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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:35 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais authentiques
+du capitaine Corcoran, Première Partie, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: September 24, 2005 [EBook #16743]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
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+
+
+
+
+ AVENTURES
+ MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES
+ DU CAPITAINE
+ CORCORAN
+
+[Illustration: Le capitaine Corcoran.]
+
+
+
+ PAR
+
+ A. ASSOLLANT
+
+
+ ILLUSTRÉE DE 25 VIGNETTES DESSINÉES SUR BOIS
+
+ PAR A. DE NEUVILLE
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+PARIS
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+
+
+ 1898
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+
+
+ I
+
+L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.
+
+Ce jour-là,--le 29 septembre 1856,--vers trois heures de l'après-midi,
+l'Académie des sciences de Lyon était en séance et dormait unanimement.
+Il faut dire, pour l'excuse de messieurs les académiciens, qu'on leur
+lisait depuis midi le _Résumé_ succinct des travaux du célèbre docteur
+Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, sur l'empreinte que laisse dans la
+poussière la patte gauche d'une araignée qui n'a pas déjeuné. Du reste,
+aucun des dormeurs ne s'était rendu sans combat. L'un, avant d'appuyer
+ses coudes sur la table et sa tête sur ses coudes, avait essayé
+d'esquisser à la plume le profil d'un sénateur romain, mais le sommeil
+l'avait surpris au moment où sa main savante traçait les plis de la
+toge; un autre avait construit un vaisseau de ligne avec une feuille de
+papier blanc, et le doux ronflement qu'il faisait entendre semblait un
+vent léger destiné à enfler les voiles du navire. Le président seul,
+penché en arrière et appuyé sur le dossier de son fauteuil, dormait
+avec dignité, et,--la main sur la sonnette, comme un soldat sous les
+armes,--gardait une attitude imposante.
+
+Pendant ce temps, le flot coulait toujours, et M. le docteur Maurice
+Schwartz, de Schwartzhausen, se perdait en considérations infinies sur
+l'origine et les conséquences probables de ses découvertes. Tout à
+coup l'horloge sonna trois coups et tout le monde s'éveilla. Alors le
+président prit la parole:
+
+«Messieurs, dit-il, les quinze premiers chapitres du beau livre dont
+nous venons d'entendre la lecture contiennent tant de vérités nouvelles
+et fécondes, que l'Académie, tout en rendant hommage au génie de M. le
+docteur Schwartz, ne sera pas fâchée, je crois, de remettre à la semaine
+prochaine la lecture des quinze chapitres suivants. Par là, chacun de
+nous aura plus de temps pour creuser et approfondir ce magnifique sujet
+et pour proposer, s'il y a lieu, ses objections à l'auteur.»
+
+M. Schwartz ayant donné son consentement, on se hâta de remettre la
+lecture à un autre jour et de parler d'autre chose.
+
+Alors un petit homme se leva, qui avait la barbe et les cheveux blancs,
+les yeux vifs, le menton pointu, et dont la peau semblait collée sur les
+os, tant il était maigre et décharné. Il fit signe qu'il allait parler,
+et tout le monde aussitôt garda le silence, car il était de ceux qu'on
+écoute et qu'on se garde d'interrompre.
+
+«Messieurs, dit-il, notre très-honorable et très-regretté collègue,
+M. Delaroche, est mort à Suez le mois dernier, au moment où il allait
+s'embarquer pour l'Inde, et chercher dans les montagnes des Ghâtes, vers
+la source du Godavery, le Gouroukaramtâ, premier livre sacré des Indous,
+antérieur même aux Védas, qu'on dit être caché par les indigènes à
+la vue des Européens. Cet homme généreux, dont le souvenir restera
+éternellement cher à tous les amis de la science, se voyant mourir, n'a
+pas voulu laisser son oeuvre imparfaite. Il a légué cent mille francs
+à celui qui voudra se charger de la recherche de ce beau livre, dont
+l'existence, si l'on en croit les dires des brames, ne peut pas être
+mise en doute. Par son testament il institue votre illustre Académie
+son exécutrice testamentaire, et vous prie de choisir vous-mêmes le
+légataire. Ce choix offre d'ailleurs plus d'une difficulté, car le
+voyageur que vous enverrez dans l'Inde doit être robuste pour résister
+au climat, courageux pour braver la dent des tigres, la trompe des
+éléphants et les piéges des brigands indous; il doit même être rusé
+pour tromper la jalousie des Anglais, car la Société royale asiatique
+de Calcutta a fait d'inutiles recherches et ne voudrait pas laisser à un
+Français l'honneur de découvrir le livre sacré. De plus, il faut qu'il
+connaisse le sanscrit, le parsi et toutes les langues vulgaires ou
+sacrées de l'Inde. Ce n'est donc pas une petite affaire, et je propose à
+l'Académie de mettre ce choix au concours.»
+
+Ce qui fut fait sur l'heure, et chacun alla dîner.
+
+Les concurrents se présentèrent en foule et briguèrent les suffrages
+de l'Académie; mais l'un était faible de complexion, l'autre était
+ignorant, un troisième ne connaissait des langues orientales que
+le chinois ou le turcoman, ou le pur japonais. Bref, plusieurs mois
+s'écoulèrent sans que l'Académie eût fait un choix entre les candidats.
+
+Enfin, le 26 mai 1857, l'Académie étant en séance, on remit au président
+la carte d'un étranger qui demandait à être admis sur-le-champ.
+
+Sur cette carte était le nom: Le capitaine Corcoran.
+
+«Corcoran! dit le président. Corcoran! Quelqu'un connaît-il ce nom-là?»
+
+Personne ne le connaissait. Mais l'assemblée, qui était curieuse comme
+toutes les assemblées, voulut voir l'étranger.
+
+La porte s'ouvrit et le capitaine Corcoran parut.
+
+C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans à peine, qui se présenta
+simplement, sans modestie et sans orgueil. Son visage était blanc et
+sans barbe. Dans ses yeux, d'un vert de mer, se peignaient la franchise
+et l'audace. Il était vêtu d'un paletot de laine alpaga, d'une chemise
+rouge et d'un pantalon de coutil blanc. Les deux bouts de sa cravate,
+nouée à la _colin_, pendaient négligemment sur sa poitrine.
+
+«Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez dans l'embarras, et je
+viens vous offrir mes services.
+
+--Dans l'embarras! interrompit le président d'un air hautain, vous vous
+trompez, monsieur. L'Académie des sciences de Lyon n'est jamais dans
+l'embarras, non plus qu'aucune autre académie. Je voudrais bien savoir
+ce qui embarrasse une société savante qui compte parmi ses membres,
+j'ose le dire,--mettant à part l'homme qui a l'honneur de la
+présider,--tant de beaux génies, de belles âmes et de nobles coeurs....»
+
+Ici l'orateur fut interrompu par trois salves d'applaudissements.
+
+«Puisqu'il en est ainsi, répliqua Corcoran, et que vous n'avez besoin de
+personne, j'ai l'honneur de vous saluer.»
+
+Il fit demi-tour à gauche et s'avança vers la porte.
+
+«Eh! monsieur, lui dit le président, que de vivacité! Dites-nous au
+moins le sujet de votre visite.
+
+--Voici, répondit Corcoran, vous cherchez le Gouroukaramtâ, n'est-ce
+pas?»
+
+Le président sourit d'un air ironique et bienveillant à la fois.
+
+«Et c'est vous, monsieur, dit-il, qui voulez découvrir ce trésor?
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Vous connaissez les conditions du legs de M. Delaroche, notre savant
+et regretté confrère?
+
+--Je les connais.
+
+--Vous parlez anglais?
+
+--Comme un professeur d'Oxford.
+
+--Et vous pouvez en donner une preuve sur-le-champ?
+
+--_Yes sir_, dit Corcoran. _You are a stupid fellow_. Voulez-vous
+quelque autre échantillon de ma science?
+
+--Non, non, se hâta de dire le président, qui n'avait de sa vie entendu
+parler la langue de Shakspeare, excepté au théâtre du Palais-Royal.
+C'est fort bien, cher monsieur.... Et vous connaissez aussi le sanscrit,
+je suppose?
+
+--Quelqu'un de vous, messieurs, serait-il assez bon pour demander un
+volume de Baghavatâ Pouranâ? J'aurai l'honneur de l'expliquer à livre
+ouvert.
+
+--Oh! oh! dit le président. Et le parsi? et l'indoustani?»
+
+Corcoran haussa les épaules.
+
+«Un jeu d'enfant!» dit-il.
+
+Et tout de suite, sans hésiter, il commença dans une langue inconnue
+un discours qui dura dix minutes. Toute l'assemblée le regardait avec
+étonnement.
+
+Quand il eut fini de parler:
+
+«Savez-vous, dit-il, ce que j'ai eu l'honneur de vous raconter là?
+
+--Par la planète que M. Le Verrier a découverte! répondit le président,
+je n'en sais pas le premier mot.
+
+--Eh bien! dit Corcoran, c'est de l'indoustani. C'est ainsi qu'on parle
+à Kachmyr, dans le Nepâl, le royaume de Lahore, le Moultan, l'Aoude, le
+Bengale, le Dekkan, le Carnate, le Malabar, le Gandouna, le Travancor,
+le Coïmbetour, le Maissour, le pays des Sikhs, le Sindhia, le Djeypour,
+l'Odeypour, le Djesselmire, le Bikanir, le Baroda, le Banswara, le
+Noanagar, l'Holkar, le Bopal, le Baitpour, le Dolpour, le Satarah et
+tout le long de la côte de Coromandel.
+
+--Très-bien! monsieur. Très-bien! s'écria le président. Il ne nous reste
+plus qu'une question à vous faire. Excusez mon indiscrétion. Nous sommes
+chargés, par le testament de notre regrettable ami, d'une si lourde
+responsabilité, que nous ne saurions trop....
+
+--Bon! dit Corcoran. Parlez librement, mais vite, car Louison m'attend.
+
+--Louison! reprit le président avec dignité. Qui est cette jeune
+personne?
+
+--C'est une amie qui me suit dans tous mes voyages.»
+
+A ces mots, on entendit un bruit de pas précipités dans la salle
+voisine. Puis une porte fut fermée avec un grand fracas.
+
+«Qu'est cela? demanda le président.
+
+--C'est Louison qui s'impatiente.
+
+--Eh bien, qu'elle attende, continua le président. Notre Académie n'est
+pas, je suppose, aux ordres de Mme ou Mlle Louison.
+
+--Comme il vous plaira,» dit Corcoran.
+
+Et, prenant un fauteuil que personne n'avait eu la politesse de lui
+offrir, il s'assit, commodément appuyé pour écouter le discours de
+l'académicien.
+
+Or, le savant homme était fort en peine pour trouver un exorde, car on
+avait oublié de mettre sur la table de l'eau et du sucre, et chacun
+sait que le sucre et l'eau sont les deux mamelles de l'éloquence. Pour
+réparer cet oubli impardonnable, il tira le cordon de la sonnette.
+
+Mais personne ne parut.
+
+«Ce garçon de salle est bien négligent, dit-il enfin; je le ferai
+renvoyer.»
+
+Et il sonna deux fois, trois fois, cinq fois, mais toujours inutilement.
+
+«Monsieur, dit Corcoran qui eut pitié de son martyre, ne sonnez plus. Ce
+garçon se sera pris de querelle avec Louison et aura quitté la salle.
+
+--Avec Louison! s'écria le président. Mais cette jeune personne est donc
+d'un bien mauvais caractère?
+
+--Non. Pas trop mauvais. Mais il faut savoir la prendre. Il aura voulu
+la brusquer. Elle est si jeune, elle se sera emportée, probablement.
+
+--Si jeune! Quel âge a donc Mlle Louison?
+
+--Cinq ans tout au plus, dit Corcoran.
+
+--Oh! à cet âge-là, il est facile d'en venir à bout.
+
+--Je ne sais pas. Elle égratigne quelquefois, elle mord....
+
+--Mais, monsieur, dit le président, il n'y a qu'à la transporter dans
+une autre salle.
+
+--C'est difficile, répliqua Corcoran. Louison est volontaire; elle n'est
+pas habituée à se voir contrariée. Elle est née sous les tropiques,
+et ce climat brûlant a excité encore l'ardeur naturelle de son
+tempérament....
+
+--Voyons, dit le président, c'est assez causer de Mlle Louison.
+L'Académie a quelque chose de plus important à faire. Je reviens à notre
+interrogatoire. Vous êtes d'une santé robuste, monsieur?
+
+--Je le suppose, répliqua Corcoran. J'ai eu deux fois le choléra, une
+fois la fièvre jaune, et me voilà. J'ai mes trente-deux dents, et
+quant à mes cheveux, touchez vous-même et voyez s'ils ressemblent à une
+perruque.
+
+--C'est bien. Et vous êtes vigoureux, j'espère?
+
+--Euh! dit Corcoran, un peu moins que mon défunt père, mais assez pour
+ma consommation journalière.»
+
+En même temps, il regarda autour de lui, et, voyant que la fenêtre était
+scellée de gros barreaux de fer, il prit d'une main l'un des barreaux
+et, sans effort apparent, il le tordit comme un bâton de cire rouge
+ramolli par le feu.
+
+«Diable! voilà un vigoureux gaillard, s'écria un des académiciens.
+
+--Oh! répliqua Corcoran d'un air tranquille ceci n'est rien. Mais si
+vous me montrez un canon de 36, je m'engagerai volontiers à le porter
+sur la montagne de Fourvières.»
+
+L'admiration des assistants commençait à devenir de l'épouvante.
+
+«Et, continua le président, vous avez vu le feu, je suppose?
+
+--Une douzaine de fois, dit Corcoran. Pas davantage. Dans les mers de
+la Chine et de Bornéo, vous savez, un capitaine marchand doit toujours
+avoir quelques caronades à bord pour se défendre des pirates.
+
+--Vous avez tué des pirates?
+
+--A mon corps défendant, répliqua le marin, et deux ou trois cents tout
+au plus. Oh! je n'étais pas seul à la besogne, et sur ce nombre, je n'en
+ai guère tué plus de vingt-cinq ou trente pour ma part. Mes matelots ont
+fait le reste.»
+
+A ce moment, la séance fut interrompue.
+
+On entendit dans la salle voisine le bruit d'une et de plusieurs
+chaises, qu'une personne inconnue venait de renverser.
+
+«C'est insupportable! s'écria le président. Il faut voir ce que c'est.
+
+--Quand je vous disais qu'il ne fallait pas impatienter Louison! dit
+Corcoran. Voulez-vous que je l'amène ici pour la calmer? Elle ne peut
+pas vivre sans moi.
+
+--Monsieur, répliqua assez aigrement un académicien, quand on a chez soi
+un enfant morveux, on le mouche; ou quinteux, on le corrige; ou criard,
+on le met au lit; mais on ne l'amène pas dans l'antichambre d'une
+société savante!
+
+--Vous n'avez plus de questions à faire? demanda Corcoran sans
+s'émouvoir.
+
+--Pardon! une encore, monsieur, dit le président en raffermissant sur
+son nez ses lunettes d'or avec l'index de la main droite. Êtes-vous?...
+voyons, vous êtes brave, fort et bien portant, cela se voit. Vous
+êtes savant, et vous nous l'avez prouvé en nous parlant couramment
+l'indoustani, qu'aucun de nous ne comprend; mais, voyons, êtes-vous....
+comment dirai-je?... fin et rusé, car vous savez qu'il faut l'être
+pour voyager chez ces peuples perfides et cruels. Et, quelque désir que
+l'Académie ait de vous décerner le prix proposé par notre illustre
+ami Delaroche, quelque passion qu'elle ait de retrouver le fameux
+Gouroukaramtâ que les Anglais ont cherché vainement dans toute la
+presqu'île de l'Inde, cependant nous nous ferions un cas de conscience
+d'exposer une vie aussi précieuse que la vôtre, et....
+
+--Si je suis ou non rusé, interrompit Corcoran, je l'ignore. Mais
+je sais que mon crâne étant celui d'un Breton de Saint-Malo, et
+les poignets qui pendent au bout de mes deux bras étant d'une rare
+pesanteur, et mon revolver étant de bonne fabrique, et mon dirk écossais
+étant d'une trempe sans pareille, je n'ai encore vu nul être vivant qui
+ait mis impunément la main sur moi. C'est aux poltrons d'être rusés.
+Dans la famille des Corcoran, on fait son trou devant soi, comme un
+boulet de canon, et l'on passe.
+
+--Mais, dit encore le président, quel est donc cet affreux vacarme?
+C'est encore, je suppose, Mlle Louison qui s'amuse? Allez la calmer un
+instant, monsieur, ou la menacer du fouet, car on n'y peut plus tenir.
+
+--Ici, Louison, ici!» s'écria Corcoran sans quitter son fauteuil.
+
+A cet appel, la porte s'ouvrit comme enfoncée par une catapulte, et
+l'on vit apparaître un tigre royal d'une grandeur et d'une beauté
+extraordinaires. D'un bond, l'animal s'élança par-dessus la tête des
+académiciens et vint tomber aux pieds du capitaine Corcoran.
+
+«Eh bien! Louison, eh bien! ma chère! dit le capitaine, vous faites
+du bruit dans l'antichambre, vous dérangez la société! C'est fort mal;
+couchez-vous! Si vous continuez, je ne vous mènerai plus dans le monde.»
+
+Cette menace parut causer une terrible frayeur à Louison.
+
+
+
+ II
+
+Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec Louison.
+
+Mais quelle que fût l'émotion de Louison lorsque le capitaine Corcoran
+l'eut menacée de ne plus la conduire dans le monde, à coup sûr cette
+émotion n'approchait pas de celle dont furent saisis les membres
+de l'illustre Académie des sciences (de Lyon). Et si l'on veut bien
+réfléchir que leur profession habituelle étant d'être savants et non
+de jongler avec les tigres du Bengale, peut-être ne leur saura-t-on pas
+mauvais gré d'avoir eu leur part de faiblesse humaine.
+
+Leur première pensée fut de regarder du côté de la porte et de
+se précipiter dans la salle voisine, d'où ils comptaient gagner
+l'antichambre qui aboutit à un bel escalier par où l'on descend dans la
+rue.
+
+Là, il ne leur serait pas difficile de gagner du terrain, car un bon
+fantassin, lorsqu'il ne porte sur son dos ni vivres ni bagages, peut
+faire aisément douze kilomètres à l'heure.
+
+Or, l'académicien le plus éloigné de son domicile n'avait guère plus
+d'un kilomètre ou deux à mesurer avant d'arriver au but, c'est-à-dire
+au coin de sa cheminée. Il avait donc de grandes chances d'échapper en
+quelques minutes à la société de Louison.
+
+Quelque long que semble ce raisonnement lorsqu'on l'écrit sur le papier,
+il fut fait avec une rapidité si grande et si unanime, qu'en un clin
+d'oeil tous les académiciens se levèrent et voulurent prendre la fuite.
+
+Le président lui-même, bien qu'en toute circonstance il dût donner
+l'exemple, et qu'en celle-ci il eût montré tout le zèle imaginable,
+n'arriva pourtant que le dix-neuvième à la porte d'entrée brisée par le
+choc de Louison.
+
+Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil. Louison, qui s'ennuyait
+d'être enfermée, devina leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre
+l'air.
+
+En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la deuxième fois
+par-dessus leurs têtes et tomba justement devant M. le secrétaire
+perpétuel, qui se hâtait de sortir le premier. Cet homme vénérable fit
+un pas en arrière, et en aurait fait volontiers plusieurs autres, si les
+pieds de ceux qui le suivaient n'avaient été un obstacle insurmontable.
+
+A la vérité, quand on vit que Louison servait d'avant-garde, tout le
+monde se hâta de reculer, et le secrétaire perpétuel fut dégagé. Sa
+perruque seule eut quelques faux plis.
+
+Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le grand trot et se
+promenait dans la salle d'attente comme un jeune lévrier qui va partir
+pour la chasse. Elle regardait les académiciens avec des yeux vifs
+et pleins de malice, et paraissait attendre les ordres du capitaine
+Corcoran.
+
+L'Académie fut fort indécise. Sortir n'était pas sûr à cause des
+caprices de Louison. Rester était moins sûr encore.
+
+On se groupait, on se pelotonnait dans un coin de la salle. On entassait
+fauteuils sur fauteuils pour former une barricade.
+
+Enfin le président, qui était un homme sage, ainsi qu'on a pu en juger
+par ses discours, émit tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait
+honneur et plaisir à tous les membres présents de l'honorable assemblée,
+s'il consentait à «filer par le chemin le plus direct et le plus court.»
+
+Bien que le mot _filer_ ne fût pas très-parlementaire, Corcoran ne s'en
+offensa point, sachant bien qu'il est des minutes où l'on n'a pas le
+temps de choisir ses mots.
+
+«Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement que....
+
+--Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez! s'écria le secrétaire
+perpétuel. Je ne sais ce que votre Louison regarde en moi, mais elle me
+donne froid dans le dos.»
+
+Effectivement, Louison était fort intriguée. Dans la confusion de la
+mêlée, M. le secrétaire avait, sans y prendre garde, laisser glisser sa
+perruque sur son épaule droite; de sorte que le crâne paraissait tout nu
+aux yeux de Louison, et ce spectacle nouveau l'étonnait beaucoup.
+
+Corcoran s'en aperçut, et, sans dire un mot, il montra le chemin à
+Louison et s'avança vers la seconde porte d'entrée.
+
+Mais cette porte était solidement barricadée en dehors. Et, pour comble
+de malheur, comme elle était en bronze, Corcoran lui-même n'aurait pu
+l'ébranler. Cependant il fit un effort et donna un tel coup d'épaule,
+que la porte et la muraille tremblèrent et que la maison tout entière
+en parut ébranlée. Il allait en donner un second, mais le président
+l'arrêta.
+
+«Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez tomber la maison sur nos
+têtes.
+
+--Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je vois un moyen.... Nous
+allons passer par la fenêtre, Louison et moi.»
+
+[Illustration: M. le secrétaire avait laissé glisser sa perruque. (Page
+18.)]
+
+Le président eut un mouvement de générosité.
+
+«Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut desceller les
+barreaux de fer. De plus, il y a trente pieds depuis la fenêtre jusqu'au
+pavé de la rue. Vous aller vous casser le cou. Quant à votre vilain
+animal....
+
+--Chut! répondit Corcoran. Ne dites pas de mal de Louison. Elle est
+très-susceptible. Elle se fâcherait.... Quant aux barreaux, c'est peu de
+chose.»
+
+Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort apparent.
+
+«Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.»
+
+A vrai dire, l'Académie était partagée entre la crainte de le voir se
+casser le cou et le plaisir de dire adieu à Louison.
+
+Corcoran s'assit sur la fenêtre et se disposa à descendre dans la rue
+en s'aidant des sculptures et des saillies de la muraille. Mais, tout à
+coup, le président le rappela.
+
+«Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous laisser seuls avec
+Louison?
+
+--Ma foi! répliqua Corcoran, il faut bien que quelqu'un passe le
+premier, et jamais Louison ne sautera si je ne lui donne pas l'exemple.
+
+--Oui, reprit le président; mais si, quand vous serez descendu, Louison
+refuse de sauter?
+
+--Ah! si le ciel tombait, répliqua Corcoran, bien des allouettes
+seraient prises. Une dernière fois, faut-il descendre, oui ou non?
+
+--Faites descendre Louison d'abord, dit le président.
+
+--C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends Louison par la peau
+du cou et si je la jette par la fenêtre, Louison, qui est fantasque,
+ne m'attendra pas, et se mettra à courir dans les rues, et dévorera
+peut-être dix ou douze personnes avant que j'aie pu venir à leur
+secours. Vous ne connaissez pas l'appétit de Louison! Et justement il
+est quatre heures, et elle n'a pas fait son _lunch_. Car elle fait son
+lunch tous les jours à une heure après-midi, comme la reine Victoria.
+Sabre et mitraille! elle n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite
+étourderie!»
+
+Au mot de _lunch_, les yeux de Louison étincelèrent de plaisir.
+
+Elle regarda l'un des académiciens, brave homme, bien portant, gros,
+gras, frais et rose, ouvrit et ferma deux ou trois fois les mâchoires
+et fit claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'académicien, son
+regard se porta sur Corcoran. Elle paraissait lui demander si le moment
+était venu de _luncher_. L'académicien vit ces deux regards et pâlit.
+
+«Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma belle, ajouta-t-il
+en caressant Louison, tiens-toi tranquille. Si tu ne lunches pas
+aujourd'hui, tu luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas être sur sa
+bouche.»
+
+Ici Louison gronda légèrement.
+
+«Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant sa cravache. Silence ou
+vous aurez affaire à Sifflante!»
+
+Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de Sifflante qui calma la
+tigresse? Elle se coucha à plat ventre en frottant sa belle tête contre
+la jambe de son ami en imitant le ron ron des chats.
+
+«Messieurs, dit le président, je vous invite à vous rasseoir. Si la
+porte est fermée et barricadée c'est sans doute parce que le portier est
+allé chercher du secours. Prenons patience en l'attendant, et si vous
+voulez, pour ne pas perdre de temps, examinons sur-le-champ le beau
+travail de notre savant confrère M. Crochet sur l'origine et la
+formation de la langue mandchoue.
+
+--Il s'agit bien de mandchou, interrompit en grognant un des
+académiciens. Je donnerais le mandchou, tous ses composés, tous ses
+dérivés, et par-dessus le marché le japonais et le thibétain, pour me
+chauffer à l'heure qu'il est les pieds au coin de mon feu. A-t-on jamais
+vu un coquin de portier comme celui-là? Brigand! je lui casserai ma
+canne sur les épaules!
+
+--Je crois, suggéra le secrétaire perpétuel, que l'honorable assemblée
+ne jouit pas tout à fait du calme moral qui est si propre à favoriser
+les investigations de la science, en sorte qu'il paraîtra peut-être
+convenable de remettre à un autre jour l'affaire des Mandchous. En
+revanche, s'il plaisait au capitaine de nous raconter par suite de
+quelles aventures nous nous trouvons aujourd'hui face à face avec Mlle
+Louison....
+
+--Oui, reprit le président, capitaine, racontez-nous vos aventures et
+surtout l'histoire de votre jeune amie.»
+
+Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commença son discours en ces
+termes:
+
+
+
+ III
+
+D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.
+
+«Peut-être avez-vous entendu parler, messieurs, du célèbre Robert
+Surcouf, de Saint-Malo. Son père était le propre neveu du beau-frère
+de mon bisaïeul. Le très-illustre et très-savant Yves Quaterquem[1],
+aujourd'hui membre de l'Institut de Paris, et qui a découvert, comme
+chacun sait, le moyen de diriger les ballons, est mon cousin germain.
+Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnommé Barberousse était au collége
+en même temps que feu M. le vicomte François de Chateaubriand, et eut
+l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer son poing fermé sur l'oeil du
+vicomte, pendant la récréation, entre quatre heures et demie et cinq
+heures de l'après-midi. Vous voyez, messieurs, que je suis de bonne
+maison, et que les Corcoran peuvent lever haut la tête et regarder le
+soleil en face.
+
+[Note 1: Voir _les Amours de Quaterquem_.]
+
+De moi-même j'ai peu de chose à dire. Je suis né une ligne de pêche à la
+main. Je montais seul dans la barque de mon père à l'âge où les autres
+enfants connaissent à peine l'alphabet, et quand mon père eut péri en
+portant secours à un bateau pêcheur en détresse, je m'embarquai sur _la
+Chaste Suzanne_, de Saint-Malo, qui allait pêcher la baleine vers le
+détroit de Behring; après trois ans de courses vers le pôle nord et le
+pôle sud, je passai de _la Chaste Suzanne_ sur _la Belle-Émilie_, de _la
+Belle-Émilie_ sur le _Fier-Artaban_ et du _Fier-Artaban_ sur le _Fils
+de la Tempête_, un brick ailé qui file ses dix-huit noeuds à l'heure,
+toutes voiles dehors.
+
+--Monsieur, interrompit le secrétaire perpétuel de l'Académie, vous nous
+avez promis l'histoire de Louison.
+
+--Prenez patience, répliqua Corcoran, la voici.»
+
+Mais un bruit lointain de tambours lui coupa la parole. On battait le
+rappel.
+
+--Qu'est ceci? demanda le président avec inquiétude.
+
+--Je devine, répondit Corcoran. C'est le portier effrayé qui a barricadé
+la porte et qui est allé demander du secours au poste voisin. Poltron,
+va!
+
+--Parbleu! dit un académicien, il aurait bien mieux fait de laisser
+la porte ouverte. Je ne perdrais pas mon temps à écouter l'histoire de
+Louison.
+
+--Attention! dit le capitaine. Voici qui devient sérieux. On sonne le
+tocsin.»
+
+Effectivement le tocsin retentit au clocher le plus voisin, et se
+communiqua bientôt à tous les autres avec la rapidité de la flamme
+poussée par le vent.
+
+«Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine. L'affaire sera chaude,
+ma pauvre Louison, car je vois qu'on va t'assiéger comme une place
+forte....»
+
+Pour revenir à mon histoire, messieurs, c'était vers la fin de
+l'année de 1853, j'avais fait construire _le Fils de la Tempête_ à
+Saint-Nazaire, et je venais de décharger dans le port de Batavia sept
+ou huit cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire était bonne. Donc,
+content de moi, de mon prochain, de la divine Providence et de l'état
+de mes affaires, je résolus un jour de prendre un plaisir qu'on n'a pas
+souvent sur mer: c'est celui de la chasse au tigre.
+
+Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui est, d'ailleurs,
+le plus bel animal de la création,--regardez Louison,--a reçu
+malheureusement du ciel un appétit extraordinaire. Il aime le boeuf,
+l'hippopotame, la perdrix, le lièvre; mais ce qu'il préfère à tout,
+c'est le singe, à cause de sa ressemblance avec l'homme; et l'homme,
+à cause de sa supériorité sur le singe. De plus, il est délicat, il ne
+mange jamais deux fois du même morceau, et par exemple, si Louison avait
+dévoré à déjeuner une épaule de M. le secrétaire perpétuel, rien ne
+pourrait l'obliger à goûter de l'autre épaule à l'heure du _lunch_. Elle
+est friande comme un chat d'évêque. (Ici le secrétaire fit la grimace.)
+
+«Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je sais bien que Louison aurait
+tort, et que les deux épaules se valent: mais c'est son caractère; on ne
+se refait pas.»
+
+Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'épaule, et chaussé de
+grandes bottes comme un Parisien qui va chercher un lièvre dans la
+plaine Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornélius Van Crittenden, voulait
+me faire accompagner par deux Malais chargés de dépister le tigre et de
+se faire manger à ma place, si par hasard le tigre était plus habile que
+moi. Vous entendez bien que moi, René Corcoran, dont le bisaïeul était
+l'oncle du père de Robert Surcouf, je me mis à rire en entendant cette
+proposition. On est Malouin, ou l'on n'est pas Malouin, n'est-ce pas?
+Or, je suis Malouin, et, de mémoire d'homme, on n'a jamais entendu
+parler d'un Malouin mangé par un tigre. Du reste, la réciproque est
+vraie, et l'on ne sert pas souvent de tigres sur la table des Malouins.
+
+Cependant, comme, après tout, il me fallait des aides pour transporter
+ma tente et mes provisions, les deux Malais me suivirent, conduisant un
+chariot.
+
+Je rencontrai d'abord, à quelques lieues de Batavia, une rivière assez
+profonde qui traversait la forêt des singes, aussi grande et plus
+peuplée d'animaux carnassiers que le département même de la Seine.
+C'est dans ces épais fourrés qu'on trouve le lion, le tigre, le boa
+constrictor, la panthère et le caïman, les plus féroces de toutes les
+bêtes de la création,--l'homme seul excepté, qui tue sans besoin et pour
+le plaisir de tuer.
+
+Dès qu'il fut dix heures du matin, la chaleur devint si forte, que les
+Malais eux-mêmes, accoutumés pourtant à leur propre climat, demandèrent
+grâce et se couchèrent à l'ombre. Pour moi, je m'étendis dans le
+chariot, la main sur ma carabine, car je craignais quelque surprise, et
+dormis profondément.
+
+Un spectacle étrange m'attendait au réveil.
+
+La rivière sur le bord de laquelle j'avais établi mon campement était
+appelée Mackintosh, du nom d'un jeune Écossais qui était venu chercher
+fortune à Batavia. Un jour, comme il la remontait en bateau avec
+quelques amis, un coup de vent jeta son chapeau dans la rivière.
+Mackintosh étendit le bras pour le ressaisir, mais au moment où il le
+touchait, une gueule effroyable et qui semblait appartenir à quelque
+tronc d'arbre flottant sur l'eau se referma sur sa main, la saisit et
+l'entraîna au fond de l'eau.
+
+Cette gueule était celle d'un caïman qui n'avait pas déjeuné.
+
+On fit d'inutiles efforts pour repêcher Mackintosh et pour le venger;
+mais la Providence se chargea de châtier le meurtrier.
+
+La longue-vue de l'Écossais pendait en bandoulière sur sa poitrine. Soit
+que le caïman fut trop vorace ou trop affamé pour bien distinguer ce
+qu'il avalait, la longue-vue de Mackintosh se mit, à ce qu'il paraît, en
+travers du gosier de l'amphibie, de manière qu'il ne put ni avaler tout
+à fait cet infortuné jeune homme, ni remonter du fond de l'eau à la
+surface pour respirer plus à l'aise, et qu'il mourut victime de sa
+gloutonnerie. On le retrouva quelques jours après noyé, étendu sur le
+rivage, et n'ayant pas lâché Mackintosh.
+
+«Monsieur, interrompit le président de l'Académie, il me semble que vous
+vous écartez sensiblement de votre sujet; vous nous aviez promis de
+nous donner l'histoire de Louison et non pas celle de la longue-vue de
+monsieur Mackintosh.
+
+--Monsieur le président, répliqua Corcoran avec déférence, je reviens à
+Louison.»
+
+Il était donc à peu près deux heures de l'après-midi lorsque je fus
+éveillé tout à coup par des cris horribles. Je me mets sur mon séant,
+j'arme ma carabine, et j'attends avec patience l'ennemi.
+
+Ces cris étaient poussés par mes deux Malais, qui accouraient tout
+effrayés, pour chercher un asile sur le chariot.
+
+«Maître! maître! dit l'un des deux, voici le seigneur qui s'avance!
+Prenez garde!
+
+--Quel seigneur? dis-je.
+
+--Le seigneur tigre!
+
+--Eh bien, il m'épargnera la moitié du chemin. Voyons donc ce terrible
+seigneur!»
+
+Tout en parlant, je sautai à terre et j'allai à la rencontre de
+l'ennemi. On ne le voyait pas encore, mais on pouvait deviner son
+approche à la frayeur et à la fuite de tous les autres animaux. Les
+singes se hâtaient de remonter sur les arbres, et du haut de ces
+observatoires, lui faisaient des grimaces pour le braver. Quelques-uns
+même, plus hardis, lui jetaient à la tête des noix de cocos. Pour moi,
+je ne devinai la direction dans laquelle il marchait qu'au bruit des
+feuilles qu'il foulait et froissait sous ses pieds. Peu à peu, ce bruit
+se rapprocha de moi, et comme le chemin était à peine assez large pour
+laisser passer deux chariots, je commençai à craindre de l'apercevoir
+trop tard, et de n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'épaisseur du
+fourré le cachait entièrement.
+
+Heureusement, je reconnus bientôt qu'il devait passer près de moi, mais
+sans me voir, et qu'il allait tout simplement boire dans la rivière.
+
+Enfin je l'aperçus, mais seulement de profil. Sa gueule était
+ensanglantée; il avait l'air satisfait et les jambes écartées, comme un
+rentier qui va fumer son cigare sur le boulevard des Italiens après un
+bon déjeuner.
+
+A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma carabine que j'armais
+parut lui causer quelque inquiétude. Il tourna la tête à demi, m'aperçut
+à travers un buisson qui nous séparait et s'arrêta pour réfléchir.
+
+Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un coup, il aurait fallu
+l'ajuster au front ou au coeur et il s'était posé de trois quarts, comme
+un tigre de qualité qui fait faire son portrait par le photographe.
+
+Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'épargna ce jour-là un meurtre
+déplorable; car ce tigre, ou plutôt cette tigresse, n'était autre que ma
+belle et charmante amie, cette douce Louison que vous voyez et qui nous
+écoute d'une oreille si attentive.
+
+Louison (je puis bien à présent lui donner ce nom) avait déjeuné, comme
+je vous l'ai dit, et ce fut un grand bonheur pour moi et pour elle.
+Elle ne pensait qu'à digérer en paix. Aussi, après m'avoir regardé
+obliquement pendant quelques secondes.... tenez, à peu près comme elle
+regarde à présent le secrétaire perpétuel....
+
+(Ici le secrétaire changea de place et alla s'asseoir derrière le
+président.)
+
+Elle continua lentement son chemin et s'avança vers la rivière qui
+coulait à quelques pas de là.
+
+Tout à coup je vis un curieux spectacle. Louison, qui marchait jusque-là
+d'un air indifférent et superbe, ralentit tout à coup son pas, et,
+allongeant son beau corps, si long déjà, elle s'avança, en rasant le sol
+et prenant les plus grandes précautions pour n'être ni vue ni entendue,
+auprès d'un large et long tronc d'arbre qui était étendu sur le sable,
+au bord de la rivière Mackintosh.
+
+Je marchais derrière elle, la carabine à l'épaule, toujours prêt à
+tirer, attendant une occasion favorable.
+
+Mais je fus bien étonné. En approchant du tronc d'arbre, je vis qu'il
+avait des pattes et des écailles qui brillaient au soleil; les yeux
+étaient fermés et la gueule était ouverte.
+
+C'était un crocodile qui dormait sur le sable, au soleil, comme un
+juste. Aucun rêve ne troublait ce tranquille sommeil. Il ronflait
+paisiblement, comme ronflent les crocodiles qui n'ont pas de mauvaise
+action sur la conscience.
+
+Ce sommeil, cette pose pleine de grâce et d'abandon, je ne sais quoi
+encore, probablement quelque inspiration de l'esprit malin, tout parut
+tenter Louison. Je vis ses lèvres s'écarter. Elle riait comme un jeune
+polisson qui va jouer un bon tour à son maître d'école.
+
+Elle avança doucement la patte et l'enfonça tout entière dans la gueule
+du crocodile. Elle essayait d'arracher la langue du dormeur pour la
+manger en guise de dessert, car Louison est très-friande; c'est le
+défaut de son sexe et de son âge.
+
+Mais elle fut bien sévèrement punie de sa mauvaise pensée.
+
+Elle n'eut pas plutôt touché la langue du crocodile, que la gueule de
+celui-ci se referma. Il ouvrit les yeux,--de grands yeux couleur vert
+de mer, que je vois encore,--et regarda Louison d'un air de surprise, de
+colère et de douleur qu'il est impossible de peindre.
+
+De son côté, Louison n'était pas à la noce. La pauvre chérie se
+débattait comme un diable entre les dents aiguës du crocodile.
+Heureusement, elle serrait si fort la langue de celui-ci avec ses
+griffes, que le malheureux n'osait user de toutes ses forces et lui
+couper la patte, comme il l'aurait fait aisément si sa langue avait été
+libre.
+
+Jusque-là le combat était égal, et je ne savais pour qui faire des
+voeux, car enfin l'intention de Louison n'était pas bonne, et sa
+plaisanterie était fort désagréable pour son adversaire; mais Louison
+était si belle! Elle avait tant de grâces dans les formes, tant de
+souplesse dans les membres, tant de variété dans les mouvements! Elle
+ressemblait à une jeune chatte, à peine en sevrage, qui joue au soleil
+sous les yeux de sa mère.
+
+Mais, hélas! ce n'était pas pour jouer qu'elle se tordait sur le sable
+en poussant des cris rauques qui faisaient retentir la forêt. Les
+singes, perchés en sûreté sur les cocotiers, regardaient en riant ce
+terrible combat. Les babouins montraient Louison aux macaques et
+lui faisaient, le petit doigt posé sur le nez et la main déployée en
+éventail, le geste moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux même, plus
+hardi que les autres, descendit de branche en branche jusqu'à six ou
+sept pieds de terre, et là, se suspendant par la queue, il osa du bout
+de ses ongles gratter légèrement le mufle de la redoutable tigresse.
+A cette plaisanterie, tous les babouins poussèrent de grands éclats de
+rire; mais Louison fit un geste si prompt et si menaçant, que le jeune
+babouin qui l'avait essayée n'osa pas la recommencer, et se tint pour
+très-heureux d'avoir échappé aux dents meurtrières de son ennemie.
+
+Cependant le crocodile entraînait la pauvre tigresse dans la rivière.
+Elle leva les yeux au ciel, comme pour implorer sa pitié ou le prendre à
+témoin de son martyre, et les abaissa sur moi par hasard.
+
+Quels beaux yeux! Quel mélancolique et doux regard où se peignaient
+toutes les angoisses de la mort! Pauvre Louison!
+
+Au même instant le crocodile plongea, entraînant Louison sous l'eau. A
+cette vue je me décidai.
+
+Le bouillonnement de la rivière indiquait les efforts de Louison pour se
+dégager. J'attendis pendant une demi-minute, la carabine à l'épaule, le
+doigt sur la détente, l'oeil fixe.
+
+Heureusement, Louison, qui est un animal, si vous voulez, mais qui n'est
+pas une bête, s'était dans son désespoir accrochée fortement à un tronc
+d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau.
+
+Cette précaution lui sauva la vie.
+
+A force de se débattre, elle parvint à élever sa tête au-dessus de la
+rivière et à se tirer par là du danger le plus pressant, celui de se
+noyer.
+
+Peu à peu le crocodile lui-même sentit le besoin de respirer, et, moitié
+de gré, moitié de force, revint avec elle au rivage.
+
+C'est là que je l'attendais. En un clin d'oeil son sort fut décidé.
+L'ajuster, tirer mon coup de carabine, lui envoyer une balle dans l'oeil
+gauche et lui briser le crâne, ce fut l'affaire de deux secondes. Le
+malheureux ouvrit la gueule et voulut gémir. Il battit le sable de ses
+quatre pieds et expira.
+
+[Illustration: Cependant le crocodile entraînait la tigresse dans la
+rivière. (P. 35.)]
+
+La tigresse, plus prompte encore que moi, avait déjà retiré de la gueule
+de son ennemi sa patte à demi déchirée.
+
+Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut pas un témoignage de
+confiance ou de reconnaissance. Peut-être pensait-elle avoir plus à
+craindre de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de fuir; mais
+la pauvre bête, réduite à trois pattes et presque estropiée de
+la quatrième, ne pouvait aller bien loin. Au bout de dix pas, je
+l'atteignis.
+
+Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais déjà beaucoup d'amitié
+pour elle. D'abord je lui avais rendu un grand service, et vous savez
+qu'on s'attache bien plus à ses amis par les services qu'on leur rend
+que par ceux qu'on reçoit d'eux. De plus, elle me paraissait d'un
+très-bon caractère, car la plaisanterie même qu'elle avait voulu faire
+au crocodile indiquait un naturel porté à la joie; or, la joie, vous le
+savez, messieurs, quand elle n'est pas feinte, est le symptôme d'un bon
+coeur et d'une bonne conscience.
+
+Enfin j'étais seul, en pays étranger, à cinq mille lieues de Saint-Malo,
+sans amis, sans parents, sans famille. Il me sembla que la société d'un
+ami qui me devrait la vie,--cet ami eût-il quatre pattes, des griffes
+redoutables et des dents terribles,--vaudrait toujours mieux que rien.
+
+Avais-je tort?
+
+Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouvé.
+
+Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je dois dire que Louison
+ne me parut pas avoir besoin d'un ami autant que moi.
+
+Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant se soutenir qu'avec
+peine sur trois pattes, se coucher sur le dos, et là, attendre mon
+attaque en désespérée. Elle poussait le cri rauque qui lui est habituel
+quand elle se met en colère, elle grinçait des dents, elle me montrait
+ses griffes et semblait prête à me dévorer, ou tout au moins à vendre
+chèrement sa vie.
+
+Mais je sais apprivoiser les êtres les plus féroces.
+
+Je m'avançai donc d'un air paisible. Je déposai ma carabine sur le
+sable, à portée de la main, je me penchai sur la tigresse, et je lui
+caressai doucement la tête comme à un enfant.
+
+D'abord elle me regarda obliquement, comme pour m'interroger. Mais quand
+elle vit que mes intentions étaient bonnes, elle se remit sur le ventre,
+lécha doucement ma main, et d'un air triste me présenta sa patte malade.
+Je sentis à mon tour tout le prix de cette marque de confiance, et
+je regardai cette patte avec soin. Rien n'était brisé. Les dents du
+crocodile n'avaient même pas pénétré fort avant, à cause de la manière
+dont Louison lui serrait la langue.
+
+Je me contentai de laver la plaie avec soin. Je tirai de ma carnassière
+un flacon d'alcali dont je versai une ou deux gouttes sur la blessure,
+et je fis signe à Louison de me suivre.
+
+Soit reconnaissance, soit désir d'être pansée avec soin, elle se
+laissa conduire et me suivit jusqu'au chariot, où les deux Malais
+qui m'accompagnaient faillirent mourir de peur en l'apercevant. Ils
+sautèrent à bas du chariot et rien ne put les décider à y remonter.
+
+Le jour suivant nous retournâmes à Batavia. Cornélius van Crittenden
+fut bien étonné de me voir arriver avec ma nouvelle amie, à qui j'avais
+donné tout de suite le nom de Louison, et qui me suivait dans les rues
+comme un jeune chien.
+
+Huit jours après je levai l'ancre, emmenant la tigresse, qui n'a jamais
+cessé de me tenir fidèle compagnie. Une nuit même, dans les parages de
+Bornéo, elle m'a sauvé la vie.
+
+Mon brick fut surpris par un temps calme à trois lieues de l'île. Vers
+minuit, comme mon équipage, composé de douze hommes seulement, s'était
+endormi, une centaine de pirates malais monta tout à coup à bord et jeta
+dans la mer le matelot qui tenait le gouvernail.
+
+Ce meurtre fut commis si promptement, que personne n'entendit le moindre
+bruit et ne put défendre le malheureux matelot.
+
+De là on courut à la porte de ma chambre pour l'enfoncer. Mais Louison
+dormait à l'intérieur, au pied de mon lit.
+
+Elle s'éveille au bruit, et commence à grogner d'une manière terrible.
+
+En deux secondes je fus debout, un pistolet dans chaque main, ma hache
+d'abordage entre les dents.
+
+Au même instant, les pirates enfoncent la porte et se précipitent dans
+ma cabine. Le premier qui s'avança eut la cervelle brisée d'un coup de
+pistolet. Le second tomba frappé d'une balle. Le troisième fut jeté à
+terre par Louison, qui, d'un coup de dent, lui brisa la nuque.
+
+Je fendis la tête au quatrième d'un coup de hache, et je montai sur le
+pont en appelant mes matelots à l'aide.
+
+Pendant ce temps, Louison faisait merveille. D'un bond elle renversa
+trois Malais qui voulaient me poursuivre. D'un autre bond elle fut au
+milieu de la mêlée. Ses mouvements avaient la promptitude de l'éclair.
+
+En deux minutes elle tua six des pirates. Les ongles de ses griffes
+pénétraient comme des pointes d'épée dans la chair de ces malheureux.
+Quoiqu'elle perdit son sang par trois blessures, elle n'en paraissait
+que plus ardente à la bataille et me couvrait de son corps.
+
+[Illustration: Je versai deux gouttes d'alcali sur la blessure. (Page
+41.)]
+
+Enfin mes matelots arrivèrent, armés de revolvers et de barres de fer.
+Dès lors la victoire fut décidée. Une vingtaine de pirates furent jetés
+à l'eau. Les autres s'y jetèrent eux-mêmes pour regagner leurs barques
+à la nage, et nous ne perdîmes qu'un seul homme, celui qui avait été
+égorgé d'abord.
+
+Je vous laisse à deviner si Louison fut bien pansée. Depuis cette
+nuit-là, où elle m'avait payé sa dette, entre elle et moi, c'est à la
+vie, à la mort. Nous ne nous quittons jamais.
+
+Je vous prie donc, messieurs, d'excuser la liberté que j'ai prise de
+l'amener jusqu'ici.
+
+Je l'avais laissée dans l'antichambre, mais le portier l'aura vue, aura
+pris peur, aura fermé la porte, et fait sonner le tocsin pour venir à
+votre secours.
+
+--Tout ceci, monsieur, dit doucement le président, n'empêche pas que par
+votre faute, ou par la faute de Mlle Louison et du portier, nous avons
+passé l'après-midi dans la société d'une bête féroce, et que notre dîner
+en sera refroidi.»
+
+Ici M. le président de l'Académie des sciences de Lyon fut interrompu
+par un grand bruit. On entendit les tambours battre, et l'on mit la tête
+aux fenêtres.
+
+«Dieu soit loué! s'écria le secrétaire perpétuel, voici la force
+publique qui arrive. Nous touchons à la délivrance.»
+
+En effet, trois mille personnes remplissaient la place et les rues
+environnantes. Une compagnie d'infanterie était à l'avant-garde et
+chargeait ses fusils en face du palais de l'Académie.
+
+Tout à coup un commissaire de police, ceint d'une écharpe tricolore,
+s'avança, fit signe aux tambours de se taire et dit d'une voix forte:
+
+«Au nom de la loi, rendez-vous!
+
+--Monsieur le commissaire, cria le président par la fenêtre, il ne
+s'agit pas de nous rendre, mais d'ouvrir la porte.»
+
+Le commissaire fit signe alors à des ouvriers serruriers, qu'il avait
+amenés par précaution, de débarrasser la porte d'entrée de tous les
+obstacles que le portier de l'Académie avait accumulés pour barrer le
+passage à Louison.
+
+Quand ses ordres eurent été exécutés, l'officier qui commandait la
+compagnie d'infanterie cria:
+
+«Apprêtez vos armes! En joue!»
+
+Et se tint prêt à faire fusiller Louison dès qu'elle paraîtrait.
+
+«Messieurs, dit Corcoran aux académiciens, vous pouvez sortir. Quand
+vous serez en sûreté, je sortirai moi-même du palais, et Louison ne
+quittera la place qu'après moi. N'ayez donc aucune crainte.
+
+[Illustration: Tout à coup un commissaire de police.... (Page 46.)]
+
+--Surtout, capitaine, pas d'imprudence!» dit le président en lui serrant
+la main et lui disant adieu.
+
+Les académiciens se hâtèrent de sortir. Louison les regardait d'un oeil
+étonné, et paraissait prête à s'élancer sur leurs traces; mais Corcoran
+la retint.
+
+Aussitôt qu'ils furent tous deux seuls dans le palais, Corcoran fit
+signe à la tigresse de rentrer dans la salle des séances, et s'avança
+sur le perron pour parler au commissaire.
+
+«Monsieur le commissaire, dit-il, je suis prêt à emmener mon tigre
+paisiblement, si l'on veut bien me promettre de ne pas lui faire de mal.
+Nous irons droit au bateau à vapeur qui est sur le Rhône, et je m'engage
+à enfermer Louison dans ma cabine de manière qu'elle ne pourra gêner ni
+effrayer personne.
+
+--Non! non! à mort le tigre! cria la foule, qui se réjouissait déjà de
+la pensée de voir une chasse au tigre.
+
+--Écartez-vous, monsieur,» cria le commissaire.
+
+Corcoran essaya un nouvel effort, mais rien ne put persuader
+l'inflexible magistrat.
+
+Alors le Malouin parut prendre son parti. Il se pencha vers Louison et
+l'embrassa tendrement. On eût dit qu'il lui parlait à l'oreille.
+
+«Voyons, dit l'officier, toutes ces tendresses sont-elles finies?»
+
+Corcoran le regarda d'un air qui n'annonçait rien de bon.
+
+«Je suis prêt, dit-il enfin, mais ne tirez pas, je vous prie, avant
+que je sois hors de portée. Je ne veux pas avoir la douleur de voir mon
+unique ami assassiné sous mes yeux.»
+
+On trouva sa demande raisonnable, et quelques personnes commencèrent
+même à s'intéresser au sort de Louison. Corcoran eut donc toute liberté
+de descendre l'escalier. Louison, tapie derrière la porte de la salle,
+le regardait s'éloigner, mais ne montrait pas la tête et semblait
+soupçonner le danger qui la menaçait. Il y eut un moment de terrible
+attente.
+
+Tout à coup Corcoran, qui avait déjà dépassé la compagnie d'infanterie,
+se retourna brusquement et cria trois fois:
+
+«Louison! Louison! Louison!»
+
+A ce cri, à cet appel, le tigre fit un bond terrible et tomba au pied de
+l'escalier.
+
+Avant que l'officier eût ordonné de faire feu, Louison s'élança d'un
+second bond par-dessus la tête des soldats et se mit à suivre au grand
+trot le capitaine Corcoran.
+
+«Tirez! tirez donc!» criait la foule épouvantée.
+
+Mais l'officier fit désarmer les fusils. Pour atteindre le tigre, on
+aurait tué ou blessé cinquante personnes. On se contenta donc de suivre
+Corcoran et Louison jusqu'au port, où ils s'embarquèrent paisiblement,
+suivant la promesse du capitaine.
+
+Le lendemain, le capitaine Corcoran arriva à Marseille, et attendit
+les instructions de l'Académie des sciences de Lyon. Ces instructions,
+rédigées par le secrétaire perpétuel lui-même, étaient dignes de passer
+à la postérité la plus reculée; mais un malheureux accident obligea plus
+tard le capitaine à les jeter au feu, de sorte qu'on est réduit à en
+deviner le contenu par le récit même des actions du célèbre Malouin. Au
+reste, il suffira de dire qu'elles étaient dignes de la savante Académie
+qui les avait envoyées et de l'illustre voyageur à qui elles étaient
+destinées.
+
+
+
+ IV
+
+_Lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan, au colonel
+Barclay, résident, attaché à la personne d'Holkar, prince des Mahrattes,
+à Bhagavapour, sur la Nerbuddah._
+
+Calcutta, 1er janvier 1857.
+
+«On m'informe de divers côtés qu'il se prépare quelque chose contre
+nous, qu'on a surpris des signes mystérieux échangés entre les
+indigènes, à Luknow, à Patna, à Bénarès, à Delhi, chez les Radjpoutes et
+jusque chez les Sikhs.
+
+«Si quelque révolte venait à éclater et à gagner les pays des Mahrattes,
+l'Inde entière serait en feu dans l'espace de trois semaines. C'est ce
+qu'il faut éviter à tout prix.
+
+«Vous aurez donc soin, aussitôt la présente reçue, d'obliger, sous un
+prétexte quelconque, Holkar à désarmer ses forteresses et à remettre
+dans nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions et son trésor. Par
+là, il sera hors d'état de nuire, et son trésor nous servira d'otage
+dans le cas où, malgré nos précautions, il voudrait faire quelque
+tentative désespérée. Justement, les coffres de la Compagnie sont vides,
+et ce renfort d'argent viendrait fort à propos.
+
+«S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins, et dans ce
+cas, il ne doit mériter aucun pardon. Vous irez prendre aussitôt le
+commandement des 13e, 15e et 31e régiments d'infanterie européenne, que
+sir William Maxwell, gouverneur de Bombay, mettra sous vos ordres avec
+quatre ou cinq régiments de cavalerie indigène et d'infanterie cipaye.
+Vous ferez le siége de Bhagavapour, et, quelques conditions que vous
+demande Holkar, vous ne le recevrez qu'à discrétion. Le meilleur serait
+qu'il pérît dans l'assaut, comme Tippoo Saheb, car la Compagnie des
+Indes n'a que trop de ces vassaux indociles, et nous serions délivrés de
+l'ennui de faire une pension à des gens qui nous détesteront jusqu'à la
+fin des siècles.
+
+«Au reste je m'en rapporte à votre prudence; mais hâtez-vous, car on
+commence à craindre une explosion, et il faut ôter d'avance aux insurgés
+(s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs armes.
+
+ «BRADDOCK, gouverneur général.»
+
+
+ _Le colonel Barclay, résident anglais,
+ au prince Holkar._
+
+ Bhagavapour, 18 janvier 1857.
+
+«Le soussigné se fait un devoir de prévenir Son Altesse le prince
+Holkar qu'il est venu à sa connaissance que ledit prince a fait donner
+cinquante coups de bâton à son premier ministre Rao, sans qu'aucune
+action, connue du soussigné, ait pu valoir un traitement aussi cruel;
+
+«Le soussigné doit aussi prévenir Son Altesse que, à plusieurs reprises,
+des charrettes pesamment chargées sont entrées pendant la nuit dans la
+forteresse de Bhagavapour, et que, à divers indices sur lesquels il
+ne croit pas nécessaire de s'expliquer, il a cru reconnaître des amas
+d'armes, de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux traités
+et ne peut qu'exciter les justes soupçons de la très-haute et
+très-puissante Compagnie des Indes;
+
+«En conséquence et après avoir pris les ordres du gouverneur général,
+le soussigné,--sans vouloir dépouiller le prince Holkar d'une autorité
+contre laquelle s'élève cependant tout le pays,--le soussigné, dis-je,
+veut bien pour cette fois fermer l'oreille à des rapports peut-être trop
+fidèles, et, pour offrir au prince Holkar une éclatante occasion de se
+justifier, se contentera aujourd'hui de demander à Son Altesse qu'elle
+remette ses armes, ses canons, ses fusils et son trésor particulier aux
+mains du soussigné, qui les enverra à Calcutta, où le gouverneur général
+gardera le tout provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait acquis la preuve
+certaine de l'innocence d'Holkar.
+
+«En outre, ledit prince Holkar est invité à remettre aux mains du
+soussigné sa fille unique Sita, qui sera conduite à Calcutta avec une
+suite nombreuse, et qui recevra tous les honneurs dus à son rang.
+
+«Moyennant quoi Son Altesse conservera éternellement la bienveillante
+protection de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes.
+
+ «Colonel BARCLAY.»
+
+
+ _Le prince Holkar au colonel Barclay, résident._
+
+«Le soussigné se fait un devoir d'inviter le colonel Barclay à sortir
+immédiatement de Bhagavapour, s'il ne veut avoir la tête coupée avant
+vingt-quatre heures par ordre du soussigné.»
+
+ _Le colonel Barclay à lord Henri Braddock,
+ gouverneur général._
+
+ «Mylord,
+
+«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Seigneurie une copie de la lettre
+que, suivant vos instructions, j'ai adressée au prince Holkar, et de la
+réponse dudit Holkar.
+
+«Je pars à l'instant même pour Bombay, où je vais, conformément aux
+ordres de Votre Seigneurie, prendre le commandement du corps d'armée qui
+doit réduire Holkar à la raison.
+
+«Agréez, mylord, etc.
+
+ «Colonel BARCLAY.»
+
+Or, six semaines environ après que les lettres qu'on vient de lire
+eurent été échangées entre le seigneur Holkar, le colonel Barclay et
+lord Henri Braddock, Holkar était assis, tout pensif, sur un tapis
+de Perse, au sommet de la plus haute tour de son palais que baigne
+la Nerbuddah, et regardait mélancoliquement la haute cime des monts
+Vindhyâ, contemporains de Brahma. A côté de lui se tenait sa fille
+unique, la belle Sita, qui cherchait à lire dans les yeux de son père
+toutes ses pensées.
+
+Holkar était un noble vieillard, de pure race indoue, et le descendant
+de ces princes mahrattes qui ont disputé la possession de l'Inde aux
+Anglais.
+
+Par une exception assez rare, ses aïeux avaient échappé à la conquête
+des Persans et des Mogols, et gardaient derrière leurs montagnes la foi
+de Brahma. Holkar lui-même se vantait de descendre en droite ligne du
+célèbre Rama, le plus illustre des anciens héros et le vainqueur de
+Ravana. C'est en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait donné
+à sa fille le nom de Sita.
+
+Il avait autrefois combattu les Anglais. Son père avait été tué dans
+la bataille, et lui, bien jeune encore, avait gardé son héritage à
+condition de payer tribut. Pendant trente ans, il avait espéré se venger
+un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux fils étaient morts sans
+postérité, et il ne songeait plus qu'à vivre en paix et à laisser sa
+principauté à sa fille unique, la belle Sita.
+
+Il était environ cinq heures du soir. On n'entendait aucun bruit dans
+Bhagavapour, la capitale d'Holkar. Les sentinelles veillaient à leur
+poste, les yeux fixés sur l'horizon. Les soldats, accroupis sur leurs
+talons, jouaient aux échecs sans dire un seul mot. Quelques officiers à
+cheval, armés de longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient
+au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le monde s'inclinait
+en silence. Une tristesse mortelle semblait avoir envahi Bhagavapour.
+Holkar lui-même était abattu. Il voyait venir la tempête. Il savait
+depuis longtemps que les Anglais voulaient le dépouiller, et il se
+désespérait en songeant à l'avenir de sa fille. Résigné pour lui-même à
+la volonté de Brahma, prêt à rentrer dans le grand Être et à retrouver
+la «Substance Éternelle,» il ne pouvait se résoudre à laisser Sita sans
+appui.
+
+[Illustration: Holkar était assis sur un tapis de Perse. (Page 57.)]
+
+«Que la volonté de Brahma s'accomplisse!» dit-il enfin en répondant à sa
+pensée intérieure.
+
+«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?»
+
+On chercherait vainement entre le cap Comorin et les monts Himalaya une
+jeune fille plus charmante que Sita. Elle était droite comme un palmier,
+et ses yeux étaient comme la fleur du lotus. De plus, elle avait quinze
+ans à peine, ce qui est, dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté.
+
+«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour où je t'ai vue naître,
+toi, la joie de mes yeux et mon dernier amour sur la terre, puisque je
+vais mourir en te laissant aux mains de ces barbares roux!
+
+--Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de vaincre?
+
+--Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je pourrais le donner à mes
+soldats? La vue seule de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée
+et qui se repaissent de viande crue et de sang, épouvante nos brahmines.
+Ah! pourquoi ne suis-je pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas
+vu la ruine de tout ce qui m'est cher.
+
+--Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant de ses bras le cou
+du vieillard.
+
+--Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je crains tout pour toi; et
+pour tes frères je ne craignais que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la
+nouvelle que le colonel Barclay s'avance dans la vallée de la Nerbuddah
+avec une armée. Il est à sept lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours
+de marche; car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux,
+de fourrages, de chariots, de canons et de munitions de toute
+espèce, qu'elle ne fait jamais plus de deux ou trois lieues par jour.
+Malheureusement, je n'ose leur livrer bataille le long de la rivière,
+n'étant pas assez sûr de mon armée. Je soupçonne ce misérable Rao de
+vouloir me trahir. Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher
+sa trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec une longue-vue
+l'horizon, que signifie ce steamer que j'aperçois au détour de la
+rivière? Serait-ce déjà l'avant-garde de Barclay?»
+
+Au même instant, un coup de canon retentit: c'était un artilleur de la
+forteresse qui faisait feu sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait
+de s'arrêter. Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça en
+sifflant dans la rivière.
+
+[Illustration: Arrivée du capitaine Corcoran à Bhagavapour. (Page 65.)]
+
+A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora le drapeau tricolore
+et s'avança, sans riposter, vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne
+cherchèrent pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran (car
+c'était lui) mit pied à terre et s'avança d'un air assuré vers la porte
+du fort. Un sergent et quelques soldats voulurent croiser la baïonnette
+et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre à leurs questions
+et à leurs menaces (quoi qu'il entendît très-bien la langue du pays),
+se retourna lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet qui était
+suspendu à sa ceinture.
+
+Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe d'une épée, et fit
+frémir tous les assistants. Mais leur frémissement devint de l'épouvante
+lorsqu'une magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau et
+répondit au coup de sifflet par un «ronron» formidable.
+
+«Ici, Louison!» cria Corcoran.
+
+Et il siffla pour la seconde fois.
+
+A ce second appel, Louison bondit hors du bateau à vapeur et se trouva
+sur la rive, où déjà Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute
+après, les officiers, les soldats, les canonniers, les fantassins, les
+curieux, les hommes, les femmes et les petits enfants avaient pris
+la fuite dans toutes les directions et laissé là Corcoran, excepté un
+malheureux chef de poste, celui-là même qui avait fait tirer le coup de
+canon, et que notre ami le capitaine venait de saisir par la nuque.
+
+«Lâchez-moi, disait l'Indou en se débattant de toutes ses forces;
+lâchez-moi, ou je vais appeler la garde!
+
+--Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans ma permission, je vais te
+donner pour souper à Louison.»
+
+Cette menace rendit le pauvre officier plus docile et plus doux qu'un
+agneau.
+
+«Hélas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne connais pas, retenez
+votre tigresse, ou je suis un homme mort!»
+
+Effectivement, Louison, privée depuis longtemps de chair fraîche,
+tournait autour de l'Indou d'un air affamé. Elle le trouvait
+appétissant, ni trop jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre,
+mais tendre, dodu et bien à point.
+
+Heureusement Corcoran le rassura.
+
+«Quel est ton grade? demanda-t-il.
+
+--Lieutenant, seigneur, répondit l'Indou.
+
+--Mène-moi au palais du prince Holkar.
+
+--Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui hésitait.
+
+--Parbleu! répliqua Corcoran, crois-tu que je rougis de mes amis quand
+je vais à la cour?
+
+--O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre Indou, quelle fâcheuse idée
+ai-je eue de faire tirer un coup de canon sur ce bateau à vapeur qui ne
+pensait à rien! Quel besoin avais-je de demander son nom à ce passant
+qui ne me disait rien? O Rama, héros invincible, prête-moi ta force
+et ton arc pour que je perce Louison de mes flèches, ou prête-moi ton
+agilité pour que je puisse prendre mes jambes à mon cou et trouver un
+asile dans ma maison.
+
+--Eh bien, dit Corcoran, as-tu terminé tes réflexions? Louison
+s'impatiente.
+
+--Mais, seigneur, répliqua l'Indou, si je vous mène au palais du prince
+Holkar avec une tigresse sur vos talons,--ou plutôt, hélas! sur les
+miens,--Holkar vous fera couper le cou.
+
+--Le crois-tu? demanda Corcoran.
+
+--Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le prince Holkar
+ne fait jamais sa prière du soir sans avoir fait empaler cinq ou six
+personnes dans la journée.
+
+--Ah! ah! cet Holkar me plaît.... Je me décide; nous verrons lequel de
+lui ou de moi empalera l'autre.
+
+--Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement.
+
+--Ah! que de raisons! Marche devant, ou je mets Louison à tes trousses.»
+
+Cette menace rendit le courage à l'Indou. Après tout, il n'était pas
+bien sûr qu'Holkar le fît empaler, tandis qu'il voyait à six pouces de
+distance les dents et les griffes de Louison.
+
+Il adressa donc intérieurement une dernière prière à Brahma, «Père de
+tous les êtres,» et marcha d'un pas rapide vers la porte du palais.
+Corcoran le suivait de près, et Louison, toute joyeuse, bondissait à
+côté de son maître comme un lévrier caressant.
+
+Grâce à cette double escorte, Corcoran entra sans peine dans le palais.
+Tout le monde s'écartait sur son passage. Mais lorsqu'il fut arrivé au
+pied de la tour où le prince Holkar était assis avec sa fille, l'Indou
+refusa d'aller plus loin.
+
+«Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma mort est certaine. Avant
+que j'aie pu dire un seul mot pour me justifier, Holkar me fera couper
+la tête; et vous-même, seigneur, si vous persistez dans ce dessein
+téméraire, vous ferez bien....
+
+--Bon! bon! répliqua Corcoran, Holkar n'est pas si méchant qu'on le
+dit, et j'en suis sûr. il ne refusera rien à mon amie Louison. Pour toi,
+c'est autre chose. Va-t'en, poltron!
+
+--Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune tête ne va aussi bien à mes
+épaules que la mienne propre, et s'il plaisait à ce grand prince de
+l'abattre, je ne connais aucun onguent qui pût la recoller.... Que
+Brahma et Bouddah soient avec vous!»
+
+En même temps il s'enfuit.
+
+Corcoran ne chercha pas à le retenir et monta sans s'arrêter les deux
+cent soixante marches qui conduisaient à la terrasse d'où le prince
+Holkar contemplait en silence la vallée de la Nerbuddah.
+
+Louison précédait son maître et parut la première sur la terrasse.
+
+A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur et le prince Holkar
+se leva brusquement, prit à sa ceinture un pistolet et fit feu sur
+Louison.
+
+Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit et ricocha sur
+Corcoran, qui suivait de près son amie et qui reçut une légère contusion
+à la main.
+
+«Vous êtes vif, seigneur Holkar! s'écria le capitaine sans s'étonner de
+l'accident.... Ici, Louison!»
+
+Il était temps de retenir la tigresse, qui allait bondir sur son ennemi
+et le mettre en pièces.
+
+«Ici, mon enfant! continua Corcoran. Là, c'est bien!... Couchez-vous à
+mes pieds!... Très-bien!... Et maintenant, allez, en rampant, présenter
+vos respects à la princesse.... Ne craignez rien, madame, Louison est
+douce comme un agneau.... Elle va vous demander pardon de vous avoir
+effrayée.... Va, Louison, va, ma chérie, demander pardon à cette belle
+princesse....»
+
+Louison obéit, et Sita, rassurée, la caressa doucement de la main, ce
+qui parut flatter beaucoup la tigresse.
+
+Cependant Holkar se tenait toujours sur la défensive.
+
+«Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur. Comment avez-vous pénétré
+jusqu'ici? Suis-je déjà trahi par mes propres esclaves et livré aux
+Anglais?
+
+--Seigneur, répliqua Corcoran d'un ton doux, vous n'êtes pas trahi; et
+s'il est une chose dont je remercie Dieu, après la bonté qu'il a eue de
+me faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout de ne m'avoir
+pas fait Anglais.»
