Project Gutenberg's Le chteau de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti

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Title: Le chteau de La Belle-au-bois-dormant

Author: Pierre Loti

Release Date: August 7, 2005 [EBook #16465]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE
PIERRE LOTI
L'ACADMIE FRANAISE




LE CHTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT

C-L
PARIS
CALMANN-LVY, DITEURS
3, RUE AUBER, 3
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




AVANT-PROPOS


Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas d le
publier; il ne semblera tolrable qu' mes amis, connus ou inconnus.

Que les lecteurs indiffrents me le pardonnent, d'autant plus que ce
sera le dernier peut-tre....

P. LOTI.





LA MAISON DES AEULES

Avril 1899.


Combien est singulier et difficilement explicable le charme gard par
des lieux qu'on a connus  peine, au dbut lointain de la vie, tant
tout petit enfant,--mais o les anctres, depuis des poques imprcises,
avaient vcu et s'taient succd!

La maison dont je vais parler,--la maison de l'le, comme on l'appelait
dans ma famille autrefois,--la maison de mes anctres huguenots avait
t vendue  des trangers aprs la mort de mon arrire-grand'mre,
Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde,
elle appartenait  un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait
aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le
sommeil de nos morts, couchs au temps des perscutions religieuses dans
la terre du jardin. Pendant les premires annes de ma vie ma mre, mes
tantes et grand'tantes, qui avaient pass dans cette maison une partie
de leur jeunesse, y venaient souvent en plerinage; on m'y conduisait
aussi et il semblait que, malgr les actes notaris, elle n'et pas
cess de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour
les hommes de loi.

Ensuite, nous nous tions peu  peu dshabitus d'aller dans l'le,--o,
d'ailleurs, les dernires de nos vieilles tantes taient mortes,--et je
n'avais plus revu l'antique demeure.

Mais je ne l'avais point oublie, et il restait dcid au fond de
moi-mme que je la rachterais un jour, quand le pasteur, qui
l'habitait depuis si longtemps, y aurait achev son existence d'aptre.

       *       *       *       *       *

Tout arrive  la longue: depuis une semaine, j'ai sign l'acte qui me
rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir
aprs plus de trente annes, je pars de Rochefort avec mon fils, un
matin pluvieux d'avril.

Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'le; depuis quelques jours 
peine il a commenc d'en entendre parler,--et, cependant, sous je ne
sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans
s'est trangement tendue vers ce pays et cette demeure o je vais le
conduire.

La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin
de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones
confinent  l'Ocan. Arrivs ensuite au port o l'on s'embarque, sous
une onde plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir,
dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traverse accomplie, nous
remettons pied  terre, devant des remparts gris: c'est le Chteau, la
premire ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer
toute pense, toute motion de retour; les choses de l'le me semblent
trangres et quelconques.

On attelle pour nous une carriole, o nous montons  la hte, sous le
dcevant arrosage,--et, en une heure maintenant, nous arriverons 
Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est l-bas loin des plages, sur
les terres du centre, et o gt mlancoliquement la vieille maison
familiale....

Dans l'le.... Quand j'tais tout petit enfant, j'entendais prononcer
ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mre, qui
tait une exile de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de mme, par
ma bonne qui tait une exile de son village d'ici.... Et l'le avait
en ce temps-l pour moi un mystrieux prestige: que rien, sans doute,
dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....

Mon fils a dsir emmener son domestique et il a aussi recrut en route
un de ses grands amis, qu'il a connu nagure matelot, planton  mon
service, et qui est maintenant pcheur sur cette cte. Nous sommes donc
quatre  prsent, pour ce plerinage.

Il pleut toujours, il pleut  verse, et, dans cette voiture ferme, on
voit  peine la campagne qui fuit, tout embrouille d'eau; aussi bien
pourrait-on se croire n'importe o.

Mais voici pourtant que le sentiment d'tre dans l'le me saisit d'une
faon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des
mlancolies de mon enfance.... tre dans l'le, tre dj un peu
spar du reste du monde, tre entr dans une rgion plus tranquille et
moins change depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperu 
travers les vitres rayes de pluie, qui m'a jet au passage ce
sentiment-l, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur
orientale, avec des portes et des fentres vertes: ses trois
maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin  vent qui tourne,
les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait
jusque par terre. Et, se dtachant sur cette laiteuse blancheur, de
naves bordures de girofles rouges.... Le caractre du pays d'Oleron
est presque tout entier dans cette chaux immacule dont les plus humbles
logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, closes  profusion le long des
petits murs.

Maintenant mon fils,  chaque maison du chemin, me demande si celle-ci
tait du temps de mon enfance, si elle est nouvelle ou si je la
reconnais. Cette enfance, qui me parat,  moi, si proche encore et pour
ainsi dire prsente, lui fait,  lui, videmment, l'effet d'tre dj
trs recule dans le pass, comme me semblait,  son ge, l'enfance de
mon pre ou de ma mre.

Dans la monotonie de la route, de la voiture ferme et de la pluie, mon
esprit, par instants, se rendort; j'oublie o nous allons et o nous
sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous
passons, par le matelot qui nous accompagne, chante  mon oreille un
refrain d'autrefois....

A prsent, grand'mre, raconte-moi des histoires de l'le
d'Oleron!--C'tait gnralement  la tombe d'une nuit d'hiver que je
disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de
l'aeule. Je me faisais dcrire l'ameublement de la vieille demeure, le
costume et la figure d'anctres morts il y aura bientt cent ans. Mais
je demandais surtout les aventures de route, le rcit des grands orages
qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait
visiter des vignes loignes ou bien quand on se rendait de la maison de
Rochefort  la maison de l'le,--et  tout cela, bien entendu, les noms
de ces villages et de ces fermes revenaient se mler constamment....

Il pleut toujours. Dj loin, derrire nous, le clocher de Dolus (un
village  mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un
bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au
temps de l'enfance de ma mre, ou mme au temps plus recul de l'enfance
de mes aeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre
Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient,  la manire ancienne,
sur des chevaux ou sur des nes, tous ces voyages,--qui plus tard me
furent conts entre chien et loup, aux crpuscules d'hiver,--jadis, ce
clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil
au-dessus de ce mme bois.

D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus trs loin, et cette approche,
semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaaient, fait
sortir de l'ombre et reparatre aux yeux de ma mmoire les respectables
et chers visages, aujourd'hui retourns  la poussire....

Notre voiture, plus bruyamment tout  coup, roule sur des pavs, dans
des petites rues paisibles, dsertes et blanches;--et c'est
Saint-Pierre, o nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalit de
l'htel campagnard o l'on nous arrte, les dtails ordinaires de
l'arrive, tout cela est pour couper mon rve, ds l'abord. Et je ne
retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serr,  cause de ce temps
sombre, je suis du et je m'ennuie.

Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont laves,
rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en quichenotte,[1]
nous allons nous acheminer  prsent vers cette maison qui est le but de
notre voyage.

[Note 1: Une sorte de bguin en toile cartonne, pour garantir le visage de
la pluie et du soleil.]

Je crains de ne plus m'y reconnatre, aprs tant d'annes, et je
questionne une jeune fille qui nous regardait passer.

--Ah! la maison du dfunt pasteur! me rpond-elle. Tout droit, monsieur,
et, aprs le tournant l-bas, vous la trouverez  votre gauche.

Un calme un peu angoissant mane aujourd'hui pour moi de cette petite
ville, assombrie de nuages marins. Derrire des vitres, a et l,
d'honntes figures nous observent, avec une curiosit discrte. Et cela
m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornes et
encloses--auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu
d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes anctres
d'ici.

Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps djouer
avec eux et ne dit plus rien, les yeux trs ouverts, l'imagination trs
inquite de ce qu'il va voir. La pluie a cess, mais le vent d'ouest
souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagrant la
blancheur des pavs, la blancheur de la chaux sur les vieilles
murailles.

Quelques pas encore, aprs le tournant indiqu.... Et tout  coup, avec
une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins prs
d'arriver, je la reconnais, l devant moi, l'antique maison
familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vtust bien plus que
je ne l'esprais; la plus vaste et visiblement l'ane de celles du
voisinage; toute ferme, il va sans dire, avec un air de paix et de
mystre, d'immobilit presque dfinitive, comme si elle sommeillait
depuis dj des annes sans nombre et ne devait plus tre rveille. Son
grand portail cintr,--que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au
thtre, dans _Judith Renaudin_,--sa petite porte latrale et ses vieux
auvents, tout cela est d'un vert dlicieusement dcolor, dans la
blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble tre
l'me de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de
sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des
les....

Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille
Vronique, laquelle fut servante du dfunt pasteur, et s'est place 
prsent dans une maison vis--vis de la mienne.

Je frappe donc au logis d'en face,--et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais
c'est l prcisment que s'taient retires mes vieilles tantes!... Moi,
qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est l que j'tais venu
pour la dernire fois, en vacances de Pques, sjourner chez elles,
quand j'avais l'ge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit
jardin, comme si hier  peine je les avais quitts. Et ces vieilles
tantes, cousines de ma mre, je les revois si bien toutes les trois,
dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure dcente tait
perceptible  mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux
disaient que d'tranges malheurs s'taient appesantis sur elles; on les
sentait trs pauvres,--malgr d'anciennes jolies choses, des bagues, des
ventails, des porcelaines de Chine, conserves encore dans leurs
armoires. Et j'avais pass chez elles huit jours de mlancoliques et
solitaires vacances, en un mois de mars dj fort lointain, sous des
nues basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un
continuel grand vent d'quinoxe....

Vronique, coiffe  la mode de Saint-Pierre,--le toquet blanc laissant
paratre deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de
cheveux bien net sur la nuque,--est une bonne vieille, trs brune,
suivant le type de l'le, avec un calme visage et un profil de mdaille.
Elle devine aussitt qui je dois tre, et s'en va chercher son trousseau
de clefs.

Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la
maison muette, o il va pntrer comme dans un chteau de la
Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus
complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends
aussi que s'ouvre le portail vnrable.

La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La
maison, obstinment ferme, prend sous le ciel noir la blancheur des
vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde
au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite
ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le
dploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de
quasi-dsert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier
mort, me glaait l'me pendant mes sjours d'enfant chez les tantes de
l'le....

Elle tourne enfin, la clef, et Vronique pousse devant nous la lourde
porte.

Oh! comment dire l'motion de voir rapparatre, sous ces nuages de
deuil, cette cour silencieuse des anctres!... Devant la faade
intrieure aux auvents ferms, ce vieux perron, ces vieilles dalles
verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne
prvoyais pas ces aspects de cimetire. Et voici que j'ai le sentiment
de pntrer chez les morts, chez les aeules mortes. Nulle part autant
qu'ici et  cette heure le pass ne m'avait envelopp de son linceul.

Des fantmes,--mais des fantmes dbonnaires et discrets, qui ne
feraient aucune peur,--doivent revenir se promener dans cette cour,
lorsque le soir tombe: les aeules en robe noire....

D'ailleurs, rien de chang, sans doute, depuis l'poque o elles
vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du
puits, sur les dalles, une mme usure sculaire atteste la longue dure
antrieure de ces choses. Non, rien de chang nulle part. Il manque
seulement un amandier l-bas, qui avait plus de cent ans et qui a d
mourir de vieillesse;  la place o je me rappelais l'avoir connu, son
tronc large se voit encore, sci prs des racines. D'autres arbres, 
bout de sve, ont pris une certaine parure frache, par la grce de
l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entirement rouge de
ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonn
d'une faon trange, depuis deux annes  peine que personne n'habite
plus ici; entre les pavs, des fleurs sauvages ont pris place, et de
hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent,
tourmentes par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne  la cour
des aspects d'enclos funraire.

Vronique va nous introduire  prsent dans le principal corps de logis,
par o commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect
les marches de ce perron--o, vers la fin du XVIIIe sicle,
 ce que l'on m'a souvent cont, de joyeuses petites filles (qui furent
mes grand'tantes, mon aeule, et moururent octognaires) avaient pour
jeu favori de monter et descendre en courant, sur des chasses.

Il fait noir, dans la maison close. Vronique,  mesure que nous
avanons, ouvre les contrevents un  un, et de la lumire pntre par
degrs dans cette ombre: une lumire grise que diminuent les branches
des arbres et les nues du ciel.

D'abord, la salle  manger, qui a gard ses boiseries Louis XV; c'est l
que, les soirs de jadis, matres et domestiques runis coutaient avant
de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice
enlumin de rouge, que je possde aujourd'hui par hritage.

On n'a pas enlev encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur
dfunt. Mais c'est un mobilier qui n'est gure moderne et qui ne dtonne
pas dans ce lieu, car il est d'une simplicit austre--et la sombre
figure de Calvin, encadre  la muraille, tmoigne que les habitants,
ici, n'ont point cess d'tre des huguenots.

La silencieuse demeure n'a pas t plus modifie au dedans qu'au dehors.
Les dtails mmes sont rests intacts. Et, en montant  l'tage
suprieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier,
qui, dans les histoires d'enfance de mes aeules, jouait souvent un
rle: sur ses tagres, se tenaient des pots remplis de sucre des
les, objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux
chasses, et des confitures faites avec les raisins mris au soleil d'il
y a cent ans....

De l'autre ct de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des
domestiques, plus dlabr, plus fruste, et une chambre o, les jours de
pluie, venaient s'amuser les enfants du temps pass.

Dans cette chambre-l, je savais que ma mre, tant toute, petite fille
et commenant  crire, s'tait amuse une fois  graver son nom sur une
vitre de la fentre, avec le diamant d'une bague. Je n'esprais point
retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement rsist  soixante
annes de possession trangre, et la prcieuse inscription y est
encore! A ct de quelques griffonnages, de quelques essais moins
russis qui doivent dater du mme jour, le cher nom m'apparat trs
lisible, trac d'une grosse criture d'enfant qui s'applique:
_Nadine_!... A l'angle du carreau poussireux et verdtre, le nom se
dtache, en rayures lgres qui brillent, sur l'image trouble de la rue
o la pluie tombe.... _Nadine_!... Alors, je ferme  demi les yeux et me
recueille plus profondment pour me reprsenter, dans sa petite toilette
suranne, l'enfant qui crivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans
doute, en regardant tristement cette mme vieille rue de village
toujours pareille, un soir o la pluie devait tomber comme aujourd'hui.

Le long de la cour, des btiments, plus djets sous des couches de
chaux, taient des greniers pour les rcoltes, des chais pour le vin,
des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des
anctres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs
marais.

Ensuite, aprs un portail vert, le jardin. L, c'est un enchantement
pour mon fils, qui n'avait pas prvu tant de fleurs, une telle mle
d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaant d'averses
prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur,
bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapisss de
vignes. Les plantes y sont presque retournes  l'tat de sauvagerie;
mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus,
donnent encore  l'ensemble son caractre jardin, jardin d'autrefois, 
l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui
se perptuent sans tre cultives, tulipes, anmones, narcisses,
jacinthes et lis, sont panouies  profusion, foisonnant jusque dans les
sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers,
les pchers, d'normes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec
la maison, ce jardin--et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu
lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous
l'arrosage des nues d'avril.

Tout au fond, entre des ifs taills et la muraille, est une place o
l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir
et de parler bas: l, dans la terre, dorment des anctres huguenots,
exclus des cimetires catholiques au temps des perscutions du roi Louis
XIV.

Et enfin, par un autre portail, o une date: 1721, est inscrite, nous
arrivons  un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la
campagne,--dans cette campagne de l'le, dnude et plate, battue par
les grands vents d'ouest, et cerne,  l'horizon extrme, par la ligne
enveloppante de la mer....

Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance,
j'ai deux ou trois visites  faire, puisque me voici redevenu quelqu'un
du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot,
dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission  tous trois
de fourrager parmi les branches et les fleurs mouilles pour composer
une gerbe que nous porterons demain au cimetire de Rochefort,  la
tombe des aeules--afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli
par nous sur leur terre aujourd'hui rachete.

Et, mes courses finies, quand je reviens  cette maison, seul, par les
petites rues vides o l'on ne me regarde mme plus passer, quand j'ouvre
la porte _moi-mme_, avec la grosse clef que Vronique m'a remise,
alors, pour la premire fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre
chez moi, ici, l'impression que ce logis vnr m'appartient, avec tout
ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est trange de se
trouver tout  coup matre de ces choses, qui ne semblaient presque plus
relles, tant l'loignement et les annes en avaient, si l'on peut dire,
dmatrialis l'image!...

Donc, j'ouvre moi-mme la porte des aeules, et, dans la cour,--qui me
fait  nouveau son accueil dsol, avec ses tapis de mousse, son herbe
funbre, son air de vtust et de mort,--j'aperois mon fils, assis
entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a
fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante
de pluie tide. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que
je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses
vacances prochaines et que mme nous reviendrons nous y fixer.

Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de
l'avenir loign. Mais, en ralit, qu'en ferons-nous bien, de cette
maison? Rsider ici, ft-ce mme en passant, rsider au milieu de cette
le, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin
 mon rveil ce jardin-cimetire, non je ne pourrais plus!... A moins
que ce ne soit plus tard dans la suite des annes, si, quelque part en
Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui
sait, rentrer ici pour le dclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux
sol o gisent des ossements d'anctres.... Et qu'on inscrive alors sur
ma pierre ce verset de l'Ecriture: Celui-l est venu de la grande
tribulation!...

       *       *       *       *       *

A ct de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer,
dans ce silence, au milieu dcs herbes. Jamais avec autant d'effroi je
n'avais entrevu l'abme, le dfinitif abme ouvert entre ceux qui
vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux taient les sages et les
calmes, et ma destine, au contraire, fut de courir  tous les mirages,
de sacrifier  tous les dieux, de traverser tous les pandmoniums et de
connatre toutes les fournaises....

En ce moment, des phrases me reviennent  la mmoire, prononces par mon
cher Alphonse Daudet, un jour o nous causions de mes origines et de mes
ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: Toi, vois-tu,--me disait-il, en
riant avec compassion et mlancolie,--tu as surgi l comme un diable
qui sort d'une bote. Plusieurs gnrations, qui touffaient de
tranquillit rgulire, ont tout  coup respir perdument par ta
poitrine.... Tu paies tout a, Loti, et ce n'est pas ta faute....
Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps
qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je
vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris
possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous
n'aurions pas d les troubler par notre prsence trangre. Et, ce que
je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme
un reproche sur ma tte.--Non, ils ne me reconnatraient point pour un
des leurs, les anctres de l'le, et leur maison ne saurait plus tre la
mienne. Ils avaient la paix et la foi, la rsignation et l'ternel
espoir. L'antique posie de la Bible hantait leurs esprits reposs;
devant la perscution, leur courage s'exaltait aux images violentes et
magnifiques du livre des _Prophtes_, et le rve ineffablement doux qui
nous est venu de Jude illuminait pour eux les approches de la mort.
Avec quelle incomprhension et quel tonnement douloureux ils
regarderaient aujourd'hui dans mon me, issue de la leur!... Hlas, leur
temps est fini, et le lien entre eux et moi est bris  jamais....
Alors, revenir ici, pourquoi faire?

D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute mme pas les
impressions profondes de cette journe; il n'y aurait plus, pour mes
suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre
ces murs abandonns, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce
qui agit  cette heure sur le misrable jouet que je suis de mes nerfs
et de mes yeux.

Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces
choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait
une entre de spulcre,--et de ne plus l'ouvrir, jamais....




LE CHTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT

Il y a deux choses que Dieu mme
ne peut pas faire: un vieil arbre et un
gentilhomme.

(_Vieux proverbe de Bretagne_.)


Souvent j'ai jet un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils
m'aident  secourir des dtresses humaines, et toujours ils ont entendu
ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux
chnes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout 
dtruire, et je viens implorer: Qui veut sauver de la mort une fort,
avec son chteau fodal camp au milieu, une fort dont personne ne sait
plus l'ge?

Cette fort-l, j'y ai vcu douze annes de mon enfance et de ma prime
jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chnes
centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors  un
vieillard qui n'y venait jamais, vivait clotr ailleurs, et qu'en ce
temps-l je me reprsentais comme une sorte d'invisible personnage de
lgende. Le chteau restait livr  un rgisseur, campagnard solitaire
et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte  personne; on ne visitait
pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes
faades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes
promenades d'enfant en fort s'arrtaient au pied des terrasses
moussues, enveloppes de la nuit verte des arbres et de leur silence.

