président. Il ne nous reste +plus qu'une question à vous faire. Excusez mon indiscrétion. Nous sommes +chargés, par le testament de notre regrettable ami, d'une si lourde +responsabilité, que nous ne saurions trop.... + +--Bon! dit Corcoran. Parlez librement, mais vite, car Louison m'attend. + +--Louison! reprit le président avec dignité. Qui est cette jeune +personne? + +--C'est une amie qui me suit dans tous mes voyages.» + +A ces mots, on entendit un bruit de pas précipités dans la salle +voisine. Puis une porte fut fermée avec un grand fracas. + +«Qu'est cela? demanda le président. + +--C'est Louison qui s'impatiente. + +--Eh bien, qu'elle attende, continua le président. Notre Académie n'est +pas, je suppose, aux ordres de Mme ou Mlle Louison. + +--Comme il vous plaira,» dit Corcoran. + +Et, prenant un fauteuil que personne n'avait eu la politesse de lui +offrir, il s'assit, commodément appuyé pour écouter le discours de +l'académicien. + +Or, le savant homme était fort en peine pour trouver un exorde, car on +avait oublié de mettre sur la table de l'eau et du sucre, et chacun +sait que le sucre et l'eau sont les deux mamelles de l'éloquence. Pour +réparer cet oubli impardonnable, il tira le cordon de la sonnette. + +Mais personne ne parut. + +«Ce garçon de salle est bien négligent, dit-il enfin; je le ferai +renvoyer.» + +Et il sonna deux fois, trois fois, cinq fois, mais toujours inutilement. + +«Monsieur, dit Corcoran qui eut pitié de son martyre, ne sonnez plus. Ce +garçon se sera pris de querelle avec Louison et aura quitté la salle. + +--Avec Louison! s'écria le président. Mais cette jeune personne est donc +d'un bien mauvais caractère? + +--Non. Pas trop mauvais. Mais il faut savoir la prendre. Il aura voulu +la brusquer. Elle est si jeune, elle se sera emportée, probablement. + +--Si jeune! Quel âge a donc Mlle Louison? + +--Cinq ans tout au plus, dit Corcoran. + +--Oh! à cet âge-là, il est facile d'en venir à bout. + +--Je ne sais pas. Elle égratigne quelquefois, elle mord.... + +--Mais, monsieur, dit le président, il n'y a qu'à la transporter dans +une autre salle. + +--C'est difficile, répliqua Corcoran. Louison est volontaire; elle n'est +pas habituée à se voir contrariée. Elle est née sous les tropiques, +et ce climat brûlant a excité encore l'ardeur naturelle de son +tempérament.... + +--Voyons, dit le président, c'est assez causer de Mlle Louison. +L'Académie a quelque chose de plus important à faire. Je reviens à notre +interrogatoire. Vous êtes d'une santé robuste, monsieur? + +--Je le suppose, répliqua Corcoran. J'ai eu deux fois le choléra, une +fois la fièvre jaune, et me voilà. J'ai mes trente-deux dents, et +quant à mes cheveux, touchez vous-même et voyez s'ils ressemblent à une +perruque. + +--C'est bien. Et vous êtes vigoureux, j'espère? + +--Euh! dit Corcoran, un peu moins que mon défunt père, mais assez pour +ma consommation journalière.» + +En même temps, il regarda autour de lui, et, voyant que la fenêtre était +scellée de gros barreaux de fer, il prit d'une main l'un des barreaux +et, sans effort apparent, il le tordit comme un bâton de cire rouge +ramolli par le feu. + +«Diable! voilà un vigoureux gaillard, s'écria un des académiciens. + +--Oh! répliqua Corcoran d'un air tranquille ceci n'est rien. Mais si +vous me montrez un canon de 36, je m'engagerai volontiers à le porter +sur la montagne de Fourvières.» + +L'admiration des assistants commençait à devenir de l'épouvante. + +«Et, continua le président, vous avez vu le feu, je suppose? + +--Une douzaine de fois, dit Corcoran. Pas davantage. Dans les mers de +la Chine et de Bornéo, vous savez, un capitaine marchand doit toujours +avoir quelques caronades à bord pour se défendre des pirates. + +--Vous avez tué des pirates? + +--A mon corps défendant, répliqua le marin, et deux ou trois cents tout +au plus. Oh! je n'étais pas seul à la besogne, et sur ce nombre, je n'en +ai guère tué plus de vingt-cinq ou trente pour ma part. Mes matelots ont +fait le reste.» + +A ce moment, la séance fut interrompue. + +On entendit dans la salle voisine le bruit d'une et de plusieurs +chaises, qu'une personne inconnue venait de renverser. + +«C'est insupportable! s'écria le président. Il faut voir ce que c'est. + +--Quand je vous disais qu'il ne fallait pas impatienter Louison! dit +Corcoran. Voulez-vous que je l'amène ici pour la calmer? Elle ne peut +pas vivre sans moi. + +--Monsieur, répliqua assez aigrement un académicien, quand on a chez soi +un enfant morveux, on le mouche; ou quinteux, on le corrige; ou criard, +on le met au lit; mais on ne l'amène pas dans l'antichambre d'une +société savante! + +--Vous n'avez plus de questions à faire? demanda Corcoran sans +s'émouvoir. + +--Pardon! une encore, monsieur, dit le président en raffermissant sur +son nez ses lunettes d'or avec l'index de la main droite. Êtes-vous?... +voyons, vous êtes brave, fort et bien portant, cela se voit. Vous +êtes savant, et vous nous l'avez prouvé en nous parlant couramment +l'indoustani, qu'aucun de nous ne comprend; mais, voyons, êtes-vous.... +comment dirai-je?... fin et rusé, car vous savez qu'il faut l'être +pour voyager chez ces peuples perfides et cruels. Et, quelque désir que +l'Académie ait de vous décerner le prix proposé par notre illustre +ami Delaroche, quelque passion qu'elle ait de retrouver le fameux +Gouroukaramtâ que les Anglais ont cherché vainement dans toute la +presqu'île de l'Inde, cependant nous nous ferions un cas de conscience +d'exposer une vie aussi précieuse que la vôtre, et.... + +--Si je suis ou non rusé, interrompit Corcoran, je l'ignore. Mais +je sais que mon crâne étant celui d'un Breton de Saint-Malo, et +les poignets qui pendent au bout de mes deux bras étant d'une rare +pesanteur, et mon revolver étant de bonne fabrique, et mon dirk écossais +étant d'une trempe sans pareille, je n'ai encore vu nul être vivant qui +ait mis impunément la main sur moi. C'est aux poltrons d'être rusés. +Dans la famille des Corcoran, on fait son trou devant soi, comme un +boulet de canon, et l'on passe. + +--Mais, dit encore le président, quel est donc cet affreux vacarme? +C'est encore, je suppose, Mlle Louison qui s'amuse? Allez la calmer un +instant, monsieur, ou la menacer du fouet, car on n'y peut plus tenir. + +--Ici, Louison, ici!» s'écria Corcoran sans quitter son fauteuil. + +A cet appel, la porte s'ouvrit comme enfoncée par une catapulte, et +l'on vit apparaître un tigre royal d'une grandeur et d'une beauté +extraordinaires. D'un bond, l'animal s'élança par-dessus la tête des +académiciens et vint tomber aux pieds du capitaine Corcoran. + +«Eh bien! Louison, eh bien! ma chère! dit le capitaine, vous faites +du bruit dans l'antichambre, vous dérangez la société! C'est fort mal; +couchez-vous! Si vous continuez, je ne vous mènerai plus dans le monde.» + +Cette menace parut causer une terrible frayeur à Louison. + + + + II + +Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec Louison. + +Mais quelle que fût l'émotion de Louison lorsque le capitaine Corcoran +l'eut menacée de ne plus la conduire dans le monde, à coup sûr cette +émotion n'approchait pas de celle dont furent saisis les membres +de l'illustre Académie des sciences (de Lyon). Et si l'on veut bien +réfléchir que leur profession habituelle étant d'être savants et non +de jongler avec les tigres du Bengale, peut-être ne leur saura-t-on pas +mauvais gré d'avoir eu leur part de faiblesse humaine. + +Leur première pensée fut de regarder du côté de la porte et de +se précipiter dans la salle voisine, d'où ils comptaient gagner +l'antichambre qui aboutit à un bel escalier par où l'on descend dans la +rue. + +Là, il ne leur serait pas difficile de gagner du terrain, car un bon +fantassin, lorsqu'il ne porte sur son dos ni vivres ni bagages, peut +faire aisément douze kilomètres à l'heure. + +Or, l'académicien le plus éloigné de son domicile n'avait guère plus +d'un kilomètre ou deux à mesurer avant d'arriver au but, c'est-à-dire +au coin de sa cheminée. Il avait donc de grandes chances d'échapper en +quelques minutes à la société de Louison. + +Quelque long que semble ce raisonnement lorsqu'on l'écrit sur le papier, +il fut fait avec une rapidité si grande et si unanime, qu'en un clin +d'oeil tous les académiciens se levèrent et voulurent prendre la fuite. + +Le président lui-même, bien qu'en toute circonstance il dût donner +l'exemple, et qu'en celle-ci il eût montré tout le zèle imaginable, +n'arriva pourtant que le dix-neuvième à la porte d'entrée brisée par le +choc de Louison. + +Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil. Louison, qui s'ennuyait +d'être enfermée, devina leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre +l'air. + +En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la deuxième fois +par-dessus leurs têtes et tomba justement devant M. le secrétaire +perpétuel, qui se hâtait de sortir le premier. Cet homme vénérable fit +un pas en arrière, et en aurait fait volontiers plusieurs autres, si les +pieds de ceux qui le suivaient n'avaient été un obstacle insurmontable. + +A la vérité, quand on vit que Louison servait d'avant-garde, tout le +monde se hâta de reculer, et le secrétaire perpétuel fut dégagé. Sa +perruque seule eut quelques faux plis. + +Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le grand trot et se +promenait dans la salle d'attente comme un jeune lévrier qui va partir +pour la chasse. Elle regardait les académiciens avec des yeux vifs +et pleins de malice, et paraissait attendre les ordres du capitaine +Corcoran. + +L'Académie fut fort indécise. Sortir n'était pas sûr à cause des +caprices de Louison. Rester était moins sûr encore. + +On se groupait, on se pelotonnait dans un coin de la salle. On entassait +fauteuils sur fauteuils pour former une barricade. + +Enfin le président, qui était un homme sage, ainsi qu'on a pu en juger +par ses discours, émit tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait +honneur et plaisir à tous les membres présents de l'honorable assemblée, +s'il consentait à «filer par le chemin le plus direct et le plus court.» + +Bien que le mot _filer_ ne fût pas très-parlementaire, Corcoran ne s'en +offensa point, sachant bien qu'il est des minutes où l'on n'a pas le +temps de choisir ses mots. + +«Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement que.... + +--Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez! s'écria le secrétaire +perpétuel. Je ne sais ce que votre Louison regarde en moi, mais elle me +donne froid dans le dos.» + +Effectivement, Louison était fort intriguée. Dans la confusion de la +mêlée, M. le secrétaire avait, sans y prendre garde, laisser glisser sa +perruque sur son épaule droite; de sorte que le crâne paraissait tout nu +aux yeux de Louison, et ce spectacle nouveau l'étonnait beaucoup. + +Corcoran s'en aperçut, et, sans dire un mot, il montra le chemin à +Louison et s'avança vers la seconde porte d'entrée. + +Mais cette porte était solidement barricadée en dehors. Et, pour comble +de malheur, comme elle était en bronze, Corcoran lui-même n'aurait pu +l'ébranler. Cependant il fit un effort et donna un tel coup d'épaule, +que la porte et la muraille tremblèrent et que la maison tout entière +en parut ébranlée. Il allait en donner un second, mais le président +l'arrêta. + +«Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez tomber la maison sur nos +têtes. + +--Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je vois un moyen.... Nous +allons passer par la fenêtre, Louison et moi.» + +[Illustration: M. le secrétaire avait laissé glisser sa perruque. (Page +18.)] + +Le président eut un mouvement de générosité. + +«Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut desceller les +barreaux de fer. De plus, il y a trente pieds depuis la fenêtre jusqu'au +pavé de la rue. Vous aller vous casser le cou. Quant à votre vilain +animal.... + +--Chut! répondit Corcoran. Ne dites pas de mal de Louison. Elle est +très-susceptible. Elle se fâcherait.... Quant aux barreaux, c'est peu de +chose.» + +Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort apparent. + +«Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.» + +A vrai dire, l'Académie était partagée entre la crainte de le voir se +casser le cou et le plaisir de dire adieu à Louison. + +Corcoran s'assit sur la fenêtre et se disposa à descendre dans la rue +en s'aidant des sculptures et des saillies de la muraille. Mais, tout à +coup, le président le rappela. + +«Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous laisser seuls avec +Louison? + +--Ma foi! répliqua Corcoran, il faut bien que quelqu'un passe le +premier, et jamais Louison ne sautera si je ne lui donne pas l'exemple. + +--Oui, reprit le président; mais si, quand vous serez descendu, Louison +refuse de sauter? + +--Ah! si le ciel tombait, répliqua Corcoran, bien des allouettes +seraient prises. Une dernière fois, faut-il descendre, oui ou non? + +--Faites descendre Louison d'abord, dit le président. + +--C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends Louison par la peau +du cou et si je la jette par la fenêtre, Louison, qui est fantasque, +ne m'attendra pas, et se mettra à courir dans les rues, et dévorera +peut-être dix ou douze personnes avant que j'aie pu venir à leur +secours. Vous ne connaissez pas l'appétit de Louison! Et justement il +est quatre heures, et elle n'a pas fait son _lunch_. Car elle fait son +lunch tous les jours à une heure après-midi, comme la reine Victoria. +Sabre et mitraille! elle n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite +étourderie!» + +Au mot de _lunch_, les yeux de Louison étincelèrent de plaisir. + +Elle regarda l'un des académiciens, brave homme, bien portant, gros, +gras, frais et rose, ouvrit et ferma deux ou trois fois les mâchoires +et fit claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'académicien, son +regard se porta sur Corcoran. Elle paraissait lui demander si le moment +était venu de _luncher_. L'académicien vit ces deux regards et pâlit. + +«Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma belle, ajouta-t-il +en caressant Louison, tiens-toi tranquille. Si tu ne lunches pas +aujourd'hui, tu luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas être sur sa +bouche.» + +Ici Louison gronda légèrement. + +«Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant sa cravache. Silence ou +vous aurez affaire à Sifflante!» + +Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de Sifflante qui calma la +tigresse? Elle se coucha à plat ventre en frottant sa belle tête contre +la jambe de son ami en imitant le ron ron des chats. + +«Messieurs, dit le président, je vous invite à vous rasseoir. Si la +porte est fermée et barricadée c'est sans doute parce que le portier est +allé chercher du secours. Prenons patience en l'attendant, et si vous +voulez, pour ne pas perdre de temps, examinons sur-le-champ le beau +travail de notre savant confrère M. Crochet sur l'origine et la +formation de la langue mandchoue. + +--Il s'agit bien de mandchou, interrompit en grognant un des +académiciens. Je donnerais le mandchou, tous ses composés, tous ses +dérivés, et par-dessus le marché le japonais et le thibétain, pour me +chauffer à l'heure qu'il est les pieds au coin de mon feu. A-t-on jamais +vu un coquin de portier comme celui-là? Brigand! je lui casserai ma +canne sur les épaules! + +--Je crois, suggéra le secrétaire perpétuel, que l'honorable assemblée +ne jouit pas tout à fait du calme moral qui est si propre à favoriser +les investigations de la science, en sorte qu'il paraîtra peut-être +convenable de remettre à un autre jour l'affaire des Mandchous. En +revanche, s'il plaisait au capitaine de nous raconter par suite de +quelles aventures nous nous trouvons aujourd'hui face à face avec Mlle +Louison.... + +--Oui, reprit le président, capitaine, racontez-nous vos aventures et +surtout l'histoire de votre jeune amie.» + +Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commença son discours en ces +termes: + + + + III + +D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran. + +«Peut-être avez-vous entendu parler, messieurs, du célèbre Robert +Surcouf, de Saint-Malo. Son père était le propre neveu du beau-frère +de mon bisaïeul. Le très-illustre et très-savant Yves Quaterquem[1], +aujourd'hui membre de l'Institut de Paris, et qui a découvert, comme +chacun sait, le moyen de diriger les ballons, est mon cousin germain. +Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnommé Barberousse était au collége +en même temps que feu M. le vicomte François de Chateaubriand, et eut +l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer son poing fermé sur l'oeil du +vicomte, pendant la récréation, entre quatre heures et demie et cinq +heures de l'après-midi. Vous voyez, messieurs, que je suis de bonne +maison, et que les Corcoran peuvent lever haut la tête et regarder le +soleil en face. + +[Note 1: Voir _les Amours de Quaterquem_.] + +De moi-même j'ai peu de chose à dire. Je suis né une ligne de pêche à la +main. Je montais seul dans la barque de mon père à l'âge où les autres +enfants connaissent à peine l'alphabet, et quand mon père eut péri en +portant secours à un bateau pêcheur en détresse, je m'embarquai sur _la +Chaste Suzanne_, de Saint-Malo, qui allait pêcher la baleine vers le +détroit de Behring; après trois ans de courses vers le pôle nord et le +pôle sud, je passai de _la Chaste Suzanne_ sur _la Belle-Émilie_, de _la +Belle-Émilie_ sur le _Fier-Artaban_ et du _Fier-Artaban_ sur le _Fils +de la Tempête_, un brick ailé qui file ses dix-huit noeuds à l'heure, +toutes voiles dehors. + +--Monsieur, interrompit le secrétaire perpétuel de l'Académie, vous nous +avez promis l'histoire de Louison. + +--Prenez patience, répliqua Corcoran, la voici.» + +Mais un bruit lointain de tambours lui coupa la parole. On battait le +rappel. + +--Qu'est ceci? demanda le président avec inquiétude. + +--Je devine, répondit Corcoran. C'est le portier effrayé qui a barricadé +la porte et qui est allé demander du secours au poste voisin. Poltron, +va! + +--Parbleu! dit un académicien, il aurait bien mieux fait de laisser +la porte ouverte. Je ne perdrais pas mon temps à écouter l'histoire de +Louison. + +--Attention! dit le capitaine. Voici qui devient sérieux. On sonne le +tocsin.» + +Effectivement le tocsin retentit au clocher le plus voisin, et se +communiqua bientôt à tous les autres avec la rapidité de la flamme +poussée par le vent. + +«Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine. L'affaire sera chaude, +ma pauvre Louison, car je vois qu'on va t'assiéger comme une place +forte....» + +Pour revenir à mon histoire, messieurs, c'était vers la fin de +l'année de 1853, j'avais fait construire _le Fils de la Tempête_ à +Saint-Nazaire, et je venais de décharger dans le port de Batavia sept +ou huit cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire était bonne. Donc, +content de moi, de mon prochain, de la divine Providence et de l'état +de mes affaires, je résolus un jour de prendre un plaisir qu'on n'a pas +souvent sur mer: c'est celui de la chasse au tigre. + +Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui est, d'ailleurs, +le plus bel animal de la création,--regardez Louison,--a reçu +malheureusement du ciel un appétit extraordinaire. Il aime le boeuf, +l'hippopotame, la perdrix, le lièvre; mais ce qu'il préfère à tout, +c'est le singe, à cause de sa ressemblance avec l'homme; et l'homme, +à cause de sa supériorité sur le singe. De plus, il est délicat, il ne +mange jamais deux fois du même morceau, et par exemple, si Louison avait +dévoré à déjeuner une épaule de M. le secrétaire perpétuel, rien ne +pourrait l'obliger à goûter de l'autre épaule à l'heure du _lunch_. Elle +est friande comme un chat d'évêque. (Ici le secrétaire fit la grimace.) + +«Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je sais bien que Louison aurait +tort, et que les deux épaules se valent: mais c'est son caractère; on ne +se refait pas.» + +Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'épaule, et chaussé de +grandes bottes comme un Parisien qui va chercher un lièvre dans la +plaine Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornélius Van Crittenden, voulait +me faire accompagner par deux Malais chargés de dépister le tigre et de +se faire manger à ma place, si par hasard le tigre était plus habile que +moi. Vous entendez bien que moi, René Corcoran, dont le bisaïeul était +l'oncle du père de Robert Surcouf, je me mis à rire en entendant cette +proposition. On est Malouin, ou l'on n'est pas Malouin, n'est-ce pas? +Or, je suis Malouin, et, de mémoire d'homme, on n'a jamais entendu +parler d'un Malouin mangé par un tigre. Du reste, la réciproque est +vraie, et l'on ne sert pas souvent de tigres sur la table des Malouins. + +Cependant, comme, après tout, il me fallait des aides pour transporter +ma tente et mes provisions, les deux Malais me suivirent, conduisant un +chariot. + +Je rencontrai d'abord, à quelques lieues de Batavia, une rivière assez +profonde qui traversait la forêt des singes, aussi grande et plus +peuplée d'animaux carnassiers que le département même de la Seine. +C'est dans ces épais fourrés qu'on trouve le lion, le tigre, le boa +constrictor, la panthère et le caïman, les plus féroces de toutes les +bêtes de la création,--l'homme seul excepté, qui tue sans besoin et pour +le plaisir de tuer. + +Dès qu'il fut dix heures du matin, la chaleur devint si forte, que les +Malais eux-mêmes, accoutumés pourtant à leur propre climat, demandèrent +grâce et se couchèrent à l'ombre. Pour moi, je m'étendis dans le +chariot, la main sur ma carabine, car je craignais quelque surprise, et +dormis profondément. + +Un spectacle étrange m'attendait au réveil. + +La rivière sur le bord de laquelle j'avais établi mon campement était +appelée Mackintosh, du nom d'un jeune Écossais qui était venu chercher +fortune à Batavia. Un jour, comme il la remontait en bateau avec +quelques amis, un coup de vent jeta son chapeau dans la rivière. +Mackintosh étendit le bras pour le ressaisir, mais au moment où il le +touchait, une gueule effroyable et qui semblait appartenir à quelque +tronc d'arbre flottant sur l'eau se referma sur sa main, la saisit et +l'entraîna au fond de l'eau. + +Cette gueule était celle d'un caïman qui n'avait pas déjeuné. + +On fit d'inutiles efforts pour repêcher Mackintosh et pour le venger; +mais la Providence se chargea de châtier le meurtrier. + +La longue-vue de l'Écossais pendait en bandoulière sur sa poitrine. Soit +que le caïman fut trop vorace ou trop affamé pour bien distinguer ce +qu'il avalait, la longue-vue de Mackintosh se mit, à ce qu'il paraît, en +travers du gosier de l'amphibie, de manière qu'il ne put ni avaler tout +à fait cet infortuné jeune homme, ni remonter du fond de l'eau à la +surface pour respirer plus à l'aise, et qu'il mourut victime de sa +gloutonnerie. On le retrouva quelques jours après noyé, étendu sur le +rivage, et n'ayant pas lâché Mackintosh. + +«Monsieur, interrompit le président de l'Académie, il me semble que vous +vous écartez sensiblement de votre sujet; vous nous aviez promis de +nous donner l'histoire de Louison et non pas celle de la longue-vue de +monsieur Mackintosh. + +--Monsieur le président, répliqua Corcoran avec déférence, je reviens à +Louison.» + +Il était donc à peu près deux heures de l'après-midi lorsque je fus +éveillé tout à coup par des cris horribles. Je me mets sur mon séant, +j'arme ma carabine, et j'attends avec patience l'ennemi. + +Ces cris étaient poussés par mes deux Malais, qui accouraient tout +effrayés, pour chercher un asile sur le chariot. + +«Maître! maître! dit l'un des deux, voici le seigneur qui s'avance! +Prenez garde! + +--Quel seigneur? dis-je. + +--Le seigneur tigre! + +--Eh bien, il m'épargnera la moitié du chemin. Voyons donc ce terrible +seigneur!» + +Tout en parlant, je sautai à terre et j'allai à la rencontre de +l'ennemi. On ne le voyait pas encore, mais on pouvait deviner son +approche à la frayeur et à la fuite de tous les autres animaux. Les +singes se hâtaient de remonter sur les arbres, et du haut de ces +observatoires, lui faisaient des grimaces pour le braver. Quelques-uns +même, plus hardis, lui jetaient à la tête des noix de cocos. Pour moi, +je ne devinai la direction dans laquelle il marchait qu'au bruit des +feuilles qu'il foulait et froissait sous ses pieds. Peu à peu, ce bruit +se rapprocha de moi, et comme le chemin était à peine assez large pour +laisser passer deux chariots, je commençai à craindre de l'apercevoir +trop tard, et de n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'épaisseur du +fourré le cachait entièrement. + +Heureusement, je reconnus bientôt qu'il devait passer près de moi, mais +sans me voir, et qu'il allait tout simplement boire dans la rivière. + +Enfin je l'aperçus, mais seulement de profil. Sa gueule était +ensanglantée; il avait l'air satisfait et les jambes écartées, comme un +rentier qui va fumer son cigare sur le boulevard des Italiens après un +bon déjeuner. + +A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma carabine que j'armais +parut lui causer quelque inquiétude. Il tourna la tête à demi, m'aperçut +à travers un buisson qui nous séparait et s'arrêta pour réfléchir. + +Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un coup, il aurait fallu +l'ajuster au front ou au coeur et il s'était posé de trois quarts, comme +un tigre de qualité qui fait faire son portrait par le photographe. + +Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'épargna ce jour-là un meurtre +déplorable; car ce tigre, ou plutôt cette tigresse, n'était autre que ma +belle et charmante amie, cette douce Louison que vous voyez et qui nous +écoute d'une oreille si attentive. + +Louison (je puis bien à présent lui donner ce nom) avait déjeuné, comme +je vous l'ai dit, et ce fut un grand bonheur pour moi et pour elle. +Elle ne pensait qu'à digérer en paix. Aussi, après m'avoir regardé +obliquement pendant quelques secondes.... tenez, à peu près comme elle +regarde à présent le secrétaire perpétuel.... + +(Ici le secrétaire changea de place et alla s'asseoir derrière le +président.) + +Elle continua lentement son chemin et s'avança vers la rivière qui +coulait à quelques pas de là. + +Tout à coup je vis un curieux spectacle. Louison, qui marchait jusque-là +d'un air indifférent et superbe, ralentit tout à coup son pas, et, +allongeant son beau corps, si long déjà, elle s'avança, en rasant le sol +et prenant les plus grandes précautions pour n'être ni vue ni entendue, +auprès d'un large et long tronc d'arbre qui était étendu sur le sable, +au bord de la rivière Mackintosh. + +Je marchais derrière elle, la carabine à l'épaule, toujours prêt à +tirer, attendant une occasion favorable. + +Mais je fus bien étonné. En approchant du tronc d'arbre, je vis qu'il +avait des pattes et des écailles qui brillaient au soleil; les yeux +étaient fermés et la gueule était ouverte. + +C'était un crocodile qui dormait sur le sable, au soleil, comme un +juste. Aucun rêve ne troublait ce tranquille sommeil. Il ronflait +paisiblement, comme ronflent les crocodiles qui n'ont pas de mauvaise +action sur la conscience. + +Ce sommeil, cette pose pleine de grâce et d'abandon, je ne sais quoi +encore, probablement quelque inspiration de l'esprit malin, tout parut +tenter Louison. Je vis ses lèvres s'écarter. Elle riait comme un jeune +polisson qui va jouer un bon tour à son maître d'école. + +Elle avança doucement la patte et l'enfonça tout entière dans la gueule +du crocodile. Elle essayait d'arracher la langue du dormeur pour la +manger en guise de dessert, car Louison est très-friande; c'est le +défaut de son sexe et de son âge. + +Mais elle fut bien sévèrement punie de sa mauvaise pensée. + +Elle n'eut pas plutôt touché la langue du crocodile, que la gueule de +celui-ci se referma. Il ouvrit les yeux,--de grands yeux couleur vert +de mer, que je vois encore,--et regarda Louison d'un air de surprise, de +colère et de douleur qu'il est impossible de peindre. + +De son côté, Louison n'était pas à la noce. La pauvre chérie se +débattait comme un diable entre les dents aiguës du crocodile. +Heureusement, elle serrait si fort la langue de celui-ci avec ses +griffes, que le malheureux n'osait user de toutes ses forces et lui +couper la patte, comme il l'aurait fait aisément si sa langue avait été +libre. + +Jusque-là le combat était égal, et je ne savais pour qui faire des +voeux, car enfin l'intention de Louison n'était pas bonne, et sa +plaisanterie était fort désagréable pour son adversaire; mais Louison +était si belle! Elle avait tant de grâces dans les formes, tant de +souplesse dans les membres, tant de variété dans les mouvements! Elle +ressemblait à une jeune chatte, à peine en sevrage, qui joue au soleil +sous les yeux de sa mère. + +Mais, hélas! ce n'était pas pour jouer qu'elle se tordait sur le sable +en poussant des cris rauques qui faisaient retentir la forêt. Les +singes, perchés en sûreté sur les cocotiers, regardaient en riant ce +terrible combat. Les babouins montraient Louison aux macaques et +lui faisaient, le petit doigt posé sur le nez et la main déployée en +éventail, le geste moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux même, plus +hardi que les autres, descendit de branche en branche jusqu'à six ou +sept pieds de terre, et là, se suspendant par la queue, il osa du bout +de ses ongles gratter légèrement le mufle de la redoutable tigresse. +A cette plaisanterie, tous les babouins poussèrent de grands éclats de +rire; mais Louison fit un geste si prompt et si menaçant, que le jeune +babouin qui l'avait essayée n'osa pas la recommencer, et se tint pour +très-heureux d'avoir échappé aux dents meurtrières de son ennemie. + +Cependant le crocodile entraînait la pauvre tigresse dans la rivière. +Elle leva les yeux au ciel, comme pour implorer sa pitié ou le prendre à +témoin de son martyre, et les abaissa sur moi par hasard. + +Quels beaux yeux! Quel mélancolique et doux regard où se peignaient +toutes les angoisses de la mort! Pauvre Louison! + +Au même instant le crocodile plongea, entraînant Louison sous l'eau. A +cette vue je me décidai. + +Le bouillonnement de la rivière indiquait les efforts de Louison pour se +dégager. J'attendis pendant une demi-minute, la carabine à l'épaule, le +doigt sur la détente, l'oeil fixe. + +Heureusement, Louison, qui est un animal, si vous voulez, mais qui n'est +pas une bête, s'était dans son désespoir accrochée fortement à un tronc +d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau. + +Cette précaution lui sauva la vie. + +A force de se débattre, elle parvint à élever sa tête au-dessus de la +rivière et à se tirer par là du danger le plus pressant, celui de se +noyer. + +Peu à peu le crocodile lui-même sentit le besoin de respirer, et, moitié +de gré, moitié de force, revint avec elle au rivage. + +C'est là que je l'attendais. En un clin d'oeil son sort fut décidé. +L'ajuster, tirer mon coup de carabine, lui envoyer une balle dans l'oeil +gauche et lui briser le crâne, ce fut l'affaire de deux secondes. Le +malheureux ouvrit la gueule et voulut gémir. Il battit le sable de ses +quatre pieds et expira. + +[Illustration: Cependant le crocodile entraînait la tigresse dans la +rivière. (P. 35.)] + +La tigresse, plus prompte encore que moi, avait déjà retiré de la gueule +de son ennemi sa patte à demi déchirée. + +Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut pas un témoignage de +confiance ou de reconnaissance. Peut-être pensait-elle avoir plus à +craindre de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de fuir; mais +la pauvre bête, réduite à trois pattes et presque estropiée de +la quatrième, ne pouvait aller bien loin. Au bout de dix pas, je +l'atteignis. + +Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais déjà beaucoup d'amitié +pour elle. D'abord je lui avais rendu un grand service, et vous savez +qu'on s'attache bien plus à ses amis par les services qu'on leur rend +que par ceux qu'on reçoit d'eux. De plus, elle me paraissait d'un +très-bon caractère, car la plaisanterie même qu'elle avait voulu faire +au crocodile indiquait un naturel porté à la joie; or, la joie, vous le +savez, messieurs, quand elle n'est pas feinte, est le symptôme d'un bon +coeur et d'une bonne conscience. + +Enfin j'étais seul, en pays étranger, à cinq mille lieues de Saint-Malo, +sans amis, sans parents, sans famille. Il me sembla que la société d'un +ami qui me devrait la vie,--cet ami eût-il quatre pattes, des griffes +redoutables et des dents terribles,--vaudrait toujours mieux que rien. + +Avais-je tort? + +Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouvé. + +Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je dois dire que Louison +ne me parut pas avoir besoin d'un ami autant que moi. + +Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant se soutenir qu'avec +peine sur trois pattes, se coucher sur le dos, et là, attendre mon +attaque en désespérée. Elle poussait le cri rauque qui lui est habituel +quand elle se met en colère, elle grinçait des dents, elle me montrait +ses griffes et semblait prête à me dévorer, ou tout au moins à vendre +chèrement sa vie. + +Mais je sais apprivoiser les êtres les plus féroces. + +Je m'avançai donc d'un air paisible. Je déposai ma carabine sur le +sable, à portée de la main, je me penchai sur la tigresse, et je lui +caressai doucement la tête comme à un enfant. + +D'abord elle me regarda obliquement, comme pour m'interroger. Mais quand +elle vit que mes intentions étaient bonnes, elle se remit sur le ventre, +lécha doucement ma main, et d'un air triste me présenta sa patte malade. +Je sentis à mon tour tout le prix de cette marque de confiance, et +je regardai cette patte avec soin. Rien n'était brisé. Les dents du +crocodile n'avaient même pas pénétré fort avant, à cause de la manière +dont Louison lui serrait la langue. + +Je me contentai de laver la plaie avec soin. Je tirai de ma carnassière +un flacon d'alcali dont je versai une ou deux gouttes sur la blessure, +et je fis signe à Louison de me suivre. + +Soit reconnaissance, soit désir d'être pansée avec soin, elle se +laissa conduire et me suivit jusqu'au chariot, où les deux Malais +qui m'accompagnaient faillirent mourir de peur en l'apercevant. Ils +sautèrent à bas du chariot et rien ne put les décider à y remonter. + +Le jour suivant nous retournâmes à Batavia. Cornélius van Crittenden +fut bien étonné de me voir arriver avec ma nouvelle amie, à qui j'avais +donné tout de suite le nom de Louison, et qui me suivait dans les rues +comme un jeune chien. + +Huit jours après je levai l'ancre, emmenant la tigresse, qui n'a jamais +cessé de me tenir fidèle compagnie. Une nuit même, dans les parages de +Bornéo, elle m'a sauvé la vie. + +Mon brick fut surpris par un temps calme à trois lieues de l'île. Vers +minuit, comme mon équipage, composé de douze hommes seulement, s'était +endormi, une centaine de pirates malais monta tout à coup à bord et jeta +dans la mer le matelot qui tenait le gouvernail. + +Ce meurtre fut commis si promptement, que personne n'entendit le moindre +bruit et ne put défendre le malheureux matelot. + +De là on courut à la porte de ma chambre pour l'enfoncer. Mais Louison +dormait à l'intérieur, au pied de mon lit. + +Elle s'éveille au bruit, et commence à grogner d'une manière terrible. + +En deux secondes je fus debout, un pistolet dans chaque main, ma hache +d'abordage entre les dents. + +Au même instant, les pirates enfoncent la porte et se précipitent dans +ma cabine. Le premier qui s'avança eut la cervelle brisée d'un coup de +pistolet. Le second tomba frappé d'une balle. Le troisième fut jeté à +terre par Louison, qui, d'un coup de dent, lui brisa la nuque. + +Je fendis la tête au quatrième d'un coup de hache, et je montai sur le +pont en appelant mes matelots à l'aide. + +Pendant ce temps, Louison faisait merveille. D'un bond elle renversa +trois Malais qui voulaient me poursuivre. D'un autre bond elle fut au +milieu de la mêlée. Ses mouvements avaient la promptitude de l'éclair. + +En deux minutes elle tua six des pirates. Les ongles de ses griffes +pénétraient comme des pointes d'épée dans la chair de ces malheureux. +Quoiqu'elle perdit son sang par trois blessures, elle n'en paraissait +que plus ardente à la bataille et me couvrait de son corps. + +[Illustration: Je versai deux gouttes d'alcali sur la blessure. (Page +41.)] + +Enfin mes matelots arrivèrent, armés de revolvers et de barres de fer. +Dès lors la victoire fut décidée. Une vingtaine de pirates furent jetés +à l'eau. Les autres s'y jetèrent eux-mêmes pour regagner leurs barques +à la nage, et nous ne perdîmes qu'un seul homme, celui qui avait été +égorgé d'abord. + +Je vous laisse à deviner si Louison fut bien pansée. Depuis cette +nuit-là, où elle m'avait payé sa dette, entre elle et moi, c'est à la +vie, à la mort. Nous ne nous quittons jamais. + +Je vous prie donc, messieurs, d'excuser la liberté que j'ai prise de +l'amener jusqu'ici. + +Je l'avais laissée dans l'antichambre, mais le portier l'aura vue, aura +pris peur, aura fermé la porte, et fait sonner le tocsin pour venir à +votre secours. + +--Tout ceci, monsieur, dit doucement le président, n'empêche pas que par +votre faute, ou par la faute de Mlle Louison et du portier, nous avons +passé l'après-midi dans la société d'une bête féroce, et que notre dîner +en sera refroidi.» + +Ici M. le président de l'Académie des sciences de Lyon fut interrompu +par un grand bruit. On entendit les tambours battre, et l'on mit la tête +aux fenêtres. + +«Dieu soit loué! s'écria le secrétaire perpétuel, voici la force +publique qui arrive. Nous touchons à la délivrance.» + +En effet, trois mille personnes remplissaient la place et les rues +environnantes. Une compagnie d'infanterie était à l'avant-garde et +chargeait ses fusils en face du palais de l'Académie. + +Tout à coup un commissaire de police, ceint d'une écharpe tricolore, +s'avança, fit signe aux tambours de se taire et dit d'une voix forte: + +«Au nom de la loi, rendez-vous! + +--Monsieur le commissaire, cria le président par la fenêtre, il ne +s'agit pas de nous rendre, mais d'ouvrir la porte.» + +Le commissaire fit signe alors à des ouvriers serruriers, qu'il avait +amenés par précaution, de débarrasser la porte d'entrée de tous les +obstacles que le portier de l'Académie avait accumulés pour barrer le +passage à Louison. + +Quand ses ordres eurent été exécutés, l'officier qui commandait la +compagnie d'infanterie cria: + +«Apprêtez vos armes! En joue!» + +Et se tint prêt à faire fusiller Louison dès qu'elle paraîtrait. + +«Messieurs, dit Corcoran aux académiciens, vous pouvez sortir. Quand +vous serez en sûreté, je sortirai moi-même du palais, et Louison ne +quittera la place qu'après moi. N'ayez donc aucune crainte. + +[Illustration: Tout à coup un commissaire de police.... (Page 46.)] + +--Surtout, capitaine, pas d'imprudence!» dit le président en lui serrant +la main et lui disant adieu. + +Les académiciens se hâtèrent de sortir. Louison les regardait d'un oeil +étonné, et paraissait prête à s'élancer sur leurs traces; mais Corcoran +la retint. + +Aussitôt qu'ils furent tous deux seuls dans le palais, Corcoran fit +signe à la tigresse de rentrer dans la salle des séances, et s'avança +sur le perron pour parler au commissaire. + +«Monsieur le commissaire, dit-il, je suis prêt à emmener mon tigre +paisiblement, si l'on veut bien me promettre de ne pas lui faire de mal. +Nous irons droit au bateau à vapeur qui est sur le Rhône, et je m'engage +à enfermer Louison dans ma cabine de manière qu'elle ne pourra gêner ni +effrayer personne. + +--Non! non! à mort le tigre! cria la foule, qui se réjouissait déjà de +la pensée de voir une chasse au tigre. + +--Écartez-vous, monsieur,» cria le commissaire. + +Corcoran essaya un nouvel effort, mais rien ne put persuader +l'inflexible magistrat. + +Alors le Malouin parut prendre son parti. Il se pencha vers Louison et +l'embrassa tendrement. On eût dit qu'il lui parlait à l'oreille. + +«Voyons, dit l'officier, toutes ces tendresses sont-elles finies?» + +Corcoran le regarda d'un air qui n'annonçait rien de bon. + +«Je suis prêt, dit-il enfin, mais ne tirez pas, je vous prie, avant +que je sois hors de portée. Je ne veux pas avoir la douleur de voir mon +unique ami assassiné sous mes yeux.» + +On trouva sa demande raisonnable, et quelques personnes commencèrent +même à s'intéresser au sort de Louison. Corcoran eut donc toute liberté +de descendre l'escalier. Louison, tapie derrière la porte de la salle, +le regardait s'éloigner, mais ne montrait pas la tête et semblait +soupçonner le danger qui la menaçait. Il y eut un moment de terrible +attente. + +Tout à coup Corcoran, qui avait déjà dépassé la compagnie d'infanterie, +se retourna brusquement et cria trois fois: + +«Louison! Louison! Louison!» + +A ce cri, à cet appel, le tigre fit un bond terrible et tomba au pied de +l'escalier. + +Avant que l'officier eût ordonné de faire feu, Louison s'élança d'un +second bond par-dessus la tête des soldats et se mit à suivre au grand +trot le capitaine Corcoran. + +«Tirez! tirez donc!» criait la foule épouvantée. + +Mais l'officier fit désarmer les fusils. Pour atteindre le tigre, on +aurait tué ou blessé cinquante personnes. On se contenta donc de suivre +Corcoran et Louison jusqu'au port, où ils s'embarquèrent paisiblement, +suivant la promesse du capitaine. + +Le lendemain, le capitaine Corcoran arriva à Marseille, et attendit +les instructions de l'Académie des sciences de Lyon. Ces instructions, +rédigées par le secrétaire perpétuel lui-même, étaient dignes de passer +à la postérité la plus reculée; mais un malheureux accident obligea plus +tard le capitaine à les jeter au feu, de sorte qu'on est réduit à en +deviner le contenu par le récit même des actions du célèbre Malouin. Au +reste, il suffira de dire qu'elles étaient dignes de la savante Académie +qui les avait envoyées et de l'illustre voyageur à qui elles étaient +destinées. + + + + IV + +_Lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan, au colonel +Barclay, résident, attaché à la personne d'Holkar, prince des Mahrattes, +à Bhagavapour, sur la Nerbuddah._ + +Calcutta, 1er janvier 1857. + +«On m'informe de divers côtés qu'il se prépare quelque chose contre +nous, qu'on a surpris des signes mystérieux échangés entre les +indigènes, à Luknow, à Patna, à Bénarès, à Delhi, chez les Radjpoutes et +jusque chez les Sikhs. + +«Si quelque révolte venait à éclater et à gagner les pays des Mahrattes, +l'Inde entière serait en feu dans l'espace de trois semaines. C'est ce +qu'il faut éviter à tout prix. + +«Vous aurez donc soin, aussitôt la présente reçue, d'obliger, sous un +prétexte quelconque, Holkar à désarmer ses forteresses et à remettre +dans nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions et son trésor. Par +là, il sera hors d'état de nuire, et son trésor nous servira d'otage +dans le cas où, malgré nos précautions, il voudrait faire quelque +tentative désespérée. Justement, les coffres de la Compagnie sont vides, +et ce renfort d'argent viendrait fort à propos. + +«S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins, et dans ce +cas, il ne doit mériter aucun pardon. Vous irez prendre aussitôt le +commandement des 13e, 15e et 31e régiments d'infanterie européenne, que +sir William Maxwell, gouverneur de Bombay, mettra sous vos ordres avec +quatre ou cinq régiments de cavalerie indigène et d'infanterie cipaye. +Vous ferez le siége de Bhagavapour, et, quelques conditions que vous +demande Holkar, vous ne le recevrez qu'à discrétion. Le meilleur serait +qu'il pérît dans l'assaut, comme Tippoo Saheb, car la Compagnie des +Indes n'a que trop de ces vassaux indociles, et nous serions délivrés de +l'ennui de faire une pension à des gens qui nous détesteront jusqu'à la +fin des siècles. + +«Au reste je m'en rapporte à votre prudence; mais hâtez-vous, car on +commence à craindre une explosion, et il faut ôter d'avance aux insurgés +(s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs armes. + + «BRADDOCK, gouverneur général.» + + + _Le colonel Barclay, résident anglais, + au prince Holkar._ + + Bhagavapour, 18 janvier 1857. + +«Le soussigné se fait un devoir de prévenir Son Altesse le prince +Holkar qu'il est venu à sa connaissance que ledit prince a fait donner +cinquante coups de bâton à son premier ministre Rao, sans qu'aucune +action, connue du soussigné, ait pu valoir un traitement aussi cruel; + +«Le soussigné doit aussi prévenir Son Altesse que, à plusieurs reprises, +des charrettes pesamment chargées sont entrées pendant la nuit dans la +forteresse de Bhagavapour, et que, à divers indices sur lesquels il +ne croit pas nécessaire de s'expliquer, il a cru reconnaître des amas +d'armes, de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux traités +et ne peut qu'exciter les justes soupçons de la très-haute et +très-puissante Compagnie des Indes; + +«En conséquence et après avoir pris les ordres du gouverneur général, +le soussigné,--sans vouloir dépouiller le prince Holkar d'une autorité +contre laquelle s'élève cependant tout le pays,--le soussigné, dis-je, +veut bien pour cette fois fermer l'oreille à des rapports peut-être trop +fidèles, et, pour offrir au prince Holkar une éclatante occasion de se +justifier, se contentera aujourd'hui de demander à Son Altesse qu'elle +remette ses armes, ses canons, ses fusils et son trésor particulier aux +mains du soussigné, qui les enverra à Calcutta, où le gouverneur général +gardera le tout provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait acquis la preuve +certaine de l'innocence d'Holkar. + +«En outre, ledit prince Holkar est invité à remettre aux mains du +soussigné sa fille unique Sita, qui sera conduite à Calcutta avec une +suite nombreuse, et qui recevra tous les honneurs dus à son rang. + +«Moyennant quoi Son Altesse conservera éternellement la bienveillante +protection de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes. + + «Colonel BARCLAY.» + + + _Le prince Holkar au colonel Barclay, résident._ + +«Le soussigné se fait un devoir d'inviter le colonel Barclay à sortir +immédiatement de Bhagavapour, s'il ne veut avoir la tête coupée avant +vingt-quatre heures par ordre du soussigné.» + + _Le colonel Barclay à lord Henri Braddock, + gouverneur général._ + + «Mylord, + +«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Seigneurie une copie de la lettre +que, suivant vos instructions, j'ai adressée au prince Holkar, et de la +réponse dudit Holkar. + +«Je pars à l'instant même pour Bombay, où je vais, conformément aux +ordres de Votre Seigneurie, prendre le commandement du corps d'armée qui +doit réduire Holkar à la raison. + +«Agréez, mylord, etc. + + «Colonel BARCLAY.» + +Or, six semaines environ après que les lettres qu'on vient de lire +eurent été échangées entre le seigneur Holkar, le colonel Barclay et +lord Henri Braddock, Holkar était assis, tout pensif, sur un tapis +de Perse, au sommet de la plus haute tour de son palais que baigne +la Nerbuddah, et regardait mélancoliquement la haute cime des monts +Vindhyâ, contemporains de Brahma. A côté de lui se tenait sa fille +unique, la belle Sita, qui cherchait à lire dans les yeux de son père +toutes ses pensées. + +Holkar était un noble vieillard, de pure race indoue, et le descendant +de ces princes mahrattes qui ont disputé la possession de l'Inde aux +Anglais. + +Par une exception assez rare, ses aïeux avaient échappé à la conquête +des Persans et des Mogols, et gardaient derrière leurs montagnes la foi +de Brahma. Holkar lui-même se vantait de descendre en droite ligne du +célèbre Rama, le plus illustre des anciens héros et le vainqueur de +Ravana. C'est en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait donné +à sa fille le nom de Sita. + +Il avait autrefois combattu les Anglais. Son père avait été tué dans +la bataille, et lui, bien jeune encore, avait gardé son héritage à +condition de payer tribut. Pendant trente ans, il avait espéré se venger +un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux fils étaient morts sans +postérité, et il ne songeait plus qu'à vivre en paix et à laisser sa +principauté à sa fille unique, la belle Sita. + +Il était environ cinq heures du soir. On n'entendait aucun bruit dans +Bhagavapour, la capitale d'Holkar. Les sentinelles veillaient à leur +poste, les yeux fixés sur l'horizon. Les soldats, accroupis sur leurs +talons, jouaient aux échecs sans dire un seul mot. Quelques officiers à +cheval, armés de longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient +au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le monde s'inclinait +en silence. Une tristesse mortelle semblait avoir envahi Bhagavapour. +Holkar lui-même était abattu. Il voyait venir la tempête. Il savait +depuis longtemps que les Anglais voulaient le dépouiller, et il se +désespérait en songeant à l'avenir de sa fille. Résigné pour lui-même à +la volonté de Brahma, prêt à rentrer dans le grand Être et à retrouver +la «Substance Éternelle,» il ne pouvait se résoudre à laisser Sita sans +appui. + +[Illustration: Holkar était assis sur un tapis de Perse. (Page 57.)] + +«Que la volonté de Brahma s'accomplisse!» dit-il enfin en répondant à sa +pensée intérieure. + +«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?» + +On chercherait vainement entre le cap Comorin et les monts Himalaya une +jeune fille plus charmante que Sita. Elle était droite comme un palmier, +et ses yeux étaient comme la fleur du lotus. De plus, elle avait quinze +ans à peine, ce qui est, dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté. + +«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour où je t'ai vue naître, +toi, la joie de mes yeux et mon dernier amour sur la terre, puisque je +vais mourir en te laissant aux mains de ces barbares roux! + +--Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de vaincre? + +--Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je pourrais le donner à mes +soldats? La vue seule de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée +et qui se repaissent de viande crue et de sang, épouvante nos brahmines. +Ah! pourquoi ne suis-je pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas +vu la ruine de tout ce qui m'est cher. + +--Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant de ses bras le cou +du vieillard. + +--Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je crains tout pour toi; et +pour tes frères je ne craignais que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la +nouvelle que le colonel Barclay s'avance dans la vallée de la Nerbuddah +avec une armée. Il est à sept lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours +de marche; car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux, +de fourrages, de chariots, de canons et de munitions de toute +espèce, qu'elle ne fait jamais plus de deux ou trois lieues par jour. +Malheureusement, je n'ose leur livrer bataille le long de la rivière, +n'étant pas assez sûr de mon armée. Je soupçonne ce misérable Rao de +vouloir me trahir. Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher +sa trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec une longue-vue +l'horizon, que signifie ce steamer que j'aperçois au détour de la +rivière? Serait-ce déjà l'avant-garde de Barclay?» + +Au même instant, un coup de canon retentit: c'était un artilleur de la +forteresse qui faisait feu sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait +de s'arrêter. Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça en +sifflant dans la rivière. + +[Illustration: Arrivée du capitaine Corcoran à Bhagavapour. (Page 65.)] + +A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora le drapeau tricolore +et s'avança, sans riposter, vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne +cherchèrent pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran (car +c'était lui) mit pied à terre et s'avança d'un air assuré vers la porte +du fort. Un sergent et quelques soldats voulurent croiser la baïonnette +et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre à leurs questions +et à leurs menaces (quoi qu'il entendît très-bien la langue du pays), +se retourna lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet qui était +suspendu à sa ceinture. + +Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe d'une épée, et fit +frémir tous les assistants. Mais leur frémissement devint de l'épouvante +lorsqu'une magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau et +répondit au coup de sifflet par un «ronron» formidable. + +«Ici, Louison!» cria Corcoran. + +Et il siffla pour la seconde fois. + +A ce second appel, Louison bondit hors du bateau à vapeur et se trouva +sur la rive, où déjà Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute +après, les officiers, les soldats, les canonniers, les fantassins, les +curieux, les hommes, les femmes et les petits enfants avaient pris +la fuite dans toutes les directions et laissé là Corcoran, excepté un +malheureux chef de poste, celui-là même qui avait fait tirer le coup de +canon, et que notre ami le capitaine venait de saisir par la nuque. + +«Lâchez-moi, disait l'Indou en se débattant de toutes ses forces; +lâchez-moi, ou je vais appeler la garde! + +--Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans ma permission, je vais te +donner pour souper à Louison.» + +Cette menace rendit le pauvre officier plus docile et plus doux qu'un +agneau. + +«Hélas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne connais pas, retenez +votre tigresse, ou je suis un homme mort!» + +Effectivement, Louison, privée depuis longtemps de chair fraîche, +tournait autour de l'Indou d'un air affamé. Elle le trouvait +appétissant, ni trop jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre, +mais tendre, dodu et bien à point. + +Heureusement Corcoran le rassura. + +«Quel est ton grade? demanda-t-il. + +--Lieutenant, seigneur, répondit l'Indou. + +--Mène-moi au palais du prince Holkar. + +--Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui hésitait. + +--Parbleu! répliqua Corcoran, crois-tu que je rougis de mes amis quand +je vais à la cour? + +--O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre Indou, quelle fâcheuse idée +ai-je eue de faire tirer un coup de canon sur ce bateau à vapeur qui ne +pensait à rien! Quel besoin avais-je de demander son nom à ce passant +qui ne me disait rien? O Rama, héros invincible, prête-moi ta force +et ton arc pour que je perce Louison de mes flèches, ou prête-moi ton +agilité pour que je puisse prendre mes jambes à mon cou et trouver un +asile dans ma maison. + +--Eh bien, dit Corcoran, as-tu terminé tes réflexions? Louison +s'impatiente. + +--Mais, seigneur, répliqua l'Indou, si je vous mène au palais du prince +Holkar avec une tigresse sur vos talons,--ou plutôt, hélas! sur les +miens,--Holkar vous fera couper le cou. + +--Le crois-tu? demanda Corcoran. + +--Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le prince Holkar +ne fait jamais sa prière du soir sans avoir fait empaler cinq ou six +personnes dans la journée. + +--Ah! ah! cet Holkar me plaît.... Je me décide; nous verrons lequel de +lui ou de moi empalera l'autre. + +--Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement. + +--Ah! que de raisons! Marche devant, ou je mets Louison à tes trousses.» + +Cette menace rendit le courage à l'Indou. Après tout, il n'était pas +bien sûr qu'Holkar le fît empaler, tandis qu'il voyait à six pouces de +distance les dents et les griffes de Louison. + +Il adressa donc intérieurement une dernière prière à Brahma, «Père de +tous les êtres,» et marcha d'un pas rapide vers la porte du palais. +Corcoran le suivait de près, et Louison, toute joyeuse, bondissait à +côté de son maître comme un lévrier caressant. + +Grâce à cette double escorte, Corcoran entra sans peine dans le palais. +Tout le monde s'écartait sur son passage. Mais lorsqu'il fut arrivé au +pied de la tour où le prince Holkar était assis avec sa fille, l'Indou +refusa d'aller plus loin. + +«Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma mort est certaine. Avant +que j'aie pu dire un seul mot pour me justifier, Holkar me fera couper +la tête; et vous-même, seigneur, si vous persistez dans ce dessein +téméraire, vous ferez bien.... + +--Bon! bon! répliqua Corcoran, Holkar n'est pas si méchant qu'on le +dit, et j'en suis sûr. il ne refusera rien à mon amie Louison. Pour toi, +c'est autre chose. Va-t'en, poltron! + +--Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune tête ne va aussi bien à mes +épaules que la mienne propre, et s'il plaisait à ce grand prince de +l'abattre, je ne connais aucun onguent qui pût la recoller.... Que +Brahma et Bouddah soient avec vous!» + +En même temps il s'enfuit. + +Corcoran ne chercha pas à le retenir et monta sans s'arrêter les deux +cent soixante marches qui conduisaient à la terrasse d'où le prince +Holkar contemplait en silence la vallée de la Nerbuddah. + +Louison précédait son maître et parut la première sur la terrasse. + +A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur et le prince Holkar +se leva brusquement, prit à sa ceinture un pistolet et fit feu sur +Louison. + +Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit et ricocha sur +Corcoran, qui suivait de près son amie et qui reçut une légère contusion +à la main. + +«Vous êtes vif, seigneur Holkar! s'écria le capitaine sans s'étonner de +l'accident.... Ici, Louison!» + +Il était temps de retenir la tigresse, qui allait bondir sur son ennemi +et le mettre en pièces. + +«Ici, mon enfant! continua Corcoran. Là, c'est bien!... Couchez-vous à +mes pieds!... Très-bien!... Et maintenant, allez, en rampant, présenter +vos respects à la princesse.... Ne craignez rien, madame, Louison est +douce comme un agneau.... Elle va vous demander pardon de vous avoir +effrayée.... Va, Louison, va, ma chérie, demander pardon à cette belle +princesse....» + +Louison obéit, et Sita, rassurée, la caressa doucement de la main, ce +qui parut flatter beaucoup la tigresse. + +Cependant Holkar se tenait toujours sur la défensive. + +«Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur. Comment avez-vous pénétré +jusqu'ici? Suis-je déjà trahi par mes propres esclaves et livré aux +Anglais? + +--Seigneur, répliqua Corcoran d'un ton doux, vous n'êtes pas trahi; et +s'il est une chose dont je remercie Dieu, après la bonté qu'il a eue de +me faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout de ne m'avoir +pas fait Anglais.» + +Holkar, sans lui répondre, prit un petit marteau d'argent et frappa sur +un gong. + +Personne ne parut. + +«Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant, personne n'est à portée de +vous entendre. A la vue de Louison, tout le monde a pris la fuite. +Mais rassurez-vous. Louison est une fille bien élevée et qui sait se +conduire.... Et maintenant, seigneur, quelle trahison craignez-vous? + +--Si vous n'êtes pas Anglais, répliqua Holkar, qui êtes-vous et d'où +venez-vous? + +--Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste univers deux espèces +d'hommes, ou, si vous le voulez, deux races principales,--sans compter +la vôtre,--c'est le Français et l'Anglais, qui sont l'un à l'autre +ce que le dogue est au loup, ce que le tigre est au buffle, ce que la +panthère est au serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées, l'une +de louanges, l'autre d'argent,--mais toutes deux également batailleuses +et prêtes à se mêler des affaires d'autrui sans y être invitées. +J'appartiens à la première de ces deux races. Je suis le capitaine +Corcoran.... + +--Quoi! dit Holkar, vous êtes ce célèbre capitaine qui commandait le +brick du _Fils de la Tempête_?.... + +--Célèbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine Corcoran. + +--Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui avez, surpris près de +Singapore par deux cents pirates malais et n'ayant avec vous que sept +hommes d'équipage, jeté ces brigands à la mer? + +--C'est moi, dit Corcoran. Où donc avez-vous lu cette histoire? + +--Dans le _Bombay-Times_. Car ces coquins d'Anglais sont instruits les +premiers de tout ce qui se fait sur l'Océan, et même ils avaient pendant +quelque temps essayé de faire croire que ce Corcoran était un Anglais. + +--Un Anglais! Moi! s'écria le capitaine avec indignation. + +--Oui, mais l'erreur n'a pas duré longtemps. On pendit, comme vous devez +le savoir, une douzaine de ces coquins de Malais.... Mais un treizième +échappa pendant qu'on le conduisait à la potence, se glissa dans les +rues de Singapore, y resta caché quelque temps et trouva moyen de +s'embarquer sur un bateau chinois, d'où il passa à Calcutta, et de +Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est un Indou musulman. +C'est lui qui a raconté par quelle aventure il s'était rencontré face à +face avec vous, et.... tenez.... le voici....» + +En effet, un esclave paraissait en ce moment sur le seuil de la +terrasse. C'était un homme assez grand, bien fait et même beau à la +manière des Européens, mais avec des membres un peu grêles et qui +indiquaient plus d'agilité que de force. + +A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui poussa un rugissement +formidable, l'esclave parut prêt à fuir, mais Holkar le rappela. + +«Ali! dit-il. + +--Seigneur! + +--Regarde bien cet étranger au teint blanc. Le connais-tu?» + +Ali s'avança d'un air indécis; mais à peine eut-il regardé Corcoran, +qu'il s'écria: + +«Maître, c'est lui! + +--Qui? lui! + +--Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en montrant la tigresse.... +Seigneur, seigneur, ne me perdez pas! + +--Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous avons de la rancune, +Louison et moi? Va, mon brave, tu aurais pu être pendu; tu as su retirer +à temps ta tête du noeud coulant qui déjà serrait ton cou. Je ne t'en +veux pas; et le prince Holkar a bien fait de te prendre à son service, +s'il aime les gens de sac et de corde. + +--Mais, dit Holkar, d'où vient ce désordre que je vois d'ici dans les +rues de Bhagavapour? Qu'est-ce que tous ces cris que j'entends, ces +coups de fusil et ces roulements de tambour? + +--Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir que je suis venu ici +sans y être appelé. Quand le capitaine Corcoran a mis pied à terre +sur le quai, on a cru que c'était un envoyé des Anglais. Votre ancien +ministre Rao a répandu le bruit que vous aviez été tué d'un coup de +pistolet et que l'armée anglaise était à deux lieues de la ville. Il a +soulevé une partie des troupes et parle de ses droits à la couronne. + +--Ah! le traître! dit Holkar. Je vais le faire empaler. + +--En attendant, il assure qu'il a l'appui des Anglais, et il a commencé +le siége du palais. + +--Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intéressante.» + +Jusque-là la belle Sita avait gardé le plus profond silence; mais +en voyant le danger que courait son père, elle s'élança au-devant du +capitaine Corcoran, et lui prenant les mains: + +«Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le! + +--Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que j'aurai résisté +aux prières et aux larmes de deux si beaux yeux! Seigneur Holkar, +pouvez-vous me faire donner un revolver et une cravache?... Avec ces +deux armes, je réponds de tout et en particulier du traître Rao. + +Ali se hâta d'apporter le revolver et la cravache. Puis le prince, +Corcoran et Ali descendirent les marches de l'escalier, pendant que la +belle Sita, prosternée, invoquait pour ses défenseurs la protection de +Brahma. + +Un petit nombre de soldats défendaient l'entrée du palais et +paraissaient près de céder à l'effort de la foule. Trois régiments +de cipayes assiégeaient les portes et faisaient entendre des cris +séditieux. Rao à cheval les commandait et les excitait à tenter +l'assaut. Les balles sifflaient de tous côtés et les rebelles amenaient +des canons pour enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait pas +une minute à perdre. + +«Ouvrez les portes! dit-il, je réponds de tout.» + +L'air assuré du capitaine rendit la confiance à son hôte. Il fit +ouvrir les portes, et cette action étonna tellement les cipayes, qui +craignaient un piége, qu'ils reculèrent instinctivement. La fusillade +cessa aussitôt et un grand silence se fit sur la place. + +Corcoran demanda d'une voix forte: + +«Où est le seigneur Rao? + +--Me voici, répliqua Rao qui s'avança à cheval, suivi de son état-major. +Est-ce que Holkar se rend à discrétion? + +--Parbleu! dit Corcoran, voilà un impudent drôle!» + +En même temps, il siffla légèrement. + +A ce coup de sifflet, Louison parut. + +«Ma chérie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin sur son cheval; ne +lui fais aucun mal. Prends-le délicatement entre la mâchoire supérieure +et l'inférieure, sans le casser ni le déchirer, et apporte-le-moi +ici.... Tu m'entends bien, chérie?...» + +Et du geste, il désignait le malheureux Rao. + +Aussitôt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement son cheval se +cabra et se mit à ruer. Les chevaux de l'état-major ne montrèrent pas +plus de calme. Les officiers généraux tournèrent le dos promptement et +se mirent à galoper en désordre au travers des rangs de l'infanterie, de +peur d'être confondus par Louison avec le traître Rao. + +Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple, mais le destin ne le +permit pas. Déjà Louison avait bondi sur la croupe de son cheval. +Elle saisit le malheureux par la ceinture et sauta à terre en le +désarçonnant. Puis, comme un chat qui tient dans sa gueule une souris, +et qui ne veut pas la tuer tout de suite, elle le déposa à demi évanoui +aux pieds du capitaine. + +«C'est bien, mon enfant, dit affectueusement Corcoran.... Je te donnerai +du sucre à souper.... Ali, désarme-moi ce vieux coquin et garde-le +prisonnier, pendant que je vais parler à ces imbéciles.» + +Puis, s'avançant, cravache en main, à cinq pas du premier rang des +cipayes, dont les fusils étaient chargés et prêts à faire feu: + +«Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille être pendu, ou empalé, ou +décapité, ou écorché vif, ou livré à Louison... Personne ne répond?» + +En effet, la frayeur était générale. La seule vue du capitaine, qui +semblait tomber du ciel, étonnait les superstitieux Indous. Les griffes +et les dents de Louison les effrayaient encore davantage. Et enfin +pourquoi et pour qui se révolter, Rao étant aux mains d'Holkar? + +Aussi tout le monde s'empressa de crier «Vive le prince Holkar!» + +«C'est bien! dit Corcoran. Je vois que vous êtes restés fidèles à votre +prince légitime.... Maintenant désarmez-moi les trois colonels, les +trois lieutenants colonels et les trois majors.... + +--C'est bien.... attachez-leur les pieds et les mains et couchez-les +sur ce pavé.... C'est parfait.... Et vous, mes enfants, retournez +tranquillement dans vos casernes, et si j'entends dire qu'un seul de +vous a murmuré, je le donnerai pour déjeuner à Louison.... Bonne nuit, +mes enfants; et nous, seigneur Holkar, allons souper.» + +[Illustration: Elle saisit le malheureux par la ceinture. (Page 75.)] + + + + V + +La table était dressée dans une cour intérieure, près d'un jet d'eau qui +rafraîchissait l'air sous la voûte étoilée du ciel. Holkar, sa fille +aux yeux de lotus et le capitaine Corcoran étaient seuls assis à la mode +européenne. Une vingtaine de serviteurs servaient et desservaient autour +d'eux. Les convives mangeaient en silence avec la gravité des souverains +d'Asie. + +A côté d'eux, Louison, couchée entre son maître et la belle Sita, +recevait d'eux sa nourriture et promenait de l'un à l'autre ses regards +caressants. + +Sita, reconnaissante du service rendu et fière de l'obéissance de la +tigresse, la traitait comme un lévrier favori, lui prodiguant le sucre +et les flatteries; et Louison, trop intelligente pour ne pas comprendre +les bonnes intentions de Sita, lui témoignait sa reconnaissance en +remuant doucement la queue et en allongeant voluptueusement le cou +lorsque la jeune fille posait sa main sur la tête de sa nouvelle amie. + +Enfin Holkar fit un signe; les esclaves se retirèrent et le laissèrent +seul avec sa fille et Corcoran. + +«Capitaine, dit Holkar en tendant la main à celui-ci, vous venez de +sauver ma vie et mon trône. Comment pourrai-je vous en témoigner ma +reconnaissance?» + +Corcoran leva la tête d'un air étonné: + +«Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous ai rendu est si peu de +chose, qu'en vérité nous ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire. +Dans tous les cas, la meilleure part en revient à Louison, qui a montré +dans toute cette affaire un tact et une délicatesse qu'on ne saurait +trop louer. Elle avait mal déjeuné. Elle avait faim. Elle était, quoique +tigresse, d'une humeur de dogue. Vous veniez de tirer sur elle un coup +de pistolet.... Je ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur +bien excusable.... Vous l'aviez manquée; elle aurait pu ne faire de vous +qu'une bouchée. Elle a su contenir son appétit, réprimer ses passions +brutales. C'est beaucoup, si vous songez à la mauvaise éducation qu'elle +avait reçue dans les forêts de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin +ameute vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me paraît pas difficile, et +les lance contre vous. Là-dessus, vous voulez sortir du palais et vous +faire égorger comme un poulet; mais Louison devine votre dessein; elle +s'élance, elle saisit le malheureux Rao par derrière, aux environs de +la ceinture...... (hélas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais +s'asseoir) et elle le dépose à vos pieds.... Franchement, s'il y a un +bienfaiteur ici, c'est Louison. Pour moi, je n'ai fait que suivre le +chemin tracé par elle. + +--Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous dois la vie et +l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.» + +Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit et la baisa avec +respect. + +«Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous êtes d'une nation généreuse et +que vous ne faites point payer vos services; mais ne puis-je à mon tour +vous être utile en rien? + +--Utile, cher seigneur! s'écria Corcoran; mais vous m'êtes tout à +fait nécessaire.... Savez-vous que je suis venu chercher ici un vieux +manuscrit dont la seule pensée fait tressaillir de joie tous les +docteurs de France et d'Angleterre! Savez-vous que l'Académie des +sciences de Lyon a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison et +moi nous voyageons dans l'intérêt de la science, sous la protection du +gouvernement français; que nous avons des lettres de recommandation pour +tous les hauts fonctionnaires du gouvernement anglais dans l'Inde, et +que j'ai pour vous-même une lettre du célèbre sir William Barrowlinson, +président de la _Geographical, colonial, statistical, geological, +orographical, hydrographical and photographical Society_, dont le siége +est à Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la voici.» + +En même temps, il tira de son portefeuille une lettre fermée par un +large cachet rouge, orné des armoiries du savant baronnet et de sa +devise, qui date (il l'assure du moins) de son grand-père, compagnon +d'armes de Guillaume le Conquérant: _Regi meo fidus_. + +(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait mille raisons d'être +_fidèle à son roy_, comme l'annonçait la devise, car ledit roi avait +fait dudit Barrowlinson, dès l'âge de vingt ans, l'un des plus grands +seigneurs de la Compagnie des Indes, et avait accumulé sur lui de tels +honoraires et des fonctions si importantes, que, si une déplorable +gastrite ne s'était pas jetée au travers et n'avait pas entravé +l'avancement de sir William, on l'aurait vu, vers trente-deux ou +trente-trois ans, vice roi de l'Inde, c'est-à-dire maître à peu près +absolu de cent millions d'hommes. Mais la gastrite le força de retourner +en Angleterre avec une pension viagère de trois cent mille francs. +Moyennant quoi, il fut membre du Parlement, traduisit tant bien que mal +quinze ou dix-huit pages des Védas, fit continuer la traduction sous +son nom par un secrétaire, daigna présider la _Geographical, colonial, +statistical, orographical, hydrographical and photographical Society_ et +devint membre correspondant de l'Institut de France.) + +C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre de recommandation +présentée au prince Holkar par le capitaine Corcoran. Elle était conçue +en ces termes: + + «Londres.... 