+
+Holkar, sans lui répondre, prit un petit marteau d'argent et frappa sur
+un gong.
+
+Personne ne parut.
+
+«Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant, personne n'est à portée de
+vous entendre. A la vue de Louison, tout le monde a pris la fuite.
+Mais rassurez-vous. Louison est une fille bien élevée et qui sait se
+conduire.... Et maintenant, seigneur, quelle trahison craignez-vous?
+
+--Si vous n'êtes pas Anglais, répliqua Holkar, qui êtes-vous et d'où
+venez-vous?
+
+--Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste univers deux espèces
+d'hommes, ou, si vous le voulez, deux races principales,--sans compter
+la vôtre,--c'est le Français et l'Anglais, qui sont l'un à l'autre
+ce que le dogue est au loup, ce que le tigre est au buffle, ce que la
+panthère est au serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées, l'une
+de louanges, l'autre d'argent,--mais toutes deux également batailleuses
+et prêtes à se mêler des affaires d'autrui sans y être invitées.
+J'appartiens à la première de ces deux races. Je suis le capitaine
+Corcoran....
+
+--Quoi! dit Holkar, vous êtes ce célèbre capitaine qui commandait le
+brick du _Fils de la Tempête_?....
+
+--Célèbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine Corcoran.
+
+--Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui avez, surpris près de
+Singapore par deux cents pirates malais et n'ayant avec vous que sept
+hommes d'équipage, jeté ces brigands à la mer?
+
+--C'est moi, dit Corcoran. Où donc avez-vous lu cette histoire?
+
+--Dans le _Bombay-Times_. Car ces coquins d'Anglais sont instruits les
+premiers de tout ce qui se fait sur l'Océan, et même ils avaient pendant
+quelque temps essayé de faire croire que ce Corcoran était un Anglais.
+
+--Un Anglais! Moi! s'écria le capitaine avec indignation.
+
+--Oui, mais l'erreur n'a pas duré longtemps. On pendit, comme vous devez
+le savoir, une douzaine de ces coquins de Malais.... Mais un treizième
+échappa pendant qu'on le conduisait à la potence, se glissa dans les
+rues de Singapore, y resta caché quelque temps et trouva moyen de
+s'embarquer sur un bateau chinois, d'où il passa à Calcutta, et de
+Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est un Indou musulman.
+C'est lui qui a raconté par quelle aventure il s'était rencontré face à
+face avec vous, et.... tenez.... le voici....»
+
+En effet, un esclave paraissait en ce moment sur le seuil de la
+terrasse. C'était un homme assez grand, bien fait et même beau à la
+manière des Européens, mais avec des membres un peu grêles et qui
+indiquaient plus d'agilité que de force.
+
+A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui poussa un rugissement
+formidable, l'esclave parut prêt à fuir, mais Holkar le rappela.
+
+«Ali! dit-il.
+
+--Seigneur!
+
+--Regarde bien cet étranger au teint blanc. Le connais-tu?»
+
+Ali s'avança d'un air indécis; mais à peine eut-il regardé Corcoran,
+qu'il s'écria:
+
+«Maître, c'est lui!
+
+--Qui? lui!
+
+--Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en montrant la tigresse....
+Seigneur, seigneur, ne me perdez pas!
+
+--Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous avons de la rancune,
+Louison et moi? Va, mon brave, tu aurais pu être pendu; tu as su retirer
+à temps ta tête du noeud coulant qui déjà serrait ton cou. Je ne t'en
+veux pas; et le prince Holkar a bien fait de te prendre à son service,
+s'il aime les gens de sac et de corde.
+
+--Mais, dit Holkar, d'où vient ce désordre que je vois d'ici dans les
+rues de Bhagavapour? Qu'est-ce que tous ces cris que j'entends, ces
+coups de fusil et ces roulements de tambour?
+
+--Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir que je suis venu ici
+sans y être appelé. Quand le capitaine Corcoran a mis pied à terre
+sur le quai, on a cru que c'était un envoyé des Anglais. Votre ancien
+ministre Rao a répandu le bruit que vous aviez été tué d'un coup de
+pistolet et que l'armée anglaise était à deux lieues de la ville. Il a
+soulevé une partie des troupes et parle de ses droits à la couronne.
+
+--Ah! le traître! dit Holkar. Je vais le faire empaler.
+
+--En attendant, il assure qu'il a l'appui des Anglais, et il a commencé
+le siége du palais.
+
+--Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intéressante.»
+
+Jusque-là la belle Sita avait gardé le plus profond silence; mais
+en voyant le danger que courait son père, elle s'élança au-devant du
+capitaine Corcoran, et lui prenant les mains:
+
+«Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le!
+
+--Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que j'aurai résisté
+aux prières et aux larmes de deux si beaux yeux! Seigneur Holkar,
+pouvez-vous me faire donner un revolver et une cravache?... Avec ces
+deux armes, je réponds de tout et en particulier du traître Rao.
+
+Ali se hâta d'apporter le revolver et la cravache. Puis le prince,
+Corcoran et Ali descendirent les marches de l'escalier, pendant que la
+belle Sita, prosternée, invoquait pour ses défenseurs la protection de
+Brahma.
+
+Un petit nombre de soldats défendaient l'entrée du palais et
+paraissaient près de céder à l'effort de la foule. Trois régiments
+de cipayes assiégeaient les portes et faisaient entendre des cris
+séditieux. Rao à cheval les commandait et les excitait à tenter
+l'assaut. Les balles sifflaient de tous côtés et les rebelles amenaient
+des canons pour enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait pas
+une minute à perdre.
+
+«Ouvrez les portes! dit-il, je réponds de tout.»
+
+L'air assuré du capitaine rendit la confiance à son hôte. Il fit
+ouvrir les portes, et cette action étonna tellement les cipayes, qui
+craignaient un piége, qu'ils reculèrent instinctivement. La fusillade
+cessa aussitôt et un grand silence se fit sur la place.
+
+Corcoran demanda d'une voix forte:
+
+«Où est le seigneur Rao?
+
+--Me voici, répliqua Rao qui s'avança à cheval, suivi de son état-major.
+Est-ce que Holkar se rend à discrétion?
+
+--Parbleu! dit Corcoran, voilà un impudent drôle!»
+
+En même temps, il siffla légèrement.
+
+A ce coup de sifflet, Louison parut.
+
+«Ma chérie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin sur son cheval; ne
+lui fais aucun mal. Prends-le délicatement entre la mâchoire supérieure
+et l'inférieure, sans le casser ni le déchirer, et apporte-le-moi
+ici.... Tu m'entends bien, chérie?...»
+
+Et du geste, il désignait le malheureux Rao.
+
+Aussitôt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement son cheval se
+cabra et se mit à ruer. Les chevaux de l'état-major ne montrèrent pas
+plus de calme. Les officiers généraux tournèrent le dos promptement et
+se mirent à galoper en désordre au travers des rangs de l'infanterie, de
+peur d'être confondus par Louison avec le traître Rao.
+
+Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple, mais le destin ne le
+permit pas. Déjà Louison avait bondi sur la croupe de son cheval.
+Elle saisit le malheureux par la ceinture et sauta à terre en le
+désarçonnant. Puis, comme un chat qui tient dans sa gueule une souris,
+et qui ne veut pas la tuer tout de suite, elle le déposa à demi évanoui
+aux pieds du capitaine.
+
+«C'est bien, mon enfant, dit affectueusement Corcoran.... Je te donnerai
+du sucre à souper.... Ali, désarme-moi ce vieux coquin et garde-le
+prisonnier, pendant que je vais parler à ces imbéciles.»
+
+Puis, s'avançant, cravache en main, à cinq pas du premier rang des
+cipayes, dont les fusils étaient chargés et prêts à faire feu:
+
+«Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille être pendu, ou empalé, ou
+décapité, ou écorché vif, ou livré à Louison... Personne ne répond?»
+
+En effet, la frayeur était générale. La seule vue du capitaine, qui
+semblait tomber du ciel, étonnait les superstitieux Indous. Les griffes
+et les dents de Louison les effrayaient encore davantage. Et enfin
+pourquoi et pour qui se révolter, Rao étant aux mains d'Holkar?
+
+Aussi tout le monde s'empressa de crier «Vive le prince Holkar!»
+
+«C'est bien! dit Corcoran. Je vois que vous êtes restés fidèles à votre
+prince légitime.... Maintenant désarmez-moi les trois colonels, les
+trois lieutenants colonels et les trois majors....
+
+--C'est bien.... attachez-leur les pieds et les mains et couchez-les
+sur ce pavé.... C'est parfait.... Et vous, mes enfants, retournez
+tranquillement dans vos casernes, et si j'entends dire qu'un seul de
+vous a murmuré, je le donnerai pour déjeuner à Louison.... Bonne nuit,
+mes enfants; et nous, seigneur Holkar, allons souper.»
+
+[Illustration: Elle saisit le malheureux par la ceinture. (Page 75.)]
+
+
+
+ V
+
+La table était dressée dans une cour intérieure, près d'un jet d'eau qui
+rafraîchissait l'air sous la voûte étoilée du ciel. Holkar, sa fille
+aux yeux de lotus et le capitaine Corcoran étaient seuls assis à la mode
+européenne. Une vingtaine de serviteurs servaient et desservaient autour
+d'eux. Les convives mangeaient en silence avec la gravité des souverains
+d'Asie.
+
+A côté d'eux, Louison, couchée entre son maître et la belle Sita,
+recevait d'eux sa nourriture et promenait de l'un à l'autre ses regards
+caressants.
+
+Sita, reconnaissante du service rendu et fière de l'obéissance de la
+tigresse, la traitait comme un lévrier favori, lui prodiguant le sucre
+et les flatteries; et Louison, trop intelligente pour ne pas comprendre
+les bonnes intentions de Sita, lui témoignait sa reconnaissance en
+remuant doucement la queue et en allongeant voluptueusement le cou
+lorsque la jeune fille posait sa main sur la tête de sa nouvelle amie.
+
+Enfin Holkar fit un signe; les esclaves se retirèrent et le laissèrent
+seul avec sa fille et Corcoran.
+
+«Capitaine, dit Holkar en tendant la main à celui-ci, vous venez de
+sauver ma vie et mon trône. Comment pourrai-je vous en témoigner ma
+reconnaissance?»
+
+Corcoran leva la tête d'un air étonné:
+
+«Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous ai rendu est si peu de
+chose, qu'en vérité nous ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire.
+Dans tous les cas, la meilleure part en revient à Louison, qui a montré
+dans toute cette affaire un tact et une délicatesse qu'on ne saurait
+trop louer. Elle avait mal déjeuné. Elle avait faim. Elle était, quoique
+tigresse, d'une humeur de dogue. Vous veniez de tirer sur elle un coup
+de pistolet.... Je ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur
+bien excusable.... Vous l'aviez manquée; elle aurait pu ne faire de vous
+qu'une bouchée. Elle a su contenir son appétit, réprimer ses passions
+brutales. C'est beaucoup, si vous songez à la mauvaise éducation qu'elle
+avait reçue dans les forêts de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin
+ameute vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me paraît pas difficile, et
+les lance contre vous. Là-dessus, vous voulez sortir du palais et vous
+faire égorger comme un poulet; mais Louison devine votre dessein; elle
+s'élance, elle saisit le malheureux Rao par derrière, aux environs de
+la ceinture...... (hélas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais
+s'asseoir) et elle le dépose à vos pieds.... Franchement, s'il y a un
+bienfaiteur ici, c'est Louison. Pour moi, je n'ai fait que suivre le
+chemin tracé par elle.
+
+--Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous dois la vie et
+l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.»
+
+Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit et la baisa avec
+respect.
+
+«Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous êtes d'une nation généreuse et
+que vous ne faites point payer vos services; mais ne puis-je à mon tour
+vous être utile en rien?
+
+--Utile, cher seigneur! s'écria Corcoran; mais vous m'êtes tout à
+fait nécessaire.... Savez-vous que je suis venu chercher ici un vieux
+manuscrit dont la seule pensée fait tressaillir de joie tous les
+docteurs de France et d'Angleterre! Savez-vous que l'Académie des
+sciences de Lyon a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison et
+moi nous voyageons dans l'intérêt de la science, sous la protection du
+gouvernement français; que nous avons des lettres de recommandation pour
+tous les hauts fonctionnaires du gouvernement anglais dans l'Inde, et
+que j'ai pour vous-même une lettre du célèbre sir William Barrowlinson,
+président de la _Geographical, colonial, statistical, geological,
+orographical, hydrographical and photographical Society_, dont le siége
+est à Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la voici.»
+
+En même temps, il tira de son portefeuille une lettre fermée par un
+large cachet rouge, orné des armoiries du savant baronnet et de sa
+devise, qui date (il l'assure du moins) de son grand-père, compagnon
+d'armes de Guillaume le Conquérant: _Regi meo fidus_.
+
+(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait mille raisons d'être
+_fidèle à son roy_, comme l'annonçait la devise, car ledit roi avait
+fait dudit Barrowlinson, dès l'âge de vingt ans, l'un des plus grands
+seigneurs de la Compagnie des Indes, et avait accumulé sur lui de tels
+honoraires et des fonctions si importantes, que, si une déplorable
+gastrite ne s'était pas jetée au travers et n'avait pas entravé
+l'avancement de sir William, on l'aurait vu, vers trente-deux ou
+trente-trois ans, vice roi de l'Inde, c'est-à-dire maître à peu près
+absolu de cent millions d'hommes. Mais la gastrite le força de retourner
+en Angleterre avec une pension viagère de trois cent mille francs.
+Moyennant quoi, il fut membre du Parlement, traduisit tant bien que mal
+quinze ou dix-huit pages des Védas, fit continuer la traduction sous
+son nom par un secrétaire, daigna présider la _Geographical, colonial,
+statistical, orographical, hydrographical and photographical Society_ et
+devint membre correspondant de l'Institut de France.)
+
+C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre de recommandation
+présentée au prince Holkar par le capitaine Corcoran. Elle était conçue
+en ces termes:
+
+ «Londres.... 1857.
+
+«Le soussigné, sir William Barrowlinson, a l'honneur de prévenir Son
+Altesse le prince Holkar du passage d'un jeune savant français, M.
+Corcoran, qui se propose, sur les indications de l'Académie des sciences
+de Lyon et sur les nôtres, de rechercher le manuscrit original du
+Ramabagavattanâ, qu'on croit avoir été déposé vers les sources de la
+Nerbuddah, dans un asile que Son Altesse le prince Holkar (c'est
+du moins l'avis du soussigné) doit connaître mieux que personne. Le
+soussigné ose se flatter que les relations intimes de bonne amitié et
+de bon voisinage qui ont toujours existé et qui ne cesseront jamais
+d'exister (du moins c'est la ferme espérance du soussigné) entre Son
+Altesse Sérénissime le prince Holkar et la très-haute, très-sublime,
+très-puissante et très-invincible Compagnie des Indes, engageront
+Son Altesse à favoriser par tous les moyens possibles les recherches
+scientifiques dont le capitaine Corcoran a été chargé par l'Académie
+des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa très-gracieuse et
+très-noble Majesté Victoria, première du nom, souveraine des trois
+royaumes unis d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.
+
+«A cet effet, le soussigné, sir William Barrowlinson, président de
+la _Geographical, colonial, statistical, geological, orographical,
+hydrographical and photographical Society_, se fait un devoir de prier
+Son Altesse Sérénissime de mettre à la disposition dudit capitaine tous
+les moyens matériels, tels que chevaux, éléphants, palanquins, ouvriers,
+cavaliers, sowars, cipayes, et généralement tous les instruments dont il
+croira avoir besoin pour son expédition;--s'engageant, ledit sir William
+Barrowlinson, tant en son nom qu'au nom de l'Académie des sciences de
+Lyon, à couvrir les frais et rembourser les sommes dont Son Altesse
+pourra, grâce à sa complaisance, créditer le jeune et savant voyageur.
+
+«Le soussigné croit devoir, en outre, prévenir Son Altesse que la
+mission du capitaine Corcoran (il en répond sur son honneur) est et
+demeurera étrangère à la politique.
+
+«Enfin le soussigné a la confiance que le gentleman qu'il demande
+respectueusement la permission de présenter à Son Altesse, fera de
+toute manière honneur à la noble nation dont il est citoyen, à la nation
+glorieuse qui le protège, à la science qu'il sert, à l'illustre et
+savante assemblée qui l'envoie, au soussigné qui le recommande.
+
+«C'est dans ces sentiments que le soussigné se rappelle respectueusement
+et affectueusement au souvenir de Son Altesse, espérant que le temps
+n'a pas affaibli l'amitié dont le prince Holkar a bien voulu autrefois
+favoriser le soussigné, et dont le soussigné a gardé et gardera
+éternellement au fond du coeur le plus reconnaissant souvenir.
+
+ «Sir WILLIAM BARROWLINSON, baronnet, M.P.»
+
+Dès que le prince Holkar eut terminé sa lecture, il tendit la main à
+Corcoran et lui dit:
+
+«Mon cher ami, entre nous il n'est plus besoin de ces lettres, et celle
+de sir William Barrowlinson, dans les termes où j'en suis aujourd'hui
+avec les Anglais, ne vous aurait pas rendu grand service, si je ne
+savais d'ailleurs qui vous êtes et si je n'avais vu avec quel courage
+vous m'avez sauvé la vie. Par malheur, le colonel Barclay est en marche,
+je le sais, sur Bhagavapour, et, si je l'ignorais, la trahison déclarée
+de Rao me l'aurait appris ce soir; en sorte que je ne puis pas vous
+aider beaucoup dans vos recherches. Je crains même que mon amitié ne
+vous nuise auprès des anglais.
+
+--Seigneur Holkar, dit le capitaine, ne vous occupez ni de moi ni des
+Anglais. Si le colonel Barclay me traite autrement qu'en ami, fût-il au
+milieu de trente régiments, il apprendra de quelle pesanteur est ma
+main quand elle frappe. N'ayez donc aucun souci de moi; peut-être, au
+contraire, pourrai-je vous servir et faire votre paix....
+
+--Faire ma paix avec ces barbares! s'écria Holkar dont les yeux
+brillèrent de fureur. Ils ont tué mon père et mes deux frères; ils ont
+pris la moitié de mes États et pillé l'autre; par le resplendissant
+Indra, dont le char traverse le firmament et porte la lumière aux
+extrémités les plus reculées de l'univers, s'il ne fallait que donner
+mes trésors et ma vie pour jeter le dernier de ces barbares roux au fond
+de la mer, je n'hésiterais pas une minute; oui, je le jure, et j'irais
+dès aujourd'hui rejoindre comme mes aïeux la Substance éternelle et
+incorruptible.
+
+--Et tu me laisserais seule sur la terre! interrompit la belle Sita avec
+un accent de doux reproche.
+
+--Ah! pardonne, mon enfant chérie, dit le vieillard en serrant sa fille
+sur son coeur. Le nom seul de ces Anglais me cause de l'horreur. Je prie
+le capitaine de m'excuser....
+
+--Faites, mon cher hôte, dit Corcoran, et ne vous gênez pas pour maudire
+les Anglais. Pour moi, excepté sir William Barrowlinson, qui m'a paru
+un fort brave homme, bien qu'un peu prolixe dans ses explications, je ne
+fais pas plus de cas d'un Anglais que d'un hareng saur ou d'une sardine
+à l'huile. Je suis Breton et marin, c'est tout dire. Entre la race
+saxonne et moi, il n'y a pas de tendresse perdue.
+
+--Ah! vous me faites plaisir, capitaine, dit Holkar; j'avais peur
+d'abord que vous ne fussiez de leurs amis, et quand je pense à l'avenir
+qu'ils réservent à ma pauvre Sita, mon sang bout de fureur dans mes
+vieilles veines, et je voudrais couper la tête de tous les Anglais qui
+sont dans l'Inde.... Mais n'en parlons plus, et toi, ma chère Sita, pour
+calmer cet emportement, lis-moi, je te prie, quelques passages de l'un
+de ces beaux livres qui ont célébré la gloire et charmé les loisirs de
+nos ancêtres.
+
+--Veux-tu, dit Sita, que je te lise un passage du Ramayana, et les
+plaintes si touchantes du roi Daçaratha, lorsque, étant à son lit de
+mort, il s'affligeait de n'avoir pas près de lui Rama, son fils chéri,
+ce héros invincible, et qu'il s'accusait lui-même d'avoir mérité ce
+châtiment des dieux pour avoir commis dans sa jeunesse un meurtre
+involontaire?
+
+--Eh bien, lis,» répliqua Holkar.
+
+Aussitôt Sita se leva, alla chercher le livre et lut:
+
+«J'arrivai sur les rives désertes de la rivière Carayou où m'attirait
+le désir de tirer sur une bête, sans la voir, au bruit seul, grâce à ma
+grande habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais caché dans les
+ténèbres, mon arc toujours bandé en main, près de l'abreuvoir solitaire
+où la soif amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants des
+forêts.
+
+«Alors, j'entendis le son d'une cruche qui se remplissait d'eau,
+bruit tout semblable au bruit que murmure un éléphant. Moi, aussitôt
+d'encocher à mon arc une flèche perçante, bien empennée, et de l'envoyer
+rapidement, l'esprit aveuglé par le destin, sur le point d'où m'était
+venu ce bruit.
+
+«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une voix
+jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis mort!
+Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un ascète de ma
+sorte? A qui est la main si cruelle qui a dirigé son dard contre moi?
+J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans le fleuve solitaire. A
+qui donc ai-je fait ici une offense?»
+
+«Il dit, et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et tremblant
+de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai échapper les armes
+que je tenais à la main. Je me précipitai vers lui, et je vis, tombé
+dans l'eau, frappé au coeur, un jeune infortuné, portant la peau
+d'antilope et le djatâ des panthères.
+
+«Lui, profondément blessé, il fixa les yeux sur moi, comme s'il eût
+voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté:
+
+«Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il, Kchatriya, moi
+solitaire, habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une
+flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Les vieux
+auteurs de mes jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent
+maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour.
+Tu as tué par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois,
+mon père, ma mère et moi: pour quelle raison?
+
+«Va promptement, fils de Raghon, va trouver mon père et raconte-lui cet
+événement fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme le
+feu dévore un bois sec! Le sentier que tu vois mène à l'ermitage de mon
+père; hâte-toi de t'y rendre, mais avant retire-moi vite la flèche.»
+
+«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme. A sa vue j'étais tombé
+dans un extrême abattement.
+
+«Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais avec un soin égal
+en mon désir extrême de lui conserver la vie, cette flèche entrée
+dans le sein du jeune ermite; mais à peine mon trait fut-il ôté de
+la blessure, que le fils de l'anachorète, épuisé de souffrances, et
+respirant d'un souffle qui s'échappait en douloureux sanglots, eut
+quelques convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier soupir.
+
+«Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers l'ermitage de son père.
+
+«Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant
+personne qui les servît, et semblables à deux oiseaux les ailes coupées.
+Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés s'entretenaient
+de lui.
+
+«Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorète m'adressa la
+parole: «Pourquoi as-tu tardé si longtemps, mon fils? ta bonne mère, et
+moi aussi, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait,
+ou même si ta mère a fait une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois
+plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le
+pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;
+mais pourquoi ne me parles-tu pas?»
+
+«A ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, les mains
+jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la
+terreur faisait balbutier:
+
+«Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle Daçaratha, je ne
+suis pas ton fils, je viens chez toi parce que j'ai commis un forfait
+épouvantable.» Et je lui racontai le meurtre du jeune anachorète.
+
+«A ces paroles, le vieillard demeura un instant comme pétrifié; mais
+quand il eut repris l'usage de ses sens:
+
+«Si, devenu coupable d'une mauvaise action, me dit-il, tu ne me l'avais
+confessée d'un mouvement spontané, ton peuple même en eût porté le
+châtiment, et je l'eusse consumé par le feu d'une malédiction!
+
+«Ce crime eût bientôt précipité Brahma de son trône, où il est cependant
+fermement assis. Dans ta famille, le paradis fermerait ses portes à sept
+de tes descendants et à sept de tes ancêtres.
+
+«Mais tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que tu n'as pas
+cessé d'être. Allons, cruel! conduis-moi au lieu où ta flèche a tué cet
+enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à me guider!»
+
+«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles à ce lieu funèbre, où je
+fis toucher à l'anachorète comme à son épouse le corps gisant de leur
+fils.
+
+«Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté
+la main sur lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se
+laissent tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, baisant le pâle
+visage de son enfant, se met à gémir, comme une tendre vache à qui l'on
+vient d'arracher son jeune veau.
+
+«Yadjnadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que la vie?
+Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste enfant, pour
+un si long voyage? Donne à ta mère un baiser maintenant, et tu partiras
+après que tu m'auras embrassée; est-ce que tu es fâché contre moi, ami,
+que tu ne me parles pas?»
+
+«Et le père affligé, et tout malade même de sa douleur, tint à son fils
+mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en touchant çà et là
+ses membres glacés:
+
+«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère? Lève-toi
+maintenant. Viens, prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras. Qui
+désormais nous apportera des bois la racine et le fruit sauvage? Et
+cette pénitente aveugle, courbée sous le poids des années, ta mère, mon
+fils, comment la nourrirai-je, moi qui suis aveugle comme elle?
+
+[Illustration: C'était un fakir à demi nu. (Page 97.)]
+
+«Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain tu partiras,
+mon fils, avec ta mère et moi.»
+
+Ici la belle Sita interrompit sa lecture. Holkar l'écoutait d'un air
+pensif. Corcoran lui-même se sentait ému et regardait avec admiration le
+visage doux et charmant de la jeune fille.
+
+Cependant il était déjà minuit, et Holkar allait congédier son hôte,
+lorsqu'Ali entra dans la cour et, sans dire une parole, s'avança vers
+son maître, les mains élevées en forme de coupe.
+
+«Qui est là? Que veux-tu? demanda Holkar
+
+--Puis-je parler?» répliqua l'esclave en désignant Corcoran d'un regard.
+
+Celui-ci allait se retirer par discrétion, mais Holkar le retint.
+
+«Restez, dit-il, vous n'êtes pas de trop.... Et toi, parle vite.
+
+--Seigneur, dit Ali, il vient d'arriver un message de Tantia Topee.
+
+--De Tantia Topee! s'écria Holkar, dans les yeux de qui brilla une lueur
+de joie. Qu'il vienne!»
+
+Le messager entra dans la cour. C'était un fakir, à demi nu, de la
+couleur du bronze, et dont la physionomie impassible semblait ne
+connaître ni la douleur ni le plaisir.
+
+Il se prosterna devant Holkar et attendit en silence que celui-ci lui
+eût donné l'ordre de se relever.
+
+«Qui es-tu? dit Holkar.
+
+--Je m'appelle Sougriva.
+
+--Brahmine, ou non?
+
+--Brahmine. C'est Tantia Topee qui m'envoie.
+
+--Quel est le signe de ta mission demanda Holkar.
+
+--Le voici,» répondit le fakir.
+
+En même temps il retira, de la pagne qui lui servait de vêtement, une
+sorte de mouchoir bizarrement découpé, sur lequel étaient tracés des
+mots sanscrits.
+
+«Ah! Ah! s'écria Holkar après avoir regardé le mouchoir avec attention,
+le moment approche.
+
+--Oui, dit le fakir. L'affaire doit être commencée dès aujourd'hui à
+Meerut.
+
+--Capitaine, dit Holkar, vous m'aviez dit que vous n'aimiez pas les
+Anglais?
+
+--Je ne les déteste pas non plus, dit Corcoran, mais je ne me soucie
+guère de ce qui peut leur arriver.
+
+--Eh bien! capitaine, avant peu vous verrez du nouveau, et le colonel
+Barclay pourrait bien tourner bride avec son armée avant la fin du mois.
+
+--En vérité! dit Corcoran, et c'est de ce moricaud que vous tenez ces
+nouvelles?
+
+[Illustration: Il alla tranquillement se coucher. (Page 102.)]
+
+--Oui, dit Holkar. Ce moricaud est un homme sûr qui sert de messager à
+mon ami Tantia Topee.
+
+--Et qu'est-ce que votre ami Tantia Topee?
+
+--Je vous le dirai demain. Le colonel Barclay ne sera pas ici avant
+trois jours; nous avons donc encore deux jours de liberté. Demain, si
+vous voulez, nous irons à la chasse du rhinocéros. Le rhinocéros est un
+gibier de prince, et l'on n'en trouverait peut-être pas deux cents dans
+toute l'Inde. Au revoir, capitaine.
+
+--A propos, dit Corcoran, qu'avez-vous fait de ce Rao? Ne voulez-vous
+pas le faire juger?
+
+--Rao! dit Holkar. Il est jugé, capitaine. Avant souper, j'ai donné des
+ordres pour qu'il fût empalé.
+
+--Peste! s'écria Corcoran, vous êtes expéditif, seigneur Holkar.
+
+--Mon ami, dit Holkar, aussitôt pris, aussitôt empalé; c'est ma maxime.
+Ne voudriez-vous pas que j'eusse assemblé une Cour de justice comme
+celle de Calcutta? Avant que le procureur eût parlé, que l'avocat eût
+répliqué, que les juges eussent délibéré, les Anglais seraient peut-être
+entrés dans Bhagavapour et auraient sauvé la vie à ce coquin, leur
+complice. Non, non, il s'est laissé prendre; il paye pour tous.
+
+--Après tout, dit Corcoran en étendant les bras, car il avait une grande
+envie de dormir, je n'en parlais que par curiosité. Au revoir, seigneur
+Holkar.»
+
+Et suivant Ali qui lui montrait le chemin, il alla tranquillement se
+coucher.
+
+
+
+ VI
+
+Mais il était décidé que le brave capitaine ne dormirait pas
+tranquillement cette nuit-là, car à peine était-il étendu sur son lit,
+lorsqu'un grand bruit se fit entendre. Corcoran se leva, s'appuya sur un
+coude, siffla légèrement Louison et lui dit tout bas:
+
+«Attention! Louison! Debout, paresseuse!»
+
+Louison le regarda à son tour, prêta l'oreille, remua la queue doucement
+pour faire voir qu'elle avait compris l'appel du capitaine, se leva
+lentement sur ses pattes, alla droit à la porte de la chambre, écouta
+encore et revint tranquillement vers Corcoran, comme si elle avait
+attendu ses ordres.
+
+«Bien! dit celui-ci, je t'entends, ma chérie. Tu veux dire que le danger
+n'est pas pressant? Tant mieux, car j'aimerais à dormir un peu. Et toi?»
+
+La tigresse écarta légèrement ses lèvres surmontées de moustaches plus
+rudes que la pointe des épées: c'était sa manière de sourire.
+
+Enfin des pas se firent entendre dans la galerie, et Louison retourna
+vers la porte; mais le danger ne lui parut sans doute pas digne d'elle,
+car elle revint se coucher aux pieds de son maître. On frappa à la
+porte.
+
+Corcoran se leva à demi vêtu, prit son revolver et alla ouvrir. C'était
+Ali qui venait l'éveiller.
+
+«Seigneur, dit celui-ci d'un air effrayé, le prince Holkar vous prie de
+descendre. Il est arrivé un grand malheur. Rao, qu'on croyait empalé, a
+corrompu ses gardiens, et a pris la fuite avec eux.
+
+--Tiens, dit Corcoran, il n'est pas bête, ce Rao!»
+
+Et tout en parlant, il finissait de s'habiller.
+
+«Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit qu'il va rejoindre les
+Anglais, qui sont déjà dans le voisinage. Sougriva les a rencontrés.
+
+--C'est bien, montre-moi le chemin. Je te suis.»
+
+Holkar était assis sur un magnifique tapis de Perse et paraissait
+absorbé par ses réflexions. A l'entrée du capitaine, il leva la tête
+et lui fit signe de venir s'asseoir à côté de lui. Puis il ordonna aux
+esclaves de se retirer.
+
+«Mon cher hôte, dit-il enfin, vous connaissez le malheur qui m'arrive?
+
+--On me l'a dit, répondit Corcoran. Rao s'est échappé; mais ce n'est
+pas un malheur, cela. Rao est un coquin qui est allé se faire pendre
+ailleurs.
+
+--Oui, mais il a emmené avec lui deux cents cavaliers de ma garde, et
+tous ensemble sont allés rejoindre les Anglais.
+
+--Hum! Hum!» fit Corcoran d'un air pensif.
+
+Et comme il vit que Holkar était fort abattu par cette trahison, il
+jugea nécessaire de lui rendre le courage.
+
+«Eh bien, après tout, dit-il en souriant, ce sont deux cents traîtres de
+moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous mieux qu'ils fussent avec vous dans
+Bhagavapour, tout prêts à vous livrer au colonel Barclay?
+
+--Et dire, s'écria Holkar, qu'une heure auparavant j'avais reçu de si
+bonnes nouvelles!
+
+--De votre Tantia Topee?
+
+--De lui-même; écoutez-moi, capitaine.... après le service que vous
+m'avez rendu hier au soir, je ne puis plus avoir de secret pour vous....
+Eh bien, l'Inde tout entière est prête à prendre les armes.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour chasser les Anglais.
+
+--Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette idée! Chasser les
+Anglais!... c'est-à-dire, seigneur Holkar, que s'ils étaient dans ma
+vieille Bretagne comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au
+collet et à la ceinture, et je les jetterais à la mer pour engraisser
+les marsouins! Chasser les Anglais! mais j'en suis, seigneur Holkar,
+moi aussi j'en suis et je vous donnerai un bon coup de main.... Bon!
+j'oublie mes fonctions scientifiques et la lettre de sir William
+Barrowlinson.... et ma promesse de ne pas me mêler de politique tant que
+je serai entre les monts Himalaya et le cap Comorin. C'est égal, c'est
+une fameuse idée.... Et de qui vient-elle cette idée?
+
+--De tout le monde, répondit Holkar, de Tantia Topee, de Nana-Sahib, de
+moi, de tout le monde enfin...
+
+--De tout le monde! s'écria le Breton en riant. J'en étais sûr.... et
+vous dites qu'on va les mettre dehors?
+
+--Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais j'ai peur de ne pas en
+être témoin. Ce Rao, il y a trois mois encore, mon premier ministre, a
+prévenu le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir, pour prix de sa
+trahison, mes États et ma fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire
+et je lui ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà comment
+l'affaire s'est engagée....
+
+--Comment! ce hideux magot espérait devenir votre gendre! demanda
+Corcoran indigné.
+
+--Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu pour père un marchand
+parsi de Bombay, voulait épouser la fille du dernier des Raghouides, la
+plus noble race de l'Asie.»
+
+Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne s'intéressait pas
+beaucoup au récit d'Holkar, commença à devenir très-attentif.
+
+Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper Rao et de
+l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la main de Sita!... la plus belle
+fille de l'Inde!... un ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao
+n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence.
+
+Telles furent les réflexions du capitaine. Et si vous vous étonnez
+de l'intérêt qu'il prenait à une jeune fille dont, la veille, il ne
+connaissait encore ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était
+homme de premier mouvement, qu'il adorait les aventures (sans être un
+aventurier), et qu'il ne lui déplaisait pas de protéger une jeune et
+belle princesse opprimée, et surtout opprimée par les Anglais.
+
+«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un parti à prendre, remettre
+à un autre jour notre chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la
+mort. Le coquin ne doit pas être bien loin.
+
+--Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a huit heures d'avance
+sur nous, et il aura rejoint sans doute l'armée anglaise.... Faisons
+mieux.... ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont donnés.
+Nous allons partir vers six heures, car c'est l'heure où le soleil se
+lève, et plus tard la chaleur est insupportable. Nous laisserons
+ma fille au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir des
+intelligences dans la place, et nous reviendrons vers dix heures....
+Pendant ce temps Ali restera au palais, et Sougriva ira chercher des
+nouvelles et rôder dans le voisinage.
+
+--Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser le rhinocéros
+aujourd'hui, si vous craignez quelque danger?
+
+--Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier des Raghouides ne veut pas
+périr, s'il doit périr, enfumé et caché dans son palais comme un ours
+dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a donné mon aïeul Rama, le
+vainqueur de Ravana, prince des démons.
+
+--Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher d'avoir des
+pressentiments fâcheux, voulez-vous au moins que je laisse à votre fille
+un garde du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que toute la
+garnison de Bhagavapour?
+
+--Quel est cet ami si sûr et si redoutable?
+
+--Louison, parbleu!»
+
+En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait d'elle, se dressa
+debout sur ses pattes de derrière et appuya ses pattes de devant sur les
+épaules de Corcoran.
+
+Sita arriva en ce moment.
+
+«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain à la chasse du
+rhinocéros....
+
+--Avec moi? interrompit la jeune fille.
+
+--Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao peut courir la campagne
+avec ses cavaliers, et je ne veux pas t'exposer à une rencontre....
+
+--Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait évidemment les plaisirs
+de la chasse, je monte très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous
+quitterai pas un instant.
+
+--Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus en sûreté avec nous....
+Je vous promets de veiller sur elle, et si Rao vient à portée, je le
+remettrai aux dents de Louison.
+
+--Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours hasardeuse.... et
+j'aime mieux accepter l'offre que vous m'avez faite de Louison.
+
+--Comment! monsieur, dit Sita en frappant des mains avec joie, vous me
+donnez Louison pour toute la journée?
+
+--Je vous la donnerais pour toujours, répliqua le Breton, si je
+pouvais croire qu'elle voulût se laisser donner; mais elle est un peu
+capricieuse et n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison, vous
+n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour.... Vous veillerez sur cette belle
+princesse.... si quelqu'un lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui
+déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut se promener dans le
+jardin, vous l'accompagnerez, et vous la regarderez en tout temps
+comme votre maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien tous vos
+devoirs?»
+
+Louison regardait alternativement son maître et Sita, et poussait de
+petits cris de joie.
+
+«Vous m'avez compris, continua Corcoran. Montrez-le en vous couchant aux
+pieds de la princesse et en lui baisant la main.»
+
+Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit aux caresses de Sita en
+lui léchant les mains de sa langue un peu rude.
+
+«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron de cavalerie pour la
+vigilance et le courage; quant à l'intelligence, il n'y a personne qui
+l'égale.... elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle n'aime
+pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer ses vrais amis
+de ceux qui ne veulent que la tromper; elle n'est pas friande, et la
+moindre viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier
+pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent fois me débarrasser des
+questions indiscrètes par un seul rugissement poussé à propos.
+
+--Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de trésor qui puisse payer
+une telle amitié. Mais je l'accepte en échange de la mienne.»
+
+Pendant qu'on délibérait, le jour était venu. Corcoran baisa une
+dernière fois le front de Louison, s'inclina respectueusement devant
+Sita et monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de quatre ou cinq
+cents hommes. Louison les regarda partir avec regret, mais enfin elle
+parut se résigner. Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le palais,
+et, nonchalamment couchée sous la vérandah, elle attendit, comme la
+princesse, le retour des chasseurs.
+
+
+
+ VII
+
+La chasse au rhinocéros.
+
+Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles qualités, était du sexe
+auquel les tigres doivent leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas
+plutôt vu disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et respiré
+le délicieux parfum des forêts que lui apportait la brise, qu'elle eut
+envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran,
+laissant là le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne
+devinait pas l'importance.
+
+En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, légère et amoureuse du
+plaisir. Peut-être rêvait-elle aussi de chasser le rhinocéros; c'est
+ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait pas celui de
+raconter ses pensées au premier venu.
+
+Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira dans tous les
+sens avec tant de langueur, et commença même de petits rugissements qui
+laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout son désir de
+la garder près d'elle, commença à s'inquiéter de ce voisinage, et finit
+par lui rendre la liberté.
+
+A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque la tigresse
+s'élança d'un bond, franchit la haie qui séparait le jardin du reste de
+la ville, passa par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa
+deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines
+de bourgeois paisibles qui flânaient devant leurs boutiques, et arriva
+enfin à la porte principale de Bhagavapour, où les soldats du poste se
+gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent les mêmes honneurs qu'à un
+officier supérieur, car ils se hâtèrent de rentrer dans leur caserne
+et de saisir leurs fusils pour faire une décharge générale, à laquelle
+Louison ne daigna pas répondre.
+
+Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre des informations,
+regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en
+l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier.
+
+Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran étaient
+en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquiétude, ils
+causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.
+
+«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? demanda Holkar au Breton.
+
+--Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, l'éléphant,
+l'hippopotame, le lion, la panthère; mais le rhinocéros est un animal
+inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les ménageries.
+
+--C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit Holkar. Il est fort
+grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois
+qui n'avaient guère moins de six pieds de haut et de douze ou quinze
+pieds de long.
+
+«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure
+qu'une cuirasse, la tête courte, les oreilles droites et mobiles comme
+celles du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une corne qui est son
+arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous
+sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sûr, car sa peau
+est à l'épreuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres
+animaux, y compris même les éléphants, je vous promets à dîner un
+bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à dédaigner. On n'en mange qu'à
+la table des princes....»
+
+Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent à un carrefour qui se
+trouvait à l'entrée de la forêt.
+
+Ce carrefour portait le nom de _Carrefour des Quatre Palmiers_.
+
+«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne
+supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous
+allons monter sur des éléphants.»
+
+En effet, un relai d'éléphants tout préparés et harnachés d'avance
+attendait les principaux chasseurs.
+
+«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est là sur le devant
+et presque sur les oreilles de l'éléphant?
+
+--C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre
+et obéir de l'animal.
+
+--Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement
+derrière moi, et semble attendre mes ordres?
+
+--Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.
+
+--Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous
+m'avez réservé, je pense?
+
+--Mangé par le tigre, capitaine.
+
+--Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je
+pense, et non à celle du tigre.
+
+--Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous
+avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais
+ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres
+auxquelles on ne s'attend pas,--celle d'un tigre, par exemple, ou d'un
+jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin,
+comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse
+et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au
+coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il
+n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur
+eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte
+dans le jungle pour vous dévorer à son aise.
+
+Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais
+gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux
+de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race
+humaine,--les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon
+sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le
+cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de
+proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs,
+car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à
+être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer
+les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen.
+
+N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas
+bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck
+au tigre au lieu de vous?
+
+--Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite
+et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je
+dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je
+l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?»
+
+Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une
+violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en
+étaient plus maîtres.
+
+«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle
+une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort
+dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous
+prêt, capitaine, et regardez autour de vous.»
+
+Au même instant les chevaux se cabrèrent avec violence, plusieurs
+cavaliers de l'escorte furent jetés par terre, et les éléphants prirent
+la fuite, malgré tous les efforts de leurs conducteurs.
+
+C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. Elle arrivait au
+grand galop, franchissant les fossés, les haies, les broussailles, avec
+la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur.
+
+A cette vue chacun mit la main à ses armes, mais Corcoran rassura tout
+le monde:
+
+«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère Louison.... C'est vous,
+mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre
+sévère, que venez-vous faire ici?»
+
+Louison ne répondit pas, mais remua la queue d'une manière
+très-significative.
+
+«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle
+voulait chasser le rhinocéros.... Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas
+ces manières si familières quand on est en faute.... n'est-ce pas?...
+oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la
+chasse, soyez sage, et tâchez de n'effrayer personne.»
+
+Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda
+pas à se faire pardonner son arrivée subite, et devint en peu de temps
+l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, ou du moins
+personne n'osa lui témoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre
+qu'elle était enfermée dans une bonne et solide cage, à quinze cents
+lieues marines de Bhagavapour.
+
+Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent qu'on avait retrouvé
+la piste du rhinocéros, et qu'il allait déboucher bientôt par un sentier
+à l'entrée duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres
+Holkar et le capitaine Corcoran.
+
+En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi par les traqueurs
+qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces
+pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son épaisse
+cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un
+carabinier. Il s'avançait au petit trot sans paraître ému ou intimidé
+par le nombre de ses adversaires.
+
+«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit où
+vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le
+frapper que par côté, car de face il est partout à couvert.»
+
+Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge générale de coups de
+fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frappèrent à la fois le
+corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait réservé son
+feu, et bien lui en prit.
+
+Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette attaque, leva la tête,
+et se précipitant avec une promptitude et une roideur épouvantables,
+alla frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.
+
+Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela et essaya de saisir
+son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre
+un arbre ou un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune prise,
+et, d'un second coup de corne qui pénétra jusqu'au coeur, il renversa
+l'éléphant, qui tomba lourdement à terre comme un chêne déraciné.
+
+En même temps le rhinocéros se dégagea de son adversaire et s'élança
+pour frapper Corcoran, qui venait d'être renversé comme sa monture.
+
+La situation du capitaine était terrible. Les plus braves chasseurs
+n'osaient s'approcher, lui-même avait le pied engagé dans les harnais de
+l'éléphant et ne pouvait se tenir debout.
+
+«A moi, Louison!» cria-t-il.
+
+Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait
+la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups.
+Mais dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, elle s'élança
+d'un bond, tourna autour du rhinocéros, le saisit par les oreilles et le
+maintint presque immobile malgré tous ses efforts.
+
+Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se dégager et se trouva debout
+en face de son ennemi.
+
+«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends,
+laisse-moi chercher l'endroit vulnérable.... Ah! le voici.»
+
+En même temps, il plaça le bout du canon de sa carabine dans l'oreille
+du rhinocéros et fit feu. L'animal, blessé à mort, eut une convulsion
+suprême, fit un effort qui rejeta Louison à quinze pas de là, sur les
+épaules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort.
+
+«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais
+la moitié de mes États pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle,
+aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse
+est terminée. Demain nous vous trouverons peut-être quelque chose de
+meilleur.... En route.»
+
+On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, et l'on reprit le
+chemin de Bhagavapour.
+
+Pendant ce temps Louison recevait les remercîments de son maître et
+témoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver.
+
+Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun
+semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran,
+sans le dire, se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar se
+reprochait encore davantage de l'avoir proposée et tous deux craignaient
+pour Sita.
+
+Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une
+colline d'où l'on voyait la vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut
+une épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on entendit un bruit
+confus, lointain et sourd, où dominaient le tonnerre de l'artillerie, la
+fusillade et les cris des femmes et des enfants.
+
+«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour
+brûle ou a été prise d'assaut.»
+
+A cette vue, Holkar pâlit.
+
+«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»
+
+En même temps il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et
+partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le
+reste de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura fort loin en
+arrière.
+
+Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent interroger un
+officier.
+
+«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est passé. Le feu s'est
+déclaré dans cinq ou six endroits à la fois, et jusque dans le palais de
+Votre Altesse, mais....»
+
+Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.
+
+«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des deux, il s'élança
+avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot,
+Corcoran le suivait, et Louison courait à côté d'eux.
+
+Tout était en désordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier
+on voyait de larges flaques de sang répandu. Des cadavres étaient
+étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar étaient
+morts.
+
+A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.
+
+«Hélas! dit-il, où est Sita?»
+
+Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de poignard dans la
+poitrine, mais le coup n'était pas mortel.
+
+«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix
+éclatante.
+
+--Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites grâce à votre esclave.
+Ils l'ont enlevée!
+
+--On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien
+fait pour la sauver! malheureux! Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle,
+mais parle donc!
+
+--Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le
+palais. La princesse a été saisie par des hommes embusqués qui ont
+poignardé la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée malgré ses
+cris et ses pleurs dans un bateau tout prêt. Ils l'ont transportée sur
+la rive opposée du fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et
+tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils
+avaient eu la précaution d'amarrer à l'autre rive toutes les barques, de
+sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.»
+
+Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus rien; mais Corcoran,
+quoique vivement ébranlé par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux
+moyens de reprendre Sita.
+
+«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous avons aperçue au-dessus de
+Bhagavapour?
+
+--Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces bandits, pour assurer le
+succès de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de
+la ville; mais on l'a bientôt éteint.
+
+[Illustration: Les escaliers et les galeries étaient jonchés de
+cadavres. (Page 123.)]
+
+--Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage chercher des
+barques sur la rive opposée, et nous nous mettrons à la poursuite des
+ravisseurs.
+
+--Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez,
+dit Ali. Nous venons d'apprendre en même temps que l'avant-garde de
+l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce
+qui donne à ce misérable Rao l'audace de venir nous braver jusque
+dans Bhagavapour. Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie dans les
+environs.
+
+--Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar désespéré, qu'ils
+prennent ma ville, mon trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, qui
+seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout perdu.»
+
+Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:
+
+«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est
+enlevée; mais elle n'est ni morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons,
+je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas restée près
+d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignardée, effrayée ou
+corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est
+arrivé.... Holkar, je vous quitte.
+
+--Vous me quittez! Et dans quel moment!
+
+--Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste soupçon. Je vais
+poursuivre le misérable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre
+au premier arbre du chemin.
+
+--Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par l'espérance de retrouver
+sa fille, et je vais partir avec vous.
+
+--Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et
+pour tenir tête aux Anglais qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien
+ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espère....
+Allons, Louison, ma chère, c'est par ta faute que nous l'avons perdue;
+c'est à toi de la retrouver.... Va, cherche...»
+
+En même temps il prit le voile de Sita, encore tout parfumé des senteurs
+de l'iris, et le fit flairer à la tigresse.
+
+«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!»
+
+En même temps des bateliers qui s'étaient jetés à la nage ramenèrent
+le bateau même dans lequel on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison
+s'embarqua avec son maître, un cheval et deux bateliers.
+
+Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, prit terre avec Louison
+et lui présenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait à
+l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hésiter
+elle s'engagea dans un sentier peu fréquenté qui aboutissait à une vaste
+clairière où il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué le sol,
+de reconnaître le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.
+
+De là, elle prit une route assez large et assez bien entretenue.
+Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval.
+
+A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita
+qui s'était sans doute accroché au buisson, et le désigna d'un coup
+d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, ramassa le
+précieux débris, le plaça sur son coeur, et continua sa route.
+
+Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avançaient
+de son côté, et il espéra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur.
+Mais il s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment de cavalerie
+anglaise qui battait la campagne.
+
+Corcoran fit signe à Louison de rester immobile et s'avança à la
+rencontre des nouveaux venus.
+
+«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.
+
+--Ami! répondit Corcoran.
+
+--Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.
+
+Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux,
+aux épaules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un
+vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket.
+
+«Je suis Français, dit Corcoran.
+
+--Que faites-vous ici?» demanda l'officier.
+
+Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui
+répondit sèchement:
+
+«Je me promène.
+
+--Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays
+ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous êtes.
+
+--C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher
+ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit
+être caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer où il
+est?»
+
+L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant si Corcoran parlait
+sérieusement ou se moquait de lui.
+
+«Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identité?
+demanda-t-il.
+
+--Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de
+la Compagnie des Indes et président de la _Geographical, colonial,
+orographical, and photographical Society_, et que vous devez connaître
+sans doute.
+
+--Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de
+lieutenant dans l'armée des Indes.
+
+--Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce
+gentleman...
+
+--Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier.
+
+--Ce baronnet,--si cela vous plaît davantage,--m'a donnée pour le
+gouverneur général de Calcutta.
+
+--C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?
+
+--De Bhagavapour.
+
+--Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prêt à se
+soumettre? est-il prêt à se battre?
+
+--Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez
+plus près de Bhagavapour.
+
+--Mais a-t-il au moins une armée nombreuse et bien disciplinée?
+
+--Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, messieurs,
+voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route?
+
+--Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'êtes pas
+un espion d'Holkar?»
+
+Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.
+
+«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne seul avec moi,
+peut-être seriez-vous plus poli.
+
+--Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne m'inquiète pas d'être poli,
+mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier général.
+
+--J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le Breton.
+
+Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir où l'on avait
+transporté Sita était d'aller au quartier général de l'armée anglaise,
+où certainement Rao avait dû chercher un asile.
+
+«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami.
+
+--Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira
+amener.»
+
+Corcoran siffla; au même instant Louison parut. Voir Corcoran, se
+précipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de
+l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent pour
+échapper à leurs cavaliers et courir à travers la plaine.
+
+Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs chevaux, mais retenus par
+l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la
+fuite.
+
+Cependant ils firent assez bonne contenance.
+
+«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... Où
+avez-vous choisi cet ami-là?
+
+--Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le Breton. Vous autres,
+Anglais, qui croyez connaître tous les genres de sport, vous courez
+après les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les bêtes
+de la création.... moi, je préfère les tigres.... chacun son goût....
+Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard?
+
+--Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman anglais n'a peur de
+rien; mais je me demande si la société d'un tigre est bien convenable
+pour un gentleman.
+
+--Louison se fait peut-être en ce moment la même question, dit à son
+tour Corcoran, et se demande si la société d'un gentleman anglais est
+bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement les choses.
+Monsieur le lieutenant, quel est votre nom?
+
+--John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais d'un ton rogue et gourmé.
+
+--Très-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous présente
+le très-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la
+reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni
+la dent ni la griffe, excepté dans le cas de légitime défense....
+
+--Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt terminé cette inconvenante
+comédie!
+
+--Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'émouvoir, j'ai
+l'honneur de présenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant,
+capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai manqué de respect envers
+votre uniforme, je suis votre homme et tout prêt à vous en rendre raison
+ici même.
+
+--C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En
+route, et suivez-nous.»
+
+Le voyage ne fut pas long.
+
+A un quart de lieue de là se trouvait le camp anglais, au bord d'une
+petite rivière qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les
+chevaux, les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui accompagne
+une armée dans l'Inde étaient groupés dans un désordre pittoresque.
+
+John Robarts, accompagné de Corcoran et de Louison, entra dans la tente
+du colonel Barclay.
+
+
+
+ VIII
+
+Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le
+colonel Barclay.
+
+Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les fonctions de brigadier
+général, était l'un des plus braves officiers de toute l'armée des
+Indes. Il avait gagné fort péniblement tous ses grades, et n'avait
+jamais cessé, soit en paix, soit en guerre, d'être employé dans les
+missions les plus difficiles. Tantôt commandant un régiment sur la
+frontière, tantôt surveillant, avec le titre de résident, les démarches,
+le gouvernement et les préparatifs des princes tributaires de la
+Compagnie comme Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il
+connaissait à fond tous les ressorts de la politique anglaise dans
+l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou fils ou neveu d'aucun des
+directeurs de la Compagnie, il ne recevait que les missions rebutantes
+ou périlleuses.
+
+C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer Holkar.
+
+S'il réussissait, on tenait tout prêt un général de parade, bien
+apparenté, qui devait venir prendre le commandement de l'armée et
+recueillir le fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel,
+une mauvaise humeur continuelle et un juste ressentiment contre les
+favoris de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne
+l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement tous ses devoirs
+militaires.
+
+Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le vieux Barclay se retourna
+et dit:
+
+«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?
+
+--Nous avons fait une capture importante, colonel. C'est un Français,
+qui est, je crois, l'espion d'Holkar.
+
+--C'est bien. Faites entrer.
+
+--Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.
+
+--C'est bien. Faites entrer aussi les autres et mettez deux
+factionnaires à la porte de la tente.
+
+--Mais, colonel....
+
+--Faites ce que je vous dis, et ne répliquez pas.
+
+--Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut pas entendre mes
+explications, c'est son affaire.»
+
+Et faisant signe à Corcoran:
+
+«Entrez!» dit-il.
+
+Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur un geste, alla se coucher
+à ses pieds. Elle était cachée par la table qui séparait Corcoran du
+colonel Barclay.
+
+Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir et de ne pas entendre
+Corcoran. Par suite de cette affectation, il ne s'aperçut pas de la
+présence de Louison.
+
+Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant que le colonel ne
+lui parlait pas et ne lui disait pas de s'asseoir, s'assit sans y être
+invité, prit un livre sur la table et feignit de lire avec attention.
+
+Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était pas de ceux qu'on
+intimide aisément, et se retournant vers lui:
+
+«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève.
+
+--Français.
+
+--Votre nom?
+
+--Corcoran.
+
+--Votre profession?
+
+--Marin et savant.
+
+--Qu'appelez-vous savant?
+
+--Je cherche le manuscrit des lois de Manou pour le compte de l'Académie
+des sciences de Lyon.
+
+--Où alliez-vous quand on vous a rencontré?
+
+--A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand a enlevée à son père.
+
+--Est-ce une Indienne ou une Anglaise?
+
+--C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.
+
+Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil défiant.
+
+«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar? demanda-t-il.
+
+--Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton ferme.
+
+--Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier qui vous recommande?»
+
+Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.
+
+«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je vois que vous êtes un
+gentleman. Vous pouvez rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est
+dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux heures à peine. C'est un
+otage précieux pour nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun
+mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond, d'ailleurs, Rao lui-même
+la respecte, car il doit l'épouser, c'est le prix de son concours....
+
+--Dites plutôt de son infâme trahison.
+
+--Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux mots.... Et maintenant,
+monsieur Corcoran, si vous voulez voir vous-même la belle Sita et
+annoncer à son père qu'elle est saine et sauve et dans des mains
+loyales, je ne m'y oppose pas. Je vais la faire appeler.
+
+--Je n'osais pas vous le demander, colonel, et je vous remercie de me
+l'avoir offert.»
+
+Le colonel frappa sur un gong. John Robarts parut aussitôt. Il attendait
+avec impatience et curiosité la fin de l'entretien. Il fut très-surpris
+de voir Corcoran paisiblement assis près de la table, en face du
+colonel, et Louison entre les deux, cachée au colonel par le tapis qui
+recouvrait la table.
+
+«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, et amenez-la ici avec
+tous les égards qu'un gentleman anglais doit à une dame de la plus haute
+naissance.
+
+--Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait prévenir Barclay de la
+présence de Louison.
+
+--Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?» dit Barclay avec un flegme
+hautain.
+
+Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse.
+
+«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah, monsieur? demanda
+Barclay du ton d'un touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est un
+pays enchanteur. On y trouve des sites mille fois plus beaux que dans
+les Alpes ou dans les Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur,
+car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que les pierres des
+montagnes et les espions qui me rendaient compte de toutes les actions
+d'Holkar.... Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui de recevoir,
+d'analyser, de classer et d'apprécier des rapports de police. Si vous
+êtes un peu géologue comme moi.... Êtes-vous géologue?--Non.--Tant
+pis.... La géologie, c'est ma passion favorite.... Ah! si vous aviez été
+géologue, quelles bonnes parties nous aurions faites ensemble dans huit
+jours, car il ne me faudra pas plus de huit jours pour renverser Holkar.
+Cela vous contrarie peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est
+bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur, que vous me ferez
+l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi.»
+
+Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation.
+
+«Bon! Vous craignez de faire un mauvais dîner.... Je vois ce que
+c'est.... Mais rassurez-vous... Nous avons d'excellent vin de France,
+et des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre, et tout ce que
+le globe terrestre produit de délicat et d'exquis pour le plaisir des
+gentlemen.... Allons, est-ce dit?
+
+--Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir accepter une offre si
+cordiale, mais je suis pressé de rassurer Holkar.
+
+--Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y pensez pas! Je vous tiens; je
+vous garde. Vous écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je vais
+vous laisser retourner dans le camp ennemi après que vous avez vu le
+mien?... Je vous rendrai la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour.
+
+--Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda Corcoran, qui
+commençait à s'indigner d'être traité en prisonnier de guerre.
+
+--Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel, eh bien, vous
+n'y rentrerez jamais, c'est moi qui vous le dis, quand l'Académie
+des sciences de Lyon et toutes les académies qui sont sous le soleil
+devraient renoncer à lire le manuscrit des lois de Manou....
+
+--Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit des nations!
+
+--Plaît-il?» demanda Barclay.
+
+Au même instant Sita parut, et sa présence apaisa la querelle, qui
+commençait à devenir très-vive.
+
+«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec des yeux pleins de joie,
+je savais bien que vous viendriez me chercher jusqu'ici!»
+
+Cette première parole remplit d'une joie immense le coeur du capitaine
+Corcoran. C'est donc sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle
+attendait son salut!
+
+Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer. D'ailleurs Corcoran
+craignait à tout moment que l'entrée de Robarts ou de quelque autre
+importun de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet de délivrance
+qu'il venait de combiner.
+
+«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre la liberté?
+
+--Je refuse, dit Barclay.
+
+--Vous gardez contre toute justice la princesse Sita, enlevée à son père
+par un coquin dont vous voulez faire son mari?
+
+--Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un air hautain, et il
+avança la main pour frapper sur le gong.
+
+--Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant, qu'il en soit ce que le
+ciel aura décidé.»
+
+Et avant que Barclay eût pu appeler personne, Corcoran saisit le gong,
+le mit hors de portée, tira de sa poche un revolver, et couchant en joue
+le colonel, il s'écria:
+
+«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.»
+
+Barclay se croisa les bras d'un air de mépris.
+
+«Ai-je affaire à un assassin? dit-il.
+
+--Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez, je serai tué, et, dans
+ce cas, c'est moi qui serai l'assassiné et vous qui serez l'assassin.
+Ce sont deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité, si vous
+voulez....
+
+--Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec un homme que j'ai reçu
+en gentleman, presque en ami, et qui m'en récompense en menaçant de
+m'assassiner.
+
+[Illustration: La tigresse se leva et se montra. (Page 145.)]
+
+--Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh bien, ne faisons aucun
+traité, aussi bien n'en ai-je pas besoin. Debout, Louison!»
+
+A ces mots, la tigresse se leva et se montra pour la première fois
+aux yeux étonnés de Barclay. Mais l'étonnement fit bientôt place à la
+frayeur.
+
+«Louison, continua Corcoran, tu vois bien monsieur le colonel.... S'il
+fait un pas hors de la tente avant que la princesse et moi nous soyons
+en selle, je te le livre.»
+
+La menace de Corcoran était fort sérieuse et Barclay le voyait bien. Il
+se décida à capituler.
+
+«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.
+
+--Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos deux meilleurs chevaux.
+Nous monterons à cheval, la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé
+les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, la tigresse viendra
+me rejoindre, et alors vous serez libre de lancer sur nous toute votre
+cavalerie, y compris M. le lieutenant John Robarts, du 25e de hussards,
+avec qui j'ai un petit compte à régler. Est-ce une affaire convenue?
+
+--C'est convenu, dit Barclay.
+
+--Et ne comptez pas manquer impunément à la foi jurée, ajouta Corcoran,
+car Louison, qui est plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en
+apercevrait tout de suite et vous étranglerait en un clin d'oeil.
+
+--Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous pouvez avoir confiance dans
+l'honneur d'un gentleman anglais.»
+
+Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à Robarts de faire
+seller, brider et amener deux beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita
+se mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut d'adieu qu'ils
+lui firent, et attendit patiemment que le coup de sifflet eût retenti.
+
+Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait des bonds prodigieux et
+qui épouvantait tout le camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il
+cria:
+
+«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera cet homme et cette
+femme vivants!»
+
+A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous les cavaliers se hâtèrent
+de brider leurs chevaux, sans prendre la peine de les seller, de peur de
+perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient déjà sur la trace
+des fugitifs et semblaient avoir des ailes.
+
+Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son cheval comme les
+autres, hasarda cette remarque séditieuse:
+
+«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il laissés fuir, s'il tenait
+tant à les reprendre?»
+
+A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur des arrêts d'un
+mois.
+
+C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, c'est aux subordonnés
+de se taire. Il est toujours dangereux d'avoir plus d'esprit que son
+chef.
+
+
+
+ IX
+
+Au galop! Au galop! Hurrah!
+
+Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise partait au galop, à la
+poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi
+sur la route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et
+l'intrépide Louison.
+
+Tous trois fort bien montés, les deux premiers sur les meilleurs chevaux
+du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la
+vitesse d'un train express les plaines, les collines, les vallées,
+et commençaient déjà à espérer d'échapper à leurs ennemis, lorsqu'un
+obstacle terrible, imprévu et presque insurmontable se dressa sur leur
+route.
+
+Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de cinq ou six habits rouges qui
+venaient à cheval au-devant de lui.
+
+C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté le camp pour aller
+chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de
+serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier et de
+provisions.
+
+A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement
+sur ses pattes de derrière, toute prête à délibérer, puisqu'on
+assemblait le conseil.
+
+Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; il aurait
+hardiment tenté l'aventure et passé au travers de cette petite troupe
+avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie ou
+la liberté de Sita.
+
+Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de
+rechercher, comme on l'en avait prié, le manuscrit des lois de Manou que
+de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout
+à fait désespérée; mais il rejeta bientôt cette réflexion comme indigne
+de lui.
+
+Cependant Sita le regardait avec une terrible anxiété.
+
+«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.
+
+--Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.
+
+--Je le suis, dit Sita.
+
+--Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai
+de la ruse, mais si les Anglais s'en aperçoivent, il faudra en tuer
+trois ou quatre ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?
+
+--Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne
+plus voir mon père et de retomber dans les mains de cet infâme Rao.
+
+--Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvés. Mettez votre
+cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps
+de souffler..., et tenez-vous prête.... Quand je dirai: _Brahma
+et Vishnou!_ il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons
+l'arrière-garde.»
+
+Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée assez large arrosée par
+le Hanouvéry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah.
+
+Les deux pentes de la vallée sont couvertes de jungles et de gros
+palmiers où se cache tout le gros gibier de l'Inde,--les tigres y
+compris. Aussi n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de
+s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à tout moment
+se rencontrer nez à mufle avec les plus redoutables de tous les
+carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est
+foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.
+
+Cependant les officiers anglais s'avançaient au petit trot, d'un air
+nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à
+poursuivre. Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de la
+Havane, et commentaient paisiblement les articles du _Times_.
+
+Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la
+mine flegmatique d'un _civilian_, c'est-à-dire d'un employé civil de la
+Compagnie des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté de Sita.
+
+Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, mais comme ils
+étaient Anglais et _sportsmen_, ils comprirent bien vite ce genre
+d'excentricité, et l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.
+
+«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il à Corcoran.
+
+--Oui, répliqua le Breton.
+
+--Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres
+devaient arriver à midi.
+
+--Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.
+
+--Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady
+Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle
+cédé la place à lady Margaret Cranmouth?
+
+--A vous dire le vrai,--répliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur
+d'exciter des soupçons, paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady
+Margaret,--je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientôt sur
+ces deux dames.
+
+--Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda Charters! quelle est
+cette beauté nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler?
+
+--Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas étonnant. M. William
+Charters est un gentleman qui a amassé en Australie, dans le commerce de
+la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions
+de francs et qui....
+
+--Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'écria le gentleman bavard
+et curieux. C'est une jolie somme!
+
+--Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui
+d'ailleurs est la beauté même, ne manque pas de soupirants! Au revoir,
+messieurs...»
+
+Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le
+rappela.
+
+«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; mais je dois vous
+avertir que vous êtes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en
+suivant cette route.
+
+--Je vous remercie de cet avis, monsieur.
+
+--Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez être
+enlevé par eux.
+
+--Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»
+
+Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait
+décidé à ne pas le lâcher avant le coucher du soleil, essaya encore de
+le retenir.
+
+«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au service de la Compagnie?
+
+--Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»
+
+Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuadé qu'un
+homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait être
+un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent
+de la Chambre des communes.
+
+Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il
+entendait derrière lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et
+qui allaient l'atteindre.
+
+«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.
+
+--Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un
+cigare.
+
+--Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua Corcoran impatienté.
+
+La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort
+bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrêté par un
+bavard et de perdre des moments si précieux lui fit oublier son rôle, et
+il prononça ces dernières paroles en français.
+
+«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes Français, monsieur,
+et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et à cette heure?
+
+Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour
+l'avertir de se tenir prête pour la fuite.
+
+Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens qui suivaient l'escorte
+et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du même
+côté et s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille d'Holkar
+échangeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence.
+
+En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce
+brahmine qui avait été envoyé à Holkar par Tantia Topee.
+
+Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour réfléchir, car les dix
+officiers anglais l'entourèrent, et celui qui avait déjà parlé, ajouta:
+
+«Monsieur, en attendant que votre présence dans le pays d'Holkar soit
+expliquée, vous êtes notre prisonnier.
+
+--Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou
+je vous tue!»
+
+En même temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin
+d'oeil.
+
+Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux
+allaient faire feu à bout portant, lorsqu'un incident inattendu décida
+la victoire.
+
+Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on
+allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de
+l'Anglais, qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand bonheur pour
+celui-ci et pour notre ami Corcoran, car à la distance où les deux
+adversaires étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient
+de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de
+Champagne.
+
+Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, détournée
+de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un
+autre gentleman qui s'était avancé pour saisir Corcoran.
+
+«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.
+
+A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son cheval, qui partit lancé
+comme une flèche. Corcoran la suivit en écartant rudement de la main
+un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en
+fuite, s'élança sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur
+eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de
+Corcoran.
+
+Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui étaient
+armés comme leurs maîtres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran,
+soit pour le faire prisonnier.
+
+Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient obéir, fit faire
+aux chariots une manoeuvre assez singulière, qui retarda pendant trois
+ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir
+détourner le chariot qui occupait la tête de la colonne, et, dans son
+empressement, il le fit verser en travers du chemin.
+
+Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre,
+quittèrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui
+était renversé, remplissant l'étroit passage, enchevêtrant leurs
+chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forçant les
+Anglais à s'arrêter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux.
+
+Au même instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir à la
+poursuite des fugitifs. En tête galopait le bouillant John Robarts.
+
+«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.
+
+--Quel capitaine?
+
+--Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une
+colère épouvantable. Il s'est laissé jouer comme un enfant, mais il n'en
+veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling à celui qui
+lui ramènera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar.
+
+--Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était la fille d'Holkar et nous
+ne l'avons pas deviné! Je l'avais prise, à demi cachée sous son voile,
+pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie
+de son futur mari.
+
+--Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guinées à
+celui qui arrivera le premier.»
+
+À ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de
+fouet, on força les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages
+disloqués, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs.
+
+Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la
+poursuite était d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer très
+longtemps.
+
+
+
+ X
+
+A l'assaut! A l'assaut!
+
+De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.
+
+Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte curiosité de l'Anglais
+qui lui avait fait perdre un temps si précieux.