Ensuite, je m'en suis all courir par toute la Terre, mais le chteau
ferm et ses chnaies profondes hantaient mon imagination toujours;
entre mes longs voyages, je revenais comme un plerin ramen pieusement
par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays
n'tait plus reposant ni plus beau que ce coin si ignor de notre
Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mmes tournants
des bois, entre les mmes rochers, je retrouvais les mmes gramines
fines, les mmes fleurettes exquises et rares; dans les clairires, sur
les tapis des lichens jamais fouls, je voyais, a et l, comme
autrefois, pareilles  des turquoises, les petites plumes bleues tombes
de l'aile des geais; dans les fourrs, les renards en maraude poussaient
leurs mmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les
mousses paississaient leurs velours sur les marches des perrons, les
capillaires dlicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les
marais d'en bas, les fougres d'eau se faisaient plus gantes.

Or cette situation de dlaissement, invraisemblable  notre poque
utilitaire, s'tait prolonge plus d'un demi-sicle, et on se disait que
ce sommeil du chteau peut-tre durerait longtemps encore, comme il
arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le
vieillard invisible vient de mourir, rassasi de jours; ses hritiers
vont vendre le domaine enchant, et des coupeurs de forts sont l prts
 acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs
de bois ralisables tout de suite, et la terre resterait!

Avec quelle mlancolie, l'autre jour, un aprs-midi de fin d't, je
suis revenu l faire un plerinage qui pourrait bien tre le dernier!
L'un des nouveaux hritiers--jusqu'alors un inconnu pour moi,--averti de
ma visite, avait eu la bonne grce de me prcder pour me recevoir.
Mais je voulais d'abord  tre seul, et, laissant ma voiture  une
demi-lieue du chteau, en familier de ces bois, je me suis gliss par
d'troits sentiers dans le ravin o j'avais eu, au temps de mon enfance,
mes visions les plus passionnes de nature et d'exotisme.

C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivire
sans nom, qui traverse toute la fort dans une valle trs en
contre-bas, s'attarde l, plus enclose de rochers, plus enfouie sous
l'amas des verdures folles; elle s'pand au milieu des tourbes et des
herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu
les vraies flores exotiques, ce ravin dj les rvlait  mon
imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont
singulirement hauts, sveltes, groups en gerbes qui se penchent  la
manire des bambous. A l'abri de ces votes de feuillage et de cette
sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute
une rserve de nature vierge demeure blottie dans une humidit et une
tideur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si
vieilles et si hautes qu'on les dirait monts sur un tronc, comme les
dracnas; de mme pour la plus grande de nos fougres, l'osmonde, qui y
semble presque arborescente. C'est aussi la rgion des mousses
prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes
frises, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilit
et d'une dfiance extrmes, qui ne se risquent  paratre que sur les
terrains tranquilles depuis toujours.--Il faudrait prserver jalousement
de tels dens, sans doute millnaires, que ni volont, ni fortune ne
seront capables de recrer.--Dans la pnombre de sous-bois, je prends le
sentier, plutt l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la
falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un gristre un
peu rose, tellement frottes par les sicles qu'elles n'ont plus que des
surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une trange et
adorable niche, toute festonne de stalactites et frange de
capillaires, d'o s'chappe une source. Un peu plus loin, les roches
lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on relve,
dcouvrent peu  peu de profondes entres obscures,--et ce sont les
grottes prhistoriques ouvertes le long de cet ombreux marcage; rien
n'a d beaucoup changer aux entours, depuis les temps o des htes
primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de
ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou
bien dentels et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive  la plus grande,
dont la salle d'entre a comme un dme d'glise; le demi-jour verdtre
des feuilles n'y pntre pas trs loin, et on aperoit au fond, entre
les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui
s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une
lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma
quinzime anne, j'avais failli me perdre dans le ddale de ces
galeries, que tapissaient comme d'paisses coules de neige ou de lait,
et qui taient toutes de la mme blancheur de suaire.

Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus
facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus o
la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutr de mousses
diffrentes.

Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me
conduire au chteau. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui
font au printemps des tapis tout bleus, et les chnes-verts la
recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en
contenterait ailleurs, de ces chnes-l, mais ce ne sont que des arbres
d'une soixantaine d'annes, autant dire des arbrisseaux, compars  ceux
qui m'attendent plus loin.

Au bout de l'avenue, la nuit verte tout  coup s'paissit davantage;
ici, les grands chnes ont des sicles, les mousses et les fougres se
sont installes sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence
d'apparatre cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la mme
pnombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forg et le
perron moussu d'une immense et royale terrasse  balustres, et puis, au
del, encore loin, dans une chappe entre les branches, une faade et
des tours dores au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, ferms
depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse dserte, qui
domine de trente ou quarante pieds la rivire enclose, le monde
frmissant des peupliers et des yeuses, la mle des herbages, des
joncs, des fougres d'eau et des nnufars, toute l'inextricable jungle
d'en bas....

Celui des nouveaux matres de cans qui m'attendait vient  ma
rencontre. Il va donc me donner accs dans le chteau, prs duquel j'ai
vcu si longtemps sans y pouvoir entrer.

Premier portail en pierre rougetre, o des bas-reliefs de quatre
sicles reprsentent des lions endormis. Puis, donjon avanc du guet,
ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du chteau mme sont 
prsent au-dessus de nos ttes, avec leurs crneaux du moyen ge fodal
et leurs toits d'ardoise ajouts lors de la Renaissance.

La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles
extrieures n'eussent point de lzarde, je prvoyais un dlabrement de
logis abandonn. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont
badigeonnes de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gard
leurs normes solives, peinturlures  la Renaissance, et il suffirait
d'un lavage pour en ressusciter compltement les dessins et le coloris.
a et l, des meubles fans  point, des soies qui s'teignent, du Louis
XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acqureur, assez
affin pour comprendre cette sorte de simplicit seigneuriale qui fut
celle de nos chteaux de province  la fin du dix-huitime sicle,
n'aurait ici que la peine de prendre place.

Une salle pourtant dtonne par son luxe plus surcharg. Des artistes de
la Renaissance italienne, mands par les seigneurs d'alors, y avaient
prodigu les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond,
des encadrements sculpts en plein bois, avec une prcieuse finesse,
entourent de curieux tableaux, d'une poque indcise et transitoire, o
certains visages ont la navet des primitifs, tandis que des
clairs-obscurs et des dtails de muscles sentent l'influence de
Michel-Ange.

Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans gal nulle part, c'est la vue
que l'on a des fentres d'en haut et des chambres des tours: au del des
grandes terrasses superposes et des vieux jardins  la franaise,
partout, n'importe o l'on regarde, un lointain qui fait oublier le
sicle prsent, un lointain qui n'indique aucune poque de l'histoire;
si l'on veut, c'est le moyen ge, ou mme c'est le temps des Gaules;
rien que le tranquille dploiement des branches, la paix infinie des
choses que l'homme n'a pas encore dranges. On respire l'ternelle
senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les
bois par lesquels je suis arriv et qui tombent dans le ravin des
grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivire et d'une ligne
rocheuse, ces autres bois trs embroussaills--o je connais des
spultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue,
confinent  un trange petit dsert de pierrailles. Vers le nord, enfin,
c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert
intense o jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la fort de
chnes-verts que nous visiterons tout  l'heure.

Et, devinant dj aux allures de mon hte,  son esprit distingu, qu'il
saura comprendre, je lui reprsente quel crime il commettrait en livrant
 des barbares ce domaine. En effet, il tait pleinement de mon avis.
Mais, pour des questions de partage (nombreux hritiers tous disperss
et tablis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs
d'arbres renouvelaient des offres pressantes.

--Vous, me dit-il, achetez-le!

Rponse  prvoir, videmment. Mais ce serait une peu raisonnable
fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai dj, moi aussi, fix ma
vie ailleurs....

       *       *       *       *       *

Le soleil dclinant, nous sommes alls terminer ce plerinage dans la
fort de couleur sombre qui, du ct nord, commence tout de suite, ds
que finissent les terrasses et les vieux balustres.

J'ai dit que le ravin des grottes tait un lieu unique; de mme pour
cette fort-l, en courant le monde je n'en ai pas rencontr qui lui
ressemble, si ce n'est peut-tre en un coin perdu de la Grce. Le
chne-vert, qui en France n'existe  l'tat d'arbre forestier que
dans nos rgions sud-ouest tempres parle vent marin, porte des
feuilles d'une nuance fonce, un peu gristres en dessous comme celles
de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dnude ailleurs, il reste en
pleine gloire. C'est un arbre d'une vie trs lente, auquel il faut des
priodes infinies pour atteindre son complet panouissement. Lorsqu'il a
pu se dvelopper dans une tranquillit inviolable, comme ici, son tronc
multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son
branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu' terre, avec sa belle
forme ronde, il arrive presque  la majest du banian des Indes.--Or ce
coin de fort n'a jamais t touch au cours des temps, il s'est fait
comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serrs les
uns aux autres, mais dploys avec calme, laissant entre eux des
intervalles comme en une sorte de mystrieux jardin. Le sol y est d'une
qualit rare: un plateau calcaire sur lequel les sicles n'ont dpos
qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu' de patientes
essences d'arbres, ainsi qu' de trs exquises petites gramines, des
mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent;
les pelouses alors prennent des teintes d'un gristre trs doux, le mme
gristre que l'on voit ici sur toutes les ramures et  l'envers de
toutes les feuilles, et c'est un peu comme si la cendre des ges avait
poudr la fort. Jadis on avait trac au travers des chnaies deux ou
trois larges avenues,--jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent
sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connat ni
la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en
dcembre surtout, ces avenues, puisque les grands chnes-verts, et les
phyllireas, qui forment parfois des charmilles  leurs pieds, jamais ne
s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre
chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin
au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies,
pour descendre  la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante,
l'horizon que l'on dcouvre est encore un horizon sans ge.

Et le charme si singulirement souverain de cette fort, c'est l'espace,
les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des
feuillages vert-bronze attnus de grisailles, on circule aisment sur
de trs fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc
lysen. Sjour pour le calme  peine nostalgique ou mme pour le
dfinitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux
temps....

       *       *       *       *       *

Comme nous rebroussions chemin, sur les velours dlicatement nuancs des
mousses vertes ou grises, et que les tours du chteau, rougies par le
soleil couchant, commenaient de rapparatre entre les normes chnes
tranquilles, mon hte me dit tout  coup:

--Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous
allons essayer de surseoir  la vente, si vous voulez nous aider 
trouver l'acheteur qui ne dtruirait pas....

Voil donc pourquoi j'adresse cet appel  tous, et vraiment j'ai
conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, mme
envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imbciles pour dire que je
fais une rclame intresse, mais cela me sera gal parce qu'ils
resteront seuls  le croire.

A notre poque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage
honte de dboiser partout arrive  son paroxysme, et, lorsque nos
descendants comprendront enfin l'tendue de notre stupidit sauvage, il
sera trop tard, car il faut des sicles et des sicles pour recrer de
vraies forts. Aux Pyrnes, restait celle d'Iraty, qui tait immense et
o la cogne n'avait jamais t mise; or la voici bientt rase jusqu'au
sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pte. Toutes celles de
l'Est, vendues  des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamne 
mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait tre gardien de
toute beaut, donne lui-mme l'exemple du meurtre. Prs d'Hendaye o
j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement
avaient en 1902 lgu  l'Acadmie des sciences leur chteau et leurs
bois qui s'tendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti
par la rumeur publique trs accusatrice, j'y suis all hier pour me
rendre compte: hlas! je n'ai plus trouv trace des alles o je me
promenais nagure avec ces vnrables amis; les chnes taient coups et
par endroits les souches arraches. Ainsi une compagnie d'hommes
distingus ou illustres, qui sparment dsapprouveraient tous, a pu
fermer les yeux sur ce vandalisme.

Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les
grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries
mcaniques ou des usines  papier. A mon appel surgira peut-tre quelque
acheteur d'lite, digne d'tre l'habitant du chteau enchant et capable
de respecter alentour la vie des grands chnes sculaires. Mais qu'il se
hte, car la menace est pressante! Par discrtion envers celui-l, oh!
je m'engagerais de bon coeur  renoncer au plerinage que tous les ans
je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude
que la chre fort, o sont rests mes rves d'enfant, poursuivrait le
cours indfini de sa dure, mme aprs que j'aurai cess de vivre.

P.-S.--Il faut pourtant bien que je me rsigne  faire une sorte
d'annonce plus prcise, car je m'aperois que l'on ne saurait mme pas
de quoi je veux parler. Il s'agit du chteau et de la fort de La
Roche-Courbon, sis en Sainteonge,  vingt-deux kilomtres de Rochefort,
environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine.




NOYADE DE CHAT


Les chats ont un cri spcial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure
o ils voient la mort apparatre. Tous ceux qui les frquentrent et
surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mmes, ce cri,
tellement peu semblable  leurs habituels miaulements de demande, de
vague ennui, dcolre ou d'amour. C'est leur appel  on ne sait quelle
piti suprieure, obscurment conue par eux,--piti des tres ou
peut-tre piti latente des choses; on pourrait dire que c'est leur
prire, leur prire d'agonie....

Hier aprs midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du
silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque,
par ma fentre, j'entendis ce cri-l venir d'en bas, monter du bord de
l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient
voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout  coup dresser la tte,
puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une
terrasse qui domine la grve, pour voir quel drame se passait.

Quand je vins les rejoindre, leur attitude tait caractristique, et
rvlait un monde de penses diffrentes dans ces deux petites cervelles
fantasques, pour moi impntrables  jamais. L'un, tout jeune, un matou
de dix-huit mois, n dans la maison, heureux depuis l'enfance et par
suite trs confiant dans l'humanit, regardait, les oreilles droites, le
cou tendu, les yeux dilats, comme n'arrivant pas  bien comprendre et
se refusant  croire. L'autre, sa mre, une vieille chatte violente et
rancunire, qui a connu des jours sans pte et amass maintes preuves
de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge,
l'autre tait furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur
elle-mme  la faon des btes froces dans leur cage, et videmment
devinait tout, ayant assist souvent  des noyades pareilles; mme  mon
arrive elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant
responsable aussi et m'englobant dans son dgot de l'espce humaine.

Ce que j'aperus quand je regardai sur cette grve au-dessous de moi,
dans la premire minute, comme le jeune matou naf, je ne compris pas
bien. Une fille en cheveux--quelque servante du voisinage--tait l
debout, et prs d'elle, se rfugiant tout contre sa robe, un pauvre
chaton d'environ deux mois, mouill, tremp, avec sur le museau un peu
de sang qui coulait d'une blessure. C'tait lui qui poussait le cri de
la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose
borde de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins
d'eau et pleins de larmes.

Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait  pleine voix sa
suprme prire, tout enfantine: Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je
ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me
tue comme a? Mais je demande grce, vous voyez bien; je crie au
secours! On n'aura donc pas de piti!...

Oh! le dernier cri des btes condamnes, leur pauvre cri qui est si
inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un
boeuf  l'abattoir, mme celui d'une humble poule qu'un marmiton gorge
pour la faire cuire!...

Ce qui s'tait pass avant mon arrive sur la terrasse, je le
reconstituai, bien entendu, presque aussitt. La fille voulant noyer le
chaton, sans avoir mme la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour
que ce ft fini plus vite, avait d le lancer d'abord du haut de son
logis, par quelque fentre: d'o la blessure et le petit museau
saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour
essayer encore de survivre, elle tait descendue afin de l'achever. Mais
voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris,
ayant commenc de rire avec un batelier qui passait justement dans sa
barque le long du bord et l'intressait davantage.

Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blesse qui
l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps
d'intervenir, elle l'avait jete  nouveau, d'une grosse main brutale,
trs loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux
oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et
puis, plus rien: la petite chose qui avait tant suppli et tant souffert
tait rentre dans la paix.

Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux
lvres,  l'adresse du batelier, son sourire de brute.

       *       *       *       *       *

Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'tait rendormie sur
l'herbe avec son fils, se rveilla inquite; puis, jetant de vilains
cris de haine, retourna vers la terrasse d'o elle avait vu tuer. Mais
en route, distraite tout  coup, elle fit halte pour se lcher une
griffe; videmment les images se brouillaient dans sa tte, elle ne se
souvenait plus bien, et, calme, indiffrente, elle revint se coucher.

Les btes ont leurs ides surtout par clairs, d'une faon aussi vive
que nous peut-tre, bien que toujours incomplte et sans suite. La
grande Pense, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines
continue la lutte pour se dgager, s'est fourvoye, comme en autant
d'impasses, dans ces pauvres ttes-l, obscurcies de matire, et du
reste  peu prs imperfectibles,--fourvoye bien plus maladroitement
encore que dans les ntres, qui restent cependant si inaptes  concevoir
le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux
suprieurs, pendant les minutes o ils sont lucides (chiens qui hurlent
 la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver),
sentent aussi dsesprment que nous la tristesse d'tre l'un des
milliers d'chelons, si vite briss, sur lesquels cette Pense essaye sa
marche ascendante,--l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de
finir.

Et nos vangiles, pourtant si admirables dans les leons de charit
qu'ils nous donnent, ont une droutante lacune: la piti pour les btes
n'y est mme pas indique, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et
l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.





L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA

Hendaye, fvrier 1908.


Au pays basque, notre hiver, qui est plutt nuageux, plutt tourment,
nous rserve pourtant d'adorables surprises de tideur, ds que se met 
souffler le vent du sud, grand magicien de la rgion.

Ce matin, quand se sont ouvertes mes fentres qui regardent l'Espagne,
une fte de lumire commenait, sous un ciel idalement pur. Pendant la
nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifi l'atmosphre;
il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les
limpidits du Midi espagnol, et c'tait une trve de quelques jours 
ces longues bourrasques d'ouest,  ces plaies persistantes, qui font de
ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte
et aussi mouille.

Donc, aujourd'hui, fte de soleil partout sous mes yeux. En face de moi,
Fontarabie--qui, dans un avenir prochain, va tre, hlas!
irrmdiablement dfigure,--l'antique Fontarabie, aux couleurs de
cuivre et de basane, trnait encore telle qu'autrefois, sur son rocher,
au pied de la chane des Cantabres. Et plus loin la mer--qui va bientt,
hlas! m'tre cache derrire une ligne de modernes villas--traait 
l'horizon sa tranquille ligne bleue.

A un tel matin une journe a succd, douce comme en juin. Et
l'aprs-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route troite,
que j'ai connue jadis paisible et charmante;  prsent, rtrcie encore
par un tramway, et dfonce par les autos, si impraticable qu'il faut
prendre  ct dans les champs.

Elle tait tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans
une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un
peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dgts, commis
dj sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans  peine que des
spculateurs s'y sont abattus, les ont achets pour les _mettre en
rapport_! Jadis, c'tait un sol exquis, feutr et brod de ces plantes
dlicates qui demandent des sicles de paix pour se produire: des
mousses d'un velours spcial, des immortelles odorantes et des milliers
de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage.
De ce sol prcieux, il ne reste plus que a et l des lambeaux; tout est
boulevers, dnivel, coup de larges avenues empierres que vont
border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront
bientt plus ici qu'une lgende du vieux temps.

En cette belle journe d'hiver, les intrus cependant n'taient en vue
nulle part, chasss sans doute vers les villes par tant de bourrasques
et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin,
sur le sable lisse et mouill, tout au bord des lames qui dferlaient,
des essaims de petits tres, d'une taille de pygme, cheminant avec
lenteur et sans jeux: trois cents petits garons et petites filles; les
convalescents de la tuberculose; les htes de l'immense sanatorium que
j'ai vu tout rcemment fonder sur cette plage jusqu'alors dserte, et
qui, de saison en saison, dveloppe toujours plus ses maisonnettes 
toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres
petits, loin de moi la pense de protester contre leur prsence, si peu
dcorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le
sanatorium envahisseur. Mais les villas, les htels, le casino, les
croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.

Du ct sud de la grande plage, je regardais maintenant se dtacher, sur
le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont
surgi depuis une anne, avec une stupfiante vitesse,--et je me sentais
forc de convenir qu'elles n'taient pas laides; que, si l'on s'en
tenait l, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune,
nous avons t assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne ft
qu'un demi-barbare; quelqu'un de dj volu, qui a dpass tout de mme
l'poque du chalet polychrome  clochetons en zinc. Il a compris ce qui
n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouches des amnageurs
de villes d'eaux,  savoir qu'ils ont intrt, mme pour attirer leurs
clients,  laisser  chaque pays-un peu de son caractre. Et ces aillas
dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprtes avec
une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est gliss, il va
sans dire; cependant, bnissons le destin qui nous a prservs du modem
style!