1857. + +«Le soussigné, sir William Barrowlinson, a l'honneur de prévenir Son +Altesse le prince Holkar du passage d'un jeune savant français, M. +Corcoran, qui se propose, sur les indications de l'Académie des sciences +de Lyon et sur les nôtres, de rechercher le manuscrit original du +Ramabagavattanâ, qu'on croit avoir été déposé vers les sources de la +Nerbuddah, dans un asile que Son Altesse le prince Holkar (c'est +du moins l'avis du soussigné) doit connaître mieux que personne. Le +soussigné ose se flatter que les relations intimes de bonne amitié et +de bon voisinage qui ont toujours existé et qui ne cesseront jamais +d'exister (du moins c'est la ferme espérance du soussigné) entre Son +Altesse Sérénissime le prince Holkar et la très-haute, très-sublime, +très-puissante et très-invincible Compagnie des Indes, engageront +Son Altesse à favoriser par tous les moyens possibles les recherches +scientifiques dont le capitaine Corcoran a été chargé par l'Académie +des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa très-gracieuse et +très-noble Majesté Victoria, première du nom, souveraine des trois +royaumes unis d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. + +«A cet effet, le soussigné, sir William Barrowlinson, président de +la _Geographical, colonial, statistical, geological, orographical, +hydrographical and photographical Society_, se fait un devoir de prier +Son Altesse Sérénissime de mettre à la disposition dudit capitaine tous +les moyens matériels, tels que chevaux, éléphants, palanquins, ouvriers, +cavaliers, sowars, cipayes, et généralement tous les instruments dont il +croira avoir besoin pour son expédition;--s'engageant, ledit sir William +Barrowlinson, tant en son nom qu'au nom de l'Académie des sciences de +Lyon, à couvrir les frais et rembourser les sommes dont Son Altesse +pourra, grâce à sa complaisance, créditer le jeune et savant voyageur. + +«Le soussigné croit devoir, en outre, prévenir Son Altesse que la +mission du capitaine Corcoran (il en répond sur son honneur) est et +demeurera étrangère à la politique. + +«Enfin le soussigné a la confiance que le gentleman qu'il demande +respectueusement la permission de présenter à Son Altesse, fera de +toute manière honneur à la noble nation dont il est citoyen, à la nation +glorieuse qui le protège, à la science qu'il sert, à l'illustre et +savante assemblée qui l'envoie, au soussigné qui le recommande. + +«C'est dans ces sentiments que le soussigné se rappelle respectueusement +et affectueusement au souvenir de Son Altesse, espérant que le temps +n'a pas affaibli l'amitié dont le prince Holkar a bien voulu autrefois +favoriser le soussigné, et dont le soussigné a gardé et gardera +éternellement au fond du coeur le plus reconnaissant souvenir. + + «Sir WILLIAM BARROWLINSON, baronnet, M.P.» + +Dès que le prince Holkar eut terminé sa lecture, il tendit la main à +Corcoran et lui dit: + +«Mon cher ami, entre nous il n'est plus besoin de ces lettres, et celle +de sir William Barrowlinson, dans les termes où j'en suis aujourd'hui +avec les Anglais, ne vous aurait pas rendu grand service, si je ne +savais d'ailleurs qui vous êtes et si je n'avais vu avec quel courage +vous m'avez sauvé la vie. Par malheur, le colonel Barclay est en marche, +je le sais, sur Bhagavapour, et, si je l'ignorais, la trahison déclarée +de Rao me l'aurait appris ce soir; en sorte que je ne puis pas vous +aider beaucoup dans vos recherches. Je crains même que mon amitié ne +vous nuise auprès des anglais. + +--Seigneur Holkar, dit le capitaine, ne vous occupez ni de moi ni des +Anglais. Si le colonel Barclay me traite autrement qu'en ami, fût-il au +milieu de trente régiments, il apprendra de quelle pesanteur est ma +main quand elle frappe. N'ayez donc aucun souci de moi; peut-être, au +contraire, pourrai-je vous servir et faire votre paix.... + +--Faire ma paix avec ces barbares! s'écria Holkar dont les yeux +brillèrent de fureur. Ils ont tué mon père et mes deux frères; ils ont +pris la moitié de mes États et pillé l'autre; par le resplendissant +Indra, dont le char traverse le firmament et porte la lumière aux +extrémités les plus reculées de l'univers, s'il ne fallait que donner +mes trésors et ma vie pour jeter le dernier de ces barbares roux au fond +de la mer, je n'hésiterais pas une minute; oui, je le jure, et j'irais +dès aujourd'hui rejoindre comme mes aïeux la Substance éternelle et +incorruptible. + +--Et tu me laisserais seule sur la terre! interrompit la belle Sita avec +un accent de doux reproche. + +--Ah! pardonne, mon enfant chérie, dit le vieillard en serrant sa fille +sur son coeur. Le nom seul de ces Anglais me cause de l'horreur. Je prie +le capitaine de m'excuser.... + +--Faites, mon cher hôte, dit Corcoran, et ne vous gênez pas pour maudire +les Anglais. Pour moi, excepté sir William Barrowlinson, qui m'a paru +un fort brave homme, bien qu'un peu prolixe dans ses explications, je ne +fais pas plus de cas d'un Anglais que d'un hareng saur ou d'une sardine +à l'huile. Je suis Breton et marin, c'est tout dire. Entre la race +saxonne et moi, il n'y a pas de tendresse perdue. + +--Ah! vous me faites plaisir, capitaine, dit Holkar; j'avais peur +d'abord que vous ne fussiez de leurs amis, et quand je pense à l'avenir +qu'ils réservent à ma pauvre Sita, mon sang bout de fureur dans mes +vieilles veines, et je voudrais couper la tête de tous les Anglais qui +sont dans l'Inde.... Mais n'en parlons plus, et toi, ma chère Sita, pour +calmer cet emportement, lis-moi, je te prie, quelques passages de l'un +de ces beaux livres qui ont célébré la gloire et charmé les loisirs de +nos ancêtres. + +--Veux-tu, dit Sita, que je te lise un passage du Ramayana, et les +plaintes si touchantes du roi Daçaratha, lorsque, étant à son lit de +mort, il s'affligeait de n'avoir pas près de lui Rama, son fils chéri, +ce héros invincible, et qu'il s'accusait lui-même d'avoir mérité ce +châtiment des dieux pour avoir commis dans sa jeunesse un meurtre +involontaire? + +--Eh bien, lis,» répliqua Holkar. + +Aussitôt Sita se leva, alla chercher le livre et lut: + +«J'arrivai sur les rives désertes de la rivière Carayou où m'attirait +le désir de tirer sur une bête, sans la voir, au bruit seul, grâce à ma +grande habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais caché dans les +ténèbres, mon arc toujours bandé en main, près de l'abreuvoir solitaire +où la soif amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants des +forêts. + +«Alors, j'entendis le son d'une cruche qui se remplissait d'eau, +bruit tout semblable au bruit que murmure un éléphant. Moi, aussitôt +d'encocher à mon arc une flèche perçante, bien empennée, et de l'envoyer +rapidement, l'esprit aveuglé par le destin, sur le point d'où m'était +venu ce bruit. + +«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une voix +jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis mort! +Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un ascète de ma +sorte? A qui est la main si cruelle qui a dirigé son dard contre moi? +J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans le fleuve solitaire. A +qui donc ai-je fait ici une offense?» + +«Il dit, et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et tremblant +de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai échapper les armes +que je tenais à la main. Je me précipitai vers lui, et je vis, tombé +dans l'eau, frappé au coeur, un jeune infortuné, portant la peau +d'antilope et le djatâ des panthères. + +«Lui, profondément blessé, il fixa les yeux sur moi, comme s'il eût +voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: + +«Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il, Kchatriya, moi +solitaire, habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une +flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Les vieux +auteurs de mes jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent +maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. +Tu as tué par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, +mon père, ma mère et moi: pour quelle raison? + +«Va promptement, fils de Raghon, va trouver mon père et raconte-lui cet +événement fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme le +feu dévore un bois sec! Le sentier que tu vois mène à l'ermitage de mon +père; hâte-toi de t'y rendre, mais avant retire-moi vite la flèche.» + +«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme. A sa vue j'étais tombé +dans un extrême abattement. + +«Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais avec un soin égal +en mon désir extrême de lui conserver la vie, cette flèche entrée +dans le sein du jeune ermite; mais à peine mon trait fut-il ôté de +la blessure, que le fils de l'anachorète, épuisé de souffrances, et +respirant d'un souffle qui s'échappait en douloureux sanglots, eut +quelques convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier soupir. + +«Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers l'ermitage de son père. + +«Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant +personne qui les servît, et semblables à deux oiseaux les ailes coupées. +Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés s'entretenaient +de lui. + +«Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorète m'adressa la +parole: «Pourquoi as-tu tardé si longtemps, mon fils? ta bonne mère, et +moi aussi, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, +ou même si ta mère a fait une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois +plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le +pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir; +mais pourquoi ne me parles-tu pas?» + +«A ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, les mains +jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la +terreur faisait balbutier: + +«Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle Daçaratha, je ne +suis pas ton fils, je viens chez toi parce que j'ai commis un forfait +épouvantable.» Et je lui racontai le meurtre du jeune anachorète. + +«A ces paroles, le vieillard demeura un instant comme pétrifié; mais +quand il eut repris l'usage de ses sens: + +«Si, devenu coupable d'une mauvaise action, me dit-il, tu ne me l'avais +confessée d'un mouvement spontané, ton peuple même en eût porté le +châtiment, et je l'eusse consumé par le feu d'une malédiction! + +«Ce crime eût bientôt précipité Brahma de son trône, où il est cependant +fermement assis. Dans ta famille, le paradis fermerait ses portes à sept +de tes descendants et à sept de tes ancêtres. + +«Mais tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que tu n'as pas +cessé d'être. Allons, cruel! conduis-moi au lieu où ta flèche a tué cet +enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à me guider!» + +«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles à ce lieu funèbre, où je +fis toucher à l'anachorète comme à son épouse le corps gisant de leur +fils. + +«Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté +la main sur lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se +laissent tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, baisant le pâle +visage de son enfant, se met à gémir, comme une tendre vache à qui l'on +vient d'arracher son jeune veau. + +«Yadjnadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que la vie? +Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste enfant, pour +un si long voyage? Donne à ta mère un baiser maintenant, et tu partiras +après que tu m'auras embrassée; est-ce que tu es fâché contre moi, ami, +que tu ne me parles pas?» + +«Et le père affligé, et tout malade même de sa douleur, tint à son fils +mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en touchant çà et là +ses membres glacés: + +«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère? Lève-toi +maintenant. Viens, prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras. Qui +désormais nous apportera des bois la racine et le fruit sauvage? Et +cette pénitente aveugle, courbée sous le poids des années, ta mère, mon +fils, comment la nourrirai-je, moi qui suis aveugle comme elle? + +[Illustration: C'était un fakir à demi nu. (Page 97.)] + +«Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain tu partiras, +mon fils, avec ta mère et moi.» + +Ici la belle Sita interrompit sa lecture. Holkar l'écoutait d'un air +pensif. Corcoran lui-même se sentait ému et regardait avec admiration le +visage doux et charmant de la jeune fille. + +Cependant il était déjà minuit, et Holkar allait congédier son hôte, +lorsqu'Ali entra dans la cour et, sans dire une parole, s'avança vers +son maître, les mains élevées en forme de coupe. + +«Qui est là? Que veux-tu? demanda Holkar + +--Puis-je parler?» répliqua l'esclave en désignant Corcoran d'un regard. + +Celui-ci allait se retirer par discrétion, mais Holkar le retint. + +«Restez, dit-il, vous n'êtes pas de trop.... Et toi, parle vite. + +--Seigneur, dit Ali, il vient d'arriver un message de Tantia Topee. + +--De Tantia Topee! s'écria Holkar, dans les yeux de qui brilla une lueur +de joie. Qu'il vienne!» + +Le messager entra dans la cour. C'était un fakir, à demi nu, de la +couleur du bronze, et dont la physionomie impassible semblait ne +connaître ni la douleur ni le plaisir. + +Il se prosterna devant Holkar et attendit en silence que celui-ci lui +eût donné l'ordre de se relever. + +«Qui es-tu? dit Holkar. + +--Je m'appelle Sougriva. + +--Brahmine, ou non? + +--Brahmine. C'est Tantia Topee qui m'envoie. + +--Quel est le signe de ta mission demanda Holkar. + +--Le voici,» répondit le fakir. + +En même temps il retira, de la pagne qui lui servait de vêtement, une +sorte de mouchoir bizarrement découpé, sur lequel étaient tracés des +mots sanscrits. + +«Ah! Ah! s'écria Holkar après avoir regardé le mouchoir avec attention, +le moment approche. + +--Oui, dit le fakir. L'affaire doit être commencée dès aujourd'hui à +Meerut. + +--Capitaine, dit Holkar, vous m'aviez dit que vous n'aimiez pas les +Anglais? + +--Je ne les déteste pas non plus, dit Corcoran, mais je ne me soucie +guère de ce qui peut leur arriver. + +--Eh bien! capitaine, avant peu vous verrez du nouveau, et le colonel +Barclay pourrait bien tourner bride avec son armée avant la fin du mois. + +--En vérité! dit Corcoran, et c'est de ce moricaud que vous tenez ces +nouvelles? + +[Illustration: Il alla tranquillement se coucher. (Page 102.)] + +--Oui, dit Holkar. Ce moricaud est un homme sûr qui sert de messager à +mon ami Tantia Topee. + +--Et qu'est-ce que votre ami Tantia Topee? + +--Je vous le dirai demain. Le colonel Barclay ne sera pas ici avant +trois jours; nous avons donc encore deux jours de liberté. Demain, si +vous voulez, nous irons à la chasse du rhinocéros. Le rhinocéros est un +gibier de prince, et l'on n'en trouverait peut-être pas deux cents dans +toute l'Inde. Au revoir, capitaine. + +--A propos, dit Corcoran, qu'avez-vous fait de ce Rao? Ne voulez-vous +pas le faire juger? + +--Rao! dit Holkar. Il est jugé, capitaine. Avant souper, j'ai donné des +ordres pour qu'il fût empalé. + +--Peste! s'écria Corcoran, vous êtes expéditif, seigneur Holkar. + +--Mon ami, dit Holkar, aussitôt pris, aussitôt empalé; c'est ma maxime. +Ne voudriez-vous pas que j'eusse assemblé une Cour de justice comme +celle de Calcutta? Avant que le procureur eût parlé, que l'avocat eût +répliqué, que les juges eussent délibéré, les Anglais seraient peut-être +entrés dans Bhagavapour et auraient sauvé la vie à ce coquin, leur +complice. Non, non, il s'est laissé prendre; il paye pour tous. + +--Après tout, dit Corcoran en étendant les bras, car il avait une grande +envie de dormir, je n'en parlais que par curiosité. Au revoir, seigneur +Holkar.» + +Et suivant Ali qui lui montrait le chemin, il alla tranquillement se +coucher. + + + + VI + +Mais il était décidé que le brave capitaine ne dormirait pas +tranquillement cette nuit-là, car à peine était-il étendu sur son lit, +lorsqu'un grand bruit se fit entendre. Corcoran se leva, s'appuya sur un +coude, siffla légèrement Louison et lui dit tout bas: + +«Attention! Louison! Debout, paresseuse!» + +Louison le regarda à son tour, prêta l'oreille, remua la queue doucement +pour faire voir qu'elle avait compris l'appel du capitaine, se leva +lentement sur ses pattes, alla droit à la porte de la chambre, écouta +encore et revint tranquillement vers Corcoran, comme si elle avait +attendu ses ordres. + +«Bien! dit celui-ci, je t'entends, ma chérie. Tu veux dire que le danger +n'est pas pressant? Tant mieux, car j'aimerais à dormir un peu. Et toi?» + +La tigresse écarta légèrement ses lèvres surmontées de moustaches plus +rudes que la pointe des épées: c'était sa manière de sourire. + +Enfin des pas se firent entendre dans la galerie, et Louison retourna +vers la porte; mais le danger ne lui parut sans doute pas digne d'elle, +car elle revint se coucher aux pieds de son maître. On frappa à la +porte. + +Corcoran se leva à demi vêtu, prit son revolver et alla ouvrir. C'était +Ali qui venait l'éveiller. + +«Seigneur, dit celui-ci d'un air effrayé, le prince Holkar vous prie de +descendre. Il est arrivé un grand malheur. Rao, qu'on croyait empalé, a +corrompu ses gardiens, et a pris la fuite avec eux. + +--Tiens, dit Corcoran, il n'est pas bête, ce Rao!» + +Et tout en parlant, il finissait de s'habiller. + +«Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit qu'il va rejoindre les +Anglais, qui sont déjà dans le voisinage. Sougriva les a rencontrés. + +--C'est bien, montre-moi le chemin. Je te suis.» + +Holkar était assis sur un magnifique tapis de Perse et paraissait +absorbé par ses réflexions. A l'entrée du capitaine, il leva la tête +et lui fit signe de venir s'asseoir à côté de lui. Puis il ordonna aux +esclaves de se retirer. + +«Mon cher hôte, dit-il enfin, vous connaissez le malheur qui m'arrive? + +--On me l'a dit, répondit Corcoran. Rao s'est échappé; mais ce n'est +pas un malheur, cela. Rao est un coquin qui est allé se faire pendre +ailleurs. + +--Oui, mais il a emmené avec lui deux cents cavaliers de ma garde, et +tous ensemble sont allés rejoindre les Anglais. + +--Hum! Hum!» fit Corcoran d'un air pensif. + +Et comme il vit que Holkar était fort abattu par cette trahison, il +jugea nécessaire de lui rendre le courage. + +«Eh bien, après tout, dit-il en souriant, ce sont deux cents traîtres de +moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous mieux qu'ils fussent avec vous dans +Bhagavapour, tout prêts à vous livrer au colonel Barclay? + +--Et dire, s'écria Holkar, qu'une heure auparavant j'avais reçu de si +bonnes nouvelles! + +--De votre Tantia Topee? + +--De lui-même; écoutez-moi, capitaine.... après le service que vous +m'avez rendu hier au soir, je ne puis plus avoir de secret pour vous.... +Eh bien, l'Inde tout entière est prête à prendre les armes. + +--Pourquoi faire? + +--Pour chasser les Anglais. + +--Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette idée! Chasser les +Anglais!... c'est-à-dire, seigneur Holkar, que s'ils étaient dans ma +vieille Bretagne comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au +collet et à la ceinture, et je les jetterais à la mer pour engraisser +les marsouins! Chasser les Anglais! mais j'en suis, seigneur Holkar, +moi aussi j'en suis et je vous donnerai un bon coup de main.... Bon! +j'oublie mes fonctions scientifiques et la lettre de sir William +Barrowlinson.... et ma promesse de ne pas me mêler de politique tant que +je serai entre les monts Himalaya et le cap Comorin. C'est égal, c'est +une fameuse idée.... Et de qui vient-elle cette idée? + +--De tout le monde, répondit Holkar, de Tantia Topee, de Nana-Sahib, de +moi, de tout le monde enfin... + +--De tout le monde! s'écria le Breton en riant. J'en étais sûr.... et +vous dites qu'on va les mettre dehors? + +--Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais j'ai peur de ne pas en +être témoin. Ce Rao, il y a trois mois encore, mon premier ministre, a +prévenu le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir, pour prix de sa +trahison, mes États et ma fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire +et je lui ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà comment +l'affaire s'est engagée.... + +--Comment! ce hideux magot espérait devenir votre gendre! demanda +Corcoran indigné. + +--Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu pour père un marchand +parsi de Bombay, voulait épouser la fille du dernier des Raghouides, la +plus noble race de l'Asie.» + +Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne s'intéressait pas +beaucoup au récit d'Holkar, commença à devenir très-attentif. + +Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper Rao et de +l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la main de Sita!... la plus belle +fille de l'Inde!... un ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao +n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence. + +Telles furent les réflexions du capitaine. Et si vous vous étonnez +de l'intérêt qu'il prenait à une jeune fille dont, la veille, il ne +connaissait encore ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était +homme de premier mouvement, qu'il adorait les aventures (sans être un +aventurier), et qu'il ne lui déplaisait pas de protéger une jeune et +belle princesse opprimée, et surtout opprimée par les Anglais. + +«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un parti à prendre, remettre +à un autre jour notre chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la +mort. Le coquin ne doit pas être bien loin. + +--Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a huit heures d'avance +sur nous, et il aura rejoint sans doute l'armée anglaise.... Faisons +mieux.... ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont donnés. +Nous allons partir vers six heures, car c'est l'heure où le soleil se +lève, et plus tard la chaleur est insupportable. Nous laisserons +ma fille au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir des +intelligences dans la place, et nous reviendrons vers dix heures.... +Pendant ce temps Ali restera au palais, et Sougriva ira chercher des +nouvelles et rôder dans le voisinage. + +--Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser le rhinocéros +aujourd'hui, si vous craignez quelque danger? + +--Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier des Raghouides ne veut pas +périr, s'il doit périr, enfumé et caché dans son palais comme un ours +dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a donné mon aïeul Rama, le +vainqueur de Ravana, prince des démons. + +--Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher d'avoir des +pressentiments fâcheux, voulez-vous au moins que je laisse à votre fille +un garde du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que toute la +garnison de Bhagavapour? + +--Quel est cet ami si sûr et si redoutable? + +--Louison, parbleu!» + +En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait d'elle, se dressa +debout sur ses pattes de derrière et appuya ses pattes de devant sur les +épaules de Corcoran. + +Sita arriva en ce moment. + +«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain à la chasse du +rhinocéros.... + +--Avec moi? interrompit la jeune fille. + +--Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao peut courir la campagne +avec ses cavaliers, et je ne veux pas t'exposer à une rencontre.... + +--Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait évidemment les plaisirs +de la chasse, je monte très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous +quitterai pas un instant. + +--Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus en sûreté avec nous.... +Je vous promets de veiller sur elle, et si Rao vient à portée, je le +remettrai aux dents de Louison. + +--Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours hasardeuse.... et +j'aime mieux accepter l'offre que vous m'avez faite de Louison. + +--Comment! monsieur, dit Sita en frappant des mains avec joie, vous me +donnez Louison pour toute la journée? + +--Je vous la donnerais pour toujours, répliqua le Breton, si je +pouvais croire qu'elle voulût se laisser donner; mais elle est un peu +capricieuse et n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison, vous +n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour.... Vous veillerez sur cette belle +princesse.... si quelqu'un lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui +déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut se promener dans le +jardin, vous l'accompagnerez, et vous la regarderez en tout temps +comme votre maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien tous vos +devoirs?» + +Louison regardait alternativement son maître et Sita, et poussait de +petits cris de joie. + +«Vous m'avez compris, continua Corcoran. Montrez-le en vous couchant aux +pieds de la princesse et en lui baisant la main.» + +Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit aux caresses de Sita en +lui léchant les mains de sa langue un peu rude. + +«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron de cavalerie pour la +vigilance et le courage; quant à l'intelligence, il n'y a personne qui +l'égale.... elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle n'aime +pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer ses vrais amis +de ceux qui ne veulent que la tromper; elle n'est pas friande, et la +moindre viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier +pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent fois me débarrasser des +questions indiscrètes par un seul rugissement poussé à propos. + +--Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de trésor qui puisse payer +une telle amitié. Mais je l'accepte en échange de la mienne.» + +Pendant qu'on délibérait, le jour était venu. Corcoran baisa une +dernière fois le front de Louison, s'inclina respectueusement devant +Sita et monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de quatre ou cinq +cents hommes. Louison les regarda partir avec regret, mais enfin elle +parut se résigner. Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le palais, +et, nonchalamment couchée sous la vérandah, elle attendit, comme la +princesse, le retour des chasseurs. + + + + VII + +La chasse au rhinocéros. + +Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles qualités, était du sexe +auquel les tigres doivent leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas +plutôt vu disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et respiré +le délicieux parfum des forêts que lui apportait la brise, qu'elle eut +envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran, +laissant là le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne +devinait pas l'importance. + +En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, légère et amoureuse du +plaisir. Peut-être rêvait-elle aussi de chasser le rhinocéros; c'est +ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait pas celui de +raconter ses pensées au premier venu. + +Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira dans tous les +sens avec tant de langueur, et commença même de petits rugissements qui +laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout son désir de +la garder près d'elle, commença à s'inquiéter de ce voisinage, et finit +par lui rendre la liberté. + +A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque la tigresse +s'élança d'un bond, franchit la haie qui séparait le jardin du reste de +la ville, passa par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa +deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines +de bourgeois paisibles qui flânaient devant leurs boutiques, et arriva +enfin à la porte principale de Bhagavapour, où les soldats du poste se +gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent les mêmes honneurs qu'à un +officier supérieur, car ils se hâtèrent de rentrer dans leur caserne +et de saisir leurs fusils pour faire une décharge générale, à laquelle +Louison ne daigna pas répondre. + +Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre des informations, +regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en +l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier. + +Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran étaient +en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquiétude, ils +causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros. + +«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? demanda Holkar au Breton. + +--Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, l'éléphant, +l'hippopotame, le lion, la panthère; mais le rhinocéros est un animal +inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les ménageries. + +--C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit Holkar. Il est fort +grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois +qui n'avaient guère moins de six pieds de haut et de douze ou quinze +pieds de long. + +«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure +qu'une cuirasse, la tête courte, les oreilles droites et mobiles comme +celles du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une corne qui est son +arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous +sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sûr, car sa peau +est à l'épreuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres +animaux, y compris même les éléphants, je vous promets à dîner un +bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à dédaigner. On n'en mange qu'à +la table des princes....» + +Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent à un carrefour qui se +trouvait à l'entrée de la forêt. + +Ce carrefour portait le nom de _Carrefour des Quatre Palmiers_. + +«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne +supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous +allons monter sur des éléphants.» + +En effet, un relai d'éléphants tout préparés et harnachés d'avance +attendait les principaux chasseurs. + +«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est là sur le devant +et presque sur les oreilles de l'éléphant? + +--C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre +et obéir de l'animal. + +--Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement +derrière moi, et semble attendre mes ordres? + +--Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé. + +--Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous +m'avez réservé, je pense? + +--Mangé par le tigre, capitaine. + +--Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je +pense, et non à celle du tigre. + +--Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous +avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais +ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres +auxquelles on ne s'attend pas,--celle d'un tigre, par exemple, ou d'un +jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin, +comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse +et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au +coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il +n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur +eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte +dans le jungle pour vous dévorer à son aise. + +Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais +gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux +de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race +humaine,--les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon +sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le +cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de +proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs, +car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à +être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer +les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen. + +N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas +bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck +au tigre au lieu de vous? + +--Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite +et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je +dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je +l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?» + +Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une +violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en +étaient plus maîtres. + +«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle +une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort +dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous +prêt, capitaine, et regardez autour de vous.» + +Au même instant les chevaux se cabrèrent avec violence, plusieurs +cavaliers de l'escorte furent jetés par terre, et les éléphants prirent +la fuite, malgré tous les efforts de leurs conducteurs. + +C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. Elle arrivait au +grand galop, franchissant les fossés, les haies, les broussailles, avec +la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur. + +A cette vue chacun mit la main à ses armes, mais Corcoran rassura tout +le monde: + +«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère Louison.... C'est vous, +mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre +sévère, que venez-vous faire ici?» + +Louison ne répondit pas, mais remua la queue d'une manière +très-significative. + +«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle +voulait chasser le rhinocéros.... Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas +ces manières si familières quand on est en faute.... n'est-ce pas?... +oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la +chasse, soyez sage, et tâchez de n'effrayer personne.» + +Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda +pas à se faire pardonner son arrivée subite, et devint en peu de temps +l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, ou du moins +personne n'osa lui témoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre +qu'elle était enfermée dans une bonne et solide cage, à quinze cents +lieues marines de Bhagavapour. + +Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent qu'on avait retrouvé +la piste du rhinocéros, et qu'il allait déboucher bientôt par un sentier +à l'entrée duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres +Holkar et le capitaine Corcoran. + +En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi par les traqueurs +qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces +pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son épaisse +cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un +carabinier. Il s'avançait au petit trot sans paraître ému ou intimidé +par le nombre de ses adversaires. + +«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit où +vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le +frapper que par côté, car de face il est partout à couvert.» + +Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge générale de coups de +fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frappèrent à la fois le +corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait réservé son +feu, et bien lui en prit. + +Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette attaque, leva la tête, +et se précipitant avec une promptitude et une roideur épouvantables, +alla frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran. + +Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela et essaya de saisir +son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre +un arbre ou un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune prise, +et, d'un second coup de corne qui pénétra jusqu'au coeur, il renversa +l'éléphant, qui tomba lourdement à terre comme un chêne déraciné. + +En même temps le rhinocéros se dégagea de son adversaire et s'élança +pour frapper Corcoran, qui venait d'être renversé comme sa monture. + +La situation du capitaine était terrible. Les plus braves chasseurs +n'osaient s'approcher, lui-même avait le pied engagé dans les harnais de +l'éléphant et ne pouvait se tenir debout. + +«A moi, Louison!» cria-t-il. + +Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait +la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups. +Mais dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, elle s'élança +d'un bond, tourna autour du rhinocéros, le saisit par les oreilles et le +maintint presque immobile malgré tous ses efforts. + +Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se dégager et se trouva debout +en face de son ennemi. + +«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends, +laisse-moi chercher l'endroit vulnérable.... Ah! le voici.» + +En même temps, il plaça le bout du canon de sa carabine dans l'oreille +du rhinocéros et fit feu. L'animal, blessé à mort, eut une convulsion +suprême, fit un effort qui rejeta Louison à quinze pas de là, sur les +épaules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort. + +«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais +la moitié de mes États pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle, +aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse +est terminée. Demain nous vous trouverons peut-être quelque chose de +meilleur.... En route.» + +On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, et l'on reprit le +chemin de Bhagavapour. + +Pendant ce temps Louison recevait les remercîments de son maître et +témoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver. + +Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun +semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran, +sans le dire, se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar se +reprochait encore davantage de l'avoir proposée et tous deux craignaient +pour Sita. + +Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une +colline d'où l'on voyait la vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut +une épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on entendit un bruit +confus, lointain et sourd, où dominaient le tonnerre de l'artillerie, la +fusillade et les cris des femmes et des enfants. + +«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour +brûle ou a été prise d'assaut.» + +A cette vue, Holkar pâlit. + +«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!» + +En même temps il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et +partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le +reste de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura fort loin en +arrière. + +Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent interroger un +officier. + +«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est passé. Le feu s'est +déclaré dans cinq ou six endroits à la fois, et jusque dans le palais de +Votre Altesse, mais....» + +Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus. + +«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des deux, il s'élança +avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot, +Corcoran le suivait, et Louison courait à côté d'eux. + +Tout était en désordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier +on voyait de larges flaques de sang répandu. Des cadavres étaient +étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar étaient +morts. + +A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux. + +«Hélas! dit-il, où est Sita?» + +Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de poignard dans la +poitrine, mais le coup n'était pas mortel. + +«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix +éclatante. + +--Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites grâce à votre esclave. +Ils l'ont enlevée! + +--On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien +fait pour la sauver! malheureux! Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle, +mais parle donc! + +--Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le +palais. La princesse a été saisie par des hommes embusqués qui ont +poignardé la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée malgré ses +cris et ses pleurs dans un bateau tout prêt. Ils l'ont transportée sur +la rive opposée du fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et +tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils +avaient eu la précaution d'amarrer à l'autre rive toutes les barques, de +sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.» + +Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus rien; mais Corcoran, +quoique vivement ébranlé par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux +moyens de reprendre Sita. + +«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous avons aperçue au-dessus de +Bhagavapour? + +--Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces bandits, pour assurer le +succès de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de +la ville; mais on l'a bientôt éteint. + +[Illustration: Les escaliers et les galeries étaient jonchés de +cadavres. (Page 123.)] + +--Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage chercher des +barques sur la rive opposée, et nous nous mettrons à la poursuite des +ravisseurs. + +--Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez, +dit Ali. Nous venons d'apprendre en même temps que l'avant-garde de +l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce +qui donne à ce misérable Rao l'audace de venir nous braver jusque +dans Bhagavapour. Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie dans les +environs. + +--Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar désespéré, qu'ils +prennent ma ville, mon trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, qui +seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout perdu.» + +Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme: + +«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est +enlevée; mais elle n'est ni morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons, +je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas restée près +d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignardée, effrayée ou +corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est +arrivé.... Holkar, je vous quitte. + +--Vous me quittez! Et dans quel moment! + +--Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste soupçon. Je vais +poursuivre le misérable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre +au premier arbre du chemin. + +--Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par l'espérance de retrouver +sa fille, et je vais partir avec vous. + +--Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et +pour tenir tête aux Anglais qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien +ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espère.... +Allons, Louison, ma chère, c'est par ta faute que nous l'avons perdue; +c'est à toi de la retrouver.... Va, cherche...» + +En même temps il prit le voile de Sita, encore tout parfumé des senteurs +de l'iris, et le fit flairer à la tigresse. + +«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!» + +En même temps des bateliers qui s'étaient jetés à la nage ramenèrent +le bateau même dans lequel on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison +s'embarqua avec son maître, un cheval et deux bateliers. + +Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, prit terre avec Louison +et lui présenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait à +l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hésiter +elle s'engagea dans un sentier peu fréquenté qui aboutissait à une vaste +clairière où il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué le sol, +de reconnaître le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers. + +De là, elle prit une route assez large et assez bien entretenue. +Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval. + +A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita +qui s'était sans doute accroché au buisson, et le désigna d'un coup +d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, ramassa le +précieux débris, le plaça sur son coeur, et continua sa route. + +Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avançaient +de son côté, et il espéra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur. +Mais il s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment de cavalerie +anglaise qui battait la campagne. + +Corcoran fit signe à Louison de rester immobile et s'avança à la +rencontre des nouveaux venus. + +«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte. + +--Ami! répondit Corcoran. + +--Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais. + +Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux, +aux épaules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un +vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket. + +«Je suis Français, dit Corcoran. + +--Que faites-vous ici?» demanda l'officier. + +Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui +répondit sèchement: + +«Je me promène. + +--Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays +ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous êtes. + +--C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher +ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit +être caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer où il +est?» + +L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant si Corcoran parlait +sérieusement ou se moquait de lui. + +«Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identité? +demanda-t-il. + +--Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran. + +--Non. + +--Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de +la Compagnie des Indes et président de la _Geographical, colonial, +orographical, and photographical Society_, et que vous devez connaître +sans doute. + +--Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de +lieutenant dans l'armée des Indes. + +--Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce +gentleman... + +--Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier. + +--Ce baronnet,--si cela vous plaît davantage,--m'a donnée pour le +gouverneur général de Calcutta. + +--C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous? + +--De Bhagavapour. + +--Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prêt à se +soumettre? est-il prêt à se battre? + +--Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez +plus près de Bhagavapour. + +--Mais a-t-il au moins une armée nombreuse et bien disciplinée? + +--Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, messieurs, +voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route? + +--Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'êtes pas +un espion d'Holkar?» + +Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais. + +«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne seul avec moi, +peut-être seriez-vous plus poli. + +--Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne m'inquiète pas d'être poli, +mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier général. + +--J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le Breton. + +Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir où l'on avait +transporté Sita était d'aller au quartier général de l'armée anglaise, +où certainement Rao avait dû chercher un asile. + +«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami. + +--Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira +amener.» + +Corcoran siffla; au même instant Louison parut. Voir Corcoran, se +précipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de +l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent pour +échapper à leurs cavaliers et courir à travers la plaine. + +Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs chevaux, mais retenus par +l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la +fuite. + +Cependant ils firent assez bonne contenance. + +«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... Où +avez-vous choisi cet ami-là? + +--Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le Breton. Vous autres, +Anglais, qui croyez connaître tous les genres de sport, vous courez +après les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les bêtes +de la création.... moi, je préfère les tigres.... chacun son goût.... +Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard? + +--Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman anglais n'a peur de +rien; mais je me demande si la société d'un tigre est bien convenable +pour un gentleman. + +--Louison se fait peut-être en ce moment la même question, dit à son +tour Corcoran, et se demande si la société d'un gentleman anglais est +bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement les choses. +Monsieur le lieutenant, quel est votre nom? + +--John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais d'un ton rogue et gourmé. + +--Très-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous présente +le très-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la +reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni +la dent ni la griffe, excepté dans le cas de légitime défense.... + +--Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt terminé cette inconvenante +comédie! + +--Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'émouvoir, j'ai +l'honneur de présenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant, +capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai manqué de respect envers +votre uniforme, je suis votre homme et tout prêt à vous en rendre raison +ici même. + +--C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En +route, et suivez-nous.» + +Le voyage ne fut pas long. + +A un quart de lieue de là se trouvait le camp anglais, au bord d'une +petite rivière qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les +chevaux, les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui accompagne +une armée dans l'Inde étaient groupés dans un désordre pittoresque. + +John Robarts, accompagné de Corcoran et de Louison, entra dans la tente +du colonel Barclay. + + + + VIII + +Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le +colonel Barclay. + +Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les fonctions de brigadier +général, était l'un des plus braves officiers de toute l'armée des +Indes. Il avait gagné fort péniblement tous ses grades, et n'avait +jamais cessé, soit en paix, soit en guerre, d'être employé dans les +missions les plus difficiles. Tantôt commandant un régiment sur la +frontière, tantôt surveillant, avec le titre de résident, les démarches, +le gouvernement et les préparatifs des princes tributaires de la +Compagnie comme Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il +connaissait à fond tous les ressorts de la politique anglaise dans +l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou fils ou neveu d'aucun des +directeurs de la Compagnie, il ne recevait que les missions rebutantes +ou périlleuses. + +C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer Holkar. + +S'il réussissait, on tenait tout prêt un général de parade, bien +apparenté, qui devait venir prendre le commandement de l'armée et +recueillir le fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel, +une mauvaise humeur continuelle et un juste ressentiment contre les +favoris de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne +l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement tous ses devoirs +militaires. + +Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le vieux Barclay se retourna +et dit: + +«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts? + +--Nous avons fait une capture importante, colonel. C'est un Français, +qui est, je crois, l'espion d'Holkar. + +--C'est bien. Faites entrer. + +--Mais, dit Robarts, il n'est pas seul. + +--C'est bien. Faites entrer aussi les autres et mettez deux +factionnaires à la porte de la tente. + +--Mais, colonel.... + +--Faites ce que je vous dis, et ne répliquez pas. + +--Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut pas entendre mes +explications, c'est son affaire.» + +Et faisant signe à Corcoran: + +«Entrez!» dit-il. + +Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur un geste, alla se coucher +à ses pieds. Elle était cachée par la table qui séparait Corcoran du +colonel Barclay. + +Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir et de ne pas entendre +Corcoran. Par suite de cette affectation, il ne s'aperçut pas de la +présence de Louison. + +Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant que le colonel ne +lui parlait pas et ne lui disait pas de s'asseoir, s'assit sans y être +invité, prit un livre sur la table et feignit de lire avec attention. + +Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était pas de ceux qu'on +intimide aisément, et se retournant vers lui: + +«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève. + +--Français. + +--Votre nom? + +--Corcoran. + +--Votre profession? + +--Marin et savant. + +--Qu'appelez-vous savant? + +--Je cherche le manuscrit des lois de Manou pour le compte de l'Académie +des sciences de Lyon. + +--Où alliez-vous quand on vous a rencontré? + +--A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand a enlevée à son père. + +--Est-ce une Indienne ou une Anglaise? + +--C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes. + +Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil défiant. + +«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar? demanda-t-il. + +--Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton ferme. + +--Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier qui vous recommande?» + +Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson. + +«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je vois que vous êtes un +gentleman. Vous pouvez rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est +dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux heures à peine. C'est un +otage précieux pour nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun +mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond, d'ailleurs, Rao lui-même +la respecte, car il doit l'épouser, c'est le prix de son concours.... + +--Dites plutôt de son infâme trahison. + +--Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux mots.... Et maintenant, +monsieur Corcoran, si vous voulez voir vous-même la belle Sita et +annoncer à son père qu'elle est saine et sauve et dans des mains +loyales, je ne m'y oppose pas. Je vais la faire appeler. + +--Je n'osais pas vous le demander, colonel, et je vous remercie de me +l'avoir offert.» + +Le colonel frappa sur un gong. John Robarts parut aussitôt. Il attendait +avec impatience et curiosité la fin de l'entretien. Il fut très-surpris +de voir Corcoran paisiblement assis près de la table, en face du +colonel, et Louison entre les deux, cachée au colonel par le tapis qui +recouvrait la table. + +«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, et amenez-la ici avec +tous les égards qu'un gentleman anglais doit à une dame de la plus haute +naissance. + +--Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait prévenir Barclay de la +présence de Louison. + +--Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?» dit Barclay avec un flegme +hautain. + +Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse. + +«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah, monsieur? demanda +Barclay du ton d'un touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est un +pays enchanteur. On y trouve des sites mille fois plus beaux que dans +les Alpes ou dans les Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur, +car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que les pierres des +montagnes et les espions qui me rendaient compte de toutes les actions +d'Holkar.... Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui de recevoir, +d'analyser, de classer et d'apprécier des rapports de police. Si vous +êtes un peu géologue comme moi.... Êtes-vous géologue?--Non.--Tant +pis.... La géologie, c'est ma passion favorite.... Ah! si vous aviez été +géologue, quelles bonnes parties nous aurions faites ensemble dans huit +jours, car il ne me faudra pas plus de huit jours pour renverser Holkar. +Cela vous contrarie peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est +bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur, que vous me ferez +l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi.» + +Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation. + +«Bon! Vous craignez de faire un mauvais dîner.... Je vois ce que +c'est.... Mais rassurez-vous... Nous avons d'excellent vin de France, +et des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre, et tout ce que +le globe terrestre produit de délicat et d'exquis pour le plaisir des +gentlemen.... Allons, est-ce dit? + +--Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir accepter une offre si +cordiale, mais je suis pressé de rassurer Holkar. + +--Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y pensez pas! Je vous tiens; je +vous garde. Vous écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je vais +vous laisser retourner dans le camp ennemi après que vous avez vu le +mien?... Je vous rendrai la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour. + +--Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda Corcoran, qui +commençait à s'indigner d'être traité en prisonnier de guerre. + +--Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel, eh bien, vous +n'y rentrerez jamais, c'est moi qui vous le dis, quand l'Académie +des sciences de Lyon et toutes les académies qui sont sous le soleil +devraient renoncer à lire le manuscrit des lois de Manou.... + +--Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit des nations! + +--Plaît-il?» demanda Barclay. + +Au même instant Sita parut, et sa présence apaisa la querelle, qui +commençait à devenir très-vive. + +«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec des yeux pleins de joie, +je savais bien que vous viendriez me chercher jusqu'ici!» + +Cette première parole remplit d'une joie immense le coeur du capitaine +Corcoran. C'est donc sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle +attendait son salut! + +Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer. D'ailleurs Corcoran +craignait à tout moment que l'entrée de Robarts ou de quelque autre +importun de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet de délivrance +qu'il venait de combiner. + +«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre la liberté? + +--Je refuse, dit Barclay. + +--Vous gardez contre toute justice la princesse Sita, enlevée à son père +par un coquin dont vous voulez faire son mari? + +--Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un air hautain, et il +avança la main pour frapper sur le gong. + +--Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant, qu'il en soit ce que le +ciel aura décidé.» + +Et avant que Barclay eût pu appeler personne, Corcoran saisit le gong, +le mit hors de portée, tira de sa poche un revolver, et couchant en joue +le colonel, il s'écria: + +«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.» + +Barclay se croisa les bras d'un air de mépris. + +«Ai-je affaire à un assassin? dit-il. + +--Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez, je serai tué, et, dans +ce cas, c'est moi qui serai l'assassiné et vous qui serez l'assassin. +Ce sont deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité, si vous +voulez.... + +--Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec un homme que j'ai reçu +en gentleman, presque en ami, et qui m'en récompense en menaçant de +m'assassiner. + +[Illustration: La tigresse se leva et se montra. (Page 145.)] + +--Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh bien, ne faisons aucun +traité, aussi bien n'en ai-je pas besoin. Debout, Louison!» + +A ces mots, la tigresse se leva et se montra pour la première fois +aux yeux étonnés de Barclay. Mais l'étonnement fit bientôt place à la +frayeur. + +«Louison, continua Corcoran, tu vois bien monsieur le colonel.... S'il +fait un pas hors de la tente avant que la princesse et moi nous soyons +en selle, je te le livre.» + +La menace de Corcoran était fort sérieuse et Barclay le voyait bien. Il +se décida à capituler. + +«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il. + +--Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos deux meilleurs chevaux. +Nous monterons à cheval, la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé +les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, la tigresse viendra +me rejoindre, et alors vous serez libre de lancer sur nous toute votre +cavalerie, y compris M. le lieutenant John Robarts, du 25e de hussards, +avec qui j'ai un petit compte à régler. Est-ce une affaire convenue? + +--C'est convenu, dit Barclay. + +--Et ne comptez pas manquer impunément à la foi jurée, ajouta Corcoran, +car Louison, qui est plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en +apercevrait tout de suite et vous étranglerait en un clin d'oeil. + +--Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous pouvez avoir confiance dans +l'honneur d'un gentleman anglais.» + +Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à Robarts de faire +seller, brider et amener deux beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita +se mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut d'adieu qu'ils +lui firent, et attendit patiemment que le coup de sifflet eût retenti. + +Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait des bonds prodigieux et +qui épouvantait tout le camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il +cria: + +«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera cet homme et cette +femme vivants!» + +A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous les cavaliers se hâtèrent +de brider leurs chevaux, sans prendre la peine de les seller, de peur de +perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient déjà sur la trace +des fugitifs et semblaient avoir des ailes. + +Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son cheval comme les +autres, hasarda cette remarque séditieuse: + +«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il laissés fuir, s'il tenait +tant à les reprendre?» + +A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur des arrêts d'un +mois. + +C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, c'est aux subordonnés +de se taire. Il est toujours dangereux d'avoir plus d'esprit que son +chef. + + + + IX + +Au galop! Au galop! Hurrah! + +Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise partait au galop, à la +poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi +sur la route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et +l'intrépide Louison. + +Tous trois fort bien montés, les deux premiers sur les meilleurs chevaux +du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la +vitesse d'un train express les plaines, les collines, les vallées, +et commençaient déjà à espérer d'échapper à leurs ennemis, lorsqu'un +obstacle terrible, imprévu et presque insurmontable se dressa sur leur +route. + +Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de cinq ou six habits rouges qui +venaient à cheval au-devant de lui. + +C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté le camp pour aller +chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de +serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier et de +provisions. + +A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement +sur ses pattes de derrière, toute prête à délibérer, puisqu'on +assemblait le conseil. + +Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; il aurait +hardiment tenté l'aventure et passé au travers de cette petite troupe +avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie ou +la liberté de Sita. + +Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de +rechercher, comme on l'en avait prié, le manuscrit des lois de Manou que +de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout +à fait désespérée; mais il rejeta bientôt cette réflexion comme indigne +de lui. + +Cependant Sita le regardait avec une terrible anxiété. + +«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle. + +--Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran. + +--Je le suis, dit Sita. + +--Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai +de la ruse, mais si les Anglais s'en aperçoivent, il faudra en tuer +trois ou quatre ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien? + +--Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne +plus voir mon père et de retomber dans les mains de cet infâme Rao. + +--Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvés. Mettez votre +cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps +de souffler..., et tenez-vous prête.... Quand je dirai: _Brahma +et Vishnou!_ il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons +l'arrière-garde.» + +Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée assez large arrosée par +le Hanouvéry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah. + +Les deux pentes de la vallée sont couvertes de jungles et de gros +palmiers où se cache tout le gros gibier de l'Inde,--les tigres y +compris. Aussi n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de +s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à tout moment +se rencontrer nez à mufle avec les plus redoutables de tous les +carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est +foudroyant comme le curare ou l'acide prussique. + +Cependant les officiers anglais s'avançaient au petit trot, d'un air +nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à +poursuivre. Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de la +Havane, et commentaient paisiblement les articles du _Times_. + +Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la +mine flegmatique d'un _civilian_, c'est-à-dire d'un employé civil de la +Compagnie des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté de Sita. + +Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, mais comme ils +étaient Anglais et _sportsmen_, ils comprirent bien vite ce genre +d'excentricité, et l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse. + +«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il à Corcoran. + +--Oui, répliqua le Breton. + +--Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres +devaient arriver à midi. + +--Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran. + +--Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady +Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle +cédé la place à lady Margaret Cranmouth? + +--A vous dire le vrai,--répliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur +d'exciter des soupçons, paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady +Margaret,--je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientôt sur +ces deux dames. + +--Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda Charters! quelle est +cette beauté nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler? + +--Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas étonnant. M. William +Charters est un gentleman qui a amassé en Australie, dans le commerce de +la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions +de francs et qui.... + +--Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'écria le gentleman bavard +et curieux. C'est une jolie somme! + +--Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui +d'ailleurs est la beauté même, ne manque pas de soupirants! Au revoir, +messieurs...» + +Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le +rappela. + +«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; mais je dois vous +avertir que vous êtes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en +suivant cette route. + +--Je vous remercie de cet avis, monsieur. + +--Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez être +enlevé par eux. + +--Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.» + +Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait +décidé à ne pas le lâcher avant le coucher du soleil, essaya encore de +le retenir. + +«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au service de la Compagnie? + +--Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.» + +Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuadé qu'un +homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait être +un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent +de la Chambre des communes. + +Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il +entendait derrière lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et +qui allaient l'atteindre. + +«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé. + +--Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un +cigare. + +--Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua Corcoran impatienté. + +La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort +bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrêté par un +bavard et de perdre des moments si précieux lui fit oublier son rôle, et +il prononça ces dernières paroles en français. + +«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes Français, monsieur, +et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et à cette heure? + +Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour +l'avertir de se tenir prête pour la fuite. + +Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens qui suivaient l'escorte +et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du même +côté et s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille d'Holkar +échangeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence. + +En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce +brahmine qui avait été envoyé à Holkar par Tantia Topee. + +Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour réfléchir, car les dix +officiers anglais l'entourèrent, et celui qui avait déjà parlé, ajouta: + +«Monsieur, en attendant que votre présence dans le pays d'Holkar soit +expliquée, vous êtes notre prisonnier. + +--Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou +je vous tue!» + +En même temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin +d'oeil. + +Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux +allaient faire feu à bout portant, lorsqu'un incident inattendu décida +la victoire. + +Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on +allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de +l'Anglais, qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand bonheur pour +celui-ci et pour notre ami Corcoran, car à la distance où les deux +adversaires étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient +de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de +Champagne. + +Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, détournée +de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un +autre gentleman qui s'était avancé pour saisir Corcoran. + +«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci. + +A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son cheval, qui partit lancé +comme une flèche. Corcoran la suivit en écartant rudement de la main +un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en +fuite, s'élança sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur +eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de +Corcoran. + +Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui étaient +armés comme leurs maîtres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran, +soit pour le faire prisonnier. + +Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient obéir, fit faire +aux chariots une manoeuvre assez singulière, qui retarda pendant trois +ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir +détourner le chariot qui occupait la tête de la colonne, et, dans son +empressement, il le fit verser en travers du chemin. + +Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre, +quittèrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui +était renversé, remplissant l'étroit passage, enchevêtrant leurs +chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forçant les +Anglais à s'arrêter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux. + +Au même instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir à la +poursuite des fugitifs. En tête galopait le bouillant John Robarts. + +«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts. + +--Quel capitaine? + +--Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une +colère épouvantable. Il s'est laissé jouer comme un enfant, mais il n'en +veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling à celui qui +lui ramènera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar. + +--Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était la fille d'Holkar et nous +ne l'avons pas deviné! Je l'avais prise, à demi cachée sous son voile, +pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie +de son futur mari. + +--Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guinées à +celui qui arrivera le premier.» + +À ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de +fouet, on força les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages +disloqués, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs. + +Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la +poursuite était d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer très +longtemps. + + + + X + +A l'assaut! A l'assaut! + +De son côté, Corcoran ne s'endormait pas. + +Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte curiosité de l'Anglais +qui lui avait fait perdre un temps si précieux. + +Cependant il espérait que l'approche de la nuit, l'éloignement du +camp anglais, et quelque accident heureux, peut-être la rencontre +de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner +Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être obligé de fuir. + +«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon père +s'il me voyait! Pauvre père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans +lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre +divertissement semblable à ceux qui réjouissent ces gentlemen!... Et +moi, je galope devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre ce +maudit bavard à la cravate et de le jeter dans le fossé, comme j'en +avais envie et comme c'était mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser +croire que j'étais un _goddam_ comme lui! c'est à se briser la tête +contre la muraille.» + +Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup que son cheval +faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgré les coups d'éperon, +se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte était +couverte de sang. Son cheval avait reçu une balle dans le flanc. + +Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton. + +Il se hâta de mettre pied à terre. + +«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les +Anglais sont sur nos traces. + +--Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est blessé par la décharge +que ces lâches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita, +si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous +défendra.... + +--Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...» + +Corcoran parut frappé de cette réflexion. + +«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est déjà tard. Je ne +crains rien pour vous sans doute, mais je ne répondrais pas de votre +cheval, ou peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans le +voisinage. + +--Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel +que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble.... + +--Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche toutes les difficultés! +Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et +Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les +habits rouges de la création!» + +En même temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux, +et trouva deux revolvers tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture +était le troisième, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches. + +«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante +coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de près et à coup +sûr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi, +Louison, va devant comme un éclaireur, et regarde s'il n'y a pas quelque +ennemi caché dans le jungle.» + +Le plan de Corcoran était très-simple. De la route où il était, il +apercevait à quelque distance une petite pagode indienne abandonnée, à +laquelle paraissait aboutir un sentier assez large tracé dans le jungle. +C'est là qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en +refermer la porte sur eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui +se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrières à +travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant. + +Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. Elle était même +un peu mécontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les +prairies les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas +à être enfermée, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prît tant +de peine pour s'enfermer soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui +expliquer les raisons de sa conduite. + +«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer à vos +caprices et de courir les champs, suivant votre détestable habitude.... +si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et +moi, à l'heure qu'il est, enfermés sans souper dans une méchante +pagode où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma +chérie.... il faut le réparer d'une façon éclatante. Donc, attention!... +tenez-vous derrière cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman +essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....» + +Ayant donné ces ordres, que Louison promit d'exécuter ponctuellement, du +moins on pouvait le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière +affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lèvres, +Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager. + +«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui +tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour +vous, qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, et pour mon +père qui ne survivrait pas, je le sais, au désespoir de me voir entre +les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de +fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante +par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je +mourrai.» + +Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces +poisons subtils dont l'Inde est remplie. + +«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du déshonneur +d'épouser ce traître Rao.» + +Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit léger comme +le sifflement du _cobra capello_, ce terrible serpent de l'Inde. Il se +leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir. + +À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles +froissées. + +«Qu'est cela! dit Corcoran. + +--Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, je reconnais ce +signal.» + +En effet, après un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces +vers du Ramayanâ, par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita la +Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé: + +«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et douée de toutes +les vertus; elle est appelée Sita, et je la réserve comme une digne +récompense à la force. Très-souvent, des rois sont venus me la demander +en mariage, et j'ai répondu à ces princes: Sa main est destinée en prix +à la plus grande vigueur....» + +Sita se leva alors, et récita, comme une réponse à la question qui lui +venait du dehors, les belles paroles que la Vidéhaine adresse dans le +poëme de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la perfidie de Kékegi, +ce héros invincible fut envoyé en exil et privé du trône: + +«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales du lotus, +pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton +visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...» + +--Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!» + +Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, et quand