+
+Cependant il espérait que l'approche de la nuit, l'éloignement du
+camp anglais, et quelque accident heureux, peut-être la rencontre
+de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner
+Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être obligé de fuir.
+
+«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon père
+s'il me voyait! Pauvre père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans
+lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre
+divertissement semblable à ceux qui réjouissent ces gentlemen!... Et
+moi, je galope devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre ce
+maudit bavard à la cravate et de le jeter dans le fossé, comme j'en
+avais envie et comme c'était mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser
+croire que j'étais un _goddam_ comme lui! c'est à se briser la tête
+contre la muraille.»
+
+Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup que son cheval
+faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgré les coups d'éperon,
+se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte était
+couverte de sang. Son cheval avait reçu une balle dans le flanc.
+
+Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton.
+
+Il se hâta de mettre pied à terre.
+
+«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les
+Anglais sont sur nos traces.
+
+--Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est blessé par la décharge
+que ces lâches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita,
+si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous
+défendra....
+
+--Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»
+
+Corcoran parut frappé de cette réflexion.
+
+«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est déjà tard. Je ne
+crains rien pour vous sans doute, mais je ne répondrais pas de votre
+cheval, ou peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans le
+voisinage.
+
+--Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel
+que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble....
+
+--Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche toutes les difficultés!
+Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et
+Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les
+habits rouges de la création!»
+
+En même temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux,
+et trouva deux revolvers tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture
+était le troisième, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches.
+
+«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante
+coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de près et à coup
+sûr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi,
+Louison, va devant comme un éclaireur, et regarde s'il n'y a pas quelque
+ennemi caché dans le jungle.»
+
+Le plan de Corcoran était très-simple. De la route où il était, il
+apercevait à quelque distance une petite pagode indienne abandonnée, à
+laquelle paraissait aboutir un sentier assez large tracé dans le jungle.
+C'est là qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en
+refermer la porte sur eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui
+se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrières à
+travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant.
+
+Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. Elle était même
+un peu mécontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les
+prairies les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas
+à être enfermée, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prît tant
+de peine pour s'enfermer soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui
+expliquer les raisons de sa conduite.
+
+«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer à vos
+caprices et de courir les champs, suivant votre détestable habitude....
+si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et
+moi, à l'heure qu'il est, enfermés sans souper dans une méchante
+pagode où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma
+chérie.... il faut le réparer d'une façon éclatante. Donc, attention!...
+tenez-vous derrière cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman
+essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»
+
+Ayant donné ces ordres, que Louison promit d'exécuter ponctuellement, du
+moins on pouvait le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière
+affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lèvres,
+Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager.
+
+«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui
+tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour
+vous, qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, et pour mon
+père qui ne survivrait pas, je le sais, au désespoir de me voir entre
+les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de
+fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante
+par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je
+mourrai.»
+
+Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces
+poisons subtils dont l'Inde est remplie.
+
+«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du déshonneur
+d'épouser ce traître Rao.»
+
+Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit léger comme
+le sifflement du _cobra capello_, ce terrible serpent de l'Inde. Il se
+leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.
+
+À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles
+froissées.
+
+«Qu'est cela! dit Corcoran.
+
+--Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, je reconnais ce
+signal.»
+
+En effet, après un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces
+vers du Ramayanâ, par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita la
+Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:
+
+«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et douée de toutes
+les vertus; elle est appelée Sita, et je la réserve comme une digne
+récompense à la force. Très-souvent, des rois sont venus me la demander
+en mariage, et j'ai répondu à ces princes: Sa main est destinée en prix
+à la plus grande vigueur....»
+
+Sita se leva alors, et récita, comme une réponse à la question qui lui
+venait du dehors, les belles paroles que la Vidéhaine adresse dans le
+poëme de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la perfidie de Kékegi,
+ce héros invincible fut envoyé en exil et privé du trône:
+
+«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales du lotus,
+pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton
+visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...»
+
+--Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!»
+
+Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, et quand l'Indou,
+s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le
+robuste Breton l'enleva comme une plume, et le déposa dans l'intérieur
+de la pagode.
+
+A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar.
+
+«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?
+
+--A cinq cents pas d'ici.
+
+--Ils nous cherchent toujours?
+
+--Oui.
+
+--Et ils ont retrouvé nos traces?
+
+--Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frappé d'une
+balle. Ils en ont conclu que vous deviez être dans le voisinage.
+
+--Et toi, qu'as-tu fait?»
+
+L'Indou se mit à rire silencieusement.
+
+«J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais.
+Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»
+
+Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva était ensanglantée.
+
+«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.
+
+--Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot
+verser, il m'a donné un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh!
+oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!
+
+--Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera la récompense que tu
+as si bien méritée....
+
+--Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les
+trésors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.»
+
+Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran:
+
+«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, puisque vous êtes
+l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans
+l'Inde.
+
+--Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien des prophéties, et
+celle-là n'est pas plus sûre que toutes les autres.
+
+--Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait
+serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a dû commencer il y
+a cinq jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.
+
+--Qui te l'a dit?
+
+--Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah
+de Bithoor.
+
+--Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?
+
+--Il est trop tard, répliqua l'Indou.
+
+--Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici?
+
+--Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais partout où je pourrai
+nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourût d'une autre
+main que la mienne....»
+
+A ces mots, il s'interrompit tout à coup.
+
+«J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il,
+c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut
+sera rude.
+
+--Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma première affaire.... Toi,
+charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de
+Brahma.»
+
+Quelques instants après, cinquante ou soixante cavaliers entourèrent la
+pagode et apprêtèrent leurs armes en silence. Tous les autres étaient
+retournés au camp.
+
+Robarts, qui commandait le détachement, s'avança et dit d'une voix
+forte:
+
+«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!
+
+--Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille
+d'Holkar?
+
+--Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre pouvoir.... allez-vous
+nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve,
+voilà tout ce que je puis vous promettre.
+
+--Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon
+mieux. Et maintenant, commencez!»
+
+A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux
+à des arbres et se préparèrent à enfoncer la porte de la pagode avec les
+crosses de leurs carabines.
+
+Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds.
+
+«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir!
+
+En même temps, il tira un premier coup de revolver par la fenêtre
+laissée entr'ouverte.
+
+Un Anglais tomba, frappé mortellement.
+
+Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce fut un grand bonheur
+pour lui, car à peine l'eut-on aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze
+ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.
+
+«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici
+comment il faut viser.»
+
+Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.
+
+A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent par une seconde décharge,
+qui fit aussi peu de mal à Corcoran que la première.
+
+«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres.
+N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus sérieux?»
+
+C'était bien l'intention des Anglais.
+
+Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la
+fenêtre de la pagode, cinq ou six cavaliers étaient allés chercher un
+tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.
+
+«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.
+
+Il se tourna vers Sougriva et lui dit:
+
+«La porte va être enfoncée; c'est clair. On donnera l'assaut....
+Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmène Sita dans quelque coin de
+la pagode à l'abri des balles.»
+
+Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester
+à côté de lui, mais Sougriva l'emmena malgré elle et la cacha dans une
+encoignure.
+
+Pendant ce temps, Louison ne disait rien.
+
+L'intelligente bête devinait tous les désirs et toutes les pensées de
+Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confié la garde de la fenêtre,
+et rien n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, suivant sa
+consigne, elle se taisait, et restait couchée à plat ventre, les pattes
+étendues, réfléchissant et attendant.
+
+Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté fut dirigé à grand
+renfort de bras contre la porte de la pagode. Dès le premier coup, la
+porte faillit s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé et
+laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme.
+
+Corcoran vit que le danger pressait, et laissant à Louison le soin de
+garder la fenêtre, il se précipita vers la brèche. Il était temps, car
+déjà un Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses épaules dans
+l'ouverture. Heureusement, le passage était encore un peu étroit.
+
+Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup
+de carabine, mais il était tellement gêné par les battants de la
+porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran,
+au contraire, libre et maître de ses mouvements, appuya le canon de son
+revolver sur le crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.
+
+Puis, comme il n'avait guère de munitions, il attira de son côté le
+cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine,
+et, renfort plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait
+grand besoin.
+
+Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour refermer la brèche
+et attendit.
+
+Cependant les assiégeants s'impatientaient.
+
+Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une résistance aussi
+sérieuse; ils avaient déjà deux morts et un blessé, et ils craignaient
+de faire des pertes plus considérables.
+
+«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla un lieutenant.
+
+Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille.
+
+«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on
+lui ramène vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner
+si elle périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! Est-ce qu'un
+Français tiendrait en échec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez
+point par la porte, entrez au moins par la fenêtre!»
+
+On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la troupe continuait à
+tirailler au travers de la porte, l'autre moitié se précipita vers la
+fenêtre, qui était à douze pieds du sol.
+
+Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle à un sergent, celui-ci
+mit la main sur le bord de la fenêtre, s'enleva à la force des poignets
+et d'un élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.
+
+A cette vue, ses camarades crièrent:
+
+«Hurrah!»
+
+Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier à son tour, car à
+peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur
+ses pattes de derrière, appuya ses pattes de devant sur le bord de la
+fenêtre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et
+le rejeta sur ses camarades épouvantés.
+
+Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit de la tigresse refroidit
+singulièrement l'ardeur des cavaliers.
+
+«Après tout, dit un officier, que faisons-nous là? Nous devrions être
+au camp. Si Barclay a laissé échapper la fille d'Holkar, c'est à lui
+de réparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes là
+cinquante, occupés à canarder un gentleman que nous ne connaissons pas,
+qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous
+consentions à le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens
+commun.
+
+--Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay
+doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.
+
+--Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille
+d'Holkar et son chevalier aussi aisément et bien plus commodément demain
+qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la
+main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il
+sera bientôt forcé de se rendre.»
+
+Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait la délibération,
+était inquiet de l'avenir.
+
+Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, mais sans la perdre
+de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour
+souper, car les coolies indous les avaient suivis à distance avec des
+chariots et venaient de déballer l'argenterie, les pâtés de venaison,
+les viandes froides et les bouteilles de claret.
+
+Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les
+entrailles, car il avait à peine déjeuné le matin, et la journée avait
+été remplie de tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une
+minute pour penser au dîner.
+
+Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude qu'il avait pour sa
+chère Sita, élevée jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et
+qui se trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la fatigue et de
+la faim.
+
+Un sujet d'alarme encore plus redoutable était Louison.
+
+Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais son appétit était
+encore plus grand que son dévouement.
+
+Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les
+physiologistes, le maître et le souverain de la nature entière? Peut-on
+reprocher à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, de ne
+pas être maîtresse de ses passions et de son appétit, quand on voit
+tous les jours de très-grands princes, élevés avec soin par de savants
+gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse des philosophes,
+manquer d'une façon éclatante à tous les préceptes de la morale et de la
+philosophie!
+
+Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les
+yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et
+il craignait un accident irréparable.
+
+Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, car Louison
+voulait souper à tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif
+et sans but apparent. Évidemment, elle avait faim.
+
+Enfin Corcoran prit son parti.
+
+«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne
+pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.»
+
+Sur cette pensée, il appela l'Indou.
+
+«As-tu faim? demanda Corcoran.
+
+--Oh! oui.
+
+--As-tu des vivres?
+
+--Non.
+
+--Veux-tu souper?»
+
+Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas.
+
+«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes où est le souper. Eh
+bien, regarde.»
+
+Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà étaient assis sur des
+tapis et qui avaient commencé à manger.
+
+«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une
+sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras
+adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu
+l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu
+maintenant? Moi, si c'est nécessaire, je ferai une sortie les armes à la
+main pour protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....
+
+--C'est décidé,» dit le brahmine.
+
+Louison reçut à son tour ses instructions, que Corcoran lui donna à voix
+basse, plus par gestes que par paroles.
+
+Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle devina tout de
+suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte
+entre-bâillée, et fut suivi de Sougriva.
+
+[Illustration: La sentinelle anglaise veillait. (Page 177.)]
+
+Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et se fiant d'ailleurs au
+nombre, n'étaient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune,
+qui s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces mouvements.
+
+Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, était à dix
+pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le
+désarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses dents.
+
+A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent
+leurs armes et se mirent à chercher l'ennemi. La vue de Louison fit
+reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui
+était presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du désordre
+et de l'obscurité, se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin,
+se hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et
+revenait sans avoir été vu.
+
+Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, Corcoran tira par
+la fenêtre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui
+répondit par une décharge de quarante coups de carabine. Les balles
+s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitôt Sougriva traversa en
+courant l'espace de cinquante pas environ qui le séparait de la porte,
+et se glissa à travers l'ouverture avec son butin.
+
+La sortie avait admirablement réussi, mais Louison ne voulait pas
+rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement
+habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher prise.
+
+Les autres Anglais firent sur elle une décharge générale, mais à
+distance et dans l'obscurité; car aucun d'eux ne voulait se hasarder
+la nuit à tirer à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frémit.
+Outre la tendresse réciproque qui l'unissait à Louison, c'est d'elle
+surtout qu'il attendait son salut.
+
+
+
+ XI
+
+Sortie des assiégés.
+
+Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison avait poussé un
+rugissement sourd en recevant la décharge et s'était aplatie le ventre
+contre terre. Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de l'être
+pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran regardait par la fenêtre
+et ne distinguait rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas
+fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode, à cinq ou six pas
+l'un de l'autre, ils rechargeaient leurs carabines, tout prêts à faire
+feu de nouveau.
+
+Tout à coup un cri de détresse retentit dans le silence de la nuit.
+Louison, rampant dans les ténèbres, avait forcé la ligne des chasseurs,
+renversé l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant ses dents
+au plus profond de la cuisse de l'Anglais, le rapportait à sa gueule
+vers la pagode.
+
+Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit lâcher prise à
+Louison, sur qui personne n'osait tirer, de peur de blesser ou de
+tuer l'homme qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant au
+malheureux sa liberté.
+
+Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible à la générosité
+du vainqueur, car il avait la cuisse broyée par les dents de la
+tigresse, et il était évanoui.
+
+«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé de sa carabine, de son
+revolver et de ses munitions, vous pouvez venir reprendre votre ami. Il
+n'est que blessé.
+
+--Chien de Français! cria John Robarts, qui envoya aussitôt chercher le
+blessé par deux de ses compagnons et le fit transporter en sûreté, chien
+de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes d'un gentleman?
+
+--Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran, pourquoi êtes-vous cinquante
+ou soixante contre moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand je ne
+demande qu'à vivre en paix avec vous et avec la terre entière?»
+
+Tout en parlant il réparait la brèche faite à la porte, et entassait,
+avec le secours de Sougriva, tout ce qui pouvait servir à former une
+barricade.
+
+«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin de ces hérétiques
+est bon.... C'est du claret.... Remercions Brahma et Wichnou.... Je
+craignais que ce ne fût une bouteille de _pale ale_ de la fabrique de M.
+Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est excellent.... mangez, Sita....
+Et toi, Sougriva, ne ménage rien. Demain matin nous serons tués ou
+délivrés....
+
+--Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons bonne espérance.... je viens
+de faire une découverte.
+
+--Laquelle?
+
+--Tout à l'heure, en cherchant une planche pour boucher cette maudite
+brèche qu'ils ont faite à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais
+le pied sur une trappe.
+
+--Eh bien?
+
+--Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire à quelque souterrain,
+et le souterrain a peut-être une issue sur la campagne. Dans ce cas,
+nous sommes sauvés.
+
+--Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. Tu vois bien que la
+pauvre enfant est à bout de forces et hors d'état de marcher....
+
+--Seigneur, si je trouve le souterrain comme j'ai trouvé la trappe, et
+si ce souterrain aboutit, comme je l'espère, en rase campagne, Holkar
+sera averti dès le milieu de la nuit.»
+
+Corcoran se leva aussitôt.
+
+Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe, qu'il souleva avec
+beaucoup de peine, derrière l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier
+de trente marches.
+
+«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je veille.»
+
+Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet et il parvint à
+allumer un des cierges de l'autel. Sougriva le prit et descendit avec
+précaution. Au bout de quelques minutes il revint.
+
+«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor aboutit à une
+grille, à cent pas d'ici, derrière le bivouac des Anglais. Je suis sûr
+maintenant d'arriver à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas sur la
+route.
+
+--Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est tranquille, la matinée
+sera orageuse, et dis à Holkar de se hâter.
+
+--Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père, Holkar, que sa fille
+est sous la garde du plus brave et du plus généreux des hommes. Et vous,
+capitaine, dormez un instant, c'est à moi de veiller sur nous....»
+
+Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme de coupe et partit.
+
+Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit près d'elle et lui
+dit:
+
+«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du bonheur que je goûte ce soir
+près de vous....
+
+--Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il me semble que j'ai
+toujours vécu ainsi, et que ma vie passée, si paisible et si douce,
+n'était qu'un rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier.
+
+--Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.
+
+--Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu peur. J'ai cru qu'on
+voulait me tuer. J'ai cru que je me tuerais moi-même pour échapper à cet
+infâme Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant dans le camp anglais,
+et j'en ai été sûre quand j'ai vu avec quel courage et quel sang-froid
+vous aviez bravé tous les dangers.»
+
+Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves.
+
+«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il vaut mieux passer la
+nuit dans cette pagode en causant paisiblement de Brahma, de Siva et
+de Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs carabines), que de
+chercher sottement le propre manuscrit du seigneur Manou, le plus sage
+des Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie des sciences de
+Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au monde que de sauver les belles
+princesses ou de donner sa vie pour elles.»
+
+Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le danger ne paraissait pas
+d'ailleurs très-grand, à cause de la fatigue des Anglais.
+
+Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était d'un oeil, comme les
+chats, ses cousins germains; et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait
+les plus petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin, à défaut de
+ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au moindre son.
+
+C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille, et que Sita elle-même
+succombait à la fatigue, Corcoran s'étendit sur une natte et dormit
+jusqu'au jour.
+
+
+
+ XII
+
+Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire? Le pendre.--Bien
+volontiers.
+
+Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde
+dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant
+toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne
+voyait point de serrure.
+
+Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force
+de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait
+Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules.
+
+La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille
+s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la
+grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques
+instants.
+
+Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des
+Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux
+factionnaires.
+
+En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des
+coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit,
+avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.
+
+Aussitôt l'autre garda le silence.
+
+Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et
+John Robarts pour lui couper la tête.
+
+Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi
+éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les
+jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon.
+
+Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se
+serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc,
+pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de
+retrouver John Robarts un jour ou l'autre.
+
+Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés,
+lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour
+empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une
+couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna
+lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.
+
+Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue,
+s'approcha de lui et lui dit à voix basse:
+
+«Quel jour?
+
+--Bientôt! répondit Sougriva.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Au camp d'Holkar.
+
+--Veux-tu que je te suive?
+
+--C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai.
+La grande nouvelle arrivera avant une semaine.
+
+--Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.
+
+Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses
+camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis
+au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand
+galop, se dirigeant vers Bhagavapour.
+
+Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra
+même personne.
+
+Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous
+les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour
+avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre,
+de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent
+habituellement la guerre et marquent le passage des héros.
+
+Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec
+curiosité.
+
+«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»
+
+On le conduisit au palais.
+
+Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne
+dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule
+pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même;
+mais le désir de la vengeance le soutenait encore.
+
+«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur
+viens-tu m'annoncer?
+
+--Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva,
+l'ami de Tantia-Topee et le vôtre.
+
+--Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu,
+Sougriva?
+
+--Du camp anglais.
+
+--Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où
+sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de
+ma pauvre Sita!»
+
+De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.
+
+«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.
+
+--Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao?
+
+--Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave
+Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.»
+
+En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de
+Corcoran et de Sita.
+
+«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant.
+Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il
+faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain.
+
+--Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»
+
+Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ.
+
+«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie.
+Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.»
+
+En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les
+rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de
+harnacher l'éléphant favori d'Holkar.
+
+«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père....
+Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.
+
+--Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous
+rends, vous m'accorderez une grâce.
+
+--Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma
+fille! s'écria Holkar.
+
+--Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la
+vie du lieutenant John Robarts.
+
+--Tu veux sauver ce Feringhee?
+
+--Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je
+sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un
+Anglais!
+
+--Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres
+avec lui.»
+
+En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit
+quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée
+anglaise.
+
+«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de
+Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai
+des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant,
+aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement
+errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je
+pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre
+conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent
+et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs
+blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés,
+leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs,
+la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font
+fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes
+enfants?...
+
+«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot
+d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au
+camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.»
+
+A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.
+
+«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux,
+que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!»
+ajouta-t-il.
+
+En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de
+deux régiments de cavalerie.
+
+Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran
+soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar
+arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille.
+
+
+
+ XIII
+
+La toilette du capitaine.
+
+Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit avait éveillé tout le
+monde, et Corcoran le premier.
+
+Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit à la fenêtre où
+Louison était toujours étendue, indécise entre la veille et le sommeil,
+étendit les bras en bâillant et regarda l'horizon.
+
+Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles seules brillaient encore
+d'un vif éclat avant de disparaître. La lune était déjà couchée.
+
+A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les
+rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y eût alors dans tout le
+pays.
+
+Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mêmes, qui
+s'étiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se
+battre.
+
+Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.
+
+Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix mille livres sterling
+promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en Écosse
+peut-être, d'autres disent en Angleterre,--oui, c'est en Angleterre,
+je m'en souviens maintenant,--à trois lieues de Cantorbéry, une tante
+rousse et laide.
+
+Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la
+propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du
+piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles
+blondes qui jouent du piano, quelle félicité!
+
+Mais revenons à la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des
+chansons admirables et des romances sans fin, où la lune, les petits
+oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes
+jouaient le premier rôle,--tout comme dans nos admirables romances
+françaises,--ce qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches
+rousses de John Robarts, qui de son côté, pensait trois fois par semaine
+aux yeux bleus de Julia.
+
+De cette coïncidence des pensées naquit, comme on devait s'y attendre,
+une sympathie réciproque.
+
+Mais comme miss Julia était une héritière de quinze mille livres
+sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et
+comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors
+du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents
+livres sterling à son tailleur, son bottier, son passementier et ses
+autres fournisseurs,--John fut mis poliment à la porte du cottage
+délicieux où miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mère.
+
+De désespoir, John demanda à passer dans l'Inde, espérant y faire
+fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs.
+
+Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection de sir Richard
+Barrowlinson, baronnet, dont nous avons déjà parlé, et l'un des
+directeurs de la compagnie.
+
+Mais quoique John Robarts fut très-brave, il n'avait pas encore trouvé
+l'occasion de montrer son courage, et il en était réduit à désirer
+que tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, eût le plaisir
+d'éteindre l'incendie et d'égaler la gloire d'Arthur Wellesley, duc de
+Wellington. De là vient qu'il battait la campagne soir et matin avec
+tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer le trésor nécessaire pour
+acheter le délicieux cottage qu'on voit près de Cantorbéry,--Robarts
+House,--et, avec le cottage, la jeune propriétaire.
+
+De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran
+et de Sita.
+
+Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.
+
+«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va
+paraître. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp
+les mains vides.»
+
+Son ardeur finit par éveiller tout le monde.
+
+Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des
+porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et
+d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les
+yeux de Corcoran.
+
+Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du Breton, le rendait de
+fort mauvaise humeur.
+
+«Sont-ils heureux, ces _goddem_, pensait-il, de pouvoir faire leur
+toilette comme à l'ordinaire, et de se tenir prêts à paraître devant les
+dames... Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, sur ma parole.
+Mes habits sont couverts de poussière, mes cheveux sont entortillés l'un
+dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir
+une mine hâve, pâle et fatiguée comme si j'avais peur ou comme si je
+m'ennuyais! Sita va s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de
+fusil, et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera de moi que le
+souvenir d'un grand malpeigné.... Mais comment faire? comment éviter ce
+malheur?»
+
+Il la regarda quelque temps d'un air attendri.
+
+«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans doute qu'elle est dans
+le palais de son père, et qu'elle a cent esclaves à son service....
+Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de
+bonheur à donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah!
+à quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher
+paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»
+
+Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui vint une idée.
+
+Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et allaient remettre
+leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque
+Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de
+s'approcher.
+
+Celui-ci vint sous la fenêtre.
+
+«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante à
+lui faire.»
+
+John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres
+sterling.
+
+«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine?
+Je savais bien que vous en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne
+vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte,
+remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sûr que
+Barclay vous remettra en liberté en vous priant seulement de vous
+rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.»
+
+Corcoran souriait.
+
+«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous
+et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit
+pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau,
+des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous
+assez bon pour me prêter....
+
+--Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure parut plaisante, tout ce
+que vous voudrez.»
+
+Et il lui porta lui-même son nécessaire de voyage.
+
+«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....
+
+--Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trêve pour
+réfléchir et prendre un parti.
+
+--Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez,
+capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait
+dévorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre
+Waddington.
+
+--Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison
+en a mangé. Cette pauvre bête n'avait pas encore dîné.
+
+[Illustration: Préparatifs de combat de sir John Robarts. (Page 196.)]
+
+--Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus
+qu'à la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre
+aux femmes?... Est-ce que les Français font la guerre aux femmes?...
+
+--Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons pas en des conversations
+inutiles le quart d'heure de trêve que vous m'avez accordé.»
+
+Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença sa toilette, qui fut assez
+sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de
+peur de surprise.
+
+Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par
+trahison.
+
+Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda sa montre, le délai
+fixé expirait. Il voulut du moins, avant de mourir, dire un dernier
+adieu à la fille d'Holkar.
+
+Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:
+
+«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné. Puis, reconnaissant la
+pagode et se rappelant les événements de la veille:
+
+«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux.... j'étais à Bhagavapour, sur
+le trône de mon père.... vous étiez à mes côtés....
+
+--Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu sa promesse et que
+votre père va venir à votre secours... Puisse-t-il arriver assez tôt
+pour vous délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....
+
+--Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je suis sûre que vous
+serez vainqueur.... Mon songe me l'a dit, et les songes ne sont pas
+menteurs....
+
+--Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous garderez de moi un éternel
+souvenir.
+
+--Je jure, dit Sita, que je vous...»
+
+Elle s'arrêta et reprit en rougissant:
+
+«.... Que je ne vous oublierai jamais!»
+
+Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à la fenêtre.
+
+Déjà Robarts s'impatientait.
+
+«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la fête va commencer.
+Il faut que nous soyons de retour au camp avant dix heures du matin, et
+il est déjà six heures.
+
+--Je suis prêt.» cria Corcoran.
+
+Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos pour éviter une
+grêle de balles qui tomba tout autour de lui. Les balles s'aplatirent
+contre le mur sans blesser personne.
+
+Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient forcés de se mettre
+à découvert, Corcoran mit Robarts en joue, et tira. Le coup partit: la
+balle fit un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva une mèche de
+cheveux.
+
+Robarts recula instinctivement et chercha un abri derrière l'arbre le
+plus voisin.
+
+«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il faut viser quand on s'en
+mêle, je n'ai voulu que trouer votre chapeau.»
+
+Tout à coup un incident tragique faillit mettre fin à l'assaut et
+introduire l'ennemi dans la place.
+
+Un des Anglais, se glissant rapidement le long du mur, essaya de passer
+par la brèche ouverte la veille, et comme Corcoran avait mal barricadé
+l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais aurait pénétré par là
+dans la pagode, et, suivant toute apparence, aurait mis fin au combat en
+frappant le Breton par derrière.
+
+Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière le battant de la porte,
+elle attendait l'Anglais. Tout à coup, d'un violent effort il poussa la
+barricade, renversa deux ou trois planches mal assujetties et pénétra
+à moitié dans la place, mais la tigresse le renversa d'un seul coup de
+patte et le mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le dernier
+soupir.
+
+Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison en appétit, et elle
+aurait peut-être sacrifié le plaisir de combattre au déjeuner, si un
+coup de sifflet de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste.
+
+Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle d'Holkar. Sougriva avait-il
+rempli sa mission?
+
+Avec cela, ses munitions s'épuisaient.
+
+Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était comme une cible
+pour quarante ou quarante-cinq carabines dont le feu protégeait ceux
+qui faisaient manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder tout
+entière. Les gonds étaient à demi descellés.
+
+Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la masse des assaillants cinq
+coups de revolver. Aux malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les
+coups avaient porté; mais sa position n'en devenait pas meilleure.
+
+«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne vous effrayez de rien.»
+
+Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison faisait
+l'arrière-garde.
+
+Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas immense, et par la
+brèche ouverte entrèrent à la fois tous les assaillants.
+
+Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent Louison seule à
+découvert sur l'escalier. Derrière elle on entendait le bruit du
+revolver que Corcoran rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était
+tortueux et cachait Corcoran aux regards.
+
+«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur, c'est un nouveau siége à
+faire. Rendez-vous, capitaine! toute résistance est impossible.
+
+--Le mot impossible n'est pas français.
+
+[Illustration: Siège de l'escalier. (Page 201.)]
+
+--Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé.
+
+--Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous prends, moi, je vous
+couperai les oreilles.
+
+--Apprêtez les armes!» cria Robarts.
+
+Les soldats obéirent.
+
+«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, quelques marches de
+plus, les balles pourraient frapper le mur et ricocher sur vous.»
+
+Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi de Louison. De cette
+façon, grâce à la construction de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri
+des balles, et quant à un combat corps à corps dans un espace aussi
+resserré, tout l'avantage était évidemment pour Corcoran et Louison.
+
+Mais un évènement inattendu changea la face des affaires.
+
+Tout à coup un soldat anglais, qui était resté dehors pour empêcher la
+fuite de Corcoran, entra brusquement dans la pagode en criant:
+
+«Voici l'ennemi qui arrive!
+
+--Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel Barclay qui nous envoie
+du renfort.
+
+--C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.»
+
+Effectivement on entendait le galop pesant de la cavalerie.
+
+«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà dix mille livres sterling
+jetées à l'eau, sans compter ce qu'Holkar nous réserve.»
+
+Et tout haut:
+
+«Hors d'ici tous! A cheval!»
+
+Toute la troupe se hâta d'obéir.
+
+«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et chargeons cette canaille!
+En avant pour la vieille Angleterre!»
+
+Puis il s'avança au grand trot dans la direction d'Holkar.
+
+
+
+ XIV
+
+Comment l'assiégeant devint l'assiégé.
+
+Quoique les deux troupes fussent fort inégales en nombre, les chances du
+combat étaient assez partagées.
+
+Outre que la cavalerie anglaise, toute composée d'Européens, était fort
+supérieure dans les luttes d'homme à homme à la cavalerie d'Holkar,
+la disposition du terrain ne permettait pas à Holkar d'envelopper les
+Anglais et d'user de l'avantage du nombre.
+
+La pagode était située sur une éminence, au milieu d'un jungle épais,
+qui s'élevait fort au-dessus de la taille d'un homme ordinaire, et au
+travers duquel il était impossible à un cavalier de pénétrer.
+
+Trois chemins tracés à travers le jungle, aboutissaient à cette
+éminence, et ces chemins, assez étroits, étaient faciles à défendre. Une
+fois engagée dans ces défilés, la cavalerie d'Holkar se trouvait face
+à face avec les Anglais, et l'issue du combat dépendait du courage
+individuel plus que du nombre des combattants.
+
+Holkar frémissait de rage en voyant ces obstacles que la nature et la
+disposition du terrain lui opposaient.
+
+Au reste, le premier choc des deux cavaleries n'était pas fait pour lui
+donner grande confiance. Les Indiens soutinrent assez bien la
+première décharge; mais quand ils virent les Anglais,--John Robarts
+en tête,--s'avancer sur eux au grand trot, le sabre nu, et prêts à les
+mettre en pièces, rien ne put retenir les fuyards.
+
+Ils tournèrent bride sur le champ et revinrent sur la route de
+Bhagavapour. Là, Holkar les rallia, et leur montrant le petit nombre des
+Anglais, leur rendit la confiance et l'audace.
+
+John Robarts, emporté par son ardeur, voulut pousser plus loin son
+avantage et crut mettre ses ennemis en déroute; mais arrivé sur
+la grande route, à l'entrée d'une vaste plaine où Holkar pouvait
+l'envelopper sans peine, il changea de dessein et revint sur ses pas au
+petit trot.
+
+Holkar le poursuivit mollement.
+
+Sougriva s'approcha de lui.
+
+«Je n'entends rien, dit Holkar. Est-ce que Corcoran aurait péri, ou bien
+serait-il prisonnier avec ma fille?
+
+--Seigneur, dit Sougriva, je vais m'en assurer. A coup sûr, votre fille
+est vivante, car les Anglais ont trop d'intérêt à la garder pour
+toucher à un seul cheveu de sa tête, et quant au capitaine, je l'ai vu à
+l'oeuvre, et la balle qui doit le tuer n'est pas encore fondue.»
+
+Comme il finissait de parler, on entendit une grande clameur poussée par
+les Anglais. C'était Corcoran qui s'échappait de la pagode, précédé de
+Louison et de la belle Sita. Le Breton faisait l'arrière-garde.
+
+En voyant les Anglais sortir de la pagode, il s'était bien douté de
+l'arrivée d'Holkar; mais comme il n'avait pas grande confiance dans la
+valeur des malheureux Indous, il n'espérait pas être délivré de vive
+force. Avant de rien tenter, il voulut consulter Sita.
+
+«Nous sommes à cinq cents pas de votre père, dit-il, voulez-vous le
+rejoindre à tout prix?»
+
+Pour toute réponse, elle se tint prête à le suivre.
+
+«Faites bien attention! dit Corcoran, la bataille est commencée, et les
+balles ne connaissent personne, je vais lancer Louison en avant dans le
+chemin de gauche qui est à peine gardé.... A la vue de Louison, les cinq
+ou six cavaliers qui sont là en éclaireurs s'écarteront, vous ne pouvez
+en douter.... Vous suivrez Louison, et moi je vous suivrai.»
+
+Et, en effet, profitant de la distraction des Anglais, dont toute
+l'attention était tournée du côté d'Holkar, tous trois traversèrent
+heureusement l'espace découvert qui les séparait du jungle, s'engagèrent
+dans les broussailles, et guidés par le bruit des coups de feu,
+rejoignirent sains et saufs Holkar et sa cavalerie.
+
+En revoyant sa fille délivrée, Holkar, plein de joie, la serra dans ses
+bras, et se tournant vers Corcoran:
+
+«Ah! capitaine, dit-il, comment ferai-je pour m'acquitter envers vous?
+
+--Seigneur Holkar, répliqua le Breton, aussitôt que vous aurez quelque
+loisir je vous prierai de chercher avec moi le fameux manuscrit des
+lois de Manou que l'Académie de Lyon redemande à cor et à cri: mais
+aujourd'hui nous avons d'autres affaires. Si vous m'en croyez, nous
+allons faire retraite vers Bhagavapour. L'armée anglaise doit être en
+marche, à l'heure qu'il est, sous le commandement du colonel Barclay;
+il ne faudrait pas beaucoup de temps à un officier plus actif pour nous
+couper la retraite..... Partez, et partez vite!...
+
+--Et vous? demanda Holkar.
+
+--Oh! moi, c'est autre chose.... Si vous voulez me laisser un de vos
+deux régiments, je vous promets d'enfermer John Robarts dans la
+pagode et de l'enfumer comme un renard. Ah! il voulait me fusiller, ce
+gentleman! Eh bien, je vais, moi, lui apprendre à vivre.»
+
+Cette idée plut beaucoup à Holkar.
+
+«Capitaine, dit-il à Corcoran, c'est à vous d'accompagner Sita, et à moi
+de couper la gorge à John Robarts!
+
+--En toute autre occasion, j'accompagnerais Sita avec plaisir; mais
+aujourd'hui, je n'en ferai rien.... Robarts m'a provoqué, je suis tout à
+Robarts!
+
+--Eh bien! dit Holkar, je reste.
+
+--Au moins, ajouta Corcoran, envoyez des éclaireurs au-devant des
+Anglais, afin d'être prévenu de leur arrivée.»
+
+Et, en effet, Sougriva fut chargé, avec une trentaine de cavaliers, de
+surveiller les mouvements de l'ennemi:
+
+«Maintenant, dit Corcoran, que Sita monte dans son palanquin, et que
+l'éléphant soit retenu sous bonne garde, hors de la portée des balles,
+et en avant sur ce maudit Robarts!»
+
+Animés par l'exemple d'Holkar et du capitaine qui marchaient au
+premier rang, les Indous s'avancèrent assez fièrement à la rencontre de
+l'ennemi. Celui-ci, de son côté, fit retraite.
+
+John Robarts, dès l'arrivée d'Holkar, avait envoyé un soldat qui devait
+rejoindre le colonel Barclay et l'avertir du danger de son lieutenant.
+
+Dès qu'il vit que Corcoran s'était échappé, il devina que sa position
+allait devenir très-critique. Aussi, sans attendre d'y être forcé, John
+Robarts chercha un asile dans la pagode qui avait servi de forteresse à
+Corcoran.
+
+Il répara tant bien que mal les brèches que sa propre troupe avait
+faites. Il releva et referma la porte, entassant des meubles de toute
+espèce pour la barricader.
+
+Quand les soldats d'Holkar parurent, quarante-trois carabines anglaises
+se montrèrent à travers les meurtrières et firent une décharge générale.
+Il y eut quelques morts et dix blessés parmi les Indous, et ce début
+fâcheux refroidit un peu leur ardeur.
+
+«Je promets mille roupies, dit Holkar, au premier qui mettra le pied
+dans la pagode.»
+
+Mais cette offre ne tenta personne. Les malheureux Indous se voyaient
+exposés, sans abri, à un feu terrible. Au contraire, l'ennemi était à
+couvert.
+
+«Voyons, dit Corcoran à Holkar, il faut donner l'exemple, car ces
+pauvres diables ont une peur terrible d'aller voir Brahma et Wichnou
+face à face.»
+
+Il mit pied à terre, et, suivi d'une vingtaine d'hommes, alla ramasser
+le tronc d'arbre qui avait déjà servi aux Anglais contre lui. Il le
+poussa comme un bélier contre la porte de la pagode, qui céda du coup et
+fut à demi renversée sur la barricade qui la soutenait par derrière.
+
+A cette vue, les Indous poussèrent un cri de joie; mais cette joie fut
+courte, car les carabines anglaises s'abaissèrent de nouveau dans la
+direction des assaillants, et cette fois à une si courte distance, que
+les plus braves s'arrêtèrent n'osant franchir cette redoutable brèche.
+
+Corcoran, qui vit leur hésitation, se hâta de commander le feu; mais
+une double décharge enveloppa les combattants d'un nuage de fumée.
+Cinq Anglais étaient renversés, morts ou mourants. Dix ou douze Indous
+avaient eu le même sort. Le reste, découragé par ce mauvais succès,
+inclinait visiblement vers la retraite. Holkar lui-même paraissait
+indécis.
+
+«Ah! pensa le Breton en soupirant, si j'avais seulement avec moi deux ou
+trois bons matelots du _Fils de la Tempête_, comme nous monterions tout
+de suite à l'abordage! mais avec ces poules mouillées, il n'y a rien à
+faire. Encore, dit-il à Holkar, si vous aviez amené un canon!
+
+--Mais, répliqua Holkar, si nous mettions le feu à la pagode? Qu'en
+dites-vous?
+
+--J'aurais aimé, dit Corcoran, oui, j'aurais aimé à prendre vivant ce
+gentleman mal élevé qui voulait me faire fusiller.... Enfin! puisqu'il
+n'y a pas moyen de faire autrement, grillons-le.»
+
+Aussitôt les Indous se hâtèrent de couper les herbes sèches du jungle et
+de les entasser tout autour de la pagode. Mais, au moment où l'un d'eux
+y mettait le feu, on entendit quelques coups de fusil dans le lointain.
+
+A ce bruit, Corcoran et Holkar prêtèrent l'oreille.
+
+«Laissez là ces Anglais et votre vengeance, dit le Breton, et reprenons
+au grand trot le chemin de Bhagavapour; ces coups de feu doivent venir
+de l'avant-garde de Barclay.»
+
+Au même instant Holkar donna ordre de tourner bride, de revenir sur la
+grande route, de se former en bataille et d'attendre là les événements.
+
+
+
+ XV
+
+Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du puissant
+Scindiah, aux pieds de la belle Sita.
+
+Sougriva ne tarda guère à paraître, chaudement poursuivi par
+l'avant-garde du colonel Barclay.
+
+Celui-ci, qui déjà levait son camp pour marcher sur Bhagavapour, avait
+appris avec un étonnement mêlé d'indignation le danger qui menaçait
+Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie pour venir au
+secours de son lieutenant.
+
+Sougriva, en essayant de résister à la charge impétueuse des Anglais,
+avait perdu la moitié de sa troupe, et regagnait Holkar à grand'peine,
+car les Anglais ne lui laissaient aucun repos.
+
+Cependant, à la vue des deux régiments d'Holkar disposés en ordre
+de bataille et paraissant les attendre de pied ferme, l'élan de la
+cavalerie anglaise se ralentit.
+
+A l'ordonnance et à la fermeté des cavaliers d'Holkar, le colonel
+Barclay reconnut sans peine que le commandement devait être entre
+les mains d'un officier plus exercé ou plus habile que le dernier des
+Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions pour déborder l'aile droite
+des Indous, tourner leur centre et les prendre entre deux feux. Si son
+projet réussissait, Holkar, coupé de Bhagavapour, sa capitale et sa
+forteresse principale, serait mis en déroute, et ce seul coup pouvait
+terminer la guerre; chose d'autant plus importante pour le colonel
+Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de lui enlever le fruit de sa
+victoire, et de donner à un autre la gloire d'une expédition si prompte
+et si bien menée. De son côté, Corcoran réfléchissait profondément.
+Il voyait sans peine que, excepté lui et peut-être Sougriva, personne
+n'était en état de commander les troupes d'Holkar. Le vieux prince
+n'avait jamais été un grand guerrier, bien qu'il fût brave. Il manquait
+de ce sang froid que donne la nature ou l'habitude des batailles. De
+plus, il était troublé par l'idée du danger où sa fille allait retomber
+par son imprudence, à lui Holkar; enfin il avait la plus grande
+confiance dans son ami Corcoran.
+
+«Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait une faute très-grave:
+vous en assiégeant cette maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le
+ciel confonde), et moi en vous laissant faire.
+
+--Ne vous excusez pas, répondit Holkar; c'est moi qui suis un vieux fou
+de risquer la liberté de ma fille et mon trône pour le plaisir de brûler
+quarante ou cinquante Anglais.
+
+--N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne parlons jamais du passé,
+pensons à l'avenir. Rien n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir
+ferme. Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement de la droite. Vous
+aurez en face la cavalerie des cipayes, parmi lesquels Sougriva a des
+amis qui l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde pour moi la
+gauche, où je vois que le colonel Barclay veut porter tout son effort,
+car c'est là qu'il a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous
+laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si vous êtes tourné, ne
+vous effrayez pas, et ne lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite
+est assurée.
+
+--Et ma fille? dit le vieillard.
+
+--Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle fasse lentement sa retraite
+sur Bhagavapour sous la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous
+de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, mais de faire bonne
+contenance et de regagner Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions
+trop longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait le temps
+d'arriver, et nous serions enveloppés et taillés en pièces. Demain, avec
+toutes nos forces, nous pourrons présenter la bataille à forces égales,
+et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons, Holkar, quand on
+s'est mis dans le danger par sa faute il faut en sortir par un coup de
+vigueur. Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que votre aïeul Rama
+aurait avalé dix mille Anglais comme un oeuf à la coque.»
+
+Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà montée sur son
+éléphant:
+
+«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. Aujourd'hui elle connaît
+ses devoirs et saura les remplir comme il faut. Louison! voici votre
+maîtresse.... Vous lui devez respect, amour, fidélité, obéissance.... Si
+vous y manquez un seul jour, notre amitié est rompue....»
+
+Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage de Louison. Il
+regardait de travers la tigresse et l'écartait avec sa trompe. Louison,
+qui n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter. Corcoran jugea
+nécessaire de la calmer.
+
+«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités seront connues de tout
+le monde aussi bien que de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant)
+vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire connaissance.»
+
+De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire sur son favori Scindiah,
+le força de contracter alliance avec la tigresse, et même fit monter
+celle-ci dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds de la princesse
+en se pelotonnant joyeusement et mollement comme un chat angora. De
+temps en temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme pour regarder
+Sita, et paraissait jaloux de la faveur dont jouissait Louison.
+
+C'est après avoir pris tous ces arrangements, et forcé Sita de partir
+avec son escorte, que Corcoran, libre de tout soin, ne pensa plus qu'à
+couvrir la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille ce jour-là.
+
+Le temps pressait, les Anglais allaient charger. Barclay, après avoir
+laissé respirer ses chevaux, essoufflés d'une course trop précipitée,
+donna le signal de l'attaque.
+
+Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si impétueux, qu'elle
+traversa la première ligne de Corcoran et se préparait à enfoncer la
+seconde; mais le Breton avait placé un escadron en embuscade derrière un
+pli de terrain. Dès que la cavalerie anglaise eut dépassé l'embuscade,
+Corcoran la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le désordre.
+Les Indous, ralliés et ramenés au combat, repoussèrent à leur tour les
+Anglais. Corcoran donnait partout l'exemple, et ne s'épargnait pas. De
+son côté, Barclay, étonné d'une résistance à laquelle il ne s'attendait
+pas, excitait ses soldats à bien faire.
+
+Dans le fort de la mêlée les deux chefs se reconnurent.
+
+«Monsieur Corcoran, dit Barclay, voilà comme vous cherchez le manuscrit
+des lois de Manou. Si je vous prends, vous serez fusillé, monsieur le
+savant!
+
+--Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez pendu!
+
+--Pendu! moi! un gentleman! s'écria Barclay furieux. Pendu!»
+
+Et il tira un coup de revolver sur Corcoran. Celui-ci fut légèrement
+blessé à l'épaule.
+
+«Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sûr.»
+
+Et il tira à son tour; mais le colonel fit cabrer à propos son cheval,
+qui reçut la balle dans le poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta
+son maître hors de la mêlée.
+
+Les escadrons anglais firent lentement leur retraite. Ils étaient
+mollement poursuivis, Corcoran redoutant toujours l'arrivée de
+l'infanterie de Barclay.
+
+Mais à l'autre extrémité du champ de bataille la fortune était moins
+favorable. La gauche des Anglais était défendue par le traître Rao, qui
+avait rejoint l'armée anglaise avec les déserteurs d'Holkar.
+
+Holkar résista vaillamment, et même il serait venu à bout de Rao,
+lorsqu'un renfort inattendu fit pencher la balance contre les Indous.
+
+Ce renfort n'était autre que la petite troupe de John Robarts, qui,
+voyant la retraite de Corcoran et d'Holkar, était sortie de la pagode,
+avait repris ses chevaux et, guidée par la fusillade, venait se jeter
+dans la mêlée.
+
+Aussitôt les soldats d'Holkar commencèrent à reculer, lentement d'abord,
+puis en désordre, et à se pelotonner autour de l'éléphant de Sita, qui
+continuait sa route vers Bhagavapour. Là, le combat devint terrible. Les
+cipayes au service de la compagnie des Indes, conduits par John Robarts,
+montrèrent un grand acharnement. Les cavaliers d'Holkar, n'espérant
+presque plus atteindre Bhagavapour, combattaient avec fureur.
+
+Enfin Holkar fut renversé de son cheval par un coup de sabre et tomba
+sous les pieds de Scindiah.
+
+Sita poussa un cri de douleur.
+
+Aussitôt le sage et grave Scindiah saisit délicatement avec sa trompe le
+pauvre Holkar et le déposa dans le palanquin à côté de sa fille. Puis,
+comprenant le danger que courait sa chère maîtresse, il opposa sa masse
+énorme au flot des fuyards et des assaillants. Autour de lui éclatait la
+fusillade; mais lui, impassible comme un dieu, écartait avec sa trompe
+les ennemis les plus avancés, ou les foulait aux pieds, et recevait une
+pluie de balles sans en être ébranlé.
+
+D'un autre côté, la vue de Louison épouvantait les plus braves. La
+cuirasse naturelle de Scindiah et les grilles puissantes de la tigresse
+étaient pour Holkar et Sita un formidable rempart.
+
+Mais enfin ils allaient céder au nombre. Déjà le brave Sougriva,
+commandant de l'escorte, renversé sous son cheval mort, venait d'être
+fait prisonnier. Holkar, grièvement blessé, ne pouvait plus donner
+d'ordres; et les Indous commençaient à fuir, lorsque Corcoran, regardant
+autour de lui, courut au secours de son aile droite en danger et surtout
+de l'infortunée Sita.
+
+Jusque-là il n'avait pensé qu'à faire sa retraite en bon ordre; mais
+quand il vit Sita près de retomber aux mains de ses ravisseurs, il se
+sentit transporté de fureur, et, rassemblant autour de lui ses meilleurs
+cavaliers, il se précipita avec toute sa troupe sur le malheureux Rao,
+rompit sa cavalerie et le mit dans une déroute complète. Il jeta à terre
+d'un coup de pointe Rao lui-même, qui tomba mourant sous les pieds des
+chevaux, et il allait délivrer Sougriva, mais John Robarts et le petit
+nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant devant la charge
+irrésistible de Corcoran, se retirèrent assez fièrement et sans être
+entamés.
+
+[Illustration: Corcoran perça d'un coup de pointe le traître Rao. (Page
+224.)]
+
+Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier les mains liées
+derrière le dos. A cette vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers
+sur John Robarts et ses compagnons, et il commençait déjà à couper avec
+son sabre les liens de Sougriva; mais il fut bien étonné d'entendre
+celui-ci lui dire à voix basse:
+
+«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous pas que je vais chercher
+des renseignements?... Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et
+j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.»
+
+En même temps, il jeta un regard de travers sur John Robarts, qui
+revenait à toute bride pour reprendre son prisonnier.
+
+«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la guerre comme moi, en
+amateur, pourquoi l'en empêcher? Et que m'importe que Robarts soit pendu
+ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? Il faudrait être casuiste
+pour en voir la différence.»
+
+Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et rejoignit le puissant
+Scindiah, qui s'avançait d'un pas grave et majestueux, ne se hâtant pas
+plus que s'il eût défilé à la parade.
+
+Louison marchait à côté de lui, moins gravement, sans doute, car elle
+avait un caractère plus capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins
+sa part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué au salut de
+l'empire.
+
+Corcoran couvrait la retraite et commandait l'arrière-garde, qui fut
+d'ailleurs très-peu inquiétée. En se rapprochant de Bhagavapour, le
+colonel Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager dans
+quelque embuscade, il fit halte à une lieue de la ville.
+
+Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie pour entamer un
+siége régulier. Ce n'est pas que la place fût très-forte. Ses remparts
+dataient du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la confédération
+des Mahrattes, tenaient tête à la cavalerie tartare de Tamerlan.
+
+Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus profonds, réparé
+quelques brèches, garni de canons les vieilles tours et les murailles.
+
+Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre la place contre
+les Anglais, et Corcoran, plein de confiance dans son génie et dans les
+paroles de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever le siége. Sa
+première précaution fut de faire remonter la Nerbuddah à son propre
+brick, _le Fils de la Tempête_, et de le cacher dans un coude du fleuve,
+afin d'en ôter la possession aux Anglais et de pouvoir à son gré passer
+sur l'une ou l'autre rive.
+
+
+
+ XVI
+
+Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf
+queues.
+
+Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay, rejoint par ses canons
+et son infanterie, essaya de brusquer l'assaut, croyant n'avoir
+affaire qu'à un rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie,
+combleraient le fossé et laisseraient une brèche praticable.
+
+Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté de Corcoran.
+Celui-ci, dans un duel d'artillerie qui dura environ deux heures,
+démonta une vingtaine de canons anglais et mit le feu aux caissons de
+munitions. L'explosion fit périr deux ou trois cents Anglais et cipayes,
+et Barclay vit bien qu'il faudrait faire un siége régulier.
+
+Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont des ouvriers
+médiocres, plus agiles que robustes. Les Européens, accablés par
+la chaleur du climat et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de
+besogne. De plus, ils étaient découragés par les fréquentes sorties de
+Corcoran.
+
+Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau était peu
+considérable, allait et venait à volonté, passant de l'une à l'autre
+rive de la Nerbuddah, employant ses douze matelots et son second à
+manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des remparts.
+
+Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément les Anglais, les
+harcelait avec un corps de cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah
+avec quelques compagnies d'infanterie portées sur des barques légères,
+et commençait à faire craindre au colonel Barclay d'être forcé de lever
+le siége de Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.
+
+Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient l'emporter sur
+la discipline et la fermeté inébranlable des Anglais. Après un siége qui
+avait déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé par ses soldats
+indous, ne pouvait plus douter du destin de Bhagavapour et d'Holkar.
+Déjà l'on commençait dans la ville à prévoir le dernier assaut et à
+désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, les soldats d'Holkar
+paraissaient prêts à se révolter et à livrer la ville au colonel
+Barclay.
+
+Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs tranchées et mis en
+position leurs batteries, commencèrent à canonner si vivement la porte
+de la ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et qu'une large
+brèche livra passage aux assaillants. Holkar, encore souffrant de sa
+blessure, tint conseil avec Corcoran en présence de Sita.
+
+«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La brèche a plus de quinze
+pas de long, et nous aurons un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il
+faire?
+
+--Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère que trois partis à
+prendre: ou capituler....»
+
+Holkar fit un geste d'horreur.
+
+«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez être prisonnier des
+Anglais à aucun prix.... Et pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des
+Indes est composée de philanthropes qui seront heureux de vous faire une
+pension pour assurer la tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre
+mille francs de rente, par exemple....
+
+--J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.
+
+--Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut rien. Le second est de
+monter sur mon brick, _le Fils de la Tempête_, avec Sita, d'emporter
+vos diamants, votre or et tout ce que vous avez de plus précieux, de
+descendre la rivière pendant la nuit, de traverser la mer des Indes
+avant que les Anglais aient eu le temps d'y prendre garde, de passer en
+Égypte et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie sur le bateau à
+vapeur _l'Oxus_, dont mon ami Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait
+la traversée d'Alexandrie à Marseille.
+
+--Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, je vous confie ma
+fille, ce que j'ai de plus cher au monde... Pour moi, je reste....
+Le dernier des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines de sa
+capitale. Je mourrai les armes à la main, comme Tippoo-Saëb, mais je ne
+fuirai pas.
+
+--Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que j'attendais! Restons ici,
+et faisons à ces coquins d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne
+puisse retourner à Londres pour le raconter aux badauds de son pays....
+Mais pour n'avoir aucune inquiétude, il faut d'avance embarquer Sita sur
+mon brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque malheur, elle sera
+du moins en sûreté.
+
+--Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous que je veuille vivre
+sans mon père et....»
+
+Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se reprit et ajouta: «Ou
+nous périrons, ou nous vaincrons ensemble.
+
+--Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont qu'à se bien tenir.»
+
+Comme il sortait pour se rendre sur la brèche, un cipaye parut,
+demandant à lui parler.
+
+«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton nom?
+
+--Bérar.
+
+--Qui t'envoie?
+
+--Sougriva.
+
+--La preuve?
+
+--Voyez cet anneau.
+
+--Et que dit Sougriva?
+
+--Il vous envoie cette lettre.»
+
+Corcoran ouvrit la lettre et lut:
+
+«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera cette lettre, est
+sûr; il déteste les Anglais autant que vous-même.... Demain matin à cinq
+heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation du colonel
+Barclay et du lieutenant Robarts. Aucun des deux ne me croyait si près
+de lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale. La garnison
+cipaye de Meerut a pris les armes et tiré sur ses officiers européens.
+De là, elle est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier Grand
+Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais.... Ce sont ces nouvelles
+qui ont décidé Barclay à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le
+gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout prix avec Holkar et de
+revenir. Si l'assaut de demain ne réussit pas, la retraite est décidée.
+De mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les dépêches sur
+la table du colonel Barclay, et je les ai fait lire à cinq ou six de
+mes amis cipayes, qui ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous
+jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec vous sur la
+brèche; mais je vous serai plus utile au camp. Ayez bonne espérance et
+attendez-vous à tout.
+
+ «Sougriva.»
+
+Corcoran étonné regarda le messager.
+
+«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?» demanda-t-il avec
+quelque défiance.
+
+L'Indien lui répondit:
+
+«Qu'importe, puisque me voilà?
+
+--Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? Est-ce qu'ils te payent
+mal?
+
+--Très-bien, au contraire.
+
+--Es-tu mal nourri?
+
+--Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision de riz, pour
+qu'aucune main impure n'y puisse toucher.
+
+--Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?»
+
+Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses cicatrices.
+
+«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure du _chat aux neuf
+queues_. Tu as reçu le fouet?
+
+--Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me suis évanoui au
+vingt-cinquième, on a continué de frapper, on m'a mis pour trois mois à
+l'hôpital et j'en suis sorti il y a cinq semaines.
+
+--Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda encore le capitaine.
+
+--C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là, je m'en charge.
+Sougriva et moi, nous ne le quittons pas d'une minute.
+
+--Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran.
+
+«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva dans le camp anglais? Il
+est donc libre?
+
+--Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs doigts. Quand on l'eut
+fait prisonnier, Robarts, qui l'avait reconnu, voulut le faire pendre;
+mais pendant qu'on assemblait le conseil de guerre, il a parlé au
+factionnaire cipaye qui le gardait à vue. L'autre l'a laissé échapper
+et a déserté avec lui. Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait
+fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a apaisé. Sougriva
+est revenu le soir même, déguisé en fakir, et s'est fait reconnaître des
+cipayes; mais aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient le
+pendre, on se révolterait.
+
+--Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après être rentré au palais
+et avoir donné ces bonnes nouvelles à Holkar, il retourna sur le
+rempart.
+
+Au même moment, il vit dans les ténèbres une ombre se glisser au fond
+du fossé par la brèche: c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp
+anglais. Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye qui
+gardait la tranchée et passa tranquillement.
+
+«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers
+soldats, et qui gagnent bien leur argent!»
+
+
+
+ XVII
+
+Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.
+
+La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De part et d'autre, on se
+préparait à l'assaut du lendemain par un repos et un silence absolus.
+Les sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une de l'autre
+qu'elles auraient pu facilement entrer en conversation. En apparence,
+tout était tranquille.
+
+Mais dans la partie du camp anglais occupée par les cipayes, on aurait
+pu entendre des mots d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille
+des officiers européens. Sougriva se glissait sous les tentes et portait
+partout ses ordres mystérieux.
+
+Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le signal de l'assaut, et
+une première colonne de soldats anglais servant d'avant-garde escalada
+la brèche, la baïonnette au bout du fusil.
+
+Au même instant, une fusillade épouvantable les accueillit de front et
+sur les flancs; cinq ou six pièces de canons chargées à mitraille firent
+une large trouée dans leurs rangs; une rangée de bombes, cachées au fond
+du fossé par les soins de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds.
+La moitié de la colonne fut détruite en un clin d'oeil. Les autres
+redescendirent rapidement la brèche et rentrèrent dans la tranchée.
+
+A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le bataillon de brèche, ne put
+s'empêcher de rire, et les soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque
+aucune perte, se sentirent ranimés et pleins de courage.
+
+Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille et souriant comme
+s'il eût été au bal, il avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la
+portée de ce premier succès, il attendait avec confiance la seconde
+attaque. A côté de lui, se tenait le vieil Holkar, plein d'enthousiasme.
+Derrière eux, Louison se promenait d'un air grave et joyeux, sans
+effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline que Corcoran
+lui avait imposée depuis longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui
+faisait deviner et prévenir tous les désirs de son maître, inspirait aux
+soldats d'Holkar un respect superstitieux.
+
+Il y eut un quart d'heure d'attente.
+
+«Auraient-ils déjà renoncé à l'assaut? demanda Holkar.
+
+--Non, répliqua Corcoran; mais je suis inquiet de ce silence. Louison!»
+
+A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme pour mieux entendre
+l'ordre du capitaine.
+
+«Louison, ma chère, dit Corcoran, il s'agit d'avoir des nouvelles.
+Qu'est-ce qui se passe là-bas dans la tranchée?... Vous ne le savez
+pas?... Eh bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous
+allez entrer dans la tranchée, vous cueillerez délicatement entre
+vos deux mâchoires le premier Anglais venu,--un officier, si c'est
+possible,--et vous me l'apporterez délicatement. Surtout de la prudence,
+de la célérité et de la discrétion!»
+
+Tout ce discours avait été accompagné de gestes très-clairs, et Louison
+baissait la tête après chaque phrase pour marquer qu'elle avait compris.
+Elle partit comme une flèche, franchit la brèche d'un bond et tomba dans
+le fossé; d'un autre bond elle s'élança sur le glacis, et en quelques
+secondes elle se trouva dans l'intérieur de la tranchée, où les Anglais,
+réunis et ralliés, se préparaient à un second assaut.
+
+Le premier qui se trouva à la portée de Louison était un lieutenant du
+25e de ligne, le brave James Stephens, de Cartridge-House, dans le comté
+de Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un coup de dent elle
+le saisit dans ses mâchoires et se mit à courir vers la brèche.
+
+L'action de Louison avait été si prompte et si imprévue, que personne
+n'eut le temps de s'y opposer, et la tigresse franchit la brèche
+et déposa son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant d'un air
+intelligent et doux qui signifiait:
+
+«Eh bien, mon cher maître, n'ai-je pas bien fait mon devoir?»
+
+Malheureusement, Louison, un peu pressée et craignant de laisser
+échapper sa proie, avait serré si fort la ceinture du malheureux
+gentleman, que ses dents avaient pénétré jusqu'aux poumons et que, au
+moment où le lieutenant James Stephens, de Cartridge-House fut déposé
+sur le sol, il était mort.
+
+«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui n'est pas forte en
+anatomie, n'a pas vu qu'elle le serrait trop fort.... Allons, c'est à
+recommencer.... Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur grave.
+Vous avez traité cet Anglais comme un beefsteak cuit à point; il fallait
+le traiter comme un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez,
+et tâchez d'être plus heureuse cette fois.»
+
+La tigresse comprit parfaitement le reproche de Corcoran et repartit, la
+tête basse, honteuse de s'être si maladroitement trompée.
+
+[Illustration: Le lieutenant James Stephens était mort. (Page 240.)]
+
+Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si délicatement saisi et
+si peu endommagé par ses dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert
+sans blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la malheureuse
+idée de faire sur Louison une décharge générale. Une balle destinée à
+la tigresse entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle du
+gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses malheurs, s'il était
+infortuné, ce que j'ignore.
+
+Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il était impossible d'avoir
+des renseignements précis sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand
+bruit se fit bientôt entendre sur un autre point des remparts qui
+était mal gardé. Cent cinquante ou deux cents Anglais environ venaient
+d'escalader la muraille, et avaient pénétré dans la ville. Déjà les
+soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel ennemi en jetant leurs armes.
+
+«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur la brèche. Je vais
+au-devant de ceux-là. Vous, restez ici! si vous laissez forcer le
+passage, tout est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.»
+
+En même temps, il prit avec lui un bataillon parmi ceux qui gardaient la
+brèche, et marcha contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille.
+
+Sa première précaution fut de renverser les échelles dans le fossé pour
+empêcher qu'on ne vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue
+profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en faire un cul-de-sac
+infranchissable. Par bonheur la rue était fort étroite, et ce travail
+fut terminé en quelques secondes. Puis il commença à refouler l'ennemi
+de divers côtés dans cette rue, et amenant à son extrémité trois canons
+de campagne, il les fit charger à mitraille et somma les Anglais de se
+rendre.
+
+Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette. Aussitôt Corcoran
+fit tirer sur eux à mitraille. En un clin d'oeil la rue fut remplie de
+morts et de blessés.
+
+Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran fit une seconde
+sommation. Cette fois, il fallut se rendre. Quatre-vingts Anglais
+restaient seuls debout sur deux cents qui avaient pénétré dans
+Bhagavapour.
+
+Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de son triomphe. Un grand
+tumulte de cris et de gémissements lui fit craindre quelque catastrophe.
+Il se hâta de retourner vers la brèche, et, sur son chemin, il rencontra
+deux ou trois cents fuyards.
+
+«Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. Où courez-vous?
+
+--Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar est blessé à mort. Les
+Anglais ont passé par-dessus la brèche! Sauve qui peut!
+
+--Sauve qui peut! s'écria Corcoran. Misérable, tourne ton visage
+à l'ennemi ou je te brûle la cervelle, à toi et à tous ces lâches
+coquins!»
+
+A cette menace, le malheureux Indou retourna sur la brèche, ne se
+sentant pas le courage d'affronter la colère du Breton. Les autres
+suivirent son exemple, et, plus par excès de peur que par aucun autre
+sentiment, firent face à l'ennemi.
+
+Au reste, la nouvelle n'était que trop vraie. Une colonne ennemie mêlée
+d'Anglais et de cipayes, avait recommencé l'assaut, et bien que le
+prince Holkar eût vaillamment combattu, le sort de la journée paraissait
+décidé. Déjà les vainqueurs entraient dans les maisons du faubourg et
+commençaient à piller.
+
+Holkar, blessé quinze jours auparavant, avait reçu une balle dans la
+poitrine et se sentait près de mourir. Entouré d'un petit groupe de
+soldats fidèles, il était couché sur un tapis qu'on avait apporté en
+toute hâte. Un chirurgien indou étanchait le sang de sa blessure.
+
+«Ah! mon ami, s'écria-t-il en apercevant Corcoran, Bhagavapour est pris.
+Sauvez ma chère Sita!
+
+--Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez, et qui mieux est, vous
+vaincrez! Du courage, Holkar, et la journée est à nous!»
+
+A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il referma la brèche,
+intercepta les communications entre le camp anglais et la colonne
+ennemie qui était entrée dans Bhagavapour, et lançant ses meilleures
+troupes à la poursuite de celle-ci, il garda la brèche lui-même en
+attendant les événements.
+
+Son espérance ne fut pas trompée. Les Anglais, se voyant si peu nombreux
+et enfermés dans la ville, eurent peur d'être faits prisonniers; ils
+revinrent sur leurs pas, et forçant le passage à travers les rangs des
+Indous, qui ne leur opposèrent aucune résistance, ils reprirent leur
+poste dans la tranchée.
+
+Mais au même moment, un événement inattendu décida la victoire en faveur
+de Corcoran.
+
+On vit tout à coup s'élever une épaisse fumée au-dessus du camp,
+derrière les Anglais. Puis on entendit une fusillade terrible. Les
+cipayes, conduits par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes, chargé le
+colonel Barclay par derrière, tiré sur leurs propres officiers, encloué
+les canons des batteries, mis le feu aux caissons et jeté tout le camp
+dans un terrible désordre.
+
+A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable. Il se mit à la tête
+de trois régiments d'Holkar et fit une sortie. A cheval, sans uniforme,
+habillé de blanc, suivant son habitude, il s'avançait le sabre en main
+pour charger l'ennemi.
+
+[Illustration: Vers la fin du jour Holkar mourut. (Page 250.)]
+
+Le colonel Barclay était un vieux soldat qu'on pouvait surprendre,
+mais non pas ébranler. Sans s'étonner de la trahison des cipayes, il
+rassembla autour de lui les deux régiments européens, et commença sa
+retraite en bon ordre. Il commandait lui-même la cavalerie et couvrait
+l'arrière-garde. Sa haute et fière contenance inspirait aux Indous le
+respect et la crainte.
+
+Corcoran eut peur de quelque retour de fortune et ne voulut pas pousser
+plus loin sa victoire. Il se contenta de le harceler pendant une
+demi-heure, et revint à Bhagavapour, en faisant observer ses mouvements
+par la cavalerie.
+
+Holkar mourant l'attendait. Près du vieillard était assise la belle
+Sita, qui soutenait sur ses genoux la tête défaillante de son père.
+
+«N'y a-t-il plus d'espoir, chère Sita?» demanda à demi-voix le
+capitaine.
+
+Holkar devina plutôt qu'il n'entendit la question.
+
+«Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le dernier des Raghouides
+sera mort en combattant, comme tous ses aïeux, et je n'aurai pas vu
+l'ennemi triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma fille, ma fille...
+
+--Mon père, dit Sita, ne vous inquiétez pas de moi. Brahma veille sur
+toutes ses créatures!
+
+--Mon ami, reprit le vieillard, je vous lègue Sita. Vous seul pouvez la
+défendre et la protéger. Vous seul peut-être le voudrez. Soyez son mari,
+son protecteur et son père. Elle vous aime, je le sais, et vous....»
+
+Corcoran ne put que serrer en silence la main du vieillard, mais ses
+yeux disaient assez à Sita qu'elle était aimée.
+
+Holkar fit appeler les principaux officiers de l'armée.
+
+«Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif et l'époux de Sita. Je
+lui laisse mes États, et je vous ordonne de lui obéir comme à moi-même.»
+
+Tout le monde obéit sur-le-champ. En quelques jours, Corcoran, par son
+courage et sa générosité, s'était concilié tous les coeurs.
+
+Vers la fin du jour, Holkar mourut après avoir fait célébrer le mariage
+de sa fille suivant les rites de Brahma. Corcoran fut aussitôt proclamé
+prince des Mahrattes, et dès le lendemain se mit à la poursuite des
+Anglais, en laissant à la fille d'Holkar le soin de rendre les derniers
+devoirs à son père.
+
+Sur la route que suivait l'armée anglaise, on ne voyait que cadavres
+abandonnés sans sépulture. Les cipayes, embusqués dans les jungles,
+faisaient un feu de tirailleurs très-incommode et massacraient tous les
+traînards. Tout à coup, à un détour du chemin, Corcoran aperçut de loin
+un objet bizarre qui ressemblait à un pendu.
+
+[Illustration: Fin tragique de John Robarts, lieutenant des hussards de
+la reine. (Page 253.)]
+
+En se rapprochant, il reconnut que le pendu portait un habit rouge et
+des épaulettes.
+
+Plus près encore, il reconnut que le pendu était M. John Robarts,
+lieutenant des hussards de la reine Victoria.