Mais quelle mentalit ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs
inconscients qui entreprennent d'amnager notre plage? Avant sans doute
obscurment senti--puisqu'ils sont venus--le charme de l'Euzkalerria,
ils ne s'aperoivent pas qu'ils le dtruisent! Ce charme, ont-ils
vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou  peu
prs, l'architecture de quelques maisons surannes? Et restent-ils
incapables de comprendre ce qui va manquer  leur pastiche je ville
basque: l'empreinte du pass, le mystre et l'indfinissable calme, la
protection latente des vieilles glises et le chant de leurs cloches,
tout l'indicible de ce pays, et son me enfin,--son me ombrageuse qui
bien entendu fuit et se drobe  leur seule approche?...

Nous vous amenons la richesse, disent-ils, de bonne foi sans doute. Et
les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains  cette
annonce, maudissant le prophte de malheur que je deviens, accueillent
en nafs ce semblant de luxe qui leur arrive. Dj tout change dans la
rgion contamine et la tradition s'oublie, le bret se dmode, la
couleur s'teint; des boutiques, qui taient gentilles et campagnardes,
s'affublent de vitrages art nouveau; le fandango, sur la place de
l'glise, disparat devant le quadrille de barrire. Les besoins et les
convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante
un foulard nou sur les cheveux, dsoriente aujourd'hui sous son grand
chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer  la
dame touriste en rdant autour du casino le soir. Parmi les humbles,
quelques-uns des plus aviss commencent bien  dire: Mais nous payons
tout plus cher, et bientt comment pourrons-nous vivre? Attendez, mes
pauvres amis; ce n'est encore que le dbut; il ne sera pas pour vous,
pcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-tre
ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours 
leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres  l'usage
des trangers. Quant  vos filles, ce sera pire; instruisez-vous
d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui
s'ouvre au tourisme abdique sa dignit, en mme temps que son lot de
paix heureuse....

       *       *       *       *       *

Le dclin magnifique du soleil m'annonant l'heure o j'avais donn
rendez-vous  mes partenaires de pala, je me suis dirig vers ce
fronton du jeu de pelote, qui nagure attirait sur la plage une
affluence purement basque. Et l encore tout tait drang,
meurtri,--car la destruction de cette place du jeu national est, hlas!
dcrte par les nouveaux amnageurs de notre bord de mer.

A peine avions-nous commenc de jouer quand mme, au milieu de ce
dsarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient
de prs nous enserrer: toujours les htes du sanatorium, les petits
tuberculeux dj cicatriss, en train de refaire ici leurs bonnes joues
roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empresss toujours
 nous rapporter les pelotes lances trop haut qui s'garaient. Certes,
j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet
t--si je' n'ai pas dj dit adieu  ce pays,--viendront m'observer
avec malveillance. Mais l'poque, si rcente, o il n'y avait personne!
Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux
Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et  quelques discrets
artistes! La ligne fire des grands brisants et des sables fuyait alors
ininterrompue, s'en allait mourir l-bas au pied de l'abrupte et dserte
falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces
soirs de Biscaye qui sont tantt limpides et dors, tantt alourdis de
gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, o la
silhouette de Fontarabie trnait dans le lointain comme une apparition
des vieux temps. Et on tait gris par la senteur des dunes, toutes
fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.

Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de
pelote, o tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au
cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribu 
faire connatre au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais
qu'on aurait, sur ma prire, pargn ce vieux pan de mur, o je joue
moi-mme depuis douze ans, et j'avais de confiance adress ma
protestation aux autorits locales, mais, hlas! pour n'en rien
obtenir.[3]

[Note 2: Hlas! les fils de l'Euzkalerria dlaissent de plus, en plus
ce jeu du haute lgance pour le grossier football!]

[Note 3: J'crivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a t, sur ma
prire, maintenu et amlior par l'amnageur de la plage, par celui-l
mme que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot d'ailleurs
tait injuste: homme de got, artiste, aurais-je d dire plutt. Sur nos
sables tapisss d'oeillets et d'immortelles, il avait rv de fonder une
ville de bains qui n'enlevt pas au pays la couleur ancienne, et ses
tudes de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de dessiner des
maisonnettes d'un archasme exquis.. Mieux valait pour tout le monde ne
rien btir du tout, bien entendu, et respecter cette solitude; sa
conception toutefois tait acceptable,--mais allez donc la faire entrer
dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a t dbord.
Un petit quartier purement basque, construit depuis deux annes d'aprs
ses plans, semble un joyau rare en comparaison des horreurs qui viennent
de pousser alentour: donjons moyengeux en ciment arm; fermes
pseudo-normandes; tristes maisons noirtres  toits d'ardoise que l'on
dirait chappes de la banlieue de quelque ville ouvrire du
Nord;--jusqu' une espce de gteau de Savoie tout rond, tout
peinturlur, tellement saugrenu que les gens s'arrtent devant pour
sourire. Et, si une croisade de dfense ne s'organise au plus vite,
cette presque dernire de nos plages franaises non violes, finira,
comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)]

Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh!
peut-tre, si j'y avais bti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai
voulu y possder qu'une maison de pcheur et j'essaye, pour me reposer,
d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et
c'est  tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour
spculer sur les terrains  la plage, prouvant le besoin de
m'invectiver par crit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laiss
tomber dans sa lettre, aprs quelques impertinences dnues
d'originalit, cette perle dont il est srement incapable d'apprcier
toute la mlancolique bouffonnerie: Si a ne vous plat pas,
allez-vous-en, monsieur Loti; vous _n'tes plus_ la curiosit
d'Hendaye. Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rle que
ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une curiosit
qui a fini son service de rclame pour la rgion et qui cesse d'attirer
le regard des badauds, mais voil justement ce qui raliserait mon rve!
Quant  m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui
frquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter
ma fuite:  quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de
Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu  ce
coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-tre la faiblesse
dfaire traner mon dpart quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas
jet bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachs mille
souvenirs,--et surtout tant que Fontarabie, l-bas sur la rive d'en
face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.

Mais Fontarabie est menace du mme coup, et l est le plus grave, l
est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,--oh! bien
vainement hlas! je le sais d'avance.

En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demand  la commission
des Pyrnes le droit de combler une partie de la rivire, ct
franais, pour y asseoir leur future ville et leurs grands htels, les
Espagnols, en change, demandent qu'on les autorise  combler aussi et 
tablir, en avant du rocher o trne leur vieille cit hroque, un
terre-plein pour y poser des ranges de villas qui masqueront tout, les
adorables maisons du moyen ge, le chteau de Jeanne la Folle et
l'glise. Si l'autorisation est accorde de part et d'autre, ce sera
fini de cette ville du pass, qui tait une relique miraculeusement
conserve, qui devenait un lieu de plerinage pour tous les peintres du
monde, qui dtenait  elle seule toute l'tranget charmante de
l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va tre, ces chalets qui, en
guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se
btit de nos jours  Irun et autour de Saint-Sbastien (de l'art nouveau
allemand, du prtentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frmir! Je
voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins
l'exemple que leur donnent, de ce ct-ci de la frontire, les
amnageurs franais, et de construire comme eux en style basque, par
un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser
trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, 
l'ge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une
tendance  ragir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un
semblant de got s'infiltre peu  peu du haut en bas des couches
sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va btir, au
lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque
jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares dj
capables d'une telle ide seront peut-tre les vrais artistes de demain.
Il faut songer  la gnration qui suivra la ntre, craindre son
jugement et ne pas commettre de trop irrmdiables sacrilges.

       *       *       *       *       *

Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite
Arabie, dfendu qu'il tait par sa fidlit aux traditions ancestrales
et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va
tout d'un coup! Depuis trs peu de saisons, le tourisme, qui semblait
l'ignorer, l'a enfin dcouvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus
des quatre vents de l'Europe, s'y dversent en troupeau chaque anne;
alors, pour les accueillir et les ranonner, on multiplie les btisses 
faade tapageuse, les casinos, les voies ferres et les fils
lectriques. D'invraisemblables _articles de modes_ arrivent  pleins
wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.

Bientt, plus un village qui ne soit dfigur comme  plaisir; pas une
chaumire qui ne soit honteusement macule par les criteaux de
l'Oxygne verte ou de l'Amer Picon.

Rien  faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet
nfaste, en ce moment  l'tude, que je dnonce  la socit
Protectrice des paysages franais. Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye,
subsiste encore par miracle une tendue de cte magnifiquement dserte,
des falaises restes fires et sauvages.

Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire
passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y
en a dj tant et tant, de lignes ferres,  l'usage de ces gens-l, et
tant de plages travesties suivant leur got! Ne pourrait-on songer un
peu aussi aux vrais artistes, et leur rserver un lieu de paix le long
de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui
devraient devenir intangible proprit nationale, comme nos monuments ou
les objets d'art de nos muses.

Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affins, ils seront de
grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, dtruisent si
aveuglment, dans nos horizons de France, les dernires rserves de
calme et de beaut.




LE GAI PLERINAGE DE SAINT-MARTIAL


Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard
pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai plerinage du jour.
Les autres plerins, j'en suis sr, sont dj en marche et j'arriverai
le dernier.

Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour
Saint-Martial, esprant rattraper encore la procession qui m'a
certainement beaucoup devanc. Au sommet d'un coteau pointu, en avant
de la grande chane Pyrnenne, la vieille chapelle de Saint-Martial
est perche, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperoit en
l'air, toute blanche et toute seule, se dtachant sur le haut cran
sombre des montagnes du fond. C'est l que, depuis quatre sicles  peu
prs, il est d'usage de se rendre tous les ans  mme date, pour une
messe en musique et en costumes,  la mmoire d'une ancienne bataille
qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchs dans la
fougre.

Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouilles sont vertes 
l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure  peu prs
jusqu' l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout
cette montagne de Saint-Martial est verte particulirement,  cause des
fougres qui la recouvrent d'un tapis, et il y crot aussi des chnes,
aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsems avec grce comme,
sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette
fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la
chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,--d'troits sentiers,
des raccourcis  peine tracs dans l'herbe et les fleurettes
sauvages,--conduisent plus directement l-haut. Et tout cela qui, en
dehors de ce jour consacr, reste d'un bout de l'anne  l'autre
solitaire, tout cela est plein de monde  cette heure, plein de plerins
et de plerines en retard comme moi, qui se dpchent, qui grimpent
gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les
gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien
attifes et si bien peignes, qui aujourd'hui promnent des nuances de
fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!

Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de
sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tte leurs
marchandises, en difices extravagants. Et des bbs, des bbs
innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs
petites jambes, les plus jeunes d'entre eux  la remorque des plus
grands, tous en bret basque, bien entendu, et empresss, affairs,
comiques. On en voit qui montent  quatre pattes, avec des tournures de
grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls
plerins un peu graves, ces petits-l, les seuls qui ne s'amusent pas:
leurs yeux carquills expriment l'inquitude de ne pas arriver  temps,
la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dpchent, ils
se dpchent tant qu'ils peuvent, comme si leur prsence  cette fte
tait de ncessit capitale.

La route carrossable, en grands lacets, o mes chevaux trottent malgr
la monte roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis
des pitons, et  chaque tour je rencontre les mmes gens, qui,  pied,
arriveront aussi vite que moi avec ma bte de voiture. Il y a surtout
une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne
rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement
dj, nous tant vus  des ftes,  des processions,  des courses de
taureaux,  toutes ces runions de plein air qui sont la vie du pays
basque, et ce matin, aprs le deuxime tournant qui nous met l'un en
face des autres, nous commenons de nous sourire. Au quatrime, nous
nous disons bonjour. Et, amuses de cela, elles se htent davantage,
pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme
j'ai t naf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer
que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles
arrivent toujours les premires, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu
essouffles aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous
l'toffe lgre et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang
alerte, des contrebandier et des montagnards en mouvement dans toutes
leurs veines....

A mesure que nous nous levons, le pays, qui alentour parat grandir, se
rvle admirablement vert au loin comme au prs. A notre altitude, tout
est bois et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougres. Et, plus
verte encore que la montagne, la valle de la Bidassoa, dj trs bas
sous nos pieds, tale, jusqu'aux sables des plages, la nuance clatante
de ses mas nouveaux. Au del ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe
de Biscaye se dploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes
de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte,
jusqu'aux confins de la Gascogne.

Mais, tandis que toute cette rgion des plaines et de l'Ocan s'abme en
profondeur, au contraire les Pyrnes, du ct oppos, derrire le
coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous,
toujours plus hautes et plus crasantes au-dessus de nos ttes; au pied
de leurs masses obscures, encore enveloppes des nuages et des dernires
averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite
montagne o nous sommes et cette petite chapelle o nous nous dpchons
d'aller.

Dcidment, je suis en retard, car j'aperois, en levant les yeux, la
procession bien plus prs d'arriver que je ne croyais; elle est dj
dans le dernier lacet de la route, presque  toucher le but; la
multitude de ses brets carlistes chemine en trane rouge, dans le vert
magnifique des fougres. Et voici la cloche de la chapelle qui,  son
approche, entonne le carillon des ftes. Et bientt voici les coups de
fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqu son
entre.

A part quelques pauvres bbs, rests en dtresse parmi les herbes, nous
sommes les derniers ou  peu prs, ces petites filles et moi, ces
petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance
dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui
sont l au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules
dteles, et je commence de fendre  pied la joyeuse foule, groupe sur
l'esplanade que la chapelle domine. Tant de brets rouges, sur ces
grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la
vieille chapelle, derrire eux, est toute blanche de la couche de chaux
qu'on lui a mise au printemps.

La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, tant
commmorative d'une victoire remporte jadis ici mme par les milices
basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire,
avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession
aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'tre; en
montant par les chemins en zigzag, elle tranait avec elle un canon de
campagne; prcde d'une vnrable bannire du moyen ge, elle avait 
peu prs l'aspect et l'ordonnance d'une petite arme. Soldats et
officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes
quelconques, dguiss pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de
chasse. Cantinires surtout, cantinires  profusion, chaque compagnie
d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinire, pimpante et rieuse:
quelque tille de contrebandier ou de pcheur, aujourd'hui en courte jupe
de velours et en corsage dor, coiffe du bret carliste et marchant
allgrement au pas, tout en jouant de l'ventail.

Cette petite arme est l maintenant,  la dbandade et bavardant
jusqu' ce que la messe commence. Malgr le vent frais des hauteurs, les
ventails des cantinires s'agitent toujours, comme s'il faisait trs
chaud.

Au bord mme de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles
s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinires, aprs avoir
soigneusement relev leurs belles jupes de velours. Et elles s'ventent,
elles s'ventent, avec leur aisance espagnole  varier ce geste-l.

Elles se penchent aussi, pour s'amuser  voir le pays qui se droule
en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur
rousse, a et l groupes autour d'un vieux clocher, au milieu de
l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et
ses lots, contourne en arabesques bleues dans le royaume des mas
verts....

Ces jeunes filles,-- peine jolies pourtant,--la grce de leurs poses,
le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive  s'harmoniser d'une
faon dlicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre
l-bas vers l'Ocan. Et, par contraste, l'autre ct de l'immense
tableau, le ct des montagnes, demeure  ce matin dans l'ombre
farouche; sur nous, les Pyrnes brunes, gardant leurs nues d'orage,
s'obstinent  composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui
dtonnent avec les gaiets ambiantes.

C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de
cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une
draperie rouge et d'une mousseline, a t dress contre le vieux mur
blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire o dorment les restes des
combattants de jadis, et on y apporte un  un, avec respect, les objets
sacrs qui taient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le
grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin,
l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la
pnombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel t.

Maintenant,  un appel de trompette, l'enfantine arme, les petits
soldats et leurs petites cantinires, essayant de se recueillir pour un
instant, s'alignent autour des prtres, et la messe commence. Sans doute
parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son
frle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De mme, la
fanfare d'Irun, qui est de la crmonie, s'entend comme en sourdine, le
vent, l'altitude peut-tre attnuant les notes de ses cuivres.

Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'lvation!... Une
minute de vrai religieux silence. La musique entonne trs doucement la
marche nationale; les brets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque
par terre, et des vieilles femmes prosternes, le visage cach sous des
mantilles de deuil, grnent des chapelets. C'est adorablement joli, au
soleil, ces prtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes
agenouills, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose
peut-tre monte  ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prire
dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu
de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrnes sombres elle
dploiement bleu de la mer....

Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse
excite. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et
pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientt  des rythmes plus
gais--et oui  coup se lance dlibrment dans un air de fandango.

_Ite, missa est_! Tout le monde se relve. La petite arm aux brets
rouges fait au pas acclr le tour de la chapelle, puis dcharge ses
fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!

D'abord, on s'tend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du
rancio. Puis, musique en tte, on va redescendre en se dandinant. Avec
force parades, contremarches et saluts, on ira remiser  la mairie
d'Irun la bannire sacre. Et, tout de suite aprs, on dansera sur la
place; on dansera perdument jusqu'au milieu de la nuit.

P.-S.--Samedi 1er juillet. Deux jeunes plerins se sont poignards
hier au soir  mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jug que sa
fiance s'tait assise trop prs de l'autre, l-haut, dans la fougre.




PREMIER ASPECT DE LONDRES

Juillet 1909.


Que de surprises me rservait l'Angleterre,--outre la plus grande, qui
fut celle de m'y voir!

D'abord Londres: une ville o j'avais jur de ne jamais venir, mais
qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir dcouverte. Sous son ciel de
pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes
maisons comme en Amrique, et je la trouve au contraire tale
paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux
grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression suranne, qui
servait  nos pres pour dsigner Paris, lui conviendrait  merveille:
le grand village.[4] A chaque instant, au dtour de quelque rue
lgante, c'est  se croire en pleine campagne; entre des berges de
haute verdure, une rivire coule, propre et tranquille; ou bien, sous
des ormeaux sculaires, s'en vont  perte de vue des pelouses mouilles
o paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or,
ils sont l--tant ce pays est respectueux de son pass--en vertu de
certains droits de pacage consentis jadis  des communauts, il y a des
sicles, quand la ville s'tendait  peine et que ces squares restaient
de simples champs.--Se reprsente-t-on,  Paris, une communaut
rclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opra et la
Madeleine?

[Note 4: Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West o
j'habitais.]

Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur
que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins tnue, elle veille
toujours l, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de fort,
et c'est elle aussi qui, ds les seconds plans, agrandit  l'excs tous
les arbres.

Pas une heure sans pluie, et, ds le soir, une humidit glace qui vous
pntre. Il parat que je tombe sur une saison exceptionnelle et on
m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, mme ici, est
lumineux.--(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un
mauvais temps d'exception.)--Donc, le ciel terne est comme rapproch de
la terre. Sans trve, il pleut, mais cela n'empche pas les petites
rivires, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'tre
sillonnes de yoles par centaines o des jeunes misses font du canotage,
vtues de blanc comme pour un vrai t. Le long de ces eaux, sur les
bords irrprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes,
le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a group tout
cela; les rables rouges du Japon  ct des fusains dors, les pavots
jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris
follement, semblent d'normes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent
en serre, de grands arbustes des Indes sont plants a et l comme au
hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le
ple t. Et,--dtail trs anglais,--des botes tout  fait commodes
attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y
dposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne
voit point traner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de
chez nous.

Toute cette exubrance imprvue de la verdure me fait retrouver au fond
de ma mmoire une phrase oublie depuis l'poque des versions latines:
_Tempora sunt mitiora quam in Galli_, crivait Jules Csar, en
parlant de ces les o dj les Romains avaient constat les tideurs du
Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mrissent pas ici, en
revanche ce ciel, toujours voil et  peine plus froid que celui de
notre Midi franais, peut couver d'admirables fleurs et dvelopper
lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chnes, les cdres
de Londres, respects d'ailleurs depuis des sicles, trnent avec des
airs de gants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,--trop
destructeur, hlas! hors de chez lui,--trouve des soins touchants mme
pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas dplantes
grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de
faire.

Mais, au sortir des jardins dlicieux, dans ces rues de grande ville o
l'on retombe sans transition, combien Londres apparat banal et
quelconque! Des maisons de pltre ou de brique, qui ont tourn
tristement au noir,  force de baigner dans les fumes de houille. Tout
le mauvais got qui svissait au commencement du sicle dernier:
colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus
pitoyables sous la lumire du Nord. Nulle part ces belles grisailles de
la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues
qui rcemment encore (avant les Elyse-Palace et les htel Meurice)
caractrisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable  cette avenue
souveraine qui commence  l'Arc de Triomphe pour aboutir si
magnifiquement au Louvre.

Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville
parse, un lieu d'une beaut trange, sombrement dominateur, que je
connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la
Tamise,  ct de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense
futaie de flches gothiques, dresse tout au bord de l'eau comme une
falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes
silhouettes lgres. C'est l que je vais, pour ma premire sortie dans
Londres; mais il y a loin, et en chemin mille dtails amusent mes yeux
qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.

Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fentre ressemble
 une corbeille de jardinier; voici mme des plantes sous globe, par
prcaution contre la fume et la pluie.

Il passe des cossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il
passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffs
d'une petite toque suranne et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en
robe blanche, claircissant la tonalit gnrale qui serait plutt
triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis  ct de leur
payse sur les bancs des squares, ils clatent comme des coquelicots
dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons;
c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui
paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirtre,
passe  la fume de houille, comme sont toutes les choses de Londres, 
l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les
moineaux qui picorent  terre, ont les ailes comme charbonnes.

Combien tout est correct, mthodique, dans ces rues, dans la manire de
circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'lve
la voix, pas mme les cochers en collision. A tous les carrefours,
d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise 
la grce, de minute en minute arrtent les voitures, les automobiles,
font traverser les pitons, qui ne disent rien non plus. Et combien la
mise des femmes est discrte, trs _province_ mme, dirait-on chez nous;
les lgances d'ici--et il en est d'extrmes--se rservent pour le soir
et d'ailleurs ne descendent gure jusqu' la classe moyenne. Nulle part
de ces stupfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opra, font
songer au promenoir d'un asile d'alines. Le diable sans doute n'y perd
rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les
sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent
talage.

Malgr de frquentes ondes, les parcs ombreux, les petits batelets des
pices d'eau ne dsemplissent pas; ces gens veulent quand mme jouir de
la courte saison qui devrait tre belle, et s'asseoir sous leurs grands
arbres vnrables.

C'est trange, je me figurais qu' Londres tout me serait antipathique,
et au contraire j'y sens flchir par degrs mes haines de race contre ce
peuple, ternel ennemi du ntre. Ceci est du reste proverbial: on ne
connat les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.

L'envie me prend mme de descendre de voiture, pour me mler aux gens de
la rue, ou pour flner dans les squares, regarder canoter les misses en
robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but,
promenant  pied, sous une vague pluie qui tombe d'une faon presque
aimable et ne mouille pas.

Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,--et, sans nul
doute, _individuellement_, de la bont. Un malheur pour l'Angleterre est
d'avoir confi les affaires du Transvaal et de la valle du Nil  des
hommes de proie, en qui s'exagraient les plus implacables durets
_collectives_ de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps
honnir. Mais dj au Transvaal la bont personnelle du Roi a prvalu, et
l'heure peut-tre viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer
l'inique treinte....

A nouveau des perspectives d'arbres se dplient devant moi, ramenant
l'illusion qu'une fort doit tre proche. Sur les pelouses, un feu
d'artifice en graniums tout rouges, et,  ma droite, un palais plutt
maussade, aux murailles enfumes, presque noires: Buckingham Palace, la
rsidence royale; n'tait alentour cet espace libre qui lui donne grand
air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels
souverains.

La foule est l, qui stationne, range le long des trottoirs, attendant
quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, trs salue,
qu' peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrts aussi
pour regarder, m'apprennent que c'taient le prince et la princesse de
Galles;--(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous
n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon
enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine,
qui vont sortir bientt.--Certainement je resterai, car c'est aussi une
manire de faire connaissance avec les Majests, que de les observer
d'abord d'en bas, ml aux plus humbles sur leur parcours.

normment de monde. Et le spectacle cependant doit tre us ici, car
les souverains, parat-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment
bien les revoir et s'amassent toujours, comme nagure, dans nos
campagnes franaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement.
Le Roi, pour les Anglais, reprsente encore l'me de l'Angleterre,--et
on comprend tout ce qu'une telle ide doit donner  un peuple de
cohsion et de solidit.

Je regarde les pelouses, empourpres de graniums, et le palais morose,
qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats
rouges, plus roides que les ntres, coiffs d'un haut bonnet  poils qui
chez nous figurerait un objet prhistorique; ils sont placides,
dcoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la rsidence parat garde par
le respect de tous.

Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, prcde d'une
escorte de cavaliers rouges qui ont trs noble allure. J'aperois le
visage du Roi, au moment o il rend le salut  un groupe de presque
misreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se
sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et,  ct de
lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme
dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les cames,
accuse  peine trente ans.




BERLIN VU DE LA MER DES INDES

Novembre 1899.


De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez
distraitement vus en passant, vous rapparaissent quelquefois en
souvenir, sous leurs dfinitifs aspects, et l'on en demeure obsd.
Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes--o je
m'en vais doucement, berc sous le soleil--l'image d'une ville du Nord,
que je visitai il y a vingt jours  peine, revient me poursuivre. Oh!
l'oppressante et triste ville!...

Je ne sais quelle curiosit me prit de la connatre, cette capitale
allemande, que je me refusais  croire ennemie, et c'est  la veille
mme de mon dpart pour l'Inde profonde que brusquement je dcidai de
l'aller voir.

Le trajet, par l'express de Lige, fut dj pour me serrer le coeur.
Octobre finissait, sur notre Europe effeuille,--et il y a toujours une
mlancolie  s'en aller, les soirs d'automne, trs vite vers le Nord: on
sent baisser d'heure en heure la lumire, non pas seulement parce que le
jour dcline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquit du soleil
augmente et que ses rayons se dcolorent dans de plus htifs
crpuscules.

Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes
belges, de plus en plus dnudes, passaient les villes et les villages,
en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,--tout cela
d'une couleur si sombre, aprs les maisons blanches de mon sud-ouest
franais! La lumire baissait, baissait; on percevait aussi
raccourcissement de la journe, d  ces latitudes plus hautes; le
soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes
dj hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite,  la faon moderne,
ne m'tait point la notion de toute la distance parcourue vers les
rgions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me
venait presque une anxit nerveuse--oh! tout  fait enfantine, je le
reconnais-- l'ide que, si cette vitesse extrme faisait dfaut, allait
se dtraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour
rebrousser chemin vers mon pays plus clair....

La Belgique et la moiti de l'Allemagne, franchies  toute vapeur, en
pleine nuit,  grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de
cauchemar, eussent dit nos pres, mais cette faon de voyager devient
universelle,  notre poque affole. Parfois, aux instants d'arrt, des
milliers de feux, reflts dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur
et le pullulement des villes fluviales, au milieu de rgions sans doute
humides et grasses. Je me rappelle surtout--quand des voix germaniques
crirent un nom de ville dont nous avons fait en franais Cologne,--je
me rappelle les alignements infinis de lampes qui se rptrent en
tranes dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allums sur le monotone
parcours: mme au milieu des campagnes, des lampes lectriques
clairaient blme et froid dans le brouillard obscur, des sries de
hauts fourneaux lanaient vers les tnbres du ciel leurs flammes
rouges,--tout cela rvlant une vie nocturne anormale, surmene,
fbrile, puisante. En vrit, ce coin de notre pauvre petite Europe,
dj si use partout et dfrachie, semblait plus particulirement
travaill par le microbe humain....

Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits o les
hommes sommeillent, rvent et font leur prire!...

Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les
vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses btisses en
briques, rougetres ou charbonnes sous le gris des nuages,--et
d'ailleurs toutes neuves, car la fivre de l'industrie est dans ce
pays-l un mal rcent. J'avais envie de leur crier,  ces pauvres
ouvriers conduits en troupeau: Vous vous trompez, ou l'on vous trompe.
Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prosprit
durable, dans l'excs de produire. Bientt, invitablement, vous
connatrez de terribles lendemains. Retournez donc plutt dans les
champs, o vos pres travaillaient.

Je dis cela... mais c'est peut-tre moi, l'gar. J'avoue ne point
connatre grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je
suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,--autant
dire quelqu'un _qui n'y est plus_....

       *       *       *       *       *

Berlin, o j'arrivai au petit jour, me surprit ds l'abord par son luxe
tourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire
ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.

Sur l'avenue des Tilleuls--qui tait le centre lgant d'autrefois,
avant le grand empire, et qui a conserv, au milieu du clinquant des
rues nouvelles, un certain air de discrtion comme il faut,--le hasard
me fit loger dans un htel genre vingtime sicle, o svit d'une faon
intolrable la tyrannie de l'lectricit, du soi-disant confort, des
trop ingnieuses petites inventions. Et je passai l trois ou quatre
jours de morne ennui, m'vertuant  m'intresser  quelque chose, et n'y
arrivant jamais. On me disait: Visitez les muses, les palais. Mais
qu'est-ce que a pouvait me faire, ces muses garnis de tableaux venus
d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local
nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues o l'on
respirait du froid. Bien inlgantes, ces foules, mais polies et bonnes
personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia,
mais portant des chapeaux mal emplums et des bottines  lastiques,
avec des chaussettes cachou.--Mon Dieu, combien je trouve puril que ce
dtail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici,
dans la srnit hautaine de la mer!--Malgr la brume pntrante et
mauvaise, les passants--qui avaient l'air de fort braves gens, je le
reconnais--s'exclamaient entre eux sur la clmence du ciel: Ah! le
beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple,
si le vent de Russie vient  souffler.... Et l'envie me prenait de m'en
aller plus vite, pour viter ce vent-l.

Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans
ce grand bois de chnes, qui est une surprise et un repos en plein
centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hte, sous la
pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant,
malgr la pauvret de sa flore et malgr l'invasion un peu barbare des
statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les
dessous de fort,  deux pas des tramways, des brasseries,--et, le soir,
comme on n'claire point, des amoureux partout, dans le brouillard
glac.

Il y avait aussi pour moi,  l'entre de ce bois, un petit coin de
patrie, o je revenais d'instinct, comme un exil: l'ambassade de
France, avec son square o des rosiers du Bengale fleurissaient encore,
grce  la douceur inusite de la saison. Et je me rappelle, sur ces
fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon,
engourdi et lent, qui semblait s'tonner de si longtemps vivre.... Un
papillon sur des roses,  Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de
cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'tait si mlancolique.

Et, quand je m'tais longtemps ennuy dans les rues, je remontais, au
dclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient
clandestinement chauffe sans y amener de gaiet. Accoud  ma fentre,
derrire les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des
Tilleuls, les pitons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre
lumire,  cette tombe de jour!... Au-dessus des maisons, l-bas, la
coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dore, toute
neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dore,
une Victoire gante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel
ple. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumes sombres,
montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables
rseaux d'lectricit couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces
toits, ces monuments, cette ville, de leurs cheveaux sans fin, comme si
des tisserands fantastiques ou des araignes avaient travaill dans
l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil
du Nord mourait avec lenteur sur les chemines de l'usine colossale, sur
le dme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau
dployes dans le ciel incolore. Il tait si tristement rose, ce soleil
oblique, et il semblait venir de si loin!...

Et, quand je m'tais longuement ennuy dans ma chambre, je redescendais,
 la nuit, m'ennuyer par les rues, o les myriades de lampes faisaient
un semblant de jour blme sur les visages, sur les boutiques, les
cabarets  bire et les restaurants  choucroute. Le grouillement de
cette ville de prs de deux millions d'mes, pousse en hte comme un
champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnes de rails de
fer, et, grce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons  cinq ou
six tages--en fouie, il est vrai, et en carton-pte, mais barioles,
dores, surcharges de clochetons et de moulures--simulaient une vraie
magnificence, crasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui
gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque
dans les faubourgs extrmes, habits par les ouvriers socialistes,
toujours la mme prtention des faades; pas de vieux quartiers, pas de
maisonnettes, rien que des btisses normes, ultra-modernes et satures
d'lectricit.--J'avais ds le premier jour appris qu'ici, o tout est
rgl d'une faon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour
les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans
l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages
humains.

La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours,
la lourde gaiet de la bire s'pandait sur la ville. Que de brasseries
partout, que de brasseries  musiquettes et  tambourinages de foire! Et
tant de sortes de bire: la ple, la blonde, la brune ou la noirtre,
servies chacune dans des chopes de forme spciale, mme dans des pots en
sapin pour donner un got de rsine! Tous les sous-sols du
mtropolitain berlinois, amnags en interminables sries de lieux 
boire, s'clairaient pour la fte nocturne: sous le va-et-vient des
locomotives, cabarets bas,  plafond de tle et de fonte,  dcoration
simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien,
orchestres s'efforant de paratre tziganes. Et, de minute en minute,
branlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les
cuivres, des trains en marche au-dessus de la tte des buveurs....
Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser l, quand
il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchs,
dpensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur
paye, et _n'pargnant point_, entrans par la nouveaut du faux confort
qui leur est venu et du faux luxe.... De l bire et de la bire!... De
grosses filles rougeaudes, navement costumes en bergres des Alpes,
vendant des tranches de raifort qui excitent  boire. Et, dans les
recoins discrets, de petits _vomitorium_ adosss au mur, avec une
inscription de peur des mprises sur l'usage  en faire.... Pauvres
buveurs! Leur licence un peu tale n'avait point notre dsinvolture, et
l'attitude des amants  ct des amantes se montrait plutt
sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous
l'amour--sous l'gide des lois allemandes, plus favorables que les
ntres  l'closion des petits soldats pour l'arme, des petits ouvriers
pour l'usine....

Pauvres buveurs entasss! D'ici surtout, d'ici o l'on vit dans l'air et
la lumire, leur cas parat lamentable. Mais ils n'taient point
antipathiques; ils avaient plutt la bonhomie au visage et tmoignaient
mme d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient
dcouverts, aprs avoir, en arrivant, distribu  la ronde des petits
saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-l!
Mais pourquoi donc? Que de malentendus intresss au fond des haines
nationales, et quelle absurdit que les frontires, pour qui les
regarde de loin et de haut!...

       *       *       *       *       *

Et cependant... je me souviens de mon motion soudaine et de ma
rvolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon
franais exhib comme un trophe. Je m'tais arrt court, devant cette
silhouette aussitt reconnue. Un canon de marine, hlas! amen du
Mont-Valrien pour parader l, entre des obusiers de chez nous, sur
cette place prussienne!... Un canon pareil  ceux de certaine corvette,
dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un
bombardement.... Ce mcanisme de combat, jadis si familier, vieilli
aujourd'hui, semi-barbare  ct des perfectionnements nouveaux et
devenu objet de curiosit chez des Allemands, attestait pour moi le
recul de mes jeunes annes,--ce qui tait dj nostalgique, par ce matin
brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins
personnel m'avait pris au coeur--et mes yeux s'taient voils tout 
coup....

Oui, je crois bien que tout  l'heure je me trompais; il y a des
frontires encore, et, malgr mon dtachement de voyageur qui s'en va
vers les ddaigneuses srnits bouddhiques, comme je reviendrais vite,
 l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-l, n'est-ce pas, de
toutes nos fraternelles thories! De longtemps encore, on aura beau
faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaable, et un drapeau de
certaines couleurs gardera le mystrieux pouvoir, rien qu'en
apparaissant, d'entraner nos mes et de les grandir. C'est surann, si
l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrsistible et
peut-tre sublime.

       *       *       *       *       *

Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois  une certaine beaut
inquitante, dont j'ai gard l'image: celui des palais, des arsenaux et
des muses. Une rivire l'entoure, la Spre froide et noire, que
traversent en ce lieu des ponts  balustres de marbre ou de porphyre,
bords de statues ou de grandes urnes  trpieds de bronze. Les voies y
sont moins peuples, il y rgne un certain silence et, parmi de massives
constructions en pierres uniformment sombres, on se repose du
clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local,
pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grce, les
colonnes doriques et les statues,--d'o ce titre d'Athnes de la Spre
donn par les Prussiens  leur ville. Tout cela, lourdement pompeux,
accusant des prtentions, sans doute illusoires,  la souverainet et 
la dure. Trop de statues, vraiment, alignes  terre le long des
rampes, ou bien perches en haut sur les frises. C'est inimaginable, la
quantit de bonshommes ou de btes qui se dtachent sur le ciel
incolore: grandes silhouettes figes, grands gestes tragiques sur les
nuages, chevaux cabrs aux angles des toits, battant l'air de leurs
pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dores, de Gnies, de
Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prts  fondre et  lacrer.

Il n'est pas jusqu' la religion protestante qui, dvie de son vrai
sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrtienne, dans cet
immense temple de luxe, trop surcharg de colonnes, de coupoles, et
n'ayant pas, comme les admirables cathdrales gothiques, l'excuse du
temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et
simples, o j'ai ador dans mon enfance _en esprit et en vrit_!...

Le palais imprial d'autrefois, inhabit depuis le nouveau rgne, se
dresse sinistre, sous le revtement noir que lui ont fait les pluies et
les fumes. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masque  prsent
par le monument tout neuf lev  l'empereur Guillaume (le grand,
l'anctre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une dbauche de
statues, un amas de porphyre et de bronze; d'normes aigles, prts 
dchirer, du bec et de la serre; d'normes lions, la griffe ouverte et
les dents montres....

Toujours l'oiseau de proie, toujours la bte de proie, en des attitudes
de provocation, de rapt et de conqute. Est-ce bien le gnie de cette
race de potes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces
marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore
l-dessous, et incomprhension du peuple par les chefs qui le mnent?...

       *       *       *       *       *

Mon Dieu, que de soldats  Berlin, surtout dans ce quartier des palais!
Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors tals
en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures
d'anodines poupes sous le casque, ayant un geste irrprochablement
machinal pour porter ou prsenter les armes, du matin au soir, aux
officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire,
encombre d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces
bons petits soldats aux yeux nafs. Et l encore, n'y aurait-il pas
malentendu peut-tre?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, pre
d'une bande de ces enfants-l, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec
quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies o s'en iraient
prosprer ses fils, que de les envoyer  la frontire, dans le troupeau
innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer l,
pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles btes froces en mtal
autour du palais des rois de Prusse?...

Je dis cela.... Aprs tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me
sens dtach de ce problme; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde,
chercher la paix religieuse auprs des vieux sages, dans des rgions
hautes, o n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze
qui dploient leurs ailes l-bas au bord de la Spre dans le ciel
septentrional....

Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en
rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de rentendre tout  coup
des voix franaises. J'aurais embrass les douaniers de chez nous, par
qui je fus rveill  la frontire,--et pourtant je ne suis pas suspect
de partialit envers ce corps-l.--Jamais, au retour des plus longues
campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel
soulagement  me retrouver en France.

C'est que sans doute, malgr mon parti pris de fraternit, malgr la
nature si visiblement dbonnaire du peuple berlinois, malgr la
courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sr instinct m'avait
avis: je revenais de chez _l'ennemi_.




VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER


Au quai de Thrapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il
s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient l,
toutes prtes, jolies pour la plupart, bien peinturlures, avec de beaux
coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.

Seule, la plus proche, celle  qui c'tait le tour, avait l'air d'une
pauvresse  ct des autres; point de velours sur les coussins, mais des
housses d'indienne en petits morceaux de diffrentes couleurs; bien
propre pourtant, cette barque, bien soigne, mais si vieille, avec des
rapiages, et monte par un batelier caduc, en costume si
misreux!--Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la
suivante, qui tait frache et dore.

Mais quand elle s'carta pour me laisser place, je vis avec quels soins
ingnieux ces morceaux d'indienne taient assembls et raccommods:
oeuvre sans doute de quelque vieille femme, pouse de ce bonhomme, pour
essayer de donner encore un peu d'apparence  la barque dfrachie, et
ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux
batelier, un regard charg de reproche contenu, de rsignation et de
dtresse....

Alors une piti dsole me serra le coeur, ma journe en fut assombrie.
Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-l entre tous, de
le complimenter sur le bon got de ses modestes embellissements, mme
de le reprendre chaque fois que je passerais.

Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver.
Et,--c'est peut-tre bien puril,--de toutes les mauvaises actions de ma
vie, aucune ne m'a laiss plus de remords que l'affront fait  ce pauvre
vieux,  ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges
et si laborieusement arranges....




PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE


Depuis quinze ans bientt, ce qui marque surtout dans ma mmoire les
ftes de Pques--mais je ne saurais dire pourquoi,--c'est, au pays
basque,  Irun, cet instant qui suit la rentre de la procession du
vendredi saint dans l'glise sombre et amne le retour soudain du
silence sur la vieille petite ville, aprs l'agitation de l'archaque
dfil.

Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore
incertain, avec des tideurs qui dj grisent un peu, et avec des
feuilles dplies  peine aux arbres de la place que l'glise domine de
ses hauts murs austres. Immuable, ce dfil de la procession depuis
quinze ans que je le connais: la mme musique; les mmes saints et les
mmes saintes en bois peint, promens sur des brancards; les mmes douze
pcheurs basques, au visage dur, aux joues rases comme celles des
moines, figurant les douze aptres en toge romaine;--seulement, d'une
anne  l'autre, je les vois vieillir.

Les mmes humbles dvotes, figurant les trois saintes femmes, en longs
vtements noirs, plores derrire le cercueil du Christ;--seulement,
d'une anne  l'autre, je les vois vieillir....

Et toujours, ces centaines de vieux paysans,  l'expression si triste et
ferme, qui suivent, le cierge  la main.

Quand tout cela, aprs la promenade lente par la ville, s'est engouffr
sous le grand portail de l'glise, dj obscure, alors commence pour
moi cet instant d'indicible mlancolie, sur cette place du moyen ge
redevenue silencieuse, et o l'on sent tout  coup le froid du soir,
tandis que l'air reste imprgn d'une odeur d'encens, et le sol cribl
de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de
pauvres....




UN VIEUX COLLIER


Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien ranges, bien classes, bien
ensevelies, sur les tagres de ce placard profond, que dissimulent des
soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus cach de ma
demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et
dcourageante pnombre, tirer un divan, dcrocher des poignards: aussi
reste-t-il clos et oubli durant des saisons ou mme des annes, et les
pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entasss de mes premires
campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurit et de
silence.

Il n'y a rien l qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dpt des
reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la
priode passe aux les du Grand-Ocan, au Chili, et ensuite sur les
sables du Sngal, depuis 1872 jusqu' mon arrive en Orient et mon
initiation  l'Islam.

Dans des botes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en
bois exotique fabriques jadis  mon usage par des matelots,--dans de
bien humbles botes qui me sont devenues prcieuses pour avoir jadis
couru les mers avec moi, au temps dlicieux de ma pauvret et de ma
jeunesse,--dorment des fleurs de Polynsie, vieillissent et s'miettent
des couronnes qui Bornrent des chevelures de Tahitiennes, l-bas, pour
des ftes nocturnes,  la lueur des toiles australes.

On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brods, avec
des devises; des mches brunes ou blondes attaches par des faveurs
roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,--que je
revois souples et ples, cachant derrire des cils trs longs le jeu de
leurs prunelles noires,--et qui pourraient bien tre des jeunes
grand'mres aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgr le
sournois travail du temps, mais assurment trs mtamorphoses, ne
ft-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire
quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, aprs tant
d'annes, si je m'intresserais encore  la jolie nigme de leurs yeux?

Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifies dans
de la poussire, ont gard le pouvoir toujours d'veiller en moi des
images de vie et de jeunesse,--de me rappeler surtout les grves
blanches, les nues et les brises du Grand-Ocan.

Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, lies par des fils de roseau!
Tout ce qu'il voque, celui-l, lorsqu'il me rapparat! A des annes
d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fan, car j'aurais
crainte, si j'en usais trop, de laisser vaporer son charme et la vague
senteur de l-bas qu'il conserve encore.

Ds que je le regarde, la lointaine Polynsie revient pntrer mon me
de son mystre:--son grand mystre de solitude et d'ombre, que j'ai
vainement cherch  traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent
et des nuages; un vent puissant, rgulier, ternel comme s'il tait
l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un ocan
immense vers des les aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des
grves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forts
sombrement silencieuses, o s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que
l'Alise promne au-dessus du dsert des eaux.... Je retrouve tout cela
et tant d'autres choses encore,... l'allure balance des filles aux
pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs
yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurit des hauts palmiers
si frles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant
d'autres choses encore je retrouve, de trs indicibles choses, quand je
regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout dessch
aujourd'hui et qui, avec les annes, dpose au fond de sa bote une
mince couche de cendre.

Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontre une fois, au
crpuscule, sur une plage solitaire, et aime ardemment l'espace d'une
heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise
humide et chaude qui tait comme sature de vie. Je me rappelle combien
cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurit envahis sant;
des coraux, mietts l depuis des sicles, lui faisaient un tapis de
neige qui bruissait lgrement sous nos pieds. Le lieu se dployait
autour de nous en lignes infinies dans la pnombre du soir; il avait
l'unit puissante d'un site des poques primitives, et le Grand-Ocan
l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait
encore, par places, aux derniers reflets du soleil teint, et, sur un
rideau de nues qui entnbrait toute la base du ciel, l'horizon marin
se dessinait en clarts ples. Derrire la blanche plage, aussitt
commenait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers--qui sont
les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynsie. Leur
verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne
voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et
trop minces,  ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces
palmes; rien que les gerbes des tiges, la fort des tiges gantes qui
se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous
faisant tout petits et ngligeables, nous deux, sous leur agitation de
choses immenses.

La beaut de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et
rapproche de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils
froncs, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits
tombaient sur ses flancs comme de lourdes coules de lave noire. Elle
avait inconsciemment la grce exquise des attitudes, avec la perfection
absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les
peuplades de ces les ont conserve. Et je regardais le collier en
fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose
de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer l,
au rythme d'une vie frache et superbe....

L'heure crpusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou
dsols des choses furent complices pour plus troitement nous
unir,--enfants que nous tions, enfants seuls et perdus au milieu
d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du
lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute me d'une autre me,
et,--dans un ordre plus humble, mais, hlas! aussi humain,--ce dsir que
tout corps prouve d'un autre corps, d'un corps doux  caresser et 
treindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystre
des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour
indiffrente et fatale, nous changions, nous,  plein coeur, d'un mme
lan spontan, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les
trs jeunes, mle  la brutalit de l'amour je ne sais quoi d'infiniment
bon et de suprieurement fraternel. Dans cette tendresse-l, qui fit nos
fronts s'appuyer l'un  l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi,
un peu de l'universelle piti qui rapproche les hommes ou les btes aux
heures d'imprcise angoisse,--et, sans doute, y avait-il aussi pour moi
l'ivresse de fondre en cette crature, trs voisine de l'humanit
primitive, l'enfant trop raffin hrditairement que j'avais dj
conscience d'tre....

Quand ce fut l'instant de nous sparer, la nuit tait  peu prs
venue,--la nuit qui, pour l'imagination des Polynsiens, amne sous ces
grandes palmes l'effarante promenade des fantmes tatous  visage bleu.
Toujours il y avait l-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle
de la mer, ces lueurs ples qui faisaient les eaux moins obscures que
les voiles du ciel. Je revois encore, aprs tant d'annes, l'clairage
sinistre qui persistait  l'horizon ce soir-l.

Elle, avant de s'enfuir, ta son collier en fleurs d'hibiscus pour le
passer  mon cou; puis, s'avana brusquement tout prs, tout prs pour
me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors,  toucher mes
yeux briller ses yeux  elle, trs dilats et mouvants. Dans l'tranget
de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgr la tendresse
change, un abme d'incomprhension, comme entre deux tres d'espce
diffrente, incapables de se pntrer jamais.

Le lendemain, nous devions nous retrouver  la mme heure; mais une
grande bourrasque s'tait dchane, il tombait une pluie de dluge,
elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frgate
quitta cette le pour n'y plus revenir.

J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec
un dsir attendri de la revoir,--comme il arrive quelquefois pour des
jeunes femmes entrevues et aimes en rve, qu'on ne peut esprer
retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-l semblait
bien aussi impossible  ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rve,
car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que
j'tais, de ramener un navire vers l'Ocanie. Entre nous deux sans doute
quelque chose avait jailli de plus que le dsir de nos jeunes chairs,
sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me
souviendrais plus.

Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop
prs du mien, c'est cela qui a grav dans ma mmoire l'heure et le lieu,
tout le grand dcor crpusculaire et le cercle ple de l'horizon.

Et maintenant, l'vocation finie, je vais renfermer, pour des annes
peut-tre, l'humble collier dans son humble bote. C'est d'ailleurs une
vocation dj confuse, et il faut  prsent l'effort de ma volont
pour l'obtenir, car il s'loigne de plus en plus vite, l'instant, si
furtif au milieu du glissement rapide et infini des dures, l'instant o
ces quelques brins de paille dcolors taient de larges fleurs
vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette nave poitrine nue....
La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et
comment sont les grands yeux interrogateurs?

Et qui sait entre quelles mains il sera froiss, puis jet aux
immondices, et dans quelle poussire il finira, ce collier qui devrait
tre depuis longtemps retourn  l'humus des les ocaniennes, mais que
ma fantaisie s'obstine  maintenir dans une quasi-existence, dessche
et fragile comme l'existence des momies.





PRFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI


Mon cher ami,

Combien m'ont impressionn ces mots que tu as mis en tte de ton livre:
vieille marine!

C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte 
un quart de sicle, et qu'elle est dj vieille, dmode, finie....

Au temps de nos dbuts, il y avait encore des pays _qui taient loin_,
des ports o l'on se sentait vraiment _ailleurs_; il y avait encore
quelques dernires frgates, vierges d'escarbilles et de fume de
houille, qui s'en allaient lgres, silencieuses et propres, manoeuvres
par des hommes vtus de toile blanche, et traversaient l'ocan sous la
seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait
encore l'exercice de manoeuvre, qui sans doute ne valait dj plus
celui que nos pres faisaient, mais qui demeurait cependant une
incomparable cole d'agilit et de force. Et nos navires de guerre
n'taient point tout  fait devenus ces machines pour tueries
lectriques, qui cheminent sournoises et  demi-noyes, en soufflant
d'infectes nuages noirs. Oh! le Sngal de notre poque, comme tu en as
bien rendu la dsolation languide et fivreuse!... Oh! le Dakar
d'autrefois, o nous possdions en commun une case, une case de bois
btie, disais-tu, avec des dbris de caisses  vermouth, et hante par
les fourmis blanches, les serpents, les lzards!... Trois maisons, en
ce temps-l, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar o l'on
vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires
et des verroteries pour ngres; l trnait une svre grosse dame de
Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un pass
mystrieux et des tatouages obscnes sur le bas du corps. C'tait tout;
des villages yoloffes venaient ensuite, o l'on entendait le soir des
bamboulas furieuses, rythmes  grands coups de calebasses; puis
commenaient les sables, les mornes dploiements du dsert, jaunes sous
le soleil torride.... On dit que c'est une ville  prsent.... Non, mais
te reprsentes-tu a: notre Dakar jouissant d'tablissements publics et
dot d'un chemin de fer?...

Et l'lot de Core, son hpital triste et brlant, o tu faillis mourir!
Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouv
l'oppression, l'touffement et le silence: Gore, vieille petite ville
du sicle dernier, colonie de nos pres, aujourd'hui abandonne et qui
mlancoliquement s'miette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin.
En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud  la tte, avec un
fourmillement dans les cheveux, comme l-bas quand vous prend la fivre.

Dj un quart de sicle, depuis notre exil au Sngal! Le temps a
dispers nos camarades d'alors, et la fivre jaune en a fauch plus
d'un. Quant  notre navire, il n'existe plus.... J'y levais, non loin
de ta chambre, trois jeunes camans orphelins, t'en souviens-tu encore,
qui s'vadaient parfois et jetaient dans ton existence une note
inquite.

Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvs  l'cole d'Escrime
et Gymnastique, et je m'attendais  voir reparatre dans tes notes
cette priode joyeuse et drle durant laquelle nous tions du matin au
soir en quilibre ou en garde, ou bien encore, tantt par les pieds,
tantt par les mains, suspendus  quelque chose. Et c'est dommage que tu
n'en aies point parl, car tu aurais employ l si bien cette ironie
immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulire.

Dans tes courts rcits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu
violents comme toi-mme mais pleins de gnrosit et de coeur, je te
retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaiet de notre chre marine
et l'esprit de nos carrs de bord.

Et cependant, j'ai un reproche  te faire, un reproche assez grave. Tu
as bafou comme il convenait deux ou trois de nos gaux ou de nos chefs,
et, quand tu cingles la pitre ligure de certain amiral, aujourd'hui
remis, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi
n'as-tu parl que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de
charmants, de braves et d'hroques; tu en es convaincu plus que
personne, toi qui as laiss dans la marine des amis que tu aimes si
sincrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux
que tu regrettes? ni de ceux que tu vnres et que tu admires? Tu aurais
su le faire si bien! Il manque des chapitres  des petites histoires, je
t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te
connaissent pas, un air d'avoir crit une oeuvre de dnigrement et de
rancune--ce qui serait cependant tout  fait au-dessous de ta pense et
de ton coeur....

Maintenant, bonne chance  ton livre, et pardonne le franc parler de ton
trs ancien camarade d'Afrique et autres lieux.




QUELQUES PENSES VRAIMENT AIMABLES


I


C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'ge ingrat dure toute
la vie.


II


On rencontre souvent chez les choses une certaine btise, un certain
mauvais vouloir entt, qui sont bien plus rvoltants encore que chez
les personnes.


III


Je n'arrive plus  m'irriter srieusement contre mon prochain. Non, les
seuls tres qui me causent encore des indignations exaspres sont les
boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me
trouve seul  leur merci.


IV


La bienfaisante science des laboratoires invente des remdes merveilleux
pour prolonger quelques pauvres chtifs, perfors de microbes, mais,
dans sa sollicitude pour l'humanit, invente aussi des poudres
dtonantes, capables de dtruire par milliers  la minute les jeunes
sujets mles de l'espce.


V


_Aspect sous lequel rapparat  moi-mme
         ce que de bonnes mes appellent
               ma notorit_.


Une grosse cloche exasprante, que des mauvais plaisants m'auraient
accroche derrire le dos et qui, ds que je remue, se mettrait 
sonner, pour faire hurler les imbciles et les chiens.


VI


          _conomie politique et sociale_.

Tout est vrai. Mais le contraire l'est galement.


VII


          _Religion_.

Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et
notoirement plus absurde.


VIII


          _Progrs_.

Propagation de l'alcool, de la dsesprance et des explosifs.


IX


          _Bienfaits de la civilisation_.

A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus  mon
aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus
civilise de la Terre.


X


          _Chasse_.

L'homme est, je crois, la seule bte qui tue pour le plaisir de tuer.
Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim;
encore le font-ils d'une faon moins piteuse et moins lche, avec leurs
propres griffes pour dchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans
fusils perfectionns ni rabatteurs.


XI

          _Automobilisme_.

Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les
gavs qui y font aujourd'hui du 120 ou mme du 60  l'heure; ils taient
du reste bien plus excusables devant l'humanit et sentaient, je pense,
moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs
dbonnaires des champs, qui sont srs d'tre crass un jour, eux ou
leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne
courent pas sus  ces bouffis-la.

P.-S.--J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hlas! font du 73 en
auto. Mais je les aime quand mme; c'est donc  eux que je ddie, avec
permission, ce gracieux bouquet de penses.




EN PASSANT A MASCATE


...Nous avions quitt depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux
solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la
mort; la ligne de ses affreux dserts nous avait longtemps poursuivis,
monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se drouler aux
confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la
mer,--mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle
perptuellement tranait un vague brouillard d'une malsaine tideur.

Comme c'tait en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les
immenses brumes fcondantes, tout le trsor des nues que les vents
allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps.
Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondes qui naissaient ici, 
la surface des eaux languides; pas une ne rafrachirait les rivages
desschs d'alentour,--qui sont une rgion spciale, rebelle  la vie
des plantes, rappelant les dsolations lunaires. Nous nous acheminions
vers le golfe Persique, le golfe le plus touffant de notre monde
terrestre, nappe surchauffe depuis le commencement des temps, entre des
rives qui sont mortes de chaleur et o tombe  peine quelque rare pluie
d'orage, o ne verdissent point de prairies, o, dans l'ternelle
scheresse, resplendit presque seul le rgne minral. Et cependant on se
sentait oppress d'humidit lourde; tout ce qu'on touchait semblait
humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une
vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait
nuit et jour  une temprature de chaudire, se levait o se couchait
sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embu d'eau comme dans les
brumes du Nord.

Mais, le matin du quatrime jour, ce mme soleil,  son lever, apparut
dans une pure splendeur. L'Arabie tait l prs de nous, surgie comme en
surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant dj
trs haut, dans l'air tout  coup clarifi, infiniment limpide et
profond; l'Arabie, terre de la scheresse, soufflait sur nous son
haleine brlante, qui tait dnue de toute vapeur d'eau et qui balayait
vers le large les brouillards marins. Alors, les choses taient
redevenues lumineuses et magnifiques, les choses talaient leur
resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il
doit arriver quand le soleil se lve sur les plantes qui n'ont pas
d'atmosphre.

Ensuite, ds que fut pass l'enchantement rose de l'extrme matin, ces
montagnes d'Arabie prirent pour la journe des teintes violentes et
sombres d'ocr et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs
brlures noires, elles affectrent des aspects de monstrueux madrpores
calcins, de monstrueuses ponges passes au feu; elles apparurent comme
les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.

Cependant nous arrivions  Mascate, et des forteresses sarrasines, des
petites tours de veille fantastiquement perches, commenaient de
montrer a et l leurs blancheurs de chaux, au fate blouissant des
montagnes. Et, une baie s'tant ouverte dans ce chaos des pierres
noircies, nous apermes la ville des Imns, toute blanche et
silencieuse, baigne de soleil et comme baigne de mystre, au pied de
ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales ponges
carbonises.

Point de navires  vapeur, point de paquebots au mouillage devant la
muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands
voiliers, comme au temps pass, des voiliers qui arrivaient, charmants
et tranquilles, toute leur toile tendue  la brise chaude; et quantit
de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des _boutres_ et qui
servent aux pcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au
port, et avec ces tours crneles, partout l-haut sur les cimes, on et
dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage
sarrasin du temps des croisades.

Ainsi qu' Damas,  Maroc ou  Mquinez, ainsi que dans toutes les pures
cits de Mahomet, ds l'entre  Mascate, nous sentmes s'abattre sur
nos paules le manteau de plomb de l'Islam.


La ville, de loin si blanche, tait un labyrinthe de petites rues
couvertes, o rgnait une demi-nuit, sous des toitures basses.
L-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous treindre;
on subissait  l'excs ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient,
mane du silence, des visages voils et des maisons closes.

Il y avait pourtant des ruelles vivantes,--mais de cette vie uniquement
et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait,
comme dans tous les autres ports du Levant, des sries de petites
choppes o mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours
dans l'ombre: toffes  grands ramages barbares, harnais brods, pesants
colliers de mtal, et poignards courbes  gaine prcieuse en filigrane
d'argent. Mais ces choppes taient encore plus obscures qu'autre part,
et cette ombre d'ici, plus paisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout,
une chaleur de forge, l'impression constante d'tre trop prs d'un
brasier, et parfois, sur la tte, une sensation de brlure soudaine;
quand un rayon de soleil tombait  travers les planches des plafonds. On
rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Dsert,  l'attitude
sauvage et magnifique, dtournant leur fin profil cruel, se reculant par
ddain pour ne pas vous frler. Et les femmes, aux chevilles alourdies
par des cercles d'argent, taient, il va sans dire, d'indchiffrables
fantmes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on
passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des
petits masques noirs, des espces de petits loups brods d'or et de
perles, avec des trous carrs pour les yeux,--chacune d'elles semblant
personnifier un peu de ce mystre d'Islam qui pesait sur toutes choses.

Et cette ville sacre de l'Iman,--au pied des abruptes montagnes qui
avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer
bleue,--communiquait cependant par des dfils, par des couloirs de
sable entre les roches brlantes, avec la grande Arabie impntrable,
avec les oasis inconnues et les immensits dsertes; elle commandait les
rgions obstinment fermes, elle tait la clef des solitudes.

Au consulat de France, o je passai la matine, les fentres
taient grandes ouvertes  la bonne brise des sables, qui entrait
partout, ardente et desschante. Il y vint des missaires de
l'Iman-Sultan,--personnages aux allures de noblesse et d'lgance,
draps de fine laine,--chargs de rgler l'heure de ma visite  Sa
Hautesse et la faon dont je serais reu.