l'Indou, +s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le +robuste Breton l'enleva comme une plume, et le déposa dans l'intérieur +de la pagode. + +A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar. + +«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais? + +--A cinq cents pas d'ici. + +--Ils nous cherchent toujours? + +--Oui. + +--Et ils ont retrouvé nos traces? + +--Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frappé d'une +balle. Ils en ont conclu que vous deviez être dans le voisinage. + +--Et toi, qu'as-tu fait?» + +L'Indou se mit à rire silencieusement. + +«J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais. +Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.» + +Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva était ensanglantée. + +«Qui t'a fait cela? demanda-t-il. + +--Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot +verser, il m'a donné un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh! +oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais! + +--Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera la récompense que tu +as si bien méritée.... + +--Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les +trésors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.» + +Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran: + +«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, puisque vous êtes +l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans +l'Inde. + +--Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien des prophéties, et +celle-là n'est pas plus sûre que toutes les autres. + +--Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait +serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a dû commencer il y +a cinq jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès. + +--Qui te l'a dit? + +--Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah +de Bithoor. + +--Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais? + +--Il est trop tard, répliqua l'Indou. + +--Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici? + +--Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais partout où je pourrai +nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourût d'une autre +main que la mienne....» + +A ces mots, il s'interrompit tout à coup. + +«J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il, +c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut +sera rude. + +--Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma première affaire.... Toi, +charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de +Brahma.» + +Quelques instants après, cinquante ou soixante cavaliers entourèrent la +pagode et apprêtèrent leurs armes en silence. Tous les autres étaient +retournés au camp. + +Robarts, qui commandait le détachement, s'avança et dit d'une voix +forte: + +«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort! + +--Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille +d'Holkar? + +--Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre pouvoir.... allez-vous +nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve, +voilà tout ce que je puis vous promettre. + +--Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon +mieux. Et maintenant, commencez!» + +A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux +à des arbres et se préparèrent à enfoncer la porte de la pagode avec les +crosses de leurs carabines. + +Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds. + +«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir! + +En même temps, il tira un premier coup de revolver par la fenêtre +laissée entr'ouverte. + +Un Anglais tomba, frappé mortellement. + +Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce fut un grand bonheur +pour lui, car à peine l'eut-on aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze +ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit. + +«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici +comment il faut viser.» + +Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants. + +A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent par une seconde décharge, +qui fit aussi peu de mal à Corcoran que la première. + +«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres. +N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus sérieux?» + +C'était bien l'intention des Anglais. + +Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la +fenêtre de la pagode, cinq ou six cavaliers étaient allés chercher un +tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe. + +«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran. + +Il se tourna vers Sougriva et lui dit: + +«La porte va être enfoncée; c'est clair. On donnera l'assaut.... +Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmène Sita dans quelque coin de +la pagode à l'abri des balles.» + +Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester +à côté de lui, mais Sougriva l'emmena malgré elle et la cacha dans une +encoignure. + +Pendant ce temps, Louison ne disait rien. + +L'intelligente bête devinait tous les désirs et toutes les pensées de +Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confié la garde de la fenêtre, +et rien n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, suivant sa +consigne, elle se taisait, et restait couchée à plat ventre, les pattes +étendues, réfléchissant et attendant. + +Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté fut dirigé à grand +renfort de bras contre la porte de la pagode. Dès le premier coup, la +porte faillit s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé et +laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme. + +Corcoran vit que le danger pressait, et laissant à Louison le soin de +garder la fenêtre, il se précipita vers la brèche. Il était temps, car +déjà un Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses épaules dans +l'ouverture. Heureusement, le passage était encore un peu étroit. + +Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup +de carabine, mais il était tellement gêné par les battants de la +porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran, +au contraire, libre et maître de ses mouvements, appuya le canon de son +revolver sur le crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle. + +Puis, comme il n'avait guère de munitions, il attira de son côté le +cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine, +et, renfort plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait +grand besoin. + +Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour refermer la brèche +et attendit. + +Cependant les assiégeants s'impatientaient. + +Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une résistance aussi +sérieuse; ils avaient déjà deux morts et un blessé, et ils craignaient +de faire des pertes plus considérables. + +«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla un lieutenant. + +Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille. + +«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on +lui ramène vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner +si elle périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! Est-ce qu'un +Français tiendrait en échec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez +point par la porte, entrez au moins par la fenêtre!» + +On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la troupe continuait à +tirailler au travers de la porte, l'autre moitié se précipita vers la +fenêtre, qui était à douze pieds du sol. + +Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle à un sergent, celui-ci +mit la main sur le bord de la fenêtre, s'enleva à la force des poignets +et d'un élan vigoureux s'assit sur la fenêtre. + +A cette vue, ses camarades crièrent: + +«Hurrah!» + +Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier à son tour, car à +peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur +ses pattes de derrière, appuya ses pattes de devant sur le bord de la +fenêtre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et +le rejeta sur ses camarades épouvantés. + +Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit de la tigresse refroidit +singulièrement l'ardeur des cavaliers. + +«Après tout, dit un officier, que faisons-nous là? Nous devrions être +au camp. Si Barclay a laissé échapper la fille d'Holkar, c'est à lui +de réparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes là +cinquante, occupés à canarder un gentleman que nous ne connaissons pas, +qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous +consentions à le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens +commun. + +--Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay +doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission. + +--Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille +d'Holkar et son chevalier aussi aisément et bien plus commodément demain +qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la +main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il +sera bientôt forcé de se rendre.» + +Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait la délibération, +était inquiet de l'avenir. + +Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, mais sans la perdre +de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour +souper, car les coolies indous les avaient suivis à distance avec des +chariots et venaient de déballer l'argenterie, les pâtés de venaison, +les viandes froides et les bouteilles de claret. + +Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les +entrailles, car il avait à peine déjeuné le matin, et la journée avait +été remplie de tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une +minute pour penser au dîner. + +Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude qu'il avait pour sa +chère Sita, élevée jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et +qui se trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la fatigue et de +la faim. + +Un sujet d'alarme encore plus redoutable était Louison. + +Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais son appétit était +encore plus grand que son dévouement. + +Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les +physiologistes, le maître et le souverain de la nature entière? Peut-on +reprocher à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, de ne +pas être maîtresse de ses passions et de son appétit, quand on voit +tous les jours de très-grands princes, élevés avec soin par de savants +gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse des philosophes, +manquer d'une façon éclatante à tous les préceptes de la morale et de la +philosophie! + +Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les +yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et +il craignait un accident irréparable. + +Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, car Louison +voulait souper à tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif +et sans but apparent. Évidemment, elle avait faim. + +Enfin Corcoran prit son parti. + +«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne +pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.» + +Sur cette pensée, il appela l'Indou. + +«As-tu faim? demanda Corcoran. + +--Oh! oui. + +--As-tu des vivres? + +--Non. + +--Veux-tu souper?» + +Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas. + +«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes où est le souper. Eh +bien, regarde.» + +Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà étaient assis sur des +tapis et qui avaient commencé à manger. + +«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une +sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras +adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu +l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu +maintenant? Moi, si c'est nécessaire, je ferai une sortie les armes à la +main pour protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?.... + +--C'est décidé,» dit le brahmine. + +Louison reçut à son tour ses instructions, que Corcoran lui donna à voix +basse, plus par gestes que par paroles. + +Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle devina tout de +suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte +entre-bâillée, et fut suivi de Sougriva. + +[Illustration: La sentinelle anglaise veillait. (Page 177.)] + +Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et se fiant d'ailleurs au +nombre, n'étaient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune, +qui s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces mouvements. + +Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, était à dix +pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le +désarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses dents. + +A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent +leurs armes et se mirent à chercher l'ennemi. La vue de Louison fit +reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui +était presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du désordre +et de l'obscurité, se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin, +se hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et +revenait sans avoir été vu. + +Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, Corcoran tira par +la fenêtre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui +répondit par une décharge de quarante coups de carabine. Les balles +s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitôt Sougriva traversa en +courant l'espace de cinquante pas environ qui le séparait de la porte, +et se glissa à travers l'ouverture avec son butin. + +La sortie avait admirablement réussi, mais Louison ne voulait pas +rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement +habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher prise. + +Les autres Anglais firent sur elle une décharge générale, mais à +distance et dans l'obscurité; car aucun d'eux ne voulait se hasarder +la nuit à tirer à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frémit. +Outre la tendresse réciproque qui l'unissait à Louison, c'est d'elle +surtout qu'il attendait son salut. + + + + XI + +Sortie des assiégés. + +Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison avait poussé un +rugissement sourd en recevant la décharge et s'était aplatie le ventre +contre terre. Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de l'être +pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran regardait par la fenêtre +et ne distinguait rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas +fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode, à cinq ou six pas +l'un de l'autre, ils rechargeaient leurs carabines, tout prêts à faire +feu de nouveau. + +Tout à coup un cri de détresse retentit dans le silence de la nuit. +Louison, rampant dans les ténèbres, avait forcé la ligne des chasseurs, +renversé l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant ses dents +au plus profond de la cuisse de l'Anglais, le rapportait à sa gueule +vers la pagode. + +Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit lâcher prise à +Louison, sur qui personne n'osait tirer, de peur de blesser ou de +tuer l'homme qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant au +malheureux sa liberté. + +Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible à la générosité +du vainqueur, car il avait la cuisse broyée par les dents de la +tigresse, et il était évanoui. + +«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé de sa carabine, de son +revolver et de ses munitions, vous pouvez venir reprendre votre ami. Il +n'est que blessé. + +--Chien de Français! cria John Robarts, qui envoya aussitôt chercher le +blessé par deux de ses compagnons et le fit transporter en sûreté, chien +de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes d'un gentleman? + +--Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran, pourquoi êtes-vous cinquante +ou soixante contre moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand je ne +demande qu'à vivre en paix avec vous et avec la terre entière?» + +Tout en parlant il réparait la brèche faite à la porte, et entassait, +avec le secours de Sougriva, tout ce qui pouvait servir à former une +barricade. + +«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin de ces hérétiques +est bon.... C'est du claret.... Remercions Brahma et Wichnou.... Je +craignais que ce ne fût une bouteille de _pale ale_ de la fabrique de M. +Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est excellent.... mangez, Sita.... +Et toi, Sougriva, ne ménage rien. Demain matin nous serons tués ou +délivrés.... + +--Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons bonne espérance.... je viens +de faire une découverte. + +--Laquelle? + +--Tout à l'heure, en cherchant une planche pour boucher cette maudite +brèche qu'ils ont faite à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais +le pied sur une trappe. + +--Eh bien? + +--Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire à quelque souterrain, +et le souterrain a peut-être une issue sur la campagne. Dans ce cas, +nous sommes sauvés. + +--Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. Tu vois bien que la +pauvre enfant est à bout de forces et hors d'état de marcher.... + +--Seigneur, si je trouve le souterrain comme j'ai trouvé la trappe, et +si ce souterrain aboutit, comme je l'espère, en rase campagne, Holkar +sera averti dès le milieu de la nuit.» + +Corcoran se leva aussitôt. + +Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe, qu'il souleva avec +beaucoup de peine, derrière l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier +de trente marches. + +«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je veille.» + +Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet et il parvint à +allumer un des cierges de l'autel. Sougriva le prit et descendit avec +précaution. Au bout de quelques minutes il revint. + +«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor aboutit à une +grille, à cent pas d'ici, derrière le bivouac des Anglais. Je suis sûr +maintenant d'arriver à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas sur la +route. + +--Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est tranquille, la matinée +sera orageuse, et dis à Holkar de se hâter. + +--Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père, Holkar, que sa fille +est sous la garde du plus brave et du plus généreux des hommes. Et vous, +capitaine, dormez un instant, c'est à moi de veiller sur nous....» + +Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme de coupe et partit. + +Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit près d'elle et lui +dit: + +«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du bonheur que je goûte ce soir +près de vous.... + +--Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il me semble que j'ai +toujours vécu ainsi, et que ma vie passée, si paisible et si douce, +n'était qu'un rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier. + +--Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton. + +--Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu peur. J'ai cru qu'on +voulait me tuer. J'ai cru que je me tuerais moi-même pour échapper à cet +infâme Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant dans le camp anglais, +et j'en ai été sûre quand j'ai vu avec quel courage et quel sang-froid +vous aviez bravé tous les dangers.» + +Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves. + +«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il vaut mieux passer la +nuit dans cette pagode en causant paisiblement de Brahma, de Siva et +de Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs carabines), que de +chercher sottement le propre manuscrit du seigneur Manou, le plus sage +des Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie des sciences de +Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au monde que de sauver les belles +princesses ou de donner sa vie pour elles.» + +Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le danger ne paraissait pas +d'ailleurs très-grand, à cause de la fatigue des Anglais. + +Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était d'un oeil, comme les +chats, ses cousins germains; et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait +les plus petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin, à défaut de +ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au moindre son. + +C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille, et que Sita elle-même +succombait à la fatigue, Corcoran s'étendit sur une natte et dormit +jusqu'au jour. + + + + XII + +Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire? Le pendre.--Bien +volontiers. + +Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde +dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant +toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne +voyait point de serrure. + +Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force +de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait +Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules. + +La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille +s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la +grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques +instants. + +Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des +Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux +factionnaires. + +En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des +coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit, +avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique. + +Aussitôt l'autre garda le silence. + +Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et +John Robarts pour lui couper la tête. + +Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi +éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les +jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon. + +Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se +serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc, +pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de +retrouver John Robarts un jour ou l'autre. + +Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés, +lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour +empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une +couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna +lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride. + +Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue, +s'approcha de lui et lui dit à voix basse: + +«Quel jour? + +--Bientôt! répondit Sougriva. + +--Où vas-tu? + +--Au camp d'Holkar. + +--Veux-tu que je te suive? + +--C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai. +La grande nouvelle arrivera avant une semaine. + +--Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou. + +Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses +camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis +au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand +galop, se dirigeant vers Bhagavapour. + +Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra +même personne. + +Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous +les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour +avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre, +de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent +habituellement la guerre et marquent le passage des héros. + +Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec +curiosité. + +«Avant tout, dit-il, où est Holkar?» + +On le conduisit au palais. + +Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne +dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule +pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même; +mais le désir de la vengeance le soutenait encore. + +«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur +viens-tu m'annoncer? + +--Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva, +l'ami de Tantia-Topee et le vôtre. + +--Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu, +Sougriva? + +--Du camp anglais. + +--Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où +sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de +ma pauvre Sita!» + +De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard. + +«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée. + +--Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao? + +--Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave +Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.» + +En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de +Corcoran et de Sita. + +«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant. +Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il +faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain. + +--Bien! dit Holkar. Appelle Ali!» + +Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ. + +«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie. +Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.» + +En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les +rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de +harnacher l'éléphant favori d'Holkar. + +«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père.... +Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide. + +--Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous +rends, vous m'accorderez une grâce. + +--Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma +fille! s'écria Holkar. + +--Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la +vie du lieutenant John Robarts. + +--Tu veux sauver ce Feringhee? + +--Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je +sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un +Anglais! + +--Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres +avec lui.» + +En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit +quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée +anglaise. + +«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de +Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai +des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant, +aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement +errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je +pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre +conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent +et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs +blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés, +leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs, +la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font +fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes +enfants?... + +«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot +d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au +camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.» + +A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir. + +«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux, +que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!» +ajouta-t-il. + +En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de +deux régiments de cavalerie. + +Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran +soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar +arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille. + + + + XIII + +La toilette du capitaine. + +Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit avait éveillé tout le +monde, et Corcoran le premier. + +Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit à la fenêtre où +Louison était toujours étendue, indécise entre la veille et le sommeil, +étendit les bras en bâillant et regarda l'horizon. + +Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles seules brillaient encore +d'un vif éclat avant de disparaître. La lune était déjà couchée. + +A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les +rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y eût alors dans tout le +pays. + +Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mêmes, qui +s'étiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se +battre. + +Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement. + +Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix mille livres sterling +promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en Écosse +peut-être, d'autres disent en Angleterre,--oui, c'est en Angleterre, +je m'en souviens maintenant,--à trois lieues de Cantorbéry, une tante +rousse et laide. + +Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la +propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du +piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles +blondes qui jouent du piano, quelle félicité! + +Mais revenons à la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des +chansons admirables et des romances sans fin, où la lune, les petits +oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes +jouaient le premier rôle,--tout comme dans nos admirables romances +françaises,--ce qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches +rousses de John Robarts, qui de son côté, pensait trois fois par semaine +aux yeux bleus de Julia. + +De cette coïncidence des pensées naquit, comme on devait s'y attendre, +une sympathie réciproque. + +Mais comme miss Julia était une héritière de quinze mille livres +sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et +comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors +du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents +livres sterling à son tailleur, son bottier, son passementier et ses +autres fournisseurs,--John fut mis poliment à la porte du cottage +délicieux où miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mère. + +De désespoir, John demanda à passer dans l'Inde, espérant y faire +fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs. + +Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection de sir Richard +Barrowlinson, baronnet, dont nous avons déjà parlé, et l'un des +directeurs de la compagnie. + +Mais quoique John Robarts fut très-brave, il n'avait pas encore trouvé +l'occasion de montrer son courage, et il en était réduit à désirer +que tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, eût le plaisir +d'éteindre l'incendie et d'égaler la gloire d'Arthur Wellesley, duc de +Wellington. De là vient qu'il battait la campagne soir et matin avec +tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer le trésor nécessaire pour +acheter le délicieux cottage qu'on voit près de Cantorbéry,--Robarts +House,--et, avec le cottage, la jeune propriétaire. + +De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran +et de Sita. + +Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran. + +«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va +paraître. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp +les mains vides.» + +Son ardeur finit par éveiller tout le monde. + +Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des +porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et +d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les +yeux de Corcoran. + +Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du Breton, le rendait de +fort mauvaise humeur. + +«Sont-ils heureux, ces _goddem_, pensait-il, de pouvoir faire leur +toilette comme à l'ordinaire, et de se tenir prêts à paraître devant les +dames... Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, sur ma parole. +Mes habits sont couverts de poussière, mes cheveux sont entortillés l'un +dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir +une mine hâve, pâle et fatiguée comme si j'avais peur ou comme si je +m'ennuyais! Sita va s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de +fusil, et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera de moi que le +souvenir d'un grand malpeigné.... Mais comment faire? comment éviter ce +malheur?» + +Il la regarda quelque temps d'un air attendri. + +«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans doute qu'elle est dans +le palais de son père, et qu'elle a cent esclaves à son service.... +Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de +bonheur à donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah! +à quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher +paisiblement le manuscrit des lois de Manou.» + +Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui vint une idée. + +Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et allaient remettre +leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque +Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de +s'approcher. + +Celui-ci vint sous la fenêtre. + +«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante à +lui faire.» + +John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres +sterling. + +«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine? +Je savais bien que vous en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne +vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte, +remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sûr que +Barclay vous remettra en liberté en vous priant seulement de vous +rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.» + +Corcoran souriait. + +«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous +et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit +pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau, +des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous +assez bon pour me prêter.... + +--Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure parut plaisante, tout ce +que vous voudrez.» + +Et il lui porta lui-même son nécessaire de voyage. + +«Quant à la capitulation, ajouta-t-il.... + +--Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trêve pour +réfléchir et prendre un parti. + +--Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez, +capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait +dévorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre +Waddington. + +--Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison +en a mangé. Cette pauvre bête n'avait pas encore dîné. + +[Illustration: Préparatifs de combat de sir John Robarts. (Page 196.)] + +--Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus +qu'à la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre +aux femmes?... Est-ce que les Français font la guerre aux femmes?... + +--Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons pas en des conversations +inutiles le quart d'heure de trêve que vous m'avez accordé.» + +Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença sa toilette, qui fut assez +sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de +peur de surprise. + +Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par +trahison. + +Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda sa montre, le délai +fixé expirait. Il voulut du moins, avant de mourir, dire un dernier +adieu à la fille d'Holkar. + +Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux: + +«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné. Puis, reconnaissant la +pagode et se rappelant les événements de la veille: + +«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux.... j'étais à Bhagavapour, sur +le trône de mon père.... vous étiez à mes côtés.... + +--Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu sa promesse et que +votre père va venir à votre secours... Puisse-t-il arriver assez tôt +pour vous délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident.... + +--Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je suis sûre que vous +serez vainqueur.... Mon songe me l'a dit, et les songes ne sont pas +menteurs.... + +--Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous garderez de moi un éternel +souvenir. + +--Je jure, dit Sita, que je vous...» + +Elle s'arrêta et reprit en rougissant: + +«.... Que je ne vous oublierai jamais!» + +Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à la fenêtre. + +Déjà Robarts s'impatientait. + +«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la fête va commencer. +Il faut que nous soyons de retour au camp avant dix heures du matin, et +il est déjà six heures. + +--Je suis prêt.» cria Corcoran. + +Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos pour éviter une +grêle de balles qui tomba tout autour de lui. Les balles s'aplatirent +contre le mur sans blesser personne. + +Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient forcés de se mettre +à découvert, Corcoran mit Robarts en joue, et tira. Le coup partit: la +balle fit un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva une mèche de +cheveux. + +Robarts recula instinctivement et chercha un abri derrière l'arbre le +plus voisin. + +«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il faut viser quand on s'en +mêle, je n'ai voulu que trouer votre chapeau.» + +Tout à coup un incident tragique faillit mettre fin à l'assaut et +introduire l'ennemi dans la place. + +Un des Anglais, se glissant rapidement le long du mur, essaya de passer +par la brèche ouverte la veille, et comme Corcoran avait mal barricadé +l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais aurait pénétré par là +dans la pagode, et, suivant toute apparence, aurait mis fin au combat en +frappant le Breton par derrière. + +Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière le battant de la porte, +elle attendait l'Anglais. Tout à coup, d'un violent effort il poussa la +barricade, renversa deux ou trois planches mal assujetties et pénétra +à moitié dans la place, mais la tigresse le renversa d'un seul coup de +patte et le mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le dernier +soupir. + +Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison en appétit, et elle +aurait peut-être sacrifié le plaisir de combattre au déjeuner, si un +coup de sifflet de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste. + +Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle d'Holkar. Sougriva avait-il +rempli sa mission? + +Avec cela, ses munitions s'épuisaient. + +Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était comme une cible +pour quarante ou quarante-cinq carabines dont le feu protégeait ceux +qui faisaient manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder tout +entière. Les gonds étaient à demi descellés. + +Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la masse des assaillants cinq +coups de revolver. Aux malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les +coups avaient porté; mais sa position n'en devenait pas meilleure. + +«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne vous effrayez de rien.» + +Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison faisait +l'arrière-garde. + +Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas immense, et par la +brèche ouverte entrèrent à la fois tous les assaillants. + +Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent Louison seule à +découvert sur l'escalier. Derrière elle on entendait le bruit du +revolver que Corcoran rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était +tortueux et cachait Corcoran aux regards. + +«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur, c'est un nouveau siége à +faire. Rendez-vous, capitaine! toute résistance est impossible. + +--Le mot impossible n'est pas français. + +[Illustration: Siège de l'escalier. (Page 201.)] + +--Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé. + +--Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous prends, moi, je vous +couperai les oreilles. + +--Apprêtez les armes!» cria Robarts. + +Les soldats obéirent. + +«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, quelques marches de +plus, les balles pourraient frapper le mur et ricocher sur vous.» + +Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi de Louison. De cette +façon, grâce à la construction de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri +des balles, et quant à un combat corps à corps dans un espace aussi +resserré, tout l'avantage était évidemment pour Corcoran et Louison. + +Mais un évènement inattendu changea la face des affaires. + +Tout à coup un soldat anglais, qui était resté dehors pour empêcher la +fuite de Corcoran, entra brusquement dans la pagode en criant: + +«Voici l'ennemi qui arrive! + +--Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel Barclay qui nous envoie +du renfort. + +--C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.» + +Effectivement on entendait le galop pesant de la cavalerie. + +«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà dix mille livres sterling +jetées à l'eau, sans compter ce qu'Holkar nous réserve.» + +Et tout haut: + +«Hors d'ici tous! A cheval!» + +Toute la troupe se hâta d'obéir. + +«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et chargeons cette canaille! +En avant pour la vieille Angleterre!» + +Puis il s'avança au grand trot dans la direction d'Holkar. + + + + XIV + +Comment l'assiégeant devint l'assiégé. + +Quoique les deux troupes fussent fort inégales en nombre, les chances du +combat étaient assez partagées. + +Outre que la cavalerie anglaise, toute composée d'Européens, était fort +supérieure dans les luttes d'homme à homme à la cavalerie d'Holkar, +la disposition du terrain ne permettait pas à Holkar d'envelopper les +Anglais et d'user de l'avantage du nombre. + +La pagode était située sur une éminence, au milieu d'un jungle épais, +qui s'élevait fort au-dessus de la taille d'un homme ordinaire, et au +travers duquel il était impossible à un cavalier de pénétrer. + +Trois chemins tracés à travers le jungle, aboutissaient à cette +éminence, et ces chemins, assez étroits, étaient faciles à défendre. Une +fois engagée dans ces défilés, la cavalerie d'Holkar se trouvait face +à face avec les Anglais, et l'issue du combat dépendait du courage +individuel plus que du nombre des combattants. + +Holkar frémissait de rage en voyant ces obstacles que la nature et la +disposition du terrain lui opposaient. + +Au reste, le premier choc des deux cavaleries n'était pas fait pour lui +donner grande confiance. Les Indiens soutinrent assez bien la +première décharge; mais quand ils virent les Anglais,--John Robarts +en tête,--s'avancer sur eux au grand trot, le sabre nu, et prêts à les +mettre en pièces, rien ne put retenir les fuyards. + +Ils tournèrent bride sur le champ et revinrent sur la route de +Bhagavapour. Là, Holkar les rallia, et leur montrant le petit nombre des +Anglais, leur rendit la confiance et l'audace. + +John Robarts, emporté par son ardeur, voulut pousser plus loin son +avantage et crut mettre ses ennemis en déroute; mais arrivé sur +la grande route, à l'entrée d'une vaste plaine où Holkar pouvait +l'envelopper sans peine, il changea de dessein et revint sur ses pas au +petit trot. + +Holkar le poursuivit mollement. + +Sougriva s'approcha de lui. + +«Je n'entends rien, dit Holkar. Est-ce que Corcoran aurait péri, ou bien +serait-il prisonnier avec ma fille? + +--Seigneur, dit Sougriva, je vais m'en assurer. A coup sûr, votre fille +est vivante, car les Anglais ont trop d'intérêt à la garder pour +toucher à un seul cheveu de sa tête, et quant au capitaine, je l'ai vu à +l'oeuvre, et la balle qui doit le tuer n'est pas encore fondue.» + +Comme il finissait de parler, on entendit une grande clameur poussée par +les Anglais. C'était Corcoran qui s'échappait de la pagode, précédé de +Louison et de la belle Sita. Le Breton faisait l'arrière-garde. + +En voyant les Anglais sortir de la pagode, il s'était bien douté de +l'arrivée d'Holkar; mais comme il n'avait pas grande confiance dans la +valeur des malheureux Indous, il n'espérait pas être délivré de vive +force. Avant de rien tenter, il voulut consulter Sita. + +«Nous sommes à cinq cents pas de votre père, dit-il, voulez-vous le +rejoindre à tout prix?» + +Pour toute réponse, elle se tint prête à le suivre. + +«Faites bien attention! dit Corcoran, la bataille est commencée, et les +balles ne connaissent personne, je vais lancer Louison en avant dans le +chemin de gauche qui est à peine gardé.... A la vue de Louison, les cinq +ou six cavaliers qui sont là en éclaireurs s'écarteront, vous ne pouvez +en douter.... Vous suivrez Louison, et moi je vous suivrai.» + +Et, en effet, profitant de la distraction des Anglais, dont toute +l'attention était tournée du côté d'Holkar, tous trois traversèrent +heureusement l'espace découvert qui les séparait du jungle, s'engagèrent +dans les broussailles, et guidés par le bruit des coups de feu, +rejoignirent sains et saufs Holkar et sa cavalerie. + +En revoyant sa fille délivrée, Holkar, plein de joie, la serra dans ses +bras, et se tournant vers Corcoran: + +«Ah! capitaine, dit-il, comment ferai-je pour m'acquitter envers vous? + +--Seigneur Holkar, répliqua le Breton, aussitôt que vous aurez quelque +loisir je vous prierai de chercher avec moi le fameux manuscrit des +lois de Manou que l'Académie de Lyon redemande à cor et à cri: mais +aujourd'hui nous avons d'autres affaires. Si vous m'en croyez, nous +allons faire retraite vers Bhagavapour. L'armée anglaise doit être en +marche, à l'heure qu'il est, sous le commandement du colonel Barclay; +il ne faudrait pas beaucoup de temps à un officier plus actif pour nous +couper la retraite..... Partez, et partez vite!... + +--Et vous? demanda Holkar. + +--Oh! moi, c'est autre chose.... Si vous voulez me laisser un de vos +deux régiments, je vous promets d'enfermer John Robarts dans la +pagode et de l'enfumer comme un renard. Ah! il voulait me fusiller, ce +gentleman! Eh bien, je vais, moi, lui apprendre à vivre.» + +Cette idée plut beaucoup à Holkar. + +«Capitaine, dit-il à Corcoran, c'est à vous d'accompagner Sita, et à moi +de couper la gorge à John Robarts! + +--En toute autre occasion, j'accompagnerais Sita avec plaisir; mais +aujourd'hui, je n'en ferai rien.... Robarts m'a provoqué, je suis tout à +Robarts! + +--Eh bien! dit Holkar, je reste. + +--Au moins, ajouta Corcoran, envoyez des éclaireurs au-devant des +Anglais, afin d'être prévenu de leur arrivée.» + +Et, en effet, Sougriva fut chargé, avec une trentaine de cavaliers, de +surveiller les mouvements de l'ennemi: + +«Maintenant, dit Corcoran, que Sita monte dans son palanquin, et que +l'éléphant soit retenu sous bonne garde, hors de la portée des balles, +et en avant sur ce maudit Robarts!» + +Animés par l'exemple d'Holkar et du capitaine qui marchaient au +premier rang, les Indous s'avancèrent assez fièrement à la rencontre de +l'ennemi. Celui-ci, de son côté, fit retraite. + +John Robarts, dès l'arrivée d'Holkar, avait envoyé un soldat qui devait +rejoindre le colonel Barclay et l'avertir du danger de son lieutenant. + +Dès qu'il vit que Corcoran s'était échappé, il devina que sa position +allait devenir très-critique. Aussi, sans attendre d'y être forcé, John +Robarts chercha un asile dans la pagode qui avait servi de forteresse à +Corcoran. + +Il répara tant bien que mal les brèches que sa propre troupe avait +faites. Il releva et referma la porte, entassant des meubles de toute +espèce pour la barricader. + +Quand les soldats d'Holkar parurent, quarante-trois carabines anglaises +se montrèrent à travers les meurtrières et firent une décharge générale. +Il y eut quelques morts et dix blessés parmi les Indous, et ce début +fâcheux refroidit un peu leur ardeur. + +«Je promets mille roupies, dit Holkar, au premier qui mettra le pied +dans la pagode.» + +Mais cette offre ne tenta personne. Les malheureux Indous se voyaient +exposés, sans abri, à un feu terrible. Au contraire, l'ennemi était à +couvert. + +«Voyons, dit Corcoran à Holkar, il faut donner l'exemple, car ces +pauvres diables ont une peur terrible d'aller voir Brahma et Wichnou +face à face.» + +Il mit pied à terre, et, suivi d'une vingtaine d'hommes, alla ramasser +le tronc d'arbre qui avait déjà servi aux Anglais contre lui. Il le +poussa comme un bélier contre la porte de la pagode, qui céda du coup et +fut à demi renversée sur la barricade qui la soutenait par derrière. + +A cette vue, les Indous poussèrent un cri de joie; mais cette joie fut +courte, car les carabines anglaises s'abaissèrent de nouveau dans la +direction des assaillants, et cette fois à une si courte distance, que +les plus braves s'arrêtèrent n'osant franchir cette redoutable brèche. + +Corcoran, qui vit leur hésitation, se hâta de commander le feu; mais +une double décharge enveloppa les combattants d'un nuage de fumée. +Cinq Anglais étaient renversés, morts ou mourants. Dix ou douze Indous +avaient eu le même sort. Le reste, découragé par ce mauvais succès, +inclinait visiblement vers la retraite. Holkar lui-même paraissait +indécis. + +«Ah! pensa le Breton en soupirant, si j'avais seulement avec moi deux ou +trois bons matelots du _Fils de la Tempête_, comme nous monterions tout +de suite à l'abordage! mais avec ces poules mouillées, il n'y a rien à +faire. Encore, dit-il à Holkar, si vous aviez amené un canon! + +--Mais, répliqua Holkar, si nous mettions le feu à la pagode? Qu'en +dites-vous? + +--J'aurais aimé, dit Corcoran, oui, j'aurais aimé à prendre vivant ce +gentleman mal élevé qui voulait me faire fusiller.... Enfin! puisqu'il +n'y a pas moyen de faire autrement, grillons-le.» + +Aussitôt les Indous se hâtèrent de couper les herbes sèches du jungle et +de les entasser tout autour de la pagode. Mais, au moment où l'un d'eux +y mettait le feu, on entendit quelques coups de fusil dans le lointain. + +A ce bruit, Corcoran et Holkar prêtèrent l'oreille. + +«Laissez là ces Anglais et votre vengeance, dit le Breton, et reprenons +au grand trot le chemin de Bhagavapour; ces coups de feu doivent venir +de l'avant-garde de Barclay.» + +Au même instant Holkar donna ordre de tourner bride, de revenir sur la +grande route, de se former en bataille et d'attendre là les événements. + + + + XV + +Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du puissant +Scindiah, aux pieds de la belle Sita. + +Sougriva ne tarda guère à paraître, chaudement poursuivi par +l'avant-garde du colonel Barclay. + +Celui-ci, qui déjà levait son camp pour marcher sur Bhagavapour, avait +appris avec un étonnement mêlé d'indignation le danger qui menaçait +Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie pour venir au +secours de son lieutenant. + +Sougriva, en essayant de résister à la charge impétueuse des Anglais, +avait perdu la moitié de sa troupe, et regagnait Holkar à grand'peine, +car les Anglais ne lui laissaient aucun repos. + +Cependant, à la vue des deux régiments d'Holkar disposés en ordre +de bataille et paraissant les attendre de pied ferme, l'élan de la +cavalerie anglaise se ralentit. + +A l'ordonnance et à la fermeté des cavaliers d'Holkar, le colonel +Barclay reconnut sans peine que le commandement devait être entre +les mains d'un officier plus exercé ou plus habile que le dernier des +Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions pour déborder l'aile droite +des Indous, tourner leur centre et les prendre entre deux feux. Si son +projet réussissait, Holkar, coupé de Bhagavapour, sa capitale et sa +forteresse principale, serait mis en déroute, et ce seul coup pouvait +terminer la guerre; chose d'autant plus importante pour le colonel +Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de lui enlever le fruit de sa +victoire, et de donner à un autre la gloire d'une expédition si prompte +et si bien menée. De son côté, Corcoran réfléchissait profondément. +Il voyait sans peine que, excepté lui et peut-être Sougriva, personne +n'était en état de commander les troupes d'Holkar. Le vieux prince +n'avait jamais été un grand guerrier, bien qu'il fût brave. Il manquait +de ce sang froid que donne la nature ou l'habitude des batailles. De +plus, il était troublé par l'idée du danger où sa fille allait retomber +par son imprudence, à lui Holkar; enfin il avait la plus grande +confiance dans son ami Corcoran. + +«Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait une faute très-grave: +vous en assiégeant cette maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le +ciel confonde), et moi en vous laissant faire. + +--Ne vous excusez pas, répondit Holkar; c'est moi qui suis un vieux fou +de risquer la liberté de ma fille et mon trône pour le plaisir de brûler +quarante ou cinquante Anglais. + +--N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne parlons jamais du passé, +pensons à l'avenir. Rien n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir +ferme. Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement de la droite. Vous +aurez en face la cavalerie des cipayes, parmi lesquels Sougriva a des +amis qui l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde pour moi la +gauche, où je vois que le colonel Barclay veut porter tout son effort, +car c'est là qu'il a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous +laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si vous êtes tourné, ne +vous effrayez pas, et ne lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite +est assurée. + +--Et ma fille? dit le vieillard. + +--Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle fasse lentement sa retraite +sur Bhagavapour sous la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous +de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, mais de faire bonne +contenance et de regagner Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions +trop longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait le temps +d'arriver, et nous serions enveloppés et taillés en pièces. Demain, avec +toutes nos forces, nous pourrons présenter la bataille à forces égales, +et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons, Holkar, quand on +s'est mis dans le danger par sa faute il faut en sortir par un coup de +vigueur. Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que votre aïeul Rama +aurait avalé dix mille Anglais comme un oeuf à la coque.» + +Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà montée sur son +éléphant: + +«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. Aujourd'hui elle connaît +ses devoirs et saura les remplir comme il faut. Louison! voici votre +maîtresse.... Vous lui devez respect, amour, fidélité, obéissance.... Si +vous y manquez un seul jour, notre amitié est rompue....» + +Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage de Louison. Il +regardait de travers la tigresse et l'écartait avec sa trompe. Louison, +qui n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter. Corcoran jugea +nécessaire de la calmer. + +«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités seront connues de tout +le monde aussi bien que de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant) +vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire connaissance.» + +De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire sur son favori Scindiah, +le força de contracter alliance avec la tigresse, et même fit monter +celle-ci dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds de la princesse +en se pelotonnant joyeusement et mollement comme un chat angora. De +temps en temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme pour regarder +Sita, et paraissait jaloux de la faveur dont jouissait Louison. + +C'est après avoir pris tous ces arrangements, et forcé Sita de partir +avec son escorte, que Corcoran, libre de tout soin, ne pensa plus qu'à +couvrir la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille ce jour-là. + +Le temps pressait, les Anglais allaient charger. Barclay, après avoir +laissé respirer ses chevaux, essoufflés d'une course trop précipitée, +donna le signal de l'attaque. + +Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si impétueux, qu'elle +traversa la première ligne de Corcoran et se préparait à enfoncer la +seconde; mais le Breton avait placé un escadron en embuscade derrière un +pli de terrain. Dès que la cavalerie anglaise eut dépassé l'embuscade, +Corcoran la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le désordre. +Les Indous, ralliés et ramenés au combat, repoussèrent à leur tour les +Anglais. Corcoran donnait partout l'exemple, et ne s'épargnait pas. De +son côté, Barclay, étonné d'une résistance à laquelle il ne s'attendait +pas, excitait ses soldats à bien faire. + +Dans le fort de la mêlée les deux chefs se reconnurent. + +«Monsieur Corcoran, dit Barclay, voilà comme vous cherchez le manuscrit +des lois de Manou. Si je vous prends, vous serez fusillé, monsieur le +savant! + +--Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez pendu! + +--Pendu! moi! un gentleman! s'écria Barclay furieux. Pendu!» + +Et il tira un coup de revolver sur Corcoran. Celui-ci fut légèrement +blessé à l'épaule. + +«Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sûr.» + +Et il tira à son tour; mais le colonel fit cabrer à propos son cheval, +qui reçut la balle dans le poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta +son maître hors de la mêlée. + +Les escadrons anglais firent lentement leur retraite. Ils étaient +mollement poursuivis, Corcoran redoutant toujours l'arrivée de +l'infanterie de Barclay. + +Mais à l'autre extrémité du champ de bataille la fortune était moins +favorable. La gauche des Anglais était défendue par le traître Rao, qui +avait rejoint l'armée anglaise avec les déserteurs d'Holkar. + +Holkar résista vaillamment, et même il serait venu à bout de Rao, +lorsqu'un renfort inattendu fit pencher la balance contre les Indous. + +Ce renfort n'était autre que la petite troupe de John Robarts, qui, +voyant la retraite de Corcoran et d'Holkar, était sortie de la pagode, +avait repris ses chevaux et, guidée par la fusillade, venait se jeter +dans la mêlée. + +Aussitôt les soldats d'Holkar commencèrent à reculer, lentement d'abord, +puis en désordre, et à se pelotonner autour de l'éléphant de Sita, qui +continuait sa route vers Bhagavapour. Là, le combat devint terrible. Les +cipayes au service de la compagnie des Indes, conduits par John Robarts, +montrèrent un grand acharnement. Les cavaliers d'Holkar, n'espérant +presque plus atteindre Bhagavapour, combattaient avec fureur. + +Enfin Holkar fut renversé de son cheval par un coup de sabre et tomba +sous les pieds de Scindiah. + +Sita poussa un cri de douleur. + +Aussitôt le sage et grave Scindiah saisit délicatement avec sa trompe le +pauvre Holkar et le déposa dans le palanquin à côté de sa fille. Puis, +comprenant le danger que courait sa chère maîtresse, il opposa sa masse +énorme au flot des fuyards et des assaillants. Autour de lui éclatait la +fusillade; mais lui, impassible comme un dieu, écartait avec sa trompe +les ennemis les plus avancés, ou les foulait aux pieds, et recevait une +pluie de balles sans en être ébranlé. + +D'un autre côté, la vue de Louison épouvantait les plus braves. La +cuirasse naturelle de Scindiah et les grilles puissantes de la tigresse +étaient pour Holkar et Sita un formidable rempart. + +Mais enfin ils allaient céder au nombre. Déjà le brave Sougriva, +commandant de l'escorte, renversé sous son cheval mort, venait d'être +fait prisonnier. Holkar, grièvement blessé, ne pouvait plus donner +d'ordres; et les Indous commençaient à fuir, lorsque Corcoran, regardant +autour de lui, courut au secours de son aile droite en danger et surtout +de l'infortunée Sita. + +Jusque-là il n'avait pensé qu'à faire sa retraite en bon ordre; mais +quand il vit Sita près de retomber aux mains de ses ravisseurs, il se +sentit transporté de fureur, et, rassemblant autour de lui ses meilleurs +cavaliers, il se précipita avec toute sa troupe sur le malheureux Rao, +rompit sa cavalerie et le mit dans une déroute complète. Il jeta à terre +d'un coup de pointe Rao lui-même, qui tomba mourant sous les pieds des +chevaux, et il allait délivrer Sougriva, mais John Robarts et le petit +nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant devant la charge +irrésistible de Corcoran, se retirèrent assez fièrement et sans être +entamés. + +[Illustration: Corcoran perça d'un coup de pointe le traître Rao. (Page +224.)] + +Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier les mains liées +derrière le dos. A cette vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers +sur John Robarts et ses compagnons, et il commençait déjà à couper avec +son sabre les liens de Sougriva; mais il fut bien étonné d'entendre +celui-ci lui dire à voix basse: + +«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous pas que je vais chercher +des renseignements?... Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et +j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.» + +En même temps, il jeta un regard de travers sur John Robarts, qui +revenait à toute bride pour reprendre son prisonnier. + +«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la guerre comme moi, en +amateur, pourquoi l'en empêcher? Et que m'importe que Robarts soit pendu +ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? Il faudrait être casuiste +pour en voir la différence.» + +Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et rejoignit le puissant +Scindiah, qui s'avançait d'un pas grave et majestueux, ne se hâtant pas +plus que s'il eût défilé à la parade. + +Louison marchait à côté de lui, moins gravement, sans doute, car elle +avait un caractère plus capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins +sa part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué au salut de +l'empire. + +Corcoran couvrait la retraite et commandait l'arrière-garde, qui fut +d'ailleurs très-peu inquiétée. En se rapprochant de Bhagavapour, le +colonel Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager dans +quelque embuscade, il fit halte à une lieue de la ville. + +Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie pour entamer un +siége régulier. Ce n'est pas que la place fût très-forte. Ses remparts +dataient du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la confédération +des Mahrattes, tenaient tête à la cavalerie tartare de Tamerlan. + +Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus profonds, réparé +quelques brèches, garni de canons les vieilles tours et les murailles. + +Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre la place contre +les Anglais, et Corcoran, plein de confiance dans son génie et dans les +paroles de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever le siége. Sa +première précaution fut de faire remonter la Nerbuddah à son propre +brick, _le Fils de la Tempête_, et de le cacher dans un coude du fleuve, +afin d'en ôter la possession aux Anglais et de pouvoir à son gré passer +sur l'une ou l'autre rive. + + + + XVI + +Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf +queues. + +Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay, rejoint par ses canons +et son infanterie, essaya de brusquer l'assaut, croyant n'avoir +affaire qu'à un rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie, +combleraient le fossé et laisseraient une brèche praticable. + +Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté de Corcoran. +Celui-ci, dans un duel d'artillerie qui dura environ deux heures, +démonta une vingtaine de canons anglais et mit le feu aux caissons de +munitions. L'explosion fit périr deux ou trois cents Anglais et cipayes, +et Barclay vit bien qu'il faudrait faire un siége régulier. + +Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont des ouvriers +médiocres, plus agiles que robustes. Les Européens, accablés par +la chaleur du climat et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de +besogne. De plus, ils étaient découragés par les fréquentes sorties de +Corcoran. + +Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau était peu +considérable, allait et venait à volonté, passant de l'une à l'autre +rive de la Nerbuddah, employant ses douze matelots et son second à +manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des remparts. + +Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément les Anglais, les +harcelait avec un corps de cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah +avec quelques compagnies d'infanterie portées sur des barques légères, +et commençait à faire craindre au colonel Barclay d'être forcé de lever +le siége de Bhagavapour, faute de vivres et de munitions. + +Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient l'emporter sur +la discipline et la fermeté inébranlable des Anglais. Après un siége qui +avait déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé par ses soldats +indous, ne pouvait plus douter du destin de Bhagavapour et d'Holkar. +Déjà l'on commençait dans la ville à prévoir le dernier assaut et à +désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, les soldats d'Holkar +paraissaient prêts à se révolter et à livrer la ville au colonel +Barclay. + +Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs tranchées et mis en +position leurs batteries, commencèrent à canonner si vivement la porte +de la ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et qu'une large +brèche livra passage aux assaillants. Holkar, encore souffrant de sa +blessure, tint conseil avec Corcoran en présence de Sita. + +«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La brèche a plus de quinze +pas de long, et nous aurons un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il +faire? + +--Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère que trois partis à +prendre: ou capituler....» + +Holkar fit un geste d'horreur. + +«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez être prisonnier des +Anglais à aucun prix.... Et pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des +Indes est composée de philanthropes qui seront heureux de vous faire une +pension pour assurer la tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre +mille francs de rente, par exemple.... + +--J'aimerais mieux mourir, dit Holkar. + +--Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut rien. Le second est de +monter sur mon brick, _le Fils de la Tempête_, avec Sita, d'emporter +vos diamants, votre or et tout ce que vous avez de plus précieux, de +descendre la rivière pendant la nuit, de traverser la mer des Indes +avant que les Anglais aient eu le temps d'y prendre garde, de passer en +Égypte et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie sur le bateau à +vapeur _l'Oxus_, dont mon ami Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait +la traversée d'Alexandrie à Marseille. + +--Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, je vous confie ma +fille, ce que j'ai de plus cher au monde... Pour moi, je reste.... +Le dernier des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines de sa +capitale. Je mourrai les armes à la main, comme Tippoo-Saëb, mais je ne +fuirai pas. + +--Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que j'attendais! Restons ici, +et faisons à ces coquins d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne +puisse retourner à Londres pour le raconter aux badauds de son pays.... +Mais pour n'avoir aucune inquiétude, il faut d'avance embarquer Sita sur +mon brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque malheur, elle sera +du moins en sûreté. + +--Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous que je veuille vivre +sans mon père et....» + +Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se reprit et ajouta: «Ou +nous périrons, ou nous vaincrons ensemble. + +--Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont qu'à se bien tenir.» + +Comme il sortait pour se rendre sur la brèche, un cipaye parut, +demandant à lui parler. + +«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton nom? + +--Bérar. + +--Qui t'envoie? + +--Sougriva. + +--La preuve? + +--Voyez cet anneau. + +--Et que dit Sougriva? + +--Il vous envoie cette lettre.» + +Corcoran ouvrit la lettre et lut: + +«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera cette lettre, est +sûr; il déteste les Anglais autant que vous-même.... Demain matin à cinq +heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation du colonel +Barclay et du lieutenant Robarts. Aucun des deux ne me croyait si près +de lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale. La garnison +cipaye de Meerut a pris les armes et tiré sur ses officiers européens. +De là, elle est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier Grand +Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais.... Ce sont ces nouvelles +qui ont décidé Barclay à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le +gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout prix avec Holkar et de +revenir. Si l'assaut de demain ne réussit pas, la retraite est décidée. +De mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les dépêches sur +la table du colonel Barclay, et je les ai fait lire à cinq ou six de +mes amis cipayes, qui ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous +jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec vous sur la +brèche; mais je vous serai plus utile au camp. Ayez bonne espérance et +attendez-vous à tout. + + «Sougriva.» + +Corcoran étonné regarda le messager. + +«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?» demanda-t-il avec +quelque défiance. + +L'Indien lui répondit: + +«Qu'importe, puisque me voilà? + +--Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? Est-ce qu'ils te payent +mal? + +--Très-bien, au contraire. + +--Es-tu mal nourri? + +--Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision de riz, pour +qu'aucune main impure n'y puisse toucher. + +--Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?» + +Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses cicatrices. + +«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure du _chat aux neuf +queues_. Tu as reçu le fouet? + +--Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me suis évanoui au +vingt-cinquième, on a continué de frapper, on m'a mis pour trois mois à +l'hôpital et j'en suis sorti il y a cinq semaines. + +--Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda encore le capitaine. + +--C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là, je m'en charge. +Sougriva et moi, nous ne le quittons pas d'une minute. + +--Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran. + +«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva dans le camp anglais? Il +est donc libre? + +--Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs doigts. Quand on l'eut +fait prisonnier, Robarts, qui l'avait reconnu, voulut le faire pendre; +mais pendant qu'on assemblait le conseil de guerre, il a parlé au +factionnaire cipaye qui le gardait à vue. L'autre l'a laissé échapper +et a déserté avec lui. Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait +fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a apaisé. Sougriva +est revenu le soir même, déguisé en fakir, et s'est fait reconnaître des +cipayes; mais aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient le +pendre, on se révolterait. + +--Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après être rentré au palais +et avoir donné ces bonnes nouvelles à Holkar, il retourna sur le +rempart. + +Au même moment, il vit dans les ténèbres une ombre se glisser au fond +du fossé par la brèche: c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp +anglais. Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye qui +gardait la tranchée et passa tranquillement. + +«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers +soldats, et qui gagnent bien leur argent!» + + + + XVII + +Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards. + +La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De part et d'autre, on se +préparait à l'assaut du lendemain par un repos et un silence absolus. +Les sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une de l'autre +qu'elles auraient pu facilement entrer en conversation. En apparence, +tout était tranquille. + +Mais dans la partie du camp anglais occupée par les cipayes, on aurait +pu entendre des mots d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille +des officiers européens. Sougriva se glissait sous les tentes et portait +partout ses ordres mystérieux. + +Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le signal de l'assaut, et +une première colonne de soldats anglais servant d'avant-garde escalada +la brèche, la baïonnette au bout du fusil. + +Au même instant, une fusillade épouvantable les accueillit de front et +sur les flancs; cinq ou six pièces de canons chargées à mitraille firent +une large trouée dans leurs rangs; une rangée de bombes, cachées au fond +du fossé par les soins de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds. +La moitié de la colonne fut détruite en un clin d'oeil. Les autres +redescendirent rapidement la brèche et rentrèrent dans la tranchée. + +A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le bataillon de brèche, ne put +s'empêcher de rire, et les soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque +aucune perte, se sentirent ranimés et pleins de courage. + +Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille et souriant comme +s'il eût été au bal, il avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la +portée de ce premier succès, il attendait avec confiance la seconde +attaque. A côté de lui, se tenait le vieil Holkar, plein d'enthousiasme. +Derrière eux, Louison se promenait d'un air grave et joyeux, sans +effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline que Corcoran +lui avait imposée depuis longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui +faisait deviner et prévenir tous les désirs de son maître, inspirait aux +soldats d'Holkar un respect superstitieux. + +Il y eut un quart d'heure d'attente. + +«Auraient-ils déjà renoncé à l'assaut? demanda Holkar. + +--Non, répliqua Corcoran; mais je suis inquiet de ce silence. Louison!» + +A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme pour mieux entendre +l'ordre du capitaine. + +«Louison, ma chère, dit Corcoran, il s'agit d'avoir des nouvelles. +Qu'est-ce qui se passe là-bas dans la tranchée?... Vous ne le savez +pas?... Eh bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous +allez entrer dans la tranchée, vous cueillerez délicatement entre +vos deux mâchoires le premier Anglais venu,--un officier, si c'est +possible,--et vous me l'apporterez délicatement. Surtout de la prudence, +de la célérité et de la discrétion!» + +Tout ce discours avait été accompagné de gestes très-clairs, et Louison +baissait la tête après chaque phrase pour marquer qu'elle avait compris. +Elle partit comme une flèche, franchit la brèche d'un bond et tomba dans +le fossé; d'un autre bond elle s'élança sur le glacis, et en quelques +secondes elle se trouva dans l'intérieur de la tranchée, où les Anglais, +réunis et ralliés, se préparaient à un second assaut. + +Le premier qui se trouva à la portée de Louison était un lieutenant du +25e de ligne, le brave James Stephens, de Cartridge-House, dans le comté +de Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un coup de dent elle +le saisit dans ses mâchoires et se mit à courir vers la brèche. + +L'action de Louison avait été si prompte et si imprévue, que personne +n'eut le temps de s'y opposer, et la tigresse franchit la brèche +et déposa son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant d'un air +intelligent et doux qui signifiait: + +«Eh bien, mon cher maître, n'ai-je pas bien fait mon devoir?» + +Malheureusement, Louison, un peu pressée et craignant de laisser +échapper sa proie, avait serré si fort la ceinture du malheureux +gentleman, que ses dents avaient pénétré jusqu'aux poumons et que, au +moment où le lieutenant James Stephens, de Cartridge-House fut déposé +sur le sol, il était mort. + +«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui n'est pas forte en +anatomie, n'a pas vu qu'elle le serrait trop fort.... Allons, c'est à +recommencer.... Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur grave. +Vous avez traité cet Anglais comme un beefsteak cuit à point; il fallait +le traiter comme un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez, +et tâchez d'être plus heureuse cette fois.» + +La tigresse comprit parfaitement le reproche de Corcoran et repartit, la +tête basse, honteuse de s'être si maladroitement trompée. + +[Illustration: Le lieutenant James Stephens était mort. (Page 240.)] + +Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si délicatement saisi et +si peu endommagé par ses dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert +sans blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la malheureuse +idée de faire sur Louison une décharge générale. Une balle destinée à +la tigresse entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle du +gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses malheurs, s'il était +infortuné, ce que j'ignore. + +Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il était impossible d'avoir +des renseignements précis sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand +bruit se fit bientôt entendre sur un autre point des remparts qui +était mal gardé. Cent cinquante ou deux cents Anglais environ venaient +d'escalader la muraille, et avaient pénétré dans la ville. Déjà les +soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel ennemi en jetant leurs armes. + +«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur la brèche. Je vais +au-devant de ceux-là. Vous, restez ici! si vous laissez forcer le +passage, tout est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.» + +En même temps, il prit avec lui un bataillon parmi ceux qui gardaient la +brèche, et marcha contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille. + +Sa première précaution fut de renverser les échelles dans le fossé pour +empêcher qu'on ne vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue +profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en faire un cul-de-sac +infranchissable. Par bonheur la rue était fort étroite, et ce travail +fut terminé en quelques secondes. Puis il commença à refouler l'ennemi +de divers côtés dans cette rue, et amenant à son extrémité trois canons +de campagne, il les fit charger à mitraille et somma les Anglais de se +rendre. + +Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette. Aussitôt Corcoran +fit tirer sur eux à mitraille. En un clin d'oeil la rue fut remplie de +morts et de blessés. + +Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran fit une seconde +sommation. Cette fois, il fallut se rendre. Quatre-vingts Anglais +restaient seuls debout sur deux cents qui avaient pénétré dans +Bhagavapour. + +Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de son triomphe. Un grand +tumulte de cris et de gémissements lui fit craindre quelque catastrophe. +Il se hâta de retourner vers la brèche, et, sur son chemin, il rencontra +deux ou trois cents fuyards. + +«Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. Où courez-vous? + +--Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar est blessé à mort. Les +Anglais ont passé par-dessus la brèche! Sauve qui peut! + +--Sauve qui peut! s'écria Corcoran. Misérable, tourne ton visage +à l'ennemi ou je te brûle la cervelle, à toi et à tous ces lâches +coquins!» + +A cette menace, le malheureux Indou retourna sur la brèche, ne se +sentant pas le courage d'affronter la colère du Breton. Les autres +suivirent son exemple, et, plus par excès de peur que par aucun autre +sentiment, firent face à l'ennemi. + +Au reste, la nouvelle n'était que trop vraie. Une colonne ennemie mêlée +d'Anglais et de cipayes, avait recommencé l'assaut, et bien que le +prince Holkar eût vaillamment combattu, le sort de la journée paraissait +décidé. Déjà les vainqueurs entraient dans les maisons du faubourg et +commençaient à piller. + +Holkar, blessé quinze jours auparavant, avait reçu une balle dans la +poitrine et se sentait près de mourir. Entouré d'un petit groupe de +soldats fidèles, il était couché sur un tapis qu'on avait apporté en +toute hâte. Un chirurgien indou étanchait le sang de sa blessure. + +«Ah! mon ami, s'écria-t-il en apercevant Corcoran, Bhagavapour est pris. +Sauvez ma chère Sita! + +--Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez, et qui mieux est, vous +vaincrez! Du courage, Holkar, et la journée est à nous!» + +A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il referma la brèche, +intercepta les communications entre le camp anglais et la colonne +ennemie qui était entrée dans Bhagavapour, et lançant ses meilleures +troupes à la poursuite de celle-ci, il garda la brèche lui-même en +attendant les événements. + +Son espérance ne fut pas trompée. Les Anglais, se voyant si peu nombreux +et enfermés dans la ville, eurent peur d'être faits prisonniers; ils +revinrent sur leurs pas, et forçant le passage à travers les rangs des +Indous, qui ne leur opposèrent aucune résistance, ils reprirent leur +poste dans la tranchée. + +Mais au même moment, un événement inattendu décida la victoire en faveur +de Corcoran. + +On vit tout à coup s'élever une épaisse fumée au-dessus du camp, +derrière les Anglais. Puis on entendit une fusillade terrible. Les +cipayes, conduits par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes, chargé le +colonel Barclay par derrière, tiré sur leurs propres officiers, encloué +les canons des batteries, mis le feu aux caissons et jeté tout le camp +dans un terrible désordre. + +A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable. Il se mit à la tête +de trois régiments d'Holkar et fit une sortie. A cheval, sans uniforme, +habillé de blanc, suivant son habitude, il s'avançait le sabre en main +pour charger l'ennemi. + +[Illustration: Vers la fin du jour Holkar mourut. (Page 250.)] + +Le colonel Barclay était un vieux soldat qu'on pouvait surprendre, +mais non pas ébranler. Sans s'étonner de la trahison des cipayes, il +rassembla autour de lui les deux régiments européens, et commença sa +retraite en bon ordre. Il commandait lui-même la cavalerie et couvrait +l'arrière-garde. Sa haute et fière contenance inspirait aux Indous le +respect et la crainte. + +Corcoran eut peur de quelque retour de fortune et ne voulut pas pousser +plus loin sa victoire. Il se contenta de le harceler pendant une +demi-heure, et revint à Bhagavapour, en faisant observer ses mouvements +par la cavalerie. + +Holkar mourant l'attendait. Près du vieillard était assise la belle +Sita, qui soutenait sur ses genoux la tête défaillante de son père. + +«N'y a-t-il plus d'espoir, chère Sita?» demanda à demi-voix le +capitaine. + +Holkar devina plutôt qu'il n'entendit la question. + +«Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le dernier des Raghouides +sera mort en combattant, comme tous ses aïeux, et je n'aurai pas vu +l'ennemi triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma fille, ma fille... + +--Mon père, dit Sita, ne vous inquiétez pas de moi. Brahma veille sur +toutes ses créatures! + +--Mon ami, reprit le vieillard, je vous lègue Sita. Vous seul pouvez la +défendre et la protéger. Vous seul peut-être le voudrez. Soyez son mari, +son protecteur et son père. Elle vous aime, je le sais, et vous....» + +Corcoran ne put que serrer en silence la main du vieillard, mais ses +yeux disaient assez à Sita qu'elle était aimée. + +Holkar fit appeler les principaux officiers de l'armée. + +«Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif et l'époux de Sita. Je +lui laisse mes États, et je vous ordonne de lui obéir comme à moi-même.» + +Tout le monde obéit sur-le-champ. En quelques jours, Corcoran, par son +courage et sa générosité, s'était concilié tous les coeurs. + +Vers la fin du jour, Holkar mourut après avoir fait célébrer le mariage +de sa fille suivant les rites de Brahma. Corcoran fut aussitôt proclamé +prince des Mahrattes, et dès le lendemain se mit à la poursuite des +Anglais, en laissant à la fille d'Holkar le soin de rendre les derniers +devoirs à son père. + +Sur la route que suivait l'armée anglaise, on ne voyait que cadavres +abandonnés sans sépulture. Les cipayes, embusqués dans les jungles, +faisaient un feu de tirailleurs très-incommode et massacraient tous les +traînards. Tout à coup, à un détour du chemin, Corcoran aperçut de loin +un objet bizarre qui ressemblait à un pendu. + +[Illustration: Fin tragique de John Robarts, lieutenant des hussards de +la reine. (Page 253.)] + +En se rapprochant, il reconnut que le pendu portait un habit rouge et +des épaulettes. + +Plus près encore, il reconnut que le pendu était M. John Robarts, +lieutenant des hussards de la reine Victoria. + +Il se tourna vers Sougriva, qui était à cheval à côté de lui, et lui +dit: + +«Mon cher Sougriva, le destin t'enlève ta proie. John Robarts est +pendu!» + +Sougriva sourit avec satisfaction. + +«Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu? + +--Toi, peut-être? + +--Oui, seigneur capitaine. + +--Hum! dit Corcoran. C'était bien assez de le tuer. Tu es un peu trop +vindicatif, mon cher ami. + +--Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger son supplice! +mais nous étions pressés, Bérar et moi. Nous l'avions suivi pas à pas +jusqu'ici pendant toute la nuit dernière. Nous étions cinq. Bérar a tué +son cheval d'un coup de fusil. Robarts est tombé par terre; nous l'avons +ramassé sans peine; il avait la jambe cassée. Il a tiré un coup de +revolver qui n'a tué personne, mais qui a blessé l'un de nos camarades. +Nous lui avons lié les mains derrière le dos, et Bérar, lui ôtant son +habit, lui a appliqué cinquante coups de fouet, juste le même nombre +qu'il avait reçu lui-même par ordre de ce gentleman. + +--Diable! dit Corcoran, vous avez de la mémoire. Et qu'a dit le +gentleman, comme tu l'appelles? + +--Rien. Il roulait des yeux féroces. On aurait dit qu'il voulait nous +dévorer tous; mais il n'a pas ouvert la bouche. + +--Et, après cela, qu'en avez-vous fait? + +--Quand Bérar l'eut fouetté, c'était mon tour de le pendre. Je lui +passai, avec l'aide de mes amis, la corde autour du cou, et je l'ai +pendu en coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se sentît +mourir. Enfin il est mort, et je suis retourné à Bhagavapour. + +--Ma foi, dit Corcoran qui était un philosophe, il a été écrit que +«celui qui se sert de l'épée périra par l'épée.» Je plains ce pauvre +Robarts, mais c'était un mauvais caractère, et il n'a pas tenu à lui que +je n'eusse une balle dans la cervelle. Qu'on l'enterre convenablement, +et n'en parlons plus.» + + + + XVIII + +Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva réduit à +rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gémir plusieurs gros +actionnaires. + +Cependant le colonel Barclay, quoique vivement pressé par les Mahrattes +victorieux, ne voulait pas que sa retraite se changeât en déroute. Il +reculait lentement, faisant toujours face à l'ennemi, et trouva enfin un +asile dans une forteresse qui appartenait à son ami Rao et qui dominait +en partie le cours de la Nerbuddah. Sa petite armée était maintenant +réduite à trois régiments européens, car les cipayes avaient pris la +fuite ou s'étaient déclarés pour le capitaine Corcoran. La Nerbuddah, +faisant un coude comme la Seine entre le pont de la Concorde et +Saint-Denis, entourait de deux côtés la forteresse qui était située sur +une éminence et défendue par une nombreuse artillerie. + +Au moment où le capitaine Corcoran venait de reconnaître les abords de +la forteresse et allait faire ouvrir la tranchée, un officier anglais se +présenta en parlementaire. + +Sougriva, toujours avide de vengeance, demandait qu'on fit feu sur lui +et qu'on n'accordât aucun quartier à l'ennemi; mais Corcoran se fit +amener l'Anglais. + +Celui-ci se présenta d'un air rogue. C'était le fameux capitaine Bangor +qui s'était signalé dans la guerre contre les Sikhs, et qui avait +fusillé de sang-froid, après la victoire, tous ses prisonniers. En +récompense de ce glorieux exploit, la Compagnie des Indes lui avait +donné de l'avancement et une somme de vingt mille roupies (environ +quatre-vingt mille francs). + +Corcoran le reçut avec sa politesse habituelle. + +«Monsieur, dit l'Anglais, le colonel Barclay m'envoie vous offrir la +paix. + +--Fort bien, répliqua Corcoran. La paix est une belle chose, surtout si +les conditions sont bonnes. + +--Monsieur, elles sont fort au-dessus de ce que vous pouviez espérer,» +dit Bangor. + +Ce début fit sourire le Breton. + +«Le colonel Barclay, continua Bangor, vous offre la vie et la liberté, +pour vous et vos compagnons européens (si vous en avez); il ne s'oppose +même pas à ce que vous emportiez vos bagages et une somme d'argent qui +ne pourra pas dépasser cent mille roupies.... + +[Illustration: Celui-ci se présenta d'un air rogue. (Page 256.)] + + +--Ah! ah! dit Corcoran, le colonel est bien bon, et je vois qu'il a +songé au solide. Voyons la conclusion. + +--La conclusion, dit Bangor, c'est qu'on voudra bien oublier la +violation du droit des gens que vous avez commise en faisant la guerre +à la Compagnie des Indes, vous, citoyen d'une nation neutre et amie, et +que vous livrerez en vous retirant, les clefs de Bhagavapour aux troupes +anglaises. + +--Est-ce tout? demanda Corcoran. + +--J'oubliais l'une des conditions principales, répliqua l'Anglais. Le +colonel Barclay exige que vous remettiez entre ses mains la tigresse +apprivoisée que vous menez partout avec vous, et qui est destinée +(après qu'on l'aura empaillée convenablement) à faire l'ornement du +British-Museum.» + +A ces mots Corcoran se tourna vers Louison qui écoutait la conversation +en silence: + +«Louison, dit-il, ma chérie, entends-tu ce Goddam? Il veut te faire +empailler.» + +Au mot «empailler» Louison poussa un rugissement qui fit frémir Bangor +jusque dans la moelle des os. + +«Apparemment, ajouta Corcoran, vous voulez la faire fusiller d'abord?» + +L'Anglais n'eut que la force de faire un signe affirmatif. Le mot +«fusiller» fit bondir Louison comme si elle avait reçu trois balles +dans le coeur. Elle regarda Bangor avec de tels yeux qu'il désespéra de +manger jamais du bifteck, et qu'il craignit de devenir bifteck lui-même. + +«Monsieur, dit-il d'un air troublé, souvenez-vous de ma qualité de +parlementaire. Le droit des gens.... + +--Le droit des gens, répliqua Corcoran, n'est pas le droit des tigres, +et Louison, si vous l'agacez encore avec votre British-Museum et +votre manie d'empailler, mettra dans trois minutes votre squelette au +Tigrish-Museum. + +--L'Angleterre vengerait ma mort, dit Bangor avec hauteur, et lord +Palmerston.... + +--Bah! bah! Louison se soucie de Palmerston comme d'une noix vide. +Mais pour revenir à votre affaire, retournez vers le colonel Barclay, +dites-lui que je connais sa situation, que toute bravade est inutile, +qu'il n'a de vivres que pour huit jours, que ses trois régiments +européens sont réduits, je le sais, à dix-sept cents hommes, que mon +brick _le Fils de la tempête_, armé de vingt-six gros canons lui ferme +la Nerbuddah, que vous êtes hors d'état de vous faire jour dans nos +rangs, que s'il tarde, il sera forcé de se rendre à discrétion et +qu'alors je ne réponds de la vie d'aucun de mes prisonniers... + +--Monsieur, dit Bangor d'un air confidentiel, je suis autorisé à vous +offrir jusqu'à un million de roupies si vous voulez partir avec la fille +d'Holkar et abandonner les Mahrattes à leur sort. + +--Et vous, dit Corcoran, si vous persistez une minute de plus à me +proposer une trahison, je vous fais empaler net. Portez mes compliments +au colonel Barclay, et dites lui que je l'attends dans une heure au bord +de la rivière pour traiter avec lui. Passé ce temps, je ne le recevrai +plus qu'à discrétion.» + +Il fallut se contenter de cette offre et partir. + +Barclay, qui n'avait fait des propositions si insolentes que pour cacher +sa détresse, s'adoucit lorsqu'il vit que Corcoran était instruit de +tout. Il accepta l'entrevue demandée et marcha au-devant du vainqueur, à +cent pas de la forteresse. + +«Colonel, lui dit le Breton en lui tendant la main, vous avez eu tort de +vous brouiller avec moi, vous le voyez; mais il n'est jamais trop tard +pour réparer sa faute. + +--Ah! vous acceptez mes conditions! répliqua joyeusement Barclay. J'en +étais sûr. Au fond, que pouvez-vous espérer de cette canaille qui vous +plantera là au premier échec? Un million de roupies, d'ailleurs, c'est +une forte somme et qu'on ne trouve pas sous tous les pavés. Voilà votre +fortune faite, et même, si vous voulez, je pourrai vous indiquer un bon +placement chez White, Brown and Co, à Calcutta. C'est une maison sûre +qui a gagné vingt millions dans les cotons et qui vous donnera quinze +pour cent de votre argent. C'est là que je compte mettre ma part de +butin après la prise de Bhagavapour. + +--Ah! c'est là, dit Corcoran en riant, que vous comptez...? Eh bien, mon +cher colonel, il faudra compter deux fois. En deux mots, je vous offre +tout juste ce que vous m'avez offert, c'est-à-dire la permission de vous +retirer avec armes et bagages. De plus, vous reconnaîtrez l'indépendance +du royaume d'Holkar et vous vivrez en paix avec le nouveau roi son +successeur. + +--Holkar est mort! s'écria Barclay étonné. + +--Sans doute. Ne le saviez-vous pas? + +--Et quel est son successeur? + +--Moi-même, colonel. C'est moi qu'on appelle depuis hier Corcoran-Sahib, +ou, si vous aimez mieux, le seigneur Corcoran. Mon avancement est +rapide, n'est-ce pas? Et quand j'ai quitté Marseille avec Louison, il +y a cinq mois, je ne me doutais guère que j'allais devenir roi des +Mahrattes; mais enfin c'est la volonté divine que je fasse le bonheur +de mes semblables et que je porte la couronne, et je vais tout comme un +autre prendre la célèbre devise: «Dieu et mon droit.» + +--Parlons à coeur ouvert, dit Barclay. Vous êtes Français; vous devez +connaître l'Angleterre et sa puissance. Vous ne pensez pas sans doute, +comme la plupart de ces moricauds, que Brahma et Vichnou vont descendre +de l'Empyrée pour jeter les Anglais à la mer. Vous savez parfaitement +que derrière les dix-sept cents soldats européens qui me restent se +trouve la toute-puissante Compagnie des Indes, dont le siége est à +Londres, et qui peut envoyer à Calcutta, cent, deux cent, trois cent, +six cent mille hommes, si cela devient nécessaire. Quel que soit votre +courage (et je reconnais que nous ne pourrions jamais rencontrer un plus +intrépide adversaire), vous êtes donc sûr de périr. Eh bien, ne périssez +pas. Soyez roi, si c'est votre envie. Régnez, gouvernez, administrez, +légiférez; nous ne vous ferons aucun mal. Bien plus, nous vous aiderons; +j'en prends l'engagement au nom de la Compagnie. Vos ennemis seront les +nôtres, et nos soldats seront à votre service. + +--Grand merci, répondit Corcoran. Je ne crains personne, et vos soldats +ne me serviraient à rien. + +--Réfléchissez!... On a toujours besoin de quelqu'un, et surtout de la +Compagnie des Indes.» + +Corcoran garda le silence pendant quelques instants. + +«Et à quel prix, dit-il enfin, m'offrez-vous votre alliance? Car, vous +ne faites rien pour rien. + +--Je n'y mets que deux conditions, dit l'Anglais. L'une est que vous +payerez vingt millions de roupies par an à.... + +--Mon ami, interrompit Corcoran, vous avez un grand défaut. Vous ne +parlez jamais que d'argent. J'ai connu à Saint-Malo un huissier qui vous +ressemblait comme une goutte d'eau à une autre. Il était long, maigre, +sec, triste, dur, et il ne parlait aux gens que pour vider leur +porte-monnaie. + +--Monsieur, répliqua Barclay d'un air digne et offensé, l'huissier dont +vous parlez n'avait pas derrière lui toute l'Angleterre. + +--Parbleu! si toute l'Angleterre se tient derrière vous, toute la France +se tenait derrière lui, et surtout la gendarmerie qui était comme son +auréole. Je l'ai entendu quelquefois au tribunal crier: «Silence!» d'une +voix si forte et si imposante, que vous l'auriez pris au premier coup +d'oeil pour l'empereur Charlemagne.... + +--Monsieur, dit Barclay impatienté, laissons là s'il vous plaît vos +histoires de Saint-Malo, l'empereur Charlemagne et les huissiers. +Voulez-vous, oui ou non, payer à la Compagnie un tribut annuel de vingt +millions de roupies? + +--Si je les paye, répliqua Corcoran, qui me les remboursera? Mes +économies (non compris mon brick) tiendraient dans le creux de ma main. + +--Qui vous parle de vos économies présentes? Doublez, triplez l'impôt, +c'est votre peuple qui payera. + +--Et s'il se révolte? S'il refuse de payer? + +--Eh bien! nous viendrons à votre secours. + +--Cela mérite réflexion,» dit Corcoran. + +Au fond, ses réflexions étaient déjà faites, ou plutôt il n'avait pas eu +besoin d'en faire, mais il voulait voir le fond du sac de l'Anglais. + +«Quelle est la seconde condition?» continua-t-il. + +Le colonel parut d'abord hésiter un peu; puis d'un air dégagé: + +«Écoutez, cher monsieur. J'ai confiance en vous, oui, pleine confiance, +je vous jure, et s'il ne tenait qu'à moi...... Mais enfin, la Compagnie +voudra qu'on lui donne des garanties. Par exemple, un officier anglais +qui résiderait près de vous, qui serait votre ami, qui.... + +--Qui surveillerait toutes mes actions, et qui en rendrait compte au +gouverneur général, n'est-ce pas? dit Corcoran avec un sourire. Cet ami +guetterait le moment de me tordre le cou; comme vous l'avez fait pour +Holkar. Vous appelez cela un ami; moi je l'appelle un espion.... + +--Monsieur! s'écria Barclay. + +--Ne vous fâchez pas. Je suis un vrai marin, moi, et un homme mal élevé: +j'appelle les choses par leur nom.... En deux mots comme en cent, je ne +veux rien de vous. Je garde mes roupies gardez votre espion.... je veux +dire votre ami. + +--Monsieur, dit Barclay, il est encore temps de traiter. Un premier +succès vous éblouit; mais vous n'espérez pas sans doute résister seul à +toute l'Angleterre. Faites votre paix, croyez-moi.» + +Il parlait encore lorsque les cavaliers d'Holkar amenèrent un courrier +intercepté qui portait une dépêche au camp anglais. Corcoran rompit le +cachet et lut tout haut ce qui suit: + + _«Lord Henry Braddock, gouverneur général + de l'Hindoustan, au colonel Barclay._ + +«Le colonel Barclay est averti que la révolte des cipayes vient de +gagner le royaume d'Oude. Lucknow a proclamé le fils du dernier roi, un +enfant de dix ans. Sa mère est régente. Sir Henry Lawrence est assiégé +dans la forteresse. Presque toute la vallée du Gange est en feu. Il faut +faire la paix avec Holkar, n'importe à quel prix, et rejoindre sir Henry +Lawrence. Plus tard, on règlera les vieux comptes. + +«Signé: Lord HENRY BRADDOCK.» + +Barclay était consterné. Il tendit la main pour prendre la dépêche. + +«Prenez, dit Corcoran. Vous connaissez, sans doute mieux que moi la +signature de lord Henry Braddock.» + +Le colonel regarda longtemps le papier. Il était moins touché de son +propre danger que de celui de ses compatriotes. Il voyait l'empire +anglais dans l'Inde s'écrouler en quelques jours sous les efforts des +cipayes, et il était désespéré de n'y pouvoir pas porter remède. Enfin, +après un long silence, il se tourna vers Corcoran et lui dit: + +«Je n'ai plus rien à cacher. La paix est faite si vous le voulez. Je ne +vous demande que de ne pas troubler notre retraite. + +--Accordé. + +--Quant aux frais de la guerre.... + +--Vous les payerez, interrompit brusquement Corcoran. Je sais bien qu'il +est dur de dépenser son argent quand on a cru prendre celui du prochain; +mais vous en serez quittes pour réduire le dividende des actionnaires de +la très-haute, très-puissante et très-glorieuse Compagnie des Indes; ou, +s'il vous est trop pénible de diminuer le dividende, vous distribuerez +une portion du capital. C'est un usage très-connu de plusieurs des plus +illustres Compagnies de France et d'Angleterre. + +--Vous êtes le plus fort, dit Barclay. Que votre volonté se fasse et +non la mienne. Faut-il ajouter au traité que la Compagnie des Indes +reconnaît le successeur d'Holkar? + +--Comme il vous plaira; mais je ne m'en soucie guère. Si je suis le plus +fort, je sais bien que les Anglais seront mes amis jusqu'à la mort; et +si la fortune change, ils essayeront de me pendre pour se venger de +la frayeur que je leur cause. Laissons donc de côté les mensonges +diplomatiques et vivons en bons voisins si nous pouvons. + +--Par le ciel! s'écria l'Anglais, vous avez raison; vous êtes le plus +loyal et le plus sensé gentleman que j'aie jamais connu; et je suis +fier, oui, en vérité, je suis fier et heureux de vous serrer la main. +Adieu donc, seigneur Corcoran, puisqu'à présent vous êtes roi légitime, +et au revoir. + +--Que Dieu vous conduise, colonel, dit le Malouin, et ne revenez jamais, +si ce n'est en ami. Louison, ma chérie, donne la patte au colonel.» + +Dès le soir même, le traité fut rédigé et signé. Le lendemain, les +Anglais se mirent en marche vers l'Oude, suivis jusqu'à la frontière par +la cavalerie de Corcoran. + + + + XIX + +Conversation philosophique et intéressante sur les devoirs de la royauté +chez les Mahrattes. Oraison funèbre d'Holkar. + + +Quinze jours après le départ des Anglais, Corcoran était rentré dans sa +capitale. Il jouissait paisiblement avec la belle Sita des fruits de sa +prudence et de son courage. Toute l'armée d'Holkar s'était empressée de +le reconnaître comme souverain légitime, et les zémindars (gouverneurs +de district) obéissaient sans répugnance apparente au gendre et au +successeur du dernier des Raghouides. + +«Or ça, dit-il un matin au brahmine Sougriva dont il avait fait son +premier ministre, ce n'est pas tout de régner; il faut encore que mon +règne serve à quelque chose, car enfin les rois n'ont pas été mis sur +terre uniquement pour déjeuner, dîner, souper, et prendra du bon temps. +Qu'en dis-tu, Sougriva? + +--Seigneur, répondit Sougriva, ce n'était pas d'abord le dessein de +Brahma et de Wichnou, lorsqu'ils créèrent les rois. + +--Mais d'abord, crois-tu que la royauté vienne en droite ligne de ces +deux puissantes divinités? + +--Seigneur, répliqua le brahmine, rien n'est plus probable. Brahma qui +a créé tous les êtres, les lions, les chacals, les crapauds, les singes, +les crocodiles, les moustiques, les vipères, les boas constrictors, les +chameaux à deux bosses, la peste noire et le choléra morbus, n'a pas dû +oublier les rois sur sa liste. + +--Il me semble, Sougriva, que tu n'es pas trop respectueux pour cette +noble et glorieuse partie de l'espèce humaine. + +--Seigneur, répliqua le brahmine qui éleva ses mains en forme de coupe, +ne m'avez-vous pas fait promettre de dire la vérité? + +--C'est juste. + +--Si vous préférez que je mente, rien n'est plus aisé. + +--Non, non, il n'est pas nécessaire. Mais tu m'accorderas bien au moins +que tous les rois ne sont pas aussi désagréables et aussi nuisibles que +la peste et le choléra. Holkar, par exemple....» + +[Illustration: Triomphe de Corcoran. (Page 269.)] + +Ici Sougriva se mit a rire en silence à la manière des Indous et montra +deux rangées de dents blanches. + +«Voyons, continua Corcoran, que peux-tu reprocher à celui-la? N'était-il +pas de noble race? Sita m'assure qu'il est le propre descendant de Rama +fils de Daçaratha et le plus intrépide des hommes. + +--Assurément. + +--N'était-il pas brave? + +--Oui, comme le premier soldat venu. + +--N'était-il pas généreux? + +--Oui, avec ceux qui le flattaient; mais la moitié de son peuple aurait +crevé de faim devant la porte du palais sans qu'il fît autre chose pour +ces pauvres diables que leur dire: «Dieu vous assiste!» + +--Au moins tu m'avoueras qu'il était juste. + +--Oui, quand il n'avait aucun intérêt à prendre le bien d'autrui. Moi +qui vous parle, je l'ai vu couper des têtes après dîner pour son plaisir +et pour la digestion. + +--C'étaient sans doute des têtes de coquins qui l'avaient bien mérité. + +--Probablement, à moins que ce ne fussent d'honnêtes gens dont le visage +lui déplaisait. Et, tenez, voulez-vous connaître à fond le vieil Holkar? +quel trésor vous a-t-il laissé en mourant? + +--Quatre-vingt millions de roupies[2], outre les diamants et les +pierreries. + +[Note 2: Trois cent vingt millions de francs.] + +--Eh bien, de bonne foi, croyez-vous qu'un roi qui se respecte doive +être si riche? + +--Peut-être était-il économe, dit Corcoran. + +--Économe, vous le connaissez bien! reprit amèrement Sougriva. Il a +pendant quarante ans dépensé des milliards de roupies pour satisfaire +les plus sottes fantaisies qui puissent venir à l'esprit d'un sectateur +de Brahma; il bâtissait des palais par douzaines,--palais d'été, palais +d'hiver, palais de toute saison; il détournait des rivières pour avoir +des jets d'eau dans son parc; il achetait les plus beaux diamants de +l'Inde pour en orner la poignée de son sabre, et il avait des sabres par +centaines; il faisait venir des esclaves des cinq parties du monde; +il nourrissait des milliers de bouffons et de parasites, et il faisait +empaler quiconque avait essayé de lui dire la vérité. + +--Mais enfin où prenait-il l'argent? + +--Où il est, c'est-à-dire dans les poches des pauvres gens, et de temps +en temps il faisait couper la tête à un zémindar pour s'emparer de sa +succession. C'est même la seule chose populaire qu'il ait jamais faite, +car le peuple qui hait les zémindars plus que la mort, était vengé de sa +servitude par leur supplice. + +--Comment! dit Corcoran, cet Holkar que je prenais à cause de sa barbe +blanche et de son air vénérable et doux pour un vertueux patriarche +digne contemporain de Rama et de Daçaratha, c'était le scélérat que tu +dis? à qui se fier, grand Dieu! + +--A personne, répondit sentencieusement le brahmine, car il n'est pas un +homme sur cent qui ne soit prêt à commettre des crimes dès qu'il aura +le pouvoir absolu. On n'y arrive pas dès le premier jour, ni même dès +le second ou le troisième, mais on glisse sur la pente, insensiblement. +Connaissez-vous l'histoire du fameux Aurengreb? + +--Probablement, mais dis toujours. + +--Eh bien, c'était le quatrième fils du Grand Mogol qui régnait à +Delhi. Comme il était d'une piété, d'une vertu et d'une sagesse à +toute épreuve, son père l'associa de son vivant à l'empire et le nomma +d'avance son successeur. Dès qu'Aurengzeb en fut là, sa piété fondit +comme le plomb dans le feu, sa vertu se rouilla comme le fer dans l'eau, +et sa sagesse s'enfuit comme une gazelle poursuivie par les chasseurs. +Son premier acte fut d'enfermer son père dans une prison; le second, de +couper la tête à ses frères; le troisième, d'empaler leurs amis et leurs +partisans; puis comme son père quoique prisonnier le gênait encore, +il l'empoisonna; et ne croyez pas que Brahma ou Wichnou l'aient jamais +foudroyé ou qu'ils aient même contrarié ses desseins! Brahma et Wichnou +qui l'attendaient sans doute ailleurs, l'ont comblé de richesses, de +victoires et de prospérités de toute espèce; il est mort à l'âge de +quatre-vingt huit ans, honoré comme un Dieu, et sans avoir eu même une +seule fois la colique. + +--Parbleu! dit Corcoran, il faut avouer que si tous les princes de ton +pays ressemblent au pauvre Holkar et à l'illustre Aurengzeb, vous avez +bien tort de les regretter et de combattre les Anglais qui vous en +débarrassent. + +--Je ne suis pas de votre avis, répliqua Sougriva, car les Anglais +mentent, trompent, trahissent, oppriment, pillent et tuent aussi bien +que nos propres princes, et il n'y a aucune chance de leur échapper. +Supposez que le colonel Barclay succède à Holkar, il sera dix fois plus +insupportable, car d'abord, il prendra notre argent comme faisait le +défunt, et de plus, nous n'avons aucun profit à l'assassiner. S'il était +tué, on nous enverrait de Calcutta un second Barclay aussi féroce et +aussi affamé que le premier. Holkar au contraire avait toujours peur +d'être égorgé, et cette peur lui donnait quelquefois du bon sens et de +la modération. Enfin il savait qu'un brahmine de haute caste comme moi +est d'une naissance égale à celle des rois et il se gardait bien de nous +insulter, tandis que l'Anglais brutal (je l'ai vu à Bénarès) nous donne +des coups de fouet pour se faire place dans la foule, et entre tout +botté sans crainte de la souiller, dans la sainte pagode de Jaggernaut, +où le héros Rama lui-même ne serait pas entré sans avoir subi les sept +pénitences et les soixante-dix purifications.» + +Pendant ce discours Corcoran réfléchissait profondément. + +«J'aurais mieux fait, pensa-t-il, d'épouser Sita et de chercher sans +retard le fameux Gouroukamta que d'accepter ainsi sans réflexion +l'héritage d'Holkar; mais enfin, le vin est tiré, il faut le boire. Il +faudrait que je fusse bien malheureux pour n'être pas plus honnête homme +que mon prédécesseur ou que le glorieux Aurengzeb. D'ailleurs, j'ai cru +deviner, quand Barclay m'a quitté, que ce rancuneux Anglais, qui m'en +veut de l'avoir mis à la porte de Bhagavapour, voudra tôt ou tard +prendre sa revanche et reviendra avec une armée. Il faut être beau +joueur et l'attendre de pied ferme. Qui vivra, verra.» + +Puis se retournant vers Sougriva: + +«Mon ami, dit-il, Louison et moi, nous ne sommes pas de ces gens qu'un +rien effraye, et si outre le royaume d'Holkar, on nous offrait la +Chine, l'Indo-Chine, la presqu'île de Malacca et tout l'Afghanistan à +gouverner, nous n'en serions pas plus embarrassés. Je te montrerai dès +demain que le métier de roi n'est pas difficile. + +--Seigneur, s'écria Sougriva en réunissant ses mains en coupe au-dessus +de sa tête, seigneur Corcoran, héros à la grande science, au visage +clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur du lotus bleu, +que Brahma vous donne le bonheur d'Aurengzeb et la sagesse des +Daçarathides!» + + + + XX + +Suite du précédent. + +Deux jours plus tard on afficha dans les rues de Bhagavapour et dans +toutes les villes du royaume la proclamation suivante: + +«_Le roi Corcoran à la noble, puissante et invincible nation Mahratte._ + +«Il a plu à l'être éternel, immortel, incorruptible et juste de faire +rentrer dans son sein le glorieux Holkar après qu'il eut chassé devant +lui ces barbares roux qui étaient venus d'Angleterre pour tuer les +fidèles sectateurs de Brahma, emporter leurs trésors et emmener leurs +femmes et leurs enfants en esclavage. + +«Il a plu également au glorieux Holkar de m'adopter pour son fils et de +me donner pour femme sa propre fille, ma bien-aimée Sita, la dernière +descendante du noble Rama, le héros invincible, vainqueur de Ravana et +des démons noctivagues. + +«Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur en gouvernant le +royaume suivant la loi sacrée des Védas et les conseils des sages +brahmines, de ne laisser aucun crime impuni, de protéger le faible, de +mettre ma main sur la tête de la veuve et sur l'orphelin.» + +Après ce préambule, Corcoran appelait d'abord tous les zémindars à +Bhagavapour; de plus, il invitait tous les Mahrattes à élire trois cents +députés (un par cinquante mille habitants) qui seraient chargés de faire +des lois, d'examiner les dépenses publiques, de signaler tous les abus +et d'indiquer le remède. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran) ne se +chargeait que de l'exécution des lois. Tout homme âgé de vingt ans était +électeur et éligible. + +Ce dernier article déplut à Sougriva. + +«Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra siéger à côté d'un +brahmine! + +--Pourquoi non? + +--Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans les eaux sacrées de la +Nerbuddah. + +--Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait jamais trop prendre. + +[Illustration: Proclamation de Corcoran. (Page 279.)] + +--Mais.... + +--Aimerais-tu mieux être touché par un Anglais?» + +Sougriva fit un geste de répugnance et d'horreur. + +«Tu n'as que le choix entre ces deux souillures, dit Corcoran. + +--Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez pas. Vous vous +en trouverez mal. On vous quittera aussi vite qu'on vous a pris et le +colonel Barclay reviendra et prendra votre place. + +--Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi légitime, moi. Mon +père n'était fils ni de Raghou ni du grand Mogol. Il était pêcheur de +Saint-Malo. A la vérité, il était plus fort, plus brave et meilleur que +tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire a parlé, et il était +citoyen français, ce qui est à mes yeux supérieur à tout; mais enfin +ce n'était qu'un homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme, +c'est-à-dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a jamais commis une +action méchante ou basse. C'est le seul héritage que j'aie reçu de lui, +et je veux le garder jusqu'à la mort. Le hasard m'a permis de donner à +Holkar et à vous tous un fort coup de main pour battre les Anglais--ce +qui était peut-être ma vocation naturelle; le même hasard m'a donné +pour femme ma chère Sita, la plus belle et la meilleure des filles des +hommes, ce qui fait de moi depuis quinze jours un puissant monarque. +Mais malgré l'exemple du fameux Aurengzeb que tu me citais hier, ma +royauté de fraîche date ne m'a pas tourné la cervelle. J'ai tout autant +de plaisir à courir le monde sur mon brick, ne connaissant d'autre +maître que moi-même, qu'à gouverner tout l'empire des Mahrattes. Si +je consens à tenir le sceptre, c'est à condition de rendre justice aux +parias comme aux brahmines et aux paysans comme aux zémindars. Si l'on +veut m'en empêcher je déposerai ma couronne dans un coin et je partirai +emmenant Sita que j'aime plus que le soleil, la lune et les étoiles. +Après cela, vous vous arrangerez avec Barclay comme vous pourrez. +Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire. J'aime les hommes +jusqu'à me dévouer pour eux, mais non pas malgré eux. + +--Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je crois que vous êtes la +onzième incarnation de Wichnou, tant vos discours sont pleins de sens et +de raison. + +--Si je suis le dieu Wichnou, répliqua le Breton en riant, tu me dois +obéissance. Fais donc afficher ma proclamation, et prépare une vaste +salle pour les représentants du peuple mahratte, car je veux dans trois +semaines, jour pour jour, ouvrir mes états généraux.» + +Louison, qui écoutait cet entretien, sourit. Elle comptait bien avoir +sa place à la droite du trône où devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et +la belle Sita. Peut-être aussi flairait-elle les nouveaux et terribles +dangers que son ami allait courir. + + + + XXI + +De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de +l'amitié. + +Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars n'avaient subi +qu'avec peine leur nouveau maître. Plusieurs d'entre eux avaient +aspiré à la main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient +désiré demeurer indépendants, chacun dans sa province et perpétuer +leur tyrannie comme au bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa +prendre les armes contre Corcoran. On le craignait et on le respectait. +Beaucoup de gens du peuple le prenaient, comme l'avait dit Sougriva, +pour la onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont les fortes +griffes avaient accompli des exploits si merveilleux passait pour la +terrible Kali, déesse de la guerre et du carnage, dont nul ne peut +soutenir les regards. On se prosternait sur son passage les mains +réunies en coupe dans les rues de Bhagavapour et on lui rendait des +honneurs presque divins. + +Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trône et faire +périr Corcoran par trahison. + +C'était un des principaux zémindars mahrattes, brahmine de haute +naissance, nommé Lakmana, qui croyait descendre du frère cadet de Rama +et avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant même de ce dernier +il avait plusieurs fois essayé de se rendre indépendant et de nouer des +intrigues avec le colonel Barclay; mais après la défaite des Anglais il +fut le premier à s'empresser auprès de Corcoran-Sahib, à se prosterner +devant lui et à protester de son dévouement. + +Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour démasquer sa +trahison et soulever le peuple. Il réunissait dans sa maison tous les +mécontents; il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de Brahma en +donnant la couronne d'Holkar à un aventurier d'Europe; il prêchait le +retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes +faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs et passait pour +un sacrilège horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses +forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous +côtés des provisions de poudre et de boulets. + +Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât la tête avant qu'il +eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa. + +«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait +votre glorieux prédécesseur Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait +donner cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce traître. + +--Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, qui ne l'a pas +empêché, comme tu vois, d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne, +c'est à Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son fait; il ne +risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le +crime qu'après qu'il est commis. Sans cette précaution, on s'exposerait +à des méprises abominables et à des remords affreux. + +--Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana. + +--Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à mon service les plus +infâmes coquins de tout le pays, m'inquiéter de mille détails, toujours +craindre la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme qui peut-être +ne pense à rien! J'empoisonnerais ma vie de défiance et de soupçons! + +--Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, songez qu'à tout moment +Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est +pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beauté du +lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous préfère à toute la +nature, au ciel même et aux palais resplendissants du sublime Indra, +père des dieux et des hommes.» + +En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, elle se jeta dans les +bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un +instant et dit: + +«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature à qui je ne peux rien +refuser, tu le veux! Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens, +et je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance telle +qu'il maudira à jamais le jour où il forma le dessein de m'ôter ma +couronne.... Louison! Ici, Louison!...» + +La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint frotter doucement sa +belle tête sur les genoux de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention +les yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée. + +«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention à ce que je vais te +dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.» + +La tigresse agita sa queue puissante et redoubla d'attention. + +«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, un homme que je soupçonne +de mauvais desseins. S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite +quelque trahison, je te charge de m'avertir.» + +Louison tourna successivement son mufle rose garni de fortes moustaches +vers les quatre points cardinaux, cherchant sans doute où était le +traître et offrant d'en faire justice. + +«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire appeler.... Sougriva, +va le chercher toi-même et amène-le ici de gré ou de force.» + +Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut bientôt après, suivi +du séditieux brahmine. Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses +yeux profondément enfoncés dans leurs orbites étaient pleins de flamme +et de haine contenue; ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées +à la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers annonçaient +l'instinct de la ruse et de la destruction. + +Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, et, dès les premiers +mots, il jura qu'il avait toujours regardé celui-ci comme son vrai +maître et seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de Sougriva par +des serments de fidélité qui ne persuadèrent pas le Breton. Sa défiance +redoubla lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse sur +les papiers du brahmine montra tout d'un coup, par un coup de théâtre +inattendu, les preuves d'une conspiration qui se tramait dans l'ombre +et dont Lakmana était le chef véritable. Il s'agissait d'assassiner +Corcoran à la prochaine fête de la déesse Kaly. + +Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées étaient découvertes. Il +était sans défense aux mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la +mort; mais c'était bien mal connaître la générosité du Breton. + +«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te méprise et je te +laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas +eu le temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est assez pour que +je t'épargne. Je ne te ferai même aucun mal. Je ne te prendrai ni +ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne +t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'état de nuire; tu pourras +courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit; +mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches à m'assassiner, +tu es un homme mort. Je te donne dès aujourd'hui un ami qui ne te +quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret, +car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales, +et, excepté le sucre, il n'aime rien de ce qui séduit les autres hommes. +Quant à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dévouement sont +au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.» + +A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et trembla de tous ses +membres. + +«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je.... + +--Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, Louison sera ton +amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientôt et me +le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin à la +conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne à Sougriva +une preuve de ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?» + +Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse. + +«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce +un homme à qui l'on peut se fier, oui ou non?» + +La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de +mépris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'était pas +douteuse. + +«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti +une odeur de coquin, et qu'elle a des nausées.... Louison, ma +chérie, voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous +l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.» + +A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit tout effrayé du palais. +Derrière lui, marchait Louison avec une gravité admirable. On voyait +qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État. + + + + XXII + +De quel traître Louison fut victime. Epouvantable catastrophe. + +La générosité méprisante de Corcoran ne toucha pas le coeur endurci +de Lakmana. Il continua de conspirer dans l'ombre, mais il renonça au +projet qu'il avait formé d'abord de tenter une révolte à main armée +dans les rues de Bhagavapour. La société de Louison, dont il parvenait +rarement à se débarrasser, l'empêchait de se concerter aisément avec les +autres conspirateurs. Il n'était pas éloigné de croire que la tigresse +avait, par une permission spéciale de Brahma, le pouvoir de lire dans +son coeur et de deviner toutes ses pensées. + +Cependant, il avait publiquement fait transporter dans sa maison cinq +ou six tonneaux de poudre qu'il disait remplis de vin. Louison, quoique +très-curieuse, ne pouvait pas pénétrer ce mystère, et Sougriva lui-même +croyait que le brahmine se contentait de remplir sa cave. Plusieurs +fois même il en fit la plaisanterie à Lakmana, qui, sans s'émouvoir, lui +promit de lui faire goûter avant peu de jours ce vin exquis. C'était, +disait-il, du Château-Margaux de la première qualité. + +Pendant qu'il feignait de rire et de ne songer qu'aux festins, il +préparait secrètement une terrible catastrophe. Il avait fait déblayer +un vieux souterrain de cent pas de long qui, de sa maison, communiquait +par des détours connus de lui seul avec une cave abandonnée du palais +d'Holkar. C'est dans cette cave, placée au-dessous de la grande salle où +devait se tenir la première réunion du parlement mahratte, que Lakmana +avait fait placer par deux serviteurs fidèles ses six tonneaux de +poudre. Lui-même, pendant une absence momentanée de Louison, qui allait +souvent voir Corcoran au palais, disposa la mèche fatale destinée à +mettre le feu aux poudres et à faire sauter avec Corcoran et Sita les +plus puissants seigneurs du pays mahratte et tous ceux qui pouvaient lui +disputer le trône. + +Louison, toute spirituelle et pénétrante qu'elle était, ne découvrit +rien de tout ce manége. Pendant les trois quarts de la journée, elle +faisait son devoir en conscience, suivant pas à pas le brahmine et le +regardant d'un oeil soupçonneux. Lui, au contraire, toujours doux et +caressant, cherchait à gagner ses bonnes grâces. Il avait pensé d'abord +à l'empoisonner; mais Louison se défiait de ses offres, et Corcoran lui +avait d'ailleurs interdit de dîner en ville, ce qui gênait un peu la +tigresse. Son seul défaut était la gourmandise. On n'est pas parfaite. + +Lakmana, voyant qu'elle était sur ses gardes, essaya de la conduire hors +de Bhagavapour dans l'espérance que la vue des grandes forêts tenterait +Louison, et qu'elle reprendrait à jamais sa liberté. Louison le suivit +avec plaisir et autant qu'il voulut dans les jungles et dans les +montagnes, mais elle revint toujours au gîte avec lui. + +Cependant il fallait à tout prix s'en débarrasser. Un matin il la +conduisit dans la forteresse d'Ayodhyâ, à dix lieues de Bhagavapour, qui +était son apanage et dont la garnison n'obéissait qu'à lui. Au sommet +de la tour principale, qui domine la vallée de la Nerbuddah et d'où l'on +aperçoit la plus grande partie de la chaîne bleue des Ghâtes, se trouve +une chambre dont le plancher tout entier, sauf un étroit espace, n'est +qu'une vaste trappe. C'est par là que le brahmine précipitait ses +ennemis dans des oubliettes d'une profondeur de soixante pieds. + +Lakmana, toujours suivi de son inséparable Louison, ouvrit la porte +de cette chambre. La tigresse, curieuse comme toutes les femmes et +la plupart des chattes, ennuyée d'ailleurs de l'obscurité profonde de +l'escalier qu'elle venait de grimper à la suite du brahmine, n'eut +pas plutôt aperçu la fenêtre ouverte d'où l'on apercevait ce paysage +délicieux, sans égal dans l'univers, qu'elle oublia sa prudence +ordinaire et se précipita dans la chambre. Mais, hélas! c'est là que +l'attendait le traître Lakmana. + +La trappe dont il venait de pousser le ressort, céda tout à coup sous le +poids de notre pauvre amie qui tomba, sans pouvoir s'accrocher à rien, +dans un précipice effroyable. A peine eut-elle le temps de pousser un +cri et un rugissement et d'invoquer la justice divine contre le perfide +brahmine. Sa chute produisit un bruit mat, pareil à celui d'une grappe +de raisin qu'on écraserait contre un mur. Il se pencha sur l'ouverture, +écouta un instant, n'entendit plus rien et poussa, quoique seul, un +bruyant éclat de rire, qui dut faire frissonner au fond des enfers +Lucifer lui-même, son cousin-germain. + +Puis il referma la porte, redescendit l'escalier, monta en litière, +escorté de quelques esclaves, feignit de se diriger vers Bombay, +afin qu'on crût qu'il avait cherché un asile chez les Anglais, quitta +secrètement sa litière dès que la nuit fut venue et rentra dans +Bhagavapour et dans sa maison sans être vu de personne. + +[Illustration: Il se pencha sur l'ouverture. (Page 298).] + +Tout était prêt. Il avait fait périr le seul témoin de ses actions +dont il dut craindre le témoignage ou les griffes, et le jour du crime +approchait. Corcoran, occupé d'autres soins et le croyant parti +pour Bombay, se félicitait d'une fuite qui le dispensait de punir un +conspirateur. Mais un sentiment amer se mêlait à cette satisfaction. Il +s'étonnait de ne pas revoir Louison, autrefois si exacte à lui faire +sa cour, surtout à l'heure du dîner. Il craignait qu'elle n'eût pas pu +résister à l'attrait de la vie sauvage et de la liberté. Il l'accusait +d'ingratitude. Hélas! Pauvre Louison! Il ne connaissait pas l'infâme +trahison dont elle avait été victime. Bien moins encore savait-il où +trouver son lâche assassin. + +Enfin arriva le jour fixé pour la réunion des représentants du peuple +Mahratte. Une foule innombrable remplissait les rues et les places de +Bhagavapour. Six cent mille Indous, venus de trente lieues à la ronde +bénissaient le nom de Corcoran Sahib et de la belle Sita, la dernière +descendante des Raghouides. + +Tous deux, montés sur l'éléphant Scindiah, vêtus d'habits d'or et +d'argent, ornés de diamants et de pierreries d'une valeur inestimable, +s'avançaient majestueusement dans la foule prosternée qui admirait la +jeunesse, la force et le génie de Corcoran et l'incomparable et douce +beauté de Sita, quand ils eurent, suivis de tous les députés du peuple, +rendu hommage dans la grande pagode de Bhagavapour au resplendissant +Indra, l'Être des êtres, père des dieux et des hommes, ils revinrent en +grande pompe vers le palais où Corcoran s'assit sur son trône, ayant à +ses côtés la fille d'Holkar et en face de lui l'assemblée. + +Lakmana, caché derrière les persiennes de sa maison vit passer le +cortége et frémit de rage. La mèche qui devait mettre le feu aux poudres +et faire sauter le roi et le parlement tout entier était déjà prête. Il +ne restait plus qu'à l'allumer, et elle devait brûler pendant sept cents +secondes, car Lakmana ne voulait pas s'ensevelir dans son crime. A côté +de lui était son complice, un malheureux esclave qui n'avait pas osé +refuser son concours à ce crime horrible, de peur d'être poignardé +lui-même par le traître Lakmana. + +Le brahmine attendit encore un quart d'heure afin que l'assemblée tout +entière eût le temps de prendre place dans le palais. Puis, lentement, +sans remords, il alluma la mèche. + +[Illustration: Il alluma la mèche. (Page 302.)] + + + + XXIII + +Conclusion de cette admirable histoire. + +Pendant que l'assassin mettait la dernière main à ses préparatifs, +Corcoran se leva d'un air majestueux et dit: + +«Représentants de la glorieuse nation Mahratte. + +«Si je vous ai convoqués aujourd'hui, contre l'usage des rois mes +prédécesseurs, c'est pour remettre en vos mains le pouvoir dont Holkar +mourant m'a investi par droit d'adoption. + +«Je n'ai pas désiré le trône. Je ne veux m'y asseoir que de votre +consentement. Je ne veux pas régner par le droit de la force, mais par +votre libre élection.» + +(Tout le peuple cria: «Vive à jamais Corcoran-Sahib! Qu'il règne sur +nous et sur nos enfants!») Il reprit: + +«Tous les hommes naissent égaux et libres; mais comme leur force à tous +n'est pas égale, il faut intervenir quelquefois entre eux pour protéger +les faibles et faire respecter la loi. C'est le devoir que vous me +chargez de remplir. Vous, faites les lois suivant la justice, et +respectez la liberté. + +«Mes prédécesseurs levaient par force deux cent mille soldats. Je ne +les imiterai pas. Je ne veux garder sous les drapeaux que dix mille +hommes,--tous soldats volontaires. Cela suffit pour maintenir l'ordre. +Mais je veux donner des armes à toute la nation afin qu'elle puisse +défendre sa liberté contre les Anglais s'ils reviennent, ou contre moi +si j'abuse de mon autorité. + +«L'impôt était de cent millions de roupies. Vous verrez vous-mêmes l'an +prochain à quelle somme il faut le réduire. Pour moi, avec le trésor +particulier d'Holkar, je veux payer moi-même cette année tous les +services publics. Ce sera mon présent de joyeux avénement au peuple +Mahratte. J'ai tout calculé. Trente millions de roupies suffisent et au +delà à tous les besoins de l'État.» + +A ces mots tout le monde se récria d'admiration. Les députés pleuraient +de tendresse. En aucun temps, chez aucun peuple on n'avait vu le roi +payer ainsi pour la nation. + +Sougriva osa blâmer Corcoran de sa générosité. + +«Je sais bien ce que je fais, dit le Breton. Crois-tu que je me soucie +beaucoup des millions d'Holkar, si durement extorqués à son peuple? +Sita, qui est meilleure que moi, ne regrette pas l'usage que j'en +fais. D'ailleurs, je suppose, pour beaucoup de raisons, que je n'ai +pas longtemps à régner, et je suis bien aise de rendre le métier si +difficile que personne n'ose ou ne puisse prendre ma place après moi.» + +Cependant le bruit des applaudissements s'était apaisé, et Corcoran +allait continuer son discours, lorsqu'un grand tumulte se fit entendre +à la grande porte d'entrée: on vit tout le monde s'écarter et donner +des marques d'une frayeur épouvantable. Déjà Sougriva s'avançait pour +connaître la cause de ce désordre, lorsqu'au milieu du passage laissé +vide, Louison s'avança lentement, couverte de sang et portant dans sa +gueule le corps inanimé de Lakmana. + +A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur, et Corcoran lui-même +parut étonné. + +Louison déposa sur les marches du trône le brahmine qui ne donnait plus +aucun signe de vie, et faisant signe à son maître de le suivre, reprit +le chemin par lequel elle était venue. Déjà l'on murmurait dans la foule +et l'on parlait de lui tirer des coups de fusil pour venger la mort +du brahmine, mais le Breton devina l'intention de la tigresse, et cria +qu'elle était innocente et qu'elle allait en donner la preuve. + +En effet, elle le conduisit tout droit à la maison de Lakmana, descendit +dans le souterrain et montra les tonneaux de poudre, la traînée, la +mèche éteinte et un homme dangereusement blessé qui avait le ventre +ouvert d'un coup de griffe. C'était le complice du brahmine, et il +raconta lui-même ce qui s'était passé. + +Louison n'était pas morte en tombant dans les oubliettes de la tour +d'Ayodhya. Elle était tombée comme tombent les chats et les tigres, +sur ses pattes, et elle était demeurée étourdie de la chute et +presque évanouie au fond de cet affreux précipice, pavé de rochers et +d'ossements humains. Dès que Lakmana fut parti, elle reprit ses sens et +s'orienta de son mieux. Par malheur, il n'y avait ni porte ni fenêtre, +si ce n'est à une hauteur de soixante pieds. Encore en était-elle +séparée par la funeste trappe qui avait causé son malheur. + +Mais Louison n'était pas de ceux qui se désespèrent et qui n'attendent +leur salut que du ciel et du hasard. Pendant trois jours et trois nuits +sans se lasser, elle creusa la terre et le rocher avec ses ongles et ses +griffes, n'ayant pour toute nourriture qu'une demi-douzaine de rats, +ce qui lui fit faire la grimace, car elle était délicate et même un +peu petite-maîtresse; elle n'aimait que les fleurs, les parfums, et les +animaux des forêts. Cependant elle vécut, c'était l'essentiel, et fit +enfin son trou sous terre comme une taupe. Après trois jours de travail +acharné, elle revit la lumière du soleil si chère à tous les vivants, et +se trouva libre à vingt pas environ des remparts d'Ayodhya. + +[Illustration: Fêtes du couronnement. (Page 311.)] + +On juge aisément de quelle ardeur de vengeance elle était animée. Elle +courut tout d'un trait à Bhagavapour, et sans s'occuper des détails de +la fête, elle enfonça d'un choc enragé la porte de la maison de Lakmana, +chercha partout le brahmine, et le découvrit dans le souterrain, juste +au moment où il allait en sortir après avoir allumé la terrible mèche. + +Le voir, bondir sur lui, le renverser d'un coup de griffe, l'achever +d'un coup de dent, et blesser son complice fut l'affaire de quelques +secondes. Dans la lutte, la mèche s'éteignit (nouveau bonheur!) et +Louison très-fière de son exploit, quoiqu'elle n'en connût pas tout le +prix, se montra, comme on l'a vue plus haut dans l'assemblée, et avertit +le peuple de Bhagavapour du danger qu'il avait couru. + + __________ + +Est-il besoin maintenant de continuer ce récit, de mentionner la +joie publique, le couronnement de Corcoran et de Sita, et toutes les +splendeurs dont ce couronnement fut suivi? On devine assez que Louison +ne fut pas oubliée dans les actions de grâces que le peuple tout entier +rendit à Brahma et à Wichnou, et l'on supposa, plus que jamais, que +la déesse Kaly avait pris la forme d'une tigresse pour se montrer aux +hommes. + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + TABLE. + + +I. L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran. + +II. Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec +Louison. + +III. D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran. + +IV. + +V. + +VI. + +VII. La chasse au rhinocéros. + +VIII. Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le +colonel Barclay. + +IX. Au galop! Au galop! Hurrah! + +X. A l'assaut! A l'assaut! + +XI. Sortie des assiégés. + +XII. Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire?--Le pendre.--Bien +volontiers. + +XIII. La toilette du capitaine. + +XIV. Comment l'assiégeant devint l'assiégé. + +XV. Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du +puissant Scindiah, aux pieds de la belle Sita. + +XVI. Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf +queues. + +XVII. Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards. + +XVIII. Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva réduit +à rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gémir plusieurs gros +actionnaires. + +XIX. Conversation philosophique et intéressante sur les devoirs de la +royauté chez les Mahrattes. Oraison funèbre d'Holkar. + +XX. Suite du précédent. + +XXI. De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des +devoirs de l'amitié. + +XXII. De quel traître Louison fut victime. Épouvantable catastrophe. + +XXIII. Conclusion de cette admirable histoire. + + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais +authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + +***** This file should be named 16743-8.txt or 16743-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/4/16743/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16743-8.zip b/16743-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f8af683 --- /dev/null +++ b/16743-8.zip diff --git a/16743-h.zip b/16743-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd770c8 --- /dev/null +++ b/16743-h.zip diff --git a/16743-h/16743-h.htm b/16743-h/16743-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3864e63 --- /dev/null +++ b/16743-h/16743-h.htm @@ -0,0 +1,8869 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg ebook of Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie, by Alfred Assollant</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais authentiques +du capitaine Corcoran, Première Partie, by Alfred Assollant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: September 24, 2005 [EBook #16743] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h1>AVENTURES<br> + +MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES<br> + +DU CAPITAINE<br> + +CORCORAN</h1> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + +<h3>PAR</h3> + +<h2>A. ASSOLLANT</h2> + + + + + +<h3>ILLUSTRÉE DE 25 VIGNETTES DESSINÉES SUR BOIS</h3> + +<h3>PAR A. DE NEUVILLE</h3> +<br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<br> + +<p class="mid">PARIS<br> +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br> +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</p> +<br> + + +<h3>1898</h3> + +<br><br><br> + + + + + + +<h3>PROLOGUE</h3> + +<h3>I</h3> + +<h3>L'Académie des sciences (de Lyon) +et le capitaine Corcoran.</h3> + + +<p>Ce jour-là,—le 29 septembre 1856,—vers +trois heures de l'après-midi, l'Académie des sciences +de Lyon était en séance et dormait unanimement. +Il faut dire, pour l'excuse de messieurs les +académiciens, qu'on leur lisait depuis midi le <i>Résumé</i> +succinct des travaux du célèbre docteur Maurice +Schwartz, de Schwartzhausen, sur l'empreinte +que laisse dans la poussière la patte gauche d'une +araignée qui n'a pas déjeuné. Du reste, aucun des +dormeurs ne s'était rendu sans combat. L'un, avant +d'appuyer ses coudes sur la table et sa tête sur +ses coudes, avait essayé d'esquisser à la plume le +profil d'un sénateur romain, mais le sommeil l'avait +surpris au moment où sa main savante traçait +les plis de la toge; un autre avait construit un +vaisseau de ligne avec une feuille de papier blanc, +et le doux ronflement qu'il faisait entendre semblait +un vent léger destiné à enfler les voiles du +navire. Le président seul, penché en arrière et +appuyé sur le dossier de son fauteuil, dormait +avec dignité, et,—la main sur la sonnette, comme +un soldat sous les armes,—gardait une attitude +imposante.</p> + +<p>Pendant ce temps, le flot coulait toujours, et M. le +docteur Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, se +perdait en considérations infinies sur l'origine et +les conséquences probables de ses découvertes. +Tout à coup l'horloge sonna trois coups et tout le +monde s'éveilla. Alors le président prit la parole:</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, les quinze premiers chapitres +du beau livre dont nous venons d'entendre la +lecture contiennent tant de vérités nouvelles et fécondes, +que l'Académie, tout en rendant hommage +au génie de M. le docteur Schwartz, ne sera pas +fâchée, je crois, de remettre à la semaine prochaine +la lecture des quinze chapitres suivants. Par là, +chacun de nous aura plus de temps pour creuser +et approfondir ce magnifique sujet et pour proposer, +s'il y a lieu, ses objections à l'auteur.»</p> + +<p>M. Schwartz ayant donné son consentement, on +se hâta de remettre la lecture à un autre jour et +de parler d'autre chose.</p> + +<p>Alors un petit homme se leva, qui avait la barbe +et les cheveux blancs, les yeux vifs, le menton +pointu, et dont la peau semblait collée sur les os, +tant il était maigre et décharné. Il fit signe qu'il +allait parler, et tout le monde aussitôt garda le +silence, car il était de ceux qu'on écoute et qu'on +se garde d'interrompre.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, notre très-honorable et très-regretté +collègue, M. Delaroche, est mort à Suez le +mois dernier, au moment où il allait s'embarquer +pour l'Inde, et chercher dans les montagnes des +Ghâtes, vers la source du Godavery, le Gouroukaramtâ, +premier livre sacré des Indous, antérieur +même aux Védas, qu'on dit être caché par les indigènes +à la vue des Européens. Cet homme généreux, +dont le souvenir restera éternellement cher +à tous les amis de la science, se voyant mourir, +n'a pas voulu laisser son oeuvre imparfaite. Il a +légué cent mille francs à celui qui voudra se +charger de la recherche de ce beau livre, dont +l'existence, si l'on en croit les dires des brames, +ne peut pas être mise en doute. Par son testament +il institue votre illustre Académie son exécutrice +testamentaire, et vous prie de choisir vous-mêmes +le légataire. Ce choix offre d'ailleurs plus d'une +difficulté, car le voyageur que vous enverrez dans +l'Inde doit être robuste pour résister au climat, +courageux pour braver la dent des tigres, la +trompe des éléphants et les piéges des brigands +indous; il doit même être rusé pour tromper la +jalousie des Anglais, car la Société royale asiatique +de Calcutta a fait d'inutiles recherches et ne +voudrait pas laisser à un Français l'honneur de +découvrir le livre sacré. De plus, il faut qu'il connaisse +le sanscrit, le parsi et toutes les langues +vulgaires ou sacrées de l'Inde. Ce n'est donc pas +une petite affaire, et je propose à l'Académie de +mettre ce choix au concours.»</p> + +<p>Ce qui fut fait sur l'heure, et chacun alla dîner.</p> + +<p>Les concurrents se présentèrent en foule et briguèrent +les suffrages de l'Académie; mais l'un était +faible de complexion, l'autre était ignorant, un +troisième ne connaissait des langues orientales +que le chinois ou le turcoman, ou le pur japonais. +Bref, plusieurs mois s'écoulèrent sans que +l'Académie eût fait un choix entre les candidats.</p> + +<p>Enfin, le 26 mai 1857, l'Académie étant en +séance, on remit au président la carte d'un étranger +qui demandait à être admis sur-le-champ.</p> + +<p>Sur cette carte était le nom: Le capitaine Corcoran.</p> + +<p>«Corcoran! dit le président. Corcoran! Quelqu'un +connaît-il ce nom-là?»</p> + +<p>Personne ne le connaissait. Mais l'assemblée, +qui était curieuse comme toutes les assemblées, +voulut voir l'étranger.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et le capitaine Corcoran parut.</p> + +<p>C'était un grand jeune homme de vingt-cinq +ans à peine, qui se présenta simplement, sans +modestie et sans orgueil. Son visage était blanc et +sans barbe. Dans ses yeux, d'un vert de mer, se +peignaient la franchise et l'audace. Il était vêtu +d'un paletot de laine alpaga, d'une chemise rouge +et d'un pantalon de coutil blanc. Les deux bouts +de sa cravate, nouée à la <i>colin</i>, pendaient négligemment +sur sa poitrine.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez dans +l'embarras, et je viens vous offrir mes services.</p> + +<p>—Dans l'embarras! interrompit le président +d'un air hautain, vous vous trompez, monsieur. +L'Académie des sciences de Lyon n'est jamais dans +l'embarras, non plus qu'aucune autre académie. +Je voudrais bien savoir ce qui embarrasse une société +savante qui compte parmi ses membres, j'ose +le dire,—mettant à part l'homme qui a l'honneur +de la présider,—tant de beaux génies, de +belles âmes et de nobles coeurs....»</p> + +<p>Ici l'orateur fut interrompu par trois salves +d'applaudissements.</p> + +<p>«Puisqu'il en est ainsi, répliqua Corcoran, et +que vous n'avez besoin de personne, j'ai l'honneur +de vous saluer.»</p> + +<p>Il fit demi-tour à gauche et s'avança vers la +porte.</p> + +<p>«Eh! monsieur, lui dit le président, que de vivacité! +Dites-nous au moins le sujet de votre visite.</p> + +<p>—Voici, répondit Corcoran, vous cherchez le +Gouroukaramtâ, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Le président sourit d'un air ironique et bienveillant +à la fois.</p> + +<p>«Et c'est vous, monsieur, dit-il, qui voulez découvrir +ce trésor?</p> + +<p>—Oui, c'est moi.</p> + +<p>—Vous connaissez les conditions du legs de +M. Delaroche, notre savant et regretté confrère?</p> + +<p>—Je les connais.</p> + +<p>—Vous parlez anglais?</p> + +<p>—Comme un professeur d'Oxford.</p> + +<p>—Et vous pouvez en donner une preuve sur-le-champ?</p> + +<p>—<i>Yes sir</i>, dit Corcoran. <i>You are a stupid fellow</i>. +Voulez-vous quelque autre échantillon de ma +science?</p> + +<p>—Non, non, se hâta de dire le président, qui +n'avait de sa vie entendu parler la langue de +Shakspeare, excepté au théâtre du Palais-Royal. +C'est fort bien, cher monsieur.... Et vous connaissez +aussi le sanscrit, je suppose?</p> + +<p>—Quelqu'un de vous, messieurs, serait-il assez +bon pour demander un volume de Baghavatâ Pouranâ? +J'aurai l'honneur de l'expliquer à livre ouvert.</p> + +<p>—Oh! oh! dit le président. Et le parsi? et l'indoustani?»</p> + +<p>Corcoran haussa les épaules.</p> + +<p>«Un jeu d'enfant!» dit-il.</p> + +<p>Et tout de suite, sans hésiter, il commença dans +une langue inconnue un discours qui dura dix +minutes. Toute l'assemblée le regardait avec +étonnement.</p> + +<p>Quand il eut fini de parler:</p> + +<p>«Savez-vous, dit-il, ce que j'ai eu l'honneur de +vous raconter là?</p> + +<p>—Par la planète que M. Le Verrier a découverte! +répondit le président, je n'en sais pas le +premier mot.</p> + +<p>—Eh bien! dit Corcoran, c'est de l'indoustani. +C'est ainsi qu'on parle à Kachmyr, dans le Nepâl, +le royaume de Lahore, le Moultan, l'Aoude, le +Bengale, le Dekkan, le Carnate, le Malabar, le +Gandouna, le Travancor, le Coïmbetour, le Maissour, +le pays des Sikhs, le Sindhia, le Djeypour, +l'Odeypour, le Djesselmire, le Bikanir, le Baroda, +le Banswara, le Noanagar, l'Holkar, le Bopal, le +Baitpour, le Dolpour, le Satarah et tout le long +de la côte de Coromandel.</p> + +<p>—Très-bien! monsieur. Très-bien! s'écria le +président. Il ne nous reste plus qu'une question à +vous faire. Excusez mon indiscrétion. Nous sommes +chargés, par le testament de notre regrettable +ami, d'une si lourde responsabilité, que nous +ne saurions trop....</p> + +<p>—Bon! dit Corcoran. Parlez librement, mais +vite, car Louison m'attend.</p> + +<p>—Louison! reprit le président avec dignité. +Qui est cette jeune personne?</p> + +<p>—C'est une amie qui me suit dans tous mes +voyages.»</p> + +<p>A ces mots, on entendit un bruit de pas précipités +dans la salle voisine. Puis une porte fut fermée +avec un grand fracas.</p> + +<p>«Qu'est cela? demanda le président.</p> + +<p>—C'est Louison qui s'impatiente.</p> + +<p>—Eh bien, qu'elle attende, continua le président. +Notre Académie n'est pas, je suppose, aux +ordres de Mme ou Mlle Louison.</p> + +<p>—Comme il vous plaira,» dit Corcoran.</p> + +<p>Et, prenant un fauteuil que personne n'avait eu +la politesse de lui offrir, il s'assit, commodément +appuyé pour écouter le discours de l'académicien.</p> + +<p>Or, le savant homme était fort en peine pour +trouver un exorde, car on avait oublié de mettre +sur la table de l'eau et du sucre, et chacun sait +que le sucre et l'eau sont les deux mamelles de +l'éloquence. Pour réparer cet oubli impardonnable, +il tira le cordon de la sonnette.</p> + +<p>Mais personne ne parut.</p> + +<p>«Ce garçon de salle est bien négligent, dit-il +enfin; je le ferai renvoyer.»</p> + +<p>Et il sonna deux fois, trois fois, cinq fois, mais +toujours inutilement.</p> + +<p>«Monsieur, dit Corcoran qui eut pitié de son +martyre, ne sonnez plus. Ce garçon se sera pris +de querelle avec Louison et aura quitté la salle.</p> + +<p>—Avec Louison! s'écria le président. Mais cette +jeune personne est donc d'un bien mauvais caractère?</p> + +<p>—Non. Pas trop mauvais. Mais il faut savoir +la prendre. Il aura voulu la brusquer. Elle est si +jeune, elle se sera emportée, probablement.</p> + +<p>—Si jeune! Quel âge a donc Mlle Louison?</p> + +<p>—Cinq ans tout au plus, dit Corcoran.</p> + +<p>—Oh! à cet âge-là, il est facile d'en venir à bout.</p> + +<p>—Je ne sais pas. Elle égratigne quelquefois, +elle mord....</p> + +<p>—Mais, monsieur, dit le président, il n'y a qu'à +la transporter dans une autre salle.</p> + +<p>—C'est difficile, répliqua Corcoran. Louison est +volontaire; elle n'est pas habituée à se voir contrariée. +Elle est née sous les tropiques, et ce climat +brûlant a excité encore l'ardeur naturelle de +son tempérament....</p> + +<p>—Voyons, dit le président, c'est assez causer de +Mlle Louison. L'Académie a quelque chose de plus +important à faire. Je reviens à notre interrogatoire. +Vous êtes d'une santé robuste, monsieur?</p> + +<p>—Je le suppose, répliqua Corcoran. J'ai eu +deux fois le choléra, une fois la fièvre jaune, et +me voilà. J'ai mes trente-deux dents, et quant à +mes cheveux, touchez vous-même et voyez s'ils +ressemblent à une perruque.</p> + +<p>—C'est bien. Et vous êtes vigoureux, j'espère?</p> + +<p>—Euh! dit Corcoran, un peu moins que mon +défunt père, mais assez pour ma consommation +journalière.»</p> + +<p>En même temps, il regarda autour de lui, et, +voyant que la fenêtre était scellée de gros barreaux +de fer, il prit d'une main l'un des barreaux +et, sans effort apparent, il le tordit comme un bâton +de cire rouge ramolli par le feu.</p> + +<p>«Diable! voilà un vigoureux gaillard, s'écria +un des académiciens.</p> + +<p>—Oh! répliqua Corcoran d'un air tranquille +ceci n'est rien. Mais si vous me montrez un canon +de 36, je m'engagerai volontiers à le porter sur la +montagne de Fourvières.»</p> + +<p>L'admiration des assistants commençait à devenir +de l'épouvante.</p> + +<p>«Et, continua le président, vous avez vu le feu, +je suppose?</p> + +<p>—Une douzaine de fois, dit Corcoran. Pas davantage. +Dans les mers de la Chine et de Bornéo, +vous savez, un capitaine marchand doit toujours +avoir quelques caronades à bord pour se défendre +des pirates.</p> + +<p>—Vous avez tué des pirates?</p> + +<p>—A mon corps défendant, répliqua le marin, +et deux ou trois cents tout au plus. Oh! je n'étais +pas seul à la besogne, et sur ce nombre, je n'en +ai guère tué plus de vingt-cinq ou trente pour ma +part. Mes matelots ont fait le reste.»</p> + +<p>A ce moment, la séance fut interrompue.</p> + +<p>On entendit dans la salle voisine le bruit d'une +et de plusieurs chaises, qu'une personne inconnue +venait de renverser.</p> + +<p>«C'est insupportable! s'écria le président. Il +faut voir ce que c'est.</p> + +<p>—Quand je vous disais qu'il ne fallait pas impatienter +Louison! dit Corcoran. Voulez-vous que +je l'amène ici pour la calmer? Elle ne peut pas +vivre sans moi.