+
+Il se tourna vers Sougriva, qui était à cheval à côté de lui, et lui
+dit:
+
+«Mon cher Sougriva, le destin t'enlève ta proie. John Robarts est
+pendu!»
+
+Sougriva sourit avec satisfaction.
+
+«Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu?
+
+--Toi, peut-être?
+
+--Oui, seigneur capitaine.
+
+--Hum! dit Corcoran. C'était bien assez de le tuer. Tu es un peu trop
+vindicatif, mon cher ami.
+
+--Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger son supplice!
+mais nous étions pressés, Bérar et moi. Nous l'avions suivi pas à pas
+jusqu'ici pendant toute la nuit dernière. Nous étions cinq. Bérar a tué
+son cheval d'un coup de fusil. Robarts est tombé par terre; nous l'avons
+ramassé sans peine; il avait la jambe cassée. Il a tiré un coup de
+revolver qui n'a tué personne, mais qui a blessé l'un de nos camarades.
+Nous lui avons lié les mains derrière le dos, et Bérar, lui ôtant son
+habit, lui a appliqué cinquante coups de fouet, juste le même nombre
+qu'il avait reçu lui-même par ordre de ce gentleman.
+
+--Diable! dit Corcoran, vous avez de la mémoire. Et qu'a dit le
+gentleman, comme tu l'appelles?
+
+--Rien. Il roulait des yeux féroces. On aurait dit qu'il voulait nous
+dévorer tous; mais il n'a pas ouvert la bouche.
+
+--Et, après cela, qu'en avez-vous fait?
+
+--Quand Bérar l'eut fouetté, c'était mon tour de le pendre. Je lui
+passai, avec l'aide de mes amis, la corde autour du cou, et je l'ai
+pendu en coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se sentît
+mourir. Enfin il est mort, et je suis retourné à Bhagavapour.
+
+--Ma foi, dit Corcoran qui était un philosophe, il a été écrit que
+«celui qui se sert de l'épée périra par l'épée.» Je plains ce pauvre
+Robarts, mais c'était un mauvais caractère, et il n'a pas tenu à lui que
+je n'eusse une balle dans la cervelle. Qu'on l'enterre convenablement,
+et n'en parlons plus.»
+
+
+
+ XVIII
+
+Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva réduit à
+rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gémir plusieurs gros
+actionnaires.
+
+Cependant le colonel Barclay, quoique vivement pressé par les Mahrattes
+victorieux, ne voulait pas que sa retraite se changeât en déroute. Il
+reculait lentement, faisant toujours face à l'ennemi, et trouva enfin un
+asile dans une forteresse qui appartenait à son ami Rao et qui dominait
+en partie le cours de la Nerbuddah. Sa petite armée était maintenant
+réduite à trois régiments européens, car les cipayes avaient pris la
+fuite ou s'étaient déclarés pour le capitaine Corcoran. La Nerbuddah,
+faisant un coude comme la Seine entre le pont de la Concorde et
+Saint-Denis, entourait de deux côtés la forteresse qui était située sur
+une éminence et défendue par une nombreuse artillerie.
+
+Au moment où le capitaine Corcoran venait de reconnaître les abords de
+la forteresse et allait faire ouvrir la tranchée, un officier anglais se
+présenta en parlementaire.
+
+Sougriva, toujours avide de vengeance, demandait qu'on fit feu sur lui
+et qu'on n'accordât aucun quartier à l'ennemi; mais Corcoran se fit
+amener l'Anglais.
+
+Celui-ci se présenta d'un air rogue. C'était le fameux capitaine Bangor
+qui s'était signalé dans la guerre contre les Sikhs, et qui avait
+fusillé de sang-froid, après la victoire, tous ses prisonniers. En
+récompense de ce glorieux exploit, la Compagnie des Indes lui avait
+donné de l'avancement et une somme de vingt mille roupies (environ
+quatre-vingt mille francs).
+
+Corcoran le reçut avec sa politesse habituelle.
+
+«Monsieur, dit l'Anglais, le colonel Barclay m'envoie vous offrir la
+paix.
+
+--Fort bien, répliqua Corcoran. La paix est une belle chose, surtout si
+les conditions sont bonnes.
+
+--Monsieur, elles sont fort au-dessus de ce que vous pouviez espérer,»
+dit Bangor.
+
+Ce début fit sourire le Breton.
+
+«Le colonel Barclay, continua Bangor, vous offre la vie et la liberté,
+pour vous et vos compagnons européens (si vous en avez); il ne s'oppose
+même pas à ce que vous emportiez vos bagages et une somme d'argent qui
+ne pourra pas dépasser cent mille roupies....
+
+[Illustration: Celui-ci se présenta d'un air rogue. (Page 256.)]
+
+
+--Ah! ah! dit Corcoran, le colonel est bien bon, et je vois qu'il a
+songé au solide. Voyons la conclusion.
+
+--La conclusion, dit Bangor, c'est qu'on voudra bien oublier la
+violation du droit des gens que vous avez commise en faisant la guerre
+à la Compagnie des Indes, vous, citoyen d'une nation neutre et amie, et
+que vous livrerez en vous retirant, les clefs de Bhagavapour aux troupes
+anglaises.
+
+--Est-ce tout? demanda Corcoran.
+
+--J'oubliais l'une des conditions principales, répliqua l'Anglais. Le
+colonel Barclay exige que vous remettiez entre ses mains la tigresse
+apprivoisée que vous menez partout avec vous, et qui est destinée
+(après qu'on l'aura empaillée convenablement) à faire l'ornement du
+British-Museum.»
+
+A ces mots Corcoran se tourna vers Louison qui écoutait la conversation
+en silence:
+
+«Louison, dit-il, ma chérie, entends-tu ce Goddam? Il veut te faire
+empailler.»
+
+Au mot «empailler» Louison poussa un rugissement qui fit frémir Bangor
+jusque dans la moelle des os.
+
+«Apparemment, ajouta Corcoran, vous voulez la faire fusiller d'abord?»
+
+L'Anglais n'eut que la force de faire un signe affirmatif. Le mot
+«fusiller» fit bondir Louison comme si elle avait reçu trois balles
+dans le coeur. Elle regarda Bangor avec de tels yeux qu'il désespéra de
+manger jamais du bifteck, et qu'il craignit de devenir bifteck lui-même.
+
+«Monsieur, dit-il d'un air troublé, souvenez-vous de ma qualité de
+parlementaire. Le droit des gens....
+
+--Le droit des gens, répliqua Corcoran, n'est pas le droit des tigres,
+et Louison, si vous l'agacez encore avec votre British-Museum et
+votre manie d'empailler, mettra dans trois minutes votre squelette au
+Tigrish-Museum.
+
+--L'Angleterre vengerait ma mort, dit Bangor avec hauteur, et lord
+Palmerston....
+
+--Bah! bah! Louison se soucie de Palmerston comme d'une noix vide.
+Mais pour revenir à votre affaire, retournez vers le colonel Barclay,
+dites-lui que je connais sa situation, que toute bravade est inutile,
+qu'il n'a de vivres que pour huit jours, que ses trois régiments
+européens sont réduits, je le sais, à dix-sept cents hommes, que mon
+brick _le Fils de la tempête_, armé de vingt-six gros canons lui ferme
+la Nerbuddah, que vous êtes hors d'état de vous faire jour dans nos
+rangs, que s'il tarde, il sera forcé de se rendre à discrétion et
+qu'alors je ne réponds de la vie d'aucun de mes prisonniers...
+
+--Monsieur, dit Bangor d'un air confidentiel, je suis autorisé à vous
+offrir jusqu'à un million de roupies si vous voulez partir avec la fille
+d'Holkar et abandonner les Mahrattes à leur sort.
+
+--Et vous, dit Corcoran, si vous persistez une minute de plus à me
+proposer une trahison, je vous fais empaler net. Portez mes compliments
+au colonel Barclay, et dites lui que je l'attends dans une heure au bord
+de la rivière pour traiter avec lui. Passé ce temps, je ne le recevrai
+plus qu'à discrétion.»
+
+Il fallut se contenter de cette offre et partir.
+
+Barclay, qui n'avait fait des propositions si insolentes que pour cacher
+sa détresse, s'adoucit lorsqu'il vit que Corcoran était instruit de
+tout. Il accepta l'entrevue demandée et marcha au-devant du vainqueur, à
+cent pas de la forteresse.
+
+«Colonel, lui dit le Breton en lui tendant la main, vous avez eu tort de
+vous brouiller avec moi, vous le voyez; mais il n'est jamais trop tard
+pour réparer sa faute.
+
+--Ah! vous acceptez mes conditions! répliqua joyeusement Barclay. J'en
+étais sûr. Au fond, que pouvez-vous espérer de cette canaille qui vous
+plantera là au premier échec? Un million de roupies, d'ailleurs, c'est
+une forte somme et qu'on ne trouve pas sous tous les pavés. Voilà votre
+fortune faite, et même, si vous voulez, je pourrai vous indiquer un bon
+placement chez White, Brown and Co, à Calcutta. C'est une maison sûre
+qui a gagné vingt millions dans les cotons et qui vous donnera quinze
+pour cent de votre argent. C'est là que je compte mettre ma part de
+butin après la prise de Bhagavapour.
+
+--Ah! c'est là, dit Corcoran en riant, que vous comptez...? Eh bien, mon
+cher colonel, il faudra compter deux fois. En deux mots, je vous offre
+tout juste ce que vous m'avez offert, c'est-à-dire la permission de vous
+retirer avec armes et bagages. De plus, vous reconnaîtrez l'indépendance
+du royaume d'Holkar et vous vivrez en paix avec le nouveau roi son
+successeur.
+
+--Holkar est mort! s'écria Barclay étonné.
+
+--Sans doute. Ne le saviez-vous pas?
+
+--Et quel est son successeur?
+
+--Moi-même, colonel. C'est moi qu'on appelle depuis hier Corcoran-Sahib,
+ou, si vous aimez mieux, le seigneur Corcoran. Mon avancement est
+rapide, n'est-ce pas? Et quand j'ai quitté Marseille avec Louison, il
+y a cinq mois, je ne me doutais guère que j'allais devenir roi des
+Mahrattes; mais enfin c'est la volonté divine que je fasse le bonheur
+de mes semblables et que je porte la couronne, et je vais tout comme un
+autre prendre la célèbre devise: «Dieu et mon droit.»
+
+--Parlons à coeur ouvert, dit Barclay. Vous êtes Français; vous devez
+connaître l'Angleterre et sa puissance. Vous ne pensez pas sans doute,
+comme la plupart de ces moricauds, que Brahma et Vichnou vont descendre
+de l'Empyrée pour jeter les Anglais à la mer. Vous savez parfaitement
+que derrière les dix-sept cents soldats européens qui me restent se
+trouve la toute-puissante Compagnie des Indes, dont le siége est à
+Londres, et qui peut envoyer à Calcutta, cent, deux cent, trois cent,
+six cent mille hommes, si cela devient nécessaire. Quel que soit votre
+courage (et je reconnais que nous ne pourrions jamais rencontrer un plus
+intrépide adversaire), vous êtes donc sûr de périr. Eh bien, ne périssez
+pas. Soyez roi, si c'est votre envie. Régnez, gouvernez, administrez,
+légiférez; nous ne vous ferons aucun mal. Bien plus, nous vous aiderons;
+j'en prends l'engagement au nom de la Compagnie. Vos ennemis seront les
+nôtres, et nos soldats seront à votre service.
+
+--Grand merci, répondit Corcoran. Je ne crains personne, et vos soldats
+ne me serviraient à rien.
+
+--Réfléchissez!... On a toujours besoin de quelqu'un, et surtout de la
+Compagnie des Indes.»
+
+Corcoran garda le silence pendant quelques instants.
+
+«Et à quel prix, dit-il enfin, m'offrez-vous votre alliance? Car, vous
+ne faites rien pour rien.
+
+--Je n'y mets que deux conditions, dit l'Anglais. L'une est que vous
+payerez vingt millions de roupies par an à....
+
+--Mon ami, interrompit Corcoran, vous avez un grand défaut. Vous ne
+parlez jamais que d'argent. J'ai connu à Saint-Malo un huissier qui vous
+ressemblait comme une goutte d'eau à une autre. Il était long, maigre,
+sec, triste, dur, et il ne parlait aux gens que pour vider leur
+porte-monnaie.
+
+--Monsieur, répliqua Barclay d'un air digne et offensé, l'huissier dont
+vous parlez n'avait pas derrière lui toute l'Angleterre.
+
+--Parbleu! si toute l'Angleterre se tient derrière vous, toute la France
+se tenait derrière lui, et surtout la gendarmerie qui était comme son
+auréole. Je l'ai entendu quelquefois au tribunal crier: «Silence!» d'une
+voix si forte et si imposante, que vous l'auriez pris au premier coup
+d'oeil pour l'empereur Charlemagne....
+
+--Monsieur, dit Barclay impatienté, laissons là s'il vous plaît vos
+histoires de Saint-Malo, l'empereur Charlemagne et les huissiers.
+Voulez-vous, oui ou non, payer à la Compagnie un tribut annuel de vingt
+millions de roupies?
+
+--Si je les paye, répliqua Corcoran, qui me les remboursera? Mes
+économies (non compris mon brick) tiendraient dans le creux de ma main.
+
+--Qui vous parle de vos économies présentes? Doublez, triplez l'impôt,
+c'est votre peuple qui payera.
+
+--Et s'il se révolte? S'il refuse de payer?
+
+--Eh bien! nous viendrons à votre secours.
+
+--Cela mérite réflexion,» dit Corcoran.
+
+Au fond, ses réflexions étaient déjà faites, ou plutôt il n'avait pas eu
+besoin d'en faire, mais il voulait voir le fond du sac de l'Anglais.
+
+«Quelle est la seconde condition?» continua-t-il.
+
+Le colonel parut d'abord hésiter un peu; puis d'un air dégagé:
+
+«Écoutez, cher monsieur. J'ai confiance en vous, oui, pleine confiance,
+je vous jure, et s'il ne tenait qu'à moi...... Mais enfin, la Compagnie
+voudra qu'on lui donne des garanties. Par exemple, un officier anglais
+qui résiderait près de vous, qui serait votre ami, qui....
+
+--Qui surveillerait toutes mes actions, et qui en rendrait compte au
+gouverneur général, n'est-ce pas? dit Corcoran avec un sourire. Cet ami
+guetterait le moment de me tordre le cou; comme vous l'avez fait pour
+Holkar. Vous appelez cela un ami; moi je l'appelle un espion....
+
+--Monsieur! s'écria Barclay.
+
+--Ne vous fâchez pas. Je suis un vrai marin, moi, et un homme mal élevé:
+j'appelle les choses par leur nom.... En deux mots comme en cent, je ne
+veux rien de vous. Je garde mes roupies gardez votre espion.... je veux
+dire votre ami.
+
+--Monsieur, dit Barclay, il est encore temps de traiter. Un premier
+succès vous éblouit; mais vous n'espérez pas sans doute résister seul à
+toute l'Angleterre. Faites votre paix, croyez-moi.»
+
+Il parlait encore lorsque les cavaliers d'Holkar amenèrent un courrier
+intercepté qui portait une dépêche au camp anglais. Corcoran rompit le
+cachet et lut tout haut ce qui suit:
+
+ _«Lord Henry Braddock, gouverneur général
+ de l'Hindoustan, au colonel Barclay._
+
+«Le colonel Barclay est averti que la révolte des cipayes vient de
+gagner le royaume d'Oude. Lucknow a proclamé le fils du dernier roi, un
+enfant de dix ans. Sa mère est régente. Sir Henry Lawrence est assiégé
+dans la forteresse. Presque toute la vallée du Gange est en feu. Il faut
+faire la paix avec Holkar, n'importe à quel prix, et rejoindre sir Henry
+Lawrence. Plus tard, on règlera les vieux comptes.
+
+«Signé: Lord HENRY BRADDOCK.»
+
+Barclay était consterné. Il tendit la main pour prendre la dépêche.
+
+«Prenez, dit Corcoran. Vous connaissez, sans doute mieux que moi la
+signature de lord Henry Braddock.»
+
+Le colonel regarda longtemps le papier. Il était moins touché de son
+propre danger que de celui de ses compatriotes. Il voyait l'empire
+anglais dans l'Inde s'écrouler en quelques jours sous les efforts des
+cipayes, et il était désespéré de n'y pouvoir pas porter remède. Enfin,
+après un long silence, il se tourna vers Corcoran et lui dit:
+
+«Je n'ai plus rien à cacher. La paix est faite si vous le voulez. Je ne
+vous demande que de ne pas troubler notre retraite.
+
+--Accordé.
+
+--Quant aux frais de la guerre....
+
+--Vous les payerez, interrompit brusquement Corcoran. Je sais bien qu'il
+est dur de dépenser son argent quand on a cru prendre celui du prochain;
+mais vous en serez quittes pour réduire le dividende des actionnaires de
+la très-haute, très-puissante et très-glorieuse Compagnie des Indes; ou,
+s'il vous est trop pénible de diminuer le dividende, vous distribuerez
+une portion du capital. C'est un usage très-connu de plusieurs des plus
+illustres Compagnies de France et d'Angleterre.
+
+--Vous êtes le plus fort, dit Barclay. Que votre volonté se fasse et
+non la mienne. Faut-il ajouter au traité que la Compagnie des Indes
+reconnaît le successeur d'Holkar?
+
+--Comme il vous plaira; mais je ne m'en soucie guère. Si je suis le plus
+fort, je sais bien que les Anglais seront mes amis jusqu'à la mort; et
+si la fortune change, ils essayeront de me pendre pour se venger de
+la frayeur que je leur cause. Laissons donc de côté les mensonges
+diplomatiques et vivons en bons voisins si nous pouvons.
+
+--Par le ciel! s'écria l'Anglais, vous avez raison; vous êtes le plus
+loyal et le plus sensé gentleman que j'aie jamais connu; et je suis
+fier, oui, en vérité, je suis fier et heureux de vous serrer la main.
+Adieu donc, seigneur Corcoran, puisqu'à présent vous êtes roi légitime,
+et au revoir.
+
+--Que Dieu vous conduise, colonel, dit le Malouin, et ne revenez jamais,
+si ce n'est en ami. Louison, ma chérie, donne la patte au colonel.»
+
+Dès le soir même, le traité fut rédigé et signé. Le lendemain, les
+Anglais se mirent en marche vers l'Oude, suivis jusqu'à la frontière par
+la cavalerie de Corcoran.
+
+
+
+ XIX
+
+Conversation philosophique et intéressante sur les devoirs de la royauté
+chez les Mahrattes. Oraison funèbre d'Holkar.
+
+
+Quinze jours après le départ des Anglais, Corcoran était rentré dans sa
+capitale. Il jouissait paisiblement avec la belle Sita des fruits de sa
+prudence et de son courage. Toute l'armée d'Holkar s'était empressée de
+le reconnaître comme souverain légitime, et les zémindars (gouverneurs
+de district) obéissaient sans répugnance apparente au gendre et au
+successeur du dernier des Raghouides.
+
+«Or ça, dit-il un matin au brahmine Sougriva dont il avait fait son
+premier ministre, ce n'est pas tout de régner; il faut encore que mon
+règne serve à quelque chose, car enfin les rois n'ont pas été mis sur
+terre uniquement pour déjeuner, dîner, souper, et prendra du bon temps.
+Qu'en dis-tu, Sougriva?
+
+--Seigneur, répondit Sougriva, ce n'était pas d'abord le dessein de
+Brahma et de Wichnou, lorsqu'ils créèrent les rois.
+
+--Mais d'abord, crois-tu que la royauté vienne en droite ligne de ces
+deux puissantes divinités?
+
+--Seigneur, répliqua le brahmine, rien n'est plus probable. Brahma qui
+a créé tous les êtres, les lions, les chacals, les crapauds, les singes,
+les crocodiles, les moustiques, les vipères, les boas constrictors, les
+chameaux à deux bosses, la peste noire et le choléra morbus, n'a pas dû
+oublier les rois sur sa liste.
+
+--Il me semble, Sougriva, que tu n'es pas trop respectueux pour cette
+noble et glorieuse partie de l'espèce humaine.
+
+--Seigneur, répliqua le brahmine qui éleva ses mains en forme de coupe,
+ne m'avez-vous pas fait promettre de dire la vérité?
+
+--C'est juste.
+
+--Si vous préférez que je mente, rien n'est plus aisé.
+
+--Non, non, il n'est pas nécessaire. Mais tu m'accorderas bien au moins
+que tous les rois ne sont pas aussi désagréables et aussi nuisibles que
+la peste et le choléra. Holkar, par exemple....»
+
+[Illustration: Triomphe de Corcoran. (Page 269.)]
+
+Ici Sougriva se mit a rire en silence à la manière des Indous et montra
+deux rangées de dents blanches.
+
+«Voyons, continua Corcoran, que peux-tu reprocher à celui-la? N'était-il
+pas de noble race? Sita m'assure qu'il est le propre descendant de Rama
+fils de Daçaratha et le plus intrépide des hommes.
+
+--Assurément.
+
+--N'était-il pas brave?
+
+--Oui, comme le premier soldat venu.
+
+--N'était-il pas généreux?
+
+--Oui, avec ceux qui le flattaient; mais la moitié de son peuple aurait
+crevé de faim devant la porte du palais sans qu'il fît autre chose pour
+ces pauvres diables que leur dire: «Dieu vous assiste!»
+
+--Au moins tu m'avoueras qu'il était juste.
+
+--Oui, quand il n'avait aucun intérêt à prendre le bien d'autrui. Moi
+qui vous parle, je l'ai vu couper des têtes après dîner pour son plaisir
+et pour la digestion.
+
+--C'étaient sans doute des têtes de coquins qui l'avaient bien mérité.
+
+--Probablement, à moins que ce ne fussent d'honnêtes gens dont le visage
+lui déplaisait. Et, tenez, voulez-vous connaître à fond le vieil Holkar?
+quel trésor vous a-t-il laissé en mourant?
+
+--Quatre-vingt millions de roupies[2], outre les diamants et les
+pierreries.
+
+[Note 2: Trois cent vingt millions de francs.]
+
+--Eh bien, de bonne foi, croyez-vous qu'un roi qui se respecte doive
+être si riche?
+
+--Peut-être était-il économe, dit Corcoran.
+
+--Économe, vous le connaissez bien! reprit amèrement Sougriva. Il a
+pendant quarante ans dépensé des milliards de roupies pour satisfaire
+les plus sottes fantaisies qui puissent venir à l'esprit d'un sectateur
+de Brahma; il bâtissait des palais par douzaines,--palais d'été, palais
+d'hiver, palais de toute saison; il détournait des rivières pour avoir
+des jets d'eau dans son parc; il achetait les plus beaux diamants de
+l'Inde pour en orner la poignée de son sabre, et il avait des sabres par
+centaines; il faisait venir des esclaves des cinq parties du monde;
+il nourrissait des milliers de bouffons et de parasites, et il faisait
+empaler quiconque avait essayé de lui dire la vérité.
+
+--Mais enfin où prenait-il l'argent?
+
+--Où il est, c'est-à-dire dans les poches des pauvres gens, et de temps
+en temps il faisait couper la tête à un zémindar pour s'emparer de sa
+succession. C'est même la seule chose populaire qu'il ait jamais faite,
+car le peuple qui hait les zémindars plus que la mort, était vengé de sa
+servitude par leur supplice.
+
+--Comment! dit Corcoran, cet Holkar que je prenais à cause de sa barbe
+blanche et de son air vénérable et doux pour un vertueux patriarche
+digne contemporain de Rama et de Daçaratha, c'était le scélérat que tu
+dis? à qui se fier, grand Dieu!
+
+--A personne, répondit sentencieusement le brahmine, car il n'est pas un
+homme sur cent qui ne soit prêt à commettre des crimes dès qu'il aura
+le pouvoir absolu. On n'y arrive pas dès le premier jour, ni même dès
+le second ou le troisième, mais on glisse sur la pente, insensiblement.
+Connaissez-vous l'histoire du fameux Aurengreb?
+
+--Probablement, mais dis toujours.
+
+--Eh bien, c'était le quatrième fils du Grand Mogol qui régnait à
+Delhi. Comme il était d'une piété, d'une vertu et d'une sagesse à
+toute épreuve, son père l'associa de son vivant à l'empire et le nomma
+d'avance son successeur. Dès qu'Aurengzeb en fut là, sa piété fondit
+comme le plomb dans le feu, sa vertu se rouilla comme le fer dans l'eau,
+et sa sagesse s'enfuit comme une gazelle poursuivie par les chasseurs.
+Son premier acte fut d'enfermer son père dans une prison; le second, de
+couper la tête à ses frères; le troisième, d'empaler leurs amis et leurs
+partisans; puis comme son père quoique prisonnier le gênait encore,
+il l'empoisonna; et ne croyez pas que Brahma ou Wichnou l'aient jamais
+foudroyé ou qu'ils aient même contrarié ses desseins! Brahma et Wichnou
+qui l'attendaient sans doute ailleurs, l'ont comblé de richesses, de
+victoires et de prospérités de toute espèce; il est mort à l'âge de
+quatre-vingt huit ans, honoré comme un Dieu, et sans avoir eu même une
+seule fois la colique.
+
+--Parbleu! dit Corcoran, il faut avouer que si tous les princes de ton
+pays ressemblent au pauvre Holkar et à l'illustre Aurengzeb, vous avez
+bien tort de les regretter et de combattre les Anglais qui vous en
+débarrassent.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, répliqua Sougriva, car les Anglais
+mentent, trompent, trahissent, oppriment, pillent et tuent aussi bien
+que nos propres princes, et il n'y a aucune chance de leur échapper.
+Supposez que le colonel Barclay succède à Holkar, il sera dix fois plus
+insupportable, car d'abord, il prendra notre argent comme faisait le
+défunt, et de plus, nous n'avons aucun profit à l'assassiner. S'il était
+tué, on nous enverrait de Calcutta un second Barclay aussi féroce et
+aussi affamé que le premier. Holkar au contraire avait toujours peur
+d'être égorgé, et cette peur lui donnait quelquefois du bon sens et de
+la modération. Enfin il savait qu'un brahmine de haute caste comme moi
+est d'une naissance égale à celle des rois et il se gardait bien de nous
+insulter, tandis que l'Anglais brutal (je l'ai vu à Bénarès) nous donne
+des coups de fouet pour se faire place dans la foule, et entre tout
+botté sans crainte de la souiller, dans la sainte pagode de Jaggernaut,
+où le héros Rama lui-même ne serait pas entré sans avoir subi les sept
+pénitences et les soixante-dix purifications.»
+
+Pendant ce discours Corcoran réfléchissait profondément.
+
+«J'aurais mieux fait, pensa-t-il, d'épouser Sita et de chercher sans
+retard le fameux Gouroukamta que d'accepter ainsi sans réflexion
+l'héritage d'Holkar; mais enfin, le vin est tiré, il faut le boire. Il
+faudrait que je fusse bien malheureux pour n'être pas plus honnête homme
+que mon prédécesseur ou que le glorieux Aurengzeb. D'ailleurs, j'ai cru
+deviner, quand Barclay m'a quitté, que ce rancuneux Anglais, qui m'en
+veut de l'avoir mis à la porte de Bhagavapour, voudra tôt ou tard
+prendre sa revanche et reviendra avec une armée. Il faut être beau
+joueur et l'attendre de pied ferme. Qui vivra, verra.»
+
+Puis se retournant vers Sougriva:
+
+«Mon ami, dit-il, Louison et moi, nous ne sommes pas de ces gens qu'un
+rien effraye, et si outre le royaume d'Holkar, on nous offrait la
+Chine, l'Indo-Chine, la presqu'île de Malacca et tout l'Afghanistan à
+gouverner, nous n'en serions pas plus embarrassés. Je te montrerai dès
+demain que le métier de roi n'est pas difficile.
+
+--Seigneur, s'écria Sougriva en réunissant ses mains en coupe au-dessus
+de sa tête, seigneur Corcoran, héros à la grande science, au visage
+clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur du lotus bleu,
+que Brahma vous donne le bonheur d'Aurengzeb et la sagesse des
+Daçarathides!»
+
+
+
+ XX
+
+Suite du précédent.
+
+Deux jours plus tard on afficha dans les rues de Bhagavapour et dans
+toutes les villes du royaume la proclamation suivante:
+
+«_Le roi Corcoran à la noble, puissante et invincible nation Mahratte._
+
+«Il a plu à l'être éternel, immortel, incorruptible et juste de faire
+rentrer dans son sein le glorieux Holkar après qu'il eut chassé devant
+lui ces barbares roux qui étaient venus d'Angleterre pour tuer les
+fidèles sectateurs de Brahma, emporter leurs trésors et emmener leurs
+femmes et leurs enfants en esclavage.
+
+«Il a plu également au glorieux Holkar de m'adopter pour son fils et de
+me donner pour femme sa propre fille, ma bien-aimée Sita, la dernière
+descendante du noble Rama, le héros invincible, vainqueur de Ravana et
+des démons noctivagues.
+
+«Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur en gouvernant le
+royaume suivant la loi sacrée des Védas et les conseils des sages
+brahmines, de ne laisser aucun crime impuni, de protéger le faible, de
+mettre ma main sur la tête de la veuve et sur l'orphelin.»
+
+Après ce préambule, Corcoran appelait d'abord tous les zémindars à
+Bhagavapour; de plus, il invitait tous les Mahrattes à élire trois cents
+députés (un par cinquante mille habitants) qui seraient chargés de faire
+des lois, d'examiner les dépenses publiques, de signaler tous les abus
+et d'indiquer le remède. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran) ne se
+chargeait que de l'exécution des lois. Tout homme âgé de vingt ans était
+électeur et éligible.
+
+Ce dernier article déplut à Sougriva.
+
+«Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra siéger à côté d'un
+brahmine!
+
+--Pourquoi non?
+
+--Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans les eaux sacrées de la
+Nerbuddah.
+
+--Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait jamais trop prendre.
+
+[Illustration: Proclamation de Corcoran. (Page 279.)]
+
+--Mais....
+
+--Aimerais-tu mieux être touché par un Anglais?»
+
+Sougriva fit un geste de répugnance et d'horreur.
+
+«Tu n'as que le choix entre ces deux souillures, dit Corcoran.
+
+--Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez pas. Vous vous
+en trouverez mal. On vous quittera aussi vite qu'on vous a pris et le
+colonel Barclay reviendra et prendra votre place.
+
+--Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi légitime, moi. Mon
+père n'était fils ni de Raghou ni du grand Mogol. Il était pêcheur de
+Saint-Malo. A la vérité, il était plus fort, plus brave et meilleur que
+tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire a parlé, et il était
+citoyen français, ce qui est à mes yeux supérieur à tout; mais enfin
+ce n'était qu'un homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme,
+c'est-à-dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a jamais commis une
+action méchante ou basse. C'est le seul héritage que j'aie reçu de lui,
+et je veux le garder jusqu'à la mort. Le hasard m'a permis de donner à
+Holkar et à vous tous un fort coup de main pour battre les Anglais--ce
+qui était peut-être ma vocation naturelle; le même hasard m'a donné
+pour femme ma chère Sita, la plus belle et la meilleure des filles des
+hommes, ce qui fait de moi depuis quinze jours un puissant monarque.
+Mais malgré l'exemple du fameux Aurengzeb que tu me citais hier, ma
+royauté de fraîche date ne m'a pas tourné la cervelle. J'ai tout autant
+de plaisir à courir le monde sur mon brick, ne connaissant d'autre
+maître que moi-même, qu'à gouverner tout l'empire des Mahrattes. Si
+je consens à tenir le sceptre, c'est à condition de rendre justice aux
+parias comme aux brahmines et aux paysans comme aux zémindars. Si l'on
+veut m'en empêcher je déposerai ma couronne dans un coin et je partirai
+emmenant Sita que j'aime plus que le soleil, la lune et les étoiles.
+Après cela, vous vous arrangerez avec Barclay comme vous pourrez.
+Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire. J'aime les hommes
+jusqu'à me dévouer pour eux, mais non pas malgré eux.
+
+--Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je crois que vous êtes la
+onzième incarnation de Wichnou, tant vos discours sont pleins de sens et
+de raison.
+
+--Si je suis le dieu Wichnou, répliqua le Breton en riant, tu me dois
+obéissance. Fais donc afficher ma proclamation, et prépare une vaste
+salle pour les représentants du peuple mahratte, car je veux dans trois
+semaines, jour pour jour, ouvrir mes états généraux.»
+
+Louison, qui écoutait cet entretien, sourit. Elle comptait bien avoir
+sa place à la droite du trône où devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et
+la belle Sita. Peut-être aussi flairait-elle les nouveaux et terribles
+dangers que son ami allait courir.
+
+
+
+ XXI
+
+De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de
+l'amitié.
+
+Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars n'avaient subi
+qu'avec peine leur nouveau maître. Plusieurs d'entre eux avaient
+aspiré à la main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient
+désiré demeurer indépendants, chacun dans sa province et perpétuer
+leur tyrannie comme au bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa
+prendre les armes contre Corcoran. On le craignait et on le respectait.
+Beaucoup de gens du peuple le prenaient, comme l'avait dit Sougriva,
+pour la onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont les fortes
+griffes avaient accompli des exploits si merveilleux passait pour la
+terrible Kali, déesse de la guerre et du carnage, dont nul ne peut
+soutenir les regards. On se prosternait sur son passage les mains
+réunies en coupe dans les rues de Bhagavapour et on lui rendait des
+honneurs presque divins.
+
+Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trône et faire
+périr Corcoran par trahison.
+
+C'était un des principaux zémindars mahrattes, brahmine de haute
+naissance, nommé Lakmana, qui croyait descendre du frère cadet de Rama
+et avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant même de ce dernier
+il avait plusieurs fois essayé de se rendre indépendant et de nouer des
+intrigues avec le colonel Barclay; mais après la défaite des Anglais il
+fut le premier à s'empresser auprès de Corcoran-Sahib, à se prosterner
+devant lui et à protester de son dévouement.
+
+Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour démasquer sa
+trahison et soulever le peuple. Il réunissait dans sa maison tous les
+mécontents; il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de Brahma en
+donnant la couronne d'Holkar à un aventurier d'Europe; il prêchait le
+retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes
+faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs et passait pour
+un sacrilège horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses
+forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous
+côtés des provisions de poudre et de boulets.
+
+Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât la tête avant qu'il
+eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa.
+
+«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait
+votre glorieux prédécesseur Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait
+donner cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce traître.
+
+--Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, qui ne l'a pas
+empêché, comme tu vois, d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne,
+c'est à Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son fait; il ne
+risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le
+crime qu'après qu'il est commis. Sans cette précaution, on s'exposerait
+à des méprises abominables et à des remords affreux.
+
+--Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.
+
+--Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à mon service les plus
+infâmes coquins de tout le pays, m'inquiéter de mille détails, toujours
+craindre la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme qui peut-être
+ne pense à rien! J'empoisonnerais ma vie de défiance et de soupçons!
+
+--Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, songez qu'à tout moment
+Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est
+pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beauté du
+lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous préfère à toute la
+nature, au ciel même et aux palais resplendissants du sublime Indra,
+père des dieux et des hommes.»
+
+En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, elle se jeta dans les
+bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un
+instant et dit:
+
+«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature à qui je ne peux rien
+refuser, tu le veux! Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens,
+et je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance telle
+qu'il maudira à jamais le jour où il forma le dessein de m'ôter ma
+couronne.... Louison! Ici, Louison!...»
+
+La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint frotter doucement sa
+belle tête sur les genoux de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention
+les yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée.
+
+«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention à ce que je vais te
+dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.»
+
+La tigresse agita sa queue puissante et redoubla d'attention.
+
+«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, un homme que je soupçonne
+de mauvais desseins. S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite
+quelque trahison, je te charge de m'avertir.»
+
+Louison tourna successivement son mufle rose garni de fortes moustaches
+vers les quatre points cardinaux, cherchant sans doute où était le
+traître et offrant d'en faire justice.
+
+«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire appeler.... Sougriva,
+va le chercher toi-même et amène-le ici de gré ou de force.»
+
+Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut bientôt après, suivi
+du séditieux brahmine. Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses
+yeux profondément enfoncés dans leurs orbites étaient pleins de flamme
+et de haine contenue; ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées
+à la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers annonçaient
+l'instinct de la ruse et de la destruction.
+
+Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, et, dès les premiers
+mots, il jura qu'il avait toujours regardé celui-ci comme son vrai
+maître et seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de Sougriva par
+des serments de fidélité qui ne persuadèrent pas le Breton. Sa défiance
+redoubla lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse sur
+les papiers du brahmine montra tout d'un coup, par un coup de théâtre
+inattendu, les preuves d'une conspiration qui se tramait dans l'ombre
+et dont Lakmana était le chef véritable. Il s'agissait d'assassiner
+Corcoran à la prochaine fête de la déesse Kaly.
+
+Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées étaient découvertes. Il
+était sans défense aux mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la
+mort; mais c'était bien mal connaître la générosité du Breton.
+
+«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te méprise et je te
+laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas
+eu le temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est assez pour que
+je t'épargne. Je ne te ferai même aucun mal. Je ne te prendrai ni
+ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne
+t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'état de nuire; tu pourras
+courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit;
+mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches à m'assassiner,
+tu es un homme mort. Je te donne dès aujourd'hui un ami qui ne te
+quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret,
+car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales,
+et, excepté le sucre, il n'aime rien de ce qui séduit les autres hommes.
+Quant à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dévouement sont
+au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.»
+
+A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et trembla de tous ses
+membres.
+
+«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....
+
+--Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, Louison sera ton
+amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientôt et me
+le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin à la
+conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne à Sougriva
+une preuve de ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»
+
+Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse.
+
+«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce
+un homme à qui l'on peut se fier, oui ou non?»
+
+La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de
+mépris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'était pas
+douteuse.
+
+«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti
+une odeur de coquin, et qu'elle a des nausées.... Louison, ma
+chérie, voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous
+l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»
+
+A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit tout effrayé du palais.
+Derrière lui, marchait Louison avec une gravité admirable. On voyait
+qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.
+
+
+
+ XXII
+
+De quel traître Louison fut victime. Epouvantable catastrophe.
+
+La générosité méprisante de Corcoran ne toucha pas le coeur endurci
+de Lakmana. Il continua de conspirer dans l'ombre, mais il renonça au
+projet qu'il avait formé d'abord de tenter une révolte à main armée
+dans les rues de Bhagavapour. La société de Louison, dont il parvenait
+rarement à se débarrasser, l'empêchait de se concerter aisément avec les
+autres conspirateurs. Il n'était pas éloigné de croire que la tigresse
+avait, par une permission spéciale de Brahma, le pouvoir de lire dans
+son coeur et de deviner toutes ses pensées.
+
+Cependant, il avait publiquement fait transporter dans sa maison cinq
+ou six tonneaux de poudre qu'il disait remplis de vin. Louison, quoique
+très-curieuse, ne pouvait pas pénétrer ce mystère, et Sougriva lui-même
+croyait que le brahmine se contentait de remplir sa cave. Plusieurs
+fois même il en fit la plaisanterie à Lakmana, qui, sans s'émouvoir, lui
+promit de lui faire goûter avant peu de jours ce vin exquis. C'était,
+disait-il, du Château-Margaux de la première qualité.
+
+Pendant qu'il feignait de rire et de ne songer qu'aux festins, il
+préparait secrètement une terrible catastrophe. Il avait fait déblayer
+un vieux souterrain de cent pas de long qui, de sa maison, communiquait
+par des détours connus de lui seul avec une cave abandonnée du palais
+d'Holkar. C'est dans cette cave, placée au-dessous de la grande salle où
+devait se tenir la première réunion du parlement mahratte, que Lakmana
+avait fait placer par deux serviteurs fidèles ses six tonneaux de
+poudre. Lui-même, pendant une absence momentanée de Louison, qui allait
+souvent voir Corcoran au palais, disposa la mèche fatale destinée à
+mettre le feu aux poudres et à faire sauter avec Corcoran et Sita les
+plus puissants seigneurs du pays mahratte et tous ceux qui pouvaient lui
+disputer le trône.
+
+Louison, toute spirituelle et pénétrante qu'elle était, ne découvrit
+rien de tout ce manége. Pendant les trois quarts de la journée, elle
+faisait son devoir en conscience, suivant pas à pas le brahmine et le
+regardant d'un oeil soupçonneux. Lui, au contraire, toujours doux et
+caressant, cherchait à gagner ses bonnes grâces. Il avait pensé d'abord
+à l'empoisonner; mais Louison se défiait de ses offres, et Corcoran lui
+avait d'ailleurs interdit de dîner en ville, ce qui gênait un peu la
+tigresse. Son seul défaut était la gourmandise. On n'est pas parfaite.
+
+Lakmana, voyant qu'elle était sur ses gardes, essaya de la conduire hors
+de Bhagavapour dans l'espérance que la vue des grandes forêts tenterait
+Louison, et qu'elle reprendrait à jamais sa liberté. Louison le suivit
+avec plaisir et autant qu'il voulut dans les jungles et dans les
+montagnes, mais elle revint toujours au gîte avec lui.
+
+Cependant il fallait à tout prix s'en débarrasser. Un matin il la
+conduisit dans la forteresse d'Ayodhyâ, à dix lieues de Bhagavapour, qui
+était son apanage et dont la garnison n'obéissait qu'à lui. Au sommet
+de la tour principale, qui domine la vallée de la Nerbuddah et d'où l'on
+aperçoit la plus grande partie de la chaîne bleue des Ghâtes, se trouve
+une chambre dont le plancher tout entier, sauf un étroit espace, n'est
+qu'une vaste trappe. C'est par là que le brahmine précipitait ses
+ennemis dans des oubliettes d'une profondeur de soixante pieds.
+
+Lakmana, toujours suivi de son inséparable Louison, ouvrit la porte
+de cette chambre. La tigresse, curieuse comme toutes les femmes et
+la plupart des chattes, ennuyée d'ailleurs de l'obscurité profonde de
+l'escalier qu'elle venait de grimper à la suite du brahmine, n'eut
+pas plutôt aperçu la fenêtre ouverte d'où l'on apercevait ce paysage
+délicieux, sans égal dans l'univers, qu'elle oublia sa prudence
+ordinaire et se précipita dans la chambre. Mais, hélas! c'est là que
+l'attendait le traître Lakmana.
+
+La trappe dont il venait de pousser le ressort, céda tout à coup sous le
+poids de notre pauvre amie qui tomba, sans pouvoir s'accrocher à rien,
+dans un précipice effroyable. A peine eut-elle le temps de pousser un
+cri et un rugissement et d'invoquer la justice divine contre le perfide
+brahmine. Sa chute produisit un bruit mat, pareil à celui d'une grappe
+de raisin qu'on écraserait contre un mur. Il se pencha sur l'ouverture,
+écouta un instant, n'entendit plus rien et poussa, quoique seul, un
+bruyant éclat de rire, qui dut faire frissonner au fond des enfers
+Lucifer lui-même, son cousin-germain.
+
+Puis il referma la porte, redescendit l'escalier, monta en litière,
+escorté de quelques esclaves, feignit de se diriger vers Bombay,
+afin qu'on crût qu'il avait cherché un asile chez les Anglais, quitta
+secrètement sa litière dès que la nuit fut venue et rentra dans
+Bhagavapour et dans sa maison sans être vu de personne.
+
+[Illustration: Il se pencha sur l'ouverture. (Page 298).]
+
+Tout était prêt. Il avait fait périr le seul témoin de ses actions
+dont il dut craindre le témoignage ou les griffes, et le jour du crime
+approchait. Corcoran, occupé d'autres soins et le croyant parti
+pour Bombay, se félicitait d'une fuite qui le dispensait de punir un
+conspirateur. Mais un sentiment amer se mêlait à cette satisfaction. Il
+s'étonnait de ne pas revoir Louison, autrefois si exacte à lui faire
+sa cour, surtout à l'heure du dîner. Il craignait qu'elle n'eût pas pu
+résister à l'attrait de la vie sauvage et de la liberté. Il l'accusait
+d'ingratitude. Hélas! Pauvre Louison! Il ne connaissait pas l'infâme
+trahison dont elle avait été victime. Bien moins encore savait-il où
+trouver son lâche assassin.
+
+Enfin arriva le jour fixé pour la réunion des représentants du peuple
+Mahratte. Une foule innombrable remplissait les rues et les places de
+Bhagavapour. Six cent mille Indous, venus de trente lieues à la ronde
+bénissaient le nom de Corcoran Sahib et de la belle Sita, la dernière
+descendante des Raghouides.
+
+Tous deux, montés sur l'éléphant Scindiah, vêtus d'habits d'or et
+d'argent, ornés de diamants et de pierreries d'une valeur inestimable,
+s'avançaient majestueusement dans la foule prosternée qui admirait la
+jeunesse, la force et le génie de Corcoran et l'incomparable et douce
+beauté de Sita, quand ils eurent, suivis de tous les députés du peuple,
+rendu hommage dans la grande pagode de Bhagavapour au resplendissant
+Indra, l'Être des êtres, père des dieux et des hommes, ils revinrent en
+grande pompe vers le palais où Corcoran s'assit sur son trône, ayant à
+ses côtés la fille d'Holkar et en face de lui l'assemblée.
+
+Lakmana, caché derrière les persiennes de sa maison vit passer le
+cortége et frémit de rage. La mèche qui devait mettre le feu aux poudres
+et faire sauter le roi et le parlement tout entier était déjà prête. Il
+ne restait plus qu'à l'allumer, et elle devait brûler pendant sept cents
+secondes, car Lakmana ne voulait pas s'ensevelir dans son crime. A côté
+de lui était son complice, un malheureux esclave qui n'avait pas osé
+refuser son concours à ce crime horrible, de peur d'être poignardé
+lui-même par le traître Lakmana.
+
+Le brahmine attendit encore un quart d'heure afin que l'assemblée tout
+entière eût le temps de prendre place dans le palais. Puis, lentement,
+sans remords, il alluma la mèche.
+
+[Illustration: Il alluma la mèche. (Page 302.)]
+
+
+
+ XXIII
+
+Conclusion de cette admirable histoire.
+
+Pendant que l'assassin mettait la dernière main à ses préparatifs,
+Corcoran se leva d'un air majestueux et dit:
+
+«Représentants de la glorieuse nation Mahratte.
+
+«Si je vous ai convoqués aujourd'hui, contre l'usage des rois mes
+prédécesseurs, c'est pour remettre en vos mains le pouvoir dont Holkar
+mourant m'a investi par droit d'adoption.
+
+«Je n'ai pas désiré le trône. Je ne veux m'y asseoir que de votre
+consentement. Je ne veux pas régner par le droit de la force, mais par
+votre libre élection.»
+
+(Tout le peuple cria: «Vive à jamais Corcoran-Sahib! Qu'il règne sur
+nous et sur nos enfants!») Il reprit:
+
+«Tous les hommes naissent égaux et libres; mais comme leur force à tous
+n'est pas égale, il faut intervenir quelquefois entre eux pour protéger
+les faibles et faire respecter la loi. C'est le devoir que vous me
+chargez de remplir. Vous, faites les lois suivant la justice, et
+respectez la liberté.
+
+«Mes prédécesseurs levaient par force deux cent mille soldats. Je ne
+les imiterai pas. Je ne veux garder sous les drapeaux que dix mille
+hommes,--tous soldats volontaires. Cela suffit pour maintenir l'ordre.
+Mais je veux donner des armes à toute la nation afin qu'elle puisse
+défendre sa liberté contre les Anglais s'ils reviennent, ou contre moi
+si j'abuse de mon autorité.
+
+«L'impôt était de cent millions de roupies. Vous verrez vous-mêmes l'an
+prochain à quelle somme il faut le réduire. Pour moi, avec le trésor
+particulier d'Holkar, je veux payer moi-même cette année tous les
+services publics. Ce sera mon présent de joyeux avénement au peuple
+Mahratte. J'ai tout calculé. Trente millions de roupies suffisent et au
+delà à tous les besoins de l'État.»
+
+A ces mots tout le monde se récria d'admiration. Les députés pleuraient
+de tendresse. En aucun temps, chez aucun peuple on n'avait vu le roi
+payer ainsi pour la nation.
+
+Sougriva osa blâmer Corcoran de sa générosité.
+
+«Je sais bien ce que je fais, dit le Breton. Crois-tu que je me soucie
+beaucoup des millions d'Holkar, si durement extorqués à son peuple?
+Sita, qui est meilleure que moi, ne regrette pas l'usage que j'en
+fais. D'ailleurs, je suppose, pour beaucoup de raisons, que je n'ai
+pas longtemps à régner, et je suis bien aise de rendre le métier si
+difficile que personne n'ose ou ne puisse prendre ma place après moi.»
+
+Cependant le bruit des applaudissements s'était apaisé, et Corcoran
+allait continuer son discours, lorsqu'un grand tumulte se fit entendre
+à la grande porte d'entrée: on vit tout le monde s'écarter et donner
+des marques d'une frayeur épouvantable. Déjà Sougriva s'avançait pour
+connaître la cause de ce désordre, lorsqu'au milieu du passage laissé
+vide, Louison s'avança lentement, couverte de sang et portant dans sa
+gueule le corps inanimé de Lakmana.
+
+A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur, et Corcoran lui-même
+parut étonné.
+
+Louison déposa sur les marches du trône le brahmine qui ne donnait plus
+aucun signe de vie, et faisant signe à son maître de le suivre, reprit
+le chemin par lequel elle était venue. Déjà l'on murmurait dans la foule
+et l'on parlait de lui tirer des coups de fusil pour venger la mort
+du brahmine, mais le Breton devina l'intention de la tigresse, et cria
+qu'elle était innocente et qu'elle allait en donner la preuve.
+
+En effet, elle le conduisit tout droit à la maison de Lakmana, descendit
+dans le souterrain et montra les tonneaux de poudre, la traînée, la
+mèche éteinte et un homme dangereusement blessé qui avait le ventre
+ouvert d'un coup de griffe. C'était le complice du brahmine, et il
+raconta lui-même ce qui s'était passé.
+
+Louison n'était pas morte en tombant dans les oubliettes de la tour
+d'Ayodhya. Elle était tombée comme tombent les chats et les tigres,
+sur ses pattes, et elle était demeurée étourdie de la chute et
+presque évanouie au fond de cet affreux précipice, pavé de rochers et
+d'ossements humains. Dès que Lakmana fut parti, elle reprit ses sens et
+s'orienta de son mieux. Par malheur, il n'y avait ni porte ni fenêtre,
+si ce n'est à une hauteur de soixante pieds. Encore en était-elle
+séparée par la funeste trappe qui avait causé son malheur.
+
+Mais Louison n'était pas de ceux qui se désespèrent et qui n'attendent
+leur salut que du ciel et du hasard. Pendant trois jours et trois nuits
+sans se lasser, elle creusa la terre et le rocher avec ses ongles et ses
+griffes, n'ayant pour toute nourriture qu'une demi-douzaine de rats,
+ce qui lui fit faire la grimace, car elle était délicate et même un
+peu petite-maîtresse; elle n'aimait que les fleurs, les parfums, et les
+animaux des forêts. Cependant elle vécut, c'était l'essentiel, et fit
+enfin son trou sous terre comme une taupe. Après trois jours de travail
+acharné, elle revit la lumière du soleil si chère à tous les vivants, et
+se trouva libre à vingt pas environ des remparts d'Ayodhya.
+
+[Illustration: Fêtes du couronnement. (Page 311.)]
+
+On juge aisément de quelle ardeur de vengeance elle était animée. Elle
+courut tout d'un trait à Bhagavapour, et sans s'occuper des détails de
+la fête, elle enfonça d'un choc enragé la porte de la maison de Lakmana,
+chercha partout le brahmine, et le découvrit dans le souterrain, juste
+au moment où il allait en sortir après avoir allumé la terrible mèche.
+
+Le voir, bondir sur lui, le renverser d'un coup de griffe, l'achever
+d'un coup de dent, et blesser son complice fut l'affaire de quelques
+secondes. Dans la lutte, la mèche s'éteignit (nouveau bonheur!) et
+Louison très-fière de son exploit, quoiqu'elle n'en connût pas tout le
+prix, se montra, comme on l'a vue plus haut dans l'assemblée, et avertit
+le peuple de Bhagavapour du danger qu'il avait couru.
+
+ __________
+
+Est-il besoin maintenant de continuer ce récit, de mentionner la
+joie publique, le couronnement de Corcoran et de Sita, et toutes les
+splendeurs dont ce couronnement fut suivi? On devine assez que Louison
+ne fut pas oubliée dans les actions de grâces que le peuple tout entier
+rendit à Brahma et à Wichnou, et l'on supposa, plus que jamais, que
+la déesse Kaly avait pris la forme d'une tigresse pour se montrer aux
+hommes.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+ TABLE.
+
+
+I. L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.
+
+II. Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec
+Louison.
+
+III. D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.
+
+IV.
+
+V.
+
+VI.
+
+VII. La chasse au rhinocéros.
+
+VIII. Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le
+colonel Barclay.
+
+IX. Au galop! Au galop! Hurrah!
+
+X. A l'assaut! A l'assaut!
+
+XI. Sortie des assiégés.
+
+XII. Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire?--Le pendre.--Bien
+volontiers.
+
+XIII. La toilette du capitaine.
+
+XIV. Comment l'assiégeant devint l'assiégé.
+
+XV. Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du
+puissant Scindiah, aux pieds de la belle Sita.
+
+XVI. Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf
+queues.
+
+XVII. Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.
+
+XVIII. Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva réduit
+à rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gémir plusieurs gros
+actionnaires.
+
+XIX. Conversation philosophique et intéressante sur les devoirs de la
+royauté chez les Mahrattes. Oraison funèbre d'Holkar.
+
+XX. Suite du précédent.
+
+XXI. De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des
+devoirs de l'amitié.
+
+XXII. De quel traître Louison fut victime. Épouvantable catastrophe.
+
+XXIII. Conclusion de cette admirable histoire.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais
+authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: September 24, 2005 [EBook #16743]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
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+
+
+
+
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+
+
+<h1>AVENTURES<br>
+
+MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES<br>
+
+DU CAPITAINE<br>
+
+CORCORAN</h1>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>A. ASSOLLANT</h2>
+
+
+
+
+
+<h3>ILLUSTRÉE DE 25 VIGNETTES DESSINÉES SUR BOIS</h3>
+
+<h3>PAR A. DE NEUVILLE</h3>
+<br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br>
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</p>
+<br>
+
+
+<h3>1898</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>PROLOGUE</h3>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>L'Académie des sciences (de Lyon)
+et le capitaine Corcoran.</h3>
+
+
+<p>Ce jour-là,&mdash;le 29 septembre 1856,&mdash;vers
+trois heures de l'après-midi, l'Académie des sciences
+de Lyon était en séance et dormait unanimement.
+Il faut dire, pour l'excuse de messieurs les
+académiciens, qu'on leur lisait depuis midi le <i>Résumé</i>
+succinct des travaux du célèbre docteur Maurice
+Schwartz, de Schwartzhausen, sur l'empreinte
+que laisse dans la poussière la patte gauche d'une
+araignée qui n'a pas déjeuné. Du reste, aucun des
+dormeurs ne s'était rendu sans combat. L'un, avant
+d'appuyer ses coudes sur la table et sa tête sur
+ses coudes, avait essayé d'esquisser à la plume le
+profil d'un sénateur romain, mais le sommeil l'avait
+surpris au moment où sa main savante traçait
+les plis de la toge; un autre avait construit un
+vaisseau de ligne avec une feuille de papier blanc,
+et le doux ronflement qu'il faisait entendre semblait
+un vent léger destiné à enfler les voiles du
+navire. Le président seul, penché en arrière et
+appuyé sur le dossier de son fauteuil, dormait
+avec dignité, et,&mdash;la main sur la sonnette, comme
+un soldat sous les armes,&mdash;gardait une attitude
+imposante.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le flot coulait toujours, et M. le
+docteur Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, se
+perdait en considérations infinies sur l'origine et
+les conséquences probables de ses découvertes.
+Tout à coup l'horloge sonna trois coups et tout le
+monde s'éveilla. Alors le président prit la parole:</p>
+
+<p>«Messieurs, dit-il, les quinze premiers chapitres
+du beau livre dont nous venons d'entendre la
+lecture contiennent tant de vérités nouvelles et fécondes,
+que l'Académie, tout en rendant hommage
+au génie de M. le docteur Schwartz, ne sera pas
+fâchée, je crois, de remettre à la semaine prochaine
+la lecture des quinze chapitres suivants. Par là,
+chacun de nous aura plus de temps pour creuser
+et approfondir ce magnifique sujet et pour proposer,
+s'il y a lieu, ses objections à l'auteur.»</p>
+
+<p>M. Schwartz ayant donné son consentement, on
+se hâta de remettre la lecture à un autre jour et
+de parler d'autre chose.</p>
+
+<p>Alors un petit homme se leva, qui avait la barbe
+et les cheveux blancs, les yeux vifs, le menton
+pointu, et dont la peau semblait collée sur les os,
+tant il était maigre et décharné. Il fit signe qu'il
+allait parler, et tout le monde aussitôt garda le
+silence, car il était de ceux qu'on écoute et qu'on
+se garde d'interrompre.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit-il, notre très-honorable et très-regretté
+collègue, M. Delaroche, est mort à Suez le
+mois dernier, au moment où il allait s'embarquer
+pour l'Inde, et chercher dans les montagnes des
+Ghâtes, vers la source du Godavery, le Gouroukaramtâ,
+premier livre sacré des Indous, antérieur
+même aux Védas, qu'on dit être caché par les indigènes
+à la vue des Européens. Cet homme généreux,
+dont le souvenir restera éternellement cher
+à tous les amis de la science, se voyant mourir,
+n'a pas voulu laisser son oeuvre imparfaite. Il a
+légué cent mille francs à celui qui voudra se
+charger de la recherche de ce beau livre, dont
+l'existence, si l'on en croit les dires des brames,
+ne peut pas être mise en doute. Par son testament
+il institue votre illustre Académie son exécutrice
+testamentaire, et vous prie de choisir vous-mêmes
+le légataire. Ce choix offre d'ailleurs plus d'une
+difficulté, car le voyageur que vous enverrez dans
+l'Inde doit être robuste pour résister au climat,
+courageux pour braver la dent des tigres, la
+trompe des éléphants et les piéges des brigands
+indous; il doit même être rusé pour tromper la
+jalousie des Anglais, car la Société royale asiatique
+de Calcutta a fait d'inutiles recherches et ne
+voudrait pas laisser à un Français l'honneur de
+découvrir le livre sacré. De plus, il faut qu'il connaisse
+le sanscrit, le parsi et toutes les langues
+vulgaires ou sacrées de l'Inde. Ce n'est donc pas
+une petite affaire, et je propose à l'Académie de
+mettre ce choix au concours.»</p>
+
+<p>Ce qui fut fait sur l'heure, et chacun alla dîner.</p>
+
+<p>Les concurrents se présentèrent en foule et briguèrent
+les suffrages de l'Académie; mais l'un était
+faible de complexion, l'autre était ignorant, un
+troisième ne connaissait des langues orientales
+que le chinois ou le turcoman, ou le pur japonais.
+Bref, plusieurs mois s'écoulèrent sans que
+l'Académie eût fait un choix entre les candidats.</p>
+
+<p>Enfin, le 26 mai 1857, l'Académie étant en
+séance, on remit au président la carte d'un étranger
+qui demandait à être admis sur-le-champ.</p>
+
+<p>Sur cette carte était le nom: Le capitaine Corcoran.</p>
+
+<p>«Corcoran! dit le président. Corcoran! Quelqu'un
+connaît-il ce nom-là?»</p>
+
+<p>Personne ne le connaissait. Mais l'assemblée,
+qui était curieuse comme toutes les assemblées,
+voulut voir l'étranger.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et le capitaine Corcoran parut.</p>
+
+<p>C'était un grand jeune homme de vingt-cinq
+ans à peine, qui se présenta simplement, sans
+modestie et sans orgueil. Son visage était blanc et
+sans barbe. Dans ses yeux, d'un vert de mer, se
+peignaient la franchise et l'audace. Il était vêtu
+d'un paletot de laine alpaga, d'une chemise rouge
+et d'un pantalon de coutil blanc. Les deux bouts
+de sa cravate, nouée à la <i>colin</i>, pendaient négligemment
+sur sa poitrine.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez dans
+l'embarras, et je viens vous offrir mes services.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'embarras! interrompit le président
+d'un air hautain, vous vous trompez, monsieur.
+L'Académie des sciences de Lyon n'est jamais dans
+l'embarras, non plus qu'aucune autre académie.
+Je voudrais bien savoir ce qui embarrasse une société
+savante qui compte parmi ses membres, j'ose
+le dire,&mdash;mettant à part l'homme qui a l'honneur
+de la présider,&mdash;tant de beaux génies, de
+belles âmes et de nobles coeurs....»</p>
+
+<p>Ici l'orateur fut interrompu par trois salves
+d'applaudissements.</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, répliqua Corcoran, et
+que vous n'avez besoin de personne, j'ai l'honneur
+de vous saluer.»</p>
+
+<p>Il fit demi-tour à gauche et s'avança vers la
+porte.</p>
+
+<p>«Eh! monsieur, lui dit le président, que de vivacité!
+Dites-nous au moins le sujet de votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, répondit Corcoran, vous cherchez le
+Gouroukaramtâ, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Le président sourit d'un air ironique et bienveillant
+à la fois.</p>
+
+<p>«Et c'est vous, monsieur, dit-il, qui voulez découvrir
+ce trésor?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez les conditions du legs de
+M. Delaroche, notre savant et regretté confrère?</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un professeur d'Oxford.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez en donner une preuve sur-le-champ?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Yes sir</i>, dit Corcoran. <i>You are a stupid fellow</i>.
+Voulez-vous quelque autre échantillon de ma
+science?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, se hâta de dire le président, qui
+n'avait de sa vie entendu parler la langue de
+Shakspeare, excepté au théâtre du Palais-Royal.
+C'est fort bien, cher monsieur.... Et vous connaissez
+aussi le sanscrit, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un de vous, messieurs, serait-il assez
+bon pour demander un volume de Baghavatâ Pouranâ?
+J'aurai l'honneur de l'expliquer à livre ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit le président. Et le parsi? et l'indoustani?»</p>
+
+<p>Corcoran haussa les épaules.</p>
+
+<p>«Un jeu d'enfant!» dit-il.</p>
+
+<p>Et tout de suite, sans hésiter, il commença dans
+une langue inconnue un discours qui dura dix
+minutes. Toute l'assemblée le regardait avec
+étonnement.</p>
+
+<p>Quand il eut fini de parler:</p>
+
+<p>«Savez-vous, dit-il, ce que j'ai eu l'honneur de
+vous raconter là?</p>
+
+<p>&mdash;Par la planète que M. Le Verrier a découverte!
+répondit le président, je n'en sais pas le
+premier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Corcoran, c'est de l'indoustani.
+C'est ainsi qu'on parle à Kachmyr, dans le Nepâl,
+le royaume de Lahore, le Moultan, l'Aoude, le
+Bengale, le Dekkan, le Carnate, le Malabar, le
+Gandouna, le Travancor, le Coïmbetour, le Maissour,
+le pays des Sikhs, le Sindhia, le Djeypour,
+l'Odeypour, le Djesselmire, le Bikanir, le Baroda,
+le Banswara, le Noanagar, l'Holkar, le Bopal, le
+Baitpour, le Dolpour, le Satarah et tout le long
+de la côte de Coromandel.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! monsieur. Très-bien! s'écria le
+président. Il ne nous reste plus qu'une question à
+vous faire. Excusez mon indiscrétion. Nous sommes
+chargés, par le testament de notre regrettable
+ami, d'une si lourde responsabilité, que nous
+ne saurions trop....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Corcoran. Parlez librement, mais
+vite, car Louison m'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Louison! reprit le président avec dignité.
+Qui est cette jeune personne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une amie qui me suit dans tous mes
+voyages.»</p>
+
+<p>A ces mots, on entendit un bruit de pas précipités
+dans la salle voisine. Puis une porte fut fermée
+avec un grand fracas.</p>
+
+<p>«Qu'est cela? demanda le président.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Louison qui s'impatiente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'elle attende, continua le président.
+Notre Académie n'est pas, je suppose, aux
+ordres de Mme ou Mlle Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira,» dit Corcoran.</p>
+
+<p>Et, prenant un fauteuil que personne n'avait eu
+la politesse de lui offrir, il s'assit, commodément
+appuyé pour écouter le discours de l'académicien.</p>
+
+<p>Or, le savant homme était fort en peine pour
+trouver un exorde, car on avait oublié de mettre
+sur la table de l'eau et du sucre, et chacun sait
+que le sucre et l'eau sont les deux mamelles de
+l'éloquence. Pour réparer cet oubli impardonnable,
+il tira le cordon de la sonnette.</p>
+
+<p>Mais personne ne parut.</p>
+
+<p>«Ce garçon de salle est bien négligent, dit-il
+enfin; je le ferai renvoyer.»</p>
+
+<p>Et il sonna deux fois, trois fois, cinq fois, mais
+toujours inutilement.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit Corcoran qui eut pitié de son
+martyre, ne sonnez plus. Ce garçon se sera pris
+de querelle avec Louison et aura quitté la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Louison! s'écria le président. Mais cette
+jeune personne est donc d'un bien mauvais caractère?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Pas trop mauvais. Mais il faut savoir
+la prendre. Il aura voulu la brusquer. Elle est si
+jeune, elle se sera emportée, probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Si jeune! Quel âge a donc Mlle Louison?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq ans tout au plus, dit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! à cet âge-là, il est facile d'en venir à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Elle égratigne quelquefois,
+elle mord....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, dit le président, il n'y a qu'à
+la transporter dans une autre salle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile, répliqua Corcoran. Louison est
+volontaire; elle n'est pas habituée à se voir contrariée.
+Elle est née sous les tropiques, et ce climat
+brûlant a excité encore l'ardeur naturelle de
+son tempérament....</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit le président, c'est assez causer de
+Mlle Louison. L'Académie a quelque chose de plus
+important à faire. Je reviens à notre interrogatoire.
+Vous êtes d'une santé robuste, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suppose, répliqua Corcoran. J'ai eu
+deux fois le choléra, une fois la fièvre jaune, et
+me voilà. J'ai mes trente-deux dents, et quant à
+mes cheveux, touchez vous-même et voyez s'ils
+ressemblent à une perruque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Et vous êtes vigoureux, j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Euh! dit Corcoran, un peu moins que mon
+défunt père, mais assez pour ma consommation
+journalière.»</p>
+
+<p>En même temps, il regarda autour de lui, et,
+voyant que la fenêtre était scellée de gros barreaux
+de fer, il prit d'une main l'un des barreaux
+et, sans effort apparent, il le tordit comme un bâton
+de cire rouge ramolli par le feu.</p>
+
+<p>«Diable! voilà un vigoureux gaillard, s'écria
+un des académiciens.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répliqua Corcoran d'un air tranquille
+ceci n'est rien. Mais si vous me montrez un canon
+de 36, je m'engagerai volontiers à le porter sur la
+montagne de Fourvières.»</p>
+
+<p>L'admiration des assistants commençait à devenir
+de l'épouvante.</p>
+
+<p>«Et, continua le président, vous avez vu le feu,
+je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Une douzaine de fois, dit Corcoran. Pas davantage.
+Dans les mers de la Chine et de Bornéo,
+vous savez, un capitaine marchand doit toujours
+avoir quelques caronades à bord pour se défendre
+des pirates.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tué des pirates?</p>
+
+<p>&mdash;A mon corps défendant, répliqua le marin,
+et deux ou trois cents tout au plus. Oh! je n'étais
+pas seul à la besogne, et sur ce nombre, je n'en
+ai guère tué plus de vingt-cinq ou trente pour ma
+part. Mes matelots ont fait le reste.»</p>
+
+<p>A ce moment, la séance fut interrompue.</p>
+
+<p>On entendit dans la salle voisine le bruit d'une
+et de plusieurs chaises, qu'une personne inconnue
+venait de renverser.</p>
+
+<p>«C'est insupportable! s'écria le président. Il
+faut voir ce que c'est.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous disais qu'il ne fallait pas impatienter
+Louison! dit Corcoran. Voulez-vous que
+je l'amène ici pour la calmer? Elle ne peut pas
+vivre sans moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répliqua assez aigrement un académicien,
+quand on a chez soi un enfant morveux,
+on le mouche; ou quinteux, on le corrige; ou
+criard, on le met au lit; mais on ne l'amène pas
+dans l'antichambre d'une société savante!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez plus de questions à faire? demanda
+Corcoran sans s'émouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! une encore, monsieur, dit le président
+en raffermissant sur son nez ses lunettes
+d'or avec l'index de la main droite. Êtes-vous?...
+voyons, vous êtes brave, fort et bien portant,
+cela se voit. Vous êtes savant, et vous nous l'avez
+prouvé en nous parlant couramment l'indoustani,
+qu'aucun de nous ne comprend; mais, voyons,
+êtes-vous.... comment dirai-je?... fin et rusé, car
+vous savez qu'il faut l'être pour voyager chez ces
+peuples perfides et cruels. Et, quelque désir que
+l'Académie ait de vous décerner le prix proposé
+par notre illustre ami Delaroche, quelque passion
+qu'elle ait de retrouver le fameux Gouroukaramtâ
+que les Anglais ont cherché vainement dans
+toute la presqu'île de l'Inde, cependant nous nous
+ferions un cas de conscience d'exposer une vie
+aussi précieuse que la vôtre, et....</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis ou non rusé, interrompit Corcoran,
+je l'ignore. Mais je sais que mon crâne étant celui
+d'un Breton de Saint-Malo, et les poignets qui
+pendent au bout de mes deux bras étant d'une
+rare pesanteur, et mon revolver étant de bonne
+fabrique, et mon dirk écossais étant d'une trempe
+sans pareille, je n'ai encore vu nul être vivant
+qui ait mis impunément la main sur moi. C'est
+aux poltrons d'être rusés. Dans la famille des Corcoran,
+on fait son trou devant soi, comme un
+boulet de canon, et l'on passe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit encore le président, quel est donc
+cet affreux vacarme? C'est encore, je suppose,
+Mlle Louison qui s'amuse? Allez la calmer un
+instant, monsieur, ou la menacer du fouet, car
+on n'y peut plus tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Louison, ici!» s'écria Corcoran sans quitter
+son fauteuil.</p>
+
+<p>A cet appel, la porte s'ouvrit comme enfoncée
+par une catapulte, et l'on vit apparaître un tigre
+royal d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires.