C'tait une ancienne maison de vizir, ce consulat franais; aux murs des
salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient
lgrement, comme en bas-relief effac, des arcades aux festons
gomtriques, d'une simplicit exquise,--ternels dessins des portes de
mosques ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transports
avec eux, en suivant la ligne des grands dserts, jusqu'en Algrie,
jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient  elles seules, ces
arcades blanches, dans quel pays on tait, elles suffisaient  dsigner
pour moi l'Arabie,--la vieille Arabie que j'adore, et o je suis chaque
fois gris de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel
charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....

La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues,
presque baignes dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'tait le
palais du Sultan.

Quelqu'un vtu d'une robe blanche et drap d'un burnous brun  glands
d'or; de grands yeux trs beaux, un visage de trente ans couleur de
bronze clair, aux traits rguliers et dlicats, illumins par un franc
sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure o il avait
bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui rgne sur l'un des
derniers tats d'indpendance arabe, sur l'un des derniers pays o les
cinq prires du jour ne sont jamais troubles par l'ironie des
infidles. Les anctres de cet homme taient dj des souverains nombre
de sicles avant que fussent sorties de l'obscurit nos plus anciennes
familles rgnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement
aristocratique et son aisance charmante.

La grande salle d'en haut, o il me fit asseoir, tait dconcertante de
simplicit ddaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses siges de
paille; mais elle donnait par toutes ses fentres sur le bleu admirable
de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille
immobile des pcheurs de perles.

--Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent  Mascate des
navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?

Hlas! Que rpondre? Comment lui donner les raisons complexes pour
lesquelles, depuis quelques annes, notre pavillon a presque absolument
disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu  peu
remplacs par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...

Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer
de m'arrter ici quelques jours, et c'tait une manire de tmoigner sa
sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur franais qui passait.
J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers
l'intrieur, voir des villes mornes sous l'tincelante lumire, des
villes o les Europens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis,
qui seraient sorties  ma rencontre en faisant des fantasias et en
jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit trs fort, l,
dans cette salle blanche o agissait sur moi la grce aimable du
souverain des dserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins
d'Ispahan, o, depuis des annes, je rvais de ne pas manquer la saison
des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps  perdre, puisque
l'avril tait commenc.

Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut
me donner un beau cheval noir,  lui, qui gambadait par l sur la plage.
Mais comment l'emmener par mer, et comment rsisterait-il, ce coureur
des plaines de sable, dans les terribles dfils qui montent  Chiraz?
Aprs rflexion, je dus refuser encore.

Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait
m'emporter au fond du golfe Persique. C'tait l'instant o la ville
couleur de neige commenait  bleuir au dclin du soleil, sous son
linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait
comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait  nous de ces maisons fermes,
devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondment dans
leur mystre  l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer
s'agitaient, tourbillonnaient en nue au-dessus de nos ttes, avec des
cris, golands et aigles pcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car
les barques mmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil,
poses sur l'eau tide comme des choses mortes.

Avec un peu de mlancolie, je regardais Mascate, o j'avais refus de
rester.... Les villes ignores des oasis, les fantasias des tribus
nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela....
Peut-tre accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que
j'aurais eu plaisir  ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.

On levait l'ancre. Alors une barque, qui se htait venant du rivage, 
la dernire minute m'apporta de la part du Sultan deux prcieux cadeaux:
un poignard  fourreau d'argent, qui avait t le sien, et un sabre
courbe,  poigne d'or.

Au crpuscule, disparut l'Arabie.

A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa
lgret impondrable et sa transparence; il s'paississait de vapeur
d'eau, et bientt la lune se leva funbre, norme et confuse, parmi des
cernes jaunes. Nous retrouvmes la mauvaise et lourde humidit chaude.
Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent
plus trangement clatantes par contraste ces images de la journe qui
restaient encore si vives dans notre mmoire.

L'Arabie et le dsert saharien sont vraiment les rgions de la grande
splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des
fantasmagories de rayons comme l, sur le silence du sable et des
pierres....

Cette ville,  peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme
une trane de couleur et de lumire, tandis que je m'loignais
maintenant sous l'paisseur du ciel sans toiles.--Je repensais aussi 
l'accueil du Sultan, qui tait pour attester combien, par tradition, par
souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate o nos
navires, hlas! ne vont plus.--Et cet accueil, j'ai voulu le faire
connatre, voil tout....




APRS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.


Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart
sur quelque navire de guerre, je l'avais tant frquent, ce pauvre
dtroit de Messine! Le jour, tous ses alignements m'taient familiers,
et la nuit tous ses feux. Il reprsentait pour moi la vraie porte de
l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite,
quand de l'autre ct s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait _loin_, et
bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le
terme du voyage; ds qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on
piait au ciel les premiers indices de notre mistral franais.

Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'tait
un regret, parce qu'on aurait aim le revoir; il est vrai, pour rappeler
l'Italie quand mme, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis
quelque chanson, presque toujours, quelque gaie srnade vous arrivait
des barques ou de la rive.

Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique,
malgr tout, entre les cimes tourmentes de la Calabre et l'immense Etna
soufflant sa fume ternelle. Mais ces tmoins des grandes convulsions
mondiales se tenaient immobiliss, trs haut en l'air, comme perdus dans
le ciel, et,  leurs pieds, la vie s'talait si confiante et heureuse,
sous une lumire de fte! Au-dessous de la rgion des neiges, des
torrents et des pierres farouches, les orangers commenaient, formant
partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer
que Ton et dit inoffensive  jamais, des villes aux jolis noms de
mlodie italienne groupaient leurs maisons, leurs glises,--et Messine,
la plus luxueuse de toutes, alignait  toucher l'eau bleue ses faades
rgulires que le soleil avait longuement dores.

Plus qu'aux autres il nous appartenait,  nous marins de n'importe
quelle nation, ce dtroit enjleur qui, mme par les gros temps, au
milieu des traverses mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son
abri momentan, une heure de trve si calme, avec les parfums de ses
vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pense que nous
n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met
tous en profond deuil.




PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI


Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle
anne lointaine.... A cette poque, c'taient les dbuts de la
photographie; les amateurs ne se risquaient point  en faire, et l'une
de mes tantes,--la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles
grises,--qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une
novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les
positifs directs sur verre,--ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux
 mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie
image apparatre. Les modles (qui taient en gnral ma mre, ma soeur,
ma grand'mre, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de
mai-l, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleille, tout
prs de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y
avait un adorable vieux mur, tapiss de lierre, de chvrefeuille et de
glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, o
refleurissait  chaque renouveau le mme dielytra rose. Et je me
rappelle ma joie, mon merveillement lorsque, enferm avec ma
tante-photographe dans l'obscurit du petit souterrain o elle combinait
ses drogues magiques, j'piais sur chaque plaque nouvelle l'apparition
de ces marbrures d'abord indcises qui, peu  peu, s'accentuaient pour
dessiner des visages aims. L'preuve une fois fixe, c'tait moi qui,
triomphalement, la rapportais  la lumire du soleil, toujours dans le
recoin aux glycines et au dielytra rose, o la famille assemble
l'attendait.

Oui, mais tout cela n'tait jamais que grisailles et,  la fin, je ne
m'en contentais plus:--Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne
connatrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?

--Oh! a, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en
mle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui
signifiait combien ce rve tait irralisable. Cependant je ne perdis
pas tout espoir: elle trouverait peut-tre, un de ces jours. C'tait
dj si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de
porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?

Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mre, assise 
l'ombre des chvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de
loin:

--Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait!
Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.

--Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mre!..._Les
couleurs_?...

Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait pos et admirablement
venu de M. Souris, surnomm La Suprmatie (un vieux chat trs laid, qui
m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade
Lucette avait, par jalousie, donn ce surnom-l, parce qu'il
reprsentait, disait-elle, mes suprmes affections. Sous des dehors sans
grce, c'tait une me suprieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse
exclusive; au piano, ds que je commenais d'tudier mes sonates de
Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des
toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier.
Certes, j'tais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su
prendre une expression souriante et naturelle, et l'preuve d'ailleurs
tait si nette que l'on et compt les brins de sa moustache. Mais c'est
gal, la phrase de ma grand'mre m'avait fait esprer les _couleurs_,
ces couleurs que je souhaitais toujours davantage,  mesure que je les
sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutt du; ces images
gristres,  la fin, me lassaient....

Et le mois suivant, tante Corinne s'tant aperue, non sans mlancolie,
que le jeu tait us, remisa pour toujours son appareil au fond d'un
placard,--o il est encore, pauvre chose dmode que je garde  prsent
par respect, tandis qu'elle-mme, la chre tante-photographe, s'en est
alle dormir au cimetire.

Des annes ont pass, beaucoup d'annes, hlas! Nous sommes en 1909, au
dbut d'un mois de mai qui est sensiblement pareil  ceux de mon
enfance, avec autant de lumire, autant de fleurs. Et la scne se passe
dans le mme petit dcor rest immuable, prs des mmes vieux murs
tapisss de lierre, o les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi,
accrochent leurs mmes branches, devenues semblables  d'normes
serpents.

Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est
Gervais-Courtellemont, et il ralise sur ses plaques le miracle auquel
j'avais tant rv jadis, le miracle des couleurs!

L'hiver dernier,  Paris, j'tais all, non sans dfiance, regarder ces
vues colores qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies
sur des crans. Je ne prvoyais pas quelles seraient ma surprise et mon
motion, devant tout ce qui m'attendait l: des horizons du dsert
arabique, me rapparaissant avec leurs sables brls et leurs ciels
fauves; d'impntrables mosques dont je reconnaissais tout de suite les
colonnades de porphyre, les panneaux de faence bleue, et les tapis o
des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de
pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits
roses de Damas; Stamboul, les cimetires d'Eyoub avec la peuplade de
leurs stles dores et de leurs cyprs noirs, me donnant le frisson de
ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut
un crpuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un
ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore roses.--Oh! ce nuage
d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement
changeante et sans dure, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours,
avec son dernier coloris d'un instant, envoy par le soleil en
fuite!...

Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'phmre,
l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui
surtout l'a dcid  y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplant, car
il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantit
de vues dans ma mosque, dans mon logis oriental.--Il a mme portraitur
par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps dfunt, mais la
dame Gribiche, baronne des Gouttires, une vieille chatte que mon fils
adore,  peu prs autant que j'adorais La Suprmatie.

Lui non plus ne fait autre chose que des positifs directs sur verre,
et il s'en va les dvelopper justement dans ce mme caveau obscur o je
m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui,
curieux de regarder par-dessus son paule le mystre qui s'accomplit
dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones
grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois natre,
s'aviver peu  peu, sur la glace d'abord blanchtre et baigne d'un
liquide aux transparences incolores, des mosaques d'clatantes
couleurs. Les murs de ma mosque sont venus se fixer l, comme en des
miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles
faences o les bleus adorables d'autrefois se mlent  des rouges de
corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur
lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en
velours d'un vert teint brod d'argent ple, et les coussins en brocart
zbr d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amus un instant mes
yeux et que je ferai peut-tre changer demain, les voici fixs sur ces
plaques, et fixs sans doute de manire  durer plus que moi-mme: il y
a pour sr un peu de sorcellerie l-dedans.

Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous
rapportons les preuves  la lumire du soleil pour les juger mieux,
c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, o je me souviens
d'tre venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si
imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a chang l, dans
l'arrangement des lierres, des chvrefeuilles et des glycines; les mmes
varits de mousses tendent leurs velours sur les pierres des
banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici
mme mon pas remontant de la chambre noire, sont cachs et dcomposs 
prsent sous la terre,--et c'est cela, le seul et le grand changement
apprciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais saut
d'une joie folle, et peut-tre aussi trembl d'un peu d'pouvant, si
j'avais vu tant de belles couleurs clater sur les glaces  images, je
reste plutt impassible aujourd'hui devant cette merveille....

C'est que, voil, dans l'intervalle, il s'est pass une chose effarante,
plus implacablement dfinitive que le soudage d'un couvercle de
cercueil: la vie qui,  l'poque des premires photographies en
grisailles, tait en avant de ma route, a gliss vite, vite,
sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme
sur une pente o tout s'acclre en vertige,--et  prsent elle est
presque toute derrire moi, demain elle sera partie; demain je ne
percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et dj sans doute je
commence par m'en dsintresser.

Donc, en prsence de la ralisation si complte de ce que j'avais rv
autrefois comme l'impossible, je me contente de dire  Courtellemont:
Merci, mon cher ami; c'est vraiment trs bien!




CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU[5]


Messieurs,

Avec humilit profonde, dans un sentiment de vnration presque
religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie
d'accomplir la tche que vous m'avez confie.

C'est encore en parlant de moi-mme que je commencerai mon discours, et
cette faon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre,
puisqu'elle constitue, parat-il, un de mes dfauts coutumiers.

[Note 5: Discours prononc  l'Acadmie franaise  l'occasion des prix de
vertu.]

Mais beaucoup d'mes, en ces temps de vertige, ressemblent  la mienne,
et, pour l'adresser  plusieurs qui m'coutent ici, je pourrais
emprunter  Victor Hugo son trange phrase: Ah! insens, qui crois que
tu n'es pas moi! Donc, un enseignement peut-tre jaillira pour
quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincrit comment mon me,
d'abord ennuye et hautaine devant cette tche que l'on m'imposait, est
peu  peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frres
par la souffrance, mes frres par l'orgueil, mes frres par le doute et
par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je
me suis fait  moi-mme et l'apaisement que j'ai trouv, en vivant par
la pense, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces
admirables que l'Acadmie franaise glorifie en ce jour!

Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque
bien, a et l; du bien qui, en gnral, nous a donn peu de peine, nous
a privs de peu de chose. Et nous nous sommes magnifis alors, disant en
nous-mmes: La bont habite notre coeur. Comme nous tions loin
cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces aptres
obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde,
quelles que soient nos dtresses intimes et caches, nous restons les
favoriss sur cette terre. Tous, brls plus ou moins de dsirs
inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourments d'irralisables
rves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,--parfois
infinies, je le sais bien, mais qui s'attnueraient par la patience et
l'oubli de soi-mme. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien
la fume d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodits de la vie,
nos lendemains assurs, du bien-tre en perspective jusqu' l'heure de
la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien;
pour la plupart, ils n'ont plus la sant ni la jeunesse, pas seulement
le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'tre bons, de l'tre
inpuisablement,  toute heure, durant des mois et durant des annes;
ils trouvent le moyen d'tre secourables et doux, de donner comme par
miracle ce qu'ils n'ont pas,--et, dans leur dnuement sublime, ils sont
heureux par la charit....

La charit, que vous m'avez confi la mission, pour moi un peu
crasante, de clbrer aujourd'hui, je la trouve glorifie d'une faon
dfinitive et magnifique dans un livre qui rsistera  l'croulement des
religions et de la foi, dans le livre ternel qui survivra  toutes
choses et qui se nomme l'vangile:

Quand mme, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes
et des anges, si je n'ai point la charit, je ne suis que comme
l'airain qui rsonne et comme la cymbale qui retentit.

Et quand mme je connatrais tous les mystres et la science de toutes
choses, et quand mme j'aurais la foi jusqu' transporter les montagnes,
si je n'ai point la charit, je ne suis rien.

Et quand mme je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des
pauvres, et que je livrerais mon corps pour tre brl, si je n'ai point
la charit, cela ne me sert  rien.

Oh! ils ont la charit, ceux-ci, tous ces ignors d'hier, auxquels nous
allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'clat, de bien
insuffisantes rcompenses: travailleurs  la journe accabls par les
ans, vieilles servantes que la fatigue puise, pauvres et pauvresses,
infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop
mesquine apothose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec
un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en srs, ils ne
garderont point pour eux-mmes.

Ils ont la charit, et la vraie, ainsi qu'elle est dfinie par saint
Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien,
il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une faon patiente et
tendre, d'une faon aimable et avec un bon sourire....

La charit, crit l'aptre  ses amis de l'glise de Corinthe, la
charit est patiente; elle est pleine de bont; la charit n'est point
envieuse; la charit n'est point insolente; elle ne s'enfle point
d'orgueil.

Elle n'est point malhonnte; elle ne cherche point ses intrts; elle
ne s'aigrit point; elle ne souponne point le mal.Elle excuse tout,
elle croit tout, elle espre tout, elle supporte tout.

C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charit n'a point vari, et,
telle la comprenait l'aptre, telle la pratiquent  notre poque ces
tres d'exception et d'lite que l'Acadmie, tous les ans, va rechercher
et dcouvrir, tonns et confus, dans les faubourgs populaires, au fond
des provinces, dans les campagnes ignores.

J'ai dit: tonns et confus,--car ils ont aussi la modestie, et ils sont
tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicit
nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront
aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingus. Ils
nous ont t dsigns d'abord par la rumeur publique,--qui s'gare si
souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit
au contraire de remercier et de bnir. Toute la population d'un village,
ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par
quelque lettre couverte de naves signatures: Il y en a un parmi nous
qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien  tout le
monde, qui est un modle de douceur et de dvouement; vous qui donnez
des prix de vertu, venez donc y voir. Alors, l'enqute a t commence,
avec discrtion, avec mystre, pour ne pas effaroucher le candidat,--et
l'enqute presque toujours nous a rvl une existence admirable.

Cette anne, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a
fallu choisir, oprer, parmi ces hros du sacrifice quotidien, un trs
difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les lus
et mme ceux qui auraient mrit de l'tre! Mais ce serait interminable
et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en gnral, sont si
plbiens, si vulgaires et inlgants, que le sourire peut-tre vous
viendrait  cette nomenclature.

Non seulement il a t impossible de les rcompenser tous, mais de plus,
comme le choix s'est port sur ceux qui avaient donn au prochain le
plus de leur force et de leur vie, sur les plus prouvs par les longues
patiences et les longs sacrifices, sur les trs uss et les trs vieux,
plusieurs que l'on venait d'lire sont morts depuis nos sances du
printemps; dans la liste que j'ai l, je vois beaucoup de noms barrs 
l'encre, avec, en regard, l'annotation: dcd.... Mon Dieu, je n'en
suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont alls, peut-tre, dans
quelque rgion mystrieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus
belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins,
jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rve, et de n'tre plus
nulle part....

Au premier rang de vos lus, Messieurs, je trouve un prtre,--un prtre
des environs de Belfort, la ville hroque,--le Pre Joseph, de l'ordre
des Barnabites, auquel vous avez accord la plus haute des rcompenses
prises sur le legs de M. de Montyon.

C'est pour celui-l surtout que vous avez cru devoir agir avec mystre,
connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent  son sujet vos
renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se ft
agi de dpister un malfaiteur.

En 1870, quand clata la guerre, le Pre Joseph, qui s'tait dj
signal par sa charit dans une petite paroisse de Genve, demanda du
service comme aumnier dans nos armes et se fit envoyer aux
avant-postes d'Alsace. Enferm bientt dans Strasbourg, il passa ses
jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le
feu de l'ennemi, la croix de la Lgion d'honneur. Quand Strasbourg eut
capitul, les Prussiens le trouvrent aux ambulances et l'arrtrent;
leur gnral cependant lui offrit la libert, qu'il refusa pour s'en
aller en captivit au milieu des prisonniers les plus humbles.
Souponn d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dvouement
pareil, il fut d'abord cantonn  Rastadt, surveill de prs et malmen,
jusqu'au moment o l'archevque de Fribourg, le reconnaissant pour un
pur aptre, le couvrit de sa protection.

Voulez-vous aller  la mort?--lui crivit un jour ce mme
archevque.--La fivre typhode svit  Ulm; dj deux mille de vos
compatriotes en sont atteints, et pas un prtre franais n'est avec
eux. Quelques heures aprs, il tait  Ulm. Il y resta neuf mois, nuit
et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil.
Entre-temps, il crivait  ses amis de France, leur demandant de
l'argent, des vtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux
qu'pargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misre.
A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua,
durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors
s'imposa  nos ennemis, qui le voyaient de prs  l'oeuvre, et ils lui
offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de mme qu'il avait nagure
refus la libert, il dclina l'honneur, demandant, comme seule grce,
que l'Impratrice Augusta voult bien lui accorder une audience, et, une
fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait t
refus jusqu' ce jour aux autres sollicitations franaises: le
rapatriement immdiat de tous les prisonniers pargns par le typhus.
Plus de vingt trains chargs de jeunes soldats prirent la route de nos
frontires dvastes, et des centaines d'enfants de France furent ainsi
sauvs par ce prtre.