</p> + +<p>—Monsieur, répliqua assez aigrement un académicien, +quand on a chez soi un enfant morveux, +on le mouche; ou quinteux, on le corrige; ou +criard, on le met au lit; mais on ne l'amène pas +dans l'antichambre d'une société savante!</p> + +<p>—Vous n'avez plus de questions à faire? demanda +Corcoran sans s'émouvoir.</p> + +<p>—Pardon! une encore, monsieur, dit le président +en raffermissant sur son nez ses lunettes +d'or avec l'index de la main droite. Êtes-vous?... +voyons, vous êtes brave, fort et bien portant, +cela se voit. Vous êtes savant, et vous nous l'avez +prouvé en nous parlant couramment l'indoustani, +qu'aucun de nous ne comprend; mais, voyons, +êtes-vous.... comment dirai-je?... fin et rusé, car +vous savez qu'il faut l'être pour voyager chez ces +peuples perfides et cruels. Et, quelque désir que +l'Académie ait de vous décerner le prix proposé +par notre illustre ami Delaroche, quelque passion +qu'elle ait de retrouver le fameux Gouroukaramtâ +que les Anglais ont cherché vainement dans +toute la presqu'île de l'Inde, cependant nous nous +ferions un cas de conscience d'exposer une vie +aussi précieuse que la vôtre, et....</p> + +<p>—Si je suis ou non rusé, interrompit Corcoran, +je l'ignore. Mais je sais que mon crâne étant celui +d'un Breton de Saint-Malo, et les poignets qui +pendent au bout de mes deux bras étant d'une +rare pesanteur, et mon revolver étant de bonne +fabrique, et mon dirk écossais étant d'une trempe +sans pareille, je n'ai encore vu nul être vivant +qui ait mis impunément la main sur moi. C'est +aux poltrons d'être rusés. Dans la famille des Corcoran, +on fait son trou devant soi, comme un +boulet de canon, et l'on passe.</p> + +<p>—Mais, dit encore le président, quel est donc +cet affreux vacarme? C'est encore, je suppose, +Mlle Louison qui s'amuse? Allez la calmer un +instant, monsieur, ou la menacer du fouet, car +on n'y peut plus tenir.</p> + +<p>—Ici, Louison, ici!» s'écria Corcoran sans quitter +son fauteuil.</p> + +<p>A cet appel, la porte s'ouvrit comme enfoncée +par une catapulte, et l'on vit apparaître un tigre +royal d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires. +D'un bond, l'animal s'élança par-dessus +la tête des académiciens et vint tomber aux pieds +du capitaine Corcoran.</p> + +<p>«Eh bien! Louison, eh bien! ma chère! dit le +capitaine, vous faites du bruit dans l'antichambre, +vous dérangez la société! C'est fort mal; couchez-vous! +Si vous continuez, je ne vous mènerai plus +dans le monde.»</p> + +<p>Cette menace parut causer une terrible frayeur +à Louison.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<h3>Comment l'Académie des sciences (de Lyon)<br> +fit connaissance avec Louison.</h3> + + +<p>Mais quelle que fût l'émotion de Louison lorsque +le capitaine Corcoran l'eut menacée de ne plus la +conduire dans le monde, à coup sûr cette émotion +n'approchait pas de celle dont furent saisis les +membres de l'illustre Académie des sciences (de +Lyon). Et si l'on veut bien réfléchir que leur profession +habituelle étant d'être savants et non de +jongler avec les tigres du Bengale, peut-être ne +leur saura-t-on pas mauvais gré d'avoir eu leur +part de faiblesse humaine.</p> + +<p>Leur première pensée fut de regarder du côté de +la porte et de se précipiter dans la salle voisine, +d'où ils comptaient gagner l'antichambre qui +aboutit à un bel escalier par où l'on descend dans +la rue.</p> + +<p>Là, il ne leur serait pas difficile de gagner du +terrain, car un bon fantassin, lorsqu'il ne porte +sur son dos ni vivres ni bagages, peut faire aisément +douze kilomètres à l'heure.</p> + +<p>Or, l'académicien le plus éloigné de son domicile +n'avait guère plus d'un kilomètre ou deux à mesurer +avant d'arriver au but, c'est-à-dire au coin +de sa cheminée. Il avait donc de grandes chances +d'échapper en quelques minutes à la société de +Louison.</p> + +<p>Quelque long que semble ce raisonnement +lorsqu'on l'écrit sur le papier, il fut fait avec une +rapidité si grande et si unanime, qu'en un clin +d'oeil tous les académiciens se levèrent et voulurent +prendre la fuite.</p> + +<p>Le président lui-même, bien qu'en toute circonstance +il dût donner l'exemple, et qu'en celle-ci il +eût montré tout le zèle imaginable, n'arriva pourtant +que le dix-neuvième à la porte d'entrée brisée +par le choc de Louison.</p> + +<p>Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil. +Louison, qui s'ennuyait d'être enfermée, devina +leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre l'air.</p> + +<p>En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la +deuxième fois par-dessus leurs têtes et tomba justement +devant M. le secrétaire perpétuel, qui se +hâtait de sortir le premier. Cet homme vénérable +fit un pas en arrière, et en aurait fait volontiers +plusieurs autres, si les pieds de ceux qui le suivaient +n'avaient été un obstacle insurmontable.</p> + +<p>A la vérité, quand on vit que Louison servait +d'avant-garde, tout le monde se hâta de reculer, +et le secrétaire perpétuel fut dégagé. Sa perruque +seule eut quelques faux plis.</p> + +<p>Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le +grand trot et se promenait dans la salle d'attente +comme un jeune lévrier qui va partir pour la +chasse. Elle regardait les académiciens avec des +yeux vifs et pleins de malice, et paraissait attendre +les ordres du capitaine Corcoran.</p> + +<p>L'Académie fut fort indécise. Sortir n'était pas +sûr à cause des caprices de Louison. Rester était +moins sûr encore.</p> + +<p>On se groupait, on se pelotonnait dans un coin +de la salle. On entassait fauteuils sur fauteuils +pour former une barricade.</p> + +<p>Enfin le président, qui était un homme sage, +ainsi qu'on a pu en juger par ses discours, émit +tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait +honneur et plaisir à tous les membres présents +de l'honorable assemblée, s'il consentait à «filer +par le chemin le plus direct et le plus court.»</p> + +<p>Bien que le mot <i>filer</i> ne fût pas très-parlementaire, +Corcoran ne s'en offensa point, sachant bien +qu'il est des minutes où l'on n'a pas le temps de +choisir ses mots.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement +que....</p> + +<p>—Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez! +s'écria le secrétaire perpétuel. Je ne sais ce que +votre Louison regarde en moi, mais elle me donne +froid dans le dos.»</p> + +<p>Effectivement, Louison était fort intriguée. Dans +la confusion de la mêlée, M. le secrétaire avait, +sans y prendre garde, laisser glisser sa perruque +sur son épaule droite; de sorte que le crâne paraissait +tout nu aux yeux de Louison, et ce spectacle +nouveau l'étonnait beaucoup.</p> + +<p>Corcoran s'en aperçut, et, sans dire un mot, il +montra le chemin à Louison et s'avança vers la +seconde porte d'entrée.</p> + +<p>Mais cette porte était solidement barricadée en +dehors. Et, pour comble de malheur, comme elle +était en bronze, Corcoran lui-même n'aurait pu +l'ébranler. Cependant il fit un effort et donna un +tel coup d'épaule, que la porte et la muraille tremblèrent +et que la maison tout entière en parut +ébranlée. Il allait en donner un second, mais le +président l'arrêta.</p> + +<p>«Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez +tomber la maison sur nos têtes.</p> + +<p>—Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je +vois un moyen.... Nous allons passer par la fenêtre, +Louison et moi.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + + + + +<p>Le président eut un mouvement de générosité.</p> + +<p>«Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut +desceller les barreaux de fer. De plus, il y a trente +pieds depuis la fenêtre jusqu'au pavé de la rue. +Vous aller vous casser le cou. Quant à votre vilain +animal....</p> + +<p>—Chut! répondit Corcoran. Ne dites pas de mal +de Louison. Elle est très-susceptible. Elle se fâcherait.... +Quant aux barreaux, c'est peu de +chose.»</p> + +<p>Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort +apparent.</p> + +<p>«Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.»</p> + +<p>A vrai dire, l'Académie était partagée entre la +crainte de le voir se casser le cou et le plaisir de +dire adieu à Louison.</p> + +<p>Corcoran s'assit sur la fenêtre et se disposa à +descendre dans la rue en s'aidant des sculptures et +des saillies de la muraille. Mais, tout à coup, le +président le rappela.</p> + +<p>«Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous +laisser seuls avec Louison?</p> + +<p>—Ma foi! répliqua Corcoran, il faut bien que +quelqu'un passe le premier, et jamais Louison ne +sautera si je ne lui donne pas l'exemple.</p> + +<p>—Oui, reprit le président; mais si, quand vous +serez descendu, Louison refuse de sauter?</p> + +<p>—Ah! si le ciel tombait, répliqua Corcoran, +bien des allouettes seraient prises. Une dernière +fois, faut-il descendre, oui ou non?</p> + +<p>—Faites descendre Louison d'abord, dit le président.</p> + +<p>—C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends +Louison par la peau du cou et si je la jette par la +fenêtre, Louison, qui est fantasque, ne m'attendra +pas, et se mettra à courir dans les rues, et dévorera +peut-être dix ou douze personnes avant que +j'aie pu venir à leur secours. Vous ne connaissez +pas l'appétit de Louison! Et justement il est quatre +heures, et elle n'a pas fait son <i>lunch</i>. Car elle fait +son lunch tous les jours à une heure après-midi, +comme la reine Victoria. Sabre et mitraille! elle +n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite +étourderie!»</p> + +<p>Au mot de <i>lunch</i>, les yeux de Louison étincelèrent +de plaisir.</p> + +<p>Elle regarda l'un des académiciens, brave homme, +bien portant, gros, gras, frais et rose, ouvrit +et ferma deux ou trois fois les mâchoires et fit +claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'académicien, +son regard se porta sur Corcoran. +Elle paraissait lui demander si le moment était +venu de <i>luncher</i>. L'académicien vit ces deux regards +et pâlit.</p> + +<p>«Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma +belle, ajouta-t-il en caressant Louison, tiens-toi +tranquille. Si tu ne lunches pas aujourd'hui, tu +luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas être sur +sa bouche.»</p> + +<p>Ici Louison gronda légèrement.</p> + +<p>«Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant +sa cravache. Silence ou vous aurez affaire à Sifflante!»</p> + +<p>Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de +Sifflante qui calma la tigresse? Elle se coucha à +plat ventre en frottant sa belle tête contre la jambe +de son ami en imitant le ron ron des chats.</p> + +<p>«Messieurs, dit le président, je vous invite à +vous rasseoir. Si la porte est fermée et barricadée +c'est sans doute parce que le portier est allé +chercher du secours. Prenons patience en l'attendant, +et si vous voulez, pour ne pas perdre de +temps, examinons sur-le-champ le beau travail +de notre savant confrère M. Crochet sur l'origine +et la formation de la langue mandchoue.</p> + +<p>—Il s'agit bien de mandchou, interrompit en +grognant un des académiciens. Je donnerais le +mandchou, tous ses composés, tous ses dérivés, +et par-dessus le marché le japonais et le thibétain, +pour me chauffer à l'heure qu'il est les pieds au +coin de mon feu. A-t-on jamais vu un coquin de +portier comme celui-là? Brigand! je lui casserai +ma canne sur les épaules!</p> + +<p>—Je crois, suggéra le secrétaire perpétuel, que +l'honorable assemblée ne jouit pas tout à fait du +calme moral qui est si propre à favoriser les investigations +de la science, en sorte qu'il paraîtra +peut-être convenable de remettre à un autre jour +l'affaire des Mandchous. En revanche, s'il plaisait +au capitaine de nous raconter par suite de quelles +aventures nous nous trouvons aujourd'hui face à +face avec Mlle Louison....</p> + +<p>—Oui, reprit le président, capitaine, racontez-nous +vos aventures et surtout l'histoire de votre +jeune amie.»</p> + +<p>Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commença +son discours en ces termes:</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<h3>D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine +Corcoran.</h3> + + +<p>«Peut-être avez-vous entendu parler, messieurs, +du célèbre Robert Surcouf, de Saint-Malo. +Son père était le propre neveu du beau-frère de +mon bisaïeul. Le très-illustre et très-savant Yves +Quaterquem<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, aujourd'hui membre de l'Institut +de Paris, et qui a découvert, comme chacun sait, +le moyen de diriger les ballons, est mon cousin +germain. Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnommé +Barberousse était au collége en même +temps que feu M. le vicomte François de Chateaubriand, +et eut l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer +son poing fermé sur l'oeil du vicomte, pendant +la récréation, entre quatre heures et demie +et cinq heures de l'après-midi. Vous voyez, messieurs, +que je suis de bonne maison, et que les +Corcoran peuvent lever haut la tête et regarder le +soleil en face.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Voir <i>les Amours de Quaterquem</i>.</p></blockquote> + + + +<p>De moi-même j'ai peu de chose à dire. Je suis +né une ligne de pêche à la main. Je montais seul +dans la barque de mon père à l'âge où les autres +enfants connaissent à peine l'alphabet, et quand +mon père eut péri en portant secours à un bateau +pêcheur en détresse, je m'embarquai sur <i>la Chaste +Suzanne</i>, de Saint-Malo, qui allait pêcher la baleine +vers le détroit de Behring; après trois ans +de courses vers le pôle nord et le pôle sud, je +passai de <i>la Chaste Suzanne</i> sur <i>la Belle-Émilie</i>, de +<i>la Belle-Émilie</i> sur le <i>Fier-Artaban</i> et du <i>Fier-Artaban</i> +sur le <i>Fils de la Tempête</i>, un brick ailé qui +file ses dix-huit noeuds à l'heure, toutes voiles +dehors.</p> + +<p>—Monsieur, interrompit le secrétaire perpétuel +de l'Académie, vous nous avez promis l'histoire +de Louison.</p> + +<p>—Prenez patience, répliqua Corcoran, la voici.»</p> + +<p>Mais un bruit lointain de tambours lui coupa +la parole. On battait le rappel.</p> + +<p>—Qu'est ceci? demanda le président avec +inquiétude.</p> + +<p>—Je devine, répondit Corcoran. C'est le portier +effrayé qui a barricadé la porte et qui est allé demander +du secours au poste voisin. Poltron, va!</p> + +<p>—Parbleu! dit un académicien, il aurait bien +mieux fait de laisser la porte ouverte. Je ne perdrais +pas mon temps à écouter l'histoire de Louison.</p> + +<p>—Attention! dit le capitaine. Voici qui devient +sérieux. On sonne le tocsin.»</p> + +<p>Effectivement le tocsin retentit au clocher le +plus voisin, et se communiqua bientôt à tous les +autres avec la rapidité de la flamme poussée par +le vent.</p> + +<p>«Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine. +L'affaire sera chaude, ma pauvre Louison, car je +vois qu'on va t'assiéger comme une place forte....»</p> + +<p>Pour revenir à mon histoire, messieurs, c'était +vers la fin de l'année de 1853, j'avais fait construire +<i>le Fils de la Tempête</i> à Saint-Nazaire, et je venais +de décharger dans le port de Batavia sept ou huit +cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire était +bonne. Donc, content de moi, de mon prochain, +de la divine Providence et de l'état de mes affaires, +je résolus un jour de prendre un plaisir +qu'on n'a pas souvent sur mer: c'est celui de la +chasse au tigre.</p> + +<p>Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui +est, d'ailleurs, le plus bel animal de la création,—regardez +Louison,—a reçu malheureusement +du ciel un appétit extraordinaire. Il aime le boeuf, +l'hippopotame, la perdrix, le lièvre; mais ce qu'il +préfère à tout, c'est le singe, à cause de sa ressemblance +avec l'homme; et l'homme, à cause de sa +supériorité sur le singe. De plus, il est délicat, il +ne mange jamais deux fois du même morceau, et +par exemple, si Louison avait dévoré à déjeuner +une épaule de M. le secrétaire perpétuel, rien ne +pourrait l'obliger à goûter de l'autre épaule à +l'heure du <i>lunch</i>. Elle est friande comme un chat +d'évêque. (Ici le secrétaire fit la grimace.)</p> + +<p>«Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je +sais bien que Louison aurait tort, et que les deux +épaules se valent: mais c'est son caractère; on ne +se refait pas.»</p> + +<p>Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'épaule, +et chaussé de grandes bottes comme un +Parisien qui va chercher un lièvre dans la plaine +Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornélius Van Crittenden, +voulait me faire accompagner par deux +Malais chargés de dépister le tigre et de se faire +manger à ma place, si par hasard le tigre était +plus habile que moi. Vous entendez bien que moi, +René Corcoran, dont le bisaïeul était l'oncle du +père de Robert Surcouf, je me mis à rire en entendant +cette proposition. On est Malouin, ou l'on +n'est pas Malouin, n'est-ce pas? Or, je suis Malouin, +et, de mémoire d'homme, on n'a jamais +entendu parler d'un Malouin mangé par un tigre. +Du reste, la réciproque est vraie, et l'on ne sert +pas souvent de tigres sur la table des Malouins.</p> + +<p>Cependant, comme, après tout, il me fallait des +aides pour transporter ma tente et mes provisions, +les deux Malais me suivirent, conduisant +un chariot.</p> + +<p>Je rencontrai d'abord, à quelques lieues de Batavia, +une rivière assez profonde qui traversait +la forêt des singes, aussi grande et plus peuplée +d'animaux carnassiers que le département même +de la Seine. C'est dans ces épais fourrés qu'on +trouve le lion, le tigre, le boa constrictor, la panthère +et le caïman, les plus féroces de toutes les +bêtes de la création,—l'homme seul excepté, qui +tue sans besoin et pour le plaisir de tuer.</p> + +<p>Dès qu'il fut dix heures du matin, la chaleur +devint si forte, que les Malais eux-mêmes, accoutumés +pourtant à leur propre climat, demandèrent +grâce et se couchèrent à l'ombre. Pour moi, je +m'étendis dans le chariot, la main sur ma carabine, +car je craignais quelque surprise, et dormis +profondément.</p> + +<p>Un spectacle étrange m'attendait au réveil.</p> + +<p>La rivière sur le bord de laquelle j'avais établi +mon campement était appelée Mackintosh, du nom +d'un jeune Écossais qui était venu chercher fortune +à Batavia. Un jour, comme il la remontait +en bateau avec quelques amis, un coup de vent +jeta son chapeau dans la rivière. Mackintosh +étendit le bras pour le ressaisir, mais au moment +où il le touchait, une gueule effroyable et qui +semblait appartenir à quelque tronc d'arbre flottant +sur l'eau se referma sur sa main, la saisit et l'entraîna +au fond de l'eau.</p> + +<p>Cette gueule était celle d'un caïman qui n'avait +pas déjeuné.</p> + +<p>On fit d'inutiles efforts pour repêcher Mackintosh +et pour le venger; mais la Providence se chargea +de châtier le meurtrier.</p> + +<p>La longue-vue de l'Écossais pendait en bandoulière +sur sa poitrine. Soit que le caïman fut trop +vorace ou trop affamé pour bien distinguer ce +qu'il avalait, la longue-vue de Mackintosh se mit, +à ce qu'il paraît, en travers du gosier de l'amphibie, +de manière qu'il ne put ni avaler tout à fait +cet infortuné jeune homme, ni remonter du fond +de l'eau à la surface pour respirer plus à l'aise, +et qu'il mourut victime de sa gloutonnerie. On le +retrouva quelques jours après noyé, étendu sur +le rivage, et n'ayant pas lâché Mackintosh.</p> + +<p>«Monsieur, interrompit le président de l'Académie, +il me semble que vous vous écartez sensiblement +de votre sujet; vous nous aviez promis +de nous donner l'histoire de Louison et non pas +celle de la longue-vue de monsieur Mackintosh.</p> + +<p>—Monsieur le président, répliqua Corcoran avec +déférence, je reviens à Louison.»</p> + +<p>Il était donc à peu près deux heures de l'après-midi +lorsque je fus éveillé tout à coup par des +cris horribles. Je me mets sur mon séant, +j'arme ma carabine, et j'attends avec patience +l'ennemi.</p> + +<p>Ces cris étaient poussés par mes deux Malais, +qui accouraient tout effrayés, pour chercher un +asile sur le chariot.</p> + +<p>«Maître! maître! dit l'un des deux, voici le seigneur +qui s'avance! Prenez garde!</p> + +<p>—Quel seigneur? dis-je.</p> + +<p>—Le seigneur tigre!</p> + +<p>—Eh bien, il m'épargnera la moitié du chemin. +Voyons donc ce terrible seigneur!»</p> + +<p>Tout en parlant, je sautai à terre et j'allai à la +rencontre de l'ennemi. On ne le voyait pas encore, +mais on pouvait deviner son approche à la frayeur +et à la fuite de tous les autres animaux. Les singes +se hâtaient de remonter sur les arbres, et du haut +de ces observatoires, lui faisaient des grimaces +pour le braver. Quelques-uns même, plus hardis, +lui jetaient à la tête des noix de cocos. Pour moi, +je ne devinai la direction dans laquelle il marchait +qu'au bruit des feuilles qu'il foulait et froissait +sous ses pieds. Peu à peu, ce bruit se rapprocha +de moi, et comme le chemin était à peine assez +large pour laisser passer deux chariots, je commençai +à craindre de l'apercevoir trop tard, et de +n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'épaisseur +du fourré le cachait entièrement.</p> + +<p>Heureusement, je reconnus bientôt qu'il devait +passer près de moi, mais sans me voir, et qu'il +allait tout simplement boire dans la rivière.</p> + +<p>Enfin je l'aperçus, mais seulement de profil. +Sa gueule était ensanglantée; il avait l'air satisfait +et les jambes écartées, comme un rentier qui va +fumer son cigare sur le boulevard des Italiens +après un bon déjeuner.</p> + +<p>A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma +carabine que j'armais parut lui causer quelque +inquiétude. Il tourna la tête à demi, m'aperçut à +travers un buisson qui nous séparait et s'arrêta +pour réfléchir.</p> + +<p>Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un +coup, il aurait fallu l'ajuster au front ou au coeur +et il s'était posé de trois quarts, comme un tigre +de qualité qui fait faire son portrait par le photographe.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'épargna +ce jour-là un meurtre déplorable; car ce +tigre, ou plutôt cette tigresse, n'était autre que +ma belle et charmante amie, cette douce Louison +que vous voyez et qui nous écoute d'une oreille +si attentive.</p> + +<p>Louison (je puis bien à présent lui donner ce +nom) avait déjeuné, comme je vous l'ai dit, et ce +fut un grand bonheur pour moi et pour elle. Elle +ne pensait qu'à digérer en paix. Aussi, après +m'avoir regardé obliquement pendant quelques +secondes.... tenez, à peu près comme elle regarde +à présent le secrétaire perpétuel....</p> + +<p>(Ici le secrétaire changea de place et alla s'asseoir +derrière le président.)</p> + +<p>Elle continua lentement son chemin et s'avança +vers la rivière qui coulait à quelques pas +de là.</p> + +<p>Tout à coup je vis un curieux spectacle. Louison, +qui marchait jusque-là d'un air indifférent et superbe, +ralentit tout à coup son pas, et, allongeant +son beau corps, si long déjà, elle s'avança, en +rasant le sol et prenant les plus grandes précautions +pour n'être ni vue ni entendue, auprès d'un +large et long tronc d'arbre qui était étendu sur le +sable, au bord de la rivière Mackintosh.</p> + +<p>Je marchais derrière elle, la carabine à l'épaule, +toujours prêt à tirer, attendant une occasion favorable.</p> + +<p>Mais je fus bien étonné. En approchant du tronc +d'arbre, je vis qu'il avait des pattes et des écailles +qui brillaient au soleil; les yeux étaient fermés et +la gueule était ouverte.</p> + +<p>C'était un crocodile qui dormait sur le sable, +au soleil, comme un juste. Aucun rêve ne troublait +ce tranquille sommeil. Il ronflait paisiblement, +comme ronflent les crocodiles qui n'ont pas +de mauvaise action sur la conscience.</p> + +<p>Ce sommeil, cette pose pleine de grâce et d'abandon, +je ne sais quoi encore, probablement +quelque inspiration de l'esprit malin, tout parut +tenter Louison. Je vis ses lèvres s'écarter. Elle +riait comme un jeune polisson qui va jouer un +bon tour à son maître d'école.</p> + +<p>Elle avança doucement la patte et l'enfonça tout +entière dans la gueule du crocodile. Elle essayait +d'arracher la langue du dormeur pour la manger +en guise de dessert, car Louison est très-friande; +c'est le défaut de son sexe et de son âge.</p> + +<p>Mais elle fut bien sévèrement punie de sa mauvaise +pensée.</p> + +<p>Elle n'eut pas plutôt touché la langue du crocodile, +que la gueule de celui-ci se referma. Il +ouvrit les yeux,—de grands yeux couleur vert +de mer, que je vois encore,—et regarda Louison +d'un air de surprise, de colère et de douleur qu'il +est impossible de peindre.</p> + +<p>De son côté, Louison n'était pas à la noce. La +pauvre chérie se débattait comme un diable entre +les dents aiguës du crocodile. Heureusement, elle +serrait si fort la langue de celui-ci avec ses griffes, +que le malheureux n'osait user de toutes ses forces +et lui couper la patte, comme il l'aurait fait aisément +si sa langue avait été libre.</p> + +<p>Jusque-là le combat était égal, et je ne savais +pour qui faire des voeux, car enfin l'intention de +Louison n'était pas bonne, et sa plaisanterie était +fort désagréable pour son adversaire; mais Louison +était si belle! Elle avait tant de grâces dans les formes, +tant de souplesse dans les membres, tant de +variété dans les mouvements! Elle ressemblait à +une jeune chatte, à peine en sevrage, qui joue au +soleil sous les yeux de sa mère.</p> + +<p>Mais, hélas! ce n'était pas pour jouer qu'elle se +tordait sur le sable en poussant des cris rauques +qui faisaient retentir la forêt. Les singes, perchés +en sûreté sur les cocotiers, regardaient en riant ce +terrible combat. Les babouins montraient Louison +aux macaques et lui faisaient, le petit doigt posé +sur le nez et la main déployée en éventail, le geste +moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux même, +plus hardi que les autres, descendit de branche en +branche jusqu'à six ou sept pieds de terre, et là, +se suspendant par la queue, il osa du bout de ses +ongles gratter légèrement le mufle de la redoutable +tigresse. A cette plaisanterie, tous les babouins +poussèrent de grands éclats de rire; mais Louison +fit un geste si prompt et si menaçant, que le jeune +babouin qui l'avait essayée n'osa pas la recommencer, +et se tint pour très-heureux d'avoir +échappé aux dents meurtrières de son ennemie.</p> + +<p>Cependant le crocodile entraînait la pauvre tigresse +dans la rivière. Elle leva les yeux au ciel, +comme pour implorer sa pitié ou le prendre à +témoin de son martyre, et les abaissa sur moi par +hasard.</p> + +<p>Quels beaux yeux! Quel mélancolique et doux +regard où se peignaient toutes les angoisses de la +mort! Pauvre Louison!</p> + +<p>Au même instant le crocodile plongea, entraînant +Louison sous l'eau. A cette vue je me décidai.</p> + +<p>Le bouillonnement de la rivière indiquait les +efforts de Louison pour se dégager. J'attendis pendant +une demi-minute, la carabine à l'épaule, le +doigt sur la détente, l'oeil fixe.</p> + +<p>Heureusement, Louison, qui est un animal, si +vous voulez, mais qui n'est pas une bête, s'était +dans son désespoir accrochée fortement à un tronc +d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau.</p> + +<p>Cette précaution lui sauva la vie.</p> + +<p>A force de se débattre, elle parvint à élever sa +tête au-dessus de la rivière et à se tirer par là du +danger le plus pressant, celui de se noyer.</p> + +<p>Peu à peu le crocodile lui-même sentit le besoin +de respirer, et, moitié de gré, moitié de force, revint +avec elle au rivage.</p> + +<p>C'est là que je l'attendais. En un clin d'oeil son +sort fut décidé. L'ajuster, tirer mon coup de carabine, +lui envoyer une balle dans l'oeil gauche et +lui briser le crâne, ce fut l'affaire de deux secondes. +Le malheureux ouvrit la gueule et voulut gémir. +Il battit le sable de ses quatre pieds et expira.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + + + +<p>La tigresse, plus prompte encore que moi, avait +déjà retiré de la gueule de son ennemi sa patte à +demi déchirée.</p> + +<p>Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut +pas un témoignage de confiance ou de reconnaissance. +Peut-être pensait-elle avoir plus à craindre +de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de +fuir; mais la pauvre bête, réduite à trois pattes +et presque estropiée de la quatrième, ne pouvait +aller bien loin. Au bout de dix pas, je l'atteignis.</p> + +<p>Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais +déjà beaucoup d'amitié pour elle. D'abord je lui +avais rendu un grand service, et vous savez qu'on +s'attache bien plus à ses amis par les services qu'on +leur rend que par ceux qu'on reçoit d'eux. De plus, +elle me paraissait d'un très-bon caractère, car la +plaisanterie même qu'elle avait voulu faire au crocodile +indiquait un naturel porté à la joie; or, la +joie, vous le savez, messieurs, quand elle n'est +pas feinte, est le symptôme d'un bon coeur et d'une +bonne conscience.</p> + +<p>Enfin j'étais seul, en pays étranger, à cinq mille +lieues de Saint-Malo, sans amis, sans parents, sans +famille. Il me sembla que la société d'un ami qui +me devrait la vie,—cet ami eût-il quatre pattes, +des griffes redoutables et des dents terribles,—vaudrait +toujours mieux que rien.</p> + +<p>Avais-je tort?</p> + +<p>Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouvé.</p> + +<p>Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je +dois dire que Louison ne me parut pas avoir besoin +d'un ami autant que moi.</p> + +<p>Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant +se soutenir qu'avec peine sur trois pattes, se +coucher sur le dos, et là, attendre mon attaque en +désespérée. Elle poussait le cri rauque qui lui est +habituel quand elle se met en colère, elle grinçait +des dents, elle me montrait ses griffes et semblait +prête à me dévorer, ou tout au moins à vendre +chèrement sa vie.</p> + +<p>Mais je sais apprivoiser les êtres les plus féroces.</p> + +<p>Je m'avançai donc d'un air paisible. Je déposai +ma carabine sur le sable, à portée de la main, je +me penchai sur la tigresse, et je lui caressai doucement +la tête comme à un enfant.</p> + +<p>D'abord elle me regarda obliquement, comme +pour m'interroger. Mais quand elle vit que mes +intentions étaient bonnes, elle se remit sur le +ventre, lécha doucement ma main, et d'un air +triste me présenta sa patte malade. Je sentis à +mon tour tout le prix de cette marque de confiance, +et je regardai cette patte avec soin. Rien n'était +brisé. Les dents du crocodile n'avaient même pas +pénétré fort avant, à cause de la manière dont +Louison lui serrait la langue.</p> + +<p>Je me contentai de laver la plaie avec soin. Je +tirai de ma carnassière un flacon d'alcali dont je +versai une ou deux gouttes sur la blessure, et je +fis signe à Louison de me suivre.</p> + +<p>Soit reconnaissance, soit désir d'être pansée avec +soin, elle se laissa conduire et me suivit jusqu'au +chariot, où les deux Malais qui m'accompagnaient +faillirent mourir de peur en l'apercevant. Ils sautèrent +à bas du chariot et rien ne put les décider +à y remonter.</p> + +<p>Le jour suivant nous retournâmes à Batavia. +Cornélius van Crittenden fut bien étonné de me +voir arriver avec ma nouvelle amie, à qui j'avais +donné tout de suite le nom de Louison, et qui me +suivait dans les rues comme un jeune chien.</p> + +<p>Huit jours après je levai l'ancre, emmenant la +tigresse, qui n'a jamais cessé de me tenir fidèle +compagnie. Une nuit même, dans les parages de +Bornéo, elle m'a sauvé la vie.</p> + +<p>Mon brick fut surpris par un temps calme à trois +lieues de l'île. Vers minuit, comme mon équipage, +composé de douze hommes seulement, s'était endormi, +une centaine de pirates malais monta tout +à coup à bord et jeta dans la mer le matelot qui +tenait le gouvernail.</p> + +<p>Ce meurtre fut commis si promptement, que +personne n'entendit le moindre bruit et ne put +défendre le malheureux matelot.</p> + +<p>De là on courut à la porte de ma chambre pour +l'enfoncer. Mais Louison dormait à l'intérieur, au +pied de mon lit.</p> + +<p>Elle s'éveille au bruit, et commence à grogner +d'une manière terrible.</p> + +<p>En deux secondes je fus debout, un pistolet dans +chaque main, ma hache d'abordage entre les dents.</p> + +<p>Au même instant, les pirates enfoncent la porte +et se précipitent dans ma cabine. Le premier qui +s'avança eut la cervelle brisée d'un coup de pistolet. +Le second tomba frappé d'une balle. Le troisième +fut jeté à terre par Louison, qui, d'un coup +de dent, lui brisa la nuque.</p> + +<p>Je fendis la tête au quatrième d'un coup de +hache, et je montai sur le pont en appelant mes +matelots à l'aide.</p> + +<p>Pendant ce temps, Louison faisait merveille. +D'un bond elle renversa trois Malais qui voulaient +me poursuivre. D'un autre bond elle fut au milieu +de la mêlée. Ses mouvements avaient la promptitude +de l'éclair.</p> + +<p>En deux minutes elle tua six des pirates. Les ongles +de ses griffes pénétraient comme des pointes +d'épée dans la chair de ces malheureux. Quoiqu'elle +perdit son sang par trois blessures, elle n'en paraissait +que plus ardente à la bataille et me couvrait +de son corps.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + + + +<p>Enfin mes matelots arrivèrent, armés de revolvers +et de barres de fer. Dès lors la victoire fut +décidée. Une vingtaine de pirates furent jetés à +l'eau. Les autres s'y jetèrent eux-mêmes pour regagner +leurs barques à la nage, et nous ne perdîmes +qu'un seul homme, celui qui avait été égorgé +d'abord.</p> + +<p>Je vous laisse à deviner si Louison fut bien pansée. +Depuis cette nuit-là, où elle m'avait payé sa +dette, entre elle et moi, c'est à la vie, à la mort. +Nous ne nous quittons jamais.</p> + +<p>Je vous prie donc, messieurs, d'excuser la liberté +que j'ai prise de l'amener jusqu'ici.</p> + +<p>Je l'avais laissée dans l'antichambre, mais le +portier l'aura vue, aura pris peur, aura fermé la +porte, et fait sonner le tocsin pour venir à votre +secours.</p> + +<p>—Tout ceci, monsieur, dit doucement le président, +n'empêche pas que par votre faute, ou par +la faute de Mlle Louison et du portier, nous avons +passé l'après-midi dans la société d'une bête féroce, +et que notre dîner en sera refroidi.»</p> + +<p>Ici M. le président de l'Académie des sciences de +Lyon fut interrompu par un grand bruit. On entendit +les tambours battre, et l'on mit la tête aux +fenêtres.</p> + +<p>«Dieu soit loué! s'écria le secrétaire perpétuel, +voici la force publique qui arrive. Nous touchons +à la délivrance.»</p> + +<p>En effet, trois mille personnes remplissaient la +place et les rues environnantes. Une compagnie +d'infanterie était à l'avant-garde et chargeait ses +fusils en face du palais de l'Académie.</p> + +<p>Tout à coup un commissaire de police, ceint +d'une écharpe tricolore, s'avança, fit signe aux +tambours de se taire et dit d'une voix forte:</p> + +<p>«Au nom de la loi, rendez-vous!</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, cria le président +par la fenêtre, il ne s'agit pas de nous rendre, +mais d'ouvrir la porte.»</p> + +<p>Le commissaire fit signe alors à des ouvriers +serruriers, qu'il avait amenés par précaution, de +débarrasser la porte d'entrée de tous les obstacles +que le portier de l'Académie avait accumulés pour +barrer le passage à Louison.</p> + +<p>Quand ses ordres eurent été exécutés, l'officier +qui commandait la compagnie d'infanterie +cria:</p> + +<p>«Apprêtez vos armes! En joue!»</p> + +<p>Et se tint prêt à faire fusiller Louison dès +qu'elle paraîtrait.</p> + +<p>«Messieurs, dit Corcoran aux académiciens, +vous pouvez sortir. Quand vous serez en sûreté, +je sortirai moi-même du palais, et Louison ne +quittera la place qu'après moi. N'ayez donc aucune +crainte.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + + + +<p>—Surtout, capitaine, pas d'imprudence!» dit +le président en lui serrant la main et lui disant +adieu.</p> + +<p>Les académiciens se hâtèrent de sortir. Louison +les regardait d'un oeil étonné, et paraissait prête +à s'élancer sur leurs traces; mais Corcoran la +retint.</p> + +<p>Aussitôt qu'ils furent tous deux seuls dans le +palais, Corcoran fit signe à la tigresse de rentrer +dans la salle des séances, et s'avança sur le perron +pour parler au commissaire.</p> + +<p>«Monsieur le commissaire, dit-il, je suis prêt à +emmener mon tigre paisiblement, si l'on veut bien +me promettre de ne pas lui faire de mal. Nous +irons droit au bateau à vapeur qui est sur le +Rhône, et je m'engage à enfermer Louison dans +ma cabine de manière qu'elle ne pourra gêner ni +effrayer personne.</p> + +<p>—Non! non! à mort le tigre! cria la foule, qui +se réjouissait déjà de la pensée de voir une chasse +au tigre.</p> + +<p>—Écartez-vous, monsieur,» cria le commissaire.</p> + +<p>Corcoran essaya un nouvel effort, mais rien ne +put persuader l'inflexible magistrat.</p> + +<p>Alors le Malouin parut prendre son parti. Il se +pencha vers Louison et l'embrassa tendrement. +On eût dit qu'il lui parlait à l'oreille.</p> + +<p>«Voyons, dit l'officier, toutes ces tendresses +sont-elles finies?»</p> + +<p>Corcoran le regarda d'un air qui n'annonçait +rien de bon.</p> + +<p>«Je suis prêt, dit-il enfin, mais ne tirez pas, je +vous prie, avant que je sois hors de portée. Je ne +veux pas avoir la douleur de voir mon unique ami +assassiné sous mes yeux.»</p> + +<p>On trouva sa demande raisonnable, et quelques +personnes commencèrent même à s'intéresser au +sort de Louison. Corcoran eut donc toute liberté +de descendre l'escalier. Louison, tapie derrière la +porte de la salle, le regardait s'éloigner, mais ne +montrait pas la tête et semblait soupçonner le +danger qui la menaçait. Il y eut un moment de +terrible attente.</p> + +<p>Tout à coup Corcoran, qui avait déjà dépassé la +compagnie d'infanterie, se retourna brusquement +et cria trois fois:</p> + +<p>«Louison! Louison! Louison!»</p> + +<p>A ce cri, à cet appel, le tigre fit un bond terrible +et tomba au pied de l'escalier.</p> + +<p>Avant que l'officier eût ordonné de faire feu, +Louison s'élança d'un second bond par-dessus la +tête des soldats et se mit à suivre au grand trot +le capitaine Corcoran.</p> + +<p>«Tirez! tirez donc!» criait la foule épouvantée.</p> + +<p>Mais l'officier fit désarmer les fusils. Pour atteindre +le tigre, on aurait tué ou blessé cinquante +personnes. On se contenta donc de suivre Corcoran +et Louison jusqu'au port, où ils s'embarquèrent +paisiblement, suivant la promesse du capitaine.</p> + +<p>Le lendemain, le capitaine Corcoran arriva à +Marseille, et attendit les instructions de l'Académie +des sciences de Lyon. Ces instructions, rédigées +par le secrétaire perpétuel lui-même, étaient dignes +de passer à la postérité la plus reculée; mais un +malheureux accident obligea plus tard le capitaine +à les jeter au feu, de sorte qu'on est réduit à en +deviner le contenu par le récit même des actions +du célèbre Malouin. Au reste, il suffira de dire +qu'elles étaient dignes de la savante Académie qui +les avait envoyées et de l'illustre voyageur à qui +elles étaient destinées.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan,</i></p> +<p><i>au colonel Barclay, résident, attaché à la personne</i></p> +<p><i>d'Holkar, prince des Mahrattes, à Bhagavapour,</i></p> +<p><i>sur la Nerbuddah.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Calcutta, 1er janvier 1857.</p> + </div> </div> + +<p>«On m'informe de divers côtés qu'il se prépare +quelque chose contre nous, qu'on a surpris des +signes mystérieux échangés entre les indigènes, à +Luknow, à Patna, à Bénarès, à Delhi, chez les +Radjpoutes et jusque chez les Sikhs.</p> + +<p>«Si quelque révolte venait à éclater et à gagner +les pays des Mahrattes, l'Inde entière serait en feu +dans l'espace de trois semaines. C'est ce qu'il faut +éviter à tout prix.</p> + +<p>«Vous aurez donc soin, aussitôt la présente reçue, +d'obliger, sous un prétexte quelconque, Holkar +à désarmer ses forteresses et à remettre dans +nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions +et son trésor. Par là, il sera hors d'état de nuire, +et son trésor nous servira d'otage dans le cas où, +malgré nos précautions, il voudrait faire quelque +tentative désespérée. Justement, les coffres de la +Compagnie sont vides, et ce renfort d'argent +viendrait fort à propos.</p> + +<p>«S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins, +et dans ce cas, il ne doit mériter aucun +pardon. Vous irez prendre aussitôt le commandement +des 13e, 15e et 31e régiments d'infanterie +européenne, que sir William Maxwell, gouverneur +de Bombay, mettra sous vos ordres avec quatre ou +cinq régiments de cavalerie indigène et d'infanterie +cipaye. Vous ferez le siége de Bhagavapour, +et, quelques conditions que vous demande Holkar, +vous ne le recevrez qu'à discrétion. Le meilleur +serait qu'il pérît dans l'assaut, comme Tippoo +Saheb, car la Compagnie des Indes n'a que trop +de ces vassaux indociles, et nous serions délivrés +de l'ennui de faire une pension à des gens qui +nous détesteront jusqu'à la fin des siècles.</p> + +<p>«Au reste je m'en rapporte à votre prudence; +mais hâtez-vous, car on commence à craindre une +explosion, et il faut ôter d'avance aux insurgés +(s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs +armes.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«BRADDOCK, gouverneur général.»</p> + </div> </div> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Le colonel Barclay, résident anglais,</i></p> +<p><i>au prince Holkar.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bhagavapour, 18 janvier 1857.</p> + </div> </div> + +<p>«Le soussigné se fait un devoir de prévenir Son +Altesse le prince Holkar qu'il est venu à sa connaissance +que ledit prince a fait donner cinquante +coups de bâton à son premier ministre Rao, sans +qu'aucune action, connue du soussigné, ait pu valoir +un traitement aussi cruel;</p> + +<p>«Le soussigné doit aussi prévenir Son Altesse +que, à plusieurs reprises, des charrettes pesamment +chargées sont entrées pendant la nuit dans +la forteresse de Bhagavapour, et que, à divers indices +sur lesquels il ne croit pas nécessaire de +s'expliquer, il a cru reconnaître des amas d'armes, +de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux +traités et ne peut qu'exciter les justes soupçons +de la très-haute et très-puissante Compagnie des +Indes;</p> + +<p>«En conséquence et après avoir pris les ordres +du gouverneur général, le soussigné,—sans vouloir +dépouiller le prince Holkar d'une autorité +contre laquelle s'élève cependant tout le pays,—le +soussigné, dis-je, veut bien pour cette fois +fermer l'oreille à des rapports peut-être trop +fidèles, et, pour offrir au prince Holkar une éclatante +occasion de se justifier, se contentera aujourd'hui +de demander à Son Altesse qu'elle +remette ses armes, ses canons, ses fusils et son +trésor particulier aux mains du soussigné, qui les +enverra à Calcutta, où le gouverneur général +gardera le tout provisoirement, jusqu'à ce qu'il +ait acquis la preuve certaine de l'innocence +d'Holkar.</p> + +<p>«En outre, ledit prince Holkar est invité à remettre +aux mains du soussigné sa fille unique Sita, +qui sera conduite à Calcutta avec une suite nombreuse, +et qui recevra tous les honneurs dus à +son rang.</p> + +<p>«Moyennant quoi Son Altesse conservera éternellement +la bienveillante protection de la très-haute +et très-puissante Compagnie des Indes.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Colonel BARCLAY.»</p> + </div> </div> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Le prince Holkar au colonel Barclay, résident.</i></p> + </div> </div> + +<p>«Le soussigné se fait un devoir d'inviter le colonel +Barclay à sortir immédiatement de Bhagavapour, +s'il ne veut avoir la tête coupée avant vingt-quatre +heures par ordre du soussigné.»</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Le colonel Barclay à lord Henri Braddock,</i></p> +<p><i>gouverneur général.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Mylord,</p> + </div> </div> + +<p>«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Seigneurie +une copie de la lettre que, suivant vos instructions, +j'ai adressée au prince Holkar, et de la réponse +dudit Holkar.</p> + +<p>«Je pars à l'instant même pour Bombay, où je +vais, conformément aux ordres de Votre Seigneurie, +prendre le commandement du corps d'armée +qui doit réduire Holkar à la raison.</p> + +<p>«Agréez, mylord, etc.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Colonel BARCLAY.»</p> + </div> </div> + +<p>Or, six semaines environ après que les lettres +qu'on vient de lire eurent été échangées entre le +seigneur Holkar, le colonel Barclay et lord Henri +Braddock, Holkar était assis, tout pensif, sur un +tapis de Perse, au sommet de la plus haute tour +de son palais que baigne la Nerbuddah, et regardait +mélancoliquement la haute cime des monts +Vindhyâ, contemporains de Brahma. A côté de lui +se tenait sa fille unique, la belle Sita, qui cherchait +à lire dans les yeux de son père toutes ses +pensées.</p> + +<p>Holkar était un noble vieillard, de pure race indoue, +et le descendant de ces princes mahrattes +qui ont disputé la possession de l'Inde aux Anglais.</p> + +<p>Par une exception assez rare, ses aïeux avaient +échappé à la conquête des Persans et des Mogols, +et gardaient derrière leurs montagnes la foi de +Brahma. Holkar lui-même se vantait de descendre +en droite ligne du célèbre Rama, le plus illustre +des anciens héros et le vainqueur de Ravana. C'est +en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait +donné à sa fille le nom de Sita.</p> + +<p>Il avait autrefois combattu les Anglais. Son père +avait été tué dans la bataille, et lui, bien jeune encore, +avait gardé son héritage à condition de payer +tribut. Pendant trente ans, il avait espéré se venger +un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux +fils étaient morts sans postérité, et il ne songeait +plus qu'à vivre en paix et à laisser sa principauté +à sa fille unique, la belle Sita.</p> + +<p>Il était environ cinq heures du soir. On n'entendait +aucun bruit dans Bhagavapour, la capitale +d'Holkar. Les sentinelles veillaient à leur poste, +les yeux fixés sur l'horizon. Les soldats, accroupis +sur leurs talons, jouaient aux échecs sans dire un +seul mot. Quelques officiers à cheval, armés de +longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient +au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le +monde s'inclinait en silence. Une tristesse mortelle +semblait avoir envahi Bhagavapour. Holkar lui-même +était abattu. Il voyait venir la tempête. Il +savait depuis longtemps que les Anglais voulaient +le dépouiller, et il se désespérait en songeant à +l'avenir de sa fille. Résigné pour lui-même à la +volonté de Brahma, prêt à rentrer dans le grand +Être et à retrouver la «Substance Éternelle,» il +ne pouvait se résoudre à laisser Sita sans appui.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + + +<p>«Que la volonté de Brahma s'accomplisse!» +dit-il enfin en répondant à sa pensée intérieure.</p> + +<p>«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?»</p> + +<p>On chercherait vainement entre le cap Comorin +et les monts Himalaya une jeune fille plus charmante +que Sita. Elle était droite comme un palmier, +et ses yeux étaient comme la fleur du lotus. +De plus, elle avait quinze ans à peine, ce qui est, +dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté.</p> + +<p>«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour +où je t'ai vue naître, toi, la joie de mes yeux et +mon dernier amour sur la terre, puisque je vais +mourir en te laissant aux mains de ces barbares +roux!</p> + +<p>—Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de +vaincre?</p> + +<p>—Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je +pourrais le donner à mes soldats? La vue seule +de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée +et qui se repaissent de viande crue et de sang, +épouvante nos brahmines. Ah! pourquoi ne suis-je +pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas +vu la ruine de tout ce qui m'est cher.</p> + +<p>—Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant +de ses bras le cou du vieillard.</p> + +<p>—Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je +crains tout pour toi; et pour tes frères je ne craignais +que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la nouvelle +que le colonel Barclay s'avance dans la vallée +de la Nerbuddah avec une armée. Il est à sept +lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours de marche; +car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux, +de fourrages, de chariots, de canons et de +munitions de toute espèce, qu'elle ne fait jamais +plus de deux ou trois lieues par jour. Malheureusement, +je n'ose leur livrer bataille le long de la +rivière, n'étant pas assez sûr de mon armée. Je +soupçonne ce misérable Rao de vouloir me trahir. +Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher sa +trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec +une longue-vue l'horizon, que signifie ce steamer +que j'aperçois au détour de la rivière? Serait-ce +déjà l'avant-garde de Barclay?»</p> + +<p>Au même instant, un coup de canon retentit: +c'était un artilleur de la forteresse qui faisait feu +sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait de s'arrêter. +Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça +en sifflant dans la rivière.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + + + + +<p>A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora +le drapeau tricolore et s'avança, sans riposter, +vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne cherchèrent +pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran +(car c'était lui) mit pied à terre et s'avança +d'un air assuré vers la porte du fort. Un sergent et +quelques soldats voulurent croiser la baïonnette +et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre +à leurs questions et à leurs menaces (quoi +qu'il entendît très-bien la langue du pays), se retourna +lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet +qui était suspendu à sa ceinture.</p> + +<p>Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe +d'une épée, et fit frémir tous les assistants. Mais +leur frémissement devint de l'épouvante lorsqu'une +magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau +et répondit au coup de sifflet par un «ronron» +formidable.</p> + +<p>«Ici, Louison!» cria Corcoran.</p> + +<p>Et il siffla pour la seconde fois.</p> + +<p>A ce second appel, Louison bondit hors du bateau +à vapeur et se trouva sur la rive, où déjà +Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute +après, les officiers, les soldats, les canonniers, +les fantassins, les curieux, les hommes, les femmes +et les petits enfants avaient pris la fuite dans +toutes les directions et laissé là Corcoran, excepté +un malheureux chef de poste, celui-là même qui +avait fait tirer le coup de canon, et que notre ami +le capitaine venait de saisir par la nuque.</p> + +<p>«Lâchez-moi, disait l'Indou en se débattant de +toutes ses forces; lâchez-moi, ou je vais appeler +la garde!</p> + +<p>—Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans +ma permission, je vais te donner pour souper à +Louison.»</p> + +<p>Cette menace rendit le pauvre officier plus docile +et plus doux qu'un agneau.</p> + +<p>«Hélas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne +connais pas, retenez votre tigresse, ou je suis un +homme mort!»</p> + +<p>Effectivement, Louison, privée depuis longtemps +de chair fraîche, tournait autour de l'Indou d'un +air affamé. Elle le trouvait appétissant, ni trop +jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre, +mais tendre, dodu et bien à point.</p> + +<p>Heureusement Corcoran le rassura.</p> + +<p>«Quel est ton grade? demanda-t-il.</p> + +<p>—Lieutenant, seigneur, répondit l'Indou.</p> + +<p>—Mène-moi au palais du prince Holkar.</p> + +<p>—Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui +hésitait.</p> + +<p>—Parbleu! répliqua Corcoran, crois-tu que je +rougis de mes amis quand je vais à la cour?</p> + +<p>—O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre +Indou, quelle fâcheuse idée ai-je eue de faire tirer +un coup de canon sur ce bateau à vapeur qui ne pensait +à rien! Quel besoin avais-je de demander son +nom à ce passant qui ne me disait rien? O Rama, +héros invincible, prête-moi ta force et ton arc +pour que je perce Louison de mes flèches, ou +prête-moi ton agilité pour que je puisse prendre +mes jambes à mon cou et trouver un asile dans +ma maison.</p> + +<p>—Eh bien, dit Corcoran, as-tu terminé tes réflexions? +Louison s'impatiente.</p> + +<p>—Mais, seigneur, répliqua l'Indou, si je vous +mène au palais du prince Holkar avec une tigresse +sur vos talons,—ou plutôt, hélas! sur +les miens,—Holkar vous fera couper le cou.</p> + +<p>—Le crois-tu? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le +prince Holkar ne fait jamais sa prière du soir sans +avoir fait empaler cinq ou six personnes dans la +journée.</p> + +<p>—Ah! ah! cet Holkar me plaît.... Je me décide; +nous verrons lequel de lui ou de moi empalera +l'autre.</p> + +<p>—Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement.</p> + +<p>—Ah! que de raisons! Marche devant, ou je +mets Louison à tes trousses.»</p> + +<p>Cette menace rendit le courage à l'Indou. Après +tout, il n'était pas bien sûr qu'Holkar le fît empaler, +tandis qu'il voyait à six pouces de distance +les dents et les griffes de Louison.</p> + +<p>Il adressa donc intérieurement une dernière +prière à Brahma, «Père de tous les êtres,» et +marcha d'un pas rapide vers la porte du palais. +Corcoran le suivait de près, et Louison, toute +joyeuse, bondissait à côté de son maître comme +un lévrier caressant.</p> + +<p>Grâce à cette double escorte, Corcoran entra +sans peine dans le palais. Tout le monde s'écartait +sur son passage. Mais lorsqu'il fut arrivé au +pied de la tour où le prince Holkar était assis avec +sa fille, l'Indou refusa d'aller plus loin.</p> + +<p>«Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma +mort est certaine. Avant que j'aie pu dire un seul +mot pour me justifier, Holkar me fera couper la +tête; et vous-même, seigneur, si vous persistez +dans ce dessein téméraire, vous ferez bien....</p> + +<p>—Bon! bon! répliqua Corcoran, Holkar n'est +pas si méchant qu'on le dit, et j'en suis sûr. il ne +refusera rien à mon amie Louison. Pour toi, c'est +autre chose. Va-t'en, poltron!</p> + +<p>—Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune +tête ne va aussi bien à mes épaules que la mienne +propre, et s'il plaisait à ce grand prince de l'abattre, +je ne connais aucun onguent qui pût la recoller.... Que +Brahma et Bouddah soient avec +vous!»</p> + +<p>En même temps il s'enfuit.</p> + +<p>Corcoran ne chercha pas à le retenir et monta +sans s'arrêter les deux cent soixante marches qui +conduisaient à la terrasse d'où le prince Holkar +contemplait en silence la vallée de la Nerbuddah.</p> + +<p>Louison précédait son maître et parut la première +sur la terrasse.</p> + +<p>A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur +et le prince Holkar se leva brusquement, prit à sa +ceinture un pistolet et fit feu sur Louison.</p> + +<p>Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit +et ricocha sur Corcoran, qui suivait de près son +amie et qui reçut une légère contusion à la main.</p> + +<p>«Vous êtes vif, seigneur Holkar! s'écria le capitaine +sans s'étonner de l'accident.... Ici, Louison!»</p> + +<p>Il était temps de retenir la tigresse, qui allait +bondir sur son ennemi et le mettre en pièces.</p> + +<p>«Ici, mon enfant! continua Corcoran. Là, c'est +bien!... Couchez-vous à mes pieds!... Très-bien!... +Et maintenant, allez, en rampant, présenter vos +respects à la princesse.... Ne craignez rien, madame, +Louison est douce comme un agneau.... Elle +va vous demander pardon de vous avoir effrayée.... +Va, Louison, va, ma chérie, demander pardon à +cette belle princesse....»</p> + +<p>Louison obéit, et Sita, rassurée, la caressa doucement +de la main, ce qui parut flatter beaucoup +la tigresse.</p> + +<p>Cependant Holkar se tenait toujours sur la défensive.</p> + +<p>«Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur. +Comment avez-vous pénétré jusqu'ici? Suis-je +déjà trahi par mes propres esclaves et livré aux +Anglais?</p> + +<p>—Seigneur, répliqua Corcoran d'un ton doux, +vous n'êtes pas trahi; et s'il est une chose dont je +remercie Dieu, après la bonté qu'il a eue de me +faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout +de ne m'avoir pas fait Anglais.»</p> + +<p>Holkar, sans lui répondre, prit un petit marteau +d'argent et frappa sur un gong.</p> + +<p>Personne ne parut.</p> + +<p>«Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant, +personne n'est à portée de vous entendre. A la vue +de Louison, tout le monde a pris la fuite. Mais +rassurez-vous. Louison est une fille bien élevée +et qui sait se conduire.... Et maintenant, seigneur, +quelle trahison craignez-vous?</p> + +<p>—Si vous n'êtes pas Anglais, répliqua Holkar, +qui êtes-vous et d'où venez-vous?</p> + +<p>—Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste +univers deux espèces d'hommes, ou, si vous le +voulez, deux races principales,—sans compter +la vôtre,—c'est le Français et l'Anglais, qui sont +l'un à l'autre ce que le dogue est au loup, ce que +le tigre est au buffle, ce que la panthère est au +serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées, +l'une de louanges, l'autre d'argent,—mais toutes +deux également batailleuses et prêtes à se mêler +des affaires d'autrui sans y être invitées. J'appartiens +à la première de ces deux races. Je suis le +capitaine Corcoran....</p> + +<p>—Quoi! dit Holkar, vous êtes ce célèbre capitaine +qui commandait le brick du <i>Fils de la Tempête</i>?....</p> + +<p>—Célèbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine +Corcoran.</p> + +<p>—Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui +avez, surpris près de Singapore par deux cents pirates +malais et n'ayant avec vous que sept hommes +d'équipage, jeté ces brigands à la mer?</p> + +<p>—C'est moi, dit Corcoran. Où donc avez-vous +lu cette histoire?</p> + +<p>—Dans le <i>Bombay-Times</i>. Car ces coquins d'Anglais +sont instruits les premiers de tout ce qui se +fait sur l'Océan, et même ils avaient pendant quelque +temps essayé de faire croire que ce Corcoran +était un Anglais.</p> + +<p>—Un Anglais! Moi! s'écria le capitaine avec indignation.</p> + +<p>—Oui, mais l'erreur n'a pas duré longtemps. +On pendit, comme vous devez le savoir, une douzaine +de ces coquins de Malais.... Mais un treizième +échappa pendant qu'on le conduisait à la potence, +se glissa dans les rues de Singapore, y resta caché +quelque temps et trouva moyen de s'embarquer +sur un bateau chinois, d'où il passa à Calcutta, et +de Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est +un Indou musulman. C'est lui qui a raconté par +quelle aventure il s'était rencontré face à face +avec vous, et.... tenez.... le voici....»</p> + +<p>En effet, un esclave paraissait en ce moment sur +le seuil de la terrasse. C'était un homme assez +grand, bien fait et même beau à la manière des +Européens, mais avec des membres un peu grêles +et qui indiquaient plus d'agilité que de force.</p> + +<p>A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui +poussa un rugissement formidable, l'esclave parut +prêt à fuir, mais Holkar le rappela.</p> + +<p>«Ali! dit-il.</p> + +<p>—Seigneur!</p> + +<p>—Regarde bien cet étranger au teint blanc. Le +connais-tu?»</p> + +<p>Ali s'avança d'un air indécis; mais à peine eut-il +regardé Corcoran, qu'il s'écria:</p> + +<p>«Maître, c'est lui!</p> + +<p>—Qui? lui!</p> + +<p>—Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en +montrant la tigresse.... Seigneur, seigneur, ne me +perdez pas!</p> + +<p>—Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous +avons de la rancune, Louison et moi? Va, mon +brave, tu aurais pu être pendu; tu as su retirer à +temps ta tête du noeud coulant qui déjà serrait ton +cou. Je ne t'en veux pas; et le prince Holkar a +bien fait de te prendre à son service, s'il aime les +gens de sac et de corde.</p> + +<p>—Mais, dit Holkar, d'où vient ce désordre que +je vois d'ici dans les rues de Bhagavapour? Qu'est-ce +que tous ces cris que j'entends, ces coups de +fusil et ces roulements de tambour?</p> + +<p>—Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir +que je suis venu ici sans y être appelé. Quand le +capitaine Corcoran a mis pied à terre sur le quai, +on a cru que c'était un envoyé des Anglais. Votre +ancien ministre Rao a répandu le bruit que vous +aviez été tué d'un coup de pistolet et que l'armée +anglaise était à deux lieues de la ville. Il a soulevé +une partie des troupes et parle de ses droits +à la couronne.</p> + +<p>—Ah! le traître! dit Holkar. Je vais le faire +empaler.</p> + +<p>—En attendant, il assure qu'il a l'appui des +Anglais, et il a commencé le siége du palais.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intéressante.»</p> + +<p>Jusque-là la belle Sita avait gardé le plus profond +silence; mais en voyant le danger que courait +son père, elle s'élança au-devant du capitaine +Corcoran, et lui prenant les mains:</p> + +<p>«Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le!</p> + +<p>—Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que +j'aurai résisté aux prières et aux larmes de deux +si beaux yeux! Seigneur Holkar, pouvez-vous +me faire donner un revolver et une cravache?... +Avec ces deux armes, je réponds de tout et en +particulier du traître Rao.</p> + +<p>Ali se hâta d'apporter le revolver et la cravache. +Puis le prince, Corcoran et Ali descendirent +les marches de l'escalier, pendant que la belle +Sita, prosternée, invoquait pour ses défenseurs la +protection de Brahma.</p> + +<p>Un petit nombre de soldats défendaient l'entrée +du palais et paraissaient près de céder à l'effort +de la foule. Trois régiments de cipayes assiégeaient +les portes et faisaient entendre des cris +séditieux. Rao à cheval les commandait et les excitait +à tenter l'assaut. Les balles sifflaient de tous +côtés et les rebelles amenaient des canons pour +enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait +pas une minute à perdre.</p> + +<p>«Ouvrez les portes! dit-il, je réponds de tout.»</p> + +<p>L'air assuré du capitaine rendit la confiance à +son hôte. Il fit ouvrir les portes, et cette action +étonna tellement les cipayes, qui craignaient un +piége, qu'ils reculèrent instinctivement. La fusillade +cessa aussitôt et un grand silence se fit sur la +place.</p> + +<p>Corcoran demanda d'une voix forte:</p> + +<p>«Où est le seigneur Rao?</p> + +<p>—Me voici, répliqua Rao qui s'avança à cheval, +suivi de son état-major. Est-ce que Holkar se rend +à discrétion?</p> + +<p>—Parbleu! dit Corcoran, voilà un impudent +drôle!»</p> + +<p>En même temps, il siffla légèrement.</p> + +<p>A ce coup de sifflet, Louison parut.</p> + +<p>«Ma chérie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin +sur son cheval; ne lui fais aucun mal. Prends-le +délicatement entre la mâchoire supérieure et +l'inférieure, sans le casser ni le déchirer, et apporte-le-moi +ici.... Tu m'entends bien, chérie?...»</p> + +<p>Et du geste, il désignait le malheureux Rao.</p> + +<p>Aussitôt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement +son cheval se cabra et se mit à ruer. +Les chevaux de l'état-major ne montrèrent pas +plus de calme. Les officiers généraux tournèrent +le dos promptement et se mirent à galoper en désordre +au travers des rangs de l'infanterie, de peur +d'être confondus par Louison avec le traître Rao.</p> + +<p>Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple, +mais le destin ne le permit pas. Déjà Louison +avait bondi sur la croupe de son cheval. Elle saisit +le malheureux par la ceinture et sauta à terre en +le désarçonnant. Puis, comme un chat qui tient +dans sa gueule une souris, et qui ne veut pas la +tuer tout de suite, elle le déposa à demi évanoui +aux pieds du capitaine.</p> + +<p>«C'est bien, mon enfant, dit affectueusement +Corcoran.... Je te donnerai du sucre à souper.... +Ali, désarme-moi ce vieux coquin et garde-le prisonnier, +pendant que je vais parler à ces imbéciles.»</p> + +<p>Puis, s'avançant, cravache en main, à cinq pas +du premier rang des cipayes, dont les fusils étaient +chargés et prêts à faire feu:</p> + +<p>«Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille +être pendu, ou empalé, ou décapité, ou écorché +vif, ou livré à Louison... Personne ne répond?»</p> + +<p>En effet, la frayeur était générale. La seule vue +du capitaine, qui semblait tomber du ciel, étonnait +les superstitieux Indous. Les griffes et les +dents de Louison les effrayaient encore davantage. +Et enfin pourquoi et pour qui se révolter, Rao +étant aux mains d'Holkar?</p> + +<p>Aussi tout le monde s'empressa de crier «Vive +le prince Holkar!»</p> + +<p>«C'est bien! dit Corcoran. Je vois que vous êtes +restés fidèles à votre prince légitime.... Maintenant +désarmez-moi les trois colonels, les trois +lieutenants colonels et les trois majors....</p> + +<p>—C'est bien.... attachez-leur les pieds et les +mains et couchez-les sur ce pavé.... C'est parfait.... +Et vous, mes enfants, retournez tranquillement +dans vos casernes, et si j'entends dire qu'un seul +de vous a murmuré, je le donnerai pour déjeuner +à Louison.... Bonne nuit, mes enfants; et nous, +seigneur Holkar, allons souper.»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<br><br><br> + + + + + + +<h3>V</h3> + + +<p>La table était dressée dans une cour intérieure, +près d'un jet d'eau qui rafraîchissait l'air sous la +voûte étoilée du ciel. Holkar, sa fille aux yeux de +lotus et le capitaine Corcoran étaient seuls assis +à la mode européenne. Une vingtaine de serviteurs +servaient et desservaient autour d'eux. Les +convives mangeaient en silence avec la gravité +des souverains d'Asie.</p> + +<p>A côté d'eux, Louison, couchée entre son maître +et la belle Sita, recevait d'eux sa nourriture +et promenait de l'un à l'autre ses regards +caressants.</p> + +<p>Sita, reconnaissante du service rendu et fière +de l'obéissance de la tigresse, la traitait comme +un lévrier favori, lui prodiguant le sucre et les +flatteries; et Louison, trop intelligente pour ne +pas comprendre les bonnes intentions de Sita, lui +témoignait sa reconnaissance en remuant doucement +la queue et en allongeant voluptueusement +le cou lorsque la jeune fille posait sa main sur la +tête de sa nouvelle amie.</p> + +<p>Enfin Holkar fit un signe; les esclaves se retirèrent +et le laissèrent seul avec sa fille et Corcoran.</p> + +<p>«Capitaine, dit Holkar en tendant la main à +celui-ci, vous venez de sauver ma vie et mon +trône. Comment pourrai-je vous en témoigner ma +reconnaissance?»</p> + +<p>Corcoran leva la tête d'un air étonné:</p> + +<p>«Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous +ai rendu est si peu de chose, qu'en vérité nous +ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire. Dans +tous les cas, la meilleure part en revient à Louison, +qui a montré dans toute cette affaire un tact +et une délicatesse qu'on ne saurait trop louer. +Elle avait mal déjeuné. Elle avait faim. Elle était, +quoique tigresse, d'une humeur de dogue. Vous +veniez de tirer sur elle un coup de pistolet.... Je +ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur +bien excusable.... Vous l'aviez manquée; elle aurait +pu ne faire de vous qu'une bouchée. Elle a +su contenir son appétit, réprimer ses passions +brutales. C'est beaucoup, si vous songez à la mauvaise +éducation qu'elle avait reçue dans les forêts +de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin ameute +vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me paraît pas +difficile, et les lance contre vous. Là-dessus, vous +voulez sortir du palais et vous faire égorger +comme un poulet; mais Louison devine votre dessein; +elle s'élance, elle saisit le malheureux Rao +par derrière, aux environs de la ceinture...... +(hélas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais +s'asseoir) et elle le dépose à vos pieds.... Franchement, +s'il y a un bienfaiteur ici, c'est Louison. +Pour moi, je n'ai fait que suivre le chemin tracé +par elle.</p> + +<p>—Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous +dois la vie et l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.»</p> + +<p>Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit +et la baisa avec respect.</p> + +<p>«Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous êtes +d'une nation généreuse et que vous ne faites point +payer vos services; mais ne puis-je à mon tour +vous être utile en rien?</p> + +<p>—Utile, cher seigneur! s'écria Corcoran; mais +vous m'êtes tout à fait nécessaire.... Savez-vous +que je suis venu chercher ici un vieux manuscrit +dont la seule pensée fait tressaillir de joie +tous les docteurs de France et d'Angleterre! +Savez-vous que l'Académie des sciences de Lyon +a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison +et moi nous voyageons dans l'intérêt de la +science, sous la protection du gouvernement français; +que nous avons des lettres de recommandation +pour tous les hauts fonctionnaires du gouvernement +anglais dans l'Inde, et que j'ai pour +vous-même une lettre du célèbre sir William +Barrowlinson, président de la <i>Geographical, colonial, +statistical, geological, orographical, hydrographical +and photographical Society</i>, dont le siége est +à Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la +voici.»</p> + +<p>En même temps, il tira de son portefeuille une +lettre fermée par un large cachet rouge, orné des +armoiries du savant baronnet et de sa devise, qui +date (il l'assure du moins) de son grand-père, +compagnon d'armes de Guillaume le Conquérant: +<i>Regi meo fidus</i>.</p> + +<p>(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait +mille raisons d'être <i>fidèle à son roy</i>, comme l'annonçait +la devise, car ledit roi avait fait dudit +Barrowlinson, dès l'âge de vingt ans, l'un des plus +grands seigneurs de la Compagnie des Indes, et +avait accumulé sur lui de tels honoraires et des +fonctions si importantes, que, si une déplorable +gastrite ne s'était pas jetée au travers et n'avait +pas entravé l'avancement de sir William, on l'aurait +vu, vers trente-deux ou trente-trois ans, vice +roi de l'Inde, c'est-à-dire maître à peu près absolu +de cent millions d'hommes. Mais la gastrite +le força de retourner en Angleterre avec une pension +viagère de trois cent mille francs. Moyennant +quoi, il fut membre du Parlement, traduisit +tant bien que mal quinze ou dix-huit pages des +Védas, fit continuer la traduction sous son nom +par un secrétaire, daigna présider la <i>Geographical, +colonial, statistical, orographical, hydrographical and +photographical Society</i> et devint membre correspondant +de l'Institut de France.)</p> + +<p>C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre +de recommandation présentée au prince Holkar +par le capitaine Corcoran. Elle était conçue en ces +termes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Londres.... 1857.</p> + </div> </div> + +<p>«Le soussigné, sir William Barrowlinson, a +l'honneur de prévenir Son Altesse le prince Holkar +du passage d'un jeune savant français, M. Corcoran, +qui se propose, sur les indications de l'Académie +des sciences de Lyon et sur les nôtres, de +rechercher le manuscrit original du Ramabagavattanâ, +qu'on croit avoir été déposé vers les +sources de la Nerbuddah, dans un asile que Son +Altesse le prince Holkar (c'est du moins l'avis du +soussigné) doit connaître mieux que personne. +Le soussigné ose se flatter que les relations intimes +de bonne amitié et de bon voisinage qui ont +toujours existé et qui ne cesseront jamais d'exister +(du moins c'est la ferme espérance du soussigné) +entre Son Altesse Sérénissime le prince +Holkar et la très-haute, très-sublime, très-puissante +et très-invincible Compagnie des Indes, engageront +Son Altesse à favoriser par tous les +moyens possibles les recherches scientifiques dont +le capitaine Corcoran a été chargé par l'Académie +des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa +très-gracieuse et très-noble Majesté Victoria, première +du nom, souveraine des trois royaumes +unis d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.</p> + +<p>«A cet effet, le soussigné, sir William Barrowlinson, +président de la <i>Geographical, colonial, statistical, +geological, orographical, hydrographical and +photographical Society</i>, se fait un devoir de prier +Son Altesse Sérénissime de mettre à la disposition +dudit capitaine tous les moyens matériels, tels +que chevaux, éléphants, palanquins, ouvriers, +cavaliers, sowars, cipayes, et généralement tous +les instruments dont il croira avoir besoin pour +son expédition;—s'engageant, ledit sir William +Barrowlinson, tant en son nom qu'au nom de +l'Académie des sciences de Lyon, à couvrir les frais +et rembourser les sommes dont Son Altesse +pourra, grâce à sa complaisance, créditer le jeune +et savant voyageur.</p> + +<p>«Le soussigné croit devoir, en outre, prévenir +Son Altesse que la mission du capitaine Corcoran +(il en répond sur son honneur) est et demeurera +étrangère à la politique.</p> + +<p>«Enfin le soussigné a la confiance que le gentleman +qu'il demande respectueusement la permission +de présenter à Son Altesse, fera de toute +manière honneur à la noble nation dont il est citoyen, +à la nation glorieuse qui le protège, à la +science qu'il sert, à l'illustre et savante assemblée +qui l'envoie, au soussigné qui le recommande.</p> + +<p>«C'est dans ces sentiments que le soussigné se +rappelle respectueusement et affectueusement au +souvenir de Son Altesse, espérant que le temps +n'a pas affaibli l'amitié dont le prince Holkar a +bien voulu autrefois favoriser le soussigné, et +dont le soussigné a gardé et gardera éternellement +au fond du coeur le plus reconnaissant souvenir.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Sir WILLIAM BARROWLINSON, baronnet, M.P.»</p> + </div> </div> + +<p>Dès que le prince Holkar eut terminé sa lecture, +il tendit la main à Corcoran et lui dit:</p> + +<p>«Mon cher ami, entre nous il n'est plus besoin +de ces lettres, et celle de sir William Barrowlinson, +dans les termes où j'en suis aujourd'hui +avec les Anglais, ne vous aurait pas rendu grand +service, si je ne savais d'ailleurs qui vous êtes et +si je n'avais vu avec quel courage vous m'avez +sauvé la vie. Par malheur, le colonel Barclay est +en marche, je le sais, sur Bhagavapour, et, si je +l'ignorais, la trahison déclarée de Rao me l'aurait +appris ce soir; en sorte que je ne puis pas vous +aider beaucoup dans vos recherches. Je crains +même que mon amitié ne vous nuise auprès des +anglais.</p> + +<p>—Seigneur Holkar, dit le capitaine, ne vous +occupez ni de moi ni des Anglais. Si le colonel +Barclay me traite autrement qu'en ami, fût-il au +milieu de trente régiments, il apprendra de quelle +pesanteur est ma main quand elle frappe. N'ayez +donc aucun souci de moi; peut-être, au contraire, +pourrai-je vous servir et faire votre paix....</p> + +<p>—Faire ma paix avec ces barbares! s'écria +Holkar dont les yeux brillèrent de fureur. Ils ont +tué mon père et mes deux frères; ils ont pris la +moitié de mes États et pillé l'autre; par le resplendissant +Indra, dont le char traverse le firmament +et porte la lumière aux extrémités les plus +reculées de l'univers, s'il ne fallait que donner +mes trésors et ma vie pour jeter le dernier de ces +barbares roux au fond de la mer, je n'hésiterais +pas une minute; oui, je le jure, et j'irais dès aujourd'hui +rejoindre comme mes aïeux la Substance +éternelle et incorruptible.</p> + +<p>—Et tu me laisserais seule sur la terre! interrompit +la belle Sita avec un accent de doux reproche.</p> + +<p>—Ah! pardonne, mon enfant chérie, dit le +vieillard en serrant sa fille sur son coeur. Le nom +seul de ces Anglais me cause de l'horreur. Je prie +le capitaine de m'excuser....</p> + +<p>—Faites, mon cher hôte, dit Corcoran, et ne +vous gênez pas pour maudire les Anglais. Pour +moi, excepté sir William Barrowlinson, qui m'a +paru un fort brave homme, bien qu'un peu prolixe +dans ses explications, je ne fais pas plus de cas +d'un Anglais que d'un hareng saur ou d'une sardine +à l'huile. Je suis Breton et marin, c'est tout +dire. Entre la race saxonne et moi, il n'y a pas de +tendresse perdue.