+D'un bond, l'animal s'élança par-dessus
+la tête des académiciens et vint tomber aux pieds
+du capitaine Corcoran.</p>
+
+<p>«Eh bien! Louison, eh bien! ma chère! dit le
+capitaine, vous faites du bruit dans l'antichambre,
+vous dérangez la société! C'est fort mal; couchez-vous!
+Si vous continuez, je ne vous mènerai plus
+dans le monde.»</p>
+
+<p>Cette menace parut causer une terrible frayeur
+à Louison.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>Comment l'Académie des sciences (de Lyon)<br>
+fit connaissance avec Louison.</h3>
+
+
+<p>Mais quelle que fût l'émotion de Louison lorsque
+le capitaine Corcoran l'eut menacée de ne plus la
+conduire dans le monde, à coup sûr cette émotion
+n'approchait pas de celle dont furent saisis les
+membres de l'illustre Académie des sciences (de
+Lyon). Et si l'on veut bien réfléchir que leur profession
+habituelle étant d'être savants et non de
+jongler avec les tigres du Bengale, peut-être ne
+leur saura-t-on pas mauvais gré d'avoir eu leur
+part de faiblesse humaine.</p>
+
+<p>Leur première pensée fut de regarder du côté de
+la porte et de se précipiter dans la salle voisine,
+d'où ils comptaient gagner l'antichambre qui
+aboutit à un bel escalier par où l'on descend dans
+la rue.</p>
+
+<p>Là, il ne leur serait pas difficile de gagner du
+terrain, car un bon fantassin, lorsqu'il ne porte
+sur son dos ni vivres ni bagages, peut faire aisément
+douze kilomètres à l'heure.</p>
+
+<p>Or, l'académicien le plus éloigné de son domicile
+n'avait guère plus d'un kilomètre ou deux à mesurer
+avant d'arriver au but, c'est-à-dire au coin
+de sa cheminée. Il avait donc de grandes chances
+d'échapper en quelques minutes à la société de
+Louison.</p>
+
+<p>Quelque long que semble ce raisonnement
+lorsqu'on l'écrit sur le papier, il fut fait avec une
+rapidité si grande et si unanime, qu'en un clin
+d'oeil tous les académiciens se levèrent et voulurent
+prendre la fuite.</p>
+
+<p>Le président lui-même, bien qu'en toute circonstance
+il dût donner l'exemple, et qu'en celle-ci il
+eût montré tout le zèle imaginable, n'arriva pourtant
+que le dix-neuvième à la porte d'entrée brisée
+par le choc de Louison.</p>
+
+<p>Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil.
+Louison, qui s'ennuyait d'être enfermée, devina
+leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre l'air.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la
+deuxième fois par-dessus leurs têtes et tomba justement
+devant M. le secrétaire perpétuel, qui se
+hâtait de sortir le premier. Cet homme vénérable
+fit un pas en arrière, et en aurait fait volontiers
+plusieurs autres, si les pieds de ceux qui le suivaient
+n'avaient été un obstacle insurmontable.</p>
+
+<p>A la vérité, quand on vit que Louison servait
+d'avant-garde, tout le monde se hâta de reculer,
+et le secrétaire perpétuel fut dégagé. Sa perruque
+seule eut quelques faux plis.</p>
+
+<p>Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le
+grand trot et se promenait dans la salle d'attente
+comme un jeune lévrier qui va partir pour la
+chasse. Elle regardait les académiciens avec des
+yeux vifs et pleins de malice, et paraissait attendre
+les ordres du capitaine Corcoran.</p>
+
+<p>L'Académie fut fort indécise. Sortir n'était pas
+sûr à cause des caprices de Louison. Rester était
+moins sûr encore.</p>
+
+<p>On se groupait, on se pelotonnait dans un coin
+de la salle. On entassait fauteuils sur fauteuils
+pour former une barricade.</p>
+
+<p>Enfin le président, qui était un homme sage,
+ainsi qu'on a pu en juger par ses discours, émit
+tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait
+honneur et plaisir à tous les membres présents
+de l'honorable assemblée, s'il consentait à «filer
+par le chemin le plus direct et le plus court.»</p>
+
+<p>Bien que le mot <i>filer</i> ne fût pas très-parlementaire,
+Corcoran ne s'en offensa point, sachant bien
+qu'il est des minutes où l'on n'a pas le temps de
+choisir ses mots.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement
+que....</p>
+
+<p>&mdash;Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez!
+s'écria le secrétaire perpétuel. Je ne sais ce que
+votre Louison regarde en moi, mais elle me donne
+froid dans le dos.»</p>
+
+<p>Effectivement, Louison était fort intriguée. Dans
+la confusion de la mêlée, M. le secrétaire avait,
+sans y prendre garde, laisser glisser sa perruque
+sur son épaule droite; de sorte que le crâne paraissait
+tout nu aux yeux de Louison, et ce spectacle
+nouveau l'étonnait beaucoup.</p>
+
+<p>Corcoran s'en aperçut, et, sans dire un mot, il
+montra le chemin à Louison et s'avança vers la
+seconde porte d'entrée.</p>
+
+<p>Mais cette porte était solidement barricadée en
+dehors. Et, pour comble de malheur, comme elle
+était en bronze, Corcoran lui-même n'aurait pu
+l'ébranler. Cependant il fit un effort et donna un
+tel coup d'épaule, que la porte et la muraille tremblèrent
+et que la maison tout entière en parut
+ébranlée. Il allait en donner un second, mais le
+président l'arrêta.</p>
+
+<p>«Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez
+tomber la maison sur nos têtes.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je
+vois un moyen.... Nous allons passer par la fenêtre,
+Louison et moi.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+
+
+
+<p>Le président eut un mouvement de générosité.</p>
+
+<p>«Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut
+desceller les barreaux de fer. De plus, il y a trente
+pieds depuis la fenêtre jusqu'au pavé de la rue.
+Vous aller vous casser le cou. Quant à votre vilain
+animal....</p>
+
+<p>&mdash;Chut! répondit Corcoran. Ne dites pas de mal
+de Louison. Elle est très-susceptible. Elle se fâcherait....
+Quant aux barreaux, c'est peu de
+chose.»</p>
+
+<p>Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort
+apparent.</p>
+
+<p>«Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.»</p>
+
+<p>A vrai dire, l'Académie était partagée entre la
+crainte de le voir se casser le cou et le plaisir de
+dire adieu à Louison.</p>
+
+<p>Corcoran s'assit sur la fenêtre et se disposa à
+descendre dans la rue en s'aidant des sculptures et
+des saillies de la muraille. Mais, tout à coup, le
+président le rappela.</p>
+
+<p>«Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous
+laisser seuls avec Louison?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! répliqua Corcoran, il faut bien que
+quelqu'un passe le premier, et jamais Louison ne
+sautera si je ne lui donne pas l'exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le président; mais si, quand vous
+serez descendu, Louison refuse de sauter?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si le ciel tombait, répliqua Corcoran,
+bien des allouettes seraient prises. Une dernière
+fois, faut-il descendre, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Faites descendre Louison d'abord, dit le président.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends
+Louison par la peau du cou et si je la jette par la
+fenêtre, Louison, qui est fantasque, ne m'attendra
+pas, et se mettra à courir dans les rues, et dévorera
+peut-être dix ou douze personnes avant que
+j'aie pu venir à leur secours. Vous ne connaissez
+pas l'appétit de Louison! Et justement il est quatre
+heures, et elle n'a pas fait son <i>lunch</i>. Car elle fait
+son lunch tous les jours à une heure après-midi,
+comme la reine Victoria. Sabre et mitraille! elle
+n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite
+étourderie!»</p>
+
+<p>Au mot de <i>lunch</i>, les yeux de Louison étincelèrent
+de plaisir.</p>
+
+<p>Elle regarda l'un des académiciens, brave homme,
+bien portant, gros, gras, frais et rose, ouvrit
+et ferma deux ou trois fois les mâchoires et fit
+claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'académicien,
+son regard se porta sur Corcoran.
+Elle paraissait lui demander si le moment était
+venu de <i>luncher</i>. L'académicien vit ces deux regards
+et pâlit.</p>
+
+<p>«Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma
+belle, ajouta-t-il en caressant Louison, tiens-toi
+tranquille. Si tu ne lunches pas aujourd'hui, tu
+luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas être sur
+sa bouche.»</p>
+
+<p>Ici Louison gronda légèrement.</p>
+
+<p>«Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant
+sa cravache. Silence ou vous aurez affaire à Sifflante!»</p>
+
+<p>Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de
+Sifflante qui calma la tigresse? Elle se coucha à
+plat ventre en frottant sa belle tête contre la jambe
+de son ami en imitant le ron ron des chats.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit le président, je vous invite à
+vous rasseoir. Si la porte est fermée et barricadée
+c'est sans doute parce que le portier est allé
+chercher du secours. Prenons patience en l'attendant,
+et si vous voulez, pour ne pas perdre de
+temps, examinons sur-le-champ le beau travail
+de notre savant confrère M. Crochet sur l'origine
+et la formation de la langue mandchoue.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien de mandchou, interrompit en
+grognant un des académiciens. Je donnerais le
+mandchou, tous ses composés, tous ses dérivés,
+et par-dessus le marché le japonais et le thibétain,
+pour me chauffer à l'heure qu'il est les pieds au
+coin de mon feu. A-t-on jamais vu un coquin de
+portier comme celui-là? Brigand! je lui casserai
+ma canne sur les épaules!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, suggéra le secrétaire perpétuel, que
+l'honorable assemblée ne jouit pas tout à fait du
+calme moral qui est si propre à favoriser les investigations
+de la science, en sorte qu'il paraîtra
+peut-être convenable de remettre à un autre jour
+l'affaire des Mandchous. En revanche, s'il plaisait
+au capitaine de nous raconter par suite de quelles
+aventures nous nous trouvons aujourd'hui face à
+face avec Mlle Louison....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le président, capitaine, racontez-nous
+vos aventures et surtout l'histoire de votre
+jeune amie.»</p>
+
+<p>Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commença
+son discours en ces termes:</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine
+Corcoran.</h3>
+
+
+<p>«Peut-être avez-vous entendu parler, messieurs,
+du célèbre Robert Surcouf, de Saint-Malo.
+Son père était le propre neveu du beau-frère de
+mon bisaïeul. Le très-illustre et très-savant Yves
+Quaterquem<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, aujourd'hui membre de l'Institut
+de Paris, et qui a découvert, comme chacun sait,
+le moyen de diriger les ballons, est mon cousin
+germain. Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnommé
+Barberousse était au collége en même
+temps que feu M. le vicomte François de Chateaubriand,
+et eut l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer
+son poing fermé sur l'oeil du vicomte, pendant
+la récréation, entre quatre heures et demie
+et cinq heures de l'après-midi. Vous voyez, messieurs,
+que je suis de bonne maison, et que les
+Corcoran peuvent lever haut la tête et regarder le
+soleil en face.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Voir <i>les Amours de Quaterquem</i>.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>De moi-même j'ai peu de chose à dire. Je suis
+né une ligne de pêche à la main. Je montais seul
+dans la barque de mon père à l'âge où les autres
+enfants connaissent à peine l'alphabet, et quand
+mon père eut péri en portant secours à un bateau
+pêcheur en détresse, je m'embarquai sur <i>la Chaste
+Suzanne</i>, de Saint-Malo, qui allait pêcher la baleine
+vers le détroit de Behring; après trois ans
+de courses vers le pôle nord et le pôle sud, je
+passai de <i>la Chaste Suzanne</i> sur <i>la Belle-Émilie</i>, de
+<i>la Belle-Émilie</i> sur le <i>Fier-Artaban</i> et du <i>Fier-Artaban</i>
+sur le <i>Fils de la Tempête</i>, un brick ailé qui
+file ses dix-huit noeuds à l'heure, toutes voiles
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, interrompit le secrétaire perpétuel
+de l'Académie, vous nous avez promis l'histoire
+de Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez patience, répliqua Corcoran, la voici.»</p>
+
+<p>Mais un bruit lointain de tambours lui coupa
+la parole. On battait le rappel.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ceci? demanda le président avec
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Je devine, répondit Corcoran. C'est le portier
+effrayé qui a barricadé la porte et qui est allé demander
+du secours au poste voisin. Poltron, va!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit un académicien, il aurait bien
+mieux fait de laisser la porte ouverte. Je ne perdrais
+pas mon temps à écouter l'histoire de Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit le capitaine. Voici qui devient
+sérieux. On sonne le tocsin.»</p>
+
+<p>Effectivement le tocsin retentit au clocher le
+plus voisin, et se communiqua bientôt à tous les
+autres avec la rapidité de la flamme poussée par
+le vent.</p>
+
+<p>«Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine.
+L'affaire sera chaude, ma pauvre Louison, car je
+vois qu'on va t'assiéger comme une place forte....»</p>
+
+<p>Pour revenir à mon histoire, messieurs, c'était
+vers la fin de l'année de 1853, j'avais fait construire
+<i>le Fils de la Tempête</i> à Saint-Nazaire, et je venais
+de décharger dans le port de Batavia sept ou huit
+cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire était
+bonne. Donc, content de moi, de mon prochain,
+de la divine Providence et de l'état de mes affaires,
+je résolus un jour de prendre un plaisir
+qu'on n'a pas souvent sur mer: c'est celui de la
+chasse au tigre.</p>
+
+<p>Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui
+est, d'ailleurs, le plus bel animal de la création,&mdash;regardez
+Louison,&mdash;a reçu malheureusement
+du ciel un appétit extraordinaire. Il aime le boeuf,
+l'hippopotame, la perdrix, le lièvre; mais ce qu'il
+préfère à tout, c'est le singe, à cause de sa ressemblance
+avec l'homme; et l'homme, à cause de sa
+supériorité sur le singe. De plus, il est délicat, il
+ne mange jamais deux fois du même morceau, et
+par exemple, si Louison avait dévoré à déjeuner
+une épaule de M. le secrétaire perpétuel, rien ne
+pourrait l'obliger à goûter de l'autre épaule à
+l'heure du <i>lunch</i>. Elle est friande comme un chat
+d'évêque. (Ici le secrétaire fit la grimace.)</p>
+
+<p>«Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je
+sais bien que Louison aurait tort, et que les deux
+épaules se valent: mais c'est son caractère; on ne
+se refait pas.»</p>
+
+<p>Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'épaule,
+et chaussé de grandes bottes comme un
+Parisien qui va chercher un lièvre dans la plaine
+Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornélius Van Crittenden,
+voulait me faire accompagner par deux
+Malais chargés de dépister le tigre et de se faire
+manger à ma place, si par hasard le tigre était
+plus habile que moi. Vous entendez bien que moi,
+René Corcoran, dont le bisaïeul était l'oncle du
+père de Robert Surcouf, je me mis à rire en entendant
+cette proposition. On est Malouin, ou l'on
+n'est pas Malouin, n'est-ce pas? Or, je suis Malouin,
+et, de mémoire d'homme, on n'a jamais
+entendu parler d'un Malouin mangé par un tigre.
+Du reste, la réciproque est vraie, et l'on ne sert
+pas souvent de tigres sur la table des Malouins.</p>
+
+<p>Cependant, comme, après tout, il me fallait des
+aides pour transporter ma tente et mes provisions,
+les deux Malais me suivirent, conduisant
+un chariot.</p>
+
+<p>Je rencontrai d'abord, à quelques lieues de Batavia,
+une rivière assez profonde qui traversait
+la forêt des singes, aussi grande et plus peuplée
+d'animaux carnassiers que le département même
+de la Seine. C'est dans ces épais fourrés qu'on
+trouve le lion, le tigre, le boa constrictor, la panthère
+et le caïman, les plus féroces de toutes les
+bêtes de la création,&mdash;l'homme seul excepté, qui
+tue sans besoin et pour le plaisir de tuer.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut dix heures du matin, la chaleur
+devint si forte, que les Malais eux-mêmes, accoutumés
+pourtant à leur propre climat, demandèrent
+grâce et se couchèrent à l'ombre. Pour moi, je
+m'étendis dans le chariot, la main sur ma carabine,
+car je craignais quelque surprise, et dormis
+profondément.</p>
+
+<p>Un spectacle étrange m'attendait au réveil.</p>
+
+<p>La rivière sur le bord de laquelle j'avais établi
+mon campement était appelée Mackintosh, du nom
+d'un jeune Écossais qui était venu chercher fortune
+à Batavia. Un jour, comme il la remontait
+en bateau avec quelques amis, un coup de vent
+jeta son chapeau dans la rivière. Mackintosh
+étendit le bras pour le ressaisir, mais au moment
+où il le touchait, une gueule effroyable et qui
+semblait appartenir à quelque tronc d'arbre flottant
+sur l'eau se referma sur sa main, la saisit et l'entraîna
+au fond de l'eau.</p>
+
+<p>Cette gueule était celle d'un caïman qui n'avait
+pas déjeuné.</p>
+
+<p>On fit d'inutiles efforts pour repêcher Mackintosh
+et pour le venger; mais la Providence se chargea
+de châtier le meurtrier.</p>
+
+<p>La longue-vue de l'Écossais pendait en bandoulière
+sur sa poitrine. Soit que le caïman fut trop
+vorace ou trop affamé pour bien distinguer ce
+qu'il avalait, la longue-vue de Mackintosh se mit,
+à ce qu'il paraît, en travers du gosier de l'amphibie,
+de manière qu'il ne put ni avaler tout à fait
+cet infortuné jeune homme, ni remonter du fond
+de l'eau à la surface pour respirer plus à l'aise,
+et qu'il mourut victime de sa gloutonnerie. On le
+retrouva quelques jours après noyé, étendu sur
+le rivage, et n'ayant pas lâché Mackintosh.</p>
+
+<p>«Monsieur, interrompit le président de l'Académie,
+il me semble que vous vous écartez sensiblement
+de votre sujet; vous nous aviez promis
+de nous donner l'histoire de Louison et non pas
+celle de la longue-vue de monsieur Mackintosh.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, répliqua Corcoran avec
+déférence, je reviens à Louison.»</p>
+
+<p>Il était donc à peu près deux heures de l'après-midi
+lorsque je fus éveillé tout à coup par des
+cris horribles. Je me mets sur mon séant,
+j'arme ma carabine, et j'attends avec patience
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Ces cris étaient poussés par mes deux Malais,
+qui accouraient tout effrayés, pour chercher un
+asile sur le chariot.</p>
+
+<p>«Maître! maître! dit l'un des deux, voici le seigneur
+qui s'avance! Prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Quel seigneur? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le seigneur tigre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il m'épargnera la moitié du chemin.
+Voyons donc ce terrible seigneur!»</p>
+
+<p>Tout en parlant, je sautai à terre et j'allai à la
+rencontre de l'ennemi. On ne le voyait pas encore,
+mais on pouvait deviner son approche à la frayeur
+et à la fuite de tous les autres animaux. Les singes
+se hâtaient de remonter sur les arbres, et du haut
+de ces observatoires, lui faisaient des grimaces
+pour le braver. Quelques-uns même, plus hardis,
+lui jetaient à la tête des noix de cocos. Pour moi,
+je ne devinai la direction dans laquelle il marchait
+qu'au bruit des feuilles qu'il foulait et froissait
+sous ses pieds. Peu à peu, ce bruit se rapprocha
+de moi, et comme le chemin était à peine assez
+large pour laisser passer deux chariots, je commençai
+à craindre de l'apercevoir trop tard, et de
+n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'épaisseur
+du fourré le cachait entièrement.</p>
+
+<p>Heureusement, je reconnus bientôt qu'il devait
+passer près de moi, mais sans me voir, et qu'il
+allait tout simplement boire dans la rivière.</p>
+
+<p>Enfin je l'aperçus, mais seulement de profil.
+Sa gueule était ensanglantée; il avait l'air satisfait
+et les jambes écartées, comme un rentier qui va
+fumer son cigare sur le boulevard des Italiens
+après un bon déjeuner.</p>
+
+<p>A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma
+carabine que j'armais parut lui causer quelque
+inquiétude. Il tourna la tête à demi, m'aperçut à
+travers un buisson qui nous séparait et s'arrêta
+pour réfléchir.</p>
+
+<p>Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un
+coup, il aurait fallu l'ajuster au front ou au coeur
+et il s'était posé de trois quarts, comme un tigre
+de qualité qui fait faire son portrait par le photographe.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'épargna
+ce jour-là un meurtre déplorable; car ce
+tigre, ou plutôt cette tigresse, n'était autre que
+ma belle et charmante amie, cette douce Louison
+que vous voyez et qui nous écoute d'une oreille
+si attentive.</p>
+
+<p>Louison (je puis bien à présent lui donner ce
+nom) avait déjeuné, comme je vous l'ai dit, et ce
+fut un grand bonheur pour moi et pour elle. Elle
+ne pensait qu'à digérer en paix. Aussi, après
+m'avoir regardé obliquement pendant quelques
+secondes.... tenez, à peu près comme elle regarde
+à présent le secrétaire perpétuel....</p>
+
+<p>(Ici le secrétaire changea de place et alla s'asseoir
+derrière le président.)</p>
+
+<p>Elle continua lentement son chemin et s'avança
+vers la rivière qui coulait à quelques pas
+de là.</p>
+
+<p>Tout à coup je vis un curieux spectacle. Louison,
+qui marchait jusque-là d'un air indifférent et superbe,
+ralentit tout à coup son pas, et, allongeant
+son beau corps, si long déjà, elle s'avança, en
+rasant le sol et prenant les plus grandes précautions
+pour n'être ni vue ni entendue, auprès d'un
+large et long tronc d'arbre qui était étendu sur le
+sable, au bord de la rivière Mackintosh.</p>
+
+<p>Je marchais derrière elle, la carabine à l'épaule,
+toujours prêt à tirer, attendant une occasion favorable.</p>
+
+<p>Mais je fus bien étonné. En approchant du tronc
+d'arbre, je vis qu'il avait des pattes et des écailles
+qui brillaient au soleil; les yeux étaient fermés et
+la gueule était ouverte.</p>
+
+<p>C'était un crocodile qui dormait sur le sable,
+au soleil, comme un juste. Aucun rêve ne troublait
+ce tranquille sommeil. Il ronflait paisiblement,
+comme ronflent les crocodiles qui n'ont pas
+de mauvaise action sur la conscience.</p>
+
+<p>Ce sommeil, cette pose pleine de grâce et d'abandon,
+je ne sais quoi encore, probablement
+quelque inspiration de l'esprit malin, tout parut
+tenter Louison. Je vis ses lèvres s'écarter. Elle
+riait comme un jeune polisson qui va jouer un
+bon tour à son maître d'école.</p>
+
+<p>Elle avança doucement la patte et l'enfonça tout
+entière dans la gueule du crocodile. Elle essayait
+d'arracher la langue du dormeur pour la manger
+en guise de dessert, car Louison est très-friande;
+c'est le défaut de son sexe et de son âge.</p>
+
+<p>Mais elle fut bien sévèrement punie de sa mauvaise
+pensée.</p>
+
+<p>Elle n'eut pas plutôt touché la langue du crocodile,
+que la gueule de celui-ci se referma. Il
+ouvrit les yeux,&mdash;de grands yeux couleur vert
+de mer, que je vois encore,&mdash;et regarda Louison
+d'un air de surprise, de colère et de douleur qu'il
+est impossible de peindre.</p>
+
+<p>De son côté, Louison n'était pas à la noce. La
+pauvre chérie se débattait comme un diable entre
+les dents aiguës du crocodile. Heureusement, elle
+serrait si fort la langue de celui-ci avec ses griffes,
+que le malheureux n'osait user de toutes ses forces
+et lui couper la patte, comme il l'aurait fait aisément
+si sa langue avait été libre.</p>
+
+<p>Jusque-là le combat était égal, et je ne savais
+pour qui faire des voeux, car enfin l'intention de
+Louison n'était pas bonne, et sa plaisanterie était
+fort désagréable pour son adversaire; mais Louison
+était si belle! Elle avait tant de grâces dans les formes,
+tant de souplesse dans les membres, tant de
+variété dans les mouvements! Elle ressemblait à
+une jeune chatte, à peine en sevrage, qui joue au
+soleil sous les yeux de sa mère.</p>
+
+<p>Mais, hélas! ce n'était pas pour jouer qu'elle se
+tordait sur le sable en poussant des cris rauques
+qui faisaient retentir la forêt. Les singes, perchés
+en sûreté sur les cocotiers, regardaient en riant ce
+terrible combat. Les babouins montraient Louison
+aux macaques et lui faisaient, le petit doigt posé
+sur le nez et la main déployée en éventail, le geste
+moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux même,
+plus hardi que les autres, descendit de branche en
+branche jusqu'à six ou sept pieds de terre, et là,
+se suspendant par la queue, il osa du bout de ses
+ongles gratter légèrement le mufle de la redoutable
+tigresse. A cette plaisanterie, tous les babouins
+poussèrent de grands éclats de rire; mais Louison
+fit un geste si prompt et si menaçant, que le jeune
+babouin qui l'avait essayée n'osa pas la recommencer,
+et se tint pour très-heureux d'avoir
+échappé aux dents meurtrières de son ennemie.</p>
+
+<p>Cependant le crocodile entraînait la pauvre tigresse
+dans la rivière. Elle leva les yeux au ciel,
+comme pour implorer sa pitié ou le prendre à
+témoin de son martyre, et les abaissa sur moi par
+hasard.</p>
+
+<p>Quels beaux yeux! Quel mélancolique et doux
+regard où se peignaient toutes les angoisses de la
+mort! Pauvre Louison!</p>
+
+<p>Au même instant le crocodile plongea, entraînant
+Louison sous l'eau. A cette vue je me décidai.</p>
+
+<p>Le bouillonnement de la rivière indiquait les
+efforts de Louison pour se dégager. J'attendis pendant
+une demi-minute, la carabine à l'épaule, le
+doigt sur la détente, l'oeil fixe.</p>
+
+<p>Heureusement, Louison, qui est un animal, si
+vous voulez, mais qui n'est pas une bête, s'était
+dans son désespoir accrochée fortement à un tronc
+d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau.</p>
+
+<p>Cette précaution lui sauva la vie.</p>
+
+<p>A force de se débattre, elle parvint à élever sa
+tête au-dessus de la rivière et à se tirer par là du
+danger le plus pressant, celui de se noyer.</p>
+
+<p>Peu à peu le crocodile lui-même sentit le besoin
+de respirer, et, moitié de gré, moitié de force, revint
+avec elle au rivage.</p>
+
+<p>C'est là que je l'attendais. En un clin d'oeil son
+sort fut décidé. L'ajuster, tirer mon coup de carabine,
+lui envoyer une balle dans l'oeil gauche et
+lui briser le crâne, ce fut l'affaire de deux secondes.
+Le malheureux ouvrit la gueule et voulut gémir.
+Il battit le sable de ses quatre pieds et expira.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+
+
+<p>La tigresse, plus prompte encore que moi, avait
+déjà retiré de la gueule de son ennemi sa patte à
+demi déchirée.</p>
+
+<p>Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut
+pas un témoignage de confiance ou de reconnaissance.
+Peut-être pensait-elle avoir plus à craindre
+de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de
+fuir; mais la pauvre bête, réduite à trois pattes
+et presque estropiée de la quatrième, ne pouvait
+aller bien loin. Au bout de dix pas, je l'atteignis.</p>
+
+<p>Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais
+déjà beaucoup d'amitié pour elle. D'abord je lui
+avais rendu un grand service, et vous savez qu'on
+s'attache bien plus à ses amis par les services qu'on
+leur rend que par ceux qu'on reçoit d'eux. De plus,
+elle me paraissait d'un très-bon caractère, car la
+plaisanterie même qu'elle avait voulu faire au crocodile
+indiquait un naturel porté à la joie; or, la
+joie, vous le savez, messieurs, quand elle n'est
+pas feinte, est le symptôme d'un bon coeur et d'une
+bonne conscience.</p>
+
+<p>Enfin j'étais seul, en pays étranger, à cinq mille
+lieues de Saint-Malo, sans amis, sans parents, sans
+famille. Il me sembla que la société d'un ami qui
+me devrait la vie,&mdash;cet ami eût-il quatre pattes,
+des griffes redoutables et des dents terribles,&mdash;vaudrait
+toujours mieux que rien.</p>
+
+<p>Avais-je tort?</p>
+
+<p>Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouvé.</p>
+
+<p>Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je
+dois dire que Louison ne me parut pas avoir besoin
+d'un ami autant que moi.</p>
+
+<p>Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant
+se soutenir qu'avec peine sur trois pattes, se
+coucher sur le dos, et là, attendre mon attaque en
+désespérée. Elle poussait le cri rauque qui lui est
+habituel quand elle se met en colère, elle grinçait
+des dents, elle me montrait ses griffes et semblait
+prête à me dévorer, ou tout au moins à vendre
+chèrement sa vie.</p>
+
+<p>Mais je sais apprivoiser les êtres les plus féroces.</p>
+
+<p>Je m'avançai donc d'un air paisible. Je déposai
+ma carabine sur le sable, à portée de la main, je
+me penchai sur la tigresse, et je lui caressai doucement
+la tête comme à un enfant.</p>
+
+<p>D'abord elle me regarda obliquement, comme
+pour m'interroger. Mais quand elle vit que mes
+intentions étaient bonnes, elle se remit sur le
+ventre, lécha doucement ma main, et d'un air
+triste me présenta sa patte malade. Je sentis à
+mon tour tout le prix de cette marque de confiance,
+et je regardai cette patte avec soin. Rien n'était
+brisé. Les dents du crocodile n'avaient même pas
+pénétré fort avant, à cause de la manière dont
+Louison lui serrait la langue.</p>
+
+<p>Je me contentai de laver la plaie avec soin. Je
+tirai de ma carnassière un flacon d'alcali dont je
+versai une ou deux gouttes sur la blessure, et je
+fis signe à Louison de me suivre.</p>
+
+<p>Soit reconnaissance, soit désir d'être pansée avec
+soin, elle se laissa conduire et me suivit jusqu'au
+chariot, où les deux Malais qui m'accompagnaient
+faillirent mourir de peur en l'apercevant. Ils sautèrent
+à bas du chariot et rien ne put les décider
+à y remonter.</p>
+
+<p>Le jour suivant nous retournâmes à Batavia.
+Cornélius van Crittenden fut bien étonné de me
+voir arriver avec ma nouvelle amie, à qui j'avais
+donné tout de suite le nom de Louison, et qui me
+suivait dans les rues comme un jeune chien.</p>
+
+<p>Huit jours après je levai l'ancre, emmenant la
+tigresse, qui n'a jamais cessé de me tenir fidèle
+compagnie. Une nuit même, dans les parages de
+Bornéo, elle m'a sauvé la vie.</p>
+
+<p>Mon brick fut surpris par un temps calme à trois
+lieues de l'île. Vers minuit, comme mon équipage,
+composé de douze hommes seulement, s'était endormi,
+une centaine de pirates malais monta tout
+à coup à bord et jeta dans la mer le matelot qui
+tenait le gouvernail.</p>
+
+<p>Ce meurtre fut commis si promptement, que
+personne n'entendit le moindre bruit et ne put
+défendre le malheureux matelot.</p>
+
+<p>De là on courut à la porte de ma chambre pour
+l'enfoncer. Mais Louison dormait à l'intérieur, au
+pied de mon lit.</p>
+
+<p>Elle s'éveille au bruit, et commence à grogner
+d'une manière terrible.</p>
+
+<p>En deux secondes je fus debout, un pistolet dans
+chaque main, ma hache d'abordage entre les dents.</p>
+
+<p>Au même instant, les pirates enfoncent la porte
+et se précipitent dans ma cabine. Le premier qui
+s'avança eut la cervelle brisée d'un coup de pistolet.
+Le second tomba frappé d'une balle. Le troisième
+fut jeté à terre par Louison, qui, d'un coup
+de dent, lui brisa la nuque.</p>
+
+<p>Je fendis la tête au quatrième d'un coup de
+hache, et je montai sur le pont en appelant mes
+matelots à l'aide.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Louison faisait merveille.
+D'un bond elle renversa trois Malais qui voulaient
+me poursuivre. D'un autre bond elle fut au milieu
+de la mêlée. Ses mouvements avaient la promptitude
+de l'éclair.</p>
+
+<p>En deux minutes elle tua six des pirates. Les ongles
+de ses griffes pénétraient comme des pointes
+d'épée dans la chair de ces malheureux. Quoiqu'elle
+perdit son sang par trois blessures, elle n'en paraissait
+que plus ardente à la bataille et me couvrait
+de son corps.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+
+
+<p>Enfin mes matelots arrivèrent, armés de revolvers
+et de barres de fer. Dès lors la victoire fut
+décidée. Une vingtaine de pirates furent jetés à
+l'eau. Les autres s'y jetèrent eux-mêmes pour regagner
+leurs barques à la nage, et nous ne perdîmes
+qu'un seul homme, celui qui avait été égorgé
+d'abord.</p>
+
+<p>Je vous laisse à deviner si Louison fut bien pansée.
+Depuis cette nuit-là, où elle m'avait payé sa
+dette, entre elle et moi, c'est à la vie, à la mort.
+Nous ne nous quittons jamais.</p>
+
+<p>Je vous prie donc, messieurs, d'excuser la liberté
+que j'ai prise de l'amener jusqu'ici.</p>
+
+<p>Je l'avais laissée dans l'antichambre, mais le
+portier l'aura vue, aura pris peur, aura fermé la
+porte, et fait sonner le tocsin pour venir à votre
+secours.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci, monsieur, dit doucement le président,
+n'empêche pas que par votre faute, ou par
+la faute de Mlle Louison et du portier, nous avons
+passé l'après-midi dans la société d'une bête féroce,
+et que notre dîner en sera refroidi.»</p>
+
+<p>Ici M. le président de l'Académie des sciences de
+Lyon fut interrompu par un grand bruit. On entendit
+les tambours battre, et l'on mit la tête aux
+fenêtres.</p>
+
+<p>«Dieu soit loué! s'écria le secrétaire perpétuel,
+voici la force publique qui arrive. Nous touchons
+à la délivrance.»</p>
+
+<p>En effet, trois mille personnes remplissaient la
+place et les rues environnantes. Une compagnie
+d'infanterie était à l'avant-garde et chargeait ses
+fusils en face du palais de l'Académie.</p>
+
+<p>Tout à coup un commissaire de police, ceint
+d'une écharpe tricolore, s'avança, fit signe aux
+tambours de se taire et dit d'une voix forte:</p>
+
+<p>«Au nom de la loi, rendez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, cria le président
+par la fenêtre, il ne s'agit pas de nous rendre,
+mais d'ouvrir la porte.»</p>
+
+<p>Le commissaire fit signe alors à des ouvriers
+serruriers, qu'il avait amenés par précaution, de
+débarrasser la porte d'entrée de tous les obstacles
+que le portier de l'Académie avait accumulés pour
+barrer le passage à Louison.</p>
+
+<p>Quand ses ordres eurent été exécutés, l'officier
+qui commandait la compagnie d'infanterie
+cria:</p>
+
+<p>«Apprêtez vos armes! En joue!»</p>
+
+<p>Et se tint prêt à faire fusiller Louison dès
+qu'elle paraîtrait.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit Corcoran aux académiciens,
+vous pouvez sortir. Quand vous serez en sûreté,
+je sortirai moi-même du palais, et Louison ne
+quittera la place qu'après moi. N'ayez donc aucune
+crainte.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Surtout, capitaine, pas d'imprudence!» dit
+le président en lui serrant la main et lui disant
+adieu.</p>
+
+<p>Les académiciens se hâtèrent de sortir. Louison
+les regardait d'un oeil étonné, et paraissait prête
+à s'élancer sur leurs traces; mais Corcoran la
+retint.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils furent tous deux seuls dans le
+palais, Corcoran fit signe à la tigresse de rentrer
+dans la salle des séances, et s'avança sur le perron
+pour parler au commissaire.</p>
+
+<p>«Monsieur le commissaire, dit-il, je suis prêt à
+emmener mon tigre paisiblement, si l'on veut bien
+me promettre de ne pas lui faire de mal. Nous
+irons droit au bateau à vapeur qui est sur le
+Rhône, et je m'engage à enfermer Louison dans
+ma cabine de manière qu'elle ne pourra gêner ni
+effrayer personne.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! à mort le tigre! cria la foule, qui
+se réjouissait déjà de la pensée de voir une chasse
+au tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Écartez-vous, monsieur,» cria le commissaire.</p>
+
+<p>Corcoran essaya un nouvel effort, mais rien ne
+put persuader l'inflexible magistrat.</p>
+
+<p>Alors le Malouin parut prendre son parti. Il se
+pencha vers Louison et l'embrassa tendrement.
+On eût dit qu'il lui parlait à l'oreille.</p>
+
+<p>«Voyons, dit l'officier, toutes ces tendresses
+sont-elles finies?»</p>
+
+<p>Corcoran le regarda d'un air qui n'annonçait
+rien de bon.</p>
+
+<p>«Je suis prêt, dit-il enfin, mais ne tirez pas, je
+vous prie, avant que je sois hors de portée. Je ne
+veux pas avoir la douleur de voir mon unique ami
+assassiné sous mes yeux.»</p>
+
+<p>On trouva sa demande raisonnable, et quelques
+personnes commencèrent même à s'intéresser au
+sort de Louison. Corcoran eut donc toute liberté
+de descendre l'escalier. Louison, tapie derrière la
+porte de la salle, le regardait s'éloigner, mais ne
+montrait pas la tête et semblait soupçonner le
+danger qui la menaçait. Il y eut un moment de
+terrible attente.</p>
+
+<p>Tout à coup Corcoran, qui avait déjà dépassé la
+compagnie d'infanterie, se retourna brusquement
+et cria trois fois:</p>
+
+<p>«Louison! Louison! Louison!»</p>
+
+<p>A ce cri, à cet appel, le tigre fit un bond terrible
+et tomba au pied de l'escalier.</p>
+
+<p>Avant que l'officier eût ordonné de faire feu,
+Louison s'élança d'un second bond par-dessus la
+tête des soldats et se mit à suivre au grand trot
+le capitaine Corcoran.</p>
+
+<p>«Tirez! tirez donc!» criait la foule épouvantée.</p>
+
+<p>Mais l'officier fit désarmer les fusils. Pour atteindre
+le tigre, on aurait tué ou blessé cinquante
+personnes. On se contenta donc de suivre Corcoran
+et Louison jusqu'au port, où ils s'embarquèrent
+paisiblement, suivant la promesse du capitaine.</p>
+
+<p>Le lendemain, le capitaine Corcoran arriva à
+Marseille, et attendit les instructions de l'Académie
+des sciences de Lyon. Ces instructions, rédigées
+par le secrétaire perpétuel lui-même, étaient dignes
+de passer à la postérité la plus reculée; mais un
+malheureux accident obligea plus tard le capitaine
+à les jeter au feu, de sorte qu'on est réduit à en
+deviner le contenu par le récit même des actions
+du célèbre Malouin. Au reste, il suffira de dire
+qu'elles étaient dignes de la savante Académie qui
+les avait envoyées et de l'illustre voyageur à qui
+elles étaient destinées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan,</i></p>
+<p><i>au colonel Barclay, résident, attaché à la personne</i></p>
+<p><i>d'Holkar, prince des Mahrattes, à Bhagavapour,</i></p>
+<p><i>sur la Nerbuddah.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Calcutta, 1er janvier 1857.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«On m'informe de divers côtés qu'il se prépare
+quelque chose contre nous, qu'on a surpris des
+signes mystérieux échangés entre les indigènes, à
+Luknow, à Patna, à Bénarès, à Delhi, chez les
+Radjpoutes et jusque chez les Sikhs.</p>
+
+<p>«Si quelque révolte venait à éclater et à gagner
+les pays des Mahrattes, l'Inde entière serait en feu
+dans l'espace de trois semaines. C'est ce qu'il faut
+éviter à tout prix.</p>
+
+<p>«Vous aurez donc soin, aussitôt la présente reçue,
+d'obliger, sous un prétexte quelconque, Holkar
+à désarmer ses forteresses et à remettre dans
+nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions
+et son trésor. Par là, il sera hors d'état de nuire,
+et son trésor nous servira d'otage dans le cas où,
+malgré nos précautions, il voudrait faire quelque
+tentative désespérée. Justement, les coffres de la
+Compagnie sont vides, et ce renfort d'argent
+viendrait fort à propos.</p>
+
+<p>«S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins,
+et dans ce cas, il ne doit mériter aucun
+pardon. Vous irez prendre aussitôt le commandement
+des 13e, 15e et 31e régiments d'infanterie
+européenne, que sir William Maxwell, gouverneur
+de Bombay, mettra sous vos ordres avec quatre ou
+cinq régiments de cavalerie indigène et d'infanterie
+cipaye. Vous ferez le siége de Bhagavapour,
+et, quelques conditions que vous demande Holkar,
+vous ne le recevrez qu'à discrétion. Le meilleur
+serait qu'il pérît dans l'assaut, comme Tippoo
+Saheb, car la Compagnie des Indes n'a que trop
+de ces vassaux indociles, et nous serions délivrés
+de l'ennui de faire une pension à des gens qui
+nous détesteront jusqu'à la fin des siècles.</p>
+
+<p>«Au reste je m'en rapporte à votre prudence;
+mais hâtez-vous, car on commence à craindre une
+explosion, et il faut ôter d'avance aux insurgés
+(s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs
+armes.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«BRADDOCK, gouverneur général.»</p>
+ </div> </div>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Le colonel Barclay, résident anglais,</i></p>
+<p><i>au prince Holkar.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bhagavapour, 18 janvier 1857.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Le soussigné se fait un devoir de prévenir Son
+Altesse le prince Holkar qu'il est venu à sa connaissance
+que ledit prince a fait donner cinquante
+coups de bâton à son premier ministre Rao, sans
+qu'aucune action, connue du soussigné, ait pu valoir
+un traitement aussi cruel;</p>
+
+<p>«Le soussigné doit aussi prévenir Son Altesse
+que, à plusieurs reprises, des charrettes pesamment
+chargées sont entrées pendant la nuit dans
+la forteresse de Bhagavapour, et que, à divers indices
+sur lesquels il ne croit pas nécessaire de
+s'expliquer, il a cru reconnaître des amas d'armes,
+de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux
+traités et ne peut qu'exciter les justes soupçons
+de la très-haute et très-puissante Compagnie des
+Indes;</p>
+
+<p>«En conséquence et après avoir pris les ordres
+du gouverneur général, le soussigné,&mdash;sans vouloir
+dépouiller le prince Holkar d'une autorité
+contre laquelle s'élève cependant tout le pays,&mdash;le
+soussigné, dis-je, veut bien pour cette fois
+fermer l'oreille à des rapports peut-être trop
+fidèles, et, pour offrir au prince Holkar une éclatante
+occasion de se justifier, se contentera aujourd'hui
+de demander à Son Altesse qu'elle
+remette ses armes, ses canons, ses fusils et son
+trésor particulier aux mains du soussigné, qui les
+enverra à Calcutta, où le gouverneur général
+gardera le tout provisoirement, jusqu'à ce qu'il
+ait acquis la preuve certaine de l'innocence
+d'Holkar.</p>
+
+<p>«En outre, ledit prince Holkar est invité à remettre
+aux mains du soussigné sa fille unique Sita,
+qui sera conduite à Calcutta avec une suite nombreuse,
+et qui recevra tous les honneurs dus à
+son rang.</p>
+
+<p>«Moyennant quoi Son Altesse conservera éternellement
+la bienveillante protection de la très-haute
+et très-puissante Compagnie des Indes.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Colonel BARCLAY.»</p>
+ </div> </div>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Le prince Holkar au colonel Barclay, résident.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Le soussigné se fait un devoir d'inviter le colonel
+Barclay à sortir immédiatement de Bhagavapour,
+s'il ne veut avoir la tête coupée avant vingt-quatre
+heures par ordre du soussigné.»</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Le colonel Barclay à lord Henri Braddock,</i></p>
+<p><i>gouverneur général.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Mylord,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Seigneurie
+une copie de la lettre que, suivant vos instructions,
+j'ai adressée au prince Holkar, et de la réponse
+dudit Holkar.</p>
+
+<p>«Je pars à l'instant même pour Bombay, où je
+vais, conformément aux ordres de Votre Seigneurie,
+prendre le commandement du corps d'armée
+qui doit réduire Holkar à la raison.</p>
+
+<p>«Agréez, mylord, etc.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Colonel BARCLAY.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Or, six semaines environ après que les lettres
+qu'on vient de lire eurent été échangées entre le
+seigneur Holkar, le colonel Barclay et lord Henri
+Braddock, Holkar était assis, tout pensif, sur un
+tapis de Perse, au sommet de la plus haute tour
+de son palais que baigne la Nerbuddah, et regardait
+mélancoliquement la haute cime des monts
+Vindhyâ, contemporains de Brahma. A côté de lui
+se tenait sa fille unique, la belle Sita, qui cherchait
+à lire dans les yeux de son père toutes ses
+pensées.</p>
+
+<p>Holkar était un noble vieillard, de pure race indoue,
+et le descendant de ces princes mahrattes
+qui ont disputé la possession de l'Inde aux Anglais.</p>
+
+<p>Par une exception assez rare, ses aïeux avaient
+échappé à la conquête des Persans et des Mogols,
+et gardaient derrière leurs montagnes la foi de
+Brahma. Holkar lui-même se vantait de descendre
+en droite ligne du célèbre Rama, le plus illustre
+des anciens héros et le vainqueur de Ravana. C'est
+en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait
+donné à sa fille le nom de Sita.</p>
+
+<p>Il avait autrefois combattu les Anglais. Son père
+avait été tué dans la bataille, et lui, bien jeune encore,
+avait gardé son héritage à condition de payer
+tribut. Pendant trente ans, il avait espéré se venger
+un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux
+fils étaient morts sans postérité, et il ne songeait
+plus qu'à vivre en paix et à laisser sa principauté
+à sa fille unique, la belle Sita.</p>
+
+<p>Il était environ cinq heures du soir. On n'entendait
+aucun bruit dans Bhagavapour, la capitale
+d'Holkar. Les sentinelles veillaient à leur poste,
+les yeux fixés sur l'horizon. Les soldats, accroupis
+sur leurs talons, jouaient aux échecs sans dire un
+seul mot. Quelques officiers à cheval, armés de
+longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient
+au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le
+monde s'inclinait en silence. Une tristesse mortelle
+semblait avoir envahi Bhagavapour. Holkar lui-même
+était abattu. Il voyait venir la tempête. Il
+savait depuis longtemps que les Anglais voulaient
+le dépouiller, et il se désespérait en songeant à
+l'avenir de sa fille. Résigné pour lui-même à la
+volonté de Brahma, prêt à rentrer dans le grand
+Être et à retrouver la «Substance Éternelle,» il
+ne pouvait se résoudre à laisser Sita sans appui.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+<p>«Que la volonté de Brahma s'accomplisse!»
+dit-il enfin en répondant à sa pensée intérieure.</p>
+
+<p>«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?»</p>
+
+<p>On chercherait vainement entre le cap Comorin
+et les monts Himalaya une jeune fille plus charmante
+que Sita. Elle était droite comme un palmier,
+et ses yeux étaient comme la fleur du lotus.
+De plus, elle avait quinze ans à peine, ce qui est,
+dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté.</p>
+
+<p>«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour
+où je t'ai vue naître, toi, la joie de mes yeux et
+mon dernier amour sur la terre, puisque je vais
+mourir en te laissant aux mains de ces barbares
+roux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de
+vaincre?</p>
+
+<p>&mdash;Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je
+pourrais le donner à mes soldats? La vue seule
+de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée
+et qui se repaissent de viande crue et de sang,
+épouvante nos brahmines. Ah! pourquoi ne suis-je
+pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas
+vu la ruine de tout ce qui m'est cher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant
+de ses bras le cou du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je
+crains tout pour toi; et pour tes frères je ne craignais
+que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la nouvelle
+que le colonel Barclay s'avance dans la vallée
+de la Nerbuddah avec une armée. Il est à sept
+lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours de marche;
+car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux,
+de fourrages, de chariots, de canons et de
+munitions de toute espèce, qu'elle ne fait jamais
+plus de deux ou trois lieues par jour. Malheureusement,
+je n'ose leur livrer bataille le long de la
+rivière, n'étant pas assez sûr de mon armée. Je
+soupçonne ce misérable Rao de vouloir me trahir.
+Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher sa
+trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec
+une longue-vue l'horizon, que signifie ce steamer
+que j'aperçois au détour de la rivière? Serait-ce
+déjà l'avant-garde de Barclay?»</p>
+
+<p>Au même instant, un coup de canon retentit:
+c'était un artilleur de la forteresse qui faisait feu
+sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait de s'arrêter.
+Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça
+en sifflant dans la rivière.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+
+
+
+<p>A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora
+le drapeau tricolore et s'avança, sans riposter,
+vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne cherchèrent
+pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran
+(car c'était lui) mit pied à terre et s'avança
+d'un air assuré vers la porte du fort. Un sergent et
+quelques soldats voulurent croiser la baïonnette
+et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre
+à leurs questions et à leurs menaces (quoi
+qu'il entendît très-bien la langue du pays), se retourna
+lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet
+qui était suspendu à sa ceinture.</p>
+
+<p>Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe
+d'une épée, et fit frémir tous les assistants. Mais
+leur frémissement devint de l'épouvante lorsqu'une
+magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau
+et répondit au coup de sifflet par un «ronron»
+formidable.</p>
+
+<p>«Ici, Louison!» cria Corcoran.</p>
+
+<p>Et il siffla pour la seconde fois.</p>
+
+<p>A ce second appel, Louison bondit hors du bateau
+à vapeur et se trouva sur la rive, où déjà
+Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute
+après, les officiers, les soldats, les canonniers,
+les fantassins, les curieux, les hommes, les femmes
+et les petits enfants avaient pris la fuite dans
+toutes les directions et laissé là Corcoran, excepté
+un malheureux chef de poste, celui-là même qui
+avait fait tirer le coup de canon, et que notre ami
+le capitaine venait de saisir par la nuque.</p>
+
+<p>«Lâchez-moi, disait l'Indou en se débattant de
+toutes ses forces; lâchez-moi, ou je vais appeler
+la garde!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans
+ma permission, je vais te donner pour souper à
+Louison.»</p>
+
+<p>Cette menace rendit le pauvre officier plus docile
+et plus doux qu'un agneau.</p>
+
+<p>«Hélas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne
+connais pas, retenez votre tigresse, ou je suis un
+homme mort!»</p>
+
+<p>Effectivement, Louison, privée depuis longtemps
+de chair fraîche, tournait autour de l'Indou d'un
+air affamé. Elle le trouvait appétissant, ni trop
+jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre,
+mais tendre, dodu et bien à point.</p>
+
+<p>Heureusement Corcoran le rassura.</p>
+
+<p>«Quel est ton grade? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, seigneur, répondit l'Indou.</p>
+
+<p>&mdash;Mène-moi au palais du prince Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui
+hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! répliqua Corcoran, crois-tu que je
+rougis de mes amis quand je vais à la cour?</p>
+
+<p>&mdash;O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre
+Indou, quelle fâcheuse idée ai-je eue de faire tirer
+un coup de canon sur ce bateau à vapeur qui ne pensait
+à rien! Quel besoin avais-je de demander son
+nom à ce passant qui ne me disait rien? O Rama,
+héros invincible, prête-moi ta force et ton arc
+pour que je perce Louison de mes flèches, ou
+prête-moi ton agilité pour que je puisse prendre
+mes jambes à mon cou et trouver un asile dans
+ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Corcoran, as-tu terminé tes réflexions?
+Louison s'impatiente.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, seigneur, répliqua l'Indou, si je vous
+mène au palais du prince Holkar avec une tigresse
+sur vos talons,&mdash;ou plutôt, hélas! sur
+les miens,&mdash;Holkar vous fera couper le cou.</p>
+
+<p>&mdash;Le crois-tu? demanda Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le
+prince Holkar ne fait jamais sa prière du soir sans
+avoir fait empaler cinq ou six personnes dans la
+journée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! cet Holkar me plaît.... Je me décide;
+nous verrons lequel de lui ou de moi empalera
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que de raisons! Marche devant, ou je
+mets Louison à tes trousses.»</p>
+
+<p>Cette menace rendit le courage à l'Indou. Après
+tout, il n'était pas bien sûr qu'Holkar le fît empaler,
+tandis qu'il voyait à six pouces de distance
+les dents et les griffes de Louison.</p>
+
+<p>Il adressa donc intérieurement une dernière
+prière à Brahma, «Père de tous les êtres,» et
+marcha d'un pas rapide vers la porte du palais.
+Corcoran le suivait de près, et Louison, toute
+joyeuse, bondissait à côté de son maître comme
+un lévrier caressant.</p>
+
+<p>Grâce à cette double escorte, Corcoran entra
+sans peine dans le palais. Tout le monde s'écartait
+sur son passage. Mais lorsqu'il fut arrivé au
+pied de la tour où le prince Holkar était assis avec
+sa fille, l'Indou refusa d'aller plus loin.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma
+mort est certaine. Avant que j'aie pu dire un seul
+mot pour me justifier, Holkar me fera couper la
+tête; et vous-même, seigneur, si vous persistez
+dans ce dessein téméraire, vous ferez bien....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! répliqua Corcoran, Holkar n'est
+pas si méchant qu'on le dit, et j'en suis sûr. il ne
+refusera rien à mon amie Louison. Pour toi, c'est
+autre chose. Va-t'en, poltron!</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune
+tête ne va aussi bien à mes épaules que la mienne
+propre, et s'il plaisait à ce grand prince de l'abattre,
+je ne connais aucun onguent qui pût la recoller.... Que
+Brahma et Bouddah soient avec
+vous!»</p>
+
+<p>En même temps il s'enfuit.</p>
+
+<p>Corcoran ne chercha pas à le retenir et monta
+sans s'arrêter les deux cent soixante marches qui
+conduisaient à la terrasse d'où le prince Holkar
+contemplait en silence la vallée de la Nerbuddah.</p>
+
+<p>Louison précédait son maître et parut la première
+sur la terrasse.</p>
+
+<p>A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur
+et le prince Holkar se leva brusquement, prit à sa
+ceinture un pistolet et fit feu sur Louison.</p>
+
+<p>Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit
+et ricocha sur Corcoran, qui suivait de près son
+amie et qui reçut une légère contusion à la main.</p>
+
+<p>«Vous êtes vif, seigneur Holkar! s'écria le capitaine
+sans s'étonner de l'accident.... Ici, Louison!»</p>
+
+<p>Il était temps de retenir la tigresse, qui allait
+bondir sur son ennemi et le mettre en pièces.</p>
+
+<p>«Ici, mon enfant! continua Corcoran. Là, c'est
+bien!... Couchez-vous à mes pieds!... Très-bien!...
+Et maintenant, allez, en rampant, présenter vos
+respects à la princesse.... Ne craignez rien, madame,
+Louison est douce comme un agneau.... Elle
+va vous demander pardon de vous avoir effrayée....
+Va, Louison, va, ma chérie, demander pardon à
+cette belle princesse....»</p>
+
+<p>Louison obéit, et Sita, rassurée, la caressa doucement
+de la main, ce qui parut flatter beaucoup
+la tigresse.</p>
+
+<p>Cependant Holkar se tenait toujours sur la défensive.</p>
+
+<p>«Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur.
+Comment avez-vous pénétré jusqu'ici? Suis-je
+déjà trahi par mes propres esclaves et livré aux
+Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répliqua Corcoran d'un ton doux,
+vous n'êtes pas trahi; et s'il est une chose dont je
+remercie Dieu, après la bonté qu'il a eue de me
+faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout
+de ne m'avoir pas fait Anglais.»</p>
+
+<p>Holkar, sans lui répondre, prit un petit marteau
+d'argent et frappa sur un gong.</p>
+
+<p>Personne ne parut.</p>
+
+<p>«Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant,
+personne n'est à portée de vous entendre. A la vue
+de Louison, tout le monde a pris la fuite. Mais
+rassurez-vous. Louison est une fille bien élevée
+et qui sait se conduire.... Et maintenant, seigneur,
+quelle trahison craignez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'êtes pas Anglais, répliqua Holkar,
+qui êtes-vous et d'où venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste
+univers deux espèces d'hommes, ou, si vous le
+voulez, deux races principales,&mdash;sans compter
+la vôtre,&mdash;c'est le Français et l'Anglais, qui sont
+l'un à l'autre ce que le dogue est au loup, ce que
+le tigre est au buffle, ce que la panthère est au
+serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées,
+l'une de louanges, l'autre d'argent,&mdash;mais toutes
+deux également batailleuses et prêtes à se mêler
+des affaires d'autrui sans y être invitées. J'appartiens
+à la première de ces deux races. Je suis le
+capitaine Corcoran....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit Holkar, vous êtes ce célèbre capitaine
+qui commandait le brick du <i>Fils de la Tempête</i>?....</p>
+
+<p>&mdash;Célèbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine
+Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui
+avez, surpris près de Singapore par deux cents pirates
+malais et n'ayant avec vous que sept hommes
+d'équipage, jeté ces brigands à la mer?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, dit Corcoran. Où donc avez-vous
+lu cette histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le <i>Bombay-Times</i>. Car ces coquins d'Anglais
+sont instruits les premiers de tout ce qui se
+fait sur l'Océan, et même ils avaient pendant quelque
+temps essayé de faire croire que ce Corcoran
+était un Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Un Anglais! Moi! s'écria le capitaine avec indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais l'erreur n'a pas duré longtemps.
+On pendit, comme vous devez le savoir, une douzaine
+de ces coquins de Malais.... Mais un treizième
+échappa pendant qu'on le conduisait à la potence,
+se glissa dans les rues de Singapore, y resta caché
+quelque temps et trouva moyen de s'embarquer
+sur un bateau chinois, d'où il passa à Calcutta, et
+de Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est
+un Indou musulman. C'est lui qui a raconté par
+quelle aventure il s'était rencontré face à face
+avec vous, et.... tenez.... le voici....»</p>
+
+<p>En effet, un esclave paraissait en ce moment sur
+le seuil de la terrasse. C'était un homme assez
+grand, bien fait et même beau à la manière des
+Européens, mais avec des membres un peu grêles
+et qui indiquaient plus d'agilité que de force.</p>
+
+<p>A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui
+poussa un rugissement formidable, l'esclave parut
+prêt à fuir, mais Holkar le rappela.</p>
+
+<p>«Ali! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Regarde bien cet étranger au teint blanc. Le
+connais-tu?»</p>
+
+<p>Ali s'avança d'un air indécis; mais à peine eut-il
+regardé Corcoran, qu'il s'écria:</p>
+
+<p>«Maître, c'est lui!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? lui!</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en
+montrant la tigresse.... Seigneur, seigneur, ne me
+perdez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous
+avons de la rancune, Louison et moi? Va, mon
+brave, tu aurais pu être pendu; tu as su retirer à
+temps ta tête du noeud coulant qui déjà serrait ton
+cou. Je ne t'en veux pas; et le prince Holkar a
+bien fait de te prendre à son service, s'il aime les
+gens de sac et de corde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Holkar, d'où vient ce désordre que
+je vois d'ici dans les rues de Bhagavapour? Qu'est-ce
+que tous ces cris que j'entends, ces coups de
+fusil et ces roulements de tambour?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir
+que je suis venu ici sans y être appelé. Quand le
+capitaine Corcoran a mis pied à terre sur le quai,
+on a cru que c'était un envoyé des Anglais. Votre
+ancien ministre Rao a répandu le bruit que vous
+aviez été tué d'un coup de pistolet et que l'armée
+anglaise était à deux lieues de la ville. Il a soulevé
+une partie des troupes et parle de ses droits
+à la couronne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le traître! dit Holkar. Je vais le faire
+empaler.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, il assure qu'il a l'appui des
+Anglais, et il a commencé le siége du palais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intéressante.»</p>
+
+<p>Jusque-là la belle Sita avait gardé le plus profond
+silence; mais en voyant le danger que courait
+son père, elle s'élança au-devant du capitaine
+Corcoran, et lui prenant les mains:</p>
+
+<p>«Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que
+j'aurai résisté aux prières et aux larmes de deux
+si beaux yeux! Seigneur Holkar, pouvez-vous
+me faire donner un revolver et une cravache?...
+Avec ces deux armes, je réponds de tout et en
+particulier du traître Rao.</p>
+
+<p>Ali se hâta d'apporter le revolver et la cravache.
+Puis le prince, Corcoran et Ali descendirent
+les marches de l'escalier, pendant que la belle
+Sita, prosternée, invoquait pour ses défenseurs la
+protection de Brahma.</p>
+
+<p>Un petit nombre de soldats défendaient l'entrée
+du palais et paraissaient près de céder à l'effort
+de la foule. Trois régiments de cipayes assiégeaient
+les portes et faisaient entendre des cris
+séditieux. Rao à cheval les commandait et les excitait
+à tenter l'assaut. Les balles sifflaient de tous
+côtés et les rebelles amenaient des canons pour
+enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait
+pas une minute à perdre.</p>
+
+<p>«Ouvrez les portes! dit-il, je réponds de tout.»</p>
+
+<p>L'air assuré du capitaine rendit la confiance à
+son hôte. Il fit ouvrir les portes, et cette action
+étonna tellement les cipayes, qui craignaient un
+piége, qu'ils reculèrent instinctivement. La fusillade
+cessa aussitôt et un grand silence se fit sur la
+place.</p>
+
+<p>Corcoran demanda d'une voix forte:</p>
+
+<p>«Où est le seigneur Rao?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, répliqua Rao qui s'avança à cheval,
+suivi de son état-major. Est-ce que Holkar se rend
+à discrétion?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Corcoran, voilà un impudent
+drôle!»</p>
+
+<p>En même temps, il siffla légèrement.</p>
+
+<p>A ce coup de sifflet, Louison parut.</p>
+
+<p>«Ma chérie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin
+sur son cheval; ne lui fais aucun mal. Prends-le
+délicatement entre la mâchoire supérieure et
+l'inférieure, sans le casser ni le déchirer, et apporte-le-moi
+ici.... Tu m'entends bien, chérie?...»</p>
+
+<p>Et du geste, il désignait le malheureux Rao.</p>
+
+<p>Aussitôt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement
+son cheval se cabra et se mit à ruer.
+Les chevaux de l'état-major ne montrèrent pas
+plus de calme. Les officiers généraux tournèrent
+le dos promptement et se mirent à galoper en désordre
+au travers des rangs de l'infanterie, de peur
+d'être confondus par Louison avec le traître Rao.</p>
+
+<p>Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple,
+mais le destin ne le permit pas. Déjà Louison
+avait bondi sur la croupe de son cheval. Elle saisit
+le malheureux par la ceinture et sauta à terre en
+le désarçonnant. Puis, comme un chat qui tient
+dans sa gueule une souris, et qui ne veut pas la
+tuer tout de suite, elle le déposa à demi évanoui
+aux pieds du capitaine.</p>
+
+<p>«C'est bien, mon enfant, dit affectueusement
+Corcoran.... Je te donnerai du sucre à souper....
+Ali, désarme-moi ce vieux coquin et garde-le prisonnier,
+pendant que je vais parler à ces imbéciles.»</p>
+
+<p>Puis, s'avançant, cravache en main, à cinq pas
+du premier rang des cipayes, dont les fusils étaient
+chargés et prêts à faire feu:</p>
+
+<p>«Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille
+être pendu, ou empalé, ou décapité, ou écorché
+vif, ou livré à Louison... Personne ne répond?»</p>
+
+<p>En effet, la frayeur était générale. La seule vue
+du capitaine, qui semblait tomber du ciel, étonnait
+les superstitieux Indous. Les griffes et les
+dents de Louison les effrayaient encore davantage.
+Et enfin pourquoi et pour qui se révolter, Rao
+étant aux mains d'Holkar?</p>
+
+<p>Aussi tout le monde s'empressa de crier «Vive
+le prince Holkar!»</p>
+
+<p>«C'est bien! dit Corcoran. Je vois que vous êtes
+restés fidèles à votre prince légitime.... Maintenant
+désarmez-moi les trois colonels, les trois
+lieutenants colonels et les trois majors....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.... attachez-leur les pieds et les
+mains et couchez-les sur ce pavé.... C'est parfait....
+Et vous, mes enfants, retournez tranquillement
+dans vos casernes, et si j'entends dire qu'un seul
+de vous a murmuré, je le donnerai pour déjeuner
+à Louison.... Bonne nuit, mes enfants; et nous,
+seigneur Holkar, allons souper.»</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>La table était dressée dans une cour intérieure,
+près d'un jet d'eau qui rafraîchissait l'air sous la
+voûte étoilée du ciel. Holkar, sa fille aux yeux de
+lotus et le capitaine Corcoran étaient seuls assis
+à la mode européenne. Une vingtaine de serviteurs
+servaient et desservaient autour d'eux. Les
+convives mangeaient en silence avec la gravité
+des souverains d'Asie.</p>
+
+<p>A côté d'eux, Louison, couchée entre son maître
+et la belle Sita, recevait d'eux sa nourriture
+et promenait de l'un à l'autre ses regards
+caressants.</p>
+
+<p>Sita, reconnaissante du service rendu et fière
+de l'obéissance de la tigresse, la traitait comme
+un lévrier favori, lui prodiguant le sucre et les
+flatteries; et Louison, trop intelligente pour ne
+pas comprendre les bonnes intentions de Sita, lui
+témoignait sa reconnaissance en remuant doucement
+la queue et en allongeant voluptueusement
+le cou lorsque la jeune fille posait sa main sur la
+tête de sa nouvelle amie.</p>
+
+<p>Enfin Holkar fit un signe; les esclaves se retirèrent
+et le laissèrent seul avec sa fille et Corcoran.</p>
+
+<p>«Capitaine, dit Holkar en tendant la main à
+celui-ci, vous venez de sauver ma vie et mon
+trône. Comment pourrai-je vous en témoigner ma
+reconnaissance?»</p>
+
+<p>Corcoran leva la tête d'un air étonné:</p>
+
+<p>«Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous
+ai rendu est si peu de chose, qu'en vérité nous
+ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire. Dans
+tous les cas, la meilleure part en revient à Louison,
+qui a montré dans toute cette affaire un tact
+et une délicatesse qu'on ne saurait trop louer.
+Elle avait mal déjeuné. Elle avait faim. Elle était,
+quoique tigresse, d'une humeur de dogue. Vous
+veniez de tirer sur elle un coup de pistolet.... Je
+ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur
+bien excusable.... Vous l'aviez manquée; elle aurait
+pu ne faire de vous qu'une bouchée. Elle a
+su contenir son appétit, réprimer ses passions
+brutales. C'est beaucoup, si vous songez à la mauvaise
+éducation qu'elle avait reçue dans les forêts
+de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin ameute
+vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me paraît pas
+difficile, et les lance contre vous. Là-dessus, vous
+voulez sortir du palais et vous faire égorger
+comme un poulet; mais Louison devine votre dessein;
+elle s'élance, elle saisit le malheureux Rao
+par derrière, aux environs de la ceinture......
+(hélas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais
+s'asseoir) et elle le dépose à vos pieds.... Franchement,
+s'il y a un bienfaiteur ici, c'est Louison.
+Pour moi, je n'ai fait que suivre le chemin tracé
+par elle.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous
+dois la vie et l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.»</p>
+
+<p>Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit
+et la baisa avec respect.</p>
+
+<p>«Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous êtes
+d'une nation généreuse et que vous ne faites point
+payer vos services; mais ne puis-je à mon tour
+vous être utile en rien?</p>
+
+<p>&mdash;Utile, cher seigneur! s'écria Corcoran; mais
+vous m'êtes tout à fait nécessaire.... Savez-vous
+que je suis venu chercher ici un vieux manuscrit
+dont la seule pensée fait tressaillir de joie
+tous les docteurs de France et d'Angleterre!