La guerre finie, le Pre Joseph revint s'enfermer obscurment dans sa
petite glise de Genve et consacra son activit aux enfants orphelins
ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son
presbytre. Cela dura jusqu'au jour o l'intolrance religieuse le fit
expulser du territoire suisse, en mme temps que son vque. Se sparer
ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel dsespoir qu'il
suivit, sans plus rflchir, une ide hroque et folle: avec son
modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le
sol franais, tout prs de la frontire, une ferme o il runit ses
chers protgs. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'tait
rendu, si confiant,  son appel, il n'avait plus rien; alors, sans
perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prires, des
prdications, des qutes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a
fond, avec cette irrflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants,
et jamais ses lves, sans cesse renouvels, n'ont manqu du ncessaire.
C'est par centaines qu'il a ramass, dans la boue des grandes villes,
des petits abandonns, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles
laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi,
ou mme de braves officiers de notre arme.

Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et mme un peu merveilleux,
et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler
ici, le Pre Joseph est celui qui a rempli la tche la plus fconde;
l'Acadmie a donc bien jug en lui dcernant sa plus haute
rcompense--dont il va faire, d'ailleurs, l'usage dsintress que l'on
peut prvoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur mme de
son ide et de son oeuvre, le succs toujours croissant de sa parole
d'aptre; c'est au grand jour qu'il a vcu et qu'il a lutt. Donc, comme
il est un prtre et presque un saint, son humilit chrtienne me
pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres
tres moins bien dous, plus obscurs, dont je parlerai tout  l'heure,
et qui ont pein dans l'ombre,  de plus rebutantes besognes.

Cette hroque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne
possde rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le
plus surprenant, c'est qu'elle russit toujours! L'Acadmie, qui en
trouve constamment des exemples, a dcouvert cette anne,  Mary, tout
prs de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle,
appele du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses
modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une cole gratuite,
un autre asile encore pour les bbs du pays, et qui conduit elle-mme
tout ce petit monde avec une bont et une douceur maternelles.

Une autre sainte fille, plus que septuagnaire, Marie Lamon, accomplit,
depuis vingt-cinq annes aussi, un miracle de chaque jour dans son
orphelinat de Tarbes, fond, semble-t-il, envers et contre tous les
avertissements du sens commun. Cela a commenc par un petit abandonn
qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis
trois, puis dix, puis quarante. Et voici dj plus de mille orphelins
qui ont t levs et placs par ses soins.

Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de
voir leur visage et leur sourire, d'pier les promesses de l'avenir chez
ces petits tres qu'elles faonnent  leur guise, de les suivre plus
tard dans le dveloppement heureux de leur vie....

Et je trouve plus tonnantes encore et plus surhumaines celles qui
recueillent les vieillards, car, de ceux-l, il n'y a jamais rien 
attendre, que la lente dcomposition et la mort.

Au nombre de ces dernires est la demoiselle Josphine Guillon, qui
d'abord rvait de fonder un orphelinat djeunes filles, mais qui,  la
suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un
plerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice
plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.

De la mme cole, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette
Favre, qui, aprs avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit
sa libert vers la quarantaine, dans, le but bien arrt de consacrer 
des vieillards sans foyer ses petites conomies et le reste de ses
forces puises. Sa premire recrue fut une vieille mendiante aveugle,
avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne
tarda point  venir s'installer en troisime dans le singulier mnage;
puis, naturellement, la porte tant ouverte, il en arriva d'autres,
toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante dbris humains
sont groups autour de Mariette Favre, loge dans des btiments qu'elle
a fait construire avec le fruit de ses qutes, nourris, chauffs comme
par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on
doit renoncer  comprendre. Et il faut tre Fange de patience,
d'ingniosit et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si
discordante rpublique; car ces pensionnaires ont t ramasss Dieu sait
o; en arrivant l, les bons petits vieux--c'est ainsi qu'elle les
nomme--sont pour la plupart insupportables, et, quant aux bonnes
petites vieilles, inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la
communaut marche  souhait quand mme; au milieu de tout ce monde, la
chre vieille fille, coiffe toujours de son vnrable bonnet blanc
d'ancienne servante, volue en souriant, aimable, enjoue; elle calme
les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant
des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle
ramne la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous
ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-tre
d'autrui. Tel bon petit vieux qui a les pieds encore solides, mais qui
est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle bonne petite
vieille dont l'oeil est rest vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant
au travail, il est rparti, d'une faon merveilleusement entendue, entre
chacun suivant les facults qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin
aux lgumes, ceux-l coupent le bois ou bien mettent des pices aux
souliers qui s'usent; et des grand'mres paralytiques, dont les doigts
sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des
chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquitude
dans le phalanstre, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par
les temps de gele, quand s'puise la rserve de charbon. Mais la
sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus
blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches--et chaque fois
l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que
de bonnes mes,  l'occasion de certaines ftes, envoient quelques
friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-l, on s'assemble pour
des repas qui ont la nave gaiet des dnettes d'enfants, et, au
dessert, les bons petits vieux se mettent en frais d'innocentes
galanteries, pour les bonnes petites vieilles, qui leur chantent des
chansons.

Il y a une dlicatesse exquise  apporter ainsi, non seulement un peu de
bien-tre ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de
sourire  ces dcrpitudes,  ces lentes agonies, qui semblaient voues
 l'horreur du dlaissement et du froid, sur des grabats solitaires.
D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de
linge, qui prsident  ces choses, paraissent elles-mmes toujours gaies
et doivent possder certainement une paix et un bonheur dj
ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.

Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.

Et il en est un, cette anne, qui prsente une physionomie bien
particulire, un rude Breton de Port-Navalo, nomm Georges Pouplier;
ancien marin, il va sans dire, ancien second matre de manoeuvre, dont
la large poitrine est couverte des dcorations les plus glorieuses: avec
la Lgion d'honneur et la Mdaille militaire, tout un jeu de mdailles
de sauvetage en argent et en or,--auprs desquelles paraissent
ngligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des
gens de cour.

La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble
compos par quelqu'un de nos anciens conteurs franais. Il a, pendant
des annes, promen par le monde sa vigueur de Celte, nageant,
plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glaces des mers
du Nord, ou bien dans les eaux quatoriales o les requins habitent, et
toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient prir,
marins, femmes ou petits enfants. Ces dernires annes, il tait aux
postes les plus prilleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon
camarade et ami de Brazza--un autre hros, ce dernier, que la France
ingrate a jet par-dessus bord, comme nous disons en marine.

En 4873, tout jeune gabier de l'quipage du _Beaumanoir_, dans les mers
d'Islande, il avait fait ses dbuts en sauvant ensemble un officier et
un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue srie de ses
sauvetages--il nous pardonnera bien lui-mme d'en soutire un peu, tant
c'est imprvu--en repchant d'un seul coup douze ngres du Congo.

A ct de ce roi des sauveteurs, l'Acadmie en a prim nombre d'autres
qui se sont jets  l'eau, dans le feu, qui ont arrt des chevaux
emports ou des taureaux furieux....

A Dieu ne plaise que j'aie l'air de ddaigner ces braves. Mais je fais 
leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout  l'heure au sujet
du Pre Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrs comme en
tout. A la faveur d'un lan superbe, second presque toujours par u/ne
impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un
autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous
capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de dure. Oh!
combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi--je puis bien dire
plus loin de nous--ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui
durent des mois, des annes, des dizaines d'annes, sans une minute de
faiblesse, sans un retour d'gosme, sans un murmure.... Aussi je me
sens plus tonn encore, plus respectueux et plus petit, devant le
troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des
vieux ouvriers, des vieilles couturires, de tous les pauvres gens qui
sont comme les abonns annuels des prix Montyon.

Les vieilles servantes! L'Acadmie, cette anne, en a couronn dix-huit,
qui semblent vraiment des tres de lgende, tant leur abngation et
leur bont confondent nos gosmes mondains.

Mon Dieu, leur histoire  toutes est  peu prs pareille. En gnral,
elles sont entres presque enfants dans quelque famille que le malheur
ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au
service de leurs matres d'autrefois; peu  peu, elles leur ont tout
donn, leurs petites conomies, leur force, leur saine jeunesse de
paysannes, ou mme leur beaut,--car plusieurs taient jolies, aimes,
dsires, et elles ont sacrifi cela aussi, conduisant de braves
amoureux qui les voulaient pour pouses. Il en est qui se sont mises 
travailler fivreusement  n'importe quel rude ou ingnieux mtier de
leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un
peu de nourriture aux anciens matres devenus infirmes, qu'il faut
encore soigner et panser avant de s'endormir.

Telle, cette bonne Savoyarde, appele Claudine Buevoz, qui s'est faite
dvideuse de soie et qui pelotonne sans trve ses cheveaux, pour
nourrir sa pauvre vieille matresse d'autan, aujourd'hui veuve,
misrable et impotente.

Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvise
revendeuse de lgumes et-de poulets aux porte de Marseille, pour
subvenir aux besoins d'une vieille douairire et de sa fille, toutes
deux malades et sans pain. Elle tait ne dans une demi-aisance, cette
Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possdait quelque
bien, et personne n'et pu prvoir pour elle tant de dchance et de
misre. Lorsque, aprs avoir tout perdu, elle se dcida  entrer comme
gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son
trafic puisant, ces dernires habitaient le chteau familial dont elles
portent le nom, et d'o elles ont t chasses depuis tantt vingt ans,
 la suite de revers inous. Les voil donc aujourd'hui, ces trois
femmes, unies dans une commune dtresse matrielle.

Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de
l'trange trio, qui pourvoit  toutes choses. Sous les brlants soleils
d't, sous les pluies d'hiver, elle va courir  pied les villages, pour
acheter les lgumes qu'elle revient vendre au march de la ville,
russissant  payer ainsi la nourriture de ses chres matresses et
leurs vtements modestes.

Il y a encore--parmi tant d'autres--cette ravaudeuse de vieux parapluies
et de vieux tamis, qui s'appelle Josphine Bnteau. Une fille du bas
peuple, celle-l, qui est entre comme servante  quatorze ans, il y a
un demi-sicle  peu prs, dans une famille de forgerons vendens. Les
enfants taient nombreux au logis; mais, malgr les soins de leur
bonne, les uns aprs les autres ils sont morts de la poitrine; le pre 
son tour les a suivis au cimetire, et bientt il n'est plus rest que
la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garon tout frle, qui
s'est mis  travailler seul dans la forge dlaisse, pour gagner le pain
de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et
d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre mtier moins dur; mais
la brave Josphine, le trouvant bien maigre et bien ple, ne le perdait
plus de vue et, pour lui viter les fatigues excessives, surtout les
sueurs dangereuses, c'tait elle, le plus souvent, qui  grand effort
frappait sur l'enclume. Il s'en est all quand mme, ce dernier enfant,
vaincu, lui aussi, par le mal invitable. C'est alors que pour faire
vivre la maman de tous ces morts, puise du reste parla maladie et le
chagrin, la servante a imagin de rparer les parapluies, les tamis ou
les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages,
trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son
pauvre cri chant, qui s'teint de plus en plus avec les ans; le soir
ensuite, quand elle rentre extnue, elle trouve le moyen encore
d'gayer un peu sa vieille matresse, par de bons sourires, d'amusants
propos, tout en lui prparant le repas qu'elle lui a si pniblement
gagn dans sa journe.

Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des
servantes, mais aussi quantit d'ouvriers, de petits employs obscurs,
entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer;
quantit de braves mnages, dj chargs d'enfants, qui ont recueilli
avec tendresse des orphelins, des grands-pres, des grand'mres, de
vieilles tantes aveugles ou en enfance snile, et qui ont travaill avec
plus d'acharnement pour faire la vie douce  tout ce monde.

Des mnages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits
artisans de Lodve. Ils ont pass leur vie, ces Raunier, autant la femme
que le mari,  faire du bien,  veiller des malades,  secourir des
malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu
l'ide d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres
bbs, qui languissaient parce que la poitrine de leur mre avait t
tarie par la souffrance ou la faim....

Parmi ces tres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il
s'en trouve qui, par surcrot, sont des impotents, des malades, des
infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose
de surhumain, quelque chose d'anglique. Il nous est bien arriv  tous,
au cours de nos existences surmenes, de nos voyages, de nos plaisirs,
d'tre frls plus ou moins lgrement par l'aile brlante de quelque
fivre qui passait, et chacun de nous se rend compte  peu prs de
l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des
cratures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a
t sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps vgt dans des
logis sombres, qui ont atteint pniblement la vieillesse sans rencontrer
une heure de joie ni de sant, mais dont le courage et le dvouement
n'ont, malgr cela, jamais connu de dfaillance.

Ainsi, cette sainte fille appele Eugnie Lucas, infirme, traneuse de
bquilles,  demi percluse  force de douleurs, endurant un continuel
martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour  des ouvrages
de couture  peine pays, pour faire vivre son vieux pre, sa vieille
mre aveugle qu'elle adore.

Ainsi cette Eugnie Philippart, infirme et contrefaite, leve par
charit jusqu' quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la
recueillit  sa sortie de l'hospice et lui apprit son mtier de
repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vcurent d'abord sans trop de
misre. Mais bientt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps
encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes,
des rideaux, que sa nice tendait sur une table,--et puis il a fallu y
renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle
est aveugle, tendrement soigne par sa nice, qui a refus de la laisser
partir pour l'hpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut,
la pauvre nice infirme et bossue, et pourtant sa dtresse augmente de
jour en jour, car dcidment ses yeux l'abandonnent; alors il y a
souvent, comme elle dit, des malfaons dans son ouvrage, et ses
pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, mme de
nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle,
elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjou, d'innocentes et pieuses
petites histoires, pour lui donner  entendre que l'ouvrage va bien, que
les demandes affluent et que l'aisance est au logis.

Les dernires dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui
vgtent au hameau perdu de la Vermanche, dans le dpartement du Cher,
et auxquelles vous avez accord un prix de 500 francs. Celles-l sont
aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur
leur sol de terre battue, elles ont commenc ds l'enfance  travailler
comme deux bienfaisantes petites fes. Pendant que leurs parents
labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste
vivre, elles arrivaient,  force de volont,  tenir propre le mnage
et mme  prparer les repas; en ce temps-l, qui fut pour elles le
temps prospre de la vie, tout reluisait dans la chaumire; sur les
pauvres meubles bien cirs, les moindres objets s'alignaient dans un
ordre minutieux. Quand les voisins alors s'bahissaient de voir les
choses si bien ranges, les petites filles navement rpondaient: Eh!
si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mmes places,
comment les retrouverions-nous aprs, puisque nous n'y voyons pas? La
famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine
d'annes, le pre mourut, laissant le verger  l'abandon, laissant la
mre puise de travail et  demi infirme. A ce moment on pensa bien
faire,  la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la
veuve dans un hpital; mais l'ide de se sparer de leur vieille mre
jeta les deux soeurs aveugles dans un dsespoir affreux: Plus tard,
supplirent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous
d'abord essayer de vivre ensemble; _nous ferons tout ce que nous
pourrons_! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez
entendre un conte embelli  plaisir.

Elles ont appris  filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures
d'tudes jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de
lumire, elles sont aussi parvenues  apprendre  coudre, assez bien
pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confi par les bonnes mes
d'alentour. Elles ont appris  laver leur linge, s'asseyant au lavoir 
ct d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou
bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles
possdaient une chvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du
pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la
force de la mener patre le long des routes, tout en ramassant du bois
mort pour le feu des veilles. Puis, la pauvre veuve est devenue en
enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins,
 la grande inquitude de ses filles qui n'osaient plus perdre le
contact de sa robe: Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'garait, si
elle allait choir dans quelque foss! Comment ferions-nous pour courir 
sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux? Aujourd'hui, cette
crainte n'est plus, car la mre est alite, et elle est devenue aveugle
 son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que
jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de
travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son dclin.
Elles s'ingnient  la distraire, elles s'vertuent  la tenir bien
propre, et, dtail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer
de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre
grossire chemise,  la flamme de quelques branches mortes ramasses 
ttons dans les bois. Jamais elles n'ont demand l'aumne, jamais on n'a
entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.

Au milieu de leur ternelle nuit, ttonnant sans cesse et cherchant avec
leurs mains, toutes les deux pour aider cette mre, qui ttonne et
cherche aussi dans une obscurit pareille, elles ont une douceur
toujours gale et une sorte d'inaltrable contentement....

La source de telles rsignations nous demeure bien inaccessible, et,
tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystre, car nous
restons confondus devant la destine de ces mes hautes et sereines,
qu'emprisonnent ainsi, comme par chtiment, des enveloppes de tnbres.

Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver  le bien comprendre,
c'est qu'un bon sourire calme et clair est  demeure sur le visage de
tous ces dshrits, de tous ces sacrifis, dont je n'ai pu vous donner
la liste trop longue.

Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce sicle, notre
lot,  presque tous, est l'agitation vaine, le dsir et la dtresse....
Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de
nos lgances, le nant de nos petits rves purils, devant la fuite des
jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si
solennelles du grand soir, o nous rfugier, o nous jeter?... Il y a
bien les clotres, restes d'un autre temps, dbris qui subsistent et o
l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui
ont gard la croyance en des dogmes prcis, et je ne sais pas d'ailleurs
s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces rvolts et ces solitaires
qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considrons de plus prs
le cas trange de nos prix Montyon, qui ne se sparent point des autres
hommes leurs frres, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.

Avant de finir, je veux citer l'aptre une fois encore: Maintenant,
donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'esprance et la
charit; mais la plus grande est la charit. De nos jours, nous ne
pouvons plus, hlas! parler ainsi. Malgr ce demi-rveil de mysticisme,
auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une
chose de mode, la foi, sape par tant d'ouvriers de mort, s'en est alle
avec l'esprance. O sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec
une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'esprance?
Mais la charit reste.... A la charit, nous pourrions encore accrocher
nos mains dcourages et lasses.... Et, aprs nous tre inclins trs
humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux
serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes uses et
infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses,
peut-tre pourrions-nous essayer--oh!  trs petites doses, suivant nos
faibles moyens, et seulement aux instants o nous nous sentons
meilleurs,--peut-tre, aprs leur avoir fait ici notre rvrence
profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.





LES PAGODES D'OR


En mer, l'extrme matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les
bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des golands et des
mouettes.

Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons tre  toucher la
terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si
bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue
blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui
tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'claire pour
nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais
qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, satures
de germes.

Innombrables, s'agitent les golands et les mouettes. Des cris, des
battements de plumes. Blanches ou teintes de gris, des milliers, des
milliers d'ailes encombrent l'tendue imprcise; des ailes nerveuses,
rapides, cinglantes, qui fouettent l'air pais avec des bruits
d'ventail; la vie intense des oiseaux pcheurs nous enveloppe, dans
cette bue, pour nous  peine respirable, que le grand fleuve exhale
toujours sur la fin des nuits.

Midi. Comme au thtre un rideau se lve, la brume en une minute se
dtache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel,
c'est fini. Un soleil torride, soudainement dvoil, fait luire autour
de nous des eaux jauntres. De tous cts apparaissent des ctes basses,
 demi noyes, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures.
Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes
o rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrte et droute
les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmonte d'un manche
d'or.... C'est bien de l'or,  n'en point douter: cela brille d'un clat
si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque;
cela excde toutes les proportions connues; avec cette forme trange,
qu'est-ce que cela peut tre?

C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long plerinage, la plus
sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq
Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle
est millnaire; depuis les vieux temps, les fidles y accourent de tous
les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or
surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour paissir cette couche
magnifique dont sa grande tour est revtue et qui miroite l-bas sous ce
soleil. Et il y a des sicles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours
pareille  elle-mme; malgr tant de modernes bouleversements qui,
parat-il, ont eu lieu  ses pieds, dans la ville de Rangoun, son
premier aspect au loin est demeur inchangeable; pendant tout notre
moyen ge, les plerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de
l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon
et au soleil de ces temps-l, telle que je la vois en ce moment: cloche
d'or, comme pose au milieu de cette tendue d'ternelle verdure.

       *       *       *       *       *

Donc, la ville o nous allons aborder, c'est Rangoun, et trs vite elle
s'approche,--tandis que cette cloche d'or l-bas s'obstine  rester
invraisemblable et lointaine.