</p> + +<p>—Ah! vous me faites plaisir, capitaine, dit +Holkar; j'avais peur d'abord que vous ne fussiez +de leurs amis, et quand je pense à l'avenir qu'ils +réservent à ma pauvre Sita, mon sang bout de +fureur dans mes vieilles veines, et je voudrais +couper la tête de tous les Anglais qui sont dans +l'Inde.... Mais n'en parlons plus, et toi, ma chère +Sita, pour calmer cet emportement, lis-moi, je te +prie, quelques passages de l'un de ces beaux livres +qui ont célébré la gloire et charmé les loisirs de +nos ancêtres.</p> + +<p>—Veux-tu, dit Sita, que je te lise un passage +du Ramayana, et les plaintes si touchantes du roi +Daçaratha, lorsque, étant à son lit de mort, il s'affligeait +de n'avoir pas près de lui Rama, son fils +chéri, ce héros invincible, et qu'il s'accusait lui-même +d'avoir mérité ce châtiment des dieux pour +avoir commis dans sa jeunesse un meurtre involontaire?</p> + +<p>—Eh bien, lis,» répliqua Holkar.</p> + +<p>Aussitôt Sita se leva, alla chercher le livre et +lut:</p> + +<p>«J'arrivai sur les rives désertes de la rivière +Carayou où m'attirait le désir de tirer sur une bête, +sans la voir, au bruit seul, grâce à ma grande +habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais +caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé +en main, près de l'abreuvoir solitaire où la soif +amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants +des forêts.</p> + +<p>«Alors, j'entendis le son d'une cruche qui se +remplissait d'eau, bruit tout semblable au bruit +que murmure un éléphant. Moi, aussitôt d'encocher +à mon arc une flèche perçante, bien empennée, +et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé +par le destin, sur le point d'où m'était venu ce +bruit.</p> + +<p>«Dans le moment que mon trait lancé toucha +le but, j'entendis une voix jetée par un homme +qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis +mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché +une flèche sur un ascète de ma sorte? A qui est +la main si cruelle qui a dirigé son dard contre +moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la +nuit dans le fleuve solitaire. A qui donc ai-je +fait ici une offense?»</p> + +<p>«Il dit, et moi, à ces lamentables paroles, l'âme +troublée et tremblant de la crainte que m'inspirait +cette faute, je laissai échapper les armes que +je tenais à la main. Je me précipitai vers lui, et +je vis, tombé dans l'eau, frappé au coeur, un jeune +infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ +des panthères.</p> + +<p>«Lui, profondément blessé, il fixa les yeux sur +moi, comme s'il eût voulu me consumer par le +feu de sa rayonnante sainteté:</p> + +<p>«Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il, +Kchatriya, moi solitaire, habitant des bois, pour +mériter que tu me frappasses d'une flèche, +quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon +père? Les vieux auteurs de mes jours, sans +appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant, +ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance +de mon retour. Tu as tué par ce trait seul +et du même coup trois personnes à la fois, +mon père, ma mère et moi: pour quelle raison?</p> + +<p>«Va promptement, fils de Raghon, va trouver +mon père et raconte-lui cet événement fatal, de +peur que sa malédiction ne te consume, comme +le feu dévore un bois sec! Le sentier que tu vois +mène à l'ermitage de mon père; hâte-toi de t'y +rendre, mais avant retire-moi vite la flèche.»</p> + +<p>«Voilà en quels termes me parla ce jeune +homme. A sa vue j'étais tombé dans un extrême +abattement.</p> + +<p>«Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, +mais avec un soin égal en mon désir extrême de +lui conserver la vie, cette flèche entrée dans le +sein du jeune ermite; mais à peine mon trait fut-il +ôté de la blessure, que le fils de l'anachorète, +épuisé de souffrances, et respirant d'un souffle qui +s'échappait en douloureux sanglots, eut quelques +convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier +soupir.</p> + +<p>«Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers +l'ermitage de son père.</p> + +<p>«Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, +aveugles, n'ayant personne qui les servît, +et semblables à deux oiseaux les ailes coupées. +Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés +s'entretenaient de lui.</p> + +<p>«Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorète +m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu +tardé si longtemps, mon fils? ta bonne mère, et +moi aussi, nous étions affligés d'une si longue +absence. Si j'ai fait, ou même si ta mère a fait +une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois +plus désormais si longtemps, en quelque lieu +que tu ailles. Tu es le pied de moi, qui ne peux +marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir; +mais pourquoi ne me parles-tu pas?»</p> + +<p>«A ces mots, m'étant approché doucement de +ce vieillard, les mains jointes, la gorge pleine de +sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur +faisait balbutier:</p> + +<p>«Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle +Daçaratha, je ne suis pas ton fils, je viens chez +toi parce que j'ai commis un forfait épouvantable.» +Et je lui racontai le meurtre du jeune +anachorète.</p> + +<p>«A ces paroles, le vieillard demeura un instant +comme pétrifié; mais quand il eut repris l'usage +de ses sens:</p> + +<p>«Si, devenu coupable d'une mauvaise action, +me dit-il, tu ne me l'avais confessée d'un mouvement +spontané, ton peuple même en eût porté +le châtiment, et je l'eusse consumé par le feu +d'une malédiction!</p> + +<p>«Ce crime eût bientôt précipité Brahma de son +trône, où il est cependant fermement assis. Dans +ta famille, le paradis fermerait ses portes à sept +de tes descendants et à sept de tes ancêtres.</p> + +<p>«Mais tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour +cela que tu n'as pas cessé d'être. Allons, cruel! +conduis-moi au lieu où ta flèche a tué cet enfant, +où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait +à me guider!»</p> + +<p>«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles à +ce lieu funèbre, où je fis toucher à l'anachorète +comme à son épouse le corps gisant de leur +fils.</p> + +<p>«Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, +à peine ont-ils porté la main sur lui que, poussant +l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent +tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, +baisant le pâle visage de son enfant, se met à gémir, +comme une tendre vache à qui l'on vient +d'arracher son jeune veau.</p> + +<p>«Yadjnadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, +plus chère que la vie? Comment ne me parles-tu +pas au moment où tu pars, auguste enfant, +pour un si long voyage? Donne à ta mère un +baiser maintenant, et tu partiras après que tu +m'auras embrassée; est-ce que tu es fâché contre +moi, ami, que tu ne me parles pas?»</p> + +<p>«Et le père affligé, et tout malade même de sa +douleur, tint à son fils mort, comme s'il était vivant, +ce triste langage, en touchant çà et là ses +membres glacés:</p> + +<p>«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu +ici avec ta mère? Lève-toi maintenant. Viens, +prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras. +Qui désormais nous apportera des bois la racine +et le fruit sauvage? Et cette pénitente +aveugle, courbée sous le poids des années, ta +mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi +qui suis aveugle comme elle?</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + + + + + + +<p>«Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces +lieux: demain tu partiras, mon fils, avec ta +mère et moi.»</p> + +<p>Ici la belle Sita interrompit sa lecture. Holkar +l'écoutait d'un air pensif. Corcoran lui-même se +sentait ému et regardait avec admiration le visage +doux et charmant de la jeune fille.</p> + +<p>Cependant il était déjà minuit, et Holkar allait +congédier son hôte, lorsqu'Ali entra dans la cour +et, sans dire une parole, s'avança vers son maître, +les mains élevées en forme de coupe.</p> + +<p>«Qui est là? Que veux-tu? demanda Holkar</p> + +<p>—Puis-je parler?» répliqua l'esclave en désignant +Corcoran d'un regard.</p> + +<p>Celui-ci allait se retirer par discrétion, mais +Holkar le retint.</p> + +<p>«Restez, dit-il, vous n'êtes pas de trop.... Et +toi, parle vite.</p> + +<p>—Seigneur, dit Ali, il vient d'arriver un message +de Tantia Topee.</p> + +<p>—De Tantia Topee! s'écria Holkar, dans les yeux +de qui brilla une lueur de joie. Qu'il vienne!»</p> + +<p>Le messager entra dans la cour. C'était un fakir, +à demi nu, de la couleur du bronze, et dont la +physionomie impassible semblait ne connaître ni +la douleur ni le plaisir.</p> + +<p>Il se prosterna devant Holkar et attendit en silence +que celui-ci lui eût donné l'ordre de se relever.</p> + +<p>«Qui es-tu? dit Holkar.</p> + +<p>—Je m'appelle Sougriva.</p> + +<p>—Brahmine, ou non?</p> + +<p>—Brahmine. C'est Tantia Topee qui m'envoie.</p> + +<p>—Quel est le signe de ta mission demanda +Holkar.</p> + +<p>—Le voici,» répondit le fakir.</p> + +<p>En même temps il retira, de la pagne qui lui +servait de vêtement, une sorte de mouchoir bizarrement +découpé, sur lequel étaient tracés des +mots sanscrits.</p> + +<p>«Ah! Ah! s'écria Holkar après avoir regardé +le mouchoir avec attention, le moment approche.</p> + +<p>—Oui, dit le fakir. L'affaire doit être commencée +dès aujourd'hui à Meerut.</p> + +<p>—Capitaine, dit Holkar, vous m'aviez dit que +vous n'aimiez pas les Anglais?</p> + +<p>—Je ne les déteste pas non plus, dit Corcoran, +mais je ne me soucie guère de ce qui peut leur +arriver.</p> + +<p>—Eh bien! capitaine, avant peu vous verrez +du nouveau, et le colonel Barclay pourrait bien +tourner bride avec son armée avant la fin du mois.</p> + +<p>—En vérité! dit Corcoran, et c'est de ce moricaud +que vous tenez ces nouvelles?</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + + + + +<p>—Oui, dit Holkar. Ce moricaud est un homme +sûr qui sert de messager à mon ami Tantia +Topee.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que votre ami Tantia Topee?</p> + +<p>—Je vous le dirai demain. Le colonel Barclay +ne sera pas ici avant trois jours; nous avons donc +encore deux jours de liberté. Demain, si vous voulez, +nous irons à la chasse du rhinocéros. Le rhinocéros +est un gibier de prince, et l'on n'en trouverait +peut-être pas deux cents dans toute l'Inde. +Au revoir, capitaine.</p> + +<p>—A propos, dit Corcoran, qu'avez-vous fait de +ce Rao? Ne voulez-vous pas le faire juger?</p> + +<p>—Rao! dit Holkar. Il est jugé, capitaine. Avant +souper, j'ai donné des ordres pour qu'il fût empalé.</p> + +<p>—Peste! s'écria Corcoran, vous êtes expéditif, +seigneur Holkar.</p> + +<p>—Mon ami, dit Holkar, aussitôt pris, aussitôt +empalé; c'est ma maxime. Ne voudriez-vous pas +que j'eusse assemblé une Cour de justice comme +celle de Calcutta? Avant que le procureur eût +parlé, que l'avocat eût répliqué, que les juges +eussent délibéré, les Anglais seraient peut-être +entrés dans Bhagavapour et auraient sauvé la vie +à ce coquin, leur complice. Non, non, il s'est +laissé prendre; il paye pour tous.</p> + +<p>—Après tout, dit Corcoran en étendant les +bras, car il avait une grande envie de dormir, je +n'en parlais que par curiosité. Au revoir, seigneur +Holkar.»</p> + +<p>Et suivant Ali qui lui montrait le chemin, il +alla tranquillement se coucher.</p> +<br><br><br> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Mais il était décidé que le brave capitaine ne dormirait +pas tranquillement cette nuit-là, car à peine +était-il étendu sur son lit, lorsqu'un grand bruit +se fit entendre. Corcoran se leva, s'appuya sur un +coude, siffla légèrement Louison et lui dit tout +bas:</p> + +<p>«Attention! Louison! Debout, paresseuse!»</p> + +<p>Louison le regarda à son tour, prêta l'oreille, +remua la queue doucement pour faire voir qu'elle +avait compris l'appel du capitaine, se leva lentement +sur ses pattes, alla droit à la porte de la +chambre, écouta encore et revint tranquillement +vers Corcoran, comme si elle avait attendu ses +ordres.</p> + +<p>«Bien! dit celui-ci, je t'entends, ma chérie. Tu +veux dire que le danger n'est pas pressant? Tant +mieux, car j'aimerais à dormir un peu. Et toi?»</p> + +<p>La tigresse écarta légèrement ses lèvres surmontées +de moustaches plus rudes que la pointe +des épées: c'était sa manière de sourire.</p> + +<p>Enfin des pas se firent entendre dans la galerie, +et Louison retourna vers la porte; mais le danger +ne lui parut sans doute pas digne d'elle, car elle +revint se coucher aux pieds de son maître. On +frappa à la porte.</p> + +<p>Corcoran se leva à demi vêtu, prit son revolver +et alla ouvrir. C'était Ali qui venait l'éveiller.</p> + +<p>«Seigneur, dit celui-ci d'un air effrayé, le prince +Holkar vous prie de descendre. Il est arrivé un +grand malheur. Rao, qu'on croyait empalé, a corrompu +ses gardiens, et a pris la fuite avec eux.</p> + +<p>—Tiens, dit Corcoran, il n'est pas bête, ce Rao!»</p> + +<p>Et tout en parlant, il finissait de s'habiller.</p> + +<p>«Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit +qu'il va rejoindre les Anglais, qui sont déjà dans +le voisinage. Sougriva les a rencontrés.</p> + +<p>—C'est bien, montre-moi le chemin. Je te +suis.»</p> + +<p>Holkar était assis sur un magnifique tapis de +Perse et paraissait absorbé par ses réflexions. A +l'entrée du capitaine, il leva la tête et lui fit signe +de venir s'asseoir à côté de lui. Puis il ordonna aux +esclaves de se retirer.</p> + +<p>«Mon cher hôte, dit-il enfin, vous connaissez +le malheur qui m'arrive?</p> + +<p>—On me l'a dit, répondit Corcoran. Rao s'est +échappé; mais ce n'est pas un malheur, cela. +Rao est un coquin qui est allé se faire pendre +ailleurs.</p> + +<p>—Oui, mais il a emmené avec lui deux cents +cavaliers de ma garde, et tous ensemble sont allés +rejoindre les Anglais.</p> + +<p>—Hum! Hum!» fit Corcoran d'un air pensif.</p> + +<p>Et comme il vit que Holkar était fort abattu par +cette trahison, il jugea nécessaire de lui rendre +le courage.</p> + +<p>«Eh bien, après tout, dit-il en souriant, ce sont +deux cents traîtres de moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous +mieux qu'ils fussent avec vous dans +Bhagavapour, tout prêts à vous livrer au colonel +Barclay?</p> + +<p>—Et dire, s'écria Holkar, qu'une heure auparavant +j'avais reçu de si bonnes nouvelles!</p> + +<p>—De votre Tantia Topee?</p> + +<p>—De lui-même; écoutez-moi, capitaine.... après +le service que vous m'avez rendu hier au soir, je +ne puis plus avoir de secret pour vous.... Eh +bien, l'Inde tout entière est prête à prendre les +armes.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour chasser les Anglais.</p> + +<p>—Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette +idée! Chasser les Anglais!... c'est-à-dire, seigneur +Holkar, que s'ils étaient dans ma vieille Bretagne +comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au +collet et à la ceinture, et je les jetterais à la mer +pour engraisser les marsouins! Chasser les Anglais! +mais j'en suis, seigneur Holkar, moi aussi +j'en suis et je vous donnerai un bon coup de +main.... Bon! j'oublie mes fonctions scientifiques +et la lettre de sir William Barrowlinson.... et ma +promesse de ne pas me mêler de politique tant +que je serai entre les monts Himalaya et le cap +Comorin. C'est égal, c'est une fameuse idée.... Et +de qui vient-elle cette idée?</p> + +<p>—De tout le monde, répondit Holkar, de Tantia +Topee, de Nana-Sahib, de moi, de tout le monde +enfin...</p> + +<p>—De tout le monde! s'écria le Breton en riant. +J'en étais sûr.... et vous dites qu'on va les mettre +dehors?</p> + +<p>—Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais +j'ai peur de ne pas en être témoin. Ce Rao, il y a +trois mois encore, mon premier ministre, a prévenu +le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir, +pour prix de sa trahison, mes États et ma +fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire et je lui +ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà +comment l'affaire s'est engagée....</p> + +<p>—Comment! ce hideux magot espérait devenir +votre gendre! demanda Corcoran indigné.</p> + +<p>—Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu +pour père un marchand parsi de Bombay, voulait +épouser la fille du dernier des Raghouides, la plus +noble race de l'Asie.»</p> + +<p>Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne +s'intéressait pas beaucoup au récit d'Holkar, commença +à devenir très-attentif.</p> + +<p>Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper +Rao et de l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la +main de Sita!... la plus belle fille de l'Inde!... un +ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao +n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence.</p> + +<p>Telles furent les réflexions du capitaine. Et si +vous vous étonnez de l'intérêt qu'il prenait à une +jeune fille dont, la veille, il ne connaissait encore +ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était +homme de premier mouvement, qu'il adorait les +aventures (sans être un aventurier), et qu'il ne lui +déplaisait pas de protéger une jeune et belle princesse +opprimée, et surtout opprimée par les Anglais.</p> + +<p>«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un +parti à prendre, remettre à un autre jour notre +chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la +mort. Le coquin ne doit pas être bien loin.</p> + +<p>—Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a +huit heures d'avance sur nous, et il aura rejoint +sans doute l'armée anglaise.... Faisons mieux.... +ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont +donnés. Nous allons partir vers six heures, car +c'est l'heure où le soleil se lève, et plus tard la +chaleur est insupportable. Nous laisserons ma fille +au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir +des intelligences dans la place, et nous reviendrons +vers dix heures.... Pendant ce temps Ali restera au +palais, et Sougriva ira chercher des nouvelles et +rôder dans le voisinage.</p> + +<p>—Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser +le rhinocéros aujourd'hui, si vous craignez quelque +danger?</p> + +<p>—Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier +des Raghouides ne veut pas périr, s'il doit périr, +enfumé et caché dans son palais comme un ours +dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a +donné mon aïeul Rama, le vainqueur de Ravana, +prince des démons.</p> + +<p>—Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher +d'avoir des pressentiments fâcheux, voulez-vous +au moins que je laisse à votre fille un garde +du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que +toute la garnison de Bhagavapour?</p> + +<p>—Quel est cet ami si sûr et si redoutable?</p> + +<p>—Louison, parbleu!»</p> + +<p>En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait +d'elle, se dressa debout sur ses pattes de derrière +et appuya ses pattes de devant sur les épaules +de Corcoran.</p> + +<p>Sita arriva en ce moment.</p> + +<p>«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain +à la chasse du rhinocéros....</p> + +<p>—Avec moi? interrompit la jeune fille.</p> + +<p>—Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao +peut courir la campagne avec ses cavaliers, et je +ne veux pas t'exposer à une rencontre....</p> + +<p>—Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait +évidemment les plaisirs de la chasse, je monte +très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous +quitterai pas un instant.</p> + +<p>—Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus +en sûreté avec nous.... Je vous promets de veiller +sur elle, et si Rao vient à portée, je le remettrai +aux dents de Louison.</p> + +<p>—Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours +hasardeuse.... et j'aime mieux accepter l'offre +que vous m'avez faite de Louison.</p> + +<p>—Comment! monsieur, dit Sita en frappant des +mains avec joie, vous me donnez Louison pour +toute la journée?</p> + +<p>—Je vous la donnerais pour toujours, répliqua +le Breton, si je pouvais croire qu'elle voulût se +laisser donner; mais elle est un peu capricieuse et +n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison, +vous n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour.... +Vous veillerez sur cette belle princesse.... si quelqu'un +lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui +déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut +se promener dans le jardin, vous l'accompagnerez, +et vous la regarderez en tout temps comme votre +maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien +tous vos devoirs?»</p> + +<p>Louison regardait alternativement son maître +et Sita, et poussait de petits cris de joie.</p> + +<p>«Vous m'avez compris, continua Corcoran. +Montrez-le en vous couchant aux pieds de la princesse +et en lui baisant la main.»</p> + +<p>Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit +aux caresses de Sita en lui léchant les mains de sa +langue un peu rude.</p> + +<p>«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron +de cavalerie pour la vigilance et le courage; quant +à l'intelligence, il n'y a personne qui l'égale.... +elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle +n'aime pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer +ses vrais amis de ceux qui ne veulent que la +tromper; elle n'est pas friande, et la moindre +viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier +pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent +fois me débarrasser des questions indiscrètes par +un seul rugissement poussé à propos.</p> + +<p>—Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de +trésor qui puisse payer une telle amitié. Mais je +l'accepte en échange de la mienne.»</p> + +<p>Pendant qu'on délibérait, le jour était venu. +Corcoran baisa une dernière fois le front de Louison, +s'inclina respectueusement devant Sita et +monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de +quatre ou cinq cents hommes. Louison les regarda +partir avec regret, mais enfin elle parut se résigner. +Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le +palais, et, nonchalamment couchée sous la vérandah, +elle attendit, comme la princesse, le retour +des chasseurs.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<h3>La chasse au rhinocéros.</h3> + + +<p>Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles +qualités, était du sexe auquel les tigres doivent +leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas plutôt vu +disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et +respiré le délicieux parfum des forêts que lui apportait +la brise, qu'elle eut envie de partir au +triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran, +laissant là le palais et ses fonctions de garde du +corps, dont elle ne devinait pas l'importance.</p> + +<p>En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, +légère et amoureuse du plaisir. Peut-être rêvait-elle +aussi de chasser le rhinocéros; c'est ce qu'on +n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait +pas celui de raconter ses pensées au premier +venu.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira +dans tous les sens avec tant de langueur, et commença +même de petits rugissements qui laissaient +voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout +son désir de la garder près d'elle, commença à +s'inquiéter de ce voisinage, et finit par lui rendre +la liberté.</p> + +<p>A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque +la tigresse s'élança d'un bond, franchit la haie +qui séparait le jardin du reste de la ville, passa +par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa +deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, +deux ou trois douzaines de bourgeois paisibles qui +flânaient devant leurs boutiques, et arriva enfin à +la porte principale de Bhagavapour, où les soldats +du poste se gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent +les mêmes honneurs qu'à un officier supérieur, +car ils se hâtèrent de rentrer dans leur +caserne et de saisir leurs fusils pour faire une décharge +générale, à laquelle Louison ne daigna pas +répondre.</p> + +<p>Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre +des informations, regardant avec attention la +piste des chevaux, et levant le nez en l'air, comme +un bon chien de chasse qui cherche le gibier.</p> + +<p>Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine +Corcoran étaient en chasse, et quoiqu'ils eussent +bien des sujets d'inquiétude, ils causaient fort +gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.</p> + +<p>«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? +demanda Holkar au Breton.</p> + +<p>—Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, +l'éléphant, l'hippopotame, le lion, la panthère; +mais le rhinocéros est un animal inconnu pour +moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les +ménageries.</p> + +<p>—C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit +Holkar. Il est fort grand, lorsqu'il a atteint toute +sa croissance. J'en ai vu deux ou trois qui n'avaient +guère moins de six pieds de haut et de douze ou +quinze pieds de long.</p> + +<p>«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau +rugueuse et plus dure qu'une cuirasse, la tête +courte, les oreilles droites et mobiles comme celles +du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une +corne qui est son arme principale. Vous verrez +avant une heure comme il s'en sert. Si nous sommes +heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas +bien sûr, car sa peau est à l'épreuve de la balle, +et il est plus robuste que tous les autres animaux, +y compris même les éléphants, je vous promets à +dîner un bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à +dédaigner. On n'en mange qu'à la table des princes....»</p> + +<p>Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent +à un carrefour qui se trouvait à l'entrée de la +forêt.</p> + +<p>Ce carrefour portait le nom de <i>Carrefour des +Quatre Palmiers</i>.</p> + +<p>«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant +de cheval. Nos chevaux ne supporteraient ni la +vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous +allons monter sur des éléphants.»</p> + +<p>En effet, un relai d'éléphants tout préparés et +harnachés d'avance attendait les principaux chasseurs.</p> + +<p>«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme +qui est là sur le devant et presque sur les oreilles +de l'éléphant?</p> + +<p>—C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul +peut se faire entendre et obéir de l'animal.</p> + +<p>—Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient +respectueusement derrière moi, et semble attendre +mes ordres?</p> + +<p>—Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.</p> + +<p>—Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est +pas le déjeuner que vous m'avez réservé, je pense?</p> + +<p>—Mangé par le tigre, capitaine.</p> + +<p>—Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la +chasse du rhinocéros, je pense, et non à celle du +tigre.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un +usage anglais que nous avons adopté, et qui est +excellent, comme vous allez voir. Les Anglais ont +remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des +rencontres auxquelles on ne s'attend pas,—celle +d'un tigre, par exemple, ou d'un jaguar, ou d'une +panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin, +comme nous, qui a faim comme nous et plus +que nous, qui vit de sa chasse et qui n'a pas +d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur +au coin d'un sentier, dans l'espérance de +déjeuner.... De plus, comme il n'aime pas à attaquer +les gens en face, il saute presque toujours +sur eux par derrière, au moment où on l'attend +le moins, et vous emporte dans le jungle pour +vous dévorer à son aise.</p> + +<p>Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, +très-prudents, vrais gentlemen, et qui regardent +leur peau comme plus précieuse aux yeux de l'Éternel +que celle de tous les autres individus de la +race humaine,—les Anglais, dis-je, ont inventé +de mettre à califourchon sur l'éléphant, quand ils +vont à la chasse ou à la promenade, outre le cornac +chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui +doit servir de proie au tigre, si par hasard quelque +malheureux rôde dans les environs, car enfin, +disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose +à être mangé comme un pauvre diable, et la +divine Providence a dû créer les pauvres diables +pour les faire manger à la place des gentlemen.</p> + +<p>N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher +ami, et ne serez-vous pas bien aise vous-même +que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck +au tigre au lieu de vous?</p> + +<p>—Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre +tout de suite et de retourner à Bhagavapour +par le chemin le plus court. Si je dois servir +de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera +pas, je l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais +que veut dire ceci?»</p> + +<p>Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient +des signes d'une violente frayeur. Bientôt +même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en étaient +plus maîtres.</p> + +<p>«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près +d'ici dans le jungle une chose que nous ne voyons +pas encore, mais qui doit être fort dangereuse, à +en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous +prêt, capitaine, et regardez autour de +vous.»</p> + +<p>Au même instant les chevaux se cabrèrent avec +violence, plusieurs cavaliers de l'escorte furent +jetés par terre, et les éléphants prirent la fuite, +malgré tous les efforts de leurs conducteurs.</p> + +<p>C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. +Elle arrivait au grand galop, franchissant les fossés, +les haies, les broussailles, avec la vitesse +d'une locomotive lancée à toute vapeur.</p> + +<p>A cette vue chacun mit la main à ses armes, +mais Corcoran rassura tout le monde:</p> + +<p>«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère +Louison.... C'est vous, mademoiselle, ajouta-t-il +en la regardant d'un air qu'il voulait rendre sévère, +que venez-vous faire ici?»</p> + +<p>Louison ne répondit pas, mais remua la queue +d'une manière très-significative.</p> + +<p>«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au +palais.... mademoiselle voulait chasser le rhinocéros.... +Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas ces +manières si familières quand on est en faute.... +n'est-ce pas?... oui, je le lis dans vos yeux... +Voyons, venez avec moi, suivez la chasse, soyez +sage, et tâchez de n'effrayer personne.»</p> + +<p>Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, +Louison ne tarda pas à se faire pardonner +son arrivée subite, et devint en peu de temps l'amie +intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, +ou du moins personne n'osa lui témoigner le plaisir +qu'on aurait eu d'apprendre qu'elle était enfermée +dans une bonne et solide cage, à quinze +cents lieues marines de Bhagavapour.</p> + +<p>Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent +qu'on avait retrouvé la piste du rhinocéros, et qu'il +allait déboucher bientôt par un sentier à l'entrée +duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et +entre autres Holkar et le capitaine Corcoran.</p> + +<p>En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi +par les traqueurs qui jetaient des pierres sans +lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces pierres, si +grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son +épaisse cuirasse, comme des boulettes de mie de +pain sur le casque d'un carabinier. Il s'avançait au +petit trot sans paraître ému ou intimidé par le +nombre de ses adversaires.</p> + +<p>«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. +Le seul endroit où vous puissiez le blesser est l'oeil +ou l'oreille, et vous ne pouvez le frapper que par +côté, car de face il est partout à couvert.»</p> + +<p>Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge +générale de coups de fusil se fit entendre. Plus de +soixante balles frappèrent à la fois le corps de l'animal +sans entamer sa peau. Corcoran seul avait +réservé son feu, et bien lui en prit.</p> + +<p>Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette +attaque, leva la tête, et se précipitant avec une +promptitude et une roideur épouvantables, alla +frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.</p> + +<p>Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela +et essaya de saisir son ennemi avec sa trompe pour +l'enlever de terre et le briser contre un arbre ou +un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune +prise, et, d'un second coup de corne qui pénétra +jusqu'au coeur, il renversa l'éléphant, qui tomba +lourdement à terre comme un chêne déraciné.</p> + +<p>En même temps le rhinocéros se dégagea de son +adversaire et s'élança pour frapper Corcoran, qui +venait d'être renversé comme sa monture.</p> + +<p>La situation du capitaine était terrible. Les plus +braves chasseurs n'osaient s'approcher, lui-même +avait le pied engagé dans les harnais de l'éléphant +et ne pouvait se tenir debout.</p> + +<p>«A moi, Louison!» cria-t-il.</p> + +<p>Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet +appel. Elle suivait la chasse en amateur, et semblait +venue seulement pour juger des coups. Mais +dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, +elle s'élança d'un bond, tourna autour du rhinocéros, +le saisit par les oreilles et le maintint presque +immobile malgré tous ses efforts.</p> + +<p>Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se +dégager et se trouva debout en face de son ennemi.</p> + +<p>«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... +c'est cela.... attends, laisse-moi chercher l'endroit +vulnérable.... Ah! le voici.»</p> + +<p>En même temps, il plaça le bout du canon de sa +carabine dans l'oreille du rhinocéros et fit feu. +L'animal, blessé à mort, eut une convulsion suprême, +fit un effort qui rejeta Louison à quinze +pas de là, sur les épaules de l'un des chasseurs, +et tomba roide mort.</p> + +<p>«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les +bonheurs, et je donnerais la moitié de mes États +pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle, +aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour +aujourd'hui la chasse est terminée. Demain nous +vous trouverons peut-être quelque chose de meilleur.... +En route.»</p> + +<p>On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, +et l'on reprit le chemin de Bhagavapour.</p> + +<p>Pendant ce temps Louison recevait les remercîments +de son maître et témoignait par ses bonds +la joie qu'elle avait eue de le sauver.</p> + +<p>Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y +attendait. Chacun semblait avoir le pressentiment +de quelque grand malheur. Corcoran, sans le dire, +se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar +se reprochait encore davantage de l'avoir proposée +et tous deux craignaient pour Sita.</p> + +<p>Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, +du haut d'une colline d'où l'on voyait la +vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut une +épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on +entendit un bruit confus, lointain et sourd, où dominaient +le tonnerre de l'artillerie, la fusillade et +les cris des femmes et des enfants.</p> + +<p>«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous +et voyez-vous? Bhagavapour brûle ou a été prise +d'assaut.»</p> + +<p>A cette vue, Holkar pâlit.</p> + +<p>«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»</p> + +<p>En même temps il enfonça ses éperons dans le +ventre de son cheval et partit au grand galop. +Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le reste +de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura +fort loin en arrière.</p> + +<p>Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent +interroger un officier.</p> + +<p>«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est +passé. Le feu s'est déclaré dans cinq ou six endroits +à la fois, et jusque dans le palais de Votre Altesse, +mais....»</p> + +<p>Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.</p> + +<p>«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des +deux, il s'élança avec plus de furie que jamais dans +cette direction. Sans dire un mot, Corcoran le +suivait, et Louison courait à côté d'eux.</p> + +<p>Tout était en désordre dans le palais. Sur les +marches du grand escalier on voyait de larges +flaques de sang répandu. Des cadavres étaient +étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs +d'Holkar étaient morts.</p> + +<p>A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.</p> + +<p>«Hélas! dit-il, où est Sita?»</p> + +<p>Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de +poignard dans la poitrine, mais le coup n'était +pas mortel.</p> + +<p>«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda +Holkar d'une voix éclatante.</p> + +<p>—Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites +grâce à votre esclave. Ils l'ont enlevée!</p> + +<p>—On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de +chien, tu n'as rien fait pour la sauver! malheureux! +Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle, mais parle donc!</p> + +<p>—Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences +dans le palais. La princesse a été saisie +par des hommes embusqués qui ont poignardé la +plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée +malgré ses cris et ses pleurs dans un bateau tout +prêt. Ils l'ont transportée sur la rive opposée du +fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et +tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle +direction, car ils avaient eu la précaution d'amarrer +à l'autre rive toutes les barques, de sorte qu'on +n'a pas pu les poursuivre.»</p> + +<p>Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus +rien; mais Corcoran, quoique vivement ébranlé +par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux moyens +de reprendre Sita.</p> + +<p>«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous +avons aperçue au-dessus de Bhagavapour?</p> + +<p>—Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces +bandits, pour assurer le succès de leur crime, +avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de +la ville; mais on l'a bientôt éteint.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + + + + +<p>—Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage +chercher des barques sur la rive opposée, et nous +nous mettrons à la poursuite des ravisseurs.</p> + +<p>—Seigneur capitaine, le mal est encore plus +grand que vous ne croyez, dit Ali. Nous venons +d'apprendre en même temps que l'avant-garde de +l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement +ce qui donne à ce misérable Rao l'audace +de venir nous braver jusque dans Bhagavapour. +Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie +dans les environs.</p> + +<p>—Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar +désespéré, qu'ils prennent ma ville, mon +trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, +qui seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout +perdu.»</p> + +<p>Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:</p> + +<p>«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez +courage. Votre fille est enlevée; mais elle n'est ni +morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons, je +vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle +pas restée près d'elle?... ce n'est pas elle qu'on +aurait poignardée, effrayée ou corrompue comme +ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver +est arrivé.... Holkar, je vous quitte.</p> + +<p>—Vous me quittez! Et dans quel moment!</p> + +<p>—Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste +soupçon. Je vais poursuivre le misérable Rao, le +prendre et de ma propre main le pendre au premier +arbre du chemin.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par +l'espérance de retrouver sa fille, et je vais partir +avec vous.</p> + +<p>—Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger +les recherches et pour tenir tête aux Anglais +qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien ne retient, +je vais chercher Sita et vous la ramener, je +l'espère.... Allons, Louison, ma chère, c'est par +ta faute que nous l'avons perdue; c'est à toi de +la retrouver.... Va, cherche...»</p> + +<p>En même temps il prit le voile de Sita, encore +tout parfumé des senteurs de l'iris, et le fit flairer +à la tigresse.</p> + +<p>«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit +Corcoran, cherche!»</p> + +<p>En même temps des bateliers qui s'étaient jetés +à la nage ramenèrent le bateau même dans lequel +on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison s'embarqua +avec son maître, un cheval et deux bateliers.</p> + +<p>Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, +prit terre avec Louison et lui présenta de nouveau +le voile de Sita. Ce second appel fait à l'intelligence +de la tigresse fut parfaitement entendu, et +sans hésiter elle s'engagea dans un sentier peu +fréquenté qui aboutissait à une vaste clairière où +il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué +le sol, de reconnaître le passage d'une troupe +nombreuse de cavaliers.</p> + +<p>De là, elle prit une route assez large et assez +bien entretenue. Corcoran suivait toujours la tigresse +au grand trot de son cheval.</p> + +<p>A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau +de la robe de Sita qui s'était sans doute accroché +au buisson, et le désigna d'un coup d'oeil +aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, +ramassa le précieux débris, le plaça sur son coeur, +et continua sa route.</p> + +<p>Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers +qui s'avançaient de son côté, et il espéra retrouver +tout de suite Sita et son ravisseur. Mais il +s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment +de cavalerie anglaise qui battait la campagne.</p> + +<p>Corcoran fit signe à Louison de rester immobile +et s'avança à la rencontre des nouveaux venus.</p> + +<p>«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.</p> + +<p>—Ami! répondit Corcoran.</p> + +<p>—Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.</p> + +<p>Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux +et aux favoris roux, aux épaules larges, qui +avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un vigoureux +boxeur et d'un bon joueur de cricket.</p> + +<p>«Je suis Français, dit Corcoran.</p> + +<p>—Que faites-vous ici?» demanda l'officier.</p> + +<p>Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut +pas au Breton, qui répondit sèchement:</p> + +<p>«Je me promène.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. +Nous sommes en pays ennemi, et j'ai droit de +savoir qui vous êtes.</p> + +<p>—C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, +je suis venu chercher ici le fameux manuscrit des +lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit être +caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous +m'indiquer où il est?»</p> + +<p>L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant +si Corcoran parlait sérieusement ou se moquait +de lui.</p> + +<p>«Vous avez sans doute des papiers qui attestent +votre identité? demanda-t-il.</p> + +<p>—Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, +directeur de la Compagnie des Indes et +président de la <i>Geographical, colonial, orographical, +and photographical Society</i>, et que vous devez connaître +sans doute.</p> + +<p>—Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir +ma commission de lieutenant dans l'armée +des Indes.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre +de recommandation que ce gentleman...</p> + +<p>—Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit +l'officier.</p> + +<p>—Ce baronnet,—si cela vous plaît davantage,—m'a +donnée pour le gouverneur général de +Calcutta.</p> + +<p>—C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?</p> + +<p>—De Bhagavapour.</p> + +<p>—Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, +est-il prêt à se soumettre? est-il prêt à se battre?</p> + +<p>—Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez +mieux que moi quand vous serez plus près de +Bhagavapour.</p> + +<p>—Mais a-t-il au moins une armée nombreuse +et bien disciplinée?</p> + +<p>—Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, +messieurs, voulez-vous, je vous prie, me +laisser continuer ma route?</p> + +<p>—Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous +dit que vous n'êtes pas un espion d'Holkar?»</p> + +<p>Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne +seul avec moi, peut-être seriez-vous plus poli.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne +m'inquiète pas d'être poli, mais de faire mon +devoir. Suivez-nous au quartier général.</p> + +<p>—J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le +Breton.</p> + +<p>Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de +voir où l'on avait transporté Sita était d'aller au +quartier général de l'armée anglaise, où certainement +Rao avait dû chercher un asile.</p> + +<p>«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre +d'amener un ami.</p> + +<p>—Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les +amis qu'il vous plaira amener.»</p> + +<p>Corcoran siffla; au même instant Louison parut. +Voir Corcoran, se précipiter et le rejoindre fut +l'affaire d'un instant. Les chevaux de l'escadron, +saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent +pour échapper à leurs cavaliers et courir à +travers la plaine.</p> + +<p>Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs +chevaux, mais retenus par l'honneur militaire, +ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la +fuite.</p> + +<p>Cependant ils firent assez bonne contenance.</p> + +<p>«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un +peu forte.... Où avez-vous choisi cet ami-là?</p> + +<p>—Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le +Breton. Vous autres, Anglais, qui croyez connaître +tous les genres de sport, vous courez après les +chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes +les bêtes de la création.... moi, je préfère les tigres.... +chacun son goût.... Est-ce que vous auriez +peur d'un pareil compagnon, par hasard?</p> + +<p>—Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman +anglais n'a peur de rien; mais je me demande +si la société d'un tigre est bien convenable pour +un gentleman.</p> + +<p>—Louison se fait peut-être en ce moment la +même question, dit à son tour Corcoran, et se demande +si la société d'un gentleman anglais est +bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement +les choses. Monsieur le lieutenant, +quel est votre nom?</p> + +<p>—John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais +d'un ton rogue et gourmé.</p> + +<p>—Très-bien, continua Corcoran. Attention, +Louison! Je vous présente le très-honorable John +Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la +reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de +ne mettre sur lui ni la dent ni la griffe, excepté +dans le cas de légitime défense....</p> + +<p>—Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt +terminé cette inconvenante comédie!</p> + +<p>—Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran +sans s'émouvoir, j'ai l'honneur de présenter +miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant, +capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai +manqué de respect envers votre uniforme, je suis +votre homme et tout prêt à vous en rendre raison +ici même.</p> + +<p>—C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons +cela plus tard.... En route, et suivez-nous.»</p> + +<p>Le voyage ne fut pas long.</p> + +<p>A un quart de lieue de là se trouvait le camp +anglais, au bord d'une petite rivière qui se jette +un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les chevaux, +les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui +accompagne une armée dans l'Inde étaient groupés +dans un désordre pittoresque.</p> + +<p>John Robarts, accompagné de Corcoran et de +Louison, entra dans la tente du colonel Barclay.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>Conversation émouvante de Louison et du capitaine<br> +Corcoran avec le colonel Barclay.</h3> + + +<p>Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les +fonctions de brigadier général, était l'un des plus +braves officiers de toute l'armée des Indes. Il +avait gagné fort péniblement tous ses grades, et +n'avait jamais cessé, soit en paix, soit en guerre, +d'être employé dans les missions les plus difficiles. +Tantôt commandant un régiment sur la frontière, +tantôt surveillant, avec le titre de résident, +les démarches, le gouvernement et les préparatifs +des princes tributaires de la Compagnie comme +Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il +connaissait à fond tous les ressorts de la politique +anglaise dans l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou +fils ou neveu d'aucun des directeurs de la Compagnie, +il ne recevait que les missions rebutantes +ou périlleuses.</p> + +<p>C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer +Holkar.</p> + +<p>S'il réussissait, on tenait tout prêt un général +de parade, bien apparenté, qui devait venir prendre +le commandement de l'armée et recueillir le +fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel, +une mauvaise humeur continuelle et un juste +ressentiment contre les favoris de la très-haute +et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne +l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement +tous ses devoirs militaires.</p> + +<p>Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le +vieux Barclay se retourna et dit:</p> + +<p>«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?</p> + +<p>—Nous avons fait une capture importante, colonel. +C'est un Français, qui est, je crois, l'espion +d'Holkar.</p> + +<p>—C'est bien. Faites entrer.</p> + +<p>—Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.</p> + +<p>—C'est bien. Faites entrer aussi les autres et +mettez deux factionnaires à la porte de la tente.</p> + +<p>—Mais, colonel....</p> + +<p>—Faites ce que je vous dis, et ne répliquez +pas.</p> + +<p>—Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut +pas entendre mes explications, c'est son affaire.»</p> + +<p>Et faisant signe à Corcoran:</p> + +<p>«Entrez!» dit-il.</p> + +<p>Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur +un geste, alla se coucher à ses pieds. Elle était +cachée par la table qui séparait Corcoran du colonel +Barclay.</p> + +<p>Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir +et de ne pas entendre Corcoran. Par suite de cette +affectation, il ne s'aperçut pas de la présence de +Louison.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant +que le colonel ne lui parlait pas et ne lui disait +pas de s'asseoir, s'assit sans y être invité, prit un +livre sur la table et feignit de lire avec attention.</p> + +<p>Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était +pas de ceux qu'on intimide aisément, et se retournant +vers lui:</p> + +<p>«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève.</p> + +<p>—Français.</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Corcoran.</p> + +<p>—Votre profession?</p> + +<p>—Marin et savant.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous savant?</p> + +<p>—Je cherche le manuscrit des lois de Manou +pour le compte de l'Académie des sciences de +Lyon.</p> + +<p>—Où alliez-vous quand on vous a rencontré?</p> + +<p>—A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand +a enlevée à son père.</p> + +<p>—Est-ce une Indienne ou une Anglaise?</p> + +<p>—C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.</p> + +<p>Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil +défiant.</p> + +<p>«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton +ferme.</p> + +<p>—Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier +qui vous recommande?»</p> + +<p>Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.</p> + +<p>«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je +vois que vous êtes un gentleman. Vous pouvez +rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est +dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux +heures à peine. C'est un otage précieux pour +nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun +mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond, +d'ailleurs, Rao lui-même la respecte, car il doit +l'épouser, c'est le prix de son concours....</p> + +<p>—Dites plutôt de son infâme trahison.</p> + +<p>—Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux +mots.... Et maintenant, monsieur Corcoran, si +vous voulez voir vous-même la belle Sita et annoncer +à son père qu'elle est saine et sauve et +dans des mains loyales, je ne m'y oppose pas. Je +vais la faire appeler.</p> + +<p>—Je n'osais pas vous le demander, colonel, et +je vous remercie de me l'avoir offert.»</p> + +<p>Le colonel frappa sur un gong. John Robarts +parut aussitôt. Il attendait avec impatience et curiosité +la fin de l'entretien. Il fut très-surpris de +voir Corcoran paisiblement assis près de la table, +en face du colonel, et Louison entre les deux, cachée +au colonel par le tapis qui recouvrait la table.</p> + +<p>«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, +et amenez-la ici avec tous les égards qu'un gentleman +anglais doit à une dame de la plus haute +naissance.</p> + +<p>—Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait +prévenir Barclay de la présence de Louison.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?» +dit Barclay avec un flegme hautain.</p> + +<p>Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse.</p> + +<p>«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah, +monsieur? demanda Barclay du ton d'un +touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est +un pays enchanteur. On y trouve des sites mille +fois plus beaux que dans les Alpes ou dans les +Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur, +car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que +les pierres des montagnes et les espions qui me +rendaient compte de toutes les actions d'Holkar.... +Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui +de recevoir, d'analyser, de classer et d'apprécier +des rapports de police. Si vous êtes un peu géologue +comme moi.... Êtes-vous géologue?—Non.—Tant +pis.... La géologie, c'est ma passion favorite.... +Ah! si vous aviez été géologue, quelles +bonnes parties nous aurions faites ensemble dans +huit jours, car il ne me faudra pas plus de huit +jours pour renverser Holkar. Cela vous contrarie +peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est +bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur, +que vous me ferez l'honneur de dîner aujourd'hui +avec moi.»</p> + +<p>Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette +invitation.</p> + +<p>«Bon! Vous craignez de faire un mauvais +dîner.... Je vois ce que c'est.... Mais rassurez-vous... +Nous avons d'excellent vin de France, et +des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre, +et tout ce que le globe terrestre produit de délicat +et d'exquis pour le plaisir des gentlemen.... +Allons, est-ce dit?</p> + +<p>—Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir +accepter une offre si cordiale, mais je suis +pressé de rassurer Holkar.</p> + +<p>—Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y +pensez pas! Je vous tiens; je vous garde. Vous +écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je +vais vous laisser retourner dans le camp ennemi +après que vous avez vu le mien?... Je vous rendrai +la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour.</p> + +<p>—Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda +Corcoran, qui commençait à s'indigner +d'être traité en prisonnier de guerre.</p> + +<p>—Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel, +eh bien, vous n'y rentrerez jamais, c'est +moi qui vous le dis, quand l'Académie des sciences +de Lyon et toutes les académies qui sont sous +le soleil devraient renoncer à lire le manuscrit +des lois de Manou....</p> + +<p>—Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit +des nations!</p> + +<p>—Plaît-il?» demanda Barclay.</p> + +<p>Au même instant Sita parut, et sa présence +apaisa la querelle, qui commençait à devenir +très-vive.</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec +des yeux pleins de joie, je savais bien que vous +viendriez me chercher jusqu'ici!»</p> + +<p>Cette première parole remplit d'une joie immense +le coeur du capitaine Corcoran. C'est donc +sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle +attendait son salut!</p> + +<p>Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer. +D'ailleurs Corcoran craignait à tout moment que +l'entrée de Robarts ou de quelque autre importun +de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet +de délivrance qu'il venait de combiner.</p> + +<p>«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre +la liberté?</p> + +<p>—Je refuse, dit Barclay.</p> + +<p>—Vous gardez contre toute justice la princesse +Sita, enlevée à son père par un coquin dont vous +voulez faire son mari?</p> + +<p>—Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un +air hautain, et il avança la main pour frapper sur +le gong.</p> + +<p>—Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant, +qu'il en soit ce que le ciel aura décidé.»</p> + +<p>Et avant que Barclay eût pu appeler personne, +Corcoran saisit le gong, le mit hors de portée, +tira de sa poche un revolver, et couchant en joue +le colonel, il s'écria:</p> + +<p>«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.»</p> + +<p>Barclay se croisa les bras d'un air de mépris.</p> + +<p>«Ai-je affaire à un assassin? dit-il.</p> + +<p>—Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez, +je serai tué, et, dans ce cas, c'est moi qui serai +l'assassiné et vous qui serez l'assassin. Ce sont +deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité, +si vous voulez....</p> + +<p>—Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec +un homme que j'ai reçu en gentleman, presque +en ami, et qui m'en récompense en menaçant de +m'assassiner.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p> + + + + +<p>—Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh +bien, ne faisons aucun traité, aussi bien n'en ai-je +pas besoin. Debout, Louison!»</p> + +<p>A ces mots, la tigresse se leva et se montra +pour la première fois aux yeux étonnés de Barclay. +Mais l'étonnement fit bientôt place à la frayeur.</p> + +<p>«Louison, continua Corcoran, tu vois bien +monsieur le colonel.... S'il fait un pas hors de la +tente avant que la princesse et moi nous soyons +en selle, je te le livre.»</p> + +<p>La menace de Corcoran était fort sérieuse et +Barclay le voyait bien. Il se décida à capituler.</p> + +<p>«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos +deux meilleurs chevaux. Nous monterons à cheval, +la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé +les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, +la tigresse viendra me rejoindre, et alors vous +serez libre de lancer sur nous toute votre cavalerie, +y compris M. le lieutenant John Robarts, du +25e de hussards, avec qui j'ai un petit compte à +régler. Est-ce une affaire convenue?</p> + +<p>—C'est convenu, dit Barclay.</p> + +<p>—Et ne comptez pas manquer impunément à +la foi jurée, ajouta Corcoran, car Louison, qui est +plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en +apercevrait tout de suite et vous étranglerait en +un clin d'oeil.</p> + +<p>—Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous +pouvez avoir confiance dans l'honneur d'un gentleman +anglais.»</p> + +<p>Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à +Robarts de faire seller, brider et amener deux +beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita se +mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut +d'adieu qu'ils lui firent, et attendit patiemment +que le coup de sifflet eût retenti.</p> + +<p>Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait +des bonds prodigieux et qui épouvantait tout le +camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il +cria:</p> + +<p>«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera +cet homme et cette femme vivants!»</p> + +<p>A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous +les cavaliers se hâtèrent de brider leurs chevaux, +sans prendre la peine de les seller, de peur de +perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient +déjà sur la trace des fugitifs et semblaient +avoir des ailes.</p> + +<p>Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son +cheval comme les autres, hasarda cette remarque +séditieuse:</p> + +<p>«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il +laissés fuir, s'il tenait tant à les reprendre?»</p> + +<p>A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur +des arrêts d'un mois.</p> + +<p>C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, +c'est aux subordonnés de se taire. Il est toujours +dangereux d'avoir plus d'esprit que son chef.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>Au galop! Au galop! Hurrah!</h3> + + +<p>Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise +partait au galop, à la poursuite de Corcoran et de +la belle Sita, le capitaine galopait aussi sur la +route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille +d'Holkar et l'intrépide Louison.</p> + +<p>Tous trois fort bien montés, les deux premiers +sur les meilleurs chevaux du colonel Barclay, et +Louison sur ses pattes, franchissaient avec la vitesse +d'un train express les plaines, les collines, les +vallées, et commençaient déjà à espérer d'échapper +à leurs ennemis, lorsqu'un obstacle terrible, imprévu +et presque insurmontable se dressa sur +leur route.</p> + +<p>Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de +cinq ou six habits rouges qui venaient à cheval +au-devant de lui.</p> + +<p>C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté +le camp pour aller chasser, et qui revenaient tranquillement, +suivis d'une trentaine de serviteurs +indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier +et de provisions.</p> + +<p>A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison +s'assit gravement sur ses pattes de derrière, +toute prête à délibérer, puisqu'on assemblait le +conseil.</p> + +<p>Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; +il aurait hardiment tenté l'aventure et passé au +travers de cette petite troupe avec Louison; mais +il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie +ou la liberté de Sita.</p> + +<p>Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait +mieux fait de rechercher, comme on l'en avait +prié, le manuscrit des lois de Manou que de se +mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause +paraissait tout à fait désespérée; mais il rejeta +bientôt cette réflexion comme indigne de lui.</p> + +<p>Cependant Sita le regardait avec une terrible +anxiété.</p> + +<p>«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.</p> + +<p>—Je le suis, dit Sita.</p> + +<p>—Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou +par ruse. J'essayerai de la ruse, mais si les Anglais +s'en aperçoivent, il faudra en tuer trois ou quatre +ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?</p> + +<p>—Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, +je ne crains que de ne plus voir mon père et de +retomber dans les mains de cet infâme Rao.</p> + +<p>—Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes +sauvés. Mettez votre cheval au petit trot, sans affectation. +Cela lui donnera le temps de souffler..., +et tenez-vous prête.... Quand je dirai: <i>Brahma et +Vishnou!</i> il faudra piquer des deux. Louison et +moi nous ferons l'arrière-garde.»</p> + +<p>Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée +assez large arrosée par le Hanouvéry, ruisseau +profond qui va rejoindre la Nerbuddah.</p> + +<p>Les deux pentes de la vallée sont couvertes de +jungles et de gros palmiers où se cache tout le +gros gibier de l'Inde,—les tigres y compris. Aussi +n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de +s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à +tout moment se rencontrer nez à mufle avec les +plus redoutables de tous les carnassiers, sans parler +de ces terribles serpents dont le poison est +foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.</p> + +<p>Cependant les officiers anglais s'avançaient au +petit trot, d'un air nonchalant, comme des gens +qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à poursuivre. +Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de +la Havane, et commentaient paisiblement les articles +du <i>Times</i>.</p> + +<p>Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui +avait l'habit et la mine flegmatique d'un <i>civilian</i>, +c'est-à-dire d'un employé civil de la Compagnie +des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté +de Sita.</p> + +<p>Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, +mais comme ils étaient Anglais et <i>sportsmen</i>, ils +comprirent bien vite ce genre d'excentricité, et +l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.</p> + +<p>«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il +à Corcoran.</p> + +<p>—Oui, répliqua le Breton.</p> + +<p>—Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? +Les lettres de Londres devaient arriver à midi.</p> + +<p>—Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.</p> + +<p>—Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. +Est-ce toujours lady Suzan Carpeth qui tient +la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle +cédé la place à lady Margaret Cranmouth?</p> + +<p>—A vous dire le vrai,—répliqua le Breton, +qui ne voulut pas, de peur d'exciter des soupçons, +paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady +Margaret,—je crains que miss Belinda Charters +ne l'emporte bientôt sur ces deux dames.</p> + +<p>—Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda +Charters! quelle est cette beauté nouvelle dont je +n'ai jamais entendu parler?</p> + +<p>—Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas +étonnant. M. William Charters est un gentleman +qui a amassé en Australie, dans le commerce de +la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou +quatre-vingt millions de francs et qui....</p> + +<p>—Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! +s'écria le gentleman bavard et curieux. C'est une +jolie somme!</p> + +<p>—Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que +miss Belinda Charters, qui d'ailleurs est la beauté +même, ne manque pas de soupirants! Au revoir, +messieurs...»</p> + +<p>Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque +le gentleman le rappela.</p> + +<p>«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; +mais je dois vous avertir que vous êtes +en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup +en suivant cette route.</p> + +<p>—Je vous remercie de cet avis, monsieur.</p> + +<p>—Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, +et vous pourriez être enlevé par eux.</p> + +<p>—Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»</p> + +<p>Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, +qui paraissait décidé à ne pas le lâcher +avant le coucher du soleil, essaya encore de le +retenir.</p> + +<p>«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au +service de la Compagnie?</p> + +<p>—Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»</p> + +<p>Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa +selle, persuadé qu'un homme qui va de l'Europe +dans l'Inde pour son seul plaisir devait être un +fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou +un membre influent de la Chambre des communes.</p> + +<p>Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran +l'interrompit. Il entendait derrière lui le bruit des +cavaliers qui le poursuivaient et qui allaient l'atteindre.</p> + +<p>«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.</p> + +<p>—Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez +bien de vous offrir un cigare.</p> + +<p>—Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua +Corcoran impatienté.</p> + +<p>La conversation avait lieu en anglais, et le Breton +connaissait fort bien cette langue; malheureusement, +l'ennui de se voir arrêté par un bavard +et de perdre des moments si précieux lui fit oublier +son rôle, et il prononça ces dernières paroles +en français.</p> + +<p>«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes +Français, monsieur, et non pas Anglais! Que +faites-vous sur cette route, et à cette heure?</p> + +<p>Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un +coup d'oeil sur Sita pour l'avertir de se tenir prête +pour la fuite.</p> + +<p>Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens +qui suivaient l'escorte et qui conduisaient les chariots +anglais. Corcoran regarda du même côté et +s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille +d'Holkar échangeaient, sans mot dire, des signes +d'intelligence.</p> + +<p>En regardant l'Indien avec plus d'attention, il +reconnut Sougriva, ce brahmine qui avait été envoyé +à Holkar par Tantia Topee.</p> + +<p>Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour +réfléchir, car les dix officiers anglais l'entourèrent, +et celui qui avait déjà parlé, ajouta:</p> + +<p>«Monsieur, en attendant que votre présence +dans le pays d'Holkar soit expliquée, vous êtes +notre prisonnier.</p> + +<p>—Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, +messieurs. Place donc, ou je vous tue!»</p> + +<p>En même temps il tira de sa poche un revolver +et l'arma en un clin d'oeil.</p> + +<p>Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, +et tous deux allaient faire feu à bout portant, +lorsqu'un incident inattendu décida la victoire.</p> + +<p>Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, +Louison comprit qu'on allait se battre. Elle bondit +brusquement sur la croupe du cheval de l'Anglais, +qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand +bonheur pour celui-ci et pour notre ami Corcoran, +car à la distance où les deux adversaires +étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient +de sauter ensemble, comme les bouchons de deux +bouteilles de vin de Champagne.</p> + +<p>Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, +mais la balle, détournée de son but par le bond +prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un +autre gentleman qui s'était avancé pour saisir +Corcoran.</p> + +<p>«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.</p> + +<p>A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son +cheval, qui partit lancé comme une flèche. Corcoran +la suivit en écartant rudement de la main un +Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant +ses deux amis en fuite, s'élança sur leurs traces. +A peine eut-on le temps de tirer sur eux cinq ou +six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval +de Corcoran.</p> + +<p>Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le +chariot et qui étaient armés comme leurs maîtres, +pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran, soit +pour le faire prisonnier.</p> + +<p>Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient +obéir, fit faire aux chariots une manoeuvre +assez singulière, qui retarda pendant trois +ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il +feignit de vouloir détourner le chariot qui occupait +la tête de la colonne, et, dans son empressement, +il le fit verser en travers du chemin.</p> + +<p>Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient +obéi à un mot d'ordre, quittèrent leurs chariots +et vinrent se grouper autour de celui qui était renversé, +remplissant l'étroit passage, enchevêtrant +leurs chariots et leurs chevaux de trait l'un dans +l'autre, et forçant les Anglais à s'arrêter devant +ce mur vivant d'hommes et d'animaux.</p> + +<p>Au même instant arrivaient les cavaliers partis +du camp pour courir à la poursuite des fugitifs. +En tête galopait le bouillant John Robarts.</p> + +<p>«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.</p> + +<p>—Quel capitaine?</p> + +<p>—Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! +Barclay est dans une colère épouvantable. Il s'est +laissé jouer comme un enfant, mais il n'en veut pas +convenir, et il a promis dix mille livres sterling +à celui qui lui ramènera le capitaine Corcoran et +la fille d'Holkar.</p> + +<p>—Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était +la fille d'Holkar et nous ne l'avons pas deviné! Je +l'avais prise, à demi cachée sous son voile, pour +une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde +en compagnie de son futur mari.</p> + +<p>—Allons! allons! En route! dit l'impatient +Robarts. Mille guinées à celui qui arrivera le premier.»</p> + +<p>À ces mots, une ardeur magique s'empara de +tous les coeurs. A coups de fouet, on força les Indiens +de ranger le long du chemin leurs attelages +disloqués, et l'on courut au triple galop sur les +traces des fugitifs.</p> + +<p>Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des +tropiques, et la poursuite était d'autant plus vive +qu'elle ne pouvait pas durer très longtemps.</p> +<br><br><br> + +<h3>X</h3> + +<h3>A l'assaut! A l'assaut!</h3> + + +<p>De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.</p> + +<p>Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte +curiosité de l'Anglais qui lui avait fait perdre un +temps si précieux.</p> + +<p>Cependant il espérait que l'approche de la nuit, +l'éloignement du camp anglais, et quelque accident +heureux, peut-être la rencontre de l'avant-garde +d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner +Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être +obligé de fuir.</p> + +<p>«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle +honte! Que dirait mon père s'il me voyait! Pauvre +père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans lui +proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de +quelque autre divertissement semblable à ceux qui +réjouissent ces gentlemen!... Et moi, je galope +devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre +ce maudit bavard à la cravate et de le jeter dans +le fossé, comme j'en avais envie et comme c'était +mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser croire +que j'étais un <i>goddam</i> comme lui! c'est à se briser +la tête contre la muraille.»</p> + +<p>Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup +que son cheval faiblissait, que le galop se ralentissait +et, malgré les coups d'éperon, se changeait +en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte +était couverte de sang. Son cheval avait reçu une +balle dans le flanc.</p> + +<p>Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du +Breton.</p> + +<p>Il se hâta de mettre pied à terre.</p> + +<p>«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment +de faire halte? Les Anglais sont sur nos +traces.</p> + +<p>—Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est +blessé par la décharge que ces lâches coquins ont +faite sur nous il y a un instant.... Sita, si vous +voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera +et vous défendra....</p> + +<p>—Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»</p> + +<p>Corcoran parut frappé de cette réflexion.</p> + +<p>«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est +déjà tard. Je ne crains rien pour vous sans doute, +mais je ne répondrais pas de votre cheval, ou +peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans +le voisinage.</p> + +<p>—Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, +je reste avec vous; quel que soit le sort qui vous +attend, nous le partagerons ensemble....