+Savez-vous que l'Académie des sciences de Lyon
+a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison
+et moi nous voyageons dans l'intérêt de la
+science, sous la protection du gouvernement français;
+que nous avons des lettres de recommandation
+pour tous les hauts fonctionnaires du gouvernement
+anglais dans l'Inde, et que j'ai pour
+vous-même une lettre du célèbre sir William
+Barrowlinson, président de la <i>Geographical, colonial,
+statistical, geological, orographical, hydrographical
+and photographical Society</i>, dont le siége est
+à Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la
+voici.»</p>
+
+<p>En même temps, il tira de son portefeuille une
+lettre fermée par un large cachet rouge, orné des
+armoiries du savant baronnet et de sa devise, qui
+date (il l'assure du moins) de son grand-père,
+compagnon d'armes de Guillaume le Conquérant:
+<i>Regi meo fidus</i>.</p>
+
+<p>(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait
+mille raisons d'être <i>fidèle à son roy</i>, comme l'annonçait
+la devise, car ledit roi avait fait dudit
+Barrowlinson, dès l'âge de vingt ans, l'un des plus
+grands seigneurs de la Compagnie des Indes, et
+avait accumulé sur lui de tels honoraires et des
+fonctions si importantes, que, si une déplorable
+gastrite ne s'était pas jetée au travers et n'avait
+pas entravé l'avancement de sir William, on l'aurait
+vu, vers trente-deux ou trente-trois ans, vice
+roi de l'Inde, c'est-à-dire maître à peu près absolu
+de cent millions d'hommes. Mais la gastrite
+le força de retourner en Angleterre avec une pension
+viagère de trois cent mille francs. Moyennant
+quoi, il fut membre du Parlement, traduisit
+tant bien que mal quinze ou dix-huit pages des
+Védas, fit continuer la traduction sous son nom
+par un secrétaire, daigna présider la <i>Geographical,
+colonial, statistical, orographical, hydrographical and
+photographical Society</i> et devint membre correspondant
+de l'Institut de France.)</p>
+
+<p>C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre
+de recommandation présentée au prince Holkar
+par le capitaine Corcoran. Elle était conçue en ces
+termes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Londres.... 1857.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Le soussigné, sir William Barrowlinson, a
+l'honneur de prévenir Son Altesse le prince Holkar
+du passage d'un jeune savant français, M. Corcoran,
+qui se propose, sur les indications de l'Académie
+des sciences de Lyon et sur les nôtres, de
+rechercher le manuscrit original du Ramabagavattanâ,
+qu'on croit avoir été déposé vers les
+sources de la Nerbuddah, dans un asile que Son
+Altesse le prince Holkar (c'est du moins l'avis du
+soussigné) doit connaître mieux que personne.
+Le soussigné ose se flatter que les relations intimes
+de bonne amitié et de bon voisinage qui ont
+toujours existé et qui ne cesseront jamais d'exister
+(du moins c'est la ferme espérance du soussigné)
+entre Son Altesse Sérénissime le prince
+Holkar et la très-haute, très-sublime, très-puissante
+et très-invincible Compagnie des Indes, engageront
+Son Altesse à favoriser par tous les
+moyens possibles les recherches scientifiques dont
+le capitaine Corcoran a été chargé par l'Académie
+des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa
+très-gracieuse et très-noble Majesté Victoria, première
+du nom, souveraine des trois royaumes
+unis d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.</p>
+
+<p>«A cet effet, le soussigné, sir William Barrowlinson,
+président de la <i>Geographical, colonial, statistical,
+geological, orographical, hydrographical and
+photographical Society</i>, se fait un devoir de prier
+Son Altesse Sérénissime de mettre à la disposition
+dudit capitaine tous les moyens matériels, tels
+que chevaux, éléphants, palanquins, ouvriers,
+cavaliers, sowars, cipayes, et généralement tous
+les instruments dont il croira avoir besoin pour
+son expédition;&mdash;s'engageant, ledit sir William
+Barrowlinson, tant en son nom qu'au nom de
+l'Académie des sciences de Lyon, à couvrir les frais
+et rembourser les sommes dont Son Altesse
+pourra, grâce à sa complaisance, créditer le jeune
+et savant voyageur.</p>
+
+<p>«Le soussigné croit devoir, en outre, prévenir
+Son Altesse que la mission du capitaine Corcoran
+(il en répond sur son honneur) est et demeurera
+étrangère à la politique.</p>
+
+<p>«Enfin le soussigné a la confiance que le gentleman
+qu'il demande respectueusement la permission
+de présenter à Son Altesse, fera de toute
+manière honneur à la noble nation dont il est citoyen,
+à la nation glorieuse qui le protège, à la
+science qu'il sert, à l'illustre et savante assemblée
+qui l'envoie, au soussigné qui le recommande.</p>
+
+<p>«C'est dans ces sentiments que le soussigné se
+rappelle respectueusement et affectueusement au
+souvenir de Son Altesse, espérant que le temps
+n'a pas affaibli l'amitié dont le prince Holkar a
+bien voulu autrefois favoriser le soussigné, et
+dont le soussigné a gardé et gardera éternellement
+au fond du coeur le plus reconnaissant souvenir.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Sir WILLIAM BARROWLINSON, baronnet, M.P.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dès que le prince Holkar eut terminé sa lecture,
+il tendit la main à Corcoran et lui dit:</p>
+
+<p>«Mon cher ami, entre nous il n'est plus besoin
+de ces lettres, et celle de sir William Barrowlinson,
+dans les termes où j'en suis aujourd'hui
+avec les Anglais, ne vous aurait pas rendu grand
+service, si je ne savais d'ailleurs qui vous êtes et
+si je n'avais vu avec quel courage vous m'avez
+sauvé la vie. Par malheur, le colonel Barclay est
+en marche, je le sais, sur Bhagavapour, et, si je
+l'ignorais, la trahison déclarée de Rao me l'aurait
+appris ce soir; en sorte que je ne puis pas vous
+aider beaucoup dans vos recherches. Je crains
+même que mon amitié ne vous nuise auprès des
+anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Holkar, dit le capitaine, ne vous
+occupez ni de moi ni des Anglais. Si le colonel
+Barclay me traite autrement qu'en ami, fût-il au
+milieu de trente régiments, il apprendra de quelle
+pesanteur est ma main quand elle frappe. N'ayez
+donc aucun souci de moi; peut-être, au contraire,
+pourrai-je vous servir et faire votre paix....</p>
+
+<p>&mdash;Faire ma paix avec ces barbares! s'écria
+Holkar dont les yeux brillèrent de fureur. Ils ont
+tué mon père et mes deux frères; ils ont pris la
+moitié de mes États et pillé l'autre; par le resplendissant
+Indra, dont le char traverse le firmament
+et porte la lumière aux extrémités les plus
+reculées de l'univers, s'il ne fallait que donner
+mes trésors et ma vie pour jeter le dernier de ces
+barbares roux au fond de la mer, je n'hésiterais
+pas une minute; oui, je le jure, et j'irais dès aujourd'hui
+rejoindre comme mes aïeux la Substance
+éternelle et incorruptible.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu me laisserais seule sur la terre! interrompit
+la belle Sita avec un accent de doux reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardonne, mon enfant chérie, dit le
+vieillard en serrant sa fille sur son coeur. Le nom
+seul de ces Anglais me cause de l'horreur. Je prie
+le capitaine de m'excuser....</p>
+
+<p>&mdash;Faites, mon cher hôte, dit Corcoran, et ne
+vous gênez pas pour maudire les Anglais. Pour
+moi, excepté sir William Barrowlinson, qui m'a
+paru un fort brave homme, bien qu'un peu prolixe
+dans ses explications, je ne fais pas plus de cas
+d'un Anglais que d'un hareng saur ou d'une sardine
+à l'huile. Je suis Breton et marin, c'est tout
+dire. Entre la race saxonne et moi, il n'y a pas de
+tendresse perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me faites plaisir, capitaine, dit
+Holkar; j'avais peur d'abord que vous ne fussiez
+de leurs amis, et quand je pense à l'avenir qu'ils
+réservent à ma pauvre Sita, mon sang bout de
+fureur dans mes vieilles veines, et je voudrais
+couper la tête de tous les Anglais qui sont dans
+l'Inde.... Mais n'en parlons plus, et toi, ma chère
+Sita, pour calmer cet emportement, lis-moi, je te
+prie, quelques passages de l'un de ces beaux livres
+qui ont célébré la gloire et charmé les loisirs de
+nos ancêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu, dit Sita, que je te lise un passage
+du Ramayana, et les plaintes si touchantes du roi
+Daçaratha, lorsque, étant à son lit de mort, il s'affligeait
+de n'avoir pas près de lui Rama, son fils
+chéri, ce héros invincible, et qu'il s'accusait lui-même
+d'avoir mérité ce châtiment des dieux pour
+avoir commis dans sa jeunesse un meurtre involontaire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lis,» répliqua Holkar.</p>
+
+<p>Aussitôt Sita se leva, alla chercher le livre et
+lut:</p>
+
+<p>«J'arrivai sur les rives désertes de la rivière
+Carayou où m'attirait le désir de tirer sur une bête,
+sans la voir, au bruit seul, grâce à ma grande
+habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais
+caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé
+en main, près de l'abreuvoir solitaire où la soif
+amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants
+des forêts.</p>
+
+<p>«Alors, j'entendis le son d'une cruche qui se
+remplissait d'eau, bruit tout semblable au bruit
+que murmure un éléphant. Moi, aussitôt d'encocher
+à mon arc une flèche perçante, bien empennée,
+et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé
+par le destin, sur le point d'où m'était venu ce
+bruit.</p>
+
+<p>«Dans le moment que mon trait lancé toucha
+le but, j'entendis une voix jetée par un homme
+qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis
+mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché
+une flèche sur un ascète de ma sorte? A qui est
+la main si cruelle qui a dirigé son dard contre
+moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la
+nuit dans le fleuve solitaire. A qui donc ai-je
+fait ici une offense?»</p>
+
+<p>«Il dit, et moi, à ces lamentables paroles, l'âme
+troublée et tremblant de la crainte que m'inspirait
+cette faute, je laissai échapper les armes que
+je tenais à la main. Je me précipitai vers lui, et
+je vis, tombé dans l'eau, frappé au coeur, un jeune
+infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ
+des panthères.</p>
+
+<p>«Lui, profondément blessé, il fixa les yeux sur
+moi, comme s'il eût voulu me consumer par le
+feu de sa rayonnante sainteté:</p>
+
+<p>«Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il,
+Kchatriya, moi solitaire, habitant des bois, pour
+mériter que tu me frappasses d'une flèche,
+quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon
+père? Les vieux auteurs de mes jours, sans
+appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant,
+ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance
+de mon retour. Tu as tué par ce trait seul
+et du même coup trois personnes à la fois,
+mon père, ma mère et moi: pour quelle raison?</p>
+
+<p>«Va promptement, fils de Raghon, va trouver
+mon père et raconte-lui cet événement fatal, de
+peur que sa malédiction ne te consume, comme
+le feu dévore un bois sec! Le sentier que tu vois
+mène à l'ermitage de mon père; hâte-toi de t'y
+rendre, mais avant retire-moi vite la flèche.»</p>
+
+<p>«Voilà en quels termes me parla ce jeune
+homme. A sa vue j'étais tombé dans un extrême
+abattement.</p>
+
+<p>«Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur,
+mais avec un soin égal en mon désir extrême de
+lui conserver la vie, cette flèche entrée dans le
+sein du jeune ermite; mais à peine mon trait fut-il
+ôté de la blessure, que le fils de l'anachorète,
+épuisé de souffrances, et respirant d'un souffle qui
+s'échappait en douloureux sanglots, eut quelques
+convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier
+soupir.</p>
+
+<p>«Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers
+l'ermitage de son père.</p>
+
+<p>«Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés,
+aveugles, n'ayant personne qui les servît,
+et semblables à deux oiseaux les ailes coupées.
+Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés
+s'entretenaient de lui.</p>
+
+<p>«Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorète
+m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu
+tardé si longtemps, mon fils? ta bonne mère, et
+moi aussi, nous étions affligés d'une si longue
+absence. Si j'ai fait, ou même si ta mère a fait
+une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois
+plus désormais si longtemps, en quelque lieu
+que tu ailles. Tu es le pied de moi, qui ne peux
+marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;
+mais pourquoi ne me parles-tu pas?»</p>
+
+<p>«A ces mots, m'étant approché doucement de
+ce vieillard, les mains jointes, la gorge pleine de
+sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur
+faisait balbutier:</p>
+
+<p>«Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle
+Daçaratha, je ne suis pas ton fils, je viens chez
+toi parce que j'ai commis un forfait épouvantable.»
+Et je lui racontai le meurtre du jeune
+anachorète.</p>
+
+<p>«A ces paroles, le vieillard demeura un instant
+comme pétrifié; mais quand il eut repris l'usage
+de ses sens:</p>
+
+<p>«Si, devenu coupable d'une mauvaise action,
+me dit-il, tu ne me l'avais confessée d'un mouvement
+spontané, ton peuple même en eût porté
+le châtiment, et je l'eusse consumé par le feu
+d'une malédiction!</p>
+
+<p>«Ce crime eût bientôt précipité Brahma de son
+trône, où il est cependant fermement assis. Dans
+ta famille, le paradis fermerait ses portes à sept
+de tes descendants et à sept de tes ancêtres.</p>
+
+<p>«Mais tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour
+cela que tu n'as pas cessé d'être. Allons, cruel!
+conduis-moi au lieu où ta flèche a tué cet enfant,
+où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait
+à me guider!»</p>
+
+<p>«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles à
+ce lieu funèbre, où je fis toucher à l'anachorète
+comme à son épouse le corps gisant de leur
+fils.</p>
+
+<p>«Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin,
+à peine ont-ils porté la main sur lui que, poussant
+l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent
+tomber sur leur fils étendu par terre. La mère,
+baisant le pâle visage de son enfant, se met à gémir,
+comme une tendre vache à qui l'on vient
+d'arracher son jeune veau.</p>
+
+<p>«Yadjnadatta, ne te suis-je pas, disait-elle,
+plus chère que la vie? Comment ne me parles-tu
+pas au moment où tu pars, auguste enfant,
+pour un si long voyage? Donne à ta mère un
+baiser maintenant, et tu partiras après que tu
+m'auras embrassée; est-ce que tu es fâché contre
+moi, ami, que tu ne me parles pas?»</p>
+
+<p>«Et le père affligé, et tout malade même de sa
+douleur, tint à son fils mort, comme s'il était vivant,
+ce triste langage, en touchant çà et là ses
+membres glacés:</p>
+
+<p>«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu
+ici avec ta mère? Lève-toi maintenant. Viens,
+prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras.
+Qui désormais nous apportera des bois la racine
+et le fruit sauvage? Et cette pénitente
+aveugle, courbée sous le poids des années, ta
+mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi
+qui suis aveugle comme elle?</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+
+
+
+
+
+<p>«Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces
+lieux: demain tu partiras, mon fils, avec ta
+mère et moi.»</p>
+
+<p>Ici la belle Sita interrompit sa lecture. Holkar
+l'écoutait d'un air pensif. Corcoran lui-même se
+sentait ému et regardait avec admiration le visage
+doux et charmant de la jeune fille.</p>
+
+<p>Cependant il était déjà minuit, et Holkar allait
+congédier son hôte, lorsqu'Ali entra dans la cour
+et, sans dire une parole, s'avança vers son maître,
+les mains élevées en forme de coupe.</p>
+
+<p>«Qui est là? Que veux-tu? demanda Holkar</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je parler?» répliqua l'esclave en désignant
+Corcoran d'un regard.</p>
+
+<p>Celui-ci allait se retirer par discrétion, mais
+Holkar le retint.</p>
+
+<p>«Restez, dit-il, vous n'êtes pas de trop.... Et
+toi, parle vite.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Ali, il vient d'arriver un message
+de Tantia Topee.</p>
+
+<p>&mdash;De Tantia Topee! s'écria Holkar, dans les yeux
+de qui brilla une lueur de joie. Qu'il vienne!»</p>
+
+<p>Le messager entra dans la cour. C'était un fakir,
+à demi nu, de la couleur du bronze, et dont la
+physionomie impassible semblait ne connaître ni
+la douleur ni le plaisir.</p>
+
+<p>Il se prosterna devant Holkar et attendit en silence
+que celui-ci lui eût donné l'ordre de se relever.</p>
+
+<p>«Qui es-tu? dit Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Sougriva.</p>
+
+<p>&mdash;Brahmine, ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Brahmine. C'est Tantia Topee qui m'envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le signe de ta mission demanda
+Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici,» répondit le fakir.</p>
+
+<p>En même temps il retira, de la pagne qui lui
+servait de vêtement, une sorte de mouchoir bizarrement
+découpé, sur lequel étaient tracés des
+mots sanscrits.</p>
+
+<p>«Ah! Ah! s'écria Holkar après avoir regardé
+le mouchoir avec attention, le moment approche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le fakir. L'affaire doit être commencée
+dès aujourd'hui à Meerut.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit Holkar, vous m'aviez dit que
+vous n'aimiez pas les Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les déteste pas non plus, dit Corcoran,
+mais je ne me soucie guère de ce qui peut leur
+arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! capitaine, avant peu vous verrez
+du nouveau, et le colonel Barclay pourrait bien
+tourner bride avec son armée avant la fin du mois.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! dit Corcoran, et c'est de ce moricaud
+que vous tenez ces nouvelles?</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Oui, dit Holkar. Ce moricaud est un homme
+sûr qui sert de messager à mon ami Tantia
+Topee.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que votre ami Tantia Topee?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai demain. Le colonel Barclay
+ne sera pas ici avant trois jours; nous avons donc
+encore deux jours de liberté. Demain, si vous voulez,
+nous irons à la chasse du rhinocéros. Le rhinocéros
+est un gibier de prince, et l'on n'en trouverait
+peut-être pas deux cents dans toute l'Inde.
+Au revoir, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit Corcoran, qu'avez-vous fait de
+ce Rao? Ne voulez-vous pas le faire juger?</p>
+
+<p>&mdash;Rao! dit Holkar. Il est jugé, capitaine. Avant
+souper, j'ai donné des ordres pour qu'il fût empalé.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! s'écria Corcoran, vous êtes expéditif,
+seigneur Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Holkar, aussitôt pris, aussitôt
+empalé; c'est ma maxime. Ne voudriez-vous pas
+que j'eusse assemblé une Cour de justice comme
+celle de Calcutta? Avant que le procureur eût
+parlé, que l'avocat eût répliqué, que les juges
+eussent délibéré, les Anglais seraient peut-être
+entrés dans Bhagavapour et auraient sauvé la vie
+à ce coquin, leur complice. Non, non, il s'est
+laissé prendre; il paye pour tous.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, dit Corcoran en étendant les
+bras, car il avait une grande envie de dormir, je
+n'en parlais que par curiosité. Au revoir, seigneur
+Holkar.»</p>
+
+<p>Et suivant Ali qui lui montrait le chemin, il
+alla tranquillement se coucher.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Mais il était décidé que le brave capitaine ne dormirait
+pas tranquillement cette nuit-là, car à peine
+était-il étendu sur son lit, lorsqu'un grand bruit
+se fit entendre. Corcoran se leva, s'appuya sur un
+coude, siffla légèrement Louison et lui dit tout
+bas:</p>
+
+<p>«Attention! Louison! Debout, paresseuse!»</p>
+
+<p>Louison le regarda à son tour, prêta l'oreille,
+remua la queue doucement pour faire voir qu'elle
+avait compris l'appel du capitaine, se leva lentement
+sur ses pattes, alla droit à la porte de la
+chambre, écouta encore et revint tranquillement
+vers Corcoran, comme si elle avait attendu ses
+ordres.</p>
+
+<p>«Bien! dit celui-ci, je t'entends, ma chérie. Tu
+veux dire que le danger n'est pas pressant? Tant
+mieux, car j'aimerais à dormir un peu. Et toi?»</p>
+
+<p>La tigresse écarta légèrement ses lèvres surmontées
+de moustaches plus rudes que la pointe
+des épées: c'était sa manière de sourire.</p>
+
+<p>Enfin des pas se firent entendre dans la galerie,
+et Louison retourna vers la porte; mais le danger
+ne lui parut sans doute pas digne d'elle, car elle
+revint se coucher aux pieds de son maître. On
+frappa à la porte.</p>
+
+<p>Corcoran se leva à demi vêtu, prit son revolver
+et alla ouvrir. C'était Ali qui venait l'éveiller.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit celui-ci d'un air effrayé, le prince
+Holkar vous prie de descendre. Il est arrivé un
+grand malheur. Rao, qu'on croyait empalé, a corrompu
+ses gardiens, et a pris la fuite avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Corcoran, il n'est pas bête, ce Rao!»</p>
+
+<p>Et tout en parlant, il finissait de s'habiller.</p>
+
+<p>«Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit
+qu'il va rejoindre les Anglais, qui sont déjà dans
+le voisinage. Sougriva les a rencontrés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, montre-moi le chemin. Je te
+suis.»</p>
+
+<p>Holkar était assis sur un magnifique tapis de
+Perse et paraissait absorbé par ses réflexions. A
+l'entrée du capitaine, il leva la tête et lui fit signe
+de venir s'asseoir à côté de lui. Puis il ordonna aux
+esclaves de se retirer.</p>
+
+<p>«Mon cher hôte, dit-il enfin, vous connaissez
+le malheur qui m'arrive?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit, répondit Corcoran. Rao s'est
+échappé; mais ce n'est pas un malheur, cela.
+Rao est un coquin qui est allé se faire pendre
+ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a emmené avec lui deux cents
+cavaliers de ma garde, et tous ensemble sont allés
+rejoindre les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Hum!» fit Corcoran d'un air pensif.</p>
+
+<p>Et comme il vit que Holkar était fort abattu par
+cette trahison, il jugea nécessaire de lui rendre
+le courage.</p>
+
+<p>«Eh bien, après tout, dit-il en souriant, ce sont
+deux cents traîtres de moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous
+mieux qu'ils fussent avec vous dans
+Bhagavapour, tout prêts à vous livrer au colonel
+Barclay?</p>
+
+<p>&mdash;Et dire, s'écria Holkar, qu'une heure auparavant
+j'avais reçu de si bonnes nouvelles!</p>
+
+<p>&mdash;De votre Tantia Topee?</p>
+
+<p>&mdash;De lui-même; écoutez-moi, capitaine.... après
+le service que vous m'avez rendu hier au soir, je
+ne puis plus avoir de secret pour vous.... Eh
+bien, l'Inde tout entière est prête à prendre les
+armes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour chasser les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette
+idée! Chasser les Anglais!... c'est-à-dire, seigneur
+Holkar, que s'ils étaient dans ma vieille Bretagne
+comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au
+collet et à la ceinture, et je les jetterais à la mer
+pour engraisser les marsouins! Chasser les Anglais!
+mais j'en suis, seigneur Holkar, moi aussi
+j'en suis et je vous donnerai un bon coup de
+main.... Bon! j'oublie mes fonctions scientifiques
+et la lettre de sir William Barrowlinson.... et ma
+promesse de ne pas me mêler de politique tant
+que je serai entre les monts Himalaya et le cap
+Comorin. C'est égal, c'est une fameuse idée.... Et
+de qui vient-elle cette idée?</p>
+
+<p>&mdash;De tout le monde, répondit Holkar, de Tantia
+Topee, de Nana-Sahib, de moi, de tout le monde
+enfin...</p>
+
+<p>&mdash;De tout le monde! s'écria le Breton en riant.
+J'en étais sûr.... et vous dites qu'on va les mettre
+dehors?</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais
+j'ai peur de ne pas en être témoin. Ce Rao, il y a
+trois mois encore, mon premier ministre, a prévenu
+le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir,
+pour prix de sa trahison, mes États et ma
+fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire et je lui
+ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà
+comment l'affaire s'est engagée....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce hideux magot espérait devenir
+votre gendre! demanda Corcoran indigné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu
+pour père un marchand parsi de Bombay, voulait
+épouser la fille du dernier des Raghouides, la plus
+noble race de l'Asie.»</p>
+
+<p>Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne
+s'intéressait pas beaucoup au récit d'Holkar, commença
+à devenir très-attentif.</p>
+
+<p>Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper
+Rao et de l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la
+main de Sita!... la plus belle fille de l'Inde!... un
+ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao
+n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence.</p>
+
+<p>Telles furent les réflexions du capitaine. Et si
+vous vous étonnez de l'intérêt qu'il prenait à une
+jeune fille dont, la veille, il ne connaissait encore
+ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était
+homme de premier mouvement, qu'il adorait les
+aventures (sans être un aventurier), et qu'il ne lui
+déplaisait pas de protéger une jeune et belle princesse
+opprimée, et surtout opprimée par les Anglais.</p>
+
+<p>«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un
+parti à prendre, remettre à un autre jour notre
+chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la
+mort. Le coquin ne doit pas être bien loin.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a
+huit heures d'avance sur nous, et il aura rejoint
+sans doute l'armée anglaise.... Faisons mieux....
+ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont
+donnés. Nous allons partir vers six heures, car
+c'est l'heure où le soleil se lève, et plus tard la
+chaleur est insupportable. Nous laisserons ma fille
+au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir
+des intelligences dans la place, et nous reviendrons
+vers dix heures.... Pendant ce temps Ali restera au
+palais, et Sougriva ira chercher des nouvelles et
+rôder dans le voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser
+le rhinocéros aujourd'hui, si vous craignez quelque
+danger?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier
+des Raghouides ne veut pas périr, s'il doit périr,
+enfumé et caché dans son palais comme un ours
+dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a
+donné mon aïeul Rama, le vainqueur de Ravana,
+prince des démons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher
+d'avoir des pressentiments fâcheux, voulez-vous
+au moins que je laisse à votre fille un garde
+du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que
+toute la garnison de Bhagavapour?</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet ami si sûr et si redoutable?</p>
+
+<p>&mdash;Louison, parbleu!»</p>
+
+<p>En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait
+d'elle, se dressa debout sur ses pattes de derrière
+et appuya ses pattes de devant sur les épaules
+de Corcoran.</p>
+
+<p>Sita arriva en ce moment.</p>
+
+<p>«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain
+à la chasse du rhinocéros....</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi? interrompit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao
+peut courir la campagne avec ses cavaliers, et je
+ne veux pas t'exposer à une rencontre....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait
+évidemment les plaisirs de la chasse, je monte
+très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous
+quitterai pas un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus
+en sûreté avec nous.... Je vous promets de veiller
+sur elle, et si Rao vient à portée, je le remettrai
+aux dents de Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours
+hasardeuse.... et j'aime mieux accepter l'offre
+que vous m'avez faite de Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur, dit Sita en frappant des
+mains avec joie, vous me donnez Louison pour
+toute la journée?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donnerais pour toujours, répliqua
+le Breton, si je pouvais croire qu'elle voulût se
+laisser donner; mais elle est un peu capricieuse et
+n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison,
+vous n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour....
+Vous veillerez sur cette belle princesse.... si quelqu'un
+lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui
+déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut
+se promener dans le jardin, vous l'accompagnerez,
+et vous la regarderez en tout temps comme votre
+maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien
+tous vos devoirs?»</p>
+
+<p>Louison regardait alternativement son maître
+et Sita, et poussait de petits cris de joie.</p>
+
+<p>«Vous m'avez compris, continua Corcoran.
+Montrez-le en vous couchant aux pieds de la princesse
+et en lui baisant la main.»</p>
+
+<p>Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit
+aux caresses de Sita en lui léchant les mains de sa
+langue un peu rude.</p>
+
+<p>«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron
+de cavalerie pour la vigilance et le courage; quant
+à l'intelligence, il n'y a personne qui l'égale....
+elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle
+n'aime pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer
+ses vrais amis de ceux qui ne veulent que la
+tromper; elle n'est pas friande, et la moindre
+viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier
+pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent
+fois me débarrasser des questions indiscrètes par
+un seul rugissement poussé à propos.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de
+trésor qui puisse payer une telle amitié. Mais je
+l'accepte en échange de la mienne.»</p>
+
+<p>Pendant qu'on délibérait, le jour était venu.
+Corcoran baisa une dernière fois le front de Louison,
+s'inclina respectueusement devant Sita et
+monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de
+quatre ou cinq cents hommes. Louison les regarda
+partir avec regret, mais enfin elle parut se résigner.
+Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le
+palais, et, nonchalamment couchée sous la vérandah,
+elle attendit, comme la princesse, le retour
+des chasseurs.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>La chasse au rhinocéros.</h3>
+
+
+<p>Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles
+qualités, était du sexe auquel les tigres doivent
+leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas plutôt vu
+disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et
+respiré le délicieux parfum des forêts que lui apportait
+la brise, qu'elle eut envie de partir au
+triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran,
+laissant là le palais et ses fonctions de garde du
+corps, dont elle ne devinait pas l'importance.</p>
+
+<p>En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse,
+légère et amoureuse du plaisir. Peut-être rêvait-elle
+aussi de chasser le rhinocéros; c'est ce qu'on
+n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait
+pas celui de raconter ses pensées au premier
+venu.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira
+dans tous les sens avec tant de langueur, et commença
+même de petits rugissements qui laissaient
+voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout
+son désir de la garder près d'elle, commença à
+s'inquiéter de ce voisinage, et finit par lui rendre
+la liberté.</p>
+
+<p>A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque
+la tigresse s'élança d'un bond, franchit la haie
+qui séparait le jardin du reste de la ville, passa
+par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa
+deux ou trois rues, renversa, sans dire gare,
+deux ou trois douzaines de bourgeois paisibles qui
+flânaient devant leurs boutiques, et arriva enfin à
+la porte principale de Bhagavapour, où les soldats
+du poste se gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent
+les mêmes honneurs qu'à un officier supérieur,
+car ils se hâtèrent de rentrer dans leur
+caserne et de saisir leurs fusils pour faire une décharge
+générale, à laquelle Louison ne daigna pas
+répondre.</p>
+
+<p>Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre
+des informations, regardant avec attention la
+piste des chevaux, et levant le nez en l'air, comme
+un bon chien de chasse qui cherche le gibier.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine
+Corcoran étaient en chasse, et quoiqu'ils eussent
+bien des sujets d'inquiétude, ils causaient fort
+gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.</p>
+
+<p>«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros?
+demanda Holkar au Breton.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre,
+l'éléphant, l'hippopotame, le lion, la panthère;
+mais le rhinocéros est un animal inconnu pour
+moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les
+ménageries.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit
+Holkar. Il est fort grand, lorsqu'il a atteint toute
+sa croissance. J'en ai vu deux ou trois qui n'avaient
+guère moins de six pieds de haut et de douze ou
+quinze pieds de long.</p>
+
+<p>«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau
+rugueuse et plus dure qu'une cuirasse, la tête
+courte, les oreilles droites et mobiles comme celles
+du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une
+corne qui est son arme principale. Vous verrez
+avant une heure comme il s'en sert. Si nous sommes
+heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas
+bien sûr, car sa peau est à l'épreuve de la balle,
+et il est plus robuste que tous les autres animaux,
+y compris même les éléphants, je vous promets à
+dîner un bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à
+dédaigner. On n'en mange qu'à la table des princes....»</p>
+
+<p>Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent
+à un carrefour qui se trouvait à l'entrée de la
+forêt.</p>
+
+<p>Ce carrefour portait le nom de <i>Carrefour des
+Quatre Palmiers</i>.</p>
+
+<p>«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant
+de cheval. Nos chevaux ne supporteraient ni la
+vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous
+allons monter sur des éléphants.»</p>
+
+<p>En effet, un relai d'éléphants tout préparés et
+harnachés d'avance attendait les principaux chasseurs.</p>
+
+<p>«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme
+qui est là sur le devant et presque sur les oreilles
+de l'éléphant?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul
+peut se faire entendre et obéir de l'animal.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient
+respectueusement derrière moi, et semble attendre
+mes ordres?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est
+pas le déjeuner que vous m'avez réservé, je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Mangé par le tigre, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la
+chasse du rhinocéros, je pense, et non à celle du
+tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un
+usage anglais que nous avons adopté, et qui est
+excellent, comme vous allez voir. Les Anglais ont
+remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des
+rencontres auxquelles on ne s'attend pas,&mdash;celle
+d'un tigre, par exemple, ou d'un jaguar, ou d'une
+panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin,
+comme nous, qui a faim comme nous et plus
+que nous, qui vit de sa chasse et qui n'a pas
+d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur
+au coin d'un sentier, dans l'espérance de
+déjeuner.... De plus, comme il n'aime pas à attaquer
+les gens en face, il saute presque toujours
+sur eux par derrière, au moment où on l'attend
+le moins, et vous emporte dans le jungle pour
+vous dévorer à son aise.</p>
+
+<p>Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés,
+très-prudents, vrais gentlemen, et qui regardent
+leur peau comme plus précieuse aux yeux de l'Éternel
+que celle de tous les autres individus de la
+race humaine,&mdash;les Anglais, dis-je, ont inventé
+de mettre à califourchon sur l'éléphant, quand ils
+vont à la chasse ou à la promenade, outre le cornac
+chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui
+doit servir de proie au tigre, si par hasard quelque
+malheureux rôde dans les environs, car enfin,
+disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose
+à être mangé comme un pauvre diable, et la
+divine Providence a dû créer les pauvres diables
+pour les faire manger à la place des gentlemen.</p>
+
+<p>N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher
+ami, et ne serez-vous pas bien aise vous-même
+que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck
+au tigre au lieu de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre
+tout de suite et de retourner à Bhagavapour
+par le chemin le plus court. Si je dois servir
+de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera
+pas, je l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais
+que veut dire ceci?»</p>
+
+<p>Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient
+des signes d'une violente frayeur. Bientôt
+même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en étaient
+plus maîtres.</p>
+
+<p>«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près
+d'ici dans le jungle une chose que nous ne voyons
+pas encore, mais qui doit être fort dangereuse, à
+en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous
+prêt, capitaine, et regardez autour de
+vous.»</p>
+
+<p>Au même instant les chevaux se cabrèrent avec
+violence, plusieurs cavaliers de l'escorte furent
+jetés par terre, et les éléphants prirent la fuite,
+malgré tous les efforts de leurs conducteurs.</p>
+
+<p>C'est Louison qui était cause de tout ce désordre.
+Elle arrivait au grand galop, franchissant les fossés,
+les haies, les broussailles, avec la vitesse
+d'une locomotive lancée à toute vapeur.</p>
+
+<p>A cette vue chacun mit la main à ses armes,
+mais Corcoran rassura tout le monde:</p>
+
+<p>«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère
+Louison.... C'est vous, mademoiselle, ajouta-t-il
+en la regardant d'un air qu'il voulait rendre sévère,
+que venez-vous faire ici?»</p>
+
+<p>Louison ne répondit pas, mais remua la queue
+d'une manière très-significative.</p>
+
+<p>«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au
+palais.... mademoiselle voulait chasser le rhinocéros....
+Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas ces
+manières si familières quand on est en faute....
+n'est-ce pas?... oui, je le lis dans vos yeux...
+Voyons, venez avec moi, suivez la chasse, soyez
+sage, et tâchez de n'effrayer personne.»</p>
+
+<p>Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable,
+Louison ne tarda pas à se faire pardonner
+son arrivée subite, et devint en peu de temps l'amie
+intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens,
+ou du moins personne n'osa lui témoigner le plaisir
+qu'on aurait eu d'apprendre qu'elle était enfermée
+dans une bonne et solide cage, à quinze
+cents lieues marines de Bhagavapour.</p>
+
+<p>Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent
+qu'on avait retrouvé la piste du rhinocéros, et qu'il
+allait déboucher bientôt par un sentier à l'entrée
+duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et
+entre autres Holkar et le capitaine Corcoran.</p>
+
+<p>En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi
+par les traqueurs qui jetaient des pierres sans
+lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces pierres, si
+grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son
+épaisse cuirasse, comme des boulettes de mie de
+pain sur le casque d'un carabinier. Il s'avançait au
+petit trot sans paraître ému ou intimidé par le
+nombre de ses adversaires.</p>
+
+<p>«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici.
+Le seul endroit où vous puissiez le blesser est l'oeil
+ou l'oreille, et vous ne pouvez le frapper que par
+côté, car de face il est partout à couvert.»</p>
+
+<p>Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge
+générale de coups de fusil se fit entendre. Plus de
+soixante balles frappèrent à la fois le corps de l'animal
+sans entamer sa peau. Corcoran seul avait
+réservé son feu, et bien lui en prit.</p>
+
+<p>Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette
+attaque, leva la tête, et se précipitant avec une
+promptitude et une roideur épouvantables, alla
+frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.</p>
+
+<p>Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela
+et essaya de saisir son ennemi avec sa trompe pour
+l'enlever de terre et le briser contre un arbre ou
+un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune
+prise, et, d'un second coup de corne qui pénétra
+jusqu'au coeur, il renversa l'éléphant, qui tomba
+lourdement à terre comme un chêne déraciné.</p>
+
+<p>En même temps le rhinocéros se dégagea de son
+adversaire et s'élança pour frapper Corcoran, qui
+venait d'être renversé comme sa monture.</p>
+
+<p>La situation du capitaine était terrible. Les plus
+braves chasseurs n'osaient s'approcher, lui-même
+avait le pied engagé dans les harnais de l'éléphant
+et ne pouvait se tenir debout.</p>
+
+<p>«A moi, Louison!» cria-t-il.</p>
+
+<p>Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet
+appel. Elle suivait la chasse en amateur, et semblait
+venue seulement pour juger des coups. Mais
+dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami,
+elle s'élança d'un bond, tourna autour du rhinocéros,
+le saisit par les oreilles et le maintint presque
+immobile malgré tous ses efforts.</p>
+
+<p>Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se
+dégager et se trouva debout en face de son ennemi.</p>
+
+<p>«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien....
+c'est cela.... attends, laisse-moi chercher l'endroit
+vulnérable.... Ah! le voici.»</p>
+
+<p>En même temps, il plaça le bout du canon de sa
+carabine dans l'oreille du rhinocéros et fit feu.
+L'animal, blessé à mort, eut une convulsion suprême,
+fit un effort qui rejeta Louison à quinze
+pas de là, sur les épaules de l'un des chasseurs,
+et tomba roide mort.</p>
+
+<p>«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les
+bonheurs, et je donnerais la moitié de mes États
+pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle,
+aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour
+aujourd'hui la chasse est terminée. Demain nous
+vous trouverons peut-être quelque chose de meilleur....
+En route.»</p>
+
+<p>On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot,
+et l'on reprit le chemin de Bhagavapour.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Louison recevait les remercîments
+de son maître et témoignait par ses bonds
+la joie qu'elle avait eue de le sauver.</p>
+
+<p>Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y
+attendait. Chacun semblait avoir le pressentiment
+de quelque grand malheur. Corcoran, sans le dire,
+se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar
+se reprochait encore davantage de l'avoir proposée
+et tous deux craignaient pour Sita.</p>
+
+<p>Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour,
+du haut d'une colline d'où l'on voyait la
+vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut une
+épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on
+entendit un bruit confus, lointain et sourd, où dominaient
+le tonnerre de l'artillerie, la fusillade et
+les cris des femmes et des enfants.</p>
+
+<p>«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous
+et voyez-vous? Bhagavapour brûle ou a été prise
+d'assaut.»</p>
+
+<p>A cette vue, Holkar pâlit.</p>
+
+<p>«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»</p>
+
+<p>En même temps il enfonça ses éperons dans le
+ventre de son cheval et partit au grand galop.
+Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le reste
+de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura
+fort loin en arrière.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent
+interroger un officier.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est
+passé. Le feu s'est déclaré dans cinq ou six endroits
+à la fois, et jusque dans le palais de Votre Altesse,
+mais....»</p>
+
+<p>Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.</p>
+
+<p>«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des
+deux, il s'élança avec plus de furie que jamais dans
+cette direction. Sans dire un mot, Corcoran le
+suivait, et Louison courait à côté d'eux.</p>
+
+<p>Tout était en désordre dans le palais. Sur les
+marches du grand escalier on voyait de larges
+flaques de sang répandu. Des cadavres étaient
+étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs
+d'Holkar étaient morts.</p>
+
+<p>A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.</p>
+
+<p>«Hélas! dit-il, où est Sita?»</p>
+
+<p>Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de
+poignard dans la poitrine, mais le coup n'était
+pas mortel.</p>
+
+<p>«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda
+Holkar d'une voix éclatante.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites
+grâce à votre esclave. Ils l'ont enlevée!</p>
+
+<p>&mdash;On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de
+chien, tu n'as rien fait pour la sauver! malheureux!
+Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle, mais parle donc!</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences
+dans le palais. La princesse a été saisie
+par des hommes embusqués qui ont poignardé la
+plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée
+malgré ses cris et ses pleurs dans un bateau tout
+prêt. Ils l'ont transportée sur la rive opposée du
+fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et
+tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle
+direction, car ils avaient eu la précaution d'amarrer
+à l'autre rive toutes les barques, de sorte qu'on
+n'a pas pu les poursuivre.»</p>
+
+<p>Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus
+rien; mais Corcoran, quoique vivement ébranlé
+par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux moyens
+de reprendre Sita.</p>
+
+<p>«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous
+avons aperçue au-dessus de Bhagavapour?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces
+bandits, pour assurer le succès de leur crime,
+avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de
+la ville; mais on l'a bientôt éteint.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage
+chercher des barques sur la rive opposée, et nous
+nous mettrons à la poursuite des ravisseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur capitaine, le mal est encore plus
+grand que vous ne croyez, dit Ali. Nous venons
+d'apprendre en même temps que l'avant-garde de
+l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement
+ce qui donne à ce misérable Rao l'audace
+de venir nous braver jusque dans Bhagavapour.
+Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie
+dans les environs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar
+désespéré, qu'ils prennent ma ville, mon
+trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie,
+qui seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout
+perdu.»</p>
+
+<p>Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:</p>
+
+<p>«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez
+courage. Votre fille est enlevée; mais elle n'est ni
+morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons, je
+vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle
+pas restée près d'elle?... ce n'est pas elle qu'on
+aurait poignardée, effrayée ou corrompue comme
+ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver
+est arrivé.... Holkar, je vous quitte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me quittez! Et dans quel moment!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste
+soupçon. Je vais poursuivre le misérable Rao, le
+prendre et de ma propre main le pendre au premier
+arbre du chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par
+l'espérance de retrouver sa fille, et je vais partir
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger
+les recherches et pour tenir tête aux Anglais
+qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien ne retient,
+je vais chercher Sita et vous la ramener, je
+l'espère.... Allons, Louison, ma chère, c'est par
+ta faute que nous l'avons perdue; c'est à toi de
+la retrouver.... Va, cherche...»</p>
+
+<p>En même temps il prit le voile de Sita, encore
+tout parfumé des senteurs de l'iris, et le fit flairer
+à la tigresse.</p>
+
+<p>«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit
+Corcoran, cherche!»</p>
+
+<p>En même temps des bateliers qui s'étaient jetés
+à la nage ramenèrent le bateau même dans lequel
+on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison s'embarqua
+avec son maître, un cheval et deux bateliers.</p>
+
+<p>Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah,
+prit terre avec Louison et lui présenta de nouveau
+le voile de Sita. Ce second appel fait à l'intelligence
+de la tigresse fut parfaitement entendu, et
+sans hésiter elle s'engagea dans un sentier peu
+fréquenté qui aboutissait à une vaste clairière où
+il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué
+le sol, de reconnaître le passage d'une troupe
+nombreuse de cavaliers.</p>
+
+<p>De là, elle prit une route assez large et assez
+bien entretenue. Corcoran suivait toujours la tigresse
+au grand trot de son cheval.</p>
+
+<p>A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau
+de la robe de Sita qui s'était sans doute accroché
+au buisson, et le désigna d'un coup d'oeil
+aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre,
+ramassa le précieux débris, le plaça sur son coeur,
+et continua sa route.</p>
+
+<p>Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers
+qui s'avançaient de son côté, et il espéra retrouver
+tout de suite Sita et son ravisseur. Mais il
+s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment
+de cavalerie anglaise qui battait la campagne.</p>
+
+<p>Corcoran fit signe à Louison de rester immobile
+et s'avança à la rencontre des nouveaux venus.</p>
+
+<p>«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.</p>
+
+<p>&mdash;Ami! répondit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.</p>
+
+<p>Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux
+et aux favoris roux, aux épaules larges, qui
+avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un vigoureux
+boxeur et d'un bon joueur de cricket.</p>
+
+<p>«Je suis Français, dit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ici?» demanda l'officier.</p>
+
+<p>Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut
+pas au Breton, qui répondit sèchement:</p>
+
+<p>«Je me promène.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas.
+Nous sommes en pays ennemi, et j'ai droit de
+savoir qui vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien,
+je suis venu chercher ici le fameux manuscrit des
+lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit être
+caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous
+m'indiquer où il est?»</p>
+
+<p>L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant
+si Corcoran parlait sérieusement ou se moquait
+de lui.</p>
+
+<p>«Vous avez sans doute des papiers qui attestent
+votre identité? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson,
+directeur de la Compagnie des Indes et
+président de la <i>Geographical, colonial, orographical,
+and photographical Society</i>, et que vous devez connaître
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir
+ma commission de lieutenant dans l'armée
+des Indes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre
+de recommandation que ce gentleman...</p>
+
+<p>&mdash;Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce baronnet,&mdash;si cela vous plaît davantage,&mdash;m'a
+donnée pour le gouverneur général de
+Calcutta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Bhagavapour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien,
+est-il prêt à se soumettre? est-il prêt à se battre?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez
+mieux que moi quand vous serez plus près de
+Bhagavapour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais a-t-il au moins une armée nombreuse
+et bien disciplinée?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant,
+messieurs, voulez-vous, je vous prie, me
+laisser continuer ma route?</p>
+
+<p>&mdash;Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous
+dit que vous n'êtes pas un espion d'Holkar?»</p>
+
+<p>Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne
+seul avec moi, peut-être seriez-vous plus poli.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne
+m'inquiète pas d'être poli, mais de faire mon
+devoir. Suivez-nous au quartier général.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le
+Breton.</p>
+
+<p>Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de
+voir où l'on avait transporté Sita était d'aller au
+quartier général de l'armée anglaise, où certainement
+Rao avait dû chercher un asile.</p>
+
+<p>«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre
+d'amener un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les
+amis qu'il vous plaira amener.»</p>
+
+<p>Corcoran siffla; au même instant Louison parut.
+Voir Corcoran, se précipiter et le rejoindre fut
+l'affaire d'un instant. Les chevaux de l'escadron,
+saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent
+pour échapper à leurs cavaliers et courir à
+travers la plaine.</p>
+
+<p>Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs
+chevaux, mais retenus par l'honneur militaire,
+ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la
+fuite.</p>
+
+<p>Cependant ils firent assez bonne contenance.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un
+peu forte.... Où avez-vous choisi cet ami-là?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le
+Breton. Vous autres, Anglais, qui croyez connaître
+tous les genres de sport, vous courez après les
+chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes
+les bêtes de la création.... moi, je préfère les tigres....
+chacun son goût.... Est-ce que vous auriez
+peur d'un pareil compagnon, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman
+anglais n'a peur de rien; mais je me demande
+si la société d'un tigre est bien convenable pour
+un gentleman.</p>
+
+<p>&mdash;Louison se fait peut-être en ce moment la
+même question, dit à son tour Corcoran, et se demande
+si la société d'un gentleman anglais est
+bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement
+les choses. Monsieur le lieutenant,
+quel est votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais
+d'un ton rogue et gourmé.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, continua Corcoran. Attention,
+Louison! Je vous présente le très-honorable John
+Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la
+reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de
+ne mettre sur lui ni la dent ni la griffe, excepté
+dans le cas de légitime défense....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt
+terminé cette inconvenante comédie!</p>
+
+<p>&mdash;Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran
+sans s'émouvoir, j'ai l'honneur de présenter
+miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant,
+capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai
+manqué de respect envers votre uniforme, je suis
+votre homme et tout prêt à vous en rendre raison
+ici même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons
+cela plus tard.... En route, et suivez-nous.»</p>
+
+<p>Le voyage ne fut pas long.</p>
+
+<p>A un quart de lieue de là se trouvait le camp
+anglais, au bord d'une petite rivière qui se jette
+un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les chevaux,
+les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui
+accompagne une armée dans l'Inde étaient groupés
+dans un désordre pittoresque.</p>
+
+<p>John Robarts, accompagné de Corcoran et de
+Louison, entra dans la tente du colonel Barclay.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>Conversation émouvante de Louison et du capitaine<br>
+Corcoran avec le colonel Barclay.</h3>
+
+
+<p>Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les
+fonctions de brigadier général, était l'un des plus
+braves officiers de toute l'armée des Indes. Il
+avait gagné fort péniblement tous ses grades, et
+n'avait jamais cessé, soit en paix, soit en guerre,
+d'être employé dans les missions les plus difficiles.
+Tantôt commandant un régiment sur la frontière,
+tantôt surveillant, avec le titre de résident,
+les démarches, le gouvernement et les préparatifs
+des princes tributaires de la Compagnie comme
+Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il
+connaissait à fond tous les ressorts de la politique
+anglaise dans l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou
+fils ou neveu d'aucun des directeurs de la Compagnie,
+il ne recevait que les missions rebutantes
+ou périlleuses.</p>
+
+<p>C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer
+Holkar.</p>
+
+<p>S'il réussissait, on tenait tout prêt un général
+de parade, bien apparenté, qui devait venir prendre
+le commandement de l'armée et recueillir le
+fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel,
+une mauvaise humeur continuelle et un juste
+ressentiment contre les favoris de la très-haute
+et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne
+l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement
+tous ses devoirs militaires.</p>
+
+<p>Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le
+vieux Barclay se retourna et dit:</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait une capture importante, colonel.
+C'est un Français, qui est, je crois, l'espion
+d'Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Faites entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Faites entrer aussi les autres et
+mettez deux factionnaires à la porte de la tente.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, colonel....</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que je vous dis, et ne répliquez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut
+pas entendre mes explications, c'est son affaire.»</p>
+
+<p>Et faisant signe à Corcoran:</p>
+
+<p>«Entrez!» dit-il.</p>
+
+<p>Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur
+un geste, alla se coucher à ses pieds. Elle était
+cachée par la table qui séparait Corcoran du colonel
+Barclay.</p>
+
+<p>Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir
+et de ne pas entendre Corcoran. Par suite de cette
+affectation, il ne s'aperçut pas de la présence de
+Louison.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant
+que le colonel ne lui parlait pas et ne lui disait
+pas de s'asseoir, s'assit sans y être invité, prit un
+livre sur la table et feignit de lire avec attention.</p>
+
+<p>Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était
+pas de ceux qu'on intimide aisément, et se retournant
+vers lui:</p>
+
+<p>«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève.</p>
+
+<p>&mdash;Français.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Votre profession?</p>
+
+<p>&mdash;Marin et savant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous savant?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche le manuscrit des lois de Manou
+pour le compte de l'Académie des sciences de
+Lyon.</p>
+
+<p>&mdash;Où alliez-vous quand on vous a rencontré?</p>
+
+<p>&mdash;A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand
+a enlevée à son père.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une Indienne ou une Anglaise?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.</p>
+
+<p>Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil
+défiant.</p>
+
+<p>«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton
+ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier
+qui vous recommande?»</p>
+
+<p>Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.</p>
+
+<p>«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je
+vois que vous êtes un gentleman. Vous pouvez
+rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est
+dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux
+heures à peine. C'est un otage précieux pour
+nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun
+mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond,
+d'ailleurs, Rao lui-même la respecte, car il doit
+l'épouser, c'est le prix de son concours....</p>
+
+<p>&mdash;Dites plutôt de son infâme trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux
+mots.... Et maintenant, monsieur Corcoran, si
+vous voulez voir vous-même la belle Sita et annoncer
+à son père qu'elle est saine et sauve et
+dans des mains loyales, je ne m'y oppose pas. Je
+vais la faire appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'osais pas vous le demander, colonel, et
+je vous remercie de me l'avoir offert.»</p>
+
+<p>Le colonel frappa sur un gong. John Robarts
+parut aussitôt. Il attendait avec impatience et curiosité
+la fin de l'entretien. Il fut très-surpris de
+voir Corcoran paisiblement assis près de la table,
+en face du colonel, et Louison entre les deux, cachée
+au colonel par le tapis qui recouvrait la table.</p>
+
+<p>«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita,
+et amenez-la ici avec tous les égards qu'un gentleman
+anglais doit à une dame de la plus haute
+naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait
+prévenir Barclay de la présence de Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?»
+dit Barclay avec un flegme hautain.</p>
+
+<p>Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse.</p>
+
+<p>«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah,
+monsieur? demanda Barclay du ton d'un
+touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est
+un pays enchanteur. On y trouve des sites mille
+fois plus beaux que dans les Alpes ou dans les
+Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur,
+car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que
+les pierres des montagnes et les espions qui me
+rendaient compte de toutes les actions d'Holkar....
+Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui
+de recevoir, d'analyser, de classer et d'apprécier
+des rapports de police. Si vous êtes un peu géologue
+comme moi.... Êtes-vous géologue?&mdash;Non.&mdash;Tant
+pis.... La géologie, c'est ma passion favorite....
+Ah! si vous aviez été géologue, quelles
+bonnes parties nous aurions faites ensemble dans
+huit jours, car il ne me faudra pas plus de huit
+jours pour renverser Holkar. Cela vous contrarie
+peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est
+bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur,
+que vous me ferez l'honneur de dîner aujourd'hui
+avec moi.»</p>
+
+<p>Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette
+invitation.</p>
+
+<p>«Bon! Vous craignez de faire un mauvais
+dîner.... Je vois ce que c'est.... Mais rassurez-vous...
+Nous avons d'excellent vin de France, et
+des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre,
+et tout ce que le globe terrestre produit de délicat
+et d'exquis pour le plaisir des gentlemen....
+Allons, est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir
+accepter une offre si cordiale, mais je suis
+pressé de rassurer Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y
+pensez pas! Je vous tiens; je vous garde. Vous
+écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je
+vais vous laisser retourner dans le camp ennemi
+après que vous avez vu le mien?... Je vous rendrai
+la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda
+Corcoran, qui commençait à s'indigner
+d'être traité en prisonnier de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel,
+eh bien, vous n'y rentrerez jamais, c'est
+moi qui vous le dis, quand l'Académie des sciences
+de Lyon et toutes les académies qui sont sous
+le soleil devraient renoncer à lire le manuscrit
+des lois de Manou....</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit
+des nations!</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il?» demanda Barclay.</p>
+
+<p>Au même instant Sita parut, et sa présence
+apaisa la querelle, qui commençait à devenir
+très-vive.</p>
+
+<p>«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec
+des yeux pleins de joie, je savais bien que vous
+viendriez me chercher jusqu'ici!»</p>
+
+<p>Cette première parole remplit d'une joie immense
+le coeur du capitaine Corcoran. C'est donc
+sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle
+attendait son salut!</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer.
+D'ailleurs Corcoran craignait à tout moment que
+l'entrée de Robarts ou de quelque autre importun
+de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet
+de délivrance qu'il venait de combiner.</p>
+
+<p>«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre
+la liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse, dit Barclay.</p>
+
+<p>&mdash;Vous gardez contre toute justice la princesse
+Sita, enlevée à son père par un coquin dont vous
+voulez faire son mari?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un
+air hautain, et il avança la main pour frapper sur
+le gong.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant,
+qu'il en soit ce que le ciel aura décidé.»</p>
+
+<p>Et avant que Barclay eût pu appeler personne,
+Corcoran saisit le gong, le mit hors de portée,
+tira de sa poche un revolver, et couchant en joue
+le colonel, il s'écria:</p>
+
+<p>«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.»</p>
+
+<p>Barclay se croisa les bras d'un air de mépris.</p>
+
+<p>«Ai-je affaire à un assassin? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez,
+je serai tué, et, dans ce cas, c'est moi qui serai
+l'assassiné et vous qui serez l'assassin. Ce sont
+deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité,
+si vous voulez....</p>
+
+<p>&mdash;Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec
+un homme que j'ai reçu en gentleman, presque
+en ami, et qui m'en récompense en menaçant de
+m'assassiner.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh
+bien, ne faisons aucun traité, aussi bien n'en ai-je
+pas besoin. Debout, Louison!»</p>
+
+<p>A ces mots, la tigresse se leva et se montra
+pour la première fois aux yeux étonnés de Barclay.
+Mais l'étonnement fit bientôt place à la frayeur.</p>
+
+<p>«Louison, continua Corcoran, tu vois bien
+monsieur le colonel.... S'il fait un pas hors de la
+tente avant que la princesse et moi nous soyons
+en selle, je te le livre.»</p>
+
+<p>La menace de Corcoran était fort sérieuse et
+Barclay le voyait bien. Il se décida à capituler.</p>
+
+<p>«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos
+deux meilleurs chevaux. Nous monterons à cheval,
+la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé
+les limites du camp, je sifflerai. A ce signal,
+la tigresse viendra me rejoindre, et alors vous
+serez libre de lancer sur nous toute votre cavalerie,
+y compris M. le lieutenant John Robarts, du
+25e de hussards, avec qui j'ai un petit compte à
+régler. Est-ce une affaire convenue?</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, dit Barclay.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne comptez pas manquer impunément à
+la foi jurée, ajouta Corcoran, car Louison, qui est
+plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en
+apercevrait tout de suite et vous étranglerait en
+un clin d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous
+pouvez avoir confiance dans l'honneur d'un gentleman
+anglais.»</p>
+
+<p>Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à
+Robarts de faire seller, brider et amener deux
+beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita se
+mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut
+d'adieu qu'ils lui firent, et attendit patiemment
+que le coup de sifflet eût retenti.</p>
+
+<p>Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait
+des bonds prodigieux et qui épouvantait tout le
+camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il
+cria:</p>
+
+<p>«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera
+cet homme et cette femme vivants!»</p>
+
+<p>A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous
+les cavaliers se hâtèrent de brider leurs chevaux,
+sans prendre la peine de les seller, de peur de
+perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient
+déjà sur la trace des fugitifs et semblaient
+avoir des ailes.</p>
+
+<p>Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son
+cheval comme les autres, hasarda cette remarque
+séditieuse:</p>
+
+<p>«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il
+laissés fuir, s'il tenait tant à les reprendre?»</p>
+
+<p>A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur
+des arrêts d'un mois.</p>
+
+<p>C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise,
+c'est aux subordonnés de se taire. Il est toujours
+dangereux d'avoir plus d'esprit que son chef.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>Au galop! Au galop! Hurrah!</h3>
+
+
+<p>Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise
+partait au galop, à la poursuite de Corcoran et de
+la belle Sita, le capitaine galopait aussi sur la
+route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille
+d'Holkar et l'intrépide Louison.</p>
+
+<p>Tous trois fort bien montés, les deux premiers
+sur les meilleurs chevaux du colonel Barclay, et
+Louison sur ses pattes, franchissaient avec la vitesse
+d'un train express les plaines, les collines, les
+vallées, et commençaient déjà à espérer d'échapper
+à leurs ennemis, lorsqu'un obstacle terrible, imprévu
+et presque insurmontable se dressa sur
+leur route.</p>
+
+<p>Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de
+cinq ou six habits rouges qui venaient à cheval
+au-devant de lui.</p>
+
+<p>C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté
+le camp pour aller chasser, et qui revenaient tranquillement,
+suivis d'une trentaine de serviteurs
+indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier
+et de provisions.</p>
+
+<p>A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison
+s'assit gravement sur ses pattes de derrière,
+toute prête à délibérer, puisqu'on assemblait le
+conseil.</p>
+
+<p>Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul;
+il aurait hardiment tenté l'aventure et passé au
+travers de cette petite troupe avec Louison; mais
+il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie
+ou la liberté de Sita.</p>
+
+<p>Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait
+mieux fait de rechercher, comme on l'en avait
+prié, le manuscrit des lois de Manou que de se
+mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause
+paraissait tout à fait désespérée; mais il rejeta
+bientôt cette réflexion comme indigne de lui.</p>
+
+<p>Cependant Sita le regardait avec une terrible
+anxiété.</p>
+
+<p>«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, dit Sita.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou
+par ruse. J'essayerai de la ruse, mais si les Anglais
+s'en aperçoivent, il faudra en tuer trois ou quatre
+ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel,
+je ne crains que de ne plus voir mon père et de
+retomber dans les mains de cet infâme Rao.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes
+sauvés. Mettez votre cheval au petit trot, sans affectation.
+Cela lui donnera le temps de souffler...,
+et tenez-vous prête.... Quand je dirai: <i>Brahma et
+Vishnou!</i> il faudra piquer des deux. Louison et
+moi nous ferons l'arrière-garde.»</p>
+
+<p>Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée
+assez large arrosée par le Hanouvéry, ruisseau
+profond qui va rejoindre la Nerbuddah.</p>
+
+<p>Les deux pentes de la vallée sont couvertes de
+jungles et de gros palmiers où se cache tout le
+gros gibier de l'Inde,&mdash;les tigres y compris. Aussi
+n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de
+s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à
+tout moment se rencontrer nez à mufle avec les
+plus redoutables de tous les carnassiers, sans parler
+de ces terribles serpents dont le poison est
+foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.</p>
+
+<p>Cependant les officiers anglais s'avançaient au
+petit trot, d'un air nonchalant, comme des gens
+qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à poursuivre.
+Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de
+la Havane, et commentaient paisiblement les articles
+du <i>Times</i>.</p>
+
+<p>Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui
+avait l'habit et la mine flegmatique d'un <i>civilian</i>,
+c'est-à-dire d'un employé civil de la Compagnie
+des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté
+de Sita.</p>
+
+<p>Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés,
+mais comme ils étaient Anglais et <i>sportsmen</i>, ils
+comprirent bien vite ce genre d'excentricité, et
+l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.</p>
+
+<p>«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il
+à Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua le Breton.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre?
+Les lettres de Londres devaient arriver à midi.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais.
+Est-ce toujours lady Suzan Carpeth qui tient
+la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle
+cédé la place à lady Margaret Cranmouth?</p>
+
+<p>&mdash;A vous dire le vrai,&mdash;répliqua le Breton,
+qui ne voulut pas, de peur d'exciter des soupçons,
+paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady
+Margaret,&mdash;je crains que miss Belinda Charters
+ne l'emporte bientôt sur ces deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda
+Charters! quelle est cette beauté nouvelle dont je
+n'ai jamais entendu parler?</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas
+étonnant. M. William Charters est un gentleman
+qui a amassé en Australie, dans le commerce de
+la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou
+quatre-vingt millions de francs et qui....</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-quinze ou quatre-vingt millions!
+s'écria le gentleman bavard et curieux. C'est une
+jolie somme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que
+miss Belinda Charters, qui d'ailleurs est la beauté
+même, ne manque pas de soupirants! Au revoir,
+messieurs...»</p>
+
+<p>Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque
+le gentleman le rappela.</p>
+
+<p>«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion;
+mais je dois vous avertir que vous êtes
+en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup
+en suivant cette route.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de cet avis, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne,
+et vous pourriez être enlevé par eux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»</p>
+
+<p>Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais,
+qui paraissait décidé à ne pas le lâcher
+avant le coucher du soleil, essaya encore de le
+retenir.</p>
+
+<p>«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au
+service de la Compagnie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»</p>
+
+<p>Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa
+selle, persuadé qu'un homme qui va de l'Europe
+dans l'Inde pour son seul plaisir devait être un
+fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou
+un membre influent de la Chambre des communes.</p>
+
+<p>Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran
+l'interrompit. Il entendait derrière lui le bruit des
+cavaliers qui le poursuivaient et qui allaient l'atteindre.</p>
+
+<p>«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez
+bien de vous offrir un cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua
+Corcoran impatienté.</p>
+
+<p>La conversation avait lieu en anglais, et le Breton
+connaissait fort bien cette langue; malheureusement,
+l'ennui de se voir arrêté par un bavard
+et de perdre des moments si précieux lui fit oublier
+son rôle, et il prononça ces dernières paroles
+en français.</p>
+
+<p>«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes
+Français, monsieur, et non pas Anglais! Que
+faites-vous sur cette route, et à cette heure?</p>
+
+<p>Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un
+coup d'oeil sur Sita pour l'avertir de se tenir prête
+pour la fuite.</p>
+
+<p>Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens
+qui suivaient l'escorte et qui conduisaient les chariots
+anglais. Corcoran regarda du même côté et
+s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille
+d'Holkar échangeaient, sans mot dire, des signes
+d'intelligence.</p>
+
+<p>En regardant l'Indien avec plus d'attention, il
+reconnut Sougriva, ce brahmine qui avait été envoyé
+à Holkar par Tantia Topee.</p>
+
+<p>Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour
+réfléchir, car les dix officiers anglais l'entourèrent,
+et celui qui avait déjà parlé, ajouta:</p>
+
+<p>«Monsieur, en attendant que votre présence
+dans le pays d'Holkar soit expliquée, vous êtes
+notre prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire,
+messieurs. Place donc, ou je vous tue!»</p>
+
+<p>En même temps il tira de sa poche un revolver
+et l'arma en un clin d'oeil.</p>
+
+<p>Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver,
+et tous deux allaient faire feu à bout portant,
+lorsqu'un incident inattendu décida la victoire.</p>
+
+<p>Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait,
+Louison comprit qu'on allait se battre. Elle bondit
+brusquement sur la croupe du cheval de l'Anglais,
+qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand
+bonheur pour celui-ci et pour notre ami Corcoran,
+car à la distance où les deux adversaires
+étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient
+de sauter ensemble, comme les bouchons de deux
+bouteilles de vin de Champagne.</p>
+
+<p>Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet,
+mais la balle, détournée de son but par le bond
+prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un
+autre gentleman qui s'était avancé pour saisir
+Corcoran.</p>
+
+<p>«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.</p>
+
+<p>A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son
+cheval, qui partit lancé comme une flèche. Corcoran
+la suivit en écartant rudement de la main un
+Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant
+ses deux amis en fuite, s'élança sur leurs traces.
+A peine eut-on le temps de tirer sur eux cinq ou
+six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval
+de Corcoran.</p>
+
+<p>Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le
+chariot et qui étaient armés comme leurs maîtres,
+pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran, soit
+pour le faire prisonnier.</p>
+
+<p>Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient
+obéir, fit faire aux chariots une manoeuvre
+assez singulière, qui retarda pendant trois
+ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il
+feignit de vouloir détourner le chariot qui occupait
+la tête de la colonne, et, dans son empressement,
+il le fit verser en travers du chemin.</p>
+
+<p>Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient
+obéi à un mot d'ordre, quittèrent leurs chariots
+et vinrent se grouper autour de celui qui était renversé,
+remplissant l'étroit passage, enchevêtrant
+leurs chariots et leurs chevaux de trait l'un dans
+l'autre, et forçant les Anglais à s'arrêter devant
+ce mur vivant d'hommes et d'animaux.</p>
+
+<p>Au même instant arrivaient les cavaliers partis
+du camp pour courir à la poursuite des fugitifs.
+En tête galopait le bouillant John Robarts.</p>
+
+<p>«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.</p>
+
+<p>&mdash;Quel capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde!
+Barclay est dans une colère épouvantable. Il s'est
+laissé jouer comme un enfant, mais il n'en veut pas
+convenir, et il a promis dix mille livres sterling
+à celui qui lui ramènera le capitaine Corcoran et
+la fille d'Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était
+la fille d'Holkar et nous ne l'avons pas deviné! Je
+l'avais prise, à demi cachée sous son voile, pour
+une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde
+en compagnie de son futur mari.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! En route! dit l'impatient
+Robarts. Mille guinées à celui qui arrivera le premier.»</p>
+
+<p>À ces mots, une ardeur magique s'empara de
+tous les coeurs. A coups de fouet, on força les Indiens
+de ranger le long du chemin leurs attelages
+disloqués, et l'on courut au triple galop sur les
+traces des fugitifs.</p>
+
+<p>Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des
+tropiques, et la poursuite était d'autant plus vive
+qu'elle ne pouvait pas durer très longtemps.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>A l'assaut! A l'assaut!</h3>
+
+
+<p>De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.</p>
+
+<p>Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte
+curiosité de l'Anglais qui lui avait fait perdre un
+temps si précieux.</p>
+
+<p>Cependant il espérait que l'approche de la nuit,
+l'éloignement du camp anglais, et quelque accident
+heureux, peut-être la rencontre de l'avant-garde
+d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner
+Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être
+obligé de fuir.</p>
+
+<p>«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle
+honte! Que dirait mon père s'il me voyait! Pauvre
+père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans lui
+proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de
+quelque autre divertissement semblable à ceux qui
+réjouissent ces gentlemen!... Et moi, je galope
+devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre
+ce maudit bavard à la cravate et de le jeter dans
+le fossé, comme j'en avais envie et comme c'était
+mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser croire
+que j'étais un <i>goddam</i> comme lui! c'est à se briser
+la tête contre la muraille.»</p>
+
+<p>Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup
+que son cheval faiblissait, que le galop se ralentissait
+et, malgré les coups d'éperon, se changeait
+en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte
+était couverte de sang. Son cheval avait reçu une
+balle dans le flanc.</p>
+
+<p>Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du
+Breton.</p>
+
+<p>Il se hâta de mettre pied à terre.</p>
+
+<p>«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment
+de faire halte? Les Anglais sont sur nos
+traces.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est
+blessé par la décharge que ces lâches coquins ont
+faite sur nous il y a un instant.... Sita, si vous
+voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera
+et vous défendra....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»</p>
+
+<p>Corcoran parut frappé de cette réflexion.</p>
+
+<p>«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est
+déjà tard. Je ne crains rien pour vous sans doute,
+mais je ne répondrais pas de votre cheval, ou
+peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans
+le voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit Sita en descendant de cheval,
+je reste avec vous; quel que soit le sort qui vous
+attend, nous le partagerons ensemble....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche
+toutes les difficultés! Qu'ils viennent, maintenant,
+tous les Anglais, et John Robarts, et Barclay, et
+les colonels, et les capitaines, et les majors, et
+tous les habits rouges de la création!»</p>
+
+<p>En même temps, il chercha dans les fontes des
+selles des deux chevaux, et trouva deux revolvers
+tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture était
+le troisième, et Corcoran avait des cartouches
+dans ses poches.</p>
+
+<p>«Nous avons des armes et des munitions, dit-il,
+pour trente ou quarante coups de feu, et comme
+je compte bien ne tirer que de près et à coup sûr,
+je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita;
+et toi, Louison, va devant comme un éclaireur, et
+regarde s'il n'y a pas quelque ennemi caché dans
+le jungle.»</p>
+
+<p>Le plan de Corcoran était très-simple. De la route
+où il était, il apercevait à quelque distance une
+petite pagode indienne abandonnée, à laquelle paraissait
+aboutir un sentier assez large tracé dans
+le jungle. C'est là qu'il voulait chercher un asile.