Oh! la stupfiante laideur de ce qui nous apparat! Aux rives jadis
dniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conqurants ont vomi des
ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car
c'est ici, hlas!  Rangoun, que la grande pieuvre appele
_Civilisation d'Occident_ est venue appliquer sa principale ventouse
pour tirer  soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq
ou six kilomtres de toits en zinc, de hangars en briques, de
cargo-boats amarrs  la file contre les berges. Et les pauvres belles
pagodes d'autrefois--pas l'inaccessible, l-bas, mais quantit d'autres
qui s'taient leves confiantes au bord du fleuve,--mlent  prsent
leurs pointes dores aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres
Birmans, associs par force  toute cette rcente agitation ouvrire, se
dmnent, se fatiguent dans le charbon, dans la fume. Et les pauvres
lphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway,
les madriers, contribuent pour leur part  ce mouvement gnral, qui
s'appelle _Le Progrs_.

Aprs les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun
immense et toute neuve, dote de squares aux gazons tondus correctement.
Le long des rues sans fin, bien tires au cordeau, s'aligne tout ce qui
a pu germer dans des cervelles europennes en dlire colonial: temples
grecs (stuc et pltre) o l'on vend de la charcuterie; manoirs fodaux
(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathdrales
gothiques (brique et fonte) habites par des brocanteurs chinois!--Car
les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces
pauvres Birmans....

On sait que les Europens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent
que le soir. Je dois donc attendre le dclin du soleil pour me rendre 
cette pagode, aperue de si loin ds mon arrive, dans les
blouissements de midi.

Ma voiture ferme n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville,
toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je
me laisse conduire, coeur, sans plus regarder rien, quand mon cocher
hindou m'arrte, s'avance  la portire et me dclare que nous sommes
arrivs.

Je prvoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante.
Non, je ne J'aperois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux
bords abrupts, comme fortifie, dfendue par un foss d'enceinte. Or,
cette colline est un bois de haute futaie, o les longues palmes et les
ventails immenses de la flore quatoriale entremlent en fouillis
leurs puissantes nervures. Et, a et l, parmi les cimes des arbres,
entre leurs grands panaches verts, s'lancent des espces de clochetons
en dentelle d'or, donnant  entendre que ces masses de feuillages
abritent des palais feriques, cachent de trs fastueux difices, d'un
art inconnu et exquis.

Par-dessus le large foss, un seul pont donne accs  ce bocage de la
colline sacre, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier.
Il aboutit  une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme
une bouche de tunnel, mais qui est toute dore, cisele, guilloche,
autant qu'un joyau. Et, de chaque ct de cette dlicate entre des
enchantements, deux monstres en pierre blanchtre, de quarante pieds de
haut, tonnants d'normit et de massive barbarie, font la garde,
accroupis sur leur derrire dans la pose des chiens; au-dessus de tous
les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs ttes se
profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dgains dans un rictus qui
sent dj le voisinage de la Chine et de son Dragon Cleste. Sans doute
ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la
magnificence et de la grce dans cet den, mais qu'il y planera aussi du
mystre et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits,
c'est l'autel que les hommes de cette contre ont, suivant leur rve
particulier, lev  l'Inconnaissable.

Je franchis la belle porte, au couronnement tout hriss de clochetons
d'or, et je m'engouffre dans la monte obscure. On y est surpris par la
pnombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va
s'teindre. On glisse un peu sur les marches, uses, polies par le
continuel passage des plerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant,
une capiteuse odeur de fleurs imprgne l'air qui est chaud et lourd, qui
sent la fivre et le gardnia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement
mortel. Des gens montent et descendent, me frlent sans bruit. Ce sont
des Birmans, des vrais, en costume;  part les pauvres ouvriers des
docks, je n'en avais pas encore rencontr en traversant l'affreuse ville
d'en bas, qui ne m'avait sembl peuple que de Chinois et d'Anglais. Et
surtout ce sont des Birmanes, les premires que je vois; dans les
lointains du couloir, leurs groupes se dtachent en couleurs vives et
claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres
ciseles des interminables plafonds. Maintenant, de chaque ct de
l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes,
de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent
l-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des
jasmins, des tubreuses; on est troubl par l'excs et le mlange dcs
parfums dans la chaleur molle du soir.

Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si pares,
sous leurs soies de nuances tendres! Aux paules, elles ont des charpes
d'impalpable gaze, tantt rose, tantt vert d'eau, aurore ou bleu de
ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,--et souvent le
cigare aux lvres, avec le rire. Figures qui sentent dj
l'Extrme-Asie, je suis forc de le reconnatre; rien cependant du
regard brid, ni du profil plat des Japonaises; mais quand mme un peu
de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux
et donner une cline expression de chatte. Celles qui montent les
marches apportent de gros bouquets l-haut en offrande; celles qui
descendent n'ont plus de fleurs qu' la coiffure: gardnias toujours et
roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes
choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.

Je franchis encore des portes dores que gardent des monstres, et les
marches se succdent dans une croissante pnombre o scintillent les ors
des votes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour
l'adoration du soir, achtent en habillant des gteaux, des bouquets,
aux petits talages qui bordent les escaliers; ils ont la pit rieuse
et lgre, au dehors du moins; au fond de leurs mes, qui peut savoir?
Ce sont des Aryens, mais trs croiss de Chinois, autant dire des tres
pour nous incomprhensibles.

Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui
redescendaient s'arrtent pour me faire signe que je dois en offrir,
comme les autres, aux Bouddhas habitant l-haut.--Cela ne se refuse pas:
oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux
Bouddhas,--mme  l'image, au reflet un peu dform, que leurs grandes
mes de piti ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrme-Asie....

Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu
dcadente, sont jupes comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la
soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesure trop
juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe
nue, trs jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru  un cas
exceptionnel chez une qui se serait habille trop vite; non, chez toutes
c'est ainsi;  chaque pas qu'elles font,  chaque mouvement, on prvoit
que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrte  point, et
les convenances restent sauves. Pour obir aux jeunes filles, j'ai
achet une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces
escaliers trop encombrs, o il fait si chaud, o la foule sent dj si
fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.

Enfin, tout  coup, au dbouch de la dernire porte, l'air libre, la
grande lumire retrouve,--l'blouissement des pagodes d'or! Et, tant
c'tait chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrt,
avec un imperceptible: Ah! que l'on n'a pu retenir.

Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'tais enfant, une ferie qui
dveloppait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes,
perscute par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans
la capitale du roi Drelindindin, son pre, une ville d'or et de
pierreries, o les palais, ajours comme des dentelles, dardaient de
tous cts vers le ciel bleu d'tourdissants clochetons pointus. Et tout
cela, qui tait de la toile peinte et du clinquant, avait la prtention
de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle
part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,--et qui est de l'or vrai,
du bronze d'or, des mosaques de cristal,--dpasse mille fois, en
richesse et en extravagance, la conception de ces dcorateurs.

L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a jou le rle des
vestibules noirs qui, chez nous, prparent et augmentent l'effet des
panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville,
oh! si tincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir o
s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise
orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses
rideaux de larges ventails et d'immenses plumes. Au milieu, trne cette
pyramide d'or, en forme de cloche  long manche, qui ce matin m'tait
apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes
plaines par o les plerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de
monter si haut,[6] brille comme du feu au soleil couchant, et sa base,
qui s'largit pour former un cne immense, ressemble  une colline tout
en or. De l'or partout; auprs et au loin, de l'or se dtachant sur de
l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une
multitude de choses aussi follement dores et aussi pointues, qui toutes
s'amincissent en flches dans l'air; on dirait presque, au pied de la
colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;--mais ce sont des pagodes
d'un luxe inou, entirement brillantes depuis le fate des clochetons
jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des
gerbes de fleurs d'or, des gerbes allonges comme des arbres....

[Note 6: Un peu plus de deux fois la colonne Vendme.]

Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardnias
plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par
une voie circulaire qui, du ct extrieur, est borde d'autres pagodes
aussi tout en or, et qui est close au-del, un peu sombrement, par
l'pais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands
ventails du bois.

Aprs le saisissement de l'arrive, l'esprit se heurte  l'inconnu des
symboles,--ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures,  l'art
singulier des dtails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs
d'or, il y a des monstres,  demi cachs derrire les frondaisons
rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dors, de taille tout  fait
colossale, assis dans la mme pose que ceux de l'Egypte et portant trs
haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou
bien ce sont des lphants blancs, agenouills, montrant a et l leur
norme dos de pierre ou de marbre, tout caparaonn d'or.... On entend
une vague musique trs douce, qui parat venir de partout  la fois et
dont l'air est comme imprgn;--et elle mane de tous ces bouquets en
or, dont les tiges s'lancent des grands vases: chacune de leurs fleurs
est une sonnette lgre, que le moindre souffle agite....

Mme l-haut, l-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine
est couronn d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'o les
cloches et les clochettes oliennes retombent en grappes, en grappes
d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indfinissable concert.

Ce qui surtout donne  ces difices et  leurs flches un aspect
d'orfvrerie prcieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant
de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une
profusion de mosaques, en cristal de diffrentes couleurs taill 
facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de
saphirs, de rubis et d'meraudes.

Avec la foule soyeuse, je suis conduit  cheminer doucement, par cette
rue pave d'antiques dalles blanches, qui tourne  travers la ville en
or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si perdument
pointues, sont ouvertes et laissent paratre leurs dieux. Sous les
votes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciseles avec des
patiences chinoises, dans ces intrieurs qui ne sont qu'or et
pierreries, on les aperoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis
en cnacle,  l'abri de parasols brods et rebords d'or; devant eux,
des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les
gardnias et les tubreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des
candlabres d'or qui, avant le crpuscule, viennent dj de s'allumer.
Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli
qu'ils refltent les mille petite flammes des cires; les autres en
albtre, blmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baisss
dans la mme attitude rituelle, ont le mme sourire et le mme visage de
mystre.

L'air peut-tre semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que
dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et
puis si charg de la fume des cassolettes, du parfum des bouquets, de
la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait
quoi de troublant et de morbide!...

J'en suis  mon deuxime,  mon troisime tour,--je ne sais plus,--dans
cette rue circulaire borde de faades en or. Le grand rideau d'arbres,
qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte
d'incendie, qui doit tre au ras des plaines, nous envoie des reflets
rouges  travers les branchages, il crible le bois sacr de longues
rayures en feu,--et c'est le soleil qui, dcidment, va s'teindre.
Auprs de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupes en
Merveilleuses et drapes d'charpes de gaze; sans cesser de sourire,
elles chantent  demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains
pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi
des petits garons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les
grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons
lgers, mais sans bruit, sans cris, d'une manire facile et discrte, en
conservant une grce un peu fminine. Beaucoup d'autres fidles sont
accroupis en prires, devant toutes ces pagodes ouvertes o Ton
aperoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux
baisss; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage
derrire des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de
btonnets, et qu'ils iront ensuite dposer dans les vases d'or, aux
pieds des dieux d'or. Et des cortges de bonzes, de temps  autre,
traversent la foule; ils passent empresss avec des bouquets; tous
pareils et tous, suivant l'immuable rite, vtus de jaune  deux tons:
robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs ttes rases sont
jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet
clairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville
d'or.

Ces pagodes du tour, aux mille flches si dores, diffrent  l'infini
de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller
leurs innombrables petits cristaux  facettes, et toutes s'allongent,
s'tirent perdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles
effiles; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts,
leurs petits portiques  festons tranges, sont comme crass sous la
hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,--toitures 
cinq ou six tages qui ne sont que des prtextes pour multiplier en
l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu
jusqu' l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception
de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des sicles 
hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces
pays-l, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent tre
surmonts de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,--sans doute pour
attirer les effluves clestes comme les paratonnerres attirent les
orages.

Outre les pagodes, il y a quantit d'dicules en or, kiosques
bizarrement frles, ou simples clochetons qui s'lancent du sol,
s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flche un
chapeau-chinois garni de clochettes oliennes; il y a des oblisques
d'or, entirement: gemms comme de rubis et d'meraudes, avec des sphinx
d'or assis au sommet, cm bien des petits lphants d'or. Et, un peu
partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et
de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de
longs _boas_ en soie, presque impondrables, que le moindre souffle
remue, soulve, enchevtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.

Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur
elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachs de
plumes gantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des
colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes dploys en
votes d'ombre. Si les uns ou les autres ont pouss trop prs des
pagodes, au lieu de les arracher on les a revtus de splendeur: il y a
des ramures toutes cercles de bijouterie, des palmiers dont la tige
est entirement gaine d'or et de cristal.

Tant de dlicates merveilles amonceles sur cette colline reprsentent
des sicles de patient travail, car tout cela fut commenc au temps
nbuleux de la premire expansion bouddhiste. Malgr les couches d'or,
entretenues si brillantes, a et l se dnote un archasme trs
lointain. Et mme la caducit, parfois, s'indique au flchissement des
lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des
dalles, le dnivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent
ce _sentiment du pass_ sans lequel les lieux d'adoration nous font
l'effet de n'avoir pas d'me; on sent qu'elles sont trs vieilles, ces
pagodes, et que beaucoup de gnrations mortes les ont satures de leurs
prires tranges....

Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardnias ou des
roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour
des petites fes du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient
aussi, elles,-- leur nigmatique et un peu chinoise manire. Comme moi,
elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se dtachent en teintes
fraches sur ce dcor de fantasmagorie, me croisent  chaque tour dans
la rue enchante, et il en est que je commence  reconnatre.
L'une,--qui, cependant, me restera  jamais aussi indchiffrable que les
autres,--est devenue  mes yeux l'incarnation de la beaut birmane; ds
que je vois apparatre son pagne couleur de jonquille, involontairement
je deviens attentif; malgr moi j'ai presque concentr sur elle ma
rverie de solitaire, et d'gar ici, par ce soir troublant o il y a
trop de parfums, dans l'air trop chaud....

Ah! l-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie
humaine, choue entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de
fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on
tourne vers moi des figures manges, on me parle avec des bouches sans
lvres; les lpreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour
guetter les aumnes. Dans ce lieu o tout tait luxe de songe, charme et
grce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces
ralits que l'on et risqu d'oublier: la pourriture et la mort....

       *       *       *       *       *

Les derniers rayons du couchant rouge viennent  peine de s'teindre, et
le ciel en une minute se fait crpusculaire, et la foule s'apprte 
quitter ce lieu magique; dans les pays trs proches de l'quateur, il
est si court, l'instant de la vritable vie diurne; il commence tard,
quand le terrible soleil n'est plus qu' son dclin, et finit presque
subitement ds qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les
ntres en lumire adoucie; soudain c'est l'ombre,--accentuant
l'impression de dpaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous,
Europens, ne contribue  la mlancolie de ces rgions comme la brusque
tombe de leurs nuits.

Dj le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir,
au-dessus duquel, a et l, quelque palmier, qui a jailli avec plus de
fougue, dcoupe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et
vert. Et les petites bandes de nuages, qui taient roses, passent au
violet assombri, liser encore d'un peu de flamme orange.

Pour toutes les orfvreries des pagodes, c'est l'heure d'tinceler plus
singulirement dans la pnombre; ce qui reste de lumire joue sur les
faades prcieuses et frles, s'accroche aux saillies des dorures, aux
mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si
fragiles qui, imprudemment, s'talent au plein air du soir,--et qui, par
sortilge, sans doute, ont rsist depuis des sicles aux lourdes pluies
tropicales.

Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de
passer, des bouffes soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les
banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes
magnifiques se tordent l-haut, convulsivement, et tous les palmiers,
avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs
ventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font
entendre leurs sonnailles lgres; toutes les cloches, les clochettes,
les chapeaux-chinois,  la pointe des flches d'or, enflent en crescendo
dans le ciel leurs musiques oliennes, au-dessus de la foule qui chante
 mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passe, l'air redevient
accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent
n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque
averse qui rafrachirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir,
car les petits nuages tirs en queue de chat continuent de rester
seuls, perdus dans la belle vote limpide qui, peu  peu, tourne au bleu
des nuits.

On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille
surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes
ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans
cette ferie qui s'teint; ils accaparent, sur leurs graves assembles,
toute la lumire des cires. Eclairs par en dessous, ceux qui sont en or
ont aux lvres, aux arcades sourcilires, des reflets qui changent en un
rictus leur sourire. Ceux qui sont en albtre inquitent davantage, si
ples et blmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les
paules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos,
que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baisss.

Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu  peu se
retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, o ils
vont rester bientt, les rend pour moi plus prsents. Je m'en irai quand
sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise 
chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espce d'hypnose o m'ont
jet ces parfums, ce dfil toujours recommenant, et ces vagues
symphonies ariennes des sonnettes d'or, son image  elle commence 
trop m'occuper, je cde  la fascination de ses jolis yeux de chatte....
Le mlancolique effroi qui me vient,  me sentir ici tellement tranger,
je le reconnais pour l'avoir prouv dj en tant d'autres lieux du
monde; effroi d'tre si inapte  comprendre les conceptions de ces
gens-l sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brve existence
d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien dchiffrer de cette
race, trop foncirement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi
sourdre un triste et ardent dsir d'en pntrer l'me, et,--ceci pour me
confondre comme un rappel d'en bas,--c'est surtout  cause de cette
petite crature qui passe et repasse entre les pagodes dores: son
regard et tout son tre m'attirent plus que de raison.

De temps  autre, l'un des bonzes draps de jaune vient frapper sur une
norme cloche suspendue tout prs du sol, une cloche qui a la forme
d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effile. Il frappe  longs
intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si
envelopp, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit
tre quelque signal pour la fin des prires; d'ailleurs, les groupes se
font de plus en plus clairsems, les adorateurs s'en vont.

Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc,
c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son dpart me
laisse intolrablement seul, et je prfre m'en aller aussi.

Mais justement, vers l'entre du couloir de descente, se dirige une
foule spciale, o l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes
dpenailles; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient
plus ni larynx ni palais; rires mouills, qui gargouillent dans de la
pourriture. C'est le clan des lpreux, qui se retire content parce que
les aumnes sans doute ont t larges ce soir.... Redescendre en si
lamentable compagnie, non; plutt je recommencerai le tour des pagodes
une dernire fois.

La nuit vient, la vraie nuit d'toiles; son recueillement peu  peu
descend sur toutes les belles flches dores. Je reste l'unique
promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les
masques brillants des Bouddhas, achveront de se consumer dans la
solitude. Les rafales ont cd la place  une brise tide et rgulire
qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur;
une musique sans nom, qui semble joue par des lytres d'insectes, plane
au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrmes, trs
haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des
bonzes chantent des litanies  bouche close. Je crois bien que me voici
hypnotis tout  fait. Je rve en marchant: je suis dans la ville du roi
Drelindindin; des fes, des bonnes et des mchantes fes, habitent la
fort voisine; quant  la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est
pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Gnies
perscutaient....

A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrte sur le
seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont
au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues;
mais j'y aurai fait un plerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce
soir mme  bord du paquebot qui doit partir  la pointe du jour pour me
ramener au Bengale.

Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en
laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on
ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide gante qui est au
milieu se dtache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la
colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se
pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes
gerbes de feuillages en bronze dor, toutes choses dont l'obscurit ne
permet  prsent de voir que les silhouettes trangement pointues et
l'clat de mtal prcieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de
longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargs de fleurs qui sonnent, et
leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air
une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorits de
tympanons et des voix grles de cigales....

Le lendemain, de bonne heure, quand je m'veille  bord du paquebot qui
me ramne aux Indes, l'hlice tourne dj depuis longtemps, et nous
sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrs des
matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nue des mouettes et des golands
gardiens du seuil. Mme dcor imprcis d'eau gris perle et de brume
gris perle, mmes cris d'oiseaux et mmes tourbillonnements d'ailes
blanches.

Et l, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:

Il y a une vingtaine d'annes, quand les Anglais,--pour venger un de ces
griefs, comme les Europens en ont toujours contre les peuples rveurs
de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,--vinrent
surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en
captivit  Bombay, et les jetrent sur une de ces grossires charrettes
 boeufs o l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se
rangea silencieux sur le parcours. Sans s'tre concerts, tous, hommes
et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs
souverains et leur indpendance, se prosternaient la face contre terre,
dployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et
les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulrent cette noire jonche
vivante....

Pauvre gracieuse Birmanie!

FIN




TABLE

AVANT-PROPOS
LA MAISON DES AEULES
LE CHTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT
NOYADE DE CHAT
L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA
LE GAI PLERINAGE DE SAINT-MARTIAL
PREMIER ASPECT DE LONDRES
BERLIN VU DE LA MER DES INDES
VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER
PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE
UN VIEUX COLLIER
PRFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI
QUELQUES PENSES VRAIMENT AIMABLES
EN PASSANT A MASCATE
APRS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909
PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU
LES PAGODES D'OR

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19215-4-10.





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by Pierre Loti

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