</p> + +<p>—Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche +toutes les difficultés! Qu'ils viennent, maintenant, +tous les Anglais, et John Robarts, et Barclay, et +les colonels, et les capitaines, et les majors, et +tous les habits rouges de la création!»</p> + +<p>En même temps, il chercha dans les fontes des +selles des deux chevaux, et trouva deux revolvers +tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture était +le troisième, et Corcoran avait des cartouches +dans ses poches.</p> + +<p>«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, +pour trente ou quarante coups de feu, et comme +je compte bien ne tirer que de près et à coup sûr, +je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; +et toi, Louison, va devant comme un éclaireur, et +regarde s'il n'y a pas quelque ennemi caché dans +le jungle.»</p> + +<p>Le plan de Corcoran était très-simple. De la route +où il était, il apercevait à quelque distance une +petite pagode indienne abandonnée, à laquelle paraissait +aboutir un sentier assez large tracé dans +le jungle. C'est là qu'il voulait chercher un asile. +Entrer dans la pagode, en refermer la porte sur +eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui +se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer +des meurtrières à travers la porte, ce fut pour les +fugitifs l'affaire d'un instant.</p> + +<p>Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. +Elle était même un peu mécontente. Cela se +comprend; elle adorait le grand air, les prairies +les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait +pas à être enfermée, et surtout elle ne comprenait +pas qu'on prît tant de peine pour s'enfermer +soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui +expliquer les raisons de sa conduite.</p> + +<p>«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas +temps de vous livrer à vos caprices et de courir +les champs, suivant votre détestable habitude.... +si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous +ne serions pas, vous et moi, à l'heure qu'il est, +enfermés sans souper dans une méchante pagode +où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait +le mal, ma chérie.... il faut le réparer d'une façon +éclatante. Donc, attention!... tenez-vous derrière +cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman +essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»</p> + +<p>Ayant donné ces ordres, que Louison promit +d'exécuter ponctuellement, du moins on pouvait +le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière +affectueuse dont elle remuait la queue et +entr'ouvrait ses lèvres, Corcoran se retourna vers +Sita pour l'encourager.</p> + +<p>«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, +capitaine, dit-elle en lui tendant la main. Ce n'est +pas pour ma vie que je crains..., c'est pour vous, +qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, +et pour mon père qui ne survivrait pas, je le sais, +au désespoir de me voir entre les mains des Anglais. +Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de +fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas +reprise vivante par ces barbares aux cheveux roux. +Ou je serai libre avec vous, ou je mourrai.»</p> + +<p>Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui +contenait un de ces poisons subtils dont l'Inde +est remplie.</p> + +<p>«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude +et du déshonneur d'épouser ce traître Rao.»</p> + +<p>Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit +un bruit léger comme le sifflement du <i>cobra +capello</i>, ce terrible serpent de l'Inde. Il se leva +brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.</p> + +<p>À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un +bruit de feuilles froissées.</p> + +<p>«Qu'est cela! dit Corcoran.</p> + +<p>—Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, +je reconnais ce signal.»</p> + +<p>En effet, après un court instant, une voix +d'homme chanta doucement ces vers du Ramayanâ, +par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita +la Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:</p> + +<p>«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et +douée de toutes les vertus; elle est appelée Sita, +et je la réserve comme une digne récompense à +la force. Très-souvent, des rois sont venus me la +demander en mariage, et j'ai répondu à ces +princes: Sa main est destinée en prix à la plus +grande vigueur....»</p> + +<p>Sita se leva alors, et récita, comme une réponse +à la question qui lui venait du dehors, les belles +paroles que la Vidéhaine adresse dans le poëme +de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la +perfidie de Kékegi, ce héros invincible fut envoyé +en exil et privé du trône:</p> + +<p>«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent +aux pétales du lotus, pourquoi ne vois-je pas le +chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage, +qui égale en splendeur le disque plein de l'astre +des nuits?...»</p> + +<p>—Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, +je suis Sougriva!»</p> + +<p>Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, +et quand l'Indou, s'accrochant aux saillies +du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le robuste +Breton l'enleva comme une plume, et le déposa +dans l'intérieur de la pagode.</p> + +<p>A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la +fille d'Holkar.</p> + +<p>«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?</p> + +<p>—A cinq cents pas d'ici.</p> + +<p>—Ils nous cherchent toujours?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et ils ont retrouvé nos traces?</p> + +<p>—Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez +s'est abattu, frappé d'une balle. Ils en ont +conclu que vous deviez être dans le voisinage.</p> + +<p>—Et toi, qu'as-tu fait?»</p> + +<p>L'Indou se mit à rire silencieusement.</p> + +<p>«J'ai fait verser en travers de la route le chariot +que je conduisais. Les autres coolies en ont +fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»</p> + +<p>Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva +était ensanglantée.</p> + +<p>«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.</p> + +<p>—Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. +Quand il a vu le chariot verser, il m'a donné un +coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh! oui, +je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!</p> + +<p>—Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera +la récompense que tu as si bien méritée....</p> + +<p>—Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance +pour tous les trésors du prince Holkar.... +Mais elle est proche, je le sais.»</p> + +<p>Et comme il voyait quelque doute dans le regard +de Corcoran:</p> + +<p>«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, +puisque vous êtes l'ami d'Holkar. Avant trois mois +il n'y aura plus un Anglais dans l'Inde.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien +des prophéties, et celle-là n'est pas plus sûre que +toutes les autres.</p> + +<p>—Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes +de l'Inde ont fait serment d'exterminer les Anglais, +et que le massacre a dû commencer il y a cinq +jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.</p> + +<p>—Qui te l'a dit?</p> + +<p>—Je le sais. Je suis le messager de confiance +de Nana-Sahib, le rajah de Bithoor.</p> + +<p>—Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?</p> + +<p>—Il est trop tard, répliqua l'Indou.</p> + +<p>—Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu +faire ici?</p> + +<p>—Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais +partout où je pourrai nuire aux Anglais. Je ne +voudrais pas que Robarts mourût d'une autre +main que la mienne....»</p> + +<p>A ces mots, il s'interrompit tout à coup.</p> + +<p>«J'entends le bruit des chevaux qui trottent +dans le sentier, dit-il, c'est la cavalerie anglaise +qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut sera rude.</p> + +<p>—Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma +première affaire.... Toi, charge les armes, et +vous, Sita, invoquez pour nous la protection de +Brahma.»</p> + +<p>Quelques instants après, cinquante ou soixante +cavaliers entourèrent la pagode et apprêtèrent leurs +armes en silence. Tous les autres étaient retournés +au camp.</p> + +<p>Robarts, qui commandait le détachement, s'avança +et dit d'une voix forte:</p> + +<p>«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!</p> + +<p>—Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je +libre avec la fille d'Holkar?</p> + +<p>—Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre +pouvoir.... allez-vous nous dicter des conditions? +Rendez-vous et vous aurez la vie sauve, voilà tout +ce que je puis vous promettre.</p> + +<p>—Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous +plaira. Je ferai de mon mieux. Et maintenant, +commencez!»</p> + +<p>A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, +attachèrent leurs chevaux à des arbres et se préparèrent +à enfoncer la porte de la pagode avec les +crosses de leurs carabines.</p> + +<p>Au premier coup de crosse, la porte trembla et +chancela sur ses gonds.</p> + +<p>«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit +fait suivant votre plaisir!</p> + +<p>En même temps, il tira un premier coup de revolver +par la fenêtre laissée entr'ouverte.</p> + +<p>Un Anglais tomba, frappé mortellement.</p> + +<p>Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce +fut un grand bonheur pour lui, car à peine l'eut-on +aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze ou +vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.</p> + +<p>«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre +aux moineaux. Voici comment il faut viser.»</p> + +<p>Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.</p> + +<p>A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent +par une seconde décharge, qui fit aussi peu de +mal à Corcoran que la première.</p> + +<p>«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que +casser des vitres. N'allez-vous pas essayer quelque +chose de plus sérieux?»</p> + +<p>C'était bien l'intention des Anglais.</p> + +<p>Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre +la porte et la fenêtre de la pagode, cinq ou six +cavaliers étaient allés chercher un tronc d'arbre +dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.</p> + +<p>«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.</p> + +<p>Il se tourna vers Sougriva et lui dit:</p> + +<p>«La porte va être enfoncée; c'est clair. On +donnera l'assaut.... Personne ne sait ce qui peut +arriver. Emmène Sita dans quelque coin de la +pagode à l'abri des balles.»</p> + +<p>Sita, pleine d'admiration pour le courage de +Corcoran, voulait rester à côté de lui, mais Sougriva +l'emmena malgré elle et la cacha dans une +encoignure.</p> + +<p>Pendant ce temps, Louison ne disait rien.</p> + +<p>L'intelligente bête devinait tous les désirs et +toutes les pensées de Corcoran. Elle savait qu'on +lui avait confié la garde de la fenêtre, et rien +n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, +suivant sa consigne, elle se taisait, et restait couchée +à plat ventre, les pattes étendues, réfléchissant +et attendant.</p> + +<p>Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté +fut dirigé à grand renfort de bras contre la porte +de la pagode. Dès le premier coup, la porte faillit +s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé +et laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au +passage d'un homme.</p> + +<p>Corcoran vit que le danger pressait, et laissant +à Louison le soin de garder la fenêtre, il se précipita +vers la brèche. Il était temps, car déjà un +Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses +épaules dans l'ouverture. Heureusement, le passage +était encore un peu étroit.</p> + +<p>Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut +tirer sur lui un coup de carabine, mais il était +tellement gêné par les battants de la porte, qu'il +n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran, +au contraire, libre et maître de ses mouvements, +appuya le canon de son revolver sur le +crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.</p> + +<p>Puis, comme il n'avait guère de munitions, il +attira de son côté le cadavre de l'Anglais, lui prit +sa giberne, ses cartouches, sa carabine, et, renfort +plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont +il avait grand besoin.</p> + +<p>Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour +refermer la brèche et attendit.</p> + +<p>Cependant les assiégeants s'impatientaient.</p> + +<p>Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une +résistance aussi sérieuse; ils avaient déjà deux +morts et un blessé, et ils craignaient de faire des +pertes plus considérables.</p> + +<p>«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla +un lieutenant.</p> + +<p>Heureusement, John Robarts n'entendait pas de +cette oreille.</p> + +<p>«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille +livres sterling si on lui ramène vivante la fille +d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner si elle +périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! +Est-ce qu'un Français tiendrait en échec la vieille +Angleterre?... Si vous n'entrez point par la porte, +entrez au moins par la fenêtre!»</p> + +<p>On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la +troupe continuait à tirailler au travers de la porte, +l'autre moitié se précipita vers la fenêtre, qui était +à douze pieds du sol.</p> + +<p>Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle +à un sergent, celui-ci mit la main sur le bord de +la fenêtre, s'enleva à la force des poignets et d'un +élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.</p> + +<p>A cette vue, ses camarades crièrent:</p> + +<p>«Hurrah!»</p> + +<p>Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier +à son tour, car à peine avait-il ouvert la bouche, +lorsque Louison se dressa debout sur ses pattes +de derrière, appuya ses pattes de devant sur le +bord de la fenêtre, saisit avec les dents le cou du +malheureux sergent, le brisa et le rejeta sur ses +camarades épouvantés.</p> + +<p>Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit +de la tigresse refroidit singulièrement l'ardeur des +cavaliers.</p> + +<p>«Après tout, dit un officier, que faisons-nous +là? Nous devrions être au camp. Si Barclay a laissé +échapper la fille d'Holkar, c'est à lui de réparer sa +faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes +là cinquante, occupés à canarder un gentleman +que nous ne connaissons pas, qui ne nous avait +fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si +nous consentions à le laisser tranquille. Franchement, +cela n'a pas le sens commun.</p> + +<p>—Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit +John Robarts, et Barclay doit avoir ses raisons. Je +ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.</p> + +<p>—Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. +Nous prendrons la fille d'Holkar et son chevalier +aussi aisément et bien plus commodément demain +qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement +bonne garde, la main sur nos armes; soupons +et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il +sera bientôt forcé de se rendre.»</p> + +<p>Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait +la délibération, était inquiet de l'avenir.</p> + +<p>Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, +mais sans la perdre de vue, poser des sentinelles +de distance en distance et s'asseoir pour souper, +car les coolies indous les avaient suivis à distance +avec des chariots et venaient de déballer l'argenterie, +les pâtés de venaison, les viandes froides et +les bouteilles de claret.</p> + +<p>Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et +lui tordait les entrailles, car il avait à peine déjeuné +le matin, et la journée avait été remplie de +tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une +minute pour penser au dîner.</p> + +<p>Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude +qu'il avait pour sa chère Sita, élevée jusqu'ici +dans le luxe et l'abondance d'un palais, et qui se +trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la +fatigue et de la faim.</p> + +<p>Un sujet d'alarme encore plus redoutable était +Louison.</p> + +<p>Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais +son appétit était encore plus grand que son dévouement.</p> + +<p>Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il +pas, suivant les physiologistes, le maître et le +souverain de la nature entière? Peut-on reprocher +à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, +de ne pas être maîtresse de ses passions et de +son appétit, quand on voit tous les jours de très-grands +princes, élevés avec soin par de savants +gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse +des philosophes, manquer d'une façon éclatante à +tous les préceptes de la morale et de la philosophie!</p> + +<p>Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de +l'avenir. Il voyait les yeux de Louison se tourner +avec convoitise sur le malheureux Sougriva et il +craignait un accident irréparable.</p> + +<p>Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, +car Louison voulait souper à tout prix; elle +s'agitait, elle bondissait sans motif et sans but apparent. +Évidemment, elle avait faim.</p> + +<p>Enfin Corcoran prit son parti.</p> + +<p>«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe +d'un Anglais que de ne pas souper du tout ou de +souper de mon malheureux ami Sougriva.»</p> + +<p>Sur cette pensée, il appela l'Indou.</p> + +<p>«As-tu faim? demanda Corcoran.</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—As-tu des vivres?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Veux-tu souper?»</p> + +<p>Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait +pas.</p> + +<p>«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes +où est le souper. Eh bien, regarde.»</p> + +<p>Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà +étaient assis sur des tapis et qui avaient commencé +à manger.</p> + +<p>«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. +Elle saisira une sentinelle. L'autre criera. On +courra aux armes. Tu te glisseras adroitement +dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et +tu l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. +Comprends-tu maintenant? Moi, si c'est nécessaire, +je ferai une sortie les armes à la main pour +protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....</p> + +<p>—C'est décidé,» dit le brahmine.</p> + +<p>Louison reçut à son tour ses instructions, que +Corcoran lui donna à voix basse, plus par gestes +que par paroles.</p> + +<p>Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle +devina tout de suite le but de sa sortie; elle se +coula joyeusement par la porte entre-bâillée, et +fut suivi de Sougriva.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p> + + + +<p>Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et +se fiant d'ailleurs au nombre, n'étaient pas sur +leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune, qui +s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces +mouvements.</p> + +<p>Le factionnaire qui veillait devant la porte de +la pagode, était à dix pas environ de l'ouverture. +En deux bonds, Louison sauta sur lui, le désarma +d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses +dents.</p> + +<p>A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous +les Anglais prirent leurs armes et se mirent à +chercher l'ennemi. La vue de Louison fit reculer +un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, +Sougriva, qui était presque nu, suivant la coutume +des Indous, profitait du désordre et de l'obscurité, +se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin, se +hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques +bouteilles de vin, et revenait sans avoir été vu.</p> + +<p>Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, +Corcoran tira par la fenêtre deux coups de +revolver qui n'atteignirent personne. On lui répondit +par une décharge de quarante coups de carabine. +Les balles s'aplatirent sur le mur de la pagode. +Aussitôt Sougriva traversa en courant l'espace +de cinquante pas environ qui le séparait de la +porte, et se glissa à travers l'ouverture avec son +butin.</p> + +<p>La sortie avait admirablement réussi, mais Louison +ne voulait pas rentrer. C'est en vain que le capitaine +faisait entendre son sifflement habituel; +Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher +prise.</p> + +<p>Les autres Anglais firent sur elle une décharge +générale, mais à distance et dans l'obscurité; car +aucun d'eux ne voulait se hasarder la nuit à tirer +à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran +frémit. Outre la tendresse réciproque qui l'unissait +à Louison, c'est d'elle surtout qu'il attendait +son salut.</p> +<br><br><br> + +<h3>XI</h3> + +<h3>Sortie des assiégés.</h3> + + +<p>Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison +avait poussé un rugissement sourd en recevant la +décharge et s'était aplatie le ventre contre terre. +Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de +l'être pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran +regardait par la fenêtre et ne distinguait +rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas +fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode, +à cinq ou six pas l'un de l'autre, ils rechargeaient +leurs carabines, tout prêts à faire feu de +nouveau.</p> + +<p>Tout à coup un cri de détresse retentit dans le +silence de la nuit. Louison, rampant dans les ténèbres, +avait forcé la ligne des chasseurs, renversé +l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant +ses dents au plus profond de la cuisse de l'Anglais, +le rapportait à sa gueule vers la pagode.</p> + +<p>Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit +lâcher prise à Louison, sur qui personne n'osait +tirer, de peur de blesser ou de tuer l'homme +qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant +au malheureux sa liberté.</p> + +<p>Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible +à la générosité du vainqueur, car il avait +la cuisse broyée par les dents de la tigresse, et il +était évanoui.</p> + +<p>«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé +de sa carabine, de son revolver et de ses munitions, +vous pouvez venir reprendre votre ami. Il n'est que +blessé.</p> + +<p>—Chien de Français! cria John Robarts, qui +envoya aussitôt chercher le blessé par deux de ses +compagnons et le fit transporter en sûreté, chien +de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes +d'un gentleman?</p> + +<p>—Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran, +pourquoi êtes-vous cinquante ou soixante contre +moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand +je ne demande qu'à vivre en paix avec vous et avec +la terre entière?»</p> + +<p>Tout en parlant il réparait la brèche faite à la +porte, et entassait, avec le secours de Sougriva, +tout ce qui pouvait servir à former une barricade.</p> + +<p>«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin +de ces hérétiques est bon.... C'est du claret.... +Remercions Brahma et Wichnou.... Je craignais +que ce ne fût une bouteille de <i>pale ale</i> de la fabrique +de M. Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est +excellent.... mangez, Sita.... Et toi, Sougriva, ne +ménage rien. Demain matin nous serons tués ou +délivrés....</p> + +<p>—Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons +bonne espérance.... je viens de faire une découverte.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Tout à l'heure, en cherchant une planche +pour boucher cette maudite brèche qu'ils ont faite +à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais le pied +sur une trappe.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire +à quelque souterrain, et le souterrain a peut-être +une issue sur la campagne. Dans ce cas, nous +sommes sauvés.</p> + +<p>—Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. +Tu vois bien que la pauvre enfant est à bout de +forces et hors d'état de marcher....</p> + +<p>—Seigneur, si je trouve le souterrain comme +j'ai trouvé la trappe, et si ce souterrain aboutit, +comme je l'espère, en rase campagne, Holkar sera +averti dès le milieu de la nuit.»</p> + +<p>Corcoran se leva aussitôt.</p> + +<p>Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe, +qu'il souleva avec beaucoup de peine, derrière +l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier de +trente marches.</p> + +<p>«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je +veille.»</p> + +<p>Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet +et il parvint à allumer un des cierges de l'autel. +Sougriva le prit et descendit avec précaution. Au +bout de quelques minutes il revint.</p> + +<p>«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor +aboutit à une grille, à cent pas d'ici, derrière +le bivouac des Anglais. Je suis sûr maintenant d'arriver +à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas +sur la route.</p> + +<p>—Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est +tranquille, la matinée sera orageuse, et dis à Holkar +de se hâter.</p> + +<p>—Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père, +Holkar, que sa fille est sous la garde du plus brave +et du plus généreux des hommes. Et vous, capitaine, +dormez un instant, c'est à moi de veiller sur +nous....»</p> + +<p>Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme +de coupe et partit.</p> + +<p>Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit +près d'elle et lui dit:</p> + +<p>«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du +bonheur que je goûte ce soir près de vous....</p> + +<p>—Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il +me semble que j'ai toujours vécu ainsi, et que ma +vie passée, si paisible et si douce, n'était qu'un +rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.</p> + +<p>—Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu +peur. J'ai cru qu'on voulait me tuer. J'ai cru que +je me tuerais moi-même pour échapper à cet infâme +Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant +dans le camp anglais, et j'en ai été sûre quand j'ai +vu avec quel courage et quel sang-froid vous aviez +bravé tous les dangers.»</p> + +<p>Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves.</p> + +<p>«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il +vaut mieux passer la nuit dans cette pagode en +causant paisiblement de Brahma, de Siva et de +Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs +carabines), que de chercher sottement le propre +manuscrit du seigneur Manou, le plus sage des +Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie +des sciences de Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au +monde que de sauver les belles princesses ou de +donner sa vie pour elles.»</p> + +<p>Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le +danger ne paraissait pas d'ailleurs très-grand, à +cause de la fatigue des Anglais.</p> + +<p>Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était +d'un oeil, comme les chats, ses cousins germains; +et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait les plus +petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin, +à défaut de ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au +moindre son.</p> + +<p>C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille, +et que Sita elle-même succombait à la fatigue, +Corcoran s'étendit sur une natte et dormit jusqu'au +jour.</p> +<br><br><br> + +<h3>XII</h3> + +<h3>Donnez-moi cet Anglais.—Que veux-tu en faire?<br> +Le pendre.—Bien volontiers.</h3> + + +<p>Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur +tout le monde dormait, excepté Louison et +deux factionnaires, Sougriva, suivant toujours le +corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on +ne voyait point de serrure.</p> + +<p>Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait +sortir, et enfin, à force de tâtonner, il poussa +du pied une petite statuette qui représentait +Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers +sur ses épaules.</p> + +<p>La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, +et la grille s'ouvrit. Aussitôt Sougriva +éteignit son cierge, referma sans bruit la grille, +se glissa dans les broussailles et disparut pendant +quelques instants.</p> + +<p>Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour +du bivouac des Anglais qui dormaient négligemment, +se fiant à la vigilance des deux factionnaires.</p> + +<p>En rampant comme un serpent dans les jungles, +il fut aperçu par l'un des coolies indiens. Celui-ci +allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit, avec +deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.</p> + +<p>Aussitôt l'autre garda le silence.</p> + +<p>Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour +remplir son message, et John Robarts pour lui +couper la tête.</p> + +<p>Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement +près du bivouac à demi éteint, au milieu de +dix ou douze autres gentlemen dont les bras et +les jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque +façon.</p> + +<p>Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait +tué, toute la troupe se serait éveillée et sa mission +aurait été manquée. Il consentit donc, pour +le moment, à prendre patience, se promettant +bien d'ailleurs de retrouver John Robarts un jour +ou l'autre.</p> + +<p>Puis il détacha avec précaution un des chevaux +qui étaient entravés, lui remit sa bride, accrochée +négligemment à un arbre voisin, et pour empêcher +le bruit, lui enveloppa les pieds avec des +morceaux d'une couverture de feutre qui se trouva +là par hasard. Ensuite il s'éloigna lentement du +bivouac en tenant son cheval par la bride.</p> + +<p>Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait +pas de vue, s'approcha de lui et lui dit à voix +basse:</p> + +<p>«Quel jour?</p> + +<p>—Bientôt! répondit Sougriva.</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—Au camp d'Holkar.</p> + +<p>—Veux-tu que je te suive?</p> + +<p>—C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin +de toi, je t'avertirai. La grande nouvelle arrivera +avant une semaine.</p> + +<p>—Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.</p> + +<p>Là-dessus il retourna à son poste, se coucha +tranquillement près de ses camarades, et Sougriva, +se mettant en selle, partit au pas d'abord, +puis au petit trot, puis, quand il crut être assez +loin des Anglais, au grand galop, se dirigeant vers +Bhagavapour.</p> + +<p>Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la +route, et ne rencontra même personne.</p> + +<p>Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar +et les Anglais, tous les habitants des villages +situés entre le camp anglais et Bhagavapour avaient +abandonné leurs maisons de peur du pillage, du +meurtre, de l'incendie et de tous les autres exploits +qui assaisonnent habituellement la guerre +et marquent le passage des héros.</p> + +<p>Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, +on l'interrogea avec curiosité.</p> + +<p>«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»</p> + +<p>On le conduisit au palais.</p> + +<p>Le malheureux prince était à demi couché sur +un tapis, mais il ne dormait pas. Depuis l'enlèvement +de sa fille il n'avait eu qu'une seule pensée, +et dans son désespoir il avait failli se poignarder +lui-même; mais le désir de la vengeance le soutenait +encore.</p> + +<p>«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. +Quel nouveau malheur viens-tu m'annoncer?</p> + +<p>—Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. +Je suis Sougriva, l'ami de Tantia-Topee +et le vôtre.</p> + +<p>—Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... +Et d'où viens-tu, Sougriva?</p> + +<p>—Du camp anglais.</p> + +<p>—Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé +par la colère. Où sont-ils? que font-ils? C'est à eux +que je dois la perte de ma fille, de ma pauvre Sita!»</p> + +<p>De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.</p> + +<p>«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.</p> + +<p>—Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, +ou de cet infâme Rao?</p> + +<p>—Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour +le moment. Ce brave Français, votre hôte, l'a retrouvée +et l'a prise sous sa garde.»</p> + +<p>En même temps Sougriva fit en peu de mots le +récit de la fuite de Corcoran et de Sita.</p> + +<p>«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, +dit-il en terminant. Demain matin les Anglais +peuvent recevoir du renfort, et alors il faudrait +livrer une véritable bataille dont le succès +est incertain.</p> + +<p>—Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»</p> + +<p>Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, +entra sur-le-champ.</p> + +<p>«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle +pour la cavalerie. Qu'avant une demi-heure tout +le monde soit prêt à partir.»</p> + +<p>En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette +retentit dans les rues de la ville. Les cavaliers +se rassemblèrent, et l'on se hâta de harnacher +l'éléphant favori d'Holkar.</p> + +<p>«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, +dit le malheureux père.... Toi, Sougriva, prends +un cheval et sers-nous de guide.</p> + +<p>—Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange +du service que je vous rends, vous m'accorderez +une grâce.</p> + +<p>—Dix! cent! mille! la moitié de mes États si +tu me fais retrouver ma fille! s'écria Holkar.</p> + +<p>—Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. +Ce que je veux, c'est la vie du lieutenant John +Robarts.</p> + +<p>—Tu veux sauver ce Feringhee?</p> + +<p>—Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, +le sauver! Que je sois à jamais privé de la +vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un Anglais!</p> + +<p>—Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le +donne, et dix autres avec lui.»</p> + +<p>En même temps, pendant qu'on achevait les +préparatifs du départ, il fit quelques questions à +Sougriva sur la force et la position de l'armée +anglaise.</p> + +<p>«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier +au soir, je sortis de Bhagavapour afin de rendre +visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai des amis +et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit +d'un mendiant, aucun des habits rouges ne s'occupa +de moi. On me laissa tranquillement errer +dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. +C'est alors que je pus parler à plusieurs cipayes, +dont l'un est sergent et affilié à notre conspiration. +Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils +haïssent et méprisent ces maudits Anglais!... Tout +en eux est horrible! Leurs blasphèmes, leur voracité, +leur habitude de manger des mets consacrés, +leur impiété, les sermons de leurs prêtres, +la brutalité des chefs, la sévérité de la discipline.... +Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font fouetter +des brahmines, des hommes de haute caste, +comme de jeunes enfants?...</p> + +<p>«Enfin, en quelques heures, je fus au courant +de tout, je donnai le mot d'ordre à tout le monde, +et j'allais partir, lorsque je vis arriver au camp +la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître +Rao.»</p> + +<p>A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.</p> + +<p>«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce +misérable à mes genoux, que je pouvais le faire +empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!» +ajouta-t-il.</p> + +<p>En même temps il se mit en selle et s'élança +au grand trot, suivi de deux régiments de cavalerie.</p> + +<p>Comme la distance qui séparait Bhagavapour de +la pagode où Corcoran soutenait un siège était à +peine de trois lieues de France, Holkar arriva un +peu après le point du jour sur le champ de bataille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<h3>La toilette du capitaine.</h3> + + +<p>Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit +avait éveillé tout le monde, et Corcoran le premier.</p> + +<p>Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla +droit à la fenêtre où Louison était toujours étendue, +indécise entre la veille et le sommeil, étendit +les bras en bâillant et regarda l'horizon.</p> + +<p>Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles +seules brillaient encore d'un vif éclat avant de +disparaître. La lune était déjà couchée.</p> + +<p>A quelque distance, un ruisseau, qui tombait +en cascade dans les rochers, faisait entendre le +seul bruit qu'il y eût alors dans tout le pays.</p> + +<p>Toute la nature semblait pacifique, et les hommes +eux-mêmes, qui s'étiraient lentement les +bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se +battre.</p> + +<p>Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.</p> + +<p>Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix +mille livres sterling promises par le colonel Barclay. +Il avait quelque part, en Écosse peut-être, +d'autres disent en Angleterre,—oui, c'est en Angleterre, +je m'en souviens maintenant,—à trois +lieues de Cantorbéry, une tante rousse et laide.</p> + +<p>Mais cette tante rousse et laide avait une fille +blonde et jolie, la propre cousine de John Robarts, +miss Julia, et cette cousine jouait du piano. +Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des +jeunes filles blondes qui jouent du piano, quelle +félicité!</p> + +<p>Mais revenons à la cousine de John Robarts. +Miss Julia chantait des chansons admirables et des +romances sans fin, où la lune, les petits oiseaux, +les hirondelles, les nuages, les sourires et les +larmes jouaient le premier rôle,—tout comme +dans nos admirables romances françaises,—ce +qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches +rousses de John Robarts, qui de son côté, +pensait trois fois par semaine aux yeux bleus de +Julia.</p> + +<p>De cette coïncidence des pensées naquit, comme +on devait s'y attendre, une sympathie réciproque.</p> + +<p>Mais comme miss Julia était une héritière de +quinze mille livres sterling, et comme Mme Robarts, +tante de John, calculait fort bien, et comme elle +savait que John n'avait pas un shelling vaillant en +dehors du prix de son grade, mais qu'en revanche +il devait cinq ou six cents livres sterling à son +tailleur, son bottier, son passementier et ses +autres fournisseurs,—John fut mis poliment à +la porte du cottage délicieux où miss Julia passait +ses jours en compagnie de sa mère.</p> + +<p>De désespoir, John demanda à passer dans +l'Inde, espérant y faire fortune, comme Clive, +Hasting et tous les nababs.</p> + +<p>Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection +de sir Richard Barrowlinson, baronnet, +dont nous avons déjà parlé, et l'un des directeurs +de la compagnie.</p> + +<p>Mais quoique John Robarts fut très-brave, il +n'avait pas encore trouvé l'occasion de montrer +son courage, et il en était réduit à désirer que +tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, +eût le plaisir d'éteindre l'incendie et d'égaler la +gloire d'Arthur Wellesley, duc de Wellington. De +là vient qu'il battait la campagne soir et matin +avec tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer +le trésor nécessaire pour acheter le délicieux +cottage qu'on voit près de Cantorbéry,—Robarts +House,—et, avec le cottage, la jeune propriétaire.</p> + +<p>De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur +les traces de Corcoran et de Sita.</p> + +<p>Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.</p> + +<p>«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! +levez-vous! Le soleil va paraître. Barclay nous attend, +et nous ne pouvons pas retourner au camp +les mains vides.»</p> + +<p>Son ardeur finit par éveiller tout le monde.</p> + +<p>Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. +On tira des porte-manteaux toutes sortes de peignes, +de brosses, de savons et d'objets de parfumerie, +et l'on fit sa toilette au grand jour, sous +les yeux de Corcoran.</p> + +<p>Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du +Breton, le rendait de fort mauvaise humeur.</p> + +<p>«Sont-ils heureux, ces <i>goddem</i>, pensait-il, de +pouvoir faire leur toilette comme à l'ordinaire, et +de se tenir prêts à paraître devant les dames... +Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, +sur ma parole. Mes habits sont couverts de poussière, +mes cheveux sont entortillés l'un dans l'autre +comme les phrases d'un roman de Balzac, et je +dois avoir une mine hâve, pâle et fatiguée comme +si j'avais peur ou comme si je m'ennuyais! Sita va +s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de fusil, +et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera +de moi que le souvenir d'un grand malpeigné.... +Mais comment faire? comment éviter ce malheur?»</p> + +<p>Il la regarda quelque temps d'un air attendri.</p> + +<p>«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans +doute qu'elle est dans le palais de son père, et +qu'elle a cent esclaves à son service.... Pauvre Sita! +qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant +de bonheur à donner ma vie pour une femme?... +Est-ce que je l'aime?... Bah! à quoi cela me servirait-il?... +Allons, j'aurais mieux fait de chercher +paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»</p> + +<p>Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui +vint une idée.</p> + +<p>Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et +allaient remettre leurs peignes et leurs brosses +dans les porte-manteaux, lorsque Corcoran tira +son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire +de s'approcher.</p> + +<p>Celui-ci vint sous la fenêtre.</p> + +<p>«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai +une demande importante à lui faire.»</p> + +<p>John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant +tenir ses dix mille livres sterling.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez +capituler, capitaine? Je savais bien que vous +en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne vous +ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement +la porte, remettez-nous la fille d'Holkar et +suivez-nous.... Je suis sûr que Barclay vous remettra +en liberté en vous priant seulement de vous +rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est +bon diable.»</p> + +<p>Corcoran souriait.</p> + +<p>«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien +aise de vous voir, vous et Barclay, dans ces dispositions; +mais ce n'est pas cela dont il s'agit pour +le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un +clair ruisseau, des domestiques pour cirer vos +bottes et battre vos habits. Seriez-vous assez bon +pour me prêter....</p> + +<p>—Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure +parut plaisante, tout ce que vous voudrez.»</p> + +<p>Et il lui porta lui-même son nécessaire de +voyage.</p> + +<p>«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....</p> + +<p>—Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un +quart d'heure de trêve pour réfléchir et prendre +un parti.</p> + +<p>—Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... +Et, tenez, capitaine, vous me plaisez, je ne sais +pourquoi, car vous avez fait dévorer cette nuit par +votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre +Waddington.</p> + +<p>—Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est +pas ma faute, si Louison en a mangé. Cette pauvre +bête n'avait pas encore dîné.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p> + +<p>—Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous +fera aucun mal, non plus qu'à la fille d'Holkar.... +Est-ce que vous croyez que je fais la guerre aux +femmes?... Est-ce que les Français font la guerre +aux femmes?...</p> + +<p>—Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons +pas en des conversations inutiles le quart d'heure +de trêve que vous m'avez accordé.»</p> + +<p>Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença +sa toilette, qui fut assez sommaire, comme on +pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de +peur de surprise.</p> + +<p>Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya +de l'attaquer par trahison.</p> + +<p>Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda +sa montre, le délai fixé expirait. Il voulut +du moins, avant de mourir, dire un dernier adieu +à la fille d'Holkar.</p> + +<p>Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:</p> + +<p>«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné. +Puis, reconnaissant la pagode et se rappelant les +événements de la veille:</p> + +<p>«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux.... +j'étais à Bhagavapour, sur le trône de mon père.... +vous étiez à mes côtés....</p> + +<p>—Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu +sa promesse et que votre père va venir à votre +secours... Puisse-t-il arriver assez tôt pour vous +délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....</p> + +<p>—Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je +suis sûre que vous serez vainqueur.... Mon songe +me l'a dit, et les songes ne sont pas menteurs....</p> + +<p>—Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous +garderez de moi un éternel souvenir.</p> + +<p>—Je jure, dit Sita, que je vous...»</p> + +<p>Elle s'arrêta et reprit en rougissant:</p> + +<p>«.... Que je ne vous oublierai jamais!»</p> + +<p>Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à +la fenêtre.</p> + +<p>Déjà Robarts s'impatientait.</p> + +<p>«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la +fête va commencer. Il faut que nous soyons de +retour au camp avant dix heures du matin, et il +est déjà six heures.</p> + +<p>—Je suis prêt.» cria Corcoran.</p> + +<p>Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos +pour éviter une grêle de balles qui tomba tout +autour de lui. Les balles s'aplatirent contre le +mur sans blesser personne.</p> + +<p>Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient +forcés de se mettre à découvert, Corcoran mit Robarts +en joue, et tira. Le coup partit: la balle fit +un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva +une mèche de cheveux.</p> + +<p>Robarts recula instinctivement et chercha un +abri derrière l'arbre le plus voisin.</p> + +<p>«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il +faut viser quand on s'en mêle, je n'ai voulu que +trouer votre chapeau.»</p> + +<p>Tout à coup un incident tragique faillit mettre +fin à l'assaut et introduire l'ennemi dans la place.</p> + +<p>Un des Anglais, se glissant rapidement le long +du mur, essaya de passer par la brèche ouverte la +veille, et comme Corcoran avait mal barricadé +l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais +aurait pénétré par là dans la pagode, et, suivant +toute apparence, aurait mis fin au combat en +frappant le Breton par derrière.</p> + +<p>Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière +le battant de la porte, elle attendait l'Anglais. +Tout à coup, d'un violent effort il poussa la barricade, +renversa deux ou trois planches mal assujetties +et pénétra à moitié dans la place, mais la +tigresse le renversa d'un seul coup de patte et le +mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le +dernier soupir.</p> + +<p>Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison +en appétit, et elle aurait peut-être sacrifié le plaisir +de combattre au déjeuner, si un coup de sifflet +de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste.</p> + +<p>Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle +d'Holkar. Sougriva avait-il rempli sa mission?</p> + +<p>Avec cela, ses munitions s'épuisaient.</p> + +<p>Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était +comme une cible pour quarante ou quarante-cinq +carabines dont le feu protégeait ceux qui faisaient +manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder +tout entière. Les gonds étaient à demi descellés.</p> + +<p>Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la +masse des assaillants cinq coups de revolver. Aux +malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les +coups avaient porté; mais sa position n'en devenait +pas meilleure.</p> + +<p>«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne +vous effrayez de rien.»</p> + +<p>Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison +faisait l'arrière-garde.</p> + +<p>Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas +immense, et par la brèche ouverte entrèrent à la +fois tous les assaillants.</p> + +<p>Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent +Louison seule à découvert sur l'escalier. Derrière +elle on entendait le bruit du revolver que Corcoran +rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était tortueux +et cachait Corcoran aux regards.</p> + +<p>«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur, +c'est un nouveau siége à faire. Rendez-vous, capitaine! +toute résistance est impossible.</p> + +<p>—Le mot impossible n'est pas français.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p> + + + + +<p>—Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé.</p> + +<p>—Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous +prends, moi, je vous couperai les oreilles.</p> + +<p>—Apprêtez les armes!» cria Robarts.</p> + +<p>Les soldats obéirent.</p> + +<p>«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, +quelques marches de plus, les balles pourraient +frapper le mur et ricocher sur vous.»</p> + +<p>Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi +de Louison. De cette façon, grâce à la construction +de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri des balles, +et quant à un combat corps à corps dans un espace +aussi resserré, tout l'avantage était évidemment +pour Corcoran et Louison.</p> + +<p>Mais un évènement inattendu changea la face +des affaires.</p> + +<p>Tout à coup un soldat anglais, qui était resté +dehors pour empêcher la fuite de Corcoran, entra +brusquement dans la pagode en criant:</p> + +<p>«Voici l'ennemi qui arrive!</p> + +<p>—Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel +Barclay qui nous envoie du renfort.</p> + +<p>—C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.»</p> + +<p>Effectivement on entendait le galop pesant de +la cavalerie.</p> + +<p>«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà +dix mille livres sterling jetées à l'eau, sans compter +ce qu'Holkar nous réserve.»</p> + +<p>Et tout haut:</p> + +<p>«Hors d'ici tous! A cheval!»</p> + +<p>Toute la troupe se hâta d'obéir.</p> + +<p>«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et +chargeons cette canaille! En avant pour la vieille +Angleterre!»</p> + +<p>Puis il s'avança au grand trot dans la direction +d'Holkar.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>Comment l'assiégeant devint l'assiégé.</h3> + + +<p>Quoique les deux troupes fussent fort inégales +en nombre, les chances du combat étaient assez +partagées.</p> + +<p>Outre que la cavalerie anglaise, toute composée +d'Européens, était fort supérieure dans les luttes +d'homme à homme à la cavalerie d'Holkar, la disposition +du terrain ne permettait pas à Holkar +d'envelopper les Anglais et d'user de l'avantage +du nombre.</p> + +<p>La pagode était située sur une éminence, au milieu +d'un jungle épais, qui s'élevait fort au-dessus +de la taille d'un homme ordinaire, et au +travers duquel il était impossible à un cavalier +de pénétrer.</p> + +<p>Trois chemins tracés à travers le jungle, aboutissaient +à cette éminence, et ces chemins, assez +étroits, étaient faciles à défendre. Une fois engagée +dans ces défilés, la cavalerie d'Holkar se trouvait +face à face avec les Anglais, et l'issue du combat +dépendait du courage individuel plus que du nombre +des combattants.</p> + +<p>Holkar frémissait de rage en voyant ces obstacles +que la nature et la disposition du terrain lui opposaient.</p> + +<p>Au reste, le premier choc des deux cavaleries +n'était pas fait pour lui donner grande confiance. +Les Indiens soutinrent assez bien la première décharge; +mais quand ils virent les Anglais,—John +Robarts en tête,—s'avancer sur eux au grand trot, +le sabre nu, et prêts à les mettre en pièces, rien +ne put retenir les fuyards.</p> + +<p>Ils tournèrent bride sur le champ et revinrent +sur la route de Bhagavapour. Là, Holkar les rallia, +et leur montrant le petit nombre des Anglais, leur +rendit la confiance et l'audace.</p> + +<p>John Robarts, emporté par son ardeur, voulut +pousser plus loin son avantage et crut mettre ses +ennemis en déroute; mais arrivé sur la grande +route, à l'entrée d'une vaste plaine où Holkar pouvait +l'envelopper sans peine, il changea de dessein +et revint sur ses pas au petit trot.</p> + +<p>Holkar le poursuivit mollement.</p> + +<p>Sougriva s'approcha de lui.</p> + +<p>«Je n'entends rien, dit Holkar. Est-ce que Corcoran +aurait péri, ou bien serait-il prisonnier avec +ma fille?</p> + +<p>—Seigneur, dit Sougriva, je vais m'en assurer. +A coup sûr, votre fille est vivante, car les Anglais +ont trop d'intérêt à la garder pour toucher à un +seul cheveu de sa tête, et quant au capitaine, je +l'ai vu à l'oeuvre, et la balle qui doit le tuer n'est +pas encore fondue.»</p> + +<p>Comme il finissait de parler, on entendit une +grande clameur poussée par les Anglais. C'était +Corcoran qui s'échappait de la pagode, précédé +de Louison et de la belle Sita. Le Breton faisait +l'arrière-garde.</p> + +<p>En voyant les Anglais sortir de la pagode, il s'était +bien douté de l'arrivée d'Holkar; mais comme +il n'avait pas grande confiance dans la valeur des +malheureux Indous, il n'espérait pas être délivré +de vive force. Avant de rien tenter, il voulut consulter +Sita.</p> + +<p>«Nous sommes à cinq cents pas de votre père, +dit-il, voulez-vous le rejoindre à tout prix?»</p> + +<p>Pour toute réponse, elle se tint prête à le suivre.</p> + +<p>«Faites bien attention! dit Corcoran, la bataille +est commencée, et les balles ne connaissent personne, +je vais lancer Louison en avant dans le +chemin de gauche qui est à peine gardé.... A la +vue de Louison, les cinq ou six cavaliers qui sont +là en éclaireurs s'écarteront, vous ne pouvez en +douter.... Vous suivrez Louison, et moi je vous +suivrai.»</p> + +<p>Et, en effet, profitant de la distraction des Anglais, +dont toute l'attention était tournée du côté +d'Holkar, tous trois traversèrent heureusement +l'espace découvert qui les séparait du jungle, +s'engagèrent dans les broussailles, et guidés par +le bruit des coups de feu, rejoignirent sains et +saufs Holkar et sa cavalerie.</p> + +<p>En revoyant sa fille délivrée, Holkar, plein de +joie, la serra dans ses bras, et se tournant vers +Corcoran:</p> + +<p>«Ah! capitaine, dit-il, comment ferai-je pour +m'acquitter envers vous?</p> + +<p>—Seigneur Holkar, répliqua le Breton, aussitôt +que vous aurez quelque loisir je vous +prierai de chercher avec moi le fameux manuscrit +des lois de Manou que l'Académie de Lyon redemande +à cor et à cri: mais aujourd'hui nous avons +d'autres affaires. Si vous m'en croyez, nous allons +faire retraite vers Bhagavapour. L'armée anglaise +doit être en marche, à l'heure qu'il est, sous le +commandement du colonel Barclay; il ne faudrait +pas beaucoup de temps à un officier plus actif pour +nous couper la retraite..... Partez, et partez +vite!...</p> + +<p>—Et vous? demanda Holkar.</p> + +<p>—Oh! moi, c'est autre chose.... Si vous voulez +me laisser un de vos deux régiments, je vous +promets d'enfermer John Robarts dans la pagode +et de l'enfumer comme un renard. Ah! il voulait +me fusiller, ce gentleman! Eh bien, je vais, moi, +lui apprendre à vivre.»</p> + +<p>Cette idée plut beaucoup à Holkar.</p> + +<p>«Capitaine, dit-il à Corcoran, c'est à vous d'accompagner +Sita, et à moi de couper la gorge à +John Robarts!</p> + +<p>—En toute autre occasion, j'accompagnerais Sita +avec plaisir; mais aujourd'hui, je n'en ferai rien.... +Robarts m'a provoqué, je suis tout à Robarts!</p> + +<p>—Eh bien! dit Holkar, je reste.</p> + +<p>—Au moins, ajouta Corcoran, envoyez des éclaireurs +au-devant des Anglais, afin d'être prévenu +de leur arrivée.»</p> + +<p>Et, en effet, Sougriva fut chargé, avec une trentaine +de cavaliers, de surveiller les mouvements +de l'ennemi:</p> + +<p>«Maintenant, dit Corcoran, que Sita monte dans +son palanquin, et que l'éléphant soit retenu sous +bonne garde, hors de la portée des balles, et en +avant sur ce maudit Robarts!»</p> + +<p>Animés par l'exemple d'Holkar et du capitaine +qui marchaient au premier rang, les Indous s'avancèrent +assez fièrement à la rencontre de l'ennemi. +Celui-ci, de son côté, fit retraite.</p> + +<p>John Robarts, dès l'arrivée d'Holkar, avait +envoyé un soldat qui devait rejoindre le colonel +Barclay et l'avertir du danger de son lieutenant.</p> + +<p>Dès qu'il vit que Corcoran s'était échappé, il +devina que sa position allait devenir très-critique. +Aussi, sans attendre d'y être forcé, John Robarts +chercha un asile dans la pagode qui avait servi +de forteresse à Corcoran.</p> + +<p>Il répara tant bien que mal les brèches que sa +propre troupe avait faites. Il releva et referma la +porte, entassant des meubles de toute espèce pour +la barricader.</p> + +<p>Quand les soldats d'Holkar parurent, quarante-trois +carabines anglaises se montrèrent à travers +les meurtrières et firent une décharge générale. +Il y eut quelques morts et dix blessés parmi les +Indous, et ce début fâcheux refroidit un peu leur +ardeur.</p> + +<p>«Je promets mille roupies, dit Holkar, au premier +qui mettra le pied dans la pagode.»</p> + +<p>Mais cette offre ne tenta personne. Les malheureux +Indous se voyaient exposés, sans abri, à +un feu terrible. Au contraire, l'ennemi était à +couvert.</p> + +<p>«Voyons, dit Corcoran à Holkar, il faut donner +l'exemple, car ces pauvres diables ont une peur +terrible d'aller voir Brahma et Wichnou face à +face.»</p> + +<p>Il mit pied à terre, et, suivi d'une vingtaine +d'hommes, alla ramasser le tronc d'arbre qui +avait déjà servi aux Anglais contre lui. Il le poussa +comme un bélier contre la porte de la pagode, qui +céda du coup et fut à demi renversée sur la barricade +qui la soutenait par derrière.</p> + +<p>A cette vue, les Indous poussèrent un cri de +joie; mais cette joie fut courte, car les carabines +anglaises s'abaissèrent de nouveau dans la direction +des assaillants, et cette fois à une si courte +distance, que les plus braves s'arrêtèrent n'osant +franchir cette redoutable brèche.</p> + +<p>Corcoran, qui vit leur hésitation, se hâta de +commander le feu; mais une double décharge +enveloppa les combattants d'un nuage de fumée. +Cinq Anglais étaient renversés, morts ou mourants. +Dix ou douze Indous avaient eu le même +sort. Le reste, découragé par ce mauvais succès, +inclinait visiblement vers la retraite. Holkar lui-même +paraissait indécis.</p> + +<p>«Ah! pensa le Breton en soupirant, si j'avais +seulement avec moi deux ou trois bons matelots +du <i>Fils de la Tempête</i>, comme nous monterions +tout de suite à l'abordage! mais avec ces poules +mouillées, il n'y a rien à faire. Encore, dit-il à +Holkar, si vous aviez amené un canon!</p> + +<p>—Mais, répliqua Holkar, si nous mettions le +feu à la pagode? Qu'en dites-vous?</p> + +<p>—J'aurais aimé, dit Corcoran, oui, j'aurais +aimé à prendre vivant ce gentleman mal élevé qui +voulait me faire fusiller.... Enfin! puisqu'il n'y a +pas moyen de faire autrement, grillons-le.»</p> + +<p>Aussitôt les Indous se hâtèrent de couper les +herbes sèches du jungle et de les entasser tout +autour de la pagode. Mais, au moment où l'un +d'eux y mettait le feu, on entendit quelques coups +de fusil dans le lointain.</p> + +<p>A ce bruit, Corcoran et Holkar prêtèrent l'oreille.</p> + +<p>«Laissez là ces Anglais et votre vengeance, dit +le Breton, et reprenons au grand trot le chemin +de Bhagavapour; ces coups de feu doivent venir +de l'avant-garde de Barclay.»</p> + +<p>Au même instant Holkar donna ordre de tourner +bride, de revenir sur la grande route, de se former +en bataille et d'attendre là les événements.</p> +<br><br><br> + +<h3>XV</h3> + +<h3>Comment Louison s'étendit à la manière des chats +sur le dos du puissant Scindiah, aux pieds de la +belle Sita.</h3> + + +<p>Sougriva ne tarda guère à paraître, chaudement +poursuivi par l'avant-garde du colonel Barclay.</p> + +<p>Celui-ci, qui déjà levait son camp pour marcher +sur Bhagavapour, avait appris avec un étonnement +mêlé d'indignation le danger qui menaçait +Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie +pour venir au secours de son lieutenant.</p> + +<p>Sougriva, en essayant de résister à la charge +impétueuse des Anglais, avait perdu la moitié de +sa troupe, et regagnait Holkar à grand'peine, car +les Anglais ne lui laissaient aucun repos.</p> + +<p>Cependant, à la vue des deux régiments d'Holkar +disposés en ordre de bataille et paraissant les +attendre de pied ferme, l'élan de la cavalerie anglaise +se ralentit.</p> + +<p>A l'ordonnance et à la fermeté des cavaliers +d'Holkar, le colonel Barclay reconnut sans peine +que le commandement devait être entre les mains +d'un officier plus exercé ou plus habile que le +dernier des Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions +pour déborder l'aile droite des Indous, tourner +leur centre et les prendre entre deux feux. Si son +projet réussissait, Holkar, coupé de Bhagavapour, +sa capitale et sa forteresse principale, serait mis +en déroute, et ce seul coup pouvait terminer la +guerre; chose d'autant plus importante pour le +colonel Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de +lui enlever le fruit de sa victoire, et de donner à +un autre la gloire d'une expédition si prompte et +si bien menée. De son côté, Corcoran réfléchissait +profondément. Il voyait sans peine que, excepté +lui et peut-être Sougriva, personne n'était en état +de commander les troupes d'Holkar. Le vieux +prince n'avait jamais été un grand guerrier, bien +qu'il fût brave. Il manquait de ce sang froid que +donne la nature ou l'habitude des batailles. De +plus, il était troublé par l'idée du danger où sa +fille allait retomber par son imprudence, à lui +Holkar; enfin il avait la plus grande confiance +dans son ami Corcoran.</p> + +<p>«Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait +une faute très-grave: vous en assiégeant cette +maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le +ciel confonde), et moi en vous laissant faire.</p> + +<p>—Ne vous excusez pas, répondit Holkar; c'est +moi qui suis un vieux fou de risquer la liberté de +ma fille et mon trône pour le plaisir de brûler +quarante ou cinquante Anglais.</p> + +<p>—N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne +parlons jamais du passé, pensons à l'avenir. Rien +n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir ferme. +Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement +de la droite. Vous aurez en face la cavalerie des +cipayes, parmi lesquels Sougriva a des amis qui +l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde +pour moi la gauche, où je vois que le colonel Barclay +veut porter tout son effort, car c'est là qu'il +a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous +laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si +vous êtes tourné, ne vous effrayez pas, et ne +lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite est +assurée.</p> + +<p>—Et ma fille? dit le vieillard.</p> + +<p>—Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle +fasse lentement sa retraite sur Bhagavapour sous +la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous +de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, +mais de faire bonne contenance et de regagner +Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions trop +longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait +le temps d'arriver, et nous serions enveloppés et +taillés en pièces. Demain, avec toutes nos forces, +nous pourrons présenter la bataille à forces égales, +et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons, +Holkar, quand on s'est mis dans le danger par sa +faute il faut en sortir par un coup de vigueur. +Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que +votre aïeul Rama aurait avalé dix mille Anglais +comme un oeuf à la coque.»</p> + +<p>Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà +montée sur son éléphant:</p> + +<p>«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. +Aujourd'hui elle connaît ses devoirs et saura les +remplir comme il faut. Louison! voici votre maîtresse.... +Vous lui devez respect, amour, fidélité, +obéissance.... Si vous y manquez un seul jour, +notre amitié est rompue....»</p> + +<p>Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage +de Louison. Il regardait de travers la tigresse +et l'écartait avec sa trompe. Louison, qui +n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter. +Corcoran jugea nécessaire de la calmer.</p> + +<p>«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités +seront connues de tout le monde aussi bien que +de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant) +vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire +connaissance.»</p> + +<p>De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire +sur son favori Scindiah, le força de contracter +alliance avec la tigresse, et même fit monter celle-ci +dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds +de la princesse en se pelotonnant joyeusement et +mollement comme un chat angora. De temps en +temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme +pour regarder Sita, et paraissait jaloux de la faveur +dont jouissait Louison.</p> + +<p>C'est après avoir pris tous ces arrangements, et +forcé Sita de partir avec son escorte, que Corcoran, +libre de tout soin, ne pensa plus qu'à couvrir +la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille +ce jour-là.</p> + +<p>Le temps pressait, les Anglais allaient charger. +Barclay, après avoir laissé respirer ses chevaux, +essoufflés d'une course trop précipitée, donna le +signal de l'attaque.</p> + +<p>Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si +impétueux, qu'elle traversa la première ligne de +Corcoran et se préparait à enfoncer la seconde; +mais le Breton avait placé un escadron en embuscade +derrière un pli de terrain. Dès que la cavalerie +anglaise eut dépassé l'embuscade, Corcoran +la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le +désordre. Les Indous, ralliés et ramenés au combat, +repoussèrent à leur tour les Anglais. Corcoran +donnait partout l'exemple, et ne s'épargnait +pas. De son côté, Barclay, étonné d'une résistance +à laquelle il ne s'attendait pas, excitait ses soldats +à bien faire.</p> + +<p>Dans le fort de la mêlée les deux chefs se reconnurent.</p> + +<p>«Monsieur Corcoran, dit Barclay, voilà comme +vous cherchez le manuscrit des lois de Manou. Si +je vous prends, vous serez fusillé, monsieur le +savant!</p> + +<p>—Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez +pendu!</p> + +<p>—Pendu! moi! un gentleman! s'écria Barclay +furieux. Pendu!»</p> + +<p>Et il tira un coup de revolver sur Corcoran. +Celui-ci fut légèrement blessé à l'épaule.</p> + +<p>«Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sûr.»</p> + +<p>Et il tira à son tour; mais le colonel fit cabrer +à propos son cheval, qui reçut la balle dans le +poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta son +maître hors de la mêlée.</p> + +<p>Les escadrons anglais firent lentement leur retraite. +Ils étaient mollement poursuivis, Corcoran +redoutant toujours l'arrivée de l'infanterie de +Barclay.</p> + +<p>Mais à l'autre extrémité du champ de bataille +la fortune était moins favorable. La gauche des Anglais +était défendue par le traître Rao, qui avait rejoint +l'armée anglaise avec les déserteurs d'Holkar.</p> + +<p>Holkar résista vaillamment, et même il serait +venu à bout de Rao, lorsqu'un renfort inattendu +fit pencher la balance contre les Indous.</p> + +<p>Ce renfort n'était autre que la petite troupe de +John Robarts, qui, voyant la retraite de Corcoran +et d'Holkar, était sortie de la pagode, avait repris +ses chevaux et, guidée par la fusillade, venait se +jeter dans la mêlée.</p> + +<p>Aussitôt les soldats d'Holkar commencèrent à +reculer, lentement d'abord, puis en désordre, et +à se pelotonner autour de l'éléphant de Sita, qui +continuait sa route vers Bhagavapour. Là, le combat +devint terrible. Les cipayes au service de la +compagnie des Indes, conduits par John Robarts, +montrèrent un grand acharnement. Les cavaliers +d'Holkar, n'espérant presque plus atteindre Bhagavapour, +combattaient avec fureur.</p> + +<p>Enfin Holkar fut renversé de son cheval par un +coup de sabre et tomba sous les pieds de Scindiah.</p> + +<p>Sita poussa un cri de douleur.</p> + +<p>Aussitôt le sage et grave Scindiah saisit délicatement +avec sa trompe le pauvre Holkar et le déposa +dans le palanquin à côté de sa fille. Puis, +comprenant le danger que courait sa chère maîtresse, +il opposa sa masse énorme au flot des +fuyards et des assaillants. Autour de lui éclatait +la fusillade; mais lui, impassible comme un dieu, +écartait avec sa trompe les ennemis les plus +avancés, ou les foulait aux pieds, et recevait une +pluie de balles sans en être ébranlé.</p> + +<p>D'un autre côté, la vue de Louison épouvantait +les plus braves. La cuirasse naturelle de Scindiah +et les grilles puissantes de la tigresse étaient pour +Holkar et Sita un formidable rempart.</p> + +<p>Mais enfin ils allaient céder au nombre. Déjà le +brave Sougriva, commandant de l'escorte, renversé +sous son cheval mort, venait d'être fait prisonnier. +Holkar, grièvement blessé, ne pouvait plus donner +d'ordres; et les Indous commençaient à fuir, lorsque +Corcoran, regardant autour de lui, courut au +secours de son aile droite en danger et surtout de +l'infortunée Sita.</p> + +<p>Jusque-là il n'avait pensé qu'à faire sa retraite +en bon ordre; mais quand il vit Sita près de retomber +aux mains de ses ravisseurs, il se sentit +transporté de fureur, et, rassemblant autour de +lui ses meilleurs cavaliers, il se précipita avec toute +sa troupe sur le malheureux Rao, rompit sa cavalerie +et le mit dans une déroute complète. Il jeta +à terre d'un coup de pointe Rao lui-même, qui +tomba mourant sous les pieds des chevaux, et il +allait délivrer Sougriva, mais John Robarts et le +petit nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant +devant la charge irrésistible de Corcoran, +se retirèrent assez fièrement et sans être entamés.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p> + + + +<p>Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier +les mains liées derrière le dos. A cette +vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers sur +John Robarts et ses compagnons, et il commençait +déjà à couper avec son sabre les liens de Sougriva; +mais il fut bien étonné d'entendre celui-ci +lui dire à voix basse:</p> + +<p>«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous +pas que je vais chercher des renseignements?... +Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et +j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.»</p> + +<p>En même temps, il jeta un regard de travers +sur John Robarts, qui revenait à toute bride pour +reprendre son prisonnier.</p> + +<p>«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la +guerre comme moi, en amateur, pourquoi l'en +empêcher? Et que m'importe que Robarts soit +pendu ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? +Il faudrait être casuiste pour en voir la +différence.»</p> + +<p>Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et +rejoignit le puissant Scindiah, qui s'avançait d'un +pas grave et majestueux, ne se hâtant pas plus +que s'il eût défilé à la parade.</p> + +<p>Louison marchait à côté de lui, moins gravement, +sans doute, car elle avait un caractère plus +capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins sa +part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué +au salut de l'empire.</p> + +<p>Corcoran couvrait la retraite et commandait +l'arrière-garde, qui fut d'ailleurs très-peu inquiétée. +En se rapprochant de Bhagavapour, le colonel +Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager +dans quelque embuscade, il fit halte à une +lieue de la ville.</p> + +<p>Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie +pour entamer un siége régulier. Ce n'est pas +que la place fût très-forte. Ses remparts dataient +du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la +confédération des Mahrattes, tenaient tête à la +cavalerie tartare de Tamerlan.</p> + +<p>Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus +profonds, réparé quelques brèches, garni de canons +les vieilles tours et les murailles.</p> + +<p>Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre +la place contre les Anglais, et Corcoran, +plein de confiance dans son génie et dans les paroles +de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever +le siége. Sa première précaution fut de faire +remonter la Nerbuddah à son propre brick, <i>le Fils +de la Tempête</i>, et de le cacher dans un coude du +fleuve, afin d'en ôter la possession aux Anglais et +de pouvoir à son gré passer sur l'une ou l'autre +rive.</p> +<br><br><br> + +<h3>XVI</h3> + +<h3>Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses<br> +du chat aux neuf queues.</h3> + + +<p>Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay, +rejoint par ses canons et son infanterie, essaya de +brusquer l'assaut, croyant n'avoir affaire qu'à un +rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie, +combleraient le fossé et laisseraient une brèche +praticable.</p> + +<p>Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté +de Corcoran. Celui-ci, dans un duel d'artillerie +qui dura environ deux heures, démonta une vingtaine +de canons anglais et mit le feu aux caissons +de munitions. L'explosion fit périr deux ou trois +cents Anglais et cipayes, et Barclay vit bien qu'il +faudrait faire un siége régulier.</p> + +<p>Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont +des ouvriers médiocres, plus agiles que robustes. +Les Européens, accablés par la chaleur du climat +et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de besogne. +De plus, ils étaient découragés par les fréquentes +sorties de Corcoran.</p> + +<p>Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau +était peu considérable, allait et venait à volonté, +passant de l'une à l'autre rive de la Nerbuddah, +employant ses douze matelots et son second à +manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des +remparts.</p> + +<p>Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément +les Anglais, les harcelait avec un corps de +cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah avec +quelques compagnies d'infanterie portées sur des +barques légères, et commençait à faire craindre au +colonel Barclay d'être forcé de lever le siége de +Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.</p> + +<p>Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient +l'emporter sur la discipline et la fermeté +inébranlable des Anglais. Après un siége qui avait +déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé +par ses soldats indous, ne pouvait plus douter du +destin de Bhagavapour et d'Holkar. Déjà l'on commençait +dans la ville à prévoir le dernier assaut +et à désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, +les soldats d'Holkar paraissaient prêts à se +révolter et à livrer la ville au colonel Barclay.</p> + +<p>Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs +tranchées et mis en position leurs batteries, commencèrent +à canonner si vivement la porte de la +ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et +qu'une large brèche livra passage aux assaillants. +Holkar, encore souffrant de sa blessure, tint conseil +avec Corcoran en présence de Sita.</p> + +<p>«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La +brèche a plus de quinze pas de long, et nous aurons +un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il +faire?</p> + +<p>—Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère +que trois partis à prendre: ou capituler....»