+Entrer dans la pagode, en refermer la porte sur
+eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui
+se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer
+des meurtrières à travers la porte, ce fut pour les
+fugitifs l'affaire d'un instant.</p>
+
+<p>Louison regardait ces préparatifs avec étonnement.
+Elle était même un peu mécontente. Cela se
+comprend; elle adorait le grand air, les prairies
+les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait
+pas à être enfermée, et surtout elle ne comprenait
+pas qu'on prît tant de peine pour s'enfermer
+soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui
+expliquer les raisons de sa conduite.</p>
+
+<p>«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas
+temps de vous livrer à vos caprices et de courir
+les champs, suivant votre détestable habitude....
+si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous
+ne serions pas, vous et moi, à l'heure qu'il est,
+enfermés sans souper dans une méchante pagode
+où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait
+le mal, ma chérie.... il faut le réparer d'une façon
+éclatante. Donc, attention!... tenez-vous derrière
+cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman
+essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»</p>
+
+<p>Ayant donné ces ordres, que Louison promit
+d'exécuter ponctuellement, du moins on pouvait
+le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière
+affectueuse dont elle remuait la queue et
+entr'ouvrait ses lèvres, Corcoran se retourna vers
+Sita pour l'encourager.</p>
+
+<p>«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer,
+capitaine, dit-elle en lui tendant la main. Ce n'est
+pas pour ma vie que je crains..., c'est pour vous,
+qui allez donner la vôtre avec tant de générosité,
+et pour mon père qui ne survivrait pas, je le sais,
+au désespoir de me voir entre les mains des Anglais.
+Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de
+fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas
+reprise vivante par ces barbares aux cheveux roux.
+Ou je serai libre avec vous, ou je mourrai.»</p>
+
+<p>Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui
+contenait un de ces poisons subtils dont l'Inde
+est remplie.</p>
+
+<p>«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude
+et du déshonneur d'épouser ce traître Rao.»</p>
+
+<p>Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit
+un bruit léger comme le sifflement du <i>cobra
+capello</i>, ce terrible serpent de l'Inde. Il se leva
+brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.</p>
+
+<p>À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un
+bruit de feuilles froissées.</p>
+
+<p>«Qu'est cela! dit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita,
+je reconnais ce signal.»</p>
+
+<p>En effet, après un court instant, une voix
+d'homme chanta doucement ces vers du Ramayanâ,
+par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita
+la Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:</p>
+
+<p>«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et
+douée de toutes les vertus; elle est appelée Sita,
+et je la réserve comme une digne récompense à
+la force. Très-souvent, des rois sont venus me la
+demander en mariage, et j'ai répondu à ces
+princes: Sa main est destinée en prix à la plus
+grande vigueur....»</p>
+
+<p>Sita se leva alors, et récita, comme une réponse
+à la question qui lui venait du dehors, les belles
+paroles que la Vidéhaine adresse dans le poëme
+de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la
+perfidie de Kékegi, ce héros invincible fut envoyé
+en exil et privé du trône:</p>
+
+<p>«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent
+aux pétales du lotus, pourquoi ne vois-je pas le
+chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage,
+qui égale en splendeur le disque plein de l'astre
+des nuits?...»</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez,
+je suis Sougriva!»</p>
+
+<p>Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre,
+et quand l'Indou, s'accrochant aux saillies
+du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le robuste
+Breton l'enleva comme une plume, et le déposa
+dans l'intérieur de la pagode.</p>
+
+<p>A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la
+fille d'Holkar.</p>
+
+<p>«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;A cinq cents pas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ils nous cherchent toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ont retrouvé nos traces?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez
+s'est abattu, frappé d'une balle. Ils en ont
+conclu que vous deviez être dans le voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, qu'as-tu fait?»</p>
+
+<p>L'Indou se mit à rire silencieusement.</p>
+
+<p>«J'ai fait verser en travers de la route le chariot
+que je conduisais. Les autres coolies en ont
+fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»</p>
+
+<p>Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva
+était ensanglantée.</p>
+
+<p>«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou.
+Quand il a vu le chariot verser, il m'a donné un
+coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh! oui,
+je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!</p>
+
+<p>&mdash;Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera
+la récompense que tu as si bien méritée....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance
+pour tous les trésors du prince Holkar....
+Mais elle est proche, je le sais.»</p>
+
+<p>Et comme il voyait quelque doute dans le regard
+de Corcoran:</p>
+
+<p>«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres,
+puisque vous êtes l'ami d'Holkar. Avant trois mois
+il n'y aura plus un Anglais dans l'Inde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien
+des prophéties, et celle-là n'est pas plus sûre que
+toutes les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes
+de l'Inde ont fait serment d'exterminer les Anglais,
+et que le massacre a dû commencer il y a cinq
+jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Je suis le messager de confiance
+de Nana-Sahib, le rajah de Bithoor.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard, répliqua l'Indou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu
+faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais
+partout où je pourrai nuire aux Anglais. Je ne
+voudrais pas que Robarts mourût d'une autre
+main que la mienne....»</p>
+
+<p>A ces mots, il s'interrompit tout à coup.</p>
+
+<p>«J'entends le bruit des chevaux qui trottent
+dans le sentier, dit-il, c'est la cavalerie anglaise
+qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut sera rude.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma
+première affaire.... Toi, charge les armes, et
+vous, Sita, invoquez pour nous la protection de
+Brahma.»</p>
+
+<p>Quelques instants après, cinquante ou soixante
+cavaliers entourèrent la pagode et apprêtèrent leurs
+armes en silence. Tous les autres étaient retournés
+au camp.</p>
+
+<p>Robarts, qui commandait le détachement, s'avança
+et dit d'une voix forte:</p>
+
+<p>«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je
+libre avec la fille d'Holkar?</p>
+
+<p>&mdash;Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre
+pouvoir.... allez-vous nous dicter des conditions?
+Rendez-vous et vous aurez la vie sauve, voilà tout
+ce que je puis vous promettre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous
+plaira. Je ferai de mon mieux. Et maintenant,
+commencez!»</p>
+
+<p>A ce signal, les Anglais mirent pied à terre,
+attachèrent leurs chevaux à des arbres et se préparèrent
+à enfoncer la porte de la pagode avec les
+crosses de leurs carabines.</p>
+
+<p>Au premier coup de crosse, la porte trembla et
+chancela sur ses gonds.</p>
+
+<p>«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit
+fait suivant votre plaisir!</p>
+
+<p>En même temps, il tira un premier coup de revolver
+par la fenêtre laissée entr'ouverte.</p>
+
+<p>Un Anglais tomba, frappé mortellement.</p>
+
+<p>Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce
+fut un grand bonheur pour lui, car à peine l'eut-on
+aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze ou
+vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.</p>
+
+<p>«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre
+aux moineaux. Voici comment il faut viser.»</p>
+
+<p>Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.</p>
+
+<p>A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent
+par une seconde décharge, qui fit aussi peu de
+mal à Corcoran que la première.</p>
+
+<p>«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que
+casser des vitres. N'allez-vous pas essayer quelque
+chose de plus sérieux?»</p>
+
+<p>C'était bien l'intention des Anglais.</p>
+
+<p>Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre
+la porte et la fenêtre de la pagode, cinq ou six
+cavaliers étaient allés chercher un tronc d'arbre
+dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.</p>
+
+<p>«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.</p>
+
+<p>Il se tourna vers Sougriva et lui dit:</p>
+
+<p>«La porte va être enfoncée; c'est clair. On
+donnera l'assaut.... Personne ne sait ce qui peut
+arriver. Emmène Sita dans quelque coin de la
+pagode à l'abri des balles.»</p>
+
+<p>Sita, pleine d'admiration pour le courage de
+Corcoran, voulait rester à côté de lui, mais Sougriva
+l'emmena malgré elle et la cacha dans une
+encoignure.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Louison ne disait rien.</p>
+
+<p>L'intelligente bête devinait tous les désirs et
+toutes les pensées de Corcoran. Elle savait qu'on
+lui avait confié la garde de la fenêtre, et rien
+n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste,
+suivant sa consigne, elle se taisait, et restait couchée
+à plat ventre, les pattes étendues, réfléchissant
+et attendant.</p>
+
+<p>Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté
+fut dirigé à grand renfort de bras contre la porte
+de la pagode. Dès le premier coup, la porte faillit
+s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé
+et laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au
+passage d'un homme.</p>
+
+<p>Corcoran vit que le danger pressait, et laissant
+à Louison le soin de garder la fenêtre, il se précipita
+vers la brèche. Il était temps, car déjà un
+Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses
+épaules dans l'ouverture. Heureusement, le passage
+était encore un peu étroit.</p>
+
+<p>Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut
+tirer sur lui un coup de carabine, mais il était
+tellement gêné par les battants de la porte, qu'il
+n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran,
+au contraire, libre et maître de ses mouvements,
+appuya le canon de son revolver sur le
+crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.</p>
+
+<p>Puis, comme il n'avait guère de munitions, il
+attira de son côté le cadavre de l'Anglais, lui prit
+sa giberne, ses cartouches, sa carabine, et, renfort
+plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont
+il avait grand besoin.</p>
+
+<p>Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour
+refermer la brèche et attendit.</p>
+
+<p>Cependant les assiégeants s'impatientaient.</p>
+
+<p>Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une
+résistance aussi sérieuse; ils avaient déjà deux
+morts et un blessé, et ils craignaient de faire des
+pertes plus considérables.</p>
+
+<p>«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla
+un lieutenant.</p>
+
+<p>Heureusement, John Robarts n'entendait pas de
+cette oreille.</p>
+
+<p>«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille
+livres sterling si on lui ramène vivante la fille
+d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner si elle
+périt.... Allons! encore un effort, mes garçons!
+Est-ce qu'un Français tiendrait en échec la vieille
+Angleterre?... Si vous n'entrez point par la porte,
+entrez au moins par la fenêtre!»</p>
+
+<p>On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la
+troupe continuait à tirailler au travers de la porte,
+l'autre moitié se précipita vers la fenêtre, qui était
+à douze pieds du sol.</p>
+
+<p>Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle
+à un sergent, celui-ci mit la main sur le bord de
+la fenêtre, s'enleva à la force des poignets et d'un
+élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.</p>
+
+<p>A cette vue, ses camarades crièrent:</p>
+
+<p>«Hurrah!»</p>
+
+<p>Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier
+à son tour, car à peine avait-il ouvert la bouche,
+lorsque Louison se dressa debout sur ses pattes
+de derrière, appuya ses pattes de devant sur le
+bord de la fenêtre, saisit avec les dents le cou du
+malheureux sergent, le brisa et le rejeta sur ses
+camarades épouvantés.</p>
+
+<p>Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit
+de la tigresse refroidit singulièrement l'ardeur des
+cavaliers.</p>
+
+<p>«Après tout, dit un officier, que faisons-nous
+là? Nous devrions être au camp. Si Barclay a laissé
+échapper la fille d'Holkar, c'est à lui de réparer sa
+faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes
+là cinquante, occupés à canarder un gentleman
+que nous ne connaissons pas, qui ne nous avait
+fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si
+nous consentions à le laisser tranquille. Franchement,
+cela n'a pas le sens commun.</p>
+
+<p>&mdash;Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit
+John Robarts, et Barclay doit avoir ses raisons. Je
+ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse.
+Nous prendrons la fille d'Holkar et son chevalier
+aussi aisément et bien plus commodément demain
+qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement
+bonne garde, la main sur nos armes; soupons
+et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il
+sera bientôt forcé de se rendre.»</p>
+
+<p>Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait
+la délibération, était inquiet de l'avenir.</p>
+
+<p>Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode,
+mais sans la perdre de vue, poser des sentinelles
+de distance en distance et s'asseoir pour souper,
+car les coolies indous les avaient suivis à distance
+avec des chariots et venaient de déballer l'argenterie,
+les pâtés de venaison, les viandes froides et
+les bouteilles de claret.</p>
+
+<p>Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et
+lui tordait les entrailles, car il avait à peine déjeuné
+le matin, et la journée avait été remplie de
+tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une
+minute pour penser au dîner.</p>
+
+<p>Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude
+qu'il avait pour sa chère Sita, élevée jusqu'ici
+dans le luxe et l'abondance d'un palais, et qui se
+trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la
+fatigue et de la faim.</p>
+
+<p>Un sujet d'alarme encore plus redoutable était
+Louison.</p>
+
+<p>Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais
+son appétit était encore plus grand que son dévouement.</p>
+
+<p>Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il
+pas, suivant les physiologistes, le maître et le
+souverain de la nature entière? Peut-on reprocher
+à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation,
+de ne pas être maîtresse de ses passions et de
+son appétit, quand on voit tous les jours de très-grands
+princes, élevés avec soin par de savants
+gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse
+des philosophes, manquer d'une façon éclatante à
+tous les préceptes de la morale et de la philosophie!</p>
+
+<p>Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de
+l'avenir. Il voyait les yeux de Louison se tourner
+avec convoitise sur le malheureux Sougriva et il
+craignait un accident irréparable.</p>
+
+<p>Cependant il n'avait guère que le choix des victimes,
+car Louison voulait souper à tout prix; elle
+s'agitait, elle bondissait sans motif et sans but apparent.
+Évidemment, elle avait faim.</p>
+
+<p>Enfin Corcoran prit son parti.</p>
+
+<p>«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe
+d'un Anglais que de ne pas souper du tout ou de
+souper de mon malheureux ami Sougriva.»</p>
+
+<p>Sur cette pensée, il appela l'Indou.</p>
+
+<p>«As-tu faim? demanda Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des vivres?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu souper?»</p>
+
+<p>Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes
+où est le souper. Eh bien, regarde.»</p>
+
+<p>Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà
+étaient assis sur des tapis et qui avaient commencé
+à manger.</p>
+
+<p>«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir.
+Elle saisira une sentinelle. L'autre criera. On
+courra aux armes. Tu te glisseras adroitement
+dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et
+tu l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible.
+Comprends-tu maintenant? Moi, si c'est nécessaire,
+je ferai une sortie les armes à la main pour
+protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....</p>
+
+<p>&mdash;C'est décidé,» dit le brahmine.</p>
+
+<p>Louison reçut à son tour ses instructions, que
+Corcoran lui donna à voix basse, plus par gestes
+que par paroles.</p>
+
+<p>Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle
+devina tout de suite le but de sa sortie; elle se
+coula joyeusement par la porte entre-bâillée, et
+fut suivi de Sougriva.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+
+
+
+<p>Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et
+se fiant d'ailleurs au nombre, n'étaient pas sur
+leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune, qui
+s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces
+mouvements.</p>
+
+<p>Le factionnaire qui veillait devant la porte de
+la pagode, était à dix pas environ de l'ouverture.
+En deux bonds, Louison sauta sur lui, le désarma
+d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses
+dents.</p>
+
+<p>A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous
+les Anglais prirent leurs armes et se mirent à
+chercher l'ennemi. La vue de Louison fit reculer
+un instant les plus braves. Mais pendant ce temps,
+Sougriva, qui était presque nu, suivant la coutume
+des Indous, profitait du désordre et de l'obscurité,
+se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin, se
+hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques
+bouteilles de vin, et revenait sans avoir été vu.</p>
+
+<p>Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais,
+Corcoran tira par la fenêtre deux coups de
+revolver qui n'atteignirent personne. On lui répondit
+par une décharge de quarante coups de carabine.
+Les balles s'aplatirent sur le mur de la pagode.
+Aussitôt Sougriva traversa en courant l'espace
+de cinquante pas environ qui le séparait de la
+porte, et se glissa à travers l'ouverture avec son
+butin.</p>
+
+<p>La sortie avait admirablement réussi, mais Louison
+ne voulait pas rentrer. C'est en vain que le capitaine
+faisait entendre son sifflement habituel;
+Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher
+prise.</p>
+
+<p>Les autres Anglais firent sur elle une décharge
+générale, mais à distance et dans l'obscurité; car
+aucun d'eux ne voulait se hasarder la nuit à tirer
+à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran
+frémit. Outre la tendresse réciproque qui l'unissait
+à Louison, c'est d'elle surtout qu'il attendait
+son salut.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>Sortie des assiégés.</h3>
+
+
+<p>Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison
+avait poussé un rugissement sourd en recevant la
+décharge et s'était aplatie le ventre contre terre.
+Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de
+l'être pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran
+regardait par la fenêtre et ne distinguait
+rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas
+fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode,
+à cinq ou six pas l'un de l'autre, ils rechargeaient
+leurs carabines, tout prêts à faire feu de
+nouveau.</p>
+
+<p>Tout à coup un cri de détresse retentit dans le
+silence de la nuit. Louison, rampant dans les ténèbres,
+avait forcé la ligne des chasseurs, renversé
+l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant
+ses dents au plus profond de la cuisse de l'Anglais,
+le rapportait à sa gueule vers la pagode.</p>
+
+<p>Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit
+lâcher prise à Louison, sur qui personne n'osait
+tirer, de peur de blesser ou de tuer l'homme
+qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant
+au malheureux sa liberté.</p>
+
+<p>Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible
+à la générosité du vainqueur, car il avait
+la cuisse broyée par les dents de la tigresse, et il
+était évanoui.</p>
+
+<p>«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé
+de sa carabine, de son revolver et de ses munitions,
+vous pouvez venir reprendre votre ami. Il n'est que
+blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Chien de Français! cria John Robarts, qui
+envoya aussitôt chercher le blessé par deux de ses
+compagnons et le fit transporter en sûreté, chien
+de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes
+d'un gentleman?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran,
+pourquoi êtes-vous cinquante ou soixante contre
+moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand
+je ne demande qu'à vivre en paix avec vous et avec
+la terre entière?»</p>
+
+<p>Tout en parlant il réparait la brèche faite à la
+porte, et entassait, avec le secours de Sougriva,
+tout ce qui pouvait servir à former une barricade.</p>
+
+<p>«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin
+de ces hérétiques est bon.... C'est du claret....
+Remercions Brahma et Wichnou.... Je craignais
+que ce ne fût une bouteille de <i>pale ale</i> de la fabrique
+de M. Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est
+excellent.... mangez, Sita.... Et toi, Sougriva, ne
+ménage rien. Demain matin nous serons tués ou
+délivrés....</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons
+bonne espérance.... je viens de faire une découverte.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, en cherchant une planche
+pour boucher cette maudite brèche qu'ils ont faite
+à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais le pied
+sur une trappe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire
+à quelque souterrain, et le souterrain a peut-être
+une issue sur la campagne. Dans ce cas, nous
+sommes sauvés.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non.
+Tu vois bien que la pauvre enfant est à bout de
+forces et hors d'état de marcher....</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, si je trouve le souterrain comme
+j'ai trouvé la trappe, et si ce souterrain aboutit,
+comme je l'espère, en rase campagne, Holkar sera
+averti dès le milieu de la nuit.»</p>
+
+<p>Corcoran se leva aussitôt.</p>
+
+<p>Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe,
+qu'il souleva avec beaucoup de peine, derrière
+l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier de
+trente marches.</p>
+
+<p>«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je
+veille.»</p>
+
+<p>Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet
+et il parvint à allumer un des cierges de l'autel.
+Sougriva le prit et descendit avec précaution. Au
+bout de quelques minutes il revint.</p>
+
+<p>«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor
+aboutit à une grille, à cent pas d'ici, derrière
+le bivouac des Anglais. Je suis sûr maintenant d'arriver
+à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas
+sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est
+tranquille, la matinée sera orageuse, et dis à Holkar
+de se hâter.</p>
+
+<p>&mdash;Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père,
+Holkar, que sa fille est sous la garde du plus brave
+et du plus généreux des hommes. Et vous, capitaine,
+dormez un instant, c'est à moi de veiller sur
+nous....»</p>
+
+<p>Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme
+de coupe et partit.</p>
+
+<p>Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit
+près d'elle et lui dit:</p>
+
+<p>«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du
+bonheur que je goûte ce soir près de vous....</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il
+me semble que j'ai toujours vécu ainsi, et que ma
+vie passée, si paisible et si douce, n'était qu'un
+rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu
+peur. J'ai cru qu'on voulait me tuer. J'ai cru que
+je me tuerais moi-même pour échapper à cet infâme
+Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant
+dans le camp anglais, et j'en ai été sûre quand j'ai
+vu avec quel courage et quel sang-froid vous aviez
+bravé tous les dangers.»</p>
+
+<p>Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves.</p>
+
+<p>«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il
+vaut mieux passer la nuit dans cette pagode en
+causant paisiblement de Brahma, de Siva et de
+Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs
+carabines), que de chercher sottement le propre
+manuscrit du seigneur Manou, le plus sage des
+Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie
+des sciences de Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au
+monde que de sauver les belles princesses ou de
+donner sa vie pour elles.»</p>
+
+<p>Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le
+danger ne paraissait pas d'ailleurs très-grand, à
+cause de la fatigue des Anglais.</p>
+
+<p>Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était
+d'un oeil, comme les chats, ses cousins germains;
+et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait les plus
+petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin,
+à défaut de ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au
+moindre son.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille,
+et que Sita elle-même succombait à la fatigue,
+Corcoran s'étendit sur une natte et dormit jusqu'au
+jour.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>Donnez-moi cet Anglais.&mdash;Que veux-tu en faire?<br>
+Le pendre.&mdash;Bien volontiers.</h3>
+
+
+<p>Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur
+tout le monde dormait, excepté Louison et
+deux factionnaires, Sougriva, suivant toujours le
+corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on
+ne voyait point de serrure.</p>
+
+<p>Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait
+sortir, et enfin, à force de tâtonner, il poussa
+du pied une petite statuette qui représentait
+Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers
+sur ses épaules.</p>
+
+<p>La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même,
+et la grille s'ouvrit. Aussitôt Sougriva
+éteignit son cierge, referma sans bruit la grille,
+se glissa dans les broussailles et disparut pendant
+quelques instants.</p>
+
+<p>Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour
+du bivouac des Anglais qui dormaient négligemment,
+se fiant à la vigilance des deux factionnaires.</p>
+
+<p>En rampant comme un serpent dans les jungles,
+il fut aperçu par l'un des coolies indiens. Celui-ci
+allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit, avec
+deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.</p>
+
+<p>Aussitôt l'autre garda le silence.</p>
+
+<p>Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour
+remplir son message, et John Robarts pour lui
+couper la tête.</p>
+
+<p>Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement
+près du bivouac à demi éteint, au milieu de
+dix ou douze autres gentlemen dont les bras et
+les jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque
+façon.</p>
+
+<p>Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait
+tué, toute la troupe se serait éveillée et sa mission
+aurait été manquée. Il consentit donc, pour
+le moment, à prendre patience, se promettant
+bien d'ailleurs de retrouver John Robarts un jour
+ou l'autre.</p>
+
+<p>Puis il détacha avec précaution un des chevaux
+qui étaient entravés, lui remit sa bride, accrochée
+négligemment à un arbre voisin, et pour empêcher
+le bruit, lui enveloppa les pieds avec des
+morceaux d'une couverture de feutre qui se trouva
+là par hasard. Ensuite il s'éloigna lentement du
+bivouac en tenant son cheval par la bride.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait
+pas de vue, s'approcha de lui et lui dit à voix
+basse:</p>
+
+<p>«Quel jour?</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt! répondit Sougriva.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Au camp d'Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je te suive?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin
+de toi, je t'avertirai. La grande nouvelle arrivera
+avant une semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.</p>
+
+<p>Là-dessus il retourna à son poste, se coucha
+tranquillement près de ses camarades, et Sougriva,
+se mettant en selle, partit au pas d'abord,
+puis au petit trot, puis, quand il crut être assez
+loin des Anglais, au grand galop, se dirigeant vers
+Bhagavapour.</p>
+
+<p>Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la
+route, et ne rencontra même personne.</p>
+
+<p>Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar
+et les Anglais, tous les habitants des villages
+situés entre le camp anglais et Bhagavapour avaient
+abandonné leurs maisons de peur du pillage, du
+meurtre, de l'incendie et de tous les autres exploits
+qui assaisonnent habituellement la guerre
+et marquent le passage des héros.</p>
+
+<p>Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes,
+on l'interrogea avec curiosité.</p>
+
+<p>«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»</p>
+
+<p>On le conduisit au palais.</p>
+
+<p>Le malheureux prince était à demi couché sur
+un tapis, mais il ne dormait pas. Depuis l'enlèvement
+de sa fille il n'avait eu qu'une seule pensée,
+et dans son désespoir il avait failli se poignarder
+lui-même; mais le désir de la vengeance le soutenait
+encore.</p>
+
+<p>«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie.
+Quel nouveau malheur viens-tu m'annoncer?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi.
+Je suis Sougriva, l'ami de Tantia-Topee
+et le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!....
+Et d'où viens-tu, Sougriva?</p>
+
+<p>&mdash;Du camp anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé
+par la colère. Où sont-ils? que font-ils? C'est à eux
+que je dois la perte de ma fille, de ma pauvre Sita!»</p>
+
+<p>De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay,
+ou de cet infâme Rao?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour
+le moment. Ce brave Français, votre hôte, l'a retrouvée
+et l'a prise sous sa garde.»</p>
+
+<p>En même temps Sougriva fit en peu de mots le
+récit de la fuite de Corcoran et de Sita.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir,
+dit-il en terminant. Demain matin les Anglais
+peuvent recevoir du renfort, et alors il faudrait
+livrer une véritable bataille dont le succès
+est incertain.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»</p>
+
+<p>Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte,
+entra sur-le-champ.</p>
+
+<p>«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle
+pour la cavalerie. Qu'avant une demi-heure tout
+le monde soit prêt à partir.»</p>
+
+<p>En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette
+retentit dans les rues de la ville. Les cavaliers
+se rassemblèrent, et l'on se hâta de harnacher
+l'éléphant favori d'Holkar.</p>
+
+<p>«C'est celui sur lequel elle aimait à monter,
+dit le malheureux père.... Toi, Sougriva, prends
+un cheval et sers-nous de guide.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange
+du service que je vous rends, vous m'accorderez
+une grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Dix! cent! mille! la moitié de mes États si
+tu me fais retrouver ma fille! s'écria Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition.
+Ce que je veux, c'est la vie du lieutenant John
+Robarts.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux sauver ce Feringhee?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage,
+le sauver! Que je sois à jamais privé de la
+vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un Anglais!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le
+donne, et dix autres avec lui.»</p>
+
+<p>En même temps, pendant qu'on achevait les
+préparatifs du départ, il fit quelques questions à
+Sougriva sur la force et la position de l'armée
+anglaise.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier
+au soir, je sortis de Bhagavapour afin de rendre
+visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai des amis
+et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit
+d'un mendiant, aucun des habits rouges ne s'occupa
+de moi. On me laissa tranquillement errer
+dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou.
+C'est alors que je pus parler à plusieurs cipayes,
+dont l'un est sergent et affilié à notre conspiration.
+Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils
+haïssent et méprisent ces maudits Anglais!... Tout
+en eux est horrible! Leurs blasphèmes, leur voracité,
+leur habitude de manger des mets consacrés,
+leur impiété, les sermons de leurs prêtres,
+la brutalité des chefs, la sévérité de la discipline....
+Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font fouetter
+des brahmines, des hommes de haute caste,
+comme de jeunes enfants?...</p>
+
+<p>«Enfin, en quelques heures, je fus au courant
+de tout, je donnai le mot d'ordre à tout le monde,
+et j'allais partir, lorsque je vis arriver au camp
+la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître
+Rao.»</p>
+
+<p>A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.</p>
+
+<p>«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce
+misérable à mes genoux, que je pouvais le faire
+empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!»
+ajouta-t-il.</p>
+
+<p>En même temps il se mit en selle et s'élança
+au grand trot, suivi de deux régiments de cavalerie.</p>
+
+<p>Comme la distance qui séparait Bhagavapour de
+la pagode où Corcoran soutenait un siège était à
+peine de trois lieues de France, Holkar arriva un
+peu après le point du jour sur le champ de bataille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>La toilette du capitaine.</h3>
+
+
+<p>Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit
+avait éveillé tout le monde, et Corcoran le premier.</p>
+
+<p>Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla
+droit à la fenêtre où Louison était toujours étendue,
+indécise entre la veille et le sommeil, étendit
+les bras en bâillant et regarda l'horizon.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles
+seules brillaient encore d'un vif éclat avant de
+disparaître. La lune était déjà couchée.</p>
+
+<p>A quelque distance, un ruisseau, qui tombait
+en cascade dans les rochers, faisait entendre le
+seul bruit qu'il y eût alors dans tout le pays.</p>
+
+<p>Toute la nature semblait pacifique, et les hommes
+eux-mêmes, qui s'étiraient lentement les
+bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se
+battre.</p>
+
+<p>Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.</p>
+
+<p>Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix
+mille livres sterling promises par le colonel Barclay.
+Il avait quelque part, en Écosse peut-être,
+d'autres disent en Angleterre,&mdash;oui, c'est en Angleterre,
+je m'en souviens maintenant,&mdash;à trois
+lieues de Cantorbéry, une tante rousse et laide.</p>
+
+<p>Mais cette tante rousse et laide avait une fille
+blonde et jolie, la propre cousine de John Robarts,
+miss Julia, et cette cousine jouait du piano.
+Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des
+jeunes filles blondes qui jouent du piano, quelle
+félicité!</p>
+
+<p>Mais revenons à la cousine de John Robarts.
+Miss Julia chantait des chansons admirables et des
+romances sans fin, où la lune, les petits oiseaux,
+les hirondelles, les nuages, les sourires et les
+larmes jouaient le premier rôle,&mdash;tout comme
+dans nos admirables romances françaises,&mdash;ce
+qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches
+rousses de John Robarts, qui de son côté,
+pensait trois fois par semaine aux yeux bleus de
+Julia.</p>
+
+<p>De cette coïncidence des pensées naquit, comme
+on devait s'y attendre, une sympathie réciproque.</p>
+
+<p>Mais comme miss Julia était une héritière de
+quinze mille livres sterling, et comme Mme Robarts,
+tante de John, calculait fort bien, et comme elle
+savait que John n'avait pas un shelling vaillant en
+dehors du prix de son grade, mais qu'en revanche
+il devait cinq ou six cents livres sterling à son
+tailleur, son bottier, son passementier et ses
+autres fournisseurs,&mdash;John fut mis poliment à
+la porte du cottage délicieux où miss Julia passait
+ses jours en compagnie de sa mère.</p>
+
+<p>De désespoir, John demanda à passer dans
+l'Inde, espérant y faire fortune, comme Clive,
+Hasting et tous les nababs.</p>
+
+<p>Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection
+de sir Richard Barrowlinson, baronnet,
+dont nous avons déjà parlé, et l'un des directeurs
+de la compagnie.</p>
+
+<p>Mais quoique John Robarts fut très-brave, il
+n'avait pas encore trouvé l'occasion de montrer
+son courage, et il en était réduit à désirer que
+tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts,
+eût le plaisir d'éteindre l'incendie et d'égaler la
+gloire d'Arthur Wellesley, duc de Wellington. De
+là vient qu'il battait la campagne soir et matin
+avec tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer
+le trésor nécessaire pour acheter le délicieux
+cottage qu'on voit près de Cantorbéry,&mdash;Robarts
+House,&mdash;et, avec le cottage, la jeune propriétaire.</p>
+
+<p>De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur
+les traces de Corcoran et de Sita.</p>
+
+<p>Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.</p>
+
+<p>«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth!
+levez-vous! Le soleil va paraître. Barclay nous attend,
+et nous ne pouvons pas retourner au camp
+les mains vides.»</p>
+
+<p>Son ardeur finit par éveiller tout le monde.</p>
+
+<p>Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire.
+On tira des porte-manteaux toutes sortes de peignes,
+de brosses, de savons et d'objets de parfumerie,
+et l'on fit sa toilette au grand jour, sous
+les yeux de Corcoran.</p>
+
+<p>Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du
+Breton, le rendait de fort mauvaise humeur.</p>
+
+<p>«Sont-ils heureux, ces <i>goddem</i>, pensait-il, de
+pouvoir faire leur toilette comme à l'ordinaire, et
+de se tenir prêts à paraître devant les dames...
+Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté,
+sur ma parole. Mes habits sont couverts de poussière,
+mes cheveux sont entortillés l'un dans l'autre
+comme les phrases d'un roman de Balzac, et je
+dois avoir une mine hâve, pâle et fatiguée comme
+si j'avais peur ou comme si je m'ennuyais! Sita va
+s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de fusil,
+et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera
+de moi que le souvenir d'un grand malpeigné....
+Mais comment faire? comment éviter ce malheur?»</p>
+
+<p>Il la regarda quelque temps d'un air attendri.</p>
+
+<p>«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans
+doute qu'elle est dans le palais de son père, et
+qu'elle a cent esclaves à son service.... Pauvre Sita!
+qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant
+de bonheur à donner ma vie pour une femme?...
+Est-ce que je l'aime?... Bah! à quoi cela me servirait-il?...
+Allons, j'aurais mieux fait de chercher
+paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»</p>
+
+<p>Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui
+vint une idée.</p>
+
+<p>Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et
+allaient remettre leurs peignes et leurs brosses
+dans les porte-manteaux, lorsque Corcoran tira
+son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire
+de s'approcher.</p>
+
+<p>Celui-ci vint sous la fenêtre.</p>
+
+<p>«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai
+une demande importante à lui faire.»</p>
+
+<p>John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant
+tenir ses dix mille livres sterling.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez
+capituler, capitaine? Je savais bien que vous
+en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne vous
+ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement
+la porte, remettez-nous la fille d'Holkar et
+suivez-nous.... Je suis sûr que Barclay vous remettra
+en liberté en vous priant seulement de vous
+rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est
+bon diable.»</p>
+
+<p>Corcoran souriait.</p>
+
+<p>«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien
+aise de vous voir, vous et Barclay, dans ces dispositions;
+mais ce n'est pas cela dont il s'agit pour
+le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un
+clair ruisseau, des domestiques pour cirer vos
+bottes et battre vos habits. Seriez-vous assez bon
+pour me prêter....</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure
+parut plaisante, tout ce que vous voudrez.»</p>
+
+<p>Et il lui porta lui-même son nécessaire de
+voyage.</p>
+
+<p>«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un
+quart d'heure de trêve pour réfléchir et prendre
+un parti.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais....
+Et, tenez, capitaine, vous me plaisez, je ne sais
+pourquoi, car vous avez fait dévorer cette nuit par
+votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre
+Waddington.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est
+pas ma faute, si Louison en a mangé. Cette pauvre
+bête n'avait pas encore dîné.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+
+<p>&mdash;Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous
+fera aucun mal, non plus qu'à la fille d'Holkar....
+Est-ce que vous croyez que je fais la guerre aux
+femmes?... Est-ce que les Français font la guerre
+aux femmes?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons
+pas en des conversations inutiles le quart d'heure
+de trêve que vous m'avez accordé.»</p>
+
+<p>Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença
+sa toilette, qui fut assez sommaire, comme on
+pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de
+peur de surprise.</p>
+
+<p>Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya
+de l'attaquer par trahison.</p>
+
+<p>Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda
+sa montre, le délai fixé expirait. Il voulut
+du moins, avant de mourir, dire un dernier adieu
+à la fille d'Holkar.</p>
+
+<p>Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:</p>
+
+<p>«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné.
+Puis, reconnaissant la pagode et se rappelant les
+événements de la veille:</p>
+
+<p>«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux....
+j'étais à Bhagavapour, sur le trône de mon père....
+vous étiez à mes côtés....</p>
+
+<p>&mdash;Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu
+sa promesse et que votre père va venir à votre
+secours... Puisse-t-il arriver assez tôt pour vous
+délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je
+suis sûre que vous serez vainqueur.... Mon songe
+me l'a dit, et les songes ne sont pas menteurs....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous
+garderez de moi un éternel souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, dit Sita, que je vous...»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et reprit en rougissant:</p>
+
+<p>«.... Que je ne vous oublierai jamais!»</p>
+
+<p>Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à
+la fenêtre.</p>
+
+<p>Déjà Robarts s'impatientait.</p>
+
+<p>«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la
+fête va commencer. Il faut que nous soyons de
+retour au camp avant dix heures du matin, et il
+est déjà six heures.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt.» cria Corcoran.</p>
+
+<p>Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos
+pour éviter une grêle de balles qui tomba tout
+autour de lui. Les balles s'aplatirent contre le
+mur sans blesser personne.</p>
+
+<p>Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient
+forcés de se mettre à découvert, Corcoran mit Robarts
+en joue, et tira. Le coup partit: la balle fit
+un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva
+une mèche de cheveux.</p>
+
+<p>Robarts recula instinctivement et chercha un
+abri derrière l'arbre le plus voisin.</p>
+
+<p>«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il
+faut viser quand on s'en mêle, je n'ai voulu que
+trouer votre chapeau.»</p>
+
+<p>Tout à coup un incident tragique faillit mettre
+fin à l'assaut et introduire l'ennemi dans la place.</p>
+
+<p>Un des Anglais, se glissant rapidement le long
+du mur, essaya de passer par la brèche ouverte la
+veille, et comme Corcoran avait mal barricadé
+l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais
+aurait pénétré par là dans la pagode, et, suivant
+toute apparence, aurait mis fin au combat en
+frappant le Breton par derrière.</p>
+
+<p>Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière
+le battant de la porte, elle attendait l'Anglais.
+Tout à coup, d'un violent effort il poussa la barricade,
+renversa deux ou trois planches mal assujetties
+et pénétra à moitié dans la place, mais la
+tigresse le renversa d'un seul coup de patte et le
+mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le
+dernier soupir.</p>
+
+<p>Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison
+en appétit, et elle aurait peut-être sacrifié le plaisir
+de combattre au déjeuner, si un coup de sifflet
+de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste.</p>
+
+<p>Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle
+d'Holkar. Sougriva avait-il rempli sa mission?</p>
+
+<p>Avec cela, ses munitions s'épuisaient.</p>
+
+<p>Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était
+comme une cible pour quarante ou quarante-cinq
+carabines dont le feu protégeait ceux qui faisaient
+manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder
+tout entière. Les gonds étaient à demi descellés.</p>
+
+<p>Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la
+masse des assaillants cinq coups de revolver. Aux
+malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les
+coups avaient porté; mais sa position n'en devenait
+pas meilleure.</p>
+
+<p>«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne
+vous effrayez de rien.»</p>
+
+<p>Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison
+faisait l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas
+immense, et par la brèche ouverte entrèrent à la
+fois tous les assaillants.</p>
+
+<p>Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent
+Louison seule à découvert sur l'escalier. Derrière
+elle on entendait le bruit du revolver que Corcoran
+rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était tortueux
+et cachait Corcoran aux regards.</p>
+
+<p>«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur,
+c'est un nouveau siége à faire. Rendez-vous, capitaine!
+toute résistance est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Le mot impossible n'est pas français.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé.</p>
+
+<p>&mdash;Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous
+prends, moi, je vous couperai les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Apprêtez les armes!» cria Robarts.</p>
+
+<p>Les soldats obéirent.</p>
+
+<p>«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie,
+quelques marches de plus, les balles pourraient
+frapper le mur et ricocher sur vous.»</p>
+
+<p>Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi
+de Louison. De cette façon, grâce à la construction
+de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri des balles,
+et quant à un combat corps à corps dans un espace
+aussi resserré, tout l'avantage était évidemment
+pour Corcoran et Louison.</p>
+
+<p>Mais un évènement inattendu changea la face
+des affaires.</p>
+
+<p>Tout à coup un soldat anglais, qui était resté
+dehors pour empêcher la fuite de Corcoran, entra
+brusquement dans la pagode en criant:</p>
+
+<p>«Voici l'ennemi qui arrive!</p>
+
+<p>&mdash;Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel
+Barclay qui nous envoie du renfort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.»</p>
+
+<p>Effectivement on entendait le galop pesant de
+la cavalerie.</p>
+
+<p>«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà
+dix mille livres sterling jetées à l'eau, sans compter
+ce qu'Holkar nous réserve.»</p>
+
+<p>Et tout haut:</p>
+
+<p>«Hors d'ici tous! A cheval!»</p>
+
+<p>Toute la troupe se hâta d'obéir.</p>
+
+<p>«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et
+chargeons cette canaille! En avant pour la vieille
+Angleterre!»</p>
+
+<p>Puis il s'avança au grand trot dans la direction
+d'Holkar.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>Comment l'assiégeant devint l'assiégé.</h3>
+
+
+<p>Quoique les deux troupes fussent fort inégales
+en nombre, les chances du combat étaient assez
+partagées.</p>
+
+<p>Outre que la cavalerie anglaise, toute composée
+d'Européens, était fort supérieure dans les luttes
+d'homme à homme à la cavalerie d'Holkar, la disposition
+du terrain ne permettait pas à Holkar
+d'envelopper les Anglais et d'user de l'avantage
+du nombre.</p>
+
+<p>La pagode était située sur une éminence, au milieu
+d'un jungle épais, qui s'élevait fort au-dessus
+de la taille d'un homme ordinaire, et au
+travers duquel il était impossible à un cavalier
+de pénétrer.</p>
+
+<p>Trois chemins tracés à travers le jungle, aboutissaient
+à cette éminence, et ces chemins, assez
+étroits, étaient faciles à défendre. Une fois engagée
+dans ces défilés, la cavalerie d'Holkar se trouvait
+face à face avec les Anglais, et l'issue du combat
+dépendait du courage individuel plus que du nombre
+des combattants.</p>
+
+<p>Holkar frémissait de rage en voyant ces obstacles
+que la nature et la disposition du terrain lui opposaient.</p>
+
+<p>Au reste, le premier choc des deux cavaleries
+n'était pas fait pour lui donner grande confiance.
+Les Indiens soutinrent assez bien la première décharge;
+mais quand ils virent les Anglais,&mdash;John
+Robarts en tête,&mdash;s'avancer sur eux au grand trot,
+le sabre nu, et prêts à les mettre en pièces, rien
+ne put retenir les fuyards.</p>
+
+<p>Ils tournèrent bride sur le champ et revinrent
+sur la route de Bhagavapour. Là, Holkar les rallia,
+et leur montrant le petit nombre des Anglais, leur
+rendit la confiance et l'audace.</p>
+
+<p>John Robarts, emporté par son ardeur, voulut
+pousser plus loin son avantage et crut mettre ses
+ennemis en déroute; mais arrivé sur la grande
+route, à l'entrée d'une vaste plaine où Holkar pouvait
+l'envelopper sans peine, il changea de dessein
+et revint sur ses pas au petit trot.</p>
+
+<p>Holkar le poursuivit mollement.</p>
+
+<p>Sougriva s'approcha de lui.</p>
+
+<p>«Je n'entends rien, dit Holkar. Est-ce que Corcoran
+aurait péri, ou bien serait-il prisonnier avec
+ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, dit Sougriva, je vais m'en assurer.
+A coup sûr, votre fille est vivante, car les Anglais
+ont trop d'intérêt à la garder pour toucher à un
+seul cheveu de sa tête, et quant au capitaine, je
+l'ai vu à l'oeuvre, et la balle qui doit le tuer n'est
+pas encore fondue.»</p>
+
+<p>Comme il finissait de parler, on entendit une
+grande clameur poussée par les Anglais. C'était
+Corcoran qui s'échappait de la pagode, précédé
+de Louison et de la belle Sita. Le Breton faisait
+l'arrière-garde.</p>
+
+<p>En voyant les Anglais sortir de la pagode, il s'était
+bien douté de l'arrivée d'Holkar; mais comme
+il n'avait pas grande confiance dans la valeur des
+malheureux Indous, il n'espérait pas être délivré
+de vive force. Avant de rien tenter, il voulut consulter
+Sita.</p>
+
+<p>«Nous sommes à cinq cents pas de votre père,
+dit-il, voulez-vous le rejoindre à tout prix?»</p>
+
+<p>Pour toute réponse, elle se tint prête à le suivre.</p>
+
+<p>«Faites bien attention! dit Corcoran, la bataille
+est commencée, et les balles ne connaissent personne,
+je vais lancer Louison en avant dans le
+chemin de gauche qui est à peine gardé.... A la
+vue de Louison, les cinq ou six cavaliers qui sont
+là en éclaireurs s'écarteront, vous ne pouvez en
+douter.... Vous suivrez Louison, et moi je vous
+suivrai.»</p>
+
+<p>Et, en effet, profitant de la distraction des Anglais,
+dont toute l'attention était tournée du côté
+d'Holkar, tous trois traversèrent heureusement
+l'espace découvert qui les séparait du jungle,
+s'engagèrent dans les broussailles, et guidés par
+le bruit des coups de feu, rejoignirent sains et
+saufs Holkar et sa cavalerie.</p>
+
+<p>En revoyant sa fille délivrée, Holkar, plein de
+joie, la serra dans ses bras, et se tournant vers
+Corcoran:</p>
+
+<p>«Ah! capitaine, dit-il, comment ferai-je pour
+m'acquitter envers vous?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Holkar, répliqua le Breton, aussitôt
+que vous aurez quelque loisir je vous
+prierai de chercher avec moi le fameux manuscrit
+des lois de Manou que l'Académie de Lyon redemande
+à cor et à cri: mais aujourd'hui nous avons
+d'autres affaires. Si vous m'en croyez, nous allons
+faire retraite vers Bhagavapour. L'armée anglaise
+doit être en marche, à l'heure qu'il est, sous le
+commandement du colonel Barclay; il ne faudrait
+pas beaucoup de temps à un officier plus actif pour
+nous couper la retraite..... Partez, et partez
+vite!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? demanda Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, c'est autre chose.... Si vous voulez
+me laisser un de vos deux régiments, je vous
+promets d'enfermer John Robarts dans la pagode
+et de l'enfumer comme un renard. Ah! il voulait
+me fusiller, ce gentleman! Eh bien, je vais, moi,
+lui apprendre à vivre.»</p>
+
+<p>Cette idée plut beaucoup à Holkar.</p>
+
+<p>«Capitaine, dit-il à Corcoran, c'est à vous d'accompagner
+Sita, et à moi de couper la gorge à
+John Robarts!</p>
+
+<p>&mdash;En toute autre occasion, j'accompagnerais Sita
+avec plaisir; mais aujourd'hui, je n'en ferai rien....
+Robarts m'a provoqué, je suis tout à Robarts!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Holkar, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, ajouta Corcoran, envoyez des éclaireurs
+au-devant des Anglais, afin d'être prévenu
+de leur arrivée.»</p>
+
+<p>Et, en effet, Sougriva fut chargé, avec une trentaine
+de cavaliers, de surveiller les mouvements
+de l'ennemi:</p>
+
+<p>«Maintenant, dit Corcoran, que Sita monte dans
+son palanquin, et que l'éléphant soit retenu sous
+bonne garde, hors de la portée des balles, et en
+avant sur ce maudit Robarts!»</p>
+
+<p>Animés par l'exemple d'Holkar et du capitaine
+qui marchaient au premier rang, les Indous s'avancèrent
+assez fièrement à la rencontre de l'ennemi.
+Celui-ci, de son côté, fit retraite.</p>
+
+<p>John Robarts, dès l'arrivée d'Holkar, avait
+envoyé un soldat qui devait rejoindre le colonel
+Barclay et l'avertir du danger de son lieutenant.</p>
+
+<p>Dès qu'il vit que Corcoran s'était échappé, il
+devina que sa position allait devenir très-critique.
+Aussi, sans attendre d'y être forcé, John Robarts
+chercha un asile dans la pagode qui avait servi
+de forteresse à Corcoran.</p>
+
+<p>Il répara tant bien que mal les brèches que sa
+propre troupe avait faites. Il releva et referma la
+porte, entassant des meubles de toute espèce pour
+la barricader.</p>
+
+<p>Quand les soldats d'Holkar parurent, quarante-trois
+carabines anglaises se montrèrent à travers
+les meurtrières et firent une décharge générale.
+Il y eut quelques morts et dix blessés parmi les
+Indous, et ce début fâcheux refroidit un peu leur
+ardeur.</p>
+
+<p>«Je promets mille roupies, dit Holkar, au premier
+qui mettra le pied dans la pagode.»</p>
+
+<p>Mais cette offre ne tenta personne. Les malheureux
+Indous se voyaient exposés, sans abri, à
+un feu terrible. Au contraire, l'ennemi était à
+couvert.</p>
+
+<p>«Voyons, dit Corcoran à Holkar, il faut donner
+l'exemple, car ces pauvres diables ont une peur
+terrible d'aller voir Brahma et Wichnou face à
+face.»</p>
+
+<p>Il mit pied à terre, et, suivi d'une vingtaine
+d'hommes, alla ramasser le tronc d'arbre qui
+avait déjà servi aux Anglais contre lui. Il le poussa
+comme un bélier contre la porte de la pagode, qui
+céda du coup et fut à demi renversée sur la barricade
+qui la soutenait par derrière.</p>
+
+<p>A cette vue, les Indous poussèrent un cri de
+joie; mais cette joie fut courte, car les carabines
+anglaises s'abaissèrent de nouveau dans la direction
+des assaillants, et cette fois à une si courte
+distance, que les plus braves s'arrêtèrent n'osant
+franchir cette redoutable brèche.</p>
+
+<p>Corcoran, qui vit leur hésitation, se hâta de
+commander le feu; mais une double décharge
+enveloppa les combattants d'un nuage de fumée.
+Cinq Anglais étaient renversés, morts ou mourants.
+Dix ou douze Indous avaient eu le même
+sort. Le reste, découragé par ce mauvais succès,
+inclinait visiblement vers la retraite. Holkar lui-même
+paraissait indécis.</p>
+
+<p>«Ah! pensa le Breton en soupirant, si j'avais
+seulement avec moi deux ou trois bons matelots
+du <i>Fils de la Tempête</i>, comme nous monterions
+tout de suite à l'abordage! mais avec ces poules
+mouillées, il n'y a rien à faire. Encore, dit-il à
+Holkar, si vous aviez amené un canon!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répliqua Holkar, si nous mettions le
+feu à la pagode? Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais aimé, dit Corcoran, oui, j'aurais
+aimé à prendre vivant ce gentleman mal élevé qui
+voulait me faire fusiller.... Enfin! puisqu'il n'y a
+pas moyen de faire autrement, grillons-le.»</p>
+
+<p>Aussitôt les Indous se hâtèrent de couper les
+herbes sèches du jungle et de les entasser tout
+autour de la pagode. Mais, au moment où l'un
+d'eux y mettait le feu, on entendit quelques coups
+de fusil dans le lointain.</p>
+
+<p>A ce bruit, Corcoran et Holkar prêtèrent l'oreille.</p>
+
+<p>«Laissez là ces Anglais et votre vengeance, dit
+le Breton, et reprenons au grand trot le chemin
+de Bhagavapour; ces coups de feu doivent venir
+de l'avant-garde de Barclay.»</p>
+
+<p>Au même instant Holkar donna ordre de tourner
+bride, de revenir sur la grande route, de se former
+en bataille et d'attendre là les événements.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>Comment Louison s'étendit à la manière des chats
+sur le dos du puissant Scindiah, aux pieds de la
+belle Sita.</h3>
+
+
+<p>Sougriva ne tarda guère à paraître, chaudement
+poursuivi par l'avant-garde du colonel Barclay.</p>
+
+<p>Celui-ci, qui déjà levait son camp pour marcher
+sur Bhagavapour, avait appris avec un étonnement
+mêlé d'indignation le danger qui menaçait
+Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie
+pour venir au secours de son lieutenant.</p>
+
+<p>Sougriva, en essayant de résister à la charge
+impétueuse des Anglais, avait perdu la moitié de
+sa troupe, et regagnait Holkar à grand'peine, car
+les Anglais ne lui laissaient aucun repos.</p>
+
+<p>Cependant, à la vue des deux régiments d'Holkar
+disposés en ordre de bataille et paraissant les
+attendre de pied ferme, l'élan de la cavalerie anglaise
+se ralentit.</p>
+
+<p>A l'ordonnance et à la fermeté des cavaliers
+d'Holkar, le colonel Barclay reconnut sans peine
+que le commandement devait être entre les mains
+d'un officier plus exercé ou plus habile que le
+dernier des Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions
+pour déborder l'aile droite des Indous, tourner
+leur centre et les prendre entre deux feux. Si son
+projet réussissait, Holkar, coupé de Bhagavapour,
+sa capitale et sa forteresse principale, serait mis
+en déroute, et ce seul coup pouvait terminer la
+guerre; chose d'autant plus importante pour le
+colonel Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de
+lui enlever le fruit de sa victoire, et de donner à
+un autre la gloire d'une expédition si prompte et
+si bien menée. De son côté, Corcoran réfléchissait
+profondément. Il voyait sans peine que, excepté
+lui et peut-être Sougriva, personne n'était en état
+de commander les troupes d'Holkar. Le vieux
+prince n'avait jamais été un grand guerrier, bien
+qu'il fût brave. Il manquait de ce sang froid que
+donne la nature ou l'habitude des batailles. De
+plus, il était troublé par l'idée du danger où sa
+fille allait retomber par son imprudence, à lui
+Holkar; enfin il avait la plus grande confiance
+dans son ami Corcoran.</p>
+
+<p>«Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait
+une faute très-grave: vous en assiégeant cette
+maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le
+ciel confonde), et moi en vous laissant faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous excusez pas, répondit Holkar; c'est
+moi qui suis un vieux fou de risquer la liberté de
+ma fille et mon trône pour le plaisir de brûler
+quarante ou cinquante Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne
+parlons jamais du passé, pensons à l'avenir. Rien
+n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir ferme.
+Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement
+de la droite. Vous aurez en face la cavalerie des
+cipayes, parmi lesquels Sougriva a des amis qui
+l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde
+pour moi la gauche, où je vois que le colonel Barclay
+veut porter tout son effort, car c'est là qu'il
+a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous
+laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si
+vous êtes tourné, ne vous effrayez pas, et ne
+lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite est
+assurée.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma fille? dit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle
+fasse lentement sa retraite sur Bhagavapour sous
+la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous
+de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise,
+mais de faire bonne contenance et de regagner
+Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions trop
+longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait
+le temps d'arriver, et nous serions enveloppés et
+taillés en pièces. Demain, avec toutes nos forces,
+nous pourrons présenter la bataille à forces égales,
+et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons,
+Holkar, quand on s'est mis dans le danger par sa
+faute il faut en sortir par un coup de vigueur.
+Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que
+votre aïeul Rama aurait avalé dix mille Anglais
+comme un oeuf à la coque.»</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà
+montée sur son éléphant:</p>
+
+<p>«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison.
+Aujourd'hui elle connaît ses devoirs et saura les
+remplir comme il faut. Louison! voici votre maîtresse....
+Vous lui devez respect, amour, fidélité,
+obéissance.... Si vous y manquez un seul jour,
+notre amitié est rompue....»</p>
+
+<p>Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage
+de Louison. Il regardait de travers la tigresse
+et l'écartait avec sa trompe. Louison, qui
+n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter.
+Corcoran jugea nécessaire de la calmer.</p>
+
+<p>«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités
+seront connues de tout le monde aussi bien que
+de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant)
+vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire
+connaissance.»</p>
+
+<p>De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire
+sur son favori Scindiah, le força de contracter
+alliance avec la tigresse, et même fit monter celle-ci
+dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds
+de la princesse en se pelotonnant joyeusement et
+mollement comme un chat angora. De temps en
+temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme
+pour regarder Sita, et paraissait jaloux de la faveur
+dont jouissait Louison.</p>
+
+<p>C'est après avoir pris tous ces arrangements, et
+forcé Sita de partir avec son escorte, que Corcoran,
+libre de tout soin, ne pensa plus qu'à couvrir
+la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille
+ce jour-là.</p>
+
+<p>Le temps pressait, les Anglais allaient charger.
+Barclay, après avoir laissé respirer ses chevaux,
+essoufflés d'une course trop précipitée, donna le
+signal de l'attaque.</p>
+
+<p>Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si
+impétueux, qu'elle traversa la première ligne de
+Corcoran et se préparait à enfoncer la seconde;
+mais le Breton avait placé un escadron en embuscade
+derrière un pli de terrain. Dès que la cavalerie
+anglaise eut dépassé l'embuscade, Corcoran
+la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le
+désordre. Les Indous, ralliés et ramenés au combat,
+repoussèrent à leur tour les Anglais. Corcoran
+donnait partout l'exemple, et ne s'épargnait
+pas. De son côté, Barclay, étonné d'une résistance
+à laquelle il ne s'attendait pas, excitait ses soldats
+à bien faire.</p>
+
+<p>Dans le fort de la mêlée les deux chefs se reconnurent.</p>
+
+<p>«Monsieur Corcoran, dit Barclay, voilà comme
+vous cherchez le manuscrit des lois de Manou. Si
+je vous prends, vous serez fusillé, monsieur le
+savant!</p>
+
+<p>&mdash;Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez
+pendu!</p>
+
+<p>&mdash;Pendu! moi! un gentleman! s'écria Barclay
+furieux. Pendu!»</p>
+
+<p>Et il tira un coup de revolver sur Corcoran.
+Celui-ci fut légèrement blessé à l'épaule.</p>
+
+<p>«Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sûr.»</p>
+
+<p>Et il tira à son tour; mais le colonel fit cabrer
+à propos son cheval, qui reçut la balle dans le
+poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta son
+maître hors de la mêlée.</p>
+
+<p>Les escadrons anglais firent lentement leur retraite.
+Ils étaient mollement poursuivis, Corcoran
+redoutant toujours l'arrivée de l'infanterie de
+Barclay.</p>
+
+<p>Mais à l'autre extrémité du champ de bataille
+la fortune était moins favorable. La gauche des Anglais
+était défendue par le traître Rao, qui avait rejoint
+l'armée anglaise avec les déserteurs d'Holkar.</p>
+
+<p>Holkar résista vaillamment, et même il serait
+venu à bout de Rao, lorsqu'un renfort inattendu
+fit pencher la balance contre les Indous.</p>
+
+<p>Ce renfort n'était autre que la petite troupe de
+John Robarts, qui, voyant la retraite de Corcoran
+et d'Holkar, était sortie de la pagode, avait repris
+ses chevaux et, guidée par la fusillade, venait se
+jeter dans la mêlée.</p>
+
+<p>Aussitôt les soldats d'Holkar commencèrent à
+reculer, lentement d'abord, puis en désordre, et
+à se pelotonner autour de l'éléphant de Sita, qui
+continuait sa route vers Bhagavapour. Là, le combat
+devint terrible. Les cipayes au service de la
+compagnie des Indes, conduits par John Robarts,
+montrèrent un grand acharnement. Les cavaliers
+d'Holkar, n'espérant presque plus atteindre Bhagavapour,
+combattaient avec fureur.</p>
+
+<p>Enfin Holkar fut renversé de son cheval par un
+coup de sabre et tomba sous les pieds de Scindiah.</p>
+
+<p>Sita poussa un cri de douleur.</p>
+
+<p>Aussitôt le sage et grave Scindiah saisit délicatement
+avec sa trompe le pauvre Holkar et le déposa
+dans le palanquin à côté de sa fille. Puis,
+comprenant le danger que courait sa chère maîtresse,
+il opposa sa masse énorme au flot des
+fuyards et des assaillants. Autour de lui éclatait
+la fusillade; mais lui, impassible comme un dieu,
+écartait avec sa trompe les ennemis les plus
+avancés, ou les foulait aux pieds, et recevait une
+pluie de balles sans en être ébranlé.</p>
+
+<p>D'un autre côté, la vue de Louison épouvantait
+les plus braves. La cuirasse naturelle de Scindiah
+et les grilles puissantes de la tigresse étaient pour
+Holkar et Sita un formidable rempart.</p>
+
+<p>Mais enfin ils allaient céder au nombre. Déjà le
+brave Sougriva, commandant de l'escorte, renversé
+sous son cheval mort, venait d'être fait prisonnier.
+Holkar, grièvement blessé, ne pouvait plus donner
+d'ordres; et les Indous commençaient à fuir, lorsque
+Corcoran, regardant autour de lui, courut au
+secours de son aile droite en danger et surtout de
+l'infortunée Sita.</p>
+
+<p>Jusque-là il n'avait pensé qu'à faire sa retraite
+en bon ordre; mais quand il vit Sita près de retomber
+aux mains de ses ravisseurs, il se sentit
+transporté de fureur, et, rassemblant autour de
+lui ses meilleurs cavaliers, il se précipita avec toute
+sa troupe sur le malheureux Rao, rompit sa cavalerie
+et le mit dans une déroute complète. Il jeta
+à terre d'un coup de pointe Rao lui-même, qui
+tomba mourant sous les pieds des chevaux, et il
+allait délivrer Sougriva, mais John Robarts et le
+petit nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant
+devant la charge irrésistible de Corcoran,
+se retirèrent assez fièrement et sans être entamés.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+
+
+
+<p>Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier
+les mains liées derrière le dos. A cette
+vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers sur
+John Robarts et ses compagnons, et il commençait
+déjà à couper avec son sabre les liens de Sougriva;
+mais il fut bien étonné d'entendre celui-ci
+lui dire à voix basse:</p>
+
+<p>«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous
+pas que je vais chercher des renseignements?...
+Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et
+j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.»</p>
+
+<p>En même temps, il jeta un regard de travers
+sur John Robarts, qui revenait à toute bride pour
+reprendre son prisonnier.</p>
+
+<p>«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la
+guerre comme moi, en amateur, pourquoi l'en
+empêcher? Et que m'importe que Robarts soit
+pendu ou meure d'un coup de sabre dans la bataille?
+Il faudrait être casuiste pour en voir la
+différence.»</p>
+
+<p>Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et
+rejoignit le puissant Scindiah, qui s'avançait d'un
+pas grave et majestueux, ne se hâtant pas plus
+que s'il eût défilé à la parade.</p>
+
+<p>Louison marchait à côté de lui, moins gravement,
+sans doute, car elle avait un caractère plus
+capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins sa
+part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué
+au salut de l'empire.</p>
+
+<p>Corcoran couvrait la retraite et commandait
+l'arrière-garde, qui fut d'ailleurs très-peu inquiétée.
+En se rapprochant de Bhagavapour, le colonel
+Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager
+dans quelque embuscade, il fit halte à une
+lieue de la ville.</p>
+
+<p>Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie
+pour entamer un siége régulier. Ce n'est pas
+que la place fût très-forte. Ses remparts dataient
+du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la
+confédération des Mahrattes, tenaient tête à la
+cavalerie tartare de Tamerlan.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus
+profonds, réparé quelques brèches, garni de canons
+les vieilles tours et les murailles.</p>
+
+<p>Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre
+la place contre les Anglais, et Corcoran,
+plein de confiance dans son génie et dans les paroles
+de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever
+le siége. Sa première précaution fut de faire
+remonter la Nerbuddah à son propre brick, <i>le Fils
+de la Tempête</i>, et de le cacher dans un coude du
+fleuve, afin d'en ôter la possession aux Anglais et
+de pouvoir à son gré passer sur l'une ou l'autre
+rive.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses<br>
+du chat aux neuf queues.</h3>
+
+
+<p>Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay,
+rejoint par ses canons et son infanterie, essaya de
+brusquer l'assaut, croyant n'avoir affaire qu'à un
+rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie,
+combleraient le fossé et laisseraient une brèche
+praticable.</p>
+
+<p>Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté
+de Corcoran. Celui-ci, dans un duel d'artillerie
+qui dura environ deux heures, démonta une vingtaine
+de canons anglais et mit le feu aux caissons
+de munitions. L'explosion fit périr deux ou trois
+cents Anglais et cipayes, et Barclay vit bien qu'il
+faudrait faire un siége régulier.</p>
+
+<p>Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont
+des ouvriers médiocres, plus agiles que robustes.
+Les Européens, accablés par la chaleur du climat
+et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de besogne.
+De plus, ils étaient découragés par les fréquentes
+sorties de Corcoran.</p>
+
+<p>Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau
+était peu considérable, allait et venait à volonté,
+passant de l'une à l'autre rive de la Nerbuddah,
+employant ses douze matelots et son second à
+manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des
+remparts.</p>
+
+<p>Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément
+les Anglais, les harcelait avec un corps de
+cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah avec
+quelques compagnies d'infanterie portées sur des
+barques légères, et commençait à faire craindre au
+colonel Barclay d'être forcé de lever le siége de
+Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.</p>
+
+<p>Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient
+l'emporter sur la discipline et la fermeté
+inébranlable des Anglais. Après un siége qui avait
+déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé
+par ses soldats indous, ne pouvait plus douter du
+destin de Bhagavapour et d'Holkar. Déjà l'on commençait
+dans la ville à prévoir le dernier assaut
+et à désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran,
+les soldats d'Holkar paraissaient prêts à se
+révolter et à livrer la ville au colonel Barclay.</p>
+
+<p>Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs
+tranchées et mis en position leurs batteries, commencèrent
+à canonner si vivement la porte de la
+ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et
+qu'une large brèche livra passage aux assaillants.
+Holkar, encore souffrant de sa blessure, tint conseil
+avec Corcoran en présence de Sita.</p>
+
+<p>«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La
+brèche a plus de quinze pas de long, et nous aurons
+un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère
+que trois partis à prendre: ou capituler....»</p>
+
+<p>Holkar fit un geste d'horreur.</p>
+
+<p>«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez
+être prisonnier des Anglais à aucun prix.... Et
+pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des Indes
+est composée de philanthropes qui seront heureux
+de vous faire une pension pour assurer la
+tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre
+mille francs de rente, par exemple....</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut
+rien. Le second est de monter sur mon brick, <i>le Fils
+de la Tempête</i>, avec Sita, d'emporter vos diamants,
+votre or et tout ce que vous avez de plus précieux,
+de descendre la rivière pendant la nuit, de traverser
+la mer des Indes avant que les Anglais aient
+eu le temps d'y prendre garde, de passer en Égypte
+et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie
+sur le bateau à vapeur <i>l'Oxus</i>, dont mon ami
+Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait la traversée
+d'Alexandrie à Marseille.</p>
+
+<p>&mdash;Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine,
+je vous confie ma fille, ce que j'ai de plus
+cher au monde... Pour moi, je reste.... Le dernier
+des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines
+de sa capitale. Je mourrai les armes à la main,
+comme Tippoo-Saëb, mais je ne fuirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que
+j'attendais! Restons ici, et faisons à ces coquins
+d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne puisse
+retourner à Londres pour le raconter aux badauds
+de son pays.... Mais pour n'avoir aucune inquiétude,
+il faut d'avance embarquer Sita sur mon
+brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque
+malheur, elle sera du moins en sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous
+que je veuille vivre sans mon père et....»</p>
+
+<p>Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se
+reprit et ajouta: «Ou nous périrons, ou nous
+vaincrons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont
+qu'à se bien tenir.»</p>
+
+<p>Comme il sortait pour se rendre sur la brèche,
+un cipaye parut, demandant à lui parler.</p>
+
+<p>«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton
+nom?</p>
+
+<p>&mdash;Bérar.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'envoie?</p>
+
+<p>&mdash;Sougriva.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez cet anneau.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dit Sougriva?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous envoie cette lettre.»</p>
+
+<p>Corcoran ouvrit la lettre et lut:</p>
+
+<p>«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera
+cette lettre, est sûr; il déteste les Anglais
+autant que vous-même.... Demain matin à cinq
+heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation
+du colonel Barclay et du lieutenant Robarts.
+Aucun des deux ne me croyait si près de
+lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale.
+La garnison cipaye de Meerut a pris les armes
+et tiré sur ses officiers européens. De là, elle
+est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier
+Grand Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais....
+Ce sont ces nouvelles qui ont décidé Barclay
+à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le
+gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout
+prix avec Holkar et de revenir. Si l'assaut de demain
+ne réussit pas, la retraite est décidée. De
+mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les
+dépêches sur la table du colonel Barclay, et je les
+ai fait lire à cinq ou six de mes amis cipayes, qui
+ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous
+jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec
+vous sur la brèche; mais je vous serai plus utile
+au camp. Ayez bonne espérance et attendez-vous
+à tout.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Sougriva.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Corcoran étonné regarda le messager.</p>
+
+<p>«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?»
+demanda-t-il avec quelque défiance.</p>
+
+<p>L'Indien lui répondit:</p>
+
+<p>«Qu'importe, puisque me voilà?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais?
+Est-ce qu'ils te payent mal?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu mal nourri?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision
+de riz, pour qu'aucune main impure n'y
+puisse toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?»</p>
+
+<p>Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses
+cicatrices.</p>
+
+<p>«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure
+du <i>chat aux neuf queues</i>. Tu as reçu le fouet?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me
+suis évanoui au vingt-cinquième, on a continué de
+frapper, on m'a mis pour trois mois à l'hôpital et
+j'en suis sorti il y a cinq semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda
+encore le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là,
+je m'en charge. Sougriva et moi, nous ne le quittons
+pas d'une minute.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran.</p>
+
+<p>«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva
+dans le camp anglais? Il est donc libre?</p>
+
+<p>&mdash;Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs
+doigts. Quand on l'eut fait prisonnier, Robarts, qui
+l'avait reconnu, voulut le faire pendre; mais pendant
+qu'on assemblait le conseil de guerre, il a
+parlé au factionnaire cipaye qui le gardait à vue.
+L'autre l'a laissé échapper et a déserté avec lui.
+Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait
+fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a
+apaisé. Sougriva est revenu le soir même, déguisé
+en fakir, et s'est fait reconnaître des cipayes; mais
+aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient
+le pendre, on se révolterait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après
+être rentré au palais et avoir donné ces bonnes
+nouvelles à Holkar, il retourna sur le rempart.</p>
+
+<p>Au même moment, il vit dans les ténèbres une
+ombre se glisser au fond du fossé par la brèche:
+c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp anglais.
+Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye
+qui gardait la tranchée et passa tranquillement.</p>
+
+<p>«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel
+Barclay a de singuliers soldats, et qui gagnent
+bien leur argent!»</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>Destinée finale du lieutenant Robarts,<br>
+du 21e de hussards.</h3>
+
+
+<p>La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De
+part et d'autre, on se préparait à l'assaut du lendemain
+par un repos et un silence absolus. Les
+sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une
+de l'autre qu'elles auraient pu facilement entrer
+en conversation. En apparence, tout était tranquille.</p>
+
+<p>Mais dans la partie du camp anglais occupée
+par les cipayes, on aurait pu entendre des mots
+d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille des
+officiers européens. Sougriva se glissait sous les
+tentes et portait partout ses ordres mystérieux.</p>
+
+<p>Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le
+signal de l'assaut, et une première colonne de
+soldats anglais servant d'avant-garde escalada la
+brèche, la baïonnette au bout du fusil.</p>
+
+<p>Au même instant, une fusillade épouvantable
+les accueillit de front et sur les flancs; cinq ou
+six pièces de canons chargées à mitraille firent
+une large trouée dans leurs rangs; une rangée
+de bombes, cachées au fond du fossé par les soins
+de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds.
+La moitié de la colonne fut détruite en un clin
+d'oeil. Les autres redescendirent rapidement la
+brèche et rentrèrent dans la tranchée.</p>
+
+<p>A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le
+bataillon de brèche, ne put s'empêcher de rire, et les
+soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque aucune
+perte, se sentirent ranimés et pleins de courage.</p>
+
+<p>Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille
+et souriant comme s'il eût été au bal, il
+avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la portée
+de ce premier succès, il attendait avec confiance
+la seconde attaque. A côté de lui, se tenait le vieil
+Holkar, plein d'enthousiasme. Derrière eux, Louison
+se promenait d'un air grave et joyeux, sans
+effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline
+que Corcoran lui avait imposée depuis
+longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui
+faisait deviner et prévenir tous les désirs de son
+maître, inspirait aux soldats d'Holkar un respect
+superstitieux.</p>
+
+<p>Il y eut un quart d'heure d'attente.</p>
+
+<p>«Auraient-ils déjà renoncé à l'assaut? demanda
+Holkar.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua Corcoran; mais je suis inquiet
+de ce silence. Louison!»</p>
+
+<p>A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme
+pour mieux entendre l'ordre du capitaine.</p>
+
+<p>«Louison, ma chère, dit Corcoran, il s'agit d'avoir
+des nouvelles. Qu'est-ce qui se passe là-bas
+dans la tranchée?... Vous ne le savez pas?... Eh
+bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous
+allez entrer dans la tranchée, vous cueillerez
+délicatement entre vos deux mâchoires le premier
+Anglais venu,&mdash;un officier, si c'est possible,&mdash;et
+vous me l'apporterez délicatement. Surtout de
+la prudence, de la célérité et de la discrétion!»</p>
+
+<p>Tout ce discours avait été accompagné de gestes
+très-clairs, et Louison baissait la tête après chaque
+phrase pour marquer qu'elle avait compris. Elle
+partit comme une flèche, franchit la brèche d'un
+bond et tomba dans le fossé; d'un autre bond elle
+s'élança sur le glacis, et en quelques secondes
+elle se trouva dans l'intérieur de la tranchée, où
+les Anglais, réunis et ralliés, se préparaient à un
+second assaut.</p>
+
+<p>Le premier qui se trouva à la portée de Louison
+était un lieutenant du 25e de ligne, le brave James
+Stephens, de Cartridge-House, dans le comté de
+Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un
+coup de dent elle le saisit dans ses mâchoires et
+se mit à courir vers la brèche.</p>
+
+<p>L'action de Louison avait été si prompte et si
+imprévue, que personne n'eut le temps de s'y
+opposer, et la tigresse franchit la brèche et déposa
+son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant
+d'un air intelligent et doux qui signifiait:</p>
+
+<p>«Eh bien, mon cher maître, n'ai-je pas bien
+fait mon devoir?»</p>
+
+<p>Malheureusement, Louison, un peu pressée et
+craignant de laisser échapper sa proie, avait serré
+si fort la ceinture du malheureux gentleman, que
+ses dents avaient pénétré jusqu'aux poumons et
+que, au moment où le lieutenant James Stephens,
+de Cartridge-House fut déposé sur le sol, il était
+mort.</p>
+
+<p>«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui
+n'est pas forte en anatomie, n'a pas vu qu'elle le
+serrait trop fort.... Allons, c'est à recommencer....
+Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur
+grave. Vous avez traité cet Anglais comme un
+beefsteak cuit à point; il fallait le traiter comme
+un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez,
+et tâchez d'être plus heureuse cette fois.»</p>
+
+<p>La tigresse comprit parfaitement le reproche de
+Corcoran et repartit, la tête basse, honteuse de
+s'être si maladroitement trompée.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+
+
+
+
+<p>Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si
+délicatement saisi et si peu endommagé par ses
+dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert sans
+blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la
+malheureuse idée de faire sur Louison une décharge
+générale. Une balle destinée à la tigresse
+entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle
+du gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses
+malheurs, s'il était infortuné, ce que j'ignore.</p>
+
+<p>Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il
+était impossible d'avoir des renseignements précis
+sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand
+bruit se fit bientôt entendre sur un autre point
+des remparts qui était mal gardé. Cent cinquante
+ou deux cents Anglais environ venaient d'escalader
+la muraille, et avaient pénétré dans la ville.
+Déjà les soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel
+ennemi en jetant leurs armes.</p>
+
+<p>«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur
+la brèche. Je vais au-devant de ceux-là. Vous,
+restez ici! si vous laissez forcer le passage, tout
+est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.»</p>
+
+<p>En même temps, il prit avec lui un bataillon
+parmi ceux qui gardaient la brèche, et marcha
+contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille.</p>
+
+<p>Sa première précaution fut de renverser les
+échelles dans le fossé pour empêcher qu'on ne
+vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue
+profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en
+faire un cul-de-sac infranchissable. Par bonheur
+la rue était fort étroite, et ce travail fut terminé
+en quelques secondes. Puis il commença à refouler
+l'ennemi de divers côtés dans cette rue, et
+amenant à son extrémité trois canons de campagne,
+il les fit charger à mitraille et somma les
+Anglais de se rendre.</p>
+
+<p>Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette.
+Aussitôt Corcoran fit tirer sur eux à mitraille.
+En un clin d'oeil la rue fut remplie de
+morts et de blessés.</p>
+
+<p>Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran
+fit une seconde sommation. Cette fois, il fallut se
+rendre. Quatre-vingts Anglais restaient seuls debout
+sur deux cents qui avaient pénétré dans
+Bhagavapour.</p>
+
+<p>Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de
+son triomphe. Un grand tumulte de cris et de gémissements
+lui fit craindre quelque catastrophe.
+Il se hâta de retourner vers la brèche, et, sur son
+chemin, il rencontra deux ou trois cents fuyards.</p>
+
+<p>«Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. Où
+courez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar
+est blessé à mort. Les Anglais ont passé par-dessus
+la brèche! Sauve qui peut!</p>
+
+<p>&mdash;Sauve qui peut! s'écria Corcoran. Misérable,
+tourne ton visage à l'ennemi ou je te brûle la cervelle,
+à toi et à tous ces lâches coquins!»</p>
+
+<p>A cette menace, le malheureux Indou retourna
+sur la brèche, ne se sentant pas le courage d'affronter
+la colère du Breton. Les autres suivirent
+son exemple, et, plus par excès de peur que par
+aucun autre sentiment, firent face à l'ennemi.</p>
+
+<p>Au reste, la nouvelle n'était que trop vraie. Une
+colonne ennemie mêlée d'Anglais et de cipayes,
+avait recommencé l'assaut, et bien que le prince
+Holkar eût vaillamment combattu, le sort de la
+journée paraissait décidé. Déjà les vainqueurs entraient
+dans les maisons du faubourg et commençaient
+à piller.</p>
+
+<p>Holkar, blessé quinze jours auparavant, avait
+reçu une balle dans la poitrine et se sentait près
+de mourir. Entouré d'un petit groupe de soldats
+fidèles, il était couché sur un tapis qu'on avait
+apporté en toute hâte. Un chirurgien indou
+étanchait le sang de sa blessure.</p>
+
+<p>«Ah! mon ami, s'écria-t-il en apercevant Corcoran,
+Bhagavapour est pris. Sauvez ma chère
+Sita!</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez,
+et qui mieux est, vous vaincrez! Du courage,
+Holkar, et la journée est à nous!»</p>
+
+<p>A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il
+referma la brèche, intercepta les communications
+entre le camp anglais et la colonne ennemie qui
+était entrée dans Bhagavapour, et lançant ses
+meilleures troupes à la poursuite de celle-ci, il
+garda la brèche lui-même en attendant les événements.</p>
+
+<p>Son espérance ne fut pas trompée. Les Anglais,
+se voyant si peu nombreux et enfermés dans la
+ville, eurent peur d'être faits prisonniers; ils revinrent
+sur leurs pas, et forçant le passage à travers
+les rangs des Indous, qui ne leur opposèrent
+aucune résistance, ils reprirent leur poste dans
+la tranchée.</p>
+
+<p>Mais au même moment, un événement inattendu
+décida la victoire en faveur de Corcoran.</p>
+
+<p>On vit tout à coup s'élever une épaisse fumée
+au-dessus du camp, derrière les Anglais. Puis on
+entendit une fusillade terrible. Les cipayes, conduits
+par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes,
+chargé le colonel Barclay par derrière, tiré sur
+leurs propres officiers, encloué les canons des batteries,
+mis le feu aux caissons et jeté tout le camp
+dans un terrible désordre.</p>
+
+<p>A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable.
+Il se mit à la tête de trois régiments d'Holkar
+et fit une sortie. A cheval, sans uniforme,
+habillé de blanc, suivant son habitude, il s'avançait
+le sabre en main pour charger l'ennemi.</p>
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+
+
+
+<p>Le colonel Barclay était un vieux soldat qu'on
+pouvait surprendre, mais non pas ébranler. Sans
+s'étonner de la trahison des cipayes, il rassembla
+autour de lui les deux régiments européens, et
+commença sa retraite en bon ordre. Il commandait
+lui-même la cavalerie et couvrait l'arrière-garde.
+Sa haute et fière contenance inspirait aux Indous
+le respect et la crainte.</p>
+
+<p>Corcoran eut peur de quelque retour de fortune
+et ne voulut pas pousser plus loin sa victoire. Il
+se contenta de le harceler pendant une demi-heure,
+et revint à Bhagavapour, en faisant observer
+ses mouvements par la cavalerie.</p>
+
+<p>Holkar mourant l'attendait. Près du vieillard
+était assise la belle Sita, qui soutenait sur ses genoux
+la tête défaillante de son père.</p>
+
+<p>«N'y a-t-il plus d'espoir, chère Sita?» demanda
+à demi-voix le capitaine.</p>
+
+<p>Holkar devina plutôt qu'il n'entendit la question.</p>
+
+<p>«Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le
+dernier des Raghouides sera mort en combattant,
+comme tous ses aïeux, et je n'aurai pas vu l'ennemi
+triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma
+fille, ma fille...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Sita, ne vous inquiétez pas de
+moi. Brahma veille sur toutes ses créatures!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, reprit le vieillard, je vous lègue
+Sita. Vous seul pouvez la défendre et la protéger.
+Vous seul peut-être le voudrez. Soyez son mari,
+son protecteur et son père. Elle vous aime, je le
+sais, et vous....»</p>
+
+<p>Corcoran ne put que serrer en silence la main
+du vieillard, mais ses yeux disaient assez à Sita
+qu'elle était aimée.</p>
+
+<p>Holkar fit appeler les principaux officiers de
+l'armée.</p>
+
+<p>«Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif
+et l'époux de Sita. Je lui laisse mes États, et je
+vous ordonne de lui obéir comme à moi-même.»</p>
+
+<p>Tout le monde obéit sur-le-champ. En quelques
+jours, Corcoran, par son courage et sa générosité,
+s'était concilié tous les coeurs.</p>
+
+<p>Vers la fin du jour, Holkar mourut après avoir
+fait célébrer le mariage de sa fille suivant les rites
+de Brahma. Corcoran fut aussitôt proclamé prince
+des Mahrattes, et dès le lendemain se mit à la
+poursuite des Anglais, en laissant à la fille d'Holkar
+le soin de rendre les derniers devoirs à son
+père.</p>
+
+<p>Sur la route que suivait l'armée anglaise, on ne
+voyait que cadavres abandonnés sans sépulture.
+Les cipayes, embusqués dans les jungles, faisaient
+un feu de tirailleurs très-incommode et massacraient
+tous les traînards. Tout à coup, à un détour
+du chemin, Corcoran aperçut de loin un objet
+bizarre qui ressemblait à un pendu.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+
+
+
+
+<p>En se rapprochant, il reconnut que le pendu
+portait un habit rouge et des épaulettes.</p>
+
+<p>Plus près encore, il reconnut que le pendu était
+M. John Robarts, lieutenant des hussards de la
+reine Victoria.</p>
+
+<p>Il se tourna vers Sougriva, qui était à cheval à
+côté de lui, et lui dit:</p>
+
+<p>«Mon cher Sougriva, le destin t'enlève ta proie.
+John Robarts est pendu!»</p>
+
+<p>Sougriva sourit avec satisfaction.</p>
+
+<p>«Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dit Corcoran. C'était bien assez de le
+tuer. Tu es un peu trop vindicatif, mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger
+son supplice! mais nous étions pressés,
+Bérar et moi. Nous l'avions suivi pas à pas jusqu'ici
+pendant toute la nuit dernière. Nous étions
+cinq. Bérar a tué son cheval d'un coup de fusil.
+Robarts est tombé par terre; nous l'avons ramassé
+sans peine; il avait la jambe cassée. Il a tiré un
+coup de revolver qui n'a tué personne, mais qui
+a blessé l'un de nos camarades. Nous lui avons lié
+les mains derrière le dos, et Bérar, lui ôtant son
+habit, lui a appliqué cinquante coups de fouet,
+juste le même nombre qu'il avait reçu lui-même
+par ordre de ce gentleman.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit Corcoran, vous avez de la mémoire.
+Et qu'a dit le gentleman, comme tu l'appelles?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Il roulait des yeux féroces. On aurait
+dit qu'il voulait nous dévorer tous; mais il n'a
+pas ouvert la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Et, après cela, qu'en avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Quand Bérar l'eut fouetté, c'était mon tour
+de le pendre. Je lui passai, avec l'aide de mes
+amis, la corde autour du cou, et je l'ai pendu en
+coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se
+sentît mourir. Enfin il est mort, et je suis retourné
+à Bhagavapour.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Corcoran qui était un philosophe,
+il a été écrit que «celui qui se sert de l'épée périra
+par l'épée.» Je plains ce pauvre Robarts,
+mais c'était un mauvais caractère, et il n'a pas
+tenu à lui que je n'eusse une balle dans la cervelle.
+Qu'on l'enterre convenablement, et n'en
+parlons plus.»</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>Comment le dividende de la Compagnie des Indes<br>
+se trouva réduit à rien par l'industrie de Corcoran,<br>
+ce qui fit gémir plusieurs gros actionnaires.</h3>
+
+
+<p>Cependant le colonel Barclay, quoique vivement
+pressé par les Mahrattes victorieux, ne voulait
+pas que sa retraite se changeât en déroute. Il reculait
+lentement, faisant toujours face à l'ennemi,
+et trouva enfin un asile dans une forteresse qui
+appartenait à son ami Rao et qui dominait en
+partie le cours de la Nerbuddah. Sa petite armée
+était maintenant réduite à trois régiments européens,
+car les cipayes avaient pris la fuite ou
+s'étaient déclarés pour le capitaine Corcoran. La
+Nerbuddah, faisant un coude comme la Seine entre
+le pont de la Concorde et Saint-Denis, entourait
+de deux côtés la forteresse qui était située sur
+une éminence et défendue par une nombreuse artillerie.</p>
+
+<p>Au moment où le capitaine Corcoran venait de
+reconnaître les abords de la forteresse et allait
+faire ouvrir la tranchée, un officier anglais se
+présenta en parlementaire.</p>
+
+<p>Sougriva, toujours avide de vengeance, demandait
+qu'on fit feu sur lui et qu'on n'accordât aucun
+quartier à l'ennemi; mais Corcoran se fit amener
+l'Anglais.</p>
+
+<p>Celui-ci se présenta d'un air rogue. C'était le
+fameux capitaine Bangor qui s'était signalé dans
+la guerre contre les Sikhs, et qui avait fusillé de
+sang-froid, après la victoire, tous ses prisonniers.
+En récompense de ce glorieux exploit, la Compagnie
+des Indes lui avait donné de l'avancement et
+une somme de vingt mille roupies (environ quatre-vingt
+mille francs).</p>
+
+<p>Corcoran le reçut avec sa politesse habituelle.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit l'Anglais, le colonel Barclay
+m'envoie vous offrir la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, répliqua Corcoran. La paix est
+une belle chose, surtout si les conditions sont
+bonnes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, elles sont fort au-dessus de ce que
+vous pouviez espérer,» dit Bangor.</p>
+
+<p>Ce début fit sourire le Breton.</p>
+
+<p>«Le colonel Barclay, continua Bangor, vous
+offre la vie et la liberté, pour vous et vos compagnons
+européens (si vous en avez); il ne s'oppose
+même pas à ce que vous emportiez vos bagages et
+une somme d'argent qui ne pourra pas dépasser
+cent mille roupies....</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+
+
+
+
+
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Corcoran, le colonel est bien
+bon, et je vois qu'il a songé au solide. Voyons la
+conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;La conclusion, dit Bangor, c'est qu'on voudra
+bien oublier la violation du droit des gens que
+vous avez commise en faisant la guerre à la Compagnie
+des Indes, vous, citoyen d'une nation neutre
+et amie, et que vous livrerez en vous retirant,
+les clefs de Bhagavapour aux troupes anglaises.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout? demanda Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais l'une des conditions principales,
+répliqua l'Anglais. Le colonel Barclay exige que
+vous remettiez entre ses mains la tigresse apprivoisée
+que vous menez partout avec vous, et qui
+est destinée (après qu'on l'aura empaillée convenablement)
+à faire l'ornement du British-Museum.»</p>
+
+<p>A ces mots Corcoran se tourna vers Louison
+qui écoutait la conversation en silence:</p>
+
+<p>«Louison, dit-il, ma chérie, entends-tu ce Goddam?
+Il veut te faire empailler.»</p>
+
+<p>Au mot «empailler» Louison poussa un rugissement
+qui fit frémir Bangor jusque dans la moelle
+des os.</p>
+
+<p>«Apparemment, ajouta Corcoran, vous voulez
+la faire fusiller d'abord?»</p>
+
+<p>L'Anglais n'eut que la force de faire un signe
+affirmatif. Le mot «fusiller» fit bondir Louison
+comme si elle avait reçu trois balles dans le coeur.
+Elle regarda Bangor avec de tels yeux qu'il désespéra
+de manger jamais du bifteck, et qu'il craignit
+de devenir bifteck lui-même.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il d'un air troublé, souvenez-vous
+de ma qualité de parlementaire. Le droit des
+gens....</p>
+
+<p>&mdash;Le droit des gens, répliqua Corcoran, n'est
+pas le droit des tigres, et Louison, si vous l'agacez
+encore avec votre British-Museum et votre
+manie d'empailler, mettra dans trois minutes votre
+squelette au Tigrish-Museum.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angleterre vengerait ma mort, dit Bangor
+avec hauteur, et lord Palmerston....</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! Louison se soucie de Palmerston
+comme d'une noix vide. Mais pour revenir à votre
+affaire, retournez vers le colonel Barclay, dites-lui
+que je connais sa situation, que toute bravade
+est inutile, qu'il n'a de vivres que pour huit jours,
+que ses trois régiments européens sont réduits, je
+le sais, à dix-sept cents hommes, que mon brick <i>le
+Fils de la tempête</i>, armé de vingt-six gros canons
+lui ferme la Nerbuddah, que vous êtes hors d'état
+de vous faire jour dans nos rangs, que s'il tarde,
+il sera forcé de se rendre à discrétion et qu'alors je
+ne réponds de la vie d'aucun de mes prisonniers...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Bangor d'un air confidentiel, je
+suis autorisé à vous offrir jusqu'à un million de
+roupies si vous voulez partir avec la fille d'Holkar
+et abandonner les Mahrattes à leur sort.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, dit Corcoran, si vous persistez une
+minute de plus à me proposer une trahison, je
+vous fais empaler net. Portez mes compliments au
+colonel Barclay, et dites lui que je l'attends dans
+une heure au bord de la rivière pour traiter avec
+lui. Passé ce temps, je ne le recevrai plus qu'à
+discrétion.»</p>
+
+<p>Il fallut se contenter de cette offre et partir.</p>
+
+<p>Barclay, qui n'avait fait des propositions si insolentes
+que pour cacher sa détresse, s'adoucit
+lorsqu'il vit que Corcoran était instruit de tout. Il
+accepta l'entrevue demandée et marcha au-devant
+du vainqueur, à cent pas de la forteresse.</p>
+
+<p>«Colonel, lui dit le Breton en lui tendant la
+main, vous avez eu tort de vous brouiller avec
+moi, vous le voyez; mais il n'est jamais trop tard
+pour réparer sa faute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous acceptez mes conditions! répliqua
+joyeusement Barclay. J'en étais sûr. Au fond, que
+pouvez-vous espérer de cette canaille qui vous
+plantera là au premier échec? Un million de roupies,
+d'ailleurs, c'est une forte somme et qu'on ne
+trouve pas sous tous les pavés. Voilà votre fortune
+faite, et même, si vous voulez, je pourrai vous
+indiquer un bon placement chez White, Brown and
+Co, à Calcutta. C'est une maison sûre qui a gagné
+vingt millions dans les cotons et qui vous donnera
+quinze pour cent de votre argent. C'est là que je
+compte mettre ma part de butin après la prise de
+Bhagavapour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est là, dit Corcoran en riant, que vous
+comptez...? Eh bien, mon cher colonel, il faudra
+compter deux fois. En deux mots, je vous offre
+tout juste ce que vous m'avez offert, c'est-à-dire
+la permission de vous retirer avec armes et bagages.
+De plus, vous reconnaîtrez l'indépendance
+du royaume d'Holkar et vous vivrez en paix avec
+le nouveau roi son successeur.</p>
+
+<p>&mdash;Holkar est mort! s'écria Barclay étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Ne le saviez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est son successeur?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, colonel. C'est moi qu'on appelle
+depuis hier Corcoran-Sahib, ou, si vous aimez
+mieux, le seigneur Corcoran. Mon avancement est
+rapide, n'est-ce pas? Et quand j'ai quitté Marseille
+avec Louison, il y a cinq mois, je ne me doutais
+guère que j'allais devenir roi des Mahrattes; mais
+enfin c'est la volonté divine que je fasse le bonheur
+de mes semblables et que je porte la couronne,
+et je vais tout comme un autre prendre la
+célèbre devise: «Dieu et mon droit.»</p>
+
+<p>&mdash;Parlons à coeur ouvert, dit Barclay. Vous êtes
+Français; vous devez connaître l'Angleterre et sa
+puissance. Vous ne pensez pas sans doute, comme
+la plupart de ces moricauds, que Brahma et Vichnou
+vont descendre de l'Empyrée pour jeter les
+Anglais à la mer. Vous savez parfaitement que derrière
+les dix-sept cents soldats européens qui me
+restent se trouve la toute-puissante Compagnie des
+Indes, dont le siége est à Londres, et qui peut envoyer
+à Calcutta, cent, deux cent, trois cent, six
+cent mille hommes, si cela devient nécessaire.
+Quel que soit votre courage (et je reconnais que
+nous ne pourrions jamais rencontrer un plus intrépide
+adversaire), vous êtes donc sûr de périr.
+Eh bien, ne périssez pas. Soyez roi, si c'est votre
+envie. Régnez, gouvernez, administrez, légiférez;
+nous ne vous ferons aucun mal. Bien plus, nous
+vous aiderons; j'en prends l'engagement au nom
+de la Compagnie. Vos ennemis seront les nôtres,
+et nos soldats seront à votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, répondit Corcoran. Je ne crains
+personne, et vos soldats ne me serviraient à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchissez!... On a toujours besoin de quelqu'un,
+et surtout de la Compagnie des Indes.»</p>
+
+<p>Corcoran garda le silence pendant quelques instants.</p>
+
+<p>«Et à quel prix, dit-il enfin, m'offrez-vous
+votre alliance? Car, vous ne faites rien pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y mets que deux conditions, dit l'Anglais.
+L'une est que vous payerez vingt millions de roupies
+par an à....</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, interrompit Corcoran, vous avez un
+grand défaut. Vous ne parlez jamais que d'argent.
+J'ai connu à Saint-Malo un huissier qui vous ressemblait
+comme une goutte d'eau à une autre. Il
+était long, maigre, sec, triste, dur, et il ne parlait
+aux gens que pour vider leur porte-monnaie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répliqua Barclay d'un air digne et
+offensé, l'huissier dont vous parlez n'avait pas
+derrière lui toute l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! si toute l'Angleterre se tient derrière
+vous, toute la France se tenait derrière lui,
+et surtout la gendarmerie qui était comme son
+auréole. Je l'ai entendu quelquefois au tribunal
+crier: «Silence!» d'une voix si forte et si imposante,
+que vous l'auriez pris au premier coup
+d'oeil pour l'empereur Charlemagne....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Barclay impatienté, laissons là
+s'il vous plaît vos histoires de Saint-Malo, l'empereur
+Charlemagne et les huissiers. Voulez-vous,
+oui ou non, payer à la Compagnie un tribut annuel
+de vingt millions de roupies?</p>
+
+<p>&mdash;Si je les paye, répliqua Corcoran, qui me les
+remboursera? Mes économies (non compris mon
+brick) tiendraient dans le creux de ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous parle de vos économies présentes?
+Doublez, triplez l'impôt, c'est votre peuple qui
+payera.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il se révolte? S'il refuse de payer?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous viendrons à votre secours.</p>
+
+<p>&mdash;Cela mérite réflexion,» dit Corcoran.</p>
+
+<p>Au fond, ses réflexions étaient déjà faites, ou
+plutôt il n'avait pas eu besoin d'en faire, mais il
+voulait voir le fond du sac de l'Anglais.</p>
+
+<p>«Quelle est la seconde condition?» continua-t-il.</p>
+
+<p>Le colonel parut d'abord hésiter un peu; puis
+d'un air dégagé:</p>
+
+<p>«Écoutez, cher monsieur. J'ai confiance en vous,
+oui, pleine confiance, je vous jure, et s'il ne tenait
+qu'à moi...... Mais enfin, la Compagnie voudra
+qu'on lui donne des garanties. Par exemple, un
+officier anglais qui résiderait près de vous, qui
+serait votre ami, qui....</p>
+
+<p>&mdash;Qui surveillerait toutes mes actions, et qui
+en rendrait compte au gouverneur général, n'est-ce
+pas? dit Corcoran avec un sourire. Cet ami
+guetterait le moment de me tordre le cou; comme
+vous l'avez fait pour Holkar. Vous appelez cela un
+ami; moi je l'appelle un espion....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'écria Barclay.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas. Je suis un vrai marin,
+moi, et un homme mal élevé: j'appelle les choses
+par leur nom.... En deux mots comme en cent,
+je ne veux rien de vous. Je garde mes roupies
+gardez votre espion.... je veux dire votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Barclay, il est encore temps de
+traiter. Un premier succès vous éblouit; mais
+vous n'espérez pas sans doute résister seul à toute
+l'Angleterre. Faites votre paix, croyez-moi.»</p>
+
+<p>Il parlait encore lorsque les cavaliers d'Holkar
+amenèrent un courrier intercepté qui portait une
+dépêche au camp anglais. Corcoran rompit le cachet
+et lut tout haut ce qui suit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>«Lord Henry Braddock, gouverneur général</i></p>
+<p><i>de l'Hindoustan, au colonel Barclay.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Le colonel Barclay est averti que la révolte
+des cipayes vient de gagner le royaume d'Oude.
+Lucknow a proclamé le fils du dernier roi, un
+enfant de dix ans. Sa mère est régente. Sir Henry
+Lawrence est assiégé dans la forteresse. Presque
+toute la vallée du Gange est en feu. Il faut faire
+la paix avec Holkar, n'importe à quel prix, et
+rejoindre sir Henry Lawrence. Plus tard, on règlera
+les vieux comptes.</p>
+
+<p>«Signé: Lord HENRY BRADDOCK.»</p>
+
+<p>Barclay était consterné. Il tendit la main pour
+prendre la dépêche.</p>
+
+<p>«Prenez, dit Corcoran. Vous connaissez, sans
+doute mieux que moi la signature de lord Henry
+Braddock.»</p>
+
+<p>Le colonel regarda longtemps le papier. Il était
+moins touché de son propre danger que de celui
+de ses compatriotes. Il voyait l'empire anglais
+dans l'Inde s'écrouler en quelques jours sous les
+efforts des cipayes, et il était désespéré de n'y pouvoir
+pas porter remède. Enfin, après un long silence,
+il se tourna vers Corcoran et lui dit:</p>
+
+<p>«Je n'ai plus rien à cacher. La paix est faite si
+vous le voulez. Je ne vous demande que de ne
+pas troubler notre retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux frais de la guerre....</p>
+
+<p>&mdash;Vous les payerez, interrompit brusquement
+Corcoran. Je sais bien qu'il est dur de dépenser
+son argent quand on a cru prendre celui du prochain;
+mais vous en serez quittes pour réduire
+le dividende des actionnaires de la très-haute,
+très-puissante et très-glorieuse Compagnie des
+Indes; ou, s'il vous est trop pénible de diminuer
+le dividende, vous distribuerez une portion du
+capital. C'est un usage très-connu de plusieurs des
+plus illustres Compagnies de France et d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le plus fort, dit Barclay. Que votre
+volonté se fasse et non la mienne. Faut-il ajouter
+au traité que la Compagnie des Indes reconnaît
+le successeur d'Holkar?</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira; mais je ne m'en soucie
+guère. Si je suis le plus fort, je sais bien que les
+Anglais seront mes amis jusqu'à la mort; et si la
+fortune change, ils essayeront de me pendre pour
+se venger de la frayeur que je leur cause. Laissons
+donc de côté les mensonges diplomatiques
+et vivons en bons voisins si nous pouvons.</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel! s'écria l'Anglais, vous avez raison;
+vous êtes le plus loyal et le plus sensé gentleman
+que j'aie jamais connu; et je suis fier, oui,
+en vérité, je suis fier et heureux de vous serrer
+la main. Adieu donc, seigneur Corcoran, puisqu'à
+présent vous êtes roi légitime, et au revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous conduise, colonel, dit le Malouin,
+et ne revenez jamais, si ce n'est en ami.
+Louison, ma chérie, donne la patte au colonel.»</p>
+
+<p>Dès le soir même, le traité fut rédigé et signé.
+Le lendemain, les Anglais se mirent en marche
+vers l'Oude, suivis jusqu'à la frontière par la cavalerie
+de Corcoran.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>Conversation philosophique et intéressante sur les<br>
+devoirs de la royauté chez les Mahrattes. Oraison<br>
+funèbre d'Holkar.</h3>
+
+
+<p>Quinze jours après le départ des Anglais, Corcoran
+était rentré dans sa capitale. Il jouissait
+paisiblement avec la belle Sita des fruits de sa
+prudence et de son courage. Toute l'armée d'Holkar
+s'était empressée de le reconnaître comme
+souverain légitime, et les zémindars (gouverneurs
+de district) obéissaient sans répugnance apparente
+au gendre et au successeur du dernier des
+Raghouides.</p>
+
+<p>«Or ça, dit-il un matin au brahmine Sougriva
+dont il avait fait son premier ministre, ce n'est
+pas tout de régner; il faut encore que mon règne
+serve à quelque chose, car enfin les rois n'ont pas
+été mis sur terre uniquement pour déjeuner,
+dîner, souper, et prendra du bon temps. Qu'en
+dis-tu, Sougriva?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répondit Sougriva, ce n'était pas
+d'abord le dessein de Brahma et de Wichnou,
+lorsqu'ils créèrent les rois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'abord, crois-tu que la royauté vienne
+en droite ligne de ces deux puissantes divinités?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répliqua le brahmine, rien n'est
+plus probable. Brahma qui a créé tous les êtres,
+les lions, les chacals, les crapauds, les singes, les
+crocodiles, les moustiques, les vipères, les boas
+constrictors, les chameaux à deux bosses, la peste
+noire et le choléra morbus, n'a pas dû oublier les
+rois sur sa liste.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, Sougriva, que tu n'es pas trop
+respectueux pour cette noble et glorieuse partie
+de l'espèce humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répliqua le brahmine qui éleva ses
+mains en forme de coupe, ne m'avez-vous pas
+fait promettre de dire la vérité?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous préférez que je mente, rien n'est plus
+aisé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il n'est pas nécessaire. Mais tu
+m'accorderas bien au moins que tous les rois ne
+sont pas aussi désagréables et aussi nuisibles que
+la peste et le choléra. Holkar, par exemple....»</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+
+
+
+<p>Ici Sougriva se mit a rire en silence à la manière
+des Indous et montra deux rangées de dents
+blanches.</p>
+
+<p>«Voyons, continua Corcoran, que peux-tu reprocher
+à celui-la? N'était-il pas de noble race?
+Sita m'assure qu'il est le propre descendant de
+Rama fils de Daçaratha et le plus intrépide des
+hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;N'était-il pas brave?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme le premier soldat venu.</p>
+
+<p>&mdash;N'était-il pas généreux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, avec ceux qui le flattaient; mais la
+moitié de son peuple aurait crevé de faim devant
+la porte du palais sans qu'il fît autre chose pour
+ces pauvres diables que leur dire: «Dieu vous
+assiste!»</p>
+
+<p>&mdash;Au moins tu m'avoueras qu'il était juste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand il n'avait aucun intérêt à prendre
+le bien d'autrui. Moi qui vous parle, je l'ai vu couper
+des têtes après dîner pour son plaisir et pour
+la digestion.</p>
+
+<p>&mdash;C'étaient sans doute des têtes de coquins qui
+l'avaient bien mérité.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, à moins que ce ne fussent
+d'honnêtes gens dont le visage lui déplaisait. Et,
+tenez, voulez-vous connaître à fond le vieil
+Holkar? quel trésor vous a-t-il laissé en mourant?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingt millions de roupies<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, outre les
+diamants et les pierreries.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Trois cent vingt millions de francs.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Eh bien, de bonne foi, croyez-vous qu'un roi
+qui se respecte doive être si riche?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être était-il économe, dit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Économe, vous le connaissez bien! reprit
+amèrement Sougriva. Il a pendant quarante ans
+dépensé des milliards de roupies pour satisfaire
+les plus sottes fantaisies qui puissent venir à l'esprit
+d'un sectateur de Brahma; il bâtissait des palais
+par douzaines,&mdash;palais d'été, palais d'hiver,
+palais de toute saison; il détournait des rivières
+pour avoir des jets d'eau dans son parc; il achetait
+les plus beaux diamants de l'Inde pour en orner
+la poignée de son sabre, et il avait des sabres par
+centaines; il faisait venir des esclaves des cinq
+parties du monde; il nourrissait des milliers
+de bouffons et de parasites, et il faisait empaler
+quiconque avait essayé de lui dire la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin où prenait-il l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Où il est, c'est-à-dire dans les poches des
+pauvres gens, et de temps en temps il faisait
+couper la tête à un zémindar pour s'emparer de
+sa succession. C'est même la seule chose populaire
+qu'il ait jamais faite, car le peuple qui hait les
+zémindars plus que la mort, était vengé de sa servitude
+par leur supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Corcoran, cet Holkar que je
+prenais à cause de sa barbe blanche et de son air
+vénérable et doux pour un vertueux patriarche
+digne contemporain de Rama et de Daçaratha,
+c'était le scélérat que tu dis? à qui se fier, grand
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;A personne, répondit sentencieusement le
+brahmine, car il n'est pas un homme sur cent qui
+ne soit prêt à commettre des crimes dès qu'il aura
+le pouvoir absolu. On n'y arrive pas dès le premier
+jour, ni même dès le second ou le troisième,
+mais on glisse sur la pente, insensiblement. Connaissez-vous
+l'histoire du fameux Aurengreb?</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, mais dis toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'était le quatrième fils du Grand
+Mogol qui régnait à Delhi. Comme il était d'une
+piété, d'une vertu et d'une sagesse à toute épreuve,
+son père l'associa de son vivant à l'empire et le
+nomma d'avance son successeur. Dès qu'Aurengzeb
+en fut là, sa piété fondit comme le plomb dans le
+feu, sa vertu se rouilla comme le fer dans l'eau,
+et sa sagesse s'enfuit comme une gazelle poursuivie
+par les chasseurs. Son premier acte fut d'enfermer
+son père dans une prison; le second, de
+couper la tête à ses frères; le troisième, d'empaler
+leurs amis et leurs partisans; puis comme
+son père quoique prisonnier le gênait encore, il
+l'empoisonna; et ne croyez pas que Brahma ou
+Wichnou l'aient jamais foudroyé ou qu'ils aient
+même contrarié ses desseins! Brahma et Wichnou
+qui l'attendaient sans doute ailleurs, l'ont comblé
+de richesses, de victoires et de prospérités de
+toute espèce; il est mort à l'âge de quatre-vingt
+huit ans, honoré comme un Dieu, et sans avoir
+eu même une seule fois la colique.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Corcoran, il faut avouer que si
+tous les princes de ton pays ressemblent au pauvre
+Holkar et à l'illustre Aurengzeb, vous avez bien
+tort de les regretter et de combattre les Anglais
+qui vous en débarrassent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de votre avis, répliqua Sougriva,
+car les Anglais mentent, trompent, trahissent,
+oppriment, pillent et tuent aussi bien
+que nos propres princes, et il n'y a aucune chance
+de leur échapper. Supposez que le colonel Barclay
+succède à Holkar, il sera dix fois plus insupportable,
+car d'abord, il prendra notre argent
+comme faisait le défunt, et de plus, nous n'avons
+aucun profit à l'assassiner. S'il était tué, on nous
+enverrait de Calcutta un second Barclay aussi féroce
+et aussi affamé que le premier. Holkar au
+contraire avait toujours peur d'être égorgé, et
+cette peur lui donnait quelquefois du bon sens et
+de la modération. Enfin il savait qu'un brahmine
+de haute caste comme moi est d'une naissance
+égale à celle des rois et il se gardait bien de nous
+insulter, tandis que l'Anglais brutal (je l'ai vu à
+Bénarès) nous donne des coups de fouet pour se
+faire place dans la foule, et entre tout botté sans
+crainte de la souiller, dans la sainte pagode de
+Jaggernaut, où le héros Rama lui-même ne serait
+pas entré sans avoir subi les sept pénitences et les
+soixante-dix purifications.»</p>
+
+<p>Pendant ce discours Corcoran réfléchissait profondément.</p>
+
+<p>«J'aurais mieux fait, pensa-t-il, d'épouser Sita
+et de chercher sans retard le fameux Gouroukamta
+que d'accepter ainsi sans réflexion l'héritage d'Holkar;
+mais enfin, le vin est tiré, il faut le boire. Il
+faudrait que je fusse bien malheureux pour n'être
+pas plus honnête homme que mon prédécesseur
+ou que le glorieux Aurengzeb. D'ailleurs, j'ai cru
+deviner, quand Barclay m'a quitté, que ce rancuneux
+Anglais, qui m'en veut de l'avoir mis à la
+porte de Bhagavapour, voudra tôt ou tard prendre
+sa revanche et reviendra avec une armée. Il faut
+être beau joueur et l'attendre de pied ferme. Qui
+vivra, verra.»</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Sougriva:</p>
+
+<p>«Mon ami, dit-il, Louison et moi, nous ne sommes
+pas de ces gens qu'un rien effraye, et si outre
+le royaume d'Holkar, on nous offrait la Chine,
+l'Indo-Chine, la presqu'île de Malacca et tout
+l'Afghanistan à gouverner, nous n'en serions pas
+plus embarrassés. Je te montrerai dès demain que
+le métier de roi n'est pas difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, s'écria Sougriva en réunissant ses
+mains en coupe au-dessus de sa tête, seigneur
+Corcoran, héros à la grande science, au visage
+clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur
+du lotus bleu, que Brahma vous donne le bonheur
+d'Aurengzeb et la sagesse des Daçarathides!»</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>Suite du précédent.</h3>
+
+
+<p>Deux jours plus tard on afficha dans les rues de
+Bhagavapour et dans toutes les villes du royaume
+la proclamation suivante:</p>
+
+<p>«<i>Le roi Corcoran à la noble, puissante et invincible
+nation Mahratte.</i></p>
+
+<p>«Il a plu à l'être éternel, immortel, incorruptible
+et juste de faire rentrer dans son sein le glorieux
+Holkar après qu'il eut chassé devant lui ces
+barbares roux qui étaient venus d'Angleterre pour
+tuer les fidèles sectateurs de Brahma, emporter
+leurs trésors et emmener leurs femmes et leurs
+enfants en esclavage.</p>
+
+<p>«Il a plu également au glorieux Holkar de
+m'adopter pour son fils et de me donner pour
+femme sa propre fille, ma bien-aimée Sita, la dernière
+descendante du noble Rama, le héros invincible,
+vainqueur de Ravana et des démons noctivagues.</p>
+
+<p>«Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur
+en gouvernant le royaume suivant la loi sacrée
+des Védas et les conseils des sages brahmines,
+de ne laisser aucun crime impuni, de protéger le
+faible, de mettre ma main sur la tête de la veuve
+et sur l'orphelin.»</p>
+
+<p>Après ce préambule, Corcoran appelait d'abord
+tous les zémindars à Bhagavapour; de plus, il invitait
+tous les Mahrattes à élire trois cents députés
+(un par cinquante mille habitants) qui seraient
+chargés de faire des lois, d'examiner les dépenses
+publiques, de signaler tous les abus et d'indiquer
+le remède. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran)
+ne se chargeait que de l'exécution des lois. Tout
+homme âgé de vingt ans était électeur et éligible.</p>
+
+<p>Ce dernier article déplut à Sougriva.</p>
+
+<p>«Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra
+siéger à côté d'un brahmine!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans
+les eaux sacrées de la Nerbuddah.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait
+jamais trop prendre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Aimerais-tu mieux être touché par un Anglais?»</p>
+
+<p>Sougriva fit un geste de répugnance et d'horreur.</p>
+
+<p>«Tu n'as que le choix entre ces deux souillures,
+dit Corcoran.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez
+pas. Vous vous en trouverez mal. On vous
+quittera aussi vite qu'on vous a pris et le colonel
+Barclay reviendra et prendra votre place.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi
+légitime, moi. Mon père n'était fils ni de Raghou
+ni du grand Mogol. Il était pêcheur de Saint-Malo.
+A la vérité, il était plus fort, plus brave et meilleur
+que tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire
+a parlé, et il était citoyen français, ce qui est à mes
+yeux supérieur à tout; mais enfin ce n'était qu'un
+homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme,
+c'est-à-dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a
+jamais commis une action méchante ou basse. C'est
+le seul héritage que j'aie reçu de lui, et je veux le
+garder jusqu'à la mort. Le hasard m'a permis de
+donner à Holkar et à vous tous un fort coup de
+main pour battre les Anglais&mdash;ce qui était peut-être
+ma vocation naturelle; le même hasard m'a
+donné pour femme ma chère Sita, la plus belle et
+la meilleure des filles des hommes, ce qui fait de
+moi depuis quinze jours un puissant monarque.
+Mais malgré l'exemple du fameux Aurengzeb que
+tu me citais hier, ma royauté de fraîche date ne
+m'a pas tourné la cervelle. J'ai tout autant de plaisir
+à courir le monde sur mon brick, ne connaissant
+d'autre maître que moi-même, qu'à gouverner
+tout l'empire des Mahrattes. Si je consens à tenir
+le sceptre, c'est à condition de rendre justice aux
+parias comme aux brahmines et aux paysans
+comme aux zémindars. Si l'on veut m'en empêcher
+je déposerai ma couronne dans un coin et je
+partirai emmenant Sita que j'aime plus que le soleil,
+la lune et les étoiles. Après cela, vous vous
+arrangerez avec Barclay comme vous pourrez.
+Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire.
+J'aime les hommes jusqu'à me dévouer pour eux,
+mais non pas malgré eux.</p>
+
+<p>&mdash;Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je
+crois que vous êtes la onzième incarnation de Wichnou,
+tant vos discours sont pleins de sens et de
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis le dieu Wichnou, répliqua le Breton
+en riant, tu me dois obéissance. Fais donc afficher
+ma proclamation, et prépare une vaste salle pour
+les représentants du peuple mahratte, car je veux
+dans trois semaines, jour pour jour, ouvrir mes
+états généraux.»</p>
+
+<p>Louison, qui écoutait cet entretien, sourit. Elle
+comptait bien avoir sa place à la droite du trône
+où devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et la belle
+Sita. Peut-être aussi flairait-elle les nouveaux et
+terribles dangers que son ami allait courir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine
+Lakmana, et des devoirs de l'amitié.</h3>
+
+
+<p>Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars
+n'avaient subi qu'avec peine leur nouveau
+maître. Plusieurs d'entre eux avaient aspiré à la
+main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient
+désiré demeurer indépendants, chacun dans
+sa province et perpétuer leur tyrannie comme au
+bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa
+prendre les armes contre Corcoran. On le craignait
+et on le respectait. Beaucoup de gens du peuple
+le prenaient, comme l'avait dit Sougriva, pour la
+onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont
+les fortes griffes avaient accompli des exploits si
+merveilleux passait pour la terrible Kali, déesse
+de la guerre et du carnage, dont nul ne peut soutenir
+les regards. On se prosternait sur son passage
+les mains réunies en coupe dans les rues de
+Bhagavapour et on lui rendait des honneurs presque
+divins.</p>
+
+<p>Un seul homme crut le moment favorable pour
+s'emparer du trône et faire périr Corcoran par
+trahison.</p>
+
+<p>C'était un des principaux zémindars mahrattes,
+brahmine de haute naissance, nommé Lakmana,
+qui croyait descendre du frère cadet de Rama et
+avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant
+même de ce dernier il avait plusieurs fois essayé
+de se rendre indépendant et de nouer des intrigues
+avec le colonel Barclay; mais après la défaite des
+Anglais il fut le premier à s'empresser auprès de
+Corcoran-Sahib, à se prosterner devant lui et à
+protester de son dévouement.</p>
+
+<p>Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable
+pour démasquer sa trahison et soulever le peuple.
+Il réunissait dans sa maison tous les mécontents;
+il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de
+Brahma en donnant la couronne d'Holkar à un
+aventurier d'Europe; il prêchait le retour aux anciennes
+moeurs; il accusait Corcoran de porter des
+bottes faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs
+et passait pour un sacrilège horrible aux
+yeux des Mahrattes); enfin il armait ses forteresses,
+garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait
+de tous côtés des provisions de poudre et de boulets.</p>
+
+<p>Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât
+la tête avant qu'il eut le temps de devenir dangereux;
+mais Corcoran s'y refusa.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas
+ainsi qu'en agissait votre glorieux prédécesseur
+Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait donner
+cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce
+traître.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode,
+qui ne l'a pas empêché, comme tu vois,
+d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne, c'est à
+Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son
+fait; il ne risque pas de condamner un innocent;
+mais les hommes ne doivent punir le crime qu'après
+qu'il est commis. Sans cette précaution, on
+s'exposerait à des méprises abominables et à des
+remords affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à
+mon service les plus infâmes coquins de tout le
+pays, m'inquiéter de mille détails, toujours craindre
+la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme
+qui peut-être ne pense à rien! J'empoisonnerais
+ma vie de défiance et de soupçons!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, seigneur, dit Sita qui était présente,
+songez qu'à tout moment Lakmana peut vous assassiner.
+Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est
+pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la
+couleur et la beauté du lotus bleu, que ce soit du
+moins pour moi, qui vous préfère à toute la nature,
+au ciel même et aux palais resplendissants
+du sublime Indra, père des dieux et des hommes.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes,
+elle se jeta dans les bras de Corcoran. Il la serra
+tendrement sur son coeur, la regarda un instant
+et dit:</p>
+
+<p>«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature
+à qui je ne peux rien refuser, tu le veux!
+Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens, et
+je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance
+telle qu'il maudira à jamais le jour où il
+forma le dessein de m'ôter ma couronne.... Louison!
+Ici, Louison!...»</p>
+
+<p>La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint
+frotter doucement sa belle tête sur les genoux
+de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention les
+yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée.</p>
+
+<p>«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention
+à ce que je vais te dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.»</p>
+
+<p>La tigresse agita sa queue puissante et redoubla
+d'attention.</p>
+
+<p>«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton,
+un homme que je soupçonne de mauvais desseins.
+S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite
+quelque trahison, je te charge de m'avertir.»</p>
+
+<p>Louison tourna successivement son mufle rose
+garni de fortes moustaches vers les quatre points
+cardinaux, cherchant sans doute où était le traître
+et offrant d'en faire justice.</p>
+
+<p>«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire
+appeler.... Sougriva, va le chercher toi-même et
+amène-le ici de gré ou de force.»</p>
+
+<p>Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut
+bientôt après, suivi du séditieux brahmine.
+Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses
+yeux profondément enfoncés dans leurs orbites
+étaient pleins de flamme et de haine contenue;
+ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées à
+la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers
+annonçaient l'instinct de la ruse et de la
+destruction.</p>
+
+<p>Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran,
+et, dès les premiers mots, il jura qu'il avait toujours
+regardé celui-ci comme son vrai maître et
+seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de
+Sougriva par des serments de fidélité qui ne persuadèrent
+pas le Breton. Sa défiance redoubla
+lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse
+sur les papiers du brahmine montra tout
+d'un coup, par un coup de théâtre inattendu, les
+preuves d'une conspiration qui se tramait dans
+l'ombre et dont Lakmana était le chef véritable.
+Il s'agissait d'assassiner Corcoran à la prochaine
+fête de la déesse Kaly.</p>
+
+<p>Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées
+étaient découvertes. Il était sans défense aux
+mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la
+mort; mais c'était bien mal connaître la générosité
+du Breton.</p>
+
+<p>«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais
+je te méprise et je te laisse la vie. D'ailleurs,
+quelque coupable que tu sois, tu n'as pas eu le
+temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est
+assez pour que je t'épargne. Je ne te ferai même
+aucun mal. Je ne te prendrai ni ton palais, ni tes
+roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne t'enfermerai
+pas, je ne te mettrai pas hors d'état de
+nuire; tu pourras courir, conspirer, crier, maudire,
+calomnier, insulter; c'est ton droit; mais si
+tu prends les armes contre moi, si tu cherches à
+m'assassiner, tu es un homme mort. Je te donne
+dès aujourd'hui un ami qui ne te quittera jamais
+et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret,
+car il est muet. Il est incorruptible, car il a
+des moeurs frugales, et, excepté le sucre, il n'aime
+rien de ce qui séduit les autres hommes. Quant
+à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son
+dévouement sont au-dessus de tout.... En deux
+mots, c'est Louison.»</p>
+
+<p>A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et
+trembla de tous ses membres.</p>
+
+<p>«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle,
+Louison sera ton amie. Si tu conspires, elle,
+qui sait tout, l'apprendra bientôt et me le dira,
+ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra
+fin à la conspiration et au conspirateur.... Louison,
+ma belle, donne à Sougriva une preuve de
+ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»</p>
+
+<p>Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant
+avec tendresse.</p>
+
+<p>«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde
+ce brahmine. Est-ce un homme à qui l'on
+peut se fier, oui ou non?»</p>
+
+<p>La tigresse s'approcha lentement du brahmine,
+le flaira d'un air de mépris et regarda Corcoran
+avec des yeux dont l'expression n'était pas douteuse.</p>
+
+<p>«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait
+signe qu'elle a senti une odeur de coquin, et
+qu'elle a des nausées.... Louison, ma chérie,
+voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez,
+vous l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»</p>
+
+<p>A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit
+tout effrayé du palais. Derrière lui, marchait
+Louison avec une gravité admirable. On voyait
+qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>De quel traître Louison fut victime.<br>
+Epouvantable catastrophe.</h3>
+
+
+<p>La générosité méprisante de Corcoran ne toucha
+pas le coeur endurci de Lakmana. Il continua de
+conspirer dans l'ombre, mais il renonça au projet
+qu'il avait formé d'abord de tenter une révolte à
+main armée dans les rues de Bhagavapour. La
+société de Louison, dont il parvenait rarement à
+se débarrasser, l'empêchait de se concerter aisément
+avec les autres conspirateurs. Il n'était pas
+éloigné de croire que la tigresse avait, par une
+permission spéciale de Brahma, le pouvoir de lire
+dans son coeur et de deviner toutes ses pensées.</p>
+
+<p>Cependant, il avait publiquement fait transporter
+dans sa maison cinq ou six tonneaux de
+poudre qu'il disait remplis de vin. Louison, quoique
+très-curieuse, ne pouvait pas pénétrer ce
+mystère, et Sougriva lui-même croyait que le
+brahmine se contentait de remplir sa cave. Plusieurs
+fois même il en fit la plaisanterie à Lakmana,
+qui, sans s'émouvoir, lui promit de lui
+faire goûter avant peu de jours ce vin exquis.
+C'était, disait-il, du Château-Margaux de la première
+qualité.</p>
+
+<p>Pendant qu'il feignait de rire et de ne songer
+qu'aux festins, il préparait secrètement une terrible
+catastrophe. Il avait fait déblayer un vieux
+souterrain de cent pas de long qui, de sa maison,
+communiquait par des détours connus de lui seul
+avec une cave abandonnée du palais d'Holkar.
+C'est dans cette cave, placée au-dessous de la
+grande salle où devait se tenir la première réunion
+du parlement mahratte, que Lakmana avait
+fait placer par deux serviteurs fidèles ses six tonneaux
+de poudre. Lui-même, pendant une absence
+momentanée de Louison, qui allait souvent voir
+Corcoran au palais, disposa la mèche fatale destinée
+à mettre le feu aux poudres et à faire sauter
+avec Corcoran et Sita les plus puissants seigneurs
+du pays mahratte et tous ceux qui pouvaient lui
+disputer le trône.</p>
+
+<p>Louison, toute spirituelle et pénétrante qu'elle
+était, ne découvrit rien de tout ce manége. Pendant
+les trois quarts de la journée, elle faisait son
+devoir en conscience, suivant pas à pas le brahmine
+et le regardant d'un oeil soupçonneux. Lui,
+au contraire, toujours doux et caressant, cherchait
+à gagner ses bonnes grâces. Il avait pensé
+d'abord à l'empoisonner; mais Louison se défiait
+de ses offres, et Corcoran lui avait d'ailleurs interdit
+de dîner en ville, ce qui gênait un peu la tigresse.
+Son seul défaut était la gourmandise. On
+n'est pas parfaite.</p>
+
+<p>Lakmana, voyant qu'elle était sur ses gardes,
+essaya de la conduire hors de Bhagavapour dans
+l'espérance que la vue des grandes forêts tenterait
+Louison, et qu'elle reprendrait à jamais sa liberté.
+Louison le suivit avec plaisir et autant qu'il voulut
+dans les jungles et dans les montagnes, mais
+elle revint toujours au gîte avec lui.</p>
+
+<p>Cependant il fallait à tout prix s'en débarrasser.
+Un matin il la conduisit dans la forteresse d'Ayodhyâ,
+à dix lieues de Bhagavapour, qui était son
+apanage et dont la garnison n'obéissait qu'à lui.
+Au sommet de la tour principale, qui domine la
+vallée de la Nerbuddah et d'où l'on aperçoit la
+plus grande partie de la chaîne bleue des Ghâtes,
+se trouve une chambre dont le plancher tout entier,
+sauf un étroit espace, n'est qu'une vaste
+trappe. C'est par là que le brahmine précipitait
+ses ennemis dans des oubliettes d'une profondeur
+de soixante pieds.</p>
+
+<p>Lakmana, toujours suivi de son inséparable
+Louison, ouvrit la porte de cette chambre. La
+tigresse, curieuse comme toutes les femmes et la
+plupart des chattes, ennuyée d'ailleurs de l'obscurité
+profonde de l'escalier qu'elle venait de
+grimper à la suite du brahmine, n'eut pas plutôt
+aperçu la fenêtre ouverte d'où l'on apercevait ce
+paysage délicieux, sans égal dans l'univers, qu'elle
+oublia sa prudence ordinaire et se précipita dans
+la chambre. Mais, hélas! c'est là que l'attendait
+le traître Lakmana.</p>
+
+<p>La trappe dont il venait de pousser le ressort,
+céda tout à coup sous le poids de notre pauvre
+amie qui tomba, sans pouvoir s'accrocher à rien,
+dans un précipice effroyable. A peine eut-elle le
+temps de pousser un cri et un rugissement et
+d'invoquer la justice divine contre le perfide brahmine.
+Sa chute produisit un bruit mat, pareil à
+celui d'une grappe de raisin qu'on écraserait contre
+un mur. Il se pencha sur l'ouverture, écouta
+un instant, n'entendit plus rien et poussa, quoique
+seul, un bruyant éclat de rire, qui dut faire frissonner
+au fond des enfers Lucifer lui-même, son
+cousin-germain.</p>
+
+<p>Puis il referma la porte, redescendit l'escalier,
+monta en litière, escorté de quelques esclaves,
+feignit de se diriger vers Bombay, afin qu'on crût
+qu'il avait cherché un asile chez les Anglais, quitta
+secrètement sa litière dès que la nuit fut venue et
+rentra dans Bhagavapour et dans sa maison sans
+être vu de personne.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/23.png"></p>
+
+
+
+
+<p>Tout était prêt. Il avait fait périr le seul témoin
+de ses actions dont il dut craindre le témoignage
+ou les griffes, et le jour du crime approchait. Corcoran,
+occupé d'autres soins et le croyant parti
+pour Bombay, se félicitait d'une fuite qui le dispensait
+de punir un conspirateur. Mais un sentiment
+amer se mêlait à cette satisfaction. Il s'étonnait
+de ne pas revoir Louison, autrefois si exacte
+à lui faire sa cour, surtout à l'heure du dîner. Il
+craignait qu'elle n'eût pas pu résister à l'attrait
+de la vie sauvage et de la liberté. Il l'accusait
+d'ingratitude. Hélas! Pauvre Louison! Il ne connaissait
+pas l'infâme trahison dont elle avait été
+victime. Bien moins encore savait-il où trouver
+son lâche assassin.</p>
+
+<p>Enfin arriva le jour fixé pour la réunion des
+représentants du peuple Mahratte. Une foule innombrable
+remplissait les rues et les places de
+Bhagavapour. Six cent mille Indous, venus de
+trente lieues à la ronde bénissaient le nom de Corcoran
+Sahib et de la belle Sita, la dernière descendante
+des Raghouides.</p>
+
+<p>Tous deux, montés sur l'éléphant Scindiah, vêtus
+d'habits d'or et d'argent, ornés de diamants et
+de pierreries d'une valeur inestimable, s'avançaient
+majestueusement dans la foule prosternée
+qui admirait la jeunesse, la force et le génie de
+Corcoran et l'incomparable et douce beauté de Sita,
+quand ils eurent, suivis de tous les députés du
+peuple, rendu hommage dans la grande pagode de
+Bhagavapour au resplendissant Indra, l'Être des
+êtres, père des dieux et des hommes, ils revinrent
+en grande pompe vers le palais où Corcoran s'assit
+sur son trône, ayant à ses côtés la fille d'Holkar
+et en face de lui l'assemblée.</p>
+
+<p>Lakmana, caché derrière les persiennes de sa
+maison vit passer le cortége et frémit de rage. La
+mèche qui devait mettre le feu aux poudres et
+faire sauter le roi et le parlement tout entier était
+déjà prête. Il ne restait plus qu'à l'allumer, et elle
+devait brûler pendant sept cents secondes, car Lakmana
+ne voulait pas s'ensevelir dans son crime.
+A côté de lui était son complice, un malheureux
+esclave qui n'avait pas osé refuser son concours à
+ce crime horrible, de peur d'être poignardé lui-même
+par le traître Lakmana.</p>
+
+<p>Le brahmine attendit encore un quart d'heure
+afin que l'assemblée tout entière eût le temps de
+prendre place dans le palais. Puis, lentement,
+sans remords, il alluma la mèche.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/24.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>Conclusion de cette admirable histoire.</h3>
+
+
+<p>Pendant que l'assassin mettait la dernière main
+à ses préparatifs, Corcoran se leva d'un air majestueux
+et dit:</p>
+
+<p>«Représentants de la glorieuse nation Mahratte.</p>
+
+<p>«Si je vous ai convoqués aujourd'hui, contre
+l'usage des rois mes prédécesseurs, c'est pour remettre
+en vos mains le pouvoir dont Holkar mourant
+m'a investi par droit d'adoption.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas désiré le trône. Je ne veux m'y
+asseoir que de votre consentement. Je ne veux
+pas régner par le droit de la force, mais par votre
+libre élection.»</p>
+
+<p>(Tout le peuple cria: «Vive à jamais Corcoran-Sahib!
+Qu'il règne sur nous et sur nos enfants!»)
+Il reprit:</p>
+
+<p>«Tous les hommes naissent égaux et libres;
+mais comme leur force à tous n'est pas égale, il
+faut intervenir quelquefois entre eux pour protéger
+les faibles et faire respecter la loi. C'est le devoir
+que vous me chargez de remplir. Vous, faites
+les lois suivant la justice, et respectez la liberté.</p>
+
+<p>«Mes prédécesseurs levaient par force deux
+cent mille soldats. Je ne les imiterai pas. Je ne
+veux garder sous les drapeaux que dix mille hommes,&mdash;tous
+soldats volontaires. Cela suffit pour
+maintenir l'ordre. Mais je veux donner des armes
+à toute la nation afin qu'elle puisse défendre sa
+liberté contre les Anglais s'ils reviennent, ou contre
+moi si j'abuse de mon autorité.</p>
+
+<p>«L'impôt était de cent millions de roupies. Vous
+verrez vous-mêmes l'an prochain à quelle somme
+il faut le réduire. Pour moi, avec le trésor particulier
+d'Holkar, je veux payer moi-même cette
+année tous les services publics. Ce sera mon présent
+de joyeux avénement au peuple Mahratte.
+J'ai tout calculé. Trente millions de roupies suffisent
+et au delà à tous les besoins de l'État.»</p>
+
+<p>A ces mots tout le monde se récria d'admiration.
+Les députés pleuraient de tendresse. En aucun
+temps, chez aucun peuple on n'avait vu le
+roi payer ainsi pour la nation.</p>
+
+<p>Sougriva osa blâmer Corcoran de sa générosité.</p>
+
+<p>«Je sais bien ce que je fais, dit le Breton. Crois-tu
+que je me soucie beaucoup des millions d'Holkar,
+si durement extorqués à son peuple? Sita, qui
+est meilleure que moi, ne regrette pas l'usage que
+j'en fais. D'ailleurs, je suppose, pour beaucoup de
+raisons, que je n'ai pas longtemps à régner, et je
+suis bien aise de rendre le métier si difficile que
+personne n'ose ou ne puisse prendre ma place
+après moi.»</p>
+
+<p>Cependant le bruit des applaudissements s'était
+apaisé, et Corcoran allait continuer son discours,
+lorsqu'un grand tumulte se fit entendre à la grande
+porte d'entrée: on vit tout le monde s'écarter et
+donner des marques d'une frayeur épouvantable.
+Déjà Sougriva s'avançait pour connaître la cause
+de ce désordre, lorsqu'au milieu du passage laissé
+vide, Louison s'avança lentement, couverte de
+sang et portant dans sa gueule le corps inanimé
+de Lakmana.</p>
+
+<p>A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur,
+et Corcoran lui-même parut étonné.</p>
+
+<p>Louison déposa sur les marches du trône le
+brahmine qui ne donnait plus aucun signe de vie,
+et faisant signe à son maître de le suivre, reprit
+le chemin par lequel elle était venue. Déjà
+l'on murmurait dans la foule et l'on parlait de
+lui tirer des coups de fusil pour venger la mort
+du brahmine, mais le Breton devina l'intention
+de la tigresse, et cria qu'elle était innocente et
+qu'elle allait en donner la preuve.</p>
+
+<p>En effet, elle le conduisit tout droit à la maison
+de Lakmana, descendit dans le souterrain et montra
+les tonneaux de poudre, la traînée, la mèche
+éteinte et un homme dangereusement blessé qui
+avait le ventre ouvert d'un coup de griffe. C'était
+le complice du brahmine, et il raconta lui-même
+ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Louison n'était pas morte en tombant dans les
+oubliettes de la tour d'Ayodhya. Elle était tombée
+comme tombent les chats et les tigres, sur ses
+pattes, et elle était demeurée étourdie de la chute
+et presque évanouie au fond de cet affreux précipice,
+pavé de rochers et d'ossements humains. Dès
+que Lakmana fut parti, elle reprit ses sens et
+s'orienta de son mieux. Par malheur, il n'y avait
+ni porte ni fenêtre, si ce n'est à une hauteur de
+soixante pieds. Encore en était-elle séparée par la
+funeste trappe qui avait causé son malheur.</p>
+
+<p>Mais Louison n'était pas de ceux qui se désespèrent
+et qui n'attendent leur salut que du ciel et du
+hasard. Pendant trois jours et trois nuits sans se
+lasser, elle creusa la terre et le rocher avec ses ongles
+et ses griffes, n'ayant pour toute nourriture
+qu'une demi-douzaine de rats, ce qui lui fit faire la
+grimace, car elle était délicate et même un peu petite-maîtresse;
+elle n'aimait que les fleurs, les parfums,
+et les animaux des forêts. Cependant elle
+vécut, c'était l'essentiel, et fit enfin son trou sous
+terre comme une taupe. Après trois jours de travail
+acharné, elle revit la lumière du soleil si
+chère à tous les vivants, et se trouva libre à vingt
+pas environ des remparts d'Ayodhya.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/25.png"></p>
+
+
+<p>On juge aisément de quelle ardeur de vengeance
+elle était animée. Elle courut tout d'un trait à
+Bhagavapour, et sans s'occuper des détails de la
+fête, elle enfonça d'un choc enragé la porte de la
+maison de Lakmana, chercha partout le brahmine,
+et le découvrit dans le souterrain, juste au moment
+où il allait en sortir après avoir allumé la
+terrible mèche.</p>
+
+<p>Le voir, bondir sur lui, le renverser d'un coup
+de griffe, l'achever d'un coup de dent, et blesser
+son complice fut l'affaire de quelques secondes.
+Dans la lutte, la mèche s'éteignit (nouveau bonheur!)
+et Louison très-fière de son exploit, quoiqu'elle
+n'en connût pas tout le prix, se montra,
+comme on l'a vue plus haut dans l'assemblée, et
+avertit le peuple de Bhagavapour du danger qu'il
+avait couru.</p>
+
+<br><hr><br>
+
+<p>Est-il besoin maintenant de continuer ce récit,
+de mentionner la joie publique, le couronnement
+de Corcoran et de Sita, et toutes les splendeurs
+dont ce couronnement fut suivi? On devine assez
+que Louison ne fut pas oubliée dans les actions de
+grâces que le peuple tout entier rendit à Brahma
+et à Wichnou, et l'on supposa, plus que jamais,
+que la déesse Kaly avait pris la forme d'une tigresse
+pour se montrer aux hommes.</p>
+
+
+<p>FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
+
+<h3>TABLE.</h3>
+
+
+
+
+
+<p>I. L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.</p>
+
+<p>II. Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance
+avec Louison.</p>
+
+<p>III. D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.</p>
+
+<p>IV.</p>
+
+<p>V.</p>
+
+<p>VI.</p>
+
+<p>VII. La chasse au rhinocéros.</p>
+
+<p>VIII. Conversation émouvante de Louison et du capitaine
+Corcoran avec le colonel Barclay.</p>
+
+<p>IX. Au galop! Au galop! Hurrah!</p>
+
+<p>X. A l'assaut! A l'assaut!</p>
+
+<p>XI. Sortie des assiégés.</p>
+
+<p>XII. Donnez-moi cet Anglais.&mdash;Que veux-tu en faire?&mdash;Le
+pendre.&mdash;Bien volontiers.</p>
+
+<p>XIII. La toilette du capitaine.</p>
+
+<p>XIV. Comment l'assiégeant devint l'assiégé.</p>
+
+<p>XV. Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur
+le dos du puissant Scindiah, aux pieds de la belle
+Sita.</p>
+
+<p>XVI. Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses
+du chat aux neuf queues.</p>
+
+<p>XVII. Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.</p>
+
+<p>XVIII. Comment le dividende de la Compagnie des Indes se
+trouva réduit à rien par l'industrie de Corcoran, ce
+qui fit gémir plusieurs gros actionnaires.</p>
+
+<p>XIX. Conversation philosophique et intéressante sur les
+devoirs de la royauté chez les Mahrattes. Oraison
+funèbre d'Holkar.</p>
+
+<p>XX. Suite du précédent.</p>
+
+<p>XXI. De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine
+Lakmana, et des devoirs de l'amitié.</p>
+
+<p>XXII. De quel traître Louison fut victime. Épouvantable
+catastrophe.</p>
+
+<p>XXIII. Conclusion de cette admirable histoire.</p>
+
+
+
+<p>FIN DE LA TABLE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais
+authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***
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+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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