</p> + +<p>Holkar fit un geste d'horreur.</p> + +<p>«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez +être prisonnier des Anglais à aucun prix.... Et +pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des Indes +est composée de philanthropes qui seront heureux +de vous faire une pension pour assurer la +tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre +mille francs de rente, par exemple....</p> + +<p>—J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.</p> + +<p>—Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut +rien. Le second est de monter sur mon brick, <i>le Fils +de la Tempête</i>, avec Sita, d'emporter vos diamants, +votre or et tout ce que vous avez de plus précieux, +de descendre la rivière pendant la nuit, de traverser +la mer des Indes avant que les Anglais aient +eu le temps d'y prendre garde, de passer en Égypte +et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie +sur le bateau à vapeur <i>l'Oxus</i>, dont mon ami +Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait la traversée +d'Alexandrie à Marseille.</p> + +<p>—Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, +je vous confie ma fille, ce que j'ai de plus +cher au monde... Pour moi, je reste.... Le dernier +des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines +de sa capitale. Je mourrai les armes à la main, +comme Tippoo-Saëb, mais je ne fuirai pas.</p> + +<p>—Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que +j'attendais! Restons ici, et faisons à ces coquins +d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne puisse +retourner à Londres pour le raconter aux badauds +de son pays.... Mais pour n'avoir aucune inquiétude, +il faut d'avance embarquer Sita sur mon +brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque +malheur, elle sera du moins en sûreté.</p> + +<p>—Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous +que je veuille vivre sans mon père et....»</p> + +<p>Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se +reprit et ajouta: «Ou nous périrons, ou nous +vaincrons ensemble.</p> + +<p>—Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont +qu'à se bien tenir.»</p> + +<p>Comme il sortait pour se rendre sur la brèche, +un cipaye parut, demandant à lui parler.</p> + +<p>«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton +nom?</p> + +<p>—Bérar.</p> + +<p>—Qui t'envoie?</p> + +<p>—Sougriva.</p> + +<p>—La preuve?</p> + +<p>—Voyez cet anneau.</p> + +<p>—Et que dit Sougriva?</p> + +<p>—Il vous envoie cette lettre.»</p> + +<p>Corcoran ouvrit la lettre et lut:</p> + +<p>«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera +cette lettre, est sûr; il déteste les Anglais +autant que vous-même.... Demain matin à cinq +heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation +du colonel Barclay et du lieutenant Robarts. +Aucun des deux ne me croyait si près de +lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale. +La garnison cipaye de Meerut a pris les armes +et tiré sur ses officiers européens. De là, elle +est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier +Grand Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais.... +Ce sont ces nouvelles qui ont décidé Barclay +à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le +gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout +prix avec Holkar et de revenir. Si l'assaut de demain +ne réussit pas, la retraite est décidée. De +mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les +dépêches sur la table du colonel Barclay, et je les +ai fait lire à cinq ou six de mes amis cipayes, qui +ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous +jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec +vous sur la brèche; mais je vous serai plus utile +au camp. Ayez bonne espérance et attendez-vous +à tout.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Sougriva.»</p> + </div> </div> + +<p>Corcoran étonné regarda le messager.</p> + +<p>«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?» +demanda-t-il avec quelque défiance.</p> + +<p>L'Indien lui répondit:</p> + +<p>«Qu'importe, puisque me voilà?</p> + +<p>—Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? +Est-ce qu'ils te payent mal?</p> + +<p>—Très-bien, au contraire.</p> + +<p>—Es-tu mal nourri?</p> + +<p>—Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision +de riz, pour qu'aucune main impure n'y +puisse toucher.</p> + +<p>—Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?»</p> + +<p>Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses +cicatrices.</p> + +<p>«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure +du <i>chat aux neuf queues</i>. Tu as reçu le fouet?</p> + +<p>—Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me +suis évanoui au vingt-cinquième, on a continué de +frapper, on m'a mis pour trois mois à l'hôpital et +j'en suis sorti il y a cinq semaines.</p> + +<p>—Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda +encore le capitaine.</p> + +<p>—C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là, +je m'en charge. Sougriva et moi, nous ne le quittons +pas d'une minute.</p> + +<p>—Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran.</p> + +<p>«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva +dans le camp anglais? Il est donc libre?</p> + +<p>—Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs +doigts. Quand on l'eut fait prisonnier, Robarts, qui +l'avait reconnu, voulut le faire pendre; mais pendant +qu'on assemblait le conseil de guerre, il a +parlé au factionnaire cipaye qui le gardait à vue. +L'autre l'a laissé échapper et a déserté avec lui. +Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait +fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a +apaisé. Sougriva est revenu le soir même, déguisé +en fakir, et s'est fait reconnaître des cipayes; mais +aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient +le pendre, on se révolterait.</p> + +<p>—Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après +être rentré au palais et avoir donné ces bonnes +nouvelles à Holkar, il retourna sur le rempart.</p> + +<p>Au même moment, il vit dans les ténèbres une +ombre se glisser au fond du fossé par la brèche: +c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp anglais. +Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye +qui gardait la tranchée et passa tranquillement.</p> + +<p>«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel +Barclay a de singuliers soldats, et qui gagnent +bien leur argent!»</p> +<br><br><br> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>Destinée finale du lieutenant Robarts,<br> +du 21e de hussards.</h3> + + +<p>La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De +part et d'autre, on se préparait à l'assaut du lendemain +par un repos et un silence absolus. Les +sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une +de l'autre qu'elles auraient pu facilement entrer +en conversation. En apparence, tout était tranquille.</p> + +<p>Mais dans la partie du camp anglais occupée +par les cipayes, on aurait pu entendre des mots +d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille des +officiers européens. Sougriva se glissait sous les +tentes et portait partout ses ordres mystérieux.</p> + +<p>Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le +signal de l'assaut, et une première colonne de +soldats anglais servant d'avant-garde escalada la +brèche, la baïonnette au bout du fusil.</p> + +<p>Au même instant, une fusillade épouvantable +les accueillit de front et sur les flancs; cinq ou +six pièces de canons chargées à mitraille firent +une large trouée dans leurs rangs; une rangée +de bombes, cachées au fond du fossé par les soins +de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds. +La moitié de la colonne fut détruite en un clin +d'oeil. Les autres redescendirent rapidement la +brèche et rentrèrent dans la tranchée.</p> + +<p>A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le +bataillon de brèche, ne put s'empêcher de rire, et les +soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque aucune +perte, se sentirent ranimés et pleins de courage.</p> + +<p>Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille +et souriant comme s'il eût été au bal, il +avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la portée +de ce premier succès, il attendait avec confiance +la seconde attaque. A côté de lui, se tenait le vieil +Holkar, plein d'enthousiasme. Derrière eux, Louison +se promenait d'un air grave et joyeux, sans +effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline +que Corcoran lui avait imposée depuis +longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui +faisait deviner et prévenir tous les désirs de son +maître, inspirait aux soldats d'Holkar un respect +superstitieux.</p> + +<p>Il y eut un quart d'heure d'attente.</p> + +<p>«Auraient-ils déjà renoncé à l'assaut? demanda +Holkar.</p> + +<p>—Non, répliqua Corcoran; mais je suis inquiet +de ce silence. Louison!»</p> + +<p>A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme +pour mieux entendre l'ordre du capitaine.</p> + +<p>«Louison, ma chère, dit Corcoran, il s'agit d'avoir +des nouvelles. Qu'est-ce qui se passe là-bas +dans la tranchée?... Vous ne le savez pas?... Eh +bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous +allez entrer dans la tranchée, vous cueillerez +délicatement entre vos deux mâchoires le premier +Anglais venu,—un officier, si c'est possible,—et +vous me l'apporterez délicatement. Surtout de +la prudence, de la célérité et de la discrétion!»</p> + +<p>Tout ce discours avait été accompagné de gestes +très-clairs, et Louison baissait la tête après chaque +phrase pour marquer qu'elle avait compris. Elle +partit comme une flèche, franchit la brèche d'un +bond et tomba dans le fossé; d'un autre bond elle +s'élança sur le glacis, et en quelques secondes +elle se trouva dans l'intérieur de la tranchée, où +les Anglais, réunis et ralliés, se préparaient à un +second assaut.</p> + +<p>Le premier qui se trouva à la portée de Louison +était un lieutenant du 25e de ligne, le brave James +Stephens, de Cartridge-House, dans le comté de +Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un +coup de dent elle le saisit dans ses mâchoires et +se mit à courir vers la brèche.</p> + +<p>L'action de Louison avait été si prompte et si +imprévue, que personne n'eut le temps de s'y +opposer, et la tigresse franchit la brèche et déposa +son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant +d'un air intelligent et doux qui signifiait:</p> + +<p>«Eh bien, mon cher maître, n'ai-je pas bien +fait mon devoir?»</p> + +<p>Malheureusement, Louison, un peu pressée et +craignant de laisser échapper sa proie, avait serré +si fort la ceinture du malheureux gentleman, que +ses dents avaient pénétré jusqu'aux poumons et +que, au moment où le lieutenant James Stephens, +de Cartridge-House fut déposé sur le sol, il était +mort.</p> + +<p>«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui +n'est pas forte en anatomie, n'a pas vu qu'elle le +serrait trop fort.... Allons, c'est à recommencer.... +Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur +grave. Vous avez traité cet Anglais comme un +beefsteak cuit à point; il fallait le traiter comme +un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez, +et tâchez d'être plus heureuse cette fois.»</p> + +<p>La tigresse comprit parfaitement le reproche de +Corcoran et repartit, la tête basse, honteuse de +s'être si maladroitement trompée.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p> + + + + +<p>Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si +délicatement saisi et si peu endommagé par ses +dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert sans +blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la +malheureuse idée de faire sur Louison une décharge +générale. Une balle destinée à la tigresse +entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle +du gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses +malheurs, s'il était infortuné, ce que j'ignore.</p> + +<p>Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il +était impossible d'avoir des renseignements précis +sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand +bruit se fit bientôt entendre sur un autre point +des remparts qui était mal gardé. Cent cinquante +ou deux cents Anglais environ venaient d'escalader +la muraille, et avaient pénétré dans la ville. +Déjà les soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel +ennemi en jetant leurs armes.</p> + +<p>«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur +la brèche. Je vais au-devant de ceux-là. Vous, +restez ici! si vous laissez forcer le passage, tout +est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.»</p> + +<p>En même temps, il prit avec lui un bataillon +parmi ceux qui gardaient la brèche, et marcha +contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille.</p> + +<p>Sa première précaution fut de renverser les +échelles dans le fossé pour empêcher qu'on ne +vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue +profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en +faire un cul-de-sac infranchissable. Par bonheur +la rue était fort étroite, et ce travail fut terminé +en quelques secondes. Puis il commença à refouler +l'ennemi de divers côtés dans cette rue, et +amenant à son extrémité trois canons de campagne, +il les fit charger à mitraille et somma les +Anglais de se rendre.</p> + +<p>Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette. +Aussitôt Corcoran fit tirer sur eux à mitraille. +En un clin d'oeil la rue fut remplie de +morts et de blessés.</p> + +<p>Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran +fit une seconde sommation. Cette fois, il fallut se +rendre. Quatre-vingts Anglais restaient seuls debout +sur deux cents qui avaient pénétré dans +Bhagavapour.</p> + +<p>Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de +son triomphe. Un grand tumulte de cris et de gémissements +lui fit craindre quelque catastrophe. +Il se hâta de retourner vers la brèche, et, sur son +chemin, il rencontra deux ou trois cents fuyards.</p> + +<p>«Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. Où +courez-vous?</p> + +<p>—Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar +est blessé à mort. Les Anglais ont passé par-dessus +la brèche! Sauve qui peut!</p> + +<p>—Sauve qui peut! s'écria Corcoran. Misérable, +tourne ton visage à l'ennemi ou je te brûle la cervelle, +à toi et à tous ces lâches coquins!»</p> + +<p>A cette menace, le malheureux Indou retourna +sur la brèche, ne se sentant pas le courage d'affronter +la colère du Breton. Les autres suivirent +son exemple, et, plus par excès de peur que par +aucun autre sentiment, firent face à l'ennemi.</p> + +<p>Au reste, la nouvelle n'était que trop vraie. Une +colonne ennemie mêlée d'Anglais et de cipayes, +avait recommencé l'assaut, et bien que le prince +Holkar eût vaillamment combattu, le sort de la +journée paraissait décidé. Déjà les vainqueurs entraient +dans les maisons du faubourg et commençaient +à piller.</p> + +<p>Holkar, blessé quinze jours auparavant, avait +reçu une balle dans la poitrine et se sentait près +de mourir. Entouré d'un petit groupe de soldats +fidèles, il était couché sur un tapis qu'on avait +apporté en toute hâte. Un chirurgien indou +étanchait le sang de sa blessure.</p> + +<p>«Ah! mon ami, s'écria-t-il en apercevant Corcoran, +Bhagavapour est pris. Sauvez ma chère +Sita!</p> + +<p>—Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez, +et qui mieux est, vous vaincrez! Du courage, +Holkar, et la journée est à nous!»</p> + +<p>A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il +referma la brèche, intercepta les communications +entre le camp anglais et la colonne ennemie qui +était entrée dans Bhagavapour, et lançant ses +meilleures troupes à la poursuite de celle-ci, il +garda la brèche lui-même en attendant les événements.</p> + +<p>Son espérance ne fut pas trompée. Les Anglais, +se voyant si peu nombreux et enfermés dans la +ville, eurent peur d'être faits prisonniers; ils revinrent +sur leurs pas, et forçant le passage à travers +les rangs des Indous, qui ne leur opposèrent +aucune résistance, ils reprirent leur poste dans +la tranchée.</p> + +<p>Mais au même moment, un événement inattendu +décida la victoire en faveur de Corcoran.</p> + +<p>On vit tout à coup s'élever une épaisse fumée +au-dessus du camp, derrière les Anglais. Puis on +entendit une fusillade terrible. Les cipayes, conduits +par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes, +chargé le colonel Barclay par derrière, tiré sur +leurs propres officiers, encloué les canons des batteries, +mis le feu aux caissons et jeté tout le camp +dans un terrible désordre.</p> + +<p>A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable. +Il se mit à la tête de trois régiments d'Holkar +et fit une sortie. A cheval, sans uniforme, +habillé de blanc, suivant son habitude, il s'avançait +le sabre en main pour charger l'ennemi.</p> + + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p> + + + +<p>Le colonel Barclay était un vieux soldat qu'on +pouvait surprendre, mais non pas ébranler. Sans +s'étonner de la trahison des cipayes, il rassembla +autour de lui les deux régiments européens, et +commença sa retraite en bon ordre. Il commandait +lui-même la cavalerie et couvrait l'arrière-garde. +Sa haute et fière contenance inspirait aux Indous +le respect et la crainte.</p> + +<p>Corcoran eut peur de quelque retour de fortune +et ne voulut pas pousser plus loin sa victoire. Il +se contenta de le harceler pendant une demi-heure, +et revint à Bhagavapour, en faisant observer +ses mouvements par la cavalerie.</p> + +<p>Holkar mourant l'attendait. Près du vieillard +était assise la belle Sita, qui soutenait sur ses genoux +la tête défaillante de son père.</p> + +<p>«N'y a-t-il plus d'espoir, chère Sita?» demanda +à demi-voix le capitaine.</p> + +<p>Holkar devina plutôt qu'il n'entendit la question.</p> + +<p>«Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le +dernier des Raghouides sera mort en combattant, +comme tous ses aïeux, et je n'aurai pas vu l'ennemi +triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma +fille, ma fille...</p> + +<p>—Mon père, dit Sita, ne vous inquiétez pas de +moi. Brahma veille sur toutes ses créatures!</p> + +<p>—Mon ami, reprit le vieillard, je vous lègue +Sita. Vous seul pouvez la défendre et la protéger. +Vous seul peut-être le voudrez. Soyez son mari, +son protecteur et son père. Elle vous aime, je le +sais, et vous....»</p> + +<p>Corcoran ne put que serrer en silence la main +du vieillard, mais ses yeux disaient assez à Sita +qu'elle était aimée.</p> + +<p>Holkar fit appeler les principaux officiers de +l'armée.</p> + +<p>«Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif +et l'époux de Sita. Je lui laisse mes États, et je +vous ordonne de lui obéir comme à moi-même.»</p> + +<p>Tout le monde obéit sur-le-champ. En quelques +jours, Corcoran, par son courage et sa générosité, +s'était concilié tous les coeurs.</p> + +<p>Vers la fin du jour, Holkar mourut après avoir +fait célébrer le mariage de sa fille suivant les rites +de Brahma. Corcoran fut aussitôt proclamé prince +des Mahrattes, et dès le lendemain se mit à la +poursuite des Anglais, en laissant à la fille d'Holkar +le soin de rendre les derniers devoirs à son +père.</p> + +<p>Sur la route que suivait l'armée anglaise, on ne +voyait que cadavres abandonnés sans sépulture. +Les cipayes, embusqués dans les jungles, faisaient +un feu de tirailleurs très-incommode et massacraient +tous les traînards. Tout à coup, à un détour +du chemin, Corcoran aperçut de loin un objet +bizarre qui ressemblait à un pendu.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p> + + + + +<p>En se rapprochant, il reconnut que le pendu +portait un habit rouge et des épaulettes.</p> + +<p>Plus près encore, il reconnut que le pendu était +M. John Robarts, lieutenant des hussards de la +reine Victoria.</p> + +<p>Il se tourna vers Sougriva, qui était à cheval à +côté de lui, et lui dit:</p> + +<p>«Mon cher Sougriva, le destin t'enlève ta proie. +John Robarts est pendu!»</p> + +<p>Sougriva sourit avec satisfaction.</p> + +<p>«Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu?</p> + +<p>—Toi, peut-être?</p> + +<p>—Oui, seigneur capitaine.</p> + +<p>—Hum! dit Corcoran. C'était bien assez de le +tuer. Tu es un peu trop vindicatif, mon cher ami.</p> + +<p>—Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger +son supplice! mais nous étions pressés, +Bérar et moi. Nous l'avions suivi pas à pas jusqu'ici +pendant toute la nuit dernière. Nous étions +cinq. Bérar a tué son cheval d'un coup de fusil. +Robarts est tombé par terre; nous l'avons ramassé +sans peine; il avait la jambe cassée. Il a tiré un +coup de revolver qui n'a tué personne, mais qui +a blessé l'un de nos camarades. Nous lui avons lié +les mains derrière le dos, et Bérar, lui ôtant son +habit, lui a appliqué cinquante coups de fouet, +juste le même nombre qu'il avait reçu lui-même +par ordre de ce gentleman.</p> + +<p>—Diable! dit Corcoran, vous avez de la mémoire. +Et qu'a dit le gentleman, comme tu l'appelles?</p> + +<p>—Rien. Il roulait des yeux féroces. On aurait +dit qu'il voulait nous dévorer tous; mais il n'a +pas ouvert la bouche.</p> + +<p>—Et, après cela, qu'en avez-vous fait?</p> + +<p>—Quand Bérar l'eut fouetté, c'était mon tour +de le pendre. Je lui passai, avec l'aide de mes +amis, la corde autour du cou, et je l'ai pendu en +coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se +sentît mourir. Enfin il est mort, et je suis retourné +à Bhagavapour.</p> + +<p>—Ma foi, dit Corcoran qui était un philosophe, +il a été écrit que «celui qui se sert de l'épée périra +par l'épée.» Je plains ce pauvre Robarts, +mais c'était un mauvais caractère, et il n'a pas +tenu à lui que je n'eusse une balle dans la cervelle. +Qu'on l'enterre convenablement, et n'en +parlons plus.»</p> +<br><br><br> + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>Comment le dividende de la Compagnie des Indes<br> +se trouva réduit à rien par l'industrie de Corcoran,<br> +ce qui fit gémir plusieurs gros actionnaires.</h3> + + +<p>Cependant le colonel Barclay, quoique vivement +pressé par les Mahrattes victorieux, ne voulait +pas que sa retraite se changeât en déroute. Il reculait +lentement, faisant toujours face à l'ennemi, +et trouva enfin un asile dans une forteresse qui +appartenait à son ami Rao et qui dominait en +partie le cours de la Nerbuddah. Sa petite armée +était maintenant réduite à trois régiments européens, +car les cipayes avaient pris la fuite ou +s'étaient déclarés pour le capitaine Corcoran. La +Nerbuddah, faisant un coude comme la Seine entre +le pont de la Concorde et Saint-Denis, entourait +de deux côtés la forteresse qui était située sur +une éminence et défendue par une nombreuse artillerie.</p> + +<p>Au moment où le capitaine Corcoran venait de +reconnaître les abords de la forteresse et allait +faire ouvrir la tranchée, un officier anglais se +présenta en parlementaire.</p> + +<p>Sougriva, toujours avide de vengeance, demandait +qu'on fit feu sur lui et qu'on n'accordât aucun +quartier à l'ennemi; mais Corcoran se fit amener +l'Anglais.</p> + +<p>Celui-ci se présenta d'un air rogue. C'était le +fameux capitaine Bangor qui s'était signalé dans +la guerre contre les Sikhs, et qui avait fusillé de +sang-froid, après la victoire, tous ses prisonniers. +En récompense de ce glorieux exploit, la Compagnie +des Indes lui avait donné de l'avancement et +une somme de vingt mille roupies (environ quatre-vingt +mille francs).</p> + +<p>Corcoran le reçut avec sa politesse habituelle.</p> + +<p>«Monsieur, dit l'Anglais, le colonel Barclay +m'envoie vous offrir la paix.</p> + +<p>—Fort bien, répliqua Corcoran. La paix est +une belle chose, surtout si les conditions sont +bonnes.</p> + +<p>—Monsieur, elles sont fort au-dessus de ce que +vous pouviez espérer,» dit Bangor.</p> + +<p>Ce début fit sourire le Breton.</p> + +<p>«Le colonel Barclay, continua Bangor, vous +offre la vie et la liberté, pour vous et vos compagnons +européens (si vous en avez); il ne s'oppose +même pas à ce que vous emportiez vos bagages et +une somme d'argent qui ne pourra pas dépasser +cent mille roupies....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p> + + + + + + +<p>—Ah! ah! dit Corcoran, le colonel est bien +bon, et je vois qu'il a songé au solide. Voyons la +conclusion.</p> + +<p>—La conclusion, dit Bangor, c'est qu'on voudra +bien oublier la violation du droit des gens que +vous avez commise en faisant la guerre à la Compagnie +des Indes, vous, citoyen d'une nation neutre +et amie, et que vous livrerez en vous retirant, +les clefs de Bhagavapour aux troupes anglaises.</p> + +<p>—Est-ce tout? demanda Corcoran.</p> + +<p>—J'oubliais l'une des conditions principales, +répliqua l'Anglais. Le colonel Barclay exige que +vous remettiez entre ses mains la tigresse apprivoisée +que vous menez partout avec vous, et qui +est destinée (après qu'on l'aura empaillée convenablement) +à faire l'ornement du British-Museum.»</p> + +<p>A ces mots Corcoran se tourna vers Louison +qui écoutait la conversation en silence:</p> + +<p>«Louison, dit-il, ma chérie, entends-tu ce Goddam? +Il veut te faire empailler.»</p> + +<p>Au mot «empailler» Louison poussa un rugissement +qui fit frémir Bangor jusque dans la moelle +des os.</p> + +<p>«Apparemment, ajouta Corcoran, vous voulez +la faire fusiller d'abord?»</p> + +<p>L'Anglais n'eut que la force de faire un signe +affirmatif. Le mot «fusiller» fit bondir Louison +comme si elle avait reçu trois balles dans le coeur. +Elle regarda Bangor avec de tels yeux qu'il désespéra +de manger jamais du bifteck, et qu'il craignit +de devenir bifteck lui-même.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il d'un air troublé, souvenez-vous +de ma qualité de parlementaire. Le droit des +gens....</p> + +<p>—Le droit des gens, répliqua Corcoran, n'est +pas le droit des tigres, et Louison, si vous l'agacez +encore avec votre British-Museum et votre +manie d'empailler, mettra dans trois minutes votre +squelette au Tigrish-Museum.</p> + +<p>—L'Angleterre vengerait ma mort, dit Bangor +avec hauteur, et lord Palmerston....</p> + +<p>—Bah! bah! Louison se soucie de Palmerston +comme d'une noix vide. Mais pour revenir à votre +affaire, retournez vers le colonel Barclay, dites-lui +que je connais sa situation, que toute bravade +est inutile, qu'il n'a de vivres que pour huit jours, +que ses trois régiments européens sont réduits, je +le sais, à dix-sept cents hommes, que mon brick <i>le +Fils de la tempête</i>, armé de vingt-six gros canons +lui ferme la Nerbuddah, que vous êtes hors d'état +de vous faire jour dans nos rangs, que s'il tarde, +il sera forcé de se rendre à discrétion et qu'alors je +ne réponds de la vie d'aucun de mes prisonniers...</p> + +<p>—Monsieur, dit Bangor d'un air confidentiel, je +suis autorisé à vous offrir jusqu'à un million de +roupies si vous voulez partir avec la fille d'Holkar +et abandonner les Mahrattes à leur sort.</p> + +<p>—Et vous, dit Corcoran, si vous persistez une +minute de plus à me proposer une trahison, je +vous fais empaler net. Portez mes compliments au +colonel Barclay, et dites lui que je l'attends dans +une heure au bord de la rivière pour traiter avec +lui. Passé ce temps, je ne le recevrai plus qu'à +discrétion.»</p> + +<p>Il fallut se contenter de cette offre et partir.</p> + +<p>Barclay, qui n'avait fait des propositions si insolentes +que pour cacher sa détresse, s'adoucit +lorsqu'il vit que Corcoran était instruit de tout. Il +accepta l'entrevue demandée et marcha au-devant +du vainqueur, à cent pas de la forteresse.</p> + +<p>«Colonel, lui dit le Breton en lui tendant la +main, vous avez eu tort de vous brouiller avec +moi, vous le voyez; mais il n'est jamais trop tard +pour réparer sa faute.</p> + +<p>—Ah! vous acceptez mes conditions! répliqua +joyeusement Barclay. J'en étais sûr. Au fond, que +pouvez-vous espérer de cette canaille qui vous +plantera là au premier échec? Un million de roupies, +d'ailleurs, c'est une forte somme et qu'on ne +trouve pas sous tous les pavés. Voilà votre fortune +faite, et même, si vous voulez, je pourrai vous +indiquer un bon placement chez White, Brown and +Co, à Calcutta. C'est une maison sûre qui a gagné +vingt millions dans les cotons et qui vous donnera +quinze pour cent de votre argent. C'est là que je +compte mettre ma part de butin après la prise de +Bhagavapour.</p> + +<p>—Ah! c'est là, dit Corcoran en riant, que vous +comptez...? Eh bien, mon cher colonel, il faudra +compter deux fois. En deux mots, je vous offre +tout juste ce que vous m'avez offert, c'est-à-dire +la permission de vous retirer avec armes et bagages. +De plus, vous reconnaîtrez l'indépendance +du royaume d'Holkar et vous vivrez en paix avec +le nouveau roi son successeur.</p> + +<p>—Holkar est mort! s'écria Barclay étonné.</p> + +<p>—Sans doute. Ne le saviez-vous pas?</p> + +<p>—Et quel est son successeur?</p> + +<p>—Moi-même, colonel. C'est moi qu'on appelle +depuis hier Corcoran-Sahib, ou, si vous aimez +mieux, le seigneur Corcoran. Mon avancement est +rapide, n'est-ce pas? Et quand j'ai quitté Marseille +avec Louison, il y a cinq mois, je ne me doutais +guère que j'allais devenir roi des Mahrattes; mais +enfin c'est la volonté divine que je fasse le bonheur +de mes semblables et que je porte la couronne, +et je vais tout comme un autre prendre la +célèbre devise: «Dieu et mon droit.»</p> + +<p>—Parlons à coeur ouvert, dit Barclay. Vous êtes +Français; vous devez connaître l'Angleterre et sa +puissance. Vous ne pensez pas sans doute, comme +la plupart de ces moricauds, que Brahma et Vichnou +vont descendre de l'Empyrée pour jeter les +Anglais à la mer. Vous savez parfaitement que derrière +les dix-sept cents soldats européens qui me +restent se trouve la toute-puissante Compagnie des +Indes, dont le siége est à Londres, et qui peut envoyer +à Calcutta, cent, deux cent, trois cent, six +cent mille hommes, si cela devient nécessaire. +Quel que soit votre courage (et je reconnais que +nous ne pourrions jamais rencontrer un plus intrépide +adversaire), vous êtes donc sûr de périr. +Eh bien, ne périssez pas. Soyez roi, si c'est votre +envie. Régnez, gouvernez, administrez, légiférez; +nous ne vous ferons aucun mal. Bien plus, nous +vous aiderons; j'en prends l'engagement au nom +de la Compagnie. Vos ennemis seront les nôtres, +et nos soldats seront à votre service.</p> + +<p>—Grand merci, répondit Corcoran. Je ne crains +personne, et vos soldats ne me serviraient à rien.</p> + +<p>—Réfléchissez!... On a toujours besoin de quelqu'un, +et surtout de la Compagnie des Indes.»</p> + +<p>Corcoran garda le silence pendant quelques instants.</p> + +<p>«Et à quel prix, dit-il enfin, m'offrez-vous +votre alliance? Car, vous ne faites rien pour rien.</p> + +<p>—Je n'y mets que deux conditions, dit l'Anglais. +L'une est que vous payerez vingt millions de roupies +par an à....</p> + +<p>—Mon ami, interrompit Corcoran, vous avez un +grand défaut. Vous ne parlez jamais que d'argent. +J'ai connu à Saint-Malo un huissier qui vous ressemblait +comme une goutte d'eau à une autre. Il +était long, maigre, sec, triste, dur, et il ne parlait +aux gens que pour vider leur porte-monnaie.</p> + +<p>—Monsieur, répliqua Barclay d'un air digne et +offensé, l'huissier dont vous parlez n'avait pas +derrière lui toute l'Angleterre.</p> + +<p>—Parbleu! si toute l'Angleterre se tient derrière +vous, toute la France se tenait derrière lui, +et surtout la gendarmerie qui était comme son +auréole. Je l'ai entendu quelquefois au tribunal +crier: «Silence!» d'une voix si forte et si imposante, +que vous l'auriez pris au premier coup +d'oeil pour l'empereur Charlemagne....</p> + +<p>—Monsieur, dit Barclay impatienté, laissons là +s'il vous plaît vos histoires de Saint-Malo, l'empereur +Charlemagne et les huissiers. Voulez-vous, +oui ou non, payer à la Compagnie un tribut annuel +de vingt millions de roupies?</p> + +<p>—Si je les paye, répliqua Corcoran, qui me les +remboursera? Mes économies (non compris mon +brick) tiendraient dans le creux de ma main.</p> + +<p>—Qui vous parle de vos économies présentes? +Doublez, triplez l'impôt, c'est votre peuple qui +payera.</p> + +<p>—Et s'il se révolte? S'il refuse de payer?</p> + +<p>—Eh bien! nous viendrons à votre secours.</p> + +<p>—Cela mérite réflexion,» dit Corcoran.</p> + +<p>Au fond, ses réflexions étaient déjà faites, ou +plutôt il n'avait pas eu besoin d'en faire, mais il +voulait voir le fond du sac de l'Anglais.</p> + +<p>«Quelle est la seconde condition?» continua-t-il.</p> + +<p>Le colonel parut d'abord hésiter un peu; puis +d'un air dégagé:</p> + +<p>«Écoutez, cher monsieur. J'ai confiance en vous, +oui, pleine confiance, je vous jure, et s'il ne tenait +qu'à moi...... Mais enfin, la Compagnie voudra +qu'on lui donne des garanties. Par exemple, un +officier anglais qui résiderait près de vous, qui +serait votre ami, qui....</p> + +<p>—Qui surveillerait toutes mes actions, et qui +en rendrait compte au gouverneur général, n'est-ce +pas? dit Corcoran avec un sourire. Cet ami +guetterait le moment de me tordre le cou; comme +vous l'avez fait pour Holkar. Vous appelez cela un +ami; moi je l'appelle un espion....</p> + +<p>—Monsieur! s'écria Barclay.</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas. Je suis un vrai marin, +moi, et un homme mal élevé: j'appelle les choses +par leur nom.... En deux mots comme en cent, +je ne veux rien de vous. Je garde mes roupies +gardez votre espion.... je veux dire votre ami.</p> + +<p>—Monsieur, dit Barclay, il est encore temps de +traiter. Un premier succès vous éblouit; mais +vous n'espérez pas sans doute résister seul à toute +l'Angleterre. Faites votre paix, croyez-moi.»</p> + +<p>Il parlait encore lorsque les cavaliers d'Holkar +amenèrent un courrier intercepté qui portait une +dépêche au camp anglais. Corcoran rompit le cachet +et lut tout haut ce qui suit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>«Lord Henry Braddock, gouverneur général</i></p> +<p><i>de l'Hindoustan, au colonel Barclay.</i></p> + </div> </div> + +<p>«Le colonel Barclay est averti que la révolte +des cipayes vient de gagner le royaume d'Oude. +Lucknow a proclamé le fils du dernier roi, un +enfant de dix ans. Sa mère est régente. Sir Henry +Lawrence est assiégé dans la forteresse. Presque +toute la vallée du Gange est en feu. Il faut faire +la paix avec Holkar, n'importe à quel prix, et +rejoindre sir Henry Lawrence. Plus tard, on règlera +les vieux comptes.</p> + +<p>«Signé: Lord HENRY BRADDOCK.»</p> + +<p>Barclay était consterné. Il tendit la main pour +prendre la dépêche.</p> + +<p>«Prenez, dit Corcoran. Vous connaissez, sans +doute mieux que moi la signature de lord Henry +Braddock.»</p> + +<p>Le colonel regarda longtemps le papier. Il était +moins touché de son propre danger que de celui +de ses compatriotes. Il voyait l'empire anglais +dans l'Inde s'écrouler en quelques jours sous les +efforts des cipayes, et il était désespéré de n'y pouvoir +pas porter remède. Enfin, après un long silence, +il se tourna vers Corcoran et lui dit:</p> + +<p>«Je n'ai plus rien à cacher. La paix est faite si +vous le voulez. Je ne vous demande que de ne +pas troubler notre retraite.</p> + +<p>—Accordé.</p> + +<p>—Quant aux frais de la guerre....</p> + +<p>—Vous les payerez, interrompit brusquement +Corcoran. Je sais bien qu'il est dur de dépenser +son argent quand on a cru prendre celui du prochain; +mais vous en serez quittes pour réduire +le dividende des actionnaires de la très-haute, +très-puissante et très-glorieuse Compagnie des +Indes; ou, s'il vous est trop pénible de diminuer +le dividende, vous distribuerez une portion du +capital. C'est un usage très-connu de plusieurs des +plus illustres Compagnies de France et d'Angleterre.</p> + +<p>—Vous êtes le plus fort, dit Barclay. Que votre +volonté se fasse et non la mienne. Faut-il ajouter +au traité que la Compagnie des Indes reconnaît +le successeur d'Holkar?</p> + +<p>—Comme il vous plaira; mais je ne m'en soucie +guère. Si je suis le plus fort, je sais bien que les +Anglais seront mes amis jusqu'à la mort; et si la +fortune change, ils essayeront de me pendre pour +se venger de la frayeur que je leur cause. Laissons +donc de côté les mensonges diplomatiques +et vivons en bons voisins si nous pouvons.</p> + +<p>—Par le ciel! s'écria l'Anglais, vous avez raison; +vous êtes le plus loyal et le plus sensé gentleman +que j'aie jamais connu; et je suis fier, oui, +en vérité, je suis fier et heureux de vous serrer +la main. Adieu donc, seigneur Corcoran, puisqu'à +présent vous êtes roi légitime, et au revoir.</p> + +<p>—Que Dieu vous conduise, colonel, dit le Malouin, +et ne revenez jamais, si ce n'est en ami. +Louison, ma chérie, donne la patte au colonel.»</p> + +<p>Dès le soir même, le traité fut rédigé et signé. +Le lendemain, les Anglais se mirent en marche +vers l'Oude, suivis jusqu'à la frontière par la cavalerie +de Corcoran.</p> +<br><br><br> + +<h3>XIX</h3> + +<h3>Conversation philosophique et intéressante sur les<br> +devoirs de la royauté chez les Mahrattes. Oraison<br> +funèbre d'Holkar.</h3> + + +<p>Quinze jours après le départ des Anglais, Corcoran +était rentré dans sa capitale. Il jouissait +paisiblement avec la belle Sita des fruits de sa +prudence et de son courage. Toute l'armée d'Holkar +s'était empressée de le reconnaître comme +souverain légitime, et les zémindars (gouverneurs +de district) obéissaient sans répugnance apparente +au gendre et au successeur du dernier des +Raghouides.</p> + +<p>«Or ça, dit-il un matin au brahmine Sougriva +dont il avait fait son premier ministre, ce n'est +pas tout de régner; il faut encore que mon règne +serve à quelque chose, car enfin les rois n'ont pas +été mis sur terre uniquement pour déjeuner, +dîner, souper, et prendra du bon temps. Qu'en +dis-tu, Sougriva?</p> + +<p>—Seigneur, répondit Sougriva, ce n'était pas +d'abord le dessein de Brahma et de Wichnou, +lorsqu'ils créèrent les rois.</p> + +<p>—Mais d'abord, crois-tu que la royauté vienne +en droite ligne de ces deux puissantes divinités?</p> + +<p>—Seigneur, répliqua le brahmine, rien n'est +plus probable. Brahma qui a créé tous les êtres, +les lions, les chacals, les crapauds, les singes, les +crocodiles, les moustiques, les vipères, les boas +constrictors, les chameaux à deux bosses, la peste +noire et le choléra morbus, n'a pas dû oublier les +rois sur sa liste.</p> + +<p>—Il me semble, Sougriva, que tu n'es pas trop +respectueux pour cette noble et glorieuse partie +de l'espèce humaine.</p> + +<p>—Seigneur, répliqua le brahmine qui éleva ses +mains en forme de coupe, ne m'avez-vous pas +fait promettre de dire la vérité?</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—Si vous préférez que je mente, rien n'est plus +aisé.</p> + +<p>—Non, non, il n'est pas nécessaire. Mais tu +m'accorderas bien au moins que tous les rois ne +sont pas aussi désagréables et aussi nuisibles que +la peste et le choléra. Holkar, par exemple....»</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p> + + + +<p>Ici Sougriva se mit a rire en silence à la manière +des Indous et montra deux rangées de dents +blanches.</p> + +<p>«Voyons, continua Corcoran, que peux-tu reprocher +à celui-la? N'était-il pas de noble race? +Sita m'assure qu'il est le propre descendant de +Rama fils de Daçaratha et le plus intrépide des +hommes.</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—N'était-il pas brave?</p> + +<p>—Oui, comme le premier soldat venu.</p> + +<p>—N'était-il pas généreux?</p> + +<p>—Oui, avec ceux qui le flattaient; mais la +moitié de son peuple aurait crevé de faim devant +la porte du palais sans qu'il fît autre chose pour +ces pauvres diables que leur dire: «Dieu vous +assiste!»</p> + +<p>—Au moins tu m'avoueras qu'il était juste.</p> + +<p>—Oui, quand il n'avait aucun intérêt à prendre +le bien d'autrui. Moi qui vous parle, je l'ai vu couper +des têtes après dîner pour son plaisir et pour +la digestion.</p> + +<p>—C'étaient sans doute des têtes de coquins qui +l'avaient bien mérité.</p> + +<p>—Probablement, à moins que ce ne fussent +d'honnêtes gens dont le visage lui déplaisait. Et, +tenez, voulez-vous connaître à fond le vieil +Holkar? quel trésor vous a-t-il laissé en mourant?</p> + +<p>—Quatre-vingt millions de roupies<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, outre les +diamants et les pierreries.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Trois cent vingt millions de francs.</p></blockquote> + +<p>—Eh bien, de bonne foi, croyez-vous qu'un roi +qui se respecte doive être si riche?</p> + +<p>—Peut-être était-il économe, dit Corcoran.</p> + +<p>—Économe, vous le connaissez bien! reprit +amèrement Sougriva. Il a pendant quarante ans +dépensé des milliards de roupies pour satisfaire +les plus sottes fantaisies qui puissent venir à l'esprit +d'un sectateur de Brahma; il bâtissait des palais +par douzaines,—palais d'été, palais d'hiver, +palais de toute saison; il détournait des rivières +pour avoir des jets d'eau dans son parc; il achetait +les plus beaux diamants de l'Inde pour en orner +la poignée de son sabre, et il avait des sabres par +centaines; il faisait venir des esclaves des cinq +parties du monde; il nourrissait des milliers +de bouffons et de parasites, et il faisait empaler +quiconque avait essayé de lui dire la vérité.</p> + +<p>—Mais enfin où prenait-il l'argent?</p> + +<p>—Où il est, c'est-à-dire dans les poches des +pauvres gens, et de temps en temps il faisait +couper la tête à un zémindar pour s'emparer de +sa succession. C'est même la seule chose populaire +qu'il ait jamais faite, car le peuple qui hait les +zémindars plus que la mort, était vengé de sa servitude +par leur supplice.</p> + +<p>—Comment! dit Corcoran, cet Holkar que je +prenais à cause de sa barbe blanche et de son air +vénérable et doux pour un vertueux patriarche +digne contemporain de Rama et de Daçaratha, +c'était le scélérat que tu dis? à qui se fier, grand +Dieu!</p> + +<p>—A personne, répondit sentencieusement le +brahmine, car il n'est pas un homme sur cent qui +ne soit prêt à commettre des crimes dès qu'il aura +le pouvoir absolu. On n'y arrive pas dès le premier +jour, ni même dès le second ou le troisième, +mais on glisse sur la pente, insensiblement. Connaissez-vous +l'histoire du fameux Aurengreb?</p> + +<p>—Probablement, mais dis toujours.</p> + +<p>—Eh bien, c'était le quatrième fils du Grand +Mogol qui régnait à Delhi. Comme il était d'une +piété, d'une vertu et d'une sagesse à toute épreuve, +son père l'associa de son vivant à l'empire et le +nomma d'avance son successeur. Dès qu'Aurengzeb +en fut là, sa piété fondit comme le plomb dans le +feu, sa vertu se rouilla comme le fer dans l'eau, +et sa sagesse s'enfuit comme une gazelle poursuivie +par les chasseurs. Son premier acte fut d'enfermer +son père dans une prison; le second, de +couper la tête à ses frères; le troisième, d'empaler +leurs amis et leurs partisans; puis comme +son père quoique prisonnier le gênait encore, il +l'empoisonna; et ne croyez pas que Brahma ou +Wichnou l'aient jamais foudroyé ou qu'ils aient +même contrarié ses desseins! Brahma et Wichnou +qui l'attendaient sans doute ailleurs, l'ont comblé +de richesses, de victoires et de prospérités de +toute espèce; il est mort à l'âge de quatre-vingt +huit ans, honoré comme un Dieu, et sans avoir +eu même une seule fois la colique.</p> + +<p>—Parbleu! dit Corcoran, il faut avouer que si +tous les princes de ton pays ressemblent au pauvre +Holkar et à l'illustre Aurengzeb, vous avez bien +tort de les regretter et de combattre les Anglais +qui vous en débarrassent.</p> + +<p>—Je ne suis pas de votre avis, répliqua Sougriva, +car les Anglais mentent, trompent, trahissent, +oppriment, pillent et tuent aussi bien +que nos propres princes, et il n'y a aucune chance +de leur échapper. Supposez que le colonel Barclay +succède à Holkar, il sera dix fois plus insupportable, +car d'abord, il prendra notre argent +comme faisait le défunt, et de plus, nous n'avons +aucun profit à l'assassiner. S'il était tué, on nous +enverrait de Calcutta un second Barclay aussi féroce +et aussi affamé que le premier. Holkar au +contraire avait toujours peur d'être égorgé, et +cette peur lui donnait quelquefois du bon sens et +de la modération. Enfin il savait qu'un brahmine +de haute caste comme moi est d'une naissance +égale à celle des rois et il se gardait bien de nous +insulter, tandis que l'Anglais brutal (je l'ai vu à +Bénarès) nous donne des coups de fouet pour se +faire place dans la foule, et entre tout botté sans +crainte de la souiller, dans la sainte pagode de +Jaggernaut, où le héros Rama lui-même ne serait +pas entré sans avoir subi les sept pénitences et les +soixante-dix purifications.»</p> + +<p>Pendant ce discours Corcoran réfléchissait profondément.</p> + +<p>«J'aurais mieux fait, pensa-t-il, d'épouser Sita +et de chercher sans retard le fameux Gouroukamta +que d'accepter ainsi sans réflexion l'héritage d'Holkar; +mais enfin, le vin est tiré, il faut le boire. Il +faudrait que je fusse bien malheureux pour n'être +pas plus honnête homme que mon prédécesseur +ou que le glorieux Aurengzeb. D'ailleurs, j'ai cru +deviner, quand Barclay m'a quitté, que ce rancuneux +Anglais, qui m'en veut de l'avoir mis à la +porte de Bhagavapour, voudra tôt ou tard prendre +sa revanche et reviendra avec une armée. Il faut +être beau joueur et l'attendre de pied ferme. Qui +vivra, verra.»</p> + +<p>Puis se retournant vers Sougriva:</p> + +<p>«Mon ami, dit-il, Louison et moi, nous ne sommes +pas de ces gens qu'un rien effraye, et si outre +le royaume d'Holkar, on nous offrait la Chine, +l'Indo-Chine, la presqu'île de Malacca et tout +l'Afghanistan à gouverner, nous n'en serions pas +plus embarrassés. Je te montrerai dès demain que +le métier de roi n'est pas difficile.</p> + +<p>—Seigneur, s'écria Sougriva en réunissant ses +mains en coupe au-dessus de sa tête, seigneur +Corcoran, héros à la grande science, au visage +clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur +du lotus bleu, que Brahma vous donne le bonheur +d'Aurengzeb et la sagesse des Daçarathides!»</p> +<br><br><br> + +<h3>XX</h3> + +<h3>Suite du précédent.</h3> + + +<p>Deux jours plus tard on afficha dans les rues de +Bhagavapour et dans toutes les villes du royaume +la proclamation suivante:</p> + +<p>«<i>Le roi Corcoran à la noble, puissante et invincible +nation Mahratte.</i></p> + +<p>«Il a plu à l'être éternel, immortel, incorruptible +et juste de faire rentrer dans son sein le glorieux +Holkar après qu'il eut chassé devant lui ces +barbares roux qui étaient venus d'Angleterre pour +tuer les fidèles sectateurs de Brahma, emporter +leurs trésors et emmener leurs femmes et leurs +enfants en esclavage.</p> + +<p>«Il a plu également au glorieux Holkar de +m'adopter pour son fils et de me donner pour +femme sa propre fille, ma bien-aimée Sita, la dernière +descendante du noble Rama, le héros invincible, +vainqueur de Ravana et des démons noctivagues.</p> + +<p>«Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur +en gouvernant le royaume suivant la loi sacrée +des Védas et les conseils des sages brahmines, +de ne laisser aucun crime impuni, de protéger le +faible, de mettre ma main sur la tête de la veuve +et sur l'orphelin.»</p> + +<p>Après ce préambule, Corcoran appelait d'abord +tous les zémindars à Bhagavapour; de plus, il invitait +tous les Mahrattes à élire trois cents députés +(un par cinquante mille habitants) qui seraient +chargés de faire des lois, d'examiner les dépenses +publiques, de signaler tous les abus et d'indiquer +le remède. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran) +ne se chargeait que de l'exécution des lois. Tout +homme âgé de vingt ans était électeur et éligible.</p> + +<p>Ce dernier article déplut à Sougriva.</p> + +<p>«Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra +siéger à côté d'un brahmine!</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans +les eaux sacrées de la Nerbuddah.</p> + +<p>—Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait +jamais trop prendre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p> + + + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Aimerais-tu mieux être touché par un Anglais?»</p> + +<p>Sougriva fit un geste de répugnance et d'horreur.</p> + +<p>«Tu n'as que le choix entre ces deux souillures, +dit Corcoran.</p> + +<p>—Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez +pas. Vous vous en trouverez mal. On vous +quittera aussi vite qu'on vous a pris et le colonel +Barclay reviendra et prendra votre place.</p> + +<p>—Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi +légitime, moi. Mon père n'était fils ni de Raghou +ni du grand Mogol. Il était pêcheur de Saint-Malo. +A la vérité, il était plus fort, plus brave et meilleur +que tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire +a parlé, et il était citoyen français, ce qui est à mes +yeux supérieur à tout; mais enfin ce n'était qu'un +homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme, +c'est-à-dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a +jamais commis une action méchante ou basse. C'est +le seul héritage que j'aie reçu de lui, et je veux le +garder jusqu'à la mort. Le hasard m'a permis de +donner à Holkar et à vous tous un fort coup de +main pour battre les Anglais—ce qui était peut-être +ma vocation naturelle; le même hasard m'a +donné pour femme ma chère Sita, la plus belle et +la meilleure des filles des hommes, ce qui fait de +moi depuis quinze jours un puissant monarque. +Mais malgré l'exemple du fameux Aurengzeb que +tu me citais hier, ma royauté de fraîche date ne +m'a pas tourné la cervelle. J'ai tout autant de plaisir +à courir le monde sur mon brick, ne connaissant +d'autre maître que moi-même, qu'à gouverner +tout l'empire des Mahrattes. Si je consens à tenir +le sceptre, c'est à condition de rendre justice aux +parias comme aux brahmines et aux paysans +comme aux zémindars. Si l'on veut m'en empêcher +je déposerai ma couronne dans un coin et je +partirai emmenant Sita que j'aime plus que le soleil, +la lune et les étoiles. Après cela, vous vous +arrangerez avec Barclay comme vous pourrez. +Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire. +J'aime les hommes jusqu'à me dévouer pour eux, +mais non pas malgré eux.</p> + +<p>—Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je +crois que vous êtes la onzième incarnation de Wichnou, +tant vos discours sont pleins de sens et de +raison.</p> + +<p>—Si je suis le dieu Wichnou, répliqua le Breton +en riant, tu me dois obéissance. Fais donc afficher +ma proclamation, et prépare une vaste salle pour +les représentants du peuple mahratte, car je veux +dans trois semaines, jour pour jour, ouvrir mes +états généraux.»</p> + +<p>Louison, qui écoutait cet entretien, sourit. Elle +comptait bien avoir sa place à la droite du trône +où devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et la belle +Sita. Peut-être aussi flairait-elle les nouveaux et +terribles dangers que son ami allait courir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine +Lakmana, et des devoirs de l'amitié.</h3> + + +<p>Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars +n'avaient subi qu'avec peine leur nouveau +maître. Plusieurs d'entre eux avaient aspiré à la +main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient +désiré demeurer indépendants, chacun dans +sa province et perpétuer leur tyrannie comme au +bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa +prendre les armes contre Corcoran. On le craignait +et on le respectait. Beaucoup de gens du peuple +le prenaient, comme l'avait dit Sougriva, pour la +onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont +les fortes griffes avaient accompli des exploits si +merveilleux passait pour la terrible Kali, déesse +de la guerre et du carnage, dont nul ne peut soutenir +les regards. On se prosternait sur son passage +les mains réunies en coupe dans les rues de +Bhagavapour et on lui rendait des honneurs presque +divins.</p> + +<p>Un seul homme crut le moment favorable pour +s'emparer du trône et faire périr Corcoran par +trahison.</p> + +<p>C'était un des principaux zémindars mahrattes, +brahmine de haute naissance, nommé Lakmana, +qui croyait descendre du frère cadet de Rama et +avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant +même de ce dernier il avait plusieurs fois essayé +de se rendre indépendant et de nouer des intrigues +avec le colonel Barclay; mais après la défaite des +Anglais il fut le premier à s'empresser auprès de +Corcoran-Sahib, à se prosterner devant lui et à +protester de son dévouement.</p> + +<p>Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable +pour démasquer sa trahison et soulever le peuple. +Il réunissait dans sa maison tous les mécontents; +il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de +Brahma en donnant la couronne d'Holkar à un +aventurier d'Europe; il prêchait le retour aux anciennes +moeurs; il accusait Corcoran de porter des +bottes faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs +et passait pour un sacrilège horrible aux +yeux des Mahrattes); enfin il armait ses forteresses, +garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait +de tous côtés des provisions de poudre et de boulets.</p> + +<p>Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât +la tête avant qu'il eut le temps de devenir dangereux; +mais Corcoran s'y refusa.</p> + +<p>«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas +ainsi qu'en agissait votre glorieux prédécesseur +Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait donner +cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce +traître.</p> + +<p>—Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, +qui ne l'a pas empêché, comme tu vois, +d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne, c'est à +Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son +fait; il ne risque pas de condamner un innocent; +mais les hommes ne doivent punir le crime qu'après +qu'il est commis. Sans cette précaution, on +s'exposerait à des méprises abominables et à des +remords affreux.</p> + +<p>—Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.</p> + +<p>—Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à +mon service les plus infâmes coquins de tout le +pays, m'inquiéter de mille détails, toujours craindre +la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme +qui peut-être ne pense à rien! J'empoisonnerais +ma vie de défiance et de soupçons!</p> + +<p>—Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, +songez qu'à tout moment Lakmana peut vous assassiner. +Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est +pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la +couleur et la beauté du lotus bleu, que ce soit du +moins pour moi, qui vous préfère à toute la nature, +au ciel même et aux palais resplendissants +du sublime Indra, père des dieux et des hommes.»</p> + +<p>En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, +elle se jeta dans les bras de Corcoran. Il la serra +tendrement sur son coeur, la regarda un instant +et dit:</p> + +<p>«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature +à qui je ne peux rien refuser, tu le veux! +Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens, et +je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance +telle qu'il maudira à jamais le jour où il +forma le dessein de m'ôter ma couronne.... Louison! +Ici, Louison!...»</p> + +<p>La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint +frotter doucement sa belle tête sur les genoux +de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention les +yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée.</p> + +<p>«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention +à ce que je vais te dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.»</p> + +<p>La tigresse agita sa queue puissante et redoubla +d'attention.</p> + +<p>«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, +un homme que je soupçonne de mauvais desseins. +S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite +quelque trahison, je te charge de m'avertir.»</p> + +<p>Louison tourna successivement son mufle rose +garni de fortes moustaches vers les quatre points +cardinaux, cherchant sans doute où était le traître +et offrant d'en faire justice.</p> + +<p>«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire +appeler.... Sougriva, va le chercher toi-même et +amène-le ici de gré ou de force.»</p> + +<p>Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut +bientôt après, suivi du séditieux brahmine. +Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses +yeux profondément enfoncés dans leurs orbites +étaient pleins de flamme et de haine contenue; +ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées à +la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers +annonçaient l'instinct de la ruse et de la +destruction.</p> + +<p>Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, +et, dès les premiers mots, il jura qu'il avait toujours +regardé celui-ci comme son vrai maître et +seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de +Sougriva par des serments de fidélité qui ne persuadèrent +pas le Breton. Sa défiance redoubla +lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse +sur les papiers du brahmine montra tout +d'un coup, par un coup de théâtre inattendu, les +preuves d'une conspiration qui se tramait dans +l'ombre et dont Lakmana était le chef véritable. +Il s'agissait d'assassiner Corcoran à la prochaine +fête de la déesse Kaly.</p> + +<p>Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées +étaient découvertes. Il était sans défense aux +mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la +mort; mais c'était bien mal connaître la générosité +du Breton.</p> + +<p>«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais +je te méprise et je te laisse la vie. D'ailleurs, +quelque coupable que tu sois, tu n'as pas eu le +temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est +assez pour que je t'épargne. Je ne te ferai même +aucun mal. Je ne te prendrai ni ton palais, ni tes +roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne t'enfermerai +pas, je ne te mettrai pas hors d'état de +nuire; tu pourras courir, conspirer, crier, maudire, +calomnier, insulter; c'est ton droit; mais si +tu prends les armes contre moi, si tu cherches à +m'assassiner, tu es un homme mort. Je te donne +dès aujourd'hui un ami qui ne te quittera jamais +et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret, +car il est muet. Il est incorruptible, car il a +des moeurs frugales, et, excepté le sucre, il n'aime +rien de ce qui séduit les autres hommes. Quant +à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son +dévouement sont au-dessus de tout.... En deux +mots, c'est Louison.»</p> + +<p>A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et +trembla de tous ses membres.</p> + +<p>«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....</p> + +<p>—Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, +Louison sera ton amie. Si tu conspires, elle, +qui sait tout, l'apprendra bientôt et me le dira, +ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra +fin à la conspiration et au conspirateur.... Louison, +ma belle, donne à Sougriva une preuve de +ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»</p> + +<p>Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant +avec tendresse.</p> + +<p>«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde +ce brahmine. Est-ce un homme à qui l'on +peut se fier, oui ou non?»</p> + +<p>La tigresse s'approcha lentement du brahmine, +le flaira d'un air de mépris et regarda Corcoran +avec des yeux dont l'expression n'était pas douteuse.</p> + +<p>«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait +signe qu'elle a senti une odeur de coquin, et +qu'elle a des nausées.... Louison, ma chérie, +voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, +vous l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»</p> + +<p>A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit +tout effrayé du palais. Derrière lui, marchait +Louison avec une gravité admirable. On voyait +qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.</p> +<br><br><br> + +<h3>XXII</h3> + +<h3>De quel traître Louison fut victime.<br> +Epouvantable catastrophe.</h3> + + +<p>La générosité méprisante de Corcoran ne toucha +pas le coeur endurci de Lakmana. Il continua de +conspirer dans l'ombre, mais il renonça au projet +qu'il avait formé d'abord de tenter une révolte à +main armée dans les rues de Bhagavapour. La +société de Louison, dont il parvenait rarement à +se débarrasser, l'empêchait de se concerter aisément +avec les autres conspirateurs. Il n'était pas +éloigné de croire que la tigresse avait, par une +permission spéciale de Brahma, le pouvoir de lire +dans son coeur et de deviner toutes ses pensées.</p> + +<p>Cependant, il avait publiquement fait transporter +dans sa maison cinq ou six tonneaux de +poudre qu'il disait remplis de vin. Louison, quoique +très-curieuse, ne pouvait pas pénétrer ce +mystère, et Sougriva lui-même croyait que le +brahmine se contentait de remplir sa cave. Plusieurs +fois même il en fit la plaisanterie à Lakmana, +qui, sans s'émouvoir, lui promit de lui +faire goûter avant peu de jours ce vin exquis. +C'était, disait-il, du Château-Margaux de la première +qualité.</p> + +<p>Pendant qu'il feignait de rire et de ne songer +qu'aux festins, il préparait secrètement une terrible +catastrophe. Il avait fait déblayer un vieux +souterrain de cent pas de long qui, de sa maison, +communiquait par des détours connus de lui seul +avec une cave abandonnée du palais d'Holkar. +C'est dans cette cave, placée au-dessous de la +grande salle où devait se tenir la première réunion +du parlement mahratte, que Lakmana avait +fait placer par deux serviteurs fidèles ses six tonneaux +de poudre. Lui-même, pendant une absence +momentanée de Louison, qui allait souvent voir +Corcoran au palais, disposa la mèche fatale destinée +à mettre le feu aux poudres et à faire sauter +avec Corcoran et Sita les plus puissants seigneurs +du pays mahratte et tous ceux qui pouvaient lui +disputer le trône.</p> + +<p>Louison, toute spirituelle et pénétrante qu'elle +était, ne découvrit rien de tout ce manége. Pendant +les trois quarts de la journée, elle faisait son +devoir en conscience, suivant pas à pas le brahmine +et le regardant d'un oeil soupçonneux. Lui, +au contraire, toujours doux et caressant, cherchait +à gagner ses bonnes grâces. Il avait pensé +d'abord à l'empoisonner; mais Louison se défiait +de ses offres, et Corcoran lui avait d'ailleurs interdit +de dîner en ville, ce qui gênait un peu la tigresse. +Son seul défaut était la gourmandise. On +n'est pas parfaite.</p> + +<p>Lakmana, voyant qu'elle était sur ses gardes, +essaya de la conduire hors de Bhagavapour dans +l'espérance que la vue des grandes forêts tenterait +Louison, et qu'elle reprendrait à jamais sa liberté. +Louison le suivit avec plaisir et autant qu'il voulut +dans les jungles et dans les montagnes, mais +elle revint toujours au gîte avec lui.</p> + +<p>Cependant il fallait à tout prix s'en débarrasser. +Un matin il la conduisit dans la forteresse d'Ayodhyâ, +à dix lieues de Bhagavapour, qui était son +apanage et dont la garnison n'obéissait qu'à lui. +Au sommet de la tour principale, qui domine la +vallée de la Nerbuddah et d'où l'on aperçoit la +plus grande partie de la chaîne bleue des Ghâtes, +se trouve une chambre dont le plancher tout entier, +sauf un étroit espace, n'est qu'une vaste +trappe. C'est par là que le brahmine précipitait +ses ennemis dans des oubliettes d'une profondeur +de soixante pieds.</p> + +<p>Lakmana, toujours suivi de son inséparable +Louison, ouvrit la porte de cette chambre. La +tigresse, curieuse comme toutes les femmes et la +plupart des chattes, ennuyée d'ailleurs de l'obscurité +profonde de l'escalier qu'elle venait de +grimper à la suite du brahmine, n'eut pas plutôt +aperçu la fenêtre ouverte d'où l'on apercevait ce +paysage délicieux, sans égal dans l'univers, qu'elle +oublia sa prudence ordinaire et se précipita dans +la chambre. Mais, hélas! c'est là que l'attendait +le traître Lakmana.</p> + +<p>La trappe dont il venait de pousser le ressort, +céda tout à coup sous le poids de notre pauvre +amie qui tomba, sans pouvoir s'accrocher à rien, +dans un précipice effroyable. A peine eut-elle le +temps de pousser un cri et un rugissement et +d'invoquer la justice divine contre le perfide brahmine. +Sa chute produisit un bruit mat, pareil à +celui d'une grappe de raisin qu'on écraserait contre +un mur. Il se pencha sur l'ouverture, écouta +un instant, n'entendit plus rien et poussa, quoique +seul, un bruyant éclat de rire, qui dut faire frissonner +au fond des enfers Lucifer lui-même, son +cousin-germain.</p> + +<p>Puis il referma la porte, redescendit l'escalier, +monta en litière, escorté de quelques esclaves, +feignit de se diriger vers Bombay, afin qu'on crût +qu'il avait cherché un asile chez les Anglais, quitta +secrètement sa litière dès que la nuit fut venue et +rentra dans Bhagavapour et dans sa maison sans +être vu de personne.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/23.png"></p> + + + + +<p>Tout était prêt. Il avait fait périr le seul témoin +de ses actions dont il dut craindre le témoignage +ou les griffes, et le jour du crime approchait. Corcoran, +occupé d'autres soins et le croyant parti +pour Bombay, se félicitait d'une fuite qui le dispensait +de punir un conspirateur. Mais un sentiment +amer se mêlait à cette satisfaction. Il s'étonnait +de ne pas revoir Louison, autrefois si exacte +à lui faire sa cour, surtout à l'heure du dîner. Il +craignait qu'elle n'eût pas pu résister à l'attrait +de la vie sauvage et de la liberté. Il l'accusait +d'ingratitude. Hélas! Pauvre Louison! Il ne connaissait +pas l'infâme trahison dont elle avait été +victime. Bien moins encore savait-il où trouver +son lâche assassin.</p> + +<p>Enfin arriva le jour fixé pour la réunion des +représentants du peuple Mahratte. Une foule innombrable +remplissait les rues et les places de +Bhagavapour. Six cent mille Indous, venus de +trente lieues à la ronde bénissaient le nom de Corcoran +Sahib et de la belle Sita, la dernière descendante +des Raghouides.</p> + +<p>Tous deux, montés sur l'éléphant Scindiah, vêtus +d'habits d'or et d'argent, ornés de diamants et +de pierreries d'une valeur inestimable, s'avançaient +majestueusement dans la foule prosternée +qui admirait la jeunesse, la force et le génie de +Corcoran et l'incomparable et douce beauté de Sita, +quand ils eurent, suivis de tous les députés du +peuple, rendu hommage dans la grande pagode de +Bhagavapour au resplendissant Indra, l'Être des +êtres, père des dieux et des hommes, ils revinrent +en grande pompe vers le palais où Corcoran s'assit +sur son trône, ayant à ses côtés la fille d'Holkar +et en face de lui l'assemblée.</p> + +<p>Lakmana, caché derrière les persiennes de sa +maison vit passer le cortége et frémit de rage. La +mèche qui devait mettre le feu aux poudres et +faire sauter le roi et le parlement tout entier était +déjà prête. Il ne restait plus qu'à l'allumer, et elle +devait brûler pendant sept cents secondes, car Lakmana +ne voulait pas s'ensevelir dans son crime. +A côté de lui était son complice, un malheureux +esclave qui n'avait pas osé refuser son concours à +ce crime horrible, de peur d'être poignardé lui-même +par le traître Lakmana.</p> + +<p>Le brahmine attendit encore un quart d'heure +afin que l'assemblée tout entière eût le temps de +prendre place dans le palais. Puis, lentement, +sans remords, il alluma la mèche.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/24.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>Conclusion de cette admirable histoire.</h3> + + +<p>Pendant que l'assassin mettait la dernière main +à ses préparatifs, Corcoran se leva d'un air majestueux +et dit:</p> + +<p>«Représentants de la glorieuse nation Mahratte.</p> + +<p>«Si je vous ai convoqués aujourd'hui, contre +l'usage des rois mes prédécesseurs, c'est pour remettre +en vos mains le pouvoir dont Holkar mourant +m'a investi par droit d'adoption.</p> + +<p>«Je n'ai pas désiré le trône. Je ne veux m'y +asseoir que de votre consentement. Je ne veux +pas régner par le droit de la force, mais par votre +libre élection.»</p> + +<p>(Tout le peuple cria: «Vive à jamais Corcoran-Sahib! +Qu'il règne sur nous et sur nos enfants!») +Il reprit:</p> + +<p>«Tous les hommes naissent égaux et libres; +mais comme leur force à tous n'est pas égale, il +faut intervenir quelquefois entre eux pour protéger +les faibles et faire respecter la loi. C'est le devoir +que vous me chargez de remplir. Vous, faites +les lois suivant la justice, et respectez la liberté.</p> + +<p>«Mes prédécesseurs levaient par force deux +cent mille soldats. Je ne les imiterai pas. Je ne +veux garder sous les drapeaux que dix mille hommes,—tous +soldats volontaires. Cela suffit pour +maintenir l'ordre. Mais je veux donner des armes +à toute la nation afin qu'elle puisse défendre sa +liberté contre les Anglais s'ils reviennent, ou contre +moi si j'abuse de mon autorité.</p> + +<p>«L'impôt était de cent millions de roupies. Vous +verrez vous-mêmes l'an prochain à quelle somme +il faut le réduire. Pour moi, avec le trésor particulier +d'Holkar, je veux payer moi-même cette +année tous les services publics. Ce sera mon présent +de joyeux avénement au peuple Mahratte. +J'ai tout calculé. Trente millions de roupies suffisent +et au delà à tous les besoins de l'État.»</p> + +<p>A ces mots tout le monde se récria d'admiration. +Les députés pleuraient de tendresse. En aucun +temps, chez aucun peuple on n'avait vu le +roi payer ainsi pour la nation.</p> + +<p>Sougriva osa blâmer Corcoran de sa générosité.</p> + +<p>«Je sais bien ce que je fais, dit le Breton. Crois-tu +que je me soucie beaucoup des millions d'Holkar, +si durement extorqués à son peuple? Sita, qui +est meilleure que moi, ne regrette pas l'usage que +j'en fais. D'ailleurs, je suppose, pour beaucoup de +raisons, que je n'ai pas longtemps à régner, et je +suis bien aise de rendre le métier si difficile que +personne n'ose ou ne puisse prendre ma place +après moi.»</p> + +<p>Cependant le bruit des applaudissements s'était +apaisé, et Corcoran allait continuer son discours, +lorsqu'un grand tumulte se fit entendre à la grande +porte d'entrée: on vit tout le monde s'écarter et +donner des marques d'une frayeur épouvantable. +Déjà Sougriva s'avançait pour connaître la cause +de ce désordre, lorsqu'au milieu du passage laissé +vide, Louison s'avança lentement, couverte de +sang et portant dans sa gueule le corps inanimé +de Lakmana.</p> + +<p>A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur, +et Corcoran lui-même parut étonné.</p> + +<p>Louison déposa sur les marches du trône le +brahmine qui ne donnait plus aucun signe de vie, +et faisant signe à son maître de le suivre, reprit +le chemin par lequel elle était venue. Déjà +l'on murmurait dans la foule et l'on parlait de +lui tirer des coups de fusil pour venger la mort +du brahmine, mais le Breton devina l'intention +de la tigresse, et cria qu'elle était innocente et +qu'elle allait en donner la preuve.</p> + +<p>En effet, elle le conduisit tout droit à la maison +de Lakmana, descendit dans le souterrain et montra +les tonneaux de poudre, la traînée, la mèche +éteinte et un homme dangereusement blessé qui +avait le ventre ouvert d'un coup de griffe. C'était +le complice du brahmine, et il raconta lui-même +ce qui s'était passé.</p> + +<p>Louison n'était pas morte en tombant dans les +oubliettes de la tour d'Ayodhya. Elle était tombée +comme tombent les chats et les tigres, sur ses +pattes, et elle était demeurée étourdie de la chute +et presque évanouie au fond de cet affreux précipice, +pavé de rochers et d'ossements humains. Dès +que Lakmana fut parti, elle reprit ses sens et +s'orienta de son mieux. Par malheur, il n'y avait +ni porte ni fenêtre, si ce n'est à une hauteur de +soixante pieds. Encore en était-elle séparée par la +funeste trappe qui avait causé son malheur.</p> + +<p>Mais Louison n'était pas de ceux qui se désespèrent +et qui n'attendent leur salut que du ciel et du +hasard. Pendant trois jours et trois nuits sans se +lasser, elle creusa la terre et le rocher avec ses ongles +et ses griffes, n'ayant pour toute nourriture +qu'une demi-douzaine de rats, ce qui lui fit faire la +grimace, car elle était délicate et même un peu petite-maîtresse; +elle n'aimait que les fleurs, les parfums, +et les animaux des forêts. Cependant elle +vécut, c'était l'essentiel, et fit enfin son trou sous +terre comme une taupe. Après trois jours de travail +acharné, elle revit la lumière du soleil si +chère à tous les vivants, et se trouva libre à vingt +pas environ des remparts d'Ayodhya.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/25.png"></p> + + +<p>On juge aisément de quelle ardeur de vengeance +elle était animée. Elle courut tout d'un trait à +Bhagavapour, et sans s'occuper des détails de la +fête, elle enfonça d'un choc enragé la porte de la +maison de Lakmana, chercha partout le brahmine, +et le découvrit dans le souterrain, juste au moment +où il allait en sortir après avoir allumé la +terrible mèche.</p> + +<p>Le voir, bondir sur lui, le renverser d'un coup +de griffe, l'achever d'un coup de dent, et blesser +son complice fut l'affaire de quelques secondes. +Dans la lutte, la mèche s'éteignit (nouveau bonheur!) +et Louison très-fière de son exploit, quoiqu'elle +n'en connût pas tout le prix, se montra, +comme on l'a vue plus haut dans l'assemblée, et +avertit le peuple de Bhagavapour du danger qu'il +avait couru.</p> + +<br><hr><br> + +<p>Est-il besoin maintenant de continuer ce récit, +de mentionner la joie publique, le couronnement +de Corcoran et de Sita, et toutes les splendeurs +dont ce couronnement fut suivi? On devine assez +que Louison ne fut pas oubliée dans les actions de +grâces que le peuple tout entier rendit à Brahma +et à Wichnou, et l'on supposa, plus que jamais, +que la déesse Kaly avait pris la forme d'une tigresse +pour se montrer aux hommes.</p> + + +<p>FIN DU PREMIER VOLUME.</p> + +<h3>TABLE.</h3> + + + + + +<p>I. L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.</p> + +<p>II. Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance +avec Louison.</p> + +<p>III. D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.</p> + +<p>IV.</p> + +<p>V.</p> + +<p>VI.</p> + +<p>VII. La chasse au rhinocéros.</p> + +<p>VIII. Conversation émouvante de Louison et du capitaine +Corcoran avec le colonel Barclay.</p> + +<p>IX. Au galop! Au galop! Hurrah!</p> + +<p>X. A l'assaut! A l'assaut!</p> + +<p>XI. Sortie des assiégés.</p> + +<p>XII. Donnez-moi cet Anglais.—Que veux-tu en faire?—Le +pendre.—Bien volontiers.</p> + +<p>XIII. La toilette du capitaine.</p> + +<p>XIV. Comment l'assiégeant devint l'assiégé.</p> + +<p>XV. Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur +le dos du puissant Scindiah, aux pieds de la belle +Sita.</p> + +<p>XVI. Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses +du chat aux neuf queues.</p> + +<p>XVII. Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.</p> + +<p>XVIII. Comment le dividende de la Compagnie des Indes se +trouva réduit à rien par l'industrie de Corcoran, ce +qui fit gémir plusieurs gros actionnaires.</p> + +<p>XIX. Conversation philosophique et intéressante sur les +devoirs de la royauté chez les Mahrattes. Oraison +funèbre d'Holkar.</p> + +<p>XX. Suite du précédent.</p> + +<p>XXI. De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine +Lakmana, et des devoirs de l'amitié.</p> + +<p>XXII. De quel traître Louison fut victime. Épouvantable +catastrophe.</p> + +<p>XXIII. Conclusion de cette admirable histoire.</p> + + + +<p>FIN DE LA TABLE.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais +authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS *** + +***** This file should be named 16743-h.htm or 16743-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/4/16743/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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